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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:45 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Journal d'une Femme de Chambre + +Author: Octave Mirbeau + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +OCTAVE MIRBEAU + +LE JOURNAL +D'UNE +FEMME de CHAMBRE + + + +PARIS + +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1915 + + + + +A + +MONSIEUR JULES HURET + +Mon cher ami, + +En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons très fortes et très +précises, inscrire votre nom. D'abord, pour que vous sachiez +combien votre nom m'est cher. Ensuite,--je le dis avec un tranquille +orgueil,--parce que vous aimerez ce livre. Et ce livre, malgré tous ses +défauts, vous l'aimerez, parce que c'est un livre sans hypocrisie, parce +que c'est de la vie, et de la vie comme nous la comprenons, vous et +moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon cher Huret, beaucoup des +figures, si étrangement humaines, que vous fîtes défiler dans une longue +suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent. C'est que nul +mieux que vous, et plus profondément que vous, n'a senti, devant les +masques humains, cette tristesse et ce comique d'être un homme... +Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les âmes hautes, +puissiez-vous les retrouver ici... + +OCTAVE MIRBEAU + +Mai 1900. + + + + +_Ce livre que je publie sous ce titre:_ Le Journal d'une femme de +chambre _a été véritablement écrit par Mlle Célestine R..., femme de +chambre. Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit, de le +corriger, d'en récrire quelques parties. Je refusai d'abord, jugeant +non sans raison que, tel quel, dans son débraillé, ce journal avait +une originalité, une saveur particulière, et que je ne pouvais que le +banaliser en «y mettant du mien». Mais Mlle Célestine R... était fort +jolie... Elle insista. Je finis par céder, car je suis homme, après +tout... + +Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail qu'elle me +demandait, c'est-à-dire en ajoutant, çà et là, quelques accents à ce +livre, j'ai bien peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive, d'en +avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir remplacé par de la +simple littérature ce qu'il y avait dans ces pages d'émotion et de +vie... + +Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections que ne manqueront pas de +faire certains critiques graves et savants... et combien nobles!..._ + +O. M. + + + + +LE JOURNAL +D'UNE FEMME DE CHAMBRE + + + + +I + + +14 septembre. + +Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de l'après-midi, par un temps +doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la +douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai +faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les +compter. Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des intérieurs et des +visages, et de sales âmes... Et ça n'est pas fini... A la façon, +vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, +successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois +de Boulogne à la Bastille, de l'Observatoire à Montmartre, des Ternes +aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il +que les maîtres soient difficiles à servir maintenant!... C'est à ne pas +croire. + +L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des Petites Annonces du +_Figaro_ et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, +ç'a été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de part et d'autre, des +surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais +elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux... Ah! il lui en +faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce +que... Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend +guère pour son papier à lettres... Il est acheté au Louvre... Moi qui +ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'écris sur du papier +parfumé à la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu +pâle, que j'ai collectionné chez mes anciennes maîtresses... Il y en a +même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse... Ça a dû lui en +boucher un coin. + +Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui +n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout ce +que je sais de l'endroit où, désormais, je vais vivre... + +* * * * * + +Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d'être venue, à la suite +d'un coup de tête, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que +j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore +m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des +embêtements... Les embêtements, c'est le plus clair de notre bénéfice. +Pour une qui réussit, c'est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon +ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances, +emportées dans le grand tourbillon de la misère?... Après tout, je +n'avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien. + +* * * * * + +Ce n'est pas la première fois que je suis engagée en province. Il y a +quatre ans, j'y ai fait une place... Oh! pas longtemps... et dans des +circonstances véritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette +aventure comme si elle était d'hier... Bien que les détails en soient un +peu lestes et même horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis +charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en +écrivant ce journal, est de n'employer aucune réticence, pas plus +vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J'entends y mettre au +contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, +toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les +âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si +forte odeur de pourriture. + +Voici la chose: + +J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, par une sorte de +grosse gouvernante, pour être femme de chambre chez un certain M. +Rabour, en Touraine. Les conditions acceptées, il fut convenu que je +prendrais le train, tel jour, à telle heure, pour telle gare; ce qui fut +fait selon le programme. + +Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, je trouvai, à la sortie, +une espèce de cocher à face rubiconde et bourrue, qui m'interpella: + +--C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de chambre de M. Rabour? + +--Oui, c'est moi. + +--Vous avez une malle? + +--Oui, j'ai une malle. + +--Donnez-moi votre bulletin de bagages, et attendez-moi là... + +Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. Ils l'appelaient +«Monsieur Louis» sur un ton d'amical respect. Louis chercha ma malle +parmi les colis entassés et la fit porter dans une charrette anglaise, +qui stationnait près de la barrière. + +--Eh bien... montez-vous? + +Je pris place à côté de lui sur la banquette, et nous partîmes. + +Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je l'examinais de même. Je vis +tout de suite que j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi, +à un domestique pas stylé et qui n'a jamais servi dans les grandes +maisons. Cela m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne m'affole +comme une culotte de peau blanche, moulant des cuisses nerveuses. Et +ce qu'il manquait de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, avec un +complet trop large de droguet gris bleu, et une casquette plate, en cuir +verni, ornée d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, dans ce +patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, brutal, mais pas méchant diable +au fond. Je connais ces types. Les premiers jours, avec les nouvelles, +ils font les malins, et puis après ça s'arrange. Souvent, ça s'arrange +mieux qu'on ne voudrait. + +Nous restâmes longtemps sans dire un mot. Lui faisait des manières +de grand cocher, tenant les guides hautes et jouant du fouet avec des +gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!... Moi, je prenais +des attitudes dignes pour regarder le paysage, qui n'avait rien de +particulier; des champs, des arbres, des maisons, comme partout. Il mit +son cheval au pas pour monter une côte et, tout à coup, avec un sourire +moqueur, il me demanda: + +--Avez-vous au moins apporté une bonne provision de bottines? + +--Sans doute! dis-je, étonnée de cette question qui ne rimait à rien, et +plus encore du ton singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi me +demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce que vous me demandez-là, mon +gros père, savez?... + +Il me poussa du coude légèrement et, glissant sur moi un regard étrange +dont je ne pus m'expliquer la double expression d'ironie aiguë et, ma +foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant: + +--Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien... Farceuse va... sacrée +farceuse! + +Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit son allure rapide. + +J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Peut-être +rien du tout... Je pensai que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne +savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas trouvé autre chose +pour amener une conversation que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne +pas continuer. + +La propriété de M. Rabour était assez belle et grande. Une jolie maison, +peinte en vert clair, entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois +de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la campagne... mais, +c'est drôle, elle me rend triste et elle m'endort. J'étais tout abrutie +quand j'entrai dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, celle-là +même qui m'avait engagée au bureau de placement de Paris, Dieu sait +après combien de questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, mes +goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante... Mais on a beau en voir +et en supporter de plus en plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit +pas... La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; ici, instantanément, +elle me dégoûta et je lui trouvai l'air répugnant d'une vieille +maquerelle. C'était une grosse femme, grosse et courte, courte et +soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux plats grisonnants, une +poitrine énorme et roulante, des mains molles, humides, transparentes +comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient la méchanceté, une +méchanceté froide, réfléchie et vicieuse. A la façon tranquille et +cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la chair, elle +vous faisait presque rougir. + +Elle me conduisit dans un petit salon et me quitta aussitôt, disant +qu'elle allait prévenir Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant que +je ne commençasse mon service. + +--Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. Je vous ai prise, c'est +vrai, mais enfin, il faut que vous plaisiez à Monsieur... + +J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une propreté et un ordre +extrêmes. Les cuivres, les meubles, le parquet, les portes, astiqués à +fond, cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas de flafla, de +tentures lourdes, de choses brodées, comme on en voit dans de certaines +maisons de Paris; mais du confortable sérieux, un air de décence riche, +de vie provinciale cossue, régulière et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer +ferme, là-dedans, par exemple!... Mazette! + +Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme, et qu'il m'amusa!... +Figurez-vous un petit vieux, tiré à quatre épingles, rasé de frais et +tout rose, ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant, +ma foi! il sautillait, en marchant, comme une petite sauterelle dans les +prairies. Il me salua et avec infiniment de politesse: + +--Comment vous appelez-vous, mon enfant? + +--Célestine, Monsieur. + +--Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!... Joli nom, je ne +prétends pas le contraire... mais trop long, mon enfant, beaucoup trop +long... Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est très +gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes mes femmes de chambre, +je les ai appelées Marie. C'est une habitude à laquelle je serais désolé +de renoncer... Je préférerais renoncer à la personne... + +Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais vous appeler par votre nom +véritable... Je ne m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà tous +les noms de toutes les saintes du calendrier... Il insista: + +--Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous appelle Marie?... C'est +bien entendu?... + +--Mais oui, Monsieur... + +--Jolie fille... bon caractère... Bien, bien! + +Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement respectueux, et +sans me dévisager, sans fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage, +mes jupes, comme font, en général, les hommes. A peine s'il m'avait +regardée. Depuis le moment où il était entré dans le salon, ses yeux +restaient obstinément fixés sur mes bottines. + +--Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, après un court silence, +pendant lequel il me sembla que son regard était devenu étrangement +brillant. + +--D'autres noms, Monsieur? + +--Non, mon enfant, d'autres bottines... + +Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une langue effilée, à la +manière des chattes. + +Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me rappelait +l'expression de gouaille polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela +avait donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, je finis +par répondre, mais d'une voix un peu rauque et troublée, comme s'il se +fût agi de confesser un péché galant: + +--Oui, Monsieur, j'en ai d'autres... + +--Des vernies? + +--Oui, Monsieur. + +--De très... très vernies? + +--Mais oui, Monsieur. + +--Bien... bien... Et en cuir jaune? + +--Je n'en ai pas, Monsieur... + +--Il faudra en avoir... je vous en donnerai. + +--Merci, Monsieur! + +--Bien... bien... Tais-toi! + +J'avais peur, car il venait de passer dans ses yeux des lueurs +troubles... des nuées rouges de spasme... Et des gouttes de sueur +roulaient sur son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur le +point de crier, d'appeler au secours... mais la crise se calma, et, au +bout de quelques minutes, il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu +de salive moussait encore au coin de ses lèvres: + +--Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, mon enfant... Je suis +un peu maniaque... A mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi, +tenez, par exemple je ne trouve pas convenable qu'une femme cire ses +bottines, à plus forte raison les miennes... Je respecte beaucoup les +femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est moi qui les cirerai vos +bottines, vos petites bottines, vos chères petites bottines... C'est +moi qui les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir, avant de vous +coucher, vous porterez vos bottines dans ma chambre... vous les placerez +près du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en venant ouvrir +mes fenêtres... vous les reprendrez. + +Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, il ajouta: + +--Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je vous demande là... c'est une +chose très naturelle, après tout... Et si vous êtes bien gentille... + +Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il me remit. + +--Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, je vous donnerai souvent +des petits cadeaux. La gouvernante vous paiera, tous les mois, vos +gages... Mais, moi, Marie, entre nous, souvent, je vous donnerai des +petits cadeaux. Et qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça n'est +pas extraordinaire, là... Est-ce donc si extraordinaire, mon Dieu? + +Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il parlait, ses paupières +battaient, battaient comme des feuilles sous l'orage. + +--Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis quelque chose... Pourquoi ne +marches-tu pas?... Marche un peu que je les voie remuer... que je les +voie vivre... tes petites bottines... + +Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit de ses doigts fébriles +et caresseurs, les délaça... Et, en les baisant, les pétrissant, les +caressant, il disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant qui +pleure: + +--Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... donne-les moi, tout de +suite... tout de suite... tout de suite... Je les veux tout de suite... +donne-les moi... + +J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait... Je ne savais plus +si je vivais réellement ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je +ne voyais que deux petits globes blancs, striés de rouge. Et sa bouche +était tout entière barbouillée d'une sorte de bave savonneuse... + +Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux heures, il s'enferma avec +elles dans sa chambre... + +--Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit la gouvernante en me montrant +la maison... Tâchez que cela continue... La place est bonne... + +Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle, en allant ouvrir les +fenêtres, je faillis m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur +était mort!... Étendu sur le dos, au milieu du lit, le corps presque +entièrement nu, on sentait déjà en lui et sur lui la rigidité du +cadavre. Il ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul désordre; +sur le drap, pas la moindre trace de lutte, de soubresaut, d'agonie, +de mains crispées qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais cru +qu'il dormait, si son visage n'eût été violet, violet affreusement, de +ce violet sinistre qu'ont les aubergines. Spectacle terrifiant, qui, +plus encore que ce visage, me secoua d'épouvante... Monsieur tenait, +serrée dans ses dents, une de mes bottines, si durement serrée dans +ses dents, qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée d'en +couper le cuir, avec un rasoir, pour la leur arracher... + +Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des hommes et je sais, +par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont +capables... Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... Est-ce +rigolo, tout de même, qu'il existe des types comme ça?... Et où vont-ils +chercher toutes leurs imaginations, quand c'est si simple, quand c'est +si bon de s'aimer gentiment... comme tout le monde... + +* * * * * + +Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de pareil... C'est, +évidemment, un autre genre ici. Mais est-il meilleur?... Est-il pire?... +Je n'en sais rien... + +Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais dû, peut-être, en finir une +bonne fois avec toutes ces sales places et sauter le pas, carrément, +de la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant d'autres que j'ai +connues et qui--soit dit sans orgueil--étaient «moins avantageuses» +que moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je suis mieux; sans +fatuité, je puis dire que j'ai du montant, un chic que bien des femmes +du monde et bien des cocottes m'ont souvent envié. Un peu grande, +peut-être, mais souple, mince et bien faite... de très beaux cheveux +blonds, de très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons, une +bouche audacieuse... enfin une manière d'être originale et un tour +d'esprit, très vif et langoureux, à la fois, qui plaît aux hommes. +J'aurais pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma faute des +occasions «épatantes» et qui ne se retrouveront probablement plus, j'ai +eu peur... J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous mène... J'ai +frôlé tant de misères dans cet ordre-là... j'ai reçu tant de navrantes +confidences!... Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital auxquels +on n'échappe pas toujours!... Et pour fond de tableau, l'enfer de +Saint-Lazare!... Ça donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit +aussi que j'aurais eu, comme femme, le même succès que comme femme de +chambre? Le charme, si particulier, que nous exerçons sur les hommes, +ne tient pas seulement à nous, si jolies que nous puissions être... Il +tient beaucoup, je m'en rends compte, au milieu où nous vivons... au +luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses elles-mêmes et au désir qu'elles +excitent... En nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de leur +mystère que les hommes aiment en nous... + +Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence dévergondée, j'ai, +par bonheur, gardé en moi, au fond de moi, un sentiment religieux très +sincère, qui me préserve des chutes définitives et me retient au bord +des pires abîmes... Ah! si l'on n'avait pas la religion, la prière dans +les églises, les soirs de morne purée et de détresse morale, si l'on +n'avait pas la Sainte-Vierge et saint Antoine de Padoue, et tout le +bataclan, on serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et ce qu'on +deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le diable seul le sait!... + +Enfin--et ceci est plus grave--je n'ai pas la moindre défense contre les +hommes... Je serais la constante victime de mon désintéressement et de +leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, j'aime trop l'amour, pour +tirer un profit quelconque de l'amour... C'est plus fort que moi, je ne +puis pas demander d'argent à qui me donne du bonheur et m'entr'ouvre +les rayonnantes portes de l'Extase... Quand ils me parlent, ces +monstres-là... et que je sens sur ma nuque le piquant de leur barbe et +la chaleur de leur haleine... va te promener!... je ne suis plus qu'une +chiffe... et c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce qu'ils +veulent... + +Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... Ma foi, je n'en sais +rien. Le plus sage serait de n'y point songer et de laisser aller +les choses au petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont +le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de Madame, et poursuivie +jusqu'ici par cette impitoyable malchance qui ne me quitte jamais, je +ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la baraque!... Cela +m'ennuierait... Depuis quelque temps, j'ai des douleurs aux reins et au +ventre, une lassitude dans tout le corps... mon estomac se délabre, +ma mémoire s'affaiblit... je deviens, de plus en plus, irritable et +nerveuse. Tout à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis trouvé +le visage vraiment fatigué, et le teint--ce teint ambré dont j'étais si +fière--presque couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais déjà?... +Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il est difficile de se +soigner. On n'a le temps de rien. La vie y est trop fiévreuse, trop +tumultueuse... on y est, sans cesse, en contact avec trop de gens, +trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... Il faut aller quand +même... Ici, c'est calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire +doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, je pouvais me +reposer un peu... + +Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, Madame est assez gentille +avec moi. Elle a bien voulu m'adresser quelques compliments sur ma +tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle a reçus... Oh! +sa tête, si elle savait qu'ils sont faux, du moins que ce sont des +renseignements de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est mon +élégance. Et puis, le premier jour, il est rare qu'elles ne soient pas +gentilles, ces chameaux-là... Tout nouveau, tout beau... C'est un air +connu... Oui, et le lendemain, l'air change, connu, aussi... D'autant +que Madame a des yeux très froids, très durs, et qui ne me reviennent +pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus et d'enquêtes +policières... Je n'aime pas non plus ses lèvres trop minces, sèches, +et comme recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa parole brève, +tranchante qui, d'un mot aimable, fait presque une insulte ou une +humiliation. Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes +aptitudes et sur mon passé, elle m'a regardé avec cette impudence +tranquille et sournoise de vieux douanier qu'elles ont toutes, je me +suis dit: + +--Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit mettre tout sous clé, +compter chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et +faire des marques aux bouteilles... Allons! allons! C'est toujours la +même chose pour changer... + +Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir à cette première +impression. Parmi tant de bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards +qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, un jour--est-ce qu'on +sait?--la bouche amie... et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien +d'espérer... + +Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre heures de chemin de fer +en troisième classe, et sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à +m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, dans toute la maison, +de la cave au grenier, pour me mettre immédiatement «au courant de la +besogne». Oh! elle ne perd pas son temps, ni le mien... Ce que c'est +grand cette maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et des +recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir en état, comme il faudrait, +quatre domestiques n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée, +très important--car deux petits pavillons, en forme de terrasse s'y +surajoutent et le continuent--elle se compose de deux étages que je +devrai descendre et monter sans cesse, attendu que Madame, qui se tient +dans un petit salon près de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de +placer la lingerie, où je dois travailler, sous les combles, à côté de +nos chambres. Et des placards, et des armoires, et des tiroirs et des +resserres, et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en voilà... +Jamais, je ne me retrouverai dans tout cela... + +A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait: + +--Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. C'est très joli, ça, ma +fille... C'est très rare, ma fille... Ça coûte très cher, ma fille. + +Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon nom, au lieu de dire, +tout le temps: «ma fille» par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de +domination blessante, qui décourage les meilleures volontés et met +aussitôt tant de distance, tant de haines, entre nos maîtresses et +nous?... Est-ce que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et puis, +Madame n'a dans la bouche que ce mot: «très cher». C'est agaçant... Tout +ce qui lui appartient, même de pauvres objets de quatre sous, «c'est +très cher». On n'a pas idée où la vanité d'une maîtresse de maison +peut se nicher... Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué le +fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille d'ailleurs à toutes les +autres lampes, et elle m'a recommandé: + +--Ma fille, vous savez que cette lampe coûte très cher, et qu'on ne peut +la réparer qu'en Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos +yeux... + +J'ai eu envie de lui répondre: + +--Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de chambre... est-ce qu'il +coûte très cher?... Et l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé? + +Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles en font du chichi, +pour peu de chose. Et quand je pense que c'est uniquement pour vous +humilier, pour vous épater!... + +La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a pas de quoi, vraiment, +être si fière d'une maison... De l'extérieur, mon Dieu!... avec les +grands massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement et les jardins +qui descendent jusqu'à la rivière en pentes molles, ornés de vastes +pelouses rectangulaires, elle a l'air de quelque chose... Mais +à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et cela sent le +renfermé... Je ne comprends pas qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que +des nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre le col et dont les +marches gauchies tremblent et craquent sous les pieds... des couloirs +bas et sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont des carreaux mal +joints, passés au rouge et vernis, vernis, glissants, glissants... +Les cloisons trop minces, faites de planches trop sèches, rendent +les chambres sonores, comme des intérieurs de violon... C'est toc et +province, quoi!... Elle n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris... +Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles étoffes mangées aux +vers, de vieilles carpettes usées, décolorées, et des fauteuils et des +canapés, ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et boiteux... Ce +qu'ils doivent vous moudre les épaules, et vous écorcher les fesses!... +Vraiment, moi qui aime tant les tentures claires, les vastes divans +élastiques où l'on s'allonge voluptueusement sur des piles de coussins, +et tous ces jolis meubles modernes, si luxueux, si riches et si gais, je +me sens toute triste de la morne tristesse de ceux-là... Et j'ai peur +de ne pouvoir jamais m'habituer à si peu de confortable, à un tel manque +d'élégance, à tant de poussières anciennes et de formes mortes... + +* * * * * + +Madame, non plus, n'est pas habillée comme à Paris. Elle manque de chic +et ignore les grandes couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on +dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention dans ses toilettes, +elle retarde d'au moins dix ans sur la mode... Et quelle mode!... +Quoique ça elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, elle ne +serait pas trop mal... Son pire défaut est qu'elle n'éveille en vous +aucune sympathie, qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des traits +réguliers, de jolis cheveux naturellement blonds, et une belle peau... +une peau trop fraîche, par exemple, et comme si elle souffrait d'une +mauvaise maladie intérieure... Je connais ces types de femmes et je +ne me trompe point à l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui, +et dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne marche, ça ne vit +qu'au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un +tas d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués... Ce qui ne les +empêche pas de faire leur poire dans le monde... Mais oui! C'est +coquet, s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale des chairs +peintes, ça joue de la prunelle, ça se trémousse du derrière; et ça +n'est bon qu'à mettre dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!... +On n'a guères d'agrément avec elles, je vous assure, et ça n'est pas +toujours ragoûtant de les servir... + +Soit tempérament, soit indisposition organique, je serais bien étonnée +que Madame fût portée sur la chose... Aux expressions de son visage, aux +gestes durs, aux flexions raides de son corps, on ne sent pas du tout +l'amour, et, jamais, le désir, avec ses charmes, ses souplesses et ses +abandons, n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle garde, +en toute sa personne, je ne sais quoi d'aigre et de suri, je ne sais +quoi de desséché, de momifié, ce qui est rare chez les blondes... +Ce n'est pas Madame qu'une belle musique comme _Faust_--ah! ce +_Faust!_--ferait tomber de langueur et s'évanouir de volupté entre les +bras d'un beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient pas à ce +genre de femmes très laides, sur les figures de qui l'ardeur du sexe met +parfois tant de vie radieuse, tant de séductions et tant de beauté... +Après tout, il ne faut pas se fier à des airs comme celui de Madame... +J'en ai connu de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient +toute idée de désir et d'amour, et qui étaient de fameuses gourgandines, +et qui faisaient les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de +chambre ou leur cocher... + +Par exemple, bien que Madame se force pour être aimable, elle n'est +sûrement pas à la coule, comme des fois j'en ai vu... Je la crois très +méchante, très moucharde, très ronchonneuse; un sale caractère et un +méchant coeur... Elle doit être, sans cesse, sur le dos des gens, à les +asticoter de toutes les manières... Et des «savez-vous faire ceci?»... +Et des «savez-vous faire cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?... +Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de mémoire? Avez-vous +beaucoup d'ordre?» Ça n'en finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très +propre?... Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe sur bien +des choses... mais sur la propreté, je suis intraitable...» Est-ce +qu'elle me prend pour une fille de ferme, une paysanne, une bonne de +province?... La propreté?... Ah! je la connais, cette rengaine. Elles +disent toutes ça... et, souvent, quand on va au fond des choses, quand +on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur linge... ce qu'elles +sont sales!... Quelquefois à vous soulever le coeur de dégoût... + +Aussi, je me méfie de la propreté de Madame... Lorsqu'elle m'a montré +son cabinet de toilette, je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni +baignoire, ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et qui la +pratique dans les coins... Et ce que c'est sommaire, là-dedans, en fait +de bibelots, de flacons, de tous ces objets intimes et parfumés que +j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir Madame, toute nue, pour +m'amuser un peu... Ça doit être du joli... + +Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entré dans la salle +à manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme très grand, avec +une large carrure d'épaules, de fortes moustaches noires, et un teint +mat... Ses manières sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît +bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie comme M. Jules Lemaître, +que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant comme +M. de Janzé.--ah, celui-là! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux +drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres +charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne +humeur... Je parie qu'il est porté sur la chose, lui... J'ai vu +cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux +extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos... Jamais, je +crois, je n'ai rencontré, chez un être humain, de tels sourcils, épais +jusqu'à en être obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en +avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme la plupart des hommes +peu intelligents et de muscles développés, il est d'une grande timidité. + +Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où il y avait de la +bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi +de polisson sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. Il est +évident que Monsieur n'est pas habitué à des femmes de chambre comme +moi, que je l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande +impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras: + +--Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme de chambre?... + +J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement les yeux, puis, +modeste et mutine, à la fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu +simplement: + +--Mais oui, Monsieur, c'est moi... + +Alors, il a balbutié: + +--Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien... c'est très bien... + +Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose à dire, +mais, n'étant pas éloquent ni débrouillard, il ne trouvait rien... Je +m'amusais vivement de sa gêne... Après un court silence: + +--Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris? + +--Oui, Monsieur... + +--C'est très bien... c'est très bien. + +Et s'enhardissant: + +--Comment vous appelez-vous? + +--Célestine... Monsieur... + +Par manière de contenance, il s'est frotté les mains, et il a repris: + +--Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien... Un nom pas commun... +un joli nom, ma foi!... Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le +changer... elle a cette manie... + +J'ai répondu, digne et soumise: + +--Je suis à la disposition de Madame... + +--Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom... + +J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis à marcher dans la +salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allongé +ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix, +comme une prière, il m'a demandé: + +--Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai toujours +Célestine... voulez-vous m'aider à retirer mes bottes?... Ça ne vous +ennuie pas, au moins? + +--Certainement, non, Monsieur... + +--Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... elles sont très +difficiles... elles glissent mal... + +Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et même +provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je +l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de +boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma +nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours +de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe... +Tout à coup, il murmure: + +--Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve, +pénétrant et chaud... qui ne m'est pas désagréable. + +Quand ses bottes eurent été retirées, et pour le laisser sur une bonne +impression de moi, je lui ai demandé, à mon tour: + +--Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse, +aujourd'hui? + +--Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, a-t-il répliqué, en +hochant la tête... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'être +pas ici, où je m'ennuie... + +--Ah! Monsieur s'ennuie ici?... + +Après une pause, il a rectifié galamment: + +--C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voilà!... + +Puis, avec un sourire bête et touchant: + +--Célestine?... + +--Monsieur! + +--Voulez-vous me donner mes pantoufles?... Je vous demande pardon... + +--Mais, Monsieur, c'est mon métier... + +--Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet +noir... à gauche... + +Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-là... Il +n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah! on pourrait le mener +loin... + +* * * * * + +Le dîner, peu luxueux, composé des restes de la veille, s'est passé, +sans incidents, presque silencieusement... Monsieur dévore, et +Madame pignoche dans les plats avec des gestes maussades et des moues +dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce sont des cachets, des sirops, des +gouttes, des pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien soin de +mettre sur la table, à chaque repas, devant son assiette... Ils ont très +peu parlé, et, encore, sur des choses et des gens de l'endroit qui sont +pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai compris, c'est qu'ils +reçoivent très peu. D'ailleurs, il était visible que leur pensée n'était +point à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, selon les idées +qui les mènent, conduits, chacun, par une curiosité différente; Madame, +sévère et raide, méprisante même, de plus en plus hostile, et songeant, +déjà, à tous les sales tours qu'elle me jouera; Monsieur en dessous, +avec des clignements d'yeux très significatifs et, quoiqu'il s'efforçât +de les dissimuler, d'étranges regards sur mes mains... En vérité, je ne +sais pas ce qu'ont les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?... Moi, +j'avais l'air de ne rien remarquer à leur manège... J'allais, venais +digne, réservée, adroite et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir +mon âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme je voyais et comme +j'entendais la leur!... + +J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend ses maîtres dans toute +la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime. Prudents, +d'abord, et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu à peu, +à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont, sans fard et sans voiles, +oubliant qu'il y a autour d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et +qui note leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes de leur +existence, tout ce que peut contenir d'infamies et de rêves ignobles le +cerveau respectable des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, les classer, +les étiqueter dans notre mémoire, en attendant de s'en faire une arme +terrible, au jour des comptes à rendre, c'est une des grandes et +fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus précieuse de nos +humiliations... + +De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres je n'ai pu recueillir +des indications précises et formelles... Mais j'ai senti que le ménage +ne va pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que c'est Madame qui +est tout, que Monsieur tremble devant Madame, comme un petit enfant... +Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre homme!... Sûrement, +il en voit, en entend, en subit de toutes les sortes... J'imagine que +j'aurai, parfois, du bon temps à être là... + +Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait cessé de renifler mes +mains, mes bras, mon corsage, a dit d'une voix nette et tranchante: + +--Je n'aime pas qu'on se mette des parfums... + +Comme je ne répondais pas, faisant semblant d'ignorer que cette phrase +s'adressât à moi. + +--Vous entendez, Célestine? + +--Bien, Madame. + +Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur qui les aime, lui, +les parfums, ou du moins, qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la +table, indifférent en apparence, mais, dans le fond, humilié et navré, +il suivait le vol d'une guêpe attardée au-dessus d'une assiette de +fruits... Et c'était maintenant un silence morne dans cette salle +à manger que le crépuscule venait d'envahir, et quelque chose +d'inexprimablement triste, quelque chose d'indiciblement pesant tombait +du plafond sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment à quoi ils +servent et ce qu'ils font sur la terre. + +--La lampe, Célestine! + +C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce silence et dans cette +ombre. Elle me fit sursauter... + +--Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne devrais pas avoir à vous +demander la lampe... Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas? + +En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut se réparer qu'en +Angleterre, j'avais envie de crier au pauvre Monsieur: + +--Attends un peu, mon gros, et ne crains rien... et ne te désole pas. Je +t'en donnerai à boire et à manger des parfums que tu aimes et dont tu es +si privé... Tu les respireras, je te le promets, tu les respireras à +mes cheveux, à ma bouche, à ma gorge, à toute ma chair... Tous les +deux, nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette pécore... je t'en +réponds!... + +Et, pour matérialiser cette muette invocation, en déposant la lampe sur +la table, je pris soin de frôler légèrement le bras de Monsieur, et je +me retirai... + +* * * * * + +L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a que deux domestiques, +une cuisinière qui grinche tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit +jamais un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher, +Joseph... Des paysans abrutis... Et ce qu'ils ont des têtes!... Elle, +grasse, molle, flasque, étalée, le cou sortant en triple bourrelet d'un +fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie ses chaudrons, les +deux seins énormes et difformes roulant sous une sorte de camisole +en cotonnade bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant +d'épaisses chevilles et de larges pieds chaussés de laine grise; lui, +en manches de chemise, tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux, +avec un mauvais rictus sur les lèvres qui lui fendent le visage d'une +oreille à l'autre, et une allure tortueuse, des mouvements sournois de +sacristain... Tels sont mes deux compagnons... + +Pas de salle à manger pour les domestiques. Nous prenons nos repas dans +la cuisine, sur la même table où, durant la journée, la cuisinière fait +ses saletés, découpe ses viandes, vide ses poissons, taille ses légumes, +avec ses doigts gras et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est +guère convenable... Le fourneau allumé rend l'atmosphère de la pièce +étouffante. Il y circule des odeurs de vieille graisse, de sauces +rances, de persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, une marmite +où bout la soupe des chiens exhale une vapeur fétide qui vous prend à +la gorge et vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte davantage +les prisonniers dans les prisons et les chiens dans les chenils... + +On nous a servi du lard aux choux, et du fromage puant;... pour boisson, +du cidre aigre... Rien d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail +est fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en fer-blanc +complètent ce joli service. + +Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas voulu me plaindre. Mais +je n'ai pas voulu manger, non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage, +merci! + +--Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la cuisinière. + +--Je n'ai pas faim. + +J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, Marianne a grogné: + +--Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle? + +Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai répliqué: + +--Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne +pourrait pas en dire autant ici... + +Cela l'a fait taire. + +Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait la bouche de gros +morceaux de lard, et me regardait en dessous. Je ne saurais dire +pourquoi, cet homme a un regard gênant... et son silence me trouble. +Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis étonnée de la souplesse, de +l'élasticité de ses mouvements;... ses reins ont des ondulations de +reptile... J'en arrive à le détailler davantage... Ses durs cheveux +grisonnants, son front bas, ses yeux obliques, ses pommettes +proéminentes, sa large et forte mâchoire, et ce menton long, charnu, +relevé, tout cela lui donne un caractère étrange que je ne puis +définir... Est-il godiche?... Est-il canaille?... Je n'en sais rien. +Pourtant, il est curieux que cet homme me retienne de la sorte... A la +longue, cette obsession s'atténue et s'efface. Et je me rends compte +que c'est là encore un des mille et mille tours de mon imagination +excessive, grossissante et romanesque, qui me fait voir les choses et +les gens en trop beau ou en trop laid, et qui, de ce misérable Joseph, +veut à toute force créer quelqu'un de supérieur au rustre stupide, au +lourd paysan qu'il est réellement. + +Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours dire un mot, a tiré de la +poche de son tablier la _Libre Parole_, qu'il s'est mis à lire avec +attention, et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de cidre, +s'est amollie, est devenue plus aimable. Vautrée sur sa chaise, ses +manches retroussées et découvrant le bras nu, son bonnet un peu de +travers sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé d'où j'étais, où +j'avais été, si j'avais fait de bonnes places, si j'étais contre les +Juifs?... Et nous avons causé, quelque temps, presque amicalement... +A mon tour, j'ai demandé des renseignements sur la maison, s'il venait +souvent du monde et quel genre de monde, si Monsieur faisait attention +aux femmes de chambre, si Madame avait un amant?... + +Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph que mes questions +interrompaient, par à-coups, dans sa lecture... Ce qu'ils étaient +scandalisés et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils sont en +retard, en province... Ça ne sait rien... ça ne voit rien... ça ne +comprend rien... ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle... Et, +cependant, lui, avec son air pataud et respectable, elle, avec ses +manières vertueuses et débraillées, on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils +couchent ensemble... Ah! non!... il faut être vraiment privée pour se +payer un type comme ça... + +--On voit bien que vous venez de Paris, de je ne sais d'où?... m'a +reproché aigrement la cuisinière. + +A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement ajouté: + +--Pour sûr!... + +Il s'est remis à lire la _Libre Parole_... Marianne s'est levée +pesamment et a retiré la marmite du feu... Nous n'avons plus causé... + +Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur Jean, le valet de +chambre, si distingué avec ses favoris noirs et sa peau blanche soignée +comme une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, monsieur Jean, si +gai, si gentil, si délicat, si adroit, lorsque, le soir, il nous lisait +_Fin de siècle_, qu'il nous racontait des histoires polissonnes et +touchantes, qu'il nous mettait au courant des lettres de Monsieur... Il +y a du changement, aujourd'hui... Comment cela est-il possible que j'en +sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles gens, et loin de tout ce +que j'aime? + +J'ai presque envie de pleurer. + +* * * * * + +Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale petite chambre, sous les +combles, ouverte à tous les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes +chaleurs de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant lit de fer et +qu'une méchante armoire de bois blanc, qui ne ferme point et où je +n'ai pas la place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière qu'une +chandelle qui fume et coule dans un chandelier de cuivre... Ça fait +pitié!... Si je veux continuer à écrire ce journal, ou seulement lire +les romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il faudra que je +m'achète de mon propre argent, des bougies... car, pour ce qui est des +bougies de Madame... la peau!... comme disait monsieur Jean... Elles +sont sous clé. + +Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... Au-dessus de mon lit, +je clouerai mon petit crucifix de cuivre doré, et je mettrai sur la +cheminée ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes petites boîtes, +mes petits bibelots et les photographies de monsieur Jean, de façon à +introduire dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie. + +La chambre de Marianne est voisine de la mienne. Une mince cloison la +sépare et l'on entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que Joseph, +qui couche dans les communs, viendrait peut-être chez Marianne... Mais +non... Marianne a longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé, +craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... Maintenant elle +ronfle... C'est sans doute dans la journée qu'ils font ça!... + +Un chien aboie, très loin, dans la campagne... Il est près de deux +heures, et ma lumière va s'éteindre... Moi aussi, je vais être obligée +de me coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas dormir... + +Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette baraque!... Non, là, +vrai! + + + + +II + + +15 septembre. + +Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils +s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame +Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici +toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit +forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils sont peut-être plus +ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le complètent. Celui de +Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je +vous demande un peu. + +La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour un rassortissement de +soie, m'a donné des renseignements sur la maison. Ça n'est pas du joli. +Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontré une +femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes maîtres en +parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent +pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette! + +Le père de Monsieur était fabricant de draps et banquier à Louviers. Il +fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de +la région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, ce qui, en +comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte +qu'il avait commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait sa +peine à Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de côté +et en sûreté, paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels, +habilement soustraits aux créanciers ruinés, constituent toute la +fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus +malin que ça, d'être riche. + +Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point été +condamné à de la prison et qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous +les honnêtes gens. Il était marchand d'hommes. La mercière m'a +expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme +aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit +de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un +monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs, +selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel +consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de +guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des +blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des +marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible +boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus +aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons +publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine? + +D'après la mercière, c'était un commerce fort lucratif, et le père de +Madame, qui l'avait accaparé pour tout le département, s'y montrait +d'une grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui et mettait +dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il +est mort, maire du Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller +général, président de la fabrique, trésorier du bureau de bienfaisance, +décoré, et, en plus du Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant +douze cent mille francs, dont six cent mille sont allés à Madame, car +Madame a un frère qui a mal tourné, et on ne sait pas ce qu'il est +devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent qui +n'est guère propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour +moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais +riches. + +Les Lanlaire--est-ce pas à vous dégoûter?--ont donc plus d'un million. +Ils ne font rien que d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent +le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur +eux-mêmes, chipotant âprement sur les notes, reniant leur parole, ne +reconnaissant des conventions acceptées que ce qui est écrit et signé, +il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne +jamais ouvrir la porte à une contestation quelconque. Ils en profitent +aussitôt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne +peuvent supporter les frais d'un procès, et les pauvres diables qui +n'ont point de défense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si +ce n'est, de temps en temps, à l'église, car ils sont fort dévots. Quant +aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieuré, +implorer et gémir. La porte reste toujours fermée... + +--Je crois même, disait la mercière, que s'ils pouvaient prendre quelque +chose dans la besace des mendiants, ils le feraient sans remords, avec +une joie sauvage... + +Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux: + +--Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie péniblement, quand nous +rendons le pain bénit, nous achetons de la brioche. C'est une question +de convenance et d'amour-propre... Eux, les sales pingres, ils +distribuent, quoi?... Du pain, ma chère demoiselle. Et pas même du pain +blanc, du pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... Est-ce +pas honteux... des personnes si riches?... Même que la Paumier, la +femme du tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au curé qui lui +reprochait doucement cette crasserie: «Monsieur le curé, c'est toujours +assez bon pour ces gens-là!» + +Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il n'y a qu'une voix sur +le compte de Madame, on n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas +Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer que Monsieur n'est pas +fier, qu'il serait généreux envers le monde, et ferait beaucoup de bien, +s'il le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... Monsieur n'est +rien chez lui... moins que les domestiques, pourtant durement traités, +moins que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, et pour être +tranquille, il a abdiqué toute autorité de maître de maison, toute +dignité d'homme aux mains de sa femme. C'est Madame qui dirige, +règle, organise, administre tout... Madame s'occupe de l'écurie, de la +basse-cour, du jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à redire +sur tout. Jamais les choses ne vont comme elle voudrait, et elle prétend +sans cesse qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable. +On ne lui pose pas de blagues, bien sûr, car elle les connaît toutes... +C'est elle qui paie les notes, touche les rentes et les fermages, +conclut les marchés... Elle a des roueries de vieux comptable, des +indélicatesses d'huissier véreux, des combinaisons géniales d'usurier... +C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient la bourse, +férocement, et elle n'en dénoue les cordons que pour y faire entrer plus +d'argent, toujours... Elle laisse Monsieur sans un sou, c'est à peine +s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. Au milieu de sa richesse, +il est encore plus dénué que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne +bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit comme les camarades. Ah! +ce qu'il est drôle, des fois, avec son air de chien embêté et soumis... +Quand, Madame étant sortie, arrive un fournisseur avec une facture, un +pauvre avec sa misère, un commissionnaire qui réclame un pourboire, il +faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un comique!... Il fouille +dans ses poches, se tâte, rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux: + +--Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je n'ai que des billets +de mille francs... Avez-vous de la monnaie de mille francs?... Non?... +Alors, il faudra repasser... + +Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais cent sous sur lui!... +Jusqu'à son papier à lettre que Madame renferme dans une armoire, dont +elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que feuille par feuille, +en grognant: + +--Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc peux-tu écrire pour en +user autant?... + +Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on ne comprend pas, c'est son +indigne faiblesse et qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille +mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et Madame le crie assez +par-dessus les toits... Monsieur et Madame ne sont plus rien l'un pour +l'autre... Madame, qui est malade du ventre et ne peut avoir d'enfants, +ne veut plus entendre parler de la chose. Il paraît que ça lui fait mal +à crier... A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne histoire... + +Un jour, à la confession, Madame expliquait son cas au curé et lui +demandait si elle pouvait _tricher_ avec son mari... + +--Qu'est-ce que vous entendez par _tricher_, mon enfant?... fit le curé. + +--Je ne sais pas au juste, mon père, répondit Madame, embarrassée... De +certaines caresses... + +--De certaines caresses!... Mais, mon enfant, vous n'ignorez pas que... +de certaines caresses.. c'est un péché mortel... + +--C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite l'autorisation de +l'Eglise... + +--Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de certaines caresses... +souvent?... + +--Mon mari est un homme robuste... de forte santé... Deux fois par +semaine, peut-être... + +--Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... c'est trop... c'est de la +débauche... Si robuste que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois +par semaine, de... de... de certaines caresses... + +Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis finalement: + +--Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines caresses... deux +fois par semaine... à condition toutefois... _primo_... que vous n'y +prendrez, vous, aucun plaisir coupable... + +--Ah! je vous le jure, mon père!... + +--_Secundo_... que vous donnerez tous les ans une somme de deux cents +francs... pour l'autel de la Très-Sainte-Vierge... + +--Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour ça?... Ah non!... + +Et elle envoya promener le curé en douceur... + +--Alors, terminait la mercière, qui me faisait ce récit... Pourquoi +Monsieur est-il si bon, est-il si lâche envers une femme qui lui refuse +non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est moi qui la mettrais à +la raison et rudement, encore... + +Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui est un homme vigoureux, +extrêmement porté sur la chose, et qui est aussi un brave homme, veut +se payer--dame, écoutez donc?--une petite joie d'amour, ou une petite +charité envers un pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules, +des carottages grossiers, des emprunts pas très dignes, dont la +découverte par Madame amène des scènes terribles, des brouilles qui, +souvent, durent des mois entiers... On voit alors Monsieur s'en aller +par la campagne et marcher, marcher comme un fou, faisant des gestes +furieux et menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant tout seul, +dans le vent, dans la pluie, dans la neige... puis, rentrer le soir chez +lui, plus timide, plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que jamais... + +Le curieux et le mélancolique aussi de cette histoire, c'est que, au +milieu des pires récriminations de la mercière, parmi ces infamies +dévoilées, ces saletés honteuses qui se colportent de bouche en bouche, +de boutique en boutique, de maison en maison, je sens que, dans la +ville, on jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. En +dépit de leur inutilité criminelle, de leur malfaisance sociale, malgré +tout ce qu'ils écrasent sous le poids de leur hideux million, c'est ce +million qui leur donne, quand même, une auréole de respectabilité +et presque de gloire. On les salue plus bas que les autres, on les +accueille avec plus d'empressement que les autres... On appelle... avec +quelle complaisance servile!... la sale bicoque où ils vivent dans +la crasse de leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient +s'enquérir des curiosités du pays, je suis sûre que la mercière +elle-même, si haineuse, répondrait: + +--Nous avons une belle église... une belle fontaine... nous avons +surtout quelque chose de très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui +possèdent un million et habitent un château... Ce sont d'affreuses gens, +et nous en sommes très fiers... + +L'adoration du million!... C'est un sentiment bas, commun non seulement +aux bourgeois, mais à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles, +les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec mes allures en dehors, +mes menaces de tout casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse +opprime, moi qui lui dois mes douleurs, mes vices, mes haines, les plus +amères d'entre mes humiliations, et mes rêves impossibles et le tourment +à jamais de ma vie, eh bien, dès que je me trouve en présence d'un +riche, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel +et beau, comme une espèce de divinité merveilleuse, et, malgré moi, +par delà ma volonté et ma raison, je sens monter, du plus profond de +moi-même, vers ce riche très souvent imbécile et quelquefois meurtrier, +comme un encens d'admiration... Est-ce bête?... Et pourquoi?... +pourquoi? + +En quittant cette sale mercière et cette étrange boutique où, +d'ailleurs, il me fut impossible de rassortir ma soie, je songeais +avec découragement à tout ce que cette femme m'avait raconté sur mes +maîtres... Il bruinait... Le ciel était crasseux comme l'âme de cette +marchande de potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, et, +furieuse contre la mercière et contre mes maîtres, et contre moi-même, +furieuse contre ce ciel de province, contre cette boue, dans laquelle +pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la tristesse incurable de la +petite ville, je ne cessais de me répéter: + +--Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait plus que cela... Et +je suis bien tombée!... + +* * * * * + +Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau. + +Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. Elle s'enferme à +double tour dans son cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le +droit d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans des heures +et des heures!... Ce soir, n'y tenant plus, j'ai frappé à la porte, +carrément. Et telle est la petite conversation qui s'est engagée entre +Madame et moi. + +--Toc, toc! + +--Qui est là? + +Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait à faire rentrer, dans +la bouche, d'un coup de poing... + +--C'est moi, Madame... + +--Qu'est-ce que vous voulez? + +--Je viens faire le cabinet de toilette... + +--Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que quand je vous sonne... + +C'est-à-dire que je ne suis même pas une femme de chambre, ici... Je ne +sais pas ce que je suis ici... et quelles sont mes attributions... +Et, pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a que cela qui me +plaise dans le métier... J'aime à jouer avec les chemises de nuit, +les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les +dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses après le bain, les +poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs +chevelures, les connaître, enfin, du bout de leurs mules à la pointe de +leur chignon, les voir toutes nues... De cette façon, elles deviennent +pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque une amie ou une +complice, souvent une esclave... On est forcément la confidente d'un tas +de choses, de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions d'amour, +des secrets les plus intimes du ménage, de leurs maladies... Sans +compter que lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule de détails +qu'elles ne soupçonnent même pas... On en tire beaucoup plus... C'est, +à la fois, profitable et amusant... Voilà comment je comprends le métier +de femme de chambre... + +On ne s'imagine pas combien il y en a--comment dire cela?--combien il y +en a qui sont indécentes et loufoques dans l'intimité, même parmi celles +qui, dans le monde, passent pour les plus retenues, les plus sévères, +pour des vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de toilette, +comme les masques tombent!... Comme s'effritent et se lézardent les +façades les plus orgueilleuses!... + +J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... Tous les matins, avant de +passer sa chemise, tous les soirs, après l'avoir retirée, elle restait +nue, à s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, devant la +psyché... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la +nuque en arrière, levait d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de +façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent +un peu... Et elle me disait: + +--Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas qu'ils sont encore fermes? + +C'était à pouffer... D'autant que le corps de Madame... oh! quelle ruine +lamentable!... Quand, de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses +blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait se répandre sur le +tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres +dégonflées, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que +des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l'inconsistance +molle, la surface trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans cet +écroulement des formes, une grâce survivait... douloureuse... ou plutôt +le souvenir d'une grâce... la grâce d'une femme qui avait pu être belle +autrefois et dont toute la vie avait été une vie d'amour... Par +un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures +vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irréparable +flétrissure... Elle multipliait les soins savants, les coquetteries +raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et l'amour accourait à ce +dernier appel... Mais d'où?... Ah! que c'était mélancolique!... + +Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, un peu honteuse, Madame +rentrait... + +--Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi... + +D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces yeux cernés, épuisée +jusqu'à tomber, comme une masse, sur le divan du cabinet de toilette?... +Et le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée et salie, +les jupons rattachés à la hâte, le corset de travers et délacé, les +jarretelles libres, les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés, +à la pointe desquels frissonnaient encore la raclure légère d'un +drap, le duvet d'un oreiller!... Et la croûte de fard tombée, sous les +baisers, de sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures et +les plis de son visage, si cruellement, comme des plaies... + +Pour essayer de détourner mes soupçons, elle gémissait: + +--Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, tout d'un coup, chez la +couturière... une syncope... On a été obligé de me déshabiller... Je +suis encore toute malade... + +Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant d'être la dupe de ces +stupides explications... + +Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, on sonna. Le valet de +chambre étant sorti, j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect +louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... Un de ces êtres +ambigus, comme on en rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent +du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure très pâle, de petites +moustaches noires, une cravate rouge. Ses épaules s'engonçaient dans +un veston trop large et il se dandinait, selon les rites les plus +classiques. Il commença par inspecter, avec des regards surpris et +troubles, la richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, les +tableaux, les tentures... Puis il me tendit une lettre pour Madame, en +me disant d'une voix traînante, grasseyante, mais impérieuse: + +--Y a une réponse... + +Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un commissionnaire?... +J'écartai cette seconde hypothèse. Les gens qui viennent pour les autres +ne mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être et de parler... + +--Je vais voir si Madame y est... fis-je prudemment, en tournant la +lettre dans mes mains. + +Il répliqua: + +--Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... C'est urgent... + +Madame lut la lettre... Elle devint presque livide, et, dans cet effroi +subit, elle s'oublia jusqu'à balbutier: + +--Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé seul, dans +l'antichambre?... Comment a-t-il su mon adresse? + +Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché: + +--Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est un pauvre... un pauvre +très intéressant... Sa mère va mourir... + +Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main tremblante, en retira un +billet de cent francs: + +--Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre garçon!... + +--Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, entre mes dents. Madame +est bien généreuse, aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance. + +Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec une intention féroce... + +--Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui ne tenait plus en place... + +Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas beaucoup d'ordre et qui, +souvent, laissait traîner ses affaires sur les meubles, avait déchiré la +lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient de se consumer dans +la cheminée... + +Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était que ce garçon... Et je ne +l'ai pas revu... Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame, +cette matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se regarda pas nue dans +la psyché... et elle ne me demanda point, en remontant ses déplorables +seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien fermes?» Toute la journée, +elle resta chez elle, inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une +grande peur... + +A partir de ce moment, quand Madame était en retard, le soir, je +tremblais toujours qu'elle n'eût été assassinée, au fond de quel +bouge!... Et, comme nous parlions à l'office de mes terreurs, +quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très laid, cynique, et +qui avait sur le front une tache de vin, maugréait: + +--Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera un jour ou l'autre... +Qu'est-ce que vous voulez?... Au lieu d'aller courir les souteneurs, +cette vieille salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa maison, +à un homme de confiance, de tout repos? + +--A vous, peut-être?... ricanais-je... + +Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous les pouffements de +l'assistance, répliquait: + +--Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un peu de galette... + +C'était une perle que cet homme-là... + +* * * * * + +Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une autre histoire... Et ce +que nous nous en faisions aussi une pinte de bon sang, le soir, autour +de la table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois que nous +avions tort, car Madame n'était pas une méchante femme. Elle était +très douce, très généreuse, très malheureuse... Et elle me comblait de +cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, ça il faut le dire... +Et ça ne tombe jamais que sur celles qui se montrèrent gentilles pour +nous... + +Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un membre de je ne sais +plus quelle Académie, la négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide, +elle était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût après les autres +femmes; il était d'une sagesse exemplaire... Plus très jeune et, sans +doute, peu porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il +restait des mois et des mois sans venir la nuit, chez Madame... Et +Madame se désespérait... Tous les soirs, je faisais à Madame une belle +toilette d'amour... des chemises transparentes... des parfums à se +pâmer... et de tout... Elle me disait: + +--Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... Savez-vous ce qu'il +fait, en ce moment? + +--Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille... + +Elle avait un geste d'accablement. + +--Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon Dieu!... + +Et elle soupirait: + +--Il viendra peut-être, tout de même, ce soir... + +J'achevais de la pomponner et, fière de cette beauté, de cette volupté, +qui étaient un peu mon oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je +m'enthousiasmais: + +--Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'à +voir Madame, sûr que Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir! + +--Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle. + +Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, des plaintes, des +pleurs... + +--Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la +nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais +plus! + +Je la consolais de mon mieux: + +--C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué avec ses travaux... +Les savants, ça n'a pas toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait +quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il paraît +qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne +résistent pas... + +--Non... non... à quoi bon?... + +--Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à Monsieur... des choses +très épicées... des écrevisses?... + +--Non! non!... + +Elle secouait tristement la tête: + +--Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il ne m'aime plus... + +Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutôt implorant, elle +m'interrogeait: + +--Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais +poussée dans un coin?... Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a +jamais...? + +Non... cette idée! + +--Dites-le moi, Célestine?... + +Je m'écriais: + +--Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de ça!... Et +puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine à +Madame?... + +--Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous êtes une belle +fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau +corps!... + +Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, les bras, +les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties +correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gênée, +rougissante, je me demandais si cela n'était pas un truc de la part de +Madame et si, sous cette affliction de femme délaissée, elle ne cachait +point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et elle ne cessait de +gémir. + +--Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une +vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai +point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et +douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au +coeur!... + +Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tête +enfouie dans un coussin, pour étouffer ses larmes, elle bégayait: + +--Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez jamais... On est trop... +trop... trop malheureuse! + +Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, j'affirmai +brusquement: + +--Moi, à la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une +trop belle femme pour rester comme ça... + +Elle fut comme effrayée de mes paroles: + +--Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle. + +J'insistai: + +--Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants... + +--Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela... + +--Mais puisque Madame est si amoureuse!... + +Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune +homme très chic qui venait souvent à la maison... Et j'ajoutai: + +--Un amour d'homme!... Et comme il doit être adroit, délicat avec les +femmes!... + +--Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites... + +--Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de +Madame... + +Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, sous la lampe de +la bibliothèque, alignait des chiffres et traçait des ronds avec des +compas, elle répétait: + +--Il viendra, peut-être, cette nuit?... + +Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, c'était l'unique +sujet de notre conversation... On s'informait auprès de moi... + +--Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a marché enfin? + +--Rien, toujours... + +Vous pensez si c'était là un thème admirable pour les grasses +plaisanteries, les allusions obscènes, les rires insultants... On +faisait même des paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin à +«marcher». + +A la suite d'une discussion futile où j'avais tous les torts, j'ai +quitté Madame. Je l'ai quittée salement, en lui jetant à la figure, à sa +pauvre figure étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits +malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livré +son âme, sa petite âme plaintive, bébête et charmante, assoiffée de +désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, comme des +paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accusée des plus sales +débauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de +hideux... + +Il y a des moments où c'est en moi comme un besoin, comme une folie +d'outrage... une perversité qui me pousse à rendre irréparables des +riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience que j'agis +contre mes intérêts, et que j'accomplis mon propre malheur... + +Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans +l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours après +être sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de façon à +ce que tout le monde pût la lire dans la maison, j'écrivis cette jolie +missive... oui, j'eus l'aplomb d'écrire ceci: + +«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, en port payé, tous les +soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, +mais j'ai trop de dignité--et j'aime trop la propreté--pour conserver +les sales nippes dont vous vous êtes débarrassée, en me les donnant, au +lieu de les jeter--comme elles le méritaient--aux ordures de la rue. Il +ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que +je consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, par exemple, +dont l'étoffe est mangée et toute jaune, à force que vous y avez pissé +dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.» + +C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, d'autant plus bête que, +comme je l'ai déjà dit, Madame s'était toujours montrée généreuse envers +moi, au point que ces affaires--que je me gardai bien de lui renvoyer +d'ailleurs,--je les vendis le lendemain quatre cents francs à une +marchande à la toilette... + +N'était-ce point seulement la forme irritée du dépit où je me trouvais +d'avoir quitté une place exceptionnellement agréable, comme on n'en +rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une +maison où il y avait tant de coulage... où l'on nous donnait tout à +gogo... comme des princes?... + +Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste avec ses maîtres... Et +tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais... + +Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec +une pimbêche comme est ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de +pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... Je ferai +du ménage embêtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah! +quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela rend ma situation +encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien +envie de m'en aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce pays de +sauvages... + +* * * * * + +Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la +chasse... Monsieur m'a regardée d'un air polisson... Il m'a encore +demandé: + +--Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous habituez ici?... + +Décidément, c'est une manie... J'ai répondu: + +--Je ne sais pas encore, Monsieur... + +Puis, effrontément: + +--Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?... + +Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est +vraiment bon enfant... + +--Il faut vous habituer, Célestine... Il faut vous habituer... +sapristi!... + +J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore répondu: + +--Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur... + +Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de très raide. Ses +yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut +de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi du mien... C'est +dommage... + +Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait à +Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez soupçonner: + +--Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques... + +Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les +domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!... + + + + +III + + +18 septembre. + +Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe. + +J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais tout de même de la +religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours +la religion. Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais elle +est nécessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des +particuliers qui s'en servent d'une drôle de façon, que beaucoup de +curés et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand +on est malheureuse--et, dans le métier, on l'est beaucoup plus qu'à son +tour--il n'y a encore que ça pour endormir vos peines... que ça... et +l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation... +Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe. +D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagné sur +les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades +qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire +connaissance... Ah! si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle +des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m'en +chuchotaient, à l'oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être +pas ici, aujourd'hui!... + +Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces +soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les +tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matinée +bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaieté... + +Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. Le chemin est gentil qui +y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps, +il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des +épines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les épines blanches... +Elles me rappellent des choses, quand j'étais petite fille... A part ça, +la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'épatant. +C'est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des +coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les coteaux, il y a une +forêt... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dorée, +qui cache trop à mon gré le paysage. + +C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... Je l'ai dans +le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux +à l'âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes +normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et +splendide où je suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué met un +nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin. + +En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous +le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes +de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec +des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement +torchées, dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... Elles sentent +le pays à plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi à +Paris... Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et +sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau, +ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans +son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout, +je crois, la façon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles +se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément +ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me +trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d'un geste +hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie +froissée... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on +m'admire. + +En passant près de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un +chuchotement: + +--C'est la nouvelle du Prieuré... + +L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble +porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau, +sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire +épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse. + +--C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré?... Vous vous +appelez Célestine?... Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre +jours?... + +Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, aussi bien que +moi-même. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre +ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre +noir, dont les plumes se balancent dans la brise. + +Elle continue: + +--Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger... +à côté de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà +vu? + +--Non, Mademoiselle... + +--Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux +propriétés... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner. +C'est encore un bel homme, vous savez!... + +Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'étouffer. Elle +siffle de la gorge comme une bête fourbue... A chaque respiration, +sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en +hachant ses mots: + +--J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est +incroyable! + +Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage: + +--Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque +chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gênez pas... +J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en +causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous... + +Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur +un ton confidentiel: + +--Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous voulez vous faire adresser +votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon +conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les +lettres... Même qu'une fois, elle a bien failli être condamnée par le +juge de paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas. + +Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps +tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose +semble, maintenant, respirer avec plus de facilité... Et nous allons, +potinant. + +--Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma +petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est +réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur +qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les +laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah! +on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je +vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé +de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un +vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée +comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour +rester chez de pareils grigous... + +Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau, +avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a +cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La +méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son +train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout +cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses +paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas +mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue +d'avance? + +Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses, +accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de +Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter: + +--Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant +dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est +naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend +rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son +linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il +n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait +gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici, +mon Dieu, les voleurs! + +L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux +achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine +Mauger... + +--Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des +idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons +prendre un petit garçon, pour aider... + +Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de +servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au +moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour +un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo, +tous les deux, sous l'édredon!... + +Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne +ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites, +tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons +qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri, +avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les +uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent +sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon... +L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des +chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine, +travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres +faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des +semelles de cuir... + +Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une +prison. + +Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous +salue... + +--Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, je suis allée à la messe +de sept heures... Vous n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas +entrer, un instant? + +Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercière, qui est +une méchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste, +quoi!... Puis elle recommence, à me vanter les vertus de son maître et +les douceurs de sa place... Je lui demande: + +--Alors, le capitaine n'a pas de famille? + +--Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... Eh bien, ma petite, +vous n'y êtes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!... +Des tas de nièces et de cousines... des fainéants, des sans le sou, des +traîne-misère... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait +voir ça!... C'était une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis +bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de toute cette vermine... Mais, +ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille, +aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de ça, allez, +maintenant... + +J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend +pas: + +--Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son +testament?... + +Prudemment, elle réplique: + +--Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sûr que ce n'est +pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui +demande même pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par +dévouement... Mais il connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui +le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait +pas croire qu'il est aussi bête que certaines personnes le prétendent, +Mme Lanlaire en tête... qui en dit des choses sur nous!... C'est un +malin au contraire, mademoiselle Célestine... et qui a une volonté à +lui... Pour ça!... + +Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l'église. + +La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige à prendre une chaise +près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des +génuflexions et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses +grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte +chancelante, elle ressemble à une grange; avec son public, toussant, +crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d'un +cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance, +des bouches fielleuses crispées par la haine... Il n'y a là que +de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre +quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre +en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être qu'il n'y a +même pas un orgue dans cette église?... Est-ce drôle? Je ne puis pas +prier sans orgue... Un chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis +l'estomac... ça me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais +toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais... +Ici, à la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec +des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui, +péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé... +Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de +catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les réponses des enfants +de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mêlées de fumier, +d'étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens +avarié... Vraiment, ils sont bien mal élevés en province! + +La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexée de me +trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si +peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où +reposer ma pensée... où égayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris +que je suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... Au lieu de +s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent +à la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du +prêtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espèce de grand gaillard, +tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses +cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits +yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite jugé... +Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la nourriture, celui-là!... Et au +confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en trousser +des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi, +et, tout bas, elle me dit: + +--C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas +comme lui pour confesser les femmes... M. le curé est un saint homme, +bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis que le nouveau +vicaire... + +Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le +prie-Dieu. + +Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et +brutal... Il ressemble plus à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il +me faut de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et des +mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme était +monsieur Jean... + +Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... En quelques mots +mystérieux, elle m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que +toutes les domestiques lui font une cour empressée... + +Encore une petite boulotte--décidément, c'est le pays des grosses +femmes... Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux, +blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne, +au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un +chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap +brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bordés d'un +cercle rouge, s'éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces +le sourire... Rose me présente: + +--Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré... + +L'épicière m'observe avec attention et je remarque que son regard +s'attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante... +Elle dit d'une voix blanche: + +--Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille... +Mademoiselle est parisienne, sans doute?... + +--En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris... + +--Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous +regarder à deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent +ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à Paris, quand +j'étais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme +Tripier... Vous la connaissez peut-être?... + +--Non... + +--Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc, +mademoiselle Célestine... + +Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l'arrière-boutique où se +trouvent déjà réunies, autour d'une table ronde, quatre domestiques... + +--Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gémit +l'épicière en m'offrant un siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me +prend plus rien, au château... mais je puis bien dire que c'est une +maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?... + +--Pour sûr!... répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de +pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées... + +Mme Gouin poursuit: + +--Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le +temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du +tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent... + +Le choeur des domestiques reprend: + +--Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent. + +A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d'un +ton ferme: + +--On ne court pas après, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a +pas besoin d'eux, n'est-ce pas? + +Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout +ce qu'il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et +l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes +noires, accentue l'énergie de ces sentiments violents. + +Puis, après un silence: + +--Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle, +j'ai mal au ventre... + +Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de +boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires: + +--Pour sûr, qu'on les a quelque part... + +Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot +ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un +égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens +une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est +sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques... +Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui +s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des +murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes +fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos +vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures, +tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à +raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de +sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose +d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée +me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la +bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis, +et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les +mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres +qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par +les éviers et par les plombs... + +Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis +pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de +même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les +déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles... +L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles +choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces +turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices +parisiens, elles sont loin!... + +C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte +avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir: + +--Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire... +Ah! il s'en passe des choses chez elle... + +--Je m'en doutais... dit l'une. + +Une autre énonce, en même temps: + +--Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est +une rude cochonne... + +Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui +commence son récit: + +--Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour +toute la journée... + +Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon +honneur, cette parenthèse: + +--Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau... +Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait +retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui, +dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant... + +La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général: + +--M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si +souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il +était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le +petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte +de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était +quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse. +Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant +qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et +alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est +jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force, +oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a +pris?... + +--Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude, +dont le museau de rat s'allonge et remue... + +Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare: + +--Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!... + +Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour +à tour indignée et émue: + +--Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme +un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter +l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît +qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait... +pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce +que vous dites de ça?... + +C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers... +Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit: + +--La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous +pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme. + +--Pour sûr... ah! pour sûr... + +--Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce... +Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne +toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a +peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion... +mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de +l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs... + +--Pour sûr... ah! pour sûr... + +--Manquer une occasion comme ça?... Malheur! + +Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage... + +L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle +fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de +Rose. + +--J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit +verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?... + +Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard +elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table, +les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres +gourmandes... + +En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante: + +--Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez +moi... Il faudra revenir me voir... + +Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique +du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé... +Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus +épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et +sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y +reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer +de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille +du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle +encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son +amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce +que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un +découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette +immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me +semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!... + +Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se +fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de +petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges; +la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes +argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques +légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler +tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession, +fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse +femme, dont la voix méchante m'affole et me torture. + +Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre, +affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit: + +--Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien +aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent... + +Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère: + +--Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit +de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut +se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très +savante... + +Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité +étrange, elle répète: + +--Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du +pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand +vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en +repentirez pas... A bientôt... à bientôt!... + +Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne, +longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un +chemin où elle disparaît... + +Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées... +Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde +seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait +presque peur... + +--Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph... + +Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents... + +Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il +ratisse... + +Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne +m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non +plus, quand je lui parle? + +* * * * * + +A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reçoit très mal, me +bouscule: + +--A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors... + +J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée... mais, +heureusement, je me contiens... Je me borne à bougonner un peu. + +--Qu'est-ce que vous dites?... + +--Je ne dis rien... + +--C'est heureux... Et puis, je vous défends de vous promener avec la +bonne de M. Mauger... C'est une très mauvaise connaissance pour vous... +Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de vous... + +Je m'écrie, en dedans: + +--Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je parlerai à qui je +veux... je verrai qui me plaît... Tu ne me feras pas la loi, chameau... + +Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux +méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément +l'impression mauvaise, l'impression de dégoût que je rapportais de la +messe, de l'épicière et de Rose... Rose et l'épicière ont raison; la +mercière aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets +de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'épicière.... de +faire de cette sale mercière ma meilleure amie... puisque Madame me le +défend... Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage: + +--Chameau!... chameau!... chameau!... + +Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais eu le courage de lui +jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure... + +* * * * * + +Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en +voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur, +toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés +à clé... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de +lire une lettre, et de se faire des petits paquets... + +Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit à ma mère, à +monsieur Jean, et j'ai lu: _En famille_... Quel joli livre!... Et qu'il +est bien écrit!... C'est drôle, tout de même... j'aime bien entendre +des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les +livres qui font pleurer... + +* * * * * + +Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a semblé que Monsieur et +Madame étaient en froid. Monsieur a lu le _Petit Journal_ avec une +ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons +yeux, comiques et doux... Même quand il est en colère, les yeux de +Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la +conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est écrié: + +--Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux... + +Madame n'a rien répondu... Très raide, très droite, austère dans sa robe +de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de +songer... A quoi?... + +C'est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur... + + + + +IV + + +26 septembre. + +Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon +journal... Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... +Je ne pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... Si je pouvais +toujours dormir!... + +Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut donner l'idée. + +Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les +deux maudits étages... On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la +lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... drinn!... drinn!... il +faut se lever et repartir... Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... +drinn!... drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai aux reins +des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me +feraient presque crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte +pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a pas le droit de +souffrir... La souffrance, c'est un luxe de maître... Nous, nous +devons marcher, et vite, et toujours... marcher, au risque de tomber... +Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, l'on tarde un +peu à venir, alors, ce sont des reproches, des colères, des scènes. + +--Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous n'entendez donc pas?... +Êtes-vous sourde?... Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, à +la fin... + +Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici... + +--Drinn!... drinn!... drinn!... + +Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée +d'un ressort... + +--Apportez-moi une aiguille. + +Je vais chercher l'aiguille. + +--Bien!... apportez-moi du fil. + +Je vais chercher le fil. + +--Bon!... apportez-moi un bouton... + +Je vais chercher le bouton. + +--Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce +bouton... Vous ne comprenez rien... Un bouton blanc, numéro 4... Et +dépêchez-vous! + +Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... Vous pensez si je +maugrée, si je rage, si j'invective Madame dans le fond de moi-même?... +Durant ces allées et venues, ces montées et ces descentes, Madame a +changé d'idée... Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien: + +--Non... remportez l'aiguille et le bouton... Je n'ai pas le temps... + +J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n'en puis +plus... Cela suffit à Madame... elle est contente... Et dire qu'il +existe une société pour la protection des animaux... + +Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempête: + +--Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi employez-vous donc vos +journées?... Je ne vous paie pas pour que vous flâniez du matin au +soir... + +Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice me révolte: + +--Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps. + +--Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous défends de me +répondre... Je ne veux pas d'observation, entendez-vous?... Je sais ce +que je dis. + +Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n'en finissent +pas... Dans les corridors, à la cuisine, au jardin, des heures entières, +on entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante! + +En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... Que peut-elle donc +avoir, dans le corps, pour être toujours dans un tel état d'irritation? +Et comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver une place, tout +de suite... + +Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... Je ressentais une +douleur si aiguë que c'était à croire qu'une bête me déchirait, avec ses +dents, avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le matin, en me +levant, à force d'avoir perdu du sang, je m'étais évanouie... Comment +ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traîner, de faire mon +service? Je n'en sais rien... Parfois, dans l'escalier, j'étais obligée +de m'arrêter, de me cramponner à la rampe afin de reprendre haleine +et de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs froides qui me +mouillaient les cheveux... C'était à hurler... Mais je suis dure au +mal, et j'ai cette fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres... +Madame me surprit, à un moment où je pensais défaillir. Tout tournait +autour de moi, la rampe, les marches et les murs. + +--Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement. + +--Je n'ai rien. + +Et j'essayai de me redresser. + +--Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manières-là?... Je +n'aime pas qu'on me fasse des figures d'enterrement... Vous avez un +service très désagréable... + +Malgré ma douleur, je l'aurais giflée... + +* * * * * + +Au milieu de ces épreuves, je repense toujours à mes places anciennes... +Aujourd'hui, c'est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus... +J'y étais seconde femme de chambre et je n'avais, pour ainsi dire, rien +à faire. La journée, nous la passions dans la lingerie, une lingerie +magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de +grandes armoires d'acajou, à serrures dorées. Et l'on riait, et +l'on s'amusait à dire des bêtises, à faire la lecture, à singer les +réceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d'une gouvernante +anglaise, qui nous préparait du thé, du bon thé que Madame achetait +en Angleterre, pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, de +l'office, le maître d'hôtel--un qui était à la coule--nous apportait des +gâteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes +choses... + +Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea à revêtir un costume +très chic de Monsieur, de Coco, comme nous l'appelions entre nous... +Naturellement, on joua à toutes sortes de jeux risqués; on alla même +très loin dans la plaisanterie. Et j'étais si drôle en homme, et je ris +tellement fort de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai des +traces humides dans le pantalon de Coco... + +Ça c'était une place!... + +* * * * * + +Je commence à bien connaître Monsieur... On a raison de dire que c'est +un homme excellent et généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y +aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou... Le +besoin, la rage qu'il a d'être charitable le poussent à commettre des +actions qui ne sont pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui, +il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat qui est souvent +désastreux... Il faut le dire, sa bonté fut la cause de petites +vilenies, dans le genre de celle-ci... + +* * * * * + +Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le père Pantois, apportait +des églantiers que Monsieur avait commandés, en cachette de Madame, +naturellement... C'était à la tombée du jour... J'étais descendue +chercher de l'eau chaude pour un savonnage en retard... Madame, sortie +en ville, n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la cuisine, +avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant, +amena le père Pantois... Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage +et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui. + +Le bonhomme me faisait pitié, tant il était exténué, maigre, salement +vêtu... Son pantalon, une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures... +Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gercée, +gaufrée, culottée comme du vieux cuir... Il mangea avec avidité. + +--Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... en se frottant les +mains... ça va mieux, hein?... + +Le vieillard, la bouche pleine, remercia: + +--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Parce que, voyez-vous, +depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous... +j'avais rien dans le corps... rien... + +--Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, nom d'un chien!... + +--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Faites excuse... + +Le vieux se taillait d'énormes morceaux de pain, qu'il était longtemps à +mâcher, car il n'avait plus de dents... Quand il fut un peu rassasié: + +--Et les églantiers, père Pantois? interrogea Monsieur... Ils sont +beaux, hein? + +--Y en a de beaux... y en a de moins beaux... y en a quasiment de toutes +les sortes, monsieur Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... et +c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus +qu'on les prenne dans son bois... Faut aller loin, maintenant, pour en +trouver... ben loin... Si je vous disais que je viens de la forêt +de Raillon, à plus de trois lieues d'ici?... Ma foi, oui, monsieur +Lanlaire... + +Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s'était attablé auprès +de lui... Gai, presque farceur, il lui tapa sur les épaules, et il +s'exclama: + +--Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... Toujours fort... toujours +jeune... + +--Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point tant qu'ça... + +--Allons donc!... insista Monsieur... fort comme un vieux Turc... et de +bonne humeur, sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui, +mon père Pantois... Vous êtes de la vieille roche, vous... + +Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, couleur de bois ancien, +et il répéta: + +--Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire... les +bras mollissent... Et les reins donc...--Ah, les sacrés reins!... Je +n'ai quasiment plus de force... Et puis, la femme qu'est malade, qui +ne quitte plus son lit... et qui coûte gros de médicaments!... On n'est +guère heureux... on n'est guère heureux... Si, au moins, on vieillissait +pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur Lanlaire... c'est ça qu'est le +pire... de l'affaire... + +Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant philosophiquement la +question: + +--Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, père Pantois?... C'est la +vie... On ne peut pas être et avoir été... C'est comme ça... + +--Ben sûr!... Faut se faire une raison... + +--Voilà!... + +--Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire? + +--Ah! dame! + +Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue mélancolique: + +--Tout le monde a ses tristesses, allez, mon père Pantois... + +--Ben oui... + +Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes... La nuit +tombait sur le jardin... Les deux grands tournesols, qu'on apercevait +dans la perspective de la porte ouverte, se décoloraient, se noyaient +d'ombre... Et le père Pantois mangeait toujours... Son verre était resté +vide... Monsieur le remplit... et, brusquement, abandonnant les hauteurs +métaphysiques, il demanda: + +--Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, cette année? + +--Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh bien, cette année, l'un dans +l'autre, les églantiers valent vingt-deux francs le cent... C'est un +peu cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... En vérité du bon +Dieu!... Ainsi... tenez... + +En homme généreux et qui méprise les questions d'argent, Monsieur +interrompit le vieillard, qui se disposait à se lancer dans des +explications justificatives. + +--C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce que je marchande jamais +avec vous, moi?... Et même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous +les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq francs... Ah!... + +--Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop bon... + +--Non, non... Je suis juste... je suis pour le peuple, moi, pour le +travail... sacrebleu! + +Et, tapant sur la table, il surenchérit... + +--Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est trente francs, nom d'un +chien!... Trente francs, vous entendez, mon père Pantois?... + +Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux étonnés et +reconnaissants, et il bégaya: + +--J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler pour vous, +monsieur Lanlaire... Vous savez ce que c'est que le travail, vous... + +Monsieur arrêta ces effusions... + +--Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes mardi... j'irai vous +payer ça... dimanche?... Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, +ma foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?... + +Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du père +Pantois s'éteignirent... Il était gêné, troublé, ne mangeait plus... + +--C'est que... fit-il timidement... enfin, si vous pouviez vous +acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait ben, monsieur Lanlaire... +Vingt-deux francs, seulement... Faites excuse... + +--Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua Monsieur, avec une superbe +assurance... Certainement, je vais vous payer ça, tout de suite... Ah, +nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... c'était pour aller faire un +petit tour, par chez vous... + +Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta celles de son veston et +de son gilet, et simulant la surprise, il s'écria: + +--Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai pas de monnaie... Je n'ai que +des sacrés billets de mille francs... + +Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda: + +--Je parie que vous n'avez pas de monnaie de mille francs, mon père +Pantois? + +Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il était convenable à lui +de rire aussi... et il répondit, gaillard: + +--Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais vu de ces sacrés +billets-là!... + +--Eh bien alors... à dimanche!... conclut Monsieur. + +Monsieur s'était versé un verre de cidre et il trinquait avec le +père Pantois, lorsque Madame, qu'on n'avait pas entendu venir, entra +brusquement, en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son oeil en voyant +ça... en voyant Monsieur attablé auprès du vieux pauvre, et trinquant +avec lui!... + +--Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres toutes blanches. + +Monsieur balbutia, ânonna: + +--C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... des églantiers... +Le père Pantois m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont été +gelés, cet hiver... + +--Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y a pas besoin d'églantiers +ici... + +Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit demi-tour, s'en alla +en claquant la porte et proférant des paroles injurieuses... Dans sa +colère, elle ne m'avait pas aperçue... + +Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers s'étaient levés... +Gênés, ils regardaient la porte par où Madame venait de disparaître... +puis ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire un mot. Ce fut +Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pénible... + +--Eh bien... à dimanche, père Pantois. + +--A dimanche, monsieur Lanlaire... + +--Et portez-vous bien, père Pantois... + +--Vous, de même, monsieur Lanlaire... + +--Et trente francs... Je ne m'en dédis pas... + +--Vous êtes ben honnête... + +Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courbé, s'en alla et se +fondit dans la nuit du jardin... + +* * * * * + +Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... Et quant au père +Pantois, si jamais il touche ses trente francs... eh bien, il aura de la +chance... + +Je ne veux pas donner raison à Madame... mais je trouve que Monsieur a +tort de causer familièrement avec des gens trop au-dessous de lui... Ça +n'est pas digne... + +Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... et qu'il s'en tire +comme il peut... Ça n'est pas toujours commode... Quand il rentre tard +de la chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner du courage, +Madame le reçoit très mal. + +--Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute une journée... + +--Mais, tu sais bien, mignonne... + +--Tais-toi... + +Elle le boude des heures et des heures, le front dur... la bouche +mauvaise... Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses... + +--Mais, mignonne, tu sais bien... + +--Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes... + +Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie: + +--Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la maison, comme une âme en +peine? + +--Mais, mignonne... + +--Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la chasse... le diable sait +où!... Tu m'agaces... tu m'énerves... Va-t-en!... + +De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit faire, s'il doit s'en +aller ou rester, être ici ou ailleurs! Problème difficile... Mais, comme +dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s'en aller le +plus souvent possible. De cette façon, il ne l'entend pas crier... + +Ah! il fait vraiment pitié! + +* * * * * + +L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu de linge sur la haie, je +l'aperçus dans le jardin. Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant +la nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait à leurs +tuteurs... + +Très souvent, quand il ne sort pas avant le déjeuner, Monsieur jardine; +du moins, il fait semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans ses +plates-bandes... C'est toujours du temps de gagné sur les ennuis de +l'intérieur... Pendant ces moments-là, on ne lui fait pas de scènes... +Loin de Madame, il n'est plus le même. Sa figure s'éclaire, son oeil +luit... Son caractère, naturellement gai, reprend le dessus... Vraiment, +il n'est pas désagréable... A la maison, par exemple, il ne me parle +presque plus et, tout en suivant son idée, semble ne pas faire attention +à moi... Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser un petit +mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, que Madame ne peut +l'épier... Lorsqu'il n'ose pas me parler, il me regarde... et son regard +est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, je m'amuse à l'exciter +de toutes les manières... et, bien que je n'aie pris à son égard aucune +résolution, à lui monter la tête sérieusement... + +En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, penché sur ses +dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le +pas: + +--Oh! comme Monsieur travaille, ce matin! + +--Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... Vous voyez bien... + +Il m'invita à m'arrêter un instant. + +--Eh bien, Célestine?... J'espère que vous vous habituez ici, +maintenant? + +Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté d'engager la +conversation!... Pour lui faire plaisir, je répliquai en souriant: + +--Mais oui, Monsieur... certainement... je m'habitue. + +--A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux enfin... ça n'est pas +malheureux. + +Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait d'un regard très tendre, +répétait: «Ça n'est pas malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver +à me dire quelque chose d'ingénieux... + +Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur, +et, les jambes écartées, les deux paumes plaquées sur ses hanches, les +paupières bridées, les yeux franchement obscènes, il s'écria: + +--Je parie, Célestine, que vous avez dû en faire des farces à Paris?... +Hein, en avez-vous fait, de ces farces!... + +Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une grande envie de rire... +Mais je baissai les yeux pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir, +comme il convenait en la circonstance: + +--Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche. + +--Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille comme vous... avec +des yeux pareils!... Ah! oui, vous avez dû faire de ces farces!... Et +tant mieux... Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, je suis +pour l'amour, nom d'un chien!... + +Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne robuste, fortement +musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l'exaltation +amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait dans ses prunelles... +Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je +dis, d'un ton très sec, et, en même temps, très noble: + +--Monsieur se trompe... Monsieur croit parler à ses autres femmes de +chambre... Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnête fille.. + +Très digne, pour bien marquer à quel point j'avais été offensée de cet +outrage, j'ajoutai: + +--Monsieur mériterait que j'aille tout de suite me plaindre à Madame... + +Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur m'empoigna le bras... + +--Non... non!... balbutia-t-il... + +Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... Comment ai-je pu +renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En +vérité, je n'en sais rien... + +Monsieur était prodigieusement ridicule... Livide, maintenant, la bouche +grande ouverte, une double expression d'embêtement et de peur sur toute +sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque à petits +coups d'ongle. + +Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, mangées +de lichens et de mousses... quelques poires y pendaient à portée de +la main... Une pie jacassait, ironiquement, au haut d'un châtaigner +voisin... Tapi derrière la bordure de buis, le chat giflait un +bourdon... Le silence devenait de plus en plus pénible, pour Monsieur... +Enfin, après des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient +sur ses lèvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda: + +--Aimez-vous les poires, Célestine? + +--Oui, Monsieur... + +Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton d'indifférence hautaine. + +Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il hésita quelques +secondes... Et soudain, comme un enfant maraudeur, il détacha une +poire de l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... Ses genoux +fléchissaient... sa main tremblait... + +--Tenez, Célestine... cachez cela dans votre tablier... On ne vous en +donne jamais à la cuisine, n'est-ce pas?... + +--Non, Monsieur... + +--Eh bien... je vous en donnerai encore... quelquefois... parce que... +parce que... je veux que vous soyez heureuse... + +La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, ses gestes +maladroits, ses paroles effarées, et aussi sa force de mâle, tout cela +m'avait attendrie... J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une sorte de +sourire la dureté de mon regard, et moitié ironique, moitié câline, je +lui dis: + +--Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?... + +Il se troubla encore, mais comme nous étions séparés de la maison par un +épais rideau de châtaigners, il se remit vite, et crâneur maintenant que +je devenais moins sévère, il clama, avec des gestes dégagés: + +--Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... Je me moque bien de +Madame, moi!... Il ne faudrait pas qu'elle m'embête, après tout... J'en +ai assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame... + +Je prononçai gravement: + +--Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... Madame est une femme +très aimable. + +Il sursauta: + +--Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... Mais vous ne savez donc +pas ce qu'elle a fait?... Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un +homme... je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout dans le +pays... Et c'est à cause de ma femme... Ma femme?... c'est... c'est... +une vache... oui, Célestine... une vache... une vache... une vache!... + +Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, vantant +hypocritement l'énergie, l'ordre, toutes les vertus domestiques de +Madame... A chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage... + +--Non, non!... Une vache... une vache!... + +Pourtant, je parvins à le calmer un peu. Pauvre Monsieur!... Je jouais +de lui avec une aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le +faisais passer de la colère à l'attendrissement. Alors il bégayait: + +--Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes si gentille!... Vous devez +être si bonne!... Tandis que cette vache... + +--Allons, Monsieur... allons!... + +Il reprenait: + +--Vous êtes si douce!... Et cependant... quoi?... vous n'êtes qu'une +femme de chambre... + +Un moment, il se rapprocha de moi, et très bas: + +--Si vous vouliez, Célestine?... + +--Si je voulais... quoi?... + +--Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... vous savez bien?... + +--Monsieur voudrait peut-être que je trompe Madame avec Monsieur? Que je +fasse avec Monsieur des cochonneries?... + +Il se méprit à l'expression de mon visage... et les yeux hors de la +tête, les veines du cou gonflées, les lèvres humides et baveuses, il +répondit d'une voix sourde: + +--Oui là!... Eh bien, oui, là!... + +--Monsieur n'y pense pas? + +--Je ne pense qu'à ça, Célestine... + +Il était très rouge, congestionné: + +--Ah! Monsieur va encore recommencer... + +Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à lui... + +--Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais recommencer... Je... +vais... recommencer... parce que... parce que... je suis fou de vous... +de toi... Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je ne dors +plus... que je me sens... tout malade... Et ne craignez rien de moi... +N'aie pas peur de moi... Je ne suis pas une brute, moi... je... je... +ne vous ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le jure!... Je... +je... nous... nous... + +--Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout à Madame... Et +si quelqu'un vous voyait, en cet état, dans le jardin? + +Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il ne savait plus +que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne... Et il +regardait, sans les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le +jardin... Vaincu enfin, il dénoua, au haut du tuteur, les brins de +raphia, se pencha à nouveau sur les dahlias écroulés... et triste, +infiniment, et suppliant, il gémit: + +--Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je vous ai dit cela... +comme je vous aurais dit autre chose... comme je vous aurais dit... +n'importe quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut pas m'en +vouloir... il ne faut pas surtout en parler à Madame... C'est vrai, +pourtant, si quelqu'un nous avait vus, dans le jardin?... + +Je me sauvai pour ne pas rire. + +Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une émotion chantait dans +mon coeur... quelque chose--comment exprimer cela?...--de maternel... +Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec... Mais, un +de plus ou de moins, au fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais +lui donner du bonheur au pauvre gros père qui en est si privé, et j'en +aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres, +c'est peut-être meilleur que d'en recevoir, des autres... Même lorsque +notre chair reste insensible à ses caresses, quelle sensation délicieuse +et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se +pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... à cause de Madame... +Nous verrons, plus tard. + +Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il a relevé ses dahlias +et, l'après-midi, il n'a pas quitté le bûcher où, pendant plus de +quatre heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De la lingerie, +j'écoutais avec une sorte de fierté les coups de maillet, sur les coins +de fer... + +* * * * * + +Hier, Monsieur et Madame ont passé toute l'après-midi à Louviers... +Monsieur avait rendez-vous avec son avoué, Madame avec sa couturière... +Sa couturière!... + +J'ai profité de ce moment de répit pour rendre visite à Rose, que je +n'avais pas revue depuis ce fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non +plus de connaître le capitaine Mauger... + +Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on en voit peu, je vous +assure... Figurez-vous une tête de carpe, avec des moustaches et une +longue barbiche grises... Très sec, très nerveux, très agité, il ne +tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans +une petite pièce où il fait de la menuiserie, en chantant des airs +militaires, en imitant la trompette du régiment... + +Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en planches carrées, où +sont cultivées les fleurs d'autrefois, de très vieilles fleurs qu'on ne +rencontre plus que dans de très vieilles campagnes et chez de très vieux +curés... + +Quand je suis arrivée, Rose, confortablement assise à l'ombre d'un +acacia, devant une table rustique sur laquelle était posée sa corbeille +à ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse, +le chef coiffé d'un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d'un +tuyau d'arrosage qui s'était crevé la veille... + +On m'accueillit avec empressement... et Rose ordonna au petit +domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d'aller +chercher la bouteille de noyau et des verres. + +Les premières politesses échangées: + +--Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est donc pas encore claqué, +votre Lanlaire?... Ah! vous pouvez vous vanter de servir chez une +fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, ma chère demoiselle. + +Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en +inséparables amis... Une discussion à propos de Rose les avait brouillés +à mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec +sa servante, de l'admettre à sa table... + +Interrompant son récit, le capitaine força en quelque sorte mon +témoignage. + +--À ma table!... Et si je veux l'admettre dans mon lit?... Voyons... +est-ce que je n'en ai pas le droit?... Est-ce que cela le regarde?... + +--Bien sûr que non, monsieur le capitaine... + +Rose, d'une voix pudique, soupira: + +--Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est bien naturel. + +Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de +poing, les deux anciens amis passaient leur temps à se faire des procès +et des niches... Ils se haïssaient sauvagement. + +--Moi... déclara le capitaine... toutes les pierres de mon jardin, je +les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si +elles tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou plutôt, tant +mieux... Ah! le cochon!... Du reste, vous allez voir... + +Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita pour la ramasser, +atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il +lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit +un bruit de verre cassé. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et +secoué, étouffé, tordu par le rire, il chantonna: + +--Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier qui passe... + +Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me dit, avec admiration: + +--Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est jeune pour son âge!... + +Après que nous eûmes siroté un petit verre de noyau, le capitaine Mauger +voulut me faire les honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir +nous accompagner, à cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas +nous attarder trop longtemps... + +--D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous surveille... + +Le capitaine m'emmena à travers des allées, des carrés bordés de buis, +des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles, +remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas de pareilles, chez ce +cochon de Lanlaire... Tout à coup, il cueillit une petite fleur orangée, +bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts, +et il me demanda: + +--En avez-vous mangé?... + +Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai +bouche close. Le capitaine affirma: + +--Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... J'ai mangé de toutes +les fleurs qui sont ici... Il y en a de bonnes... il y en a de moins +bonnes... il y en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, moi, je +mange de tout... + +Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et +répéta d'une voix plus forte, où dominait l'accent d'un défi: + +--Je mange de tout, moi!.. + +La façon dont le capitaine venait de proclamer cette étrange profession +de foi me révéla que sa grande vanité, dans la vie, était de manger de +tout... Je m'amusai à flatter sa manie... + +--Et vous avez raison, monsieur le capitaine. + +--Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... Et ce n'est pas seulement +des plantes que je mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que +personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne connaît pas... Moi, je mange +de tout... + +Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les +allées étroites où se balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes, +rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine +avait au ventre de petits sursauts de joie... Sa langue passait sur ses +lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé... + +Il me dit encore. + +--Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux, +pas de vers de terre que je n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des +couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles... J'ai mangé de +tout... On connaît ça dans le pays, allez!... Quand on trouve une bête, +morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c'est, on se dit: +«Faut l'apporter au capitaine Mauger.»... On me l'apporte... et je la +mange... L'hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux +inconnus... qui viennent d'Amérique... de plus loin, peut-être... On +me les apporte... et je les mange... Je parie qu'il n'y a pas, dans le +monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi... Je mange de +tout... + +La promenade terminée, nous revînmes nous asseoir sous l'acacia. Et je +me disposais à prendre congé, quand le capitaine s'écria: + +--Ah!... il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous +n'avez, bien sûr, jamais vu... + +Et il appela d'une voix retentissante: + +--Kléber!... Kléber!... + +Entre deux appels, il m'expliqua: + +--Kléber... c'est mon furet... Un phénomène... + +Et il appela encore: + +--Kléber!... Kléber!... + +Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et +dorées, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs, +joliment éveillés. + +--Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... Allons, viens ici, +Kléber!... Psstt!... + +L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur le tronc, descendit avec +prudence, en enfonçant ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en +fourrure blanche, marqué de taches fauves, avait des mouvements souples, +des ondulations gracieuses de serpent... Il toucha terre, et, en deux +bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à le caresser, tout +joyeux. + +--Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant petit Kléber!... + +Il se tourna vers moi: + +--Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivoisé?... Il me suit dans +le jardin, partout, comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler... +et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée... Il +mange avec nous... couche avec nous... C'est une petite bête que j'aime, +ma foi, autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle Célestine, +j'en ai refusé trois cents francs... Je ne le donnerais pas pour mille +francs... pour deux mille francs... Ici, Kléber... + +L'animal leva la tête vers son maître; puis, il grimpa sur lui, escalada +ses épaules et, après mille caresses et mille gentillesses, se roula +autour du cou du capitaine, comme un foulard... Rose ne disait rien... +Elle semblait agacée. + +Alors, une idée infernale me traversa le cerveau. + +--Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur le capitaine, que +vous ne mangez pas votre furet?... + +Le capitaine me regarda avec un étonnement profond, puis avec une +tristesse infinie... Ses yeux devinrent tout ronds, ses lèvres +tremblèrent. + +--Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?... + +Évidemment, cette question ne s'était jamais posée devant lui, qui avait +mangé de tout... C'était comme un monde nouveau, étrangement comestible, +qui se révélait à lui... + +--Je parie, répétai-je férocement, que vous ne mangez pas votre +furet?... + +Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et invincible secousse, le +vieux capitaine s'était levé de son banc... Une agitation extraordinaire +était en lui... + +--Répétez voir un peu!... bégaya-t-il. + +Pour la troisième fois, violemment, en détachant chaque mot, je dis: + +--Je parie que vous ne mangez pas votre furet?... + +--Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce que vous dites?... Vous dites +que je ne le mange pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez +voir... Moi, je mange de tout... + +Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, d'un coup sec il cassa les +reins de la petite bête, et la jeta, morte sans une secousse, sans un +spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose: + +--Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!... + +Et il courut, avec des gesticulations folles, s'enfermer dans sa +maison... + +Je connus là quelques minutes d'une véritable, indicible horreur. Toute +étourdie encore par l'action abominable que je venais de commettre, je +me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose m'accompagna... Elle +souriait: + +--Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver, me confia-t-elle... +Il aimait trop son furet... Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque +chose... Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs... + +Elle ajouta, après un court silence: + +--Par exemple, il ne vous pardonnera jamais ça... C'est un homme qu'il +ne faut pas défier... Dame... un ancien militaire!... + +Puis, quelques pas plus loin: + +--Faites attention, ma petite... On commence à jaser sur vous dans le +pays. Il paraît qu'on vous a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M. +Lanlaire... C'est bien imprudent, croyez-moi... Il vous enguirlandera, +si ce n'est déjà fait... Enfin, faites attention. Avec cet homme-là, +rappelez-vous... Du premier coup... pan!... un enfant... + +Et comme elle refermait sur moi la barrière: + +--Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, que j'aille faire ma +gibelotte... + +Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre petit furet, là-bas, +sur le sable de l'allée... + +* * * * * + +Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame m'a dit très +sévèrement: + +--Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez qu'à m'en demander... je +verrai si je dois vous en donner... mais je vous défends d'en prendre... + +J'ai répondu: + +--Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n'aime pas les pruneaux... + +Madame a insisté: + +--Je vous dis que vous avez pris des pruneaux... + +J'ai répliqué: + +--Si Madame me croit une voleuse, Madame n'a que me donner mon compte. + +Madame m'a arraché des mains l'assiette de pruneaux. + +--Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y en avait trente-deux... il +n'y en a plus que vingt-cinq... vous en avez donc dérobé deux... Que +cela ne vous arrive plus!... + +C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle les avait comptés!... + +Non!... De ma vie!... + + + + +V + + +28 septembre. + +Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce matin, par une lettre du +pays. Quoique je n'aie jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de +la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me voyant pleurer, Madame +m'a dit: + +--Qu'est-ce encore que ces manières-là?... + +J'ai répondu: + +--Ma mère, ma pauvre mère est morte!... + +Alors, Madame, de sa voix ordinaire: + +--C'est un malheur... et je n'y peux rien... En tout cas, il ne faut pas +que l'ouvrage en souffre... + +Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe pas Madame... + +Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une coïncidence +entre la mort de ma mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé que +c'était là une punition du ciel, et que ma mère ne serait peut-être pas +morte si je n'avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber... +J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte avant le furet... Rien +n'y a fait... et cette idée m'a poursuivie, toute la journée, comme un +remords... + +J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du +monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages +de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai même +pas rembourser les quelques petites dettes contractées durant les jours +où j'ai été sur le pavé... + +Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au service sur un bateau de +l'État, en Chine, je crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de +ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle maintenant?... Je +ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff à +Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a dû rouler, par +ci, par là, le diable sait où!... Elle est peut-être en maison; elle +est peut-être morte, elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est +mort... + +Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y +ai plus personne, et ma mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques +et les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront pas certainement +l'eau-de-vie qu'elle doit... + +C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque +jamais à elle... je n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui +écrivais qu'à mes changements de place, et seulement pour lui donner mon +adresse... Elle m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec elle, +qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est +morte, voilà que j'ai l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que +jamais... + +Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière... Je revois +tout des êtres et des choses parmi lesquels j'ai commencé le dur +apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un côté, +trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste. + +Une nuit, je me souviens--j'étais bien petite, pourtant--je me souviens +que nous fûmes réveillés en sursaut par la corne du bateau de +sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont +lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempête; la barre +du port était toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement +avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient +sûrement en péril... + +Sachant que le père pêchait dans les parages de l'île de Sein, ma mère +ne s'inquiétait pas trop... Elle espérait qu'il avait relâché au port de +l'île, comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, en entendant +la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et très +pâle... m'enveloppa à la hâte d'un gros châle de laine et se dirigea +vers le môle... Ma soeur Louise, qui était déjà grande, et mon frère +plus petit la suivaient, criant: + +--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!... + +Et elle aussi criait: + +--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!... + +Les ruelles étaient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins. +Sur le quai, où l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une foule +d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir sur le môle à cause du vent +trop fort, surtout à cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de +pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade.... +Ma mère prit la sente... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... +prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout était noir +sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin, +dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des +soulèvements de vagues blanchissaient... Malgré les secousses... «Ah! +sainte Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses et en +quelque sorte bercée par elles, malgré le vent et en quelque sorte +étourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je me +réveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre +des visages mornes, entre des bras agités, je vis, sur un lit de camp, +éclairé par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! sainte Vierge!... +Ah! nostre Jésus!»... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide, +la face broyée, les membres rayés de balafres saignantes, meurtris de +taches bleues... C'était mon père... + +Je le vois encore... Il avait les cheveux collés au crâne, et, dans les +cheveux, des goémons emmêlés qui lui faisaient comme une couronne... Des +hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles +chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le +maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des +douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dégageai +de mon châle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles +mouillées, je me mis à crier, à appeler papa... à appeler maman... Une +voisine m'emporta... + +* * * * * + +C'est à partir de ce moment que ma mère s'adonna, avec rage, à la +boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les +sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, aucun de ses +patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle à s'enivrer, +querelleuse et morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, elle nous +battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tuée?... + +Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes +journées à gaminer sur le quai, à marauder dans les jardins, à barboter +dans les flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, sur la route +de Plogoff, au fond d'un dévalement herbu, abrité du vent de mer et +garni d'arbustes épais, je polissonnais avec les petits garçons, parmi +les épines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de +trouver ma mère étendue sur le carreau en travers du seuil, inerte, +la bouche salie de vomissements, une bouteille brisée dans la main... +Souvent, je dus enjamber son corps... Ses réveils étaient terribles... +Une folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes prières et mes +cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me piétinait, me cognait +aux meubles, criant: + +--Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!... + +Bien des fois, j'ai cru mourir... + +Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes +les nuits, on entendit des coups sourds, frappés à la porte de notre +maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur +de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et +repartait... Et un autre venait après, se couchait aussi, restait une +heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs +effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois, +les gendarmes intervinrent... + +Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni +de ma soeur, ni de mon frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. +Les honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, des maisons où +nous allions, tantôt marauder, tantôt mendier... Un jour, ma soeur +Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots, +s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea mousse... Je +restai seule avec ma mère... + +* * * * * + +A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le triste exemple +de maman à ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les +polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garçons, je +m'étais développée physiquement très vite... Malgré les privations +et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte, +j'avais tellement poussé, qu'à onze ans je connaissais les premières +secousses de la puberté... Sous mon apparence de gamine, j'étais presque +femme... + +A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus vierge... Violée? +Non, pas absolument... Consentante? Oui, à peu près... du moins dans la +mesure où le permettaient l'ingénuité de mon vice et la candeur de ma +dépravation... Un dimanche, après la grand'messe, le contre-maître d'une +sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont +le visage n'était qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux, +m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. Et là, dans une cachette +de la falaise, dans un trou sombre du rocher où les mouettes venaient +faire leur nid... où les matelots cachaient quelquefois les épaves +trouvées en mer... là sur un lit de goémon fermenté, sans que je me +sois refusée ni débattue... il me posséda... pour une orange!... Il +s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas Biscouille... + +Et voilà une chose incompréhensible, dont je n'ai trouvé l'explication +dans aucun roman. M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et +outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du +rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire. +Alors, quand je repense à lui--et j'y pense souvent--comment se +fait-il que ce ne soit jamais pour le détester et pour le maudire? A +ce souvenir, que j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme une grande +reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret +véritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant +personnage, tel qu'il était sur le lit de goémon... + +A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma +contribution personnelle à la biographie des grands hommes.... + +* * * * * + +M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse +Fardin, chez qui, l'année dernière, je servais comme femme de chambre. +J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le +tréfonds, l'âme si compliquée des femmes... Et bien des fois, j'avais +eu l'idée de lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie +passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous étonnez pas trop de la +gravité de telles préoccupations. Elles ne sont point coutumières aux +domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on +ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre +esprit se modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au salon +se dit également à l'office. Le malheur était que nous n'eussions pas à +l'office un Paul Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas de +féminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean +lui-même ne me satisfaisaient pas... + +Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une lettre «urgente», à l'illustre +maître. Ce fut lui qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis à +lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur +le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul +Bourget me demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une +pauvresse, sans doute?... + +--Une femme de chambre, comme moi, illustre maître. + +M. Bourget eut une grimace supérieure, une moue de dédain. Ah sapristi! +il n'aime pas les pauvres. + +--Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites +âmes... Ce ne sont même pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de +ma psychologie... + +Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à +partir de cent mille francs de rentes... + +Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier de la maison, lui +aussi, qui, sur la même interrogation, répondit, en me pinçant la +taille, gentiment: + +--Eh bien, charmante Célestine, votre amie est une bonne fille, voilà +tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous +savez... hé!... hé!... hé!... + +Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne +faisait pas de manières... et il était bon enfant... Quel dommage qu'il +soit tombé dans les curés!... + +* * * * * + +Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer +d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente +et gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles n'abusèrent pas de +mon âge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour +se servir, de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme il arrive +souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine +jusqu'au crime... C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides, +charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui n'osaient même pas +tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait, +quelquefois, chez elles, bien de la misère, mais on s'arrangeait comme +on pouvait... Et au milieu de toutes les difficultés de vivre, elles +n'en continuaient pas moins d'être gaies et de chanter sans cesse, comme +des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'émouvant, +et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre +leur bonté infinie, et si pure... + +Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à faire le ménage, et, +quand je fus à peu près instruite de ces choses nécessaires, elles me +placèrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait, +tous les étés, avec sa femme et ses deux filles, dans une espèce de +petit château délabré, près de Comfort... De braves gens, certes, mais +si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un +sourire, ni une joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément +noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et +là, toute la journée, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou +bien, ces billes ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent aux +ménagères à ravauder leurs bas. Madame rédigeait placets sur placets, +pétitions sur pétitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux +filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard, +l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, +se desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à qui tout manque, le +sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit +mois, je les envoyai promener, par un coup de tête que j'ai regretté... + +Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi... +Son haleine m'emplissait le coeur de désirs nouveaux. Bien que je ne +sortisse pas souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, les +rues, les étalages, les foules, les palais, les voitures éclatantes, +les femmes parées... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixième +étage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces +que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans +des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois restée dans +cette maison, j'ai vu là, le soir, au sixième, toutes les débauches, +et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation d'une +novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des +ambitions incertaines, dans cet idéal fallacieux du plaisir et du +vice... + +Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien de la vie... on se fait +des imaginations et des rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai +soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai +à parler bientôt... + +Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est effrayant quand j'y +songe... + +Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de près... +j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, +de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon... +Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent +cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences +de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils ont beau être riches, avoir des +frusques de soie et de velours, des meubles dorés; ils ont beau se laver +dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... Ça +n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le +lit de ma mère... + +Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule!... +Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme +elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule, +c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à +vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une +fleur, soignée comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que +les défroques inutiles ou les restes gâtés: + +--Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet +à la cuisine, il sent mauvais... + +Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une +bête... Et il ne faut rien dire; il faut sourire et remercier, sous +peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois, +en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la +nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles... + +Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces idées noires... On s'étourdit +et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi. + +* * * * * + +Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, Marianne s'est +attendrie, a voulu me consoler. Elle est allée chercher, au fond +du buffet, dans un amas de vieux papiers et de torchons sales, une +bouteille d'eau-de-vie... + +--Il ne faut pas vous affliger comme ça, m'a-t-elle dit... il faut vous +secouer un peu, ma pauvre petite... vous réconforter. + +Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les coudes sur la table, +d'une voix traînante et gémissante, elle m'a raconté des histoires +sinistres de maladies, des accouchements, la mort de sa mère, de son +père, de sa soeur... Sa voix devenait, à chaque minute, plus pâteuse... +ses yeux s'humectaient, et elle répétait, en léchant son verre: + +--Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort de votre maman... ah! +c'est un grand malheur... Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes +toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre petite!... + +Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à pleurer et tandis qu'elle +pleurait, pleurait, elle ne cessait de gémir: + +--Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas s'affliger... + +C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt une sorte d'affreux +braiement, qui alla grandissant... Et son gros ventre, et sa grosse +poitrine, et son triple menton, secoués par les sanglots, se soulevaient +en houles énormes... + +--Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... Madame n'aurait qu'à vous +entendre et venir... + +Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus fort: + +--Ah! quel malheur!... quel grand malheur!... + +Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la boisson et le coeur +ému par les larmes de Marianne, je me suis mise à sangloter comme une +Madeleine... Tout de même... ce n'est point une mauvaise fille... + +Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... Je voudrais +servir chez une cocotte, ou bien en Amérique... + + + + +VI + + +1er octobre. + +Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop raide, l'autre jour, +avec lui, dans le jardin... Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il +s'imagine, tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement et que je +suis une imprenable vertu... Ah! ses regards humiliés, implorants, et +qui ne cessent de me demander pardon!... + +Quoique je sois redevenue plus aguichante et gentille, il ne me dit plus +rien de la chose, et il ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle +attaque directe, pas même le coup classique du bouton de culotte à +recoudre... Un coup grossier, mais qui ne rate pas souvent son effet... +En ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!... + +Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, qu'il en meurt d'envie, de +plus en plus... Dans la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu +détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il est aussi de plus +en plus timide. Une résolution à prendre lui fait peur... Il craint +d'amener une rupture définitive, et il ne se fie plus à mes regards +encourageants... + +Une fois, en m'abordant avec une expression étrange, avec quelque chose +d'égaré dans les yeux, il m'a dit: + +--Célestine... vous... vous... cirez... très bien... mes chaussures... +très... très... bien... Jamais... elles n'ont été... cirées... comme +ça... mes chaussures... + +C'est là que j'attendais le coup du bouton... Mais non... Monsieur +haletait, bavait, comme s'il eût mangé une poire trop grosse et trop +juteuse... + +Puis il a sifflé son chien... et il est parti... + +Mais voici ce qui est plus fort... + +Hier, Madame était allée au marché, car elle fait son marché elle-même; +Monsieur était sorti depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il +rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et aussitôt monta dans +son cabinet de toilette, pour prendre un tub et s'habiller, comme il +avait coutume... Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... et il ne +craint pas l'eau... Je pensai que le moment était favorable d'essayer +quelque chose qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon +ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... et, quelques +secondes, je restai l'oreille collée à la porte, écoutant... Monsieur +tournait et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait: + + Et allez donc, Mamz'elle Suzon!... + Et ron, ronron... petit patapon... + +Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un tas de refrains... + +J'entendis des chaises remuer, des placards s'ouvrir et se refermer, +puis, l'eau ruisseler dans le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!», +des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait à Monsieur... +Alors, brusquement, j'ouvris la porte... + +Monsieur était devant moi, de face, la peau toute mouillée, grelottante, +et l'éponge, en ses mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa tête, +ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne vis, je crois, un homme aussi +ahuri... N'ayant point de manteau pour recouvrir la nudité de son corps, +par un geste, instinctivement pudique et comique, il s'était servi de +l'éponge comme d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte volonté +pour réprimer, devant ce spectacle, le rire qui se déchaînait en moi. Je +remarquai que Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe de poils, +et la poitrine, telle un ours... Tout de même, c'est un bel homme... +Mazette!... + +Naturellement, je poussai un cri de pudeur alarmée, ainsi qu'il +convenait, et je refermai la porte avec violence... Mais derrière la +porte, je me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et que va-t-il +arriver?... Ma foi!...» J'attendis quelques minutes... Plus un bruit,... +sinon le bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps en temps, +tombait dans le tub... «Il réfléchit, pensais-je... il n'ose pas se +décider... mais il va me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela +de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur s'essuyait, se frottait, +s'ébrouait... et des glissements de savate traînèrent sur le parquet... +des chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et se refermèrent... +Enfin Monsieur recommença de chantonner: + + Et allez donc, Mamz'elle Suzon!... + Et ron, ronron... petit patapon. + +--Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, tout bas, dépitée et +furieuse. + +Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue à ne plus lui accorder +jamais rien du bonheur que ma pitié, à défaut de mon désir, avait +parfois rêvé de lui donner... + +L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne cessa de tourner autour de +moi. Il me rejoignit à la basse-cour, au moment où j'allais porter +au fumier les ordures des chats... Et comme, pour rire un peu de son +embarras, je m'excusais de ce qui était arrivé le matin: + +--Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait rien... Au contraire... + +Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais quoi... Mais je le plantai, +là... au milieu de sa phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui +dis, d'une voix cinglante, ces mots: + +--Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai pas le temps de parler à +Monsieur... Madame m'attend... + +--Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde... + +--Non, Monsieur... + +Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à la maison, j'aperçus +Monsieur... Il n'avait pas changé de place... Tête basse, jambes molles, +il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque. + +* * * * * + +Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique. + +Madame disait: + +--Je te dis que tu fais attention à cette fille... + +Monsieur répondait: + +--Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une idée!... Voyons, mignonne... +Une roulure pareille... une sale fille qui a peut-être de mauvaises +maladies... Ah! celle-là est trop forte!... + +Madame reprenait: + +--Avec ça que je ne connais pas ta conduite... et tes goûts. + +--Permets... ah! permets!... + +--Et tous les sales torchons... et tous les derrières crottés que tu +trousses dans la campagne!... + +J'entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans +le salon, avec une animation fébrile. + +--Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des idées!... Où vas-tu chercher +tout cela, mignonne?... + +Madame s'obstinait: + +--Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... Et pour laquelle +il a fallu que je paie cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu +serais peut-être en prison, comme ton voleur de père... + +Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré dans un fauteuil... Il +se taisait... + +La discussion finit sur ces mots de Madame: + +--Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas jalouse... Tu peux bien +coucher avec cette Célestine... Ce que je ne veux pas, c'est que cela me +coûte de l'argent... + +Ah! non!... Je les retiens, tous les deux... + +* * * * * + +Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites +filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si +tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il +lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que +je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en suis certaine... Et +c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une +femme de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce +qui se passe chez ses maîtres... Elle n'a même pas besoin d'écouter aux +portes... Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge, +et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est même +inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et +qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas +mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire, +des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte +d'inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les +étaler... Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, comme tout +le monde... Mais vrai!... j'ai vu des ménages... et des plus +respectables... qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût... + +Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d'effet de +revoir mes maîtres... après... le lendemain... J'étais toute troublée... +En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher de les regarder, +de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle +insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait: + +--Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses maîtres de cette façon-là? +Faites donc attention à votre service... + +Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images... comment +exprimer cela?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée +et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient +avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes +propres caresses... + +Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris +un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité... Devant ces +visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu +effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules... Et ce +qu'ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs +dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui +fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale: + +--Célestine, vous regardez trop les hommes... Célestine, ça n'est +pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre... +Célestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez à +mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas... + +Et patati... et patata!... + +Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter +sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser, +généralement, en échange d'une complaisance brusque et éphémère, autre +chose qu'un enfant... Arrange-toi, après comme tu peux et si tu peux... +Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant... Cela ne le +regarde pas... + +Leur maison!... Ah! vrai!... + +* * * * * + +Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il +ne pouvait pas y avoir d'erreur là-dessus. + +Le vendredi était le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des +femmes et des femmes, jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu +sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable qu'elles devaient +dire, entre elles, pas mal de saletés et que cela excitait Madame... Et +puis, le soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce fût ceci, +ou cela ou bien autre chose, le certain c'est que, tous les vendredis... +allez-y donc!... + +Si c'était le jour de Madame, on peut dire que c'était la nuit de +Monsieur, la nuit de Coco... Et quelle nuit!... Il fallait voir, le +lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le désordre des meubles, +des linges partout, l'eau des cuvettes répandue sur les tapis... Et +l'odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à des +parfums... à des parfums qui sentaient bon, quoique ça!... Dans le +cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur +du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la glace, il y avait des +piles de coussins effondrés, foulés, écrasés, et, de chaque côté, +de hauts candélabres, dont les bougies disparues avaient coulé et +pendaient, en longues larmes figées, aux branches d'argent... Ah! il +leur en fallait des mic-macs à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils +auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été mariés!... + +* * * * * + +Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l'année où nous +allâmes passer quelques semaines à Ostende... A la station de Feignies, +visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur très endormi... +était resté dans son compartiment... Ce fut Madame qui se rendit, avec +moi, dans la salle où l'on inspectait les bagages... + +--Avez-vous quelque chose à déclarer? nous demanda un gros douanier +qui, à la vue de Madame, élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait +plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il existe des douaniers, +pour qui c'est une sorte de plaisir physique et presque un acte de +possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans +les chemises des belles dames. + +--Non... répondit Madame... Je n'ai rien. + +--Alors... ouvrez cette malle... + +Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus +grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son +enveloppe de toile grise. + +--Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée. + +--Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, que la résistance de ma +maîtresse incitait visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique +examen... + +Madame--ah! je la vois encore--prit, dans son petit sac, le trousseau de +clefs et ouvrit la malle... Le douanier, avec une joie haineuse, renifla +l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, il se mit à fouiller, +de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les +robes... Madame était furieuse, poussait des cris, d'autant que l'animal +bousculait, froissait avec une malveillance évidente tout ce que nous +avions rangé si précieusement... + +La visite allait se terminer sans plus d'encombres, quand le gabelou, +exhibant du fond de la malle un long écrin de velours rouge, questionna: + +--Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Des bijoux... répondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble. + +--Ouvrez-le... + +--Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi bon? + +--Ouvrez-le... + +--Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus de pouvoir... Je vous dis +que je ne l'ouvrirai pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé... + +Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. Elle voulut +arracher l'écrin litigieux des mains du douanier qui, se reculant, +menaça: + +--Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je vais aller chercher +l'inspecteur... + +--C'est une indignité... une honte. + +--Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh bien, on le forcera. + +Exaspérée, Madame cria: + +--Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai à l'ambassade... aux +ministres... je me plaindrai au Roi, qui est de nos amis... Je vous +ferai révoquer, entendez-vous... condamner, mettre en prison... + +Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun effet sur l'impassible +douanier, qui répéta avec plus d'autorité: + +--Ouvrez l'écrin... + +Madame était devenue toute pâle et se tordait les mains. + +--Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne veux pas... je ne peux +pas l'ouvrir... + +Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier commanda: + +--Ouvrez l'écrin! + +Cette discussion avait interrompu les opérations de la douane et +groupé, autour de nous, quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais +prodigieusement intéressée par les péripéties de ce petit drame et, +surtout, par le mystère de cet écrin que je ne connaissais pas, que je +n'avais jamais vu chez Madame, et qui, certainement, avait été introduit +dans la malle, à mon insu. + +Brusquement, Madame changea de tactique, se fit plus douce, presque +caressante avec l'incorruptible douanier, et, s'approchant de lui de +façon à l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle supplia tout +bas: + +--Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai l'écrin... + +Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui tendait un piège. Il hocha +sa vieille tête obstinée et méfiante: + +--En voilà assez, des manières... Tout ça, c'est de la frime... Ouvrez +l'écrin... + +Alors, confuse, rougissante, mais résignée, Madame prit dans son +porte-monnaie une toute petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant +à ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, elle ouvrit +l'écrin de velours rouge, que le douanier lui présentait, solidement +tenu dans ses mains. Au même instant, le douanier fit un bond en +arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être mordu par une bête +venimeuse. + +--Nom de Dieu!... jura-t-il. + +Puis, le premier moment de stupéfaction passé, il cria avec un mouvement +du nez, rigolo: + +--Fallait le dire que vous étiez veuve! + +Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, pour que les rires, les +chuchotements, les paroles désobligeantes, et même les indignations +qui éclatèrent dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame que «ses +bijoux» n'avaient été parfaitement aperçus des voyageurs... + +Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître qu'elle montra une +certaine crânerie, en cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! +elle ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à remettre de +l'ordre dans la malle bouleversée. Et nous quittâmes la salle, sous les +sifflets, sous les rires insultants de l'assistance. + +Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le sac où elle avait remisé +l'écrin fameux... Un moment, sur le quai, elle s'arrêta, et avec une +impudence tranquille, elle me dit: + +--Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer que l'écrin vous +appartenait. + +Avec la même impudence, je répondis: + +--Je remercie beaucoup Madame. Madame est très bonne pour moi... Mais +moi, je préfère me servir de ces «bijoux-là»... au naturel. + +--Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... Vous êtes une petite +sotte... + +Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui ne se doutait de rien... + +* * * * * + +Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit effronterie, soit manque +d'ordre, il lui arrivait souvent des histoires pareilles ou analogues. +J'en aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, sont des +plus édifiantes... Mais il y a un moment où le dégoût l'emporte, où la +fatigue vous vient de patauger sans cesse dans de la saleté... Et puis, +je crois que j'en ai dit assez sur cette maison, qui fut pour moi le +plus complet exemple de ce que j'appellerai le débraillement moral. Je +me bornerai à quelques indications. + +Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits +livres, en peau jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de livres, +semblables à des paroissiens de jeune fille. Quelquefois, le samedi +matin, elle en oubliait un sur la table, près de son lit... ou bien dans +le cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était plein d'images +extraordinaires... Je ne joue pas les saintes-nitouches, mais je dis +qu'il faut être rudement putain pour garder chez soi de pareilles +horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y penser, j'en ai chaud... +Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes... sexes mêlés, +confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exaspérés... Des +nudités dressées, arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes, +en processions de croupes soudées l'une à l'autre par des étreintes +compliquées et d'impossibles caresses... Des bouches en ventouse comme +des tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant les ventres, tout +un paysage de cuisses et de jambes, nouées, tordues comme des branches +d'arbres dans la jungle!... Ah! non!... + +Mathilde, la première femme de chambre, chipa un de ces livres.. Elle +supposait que Madame n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame +le lui réclama pourtant... Après avoir fouillé ses tiroirs, cherché +partout, en vain, elle dit à Mathilde: + +--Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre? + +--Quel livre, Madame? + +--Un livre jaune... + +--Un livre de messe, sans doute? + +Elle regarda bien en face Madame, qui ne se déconcerta pas, et elle +ajouta: + +--Il me semble en effet que j'ai vu un livre jaune avec un fermoir doré +sur la table, près du lit, dans la chambre de Madame... + +--Eh bien? + +--Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a fait... + +--L'avez-vous pris?... + +--Moi, Madame?... + +Et avec une insolence magnifique: + +--Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne voudrait pas que je lise de +pareils livres! + +Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame n'insista plus. + +Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait: + +--Attention!... Nous allons dire la messe... + +Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et nous en faisait la +lecture, malgré les protestations de la gouvernante anglaise qui bêlait: +«Taisez-vous... vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, durant des +minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, s'écrasait le nez contre les +images qu'elle avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé avec ça! + +Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je n'ai rencontré dans ma vie +une telle pocharde, et si drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, +passionnée, surtout avec les femmes. Les vices qu'elle cachait à jeun +sous un masque d'austérité comique se révélaient alors en toute leur +beauté grotesque. Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et je n'ai +pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. Selon l'expression de +Madame, Miss se contentait de se «réaliser» elle-même... Vraiment, +elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque et déréglée qui +illustrait cette maison bien moderne... + +Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. Tout le monde dormait +dans l'hôtel, et je restais, seule, à sommeiller pesamment dans la +lingerie... Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au coup de +sonnette, je me levai et trouvai Madame dans sa chambre. Les yeux sur le +tapis, et se dégantant, elle riait à se tordre: + +--Voilà, une fois encore, Miss complètement ivre... me dit-elle... + +Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les bras allongés, une +jambe en l'air, et qui, geignant, soupirant, bredouillait des paroles +inintelligibles... + +--Allons, fit Madame, relevez-la et allez la coucher... + +Comme elle était fort lourde et molle, Madame voulut bien m'aider et +c'est à grand'peine que nous parvînmes à la remettre debout. + +Miss s'était accrochée des deux mains au manteau de Madame, et elle +disait à Madame: + +--Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus jamais te quitter. Je +t'aime bien... Tu es mon bébé. Tu es belle... + +--Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes une vieille pocharde... +Allez vous coucher. + +--Non, non... je veux coucher avec toi... tu es belle... je t'aime +bien... Je veux t'embrasser. + +Se retenant d'une main au manteau, de l'autre main elle cherchait à +caresser les seins de Madame, et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait +en baisers humides et bruyants... + +--Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... Je veux +t'embrasser... Pou!... pou!... pou!... + +Je pus enfin dégager Madame des étreintes de Miss, que j'entraînai +hors de la chambre... Et ce fut sur moi que se tourna sa tendresse +passionnée. Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait m'enlacer +la taille, et sa main s'égarait sur moi plus hardiment que sur Madame, +et à des endroits de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur. + +--Finissez donc, vieille sale!... + +--Non! non... toi aussi... tu es belle... je t'aime bien... viens avec +moi... Pou!... pou!... pou!... + +Je ne sais comment je me serais débarrassée d'elle si, dès qu'elle fut +entrée dans sa chambre, les hoquets n'eussent noyé, dans un flot ignoble +et fétide, ses ardeurs obstinées. + +Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. Madame n'avait de réelle joie +qu'un spectacle du vice, même le plus dégoûtant... + +Un autre jour, je surpris Madame en train de raconter à une amie, dans +son cabinet de toilette, les impressions d'une visite qu'elle avait +faite, la veille, avec son mari, dans une maison spéciale où elle avait +vu deux petits bossus faire l'amour... + +--Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus passionnant... + +* * * * * + +Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l'apparence et que, +seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter +de ce que le beau monde, de ce que «la haute société» est sale et +pourrie... On peut dire d'elle, sans la calomnier, qu'elle ne vit +que pour la basse rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des +milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné que très rarement de +voir que l'amour s'y accompagnât d'un sentiment élevé, d'une tendresse +profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou de pitié, qui en +font une chose grande et sainte. + +* * * * * + +Encore un mot sur Madame... Hormis les jours de réception et des dîners +de gala, Madame et Coco recevaient très intimement un jeune ménage très +chic, avec qui ils couraient les théâtres, les petits concerts, les +cabinets de restaurant, et même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme +très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la femme, une belle +rousse, avec des yeux étrangement ardents, et une bouche comme je n'en +ai jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement ce que +c'était que ces deux êtres-là... Quand ils dînaient, tous les quatre, +il paraît que leur conversation prenait une allure si effrayante, +si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel, qui n'était pas +bégueule pourtant, eut l'envie de leur jeter les plats à la figure... +Il ne doutait point du reste qu'il y eût, entre eux, des relations +antinaturelles, et qu'ils fissent des fêtes pareilles à celles +reproduites dans les petits livres jaunes de Madame. La chose est, sinon +fréquente, du moins connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce vice +par passion, s'y adonnent par snobisme... C'est ultra-chic. + +Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de Madame, qui recevait des +archevêques et des nonces du pape, et dont le _Gaulois_, chaque semaine, +célébrait les vertus, l'élégance, la charité, les dîners _smart_ et la +fidélité aux pures traditions catholiques de la France?... + +Tout de même, ils avaient beau avoir du vice, avoir tous les vices dans +cette maison-là, on y était libre, heureuse, et Madame ne s'occupait +jamais de la conduite du personnel... + +* * * * * + +Ce soir, nous sommes restés plus longtemps que de coutume à la cuisine. +J'ai aidé Marianne à faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en +tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes de confiance, +elle grappille de-ci, vole de-là, autant qu'elle peut... Elle a même des +roueries qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... Il lui +arrive de ne pas se retrouver dans ses chiffres, ce qui la gêne +beaucoup avec Madame, qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph +s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il daigne me parler, de temps +à autre... Ainsi, ce soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le +sacristain, son intime ami... Et, pendant que Marianne et moi, nous +travaillions, il a lu la _Libre Parole_... C'est son journal... Il +n'admet pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué que, tout en +lisant, plusieurs fois, il m'a observée avec des expressions nouvelles +dans les yeux... + +La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer ses opinions +politiques... Il est las de la République qui le ruine et qui le +déshonore... Il veut un sabre... + +--Tant que nous n'aurons pas un sabre--et bien rouge--il n'y a rien de +fait... dit-il. + +Il est pour la religion... parce que... enfin... voilà... il est pour la +religion... + +--Tant que la religion n'aura pas été restaurée en France comme +autrefois... tant qu'on n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe +et à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!... + +Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont; +dans sa chambre, celui de Déroulède; dans la petite pièce aux graines, +ceux de Guérin et du général Mercier... de rudes lapins... des +patriotes... des Français, quoi!... Précieusement, il collectionne +toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des +généraux, toutes les caricatures de «bouts coupés». Car Joseph est +violemment antisémite... Il fait partie de toutes les associations +religieuses, militaristes et patriotiques du département. Il est membre +de la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive +de Louviers, membre encore d'une infinité de groupes et de sous-groupes, +comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, les Bayados du Vexin... +etc... Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses +gestes, des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en ville sans +une matraque: + +--Tant qu'il restera un juif en France... il n'y a rien de fait... + +Et il ajoute: + +--Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... j'en brûlerais... +j'en étriperais de ces maudits youpins!... Il n'y a pas de danger, les +traîtres, qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils savent bien +ce qu'ils font, allez, les vendus!... + +Il englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons, +libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à +l'église, et qui ne sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il +n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà tout... + +Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu'il s'avisât de rentrer +de l'île du Diable, en France... Ah! non... Et pour ce qui est de +l'immonde Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à Louviers, comme +le bruit en court, pour y donner une conférence... Son affaire serait +claire, et c'est Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de Zola +qui, pour six cent mille francs, a livré toute l'armée française et +aussi toute l'armée russe, aux Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est +pas une blague... un potin... une parole en l'air: non, Joseph en est +sûr... Joseph le tient du sacristain, qui le tient du curé, qui le tient +de l'évêque, qui le tient du pape... qui le tient de Drumont... Ah! les +juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, écrits par Joseph, +à la cave, au grenier, à l'écurie, à la remise, sous la doublure des +harnais, jusque sur les manches des balais, partout, ces mots: «Vive +l'armée!... Mort aux juifs!» + +Marianne approuve, de temps en temps, par des mouvements de tête, des +gestes silencieux, ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la +République la ruine et la déshonore... Elle aussi est pour le sabre, +pour les curés et contre les juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, +sinon qu'il leur manque quelque chose, quelque part. + +Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, pour la patrie, pour +la religion et contre les juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de +maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces chouettes +doctrines?... On peut dire tout ce qu'on voudra des domestiques... ils +ont bien des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne peut pas leur +refuser, c'est d'être patriotes... Ainsi, moi, la politique, ce n'est +pas mon genre et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de partir +pour ici, j'ai carrément refusé de servir, comme femme de chambre, chez +Labori... Et toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au bureau, +ont refusé aussi: + +--Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça, jamais!... + +Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement, je ne sais pas pourquoi +je suis contre les juifs, car j'ai servi chez eux, autrefois, du temps +où on pouvait le faire encore avec dignité... Au fond, je trouve que les +juives et les catholiques, c'est tout un... Elles sont aussi vicieuses, +ont d'aussi sales caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les +autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même monde, et la différence +de religion n'y est pour rien... Peut-être, les juives font-elles plus +de piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles valoir davantage, +l'argent qu'elles dépensent?... Malgré ce qu'on raconte de leur esprit +d'administration et de leur avarice, je prétends qu'il n'est pas mauvais +d'être dans ces maisons-là, où il y a encore plus de coulage que dans +les maisons catholiques. + +Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a reproché d'être une +patriote à la manque, une mauvaise Française, et, sur des prophéties de +massacres, sur une sanglante évocation de crânes fracassés et de tripes +à l'air, il est parti se coucher. + +Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille d'eau-de-vie. Nous +avions besoin de nous remettre, et nous avons parlé d'autre chose... +Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a raconté son enfance, +sa jeunesse difficile, et, comme quoi, étant petite bonne chez une +marchande de tabac, à Caen, elle fut débauchée par un interne... un +garçon tout fluet, tout mince, tout blond, et qui avait des yeux bleus +et une barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si soyeuse!... Elle +devint enceinte, et la marchande de tabac qui couchait avec un tas de +gens, avec tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de chez +elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande ville, avec un gosse dans +le ventre!... Ah! elle en connut de la misère, son ami n'ayant pas +d'argent... Et elle serait morte de faim, bien sûr, si l'interne ne lui +avait enfin trouvé, à l'école de médecine, une drôle de place... + +--Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je tuais les lapins... et +j'achevais les petits cochons d'Inde... C'était bien gentil... + +Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de Marianne un sourire qui +m'a paru étrangement mélancolique... + +Après un silence, je lui demande: + +--Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu? + +Marianne fait un geste vague et lointain, un geste qui semble écarter +les lourds voiles de ces limbes où dort son enfant... Elle répond d'une +voix qu'éraille l'alcool: + +--Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que j'en aurais fait, mon +Dieu?... + +--Comme les petits cochons d'Inde, alors?... + +--C'est ça... + +Et, elle s'est reversé à boire... + +Nous sommes montées, dans nos chambres, un peu grises... + + + + +VII + + +6 octobre. + +Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on n'attendait pas si tôt, +ont roussi les dernières fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres +dahlias, témoins de la timidité amoureuse de Monsieur sont brûlés; +brûlés aussi les grands tournesols qui montaient la faction à la porte +de la cuisine. Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées, +plus rien que quelques maigres géraniums, ici et là, et cinq ou six +touffes d'asters qui avant de mourir, elles aussi, penchent sur le sol +leurs bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les parterres du +capitaine Mauger, que j'ai vus, tantôt, par-dessus la haie, c'est un +véritable désastre, et tout y est couleur de tabac. + +Les arbres, à travers la campagne, commencent de jaunir et de se +dépouiller, et le ciel est funèbre. Durant quatre jours, nous avons vécu +dans un brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la suie et qui +ne se dissipait même pas l'après-midi... Maintenant, il pleut, une +pluie glacée, fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise bise de +nord-ouest... + +Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre, il fait un froid +de loup. Le vent y souffle, l'eau y pénètre par les fentes du toit, +principalement autour des deux châssis qui distribuent une lumière +avare, dans ce sombre galetas... Et le bruit des ardoises soulevées, +des secousses qui ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent, +des charnières qui grincent, y est assourdissant... Malgré l'urgence +des réparations, j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir de Madame +qu'elle fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose pas encore +réclamer un poêle, bien que je sente, moi qui suis très frileuse, que +je ne pourrai continuer d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... Ce +soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû calfeutrer les châssis +avec de vieux jupons... Et cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne +cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par instants, glapit dans +la nuit si aigrement, qu'on dirait la voix de Madame, après une scène, +dans les corridors... + +Les premières révoltes calmées, la vie s'établit monotone, +engourdissante et je finis par m'y habituer peu à peu, sans trop en +souffrir moralement. Jamais il ne vient personne ici; on dirait d'une +maison maudite. Et, en dehors des menus incidents domestiques que j'ai +contés, jamais il ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, +et toutes les besognes, et tous les visages... C'est l'ennui dans la +mort... Mais, je commence à être tellement abrutie, que je m'accommode +de cet ennui, comme si c'était une chose naturelle. Même, d'être +privée d'amour, cela ne me gêne pas trop, et je supporte sans trop +de douloureux combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, à +laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, car j'ai renoncé à Monsieur, +j'ai plaqué Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et je lui en +veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si grossièrement devant Madame... +Ce n'est point qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... il +s'obstine à tourner autour de moi, avec des yeux de plus en plus ronds, +une bouche de plus en plus baveuse. Suivant une expression que j'ai lue +dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours vers mon auge qu'il mène +s'abreuver les cochons de son désir... + +Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur se tient, avant le +dîner, dans son bureau, où il fait le diable sait quoi, par exemple... +où il occupe son temps à remuer sans raison de vieux papiers, à pointer +des catalogues de graines et des réclames de pharmacie, à feuilleter, +d'un air distrait, de vieux livres de chasse... Il faut le voir, quand +j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes ou surveiller son feu. +Alors, il se lève, tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles, +renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon stupide, mon +attention... C'est à se tordre... Je fais semblant de ne rien entendre, +de ne rien comprendre à ses singeries puériles, et je m'en vais, +silencieuse, hautaine, sans plus le regarder que s'il n'était pas là... + +Hier soir, cependant, nous avons échangé les courtes paroles que voici: + +--Célestine!... + +--Monsieur désire quelque chose?... + +--Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... Pourquoi êtes-vous +méchante avec moi? + +--Mais, Monsieur sait bien que je suis une roulure... + +--Voyons... + +--Une sale fille... + +--Voyons... voyons... + +--Que j'ai de mauvaises maladies... + +--Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, Célestine... +Écoutez-moi... + +--Merde!... + +Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en ai assez... Ça ne +m'amuse plus de lui mettre, par mes coquetteries, la tête et le coeur à +l'envers... + +* * * * * + +Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que rien, non plus, ne m'y +embête... Est-ce l'air de ce sale pays, le silence de la campagne, la +nourriture trop lourde et grossière?... Une torpeur m'envahit, qui n'est +pas d'ailleurs sans charme... En tout cas, elle émousse ma sensibilité, +engourdit mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences et les +criailleries de Madame... Grâce à elle aussi, j'éprouve un certain +contentement à bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et Joseph, +cet étrange Joseph qui, décidément, ne sort plus et semble prendre +plaisir à rester avec nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux +de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, oui... j'en suis là... Et +puis, je lis, je lis... des romans, des romans et encore des romans... +J'ai relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent plus comme +autrefois, même ils m'assomment, et je juge qu'ils sont faux et en +toc... Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais bien pour +l'avoir éprouvé quand, éblouie, fascinée, je pris contact avec la +richesse et avec le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils ne +m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul Bourget... Ah! je ne serais +plus assez niaise pour lui demander des explications psychologiques, +car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière une portière de salon +et sous une robe de dentelles... + +* * * * * + +Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne point recevoir de lettres +de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, +comme un petit déchirement, à me savoir si abandonnée de tout le monde; +et c'est par là que je mesure le mieux l'étendue de ma solitude... En +vain, j'ai écrit à mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, des +lettres pressantes et désolées; en vain, je les ai suppliés de s'occuper +de moi, de m'arracher de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place +quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune ne me répond... Je +n'aurais jamais cru à tant d'indifférence, à tant d'ingratitude... + +Et cela me force à me raccrocher plus fortement à ce qui me reste; +le souvenir et le passé. Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la +souffrance... passé qui me redonne l'espoir que tout n'est pas fini +de moi, et qu'il n'est point vrai qu'une chute accidentelle soit la +dégringolade irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma chambre, +tandis que, de l'autre côté de la cloison, les ronflements de Marianne +me représentent les écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce bruit +ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnément +ce passé, afin de reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion d'un +avenir, encore. + +Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs... +Depuis cinq années que s'est accompli le drame que je veux conter, tous +les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce +drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j'ai tué pour lui +avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop +de vie... Et, depuis cinq années qu'il est mort--mort de moi--ce sera la +première fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur sa tombe les +fleurs coutumières... Mais ces fleurs, que je n'irai point porter sur +sa tombe, j'en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui +parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière, le coin +de terre où il dort... Car les fleurs dont sera composé le bouquet que +je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le jardin de mon +coeur... dans le jardin de mon coeur où ne poussent pas que les fleurs +mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de +l'amour... + +* * * * * + +C'était un samedi, je me souviens... Au bureau de placement de la rue du +Colisée où, depuis huit jours, je venais régulièrement, chaque matinée, +chercher une place, on me présenta à une vieille dame en deuil. Jamais, +jusqu'ici, je n'avais rencontré visage plus avenant, regards plus doux, +manières plus simples, jamais je n'avais entendu plus entraînantes +paroles... Elle m'accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud +au coeur. + +--Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c'était la placeuse) m'a +fait de vous le meilleur éloge... Je crois que vous le méritez, car vous +avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plaît beaucoup. +J'ai besoin d'une personne de confiance et de dévouement... De +dévouement!... Ah! je sais que je demande là une chose bien difficile... +car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n'avez aucune raison de +m'être dévouée... Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me +trouve... Mais ne restez pas debout, mon enfant... venez vous asseoir +près de moi... + +Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit qu'on ne me considère +point comme un être en dehors des autres et en marge de la vie, comme +quelque chose d'intermédiaire entre un chien et un perroquet, pour que +je sois, tout de suite, émue,... et, tout de suite, je sens revivre en +moi une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes mes haines, toutes +mes révoltes, je les oublie comme par miracle, et je n'éprouve plus, +envers les personnes qui me parlent humainement, que des sentiments +d'abnégation et d'amour... Je sais aussi, par expérience, qu'il n'y +a que les gens malheureux, pour mettre la souffrance des humbles de +plain-pied avec la leur... Il y a toujours de l'insolence et de la +distance dans la bonté des heureux!... + +Quand je fus assise auprès de cette vénérable dame en deuil, je l'aimais +déjà... je l'aimais véritablement. + +Elle soupira: + +--Ce n'est pas une place bien gaie que je vous offre, mon enfant... + +Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui échappa point, je protestai +vivement: + +--Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame me demandera, je le +ferai... + +Et c'était vrai... J'étais prête à tout... + +Elle me remercia d'un bon regard tendre, et elle reprit: + +--Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la vie... De tous les +miens que j'ai perdus... il ne me reste plus qu'un petit-fils... menacé, +lui aussi, de mourir du mal terrible dont les autres sont morts... + +Craignant de prononcer le nom de ce terrible mal, elle me l'indiqua, en +posant sur sa poitrine sa vieille main gantée de noir... et, avec une +expression plus douloureuse: + +--Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, un être adorable... en +qui j'ai mis mes dernières espérances. Car, après lui, je serai toute +seule... Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?... + +Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... A petits coups de +son mouchoir, elle les essuya et continua: + +--Les médecins assurent qu'on peut le sauver... qu'il n'est pas +profondément atteint... Ils ont prescrit un régime dont ils attendent +beaucoup de bien... Tous les après-midi, Georges devra prendre un +bain de mer, ou plutôt, il devra se tremper une seconde dans la mer... +Ensuite, il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout le corps, +avec un gant de crin, pour activer la circulation... ensuite, il faudra +l'obliger à boire un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste étendu, +au moins une heure, dans un lit bien chaud... Ce que je voudrais de +vous, mon enfant, c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, c'est +surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de la gaîté, de la vie... +Chez moi, c'est ce qui lui manque le plus... J'ai deux serviteurs très +dévoués... mais ils sont vieux, tristes et maniaques... Georges ne peut +les souffrir... Moi-même, avec ma vieille tête blanchie et mes constants +habits de deuil, je sens que je l'afflige... Et ce qu'il y a de pire, je +sens bien aussi que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions... +Ah! je sais que ce n'est peut-être pas le rôle d'une jeune fille, telle +que vous, auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... car il +n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... Le monde trouvera, sans doute, à y +redire... Je ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que de mon petit +malade... et j'ai confiance en vous... Vous êtes une honnête femme, je +suppose... + +--Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine à l'avance d'être +l'espèce de sainte que venait chercher la grand'mère désolée, pour le +salut de son enfant. + +--Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... Dans son état!... Dans son +état, voyez-vous, plus que des bains de mer, peut-être, il a besoin +de ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès de lui, un joli +visage, un rire frais et jeune... quelque chose qui éloigne de son +esprit l'idée de la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la vie... +Voulez-vous?... + +--J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux entrailles... Et que +Madame soit sûre que je soignerai bien M. Georges... + +Il fut convenu que j'entrerais, le soir même, dans la place, et que nous +partirions, le surlendemain, pour Houlgate où la dame en deuil avait +loué une belle villa sur la plage. + +La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges était un enfant charmant, +adorable. Son visage imberbe avait la grâce d'un beau visage de femme; +d'une femme aussi, ses gestes indolents, et ses mains longues, très +blanches, très souples, où transparaissait le réticule des veines... +Mais quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées d'un feu sombre, +dans des paupières cernées de bleu et qu'on eût dites brûlées par les +flammes du regard!... Quel intense foyer de pensée, de passion, de +sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!... Et comme déjà les +fleurs rouges de la mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait que +ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas de la mort qu'il mourait, +mais de l'excès de vie, de la fièvre de vie qui était en lui et qui +rongeait ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il était joli et +douloureux à contempler!... Quand la grand'mère me mena près de lui, +il était étendu sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue main +blanche, une rose sans parfum... Il me reçut, non comme une domestique, +presque comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce premier moment, +je m'attachai à lui, de toutes les forces de mon âme. + +L'installation à Houlgate se fit sans incidents, comme s'était fait le +voyage. Tout était prêt lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus +qu'à prendre possession de la villa, une villa spacieuse, élégante, +pleine de lumière et de gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils +d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la plage. On descendait à +la mer par un escalier de pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues +venaient chanter sur les premières marches, aux heures de la marée +montante. Au rez-de-chaussée, la chambre de M. Georges s'ouvrait par de +larges baies, sur un admirable paysage de mer... La mienne,--une chambre +de maître, tendue de claire cretonne,--en face de celle de M. Georges, +de l'autre côté d'un couloir, donnait sur un petit jardin où poussaient +quelques maigres fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer par des +mots ma joie, ma fierté, mon émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil +pur et nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise comme une dame, au +bien-être, au luxe, au partage de cette chose si vainement convoitée, +qu'est la famille... expliquer comment, par un simple coup de baguette +de cette miraculeuse fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en +fut fini du souvenir de mes humiliations passées, et que je conçus tous +les devoirs auxquels m'astreignait cette dignité d'être humain, +enfin conférée, je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est que, +véritablement, je connus la magie de la transfiguration... Non seulement +le miroir attesta que j'étais devenue subitement plus belle, mais mon +coeur me cria que j'étais réellement meilleure... Je découvris en moi +des sources, des sources, des sources... des sources intarissables, +des sources sans cesse jaillissantes de dévouement, de sacrifice... +d'héroïsme... et je n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins +intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités merveilleuses, +sauver M. Georges de la mort... + +Avec une foi robuste dans ma puissance de guérison, je disais, je criais +à la pauvre grand'mère, qui ne cessait de se désespérer et souvent, dans +le salon voisin, passait ses journées à pleurer: + +--Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... Je vous jure que nous +le sauverons... + +De fait, au bout de quinze jours, M. Georges se trouva beaucoup mieux. +Un grand changement s'opérait dans son état... Les crises de toux +diminuaient, s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se régularisaient... +Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs abondantes et terribles, qui le +laissaient, au matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient au +point que nous pouvions faire de longues courses en voiture, et de +petites promenades à pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque +sorte, une résurrection... Comme le temps était très beau, l'air très +chaud, mais tempéré par la brise de mer, les jours que nous ne sortions +pas, nous en passions la plus grande partie, à l'abri des tentes, sur la +terrasse de la villa, attendant l'heure du bain, «de la trempette dans +la mer», ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il était gai, +toujours gai, et jamais il ne parlait de son mal... jamais il ne +parlait de la mort. Je crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne +prononça ce mot terrible de mort... En revanche, il s'amusait beaucoup +de mon bavardage, le provoquait, au besoin, et moi, confiante en +ses yeux, rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence et sa +gentillesse, je lui disais tout ce qui me traversait l'esprit, farces, +folies et chansons... Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits +malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes diverses stations chez +des maîtres cocasses ou infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer +la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du monde, si enfermé qu'il +eût toujours été, par une prescience, par une divination merveilleuse +qu'ont les malades, il comprenait tout, de la vie... Une vraie amitié, +que facilita sûrement son caractère et que souhaita sa solitude, et, +surtout, que les soins intimes et constants dont je réjouissais sa +pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi dire automatiquement, +s'était établie entre nous... J'en fus heureuse au delà de ce que +je puis exprimer, et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au contact +incessant du sien. + +M. Georges adorait les vers... Des heures entières, sur la terrasse, au +chant de la mer, ou bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait +de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, de Verlaine, de +Maeterlinck. Souvent, il fermait les yeux, restait immobile, les mains +croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était endormi, je me +taisais... Mais il souriait et il me disait: + +--Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends mieux ainsi ces +vers... j'entends mieux ainsi ta voix... Et ta voix est charmante... + +Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après s'être recueilli, il +récitait lentement, en prolongeant les rythmes, les vers qui l'avaient +le plus enthousiasmé, et il cherchait--ah! que je l'aimais de cela!--à +m'en faire comprendre, à m'en faire sentir la beauté... + +Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles comme une relique: + +--Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c'est qu'il n'est +point besoin d'être un savant pour les comprendre et pour les aimer... +au contraire... Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du +temps, ils les méprisent, parce qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer +les vers, il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute nue, comme +une fleur... Les poètes parlent aux âmes, des simples, des tristes, des +malades... Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien que, +lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète?... Et +toi-même, petite Célestine, souvent tu m'as dit des choses qui sont +belles comme des vers... + +--Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez de moi... + +--Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as dit ces choses belles... +Et c'est ce qui est délicieux... + +Ce furent pour moi des heures uniques; quoi qu'il arrive de la destinée, +elles chanteront dans mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai +cette sensation, indiciblement douce, de redevenir un être nouveau, +d'assister, pour ainsi dire, de minute en minute, à la révélation +de quelque chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était moi... Et, +aujourd'hui, malgré de pires déchéances, toute reconquise que je sois +par ce qu'il y a en moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce +goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet élan vers des choses +supérieures à mon milieu social et à moi-même, si, tâchant à reprendre +confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai osé, moi, ignorante de +tout, écrire ce journal, c'est à M. Georges que je le dois... + +Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout de voir le gentil malade +renaître peu à peu... ses chairs se regonfler et refleurir son visage, +sous la poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie, et des +espérances, et des certitudes que la rapidité de cette résurrection +donnait à toute la maison, dont j'étais, maintenant, la reine et la +fée... On m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes soins, à +la vigilance de mon dévouement et, plus encore peut-être, à ma constante +gaieté, à ma jeunesse pleine d'enchantements, à ma surprenante influence +sur M. Georges, ce miracle incomparable... Et la pauvre grand'mère me +remerciait, me comblait de reconnaissance et de bénédictions, et de +cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a confié un baby presque mort +et qui, de son lait pur et sain, lui refait des organes... un sourire... +une vie. + +Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me prenait les mains, les +caressait, les embrassait, et, avec des larmes de bonheur, elle me +disait: + +--Je savais bien... moi... quand je vous ai vue... je savais bien!... + +Et déjà des projets... des voyages au soleil... des campagnes pleines de +roses! + +--Vous ne nous quitterez plus jamais... plus jamais, mon enfant. + +Son enthousiasme me gênait souvent... mais j'avais fini par croire que +je le méritais... Si, comme bien d'autres l'eussent fait à ma place, +j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah! malheur!... + +Et ce qui devait arriver arriva. + +Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très +orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait +des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvait +éclater. M. Georges n'était pas sorti, même sur la terrasse, et nous +étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une +nervosité due sans doute aux influences électriques de l'atmosphère, il +avait même refusé que je lui lise des vers. + +--Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, je sens que tu les +lirais très mal, aujourd'hui. + +Il était allé dans le salon, où il avait essayé de jouer un peu de +piano. Le piano l'ayant agacé, tout de suite il était revenu dans la +chambre où il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant d'après +moi, quelques silhouettes de femmes... Mais il n'avait pas tardé à +abandonner papier et crayons, en maugréant avec un peu d'impatience. + +--Je ne peux pas... je ne suis pas en train... Ma main tremble... Je ne +sais ce que j'ai... Et toi aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens +pas en place... + +Finalement, il s'était étendu sur sa chaise longue, près de la grande +baie par où l'on découvrait un immense espace de mer... Des barques de +pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant, rentraient au port de +Trouville... D'un regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et leurs +voilures grises... + +Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne tenais pas en place... +et je m'agitais, je m'agitais... afin d'inventer quelque chose qui +occupât son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... et mon +agitation ne calmait pas celle du malade... + +--Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver ainsi?... Reste auprès +de moi... + +Je lui avais demandé: + +--Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces petites barques, +là-bas?... Moi, si!... + +--Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon dire des choses +inutiles... Reste auprès de moi. + +A peine assise près de lui, et la vue de la mer lui devenant tout à coup +insupportable, il m'avait demandé de baisser le store de la baie... + +--Ce faux jour m'exaspère... cette mer est horrible... Je ne veux pas la +voir... Tout est horrible, aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne veux +voir que toi... + +Doucement, je l'avais grondé. + +--Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas sage... Ça n'est pas bien... Et +si votre grand'mère venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la +feriez encore pleurer!... + +S'étant soulevé un peu sur les coussins: + +--D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur Georges»?... Tu sais que +cela me déplaît.. + +--Je ne peux pourtant pas vous appeler «monsieur Gaston»! + +--Appelle-moi «Georges» tout court... méchante... + +--Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais jamais! + +Alors il avait soupiré. + +--Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une pauvre petite esclave? + +Puis il s'était tu... Et le reste de la journée s'était écoulé, +moitié dans l'énervement, moitié dans le silence, qui était aussi un +énervement, et plus pénible... + +Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le vent se mit à souffler +avec violence, la mer à battre la digue avec un grand bruit sourd... +M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait qu'il lui serait +impossible de dormir, et c'est si long, dans un lit, les nuits sans +sommeil!... Lui, sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite +table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour, une lampe qui +répandait autour de nous une clarté rose et très douce, nous ne disions +rien... Quoique ses yeux fussent plus brillants que de coutume, M. +Georges semblait plus calme... et le reflet rose de la lampe avivait son +teint, dessinait, dans de la lumière, les traits de sa figure fine et +charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage de couture. + +Tout à coup, il me dit: + +--Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et viens près de moi... + +J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices... Il avait +des effusions, des enthousiasmes d'amitié que j'attribuais à la +reconnaissance... J'obéis comme les autres fois. + +--Plus près de moi... encore plus près... fit-il. + +Puis: + +--Donne-moi ta main, maintenant... + +Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre ma main qu'il caressa: + +--Comme ta main est jolie!... Et comme tes yeux sont jolis!... Et comme +tu es jolie, toute... toute... toute!... + +Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais il ne m'avait dit que +j'étais jolie--du moins, jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là... +Surprise et, dans le fond, charmée de ces paroles qu'il débitait d'une +voix un peu haletante et grave, instinctivement je me reculai: + +--Non... non... ne t'en va pas... Reste près de moi... tout près... Tu +ne peux pas savoir comme cela me fait du bien que tu sois près de moi... +comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis plus nerveux, agité... +je ne suis plus malade... je suis content... je suis heureux... très... +très heureux... + +Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il m'obligea de m'asseoir près +de lui, sur la chaise longue... Et il me demanda: + +--Est-ce que tu es mal ainsi? + +Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses yeux un feu plus +ardent... Sa voix tremblait davantage... de ce tremblement que je +connais--ah oui! que je connais!--ce tremblement que donne aux voix de +tous les hommes, le désir violent d'aimer... J'étais très émue, très +lâche... et la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à me +défendre de lui, et surtout à le défendre énergiquement contre lui-même, +je répondis d'un air gamin: + +--Oui, monsieur Georges; je suis très mal.. Laissez-moi me relever... + +Son bras ne quittait pas ma taille. + +--Non... non... je t'en prie!... Sois gentille... + +Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la douceur câline, il ajouta: + +--Tu es toute craintive... Et de quoi donc as-tu peur? + +En même temps, il approcha son visage du mien... et je sentis son +haleine chaude... qui m'apportait une odeur fade... quelque chose comme +un encens de la mort... + +Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, je criai: + +--Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... Laissez-moi... Vous allez +vous rendre malade... Je vous en supplie!... laissez-moi... + +Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse, par respect pour +la fragilité de ses membres... J'essayai seulement--avec quelles +précautions!--d'éloigner sa main qui, gauche, timide, frissonnante, +cherchait à dégrafer mon corsage, à palper mes seins... Et je répétais: + +--Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous faites-là, monsieur +Georges... Laissez-moi... + +Son effort pour me maintenir contre lui l'avait fatigué... L'étreinte +de ses bras ne tarda pas à faiblir. Durant quelques secondes, il respira +plus difficilement... puis une toux sèche lui secoua la poitrine... + +--Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... lui dis-je, avec toute la +douceur d'un reproche maternel... Vous vous rendez malade à plaisir... +vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout recommencer... +Vous serez bien avancé, après... Soyez sage, je vous en prie! Et si +vous étiez bien gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous vous +coucheriez tout de suite... + +Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur la chaise longue, et, +tandis que je replaçais sous sa tête les coussins qui avaient glissé, +très triste, il soupira: + +--Après tout... c'est juste... Je te demande pardon... + +--Vous n'avez pas à me demander pardon, monsieur Georges... vous avez à +être calme... + +--Oui... oui!... fit-il, en regardant le point du plafond où la lampe +faisait un rond de mouvante lumière... J'étais un peu fou... d'avoir +songé, un instant, que tu pouvais m'aimer... moi qui n'ai jamais eu +d'amour... moi qui n'ai jamais eu rien... que de la souffrance... +Pourquoi m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de t'aimer... Depuis que +tu es là, près de moi et que je te désire... depuis que tu es là, +avec ta jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes mains... +tes petites mains tout en soie, dont les soins sont des caresses si +douces... et que je ne rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme +et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... toute une vie inconnue +bouillonner... C'est-à-dire, je sentais cela... car, maintenant... +Enfin, qu'est-ce que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi... c'est +juste... + +J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire; je ne savais que +faire... Des sentiments puissants et contraires me tiraillaient dans +tous les sens... Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré m'en +éloignait... Et niaisement, parce que je n'étais pas sincère, parce que +je ne pouvais pas être sincère dans une lutte où combattaient avec une +égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais: + +--Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez pas à ces vilaines +choses-là... Cela vous fait du mal. Voyons, monsieur Georges... soyez +bien gentil... + +Mais, il répétait: + +--Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu as raison de ne pas +m'aimer... Tu me crois malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche aux +poisons de la mienne... et de gagner mon mal--le mal dont je meurs, +n'est-ce pas?--dans un baiser de moi!... C'est juste... + +La cruelle injustice de ces paroles me frappa en plein coeur. + +--Ne dites pas cela, monsieur Georges... m'écriai-je, éperdue... C'est +horrible et méchant, ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de +peine... trop de peine... + +Je saisis ses mains... elles étaient moites et brûlantes. Je me penchai +sur lui... son haleine avait l'ardeur rauque d'une forge: + +--C'est horrible... horrible! + +Il continua: + +--Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection... mon rappel +complet à la vie... Ah! tu as cru sérieusement à tes bains... à ton +Porto... à ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton amour que +je me suis baigné... c'est le vin de ton amour que j'ai bu... c'est +la révulsion de ton amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang +neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant espéré, tant voulu, +tant attendu, que je me suis repris à vivre, à être fort... car je suis +fort, maintenant... Mais, je ne t'en veux pas de me le refuser... tu +as raison de me le refuser... Je comprends... je comprends... Tu es une +petite âme timide et sans courage... un petit oiseau qui chante sur +une branche... puis sur une autre... et s'en va, au moindre bruit... +frroutt! + +--C'est affreux ce que vous dites là, monsieur Georges. + +Il continua encore, tandis que je me tordais les mains: + +--Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce n'est pas affreux... c'est +juste. Tu me crois malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a de +l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est de la vie... de la vie +éternelle... Oui, oui, je comprends... puisque ton baiser qui est la vie +pour moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour toi, la mort... +N'en parlons plus... + +Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la pitié?... était-ce ce que +contenaient de sanglants reproches, d'amers défis, ces paroles atroces +et sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif et barbare qui, +tout à coup, me posséda?... Je n'en sais rien... C'était peut-être cela, +tout ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai tomber, comme +une masse, sur la chaise longue, et, soulevant dans mes mains la tête +adorable de l'enfant, éperdument, je criai: + +--Tiens! méchant... regarde comme j'ai peur... regarde donc comme j'ai +peur!... + +Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai mes dents aux siennes, avec +une telle rage frémissante, qu'il me semblait que ma langue pénétrât +dans les plaies profondes de sa poitrine, pour y lécher, pour y boire, +pour en ramener tout le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses bras +s'ouvrirent et se refermèrent, dans une étreinte, sur moi... + +Et ce qui devait arriver, arriva... + +Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus je suis sûre que ce qui +me jeta dans les bras de Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes, +ce fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux, spontané de +protestation contre les sentiments bas que Georges attribuait--par ruse, +peut-être--à mon refus... Ce fut surtout un acte de piété fervente, +désintéressée et très pure, qui voulait dire: + +--Non, je ne crois pas que tu sois malade... non, tu n'es pas malade... +Et la preuve, c'est que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la tienne, +à la respirer, cette haleine, à la boire, à m'en imprégner la poitrine, +à m'en saturer toute la chair... Et quand même tu serais réellement +malade?... quand même ton mal serait contagieux et mortel à qui +l'approche, je ne veux pas que tu aies de moi cette idée monstrueuse que +je redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir... + +Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui, fatalement, devait +résulter de ce baiser, et que je n'aurais point la force, une fois dans +les bras de mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de m'arracher +à cette étreinte, et de repousser ce baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un +homme me tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me tourne... me +tourne... Je deviens ivre... je deviens folle... je deviens sauvage... +Je n'ai plus d'autre volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus +que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me laisse mener par lui, +docile et terrible... jusqu'au crime!... + +Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses caresses maladroites +et délicieuses... l'ingénuité passionnée de tous ses gestes... et +l'émerveillement de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé, de la +femme et de l'amour!... Dans ce premier baiser, je m'étais donnée, +toute, avec cet emportement qui ne ménage rien, cette fièvre, cette +volupté inventive, dure et brisante, qui dompte, assomme les mâles +les plus forts et leur fait demander grâce... Mais, l'ivresse passée, +lorsque je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque pâmé dans +mes bras, j'eus un remords affreux... du moins la sensation, et, pour +ainsi dire, l'épouvante que je venais de commettre un meurtre... + +--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Je vous ai fait du mal... Ah! +pauvre petit! + +Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et confiante, avec quelle +reconnaissance éblouie, il se pelotonna contre moi, comme pour y +chercher une protection... Et il me dit, ses yeux pleins d'extase: + +--Je suis heureux... Maintenant, je puis mourir... + +Et comme je me désespérais, comme je maudissais ma faiblesse: + +--Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste avec moi... ne me quitte +pas de toute la nuit. Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas +supporter la violence, pourtant si douce, de mon bonheur... + +Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une crise de toux... Elle +fut courte heureusement... Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme +déchirée... Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri, j'allais le tuer, +désormais?... Je crus que je ne pourrais pas retenir mes larmes... Et je +me détestai... + +--Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en souriant... Il ne faut +pas te désoler, puisque je suis si heureux... Et puis, je ne suis pas +malade... je ne suis pas malade... Tu vas voir comme je vais bien dormir +contre toi... Car, je veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant, +entre tes seins... ma tête entre tes seins... + +--Et si votre grand'mère me sonnait, cette nuit, monsieur Georges?... + +--Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera pas... Je veux dormir +contre toi... + +Certains malades ont une puissance amoureuse que n'ont point les autres +hommes, même les plus forts. C'est que je crois réellement que l'idée +de la mort, que la présence de la mort aux lits de luxure, est une +terrible, une mystérieuse excitation à la volupté... Durant les +quinze jours qui suivirent cette mémorable nuit--nuit délicieuse et +tragique--ce fut comme une sorte de furie qui s'empara de nous, qui mêla +nos baisers, nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une possession +sans fin. Nous avions hâte de jouir, pour tout le passé perdu, nous +voulions vivre, presque sans repos, cet amour dont nous sentions le +dénouement proche, dans la mort... + +--Encore... encore... encore!... + +Un revirement subit s'était opéré en moi... Non seulement, je +n'éprouvais plus de remords, mais lorsque M. Georges faiblissait, je +savais, par des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer pour un +instant ses membres brisés, leur redonner un semblant de forces... Mon +baiser avait la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa. + +--Toujours... toujours... toujours!... + +Mon baiser avait quelque chose de sinistre et de follement criminel... +Sachant que je tuais Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi, dans +le même bonheur et dans le même mal... Délibérément, je sacrifiais sa +vie et la mienne... Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait +l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je buvais la mort, toute la +mort, à sa bouche... et je me barbouillais les lèvres de son poison... +Une fois qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise plus violente +que de coutume, je vis mousser à ses lèvres un gros, immonde crachat +sanguinolent. + +--Donne... donne... donne! + +Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière, comme j'eusse fait +d'un cordial de vie... + +Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les crises devinrent plus +fréquentes, plus graves, plus douloureuses. Il cracha du sang, eut +de longues syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son corps +s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point qu'il ressemblait +véritablement à une pièce anatomique. Et la joie qui avait reconquis +la maison se changea, bien vite, en une douleur morne. La grand'mère +recommença de passer ses journées dans le salon, à pleurer, prier, +épier les bruits, et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son +enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse d'entendre un cri... +un râle... un soupir, le dernier... la fin de ce qui lui restait de cher +et d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la chambre, elle me +suivait, pas à pas, dans la maison, et gémissait: + +--Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et qu'est-il donc arrivé? + +Elle me disait aussi: + +--Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous ne pouvez pourtant pas passer +toutes vos nuits auprès de Georges... Je vais demander une soeur, pour +vous suppléer... + +Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage de ce refus... et +aussi de ce qu'ayant accompli déjà un miracle, je pouvais en accomplir +un autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier espoir!... + +Quant aux médecins, mandés de Paris, ils s'étonnèrent des progrès de la +maladie, et qu'elle eût causé en si peu de temps de tels ravages... +Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent l'épouvantable +vérité... Leur intervention se borna à conseiller des potions calmantes. + +Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, d'une gaîté constante, +d'un inaltérable bonheur. Non seulement il ne se plaignait jamais, mais +son âme se répandait, toujours, en effusions de reconnaissance. Il +ne parlait que pour exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre, +quelquefois, après des crises terribles, il me disait: + +--Je suis heureux... Pourquoi te désoler et pleurer?... Ce sont tes +larmes qui me gâtent un peu la joie... la joie ardente, dont je suis +rempli... Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer cher le +surhumain bonheur que tu m'as donné... J'étais perdu... la mort était en +moi... rien ne pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me l'as rendue +rayonnante et bénie... Ne pleure donc pas, chère petite... Je t'adore... +et je te remercie... + +Ma fièvre de destruction était bien tombée, maintenant... Je vivais dans +un affreux dégoût de moi-même, dans une indicible horreur de mon crime, +de mon meurtre... Il ne me restait plus que l'espoir, la consolation ou +l'excuse que j'eusse gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui, en +même temps que lui... Là où l'horreur atteignait son paroxysme, là où +je me sentais précipitée dans le vertige de la folie, c'était lorsque +monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras moribonds, collait sa +bouche agonisante sur la mienne, voulait encore de l'amour, appelait +encore l'amour que je n'avais pas le courage, que je n'avais même plus +le droit--sans commettre un crime nouveau, et un plus atroce meurtre--de +lui refuser... + +--Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... Encore ta joie! + +Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses et les secousses. +Souvent, il s'évanouit dans mes bras... + +Et ce qui devait arriver, arriva... + +Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement le 6 octobre. +L'automne étant demeuré doux et chaud, cette année-là, les médecins +avaient conseillé de prolonger le séjour du malade à la mer, en +attendant qu'on pût le transporter dans le midi. Toute la journée du 6 +octobre, monsieur Georges avait été plus calme. J'avais ouvert, toute +grande, la grande baie de la chambre, et, couché sur la chaise longue, +près de la baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures, il +avait respiré, pendant quatre heures au moins, et délicieusement, les +émanations iodées du large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs +marines, la plage déserte, reconquise par les pêcheurs de coquillages, +le réjouissaient... Jamais, je ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté +sur sa face décharnée où la peau, de semaine en semaine plus mince, +était sur l'ossature comme une transparente pellicule, avait quelque +chose de funèbre et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus +sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il refusa que je lui +lise des vers... Quand j'ouvris le livre: + +--Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous mes poèmes... Et c'est +bien plus beau, va! + +Il lui était défendu de parler... La moindre conversation le fatiguait, +et souvent amenait une crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque +plus la force de parler. Ce qui lui restait de vie, de pensée, de +volonté d'exprimer, de sensibilité, s'était concentré dans son regard +devenu un foyer ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une +surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce soir-là, le soir du +6 octobre, il paraissait ne plus souffrir... Ah! je le vois encore, +étendu, dans son lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses +longues mains maigres, tranquillement, avec les franges bleues du rideau +et me souriant, et suivant toutes mes allées et venues de son regard +qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme une lampe. + +On avait disposé, dans la chambre, une couchette pour moi, une petite +couchette de garde-malade et,--ô ironie! afin, sans doute, de ménager +sa pudeur et la mienne--un paravent, derrière lequel je pusse me +déshabiller. Mais, je ne couchais pas, souvent, dans la couchette; +monsieur Georges voulait toujours m'avoir près de lui. Il ne se trouvait +réellement bien, réellement heureux que quand j'étais près de lui, ma +peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas, nue comme sont nus les +os. + +Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil presque paisible, vers +minuit, il se réveilla. Il avait un peu de fièvre; la pointe de ses +pommettes était plus rouge. Me voyant assise à son chevet, les joues +humides de larmes, il me dit sur un ton de doux reproche: + +--Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu veux donc me rendre triste, +et me faire de la peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens te +coucher près de moi... + +J'obéis docilement, car la moindre contrariété lui était funeste. Il +suffisait d'un mécontentement léger, pour déterminer une congestion et +que les suites en fussent redoutables... Sachant mes craintes, il en +abusait... Mais, à peine dans le lit, sa main chercha mon corps, sa +bouche ma bouche. Timidement, et sans résister, je suppliai: + +--Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, ce soir... + +Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de désir et de mort, il +répondit: + +--Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même chose... Pas ce soir!... +Ai-je le temps d'attendre? + +Je m'écriai, secouée de sanglots: + +--Ah! monsieur Georges... vous voulez donc que je vous tue?... vous +voulez donc que j'aie toute ma vie le remords de vous avoir tué? + +Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais mourir avec lui, mourir +de lui, mourir comme lui. + +--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Par pitié pour moi, je vous +en conjure! + +Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La mort était sur mes +lèvres... + +--Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais autant aimée que ce +soir... + +Et nos deux corps se confondirent... Et, le désir réveillé en moi, ce +fut un supplice atroce dans la plus atroce des voluptés d'entendre, +parmi les soupirs et les petits cris de Georges, d'entendre le bruit de +ses os qui, sous moi, cliquetaient comme les ossements d'un squelette... + +Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent, inertes, sur +le lit; ses lèvres se dérobèrent et abandonnèrent mes lèvres. Et de +sa bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis un flot de sang +chaud qui m'éclaboussa tout le visage. D'un bond, je fus hors du lit. +En face, une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... Je +m'affolai, et courant, éperdue, dans la chambre, je voulus appeler +au secours... Mais l'instinct de la conservation, la crainte des +responsabilités, de la révélation de mon crime... je ne sais quoi encore +de lâche et de calculé... me fermèrent la bouche... me retinrent au bord +de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement, très rapidement, je +compris qu'il était impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état +de désordre, dans l'état d'amour où nous étions, Georges, moi, et la +chambre... je compris qu'il était impossible que quelqu'un entrât en cet +instant, dans la chambre... + +O misère humaine!... Il y avait quelque chose de plus spontané que +ma douleur, de plus puissant que mon épouvante, c'étaient mon ignoble +prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, j'eus la présence +d'esprit d'ouvrir la porte du salon... puis la porte de l'antichambre... +et d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la maison... Alors, je +revins près du lit... Je soulevai le corps de Georges, léger comme +une plume dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à la maintenir +droite dans mes mains... Le sang continuait de couler par la bouche, +en filaments poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait par la +gorge, avec un bruit de bouteille qu'on vide... Ses yeux révulsés +ne montraient plus, entre les paupières agrandies, que leurs globes +rougeâtres. + +--Georges!... Georges!... Georges!... + +Georges ne répondit pas à ces appels, à ces cris... Il ne les entendait +pas... il n'entendait plus rien des cris et des appels de la terre: + +--Georges!... Georges!... Georges! + +Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le lit... Je lâchai sa +tête; sa tête retomba, lourde, sur l'oreiller... Je posai ma main sur +son coeur... son coeur ne battit pas... + +--Georges!... Georges!... Georges!... + +L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces lèvres muettes... de +l'immobilité rouge de ce cadavre... et de moi-même... Et brisée de +douleur, brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je m'écroulai +sur le tapis, évanouie... + +Combien de minutes dura cet évanouissement, ou combien de siècles?... Je +ne le sais pas. Revenue à moi, une pensée suppliciante domina toutes +les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... Je me lavai +le visage... je me rhabillai... je remis--oui, j'eus cet affreux +courage--je remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... Et +quand cela fut fini... je réveillai la maison... je criai la terrible +nouvelle, dans la maison... + +* * * * * + +Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, de tortures tout ce qu'en +contient l'enfer... + +Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempête souffle, comme elle +soufflait là-bas, la nuit où je commençai sur cette pauvre chair mon +oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du +jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de +l'à jamais maudite villa d'Houlgate. + +* * * * * + +De retour à Paris, après les obsèques de M. Georges, je ne voulus pas +rester, malgré ses supplications multipliées, au service de la pauvre +grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage +en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me déchiraient le +coeur... j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, à ce +besoin qu'elle avait, en sa détresse radotante, de me remercier sans +cesse de mon dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa «fille... +sa chère petite fille», de m'embrasser, avec de folles effusions de +tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis, +sur sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse de me +confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant +à l'âme et qui, souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle +en eût éprouvé un soulagement quelconque?... C'eût été ajouter une +affliction plus poignante à ses autres afflictions, et cette horrible +pensée et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait +peut-être pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis +pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vénérée +d'elle comme une sainte, comblée de riches cadeaux et d'amour... + +Or, le jour même de mon départ, comme je revenais de chez Mme +Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elysées un +ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant +six mois, dans la même maison. Il y avait bien deux ans que je ne +l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris que, ainsi que moi, +il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour +l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver. + +--Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours +épatante!... + +C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il +proposa: + +--Si on dînait ensemble, hein?... + +J'avais besoin de me distraire, de chasser loin de moi un tas d'images +trop tristes, un tas de pensées obsédantes. J'acceptai... + +--Chic, alors!... fit-il. + +Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand de vins de la rue +Cambon... Sa gaîté lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire +obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me choquèrent point... Au +contraire, j'éprouvai une certaine joie canaille, une sorte de sécurité +crapuleuse, comme à la reprise d'une habitude perdue... Pour tout dire, +je me reconnus, je reconnus ma vie et mon âme en ces paupières fripées, +en ce visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le même rictus +servile, le même pli de mensonge, le même goût de l'ordure passionnelle, +chez le comédien, le juge et le valet... + +Après le dîner, nous flânâmes quelque temps sur les boulevards... Puis +il me paya une tournée de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir +bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la salle, pendant que, sur la +plaque lumineuse, l'armée française défilait, aux applaudissements de +l'assistance, il m'empoigna la taille et me donna, sur la nuque, un +baiser qui faillit me décoiffer. + +--Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom d'un chien!... ce que tu +sens bon... + +Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous restâmes là, quelques minutes, +sur le trottoir, silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa canne, +tapait la pointe de ses bottines... Moi, la tête penchée, les coudes au +corps, les mains dans mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une peau +d'orange... + +--Eh bien, au revoir! lui dis-je... + +--Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec toi... Voyons, Célestine? + +Je me défendis, vaguement, pour la forme... il insista: + +--Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des peines de coeur?... +Justement... c'est le moment... + +Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait pas trop à qui rentrait +le soir... Avec son escalier étroit et noir, sa rampe gluante, son +atmosphère ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la maison de +passe et du coupe-gorge... Mon compagnon toussa pour se donner de +l'assurance... Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût: + +--Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas d'Houlgate, ni les hôtels +chauds et fleuris de la rue Lincoln... + +A peine dans ma chambre, et dès que j'eus verrouillé la porte, il se rua +sur moi et me jeta brutalement, les jupes levées, sur le lit. + +Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... Ah, misère de nous! + +* * * * * + +Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, ses changements de visage, +ses liaisons finies aussitôt que commencées... et ses sautes brusques +des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours... + +Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation amoureuse, dans une +soif ardente de sacrifice, sincèrement, passionnément, avais voulu +mourir, j'eus durant de longs mois la peur d'avoir gagné la contagion +aux baisers de M. Georges... La moindre indisposition, la plus passagère +douleur me furent une terreur véritable. Souvent, la nuit, je me +réveillais avec des épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me +tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais des douleurs et des +déchirements; j'interrogeais mes crachats où je voyais des filaments +rouges: à force de compter les pulsations de mes veines, je me donnais +la fièvre... Il me semblait, en me regardant dans la glace, que mes +yeux se creusaient, que mes pommettes rosissaient, de ce rose mortel +qui colorait les joues de M. Georges... A la sortie d'un bal public, une +nuit, je pris un rhume et je toussai pendant une semaine... Je crus que +c'était fini de moi... Je me couvris le dos d'emplâtres, j'avalai toute +sorte de médecines bizarres... j'adressai même un don pieux à saint +Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de ma peur, ma santé restait +forte, que j'avais la même endurance aux fatigues du métier et du +plaisir... cela passa... + +* * * * * + +L'année dernière, le 6 octobre, de même que tous les ans à cette triste +date, j'allai déposer des fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était +au cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je vis, devant moi, à +quelques pas devant moi, la pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était +vieille... et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux domestiques qui +l'accompagnaient. Voûtée, courbée, chancelante, elle marchait pesamment, +soutenue aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, aussi +voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que leur maîtresse... Un +commissionnaire suivait, qui portait une grosse gerbe de roses blanches +et rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point les dépasser et +qu'ils me reconnussent... Cachée derrière le mur d'un haut monument +funéraire, j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse eût +déposé ses fleurs, égrené ses prières et ses larmes sur la tombe de son +petit-fils... Ils revinrent du même pas accablé, par la petite allée, en +frôlant le mur du caveau où j'étais... Je me dissimulai davantage pour +ne point les voir, car il me semblait que c'étaient mes remords, +les fantômes de mes remords qui défilaient devant moi... M'eût-elle +reconnue?... Ah! je ne le crois pas... Ils marchaient sans rien +regarder... sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs yeux +avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs lèvres allaient, +allaient, et aucune parole ne sortait d'elles... On eût dit de trois +vieilles âmes mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et cherchant +leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... et ma face toute +rouge... et le sang qui coulait par la bouche de Georges. Cela me fit +froid au coeur... Elles disparurent enfin... + +Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres lamentables?... Elles sont +peut-être mortes un peu plus... elles sont peut-être mortes tout à fait. +Après avoir erré encore, des jours et des nuits, peut-être qu'elles ont +trouvé le trou de silence et de repos qu'elles cherchaient... + +C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue l'infortunée +grand'mère de me choisir comme garde-malade d'un aussi jeune, d'un +aussi joli enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, quand +j'y repense, qu'elle n'ait jamais rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais +rien vu... qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui m'épate +le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... ils n'étaient pas bien +malins, tous les trois... Ils en avaient une couche de confiance!... + +* * * * * + +J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la haie... Accroupi devant une +plate-bande, nouvellement bêchée, il repiquait des plants de pensées et +des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il a quitté son travail, et il +est venu jusqu'à la haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout du +meurtre de son furet. Il paraît même très gai. Il me confie, en +pouffant de rire, que, ce matin, il a pris au collet le chat blanc des +Lanlaire... Probable que le chat venge le furet. + +--C'est le dixième que je leur estourbis en douceur, s'écrie-t-il, avec +une joie féroce, en se tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les +mains, noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter le terreau de +mes châssis, le salaud... il ne ravagera plus mes semis, le chameau!... +Et si je pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et sa +femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... ah!... Ça, c'est une +idée!... + +Cette idée le fait se tordre un instant... Et, tout à coup, les yeux +pétillants de malice sournoise, il me demande: + +--Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du poil à gratter, dans leur +lit?... Les saligauds!... Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un +paquet, moi!... Ça, c'est une idée!... + +Puis: + +--A propos... vous savez?... Kléber?... mon petit furet? + +--Oui... Eh bien? + +--Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!... + +--Ça n'est pas très bon, dites?... + +--Heu!... c'est comme du mauvais lapin. + +Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal. + +Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, sous un tas de +fagots, il a capturé un hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... +Il l'appelle Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête intelligente, +farceuse, extraordinaire et qui mange de tout!... + +--Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même journée, ce sacré +hérisson a mangé du beefsteack, du haricot de mouton, du lard salé, du +fromage de gruyère, des confitures... Il est épatant... on ne peut pas +le rassasier... il est comme moi... il mange de tout!... + +A ce moment, le petit domestique passe dans l'allée, charriant dans une +brouette des pierres, de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris, +qu'il va porter au trou à ordures... + +--Viens ici!... hèle le capitaine... + +Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la +chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette +chacune de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un après l'autre, il +les lance dans le jardin, en criant très fort: + +--Tiens, cochon!... Tiens, misérable!... + +Les pierres volent, les débris tombent sur une planche fraîchement +travaillée, où, la veille, Joseph avait semé des pois. + +--Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, par-dessus le marché!... + +La planche est bientôt couverte de débris et saccagée... La joie +du capitaine s'exprime par une sorte de ululement et des gestes +désordonnés... Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me dit, +d'un air conquérant et paillard: + +--Mademoiselle Célestine... vous êtes une belle fille, sacrebleu!... +Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est +une idée!... + +Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien... + + + + +VIII + + +28 octobre. + +Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette +lettre. On dirait à la lire qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime +entre nous. Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un souvenir!... +Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il paraît que Jean +est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent à cet +air protecteur et un peu méprisant que, dès le début de sa lettre, il +prend avec moi... En somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai +toujours connu vaniteux--dame, il était si beau garçon!--mais jamais +autant qu'aujourd'hui. Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès, +ni la gloire... + +Jean est toujours premier valet de chambre chez Mme la comtesse Fardin +et Mme la comtesse est, peut-être, la femme de France dont on parle le +plus, en ce moment. A son service de valet de chambre, Jean ajoute le +rôle de manifestant politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste +avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; il conspire avec le +général Mercier, tout cela, pour renverser la République. L'autre soir, +il a accompagné Coppée à une réunion de la Patrie Française. Il se +pavanait sur l'estrade, derrière le grand patriote, et, toute la soirée, +il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire qu'il a tenu tous les +pardessus de tous les grands patriotes de ce temps... Ça comptera, dans +sa vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion dreyfusarde où la +comtesse l'avait envoyé, afin de «casser des gueules de cosmopolites», +il a été emmené au poste, pour avoir conspué les sans-patrie, et crié à +pleine gorge: «Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» Mme la +comtesse a menacé le gouvernement de le faire interpeller, et monsieur +Jean a été aussitôt relâché... Il a même été augmenté par sa maîtresse, +de vingt francs par mois, pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer +a mis son nom dans le _Gaulois_... Son nom figure aussi, en regard d'une +somme de cent francs, dans la _Libre Parole_, parmi les listes d'une +souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée qui l'a inscrit +d'office... Coppée encore, qui l'a nommé membre d'honneur de la Patrie +Française... une ligue épatante... Tous les domestiques des grandes +maisons en sont... Il y a aussi des comtes, des marquis et des ducs... +En venant déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: «Eh bien, +mon brave Jean?» Mon brave Jean!... Jules Guérin, dans l'_Anti-juif_, +a écrit, sous ce titre: «Encore une victime des Youpins!» ceci: «Notre +vaillant camarade antisémite, M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui +ne quitte plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, qui doit +symboliser l'âme de la patrie... M. Forain trouve que Jean a «la gueule +de ça!»... C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades +illustres, de sérieux pourboires, de distinctions honorifiques, +extrêmement flatteuses. Et si, comme tout le fait croire, le général +Mercier se décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola pour +un faux témoignage... que l'état-major réglera ces jours-ci... rien ne +manquerait plus à sa gloire... Le faux témoignage est ce qu'il y a de +plus chic, de mieux porté, cette année, dans la haute société... Être +choisi comme faux témoin, cela équivaut, en plus d'une gloire certaine +et rapide, à gagner le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit +bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans le quartier des +Champs-Élysées... Quand, le soir, au café de la rue François-Ier, il va +jouer «à la poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, pisser +les chiens de Mme la comtesse, il est l'objet de la curiosité et du +respect universels... les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en +vue d'une célébrité qui ne peut manquer de s'étendre du quartier sur +Paris, et de Paris sur la France, il s'est abonné à l'_Argus de la +Presse_, tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce qu'on écrira sur +lui, de mieux tapé. C'est tout ce qu'il peut faire pour moi, car je dois +comprendre qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation... +Il verra, plus tard... «quand nous serons au pouvoir», m'écrit-il, +négligemment... Tout ce qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai +jamais eu d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite dans les +idées... j'ai gaspillé les meilleures places, sans aucun profit... Si +je n'avais pas fait la mauvaise tête, moi aussi, peut-être serais-je au +mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... et, peut-être--bien +que je ne sois qu'une femme--verrais-je étinceler mon nom dans les +colonnes du _Gaulois_, qui est si encourageant pour tous les genres de +domesticité... Etc., etc... + +J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, car j'ai senti que +monsieur Jean est tout à fait détaché de moi, et qu'il ne me faut plus +compter sur lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas un mot +de celle qui m'a remplacée... Ah! je la vois d'ici, je les vois d'ici, +tous les deux, dans la chambre que je connais si bien, s'embrassant, se +caressant... et courant, ensemble, comme nous faisions si gentiment, les +bals publics et les théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, au +retour des courses, ayant perdu son argent, et disant à l'autre, comme +il me l'a dit, tant de fois, à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux, +et ta montre, pour que je les mette au clou!» A moins que sa nouvelle +condition de manifestant politique et de conspirateur royaliste ne lui +ait donné des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les amours de +l'office, pour les amours du salon?... Il en reviendra. + +Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... Peut-être!... Et +pourtant, il me semble qu'une fatalité, dont je n'ai jamais été la +maîtresse, a pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu que je ne +demeurasse jamais, plus de six mois, dans la même place... Quand on ne +me renvoyait pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est drôle +et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte d'être «ailleurs», une folie +d'espérance dans, «ces chimériques ailleurs», que je parais de la poésie +vaine, du mirage illusoire des lointains... surtout depuis mon séjour à +Houlgate, auprès du pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté +je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel angoissant besoin de +m'élever, sans pouvoir y atteindre, jusqu'à des idées et des formes +inétreignables... Je crois bien que cette trop brusque et trop courte +entrevision d'un monde, qu'il eût mieux valu que je ne connusse point, +ne pouvant le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! qu'elles +sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... L'on va, l'on va, et c'est +toujours la même chose... Voyez cet horizon poudroyant là-bas... C'est +bleu, c'est rose, c'est frais, c'est lumineux et léger comme un rêve... +Il doit faire bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez... +Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme +des murs. Il n'y a rien d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces +cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel où le +jour se navre, où la lumière pleure de la suie... Il n'y a rien... +rien de ce qu'on est venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je +l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis. + +Un domestique, ce n'est pas un être normal, un être social... C'est +quelqu'un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent +s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à l'autre... C'est +quelque chose de pire: un monstrueux hybride humain... Il n'est plus du +peuple, d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie où +il vit et où il tend... Du peuple qu'il a renié, il a perdu le sang +généreux et la force naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices +honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire... et +les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le +décor, et, par conséquent, sans l'excuse de la richesse... L'âme toute +salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d'avoir +respiré l'odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd, +à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la forme même de son +moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où +il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l'ordure, +c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est +forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé, +et il garde l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du +sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid que ce rire; il brûle et +dessèche... Mieux vaudrait, peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je +ne sais pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra... + +* * * * * + +Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne puis m'habituer à cela. +C'est cette monotonie, cette immobilité dans la vie qui me sont le plus +pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... Partir?... Mais où +et comment?... Je ne sais pas et je reste!... + +* * * * * + +Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, dure, rapace, sans +un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de +joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je +m'imagine, à de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de +mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après le +déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, rentre à la nuit, ne +me demande plus de l'aider à retirer ses bottes, et se couche à neuf +heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse. +Comment des gens si riches peuvent-ils se résigner à une aussi morne +existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?... +Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'eût +pas donné de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!... + +Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux +m'y faire... Pourtant, malgré moi, je m'habitue à glisser mes pas, +à «marcher en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs +sombres, le long de ces murs froids, je me fais, à moi-même, l'effet +d'un spectre, d'un revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!... + +Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe, +chez Mme Gouin, l'épicière... Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus +fort, m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On +potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de +mêlé-cassis...Il y a là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps +passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants, +au museau de rat... Je m'informe... + +--Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière d'un ton qu'elle +veut rendre mystérieux. + +--Elle est donc malade?... + +--Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paraîtra plus... + +Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui +semblent dire: + +--Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme très adroite... + +Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, que des chasseurs +avaient trouvé la veille, dans la forêt de Raillon, parmi des ronces +et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement +violée... Il paraît que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait +dans le pays, la petite Claire... Elle était un peu innocente, mais +douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine, +vous pensez, pour un endroit comme ici... où l'on est réduit à +ressasser, chaque semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues +marchent-elles... + +D'après Rose, toujours mieux informée que les autres, la petite Claire +avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins +coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles, +les marques de doigts étrangleurs... Ses parties, ses pauvres petites +parties, n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, comme si elles +eussent été forcées--une comparaison de Rose--par le manche trop gros +d'une cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la bruyère courte, à +un endroit piétiné et foulé, la place où le crime s'était accompli... +Il devait remonter à huit jours, au moins, car le cadavre était presque +entièrement décomposé... + +Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, je sens parfaitement +que, pour la plupart de ces créatures, le viol et les images obscènes +qu'il évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais certainement une +atténuation... car le viol, c'est encore de l'amour... On raconte un tas +de choses... on se rappelle que la petite Claire était toute la journée, +dans la forêt... Au printemps, elle y cueillait des jonquilles, des +muguets, des anémones, dont elle faisait, pour les dames de la ville, de +gentils bouquets; elle y cherchait des morilles qu'elle venait vendre, +au marché, le dimanche... L'été, c'étaient des champignons de toute +sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette époque, qu'allait-elle +faire dans la forêt où il n'y a plus rien à cueillir?... + +L'une dit, judicieusement: + +--Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété de la disparition de la +petite?... C'est peut-être lui qui a fait le coup?... + +A quoi, l'autre, non moins judicieusement, réplique: + +--Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait pas besoin d'emmener +sa fille dans la forêt... voyons!... + +Mme Rose intervient: + +--Tout cela est bien louche, allez!... Moi... + +Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui connaît de terribles +secrets, elle poursuit d'une voix plus basse, d'une voix de confidence +dangereuse... + +--Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... Mais... + +Et comme elle laisse notre curiosité en suspens sur ce «mais...» + +--Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de toutes parts, le col +tendu, la bouche ouverte... + +--Mais... je ne serais pas étonnée... que ce fût... + +Nous sommes haletantes... + +--Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez mon idée, achève-t-elle, +avec une expression de férocité atroce et basse... + +Plusieurs protestent... d'autres se réservent... J'affirme que monsieur +Lanlaire est incapable d'un tel crime et je m'écrie: + +--Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre homme... il aurait bien trop +peur... + +Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste: + +--Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite Jésureau?... Et la +petite à Valentin?... Et la petite Dougère?... Rappelez-vous donc?... +Incapable?... + +--Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas la même chose... + +Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent pas aller, comme Rose, +jusqu'à l'accusation formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites +filles qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! passe encore... +Qu'il les tue?... ça n'est guère croyable... Rageusement, Rose +s'obstine... Elle écume... elle frappe sur la table de ses grosses mains +molles... elle se démène, clamant: + +--Puisque je vous dis que si, moi... Puisque j'en suis sûre, ah!... + +Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer de sa voix blanche: + +--Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... on ne sait jamais... Pour +la petite Jésureau... c'est une fameuse chance, je vous assure, qu'il ne +l'ait pas tuée... + +Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement de Rose, qui +n'admet pas qu'on déplace la question, elles passent, l'une après +l'autre, la revue de tous les gens du pays qui auraient pu faire le +coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... tous ceux-là qu'elles +détestent, tous ceux-là contre qui elles ont une jalousie, une rancune, +un dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau de rat propose: + +--Vous savez bien qu'il est venu, la semaine dernière, deux capucins +qui n'avaient pas bon air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient +partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?... + +On s'indigne: + +--De braves et pieux moines!... De saintes âmes du bon Dieu!... C'est +abominable... + +Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné tout le monde, Rose, +acharnée, répète: + +--Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est lui. + +* * * * * + +Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la sellerie, où Joseph +astique ses harnais... Au-dessus d'un dressoir, où sont symétriquement +rangées des bouteilles de vernis et des boîtes de cirage, je vois +flamboyer aux lambris de sapin le portrait de Drumont... Pour lui donner +plus de majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné d'une couronne +de laurier-sauce. En face, le portrait du pape disparaît, presque +entièrement caché, sous une couverture de cheval pendue à un clou. +Des brochures antijuives, des chansons patriotiques s'empilent sur une +planche, et dans un coin la matraque se navre parmi les balais. + +Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre motif que la curiosité: + +--Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la forêt la petite Claire +assassinée et violée? + +Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement de surprise--est-ce +bien de la surprise?... Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement, +il me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu comme une étrange +secousse, comme un frisson... Il se remet très vite. + +--Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On m'a conté ça, au pays, ce +matin... + +Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte ses harnais avec un +gros torchon noir, méthodiquement. J'admire la musculature de ses bras +nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses biceps... la blancheur +de sa peau. Je ne vois pas ses yeux sous les paupières rabaissées, ses +yeux obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois sa bouche... toute +sa bouche large... son énorme mâchoire de bête cruelle et sensuelle... +Et j'ai comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore: + +--Sait-on qui a fait le coup?... + +Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, moitié sérieux, il répond: + +--Quelques vagabonds, sans doute... quelques sales youpins... + +Puis, après un court silence: + +--Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera pas... Les magistrats, +c'est tous des vendus. + +Il replace sur leurs selles les harnais terminés, et désignant le +portrait de Drumont, dans son apothéose de laurier-sauce, il ajoute: + +--Si on avait celui-là?... Ah! malheur! + +Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, l'âme envahie par un +singulier malaise... + +Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se +distraire un peu... + +* * * * * + +Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m'ennuie trop, je vais à +la grille sur le chemin où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en +observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe chez nous, de ce +qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle +que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne +parvient plus à contenir les houles déferlantes de ses seins... Et de +plus en plus elle est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça, +ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque fois que nous nous +rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa première parole +pour me dire sur ce ton gras qu'elle a: + +--Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... Dès que vous vous +apercevrez de ça, allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite. + +C'est une véritable obsession, une manie... Un peu agacée, je réplique: + +--Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive de ça?... Je ne connais +personne ici. + +--Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un malheur... Un moment +d'oubli... bien naturel... et ça y est... Des fois, on ne sait pas +comment _ça s'arrive_... J'en ai bien vu, allez, qui étaient comme +vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça y était tout de même... +Mais avec Mme Gouin on peut être tranquille... C'est une vraie +bénédiction pour un pays qu'une femme aussi savante... + +Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair soulevée de basse +volupté. + +--Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait que des enfants... +La ville était empoisonnée d'enfants... Une abomination!... Ça +grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme... ça +piaillait sur le pas des portes... ça faisait un tapage!... On ne +voyait que ça, quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué... +aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a presque plus... + +Avec un sourire plus gluant, elle poursuit: + +--Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. Ah! bon Dieu, non... Au +contraire... Vous ne sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous +promener, à neuf heures, sous les marronniers... vous verriez ça... +Partout, sur les bancs, il y a des couples... qui s'embrassent, se +caressent... C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour je trouve +ça si mignon... Je comprends qu'on ne puisse pas vivre sans l'amour... +Oui, mais c'est embêtant aussi d'avoir à ses trousses des _chiées_ +d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles n'en ont plus... Et +c'est à Mme Gouin qu'elles doivent ça... Un petit moment désagréable à +passer... ce n'est pas, après tout, la mer à boire. A votre place, je +n'hésiterais pas... Une jolie fille comme vous, si distinguée, et qui +doit être si bien faite... un enfant, ce serait un meurtre... + +--Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en avoir... + +--Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. Seulement... Dites +donc?... Votre monsieur ne vous a jamais proposé la chose?... + +--Mais non... + +--C'est étonnant... car il est connu pour ça... Même, la matinée où il +vous serrait de si près, dans le jardin?... + +--Je vous assure... + +Mamz'elle Rose hoche la tête. + +--Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez de moi... c'est votre +affaire. Seulement, on sait ce qu'on sait... + +Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie: + +--Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le +monde... avec des vieux dégoûtants?... + +D'un ton froid, elle me répond: + +--Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent +des jeunes... C'est vrai que vos affaires ne me regardent point... Ce +que j'en dis, moi, n'est-ce pas?... + +Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le vinaigre a remplacé le miel: + +--Après tout.... ça se peut bien... Sans doute que votre M. Lanlaire +aime mieux les fruits plus verts. Chacun son idée, ma petite... + +Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec +respect. + +--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, il va toujours bien?... + +--Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez... + +Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec +respect. + +--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine? + +--Toujours vaillant... Merci... Vous êtes bien honnêtes. + +Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, dodelinant de la tête. A +la vue de mam'zelle Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et +s'arrête: + +--Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le capitaine?... + +--Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... Le capitaine +s'occupe à la cave. + +--Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il a semé de belles fleurs... +et que, l'année prochaine, à la Fête-Dieu, nous aurons encore un superbe +reposoir?... + +--Bien sûr... monsieur le curé... + +--Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant... + +--Et vous de même, monsieur le curé... + +Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau: + +--Au revoir... au revoir... Il ne faudrait dans une paroisse que des +paroissiennes comme vous. + +Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, un peu haineuse, +laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, saluée par tous, +respectée de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientôt, je +suis sûre que le curé la mettra dans une niche de son église, entre deux +cierges, et nimbée d'or, comme une sainte... + + + + +IX + + +25 octobre. + +Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses +et j'ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et +forcenée. Mais sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire. +Son regard, parfois, est lourd à supporter, tellement lourd que le mien +se dérobe sous son intimidante fixité. Il a des façons de marcher +lentes et glissées, qui me font peur. On dirait qu'il traîne rivé à +ses chevilles un boulet, ou plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce +le bagne qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. Son dos +aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hâle +comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins. +J'ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément +bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent, +porter, dans leurs gueules, des proies pesantes. + +Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez Joseph, une grande violence +et le goût du sang, il est plutôt réservé sur toutes les autres choses +de la vie. Il est même impossible de savoir ce qu'il pense. Il n'a +aucune des vantardises, ni aucune des humilités professionnelles, par +où se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de +plainte, jamais un débinage contre ses maîtres. Ses maîtres, il les +respecte sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. Il +ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est +ingénieux; il sait tout faire, même les choses les plus difficiles et +les plus différentes, qui ne sont point de son service. Il traite le +Prieuré, comme s'il était à lui, le surveille, le garde jalousement, +le défend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns, +flaireur et menaçant comme un dogue. C'est le type du serviteur de +l'ancien temps, le domestique d'avant la Révolution... De Joseph, on +dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme lui... Une perle!». Je sais +qu'on cherche à l'arracher aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de +Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse +et ne se vante pas de les avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est +ici, depuis quinze ans, il considère cette maison comme la sienne. Tant +qu'on voudra de lui, il restera... Madame si soupçonneuse et qui voit +le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit à +personne, elle croit à Joseph, à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de +Joseph. + +--Une perle!... Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle. + +Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues générosités et de +petits cadeaux. + +Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet homme m'inquiète et, en même +temps, il m'intéresse prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses +effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau morte de ses yeux... +Depuis que je m'occupe de lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais +jugé tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un paysan grossier, +stupide et pataud. J'aurais dû l'examiner plus attentivement. +Maintenant, je le crois singulièrement fin et retors, et même mieux +que fin, pire que retors... je ne sais comment m'exprimer sur lui... Et +puis, est-ce l'habitude de le voir, tous les jours?... Je ne le trouve +plus si laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une atténuation, +comme une brume, sur les objets et sur les êtres. Elle finit, peu à peu, +par effacer les traits d'un visage, par estomper les déformations; elle +fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement n'est plus, au bout +d'un certain temps, bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce que +je découvre en Joseph de nouveau et de profond... et qui me bouleverse. +Ce n'est pas l'harmonie des traits, ni la pureté des lignes qui crée +pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque chose de moins +apparent, de moins défini... une sorte d'affinité et, si j'osais... une +sorte d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, dont certaines +femmes subissent, même malgré elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph +dégage autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, je l'ai admiré +qui soulevait une barrique de vin... Il jouait avec elle ainsi qu'un +enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse +souple, le levier formidable de ses reins, l'athlétique poussée de ses +épaules, tout cela m'a rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité, +faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en moi l'énigme de ces +louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant, +se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de +taureau. Sans pouvoir me l'expliquer davantage, je sens qu'il y a entre +Joseph et moi une correspondance secrète... un lien physique et moral +qui se resserre un peu plus tous les jours... + +De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le suis des yeux, +quelquefois, dans le jardin... Il est là, courbé sur son ouvrage, la +face presque à fleur de terre, ou bien agenouillé contre le mur où +s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... il s'évanouit... +Le temps de pencher la tête... et il n'y a plus personne... +S'enfonce-t-il dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il +m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, pour lui transmettre un +ordre de Madame... Je ne le vois nulle part, et je l'appelle. + +--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous? + +Aucune réponse... J'appelle encore: + +--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous? + +Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière un arbre, de derrière +une planche de légumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le +soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux aplatis sur le +crâne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue.... D'où vient-il?... +D'où sort-il?... D'où est-il tombé?... + +--Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur... + +Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant +qui, véritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois +que cet homme est le diable... + +* * * * * + +Le viol de la petite Claire défraie toujours les conversations et +surexcite les curiosités de la ville. On s'arrache les journaux de la +région et de Paris qui le racontent. La _Libre Parole_ dénonce nettement +et en bloc les juifs, et elle affirme que c'est un «meurtre rituel...» +Les magistrats sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, des +instructions; on a interrogé beaucoup de gens. Personne ne sait rien... +L'accusation de Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de +l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... Hier, les gendarmes +ont arrêté un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu'il +n'était pas dans le pays, au moment du crime. Le père, désigné par la +rumeur publique, s'est disculpé... Du reste, on n'a sur lui que les +meilleurs renseignements... Donc, nulle part, nul indice qui puisse +mettre la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime +fait l'admiration des magistrats et qu'il a été commis avec une habileté +surprenante, sans doute par des professionnels... par des Parisiens... +Il paraît aussi que le procureur de la République mène l'affaire +mollement et pour la forme. L'assassinat d'une petite fille pauvre, ça +n'est pas très passionnant... Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne +trouvera jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée comme tant +d'autres qui n'ont pas dit leur secret... + +* * * * * + +Je ne serais pas étonnée que Madame crût son mari coupable... Ça, c'est +comique, et elle devrait le mieux connaître. Elle est toute drôle, +depuis la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur qui ne sont +pas naturelles. J'ai remarqué que, durant le repas, chaque fois qu'on +sonnait, elle avait un petit sursaut... + +Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur manifestait l'intention +de sortir, elle l'en a empêché... + +--Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce que tu as besoin d'être +toujours dehors? + +Elle s'est même promenée avec Monsieur, une grande heure, dans le +jardin. Naturellement, Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas +une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac... Quel gros lourdaud! + +J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se dire, quand ils sont +seuls, tous les deux... Hier soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai +écouté derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur qui froissait +un journal... Assise devant son petit bureau, Madame écrivait ses +comptes: + +--Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé Madame. + +--Deux francs... a répondu Monsieur... + +--Tu es sûr?... + +--Mais oui, mignonne... + +--Eh bien, il me manque trente-huit sous.. + +--Ce n'est pas moi qui les ai pris... + +--Non... c'est le chat... + +Ils ne se sont rien dit d'autre... + +* * * * * + +A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de la petite Claire. Quand +Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change +aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... Je ne sais pas +pourquoi, cette idée m'est venue--et elle s'enfonce, de plus en plus +dans mon esprit--que c'est Joseph qui a fait le coup. Je n'ai pas de +preuves, pas d'indices qui puissent me permettre de le soupçonner... +pas d'autres indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce léger +mouvement de surprise qui lui échappa, lorsque, de retour de chez +l'épicière, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la première +fois au visage le nom de la petite Claire, assassinée et violée... +Et cependant, ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenu une +possibilité, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche à +me convaincre que Joseph est une «perle...» Je me répète que mon +imagination s'exalte à de simples folies, qu'elle obéit aux influences +de cette perversité romanesque, qui est en moi... Mais j'ai beau faire, +cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un +instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée fixe... Et +j'ai une irrésistible envie de demander à Joseph: + +--Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé la petite Claire dans le +bois?... Est-ce vous, vieux cochon? + +Le crime a été commis un samedi... Je me souviens que Joseph, à peu près +à la même date, est allé chercher de la terre de bruyère, dans le bois +de Raillon... Il a été absent, toute la journée, et il n'est rentré +au Prieuré avec son chargement que le soir, tard... De cela, je suis +sûre... Et,--coïncidence extraordinaire,--je me souviens de certains +gestes agités, de certains regards plus troubles, qu'il avait, ce +soir-là, en rentrant... Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi +l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de physionomie me +reviennent avec force... Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph +est allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en vain à préciser la +date de son absence... Et puis, avait-il réellement ces gestes inquiets, +ces regards accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?... +N'est-ce pas moi qui m'acharne à me suggestionner l'étrangeté +inhabituelle de ces gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison, +contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph--une perle--qui ait fait +le coup?... Cela m'irrite et, en même temps, cela me confirme dans mes +appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la forêt... Si +encore l'enquête judiciaire avait signalé les traces fraîches d'une +voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?... +Mais non... L'enquête ne signale rien de tel... elle signale le viol et +le meurtre d'une petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement +cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin à ne pas laisser +derrière soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilité +diabolique, j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, j'ose, +tout d'un coup, après un silence, lui poser cette question: + +--Joseph, quel jour avez-vous été chercher de la terre de bruyère, dans +la forêt de Raillon?... Est-ce que vous vous le rappelez?... + +Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal qu'il lisait... Son âme +est bronzée désormais contre les surprises... + +--Pourquoi ça?... fait-il. + +--Pour savoir... + +Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... Ensuite il prend, +sans affectation, l'air de quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire +pour y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond: + +--Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien que c'était samedi... + +--Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la petite Claire dans le +bois?... poursuis-je, en donnant à cette interrogation, trop vivement +débitée, un ton agressif. + +Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. Son regard est devenu +quelque chose de si aigu, de si terrible, que, malgré mon effronterie +coutumière, je suis obligée de détourner la tête. + +--C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je crois bien que +c'était ce samedi-là... + +Et il ajoute: + +--Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien mieux de penser à autre +chose. Si vous lisiez le journal... vous verriez qu'on a encore tué des +juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la peine... + +A part son regard, il est calme, naturel, presque bonhomme... Ses +gestes sont aisés, sa voix ne tremble plus... Je me tais... et Joseph, +reprenant le journal qu'il avait posé sur la table, se remet à lire le +plus tranquillement du monde... + +Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais retrouver dans la vie de +Joseph, depuis que je suis ici, un trait de férocité active... Sa haine +des juifs, la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, de +les tuer, de les brûler, tout cela n'est peut-être que de la hâblerie... +c'est surtout de la politique... Je cherche quelque chose de plus +précis, de plus formel, à quoi je ne puisse pas me tromper sur le +tempérament criminel de Joseph. Et je ne trouve toujours que des +impressions vagues et morales, des hypothèses auxquelles mon désir ou ma +crainte qu'elles soient d'irrécusables réalités donne une importance et +une signification que, sans doute, elles n'ont pas... Mon désir ou ma +crainte?... De ces deux sentiments, j'ignore lequel me pousse... + +Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un fait horrible... +un fait révélateur... Celui-là, je ne l'invente pas... je ne l'exagère +pas... je ne l'ai pas rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est +chargé de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue les canards, +selon une antique méthode normande, en leur enfonçant une épingle dans +la tête... Il pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir. +Mais il aime à prolonger leur supplice par de savants raffinements de +torture; il aime à sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans +ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir dans ses mains leur +souffrance, leurs frissons d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté +à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le tenait entre ses genoux. +D'une main il lui serrait le col, de l'autre il lui enfonçait une +épingle dans le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le crâne, +d'un mouvement lent et régulier... Il semblait moudre du café... Et en +tournant l'épingle, Joseph disait avec une joie sauvage: + +--Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, tant plus que le sang +est bon au goût... + +L'animal avait dégagé des genoux de Joseph ses ailes qui battaient, +battaient... Son col se tordait, même maintenu par Joseph, en affreuse +spirale... et, sous le matelas des plumes, sa chair soubresautait... +Alors Joseph jeta l'animal sur les dalles de la cuisine et, les coudes +aux genoux, le menton dans ses paumes réunies, il se mit à suivre, d'un +oeil hideusement satisfait, ses bonds, ses convulsions, le grattement +fou de ses pattes jaunes sur le sol... + +--Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc tout de suite... c'est +horrible de faire souffrir les bêtes. + +Et Joseph répondit: + +--Ça m'amuse... J'aime ça... + +Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les détails sinistres de +ce souvenir, j'entends toutes les paroles de ce souvenir... Et j'ai +envie... une envie encore plus violente, de crier à Joseph: + +--C'est vous qui avez violé la petite Claire, dans le bois... Oui... +oui... j'en suis sûre, maintenant... c'est vous, vous, vous, vieux +cochon... + +Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une immense canaille. Et cette +opinion que j'ai de sa personne morale, au lieu de m'éloigner de lui, +loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non pas que je l'aime +peut-être, mais qu'il m'intéresse énormément. C'est drôle, j'ai toujours +eu un faible pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette le +sang... une odeur particulière qui vous grise, quelque chose de fort et +d'âpre qui vous prend par le sexe. Si infâmes que soient les canailles, +ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. Ce qui m'ennuie de +Joseph, c'est qu'il a la réputation et, pour celui qui ne connaît +pas ses yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais mieux +franchement, effrontément canaille. Il est vrai qu'il n'aurait plus +cette auréole de mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et me +trouble et qui m'attire--oui là--qui m'attire vers ce vieux monstre. + +Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la certitude, parce que +rien ne peut m'enlever désormais la certitude que c'est lui qui a violé +la petite Claire, dans le bois. + +* * * * * + +Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai fait sur le coeur de Joseph +une impression considérable. Son mauvais accueil est fini; son silence +ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque de la tendresse +dans ses bourrades. Ses regards n'ont plus de haine--en ont-ils jamais +eu d'ailleurs?--et s'ils sont encore si terribles, parfois, c'est qu'il +cherche à me connaître mieux, toujours mieux, et qu'il veut m'éprouver. +Comme la plupart des paysans, il est extrêmement méfiant, il évite de se +livrer aux autres, car il croit qu'on veut le «mettre dedans». Il doit +posséder de nombreux secrets, mais il les cache jalousement, sous un +masque sévère, renfrogné et brutal, comme on renferme des trésors dans +un coffre de fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux. +Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance s'atténue... Il est charmant +pour moi, dans son genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer +son amitié et me plaire. Il se charge des corvées trop pénibles, prend +à son compte les gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, sans +mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans chercher à provoquer ma +reconnaissance, sans vouloir en tirer un profit quelconque. De mon côté, +je remets de l'ordre dans ses affaires, je raccommode ses chaussettes, +ses pantalons, rapièce ses chemises, range son armoire, avec bien plus +de soin et de coquetterie que celle de Madame. Et il me dit avec des +yeux de contentement: + +--C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une bonne femme... une +femme d'ordre. L'ordre, voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est +gentille, avec ça... quand on est une belle femme, il n'y a pas mieux... + +Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que par à-coups. Le soir, à la +cuisine, avec Marianne, la conversation ne peut être que générale... +Aucune intimité n'est permise entre nous deux. Et, quand je le vois +seul, rien n'est plus difficile que de le faire parler... Il refuse tous +les longs entretiens, craignant sans doute de se compromettre. Deux mots +par ci... deux mots par là... aimables ou bourrus... et c'est tout... +Mais ses yeux parlent, à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour de +moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en moi, au plus profond de +moi, afin de me retourner l'âme et de voir ce qu'il y a dessous. + +Pour la première fois, nous nous sommes entretenus longuement, hier. +C'était le soir. Les maîtres étaient couchés; Marianne était montée dans +sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me sentant pas disposée à lire +ou à écrire, je m'ennuyais d'être seule. Toujours obsédée par l'image +de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans la sellerie où, à la +lueur d'une lanterne sourde, il épluchait des graines, assis devant une +petite table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était là, près +de lui, debout, portant sous ses deux bras des paquets de petites +brochures, rouges, vertes, bleues, tricolores... Gros yeux ronds +dépassant l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, jaunâtre +et grenue, il ressemblait à un crapaud... Du crapaud, il avait aussi la +lourdeur sautillante. Sous la table, les deux chiens, roulés en boule, +dormaient, la tête enfouie dans leurs poils. + +--Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph. + +Le sacristain voulut cacher ses brochures... Joseph le rassura. + +--On peut parler devant Mademoiselle... C'est une femme d'ordre... + +Et il recommanda: + +--Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A Bazoches... à Courtain... +à Fleur-sur-Tille... Et que ce soit distribué demain, dans la journée... +Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que je te le dise +encore... va partout... entre dans toutes les maisons... même chez les +républicains... Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça ne fait +rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces sales cochons... +c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi que tu as cent sous par +républicain... + +Le sacristain approuvait en hochant la tête. Ayant recalé les brochures +sous ses bras, il partit, accompagné jusqu'à la grille par Joseph. + +Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, mes yeux +interrogateurs: + +--Oui... fit-il négligemment, quelques chansons... quelques images... et +des brochures contre les juifs, qu'on distribue pour la propagande... +Je me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je travaille pour eux, +quoi! C'est dans mes idées, pour sûr... faut dire aussi que c'est bien +payé... + +Il se remit devant la petite table où il épluchait ses graines. Les deux +chiens réveillés tournèrent dans la pièce et allèrent se recoucher plus +loin. + +--Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal payé... Ah! ils en ont de +l'argent, allez, les messieurs prêtres... + +Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il ajouta: + +--Je vous dis ça... Célestine... parce que vous êtes une bonne femme... +une femme d'ordre... et que j'ai confiance en vous... C'est entre nous, +dites?... + +Après un silence: + +--Quelle bonne idée que vous soyez venue ici, ce soir... +remercia-t-il... C'est gentil... ça me flatte... + +Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi causant... Je me penchai +sur la petite table, tout près de lui, et, remuant les graines triées +dans une assiette, je répondis avec coquetterie: + +--C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de suite, après le dîner. +On n'a pas eu le temps de tailler une bavette... Voulez-vous que je vous +aide à éplucher vos graines? + +--Merci, Célestine... C'est fini... + +Il se gratta la tête: + +--Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller voir aux châssis... +Les mulots ne me laissent pas une salade, ces vermines-là... Et puis, ma +foi, non... faut que je vous cause, Célestine... + +Joseph se leva, referma la porte qui était restée entr'ouverte, +m'entraîna au fond de la sellerie. J'eus peur, une minute... La petite +Claire, que j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la forêt, +affreusement pâle et sanglante... Mais les regards de Joseph n'étaient +pas méchants; ils semblaient plutôt timides... On se voyait à peine dans +cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté trouble et sinistre, +la lueur sourde de la lanterne... Jusque-là, la voix de Joseph avait +tremblé. Elle prit soudain de l'assurance, presque de la gravité. + +--Il y a déjà quelques jours que je voulais vous confier ça, +Célestine... commença-t-il... Eh bien, voilà... J'ai de l'amitié pour +vous... Vous êtes une bonne femme... une femme d'ordre... Maintenant, je +vous connais bien, allez!... + +Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil sourire, et je +répliquai: + +--Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et pourquoi étiez-vous si +désagréable avec moi?... Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez +toujours... Vous rappelez-vous les scènes que vous me faisiez, quand +je traversais les allées que vous veniez de ratisser?... O le vilain +bourru! + +Joseph se mit à rire et haussa les épaules: + +--Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas les gens du premier coup... +Les femmes, surtout, c'est le diable à connaître... et vous arriviez de +Paris!... Maintenant, je vous connais bien... + +--Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, dites-moi donc ce que je +suis... + +La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça: + +--Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes comme moi... + +--Je suis comme vous, moi?... + +--Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous et moi, dans le fin fond de +l'âme, c'est la même chose... Oui, oui, je sais ce que je dis... + +Il y eut encore un moment de silence. Il reprit d'une voix moins dure: + +--J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et puis... + +--Et puis?... + +--J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent... + +--Ah?... + +--Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas servi, pendant quarante ans, +dans de bonnes maisons, sans faire quelques petites économies... Pas +vrai? + +--Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en plus par les paroles et +par les allures de Joseph... Et vous avez beaucoup d'argent? + +--Oh! un peu... seulement... + +--Combien?... Faites voir!... + +Joseph eut un léger ricanement: + +--Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il est dans un endroit où il +fait des petits. + +--Oui, mais combien?... + +Alors, d'une voix basse, chuchotée: + +--Peut-être quinze mille francs... peut-être plus... + +--Mazette!... vous êtes calé, vous!... + +--Oh! peut-être moins aussi... On ne sait pas... + +Tout à coup, les deux chiens, simultanément, dressèrent la tête, +bondirent vers la porte et se mirent à aboyer. Je fis un geste +d'effroi... + +--Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant à chacun un coup de +pied dans les flancs... c'est des gens qui passent dans le chemin... Et, +tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais son pas. + +En effet, quelques secondes après, j'entendis un bruit de pas traînant +sur le chemin, puis un bruit plus lointain de barrière refermée... Les +chiens se turent. + +Je m'étais assise sur un escabeau, dans un coin de la sellerie. Joseph, +les mains dans ses poches, se promenait dans l'étroite pièce où son +coude heurtait aux lambris de sapin des lanières de cuir... Nous ne +parlions plus, moi horriblement gênée, et regrettant d'être venue. +Joseph visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à me dire. Au bout +de quelques minutes, il se décida: + +--Faut que je vous confie encore une chose, Célestine... Je suis de +Cherbourg... Et Cherbourg, c'est une rude ville, allez... pleine de +marins, de soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas sur +le plaisir; le commerce y est bon... Eh bien, je sais qu'il y a à +Cherbourg, à cette heure, une bonne occasion... S'agirait d'un petit +café, près du port, d'un petit café, placé on ne peut pas mieux... +L'armée boit beaucoup, en ce moment... tous les patriotes sont dans la +rue... ils crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait l'instant +de l'avoir... On gagnerait des mille et des cents, je vous en réponds... +Seulement, voilà!... faudrait une femme là dedans... une femme +d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et qui ne craindrait pas +la gaudriole. Les marins, les militaires, c'est rieur, c'est farceur, +c'est bon enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le sexe... ça +dépense beaucoup pour le sexe... Votre idée là-dessus, Célestine?... + +--Moi?... fis-je, hébétée. + +--Oui, enfin, une supposition?... Ça vous plairait-il?... + +--Moi?... + +Je ne savais pas où il voulait en venir... je tombais de surprise en +surprise. Bouleversée, je n'avais pas trouvé autre chose à répondre... +Il insista: + +--Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous qui vienne dans le petit +café?... Vous êtes une bonne femme... vous avez de l'ordre... vous +n'êtes point de ces mijaurées qui ne savent seulement point entendre +une plaisanterie... vous êtes patriote, nom de nom!... Et puis vous êtes +gentille, mignonne tout plein... vous avez des yeux à rendre folle toute +la garnison de Cherbourg... Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous +connais bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez faire... +cette idée-là ne cesse de me trotter par la tête... + +--Eh bien? Et vous?... + +--Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne amitié... + +--Alors, criai-je, subitement indignée... vous voulez que je fasse la +putain pour vous gagner de l'argent?... + +Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il dit: + +--En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça se comprend, voyons... + +Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les serra à me faire hurler +de douleur, et il balbutia: + +--Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le petit café... J'ai les +sangs tournés de vous... + +Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée de cet aveu, et sans +un geste et sans une parole, il continua: + +--Et puis... il y a peut-être plus de quinze mille francs... peut-être +plus de dix-huit mille francs... On ne sait pas ce que ça fait de +petits... cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. des +bijoux... Vous seriez rudement heureuse, allez, dans le petit café... + +Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant de ses bras... Et je +sentais tout son corps qui tremblait de désirs contre moi... S'il +avait voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que je tentasse la +moindre résistance. Et il continuait de me décrire son rêve: + +--Un petit café bien joli... bien propre... bien reluisant... Et puis, +au comptoir, derrière une grande glace, une belle femme, habillée en +Alsace-Lorraine, avec un beau corsage de soie... et de larges rubans de +velours... Hein, Célestine?... Pensez à ça... J'en recauserons un de ces +jours... j'en recauserons... + +Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... J'étais stupéfiée par +cette chose, à laquelle je n'avais jamais songé... mais j'étais aussi, +sans haine, sans horreur contre le cynisme de cet homme... Joseph +répéta, de cette même bouche qui avait baisé les plaies sanglantes de +la petite Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui avaient serré, +étouffé, étranglé, assassiné la petite Claire dans le bois: + +--J'en recauserons... je suis vieux... je suis laid... possible... Mais +pour arranger une femme, Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a +pas un comme moi... J'en recauserons... + +Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, de sinistres!... Est-ce +une menace?... Est-ce une promesse?... + +Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de silence... On dirait +que rien ne s'est passé, hier soir, entre nous... Il va, il vient, il +travaille... il mange... il lit son journal... comme tous les jours... +Je le regarde, et je voudrais le détester... je voudrais que sa laideur +m'apparût telle, qu'un immense dégoût me séparât de lui à jamais... +Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet homme me donne des +frissons... et je n'ai pas de dégoût.. Et c'est une chose effrayante +que je n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, qui a violé la +petite Claire dans le bois!... + + + + +X + + +3 novembre. + +Rien ne me fait plaisir comme de retrouver dans les journaux le nom +d'une personne chez qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce +matin, plus vif que jamais, en apprenant par le _Petit Journal_ que +Victor Charrigaud venait de publier un nouveau livre qui a beaucoup +de succès et dont tout le monde parle avec admiration... Ce livre +s'intitule: _De cinq à sept_, et il fait scandale, dans le bon sens. +C'est, dit l'article, une suite d'études mondaines, brillantes et +cinglantes qui, sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde... +Oui, compte là-dessus!... En même temps que de son talent, on loue fort +Victor Charrigaud de son élégance, de ses relations distinguées, de son +salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant huit mois, j'ai été femme +de chambre chez les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais +rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant! + +Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud. Il a déjà publié une +suite de livres à tapage. _Leurs Jarretelles_, _Comment elles dorment_, +_Les Bigoudis sentimentaux_, _Colibris et Perroquets_, sont parmi +les plus célèbres. C'est un homme d'infiniment d'esprit, un écrivain +d'infiniment de talent et dont le malheur a été que le succès lui +arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent les plus +grandes espérances. Chacun était frappé de ses fortes qualités +d'observation, de ses dons puissants de satire, de son implacable et +juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule humain. Un esprit +averti et libre, pour qui les conventions mondaines n'étaient que +mensonge et servilité, une âme généreuse et clairvoyante qui, au lieu de +se courber sous l'humiliant niveau du préjugé, dirigeait bravement ses +impulsions vers un idéal social, élevé et pur. Du moins, c'est ainsi que +me parla de Victor Charrigaud un peintre de ses amis qui était toqué de +moi, que j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements qui +précèdent et les détails qui vont suivre sur la littérature et la vie de +cet homme illustre. + +Parmi les ridicules si durement flagellés par lui, Charrigaud avait +surtout choisi le ridicule du snobisme. En sa conversation verveuse +et nourrie de faits, plus encore que dans ses livres, il en notait le +caractère de lâcheté morale, de dessèchement intellectuel, avec une âpre +précision dans le pittoresque, une large et rude philosophie et des mots +aigus, profonds, terribles qui recueillis par les uns, colportés par +les autres, se répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient, en +quelque sorte, classiques tout de suite... On pourrait faire toute une +étonnante psychologie du snobisme avec les impressions, les traits, les +profils serrés, les silhouettes étrangement dessinées et vivantes que +son originalité renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... Il +semble donc que si quelqu'un devait échapper à cette sorte d'influenza +morale qui sévit si fort dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, +mieux que tout autre préservé de la contagion par cet admirable +antiseptique: l'ironie... Mais l'homme n'est que surprise, +contradiction, incohérence et folie... + +A peine eut-il senti passer les premières caresses du succès, que le +snob qui était en lui--et c'est pour cela qu'il le peignait avec une +telle force d'expression--se révéla, explosa, pourrait-on dire, comme +un engin qui vient de recevoir la secousse électrique... Il commença par +lâcher ses amis devenus encombrants ou compromettants, ne gardant +que ceux qui, les uns par leur talent accepté, les autres, par leur +situation dans la presse, pouvaient lui être utiles et entretenir de +leurs persistantes réclames sa jeune renommée. En même temps, il fit de +la toilette et de la mode une de ses préoccupations les plus acharnées. + +On le vit avec des redingotes d'un philippisme audacieux, des cols +et des cravates d'un 1830 exagéré, des gilets de velours d'un galbe +irrésistible, des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal, +incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes somptueusement +roulées dans des papiers d'or... Mais, lourd de membres, gauche de +gestes, avec des emmanchements épais et des articulations canailles, il +conservait, malgré tout, l'allure massive des paysans d'Auvergne, ses +compatriotes. Trop neuf dans une trop soudaine élégance où il se sentait +dépaysé, il avait beau s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du +chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette aisance, cette ligne +souple, fine et droite qu'il enviait--avec quelle violente haine--aux +jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres et des restaurants. +Il s'étonna, car, après tout, il n'avait que des fournisseurs de +choix, les plus illustres tailleurs, de mémorables chemisiers, et +quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant dans la glace, il +s'injuriait avec désespoir. + +--J'ai beau sur mes habits multiplier velours, moires et satins, +j'ai toujours l'air d'un mufle. Il y a là quelque chose qui n'est pas +naturel. + +Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et mise avec un goût discret, +elle arbora, elle aussi, des toilettes éclatantes, fracassantes, des +cheveux trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop riches, des +airs de reine de lavoir, des majestés d'impératrice de mardi-gras... On +s'en moquait beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades, à la fois +humiliés et réjouis de tant de luxe et de mauvais goût, se vengeaient en +disant plaisamment de ce pauvre Victor Charrigaud: + +--Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste... + +Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes diplomaties et de plus +incessantes platitudes, ils furent reçus dans ce qu'ils appelaient, +eux aussi, le vrai monde, chez des banquiers israélites, des ducs +du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage, et chez de très +vieilles dames, folles de littérature, de proxénétisme et d'académie... +Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer ces relations +nouvelles, à en conquérir d'autres plus enviables et plus difficiles, +d'autres, d'autres et toujours d'autres... + +Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il avait maladroitement +acceptée chez un ami sans éclat, mais qu'il tenait encore à ménager, +Charrigaud lui écrivit la lettre suivante: + +«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous de te manquer de +parole, pour lundi. Mais nous venons de recevoir, précisément pour +ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild... C'est la +première... Tu comprends que nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait +un désastre... Heureusement, je connais ton coeur. Loin de nous en +vouloir, je suis sûr que tu partageras notre joie et notre fierté.» + +Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait de faire d'une villa à +Deauville: + +--Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient ces gens-là... Ils +nous prenaient sans doute pour des journalistes, pour des bohèmes... +Mais je leur ai fait voir que j'avais un notaire... + +Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des amis de sa jeunesse, +ces amis dont la seule présence chez lui était un constant et +désobligeant rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette +infériorité sociale: la littérature et le travail. Et il s'ingénia aussi +à éteindre les flammes qui, parfois, s'allumaient en son cerveau, +à étouffer définitivement dans le respect ce maudit esprit dont il +s'effrayait de sentir, à de certains jours, les brusques reviviscences +et qu'il croyait mort à jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu +chez les autres, il voulut à son tour recevoir les autres chez lui... +L'inauguration d'un petit hôtel qu'il venait d'acheter, dans Auteuil, +pouvait être le prétexte d'un dîner. + +J'arrivai dans la maison au moment où les Charrigaud avaient résolu +qu'ils donneraient, enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes, +gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude et qui, durant +quelques années, avaient fait leur maison si charmante, mais un dîner +vraiment élégant, vraiment solennel, un dîner guindé et glacé, un dîner +_select_ où seraient cérémonieusement priées, avec quelques correctes +célébrités de la littérature et de l'art, quelques personnalités +mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières non plus, mais +suffisamment décoratives pour qu'un peu de leur éclat rejaillît sur +eux... + +--Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce n'est pas de dîner en +ville, c'est de donner à dîner, chez soi... + +Après avoir longuement réfléchi à ce projet, Victor Charrigaud proposa: + +--Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons avoir tout d'abord que +des femmes divorcées... avec leurs amants. Il faut bien commencer par +quelque chose. Il y en a de fort sortables et que les journaux les plus +catholiques citent avec admiration... Plus tard, quand nos relations +seront devenues plus choisies et plus étendues, eh bien, nous les +sèmerons les divorcées... + +--C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour le moment, l'important +est d'avoir ce qu'il y a de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau +dire, le divorce, c'est une situation. + +--Il a au moins ce mérite qu'il supprime l'adultère, ricana +Charrigaud... L'adultère, c'est si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami +Bourget pour croire à l'adultère--l'adultère chrétien--et aux meubles +anglais... + +A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton d'agacement nerveux: + +--Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit et tes méchancetés... Tu +verras... tu verras que nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous +faire un salon comme il faut. + +Et elle ajouta: + +--Si tu veux devenir vraiment un homme du monde, apprends d'abord à être +un imbécile ou à te taire... + +On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après de laborieuses +combinaisons, se trouva arrêtée comme suit: + +La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste et député, Joseph +Brigard. + +La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son ami, le poète Théo +Crampp... + +La baronne Otto Butzinghen et son ami, le vicomte Lahyrais, clubman, +sportsman, joueur et tricheur. + +Mme de Rambure, divorcée, et son amie, Mme Tiercelet, en instance de +divorce. + +Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pédéraste, et son jeune +ami, Lucien Sartorys, beau comme une femme, souple comme un gant de peau +de Suède, mince et blond comme un cigare. + +Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie, numismate obscène, +et Isidore Durand de la Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et +sinologue sévère à l'Institut... + +Le portraitiste Jacques Rigaud. + +Le romancier psychologue Maurice Fernancourt. + +Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy. + +Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives entremises, +acceptées, toutes... + +Seule, la comtesse Fergus hésita: + +--Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment une maison convenable?... +Lui, n'a-t-il pas fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?... +Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies obscènes, pour +lesquelles il avait posé, avec des avantages en plâtre?... Et elle, ne +courait-il pas de fâcheuses histoires sur son compte?... N'a-t-elle +pas eu des aventures assez vulgaires avant son mariage? Ne dit-on point +qu'elle a été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle horreur! Une +femme qui se mettait toute nue devant des hommes... qui n'étaient même +pas ses amants?... + +Finalement, elle accepta l'invitation quand on lui eut affirmé que Mme +Charrigaud n'avait posé que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, +serait bien capable de la déshonorer dans un de ses livres, et que +Kimberly viendrait à ce dîner... Oh! du moment que Kimberly avait promis +de venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si délicat, et si +charmant, tellement charmant!... + +Les Charrigaud furent mis au courant de ces négociations et de ces +scrupules. Loin de s'en formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à +bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait plus maintenant +que de se surveiller et, comme disait Mme Charrigaud, de se comporter +en véritables gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement préparé +et combiné, si habilement négocié, c'était vraiment leur première +manifestation dans le nouvel avatar de leur destinée élégante, de leurs +ambitions mondaines... Il fallait donc que ce fût épatant... + +Huit jours avant, tout était sens dessus dessous dans la maison. Il +fallut, en quelque sorte, remettre à neuf l'appartement et que rien n'y +«clochât». On essaya des combinaisons de lumière et des décorations de +table, afin de ne pas être embarrassé au dernier moment. A ce propos, M. +et Mme Charrigaud se querellèrent comme des portefaix, car ils n'avaient +pas les mêmes idées, et leur esthétique différait sur tous les points... +elle inclinant à des arrangements sentimentaux, lui voulant que ce fût +sévère et «artiste»... + +--C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront être chez une +grisette... Ah! ce qu'ils vont se payer nos têtes!... + +--Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, arrivée au +paroxysme de la nervosité... Tu es bien resté le même qu'autrefois, un +sale voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en ai plein le +dos... + +--Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit loup, divorçons... Au moins, +de cette façon, nous compléterons la série et nous ne ferons pas tache +parmi nos invités. + +On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, qu'il manquerait de la +vaisselle et des cristaux. Ils durent en louer, et louer des chaises +également, car ils n'en avaient que quinze; encore étaient-elles +dépareillées... Enfin, le menu fut commandé à l'un des grands +restaurateurs du boulevard. + +--Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaud, et qu'on ne +reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des +côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons +comme des gâteaux, des truffes en mousses, et des purées en branches... +des cerises carrées et des pêches en spirale... Enfin tout ce qu'il y a +de plus chic... + +--Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien déguiser +les choses que je mets au défi quiconque de savoir ce qu'il mange... +C'est une spécialité de la maison... + +Enfin, le grand jour arriva. + +Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, nerveux, agité. Madame qui +n'avait pu dormir de toute la nuit, fatiguée par les courses de la +veille, par les préparatifs de toute sorte, ne tint pas en place. Cinq +ou six fois, le front plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle +avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle passa la dernière +revue de l'hôtel, dérangea et remit sans raison des bibelots et des +meubles, alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi et comme si +elle eût été folle. Elle tremblait que les cuisiniers ne vinssent pas, +que le fleuriste manquât de parole et que les invités ne fussent point +placés à table selon la stricte étiquette. Monsieur la suivait partout, +vêtu seulement d'un caleçon de soie rose, approuvant ci, critiquant là. + +--J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée tu as eue de commander +des centaurées pour la décoration de la table... Je t'assure que le bleu +en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées, après tout, ça +n'est que de simples bleuets... Nous aurons l'air d'aller cueillir des +bleuets dans les blés... + +--Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant! + +--Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... Kimberly l'a fort bien dit +l'autre soir, chez les Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde... +Pourquoi pas aussi des coquelicots?... + +--Laisse-moi tranquille... répondait Madame... Tu me fais perdre la +tête, avec toutes tes observations stupides. C'est bien le moment, vrai! + +Et Monsieur s'obstinait: + +--Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, mon Dieu! que tout se +passe à peu près bien, sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs... +Je ne savais pas que d'être des gens du monde, cela fût une chose si +difficile, si fatigante et si compliquée... Peut-être aurions-nous dû +rester de simples voyous?... + +Et Madame grinçait: + +--Parbleu! je vois bien que cela ne te changera pas... Tu ne fais guère +honneur à une femme... + +Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante à voir, mes maîtres +m'avaient distribué aussi un rôle important dans cette comédie... +Je devais d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou plutôt +surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre grands lascars, à favoris +immenses, choisis dans plusieurs bureaux de placement, pour servir cet +extraordinaire dîner. + +D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant une alerte. A neuf heures +moins un quart, la comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle +avait changé d'idée et résolu, au dernier moment, de ne pas venir? +Quelle humiliation!... Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des +têtes consternées. Joseph Brigard les rassura. C'était le jour où la +comtesse présidait son oeuvre admirable des «Bouts de cigares pour +les armées de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient très +tard... + +--Quelle femme charmante!... s'extasiait Mme Charrigaud, comme si +cet éloge eût le pouvoir magique d'accélérer la venue de «cette sale +comtesse» que, dans le fond de son âme, elle maudissait. + +--Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud, en proie au même +sentiment... L'autre jour, chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation +qu'il fallait remonter au siècle dernier pour retrouver une si parfaite +grâce, et une telle supériorité... + +--Et encore! surabondait Joseph Brigard... Voyez-vous, mon cher monsieur +Charrigaud, dans les sociétés égalitaires et démocratiques... + +Il allait débiter un de ces discours mi-galants, mi-sociologiques qu'il +aimait à colporter de salon en salon, lorsque la comtesse Fergus entra, +imposante, majestueuse, dans une toilette noire brodée de jais et +d'acier qui faisait valoir la blancheur grasse et la molle beauté de ses +épaules. Et ce fut dans un murmure, dans un chuchotement d'admiration +que l'on gagna cérémonieusement la salle à manger... + +Le commencement du dîner fut assez froid. Malgré son succès, peut-être +même à cause de son succès, la comtesse Fergus se montra un peu +hautaine, du moins trop réservée. Il semblait qu'elle affectât d'avoir +condescendu jusqu'à honorer de sa présence l'humble maison de «ces +petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle examinait avec une +moue discrètement, mais visiblement méprisante, l'argenterie louée, la +décoration de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud, les quatre +maîtres d'hôtel, dont les favoris trop longs trempaient dans les plats. +Il en conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants sur la bonne +tenue de sa table et de sa femme. Ce fut une minute horrible!... + +Après quelques répliques banales et pénibles, échangées à propos de +futiles actualités, la conversation se généralisa, peu à peu, et, +finalement, s'établit sur ce que doit être la correction dans la vie +mondaine. + +Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces pauvres bougres et +bougresses, oubliant leurs propres irrégularités sociales, se montrèrent +d'une sévérité étrangement implacable envers les personnes chez qui il +était permis de soupçonner, non pas même des tares ou des taches, mais +seulement un manquement ancien à la soumission, au respect des lois +mondaines, les seules qui doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte, +hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en marge de cette +existence dont ils honoraient, comme une religion, la correction et +la régularité perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer en +en chassant les autres. Le comique de cela était vraiment intense et +savoureux. De l'univers ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui +est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les gens que l'on +peut recevoir; là, les gens que l'on ne peut pas recevoir... Et ces deux +grandes parts devinrent bientôt des morceaux et les morceaux de menues +tranches, lesquelles se subdivisèrent à l'infini. Il y avait ceux chez +qui l'on peut dîner, et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en +soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où l'on peut aller en +soirée. Ceux que l'on peut recevoir à sa table et ceux à qui l'on +ne permet--et encore dans de certaines circonstances, parfaitement +déterminées--que l'entrée de son salon... Il y avait aussi ceux chez qui +l'on ne peut dîner et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que +l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne peut dîner... ceux que +l'on peut recevoir à déjeuner et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on +peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc. Tout cela appuyé +d'exemples démonstratifs et péremptoires, illustré de noms connus... + +--La nuance... disait le vicomte Lahyrais, sportsman, clubman, joueur et +tricheur... Tout est là... C'est par la stricte observance de la nuance +qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il n'en est pas... + +Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si tristes. En les +écoutant, j'avais véritablement pitié de ces malheureux. + +Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point, ne disait rien. Bien +qu'il ne fût guère à la conversation, il en sentait, tout de même, +comme un poids sur son crâne, la sottise énorme et sinistre. Impatient, +fiévreux, très pâle, il surveillait le service, cherchait à surprendre, +sur le visage de ses invités, des impressions favorables ou ironiques, +et, machinalement, avec des mouvements de plus en plus accélérés, il +roulait, malgré les avertissements de sa femme, de grosses boulettes +de mie de pain entre ses doigts. Aux questions qu'on lui adressait, il +répondait d'une voix effarée, distraite, lointaine: + +--Certainement... certainement... certainement... + +En face de lui, très raide dans sa robe verte, où rutilaient des perles +d'acier vert, d'un éclat phosphorique, une aigrette de plumes rouges +dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à droite, se penchait +à gauche, et souriait, sans jamais une parole, d'un sourire si +éternellement immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres. + +--Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle femme stupide et +ridicule!... Et quelle toilette de chienlit! A cause d'elle, demain, +nous serons la risée de tout Paris... + +Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité de son sourire, +songeait: + +--Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise tenue!... Et on nous +arrangera, demain, avec ses boulettes... + +La discussion mondaine épuisée, on en vint, après une courte digression +sur l'amour, à parler bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours +le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables. Il avait la +réputation d'être un collectionneur très habile, très heureux. Ses +vitrines étaient célèbres. + +--Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?... demanda Mme de +Rambure... + +--A Versailles... répondit Sartorys, chez de poétiques douairières et +de sentimentales chanoinesses. On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors +cachés chez ces vieilles dames. + +Mme de Rambure insista: + +--Pour les décider à vous les vendre, que leur faites-vous donc? + +Cynique et joli, cambrant son buste mince, il répliqua, avec le visible +désir d'étonner: + +--Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre sur elles à des +pratiques anti-naturelles. + +On se récria sur l'audace du propos, mais comme on pardonnait tout à +Sartorys, chacun prit le parti d'en rire. + +--Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?... interrogea, sur un +ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde, +la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses. + +Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'était tu... Ce fut +Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement: + +--Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature... + +Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté nouvelle... Enhardie +par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui +protestait avec des gestes charmants, s'écria d'une voix forte: + +--Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc? + +Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. La comtesse Fergus +agita vivement son éventail... Chacun se regarda avec des airs gênés, +scandalisés où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies de rire. Les +deux poings sur la table, les lèvres serrées, plus pâle avec une sueur +au front, Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de mie de pain +et des yeux comiquement hagards... Je ne sais ce qui fût arrivé, si +Kimberly, profitant de ce moment difficile et de ce dangereux silence, +n'avait raconté son dernier voyage à Londres... + +--Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours enivrants, et j'ai +assisté, mesdames, à une chose unique... un dîner rituel que le grand +poète John-Giotto Farfadetti offrait à quelques amis, pour célébrer ses +fiançailles avec la femme de son cher Frédéric-Ossian Pinggleton. + +--Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse Fergus. + +--Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly, dont le regard, les +gestes, et même l'orchidée qui fleurissait la boutonnière de son habit, +exprimèrent la plus ardente extase. + +Et il continua: + +--Figurez-vous, ma chère amie, dans une grande salle que décorent sur +les murs bleus, à peine bleus, des paons blancs et des paons d'or... +figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable et délicieux... +Sur la table, quelques coupes où s'harmonisent des bonbons jaunes et +des bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal rose, remplie de +confitures canaques... et rien de plus... A tour de rôle, drapés en de +longues robes blanches, nous passions lentement devant la table, et nous +prenions, à la pointe de nos couteaux d'or, un peu de ces confitures +mystérieuses, que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien de +plus... + +--Oh! je trouve cela émouvant, soupira la comtesse... tellement +émouvant! + +--Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant... ce qui, véritablement, +transforma cette émotion en un déchirement douloureux de nos âmes, ce +fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton chanta le poème des fiançailles +de sa femme et de son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement, de +plus surhumainement beau... + +--Oh! je vous en prie... supplia la comtesse Fergus... redites-nous ce +prodigieux poème, Kimberly. + +--Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais que vous en donner +l'essence... + +--C'est cela... c'est cela... l'essence. + +Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir et rien à faire, +Kimberly enthousiasmait follement les femmes, car il avait la spécialité +des subtils récits de péché et des sensations extraordinaires... Tout +à coup, un frémissement courut autour de la table, et les fleurs +elles-mêmes, et les bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe +prirent des attitudes en harmonie avec l'état des âmes. Charrigaud +sentait sa raison fuir. Il crut qu'il était tombé subitement dans une +maison de fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore sourire et +dire: + +--Mais certainement... certainement... + +Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque chose qui ressemblait +à un jambon et d'où s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des +cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la comtesse Fergus, à +demi pâmée, elle était déjà partie pour les régions extra-terrestres... + +Kimberly commença: + +--Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto Farfadetti +achevaient dans l'atelier commun la tâche quotidienne. L'un était le +grand peintre, l'autre le grand poète; le premier court et replet; le +second maigre et long; tous les deux également vêtus de robes de +bure, également coiffés de bonnets florentins, tous les deux également +neurasthéniques, car ils avaient, dans des corps différents, des âmes +pareilles et des esprits lilialement jumeaux. John-Giotto +Farfadetti chantait en ses vers les merveilleux symboles que son ami +Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses toiles, si bien que la +gloire du poète était inséparable de celle du peintre et qu'on avait +fini par confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels génies +dans une même adoration. + +Kimberly prit un temps... Le silence était religieux... quelque chose de +sacré planait au-dessus de la table. Il poursuivit: + +--Le jour baissait. Un crépuscule très doux enveloppait l'atelier d'une +pâleur d'ombre fluide et lunaire... A peine si l'on distinguait encore, +sur les murs mauves, les longues, les souples, les ondulantes algues +d'or qui semblaient remuer, sous la vibration d'on ne savait quelle +eau magique et profonde... John-Giotto Farfadetti referma l'espèce +d'antiphonaire sur le vélin duquel, avec un roseau de Perse, il +écrivait, il burinait plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian +Pinggleton retourna contre une draperie son chevalet en forme de lyre, +posa sur un meuble fragile sa palette en forme de harpe, et, tous les +deux, en face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des poses augustes +et fatiguées, sur une triple rangée de coussins, couleur de fucus, au +fond de la mer... + +--Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite toux avertisseuse. + +--Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce n'est pas ce que vous +pensez... + +Et il continua: + +--Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre où baignaient des +pétales de rose, un parfum violent montait. Et sur une petite table, des +narcisses à très longues tiges mouraient, comme des âmes, dans un vase +étroit dont le col s'ouvrait en calice de lys étrangement verts et +pervers... + +--Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une voix si basse qu'on +l'entendit à peine. + +Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours: + +--Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, parce que déserte. De +la Tamise venaient, assourdies par la distance, les voies éperdues des +sirènes, les voix haletantes des chaudières marines. C'était l'heure où +les deux amis, en proie au songe, se taisaient ineffablement... + +--Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet... + +--Et cet «ineffablement», comme il est évocateur... applaudit la +comtesse Fergus... et tellement pur! + +Kimberly profita de ces interruptions flatteuses pour avaler une gorgée +de champagne... puis, sentant autour de lui plus d'attention passionnée, +il répéta: + +--Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là John-Giotto Farfadetti +murmura: «J'ai dans le coeur une fleur empoisonnée...» A quoi +Frédéric-Ossian Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau triste a chanté +dans mon coeur»... L'atelier parut s'émouvoir de cet insolite colloque. +Sur le mur mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les algues d'or +s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent, s'éployèrent, se rétrécirent +encore, selon des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle, car +il est certain que l'âme des hommes communique à l'âme des choses ses +troubles, ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie... + +--Comme c'est vrai!... + +Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha point Kimberly de poursuivre +un récit qui, désormais, allait se dérouler dans l'émotion silencieuse +des auditeurs. Sa voix devint, seulement, plus mystérieuse. + +--Cette minute de silence fut poignante et tragique: «O mon ami, supplia +John-Giotto Farfadetti, toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme +est si merveilleusement jumelle de la mienne, il faut que tu me donnes +quelque chose de toi que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne +l'avoir point...»--«Est-ce donc ma vie que tu demandes? interrogea le +peintre... Elle est à toi... tu peux la prendre...»--«Non, ce n'est pas +ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»--«Botticellina!... cria +le poète.»--«Oui, Botticellina... Botticellinetta... la chair de ta +chair... l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil magique +de tes douleurs!...»--«Botticellina!... Hélas!... hélas!... Cela devait +arriver... Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi, comme +dans un lac sans fond, sous la lune... Hélas! hélas!... Cela devait +arriver...» Deux larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent +des yeux du peintre... Le poète répondit: + +«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina... et Botticellina +m'aime... et nous mourons tous les deux de nous aimer et de ne pas oser +nous le dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous sommes, elle et +moi, deux tronçons anciennement séparés d'un même être vivant qui, +depuis deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent et se +retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon cher Pinggleton, la vie inconnue +a de ces fatalités étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il jamais +un plus splendide poème que celui que nous vivons ce soir?» Mais le +peintre répétait toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse, ce +cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se leva de la triple rangée +de coussins sur laquelle il était étendu, et marcha dans l'atelier, +fiévreusement... Après quelques minutes d'anxieuse agitation, il dit: +«Botticellina était Mienne... Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais, +Tienne?»--Elle sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement... Car Dieu +t'a élu pour être le point de suture de cette âme étronçonnée qui est +Elle et qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la perle magique +qui dissipe les songes... moi, le poignard qui délivre des chaînes +corporelles... Si tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»... Et +il ajouta d'un ton profond qui résonna dans l'atelier comme une voix +de l'abîme: «Ce serait plus beau encore, peut-être.»--«Non, s'écria +le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne, comme elle fut +Mienne... Je me déchirerai la chair par lambeaux, je m'arracherai le +coeur de la poitrine... je briserai contre les murs mon crâne... Mais +mon ami sera heureux... Je puis souffrir... La souffrance est une +volupté aussi!»--«Et la plus puissante, la plus amère, la plus farouche +de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto Farfadetti... J'envie ton +sort, va!... Quant à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie +de mon amour, ou de la douleur de mon ami... L'heure est venue... +Adieu!»... Il se dressa, tel un archange... A ce moment, la draperie +s'agita, s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition... +C'était Botticellina, drapée dans une robe flottante, couleur de lune... +Ses cheveux épars brillaient tout autour d'elle comme des gerbes de +feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et l'extase était sur ses +lèvres, et le ciel de la nuit dans ses yeux... John-Giotto se précipita +et disparut derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian Pinggleton se +recoucha sur la triple rangée de coussins, couleur de fucus, au fond de +la mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans la chair, que le +sang ruisselait de lui comme d'une fontaine, les algues d'or frémirent +doucement, à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu, s'enduisait de +ténèbres... Et la palette en forme de harpe, et le chevalet en forme de +lyre résonnèrent longtemps, en chants nuptiaux... + +Kimberly se tut quelques instants... puis, durant que l'émotion, autour +de la table, étranglait les gorges et serrait les coeurs: + +--Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la pointe de mon couteau d'or +dans les confitures que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur +de fiançailles telles que notre siècle, ignorant de la beauté, n'en +connut jamais de si magnifiques. + +Le dîner était terminé... On se leva de table dans un silence religieux, +mais tout plein de frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré, +très félicité... Tous les regards des femmes convergeaient, rayonnaient +vers sa face peinte, et lui faisaient comme un halo d'extases... + +--Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait par Frédéric-Ossian +Pinggleton... s'écria fervemment Mme de Rambure... Je donnerais tout +pour un tel bonheur... + +--Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis cet événement douloureux et +sublime que j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton ne +veut plus, si charmants qu'ils soient--peindre des visages humains... il +ne peint que des âmes... + +--Comme il a raison!... J'aimerais tellement être peinte, en âme!... + +--De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement sarcastique, Maurice +Fernancourt, visiblement jaloux du succès de Kimberly. + +Celui-ci dit simplement: + +--Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... Elles ont... + +--Du poil... aux pattes... chuchota Victor Charrigaud, très bas, de +façon à n'être entendu que du romancier psychologue à qui il offrait, en +ce moment, un cigare... + +Et l'entraînant dans le fumoir: + +--Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais pouvoir crier des +ordures... à pleins poumons, devant tous ces gens-là... J'en ai assez +de leurs âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs confitures +magiques... Oui, oui... dire des grossièretés, se barbouiller de bonne +boue bien fétide et bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme ce +serait exquis... et reposant... Et comme, cela me soulagerait de tous +ces lys nauséeux qu'ils m'ont mis dans le coeur!... Et toi?... + +Mais la secousse avait été trop forte et l'impression restait du récit +de Kimberly... On ne pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires, +terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques, passionnelles... +Le vicomte Lahyrais lui-même, clubman, sportsman, joueur et tricheur, +sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun avait besoin de +recueillement, de solitude, de prolonger le rêve ou de le réaliser... En +dépit des efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre, demandant: +«Avez-vous bu du lait de martre zibeline?... ah! buvez du lait de martre +zibeline... c'est tellement ravissant!» la conversation ne put être +reprise... si bien que l'un après l'autre, les invités s'excusèrent, +s'esquivèrent. A onze heures, tout le monde était parti. + +Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de l'autre, seuls, Monsieur et +Madame se regardèrent longtemps, fixement, hostilement, avant d'échanger +leurs impressions. + +--Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli ratage... exprima +Monsieur. + +--C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame... + +--Ah! elle est bonne celle-là... + +--Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de rien... tu n'as fait que +rouler de sales boulettes de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait +pas te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!... C'est honteux... + +--Eh bien, je te conseille de parler... riposta Monsieur... Et ta +toilette verte... et tes sourires... et tes gaffes avec Sartorys... +C'est moi, peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la douleur +de Pinggleton... moi qui manges des confitures canaques, moi qui peins +des âmes... moi qui suis pédéraste et lilial?... + +--Tu n'es même pas capable de l'être!... cria Madame, au comble de +l'exaspération... + +Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après avoir rangé l'argenterie +et les bouteilles entamées, dans le buffet, prit le parti de se retirer +en sa chambre, où elle s'enferma. + +Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel dans un état d'agitation +extrême... Tout d'un coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger où je +remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et me prenant par la taille: + +--Célestine, me dit-il... veux-tu être bien gentille avec moi?... +Veux-tu me faire un grand, grand plaisir? + +--Oui, Monsieur... + +--Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine figure, dix fois, vingt fois, +cent fois: «Merde!» + +--Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je n'oserai jamais... + +--Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!... + +Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce qu'il me demandait: + +--Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne sais pas la joie immense +que tu me procures... Et puis, voir une femme qui ne soit pas une âme... +toucher une femme qui ne soit pas un lys!... Embrasse-moi... + +Si je m'attendais à celle-là, par exemple!... + +Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le _Figaro_ un article où +l'on célébrait pompeusement leur dîner, leur élégance, leur goût, leur +esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne parlèrent plus que +de leur grand succès. Et leur âme appareilla vers de plus illustres +conquêtes et de plus somptueux snobismes. + +--Quelle femme charmante que la comtesse Fergus!... dit Madame, au +déjeuner, en finissant les restes. + +--Et quelle âme!... appuya Monsieur... + +--Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un causeur épatant... et si +exquis de manières!... + +--On a tort de le blaguer... Après tout, son vice ne regarde personne... +nous n'avons rien à y voir... + +--Bien sûr... + +Indulgente, elle ajouta: + +--Ah! s'il fallait éplucher tout le monde! + +* * * * * + +Et, toute la journée, dans la lingerie, je me suis amusée à évoquer les +histoires drôles de cette maison... et la fureur de réclame qui, +depuis ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à tous les sales +journalistes qui lui promettaient un article sur les livres de son mari, +ou un mot sur ses toilettes et sur son salon... et la complaisance de +Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes et laissait faire. +Avec un cynisme admirable, il disait: «C'est toujours moins cher +qu'au bureau.» Monsieur, de son côté, était tombé au plus bas degré +de l'inconscience et de la vileté. Il appelait cela de la politique de +salon, et de la diplomatie mondaine. + +Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le nouveau volume de mon +ancien maître. Mais ce qu'il doit être mouche dans le fond! + + + + +XI + + +10 novembre. + +Maintenant, il n'est plus question de la petite Claire. Ainsi qu'on +l'avait prévu, l'affaire est abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph +garderont donc leur secret, éternellement. De celle qui fut une pauvre +petite créature humaine, il ne sera pas plus parlé désormais que du +cadavre d'un merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme si rien ne +s'était passé, le père continue de casser ses cailloux sur la route, +et la ville, un instant remuée, émoustillée par ce crime, reprend son +aspect coutumier... un aspect plus morne encore, à cause de l'hiver. Le +froid très vif claquemure davantage les gens dans leurs maisons. C'est à +peine si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs faces pâles et +sommeillantes, et dans les rues on ne rencontre guère que des vagabonds +en loques et des chiens frileux. + +Madame m'a envoyée en course, chez le boucher, et j'ai pris les chiens +avec moi... Pendant que je suis là, une vieille entre timidement dans la +boutique et demande de la viande, «un peu de viande, pour faire un peu +de bouillon, au fils qui est malade». Le boucher choisit, parmi des +débris entassés dans une large bassine de cuivre, un sale morceau, +moitié os, moitié graisse, et l'ayant pesé vivement:--Quinze sous... +annonce-t-il. + +--Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est pas Dieu possible!... Et +comment voulez-vous que je fasse du bouillon avec ça?... + +--A votre aise... dit le boucher, en rejetant le morceau dans la +bassine... Seulement, vous savez, je vais vous envoyer votre note +aujourd'hui... Si demain, elle n'est pas payée... l'huissier!... + +--Donnez... se résigne alors la vieille. + +Quand elle est partie: + +--C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si on n'avait pas les +pauvres pour les bas morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez sur +une bête... Mais ils sont exigeants maintenant, ces bougres-là!... + +Et, taillant deux longues tranches de bonne viande bien rouge, il les +lance aux chiens: + +Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des pauvres... + +* * * * * + +Au Prieuré, les événements se succèdent. Du tragique ils passent +au comique, car on ne peut pas toujours frissonner... Fatigué des +tracasseries du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur a fini +par «l'appeler au juge de paix». Il lui réclame des dommages et intérêts +pour le bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la dévastation du +jardin. Il paraît que la rencontre des deux ennemis dans le cabinet +du juge a été quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés comme des +chiffonniers. Naturellement, le capitaine nie, avec force serments, +avoir jamais lancé des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de +Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans le sien... + +--Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins? Osez produire des +témoins... hurle le capitaine. + +--Les témoins? riposte Monsieur... c'est les pierres... c'est toutes les +cochonneries dont vous ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les +vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que j'y ramasse chaque jour, +et que tout le monde reconnaît pour vous avoir appartenu... + +--Vous mentez... + +--C'est vous qui êtes une canaille... une crapule... + +Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur d'apporter des témoignages +recevables et probants, le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du +capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte. + +--Et du reste... permettez-moi de vous le dire... conclut le +magistrat... il est bien improbable... il est tout à fait inadmissible +qu'un vaillant soldat... un officier intrépide qui a gagné tous ses +grades sur les champs de bataille, s'amuse à lancer des pierres et de +vieux chapeaux dans votre propriété, comme un gamin... + +--Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet homme est un infâme +dreyfusard... Il insulte l'armée... + +--Moi? + +--Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, c'est de déshonorer +l'armée... Vive l'armée!... + +Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge a eu beaucoup de peine +à les séparer... Depuis, Monsieur a installé en permanence, dans le +jardin, deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri en planches où +sont percés, à hauteur d'homme, quatre trous ronds, pour les yeux. Mais +le capitaine averti s'est tenu tranquille et Monsieur en est pour ses +frais... + +* * * * * + +J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus la haie... Malgré la +gelée, il ne quitte pas de la journée son jardin où il travaille à toute +sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, il encapuchonne ses +rosiers de gros bonnets de papier huilé... Il me conte ses malheurs.... +Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... avec son asthme!... +Bourbaki est mort... Il est mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir +bu trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... Et c'est sûrement +ce bandit de Lanlaire qui lui jette un sort... Il veut en avoir raison, +en débarrasser le pays, et il me soumet un plan de combat épatant... + +--Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle Célestine... Vous +devriez déposer contre Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte +tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la pudeur... Ça, c'est une +idée... + +--Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé à mes moeurs, ni attenté +à ma pudeur... + +--Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?... + +--Je ne peux pas... + +--Comment... vous ne pouvez pas?... Rien n'est plus simple, pourtant... +Déposez votre plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous +viendrons affirmer... certifier en justice que nous avons vu tout... +tout... tout... La parole d'un soldat, en ce moment surtout, c'est +quelque chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... chose de +chien... Et notez qu'après cela il nous sera facile de faire revivre +l'affaire du viol et d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée... +Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y... + +* * * * * + +Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de choses à quoi penser en ce +moment... Joseph me presse de me décider... on ne peut pas attendre plus +longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle que la semaine prochaine +doit avoir lieu la vente du petit café... Mais je suis inquiète, +troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un jour cela me plaît, +et, le lendemain, cela ne me plaît plus... Je crois surtout que j'ai +peur... que Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop terribles... +Je ne puis me résoudre à prendre un parti... Il ne me brutalise pas, me +donne des arguments, me tente par des promesses de liberté, de belles +toilettes, de vie assurée, heureuse, triomphante. + +--Faut pourtant que je l'achète, le petit café... me dit-il... Je ne +peux pas laisser échapper une occasion pareille... Et si la révolution +vient?... Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout de suite... +et qui sait?... La révolution, ah! mettez-vous ça dans la tête... il n'y +a pas mieux pour les cafés... + +--Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... ce sera une autre... + +--Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y en a pas d'autre que +vous... J'ai les sangs tournés de vous... Mais vous vous méfiez de +moi... + +--Non, Joseph... je vous assure... + +--Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi... + +A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne sais où j'ai pu trouver le +courage de lui demander: + +--Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous qui avez violé la petite +Claire, dans le bois... + +Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire tranquillité. Il a +seulement haussé les épaules, s'est dandiné quelques secondes et, +remontant son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu simplement: + +--Vous voyez bien... quand je vous le disais!... Je connais vos pensées, +allez... je connais tout ce qui se passe dans vos pensées... + +Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu si effrayant qu'il m'a +été impossible d'articuler une parole... + +--S'agit pas de la petite Claire... s'agit de vous... + +Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras... + +--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café? + +Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai trouvé la force de répondre: + +--J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... Pourquoi ai-je peur de +vous? + +Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux de se justifier, +heureux peut-être d'augmenter mes terreurs, il m'a dit d'un ton +paternel: + +--Eh ben... eh ben... puisque c'est ça, j'en recauserons... demain... + +* * * * * + +Il circule en ville un journal de Rouen où il y a un article qui fait +scandale, parmi les dévotes. C'est une histoire vraie, très drôle et +pas mal raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon, un joli +endroit, situé à trois lieues d'ici. Le piquant, c'est que tout le +monde en connaît les personnages. Voilà encore de quoi occuper les gens, +pendant quelques jours... On a apporté le journal à Marianne, hier, et +le soir, après le dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute +voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est levé très digne, sévère, +et même un peu fâché. Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et +qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, devant lui... + +--C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine... c'est pas bien... + +Et il est parti se coucher... + +Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru propre à être +conservée... et puis j'ai pensé que je pouvais bien égayer d'un franc +éclat de rire ces pages si tristes... + +La voici. + +* * * * * + +M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était un prêtre sanguin, +actif, sectaire, et son éloquence avait grande réputation dans les pays +avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient à l'église, le +dimanche, rien que pour l'entendre prêcher... Ils s'excusaient de cette +pratique en invoquant des raisons oratoires: + +--On n'est pas de son avis, bien sûr, mais c'est tout de même flatteur +d'entendre un homme comme ça... + +Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait jamais un mot, +la «sacrée platine» qu'avait M. le Doyen. Son intervention dans les +affaires communales, brouillonne et bruyante, gênait parfois le maire, +irritait souvent les autres autorités, mais M. le Doyen avait toujours +le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», qui rivait son clou à +tout le monde. Une de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez les +enfants. + +--Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?... On ne leur apprend rien... +Quand on les interroge sur des questions capitales... c'est une vraie +pitié... ils ne savent jamais quoi répondre... + +De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait à Voltaire, à la +Révolution française... au gouvernement, aux dreyfusards, non point +au prône ni en public, mais seulement devant des amis sûrs, car, +tout sectaire et intransigeant qu'il fût, M. le Doyen tenait à son +traitement. Aussi, le mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir +dans la cour de son presbytère le plus d'enfants qu'il pouvait, et là, +durant deux heures, il les initiait à des connaissances extraordinaires +et comblait de surprenantes pédagogies les lacunes de l'éducation +laïque. + +--Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous sait-il, seulement où se +trouvait jadis, le Paradis terrestre?... Que celui qui le sait lève la +main!... Allons... + +Aucune main ne se levait... Il y avait, dans tous les yeux, d'ardents +points d'interrogation, et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait: + +--C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?... +Ah! elle est jolie, l'éducation laïque, gratuite et obligatoire... elle +est jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se trouvait le +Paradis terrestre... Attention! + +Et, catégorique non moins que grimaçant, il débitait: + +--Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon, +quoi qu'on dise, ni dans le département de la Seine-Inférieure... ni +en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il ne se trouvait pas non +plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas +davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui prétendent que le +Paradis terrestre était en Italie, d'autres en Espagne, parce que dans +ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est faux, +archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, il n'y avait pas +d'oranges... il n'y avait que des pommes... pour notre malheur... +Voyons, que l'un de vous réponde... Répondez... + +Et comme aucun ne répondait: + +--Il était en Asie... clamait M. le Doyen d'une voix retentissante +et colère... en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni +neige... ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et parfumé... +où les fleurs étaient hautes comme des arbres, et les arbres comme des +montagnes... Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A cause +des péchés que nous avons commis, il n'y a plus, en Asie, que des +Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hérétiques noirs, des païens +jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer... C'est +moi qui vous le dis... Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la +Foi?... la Foi?... + +Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le ton d'une leçon +récitée: + +--La Foi... l'Espérance... et la Charité... C'est une des trois vertus +théologales... + +--Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait M. le Doyen. Je vous +demande en quoi consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non +plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre +bon curé... et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre +instituteur... Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il +vous raconte, ce n'est jamais arrivé... + +* * * * * + +L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues et des touristes. +C'est un des édifices religieux les plus intéressants de cette partie +de la Normandie, où il en existe tant d'admirables... Sur la façade +occidentale, au-dessus d'une porte centrale, en ogive, une rose +s'épanouit délicatement portée sur une arcature trilobée, à jour, d'une +grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité du bas-côté septentrional, +que longe une obscure venelle, est décorée d'ornementations plus +touffues et moins sévères. On y remarque beaucoup de personnages +singuliers, à face de démon, des animaux symboliques et des saints +pareils à des truands, qui, dans les dentelles ajourées des frises, +se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, la plupart sont +décapités et mutilés. Le temps et la pudeur vandalique des desservants +ont successivement endommagé ces sculptures satiriques, joyeuses et +paillardes comme un chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne et +décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l'oeil ne saura +plus distinguer que d'irrémédiables ruines. L'édifice est partagé +en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fenêtres, +rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatéral nord. +La maîtresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et +fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d'automne. + +M. le Doyen communiquait directement de sa cour, plantée de vieux +marronniers, dans l'église, par une petite porte basse, récente, qui +s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait la clé unique +avec la supérieure de l'hospice, soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune +encore, d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière, +entreprenante et fureteuse, soeur Angèle était la grande amie de M. +le Doyen et sa conseillère intime. Ils se voyaient chaque jour, +mystérieusement, préparant sans cesse des combinaisons électorales +et municipales, se confiant les secrets dérobés des ménages +port-lançonnais, s'ingéniant à éluder, par d'habiles manoeuvres, les +arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, au profit des +intérêts ecclésiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient +dans le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, mais on n'osait +rien dire, craignant l'intarissable esprit de M. le Doyen, ainsi que +la méchanceté notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à sa +fantaisie de femme intolérante et rancunière. + +Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du presbytère, inculquait +aux enfants d'étonnantes notions météorologiques... Il expliquait le +tonnerre, la grêle, le vent, les éclairs. + +--Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est que la pluie... d'où elle +vient... et qui la fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront +que la pluie est une condensation de vapeur... Ils vous diront ceci et +cela... Ils mentent... Ce sont d'affreux hérétiques... des suppôts du +diable... La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu... Dieu n'est +pas content de vos parents qui, depuis des années, s'abstiennent de +suivre les Rogations... Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le bon +curé se morfondre tout seul avec son bedeau et ses chantres sur +les routes et dans les sentes. Bon... bon!... Gare à vos récoltes, +sacripants!...» Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que +c'est que la pluie... Si vos parents étaient de fidèles chrétiens, s'ils +observaient leurs devoirs religieux... il ne pleuvrait jamais... + +A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de la petite porte basse +de l'église... Elle était plus pâle encore que de coutume et toute +bouleversée. Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait +légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient, effrayées et +désunies. En apercevant les élèves, rangés en cercle autour de M. le +Doyen, son premier mouvement fut de rétrograder et de fermer la porte... +Mais M. le Doyen, surpris de cette brusque entrée, de cette cornette +de travers, de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre, les lèvres +tordues et les yeux inquiets. + +--Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia soeur Angèle... tout de +suite... J'ai à vous parler... + +--Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... Hein?... Quoi?... vous +êtes tout émue... + +--Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle... Il se passe des choses +graves... très graves... trop graves. + +Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber sur un banc et, durant +quelques secondes, d'un mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre +et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette empesée, dont +était bardée sa poitrine plate d'inféconde femelle. M. le Doyen était +anxieux... Il demanda d'une voix saccadée: + +--Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... Qu'est-ce qu'il y a? + +Alors, très brève, soeur Angèle dit: + +--Il y a que, tout à l'heure, passant dans la venelle... j'ai vu, sur +votre église... un homme tout nu!... + +M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui demeura, béante et toute +convulsée... Puis, il bégaya: + +--Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, vu... sur mon église... un +homme... tout nu?... Sur mon église?... Vous êtes sûre?... + +--Je l'ai vu... + +--Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien assez éhonté... assez +charnel... pour se promener, tout nu, sur mon église?... Mais, c'est +incroyable!... Ah! ah! ah!... + +Son visage s'empourprait de colère; sa gorge contractée râpait les mots. + +--Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais, dans quel siècle +vivons-nous?... Et que faisait-il, tout nu, sur mon église?... Il +forniquait, peut-être?... Il... + +--Vous ne me comprenez pas... interrompit soeur Angèle... Je n'ai +pas dit que cet homme tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en +pierre... + +--Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, ce n'est plus la même +chose, ma soeur... + +Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen respira bruyamment... + +--Ah! quelle peur j'ai eue! + +Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla entre ses lèvres plus +minces et plus pâles. + +--Alors... tout est bien... Et vous le trouvez moins nu, sans doute, +parce qu'il est en pierre? + +--Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus la même chose... + +--Et si je vous affirmais que cet homme en pierre est plus nu que vous +le croyez... qu'il montre une... un... un instrument d'impureté... une +chose horrible... énorme... une chose monstrueuse qui pointe?... Ah! +tenez, monsieur le Curé, ne me faites pas dire de saletés... + +Elle se leva, en proie à une agitation violente... M. le Doyen était +atterré. Cette révélation le frappait de stupeur... Ses idées se +brouillaient, sa raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et +d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin... + +--Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui pointe... Oui! oui!... C'est +inconcevable... Mais, c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes +certaine... bien certaine... d'avoir vu... cette chose, énorme... +pointer?... Vous ne vous trompez pas?... Ce n'est pas une +plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable... + +Soeur Angèle frappa le sol du pied. + +--Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant votre église... +vous ne vous êtes aperçu de rien?... Et il faut que ce soit moi, une +femme... moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté... +il faut que ce soit moi qui dénonce ce... cette abomination... et qui +vienne vous crier: «Monsieur le Doyen, le diable est dans votre église!» + +Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de soeur Angèle, avait vite +reconquis ses esprits... Il prononça d'un ton résolu: + +--Nous ne pouvons tolérer un tel scandale... Il faut terrasser le +diable... Et je m'en charge... Revenez à minuit... quand tout le +monde dormira à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je vais prévenir le +sacristain, afin qu'il se procure une échelle... Est-ce très haut?... + +--C'est très haut... + +--Et vous saurez bien retrouver la place, ma soeur? + +--Je la retrouverais, les yeux fermés... A minuit donc, monsieur le +Doyen! + +--Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!... + +Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse et disparut... + +* * * * * + +La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres de la venelle, la dernière +lumière s'était depuis longtemps éteinte; les réverbères, obscurs +au haut de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles +carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon. + +--C'est là... fit soeur Angèle. + +Le sacristain appliqua son échelle contre le mur, près d'une large baie, +à travers les vitraux de laquelle brillait, très pâle, la courte +lueur de la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait ses +silhouettes tourmentées dans un ciel couleur de violette où, çà et là, +tremblaient de clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau, +d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde, gravit les échelons, suivi +de près par la soeur dont la cornette disparaissait sous les plis d'une +large mante noire... Il marmottait: + +--_Ab omni peccato_. + +La soeur répondait: + +--_Libera nos, Domine_. + +--_Ab insidiis diaboli_. + +--_Libera nos, Domine_. + +--_A spiritu fornicationis_. + +--_Libera nos, Domine_. + +Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent. + +--C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche, monsieur le Doyen. + +Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence, elle chuchota: + +--_Agnus Dei, qui tollis peccata mundi_. + +--_Exaudi nos, Domine_, répondit M. le Doyen, qui dirigea sa lanterne +dans les entrecroisements de la pierre où grimaçaient, gambadaient +d'apocalyptiques figures de démons et de saints. + +Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, braquée sur lui, +terrible et furieuse, l'impure image du péché... + +--_Mater purissima... Mater castissima... Mater inviolata_... +bredouillait la soeur, courbée sur l'échelle. + +--Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra M. le Doyen, en manière +d'_Ora pro nobis_. + +Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière lui, soeur Angèle +continuait de réciter les litanies de la sainte Vierge, et que le +sacristain, arc-bouté au pied de l'échelle, soupirait de vagues et +dolentes oraisons, il asséna sur l'icône obscène un coup sec. Quelques +éclats de pierre le cinglèrent au visage, et l'on entendit un corps dur +tomber sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir et retomber +dans la venelle. + +* * * * * + +Le lendemain, sortant de l'église où elle venait d'entendre la messe, +Mlle Robineau, une sainte femme, vit à terre, dans la venelle, un objet +qui lui parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, comme en ont, +parfois, certaines reliques dans les reliquaires. Elle le ramassa, et +l'examinant dans tous les sens: + +--C'est probablement une relique... se dit-elle... une sainte, étrange +et précieuse relique... une relique pétrifiée dans quelque source +miraculeuse... Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses! + +Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le Doyen... Puis elle +réfléchit que cette relique serait une protection pour sa maison, +qu'elle en éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta. + +Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans sa chambre. Sur une +table, parée d'une nappe blanche, elle disposa un coussin de velours +rouge avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, elle coucha +la précieuse relique. Ensuite elle couvrit le tout d'un globe de verre +aussitôt flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. Et +s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle invoqua, avec ardeur, +le saint inconnu et admirable à qui avait appartenu, en des temps +probablement très anciens, cet objet profane et purifié... Mais, +bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... Des préoccupations +d'une précision trop humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à +la joie pure de ses extases... Même des doutes terribles et lancinants +s'insinuèrent en son âme. + +--Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle. + +Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les _Pater_ et les_ Ave_, +elle ne pouvait s'empêcher de penser à d'obscures impuretés et d'écouter +une voix plus forte que ses prières, une voix qui venait d'elle, +inconnue d'elle, et qui disait: + +--Tout de même, ça devait être un bien bel homme!... + +Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce que représentait ce bout +de pierre. Elle faillit en mourir de honte... Et elle ne cessait de +répéter: + +--Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!... + +* * * * * + +Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé toute la journée à nettoyer +l'argenterie. C'est tout un événement... une époque traditionnelle comme +celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une magnifique argenterie, +des pièces anciennes, rares et de toute beauté. Elle vient du père de +Madame qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en garantie +d'une somme prêtée à un noble du voisinage. Il n'achetait pas que des +jeunes gens pour la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était +bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il faut en croire +l'épicière, l'histoire de cette argenterie serait des plus louches, ou +des plus claires, comme on voudra. Le père de Madame serait rentré dans +ses fonds et, grâce à une circonstance que j'ignore, il aurait gardé +l'argenterie par-dessus le marché... Un tour de filou épatant!... + +Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent jamais. Elle reste enfermée, +au fond d'un placard de l'office, dans trois grandes caisses doublées de +velours rouge et scellées au mur par de solides crampons de fer. Chaque +année, le 10 novembre, on la sort des caisses et on la nettoie, sous +la surveillance de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à l'année +suivante... Oh! les yeux de Madame devant son argenterie... devant le +viol de son argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu dans des yeux +de femme une telle cupidité agressive... + +Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui enfouissent leur argent, +leurs bijoux, toutes leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant +vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent à vivre presque dans la +gêne et dans l'ennui? + +Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un an dans ses caisses, +et Madame enfin partie avec la certitude qu'il ne nous en est rien resté +aux doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air: + +--C'est une très belle argenterie, vous savez, Célestine... Il y a +surtout «l'huilier de Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est +lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq mille francs, Célestine... +peut-être plus... On ne sait pas ce que ça vaut... + +Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au fond de l'âme: + +--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café? + +* * * * * + +Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie de Madame et le +petit café de Cherbourg?... En vérité, je ne sais pas pourquoi... les +moindres paroles de Joseph me font trembler... + + + + +XII + + +12 novembre. + +J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me +poursuit, me trotte par la tête, souvent. Parmi tant de figures, la +sienne est une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit. J'en +ai parfois des regrets et parfois des colères. Il était tout de +même joliment drôle et joliment vicieux, M. Xavier, avec sa figure +chiffonnée, effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille! Vrai! +on peut dire de lui qu'il était de son époque... + +Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue de Varennes. Une +chouette maison, un train élégant... et de beaux gages... Cent francs +par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le matin que j'arrivai, +bien contente, dans ma place, Madame me fit entrer dans son cabinet +de toilette... Un cabinet de toilette épatant, tendu de soie crème, et +Madame une grande femme, extrêmement maquillée, trop blanche de peau, +trop rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais jolie encore, +froufroutante... et une prestance, et un chic!... Pour ça, il n'y avait +rien à dire... + +Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de traverser rapidement un +intérieur parisien, je savais en juger les habitudes, les moeurs, et, +bien que les meubles mentent autant que les visages, il était rare que +je me trompasse... Malgré l'apparence somptueuse et décente de celui-là, +je sentis, tout de suite, la désorganisation d'existence, les liens +rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, la saleté intime et +cachée... pas assez cachée, toutefois, pour que je n'en découvrisse +point l'odeur... toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers +regards échangés entre les domestiques nouveaux et les anciens, +une espèce de signe maçonnique--spontané et involontaire le plus +souvent--qui vous met aussitôt au courant de l'esprit général d'une +maison. Comme dans toutes les autres professions, les domestiques sont +très jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement contre +les intrusions nouvelles... Moi aussi, qui suis pourtant si facile à +vivre, j'ai subi ces jalousies et ces haines, surtout de la part des +femmes que ma gentillesse enrageait... Mais pour la raison contraire, +les hommes--il faut que je leur rende cette justice--m'ont toujours bien +accueillie... + +Dans le regard du valet de chambre qui m'avait ouvert la porte chez Mme +de Tarves, j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de boîte... des +hauts et des bas... on n'y a guère de sécurité... mais on y rigole tout +de même... Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans le cabinet +de toilette, j'étais donc préparée--dans la mesure de ces impressions +vagues et sommaires--à quelque chose de particulier... Mais, je dois en +convenir, rien ne m'indiquait ce qui m'attendait réellement, là-dedans. + +Madame écrivait des lettres, assise devant un bijou de petit bureau... +Une grande peau d'astrakan blanc servait de tapis à la pièce. Sur +les murs de soie crème, je fus frappée de voir des gravures du XVIIIe +siècle, plus que libertines, presque obscènes, non loin d'émaux très +anciens figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine, une +quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières à miniatures, de +petits saxes galants, d'une fragilité délicieuse. Sur une table, des +objets de toilette, très riches, or et argent... Un petit chien, havane +clair, boule de poils soyeux et luisants, dormait sur la chaise longue, +entre deux coussins de soie mauve. + +Madame me dit: + +--Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas du tout ce nom... Je +vous appellerai Mary, en anglais... Mary, vous vous souviendrez?... +Mary... oui... C'est plus convenable... + +C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons même pas le droit +d'avoir un nom à nous... parce qu'il y a, dans toutes les maisons, des +filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui portent le même +nom que nous. + +--Bien, Madame... répondis-je. + +--Savez-vous l'anglais, Mary? + +--Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame. + +--Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous un peu, Mary, que je +vous voie... + +Elle m'examina dans tous les sens, de face, de dos, de profil, murmurant +de temps en temps: + +--Allons... elle n'est pas mal... elle est assez bien... + +Et brusquement: + +--Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite... très bien faite? + +Cette question me surprit et me troubla. Je ne saisissais pas le lien +qu'il y avait entre mon service dans la maison et la forme de mon corps. +Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se parlant à elle-même et +promenant de la tête aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main. + +--Oui, elle a l'air assez bien faite... + +Ensuite, s'adressant directement à moi, avec un sourire satisfait: + +--Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je n'aime avoir auprès de moi que +des femmes bien faites... C'est plus convenable... + +Je n'étais pas au bout de mes étonnements. Continuant de m'examiner +minutieusement, elle s'écria tout à coup: + +--Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous coiffiez autrement... Vous +n'êtes pas coiffée avec élégance... Vous avez de beaux cheveux... il +faut les faire valoir... C'est très important, la chevelure... Tenez, +comme ça... dans ce goût-là... + +Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front, répétant: + +--Dans ce goût-là... Elle est charmante... Regardez, Mary... vous êtes +charmante... C'est plus convenable... + +Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je me demandais si Madame +n'était point un peu loufoque, ou si elle n'avait point des passions +contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué que cela. + +Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, elle m'interrogea: + +--Est-ce là votre plus belle robe?... + +--Oui, Madame... + +--Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... Je vous en donnerai des +miennes que vous arrangerez... Et vos dessous? + +Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement: + +--Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du tout... Et votre +linge... est-il convenable? + +Agacée par cette inspection violatrice, je répondis d'une voix sèche: + +--Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable... + +--Montrez-moi votre linge... allez me chercher votre linge... Et marchez +un peu... encore... revenez... retournez... Elle marche bien... elle a +du chic... + +Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace: + +--Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... quelle horreur!... Et +ce corset!... Je ne veux pas voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous +portiez ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi... + +Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui était +plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur +le tapis. + +--Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous verrez, il y a des points à +refaire, des arrangements, de petits raccommodages... Vous les ferez... +Prenez tout ça... il y a un peu de tout... il y a de quoi vous monter +une jolie garde-robe, un trousseau convenable... Prenez tout ça... + +Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, des bas de soie, +des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de +délicieuses gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une odeur forte, +une odeur de peau d'Espagne, de frangipane, de femme soignée, une odeur +d'amour enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont les couleurs +tendres, effacées ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une +corbeille de fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je demeurais +toute bête, contente et gênée à la fois, devant ces tas d'étoffes roses, +mauves, jaunes, rouges où restaient encore des bouts de ruban aux tons +plus vifs, des morceaux de dentelles délicates... Et Madame remuait ces +défroques toujours jolies, ces dessous à peine passés, me les montrait, +me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m'indiquant +ses préférences. + +--J'aime que les femmes qui me servent soient coquettes, élégantes... +qu'elles sentent bon. Vous êtes brune... voici un jupon rouge qui vous +ira à merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien. Prenez tout... + +J'étais dans un état de stupéfaction profonde... Je ne savais que +faire... je ne savais que dire. Machinalement, je répétais: + +--Merci, Madame... Que Madame est bonne!... Merci, Madame... + +Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions le temps de se préciser... +Elle parlait, parlait, tour à tour familière, impudique, maternelle, +maquerelle, et si étrange! + +--C'est comme la propreté, Mary... les soins du corps... les toilettes +secrètes. Oh! j'y tiens, par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis +exigeante... exigeante... jusqu'à la manie. + +Elle entra dans des détails intimes, insistant toujours sur ce mot +«convenable», qui revenait sans cesse sur ses lèvres à propos de choses +qui ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait. Comme nous +terminions le tri des chiffons, elle me dit: + +--Une femme... n'importe quelle femme, doit être toujours bien tenue... +Du reste, Mary, vous ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous +prendrez un bain, demain... je vous indiquerai... + +Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses armoires, ses penderies, la +place de chaque chose, me mit au courant du service, avec des réflexions +qui me paraissaient drôles et pas naturelles.. + +--Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... vous ferez aussi le +service de M. Xavier... C'est mon fils, Mary... + +--Bien Madame... + +La chambre de M. Xavier était située à l'autre bout du vaste +appartement; une coquette chambre, tendue de drap bleu relevé de +passementeries jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur, +représentant des sujets de chasse, de courses, des attelages, des +châteaux. Un porte-cannes tenait le milieu d'un panneau, véritable +panoplie de cannes avec un cor de chasse au milieu, flanqué de deux +trompettes de mail entrecroisées... Sur la cheminée, entre beaucoup +de bibelots, de boîtes de cigares, de pipes, une photographie de joli +garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie insolente de gommeux +précoce, grâce douteuse de fille, et qui me plut. + +--C'est M. Xavier... présenta Madame. + +Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop de chaleur, sans doute: + +--Oh! qu'il est beau garçon! + +--Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame. + +Je vis que mon exclamation ne l'avait pas fâchée... car elle avait +souri. + +--M. Xavier est comme tous les jeunes gens... me dit-elle. Il n'a pas +beaucoup d'ordre... Il faudra que vous en ayez pour lui... et que sa +chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez chez lui, tous les +matins, à neuf heures... Vous lui porterez son thé... à neuf heures, +vous entendez, Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre tard... Il vous +recevra peut-être mal... mais, cela ne fait rien... Un jeune homme doit +être réveillé à neuf heures. + +Elle me montra où l'on mettait le linge de M. Xavier, ses cravates, ses +chaussures, accompagnant chaque détail d'un: + +--Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant enfant... + +Ou bien: + +--Savez-vous plier les pantalons?... Oh! M. Xavier tient à ses +pantalons, par dessus tout. + +Quant aux chapeaux, il fut convenu que je n'avais pas à m'en occuper +et que c'était le valet de chambre à qui appartenait la gloire de leur +donner le coup de fer quotidien. + +Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une maison où il y avait +un valet de chambre, ce fût moi que Madame chargeât du service de M. +Xavier. + +--C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas très convenable... me +dis-je, parodiant le mot que répétait constamment ma maîtresse, à propos +de n'importe quoi. + +Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans cette bizarre maison. + +* * * * * + +Le soir, à l'office, j'appris bien des choses. + +--Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça étonne d'abord, et puis on +s'y fait. Des fois, il n'y a pas un sou, dans toute la maison. Alors +Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, des gros +mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le téléphone... +Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les +huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître d'hôtel fût obligé +de donner de sa poche des acomptes à des fournisseurs furieux, qui +ne voulaient plus rien livrer. Un jour de réception, on leur coupa +l'électricité et le gaz... Et puis, tout d'un coup, c'est la pluie +d'or... La maison regorge de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par +exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux domestiques, ils attendent, +des mois et des mois, leurs gages... Mais ils finissent toujours +par être payés... seulement, au prix de quelles scènes, de quels +engueulements, de quelles chamailleries!... C'est à ne pas croire... + +Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était ma chance, pour une +fois que j'avais de forts gages... + +--M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, dit le valet de chambre. + +--Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec insistance, il rentrera +peut-être, maintenant... + +Et le valet de chambre raconta que, le matin même, un créancier de +M. Xavier était venu encore faire du potin... Cela devait être bien +malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait dû payer une forte +somme, au moins quatre mille francs... + +--Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. Je l'ai entendu qui +disait à Madame: «Ça ne peut pas durer... Il nous déshonorera... il nous +déshonorera!...» + +La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les +épaules. + +--Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en fichent un peu... C'est +de payer qui les embête... + +Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, vaguement, qu'il +pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de +Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement? + +--C'est de payer qui les embête... + +Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie par d'étranges rêves, +impatiente de voir M. Xavier... + +Le valet de chambre n'avait pas menti. Une drôle de boîte, en vérité. + +Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais pas quoi, au juste... +quelque chose comme président ou directeur... Il racolait des pèlerins +où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même +parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-là à +Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, +bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait. +Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques: +Ligue contre l'enseignement laïque... Ligue contre les publications +obscènes... Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes... +Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants +d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des orphelinats, des +alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il +présidait de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un petit +bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières, +à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin +et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux, +quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires +et sa haute sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille +fripouille et de sale canaille. À l'office, nous nous amusions beaucoup +de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez +des maîtres dont on parle dans les journaux. + +Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d'une grande +réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, +des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés +protestataires, des moines intrigants, des archevêques... Il y en +avait un, surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un très vieil +assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux +qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots. +Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape... Ah! +il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père. + +Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il +aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu'il +faisait et des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux farceur. + +Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais dans l'antichambre à +endosser son pardessus: + +--Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des +Servantes de Jésus?... + +--Non, Monsieur... + +--Il faut en être... c'est indispensable... Je vais vous inscrire... + +--Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur ce que c'est que cette +Société? + +--Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les +filles-mères... + +--Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère... + +--Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il +y a les prostituées repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous +inscrire... + +Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit. + +--Cachez ça... lisez ça... quand vous serez seule... C'est très +curieux... + +Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue: + +--Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très +drôlette... + +Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait +laissés. C'était le _Fin de siècle_... le _Rigolo_... les _Petites +femmes de Paris_. Des saletés, quoi! + +* * * * * + +Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! J'en ai vu et des plus +différents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député +républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les +prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre +parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait +écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les +couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette, +dans des paroisses éloignées... Au moindre bobo, il faisait appeler les +curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais, +il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à +l'église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans +leur genre... + +* * * * * + +Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi présidait des +comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes +de charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez elle; et la maison +allait comme elle pouvait... Très souvent, Madame rentrait en retard, +venant le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, le +corps tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne. Ah! je les +connaissais, ces rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le +genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de +drôles de mic-macs dans ses comités... Mais elle était gentille avec +moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se +montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant, +elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises +et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes +petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m'inondait de +glycérine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me +saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait: + +--Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle +ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir +l'entourer... Vous avez un très beau buste... il faut le faire valoir... +Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus +convenable... + +J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d'obscurs +soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes +que l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais l'éloge de Madame et +que j'énumérais ses bontés pour moi... + +--Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... C'est la fin +qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son +fils... pour que ça le retienne davantage, à la maison... et que ça leur +coûte moins d'argent, à ces grigous... Elle a déjà essayé avec +d'autres, allez!... Elle a même attiré des amies chez elle... des femmes +mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!... +Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet +enfant... vous verrez... vous verrez... + +Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux: + +--Moi, à votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gênerais, +peut-être. + +Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades +de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la +cuisinière fût jalouse de l'évidente préférence que Madame me marquait. + +* * * * * + +J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter +le thé chez M. Xavier... C'est drôle... j'entrais toujours dans sa +chambre, avec un battement au coeur, une forte appréhension. Il fut +longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci... je tournais +de là... préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à paraître +gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que +pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le +dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence et je +redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais +chaque jour à quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M. +Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point. +Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le +demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivât... + +M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne +le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde--deux petits +arcs d'or--dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la +pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, +pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une +indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il +était grand, élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, d'une +séduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de +corrompu. Outre qu'il m'avait plu dès le premier jour, et que je le +désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que +ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l'amour. + +Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues. +Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus... Un +de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre posé sur le tapis, +il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n'était +pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me +rappela: + +--Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu +n'as donc jamais vu un homme? + +Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains +croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m'examina longuement, +effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et +rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de +la cheminée. Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois: + +--Mais tu es une très chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps +es-tu donc ici? + +--Depuis trois semaines, Monsieur. + +--Ça, c'est épatant!... + +--Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur? + +--Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas encore remarqué que tu +fusses une si belle fille... + +Il étira ses deux jambes, les allongea vers le tapis... se donna une +claque sur les cuisses, qu'il avait blanches et rondes, aussi rondes et +aussi blanches que des cuisses de femme... + +--Viens ici!... fit-il... + +Je m'approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la +taille, me renifla, me força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du +lit... + +--Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me débattant mollement... +Finissez... je vous en prie... Si vos parents vous voyaient? + +Mais, il se mit à rire: + +--Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soupé... + +C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque +chose, il répondait: «J'en ai soupé.» Et il avait soupé de tout... + +Afin de retarder un peu le moment de la suprême attaque, car ses mains +sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai: + +--Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur Xavier... Comment se fait-il +qu'on ne vous voie jamais aux dîners de Madame? + +--Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, tu sais... ils me rasent les +dîners de Madame. + +--Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule +pièce de la maison où il n'y ait pas de portrait du pape? + +Cette observation le flatta... Il répondit: + +--Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, moi... La religion... les +jésuites... les curés... Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai +soupé... Une société composée de gens comme papa et comme maman?... Ah! +tu sais... N'en faut plus!... + +Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... en qui je +retrouvais, avec les mêmes vices, l'accent traînant des voyous de +Paris... Il me semblait que je le connaissais depuis des années et des +années. À son tour, il m'interrogea: + +--Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...? + +--Votre père... m'écriai-je... simulant d'être scandalisée... Ah! +monsieur Xavier... un si saint homme! + +Son rire redoubla, éclata tout à fait: + +--Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec toutes les bonnes, ici, +papa... C'est sa toquade, les bonnes. Il n'y a plus que les bonnes +qui l'excitent. Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... Tu +m'épates... + +--Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... Seulement, il m'apporte +le _Fin de Siècle_... le _Rigolo_... les _Petites Femmes de Paris_... + +Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage: + +--Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, papa!... + +Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique: + +--C'est comme maman... Hier, elle m'a encore fait une scène... Je la +déshonore, elle et papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la +société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui ai déclaré: «Ma +petite mère chérie, c'est entendu... je me rangerai... le jour où tu +auras renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça l'a fait taire... +Ah! non, tu sais... ils m'assomment, mes auteurs... J'en ai soupé de +leurs histoires... À propos... tu connais bien Fumeau? + +--Non, monsieur Xavier. + +--Mais si... mais si... Anthime Fumeau? + +--Je vous assure. + +--Un gros... tout jeune... très rouge de figure... ultra-chic... les +plus beaux attelages de Paris?... Fumeau... voyons trois millions de +rente... Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais... + +--Puisque je ne le connais pas. + +--Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, voyons... Le biscuit Fumeau, +ah?... Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y es-tu? + +--Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier. + +--N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai fait une bonne avec +Fumeau, l'année dernière... une très bonne... Devine quoi?... Tu ne +devines pas? + +--Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas?... + +--Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, je l'ai mis avec ma mère... +Parole!... C'était trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman, +en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles... +Et papa donc, pour ses oeuvres!... Ah! ils ont le truc!... Ils la +connaissent!... Sans ça, la maison sautait. On était à bout de dettes... +Les curés eux-mêmes ne voulaient plus rien savoir... Qu'est-ce que tu +dis de ça, toi? + +--Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drôle de façon de traiter +la famille. + +--Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, moi... La famille, j'en +ai soupé... + +--Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, un ancien corsage +de Madame qui me seyait à ravir... + +--Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... vous êtes une petite +canaille... C'est très mal. + +J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout à coup, il mit, +doucement, sa main sur ma bouche: + +--Tais-toi! fit-il. + +Et me renversant sur le lit: + +--Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il Petite putain, tu sens maman... + +Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille avec moi... + +--Je suis très contente de votre service, me dit-elle... Mary, je vous +augmente de dix francs. + +--Si, chaque fois, elle m'augmente de dix francs?... songeai-je... +Alors, ça va bien... C'est plus convenable... + +Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en ai soupé... + +La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps. +Il eut vite «soupé de moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le +pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa +chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M. +Xavier n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait bien +et elle avait dit vrai: «Il aime mieux les cocottes, cet enfant...» Il +allait à ses habitudes, à ses plaisirs coutumiers, à ses noces, +comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais au coeur un serrement +douloureux, et, toute la journée, j'étais triste, triste!... + +Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de +sentiment... Il n'était pas poétique comme M. Georges. En dehors de +«la chose», je n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va te +promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne +m'adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans +les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que +j'aimais... il n'aimait pas les fleurs, à l'exception des gros oeillets +dont il parait la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant, +de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses +qui caressent le coeur, d'échanger des baisers désintéressés, de se +regarder, durant des éternités, dans les yeux... Mais les hommes sont +des êtres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies +si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne +connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche... +En amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche le rasait. + +--Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soupé de la poésie... La +petite fleur bleue... faut laisser ça à papa... + +Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature +impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il +rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je +passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de +servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche, +un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait: + +--Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché avec papa?... Tu +m'étonnes... + +Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles +m'étouffaient. M. Xavier se fâcha: + +--Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du rasoir... Des larmes, +des scènes?... Faut rentrer ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai +soupé de ces bêtises-là... + +Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir +dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné... +Après les secousses de la volupté, j'ai besoin--un besoin immense, +impérieux--de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser +qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de +l'âme... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie +du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plénitude, dans le +silence délicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait +soupé de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes bras, à cette +étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il +semblait vraiment que nous n'eussions rien mêlé de nous en nous... que +nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n'eussent pas été un instant +confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort +merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes +jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait +brutalement, sautait du lit: + +--Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise... + +Et il allumait une cigarette... + +Rien ne m'était pénible comme de voir que je n'eusse pas laissé la +moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son +coeur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que +j'acceptasse à l'avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies... +Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait +d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... Pire qu'un +vieux... plus inventif et plus féroce dans la débauche qu'un sénile +impuissant ou un prêtre satanique. + +Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la petite canaille, que je +me serais dévouée à lui, malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui, +encore, je songe avec des regrets à sa frimousse effrontée, cruelle et +jolie... à sa peau parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce +et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur mes lèvres, où tant +de lèvres depuis auraient dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son +baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier! + +* * * * * + +Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour s'habiller--Dieu qu'il +était gentil en habit!--et que je disposais avec soin ses affaires +dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une +hésitation, presque sur un ton impératif, de même qu'il m'eût demandé de +l'eau chaude: + +--Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument besoin de cinq louis, +ce soir. Je te les rendrai demain... + +Précisément, Madame m'avait payé mes gages le matin... Le savait-il? + +--Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, un peu honteuse, +honteuse de sa demande, peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne +pas posséder toute la somme qu'il me demandait: + +--Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher ces quatre-vingt-dix +francs... Je te les rendrai demain... + +Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est bon!» sec et bref, qui me +glaça le coeur. Puis, me tendant son pied, d'un mouvement brutal... + +--Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, insolemment... Vite, +je suis pressé... + +Je le regardai tristement, implorant: + +--Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur Xavier? + +--Non... je dîne en ville... Dépêche-toi... + +En nouant ses cordons, je gémis: + +--Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes?... Et +vous ne rentrerez pas de la nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais +pleurer... Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier... + +Sa voix devint dure et tout à fait méchante. + +--Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté tes quatre-vingt-dix +francs... tu peux les reprendre... Reprends-les... + +--Non... non... soupirai-je... Vous savez bien que ce n'est pas pour +ça... + +--Eh bien... fiche-moi la paix!... + +Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans m'embrasser, sans +me dire un mot... + +Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l'argent, et je ne +voulus pas le réclamer. Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de +moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes qui se tuent de travail, +des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs, +des femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin de rapporter un peu +d'argent et de procurer des gâteries au petit homme qu'elles aiment. +Voilà qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, cela m'est +passé autant que je l'affirme? Hélas, je n'en sais rien... Il y a des +moments où devant un homme, je me sens si molle... si molle... sans +volonté, sans courage, et si vache... ah! oui... si vache!... + +* * * * * + +Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis de moi. De gentille +qu'elle avait été jusqu'ici, elle devint dure, exigeante, tracassière... +Je n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de bien... j'étais +maladroite, malpropre, mal élevée, oublieuse, voleuse... Et sa voix si +douce, au début, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre. +Elle me donnait des ordres sur un ton cassant... rabaissant... Finies +les séances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les +confidences secrètes, et les recommandations intimes, gênantes au point +que les premiers jours je m'étais demandé, et que je me demande encore, +si Madame n'était point pour femme?... Finie cette camaraderie louche +que je sentais bien, au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en +était allé mon respect pour cette maîtresse qui me haussait jusqu'à +son vice... Je la rabrouai d'importance, forte de toutes les infamies +apparentes ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes à nous +quereller, ainsi que des harangères, nous jetant nos huit jours à la +tête comme de vieux torchons sales... + +--Pour quoi prenez-vous donc ma maison? criait-elle... Êtes-vous donc +chez une fille, ici?... + +Non, mais ce toupet!... Je répondais: + +--Ah! elle est propre, votre maison... vous pouvez vous en vanter... Et +vous?... parlons-en... ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... Et +Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on ne vous connaît pas dans +le quartier... et dans Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... +Votre maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des bordels qui sont +moins sales que votre maison... + +C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux pires insultes, +jusqu'aux plus ignobles menaces; elles descendaient jusqu'au vocabulaire +des filles publiques et des maisons centrales... Et puis, tout à coup +cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier fût repris pour moi d'un +goût passager, hélas!... Alors recommençaient les familiarités louches, +les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de +gages doublés, les lavages à la crème Simon--c'est plus convenable--les +initiations aux mystères des parfumeries raffinées... Madame réglait +thermométriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier... +Les bontés de l'une suivaient immédiatement les caresses de l'autre; +l'abandon du fils s'accompagnait des insolences de la mère... J'étais +la victime, sans cesse ballottée, des fluctuations énervantes par où +passait l'intermittent amour de ce gamin capricieux et sans coeur... +C'est à croire que Madame dût nous espionner, écouter à la porte, se +rendre compte par elle-même des phases différentes que nos relations +traversaient... Mais non... Elle avait l'instinct du vice, voilà tout... +Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une +chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du gibier. + +* * * * * + +Quant à Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces événements, +parmi tous les drames cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique +et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune +rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes bourrées de brochures +pieuses et d'obscènes journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de +respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la démarche un peu plus +lente, le geste un peu plus onctueux, le dos légèrement voûté, sans +doute sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans la journée... +Régulièrement, le vendredi, c'était toujours, presque sans variantes, la +même scène burlesque. + +--Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en me montrant sa +serviette. + +--Des cochonneries... répondais-je, en riant. + +--Mais non... des gaudrioles... + +Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, que je fusse à +point, et se contentant de me sourire d'un air complice, de me caresser +le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lèvres: + +--Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette petite... + +Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son manège et je me promettais +bien de saisir l'occasion éclatante et prochaine de le remettre vivement +à sa place. + +Un après-midi, je fus très surprise de le voir entrer dans la lingerie +où j'étais seule à rêvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin, +j'avais eu avec M. Xavier une scène pénible et l'impression n'en était +pas encore effacée... Monsieur referma la porte doucement, déposa sa +serviette sur la grande table, près d'une pile de draps, et, venant à +moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupière battante, son +oeil virait, comme celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil. +Il était à mourir de rire. + +--Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous appeler Célestine... +cela ne vous froisse pas? + +J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater... + +--Mais non, Monsieur... répondis-je, en me tenant sur la défensive. + +--Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... voilà! + +--Vrai, Monsieur? + +--Adorable, même... adorable... adorable! + +--Oh! Monsieur... + +Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient le long de mon +corsage, chargés de désirs, et de là, ils me caressaient le cou, le +menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs. + +--Adorable... adorable!... soufflait-il. + +Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, pour éviter ce baiser: + +--Restez, Célestine... je vous en prie... Je t'en prie!... Cela ne +t'ennuie pas que je te tutoie? + +--Non, Monsieur... cela m'étonne. + +--Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... Ah! tu ne me +connais pas!... + +Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue moussait à ses lèvres. + +--Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine je vais à Lourdes... oui, +j'emmène à Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... J'ai un +moyen de t'emmener à Lourdes... Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de +rien... Tu resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce que tu +voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver dans ta chambre... dans ta +chambre... dans ton lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais pas... +tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l'expérience +d'un vieillard, j'ai les ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu +verras... Oh! tes grands yeux polissons!... + +Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition en elle-même,--je +l'attendais depuis longtemps,--c'était la forme imprévue que Monsieur +lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et désireuse +d'humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n'avais pas été la +dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine +figure, ces mots: + +--Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble que vous oubliez M. +Xavier?... Qu'est-ce qu'il fera, lui, pendant que nous rigolerons à +Lourdes, aux frais de la chrétienté? + +Une lueur trouble... oblique... un regard de fauve surpris, s'alluma +dans les ténèbres de ses yeux... Il balbutia: + +--M. Xavier? + +--Hé oui!... + +--Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... Il ne s'agit pas de M. +Xavier... M. Xavier n'a rien à faire ici... + +Je redoublai d'insolence...» + +--Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas le malin... Suis-je +gagée, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... +Eh bien, je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça n'est pas +dans les conventions... Et puis... vous savez, mon petit père... vous +n'êtes pas mon type. + +Et je lui éclatai de rire au visage. + +Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. Mais il ne crut pas +prudent d'engager une discussion, pour laquelle j'étais terriblement +armée. Il ramassa avec précipitation sa serviette et s'esquiva poursuivi +par mes rires... + +Le lendemain, à propos de rien, Monsieur m'adressa une observation +grossière. Je m'emportai... Madame survint... Je devins folle de +colère. La scène qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante, +tellement ignoble, que je renonce à la décrire. Je leur reprochai, en +termes intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs infamies, je +leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. Ils écumaient. Je saisis un +coussin et le lançai violemment à la tête de Monsieur. + +--Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... tout de suite, +hurlait Madame, qui menaçait de me déchirer le visage avec ses ongles... + +--Je vous raye de ma société... vous ne faites plus partie de ma +société... fille perdue... prostituée!... vociférait Monsieur, en +bourrant, de coups de poing, sa serviette... + +Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les +quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les +frusques qu'elle m'avait données... + +--Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous êtes tous des +maquereaux!... + +Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire de police et du juge de +paix... + +--Ah! c'est du potin que vous voulez.--Eh bien, allons-y, tas de +fripouilles! + +Hélas, le commissaire de police prétendit que cela ne le regardait pas. +Le juge de paix m'engagea à étouffer l'affaire. Il expliqua: + +--D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira pas... Et c'est juste, +remarquez bien... Que deviendrait la société si un domestique +pouvait avoir raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société, +Mademoiselle... ce serait l'anarchie... + +Je consultai un avoué: il me demanda deux cents francs. J'écrivis à +M. Xavier: il ne me répondit pas... Alors je fis le compte de mes +ressources... Il me restait trois francs cinquante... et le pavé de la +rue. + + + + +XIII + + +13 novembre. + +Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des +Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps +que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel +établissement--matiche--à façade blanche, au fond d'un grand jardin. +Dans le jardin orné, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge, +s'élève une petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie avec +l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les +heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre +tinter les cloches... ça remue dans le coeur des choses oubliées et si +anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'écoute, +et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et que je +reconnais tout de même, des paysages très doux, imprégnés de tous +les souvenirs transformés de l'enfance et de la jeunesse... et des +binious... et, sur la lande, au bord des grèves, des déroulées lentes +de foules en fête... Ding... din... dong!... Ça n'est pas très gai... ça +n'est pas la même chose que la gaîté, c'est même triste au fond, triste +comme de l'amour... Mais j'aime ça... A Paris, on n'entend jamais que la +corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways. + +Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans +des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement +de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par +jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous +ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous +placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures +du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons +centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux +remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes +soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc... +Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute +ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent +jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, +de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le +monde. + +Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame +des Trente-six-Douleurs: + +--Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la +boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places +épatantes. + +Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec +attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées +chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller +quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière... + +Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup +venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore +servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines +sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent, +s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la +coule, sortaient de place, comme moi. + +Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si +j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai +des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en +disant: + +--Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place. + +Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne +place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque +ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le +ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme +des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant, +disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je +commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons +d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la +chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils +ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des +besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de +fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément... +Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de +riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables +et riches qui s'intéressaient à l'établissement. + +Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture, +les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je +pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans +ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de +prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite +passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite, +je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les +sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de +ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un +drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu +rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il +m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes +lectures. + +--De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon +sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'_Imitation_... non... Mais +ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les +livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple +Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un +péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est +dangereux... + +--Et Paul Bourget, mon père?... + +--Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non... +je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas +encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait l'effet, votre Paul +Bourget, d'une cuvette... oui, là... d'une cuvette où l'on s'est +lavé n'importe quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse de +savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore... +Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est très raide... mais +orthodoxe... + +Et il me disait encore: + +--Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... Ça n'est +pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher, +encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... quand ce sont des +personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de même +condition que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le bon Dieu... +Et peut-être que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des +dispenses... + +Comme je lui nommais M. Xavier et son père: + +--Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me +dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce +sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-là... des +personnes extrêmement religieuses... Par conséquent, c'est vous qui avez +tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la société.... + +Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais +pas à effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image, +refroidirent considérablement mon zèle religieux, mes ardeurs de +repentie. Le travail aussi m'agaça. Il me donnait la nostalgie de mon +métier. J'avais des désirs impatients de m'évader de cette prison, de +retourner aux intimités des cabinets de toilette. Je soupirais après les +armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent +les taffetas, où craquent les satins et les velours si doux à manier... +et les bains où, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux. +Et les histoires de l'office, et les aventures imprévues, le soir dans +l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand +je suis en place, ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans place, +elles me manquent... J'étais lasse aussi, lasse à l'excès, écoeurée +de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des +groseilles tournées, dont les bonnes soeurs avaient acheté un lot au +marché de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher +au tombereau d'ordures, c'était bon pour nous... + +Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la persistante effronterie +avec laquelle nous étions exploitées. Leur truc était simple et c'est +à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les filles +incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un +profit quelconque, elles les gardaient prisonnières, abusant de +leurs talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de la charité +chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d'avoir des domestiques, des +ouvrières qui les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un remords, +avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs +toutes petites économies, après avoir gagné sur leur travail... Et les +frais couraient toujours. + +Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne +m'eussent pas appelée, une seule fois, au parloir. Mais à toutes mes +plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches: + +--Un peu de patience, ma chère enfant... Nous pensons à vous, ma chère +enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une +place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en +est pas encore présenté une seule, comme nous la voulons pour vous, +comme vous la méritez... + +Les jours, les semaines s'écoulaient; les places n'étaient jamais +assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient +toujours. + +Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque +nuit, des choses à faire frémir. Dès que la surveillante avait terminé +sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres +blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux +refermés... Et l'on entendait de petits bruits de baisers étouffés, de +petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se +gênaient guères, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la +lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai +assisté à des scènes d'une indécence farouche et triste... Les bonnes +soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se +bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de +scandale chez elles--car elles eussent été obligées de renvoyer les +coupables--elles toléraient ces horreurs, en feignant de les ignorer... +Et les frais couraient toujours. + +Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer +dans l'établissement une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé... +et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... Cléclé +était charmante, toute blonde, toute rose et délurée... et d'une +vivacité, d'une gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se +trouvait bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait qu'un plaisir: +rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien +de répugnant, à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle portait le +vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises... +Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes +embêtements, endormit mes révoltes... Comme nos deux lits étaient +l'un près de l'autre, nous nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit... +Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... et, peut-être +aussi le besoin de satisfaire une curiosité qui me trottait par la tête, +depuis longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... depuis +qu'elle avait été débauchée, il y a plus de quatre ans, par une de ses +maîtresses, la femme d'un général... + +Une nuit que nous étions couchées ensemble elle me raconta à voix basse, +avec de drôles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, à +Versailles: + +--Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans la turne... des chats, +trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner +tout ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous +collait de vieux rogatons, kif-kif à la boîte... Eux, c'étaient des +restes de volaille, des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma +chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'Évian, les sales bêtes, +à cause de la typhoïde dont il y avait une épidémie, à Versailles... +Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de ma chambre pour +l'installer dans la pièce où couchaient le singe et les chats. Ainsi, +tu crois?... Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur de +vieux carlin qui était toujours fourré sous mes jupons... bien que je +le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit à le +battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la porte en cinq-secs... Et +si tu savais, ma chère, ce chien... + +Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, entre mes seins: + +--Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un +homme... + +Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et gentille!... + +* * * * * + +On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les +domestiques, ni de l'exploitation acharnée, éternelle qui pèse sur +eux. Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions +charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement +salauds. Et personne ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse, +s'amuse de la misère d'un plus pauvre que soi. Les scènes changent; les +décors se transforment; vous traversez des milieux sociaux différents +et ennemis; et les passions restent les mêmes, les mêmes appétits +demeurent. Dans l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que dans le +fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez des saletés pareilles, et +vous vous heurtez à de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille +comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue d'avance, où qu'elle +aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain où +poussent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les +riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous... + +On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voilà une bonne blague, +par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des +esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte +de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de +haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres... +Entrés purs et naïfs--il y en a--dans le métier, ils sont vite pourris, +au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on +ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de +jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense, +étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter. +Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à +briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah! c'est +extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les +résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les +vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur +intérêt: tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre +trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop +fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une +perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la +détresse des lendemains de chômage; que nous avons la conscience des +suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout, +devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à +triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits +fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos +poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a +pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas +un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... voleuse!... voleuse!» Ajoutez +encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette +disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités, +les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un +intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes, +d'envies rentrées, de vengeances futures... disproportion rendue à +chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les +caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour, +que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant, à ce que nous +pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de +meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas, +d'ignoble, nous entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec un +dégoût qui nous rejette si violemment hors l'humanité: «Il a une âme +de domestique... C'est un sentiment de domestique...»? Alors que +voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles +s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes, +rouler dans de belles voitures, faire la fête avec des amoureux, avoir, +moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dévouement, de +probité, de fidélité... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes +petites vaches!... + +* * * * * + +Une fois--c'était rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces +places--les maîtres mariaient leur fille. Il y eut une grande soirée, +où l'on exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une voiture de +déménagement. Je demandai à Baptiste, le valet de chambre, en manière de +rigolade... + +--Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau? + +--Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les épaules. + +--Allons... dites-le! + +--Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. Le v'là, mon cadeau... + +C'était chouettement répondre. Du reste, ce Baptiste était un homme +épatant dans la politique. + +--Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à son tour. + +--Moi? + +Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de +griffer, férocement, un visage. + +--Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je. + +Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts +méticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de +cristal, dit sur un ton tranquille: + +--Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule, à l'église, avec +un flacon de bon vitriol... + +Et il piqua une rose entre deux poires. + +Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces +vengeances-là n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une +cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de +ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place de sel... un petit filet +de strychnine au lieu de vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non... +Faut-il que nous ayons tout de même, la servitude dans le sang!... + +Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je pense et ce que j'ai +vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du +moment où quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier des +pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, je dis qu'il leur doit +de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le +maître ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre, à même +son coffre, à même son sang... + +Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces choses qui me font +mal à la tête et me retournent l'estomac... Je reviens à mes petites +histoires. + +* * * * * + +J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs de +Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré l'amour de Cléclé, et ce +qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais +vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de liberté. Lorsqu'elles +eurent compris que j'étais bien décidée à partir, alors les braves +soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour +moi... Mais, plus souvent--je ne suis pas toujours une bête, et j'ai +l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai; à toutes, +je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir +leurs têtes, aux saintes femmes... C'était risible... Elles avaient +compté qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se +rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et +je jouissais de leur poser un lapin, à mon tour. + +Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir, +le soir même. Elle eut le toupet de me répondre, en levant les bras au +ciel: + +--Mais, ma chère enfant, c'est impossible... + +--Comment, c'est impossible?... + +--Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme +ça... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer +d'abord ces soixante-dix francs... + +--Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous +fouiller... + +La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement, +sévèrement, elle prononça: + +--Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de +pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège dont le +bon Dieu vous punira... Réfléchissez... + +Alors, la colère me prit: + +--Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non, +mais vous êtes épatantes, mes petites mères... + +--Mademoiselle, je vous défends de parler ainsi... + +--Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... On fait votre +ouvrage... on travaille comme des bêtes pour vous du matin au soir... on +vous gagne des argents énormes... vous nous donnez une nourriture dont +les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le +marché!... Ah! vous ne doutez de rien... + +La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je sentais qu'elle avait +sur les lèvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prêts à sortir... +Elle n'osa pas les lâcher... et elle bégaya: + +--Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu +vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle... + +Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de défi, et la +regardant bien en face: + +--Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu de retenir ma malle... et +vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police... +Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos +aumôniers, de voler le pain des pauvres filles, de spéculer sur les +horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir... + +La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix: + +--Mademoiselle... mademoiselle... + +--Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes +les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans +les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles +vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!... + +Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai mon réquisitoire. + +--Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être une prison et +un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma +malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma +malle tout de suite. + +La soeur Boniface eut peur. + +--Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix +digne... C'est bien... vous partirez... + +--Avec ma malle? + +--Avec votre malle... + +--C'est bon... Ah! il en faut des manières ici, pour avoir ses +affaires... C'est pire qu'à la douane... + +Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui fut très gentille, et +qui avait des économies, me prêta vingt francs... J'allai retenir une +chambre chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je me payai un +paradis à la Porte-Saint-Martin. On y jouait les _Deux Orphelines_... +Comme c'est ça!... C'est presque mon histoire... + +Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, pleurer, pleurer... + + + + +XIV + + +18 novembre. + +Rose est morte. Décidément le malheur est sur la maison du capitaine. +Pauvre capitaine!... Son furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour +de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a été emportée avant-hier +soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire... On l'a +enterrée ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu passer, dans +le chemin, le cortège... Porté à bras par six hommes, le lourd cercueil +était tout couvert de couronnes et de gerbes de fleurs blanches comme +celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,--le Mesnil-Roy tout +entier--suivait, en longues files noires et bavardes, le capitaine +Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote noire, toute +militaire, conduisait le deuil. Et les cloches de l'église, au loin +tintant, répondaient au bruit des tintenelles que le bedeau agitait... +Madame m'avait avertie que je ne devais pas aller aux obsèques. Je n'en +avais, d'ailleurs, nulle envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si +méchante; sa mort me laisse indifférente et très calme. Pourtant, Rose +me manquera peut-être, et, peut-être, regretterai-je sa présence dans +le chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit faire chez +l'épicière!... + +* * * * * + +J'étais curieuse de connaître les impressions du capitaine sur cette +mort si brusque. Et, comme mes maîtres étaient en visite, je me suis +promenée, l'après-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est +triste et désert... Une bêche plantée dans la terre indique le travail +abandonné. «Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je. +Il pleure, sans doute, affaissé dans sa chambre, parmi des souvenirs»... +Et, tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle redingote de +cérémonie, il a réendossé ses habits de travail, et, coiffé de son +antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec +acharnement... Je l'entends même qui trompette à voix basse un air +de marche. Il abandonne sa brouette et vient à moi, sa fourche sur +l'épaule. + +--Je suis content de vous voir, mademoiselle Célestine... me dit-il. + +Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je cherche des mots, des +phrases... Mais allez donc trouver une parole émue devant un aussi drôle +de visage... Je me contente de répéter: + +--Un grand malheur, monsieur le capitaine... un grand malheur pour +vous... Pauvre Rose! + +--Oui... oui... fait-il mollement. + +Sa physionomie est sans expression. Ses gestes sont vagues... Il ajoute, +en piquant sa fourche dans une partie molle de la terre, près de la +haie: + +--D'autant que je ne puis pas rester, sans personne... + +J'insiste sur les vertus domestiques de Rose: + +--Vous ne la remplacerez pas facilement, capitaine. + +Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait même à ses yeux +subitement devenus plus vifs, à ses mouvements plus alertes, qu'il est +débarrassé d'un grand poids. + +--Bah! dit-il, après un petit silence... tout se remplace.. + +Cette philosophie résignée m'étonne et même me scandalise un peu. +J'essaie, pour m'amuser, de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu +en perdant Rose... + +--Elle connaissait si bien vos habitudes, vos goûts... vos manies!... +Elle vous était si dévouée! + +--Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... grince-t-il. + +Et faisant un geste, par quoi il semble écarter toute sorte +d'objections: + +--D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, j'aime mieux vous le +dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions +pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la +maison... et tout y allait très mal... très mal... Je ne pouvais même +plus manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... Et les scènes du matin +au soir, à propos de rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient +des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme +aujourd'hui... eh bien, c'en étaient des histoires... car elle était +jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre +ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais plus chez moi, foutre! + +Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long +voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les +pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés que font les branches +d'arbres sur la lumière, sa petite maison. + +Cette joie, désobligeante pour la mémoire de Rose, me paraît maintenant +très comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis, +sur un ton de reproche: + +--Capitaine... je crois que vous n'êtes pas juste pour Rose. + +--Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas, +vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les +scènes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son égoïsme. +Rien ne m'appartenait plus ici... tout était à elle, chez moi... Ainsi, +vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais +plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle +prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne +pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce qu'elle ne les aimait +pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui +arriver de mieux... car, d'une manière comme de l'autre... je ne +l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas gardée. +Elle m'excédait, là!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous +dire... si j'étais mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée, +allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée amère... Je vous +en réponds!... + +Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il +continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides: + +--Vous savez que j'avais rédigé un testament où je lui donnais tout... +maison... argent... rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le +disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce +qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois après, j'avais fait un second +testament qui annulait le premier... et où je ne lui donnais plus +rien... foutre!... pas çà... + +N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire strident qui s'éparpille +dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie: + +--Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête--la voyez-vous d'ici--en +apprenant que ma petite fortune... pan... je la léguais à l'Académie +française... Car, ma chère demoiselle Célestine... c'est vrai... ma +fortune, je la léguais à l'Académie française... Ça, c'est une idée... + +Je laisse son rire se calmer, et, gravement, je lui demande: + +--Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous faire? + +Le capitaine me regarde longuement, me regarde malicieusement, me +regarde amoureusement... et il dit: + +--Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous... + +--De moi?... + +--Oui, de vous, de vous seule. + +--Et comment ça?... + +Un petit silence encore, durant lequel, le mollet tendu, la taille +redressée, la barbiche tordue et pointante, il cherche à m'envelopper +d'un fluide séducteur. + +--Allons... fait-il, tout d'un coup... allons droit au but... Parlons +carrément... en soldat... Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle +est à vous... + +J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du plus lointain de ses +yeux... Elle ne me surprend pas... Je lui oppose un visage sérieux, +impassible. + +--Et les testaments, capitaine? + +--Je les déchire, nom de Dieu! + +J'objecte: + +--Mais, je ne sais pas faire la cuisine... + +--Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le vôtre, foutre!... je ferai +tout... + +Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... Il est heureux +pour ma vertu que la haie me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre +qu'il se jetterait sur moi... + +--Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une voix rauque et +pétaradante à la fois... Celle que je vous demande... ah! Célestine, +je parie que vous savez la faire... que vous savez y mettre des épices, +foutre!... Ah! nom d'un chien... + +Je souris ironiquement et, le menaçant du doigt, comme on fait d'un +enfant: + +--Capitaine... capitaine... vous êtes un petit cochon! + +--Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... un gros... un +très gros... foutre!... Et puis... il y a autre chose... Il faut que je +vous le dise... + +Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux s'injectent de sang. +Et d'une voix plus basse il dit: + +--Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien... + +--Eh bien, quoi?... + +--Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, ah!... Ça, c'est une +idée! + +Je me tais et fais semblant de rêver à des choses profondes... Le +capitaine s'impatiente... s'énerve... Il creuse le sable de l'allée, +sous le talon de ses chaussures: + +--Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par mois... la table du +maître... la chambre du maître, foutre!... un testament... Ça vous +va-t-il?... Répondez-moi... + +--Nous verrons plus tard... Mais prenez en une autre, en attendant, +foutre!... + +Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la figure la tempête de +rires qui gronde en ma gorge. + +* * * * * + +Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine ou Joseph?... +Vivre à l'état de servante maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état +comporte, c'est-à-dire rester encore à la merci d'un homme stupide, +grossier, changeant, et sous la dépendance de mille circonstances +fâcheuses et de mille préjugés?... Ou bien me marier et acquérir ainsi +une sorte de liberté régulière et respectée, dans une situation exempte +du contrôle des autres, libérée du caprice des événements?... Voilà +enfin une partie de mon rêve qui se réalise... + +Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais pu la souhaiter plus +grandiose... Mais, à voir combien peu de chances s'offrent, en général, +dans l'existence d'une femme comme moi, je dois me féliciter qu'il +m'arrive enfin quelque chose d'autre que cet éternel et monotone +ballottement d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, d'un visage +à un autre visage... + +Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison du capitaine... Je +n'avais d'ailleurs pas besoin de cette dernière conversation avec +lui, pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre fantoche, quel +exemplaire d'humanité baroque il représente... Outre que sa laideur +physique est totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne donne +aucune prise sur son âme... Rose croyait fermement sa domination assurée +sur cet homme, et cet homme la roulait!... On ne domine pas le néant, on +n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis non plus, sans suffoquer +de rire, songer un seul instant à l'idée que ce personnage ridicule +me tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est même pas +du dégoût que j'éprouve, car le dégoût suppose la possibilité d'un +accomplissement. Or, j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut +pas être... Si par un prodige, par un miracle, il se trouvait que +je tombasse dans son lit, je suis sûre que ma bouche serait toujours +séparée de la sienne par un inextinguible rire. Amour ou plaisir, +veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai couché avec bien des +hommes... Cela me paraît, du reste, un acte normal, naturel, +nécessaire... Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je n'y +aie pas goûté une joie quelconque... Mais un homme d'un ridicule +aussi incomparable que le capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas +arriver, ne peut pas physiquement arriver... Il me semble que ce serait +quelque chose contre nature... quelque chose de pire que le chien de +Cléclé... Eh bien, malgré cela, je suis contente... et j'en éprouve +presque de l'orgueil... De si bas qu'il vienne, c'est tout de même un +hommage, et cet hommage me donne davantage confiance en moi-même et en +ma beauté... + +A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout autres. Joseph a pris +possession de ma pensée. Il la retient, il la captive, il l'obsède... +Il me trouble, m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il est +laid, brulalement, horriblement laid, mais, quand on décompose cette +laideur, elle a quelque chose de formidable qui est presque de la +beauté, qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de la beauté, +comme un élément. Je ne me dissimule pas la difficulté, le danger de +vivre, mariée ou non, avec un tel homme dont il m'est permis de tout +soupçonner et dont, en réalité, je ne connais rien... Et c'est ce qui +m'attire vers lui avec la violence d'un vertige... Au moins, celui-là +est capable de beaucoup de choses dans le crime, peut-être, et peut-être +aussi dans le bien... Je ne sais pas... Que veut-il de moi?... que +fera-t-il de moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons +que j'ignore... le jouet de ses passions féroces?... M'aime-t-il +seulement... et pourquoi m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes +vices... pour mon intelligence... pour ma haine des préjugés, lui qui +les affiche tous?... Je ne sais pas... Outre cet attrait de l'inconnu et +du mystère, il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, dominateur, +de la force. Et ce charme--oui ce charme--agit de plus en plus sur mes +nerfs, conquiert ma chair passive et soumise. Près de Joseph, mes sens +bouillonnent, s'exaltent, comme ils ne se sont jamais exaltés au contact +d'un autre mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus sombre, plus +terrible même que le désir qui, pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre, +dans mes baisers avec M. Georges... C'est autre chose que je ne puis +définir exactement, qui me prend tout entière, par l'esprit et par +le sexe, qui me révèle des instincts que je ne me connaissais pas, +instincts qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun amour, aucun +ébranlement de volupté n'avait encore réveillés... Et je frémis de la +tête aux pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, me disant: + +--Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! pas de visage, bien sûr!... Mais +nos deux âmes sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent... + +Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible? + +Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, si impérieuses, si +fortement tenaces, qu'elles ne me laissent pas une minute de répit... +et que je reste toujours sous l'influence de leur engourdissante +fascination... En vain, je cherche à m'occuper l'esprit par d'autres +pensées... J'essaie de lire, de marcher dans le jardin, quand mes +maîtres sont sortis, de travailler avec acharnement dans la lingerie à +mes raccommodages, quand ils sont là... Impossible!... C'est Joseph qui +possède toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les possède dans le +présent, mais il les possède aussi dans le passé... Joseph s'interpose +tellement entre tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi +dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses figures vilaines ou +charmantes, se recule de plus en plus, se décolore, s'efface... Cléophas +Biscouille, M. Jean... M. Xavier... William, dont je n'ai pas encore +parlé... M. Georges lui-même, dont je me croyais l'âme marquée à jamais, +comme est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... et tous +ceux-là, à qui volontairement, joyeusement, passionnément, j'ai donné +un peu ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante et de mon coeur +douloureux... des ombres, déjà!... Des ombres indécises et falotes qui +s'enfoncent, souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... réalités +intangibles, oublis... fumées... rien... dans le néant!... Quelquefois, +à la cuisine, après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche de +crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes pommettes, et son crâne bas, +raboteux, bosselé où la lumière de la lampe accumule les ombres dures, +je me dis: + +--Non... non... ce n'est pas possible... je suis sous le coup d'une +folie... je ne veux pas... je ne peux pas aimer cet homme... Non, +non!... ce n'est pas possible... + +Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... Et il faut bien, +enfin, que je me l'avoue à moi-même... que je me le crie à moi-même... +J'aime Joseph!... + +Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais se moquer +de l'amour... pourquoi il y a des femmes qui se ruent, avec toute +l'inconscience du meurtre, avec toute la force invincible de la nature, +aux baisers des brutes, aux étreintes des monstres, et qui râlent de +volupté sur des faces ricanantes de démons et de boucs... + +* * * * * + +Joseph a obtenu de Madame six jours de congé, et demain, sous prétexte +d'affaires de famille, il va partir pour Cherbourg... C'est décidé; +il achètera le petit café... Seulement, pendant quelques mois, il ne +l'exploitera pas lui-même. Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en +charge... + +--Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le repeindre... le remettre +à neuf... qu'il soit très beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres +dorées: «A l'Armée Française!»... Et puis, je ne peux pas quitter ma +place, encore... Ça, je ne peux pas... + +--Pourquoi ça, Joseph?... + +--Parce que ça ne se peut pas, maintenant... + +--Mais, quand partirez-vous, pour tout à fait?... + +Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un regards sournois... et il +dit: + +--Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas avant six mois d'ici... +peut-être plutôt... peut-être plus tard aussi... On ne peut pas +savoir... Ça dépend... + +Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, j'insiste: + +--Ça dépend de quoi?... + +Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux et, en même temps un +peu excité: + +--D'une affaire... fait-il... d'une affaire très importante... + +--Mais quelle affaire?... + +--D'une affaire... voilà! + +Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une voix où il y a, non pas de +la colère... mais de l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage... + +Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et me cause un +désappointement pénible... Aurait-il changé d'idée?... Mes curiosités, +mes hésitations l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel, +cependant, que je m'intéresse à un événement, dont je dois partager le +succès ou le désastre... Est-ce que les soupçons que je n'ai pu cacher, +du viol, par lui, de la petite Claire, n'auraient point amené, à la +réflexion, une rupture entre Joseph et moi?... Au serrement de coeur +que j'éprouve je sens que ma résolution--différée par coquetterie, par +taquinerie--était bien prise, pourtant... Être libre... trôner dans un +comptoir, commander aux autres, se savoir regardée, désirée, adorée par +tant d'hommes!... Et cela ne serait plus?... Et ce rêve m'échapperait, +comme tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir l'air de me jeter à +la tête de Joseph... mais je veux savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je +prends une physionomie triste... et je soupire: + +--Quand vous serez parti, Joseph, la maison ne sera plus tenable pour +moi... J'étais si bien habituée à vous maintenant... à nos causeries... + +--Ah dame!... + +--Moi aussi, je partirai. + +Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... le front +soucieux... l'esprit préoccupé... les mains tournant un peu +nerveusement, dans la poche de son tablier bleu, un sécateur... +L'expression de sa figure est mauvaise... Je répète, en le regardant +aller et venir... + +--Oui, je partirai... Je retournerai à Paris... + +Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... pas un regard +suppliant vers moi... Il remet un morceau de bois dans le poêle qui +s'éteint... puis, il recommence de marcher silencieusement dans +la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte donc cette +séparation?... Il la veut donc?... Cette confiance en moi, cet +amour pour moi qu'il avait, il les a donc perdus?... Ou, simplement, +redoute-t-il mes imprudences, mes éternelles questions?... Je lui +demande, un peu tremblante: + +--Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, à vous aussi, Joseph... +de ne plus nous voir?... + +Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder même de ce regard oblique et +de coin qu'il a souvent: + +--Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas +obliger les gens à faire ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça +ne plaît pas... + +--Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?... + +--Et puis, vous avez toujours de mauvaises idées sur moi... +continue-t-il, sans répondre à ma question. + +--Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?... + +--Parce que... + +--Non, non, Joseph... c'est vous qui ne m'aimez plus... c'est vous qui +avez autre chose dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé, +moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, voyons... On ne +s'engage pas pour la vie, sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré, +au contraire, de mes hésitations... Elles prouvent que je ne suis pas +une évaporée... que je suis une femme sérieuse... + +--Vous êtes une bonne femme, Célestine... une femme d'ordre... + +--Eh bien, alors?... + +Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur moi des yeux profonds... +et encore méfiants... et pourtant plus tendres: + +--Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... ne s'agit pas +de ça... Je ne vous empêche pas de réfléchir, moi... Parbleu!... +réfléchissez... Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon +retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... c'est qu'on soit trop +curieuse... Il y a des choses qui ne regardent pas les femmes... il y a +des choses... + +Et il achève sa phrase dans un hochement de tête... + +Après un moment de silence: + +--Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... Je rêve de vous... +j'ai les sangs tournés de vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce +que j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... Mais +ne faut pas être curieuse... Vous, vous faites ce que vous faites... +moi, je fais ce que je fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de +surprise... + +S'approchant de moi, il me saisit les mains: + +--J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais ce qui est dedans, +y est bien... On ne peut plus l'en retirer, après... Je rêve de vous, +Célestine... de vous... dans le petit café... + +Les manches de sa chemise sont retroussées, en bourrelets, jusqu'à la +saignée: les muscles de ses bras, énormes, souples, huilés comme des +bielles, faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment, +allègrement, sous la peau blanche.. Sur les avant-bras et de chaque côté +des biceps, je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards croisés, +au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur forte de mâle, presque de +fauve, monte de sa poitrine large et bombée comme une cuirasse... Alors, +grisée par cette force et par cette odeur, je m'accote au chevalet +où tout à l'heure, quand je suis venue, il frottait les cuivres des +harnais... Ni M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui étaient, +pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont produit jamais une impression +aussi violente que celle qui me vient de ce presque vieillard, à crâne +étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant à mon tour, tâchant +de faire fléchir, sous ma main, ses muscles durs et bandés comme de +l'acier: + +--Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... il faut se mettre +ensemble, tout de suite... mon petit Joseph... Moi aussi, je rêve de +vous... moi aussi, j'ai les sangs tournés de vous... + +Mais Joseph, grave, paternel, répond: + +--Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine... + +--Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!... + +Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements doux. + +--Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... bien sûr... Oui +mais... c'est sérieux... c'est pour toujours... Il faut être sage... On +ne peut pas faire ça... avant que le prêtre y passe... + +Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la +respiration courte... moi, les bras rompus, la tête bourdonnante... le +feu au corps... + + + + +XV + + +20 novembre. + +Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg. +Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, +les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il +y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de +manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, +en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement +d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour +se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort +encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de +la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. +C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à +déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop +lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La +brume s'épaissit, gagne le jardin... + +Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?... + +Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée. +Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne +m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant +détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible +de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite +de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me +demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph... +Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais +vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler... + +En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la +boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit, +sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée +d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne +puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits +vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à +l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en +finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!... +Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire... +Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup +de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût +enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout +de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon +stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est +impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je +l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut +pas être... Et puis, Joseph est bien trop _artiste_ dans son genre... Je +demande: + +--Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne? + +Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent +dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé: + +--Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement. + +--Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne? + +Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté, +elle proclame: + +--De Monsieur, donc! + +Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à +Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon +rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi... + +--Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle... + +Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?... +Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire, +sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge +Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec +complaisance, en se rengorgeant un peu: + +--Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la laverie où j'étais en +train de laver la vaisselle du déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que +vous étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer +avec vous, sur l'escalier. Quand il est entré dans la laverie, Monsieur +faisait de grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux rouges +et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang... +Sans rien me dire, il s'est jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il +s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me défendre... +Et puis, on a si peu d'occasions ici!... Ça m'a étonnée... mais ça m'a +fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien +mignon... bien caressant... + +--Bien cochon, hein, Marianne? + +--Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel +homme!... Et tout!... + +Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la +camisole bleue débraillée, tachée de graisse et de charbon, ses deux +seins se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande encore: + +--Êtes-vous contente au moins? + +--Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. C'est-à-dire... je +serais bien contente.. si j'étais certaine de ne pas être enceinte... A +mon âge... ce serait trop triste! + +Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles +d'un hochement de tête... Puis elle ajoute: + +--C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai voir madame Gouin, +demain... + +J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre femme dont le cerveau est si +noir, dont les idées sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique +et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à celle-là?... +Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donné un rayonnement... une +grâce... Elle n'a pas ce halo de lumière que la volupté met autour des +visages les plus laids... Elle est restée la même... lourde, molle et +tassée... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû +ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps privée des caresses +d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est après avoir excité ses +désirs sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, sur cette +triste créature... Je lui dis affectueusement. + +--Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait, +ce serait terrible... + +--Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... Monsieur ne vient +que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et +lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la +laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour... +qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans +qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous +surprenait... eh bien... voilà! + +--Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne... + +--Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant sa tête à la manière +d'une vieille ourse... + +Après un silence cruel, durant lequel je viens d'évoquer ces deux êtres, +ces deux pauvres êtres en amour, dans la laverie: + +--Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?... + +--Bien sûr qu'il est tendre... + +--Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous +dit?... + +Et Marianne répond: + +--Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il +dit: «Ah! bougre!... Ah! bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... +Ah! il est bien mignon... + +Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus, +je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la pitié que j'ai d'elle +devient un véritable et presque douloureux attendrissement. + +Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En +rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un +grand découragement... Il ne faudrait jamais réfléchir sur l'amour. +Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule, +de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de +monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche +rouge, sur la cheminée? Rien, sinon cette déception que j'ai aimé un +sans-coeur, un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu +aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et malsaine, ses côtelettes +noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie +m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux +si bêtes qui me regardent avec le même regard de larbin insolent et +servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma +malle, en attendant que je fasse de ce passé, de plus en plus détesté, +un feu de joie et des cendres!... + +Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il +seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde, +il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que +je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l'éblouissement des +verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg, +ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant, +venant, conquérant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me +retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de +Raillon à Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. Et, après une +insomnie pénible, je finis par m'endormir avec l'image rude et sévère de +Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se détache, +là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures +blanches et des vergues rouges. + +Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, dans la chambre +de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me +demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire, +une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois +blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une +tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre +n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes. +Elle a quelque chose de la rigidité, de l'austérité d'une cellule de +moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits +de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées, +des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents... +une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir, +servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit... + +Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu résister au désir +violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de +découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, dans +cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui +n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et +d'événements... Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas +un tiroir n'est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre: +_Le Bon Jardinier_... sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont +jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour +préparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de +nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas même un +livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance +d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, à +côté de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de +brochures, de nombreux numéros de _La Libre Parole_. Sous le lit, des +pièges à loirs et à rats... J'ai tout palpé, tout retourné, tout vidé, +habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans +l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je la laissai +lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph. Est-il +possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque, +à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un +homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de ce qui +domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table +je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un +quadruple tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, je dénoue +les cordes, j'ouvre la boîte et je vois sur un lit d'ouate cinq +médailles bénites, un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains +rouges... Toujours la religion!... + +Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse +de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je +voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu'il touche +son impénétrabilité... Les objets qu'il possède sont muets, comme sa +bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste +de la journée, j'ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de +Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m'a semblé +que je l'entendais me dire: + +--Tu es bien avancée, petite maladroite, d'avoir été si curieuse... +Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans +mes malles et dans mon âme... tu ne sauras jamais rien!... + +Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph... +J'ai trop mal à la tête, et je crois que j'en deviendrais folle... +Retournons à mes souvenirs... + +* * * * * + +A peine sortie de chez les bonnes soeurs de Neuilly, je retombai dans +l'enfer des bureaux de placement. Je m'étais pourtant bien promis de +n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le moyen, quand on est sur le +pavé, sans seulement de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les amies, +les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils ne vous répondent même pas... +Les annonces dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, des +correspondances qui n'en finissent pas... des dérangements pour le roi +de Prusse... Et puis, c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut +avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé avaient vite fondu +dans mes mains... La prostitution?... La promenade sur les trottoirs?... +Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?... Ah! ma foi, non... +Pour le plaisir, tant qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas... +je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus même obligée de +mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer +mon logement et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle vous ramène +aux agences d'usure et d'exploitation humaine. + +Ah! les bureaux de placement, en voilà un sale truc... D'abord, il faut +donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des +mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les +mauvaises places qui manquent, et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du +choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... Aujourd'hui, +des femmes de rien, des petites épicières de quat'sous... se mêlent +d'avoir des domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle pitié! Si, +après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliants +marchandages, vous parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises +rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur toute une année de +gages... Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la +place qu'elle vous a procurée. Cela ne la regarde pas... son compte est +bon, et la commission entière exigée. Ah! elles connaissent le truc; +elles savent où elles vous envoient et que vous leur reviendrez +bientôt... Ainsi, moi, j'ai fait sept places, en quatre mois et demi... +Une série à la noire... des maisons impossibles, pires que des bagnes. +Eh bien, j'ai dû payer au bureau trois pour cent, sur sept années, +c'est-à-dire, en comprenant les dix sous renouvelés de l'inscription, +plus de quatre-vingt-dix francs... Et il n'y avait rien de fait, et +tout était à recommencer!... Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un +abominable vol?... + +Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, on n'aperçoit partout +que du vol... Naturellement, ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui +sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... Mais comment faire? +On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore +être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue... Le monde est +joliment mal fichu, voilà qui est sûr... Quel dommage que le général +Boulanger n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, paraît +qu'il aimait les domestiques... + +* * * * * + +Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, est situé, rue du +Colisée, dans le fond d'une cour, au troisième étage d'une maison noire +et très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès l'entrée, l'escalier +étroit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles +et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empesté au +visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le coeur, +un découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, mais rien que de +voir cet escalier, cela m'affadit l'estomac, me coupe les jambes, et +je suis prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir qui, le long du +chemin, vous chante dans la tête, se tait aussitôt, étouffé par cette +atmosphère épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs +suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses et de froids +crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent +s'aventurer dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne sont pas +dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les dégoûte, aujourd'hui, les belles +dames?... Elles n'iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un +pauvre... mais pour embêter une domestique, elles iraient le diable sait +où!... + +Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, une grande femme +de quarante-cinq ans, à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux +légèrement ondulés et très noirs, malgré des chairs amollies, comprimées +dans un terrible corset, gardait encore des restes de beauté, une +prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! ce qu'elle a dû s'en +payer, celle-là!... D'une élégance austère, toujours en robe de taffetas +noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, une cravate de +velours brun autour du cou, des mains très pâles, elle semblait d'une +dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle vivait collée avec un +petit employé à la Ville, M. Louis--nous ne le connaissions que sous son +prénom... C'était un drôle de type, extrêmement myope, à gestes menus, +toujours silencieux, et très gauche dans un veston gris, râpé et trop +court... Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne paraissait pas +heureux, mais résigné... Il n'osait jamais nous parler, pas même nous +regarder, car la patronne en était fort jalouse... Quand il entrait, sa +serviette sous le bras, il se contentait de nous envoyer un petit coup +de chapeau, sans tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la +jambe, il glissait dans le couloir comme une ombre... Et ce qu'il était +éreinté, le pauvre garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la +correspondance, tenait les livres... et le reste... + +Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, ni Durand; ces deux +noms, qui faisaient si bien accolés l'un à l'autre, elle les tenait, +paraît-il, de deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle avait +vécu et qui lui avaient donné les fonds pour ouvrir son bureau. Son +vrai nom était Joséphine Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était +une ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs à toutes ses +allures prétentieuses, à des manières parodiques de grande dame acquises +dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne d'or et la robe de +soie noire, transparaissait la crasse des origines inférieures. Elle +se montrait insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne +domestique, mais cette insolence elle la réservait exclusivement +pour nous seules, étant, au contraire, envers ses clientes, d'une +obséquiosité servile, proportionnée à leur rang social et à leur +fortune. + +--Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, en minaudant... Des +femmes de chambre de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne veulent +rien faire... qui ne travaillent pas, et dont je ne garantis pas +l'honnêteté et la moralité... tant que vous voudrez!... Mais des femmes +qui travaillent, qui cousent, qui connaissent leur métier, il n'y en a +plus... je n'en ai plus... personne n'en a plus... C'est comme ça... + +Son bureau était pourtant achalandé... Elle avait surtout la clientèle +du quartier des Champs-Élysées, composée, en grande partie, d'étrangères +et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!... + +La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au salon où Mme +Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle robe de soie noire. A gauche du +couloir, c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre avec des +banquettes circulaires et, au milieu, une table recouverte d'une serge +rouge décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire que par +un vitrage étroit, pratiqué en haut et dans toute la longueur de la +cloison, qui la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus triste que +de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit les objets et les figures d'une +lueur crépusculaire, à peine. + +Nous venions là, chaque matinée et chaque après-midi, en tas, +cuisinières et femmes de chambre, jardiniers et valets, cochers et +maîtres d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter nos +malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter des places extraordinaires, +féeriques, libératrices. Quelques-unes apportaient des livres, des +journaux, qu'elles lisaient passionnément; d'autres écrivaient des +lettres... Tantôt gaies tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes +étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, en coup de vent, +de Mme Paulhat-Durand: + +--Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... On ne s'entend plus +au salon... + +Ou bien: + +--Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une voix brève et glapissante. + +Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les cheveux, suivait la +placeuse dans le bureau d'où elle revenait quelques minutes après, une +grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas trouvé ses certificats +suffisants... Qu'est-ce qu'il leur fallait?... Le prix Monthyon +alors?... Un diplôme de rosière?... + +Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix des gages: + +--Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... rien à gratter... +Elle fait son marché elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans la +maison... Plus souvent! + +Tout cela ponctué par des gestes furieux ou obscènes. + +Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le bureau, appelées par la +voix de plus en plus glapissante de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs +cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je voyais tout +de suite à qui j'avais à faire et que la place ne pourrait pas me +convenir... Alors, pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides +interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les belles dames... Je +me payais leur tête... + +--Madame est mariée? + +--Sans doute... + +--Ah!... Et madame a des enfants? + +--Certainement... + +--Des chiens? + +--Oui... + +--Madame fait veiller la femme de chambre? + +--Quand je sors le soir... évidemment... + +--Et madame sort souvent le soir? + +Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. Alors, la dévisageant +avec un regard qui méprisait son chapeau, son costume, toute sa +personne, je disais d'un ton bref et dédaigneux: + +--Je le regrette... mais la place de Madame ne me plaît pas... Je ne +vais pas dans des maisons, comme chez Madame... + +Et je sortais triomphalement... + +Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lèvres +passées au minium, les joues émaillées, insolente comme une pintade et +parfumée comme un bidet, me demanda après trente six questions: + +--Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous des amants? + +--Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et très calme. + +Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, ou plus timides, +acceptaient des places infectes. On les huait. + +--Bon voyage... Et à bientôt!... + +A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, veules, le corps tassé, +les jambes écartées, songeuses, stupides ou bavardes... à entendre +les successifs appels de la patronne. «Mademoiselle Victoire!... +Mademoiselle Irène!... Mademoiselle Zulma!...» il me semblait, parfois, +que nous étions en maison et que nous attendions le miché. Cela me parut +drôle, ou triste, je ne sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque +tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, immédiatement, +conta ce qu'elle savait de précis et de merveilleux sur ces sortes +d'établissements... Une grosse bouffie, qui épluchait une orange, +exprima: + +--Bien sûr que cela vaudrait mieux... On boulotte tout le temps, là +dedans... Et du champagne, vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises +avec des étoiles d'argent... et pas de corset! + +Une grande sèche, très noire de cheveux, les lèvres velues, et qui +semblait très sale, dit: + +--Et puis... ça doit être moins fatigant... Parce que, moi, dans la même +journée, quand j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur... +avec le concierge... avec le valet de chambre du premier... avec le +garçon boucher... avec le garçon épicier... avec le facteur du chemin +de fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis avec d'autres +encore... eh bien, vous savez... j'en ai mon lot!... + +--Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts. + +--Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... Ah! malheur!... +répliqua la grande noire, en haussant ses épaules pointues. + +Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque... + +Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma soeur Louise enfermée +sans doute dans une de ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être, +tranquille au moins, en tout cas sauvée de la misère et de la faim. +Et, dégoûtée plus que jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon +existence errante, de ma terreur des lendemains, moi aussi, je songeai: + +--Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!... + +Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à peine plus noire +que le jour... Nous nous taisions, fatiguées d'avoir trop parlé, +trop attendu... Un bec de gaz s'allumait dans le couloir... et, +régulièrement, à cinq heures, par la vitre de la porte, on apercevait +la silhouette un peu voûtée de M. Louis qui passait, très vite, en +s'effaçant... C'était le signal du départ. + +* * * * * + +Souvent de vieilles racoleuses de maisons de passe, des maquerelles à +l'air respectable et toutes pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne +soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... Elles nous +suivaient discrètement, et dans un coin plus sombre de la rue, derrière +les obscurs massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance des +sergents de ville, elles nous abordaient: + +--Venez donc chez moi, au lieu de traîner votre pauvre vie d'embêtement +en embêtement et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, le +luxe, l'argent... c'est la liberté... + +Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs de mes petites +camarades écoutèrent ces brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec +tristesse... Où sont-elles maintenant?... + +Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, que j'avais déjà +brutalement éconduite, parvint à m'entraîner dans un café du Rond-Point +où elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois encore ses bandeaux +grisonnants, sa sévère toilette de bourgeoise veuve, ses mains +grassouillettes, visqueuses, chargées de bagues... Avec plus d'entrain, +plus de conviction que les autres jours, elle me récita son boniment... +Et comme je demeurais indifférente à toutes ses blagues: + +--Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... Je n'ai pas besoin +de vous regarder à deux fois pour voir combien vous êtes belle, de +partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche et de gaspiller +avec des gens de maison une telle beauté!... Belle... et je suis sûre... +polissonne comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, allez! +Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu de temps!... C'est que, +voyez-vous, j'ai une clientèle admirable... de vieux messieurs... très +influents et très... très généreux... Le travail est quelquefois un peu +dur... ça, je ne dis pas... Mais on gagne tant, tant d'argent!... Tout +ce qu'il y a de mieux à Paris défile chez moi... des généraux illustres, +des magistrats puissants... des ambassadeurs étrangers. + +Elle se rapprocha de moi, baissant la voix... + +--Et si je vous disais que le Président de la République lui-même... +Mais oui, ma petite!... Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison... +Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La Rabineau, ça n'est rien +à côté de ma maison... Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était +si content qu'il m'a promis les palmes académiques... pour mon fils, +qui est chef du contentieux dans une maison d'éducation religieuse, à +Auteuil. Ainsi... + +Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme et la chair, et elle +répéta: + +--Ah! si vous vouliez!... Quel succès!... + +Puis, sur un ton confidentiel: + +--Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, des dames du plus +grand monde... quelquefois seules, quelquefois avec leurs maris ou leurs +amants. Ah! dame, vous comprenez, chez moi, il faut se mettre un peu à +tout... + +J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de mon instruction +amoureuse, le manque de lingerie de luxe, de toilettes... de bijoux... +La vieille me rassura: + +--Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas vous tourmenter... +parce que, chez moi, la toilette, vous comprenez, c'est surtout la +beauté naturelle... une bonne paire de bas, sans plus!... + +--Oui... oui... je sais bien... mais encore... + +--Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... insista-t-elle +avec bienveillance... Ainsi, j'ai des clients très chic, principalement +les ambassadeurs... qui ont des manies... Dame! à leur âge et avec leur +argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils me demandent le +plus, c'est des femmes de chambre, des soubrettes... une robe noire +très collante... un tablier blanc... un petit bonnet de linge fin... Par +exemple, des dessous riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi +un engagement de trois mois... et je vous donne un trousseau d'amour, +tout ce qu'il y a de mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français +n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds... + +Je demandai a réfléchir... + +--Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla cette marchande de +viande humaine. Je vais toujours vous laisser mon adresse... Quand le +coeur vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... Ah! je suis bien +tranquille!... Et, dès demain, je vais vous annoncer au Président de la +République... + +Nous avions fini de boire. La vieille régla les deux verres, tira d'un +petit portefeuille noir une carte qu'elle me remit, en cachette, dans la +main. Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je lus: + + Madame Rebecca Ranvet + + _Modes._ + +J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes extraordinaires. Ne +pouvant malheureusement les conter toutes, j'en choisis une qui peut +passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les jours, dans cette +maison. + +J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre du bureau, +s'éclaire en toute sa longueur d'un vitrage garni de transparents +rideaux. Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement +fermé. Une fois je remarquai que, par suite d'une négligence, que je +résolus de mettre à profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la +banquette et, me haussant sur un escabeau de renfort, je parvins à +toucher du menton le cadre du vasistas que je poussai tout doucement... +Mon regard plongea dans la pièce, et voici ce que je vis. + +Une dame était assise dans un fauteuil; une femme de chambre était +debout, devant elle; dans un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des +fiches, entre les compartiments d'un tiroir... La dame venait de +Fontainebleau pour chercher une bonne... Elle pouvait avoir cinquante +ans. Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette sérieuse, +austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, le teint plombé par +les nourritures de hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une +physionomie sympathique qui eût pu être jolie, avec du bonheur. Elle +était très propre et svelte dans une jupe noire. Un jersey noir moulait +sa taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, en arrière, +découvrant le front où des cheveux blonds frisottaient. + +Après un examen détaillé, appuyé, froissant, agressif, la dame se décida +enfin à parler. + +--Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... quoi?... comme femme de +chambre? + +--Oui, Madame. + +--Vous n'en avez pas l'air... Comment vous appelez-vous? + +--Jeanne Le Godec... + +--Qu'est-ce que vous dites?... + +--Jeanne Le Godec, Madame... + +La dame haussa les épaules. + +--Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de domestique... c'est un +nom de jeune fille. Si vous entrez à mon service, vous n'avez pas la +prétention, j'imagine, de garder ce nom de Jeanne?... + +--Comme Madame voudra. + +Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage ses deux mains sur +le manche de son parapluie. + +--Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous droite... Vous voyez +bien que vous allez percer le tapis avec la pointe de votre parapluie... +D'où êtes-vous? + +--De Saint-Brieuc... + +--De Saint-Brieuc!... + +Et elle eut une moue de dédain, qui devint bien vite une affreuse +grimace... Les coins de sa bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent +comme si elle eût avalé un verre de vinaigre. + +--De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors vous êtes bretonne?... Oh! +je n'aime pas les bretonnes... Elles sont entêtées et malpropres... + +--Moi, je suis très propre, Madame, protesta la pauvre Jeanne. + +--C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en sommes pas là... Quel âge +avez-vous? + +--Vingt-six ans. + +--Vingt-six ans?... Sans compter les mois de nourrice, sans doute?... +Vous paraissez bien plus vieille... Ce n'est pas la peine de me +tromper... + +--Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à Madame que je n'ai que +vingt-six ans... Si je parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps +malade... + +--Ah! vous avez été malade?... répliqua la bourgeoise avec une dureté +railleuse... ah! vous avez été longtemps malade?... Je vous préviens, ma +fille, que sans être pénible la maison est assez importante, et qu'il me +faut une femme de très forte santé.. + +Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. Elle déclara: + +--Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie... + +--C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en sommes pas là... Vous +êtes fille... mariée?... Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes? + +--Je suis veuve, Madame. + +--Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose? + +Et comme Jeanne ne répondait pas tout de suite, la dame, plus vivement, +insista: + +--Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou non?... + +--J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement... + +Alors, faisant des grimaces et des gestes comme si elle eût chassé loin +d'elle un vol de mouches: + +--Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... pas d'enfant dans la +maison... Je n'en veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille? + +--Elle est chez une tante de mon mari... + +--Et qu'est-ce que c'est que cette tante? + +--Elle tient un débit de boissons, à Rouen... + +--C'est un triste métier... L'ivrognerie, la débauche, en voila un joli +exemple, pour une petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est +votre affaire... Quel âge a votre fille? + +--Dix-huit mois, Madame. + +Madame sauta, se retourna violemment dans son fauteuil. Elle était +outrée, scandalisée... Une sorte de grognement sortit de ses lèvres: + +--Des enfants!... Je vous demande un peu!... Des enfants quand on +ne peut pas les élever, les avoir chez soi!... Ces gens-là sont +incorrigibles, ils ont le diable au corps!... + +De plus en plus agressive, féroce même, elle s'adressa à Jeanne toute +tremblante devant son regard. + +--Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement chaque mot... je vous +avertis que, si vous entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on +vous amène, chez moi, dans ma maison, votre fille... Pas d'allées et +venues dans la maison... je ne veux pas d'allées et venues dans la +maison... Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... pas de gens +qu'on ne connaît point... On est bien assez exposée avec le courant... +Ah! non... merci! + +Malgré cette déclaration peu engageante, la petite bonne osa pourtant +demander: + +--En ce cas, Madame me permettra bien d'aller voir ma fille, une fois... +une seule fois... par an? + +--Non... + +Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. Et elle ajouta: + +--Chez moi, on ne sort jamais... C'est un principe de la maison... +un principe sur lequel je ne saurais transiger... Je ne paie pas des +domestiques pour que, sous prétexte de voir leurs filles, ils s'en +aillent courir le guilledou. Ce serait trop commode, vraiment. Non... +non... Vous avez des certificats? + +--Oui, Madame. + +Elle tira de sa poche un papier dans lequel étaient enveloppés des +certificats jaunis, froissés, salis, et elle les tendit à Madame, +silencieusement... d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, du bout +des doigts, comme pour ne pas se salir, et avec des grimaces de dégoût, +en déplia un qu'elle se mit à lire, à haute voix: + +--«Je certifie que la fille J... + +S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces regards vers Jeanne, +anxieuse et de plus en plus troublée: + +--La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... vous n'êtes donc +pas mariée?... Vous avez un enfant... et vous n'êtes pas mariée?... +Qu'est-ce que cela signifie? + +La bonne expliqua: + +--Je demande bien pardon à Madame... Je suis mariée depuis trois ans. Et +ce certificat date de six ans... Madame peut voir... + +--Enfin... c'est votre affaire... + +Et elle reprit la lecture du certificat: + +--«... que la fille Jeanne Le Godec est restée à mon service pendant +treize mois, et que je n'ai rien eu à lui reprocher sous le rapport du +travail, de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours la même +chose... Des certificats qui ne disent rien... qui ne prouvent rien... +Ce ne sont pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire à cette dame? + +--Elle est morte... + +--Elle est morte... Parbleu, c'est évident qu'elle est morte... Ainsi, +vous avez un certificat, et précisément la personne qui vous l'a donné +est morte... Vous avouerez que c'est assez louche... + +Tout cela était dit avec une expression de suspicion très humiliante, et +sur un ton d'ironie grossière. Elle prit un autre certificat. + +--Et cette personne?... Elle est morte aussi, sans doute? + +--Non, Madame... Mme Robert est en Algérie avec son mari, qui est +colonel... + +--En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... Et comment +voulez-vous qu'on écrive en Algérie?... Les unes sont mortes... les +autres sont en Algérie. Allez donc chercher des renseignements en +Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!... + +--Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia l'infortunée Jeanne Le Godec. +Madame peut voir... Madame pourra se renseigner... + +--Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup d'autres... je vois que +vous avez fait beaucoup de places... beaucoup trop de places même... +A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, laissez-moi vos +certificats... je verrai... Autre chose, maintenant... Que savez-vous +faire? + +--Je sais faire le ménage... coudre... servir à table... + +--Vous faites bien les reprises? + +--Oui, Madame... + +--Savez-vous engraisser les volailles? + +--Non, Madame... Ça n'est pas mon métier... + +--Votre métier, ma fille--proféra sévèrement la dame--est de faire +ce que vous commandent vos maîtres. Vous devez avoir un détestable +caractère... + +--Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout _répondeuse_... + +--Naturellement... Vous le dites... elles le disent toutes... et elles +ne sont pas à prendre avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous +l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement dure, la place est +assez importante... On se lève à cinq heures... + +--En hiver aussi?... + +--En hiver aussi... Oui, certainement... Et pourquoi dites-vous: «En +hiver aussi?...» Est-ce qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En +voilà une question ridicule!... C'est la femme de chambre qui fait +les escaliers, le salon, le bureau de Monsieur.. la chambre, +naturellement..., tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, les +couloirs, la salle à manger... Par exemple, je tiens à la propreté... +Je ne veux pas voir chez moi un grain de poussière... Les boutons des +portes bien astiqués, les meubles bien luisants... les glaces bien +essuyées... Chez moi, la femme de chambre s'occupe de la basse-cour... + +--Mais, je ne sais pas, moi, Madame... + +--Vous apprendrez!... C'est la femme de chambre qui savonne, lave, +repasse,--excepté les chemises de Monsieur,--qui coud... je ne fais rien +coudre au dehors, excepté mes costumes--qui sert à table... qui aide la +cuisinière à essuyer la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre... +beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... sur la propreté... et +surtout sur la probité... D'ailleurs, tout est sous clé... Quand on +veut quelque chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage... +Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre le matin? + +--Du café au lait, Madame... + +--Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. Oui, elles prennent toutes +maintenant du café au lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi. +Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour l'estomac... Qu'est-ce +que vous dites?... + +Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle faisait des efforts +pour dire quelque chose. Elle se décida: + +--Je demande pardon à Madame... qu'est-ce que Madame donne comme +boisson? + +--Six litres de cidre par semaine... + +--Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le médecin me l'a défendu... + +--Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh bien, je vous donnerai six +litres de cidre. Si vous voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous +regarde... Que voulez-vous gagner? + +Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la plafond, roula son +parapluie dans ses mains, et timidement: + +--Quarante francs, dit-elle. + +--Quarante francs!... s'exclama Madame... Et pourquoi pas dix mille +francs, tout de suite?... Vous êtes folle, je pense... Quarante +francs!... Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze francs... +et l'on était bien mieux servie... Quarante francs!... Et vous ne savez +même pas engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... Moi, je +donne trente francs... et je trouve que c'est déjà bien trop cher... +Vous n'avez rien à dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante pour +la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. Dieu sait comme vous êtes +nourrie!... C'est moi qui fais les parts... + +Jeanne insista: + +--J'avais quarante francs dans toutes les places où j'ai été... + +Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, méchamment: + +--Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... Quarante francs!... Cette +imprudence!... Voici vos certificats... vos certificats de gens morts... +Allez-vous-en! + +Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats les remit dans la poche +de sa robe, puis, d'une voix douloureuse et timide: + +--Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq francs... pria-t-elle... +on pourrait s'arranger... + +--Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en Algérie retrouver votre Mme +Robert... Allez où vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes comme +vous... on les a au tas... Allez-vous-en!... + +La figure triste, la démarche lente, Jeanne sortit du bureau après avoir +fait deux révérences.. A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis +qu'elle était sur le point de pleurer. + +Restée seule, la dame, furieuse, s'écria: + +--Ah! les domestiques... quelle plaie!... On ne peut plus se faire +servir aujourd'hui... + +A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé le triage de ses fiches, +répondit, majestueuse, accablée et sévère: + +--Je vous avais avertie, Madame. Elles sont toutes comme ça... Elles +ne veulent rien faire et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien +d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain je verrai à vous +trouver quelque chose... Ah! c'est bien désolant, je vous assure... + +Je redescendis de mon observatoire, au moment où Jeanne Le Godec +rentrait dans l'antichambre en rumeur. + +--Et bien? lui demanda-t-on... + +Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de la pièce, et la tête +basse, les bras croisés, le coeur bien gros, la faim au ventre, +elle resta silencieuse, tandis que ses deux petits pieds s'agitaient +nerveusement, sous la robe.. + +* * * * * + +Mais je vis des choses plus tristes encore. + +Parmi les filles qui, tous les jours, venaient chez Mme Paulhat-Durand, +j'en avais remarqué une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe +bretonne, ensuite parce que rien que de la voir, cela me causait une +mélancolie invincible. Une paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris +effrayant qui sans cesse se bouscule et est emporté dans une fièvre +mauvaise, je ne connais rien de plus lamentable. Involontairement, +cela m'invite à un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... Où +va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi a-t-elle quitté le sol natal? +Quelle folie, quel drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont +fait échouer sur cette grondante mer humaine, attristante épave?... Ces +questions, je me les posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille +si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous... + +Elle était laide de cette laideur définitive qui exclut toute idée de +pitié et rend les gens féroces, parce que, véritablement, elle est une +offense envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, il est rare +qu'une femme atteigne à la laideur totale, absolue, cette déchéance +humaine. Généralement, il y a en elle quelque chose, n'importe quoi, +des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches, +moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une +fraîcheur de la peau, où le regard des autres puisse se poser sans en +être offusqué. Même chez les très vieilles, une grâce survit presque +toujours aux déformations de la carcasse, à la mort du sexe, un souvenir +reste dans la chair couturée, de ce qu'elles furent jadis... La bretonne +n'avait rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, le buste +long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si +courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait +réellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses, +blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur +les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage?... Ah! la +malheureuse!... Un front surplombant, des prunelles effacées comme par +le frottement d'un torchon, un nez horrible, aplati à sa naissance, +sabré d'une entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, se +relevant, s'épanouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, énormes, +frangés de poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, squameuse, +une peau de couleuvre morte... une peau qui s'enfarinait, à la +lumière... Elle avait, pourtant, l'indicible créature, une beauté +que bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... des cheveux +magnifiques, lourds, épais, d'un roux resplendissant à reflets d'or et +de pourpre. Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, ces cheveux +l'aggravaient encore, la rendaient éclatante, fulgurante, irréparable. + +Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était une maladresse. Elle +ne pouvait faire un pas sans se heurter à quelque chose; ses mains +laissaient toujours retomber l'objet saisi; ses bras accrochaient les +meubles et fauchaient tout ce qu'il y avait dessus... Elle vous marchait +sur les pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes dans la poitrine. +Puis, elle s'excusait d'une voix rude, sourde, d'une voix qui vous +soufflait au visage une odeur empestée, une odeur de cadavre... Dès +qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était aussitôt parmi nous, comme +une sorte de plainte irritée qui, vite, se changeait en récriminations +insultantes et s'achevait en grognements. La misérable créature +traversait la pièce sous les huées, roulait sur ses courtes jambes, +renvoyée de l'une à l'autre comme une balle, allait s'asseoir dans le +fond, sur la banquette. Et chacune affectait de se reculer, avec des +gestes de significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient +d'une levée de mouchoirs... Alors, dans l'espace vide, instantanément +formé, derrière ce cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne +fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et maudite, sans une +plainte, sans une révolte, sans même avoir l'air de comprendre que ce +mépris s'adressât à elle. + +Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, à +ces jeux féroces, je ne pouvais me défendre, envers la petite bretonne, +d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était là un être prédestiné +au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, +seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y +a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmités que les +bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas. + +Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai d'elle, et lui demandai: + +--Comment vous appelez-vous?... + +--Louise Randon... + +--Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous aussi, vous êtes bretonne? + +Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, et craignant une insulte +ou une farce, elle ne répondit pas tout de suite... Elle enfouit son +pouce dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai ma question: + +--De quelle partie de la Bretagne êtes-vous? + +Alors, elle me regarda et, voyant sans doute que mes yeux n'étaient pas +méchants, elle se décida à répondre: + +--Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de Lannion. + +Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. Ce n'était pas une +voix, c'était quelque chose de rauque et de brisé, comme un hoquet... +quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... Ma pitié s'en +allait avec cette voix... Pourtant, je poursuivis: + +--Vous avez encore vos parents? + +--Oui... mon père... ma mère... deux frères... quatre soeurs... Je suis +l'aînée... + +--Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?... + +--Il est maréchal ferrant. + +--Vous êtes pauvre? + +--Mon père a trois champs, trois maisons, trois batteuses... + +--Alors, il est riche?... + +--Bien sûr... il est riche... Il cultive ses champs... il loue ses +maisons... avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le blé des +paysans... et c'est mon frère qui ferre les chevaux... + +--Et vos soeurs? + +--Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... et des robes bien +brodées. + +--Et vous? + +--Moi, je n'ai rien... + +Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle de cette voix... + +--Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je. + +--Parce que... + +--Pourquoi avez-vous quitté le pays? + +--Parce que... + +--Vous n'étiez pas heureuse?... + +Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait et roulait les mots... +comme sur des cailloux: + +--Mon père me battait... ma mère me battait.. mes soeurs me battaient... +tout le monde me battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui ai +élevé mes soeurs... + +--Pourquoi vous battait-on? + +--Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes les familles, il y en +a toujours une qui est battue... parce que... voilà... on ne sait pas... + +Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait confiance... + +--Et vous... me dit-elle... est-ce que vos parents ne vous battaient +pas?... + +--Oh! si... + +--Bien sûr... C'est comme ça... + +Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses deux mains, aux ongles +rognés, à plat, sur ses cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les +rires, les querelles, les plaintes empêchaient les autres d'entendre +notre conversation... + +--Mais comment êtes-vous venue, à Paris? demandai-je après un silence. + +--L'année dernière... conta Louise... il y avait à Saint-Michel-en-Grève +une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants... Je me +suis proposée chez elle... parce qu'elle avait renvoyé sa domestique +qui la volait. Et puis... elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son +père... un vieux, infirme, qui était paralysé des jambes... + +--Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... A Paris, ce n'est plus +la même chose... + +--Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien restée, ça n'est pas +ça... Seulement, on ne s'est pas arrangé... + +Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. Je vis dans son +regard briller une lueur d'orgueil. Et son corps se redressait, se +transfigurait presque. + +--On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le vieux voulait me faire des +saletés... + +Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. Était-ce +possible? Un désir, même le désir d'un ignoble et infâme vieillard, +était allé vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie +monstrueuse de la nature... Un baiser avait voulu se poser sur ces dents +cariées, se mêler à ce souffle de pourriture... Ah! quelle ordure +est-ce donc que les hommes?... Quelle folie effrayante est-ce donc que +l'amour.... Je regardai Louise... Mais la flamme de ses yeux s'était +éteinte.... Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache +grise. + +--Il y a longtemps de ça?... demandai-je... + +--Trois mois... + +--Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de place? + +--Personne ne veut plus de moi... Je ne sais pas pourquoi... Quand +j'entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: «Non, +non... je ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur moi, pour +sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... je suis très forte... je +connais le service... et j'ai de la bonne volonté. Si je suis trop +petite, ce n'est pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur +moi... + +--Comment vivez-vous? + +--Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge... +On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas... + +Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!... Cette pensée égoïste +ramena dans mon coeur la pitié évanouie. + +--Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une voix que j'essayai de +rendre attendrie et convaincante... C'est très difficile, les places +à Paris... Il faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus +exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... A votre place, moi, +je retournerais au pays... + +Mais Louise s'effraya: + +--Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne veux pas rentrer au +pays... On dirait que je n'ai pas réussi... que personne n'a voulu +de moi... on se moquerait trop... Non... non... c'est impossible... +j'aimerais mieux mourir!... + +A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. La voix aigre de Mme +Paulhat-Durand appela: + +--Mademoiselle Louise Randon! + +--C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda Louise, effarée et +tremblante... + +--Mais oui... c'est vous... Allez vite... et tâchez de réussir, cette +fois.... + +Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes écartés, un +renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur +ses jambes trop courtes, poursuivie par les huées, elle disparut. + +Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scène +qui allait se passer là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me +parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me glaçait l'âme, chaque fois +que j'y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; ce +grand registre étalé, comme une carcasse de bête fendue, sur la table +qu'un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons +pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de M. Louis avaient laissé, sur +le bois noirci, des places plus claires et luisantes... et le buffet +dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles +d'héritage... Et sur la cheminée, entre deux lampes débronzées, entre +des photographies pâlies, cette agaçante pendule, qui rendait les heures +plus longues, avec son tic-tac énervant... et cette cage, en forme de +dôme, où deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades... +Et ce cartonnier aux cases d'acajou, éraflées par des ongles cupides... +Mais je n'étais pas là en observation pour inventorier cette pièce, que +je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur lugubre, si tragique, +malgré son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination +affolée le transformait en un funèbre étal de viande humaine... +Non... je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants +d'esclaves... + +Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, immobile, les bras +pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la +laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive +difformité de son corps... Une lumière dure allumait les basses mèches +de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine, +se perdait dans les plis noirs de sa jupe déplorable... Une vieille +dame l'examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos +hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, je ne voyais que son +chapeau noir, ridiculement emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure +se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait +des ronds sur le tapis... Je voyais, surtout, posée sur un de +ses genoux, sa main gantée de filoselle noire, une main noueuse +d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts +sortaient, rentraient, crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur +une proie vivante... Debout, près de la table, très droite, très digne, +Mme Paulhat-Durand attendait. + +Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces trois êtres vulgaires, +en ce vulgaire décor...Il n'y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de +quoi s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me parut, à moi, +un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se +regardant... J'eus la sensation que j'assistais à une tragédie sociale, +terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... J'avais la gorge sèche. +Mon coeur battit violemment. + +--Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout à coup la vieille +dame... ne restez pas là... Je ne vous vois pas bien... Allez dans le +fond de la pièce, que je vous voie mieux... + +Et elle s'écria d'une voix étonnée: + +--Mon Dieu!... que vous êtes petite!... + +Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, et me montrait, +maintenant, son profil. Je m'attendais à voir un nez crochu, de longues +dents dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. Pas du tout, +son visage était calme, plutôt aimable Au vrai, ses yeux n'exprimaient +rien, ni méchanceté, ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière, +retirée des affaires... Les commerçants ont ce talent de se composer +des physionomies spéciales, où rien ne transparaît de leur nature +intérieure. A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier et que +l'habitude des gains injustes et rapides développe les instincts bas, +les ambitions féroces, l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se +neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui pourrait rendre les +clients méfiants, se cache dans les intimités de l'être, ou se réfugie +sur des surfaces corporelles, ordinairement dépourvues de tout caractère +expressif. Chez cette vieille dame, la dureté de son âme invisible à ses +prunelles, à sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus de sa +molle figure, éclatait réellement à la nuque. Sa nuque était son vrai +visage, et ce visage était terrible. + +Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait gagné le fond de la pièce. +Le désir de plaire la rendait véritablement monstrueuse, lui donnait une +attitude décourageante. A peine se fut-elle placée dans la lumière que +la dame s'écria: + +--Oh! comme vous êtes laide, ma petite! + +Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand: + +--Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre des créatures aussi +laides que cette petite?... + +Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand répondit: + +--Sans doute, ce n'est pas une beauté... mais Mademoiselle est très +honnête... + +--C'est possible... répliqua la vieille dame... Mais elle est +trop laide... Une telle laideur, c'est tout ce qu'il y a de plus +désobligeant... Quoi?... Qu'avez-vous dit? + +Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle avait seulement un peu +rougi, et baissait la tête. Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux +ternes. Je crus qu'elle allait pleurer. + +--Enfin... nous allons voir ça... reprit la dame dont les doigts, en ce +moment, furieusement agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des +mouvements de bête cruelle. + +Elle interrogea Louise sur sa famille, les places qu'elle avait faites, +ses capacités en cuisine en ménage, en couture... Louise répondait +par des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», saccadés et rauques... +L'interrogatoire, méticuleux, méchant, criminel, dura vingt minutes. + +--Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus clair de votre histoire +c'est que vous ne savez rien faire... Il faudra que je vous apprenne +tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne me serez d'aucune +utilité... Et puis, laide comme vous êtes, ça n'est pas engageant... +Cette entaille sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup? + +--Non, Madame... je l'ai toujours eue... + +--Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce que vous voulez gagner? + +--Trente francs!... blanchie... et le vin.. prononça Louise, d'une voix +résolue... + +La vieille bondit: + +--Trente francs!... Mais vous ne vous êtes donc jamais regardée?... +C'est insensé!... Comment?... personne ne veut de vous... personne +jamais ne voudra de vous?--si je vous prends, moi, c'est parce que suis +bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!--et vous +me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma +petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si +mal... Vous avez tort de les écouter... + +--Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tête, +toutes ensemble.. + +--Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze +francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne +veux pas profiter de votre laideur et votre détresse. + +Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante: + +--Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne +retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis +seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est +ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande à ma domestique?... De +m'aimer un peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec +moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je +mourrai--je suis très vieille et souvent malade--quand je mourrai, bien +sûr que je n'oublierai pas celle qui m'aura été dévouée, qui m'aura bien +servie... bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop laide... +Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre laideur, à votre figure... Il y en +a de jolies qui sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, c'est +certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralité, dans +une maison... Vous n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?... +Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-là, +et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est +une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!... + +Louise était ébranlée. Certainement, les paroles de la vieille faisaient +chanter des espoirs inconnus dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui +montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie +en commun, avec cette bonne maîtresse, la table partagée... des +sorties fréquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela +l'émerveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une +invincible et originelle méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement +de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire... à quoi se +résoudre... J'avais envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» Ah! je +la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux épuisants, ces +reproches aigres, la nourriture disputée, les os écharnés et les +viandes gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, torturante +exploitation d'un pauvre être sans défense. «Non, n'écoute plus, +va-t-en!...» Mais ce cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai: + +--Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait +que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi... +approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous êtes déjà +moins laide... Déjà je m'habitue à votre visage... + +Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente à ne heurter +aucune chaise, aucun meuble... s'efforçant de marcher avec élégance, +la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près de la vieille que +celle-ci la repoussa avec une grimace. + +--Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi +sentez-vous mauvais, comme ça?... vous avez donc de la pourriture dans +le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas croire... Jamais quelqu'un +n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez... +dans l'estomac, peut-être?... + +Mme Paulhat-Durand fit un geste noble: + +--Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... Voilà son grand +défaut... C'est ce qui l'empêche de trouver une place. + +La vieille continua de gémir... + +--Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... Mais vous allez empester +toute ma maison... vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah! +mais!... cela change nos conditions... Et moi qui avais, déjà, de la +sympathie pour vous!... Non, non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas +possible... ce n'est plus possible!... + +Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin d'elle l'air putride, +répétant: + +--Non, vraiment, ce n'est plus possible!... + +--Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... faites un effort... +Je suis sûre que cette malheureuse fille vous en sera toujours +reconnaissante... + +--Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce n'est pas la +reconnaissance qui la guérira de cette infirmité effroyable... Enfin... +soit!... Par exemple, je ne puis plus lui donner que dix francs... Dix +francs, seulement!... C'est à prendre ou à laisser... + +Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, suffoqua: + +--Non... je ne veux pas... je ne veux pas... je ne veux pas... + +--Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement Mme Paulhat-Durand... Vous +allez accepter cette place... ou bien je ne me charge plus de vous, +jamais... Vous pourrez aller demander des places dans les autres +bureaux... J'en ai assez, à la fin... Et vous faites du tort à ma +maison... + +--C'est évident! insista la vieille... Et ces dix francs, vous devriez +m'en remercier... C'est par pitié, par charité que je vous les offre... +Comment ne comprenez-vous pas que c'est une bonne oeuvre... dont je me +repentirai, sans doute, comme des autres?... + +Elle s'adressa à la placeuse: + +--Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... je ne peux pas voir +souffrir les gens... je suis bête comme tout devant les infortunes... Et +ce n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce pas?... Allons, ma +petite, je vous emmène... + +Sur ces mots, une crampe me força de descendre de mon observatoire... Je +n'ai jamais revu Louise... + +* * * * * + +Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer cérémonieusement dans +le bureau, et, après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, elle +me dit: + +--Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... très bonne place pour +vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas très loin... + +--En province?... Je n'y cours pas, vous savez... + +La placeuse insista: + +--On ne connaît pas la province... il y a d'excellentes places, en +province... + +--Oh! d'excellentes places... En voilà une blague! rectifiai-je... +D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part... + +Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. Jamais je ne l'avais vue +sourire ainsi: + +--Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... Il n'y a pas de +mauvaises places... + +--Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais maîtres... + +--Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des +maisons, tout ce qu'il y a de _meilleur_, ce n'est pas de ma faute si +vous n'y restez point... + +Elle me regarda avec presque de l'amitié: + +--D'autant que vous êtes très intelligente... Vous représentez... vous +avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas +du tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos +poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait +pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de +la conduite... + +--Avec de l'inconduite... voulez-vous dire... + +--Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle ça de la conduite... + +Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de dignité tombait... Je +n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte à +toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons, +des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la +bouche, qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé aux lèvres +de «Madame Rebecca Ranvet, Modes»... Elle répéta: + +--Moi, j'appelle ça de la conduite. + +--Ça, quoi? fis-je. + +--Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas une débutante et vous +connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur +seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de Paris... très riche... oui, +enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme +gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places très délicates... +très recherchées... d'un grand profit... Il y a là un avenir certain, +pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme +vous... et qui aurait, je le répète, de la conduite... + +C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais bâti de merveilleux +avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rêvé était là, devant +moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la +vie... par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la +cause, ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, enfin... je +le refusai net. + +--Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me +dégoûtent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous... + +Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne +s'attendait pas à cette sortie... Retrouvant son air digne, austère, qui +mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait +être et la fille bohème que je suis, elle dit: + +--Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me +prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc? + +--Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète que les hommes, j'en ai +plein le dos... voilà! + +--Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle, +est un homme très respectable... Il est membre de la Société de +Saint-Vincent-de-Paul... Il a été député royaliste, Mademoiselle... + +J'éclatai de rire: + +--Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos +Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les +députés... Non, merci!... + +Brusquement, sans transition: + +--Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi... +un de plus... un de moins... ça n'est pas une affaire, après tout... + +Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. Elle déclara d'une voix ferme: + +--Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la femme sérieuse, la +personne de confiance qu'il faut à ce monsieur. Je vous croyais plus +convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité.. + +J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans +l'antichambre, l'âme toute vague... Oh, cette antichambre si triste, +si obscure, toujours la même!... Ces filles étalées, écrasées sur +les banquettes... ce marché de viande humaine, promise aux voracités +bourgeoises... ce flux de saletés et ce reflux de misères qui vous +ramènent là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement +ballottés... + +--Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je désire des choses... +des choses... des choses... quand je les crois irréalisables, et, +sitôt qu'elles doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des formes +précises... je n'en veux plus... + +Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un désir +gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance +de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, en flagrant délit de +proxénétisme... + +Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les +séductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible +idéal... Et je me plus à évoquer son image... un vieillard propret, avec +des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rasée, et gai, et +généreux, et bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque que M. +Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien... + +--Venez ici... Allons, venez ici... + +Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon regard de soumission. + +--Faites le beau, maintenant... + +Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son derrière, et les pattes +de devant battant l'air... + +--Oh! le bon toutou! + +Je lui donnais du sucre... je caressais son échine soyeuse. Il ne me +dégoûtait plus... et je songeais encore: + +--Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... un beau jardin... +une belle maison... de l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré, +avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais +savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je désire!... Je +me suis donnée à bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante--pire que +cela--le dégoût de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il +est près de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule +malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de résistance +que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne +connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse... + +L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurité, de ce jour +blafard, de ces créatures étalées, des idées de plus en plus lugubres... +Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait au-dessus de moi... +Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge +serrée... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant à la rampe, +il montait lentement, péniblement les marches... Nous nous regardâmes +une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune +parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'était +pas heureux... Je l'écoutai, un instant, monter les marches... puis je +dégringolai l'escalier... Pauvre petit bougre! + +* * * * * + +Dans la rue je restai un moment étourdie... Je cherchai des yeux les +recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca +Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à elle, je +me serais livrée à elle... Aucune n'était là... Des gens passaient, +affairés, indifférents, qui ne faisaient point attention à ma +détresse... Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où j'achetai une +bouteille d'eau-de-vie, et, après avoir flâné, toujours hébétée, la tête +lourde, je rentrai à mon hôtel... + +Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à ma porte. Je m'étais +allongée, sur le lit, à moitié nue, stupéfiée par la boisson. + +--Qui est là? criai-je. + +--C'est moi... + +--Qui toi? + +--Le garçon... + +Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux défaits et tombant +sur mon épaule, et j'ouvris la porte: + +--Que veux-tu?... + +Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à cheveux roux, que +j'avais plusieurs fois rencontré dans les escaliers... et qui me +regardait toujours, avec d'étranges regards. + +--Que veux-tu? répétai-je... + +Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant entre ses gros doigts +le bas de son tablier bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya: + +--Mam'zelle... je... + +Il considérait d'un air de morne désir, mes seins, mon ventre presque +nu, ma chemise que la courbe des hanches arrêtait... + +--Allons, entre... espèce de brute... criai-je tout à coup. + +Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur +nous deux... + +Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrés +sur le lit... dans quel état, mon Dieu!... + +Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son nom! + +* * * * * + +Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand +sans donner un souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. C'était +un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place. +Parmi tant de figures lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une +aussi triste que la sienne et qui semblât plus accablée par la vie. Sa +femme était morte d'une fausse couche--d'une fausse couche?--la veille +du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, enfin, entré dans +une propriété, elle comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit +malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il n'avait rien trouvé, +depuis ce grand malheur; il n'avait même rien cherché... Et ce qui lui +restait de petites économies avait vite fondu dans ce chômage. Quoiqu'il +fût très défiant, j'étais parvenue à l'apprivoiser un peu... Je mets +sous forme de récit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il +me conta, un jour que, très émue par son infortune, je lui avais marqué +plus d'intérêt et plus de pitié. Le voici. + +* * * * * + +Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, les serres et, +à l'entrée du parc, la maison du jardinier, somptueusement vêtue de +lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme en +attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse +où la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui, +chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses, +jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt +pas, ils s'arrêtèrent respectueusement, l'homme la tête découverte, sa +casquette à la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire, +gênée dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une +contenance, la chaînette d'un petit sac de cuir. Très loin, le parc +déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses. + +--Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bonté. + +L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée de soleil, de grosses +mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts déformé et luisant +par le frottement continu des outils. La femme était un peu pâle, d'une +pâleur grise sous les taches de rousseur qui lui éclaboussaient le +visage... un peu gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever +les yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait l'examiner +indiscrètement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'âme +et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce +joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manières +contenues et des grâces étudiées déjà... + +Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste +mécanique et simultané, ils se croisèrent les mains, sur le ventre. + +--Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visité? + +--Madame la comtesse est bien bonne... répondit l'homme... C'est très +grand... c'est très beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par +exemple, il y a du travail... + +--Et je suis très exigeante, je vous préviens, très juste... mais +très exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des +fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs, +vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... C'est suffisant... + +--Oh! répliqua l'homme... le travail ne me gêne pas. Tant plus il y en +a, tant plus je suis content. J'aime mon métier... et je le connais... +arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce qui est des fleurs... +avec de bons bras... du goût, de l'eau... un bon paillis... et, sauf +votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on +a ce qu'on veut... + +Après une pause, il continua: + +--Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de +l'administration... Elle n'a pas l'air fort, à la voir... mais elle est +courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme personne... +Là, d'où nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules... +Ainsi! + +La comtesse fit un signe de tête approbateur. + +--Le logement vous plaît? + +--Le logement aussi est très beau... C'est quasiment trop grand pour de +petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le +meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sûr... Et puis, +c'est loin du château... Faut ça... Les maîtres n'aiment pas quand les +jardiniers sont trop près... Et nous, on craint de gêner... De cette +façon on est chacun chez soi... Ça vaut mieux pour tout le monde... +Seulement... + +L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, devant ce qu'il avait à +dire... + +--Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, après un silence qui +augmenta la gêne de l'homme. + +Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts, +pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant: + +--Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à madame la comtesse que les +gages n'étaient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec +la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la +comtesse devrait donner un peu plus... + +--Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, chauffé, éclairé... que +vous avez les légumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs +par semaine et un litre de lait par jour... C'est énorme... + +--Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle éclaire? + +Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en +murmurant: + +--Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... ça +n'est pas mauvais... + +La femme balbutia: + +--Pour sûr... ça aide un peu... + +Puis, tremblante et embarrassée: + +--Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des étrennes au mois de +janvier et à la Saint-Fiacre? + +--Non, rien... + +--C'est l'habitude, pourtant... + +--Ça n'est pas la mienne... + +A son tour, l'homme s'enquit: + +--Et pour les belettes..., les fouines..., les putois? + +--Rien, non plus... je vous laisse la peau!... + +Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y avait plus à +insister... Et, tout à coup: + +--Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, que je défends au +jardinier de vendre ou de donner à quiconque des légumes. Je sais bien +qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts +se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre... + +--Bien sûr... comme partout, quoi!... + +--Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous mariés? + +--Depuis six ans... répondit la femme. + +--Vous n'avez pas d'enfants? + +--Nous avions une petite fille... Elle est morte! + +--Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva négligemment la +comtesse... Mais vous êtes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir +encore? + +--On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse... Mais dame! on +attrape ça plus facilement que cent écus de rente... + +Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères: + +--Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas +d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée +de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie, +cela est partout, cela dévaste tout... cela fait peur aux chevaux et +donne des épidémies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolérerais +un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà prévenus... Arrangez-vous... +prenez vos précautions... + +A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en +criant et se cacher dans la robe de sa mère... Celle-ci le prit dans +ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa +tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres... +La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle +n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de +joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches?... Les +enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... Elle les détesta d'une +haine sauvage, elle eût voulu les injurier, les battre, les tuer... +injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mère +égoïste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui +condamnaient à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité future, dans +son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement, +sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres: + +--On fera attention, madame la comtesse... on tâchera... + +--C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... C'est un +principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais... + +Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix: + +--D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne +pas avoir d'enfants... + +L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, conclut: + +--Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse parle bien... + +Mais une haine était en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa +comme un éclair dans ses yeux, démentait la servilité forcée de ces +dernières paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de +meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fixé sur le +ventre de la femme, qu'elle venait de condamner à la stérilité ou à +l'infanticide. + +Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, détailla +minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux +jardiniers, et, comme elle les congédiait d'un hautain sourire, elle dit +sur un ton qui n'admettait pas de réplique: + +--Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le +monde va, le dimanche, à la messe et fait ses Pâques... J'y tiens +absolument.... + +Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, très sombres. La +route était poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait +péniblement, tirait la jambe. Comme elle étouffait un peu, elle +s'arrêta, posa son sac à terre et délaça son corset. + +--Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées d'air... + +Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur +caractéristique, la tare de la maternité, le crime... Ils continuèrent +leur chemin. + +A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent dans une auberge et se +firent servir un litre de vin. + +--Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? demanda la femme. + +L'homme répondit: + +--Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, comme les trois autres... + +--Aujourd'hui ou demain, va!... + +Alors l'homme murmura entre ses dents: + +--Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès ce soir, chez la mère +Hurlot... elle a des herbes! + +Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, dans ses larmes: + +--Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte malheur! + +L'homme tapa sur la table, et il cria: + +--Faut donc crever... nom de Dieu!... + +Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche--une +fausse couche?--et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite. + +Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit: + +--Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus +d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé +longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je +ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois +enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés +avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé... +Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de +courage que pour souffrir! + + + + +XVI + + +24 novembre. + +Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas +trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph +n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent +par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à +ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit +méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources +dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de +ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne +suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi +aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?... +Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne +la fièvre. + +Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore. +C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, +ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les +châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet, +plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire +aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu +et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type +aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune, +étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause +de son indélicatesse et de son immoralité.--Ne serait-ce pas lui qui a +violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de +tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt +mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville, +adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre +ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a, +du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes +ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus +sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son +ami?... N'est-il pas plutôt son complice? + +Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous +les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux +tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de +pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du +bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la +cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge, +la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir, +Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais... + +Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie, +des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une +de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal: +une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite... +Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera +Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront +plus de la famille. + +Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses +matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans +un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui +mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles +du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents +clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez +elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé +de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un +éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait: +«Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose, +car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a +malheureusement rien à dire. + +Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse +j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de +la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant +écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je +sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour, +je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange +sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant, +je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de +sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de +moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas +d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici... +Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai +enfin fixée sur mon avenir. + +Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour +la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop +penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux +chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent +mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même, +j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la +pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles +ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par +leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les +bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des +fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la +mort.. + +* * * * * + +Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours +après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je +fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme +Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un +intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde +somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un +simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu, +parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais +donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent +encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de +Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau +de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de +solitude ou de crapule... + +J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et +de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de +corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les +élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps, +dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma +haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une +gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je +trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était +pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un +vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres +ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande +remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma +bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne. + +--Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici. + +Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de +clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était +l'homme de confiance de la maison... + +--Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade. + +Il répondit, en me décochant un regard tendre: + +--Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec +Bibi... + +Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il +s'appelait William... Quel joli nom!... + +Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un +mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui, +et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant, +galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates, +m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches +pleines... Puis m'attirant vers lui--j'étais un peu étourdie par le +tabac, un peu grise aussi et toute défrisée--il m'assit sur ses genoux, +et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était +effronté! + +Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et +de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la +porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu +quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins +verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une +forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des +yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin, +du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le +visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je +voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des +habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint +contre lui, d'une solide étreinte... + +--Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit. + +Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince, +très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe--dix-huit ans à +peine--, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf, +élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate +rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait, +paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque +jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines +de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de +gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents. + +--Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie. + +Le petit s'excusa d'une voix traînante: + +--A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course... + +--Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?... + +Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains +appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent: + +--Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne +veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que +si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle... + +Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d'un +frisson: + +--Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite +frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu +pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de +partout, quand tu viens... Et ces yeux-là... ces grands yeux polissons, +petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regardé une autre +femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette +bouche-là!... + +Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles... + +--Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman +faisait une course... là... vrai! + +Eugénie répéta, à plusieurs reprises: + +--Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes +les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche, +pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?... + +--Oh! oui... Pour sûr... + +--Dis le encore... + +--Ah! pour sûr!... + +Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots +d'amour, elle l'entraîna dans la pièce voisine. + +William me dit: + +--Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte gros, ce gamin... La +semaine dernière, elle l'a encore habillé tout à neuf. C'est pas vous +qui m'aimeriez comme ça!... + +Cette scène m'avait profondément émue, et tout de suite je vouai à +la pauvre Eugénie une amitié de soeur... Ce gamin ressemblait à M. +Xavier... Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait +une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste, +infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui +donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite +bouche, tes grands yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels, +la même ondulation du corps... c'était le même vice qui brillait à +ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose +d'engourdissant, comme un poison... + +Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant: + +--Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas ce soir... + +--Mais tu avais promis d'être chouette avec Bibi?... + +--Pas ce soir... + +Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un peu le désordre de mes +cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis: + +--Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne pas avec vous... + +Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison, +dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse. +Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du +temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les +lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les +coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous +les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons +et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de +vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas +commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais +rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop +gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous +n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton +où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à +Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors, +ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré, +dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques, +et plus godiches!... Vrai, on n'est pas _serins_, comme ils l'étaient... + +Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses +sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune +a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les +jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques +gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient +une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre, +des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue +et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements +suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire, +comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie +ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était +chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies, +son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des +chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, +les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux +reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et, +le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, +d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que +la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les +semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de +chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs +jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme +et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur +leurs maîtres des histoires sinistres--à les entendre, ils étaient tous +pédérastes--puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient +à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une +terrible violence réactionnaire. + +--Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars, +Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit, +celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les +sales canailles!... + +Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et +les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie +figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du +pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre +de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils +disparaissaient dans la pièce voisine... + +--Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!... + +Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et +meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves +gens... + +Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui +était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit: + +--Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre +tapette. + +Eugénie se leva, frémissante et grondante: + +--Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?... +Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet +enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout... +vous savez? + +--Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, dans un rire gras... +allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue +Marb... + +Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la +parole... + +A ce moment, le petit apparut derrière la porte... Eugénie courut à +lui... + +--Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces +voyous-là... + +Je crois tout de même que le gros cocher avait raison. + +* * * * * + +William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre piqueur du baron de +Borgsheim. Il était fier de le connaître, l'admirait presque autant +que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands +enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il eût été dangereux d'en +plaisanter et même d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit, +tard, William s'excusait en me disant: «J'étais avec Edgar.» Il semblait +que d'être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse, +mais une gloire. + +--Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux +Edgar?... demandai-je un jour. + +William fut scandalisé de cette idée... et il affirma, avec hauteur: + +--Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dîner avec de +simples domestiques? + +C'est d'Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer +ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le +jeune marquis de Plérin. + +--Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos +chapeaux?... + +--Mes chapeaux, monsieur le marquis?... répondit Edgar, flatté, car le +jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une +des personnalités les plus fameuses du monde parisien... C'est très +simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh +bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre +pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, ça +contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie très fine, il +recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec... +Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de +préférence un châtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et +toutes les sueurs ne conviennent pas... L'année dernière, j'ai donné la +recette au prince de Galles... + +Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la +main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement: + +--Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis... + +J'avais fini--c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense--par me sentir +flattée, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi, +Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme +l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je +sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'après tout ce +que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique. + +* * * * * + +Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de +whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus +tard, comme il avait les difformités physiques requises et les +plus crapuleux instincts, on l'a racolé pour en faire un groom... +D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les +rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il +est passé _lad_, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la toque +écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire, +bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux +des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble à un vieux petit +homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune +aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés +au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se +pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un de moins anonyme +qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman. + +A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un +cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles +toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de +la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les +polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux, +par quoi valent et s'embellissent les bêtes de course, comme les bêtes +d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de +célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous +qui sont la _crème_ de ce fumier et la _fleur_ de ce crottin... Edgar +eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu'il y a de +tours à jouer et d'affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes +sont restées maigres et arquées, son estomac s'est développé et son +ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du +jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher... + +Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs +anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec +émerveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans +les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim, +son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opération +financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit: +«Mon piqueur!», en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive, +comme un collectionneur de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» Et, de fait, +il a raison d'être fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possède +Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité... Edgar +lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps convoités... +Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa +race... Au club, il est question de la fameuse «victoire du baron sur +l'Angleterre». Les Anglais nous, ont pris l'Égypte... mais le baron a +pris Edgar aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût conquis +les Indes qu'il n'eût pas été davantage acclamé... Cette admiration ne +va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir +Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations +corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux +journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne +plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable +piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent +dans les mutuelles gloires d'une même apothéose. + +Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules +aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est +une des ordinaires et plus précieuses parures. C'est un homme de taille +moyenne, très laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez +démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent +entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne... Les lèvres, très +courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous +noirs. Son teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux +pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme +les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant doué d'un +embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les +exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement +penché en avant, l'échine sautillante, les coudes écartés à l'angle +réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l'imposer, +il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues, +à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe +anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros, +des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux +trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à +Edgar l'insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs! + +A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic +aussi court qu'un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar +descend de son automobile, devant l'hôtel du baron. Le pansage vient +de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il +entre dans l'écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers, +inquiets et respectueux... Rien n'échappe à son oeil soupçonneux et +oblique: un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d'acier, une +éraillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, +menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du +Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe +sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur +l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur +les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers, +de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il +examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le +marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme, +la couleur et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à son goût. + +--Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre, +oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler, +bougres de saligauds!... + +Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. A peine +si Edgar s'aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations, +d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne +dit: «Monsieur le baron». C'est le baron, au contraire, qui serait tenté +de dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne +reste pas longtemps, et se retire discrètement. + +La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres +donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son +automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d'abord +une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des +_tipsters_ au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots +mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de +la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les +commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands +de chevaux où s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci: + +--Eh bien, master Edgar? + +--Eh bien, master Poolny? + +--J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron. + +--Il n'est pas à vendre... + +--Cinquante livres pour vous... + +--Non. + +--Cent livres, master Edgar. + +--On verra, master Poolny... + +--Ce n'est pas tout, master Edgar. + +--Quoi encore, master Poolny? + +--J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron... + +--Nous n'en avons pas besoin. + +--Cinquante livres pour vous. + +--Non. + +--Cent livres, master Edgar. + +--On verra, master Poolny! + +Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop +peu, l'attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est +urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à Poolny lequel vend à +Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre, +pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra, +peut-être, deux ans après, au baron. + +A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son +appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le +conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée écrasé de peluches +brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies +anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du +prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des +whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail, +arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons +dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite +polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes +bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors, +toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont +nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un +photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l'entraînement, +près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les +petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler, +où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour +elles, un thé servi et cinq louis prêts. + +Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l'Olympia, +très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez +l'_Ancien_, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se +donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs +de cochers... + +Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il +concluait, émerveillé: + +--Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-là!... + +Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler le grand +monde parisien; c'est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et +qu'on ne savait pas exactement d'où sortait Madame. Bien des histoires, +toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses +origines. William, très au courant des potins de la haute société, +prétendait que Madame était la fille d'un ancien cocher et d'une +ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise +conduite, réunirent un petit capital, s'établirent usuriers en un +quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de +l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse +fortune. Des veinards, quoi!... + +Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie +figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me +désobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux, +la sale... et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du +vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans +ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu'à crier: «Merde!» En +ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé +par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait +monter à ses lèvres, ainsi qu'une malpropre écume, des mots... ah! des +mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir +prononcés... Mais voilà... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, +avec des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des robes de trois +mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de +gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies pierreuses!... + +--Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des +meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique... Ça +vous empêcherait de coucher avec... + +William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de +même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille: + +--Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant... +Mais c'est plus sérieux, tout de même. + +Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait +toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt +timide... + +Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce +coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout +à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de +salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une +note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des +plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la +remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin +de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un +fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement +elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen +de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec +ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle +gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries; +elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de +luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel, +comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait +s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William, +quelquefois: + +--Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour... + +A quoi William, très calme, répliquait: + +--Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller. +Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne +pas en profiter. + +Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui, +continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux +courses grossir l'argent des bookmakers. + +* * * * * + +Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils +allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, +ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à +peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame +reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait +Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup, +c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de +petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le +monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en +voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à +Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient +pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre +leurs zizanies sur le compte de l'amour. + +Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en +Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le +personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde +femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des +paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les +détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et +bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des +prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable +qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys. +Il était exclusivement Parisien. + +--Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent. +Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il +aime la campagne, lui?... + +Je m'exaltais: + +--Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits +oiseaux!... + +William ricanait: + +--Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux et chez les +modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... Ça vous empêche de +dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah! +non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, ça n'est bon +que pour les paysans... + +Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fière, il concluait: + +--Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis +un sportsman... + +J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec +impatience. Ah! les marguerites dans les prés, les petits sentiers, +sous les feuilles qui tremblent... les nids cachés dans les touffes de +lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de +lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles +des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de +mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de +paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les +églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut +et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances +qu'on chante au café-concert!... + +Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux +bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de +branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les +ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars +au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes +vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes, +tout cela me fait rêver des rêves gentils... En pensant à ces choses, +je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui +m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent le coeur, comme une petite pluie +la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent... +Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet +avenir de joies pures, je composais des vers: + + Petite fleur, + O toi, ma soeur, + Dont la senteur + Fait mon bonheur... + + Et toi, ruisseau, + Lointain coteau, + Frêle arbrisseau, + Au bord de l'eau, + + Que puis-je dire, + Dans mon délire? + Je vous admire... + Et je soupire... + + Amour, amour... + Amour d'un jour, + Et de toujours!... + Amour, amour!... + +Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur +lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait +de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes +vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les +inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit: + +--Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?... + +Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais +de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue +misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la +nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le +Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je +souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin, +au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je +ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau... +J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre +un peu... + +Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait +encore s'écrouler... + +Ah! merde! comme disait Madame... + +* * * * * + +Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le +cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de +prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les +scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur +coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se +boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet +où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection +de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue, +longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait +de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec +frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans +les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies, +qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles... +Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux +élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils +causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec +un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide +et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville... +Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils +remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à +ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois, +Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et +ils s'adressaient une correspondance acharnée, des _poulets_ en forme +de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à +l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de +Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de +menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à +mourir de rire... + +Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient +fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!... +méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que +c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant, +et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour... + +J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes, +les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je +savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un +à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur +tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui +avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient, +en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le +besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble, +comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris. + +--A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je à +William. + +--A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le +mot juste et définitif. Pour en donner l'immédiate et matérielle preuve, +il tirait de sa poche un magnifique _impérialès_, dérobé le matin même, +en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et +tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes: + +--Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite +Célestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous +autres... Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont +heureux... Va me chercher la fine champagne... + +A demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et +croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée +de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l'_Autorité_, et il +disait avec une bonhomie admirable: + +--Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être plus fort que les gens +qu'on sert... Tout est là... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme... +Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je l'admire, ce grand +bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez +lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis +aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tâche d'en profiter. +Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est de la +duperie, mon petit loup... + +Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence: + +--Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie +à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer... Quelles +brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les +tuer!... Et puis après?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne +du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le +mouton... adroitement... en douceur... + +Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique +conservatrice. + +Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle. +Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux, +là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, le regard absent de leurs +folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes +paroles de douloureuse adoration: + +--Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!... + +Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait +jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante, +me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître +d'hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants, +vides et mornes, comme des fantômes... + +La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement drôle... + +Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame +essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve +avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce +n'est pas ce qui étouffait Madame. + +--Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre +chez les femmes, sans frapper? + +--Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes. + +--Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors? + +Monsieur arrondit la bouche--Dieu, qu'il avait l'air bête--et, très +tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra: + +--Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il +n'y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense... + +Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, c'est qu'il voulait carotter +de l'argent à Madame... Celle-ci, encore méfiante, répliqua: + +--Si, il y a du mal... + +Et elle minauda: + +--Ta petite femme?... ta petite femme? Ça n'est pas si sûr que cela, que +je sois ta petite femme... + +--Comment... ça n'est pas si sûr que cela... + +--Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drôle... + +--Je te dis que tu es ma petite femme... ma chère... ma seule petite +femme... ah! + +--Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite +femme... na!... + +Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés, +caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et +j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec «leur +petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu'ils avaient l'air stupide tous +les deux!... + +Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des +serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit +un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s'assit sur une +espèce de tabouret de peluche. Il demanda: + +--Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois? + +--Oui... je crois, il y a un rébus... + +--L'as-tu deviné, ce rébus? + +--Non, je ne l'ai pas deviné... + +--Ah! ah! voyons ce rébus... + +Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait dans l'étude du +rébus, Madame dit, un peu sèchement: + +--Robert? + +--Ma chérie... + +--Alors, tu ne remarques rien? + +--Non... quoi?... dans ce rébus?... + +Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres: + +--Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord, +toi, tu ne remarques jamais rien... + +Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à +la porte, un regard embêté, tout rond... excessivement comique... + +--Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque +chose de nouveau, que je n'aie pas remarqué... Je ne vois rien, ma +parole d'honneur!... + +Madame devint toute triste, et elle gémit: + +--Robert, tu ne m'aimes plus... + +--Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un peu fort, par exemple!... + +Il se leva, brandissant le journal de modes... + +--Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... En voilà une idée!... +Pourquoi dis-tu cela?... + +--Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu +aurais remarqué une chose... + +--Mais quelle chose?... + +--Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset... + +--Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas +remarqué, en effet... Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très +joli, tu sais... ravissant... + +--Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis +trop stupide, aussi... Je m'éreinte à me faire belle... à trouver des +choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que +suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et +qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... +A un rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne +voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des +loups... comme des pauvres... + +--Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colère... +Voyons!... D'abord, comme des pauvres... + +Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille... +l'embrasser. Celle-ci s'énervait. Elle le repoussa durement: + +--Non, laisse-moi... Tu m'agaces... + +--Ma chérie... voyons!... ma petite femme... + +--Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es +un gros égoïste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... +tu es un sale type, tiens!... + +--Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte +pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout +de suite, ce corset... ce très joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu, +tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi... +Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!... + +Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui étais pourtant si +désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus +en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très +vite: + +--Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en! + +Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes +d'exaspération: + +--Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... Pour un corset!... Ça n'a +aucun rapport... Voyons, ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est +bête de se faire tant de mal pour un corset... + +--Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir... +tu m'emmerdes!... Va-t'en... + +J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai sur ce mot... ravie de +surprendre à nu leurs deux belles âmes... et de les forcer à s'humilier, +plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié que je fusse +là... Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute +petite, toute silencieuse... + +A son tour, Monsieur qui s'était longtemps contenu, s'encoléra... Il +fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces +contre la toilette... et il s'écria: + +--Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... C'est toujours la +même chose... On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un +chien... Et toujours des brutalités, des grossièretés... J'en ai assez +de cette vie-là... j'en ai plein le dos de ces manières de poissarde... +Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton +corset... C'est un corset de fille publique... + +--Misérable!... + +L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés, +menaçants, elle s'avança vers Monsieur... Et telle était sa fureur que +les mots ne sortaient de sa bouche qu'en éructations rauques... + +--Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler +ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai +ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes... +affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne +faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! +ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne +voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te +laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux... +ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle +n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes +aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on +te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de +valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes +tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!... + +Elle était effrayante... Timide, tremblant, le dos lâche, l'oeil +humilié, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la +porte, m'aperçut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le +couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible... + +--Maquereau... sale maquereau!... + +Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible +attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout +un flacon d'éther... + +Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea à nouveau +ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences +compliquées et dans la révision de sa collection de pipes... Et la +correspondance recommença... D'abord timide, espacée, elle se fit +bientôt acharnée et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de +courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la +chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!... + +Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur, +sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me +demanda, haletante: + +--Célestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?... +Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se +tuer?... + +J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui était parti, +malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita... Je crus que j'allais +mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se +soulevait, en tempête, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge +d'inextinguibles hoquets. + +Madame resta un moment interdite devant ce rire. + +--Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?... +Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille... + +Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lâcher... Enfin, entre +deux halètements, je criai: + +--Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop +bête... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bête!... + +Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une +fois de plus, sur le pavé... + +Chien de métier!... Chienne de vie!... + +* * * * * + +Le coup fut rude et je me dis--mais trop tard--que jamais je ne +retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, +profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y +avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi, +eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli +trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et +très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se +marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin +et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il +fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des +hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre +moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout +le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me +cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame, +je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie, +j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange, +ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien +comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne +sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force +à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert +Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge +imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille +publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand +j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans +l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et +qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas +tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais +rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui, +je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si +triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense +pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle +fût heureuse, maintenant... + +Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William +frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe. + +--Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde. + +--J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je. + +Je pouvais à peine parler... + +--Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi? + +En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai +toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les +épaules... + +--C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça! + +--Et c'est tout ce que tu trouves à me dire? + +--Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bête. +Il n'y a pas autre chose à dire... + +--Et toi?... que vas-tu faire? + +Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah! +qu'il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut +lâche et hideuse, sa bouche!... + +--Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette +interrogation, il y avait de prières pour lui. + +--Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire... + +--Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... Mais, tu es +folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!... + +J'éclatai: + +--Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'où l'on me chasse? + +Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial: + +--Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari... +Il t'a plu de commettre une bêtise... Je n'en suis pas responsable... +Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les conséquences... La +vie est la vie... + +Je m'indignai: + +--Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, une canaille, comme les +autres, sais-tu? Le sais-tu? + +William sourit... C'était vraiment un homme supérieur... + +--Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis +ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus... +On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se +décolle... c'est bien aussi. La vie est la vie... + +Et, sentencieux, il ajouta: + +--Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite... il faut ce +que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu +n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les +nerfs, dans notre métier, c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: +«La vie est la vie!». + +Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré +le visage--son impassible et lâche visage de larbin--à coups d'ongles +furieux, si, brusquement, les larmes n'étaient venues amollir et +détendre mes nerfs surbandés... Ma colère tomba, et je suppliai: + +--Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit +William!... que je suis malheureuse!... + +William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il +y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant +la journée, il m'accabla généreusement de hautes pensées, de graves et +consolateurs aphorismes... où ces mots revenaient sans cesse, agaçants +et berceurs: + +--La vie... est la vie... + +Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut +charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le +soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit +chez un logeur qu'il connaissait et à qui il paya de sa poche une +huitaine, recommandant qu'on me soignât bien... J'aurais voulu qu'il +restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait rendez-vous avec +Edgar!... + +--Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-être +aurait-il une place pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! ce +serait épatant. + +En me quittant, il me dit: + +--Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de bêtises... +Ça ne mène à rien... Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, +Célestine... c'est la vie... + +Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas... + +--C'est la vie... me dis-je... + +Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente de le voir, j'allai à +la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde, +effrontée et jolie... plus jolie que moi... + +--Eugénie n'est pas là?... demandai-je. + +--Non, elle n'est pas là... répondit sèchement la grande fille. + +--Et William?... + +--William non plus... + +--Où est-il? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Je veux le voir... Allez le prévenir que je veux le voir... + +La grande fille me regarda d'un air dédaigneux: + +--Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique? + +Je compris tout... Et comme j'étais lasse de lutter, je m'éloignai. + +--C'est la vie... + +Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme un refrain de +café-concert... + +Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de me représenter--non sans +une douloureuse mélancolie--la joie qui m'avait accueillie dans cette +maison... La même scène avait dû se passer... On avait débouché la +bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux +la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l'oreille: + +--Il faudra être chouette avec Bibi... + +Les mêmes mots... les mêmes gestes... les mêmes caresses... pendant +qu'Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l'entraînait dans la +pièce voisine: + +--Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux! + +Je marchais toute vague, hébétée... répétant intérieurement avec une +obstination stupide: + +--Allons... C'est la vie... c'est la vie... + +Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les +cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer +l'épicier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur +du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne +sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas +entrer chez la concierge voisine... Elle m'eût sans doute mal reçue... +Et que m'eûtelle dit?... Alors, je m'en allai définitivement, poursuivie +toujours par cet irritant refrain: + +--C'est la vie... + +Les rues me semblèrent insupportablement tristes... Les passants me +firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la +tête d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée +sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'était +jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, aucun espoir ne +luisait... + +Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout... + +Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre, +gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes... Des crapules!... + +* * * * * + +Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'évoque. J'en ai +d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et +cela me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire +défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes, +les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car, +de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les +préoccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon +séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi +trop écoeurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une +vanité qui me dégoûte plus que les autres: la vanité littéraire... un +genre de bêtise plus bas que les autres: la bêtise politique... + +Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah! +c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à +la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette +catégorie mondaine, où tout est factice: l'élégance, l'amour, la +cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité, +le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature, +s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés... où l'on +ne trouve qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui ajoute +au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus +farouche. C'est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien +des créatures humaines et vivantes... + +Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi, +moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, guère plus parvenu +dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon... Monsieur +Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes. +Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude +que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la +photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement +enterré, au fond de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli... + +* * * * * + +Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, ma lampe +charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais +j'ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce +qui est en marche vers moi... je rêverai à ce qui doit arriver demain... +Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif +durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et Joseph est en +route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le +vois... oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un +compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient +vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur... Le +bonheur? + +Je le verrai demain... + + + + +XVII + + +Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne de ce +journal,--j'avais autre chose à faire et à quoi penser,--et voici trois +mois exactement que Joseph et moi nous avons quitté le Prieuré, et que +nous sommes installés dans le petit café, près du port, à Cherbourg. +Nous sommes mariés; les affaires vont bien; le métier me plaît; je suis +heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait +pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver. Ce ne sont +plus les paysages désolés d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, +la magnifique horreur de ses grèves qui hurlent à la mort. Ici, rien +n'est triste; au contraire, tout y porte à la gaîté... C'est le bruit +joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activité +bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y traîne le +sabre en des bordées de noces violentes et farouches. Foules pressées +de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et +distrayants, où je hume cette odeur natale de coaltar et de goémon, que +j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance... +J'ai revu des gars du pays, en service sur des bâtiments de l'État... +Nous n'avons guères causé ensemble, et je n'ai point songé à leur +demander des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... C'est +comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi +bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand +ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des têtes +pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre +émotion, d'autres épanchements d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime +pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui +n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six... + +Mais il faut que je raconte brièvement les événements qui précédèrent +notre départ du Prieuré... + +* * * * * + +On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait dans les communs, +au-dessus de la sellerie. Tous les jours, été comme hiver, il se levait +à cinq heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un mois après son +retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine était grande +ouverte. + +--Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà levés? + +Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans le panneau vitré, près de +la serrure, découpé un carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir +y introduire le bras. La serrure était forcée par d'expertes mains. +Quelques menus débris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des +éclats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes les +portes, si soigneusement verrouillées, sous la surveillance de +Madame, le soir, étaient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose +d'effrayant avait passé par là... Très impressionné,--je raconte +d'après le récit même qu'il fit de sa découverte aux magistrats,--Joseph +traversa la cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le +fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, l'office, la salle +à manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle à +manger offrait le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai pillage... +les meubles bousculés, le buffet fouillé de fond en comble, ses tiroirs, +ainsi que ceux des deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la +table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle d'objets sans +valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier +de cuivre. Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait +vraiment de l'ampleur. Dans l'office,--je crois l'avoir déjà +noté,--existait un placard très profond, défendu par un système de +serrure très compliqué et dont Madame seule connaissait le secret. Là, +dormait la fameuse et vénérable argenterie dans trois lourdes caisses +armées de traverses et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à +la planche du bas et tenaient au mur, scellées par de solides pattes de +fer. Or, les trois caisses, arrachées de leur mystérieux et inviolable +tabernacle, bâillaient au milieu de la pièce, vides. A cette vue, +Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans +l'escalier: + +--Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a volé... on a volé!... + +Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade effrayante. Madame, +en chemise, les épaules à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, +boutonnant son caleçon hors duquel s'échappaient des pans de chemise... +Et, tous les deux, dépeignés, très pâles, grimaçants, comme s'ils +eussent été réveillés en plein cauchemar, criaient: + +--Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?... + +--On a volé... on a volé!... + +--On a volé, quoi?... on a volé, quoi? + +Dans la salle à manger, Madame gémit: + +--Mon Dieu!... mon Dieu! + +Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait de hurler: + +--On a volé, quoi? quoi? + +Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des trois caisses +descellées... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri: + +--Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie! + +Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides, +épouvantée, horrifiée, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle +avait la force de balbutier d'une voix d'enfant: + +--Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!... +jusqu'à l'huilier Louis XVI. + +Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant +mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards, +pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine de dément: + +--Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un +chien! + +Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi: + +--L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les +bandits!... + +Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de +prostration; ce silence de mort, cette prostration des êtres et des +choses qui succèdent aux fracas des grands écroulements, au tonnerre des +grands cataclysmes... Et la lanterne, balancée dans les mains de Joseph, +promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses +éventrées, une lueur rouge, tremblante, sinistre... + +J'étais descendue, en même temps que les maîtres, à l'appel de Joseph. +Devant ce désastre, et malgré le comique prodigieux de ces visages, mon +premier sentiment avait été de la compassion. Il semblait que ce malheur +m'atteignît, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les +épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices +à Madame dont l'attitude affaissée me faisait peine à voir... Mais cette +impression de solidarité ou de servitude s'effaça vite. + +* * * * * + +Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de +religieux, qui m'épouvante certes, mais qui me laisse aussi--je ne +sais comment exprimer cela--de l'admiration. Non, pas de l'admiration, +puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle, +et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme +une brutale secousse, dans tout mon être physique, à la fois pénible +et délicieuse, un viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est curieux, +c'est particulier, sans doute, c'est peut-être horrible,--et je ne puis +expliquer la cause véritable de ces sensations étranges et fortes,--mais +chez moi, tout crime,--le meurtre principalement,--a des correspondances +secrètes avec l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime m'empoigne +comme un beau mâle... + +* * * * * + +Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma subitement en gaîté +rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante +jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement de pitié qui, tout +d'abord, avait alarmé mon coeur; bien mal à propos... Je pensai: + +--Voici deux êtres qui vivent comme des taupes, comme des larves... +Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement +enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait +la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du +superflu. Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, le pardon +de leur inutilité humaine, ils s'en gardent comme d'une saleté. Ils +ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des +pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants. +Ils économisent même sur le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les +plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les +dépouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trésors +enfouis, les bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je regrette, +c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux êtres malfaisants, totalement +nus et misérables, plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, mendia +vainement à leur porte, plus malades que l'abandonné qui agonise sur la +route, à deux pas de ces richesses cachées et maudites. + +Cette idée que mes maîtres auraient pu, un bissac sur le dos, traîner +leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la détresse des +chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta +et me mit en gaîté. Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus +intense et plus haineuse, à considérer Madame, affalée près de ses +caisses vides, plus morte que si elle eût été vraiment morte, car +elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en +concevoir une plus horrible, pour un être qui n'avait jamais rien aimé, +rien que l'évaluation en argent de ces choses inévaluables que sont nos +plaisirs, nos caprices, nos charités, notre amour, ce luxe divin des +âmes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'était aussi +la revanche des humiliations, des duretés que j'avais subies, qui me +venaient d'elle, à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque +regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, la jouissance +délicieusement farouche. J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... +c'est bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître ces admirables +et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et +pour les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, chères figures +de justice et de pitié, par quelle suite de sensations fortes et +savoureuses vous m'avez fait passer! + +Madame ne tarda pas à reprendre possession d'elle-même... Sa nature +combattive, agressive, se réveilla soudain en toute sa violence. + +--Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un ton de colère et de +suprême dédain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta +grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va +nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... démène-toi un +peu... tâche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de +paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas être ici depuis longtemps?... Ah! +quel homme, mon Dieu! + +Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. Elle l'interpella: + +--Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on +déménage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on +éventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu +bon, gros lourdaud? + +Monsieur osa répondre: + +--Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu... + +--Moi?... Ce n'est pas la même chose... N'est-ce pas l'affaire d'un +homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en. + +Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa +fureur contre nous, nous apostropha: + +--Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder, là, comme des +paquets?... Ça vous est égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise +vos maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par +hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne +pensez qu'à manger et dormir... Tas de brutes! + +Elle s'adressa directement à Joseph: + +--Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? Dites... pourquoi? + +Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair d'une seconde. Mais il +se remit vite... + +--Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais, +c'est vrai... les chiens n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par +exemple!... + +--Les aviez-vous lâchés?... + +--Certainement que je les avais lâchés, comme tous les soirs... Ça c'est +curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs +connaissaient la maison... et les chiens. + +--Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, d'habitude... pourquoi +n'avez-vous rien entendu? + +--Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà qui est assez louche, +aussi... Car je n'ai pas le sommeil dur, moi... Quand un chat traverse +le jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, tout de même... Et +ces sacrés chiens, surtout... Ah! mais, ah! mais!... + +Madame interrompit Joseph: + +--Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes des brutes, tous, tous! Et +Marianne?... Où est Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle +dort comme une souche, sans doute. + +Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier: + +--Marianne!... Marianne! + +Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. Joseph était grave. Il y +avait comme du mystère dans ses yeux... + +* * * * * + +Je ne tenterai point de décrire cette journée, tous les multiples +incidents, toutes les folies de cette journée. Le procureur de la +République, mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença son +enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes interrogés l'un après +l'autre, les deux premiers pour la forme, moi, avec une insistance +hostile qui me fut extrêmement désagréable. On visita ma chambre, +on fouilla ma commode et mes malles. Ma correspondance fut épluchée +minutieusement... Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit de mon +journal échappa aux investigations policières. Quelques jours avant +l'événement, je l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une lettre +affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent peut-être trouvé dans ces +pages le moyen d'accuser Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en +tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi les allées du +jardin, les plates-bandes, les murs, les brèches des haies, la petite +cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et +d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il fut impossible d'y +découvrir la moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs, +les brèches des haies gardaient jalousement leur secret. De même +que pour l'affaire du viol, les gens du pays affluèrent, demandant +à déposer. L'un avait vu un homme blond «qui ne lui revenait pas»; +l'autre, un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, l'enquête demeura +vaine. Nulle piste, nul soupçon... + +--Il faut attendre, prononça avec mystère le procureur en partant, le +soir. C'est peut-être la police de Paris qui nous mettra sur la voie des +coupables... + +Durant cette journée fatigante, au milieu des allées et venues, je n'eus +guère le loisir de penser aux conséquences de ce drame qui, pour la +première fois, mettait de l'animation, de la vie dans ce morne Prieuré. +Madame ne nous laissait pas une minute de répit. Il fallait courir-ci... +courir-là... sans raison, d'ailleurs, car Madame avait perdu un peu la +tête... Quant à Marianne, il semblait qu'elle ne se fût aperçue de rien, +et que rien ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... Pareille à +la triste Eugénie, elle suivait son idée, et son idée était bien loin de +nos préoccupations. Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine, +elle devenait subitement comme ivre, et elle le regardait avec des yeux +extasiés... + +--Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses mains!... tes gros yeux!... + +Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. L'idée m'était +venue tout de suite, et maintenant elle se fortifiait en moi, que Joseph +n'était pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même espérer qu'entre +son voyage à Cherbourg et la préparation de ce coup de main audacieux et +incomparablement exécuté, il y eût un lien évident. Et je me souvenais +de cette réponse qu'il m'avait faite, la veille de son départ: + +--Ça dépend... d'une affaire très importante... + +Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je percevais dans ses gestes +dans son attitude, dans son silence, une gêne inhabituelle... visible +pour moi seule... + +Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, tant il me +satisfaisait. Au contraire, je m'y complus avec une joie intense... +Marianne, nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine, +je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, émue d'une émotion +inexprimable, je lui demandai: + +--Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez violé la petite Claire dans +le bois... Dites-moi que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de +Madame... + +Surpris, hébété de cette question, Joseph me regarda... Puis, tout d'un +coup sans me répondre, il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque +sous un baiser, fort comme un coup de massue, il me dit: + +--Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas avec moi, dans le +petit café... et puisque nos deux âmes sont pareilles!... + +Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, chez la comtesse Fardin, +une sorte d'idole hindoue, d'une grande beauté horrible et meurtrière... +Joseph, à ce moment, lui ressemblait... + +* * * * * + +Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, les magistrats +ne purent rien découvrir et ils abandonnèrent l'instruction, +définitivement... Leur opinion était que le coup avait été exécuté +par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon dos. Et allez donc +chercher dans le tas!... + +Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina violemment la +magistrature, qui ne pouvait lui rendre son argenterie. Mais elle ne +renonça pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier de Louis XVI», +comme disait Joseph. Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles +et biscornues, qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigués +de ces billevesées, ne lui répondaient même plus... Je fus enfin +rassurée sur le compte de Joseph... car je redoutais toujours une +catastrophe pour lui... + +Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le serviteur familial, +la perle rare. Je ne puis m'empêcher de pouffer au souvenir d'une +conversation que, la journée même du vol, je surpris derrière la porte +du salon, entre Madame et le procureur de la République, un petit sec, +à lèvres minces, à teint bilieux, et dont le profil était coupant, comme +une lame de sabre. + +--Vous ne soupçonnez personne parmi vos gens? demanda le procureur... +Votre cocher? + +--Joseph! s'écria Madame scandalisée... un homme qui nous est si +dévoué... qui depuis plus de quinze ans est à notre service!... la +probité même, Monsieur le procureur... une perle!... il se jetterait au +feu pour nous... + +Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit. + +--Il n'y aurait que cette fille, la femme de chambre. Je ne la connais +pas, moi, cette fille. Elle a peut-être de très mauvaises relations à +Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois je l'ai surprise, +en train de boire le vin de la table et de manger nos pruneaux... Quand +on boit le vin de ses maîtres... on est capable de tout... + +Et elle murmura: + +--On ne devrait jamais prendre de domestiques à Paris... Elle est +singulière, en effet. + +Non, mais voyez-vous cette chipie?... + +C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient de tout le monde, +sauf de celui qui les vole, naturellement. Car j'étais de plus en plus +convaincue que Joseph avait été l'âme de cette affaire. Depuis longtemps +je l'avais surveillé, non par un sentiment hostile, vous pensez bien, +mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce fidèle et dévoué +serviteur, cette perle unique, chapardait tout ce qu'il pouvait dans la +maison. Il dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de menues choses +susceptibles d'être revendues, sans qu'il fût possible d'en connaître +l'origine. Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, dans la +sellerie, pour rien, et pour y discuter seulement sur les bienfaits de +l'antisémitisme. En homme avisé, patient, prudent, méthodique, Joseph +n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens font les gros +comptes annuels, et je suis persuadée que de cette façon, il triplait, +quadruplait ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. Je sais bien +qu'il y a une différence entre de si menus vols et un pillage audacieux +comme fut celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve qu'il aimait +aussi à travailler dans le grand... Qui me dit que Joseph n'était pas +alors affilié à une bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je +voudrais encore savoir tout cela! + +Depuis le soir où son baiser me fut comme un aveu du crime, où sa +confiance alla vers moi avec la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau +le tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper de paroles +douces et de caresses, il ne se démentit plus... Et il entra dans la +folie d'espoir de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua tous +les détails du vol; et il battit les chiens qui n'aboyèrent pas, et il +menaça de son poing les voleurs inconnus, les chimériques voleurs comme +s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais plus à quoi m'en tenir +sur le compte de cet impénétrable bonhomme... Un jour, je croyais à son +crime, un autre jour à son innocence. Et c'était horriblement agaçant. + +Comme autrefois, nous nous retrouvions, le soir, à la sellerie: + +--Eh bien, Joseph?... + +--Ah! vous voilà, Célestine! + +--Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous avez l'air de me fuir... + +--Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!... + +--Oui... depuis cette fameuse matinée... + +--Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de trop mauvaises idées. + +Et triste, il dodelinait de la tête. + +--Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est pour rire. Est-ce que je +vous aimerais si vous aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph... + +--Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est pas bien... + +--Et quand partons-nous?... Je ne puis plus vivre ici. + +--Pas tout de suite... Il faut encore attendre... + +--Mais pourquoi? + +--Parce que... ça se peut pas... tout de suite... + +Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, je disais: + +--Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère pressé de m'avoir... + +--Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... Si c'est Dieu +possible!... Mais, j'en bous... j'en bous!... + +--Eh bien alors, partons... + +Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage... + +--Non... non... ça ne se peut pas encore... + +Tout naturellement, je songeais: + +--C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, il ne peut pas +s'en aller maintenant, ni s'établir... On aurait des soupçons peut-être. +Il faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur cette mystérieuse +affaire... + +Un autre soir, je proposai: + +--Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un moyen de partir d'ici... il +faudrait avoir une discussion avec Madame et l'obliger à nous mettre à +la porte tous les deux... + +Mais il protesta vivement: + +--Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. Ah! mais non... Moi, +j'aime mes maîtres... Ce sont de bons maîtres... Il faut bien quitter +d'avec eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... des gens +sérieux, quoi... Il faut que les maîtres nous regrettent et qu'ils +soient embêtés... et qu'ils pleurent de nous voir partir... + +Avec une gravité triste où je ne sentis aucune ironie, il affirma: + +--Moi, vous savez, ça me fera du deuil de m'en aller d'ici... Depuis +quinze ans que je suis ici... dame!... on s'attache à une maison... Et +vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine? + +--Ah! non... m'écriai-je, en riant. + +--C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses maîtres... les +maîtres sont les maîtres... Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez +bien gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez bien... Ne +répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, il faut bien quitter d'avec +eux... d'avec Madame, surtout... + +Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions à +rester au Prieuré, je me promis de devenir une femme de chambre +modèle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les +complaisances, toutes les délicatesses, je les prodiguai... Madame +s'humanisait avec moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon +amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amené ce changement +dans le caractère de Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil, +et jusque dans ses raisons de vivre. Comme après une grande douleur, +après la perte foudroyante d'un être uniquement chéri, elle ne luttait +plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement de ses nerfs +vaincus et de ses fiertés humiliées, et elle ne semblait plus chercher +auprès de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la pitié, de +la confiance. L'enfer du Prieuré se transformait pour tout le monde en +un vrai paradis... + +C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que +j'annonçai un matin à Madame la nécessité où j'étais de la quitter... +J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour +y épouser un brave garçon qui m'attendait depuis longtemps. En termes +attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bontés de Madame, +etc... Madame fut atterrée... Elle essaya de me retenir, par les +sentiments et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, de me +donner une belle chambre, au second étage de la maison. Mais, devant ma +résolution, elle dut se résigner... + +--Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je +n'ai pas de chance... + +Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, Joseph vint à son tour +expliquer que, se faisant trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait +plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos. + +--Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas +possible... La malédiction est donc sur le Prieuré... Tout le monde +m'abandonne... tout m'abandonne... + +Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura... + +--Vous emportez tous nos regrets, Joseph!... + +Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi +l'argenterie!... + +Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule à jouir +de l'argent de Joseph, de l'argent volé--non ce n'était pas cela... quel +est l'argent qui n'est pas volé?--mais je craignis que le sentiment que +j'éprouvais ne fût qu'une curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, +sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'était peut-être +pas durable... Et peut-être n'était-ce en moi qu'une perversion +momentanée de mes sens?... Il y avait des moments où je me +demandais aussi si ce n'était pas mon imagination--portée aux rêves +exceptionnels--qui avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était +point réellement qu'une simple brute, un paysan, incapable même +d'une belle violence, même d'un beau crime?... Les suites de cet +acte m'épouvantaient... Et puis--n'est-ce pas une chose vraiment +inexplicable?--cette idée que je ne servirais plus chez les autres me +causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais +avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non!... D'être +domestique, on a ça dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois +allait me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit intérieur, sévère +et froid, pareil à un intérieur d'ouvrier, ma vie médiocre, privée +de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces à +manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon plaisir de les servir, +de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain +de parfums... Mais il n'y avait plus à reculer. + +Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux où j'arrivai au +Prieuré, que je finirais avec ce bonhomme étrange, silencieux et bourru, +qui me regardait avec tant de dédain?... + +Maintenant, nous sommes dans le petit café... Joseph a rajeuni. Il n'est +plus courbé, ni lourdaud. Et il marche d'une table à l'autre, et il +trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, l'échine élastique. +Ses épaules qui m'effrayaient ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois +si terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. Toujours rasé +de frais, la peau brune et luisante ainsi que de l'acajou, coiffé d'un +béret crâne, vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air +d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui aurait vu des choses +extraordinaires et traversé d'extravagants pays. Ce que j'admire en +lui, c'est sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude dans +son regard... On voit que sa vie repose sur des bases solides. Plus +violemment que jamais, il est pour la famille, pour la propriété, pour +la religion, pour la marine, pour l'armée, pour la patrie... Moi, il +m'épate! + +En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix mille francs... L'autre jour, +le commissariat maritime lui a adjugé un lot d'épaves de quinze mille +francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu avec un fort bénéfice. +Il fait aussi de petites affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de +l'argent à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir en acquérant la +maison voisine. On y installerait peut-être un café-concert... + +Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle est sa fortune?... +Je n'en sais rien. Il n'aime pas que je lui parle de cela; il n'aime pas +que je lui parle du temps où nous étions en place... On dirait qu'il a +tout oublié et que sa vie n'a réellement commencé que du jour où il prit +possession du petit café... Quand je lui adresse une question qui +me tourmente, il semble ne pas comprendre ce que je dis. Et dans son +regard, alors, passent des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais +je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai le mystère de sa +vie... Et c'est peut-être cet inconnu qui m'attache tant à lui... + +Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y cloche. Nous avons +trois garçons pour servir les clients, une bonne à tout faire pour la +cuisine et pour le ménage, et cela marche à la baguette... Il est vrai +qu'en trois mois nous avons changé quatre fois de bonne... Ce +qu'elles sont exigeantes, les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, et +dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est dégoûtant... + +Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au milieu d'une forêt +de fioles enluminées. Je suis là aussi pour la parade et pour la +causette... Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me refuse +jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il aime que le soir je montre +ma peau dans un petit décolletage aguichant... Il faut allumer le +client, l'entretenir dans une constante joie, dans un constant désir de +ma personne... Il y a déjà deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux +ou trois mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font une cour +assidue. Naturellement, pour me plaire, ils dépensent beaucoup. Joseph +les gâte spécialement, car ce sont de terribles pochards. Nous avons +pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent avec nous et chaque soir se +paient du vin, des liqueurs de supplément, dont tout le monde profite... +Ils sont fort galants avec moi et je les excite de mon mieux... Mais il +ne faudrait pas, je pense, que mes façons dépassassent l'encouragement +des banales oeillades, des sourires équivoques et des illusoires +promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... Joseph me suffit, et je +crois bien que je perdrais au change, même s'il s'agissait de le tromper +avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... Bien peu de jeunes +gens seraient capables de satisfaire une femme comme lui... C'est drôle, +vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve personne d'aussi +beau que mon Joseph... Je l'ai dans la peau, quoi!... Oh! le vieux +monstre!... Ce qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs +de l'amour, et il en invente... Quand on pense qu'il n'a pas quitté la +province... qu'il a été toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu +apprendre tous ces vices-là... + +Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. Grâce à lui, le petit +café, dont l'enseigne: A L'ARMÉE FRANÇAISE! brille sur tout le quartier, +le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses lettres de feu, +est maintenant le rendez-vous officiel des antisémites marquants et des +plus bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent fraterniser là, +dans des soulographies héroïques, avec des sous-officiers de l'armée +et des gradés de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, et, +plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers ont tiré leurs +sabres, menaçant de crever des traîtres imaginaires... Le soir du +débarquement de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit café allait +crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» et «Mort aux juifs!» Ce +soir-là, Joseph, qui est déjà populaire dans la ville, eut un succès +fou. Il monta sur une table et il cria: + +--Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... S'il est innocent, +qu'on le fusille... + +De toutes parts, on vociféra: + +--Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée! + +Cette proposition avait porté l'enthousiasme jusqu'au paroxysme. On +n'entendait dans le café, dominant les hurlements, que des cliquetis +de sabre, et des poings s'abattant sur les tables de marbre. Quelqu'un, +ayant voulu dire on ne sait quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur +lui, d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui cassa cinq dents... +Frappé à coups de plat de sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié +mort, le malheureux fut jeté comme une ordure dans la rue, toujours aux +cris de: «Vive l'armée! Mort aux Juifs!» + +Il y a des moments où j'ai peur dans cette atmosphère de tuerie, parmi +toutes ces faces bestiales, lourdes d'alcool et de meurtre... Mais +Joseph me rassure: + +--C'est rien... fait-il... Faut ça pour les affaires... + +Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant les mains, très gai, +m'annonça: + +--Les nouvelles sont mauvaises. On parle de la guerre avec l'Angleterre. + +--Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg allait être bombardé? + +--Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, j'ai pensé à une +chose... j'ai pensé à un coup... à un riche coup... + +Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer quelque immense +canaillerie. + +--Plus je te regarde... dit-il... et plus je me dis que tu n'as pas une +tête de bretonne. Non, tu n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais +plutôt une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un fameux coup d'oeil +dans le comptoir? + +J'éprouvai de la déception... Je croyais que Joseph allait me proposer +une chose terrible... J'étais fière déjà d'être de moitié dans une +entreprise hardie... Chaque fois que je le vois songeur, mes idées +s'allument tout de suite. J'imagine des tragédies, des escalades +nocturnes, des pillages, des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la +bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait que d'une réclame, +petite et vulgaire... + +Les mains dans ses poches, crâne sous son béret bleu, il se dandinait +drôlement... + +--Tu comprends?... insista-t-il. Au moment d'une guerre... une +Alsacienne bien jolie, bien frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite +le patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme pour saouler +les gens... Qu'est-ce que tu en penses?... Je te ferais mettre sur les +journaux... et même, peut-être, sur des affiches... + +--J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, un peu sèchement. + +Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la première fois, nous en +vînmes aux mots violents. + +--Tu ne faisais pas tant de manières quand tu couchais avec tout le +monde... cria Joseph. + +--Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, parce que j'en dirais trop +long... + +--Putain! + +--Voleur! + +Un client entra... Il ne fut plus question de rien. Et le soir, on se +raccommoda dans les baisers... + +* * * * * + +Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... avec du velours et +de la soie... Au fond, je suis sans force contre la volonté de Joseph. +Malgré ce petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède comme un +démon. Et je suis heureuse d'être à lui... Je sens que je ferai tout +ce qu'il voudra que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira +d'aller... jusqu'au crime!... + + +Mars 1900. + + + + + +OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU + +DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume. + + Sébastien Roch 1 vol. + + Le Jardin des Supplices (38e mille) 1 vol. + + Le Journal d'une femme de chambre (126e mille) 1 vol. + + Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique (28e mille) 1 vol. + + Farces et Moralités 1 vol. + + La 628-E8 (39e mille) 1 vol. + + Dingo (17e mille) 1 vol. + + Sébastien Roch. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50 + + Contes de la Chaumière, avec deux eaux-fortes de + Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la _Petite + Bibliothèque-Charpentier_ 4 fr. + + Le Calvaire. Édition illustrée (OLENDORFF, + éditeur) 3 fr. 50 + + L'abbé Jules. (OLENDORFF, éditeur) 3 fr. 50 + + + +THÉÂTRE. + + Les Mauvais Bergers, pièce en cinq actes 3 fr. 50 + + Les Affaires sont les Affaires, comédie en trois + actes (16e mille) 3 fr. 50 + + Le Foyer, comédie en trois actes. En collaboration + avec THADÉE NATANSON (8e mille) 3 fr. 50 + + Vieux Ménages, comédie en un acte 1 fr. + + Le Portefeuille, comédie en un acte 1 fr. + + + +4973.--L. Imp. réunies.--7, rue Saint-Benoit, Paris. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Journal d'une Femme de Chambre +by Octave Mirbeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE *** + +***** This file should be named 16820-8.txt or 16820-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16820/ + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Journal d'une Femme de Chambre + +Author: Octave Mirbeau + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h2>OCTAVE MIRBEAU</h2> +<br><br> + +<h1>LE JOURNAL<br> +D'UNE<br> +FEMME de CHAMBRE</h1> +<br><br><br> + +<p class="mid">CENT VINGT-QUATRIÈME MILLE</p><br> + +<p class="mid">PARIS</p><br> + +<p class="mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p><br> + +<p class="mid">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br> +11, RUE DE GRENELLE, 11</p> + +<h4>1915</h4> +<br><br><br> + + + + + +<p>A</p> + +<p>MONSIEUR JULES HURET</p> + + +<p>Mon cher ami,</p> + +<p>En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons +très fortes et très précises, inscrire votre nom. +D'abord, pour que vous sachiez combien votre nom +m'est cher. Ensuite,—je le dis avec un tranquille +orgueil,—parce que vous aimerez ce livre. Et ce +livre, malgré tous ses défauts, vous l'aimerez, parce +que c'est un livre sans hypocrisie, parce que c'est de +la vie, et de la vie comme nous la comprenons, +vous et moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon +cher Huret, beaucoup des figures, si étrangement +humaines, que vous fîtes défiler dans une longue +suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent. +C'est que nul mieux que vous, et plus profondément +que vous, n'a senti, devant les masques +humains, cette tristesse et ce comique d'être un +homme... Tristesse qui fait rire, comique qui fait +pleurer les âmes hautes, puissiez-vous les retrouver +ici...</p> + +<p><span class="sc">Octave Mirbeau</span></p> + +<p>Mai 1900.</p> + +<p><i>Ce livre que je publie sous ce titre:</i> Le Journal +d'une femme de chambre <i>a été véritablement +écrit par Mlle Célestine R..., femme de chambre. +Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit, +de le corriger, d'en récrire quelques parties. +Je refusai d'abord, jugeant non sans raison que, +tel quel, dans son débraillé, ce journal avait une +originalité, une saveur particulière, et que je ne +pouvais que le banaliser en «y mettant du mien». +Mais Mlle Célestine R... était fort jolie... Elle +insista. Je finis par céder, car je suis homme, après +tout...</i></p> + +<p><i>Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail +qu'elle me demandait, c'est-à-dire en ajoutant, +çà et là, quelques accents à ce livre, j'ai bien +peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive, +d'en avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir +remplacé par de la simple littérature ce qu'il y +avait dans ces pages d'émotion et de vie...</i></p> + +<p><i>Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections +que ne manqueront pas de faire certains critiques +graves et savants... et combien nobles!...</i></p> + +<p><b>O. M.</b></p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br><br> + +<p>14 septembre.</p> + +<p>Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de +l'après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux, +je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la +douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle +pas des places que j'ai faites durant les années +précédentes. Il me serait impossible de les compter. +Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des +intérieurs et des visages, et de sales âmes... Et +ça n'est pas fini... A la façon, vraiment extraordinaire, +vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, successivement, +de maisons en bureaux et de bureaux +en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de +l'Observatoire à Montmartre, des Ternes aux +Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer +nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles +à servir maintenant!... C'est à ne pas croire.</p> + +<p>L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des +Petites Annonces du <i>Figaro</i> et sans que je voie +Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç'a +été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de +part et d'autre, des surprises. Les lettres de +Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais elles +révèlent un caractère tatillon et méticuleux... +Ah! il lui en faut des explications et des commentaires, +et des pourquoi, et des parce que... Je ne +sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se +fend guère pour son papier à lettres... Il est acheté +au Louvre... Moi qui ne suis pas riche, j'ai plus +de coquetterie... J'écris sur du papier parfumé à +la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, +tantôt bleu pâle, que j'ai collectionné chez mes +anciennes maîtresses... Il y en a même sur lequel +sont gravées des couronnes de comtesse... +Ça a dû lui en boucher un coin.</p> + +<p>Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. +La propriété de Madame, qui n'est pas loin du +pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout +ce que je sais de l'endroit où, désormais, je vais +vivre...</p> + +<br> + +<p>Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets +d'être venue, à la suite d'un coup de tête, m'ensevelir +dans ce fond perdu de province. Ce que +j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande +ce qui va encore m'arriver ici... Rien de bon +sans doute et, comme d'habitude, des embêtements... +Les embêtements, c'est le plus clair de +notre bénéfice. Pour une qui réussit, c'est-à-dire +pour une qui épouse un brave garçon ou qui se +colle avec un vieux, combien sont destinées aux +malchances, emportées dans le grand tourbillon +de la misère?... Après tout, je n'avais pas le choix; +et cela vaut mieux que rien.</p> + +<br> + +<p>Ce n'est pas la première fois que je suis engagée +en province. Il y a quatre ans, j'y ai fait une +place... Oh! pas longtemps... et dans des circonstances +véritablement exceptionnelles... Je me +souviens de cette aventure comme si elle était +d'hier... Bien que les détails en soient un peu +lestes et même horribles, je veux la conter... +D'ailleurs, j'avertis charitablement les personnes +qui me liront que mon intention, en écrivant ce +journal, est de n'employer aucune réticence, pas +plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des +autres. J'entends y mettre au contraire toute la +franchise qui est en moi et, quand il le faudra, +toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas +de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles +et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur +de pourriture.</p> + +<p>Voici la chose:</p> + +<p>J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, +par une sorte de grosse gouvernante, pour +être femme de chambre chez un certain M. Rabour, +en Touraine. Les conditions acceptées, il +fut convenu que je prendrais le train, tel jour, à +telle heure, pour telle gare; ce qui fut fait selon +le programme.</p> + +<p>Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, +je trouvai, à la sortie, une espèce de cocher à +face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:</p> + +<p>—C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de +chambre de M. Rabour?</p> + +<p>—Oui, c'est moi.</p> + +<p>—Vous avez une malle?</p> + +<p>—Oui, j'ai une malle.</p> + +<p>—Donnez-moi votre bulletin de bagages, et +attendez-moi là...</p> + +<p>Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. +Ils l'appelaient «Monsieur Louis» sur un +ton d'amical respect. Louis chercha ma malle +parmi les colis entassés et la fit porter dans une +charrette anglaise, qui stationnait près de la barrière.</p> + +<p>—Eh bien... montez-vous?</p> + +<p>Je pris place à côté de lui sur la banquette, +et nous partîmes.</p> + +<p>Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je +l'examinais de même. Je vis tout de suite que +j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi, +à un domestique pas stylé et qui n'a +jamais servi dans les grandes maisons. Cela +m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne +m'affole comme une culotte de peau blanche, +moulant des cuisses nerveuses. Et ce qu'il manquait +de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, +avec un complet trop large de droguet gris +bleu, et une casquette plate, en cuir verni, ornée +d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, +dans ce patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, +brutal, mais pas méchant diable au fond. Je +connais ces types. Les premiers jours, avec les +nouvelles, ils font les malins, et puis après ça +s'arrange. Souvent, ça s'arrange mieux qu'on ne +voudrait.</p> + +<p>Nous restâmes longtemps sans dire un mot. +Lui faisait des manières de grand cocher, tenant +les guides hautes et jouant du fouet avec des +gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!... +Moi, je prenais des attitudes dignes pour regarder +le paysage, qui n'avait rien de particulier; des +champs, des arbres, des maisons, comme partout. +Il mit son cheval au pas pour monter une côte et, +tout à coup, avec un sourire moqueur, il me +demanda:</p> + +<p>—Avez-vous au moins apporté une bonne +provision de bottines?</p> + +<p>—Sans doute! dis-je, étonnée de cette question +qui ne rimait à rien, et plus encore du ton +singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi +me demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce +que vous me demandez-là, mon gros père, +savez?...</p> + +<p>Il me poussa du coude légèrement et, glissant +sur moi un regard étrange dont je ne pus m'expliquer +la double expression d'ironie aiguë et, ma +foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:</p> + +<p>—Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien... +Farceuse va... sacrée farceuse!</p> + +<p>Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit +son allure rapide.</p> + +<p>J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait +bien signifier? Peut-être rien du tout... Je pensai +que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne +savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas +trouvé autre chose pour amener une conversation +que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne pas continuer.</p> + +<p>La propriété de M. Rabour était assez belle et +grande. Une jolie maison, peinte en vert clair, +entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois +de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la +campagne... mais, c'est drôle, elle me rend triste +et elle m'endort. J'étais tout abrutie quand j'entrai +dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, +celle-là même qui m'avait engagée au bureau de +placement de Paris, Dieu sait après combien de +questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, +mes goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante... +Mais on a beau en voir et en supporter de plus en +plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit pas... +La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; +ici, instantanément, elle me dégoûta et je lui +trouvai l'air répugnant d'une vieille maquerelle. +C'était une grosse femme, grosse et courte, courte +et soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux +plats grisonnants, une poitrine énorme et roulante, +des mains molles, humides, transparentes +comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient +la méchanceté, une méchanceté froide, réfléchie +et vicieuse. A la façon tranquille et cruelle dont +elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la +chair, elle vous faisait presque rougir.</p> + +<p>Elle me conduisit dans un petit salon et me +quitta aussitôt, disant qu'elle allait prévenir +Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant +que je ne commençasse mon service.</p> + +<p>—Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. +Je vous ai prise, c'est vrai, mais enfin, il +faut que vous plaisiez à Monsieur...</p> + +<p>J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une +propreté et un ordre extrêmes. Les cuivres, les +meubles, le parquet, les portes, astiqués à fond, +cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas +de flafla, de tentures lourdes, de choses brodées, +comme on en voit dans de certaines maisons de +Paris; mais du confortable sérieux, un air de +décence riche, de vie provinciale cossue, régulière +et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer ferme, +là-dedans, par exemple!... Mazette!</p> + +<p>Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme, +et qu'il m'amusa!... Figurez-vous un petit vieux, +tiré à quatre épingles, rasé de frais et tout rose, +ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant, +ma foi! il sautillait, en marchant, comme +une petite sauterelle dans les prairies. Il me +salua et avec infiniment de politesse:</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous, mon enfant?</p> + +<p>—Célestine, Monsieur.</p> + +<p>—Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!... +Joli nom, je ne prétends pas le contraire... mais +trop long, mon enfant, beaucoup trop long... Je +vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est +très gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes +mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie. +C'est une habitude à laquelle je serais désolé de +renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...</p> + +<p>Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais +vous appeler par votre nom véritable... Je ne +m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà +tous les noms de toutes les saintes du calendrier... +Il insista:</p> + +<p>—Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous +appelle Marie?... C'est bien entendu?...</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur...</p> + +<p>—Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!</p> + +<p>Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement +respectueux, et sans me dévisager, sans +fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage, +mes jupes, comme font, en général, les hommes. +A peine s'il m'avait regardée. Depuis le moment +où il était entré dans le salon, ses yeux restaient +obstinément fixés sur mes bottines.</p> + +<p>—Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, +après un court silence, pendant lequel il me +sembla que son regard était devenu étrangement +brillant.</p> + +<p>—D'autres noms, Monsieur?</p> + +<p>—Non, mon enfant, d'autres bottines...</p> + +<p>Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une +langue effilée, à la manière des chattes.</p> + +<p>Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de +bottines, qui me rappelait l'expression de gouaille +polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela avait +donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, +je finis par répondre, mais d'une voix un +peu rauque et troublée, comme s'il se fût agi de +confesser un péché galant:</p> + +<p>—Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...</p> + +<p>—Des vernies?</p> + +<p>—Oui, Monsieur.</p> + +<p>—De très... très vernies?</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur.</p> + +<p>—Bien... bien... Et en cuir jaune?</p> + +<p>—Je n'en ai pas, Monsieur...</p> + +<p>—Il faudra en avoir... je vous en donnerai.</p> + +<p>—Merci, Monsieur!</p> + +<p>—Bien... bien... Tais-toi!</p> + +<p>J'avais peur, car il venait de passer dans ses +yeux des lueurs troubles... des nuées rouges de +spasme... Et des gouttes de sueur roulaient sur +son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur +le point de crier, d'appeler au secours... mais la +crise se calma, et, au bout de quelques minutes, +il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu de +salive moussait encore au coin de ses lèvres:</p> + +<p>—Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, +mon enfant... Je suis un peu maniaque... A +mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi, +tenez, par exemple je ne trouve pas convenable +qu'une femme cire ses bottines, à plus forte +raison les miennes... Je respecte beaucoup les +femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est +moi qui les cirerai vos bottines, vos petites bottines, +vos chères petites bottines... C'est moi qui +les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir, +avant de vous coucher, vous porterez vos bottines +dans ma chambre... vous les placerez près +du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en +venant ouvrir mes fenêtres... vous les reprendrez.</p> + +<p>Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, +il ajouta:</p> + +<p>—Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je +vous demande là... c'est une chose très naturelle, +après tout... Et si vous êtes bien gentille...</p> + +<p>Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il +me remit.</p> + +<p>—Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, +je vous donnerai souvent des petits cadeaux. +La gouvernante vous paiera, tous les +mois, vos gages... Mais, moi, Marie, entre nous, +souvent, je vous donnerai des petits cadeaux. Et +qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça +n'est pas extraordinaire, là... Est-ce donc si +extraordinaire, mon Dieu?</p> + +<p>Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il +parlait, ses paupières battaient, battaient comme +des feuilles sous l'orage.</p> + +<p>—Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis +quelque chose... Pourquoi ne marches-tu pas?... +Marche un peu que je les voie remuer... que je +les voie vivre... tes petites bottines...</p> + +<p>Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit +de ses doigts fébriles et caresseurs, les délaça... +Et, en les baisant, les pétrissant, les caressant, il +disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant +qui pleure:</p> + +<p>—Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... +donne-les moi, tout de suite... tout de +suite... tout de suite... Je les veux tout de +suite... donne-les moi...</p> + +<p>J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait... +Je ne savais plus si je vivais réellement +ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je ne +voyais que deux petits globes blancs, striés de +rouge. Et sa bouche était tout entière barbouillée +d'une sorte de bave savonneuse...</p> + +<p>Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux +heures, il s'enferma avec elles dans sa chambre...</p> + +<p>—Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit +la gouvernante en me montrant la maison... +Tâchez que cela continue... La place est bonne...</p> + +<p>Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle, +en allant ouvrir les fenêtres, je faillis +m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur +était mort!... Étendu sur le dos, au milieu +du lit, le corps presque entièrement nu, on sentait +déjà en lui et sur lui la rigidité du cadavre. Il +ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul +désordre; sur le drap, pas la moindre trace de +lutte, de soubresaut, d'agonie, de mains crispées +qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais +cru qu'il dormait, si son visage n'eût été violet, +violet affreusement, de ce violet sinistre qu'ont +les aubergines. Spectacle terrifiant, qui, plus +encore que ce visage, me secoua d'épouvante... +Monsieur tenait, serrée dans ses dents, une de +mes bottines, si durement serrée dans ses dents, +qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée +d'en couper le cuir, avec un rasoir, pour la +leur arracher...</p> + +<p>Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des +hommes et je sais, par expérience, toutes les +folies, toutes les saletés dont ils sont capables... +Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... +Est-ce rigolo, tout de même, qu'il existe des types +comme ça?... Et où vont-ils chercher toutes leurs +imaginations, quand c'est si simple, quand c'est +si bon de s'aimer gentiment... comme tout le +monde...</p> + +<br> + +<p>Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de +pareil... C'est, évidemment, un autre genre ici. +Mais est-il meilleur?... Est-il pire?... Je n'en sais +rien...</p> + +<p>Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais +dû, peut-être, en finir une bonne fois avec toutes +ces sales places et sauter le pas, carrément, de +la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant +d'autres que j'ai connues et qui—soit dit sans +orgueil—étaient «moins avantageuses» que +moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je +suis mieux; sans fatuité, je puis dire que j'ai +du montant, un chic que bien des femmes du +monde et bien des cocottes m'ont souvent envié. +Un peu grande, peut-être, mais souple, mince et +bien faite... de très beaux cheveux blonds, de +très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons, +une bouche audacieuse... enfin une manière +d'être originale et un tour d'esprit, très vif et langoureux, +à la fois, qui plaît aux hommes. J'aurais +pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma +faute des occasions «épatantes» et qui ne se +retrouveront probablement plus, j'ai eu peur... +J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous +mène... J'ai frôlé tant de misères dans cet ordre-là... +j'ai reçu tant de navrantes confidences!... +Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital +auxquels on n'échappe pas toujours!... Et pour +fond de tableau, l'enfer de Saint-Lazare!... Ça +donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit +aussi que j'aurais eu, comme femme, le même +succès que comme femme de chambre? Le +charme, si particulier, que nous exerçons sur les +hommes, ne tient pas seulement à nous, si jolies +que nous puissions être... Il tient beaucoup, je +m'en rends compte, au milieu où nous vivons... +au luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses +elles-mêmes et au désir qu'elles excitent... En +nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de +leur mystère que les hommes aiment en nous...</p> + +<p>Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence +dévergondée, j'ai, par bonheur, gardé en +moi, au fond de moi, un sentiment religieux très +sincère, qui me préserve des chutes définitives +et me retient au bord des pires abîmes... Ah! si +l'on n'avait pas la religion, la prière dans les +églises, les soirs de morne purée et de détresse +morale, si l'on n'avait pas la Sainte-Vierge et +saint Antoine de Padoue, et tout le bataclan, on +serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et +ce qu'on deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le +diable seul le sait!...</p> + +<p>Enfin—et ceci est plus grave—je n'ai pas +la moindre défense contre les hommes... Je serais +la constante victime de mon désintéressement et +de leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, +j'aime trop l'amour, pour tirer un profit quelconque +de l'amour... C'est plus fort que moi, je +ne puis pas demander d'argent à qui me donne +du bonheur et m'entr'ouvre les rayonnantes portes +de l'Extase... Quand ils me parlent, ces monstres-là... +et que je sens sur ma nuque le piquant de +leur barbe et la chaleur de leur haleine... va +te promener!... je ne suis plus qu'une chiffe... et +c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce +qu'ils veulent...</p> + +<p>Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... +Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sage serait de +n'y point songer et de laisser aller les choses au +petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont +le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de +Madame, et poursuivie jusqu'ici par cette impitoyable +malchance qui ne me quitte jamais, je +ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la +baraque!... Cela m'ennuierait... Depuis quelque +temps, j'ai des douleurs aux reins et au ventre, +une lassitude dans tout le corps... mon estomac +se délabre, ma mémoire s'affaiblit... je deviens, +de plus en plus, irritable et nerveuse. Tout +à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis +trouvé le visage vraiment fatigué, et le teint—ce +teint ambré dont j'étais si fière—presque +couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais +déjà?... Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il +est difficile de se soigner. On n'a le temps de rien. +La vie y est trop fiévreuse, trop tumultueuse... +on y est, sans cesse, en contact avec trop de +gens, trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... +Il faut aller quand même... Ici, c'est +calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire +doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, +je pouvais me reposer un peu...</p> + +<p>Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, +Madame est assez gentille avec moi. Elle a bien +voulu m'adresser quelques compliments sur ma +tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle +a reçus... Oh! sa tête, si elle savait qu'ils sont +faux, du moins que ce sont des renseignements +de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est +mon élégance. Et puis, le premier jour, il est +rare qu'elles ne soient pas gentilles, ces chameaux-là... +Tout nouveau, tout beau... C'est un +air connu... Oui, et le lendemain, l'air change, +connu, aussi... D'autant que Madame a des yeux +très froids, très durs, et qui ne me reviennent +pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus +et d'enquêtes policières... Je n'aime pas non +plus ses lèvres trop minces, sèches, et comme +recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa +parole brève, tranchante qui, d'un mot aimable, +fait presque une insulte ou une humiliation. +Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, +sur mes aptitudes et sur mon passé, elle m'a +regardé avec cette impudence tranquille et sournoise +de vieux douanier qu'elles ont toutes, je +me suis dit:</p> + +<p>—Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit +mettre tout sous clé, compter chaque soir les +morceaux de sucre et les grains de raisin, et faire +des marques aux bouteilles... Allons! allons! +C'est toujours la même chose pour changer...</p> + +<p>Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir +à cette première impression. Parmi tant de +bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards +qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, +un jour—est-ce qu'on sait?—la bouche amie... +et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien +d'espérer...</p> + +<p>Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre +heures de chemin de fer en troisième classe, et +sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à +m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, +dans toute la maison, de la cave au grenier, +pour me mettre immédiatement «au courant +de la besogne». Oh! elle ne perd pas son +temps, ni le mien... Ce que c'est grand cette +maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et +des recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir +en état, comme il faudrait, quatre domestiques +n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée, +très important—car deux petits pavillons, en +forme de terrasse s'y surajoutent et le continuent—elle +se compose de deux étages que je devrai +descendre et monter sans cesse, attendu que +Madame, qui se tient dans un petit salon près +de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de +placer la lingerie, où je dois travailler, sous les +combles, à côté de nos chambres. Et des placards, +et des armoires, et des tiroirs et des resserres, +et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en +voilà... Jamais, je ne me retrouverai dans tout +cela...</p> + +<p>A chaque minute, en me montrant quelque +chose, Madame me disait:</p> + +<p>—Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. +C'est très joli, ça, ma fille... C'est très rare, ma +fille... Ça coûte très cher, ma fille.</p> + +<p>Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon +nom, au lieu de dire, tout le temps: «ma fille» +par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de domination +blessante, qui décourage les meilleures +volontés et met aussitôt tant de distance, tant +de haines, entre nos maîtresses et nous?... Est-ce +que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et +puis, Madame n'a dans la bouche que ce mot: +«très cher». C'est agaçant... Tout ce qui lui +appartient, même de pauvres objets de quatre +sous, «c'est très cher». On n'a pas idée où la +vanité d'une maîtresse de maison peut se nicher... +Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué +le fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille +d'ailleurs à toutes les autres lampes, et elle m'a +recommandé:</p> + +<p>—Ma fille, vous savez que cette lampe coûte +très cher, et qu'on ne peut la réparer qu'en +Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle +de vos yeux...</p> + +<p>J'ai eu envie de lui répondre:</p> + +<p>—Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de +chambre... est-ce qu'il coûte très cher?... Et +l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?</p> + +<p>Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles +en font du chichi, pour peu de chose. Et quand +je pense que c'est uniquement pour vous humilier, +pour vous épater!...</p> + +<p>La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a +pas de quoi, vraiment, être si fière d'une maison... +De l'extérieur, mon Dieu!... avec les grands +massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement +et les jardins qui descendent jusqu'à la rivière +en pentes molles, ornés de vastes pelouses rectangulaires, +elle a l'air de quelque chose... Mais +à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et +cela sent le renfermé... Je ne comprends pas +qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que des +nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre +le col et dont les marches gauchies tremblent et +craquent sous les pieds... des couloirs bas et +sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont +des carreaux mal joints, passés au rouge et +vernis, vernis, glissants, glissants... Les cloisons +trop minces, faites de planches trop sèches, rendent +les chambres sonores, comme des intérieurs +de violon... C'est toc et province, quoi!... Elle +n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris... +Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles +étoffes mangées aux vers, de vieilles carpettes +usées, décolorées, et des fauteuils et des canapés, +ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et +boiteux... Ce qu'ils doivent vous moudre les +épaules, et vous écorcher les fesses!... Vraiment, +moi qui aime tant les tentures claires, les vastes +divans élastiques où l'on s'allonge voluptueusement +sur des piles de coussins, et tous ces jolis +meubles modernes, si luxueux, si riches et si +gais, je me sens toute triste de la morne tristesse +de ceux-là... Et j'ai peur de ne pouvoir +jamais m'habituer à si peu de confortable, à un +tel manque d'élégance, à tant de poussières anciennes +et de formes mortes...</p> + +<br> + +<p>Madame, non plus, n'est pas habillée comme à +Paris. Elle manque de chic et ignore les grandes +couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on +dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention +dans ses toilettes, elle retarde d'au moins dix ans +sur la mode... Et quelle mode!... Quoique ça +elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, +elle ne serait pas trop mal... Son pire défaut est +qu'elle n'éveille en vous aucune sympathie, +qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des +traits réguliers, de jolis cheveux naturellement +blonds, et une belle peau... une peau trop fraîche, +par exemple, et comme si elle souffrait d'une +mauvaise maladie intérieure... Je connais ces +types de femmes et je ne me trompe point à +l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui, et +dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne +marche, ça ne vit qu'au moyen de ceintures, de +bandages hypogastriques, de pessaires, un tas +d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués... +Ce qui ne les empêche pas de faire leur +poire dans le monde... Mais oui! C'est coquet, +s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale +des chairs peintes, ça joue de la prunelle, ça se +trémousse du derrière; et ça n'est bon qu'à mettre +dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!... +On n'a guères d'agrément avec elles, je vous +assure, et ça n'est pas toujours ragoûtant de les +servir...</p> + +<p>Soit tempérament, soit indisposition organique, +je serais bien étonnée que Madame fût portée +sur la chose... Aux expressions de son visage, aux +gestes durs, aux flexions raides de son corps, on +ne sent pas du tout l'amour, et, jamais, le désir, +avec ses charmes, ses souplesses et ses abandons, +n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle +garde, en toute sa personne, je ne sais quoi +d'aigre et de suri, je ne sais quoi de desséché, +de momifié, ce qui est rare chez les blondes... Ce +n'est pas Madame qu'une belle musique comme +<i>Faust</i>—ah! ce <i>Faust!</i>—ferait tomber de langueur +et s'évanouir de volupté entre les bras d'un +beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient +pas à ce genre de femmes très laides, sur +les figures de qui l'ardeur du sexe met parfois +tant de vie radieuse, tant de séductions et tant +de beauté... Après tout, il ne faut pas se fier à +des airs comme celui de Madame... J'en ai connu +de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient +toute idée de désir et d'amour, et qui +étaient de fameuses gourgandines, et qui faisaient +les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de +chambre ou leur cocher...</p> + +<p>Par exemple, bien que Madame se force pour +être aimable, elle n'est sûrement pas à la coule, +comme des fois j'en ai vu... Je la crois très méchante, +très moucharde, très ronchonneuse; un +sale caractère et un méchant coeur... Elle doit +être, sans cesse, sur le dos des gens, à les asticoter +de toutes les manières... Et des «savez-vous +faire ceci?»... Et des «savez-vous faire +cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?... +Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de +mémoire? Avez-vous beaucoup d'ordre?» Ça n'en +finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très propre?... +Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe +sur bien des choses... mais sur la propreté, je +suis intraitable...» Est-ce qu'elle me prend pour +une fille de ferme, une paysanne, une bonne de +province?... La propreté?... Ah! je la connais, +cette rengaine. Elles disent toutes ça... et, +souvent, quand on va au fond des choses, quand +on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur +linge... ce qu'elles sont sales!... Quelquefois à +vous soulever le coeur de dégoût...</p> + +<p>Aussi, je me méfie de la propreté de Madame... +Lorsqu'elle m'a montré son cabinet de toilette, +je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni baignoire, +ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et +qui la pratique dans les coins... Et ce que c'est +sommaire, là-dedans, en fait de bibelots, de +flacons, de tous ces objets intimes et parfumés +que j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir +Madame, toute nue, pour m'amuser un peu... +Ça doit être du joli...</p> + +<p>Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur +est entré dans la salle à manger... Il revenait de +la chasse... C'est un homme très grand, avec une +large carrure d'épaules, de fortes moustaches +noires, et un teint mat... Ses manières sont +un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît +bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie +comme M. Jules Lemaître, que j'ai tant de fois +servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant +comme M. de Janzé.—ah, celui-là! Pourtant, il +est sympathique... Ses cheveux drus et frisés, son +cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres +charnues, très rouges et souriantes, attestent la +force et la bonne humeur... Je parie qu'il est porté +sur la chose, lui... J'ai vu cela, tout de suite, à son +nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux extrêmement +brillants, doux en même temps que rigolos... +Jamais, je crois, je n'ai rencontré, chez un être +humain, de tels sourcils, épais jusqu'à en être +obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en +avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme +la plupart des hommes peu intelligents et de +muscles développés, il est d'une grande timidité.</p> + +<p>Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où +il y avait de la bienveillance, de la surprise, du +contentement... quelque chose aussi de polisson +sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. +Il est évident que Monsieur n'est pas habitué à +des femmes de chambre comme moi, que je +l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, +une grande impression... Il m'a dit, avec un peu +d'embarras:</p> + +<p>—Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme +de chambre?...</p> + +<p>J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement +les yeux, puis, modeste et mutine, à la +fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu simplement:</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur, c'est moi...</p> + +<p>Alors, il a balbutié:</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien... +c'est très bien...</p> + +<p>Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque +chose à dire, mais, n'étant pas éloquent ni +débrouillard, il ne trouvait rien... Je m'amusais +vivement de sa gêne... Après un court silence:</p> + +<p>—Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?</p> + +<p>—Oui, Monsieur...</p> + +<p>—C'est très bien... c'est très bien.</p> + +<p>Et s'enhardissant:</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Célestine... Monsieur...</p> + +<p>Par manière de contenance, il s'est frotté les +mains, et il a repris:</p> + +<p>—Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien... +Un nom pas commun... un joli nom, ma foi!... +Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le +changer... elle a cette manie...</p> + +<p>J'ai répondu, digne et soumise:</p> + +<p>—Je suis à la disposition de Madame...</p> + +<p>—Sans doute... sans doute... Mais c'est un +joli nom...</p> + +<p>J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis +à marcher dans la salle, puis, tout d'un coup, il +s'est assis sur une chaise, il a allongé ses jambes +et, mettant dans son regard comme une excuse, +dans sa voix, comme une prière, il m'a demandé:</p> + +<p>—Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai +toujours Célestine... voulez-vous m'aider à +retirer mes bottes?... Ça ne vous ennuie pas, au +moins?</p> + +<p>—Certainement, non, Monsieur...</p> + +<p>—Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... +elles sont très difficiles... elles glissent mal...</p> + +<p>Dans un mouvement que j'essayai de rendre +harmonieux et souple, et même provocant, je me +suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je +l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées +et couvertes de boue, j'ai parfaitement senti que +son nez s'excitait aux parfums de ma nuque, que +ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, +les contours de mon corsage et tout ce qui se +révélait de moi, à travers la robe... Tout à coup, +il murmure:</p> + +<p>—Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement +bon... +fumet de fauve, pénétrant et chaud... qui ne m'est +pas désagréable.</p> + +<p>Quand ses bottes eurent été retirées, et pour +le laisser sur une bonne impression de moi, je +lui ai demandé, à mon tour:</p> + +<p>—Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur +a fait une bonne chasse, aujourd'hui?</p> + +<p>—Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, +a-t-il répliqué, en hochant la tête... C'est +pour marcher... pour me promener... pour n'être +pas ici, où je m'ennuie...</p> + +<p>—Ah! Monsieur s'ennuie ici?...</p> + +<p>Après une pause, il a rectifié galamment:</p> + +<p>—C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... +enfin... voilà!...</p> + +<p>Puis, avec un sourire bête et touchant:</p> + +<p>—Célestine?...</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Voulez-vous me donner mes pantoufles?... +Je vous demande pardon...</p> + +<p>—Mais, Monsieur, c'est mon métier...</p> + +<p>—Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... +dans un petit cabinet noir... à gauche...</p> + +<p>Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de +ce type-là... Il n'est pas malin, il se livre du +premier coup... Ah! on pourrait le mener loin...</p> + +<br> + +<p>Le dîner, peu luxueux, composé des restes de +la veille, s'est passé, sans incidents, presque silencieusement... +Monsieur dévore, et Madame pignoche +dans les plats avec des gestes maussades et +des moues dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce +sont des cachets, des sirops, des gouttes, des +pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien +soin de mettre sur la table, à chaque repas, devant +son assiette... Ils ont très peu parlé, et, encore, +sur des choses et des gens de l'endroit qui sont +pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai +compris, c'est qu'ils reçoivent très peu. D'ailleurs, +il était visible que leur pensée n'était point +à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, +selon les idées qui les mènent, conduits, chacun, +par une curiosité différente; Madame, sévère et +raide, méprisante même, de plus en plus hostile, +et songeant, déjà, à tous les sales tours qu'elle +me jouera; Monsieur en dessous, avec des clignements +d'yeux très significatifs et, quoiqu'il +s'efforçât de les dissimuler, d'étranges regards sur +mes mains... En vérité, je ne sais pas ce qu'ont +les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?... +Moi, j'avais l'air de ne rien remarquer à leur +manège... J'allais, venais digne, réservée, adroite +et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir mon +âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme +je voyais et comme j'entendais la leur!...</p> + +<p>J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend +ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la +bassesse de leur nature intime. Prudents, d'abord, +et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu +à peu, à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont, +sans fard et sans voiles, oubliant qu'il y a autour +d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et qui note +leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes +de leur existence, tout ce que peut contenir +d'infamies et de rêves ignobles le cerveau respectable +des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, +les classer, les étiqueter dans notre mémoire, en +attendant de s'en faire une arme terrible, au jour +des comptes à rendre, c'est une des grandes et +fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus +précieuse de nos humiliations...</p> + +<p>De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres +je n'ai pu recueillir des indications précises +et formelles... Mais j'ai senti que le ménage ne va +pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que +c'est Madame qui est tout, que Monsieur tremble +devant Madame, comme un petit enfant... +Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre +homme!... Sûrement, il en voit, en entend, en +subit de toutes les sortes... J'imagine que j'aurai, +parfois, du bon temps à être là...</p> + +<p>Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait +cessé de renifler mes mains, mes bras, mon corsage, +a dit d'une voix nette et tranchante:</p> + +<p>—Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...</p> + +<p>Comme je ne répondais pas, faisant semblant +d'ignorer que cette phrase s'adressât à moi.</p> + +<p>—Vous entendez, Célestine?</p> + +<p>—Bien, Madame.</p> + +<p>Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur +qui les aime, lui, les parfums, ou du moins, +qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la +table, indifférent en apparence, mais, dans le fond, +humilié et navré, il suivait le vol d'une guêpe +attardée au-dessus d'une assiette de fruits... Et +c'était maintenant un silence morne dans cette +salle à manger que le crépuscule venait d'envahir, +et quelque chose d'inexprimablement triste, quelque +chose d'indiciblement pesant tombait du plafond +sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment +à quoi ils servent et ce qu'ils font sur la +terre.</p> + +<p>—La lampe, Célestine!</p> + +<p>C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce +silence et dans cette ombre. Elle me fit sursauter...</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne +devrais pas avoir à vous demander la lampe... +Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?</p> + +<p>En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut +se réparer qu'en Angleterre, j'avais envie de crier +au pauvre Monsieur:</p> + +<p>—Attends un peu, mon gros, et ne crains +rien... et ne te désole pas. Je t'en donnerai à boire +et à manger des parfums que tu aimes et dont tu +es si privé... Tu les respireras, je te le promets, +tu les respireras à mes cheveux, à ma bouche, à +ma gorge, à toute ma chair... Tous les deux, +nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette +pécore... je t'en réponds!...</p> + +<p>Et, pour matérialiser cette muette invocation, +en déposant la lampe sur la table, je pris soin de +frôler légèrement le bras de Monsieur, et je me +retirai...</p> + +<br> + +<p>L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a +que deux domestiques, une cuisinière qui grinche +tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit jamais +un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher, +Joseph... Des paysans abrutis... Et +ce qu'ils ont des têtes!... Elle, grasse, molle, flasque, +étalée, le cou sortant en triple bourrelet +d'un fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie +ses chaudrons, les deux seins énormes et difformes +roulant sous une sorte de camisole en cotonnade +bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant +d'épaisses chevilles et de larges pieds +chaussés de laine grise; lui, en manches de chemise, +tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux, +avec un mauvais rictus sur les lèvres qui +lui fendent le visage d'une oreille à l'autre, et une +allure tortueuse, des mouvements sournois de +sacristain... Tels sont mes deux compagnons...</p> + +<p>Pas de salle à manger pour les domestiques. +Nous prenons nos repas dans la cuisine, sur la +même table où, durant la journée, la cuisinière +fait ses saletés, découpe ses viandes, vide ses +poissons, taille ses légumes, avec ses doigts gras +et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est +guère convenable... Le fourneau allumé rend +l'atmosphère de la pièce étouffante. Il y circule des +odeurs de vieille graisse, de sauces rances, de +persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, +une marmite où bout la soupe des chiens exhale +une vapeur fétide qui vous prend à la gorge et +vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte +davantage les prisonniers dans les prisons et les +chiens dans les chenils...</p> + +<p>On nous a servi du lard aux choux, et du fromage +puant;... pour boisson, du cidre aigre... Rien +d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail est +fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en +fer-blanc complètent ce joli service.</p> + +<p>Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas +voulu me plaindre. Mais je n'ai pas voulu manger, +non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage, +merci!</p> + +<p>—Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la +cuisinière.</p> + +<p>—Je n'ai pas faim.</p> + +<p>J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, +Marianne a grogné:</p> + +<p>—Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?</p> + +<p>Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai +répliqué:</p> + +<p>—Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne +pourrait pas en dire autant ici...</p> + +<p>Cela l'a fait taire.</p> + +<p>Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait +la bouche de gros morceaux de lard, et me +regardait en dessous. Je ne saurais dire pourquoi, +cet homme a un regard gênant... et son silence me +trouble. Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis +étonnée de la souplesse, de l'élasticité de ses +mouvements;... ses reins ont des ondulations de +reptile... J'en arrive à le détailler davantage... +Ses durs cheveux grisonnants, son front bas, ses +yeux obliques, ses pommettes proéminentes, sa +large et forte mâchoire, et ce menton long, +charnu, relevé, tout cela lui donne un caractère +étrange que je ne puis définir... Est-il godiche?... +Est-il canaille?... Je n'en sais rien. Pourtant, il +est curieux que cet homme me retienne de la +sorte... A la longue, cette obsession s'atténue et +s'efface. Et je me rends compte que c'est là encore +un des mille et mille tours de mon imagination +excessive, grossissante et romanesque, qui me +fait voir les choses et les gens en trop beau ou en +trop laid, et qui, de ce misérable Joseph, veut +à toute force créer quelqu'un de supérieur au +rustre stupide, au lourd paysan qu'il est réellement.</p> + +<p>Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours +dire un mot, a tiré de la poche de son tablier la +<i>Libre Parole</i>, qu'il s'est mis à lire avec attention, +et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de +cidre, s'est amollie, est devenue plus aimable. +Vautrée sur sa chaise, ses manches retroussées et +découvrant le bras nu, son bonnet un peu de travers +sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé +d'où j'étais, où j'avais été, si j'avais fait de bonnes +places, si j'étais contre les Juifs?... Et nous avons +causé, quelque temps, presque amicalement... A +mon tour, j'ai demandé des renseignements sur +la maison, s'il venait souvent du monde et quel +genre de monde, si Monsieur faisait attention aux +femmes de chambre, si Madame avait un amant?...</p> + +<p>Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph +que mes questions interrompaient, par à-coups, +dans sa lecture... Ce qu'ils étaient scandalisés +et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils +sont en retard, en province... Ça ne sait rien... +ça ne voit rien... ça ne comprend rien... ça s'esbrouffe +de la chose la plus naturelle... Et, cependant, +lui, avec son air pataud et respectable, +elle, avec ses manières vertueuses et débraillées, +on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils couchent ensemble... +Ah! non!... il faut être vraiment privée +pour se payer un type comme ça...</p> + +<p>—On voit bien que vous venez de Paris, de je +ne sais d'où?... m'a reproché aigrement la cuisinière.</p> + +<p>A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement +ajouté:</p> + +<p>—Pour sûr!...</p> + +<p>Il s'est remis à lire la <i>Libre Parole</i>... Marianne +s'est levée pesamment et a retiré la marmite du +feu... Nous n'avons plus causé...</p> + +<p>Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur +Jean, le valet de chambre, si distingué avec ses +favoris noirs et sa peau blanche soignée comme +une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, +monsieur Jean, si gai, si gentil, si délicat, si +adroit, lorsque, le soir, il nous lisait <i>Fin de siècle</i>, +qu'il nous racontait des histoires polissonnes et +touchantes, qu'il nous mettait au courant des +lettres de Monsieur... Il y a du changement, +aujourd'hui... Comment cela est-il possible que +j'en sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles +gens, et loin de tout ce que j'aime?</p> + +<p>J'ai presque envie de pleurer.</p> + +<br> + +<p>Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale +petite chambre, sous les combles, ouverte à tous +les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes chaleurs +de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant +lit de fer et qu'une méchante armoire de +bois blanc, qui ne ferme point et où je n'ai pas la +place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière +qu'une chandelle qui fume et coule dans un chandelier +de cuivre... Ça fait pitié!... Si je veux continuer +à écrire ce journal, ou seulement lire les +romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il +faudra que je m'achète de mon propre argent, +des bougies... car, pour ce qui est des bougies +de Madame... la peau!... comme disait monsieur +Jean... Elles sont sous clé.</p> + +<p>Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... +Au-dessus de mon lit, je clouerai mon petit crucifix +de cuivre doré, et je mettrai sur la cheminée +ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes +petites boîtes, mes petits bibelots et les photographies +de monsieur Jean, de façon à introduire +dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.</p> + +<p>La chambre de Marianne est voisine de la +mienne. Une mince cloison la sépare et l'on +entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que +Joseph, qui couche dans les communs, viendrait +peut-être chez Marianne... Mais non... Marianne a +longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé, +craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... +Maintenant elle ronfle... C'est sans doute +dans la journée qu'ils font ça!...</p> + +<p>Un chien aboie, très loin, dans la campagne... +Il est près de deux heures, et ma lumière va s'éteindre... +Moi aussi, je vais être obligée de me +coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas +dormir...</p> + +<p>Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette +baraque!... Non, là, vrai!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br><br> + +<p>15 septembre.</p> + + +<p>Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom +de mes maîtres. Ils s'appellent d'un nom ridicule +et comique: Lanlaire... Monsieur et madame +Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... +Vous voyez d'ici toutes les bonnes plaisanteries +qu'un tel nom comporte et qu'il doit +forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils +sont peut-être plus ridicules que leur nom et, si +j'ose dire, ils le complètent. Celui de Monsieur +est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... +Je vous demande un peu.</p> + +<p>La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour +un rassortissement de soie, m'a donné des renseignements +sur la maison. Ça n'est pas du joli. +Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai +jamais rencontré une femme si rosse et si bavarde... +Si ceux qui fournissent mes maîtres en +parlent ainsi, comment doivent en parler ceux +qui ne les fournissent pas?... Ah! ils ont de +bonnes langues, en province!... Mazette!</p> + +<p>Le père de Monsieur était fabricant de draps et +banquier à Louviers. Il fit une faillite frauduleuse +qui vida toutes les petites bourses de la +région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, +ce qui, en comparaison des faux, abus de confiance, +vols, crimes de toute sorte qu'il avait +commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait +sa peine à Gaillon, il mourut. Mais il +avait eu soin de mettre de côté et en sûreté, +paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, +lesquels, habilement soustraits aux créanciers +ruinés, constituent toute la fortune personnelle +de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus +malin que ça, d'être riche.</p> + +<p>Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il +n'ait point été condamné à de la prison et +qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous les honnêtes +gens. Il était marchand d'hommes. La mercière +m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout +le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui, +les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient +le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient +à une agence ou à un monsieur qui, moyennant +une prime variant de mille à deux mille +francs, selon les risques du moment, leur trouvait +un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer +au régiment pendant sept années et, en +cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, +en France, la traite des blancs, comme en +Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés +d'hommes, comme des marchés de bestiaux +pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne +pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui? +Et que sont donc les bureaux de placement +et les maisons publiques, sinon des foires +d'esclaves, des étals de viande humaine?</p> + +<p>D'après la mercière, c'était un commerce fort +lucratif, et le père de Madame, qui l'avait accaparé +pour tout le département, s'y montrait d'une +grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui +et mettait dans sa poche la majeure partie de la +prime... Voici dix ans qu'il est mort, maire du +Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller +général, président de la fabrique, trésorier du +bureau de bienfaisance, décoré, et, en plus du +Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant +douze cent mille francs, dont six cent mille sont +allés à Madame, car Madame a un frère qui a mal +tourné, et on ne sait pas ce qu'il est devenu... Eh +bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent +qui n'est guère propre, si tant est qu'il y en +ait qui le soit... Pour moi, c'est bien simple, je +n'ai vu que du sale argent et que de mauvais +riches.</p> + +<p>Les Lanlaire—est-ce pas à vous dégoûter?—ont +donc plus d'un million. Ils ne font rien que +d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent le +tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les +autres et sur eux-mêmes, chipotant âprement sur +les notes, reniant leur parole, ne reconnaissant +des conventions acceptées que ce qui est écrit et +signé, il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les +rapports d'affaires, ne jamais ouvrir la porte à +une contestation quelconque. Ils en profitent aussitôt +pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs +qui ne peuvent supporter les frais d'un +procès, et les pauvres diables qui n'ont point de +défense... Naturellement, ils ne donnent jamais +rien, si ce n'est, de temps en temps, à l'église, car +ils sont fort dévots. Quant aux pauvres, ils peuvent +crever de faim devant la porte du Prieuré, +implorer et gémir. La porte reste toujours +fermée...</p> + +<p>—Je crois même, disait la mercière, que s'ils +pouvaient prendre quelque chose dans la besace +des mendiants, ils le feraient sans remords, avec +une joie sauvage...</p> + +<p>Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:</p> + +<p>—Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie +péniblement, quand nous rendons le pain bénit, +nous achetons de la brioche. C'est une question de +convenance et d'amour-propre... Eux, les sales +pingres, ils distribuent, quoi?... Du pain, ma +chère demoiselle. Et pas même du pain blanc, du +pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... +Est-ce pas honteux... des personnes si +riches?... Même que la Paumier, la femme du +tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au +curé qui lui reprochait doucement cette crasserie: +«Monsieur le curé, c'est toujours assez bon +pour ces gens-là!»</p> + +<p>Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il +n'y a qu'une voix sur le compte de Madame, on +n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas +Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer +que Monsieur n'est pas fier, qu'il serait généreux +envers le monde, et ferait beaucoup de bien, s'il +le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... +Monsieur n'est rien chez lui... moins que les +domestiques, pourtant durement traités, moins +que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, +et pour être tranquille, il a abdiqué toute autorité +de maître de maison, toute dignité d'homme +aux mains de sa femme. C'est Madame qui +dirige, règle, organise, administre tout... Madame +s'occupe de l'écurie, de la basse-cour, du +jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à +redire sur tout. Jamais les choses ne vont +comme elle voudrait, et elle prétend sans cesse +qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable. +On ne lui pose pas de blagues, bien +sûr, car elle les connaît toutes... C'est elle qui +paie les notes, touche les rentes et les fermages, +conclut les marchés... Elle a des roueries de +vieux comptable, des indélicatesses d'huissier +véreux, des combinaisons géniales d'usurier... +C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient +la bourse, férocement, et elle n'en dénoue les cordons +que pour y faire entrer plus d'argent, toujours... Elle +laisse Monsieur sans un sou, c'est à +peine s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. +Au milieu de sa richesse, il est encore plus dénué +que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne +bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit +comme les camarades. Ah! ce qu'il est drôle, des +fois, avec son air de chien embêté et soumis... Quand, +Madame étant sortie, arrive un fournisseur +avec une facture, un pauvre avec sa misère, +un commissionnaire qui réclame un pourboire, il +faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un +comique!... Il fouille dans ses poches, se tâte, +rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:</p> + +<p>—Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je +n'ai que des billets de mille francs... Avez-vous +de la monnaie de mille francs?... Non?... Alors, +il faudra repasser...</p> + +<p>Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais +cent sous sur lui!... Jusqu'à son papier à lettre +que Madame renferme dans une armoire, dont +elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que +feuille par feuille, en grognant:</p> + +<p>—Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc +peux-tu écrire pour en user autant?...</p> + +<p>Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on +ne comprend pas, c'est son indigne faiblesse et +qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille +mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et +Madame le crie assez par-dessus les toits... Monsieur +et Madame ne sont plus rien l'un pour l'autre... +Madame, qui est malade du ventre et ne +peut avoir d'enfants, ne veut plus entendre parler +de la chose. Il paraît que ça lui fait mal à crier... +A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne +histoire...</p> + +<p>Un jour, à la confession, Madame expliquait +son cas au curé et lui demandait si elle pouvait +<i>tricher</i> avec son mari...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous entendez par <i>tricher</i>, +mon enfant?... fit le curé.</p> + +<p>—Je ne sais pas au juste, mon père, répondit +Madame, embarrassée... De certaines caresses...</p> + +<p>—De certaines caresses!... Mais, mon enfant, +vous n'ignorez pas que... de certaines caresses.. +c'est un péché mortel...</p> + +<p>—C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite +l'autorisation de l'Eglise...</p> + +<p>—Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de +certaines caresses... souvent?...</p> + +<p>—Mon mari est un homme robuste... de forte +santé... Deux fois par semaine, peut-être...</p> + +<p>—Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... +c'est trop... c'est de la débauche... Si robuste +que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois +par semaine, de... de... de certaines caresses...</p> + +<p>Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis +finalement:</p> + +<p>—Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines +caresses... deux fois par semaine... à +condition toutefois... <i>primo</i>... que vous n'y prendrez, +vous, aucun plaisir coupable...</p> + +<p>—Ah! je vous le jure, mon père!...</p> + +<p>—<i>Secundo</i>... que vous donnerez tous les ans +une somme de deux cents francs... pour l'autel +de la Très-Sainte-Vierge...</p> + +<p>—Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour +ça?... Ah non!...</p> + +<p>Et elle envoya promener le curé en douceur...</p> + +<p>—Alors, terminait la mercière, qui me faisait +ce récit... Pourquoi Monsieur est-il si bon, +est-il si lâche envers une femme qui lui refuse +non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est +moi qui la mettrais à la raison et rudement, encore...</p> + +<p>Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui +est un homme vigoureux, extrêmement porté sur +la chose, et qui est aussi un brave homme, veut +se payer—dame, écoutez donc?—une petite +joie d'amour, ou une petite charité envers un +pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules, +des carottages grossiers, des emprunts pas très +dignes, dont la découverte par Madame amène +des scènes terribles, des brouilles qui, souvent, +durent des mois entiers... On voit alors Monsieur +s'en aller par la campagne et marcher, marcher +comme un fou, faisant des gestes furieux et +menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant +tout seul, dans le vent, dans la pluie, dans la +neige... puis, rentrer le soir chez lui, plus timide, +plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que +jamais...</p> + +<p>Le curieux et le mélancolique aussi de cette +histoire, c'est que, au milieu des pires récriminations +de la mercière, parmi ces infamies dévoilées, +ces saletés honteuses qui se colportent de +bouche en bouche, de boutique en boutique, de +maison en maison, je sens que, dans la ville, on +jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. +En dépit de leur inutilité criminelle, de +leur malfaisance sociale, malgré tout ce qu'ils +écrasent sous le poids de leur hideux million, +c'est ce million qui leur donne, quand même, +une auréole de respectabilité et presque de gloire. +On les salue plus bas que les autres, on les accueille +avec plus d'empressement que les autres... +On appelle... avec quelle complaisance servile!... +la sale bicoque où ils vivent dans la crasse de +leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient +s'enquérir des curiosités du pays, je suis +sûre que la mercière elle-même, si haineuse, répondrait:</p> + +<p>—Nous avons une belle église... une belle +fontaine... nous avons surtout quelque chose de +très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui possèdent +un million et habitent un château... Ce +sont d'affreuses gens, et nous en sommes très +fiers...</p> + +<p>L'adoration du million!... C'est un sentiment +bas, commun non seulement aux bourgeois, mais +à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles, +les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec +mes allures en dehors, mes menaces de tout +casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse +opprime, moi qui lui dois mes douleurs, +mes vices, mes haines, les plus amères d'entre +mes humiliations, et mes rêves impossibles et le +tourment à jamais de ma vie, eh bien, dès que +je me trouve en présence d'un riche, je ne puis +m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel +et beau, comme une espèce de divinité +merveilleuse, et, malgré moi, par delà ma volonté +et ma raison, je sens monter, du plus profond de +moi-même, vers ce riche très souvent imbécile +et quelquefois meurtrier, comme un encens d'admiration... +Est-ce bête?... Et pourquoi?... pourquoi?</p> + +<p>En quittant cette sale mercière et cette étrange +boutique où, d'ailleurs, il me fut impossible de +rassortir ma soie, je songeais avec découragement +à tout ce que cette femme m'avait raconté +sur mes maîtres... Il bruinait... Le ciel était +crasseux comme l'âme de cette marchande de +potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, +et, furieuse contre la mercière et contre mes +maîtres, et contre moi-même, furieuse contre ce +ciel de province, contre cette boue, dans laquelle +pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la +tristesse incurable de la petite ville, je ne cessais +de me répéter:</p> + +<p>—Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait +plus que cela... Et je suis bien tombée!...</p> + +<br> + +<p>Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.</p> + +<p>Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. +Elle s'enferme à double tour dans son +cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le droit +d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans +des heures et des heures!... Ce soir, n'y tenant +plus, j'ai frappé à la porte, carrément. Et telle est +la petite conversation qui s'est engagée entre +Madame et moi.</p> + +<p>—Toc, toc!</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait +à faire rentrer, dans la bouche, d'un coup +de poing...</p> + +<p>—C'est moi, Madame...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?</p> + +<p>—Je viens faire le cabinet de toilette...</p> + +<p>—Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que +quand je vous sonne...</p> + +<p>C'est-à-dire que je ne suis même pas une +femme de chambre, ici... Je ne sais pas ce que je +suis ici... et quelles sont mes attributions... Et, +pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a +que cela qui me plaise dans le métier... J'aime +à jouer avec les chemises de nuit, les chiffons et +les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, +les dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses +après le bain, les poudrer, poncer leurs pieds, +parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs chevelures, +les connaître, enfin, du bout de leurs +mules à la pointe de leur chignon, les voir +toutes nues... De cette façon, elles deviennent +pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque +une amie ou une complice, souvent une esclave... +On est forcément la confidente d'un tas de choses, +de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions +d'amour, des secrets les plus intimes du +ménage, de leurs maladies... Sans compter que +lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule +de détails qu'elles ne soupçonnent même pas... +On en tire beaucoup plus... C'est, à la fois, profitable +et amusant... Voilà comment je comprends +le métier de femme de chambre...</p> + +<p>On ne s'imagine pas combien il y en a—comment +dire cela?—combien il y en a qui sont +indécentes et loufoques dans l'intimité, même +parmi celles qui, dans le monde, passent pour +les plus retenues, les plus sévères, pour des +vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de +toilette, comme les masques tombent!... Comme +s'effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses!...</p> + +<p>J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... +Tous les matins, avant de passer sa chemise, tous +les soirs, après l'avoir retirée, elle restait nue, à +s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, +devant la psyché... Puis, elle tendait sa poitrine +en avant, se renversait la nuque en arrière, levait +d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de +façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques +de chair, remontassent un peu... Et elle me disait:</p> + +<p>—Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas +qu'ils sont encore fermes?</p> + +<p>C'était à pouffer... D'autant que le corps de +Madame... oh! quelle ruine lamentable!... Quand, +de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses +blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait +se répandre sur le tapis en liquide visqueux... +Le ventre, la croupe, les seins, des outres dégonflées, +des poches qui se vidaient et dont il ne restait +plus que des plis gras et flottants... Ses +fesses avaient l'inconsistance molle, la surface +trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans +cet écroulement des formes, une grâce survivait... +douloureuse... ou plutôt le souvenir d'une grâce... +la grâce d'une femme qui avait pu être belle +autrefois et dont toute la vie avait été une vie +d'amour... Par un aveuglement providentiel qui +atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle +ne se voyait pas dans son irréparable flétrissure... +Elle multipliait les soins savants, les coquetteries +raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et +l'amour accourait à ce dernier appel... Mais +d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...</p> + +<p>Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, +un peu honteuse, Madame rentrait...</p> + +<p>—Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...</p> + +<p>D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces +yeux cernés, épuisée jusqu'à tomber, comme une +masse, sur le divan du cabinet de toilette?... Et +le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée +et salie, les jupons rattachés à la hâte, le +corset de travers et délacé, les jarretelles libres, +les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés, +à la pointe desquels frissonnaient encore la +raclure légère d'un drap, le duvet d'un oreiller!... +Et la croûte de fard tombée, sous les baisers, de +sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures +et les plis de son visage, si cruellement, +comme des plaies...</p> + +<p>Pour essayer de détourner mes soupçons, elle +gémissait:</p> + +<p>—Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, +tout d'un coup, chez la couturière... une syncope... +On a été obligé de me déshabiller... Je +suis encore toute malade...</p> + +<p>Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant +d'être la dupe de ces stupides explications...</p> + +<p>Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, +on sonna. Le valet de chambre étant sorti, +j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect +louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... +Un de ces êtres ambigus, comme on en +rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent +du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure +très pâle, de petites moustaches noires, une cravate +rouge. Ses épaules s'engonçaient dans un +veston trop large et il se dandinait, selon les +rites les plus classiques. Il commença par inspecter, +avec des regards surpris et troubles, la +richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, +les tableaux, les tentures... Puis il me tendit +une lettre pour Madame, en me disant d'une voix +traînante, grasseyante, mais impérieuse:</p> + +<p>—Y a une réponse...</p> + +<p>Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un +commissionnaire?... J'écartai cette seconde hypothèse. +Les gens qui viennent pour les autres ne +mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être +et de parler...</p> + +<p>—Je vais voir si Madame y est... fis-je +prudemment, en tournant la lettre dans mes +mains.</p> + +<p>Il répliqua:</p> + +<p>—Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... +C'est urgent...</p> + +<p>Madame lut la lettre... Elle devint presque +livide, et, dans cet effroi subit, elle s'oublia jusqu'à +balbutier:</p> + +<p>—Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé +seul, dans l'antichambre?... Comment a-t-il su +mon adresse?</p> + +<p>Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:</p> + +<p>—Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est +un pauvre... un pauvre très intéressant... Sa +mère va mourir...</p> + +<p>Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main +tremblante, en retira un billet de cent francs:</p> + +<p>—Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre +garçon!...</p> + +<p>—Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, +entre mes dents. Madame est bien généreuse, +aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.</p> + +<p>Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec +une intention féroce...</p> + +<p>—Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui +ne tenait plus en place...</p> + +<p>Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas +beaucoup d'ordre et qui, souvent, laissait traîner +ses affaires sur les meubles, avait déchiré la +lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient +de se consumer dans la cheminée...</p> + +<p>Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était +que ce garçon... Et je ne l'ai pas revu... Mais ce +que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame, cette +matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se +regarda pas nue dans la psyché... et elle ne me +demanda point, en remontant ses déplorables +seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien +fermes?» Toute la journée, elle resta chez elle, +inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une +grande peur...</p> + +<p>A partir de ce moment, quand Madame était en +retard, le soir, je tremblais toujours qu'elle n'eût +été assassinée, au fond de quel bouge!... Et, +comme nous parlions à l'office de mes terreurs, +quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très +laid, cynique, et qui avait sur le front une tache +de vin, maugréait:</p> + +<p>—Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera +un jour ou l'autre... Qu'est-ce que vous voulez?... +Au lieu d'aller courir les souteneurs, cette vieille +salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa +maison, à un homme de confiance, de tout repos?</p> + +<p>—A vous, peut-être?... ricanais-je...</p> + +<p>Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous +les pouffements de l'assistance, répliquait:</p> + +<p>—Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un +peu de galette...</p> + +<p>C'était une perle que cet homme-là...</p> + +<br> + +<p>Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une +autre histoire... Et ce que nous nous en faisions +aussi une pinte de bon sang, le soir, autour de la +table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois +que nous avions tort, car Madame n'était pas une +méchante femme. Elle était très douce, très généreuse, +très malheureuse... Et elle me comblait de +cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, +ça il faut le dire... Et ça ne tombe jamais que sur +celles qui se montrèrent gentilles pour nous...</p> + +<p>Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un +membre de je ne sais plus quelle Académie, la +négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide, elle +était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût +après les autres femmes; il était d'une sagesse +exemplaire... Plus très jeune et, sans doute, peu +porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il +restait des mois et des mois sans venir la nuit, +chez Madame... Et Madame se désespérait... Tous +les soirs, je faisais à Madame une belle toilette +d'amour... des chemises transparentes... des parfums +à se pâmer... et de tout... Elle me disait:</p> + +<p>—Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... +Savez-vous ce qu'il fait, en ce moment?</p> + +<p>—Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...</p> + +<p>Elle avait un geste d'accablement.</p> + +<p>—Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon +Dieu!...</p> + +<p>Et elle soupirait:</p> + +<p>—Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...</p> + +<p>J'achevais de la pomponner et, fière de cette +beauté, de cette volupté, qui étaient un peu mon +oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je +m'enthousiasmais:</p> + +<p>—Monsieur aurait joliment tort de ne pas +venir, ce soir, car, rien qu'à voir Madame, sûr que +Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!</p> + +<p>—Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.</p> + +<p>Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, +des plaintes, des pleurs...</p> + +<p>—Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, +cette nuit... Toute la nuit, je l'ai attendu... et +il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais +plus!</p> + +<p>Je la consolais de mon mieux:</p> + +<p>—C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué +avec ses travaux... Les savants, ça n'a pas +toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait +quoi... Si Madame essayait des gravures, avec +Monsieur?... Il paraît qu'il y a de belles gravures, +auxquelles les hommes les plus froids ne résistent +pas...</p> + +<p>—Non... non... à quoi bon?...</p> + +<p>—Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à +Monsieur... des choses très épicées... des écrevisses?...</p> + +<p>—Non! non!...</p> + +<p>Elle secouait tristement la tête:</p> + +<p>—Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il +ne m'aime plus...</p> + +<p>Alors, timidement, sans haine, d'un regard +plutôt implorant, elle m'interrogeait:</p> + +<p>—Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur +ne vous a jamais poussée dans un coin?... +Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a +jamais...?</p> + +<p>Non... cette idée!</p> + +<p>—Dites-le moi, Célestine?...</p> + +<p>Je m'écriais:</p> + +<p>—Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur +se moque bien de ça!... Et puis, est-ce que +Madame s'imagine que je voudrais faire de la +peine à Madame?...</p> + +<p>—Il faudrait me le dire... suppliait-elle... +Vous êtes une belle fille... Vos yeux sont si amoureux... +vous devez avoir un si beau corps!...</p> + +<p>Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, +les bras, les hanches. Elle comparait les +parties de son corps aux parties correspondantes +du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, +gênée, rougissante, je me demandais si cela n'était +pas un truc de la part de Madame et si, sous cette +affliction de femme délaissée, elle ne cachait +point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et +elle ne cessait de gémir.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... +voyons... je ne suis pas une vieille femme... Et +je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai +point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs +sont fermes et douces?... Et j'ai tant d'amour... +si vous saviez... tant d'amour au coeur!...</p> + +<p>Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur +le divan et la tête enfouie dans un coussin, pour +étouffer ses larmes, elle bégayait:</p> + +<p>—Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez +jamais... On est trop... trop... trop malheureuse!</p> + +<p>Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, +j'affirmai brusquement:</p> + +<p>—Moi, à la place de Madame, je prendrais un +amant... Madame est une trop belle femme pour +rester comme ça...</p> + +<p>Elle fut comme effrayée de mes paroles:</p> + +<p>—Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.</p> + +<p>J'insistai:</p> + +<p>—Mais toutes les amies de Madame en ont, +des amants...</p> + +<p>—Taisez-vous... Ne me parlez jamais de +cela...</p> + +<p>—Mais puisque Madame est si amoureuse!...</p> + +<p>Avec une impudence tranquille, je lui citai le +nom d'un petit jeune homme très chic qui venait +souvent à la maison... Et j'ajoutai:</p> + +<p>—Un amour d'homme!... Et comme il doit +être adroit, délicat avec les femmes!...</p> + +<p>—Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez +pas ce que vous dites...</p> + +<p>—Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en +fais, c'est pour le bien de Madame...</p> + +<p>Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, +sous la lampe de la bibliothèque, alignait +des chiffres et traçait des ronds avec des compas, +elle répétait:</p> + +<p>—Il viendra, peut-être, cette nuit?...</p> + +<p>Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, +c'était l'unique sujet de notre conversation... On +s'informait auprès de moi...</p> + +<p>—Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a +marché enfin?</p> + +<p>—Rien, toujours...</p> + +<p>Vous pensez si c'était là un thème admirable +pour les grasses plaisanteries, les allusions obscènes, +les rires insultants... On faisait même des +paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin +à «marcher».</p> + +<p>A la suite d'une discussion futile où j'avais tous +les torts, j'ai quitté Madame. Je l'ai quittée salement, +en lui jetant à la figure, à sa pauvre figure +étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses +petits malheurs intimes, toutes ses confidences +par quoi elle m'avait livré son âme, sa petite âme +plaintive, bébête et charmante, assoiffée de +désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, +comme des paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je +l'ai accusée des plus sales débauches... des passions +les plus ignobles... Ce fut quelque chose de +hideux...</p> + +<p>Il y a des moments où c'est en moi comme un +besoin, comme une folie d'outrage... une perversité +qui me pousse à rendre irréparables des +riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience +que j'agis contre mes intérêts, et que +j'accomplis mon propre malheur...</p> + +<p>Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans +l'injustice et dans l'insulte ignominieuse. Voici ce +que je trouvai... Quelques jours après être sortie +de chez Madame, je pris une carte postale et, de +façon à ce que tout le monde pût la lire dans la +maison, j'écrivis cette jolie missive... oui, j'eus +l'aplomb d'écrire ceci:</p> + +<p>«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, +en port payé, tous les soi-disant cadeaux que +vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, mais +j'ai trop de dignité—et j'aime trop la propreté—pour +conserver les sales nippes dont vous vous +êtes débarrassée, en me les donnant, au lieu de +les jeter—comme elles le méritaient—aux +ordures de la rue. Il ne faut pas que vous vous +imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que je +consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, +par exemple, dont l'étoffe est mangée et toute +jaune, à force que vous y avez pissé dedans... J'ai +l'honneur de vous saluer.»</p> + +<p>C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, +d'autant plus bête que, comme je l'ai déjà dit, +Madame s'était toujours montrée généreuse envers +moi, au point que ces affaires—que je me +gardai bien de lui renvoyer d'ailleurs,—je les +vendis le lendemain quatre cents francs à une +marchande à la toilette...</p> + +<p>N'était-ce point seulement la forme irritée du +dépit où je me trouvais d'avoir quitté une place +exceptionnellement agréable, comme on n'en rencontre +pas beaucoup dans une existence de femme +de chambre, une maison où il y avait tant de coulage... +où l'on nous donnait tout à gogo... comme +des princes?...</p> + +<p>Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste +avec ses maîtres... Et tant pis, ma foi! Il faut +que les bons paient pour les mauvais...</p> + +<p>Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce +trou de province, avec une pimbêche comme est +ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de +pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... +Je ferai du ménage embêtant... de la +couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah! +quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela +rend ma situation encore plus triste, plus insupportablement +triste... Et j'ai bien envie de m'en +aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce +pays de sauvages...</p> + +<br> + +<p>Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il +partait pour la chasse... Monsieur m'a regardée +d'un air polisson... Il m'a encore demandé:</p> + +<p>—Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous +habituez ici?...</p> + +<p>Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:</p> + +<p>—Je ne sais pas encore, Monsieur...</p> + +<p>Puis, effrontément:</p> + +<p>—Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...</p> + +<p>Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la +plaisanterie... Monsieur est vraiment bon enfant...</p> + +<p>—Il faut vous habituer, Célestine... Il faut +vous habituer... sapristi!...</p> + +<p>J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore +répondu:</p> + +<p>—Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...</p> + +<p>Je crois que Monsieur voulait me dire quelque +chose de très raide. Ses yeux brillaient comme +deux braises... Mais Madame est apparue en haut +de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi +du mien... C'est dommage...</p> + +<p>Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu +Madame qui disait à Monsieur, sur ce ton aimable +que vous pouvez soupçonner:</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes +domestiques...</p> + +<p>Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques +de Madame ne sont pas les domestiques de Monsieur?... +Ah bien!... vrai!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br><br> + + +<p>18 septembre.</p> + + + +<p>Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.</p> + +<p>J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais +tout de même de la religion... On aura beau dire +et beau faire, la religion c'est toujours la religion. +Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais +elle est nécessaire aux gens comme nous... Je sais +bien qu'il y a des particuliers qui s'en servent +d'une drôle de façon, que beaucoup de curés et de +bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. +Quand on est malheureuse—et, dans le +métier, on l'est beaucoup plus qu'à son tour—il +n'y a encore que ça pour endormir vos peines... +que ça... et l'amour... Oui, mais l'amour, c'est +un autre genre de consolation... Aussi, même +dans les maisons impies, je ne manquais jamais +la messe. D'abord, la messe, c'est une sortie, une +distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens +de la baraque... C'est surtout des camarades +qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, +des occasions de faire connaissance... Ah! +si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle des +Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très +bien qui m'en chuchotaient, à l'oreille, de drôles +de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd'hui!...</p> + +<p>Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un +beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent +la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses... +Je ne sais pourquoi, sous l'influence de +cette matinée bleu et or, j'ai dans le coeur presque +de la gaieté...</p> + +<p>Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. +Le chemin est gentil qui y conduit... une petite +sente, ondulant entre des haies... Au printemps, +il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers +sauvages et des épines blanches qui sentent si +bon... Moi, j'aime les épines blanches... Elles me +rappellent des choses, quand j'étais petite fille... +A part ça, la campagne est comme toutes les campagnes... +elle n'a rien d'épatant. C'est une vallée +très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des +coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les +coteaux, il y a une forêt... tout cela couvert d'un +voile de brume, transparente et dorée, qui cache +trop à mon gré le paysage.</p> + +<p>C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... +Je l'ai dans le sang. Aucune ne me paraît +aussi belle, aucune ne me parle mieux à l'âme. +Même au milieu des plus riches, des plus grasses +campagnes normandes, j'ai la nostalgie de la +lande, et de cette mer tragique et splendide où je +suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué +met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce +joli matin.</p> + +<p>En chemin, je rencontre des femmes et des +femmes... Un paroissien sous le bras, elles vont +aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes +de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes +et marchant avec des lenteurs, des dandinements +de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement torchées, +dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... +Elles sentent le pays à plein nez, et l'on voit bien +qu'elles n'ont point servi à Paris... Elles me +regardent avec curiosité, une curiosité défiante et +sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les +enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma +petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans +son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame +les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette +et pimpante que j'ai de la porter. Elles se poussent +du coude, ont des yeux énormes, des bouches +démesurément ouvertes, pour se montrer mon +luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, +leste et légère, la bottine pointue, et relevant +d'un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de +dessous, fait un bruit de soie froissée... Qu'est-ce +que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on +m'admire.</p> + +<p>En passant près de moi, j'entends qu'elles se +disent, dans un chuchotement:</p> + +<p>—C'est la nouvelle du Prieuré...</p> + +<p>L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique +et qui semble porter péniblement un immense +ventre sur des jambes écartées en tréteau, +sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, +d'un sourire épais, visqueux, sur des lèvres +de vieille licheuse.</p> + +<p>—C'est vous, la nouvelle femme de chambre +du Prieuré?... Vous vous appelez Célestine?... +Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours?...</p> + +<p>Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, +aussi bien que moi-même. Et rien ne m'amuse, +sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante, +comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau +de feutre noir, dont les plumes se balancent +dans la brise.</p> + +<p>Elle continue:</p> + +<p>—Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... +Je suis chez M. Mauger... à côté de chez vous... un +ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà vu?</p> + +<p>—Non, Mademoiselle...</p> + +<p>—Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie +qui sépare les deux propriétés... Il est toujours +dans le jardin, en train de jardiner. C'est encore +un bel homme, vous savez!...</p> + +<p>Nous marchons plus lentement, car mam'zelle +Rose manque d'étouffer. Elle siffle de la gorge +comme une bête fourbue... A chaque respiration, +sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler +encore... Elle dit, en hachant ses mots:</p> + +<p>—J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre +aujourd'hui... c'est incroyable!</p> + +<p>Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle +m'encourage:</p> + +<p>—Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous +avez besoin de quelque chose... d'un bon conseil, +de n'importe quoi... ne vous gênez pas... J'aime +les jeunesses, moi... On prendra un petit verre +de noyau, en causant... Beaucoup de ces demoiselles +viennent chez nous...</p> + +<p>Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et +d'une voix plus basse, sur un ton confidentiel:</p> + +<p>—Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous +voulez vous faire adresser votre correspondance +chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon +conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les +lettres... toutes les lettres... Même qu'une fois, +elle a bien failli être condamnée par le juge de +paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.</p> + +<p>Je la remercie et nous continuons de marcher... +Bien que son corps tangue et roule, comme un +vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble, +maintenant, respirer avec plus de facilité... Et +nous allons, potinant.</p> + +<p>—Ah! vous en trouverez du changement ici, +bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne +garde pas une seule femme de chambre... c'est +réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, +c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme +terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les +jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... +Ah! on la connaît, la maison, allez... Et +tout le monde vous dira ce que je vous dis... On +est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est +accablé de besogne... Et des reproches, tout le +temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!... +Rien que de vous voir, gentille et bien élevée +comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous +n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...</p> + +<p>Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose +me le raconte à nouveau, avec des variantes plus +pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme +de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. +La méchanceté a raison de son asthme... +Et le débinage de la maison va son train, mêlé +aux affaires intimes du pays. Bien que je sache +déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires +et si désespérantes ses paroles, que me revoilà +toute triste. Je me demande si je ne ferais pas +mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience +où je suis vaincue d'avance?</p> + +<p>Quelques femmes se sont jointes à nous, +curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour +sûr!» énergique, chacune des révélations de +Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue +de jaboter:</p> + +<p>—Un bien bon homme que M. Mauger... et, +tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la +maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est +naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... +ça n'entend rien aux affaires de ménage... +ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien +tenu... ses manies respectées... de bons petits +plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne +de confiance, il se laisserait gruger par les uns, +par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici, +mon Dieu, les voleurs!</p> + +<p>L'intonation de ses petites phrases coupées, le +clignement de ses yeux achèvent de me révéler +sa situation exacte dans la maison du capitaine +Mauger...</p> + +<p>—Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout +seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout +de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre +un petit garçon, pour aider...</p> + +<p>Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, +souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est +dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et +on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas +difficile, pour un capitaine qui a encore des +idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les +deux, sous l'édredon!...</p> + +<p>Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il +n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard +Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses, +et des places où les maisons sont de +guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout, +des maisons noires, en vieux bois pourri, avec +de hauts pignons branlants et des étages ventrus +qui avancent les uns sur les autres, comme dans +l'ancien temps... Les gens qui passent sont +vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau +garçon... L'industrie du pays est le chausson de +lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu +livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent +encore... Et je vois, derrière des vitres, +de pauvres faces chétives, des dos courbés, des +mains noires qui tapotent sur des semelles de +cuir...</p> + +<p>Cela ajoute encore à la tristesse morne du +lieu... On dirait d'une prison.</p> + +<p>Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa +porte, nous sourit et nous salue...</p> + +<p>—Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, +je suis allée à la messe de sept heures... Vous +n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas entrer, +un instant?</p> + +<p>Rose remercie... Elle me met en garde contre +la mercière, qui est une méchante femme et dit +du mal de tout le monde... une vraie peste, quoi!... +Puis elle recommence, à me vanter les vertus de +son maître et les douceurs de sa place... Je lui +demande:</p> + +<p>—Alors, le capitaine n'a pas de famille?</p> + +<p>—Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... +Eh bien, ma petite, vous n'y êtes pas... +Ah! si, il en a une famille, et une propre!... Des +tas de nièces et de cousines... des fainéants, des +sans le sou, des traîne-misère... et qui le grugeaient... +et qui le volaient... fallait voir ça!... +C'était une abomination... Aussi, vous pensez si +j'y ai mis bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de +toute cette vermine... Mais, ma chère demoiselle, +sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd'hui... +Ah! le pauvre homme!... Il est bien +content de ça, allez, maintenant...</p> + +<p>J'insiste avec une intention ironique que, +d'ailleurs, elle ne comprend pas:</p> + +<p>—Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il +vous mettra sur son testament?...</p> + +<p>Prudemment, elle réplique:</p> + +<p>—Monsieur fera ce qu'il voudra... il est +libre... Bien sûr que ce n'est pas moi qui l'influence... +Je ne lui demande rien... je ne lui +demande même pas de me payer des gages... +Aussi, je suis chez lui par dévouement... Mais il +connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui le +soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... +Il ne faudrait pas croire qu'il est aussi bête que +certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire +en tête... qui en dit des choses sur nous!... +C'est un malin au contraire, mademoiselle Célestine... +et qui a une volonté à lui... Pour ça!...</p> + +<p>Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous +arrivons à l'église.</p> + +<p>La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige +à prendre une chaise près de la sienne, et se met +à marmotter des prières, à faire des génuflexions +et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses +grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent +la voûte chancelante, elle ressemble à +une grange; avec son public, toussant, crachant, +heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait +aussi d'un cabaret de village. Je ne vois que des +faces abruties par l'ignorance, des bouches fielleuses +crispées par la haine... Il n'y a là que de +pauvres êtres qui viennent demander à Dieu +quelque chose contre quelqu'un... Il m'est impossible +de me recueillir et je sens descendre en moi +et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être +qu'il n'y a même pas un orgue dans cette église?... +Est-ce drôle? Je ne puis pas prier sans orgue... Un +chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis l'estomac... +ça me rend toute chose... comme en +amour. Si j'entendais toujours des voix d'orgue, +je crois bien que je ne pécherais jamais... Ici, à la +place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le +choeur, avec des lunettes bleues et un pauvre +petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement, +tapote sur une espèce de piano, pulmonique et +désaccordé... Et c'est toujours des gens qui toussotent +et crachotent, un bruit de catarrhe qui +couvre les psalmodies du prêtre et les réponses +des enfants de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... +odeurs mêlées de fumier, d'étable, de terre, +de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens avarié... +Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!</p> + +<p>La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je +suis surtout vexée de me trouver au milieu d'un +monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu +attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une +jolie toilette où reposer ma pensée... où égayer +mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris que je +suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... +Au lieu de s'exalter, comme aux messes de Paris, +tous mes sens offensés protestent à la fois... +Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements +du prêtre qui officie. Ah bien, merci! +C'est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de +physionomie vulgaire, couleur de brique rose. +Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de +proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes, +ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite +jugé... Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la +nourriture, celui-là!... Et au confessionnal, +donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en +trousser des jupons!... Rose, s'apercevant que je +le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle +me dit:</p> + +<p>—C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. +Il n'y en a pas comme lui pour confesser +les femmes... M. le curé est un saint homme, +bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis +que le nouveau vicaire...</p> + +<p>Elle claque de la langue et se remet en prière, +la tête courbée sur le prie-Dieu.</p> + +<p>Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau +vicaire. Il a l'air sale et brutal... Il ressemble plus +à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il me faut +de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et +des mains blanches. J'aime que les hommes soient +doux et chic, comme était monsieur Jean...</p> + +<p>Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... +En quelques mots mystérieux, elle +m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que +toutes les domestiques lui font une cour empressée...</p> + +<p>Encore une petite boulotte—décidément, c'est +le pays des grosses femmes... Son visage est criblé +de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse, +rares et ternes, laissent voir des parties de crâne, +au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil +à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement, +sa poitrine, sous le corsage de drap brun, +remue comme un liquide dans une bouteille... +Ses yeux, bordés d'un cercle rouge, s'éraillent, et +sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire... +Rose me présente:</p> + +<p>—Madame Gouin, je vous amène la nouvelle +femme de chambre du Prieuré...</p> + +<p>L'épicière m'observe avec attention et je remarque +que son regard s'attache à ma taille, à +mon ventre, avec une obstination gênante... Elle +dit d'une voix blanche:</p> + +<p>—Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle +est une belle fille... Mademoiselle est parisienne, +sans doute?...</p> + +<p>—En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...</p> + +<p>—Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il +n'y a pas besoin de vous regarder à deux fois... +J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent ce +que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à +Paris, quand j'étais jeune... j'ai servi chez une +sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier... +Vous la connaissez peut-être?...</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... +Mais entrez donc, mademoiselle Célestine...</p> + +<p>Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans +l'arrière-boutique où se trouvent déjà réunies, +autour d'une table ronde, quatre domestiques...</p> + +<p>—Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre +demoiselle... gémit l'épicière en m'offrant un +siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me prend +plus rien, au château... mais je puis bien dire +que c'est une maison infernale... infernale... +N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...</p> + +<p>—Pour sûr!... répondent, unanimement, avec +des gestes pareils et de pareilles grimaces, les +quatre domestiques interpellées...</p> + +<p>Mme Gouin poursuit:</p> + +<p>—Merci!... je ne voudrais pas fournir des +gens qui marchandent tout le temps et crient, +comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait +du tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...</p> + +<p>Le choeur des domestiques reprend:</p> + +<p>—Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.</p> + +<p>A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement +à Rose, ajoute d'un ton ferme:</p> + +<p>—On ne court pas après, dites, mam'zelle +Rose?... Dieu merci, on n'a pas besoin d'eux, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Rose se contente de hausser les épaules et de +mettre dans ce geste tout ce qu'il y a en elle de +fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et +l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement +désordonné des plumes noires, accentue +l'énergie de ces sentiments violents.</p> + +<p>Puis, après un silence:</p> + +<p>—Tenez!... Parlons point de ces gens-là... +Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...</p> + +<p>Une petite noiraude, maigre, avec un museau +de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui +suintent, s'écrie au milieu des rires:</p> + +<p>—Pour sûr, qu'on les a quelque part...</p> + +<p>Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... +C'est un flot ininterrompu d'ordures +vomies par ces tristes bouches, comme d'un +égout... Il semble que l'arrière-boutique en est +empestée... Je ressens une impression d'autant +plus pénible que la pièce où nous sommes est +sombre et que les figures y prennent des déformations +fantastiques... Elle n'est éclairée, cette +pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur +une cour crasseuse, humide, une sorte de puits +formé par des murs que ronge la lèpre des mousses... +Une odeur de saumure, de légumes fermentés, +de harengs saurs, persiste autour de +nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors, +chacune de ces créatures, tassées +sur leur chaise comme des paquets de linge sale, +s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un +crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles, +d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque +chose d'insurmontable, quelque chose comme un +affreux dégoût... Une nausée me retourne le +coeur, me monte à la gorge impérieusement, +m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je +voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là, +idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant +les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter +stupidement ces voix aigres qui me font l'effet +d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant +par les éviers et par les plombs...</p> + +<p>Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses +maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire, +je vous assure... Mais non... là... tout de même, +cela passe l'imagination... Ces femmes me sont +odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que +je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation, +le frottement avec les gens chics, l'habitude des +belles choses, la lecture des romans de Paul +Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah! +les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens, +elles sont loin!...</p> + +<p>C'est Rose qui décidément obtient le plus +grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants +et des lèvres mouillées de plaisir:</p> + +<p>—Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la +femme du notaire... Ah! il s'en passe des +choses chez elle...</p> + +<p>—Je m'en doutais... dit l'une.</p> + +<p>Une autre énonce, en même temps:</p> + +<p>—Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours +pensé que c'est une rude cochonne...</p> + +<p>Tous les regards sont émérillonnés, tous les +cous tendus vers Rose, qui commence son récit:</p> + +<p>—Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant +à la campagne, pour toute la journée...</p> + +<p>Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, +elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:</p> + +<p>—Un homme louche... un notaire guères +catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en +a des mic-macs dans son étude... à preuve que +j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y +avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas +de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...</p> + +<p>La parenthèse fermée, elle redonne à son récit +un tour plus général:</p> + +<p>—M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce +qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça, +par exemple... on ne le sait pas... Il était donc +parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt +monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa +chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle +de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment +toute nue, avec des yeux drôles, comme une +chienne en chasse. Elle le fait venir près +d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui +chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et +alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, +tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là, +et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et +si vous saviez de quelle manière elle +l'a pris?...</p> + +<p>—Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement +la petite noiraude, dont le museau de rat +s'allonge et remue...</p> + +<p>Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, +pudique, Rose déclare:</p> + +<p>—Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...</p> + +<p>Des «ah!» de désappointement suivent cette +réponse. Rose continue, tour à tour indignée et +émue:</p> + +<p>—Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et +joli... joli comme un amour... et innocent, +le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter +l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le +sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il +tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le +chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce +que vous dites de ça?...</p> + +<p>C'est une explosion d'indignations, une avalanche +de mots orduriers... Rose attend que le +calme soit revenu... Elle poursuit:</p> + +<p>—La mère est venue me conter la chose... +Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner +le notaire et sa femme.</p> + +<p>—Pour sûr... ah! pour sûr...</p> + +<p>—Eh bien, la Justine hésite... parce que et +parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai +idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines +chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, +elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, +j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui +tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des +cents et des mille... et des dix mille francs...</p> + +<p>—Pour sûr... ah! pour sûr...</p> + +<p>—Manquer une occasion comme ça?... Malheur!</p> + +<p>Et le chapeau mousquetaire claque comme une +tente sous l'orage...</p> + +<p>L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans +doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement +elle interrompt les imprécations de Rose.</p> + +<p>—J'espère que mademoiselle Célestine voudra +bien accepter un petit verre de cassis avec ces +demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...</p> + +<p>Cette invitation calme toutes les colères, et, +tandis que d'un placard elle retire une bouteille +et des verres que Rose dispose sur la table, les +yeux s'allument et les langues passent, effilées, +sur les lèvres gourmandes...</p> + +<p>En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:</p> + +<p>—Ne faites pas attention, parce que vos +maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra +revenir me voir...</p> + +<p>Je rentre avec Rose qui achève de me mettre +au courant de la chronique du pays... J'aurais cru +que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement... +Elle en trouve, elle en invente de nouvelles +et de plus épouvantables... Ses ressources +dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va +toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent +ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques +minutes on peut déshonorer de gens, en province... +Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille +du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me +quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche +à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de +son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout +ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me +donne au coeur comme un découragement... Ah! +ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense +bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une +prison et où il me semble que, derrière chaque +fenêtre, un regard vous espionne!...</p> + +<p>Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et +le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la +plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages +qui se dorent dans la lumière, égayés de toits +rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et +verte, luit çà et là en courbes argentées... Et +quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques +légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun +plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un +désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil, +cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette +grosse femme, dont la voix méchante m'affole et +me torture.</p> + +<p>Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend +la main et la serre, affectueusement, dans ses +gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:</p> + +<p>—Et puis, ma petite, vous savez, madame +Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien +droite... Il faudra la voir souvent...</p> + +<p>Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:</p> + +<p>—Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... +Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la +trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à +elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... +très savante...</p> + +<p>Les yeux plus brillants, son regard attaché sur +moi, avec une ténacité étrange, elle répète:</p> + +<p>—Très savante... et adroite... et discrète!... +C'est la Providence du pays... Allons, ma petite, +n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous +pourrez... Et allez, souvent, chez madame +Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A +bientôt... à bientôt!...</p> + +<p>Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en +roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la +haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin +où elle disparaît...</p> + +<p>Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui +ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler; +il ne me parle pas... Il me regarde seulement +d'un air oblique, avec une expression singulière +qui me fait presque peur...</p> + +<p>—Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...</p> + +<p>Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...</p> + +<p>Il est furieux que je me sois permis de marcher +dans l'allée qu'il ratisse...</p> + +<p>Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal +appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la +parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non +plus, quand je lui parle?</p> + +<br> + +<p>A la maison, Madame n'est pas contente... Elle +me reçoit très mal, me bouscule:</p> + +<p>—A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si +longtemps dehors...</p> + +<p>J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, +irritée, énervée... mais, heureusement, je me +contiens... Je me borne à bougonner un peu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?...</p> + +<p>—Je ne dis rien...</p> + +<p>—C'est heureux... Et puis, je vous défends +de vous promener avec la bonne de M. Mauger... +C'est une très mauvaise connaissance pour vous... +Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de +vous...</p> + +<p>Je m'écrie, en dedans:</p> + +<p>—Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je +parlerai à qui je veux... je verrai qui me plaît... Tu +ne me feras pas la loi, chameau...</p> + +<p>Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je +retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques, +pour que fût effacée instantanément +l'impression mauvaise, l'impression de dégoût +que je rapportais de la messe, de l'épicière et de +Rose... Rose et l'épicière ont raison; la mercière +aussi a raison... elles ont toutes raison... Et +je me promets de voir Rose, de la voir souvent, +de retourner chez l'épicière.... de faire de +cette sale mercière ma meilleure amie... puisque +Madame me le défend... Et je répète intérieurement, +avec une énergie sauvage:</p> + +<p>—Chameau!... chameau!... chameau!...</p> + +<p>Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais +eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine +face, cette injure...</p> + +<br> + +<p>Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur +et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de +toilette, les chambres, le bureau de Monsieur, +toutes les armoires, tous les placards, tous les +buffets sont fermés à clé... Qu'est-ce que je +disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de lire +une lettre, et de se faire des petits paquets...</p> + +<p>Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit +à ma mère, à monsieur Jean, et j'ai lu: <i>En famille</i>... Quel +joli livre!... Et qu'il est bien écrit!... C'est +drôle, tout de même... j'aime bien entendre +des choses cochonnes... mais je n'aime pas en +lire... Je n'aime que les livres qui font pleurer...</p> + +<br> + +<p>Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a +semblé que Monsieur et Madame étaient en froid. +Monsieur a lu le <i>Petit Journal</i> avec une ostentation +provocante... Il froissait le papier, en roulant +de bons yeux, comiques et doux... Même +quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent +doux et timides. A la fin, sans doute pour +engager la conversation, Monsieur, toujours le +nez sur son journal, s'est écrié:</p> + +<p>—Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...</p> + +<p>Madame n'a rien répondu... Très raide, très +droite, austère dans sa robe de soie noire, le front +plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de songer... +A quoi?...</p> + +<p>C'est peut-être à cause de moi que Madame +boude Monsieur...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br><br> + +<p>26 septembre.</p> + + +<p>Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une +seule ligne de mon journal... Quand vient le +soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... Je ne +pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... +Si je pouvais toujours dormir!...</p> + +<p>Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut +donner l'idée.</p> + +<p>Pour un oui, pour un non, Madame vous fait +monter et descendre les deux maudits étages... +On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la +lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... +drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir... +Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... drinn!... +drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai +aux reins des douleurs qui me plient en deux, +qui me tordent le ventre, et me feraient presque +crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte +pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a +pas le droit de souffrir... La souffrance, c'est un +luxe de maître... Nous, nous devons marcher, et +vite, et toujours... marcher, au risque de tomber... +Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, +l'on tarde un peu à venir, alors, ce sont +des reproches, des colères, des scènes.</p> + +<p>—Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous +n'entendez donc pas?... Êtes-vous sourde?... +Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, +à la fin...</p> + +<p>Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...</p> + +<p>—Drinn!... drinn!... drinn!...</p> + +<p>Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, +comme sous la poussée d'un ressort...</p> + +<p>—Apportez-moi une aiguille.</p> + +<p>Je vais chercher l'aiguille.</p> + +<p>—Bien!... apportez-moi du fil.</p> + +<p>Je vais chercher le fil.</p> + +<p>—Bon!... apportez-moi un bouton...</p> + +<p>Je vais chercher le bouton.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne +vous ai pas demandé ce bouton... Vous ne comprenez rien... +Un bouton blanc, numéro 4... Et dépêchez-vous!</p> + +<p>Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... +Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j'invective +Madame dans le fond de moi-même?... Durant +ces allées et venues, ces montées et ces descentes, +Madame a changé d'idée... Il lui faut autre chose, +ou il ne lui faut plus rien:</p> + +<p>—Non... remportez l'aiguille et le bouton... +Je n'ai pas le temps...</p> + +<p>J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, +je n'en puis plus... Cela suffit à Madame... +elle est contente... Et dire qu'il existe une société +pour la protection des animaux...</p> + +<p>Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, +elle tempête:</p> + +<p>—Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi +employez-vous donc vos journées?... Je ne vous +paie pas pour que vous flâniez du matin au +soir...</p> + +<p>Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice +me révolte:</p> + +<p>—Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.</p> + +<p>—Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous +défends de me répondre... Je ne veux pas d'observation, +entendez-vous?... Je sais ce que je dis.</p> + +<p>Et des claquements de porte, des ronchonnements +qui n'en finissent pas... Dans les corridors, +à la cuisine, au jardin, des heures entières, on +entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!</p> + +<p>En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... +Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour +être toujours dans un tel état d'irritation? Et +comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver +une place, tout de suite...</p> + +<p>Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... +Je ressentais une douleur si aiguë que c'était +à croire qu'une bête me déchirait, avec ses dents, +avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le +matin, en me levant, à force d'avoir perdu du +sang, je m'étais évanouie... Comment ai-je eu le +courage de me tenir debout, de me traîner, de +faire mon service? Je n'en sais rien... Parfois, dans +l'escalier, j'étais obligée de m'arrêter, de me cramponner +à la rampe afin de reprendre haleine et +de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs +froides qui me mouillaient les cheveux... C'était +à hurler... Mais je suis dure au mal, et j'ai cette +fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres... +Madame me surprit, à un moment où je +pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la +rampe, les marches et les murs.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.</p> + +<p>—Je n'ai rien.</p> + +<p>Et j'essayai de me redresser.</p> + +<p>—Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi +ces manières-là?... Je n'aime pas qu'on me +fasse des figures d'enterrement... Vous avez un +service très désagréable...</p> + +<p>Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...</p> + +<br> + +<p>Au milieu de ces épreuves, je repense toujours +à mes places anciennes... Aujourd'hui, c'est celle +de la rue Lincoln que je regrette le plus... J'y étais +seconde femme de chambre et je n'avais, pour +ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions +dans la lingerie, une lingerie magnifique, +avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut +en bas de grandes armoires d'acajou, à serrures +dorées. Et l'on riait, et l'on s'amusait à dire des +bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions +de Madame, tout cela sous la surveillance d'une +gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé, +du bon thé que Madame achetait en Angleterre, +pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, +de l'office, le maître d'hôtel—un qui était à la +coule—nous apportait des gâteaux, des toasts au +caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes +choses...</p> + +<p>Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea +à revêtir un costume très chic de Monsieur, de +Coco, comme nous l'appelions entre nous... Naturellement, +on joua à toutes sortes de jeux risqués; +on alla même très loin dans la plaisanterie. Et +j'étais si drôle en homme, et je ris tellement fort +de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai +des traces humides dans le pantalon de Coco...</p> + +<p>Ça c'était une place!...</p> + +<br> + +<p>Je commence à bien connaître Monsieur... On a +raison de dire que c'est un homme excellent et +généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y aurait +pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait +filou... Le besoin, la rage qu'il a d'être charitable +le poussent à commettre des actions qui ne sont +pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui, +il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat +qui est souvent désastreux... Il faut le dire, sa +bonté fut la cause de petites vilenies, dans le +genre de celle-ci...</p> + +<br> + +<p>Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le +père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur +avait commandés, en cachette de Madame, +naturellement... C'était à la tombée du jour... +J'étais descendue chercher de l'eau chaude pour +un savonnage en retard... Madame, sortie en ville, +n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la +cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial, +joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois... +Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage +et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.</p> + +<p>Le bonhomme me faisait pitié, tant il était +exténué, maigre, salement vêtu... Son pantalon, +une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures... +Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa +poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du +vieux cuir... Il mangea avec avidité.</p> + +<p>—Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... +en se frottant les mains... ça va mieux, hein?...</p> + +<p>Le vieillard, la bouche pleine, remercia:</p> + +<p>—Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... +Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre +heures, que je suis parti de chez nous... j'avais +rien dans le corps... rien...</p> + +<p>—Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, +nom d'un chien!...</p> + +<p>—Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... +Faites excuse...</p> + +<p>Le vieux se taillait d'énormes morceaux de +pain, qu'il était longtemps à mâcher, car il n'avait +plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:</p> + +<p>—Et les églantiers, père Pantois? interrogea +Monsieur... Ils sont beaux, hein?</p> + +<p>—Y en a de beaux... y en a de moins beaux... +y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur +Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... +et c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur +Porcellet ne veut plus qu'on les prenne dans son +bois... Faut aller loin, maintenant, pour en +trouver... ben loin... Si je vous disais que je +viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues +d'ici?... Ma foi, oui, monsieur Lanlaire...</p> + +<p>Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur +s'était attablé auprès de lui... Gai, presque farceur, +il lui tapa sur les épaules, et il s'exclama:</p> + +<p>—Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... +Toujours fort... toujours jeune...</p> + +<p>—Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point +tant qu'ça...</p> + +<p>—Allons donc!... insista Monsieur... fort +comme un vieux Turc... et de bonne humeur, +sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui, +mon père Pantois... Vous êtes de la vieille +roche, vous...</p> + +<p>Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, +couleur de bois ancien, et il répéta:</p> + +<p>—Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, +monsieur Lanlaire... les bras mollissent... Et les +reins donc...—Ah, les sacrés reins!... Je n'ai quasiment +plus de force... Et puis, la femme qu'est +malade, qui ne quitte plus son lit... et qui coûte +gros de médicaments!... On n'est guère heureux... +on n'est guère heureux... Si, au moins, +on vieillissait pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur +Lanlaire... c'est ça qu'est le pire... de +l'affaire...</p> + +<p>Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant +philosophiquement la question:</p> + +<p>—Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, +père Pantois?... C'est la vie... On ne peut pas +être et avoir été... C'est comme ça...</p> + +<p>—Ben sûr!... Faut se faire une raison...</p> + +<p>—Voilà!...</p> + +<p>—Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, +dites, monsieur Lanlaire?</p> + +<p>—Ah! dame!</p> + +<p>Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue +mélancolique:</p> + +<p>—Tout le monde a ses tristesses, allez, mon +père Pantois...</p> + +<p>—Ben oui...</p> + +<p>Il y eut un silence. Marianne hachait des fines +herbes... La nuit tombait sur le jardin... Les deux +grands tournesols, qu'on apercevait dans la perspective +de la porte ouverte, se décoloraient, se +noyaient d'ombre... Et le père Pantois mangeait +toujours... Son verre était resté vide... Monsieur +le remplit... et, brusquement, abandonnant les +hauteurs métaphysiques, il demanda:</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, +cette année?</p> + +<p>—Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh +bien, cette année, l'un dans l'autre, les églantiers +valent vingt-deux francs le cent... C'est un peu +cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... +En vérité du bon Dieu!... Ainsi... tenez...</p> + +<p>En homme généreux et qui méprise les questions +d'argent, Monsieur interrompit le vieillard, +qui se disposait à se lancer dans des explications +justificatives.</p> + +<p>—C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce +que je marchande jamais avec vous, moi?... Et +même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous +les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq +francs... Ah!...</p> + +<p>—Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop +bon...</p> + +<p>—Non, non... Je suis juste... je suis pour le +peuple, moi, pour le travail... sacrebleu!</p> + +<p>Et, tapant sur la table, il surenchérit...</p> + +<p>—Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est +trente francs, nom d'un chien!... Trente francs, +vous entendez, mon père Pantois?...</p> + +<p>Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres +yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya:</p> + +<p>—J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler +pour vous, monsieur Lanlaire... Vous +savez ce que c'est que le travail, vous...</p> + +<p>Monsieur arrêta ces effusions...</p> + +<p>—Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes +mardi... j'irai vous payer ça... dimanche?... +Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, ma +foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...</p> + +<p>Les lueurs de reconnaissance qui brillaient +dans les yeux du père Pantois s'éteignirent... Il +était gêné, troublé, ne mangeait plus...</p> + +<p>—C'est que... fit-il timidement... enfin, si +vous pouviez vous acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait +ben, monsieur Lanlaire... Vingt-deux +francs, seulement... Faites excuse...</p> + +<p>—Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua +Monsieur, avec une superbe assurance... Certainement, +je vais vous payer ça, tout de suite... +Ah, nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... +c'était pour aller faire un petit tour, par chez +vous...</p> + +<p>Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta +celles de son veston et de son gilet, et simulant la +surprise, il s'écria:</p> + +<p>—Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai +pas de monnaie... Je n'ai que des sacrés billets +de mille francs...</p> + +<p>Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:</p> + +<p>—Je parie que vous n'avez pas de monnaie de +mille francs, mon père Pantois?</p> + +<p>Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il +était convenable à lui de rire aussi... et il répondit, +gaillard:</p> + +<p>—Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais +vu de ces sacrés billets-là!...</p> + +<p>—Eh bien alors... à dimanche!... conclut +Monsieur.</p> + +<p>Monsieur s'était versé un verre de cidre et il +trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame, +qu'on n'avait pas entendu venir, entra brusquement, +en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son +oeil en voyant ça... en voyant Monsieur attablé +auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui!...</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres +toutes blanches.</p> + +<p>Monsieur balbutia, ânonna:</p> + +<p>—C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... +des églantiers... Le père Pantois +m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont +été gelés, cet hiver...</p> + +<p>—Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y +a pas besoin d'églantiers ici...</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit +demi-tour, s'en alla en claquant la porte et proférant +des paroles injurieuses... Dans sa colère, elle +ne m'avait pas aperçue...</p> + +<p>Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers +s'étaient levés... Gênés, ils regardaient la +porte par où Madame venait de disparaître... puis +ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire +un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit +ce silence pénible...</p> + +<p>—Eh bien... à dimanche, père Pantois.</p> + +<p>—A dimanche, monsieur Lanlaire...</p> + +<p>—Et portez-vous bien, père Pantois...</p> + +<p>—Vous, de même, monsieur Lanlaire...</p> + +<p>—Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...</p> + +<p>—Vous êtes ben honnête...</p> + +<p>Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos +courbé, s'en alla et se fondit dans la nuit du jardin...</p> + +<br> + +<p>Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... +Et quant au père Pantois, si jamais il +touche ses trente francs... eh bien, il aura de la +chance...</p> + +<p>Je ne veux pas donner raison à Madame... mais +je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement +avec des gens trop au-dessous de lui... Ça +n'est pas digne...</p> + +<p>Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... +et qu'il s'en tire comme il peut... Ça n'est pas +toujours commode... Quand il rentre tard de la +chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner +du courage, Madame le reçoit très mal.</p> + +<p>—Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute +une journée...</p> + +<p>—Mais, tu sais bien, mignonne...</p> + +<p>—Tais-toi...</p> + +<p>Elle le boude des heures et des heures, le front +dur... la bouche mauvaise... Lui, la suit partout, +tremble, balbutie des excuses...</p> + +<p>—Mais, mignonne, tu sais bien...</p> + +<p>—Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...</p> + +<p>Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, +et Madame crie:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la +maison, comme une âme en peine?</p> + +<p>—Mais, mignonne...</p> + +<p>—Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la +chasse... le diable sait où!... Tu m'agaces... tu +m'énerves... Va-t-en!...</p> + +<p>De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit +faire, s'il doit s'en aller ou rester, être ici ou +ailleurs! Problème difficile... Mais, comme dans +les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le +parti de s'en aller le plus souvent possible. De +cette façon, il ne l'entend pas crier...</p> + +<p>Ah! il fait vraiment pitié!</p> + +<br> + +<p>L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu +de linge sur la haie, je l'aperçus dans le jardin. +Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant la +nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait +à leurs tuteurs...</p> + +<p>Très souvent, quand il ne sort pas avant le +déjeuner, Monsieur jardine; du moins, il fait +semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans +ses plates-bandes... C'est toujours du temps de +gagné sur les ennuis de l'intérieur... Pendant ces +moments-là, on ne lui fait pas de scènes... Loin +de Madame, il n'est plus le même. Sa figure +s'éclaire, son oeil luit... Son caractère, naturellement +gai, reprend le dessus... Vraiment, il n'est +pas désagréable... A la maison, par exemple, il +ne me parle presque plus et, tout en suivant +son idée, semble ne pas faire attention à moi... +Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser +un petit mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, +que Madame ne peut l'épier... Lorsqu'il +n'ose pas me parler, il me regarde... et son +regard est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, +je m'amuse à l'exciter de toutes les manières... +et, bien que je n'aie pris à son égard aucune +résolution, à lui monter la tête sérieusement...</p> + +<p>En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, +penché sur ses dahlias, des brins de raphia +aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas:</p> + +<p>—Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!</p> + +<p>—Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... +Vous voyez bien...</p> + +<p>Il m'invita à m'arrêter un instant.</p> + +<p>—Eh bien, Célestine?... J'espère que vous +vous habituez ici, maintenant?</p> + +<p>Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté +d'engager la conversation!... Pour lui faire +plaisir, je répliquai en souriant:</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur... certainement... je +m'habitue.</p> + +<p>—A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux +enfin... ça n'est pas malheureux.</p> + +<p>Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait +d'un regard très tendre, répétait: «Ça n'est pas +malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver +à me dire quelque chose d'ingénieux...</p> + +<p>Il retira de ses dents les brins de raphia, les +noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées, +les deux paumes plaquées sur ses hanches, les +paupières bridées, les yeux franchement obscènes, +il s'écria:</p> + +<p>—Je parie, Célestine, que vous avez dû en +faire des farces à Paris?... Hein, en avez-vous fait, +de ces farces!...</p> + +<p>Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une +grande envie de rire... Mais je baissai les yeux +pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir, +comme il convenait en la circonstance:</p> + +<p>—Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.</p> + +<p>—Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille +comme vous... avec des yeux pareils!... Ah! oui, +vous avez dû faire de ces farces!... Et tant mieux... +Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, +je suis pour l'amour, nom d'un chien!...</p> + +<p>Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne +robuste, fortement musclée, je reconnaissais +les signes les plus évidents de l'exaltation +amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait +dans ses prunelles... Je crus devoir verser sur +tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je dis, +d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:</p> + +<p>—Monsieur se trompe... Monsieur croit parler +à ses autres femmes de chambre... Monsieur doit +savoir pourtant que je suis une honnête fille..</p> + +<p>Très digne, pour bien marquer à quel point +j'avais été offensée de cet outrage, j'ajoutai:</p> + +<p>—Monsieur mériterait que j'aille tout de suite +me plaindre à Madame...</p> + +<p>Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur +m'empoigna le bras...</p> + +<p>—Non... non!... balbutia-t-il...</p> + +<p>Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... +Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge +le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En vérité, +je n'en sais rien...</p> + +<p>Monsieur était prodigieusement ridicule... +Livide, maintenant, la bouche grande ouverte, +une double expression d'embêtement et de peur +sur toute sa personne, il demeurait silencieux et +se grattait la nuque à petits coups d'ongle.</p> + +<p>Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide +de branches, mangées de lichens et de +mousses... quelques poires y pendaient à portée +de la main... Une pie jacassait, ironiquement, au +haut d'un châtaigner voisin... Tapi derrière la +bordure de buis, le chat giflait un bourdon... Le +silence devenait de plus en plus pénible, pour +Monsieur... Enfin, après des efforts presque douloureux, +des efforts qui amenaient sur ses lèvres +de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:</p> + +<p>—Aimez-vous les poires, Célestine?</p> + +<p>—Oui, Monsieur...</p> + +<p>Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton +d'indifférence hautaine.</p> + +<p>Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il +hésita quelques secondes... Et soudain, comme +un enfant maraudeur, il détacha une poire de +l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... +Ses genoux fléchissaient... sa main tremblait...</p> + +<p>—Tenez, Célestine... cachez cela dans votre +tablier... On ne vous en donne jamais à la cuisine, +n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Non, Monsieur...</p> + +<p>—Eh bien... je vous en donnerai encore... +quelquefois... parce que... parce que... je veux +que vous soyez heureuse...</p> + +<p>La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, +ses gestes maladroits, ses paroles effarées, +et aussi sa force de mâle, tout cela m'avait attendrie... +J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une +sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié +ironique, moitié câline, je lui dis:</p> + +<p>—Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...</p> + +<p>Il se troubla encore, mais comme nous étions +séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners, +il se remit vite, et crâneur maintenant +que je devenais moins sévère, il clama, avec des +gestes dégagés:</p> + +<p>—Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... +Je me moque bien de Madame, moi!... Il ne faudrait +pas qu'elle m'embête, après tout... J'en ai +assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...</p> + +<p>Je prononçai gravement:</p> + +<p>—Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... +Madame est une femme très aimable.</p> + +<p>Il sursauta:</p> + +<p>—Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... +Mais vous ne savez donc pas ce qu'elle a fait?... +Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un homme... +je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout +dans le pays... Et c'est à cause de ma femme... +Ma femme?... c'est... c'est... une vache... oui, +Célestine... une vache... une vache... une +vache!...</p> + +<p>Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, +vantant hypocritement l'énergie, l'ordre, +toutes les vertus domestiques de Madame... A +chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...</p> + +<p>—Non, non!... Une vache... une vache!...</p> + +<p>Pourtant, je parvins à le calmer un peu. +Pauvre Monsieur!... Je jouais de lui avec une +aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le +faisais passer de la colère à l'attendrissement. +Alors il bégayait:</p> + +<p>—Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes +si gentille!... Vous devez être si bonne!... Tandis +que cette vache...</p> + +<p>—Allons, Monsieur... allons!...</p> + +<p>Il reprenait:</p> + +<p>—Vous êtes si douce!... Et cependant... +quoi?... vous n'êtes qu'une femme de chambre...</p> + +<p>Un moment, il se rapprocha de moi, et très +bas:</p> + +<p>—Si vous vouliez, Célestine?...</p> + +<p>—Si je voulais... quoi?...</p> + +<p>—Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... +vous savez bien?...</p> + +<p>—Monsieur voudrait peut-être que je trompe +Madame avec Monsieur? Que je fasse avec Monsieur +des cochonneries?...</p> + +<p>Il se méprit à l'expression de mon visage... et +les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées, +les lèvres humides et baveuses, il répondit +d'une voix sourde:</p> + +<p>—Oui là!... Eh bien, oui, là!...</p> + +<p>—Monsieur n'y pense pas?</p> + +<p>—Je ne pense qu'à ça, Célestine...</p> + +<p>Il était très rouge, congestionné:</p> + +<p>—Ah! Monsieur va encore recommencer...</p> + +<p>Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à +lui...</p> + +<p>—Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais +recommencer... Je... vais... recommencer... parce +que... parce que... je suis fou de vous... de toi... +Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je +ne dors plus... que je me sens... tout malade... Et +ne craignez rien de moi... N'aie pas peur de moi... +Je ne suis pas une brute, moi... je... je... ne vous +ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le +jure!... Je... je... nous... nous...</p> + +<p>—Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je +dis tout à Madame... Et si quelqu'un vous voyait, +en cet état, dans le jardin?</p> + +<p>Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il +ne savait plus que faire de ses mains, de ses +yeux, de toute sa personne... Et il regardait, sans +les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin... +Vaincu enfin, il dénoua, au haut du +tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau +sur les dahlias écroulés... et triste, infiniment, +et suppliant, il gémit:</p> + +<p>—Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je +vous ai dit cela... comme je vous aurais dit +autre chose... comme je vous aurais dit... n'importe +quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut +pas m'en vouloir... il ne faut pas surtout en parler +à Madame... C'est vrai, pourtant, si quelqu'un +nous avait vus, dans le jardin?...</p> + +<p>Je me sauvai pour ne pas rire.</p> + +<p>Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une +émotion chantait dans mon coeur... quelque chose—comment +exprimer cela?...—de maternel... Bien +sûr que Monsieur ne me plairait pas pour +coucher avec... Mais, un de plus ou de moins, au +fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais lui +donner du bonheur au pauvre gros père qui en est +si privé, et j'en aurais de la joie aussi, car, en +amour, donner du bonheur aux autres, c'est peut-être +meilleur que d'en recevoir, des autres... Même +lorsque notre chair reste insensible à ses caresses, +quelle sensation délicieuse et pure de voir un +pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se +pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... +à cause de Madame... Nous verrons, plus tard.</p> + +<p>Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il +a relevé ses dahlias et, l'après-midi, il n'a pas +quitté le bûcher où, pendant plus de quatre +heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De +la lingerie, j'écoutais avec une sorte de fierté les +coups de maillet, sur les coins de fer...</p> + +<br> + +<p>Hier, Monsieur et Madame ont passé toute +l'après-midi à Louviers... Monsieur avait rendez-vous +avec son avoué, Madame avec sa couturière... +Sa couturière!...</p> + +<p>J'ai profité de ce moment de répit pour rendre +visite à Rose, que je n'avais pas revue depuis ce +fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non +plus de connaître le capitaine Mauger...</p> + +<p>Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on +en voit peu, je vous assure... Figurez-vous une +tête de carpe, avec des moustaches et une longue +barbiche grises... Très sec, très nerveux, très +agité, il ne tient pas en place, travaille toujours, +soit au jardin, soit dans une petite pièce où +il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires, +en imitant la trompette du régiment...</p> + +<p>Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en +planches carrées, où sont cultivées les fleurs d'autrefois, +de très vieilles fleurs qu'on ne rencontre +plus que dans de très vieilles campagnes et chez +de très vieux curés...</p> + +<p>Quand je suis arrivée, Rose, confortablement +assise à l'ombre d'un acacia, devant une table rustique +sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage, +reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une +pelouse, le chef coiffé d'un ancien bonnet de +police, bouchait les fuites d'un tuyau d'arrosage +qui s'était crevé la veille...</p> + +<p>On m'accueillit avec empressement... et Rose +ordonna au petit domestique, qui sarclait une +planche de reines-marguerites, d'aller chercher +la bouteille de noyau et des verres.</p> + +<p>Les premières politesses échangées:</p> + +<p>—Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est +donc pas encore claqué, votre Lanlaire?... Ah! +vous pouvez vous vanter de servir chez une +fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, +ma chère demoiselle.</p> + +<p>Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient +en bons voisins, en inséparables amis... Une discussion +à propos de Rose les avait brouillés à +mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne +pas tenir son rang avec sa servante, de l'admettre +à sa table...</p> + +<p>Interrompant son récit, le capitaine força en +quelque sorte mon témoignage.</p> + +<p>—À ma table!... Et si je veux l'admettre dans +mon lit?... Voyons... est-ce que je n'en ai pas le +droit?... Est-ce que cela le regarde?...</p> + +<p>—Bien sûr que non, monsieur le capitaine...</p> + +<p>Rose, d'une voix pudique, soupira:</p> + +<p>—Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est +bien naturel.</p> + +<p>Depuis cette discussion fameuse qui avait failli +se terminer en coups de poing, les deux anciens +amis passaient leur temps à se faire des procès et +des niches... Ils se haïssaient sauvagement.</p> + +<p>—Moi... déclara le capitaine... toutes les +pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la +haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si elles +tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou +plutôt, tant mieux... Ah! le cochon!... Du reste, +vous allez voir...</p> + +<p>Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita +pour la ramasser, atteignit la haie avec +des prudences, des rampements de trappeur, et il +lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. +On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant, +il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé, +tordu par le rire, il chantonna:</p> + +<p>—Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier +qui passe...</p> + +<p>Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me +dit, avec admiration:</p> + +<p>—Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est +jeune pour son âge!...</p> + +<p>Après que nous eûmes siroté un petit verre de +noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les +honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir +nous accompagner, à cause de son asthme, et +nous recommanda de ne pas nous attarder trop +longtemps...</p> + +<p>—D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous +surveille...</p> + +<p>Le capitaine m'emmena à travers des allées, +des carrés bordés de buis, des plates-bandes +remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles, +remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas +de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire... Tout à +coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre +et charmante, en fit tourner la tige doucement +dans ses doigts, et il me demanda:</p> + +<p>—En avez-vous mangé?...</p> + +<p>Je fus tellement surprise par cette question +saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine +affirma:</p> + +<p>—Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... +J'ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici... Il y +en a de bonnes... il y en a de moins bonnes... il y +en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, +moi, je mange de tout...</p> + +<p>Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa +sur le ventre, et répéta d'une voix plus forte, où +dominait l'accent d'un défi:</p> + +<p>—Je mange de tout, moi!..</p> + +<p>La façon dont le capitaine venait de proclamer +cette étrange profession de foi me révéla que sa +grande vanité, dans la vie, était de manger de +tout... Je m'amusai à flatter sa manie...</p> + +<p>—Et vous avez raison, monsieur le capitaine.</p> + +<p>—Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... +Et ce n'est pas seulement des plantes que je +mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que +personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne +connaît pas... Moi, je mange de tout...</p> + +<p>Nous continuâmes notre promenade autour des +planches fleuries, dans les allées étroites où se +balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes, +rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait +que le capitaine avait au ventre de petits +sursauts de joie... Sa langue passait sur ses +lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...</p> + +<p>Il me dit encore.</p> + +<p>—Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, +pas d'oiseaux, pas de vers de terre que je +n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des couleuvres, +des rats et des grillons, des chenilles... +J'ai mangé de tout... On connaît ça dans le pays, +allez!... Quand on trouve une bête, morte ou +vivante, une bête que personne ne sait ce que +c'est, on se dit: «Faut l'apporter au capitaine +Mauger.»... On me l'apporte... et je la mange... +L'hiver surtout, par les grands froids, il passe +des oiseaux inconnus... qui viennent d'Amérique... +de plus loin, peut-être... On me les +apporte... et je les mange... Je parie qu'il +n'y a pas, dans le monde, un homme qui ait +mangé autant de choses que moi... Je mange de +tout...</p> + +<p>La promenade terminée, nous revînmes nous +asseoir sous l'acacia. Et je me disposais à prendre +congé, quand le capitaine s'écria:</p> + +<p>—Ah!... il faut que je vous montre quelque +chose de curieux et que vous n'avez, bien sûr, +jamais vu...</p> + +<p>Et il appela d'une voix retentissante:</p> + +<p>—Kléber!... Kléber!...</p> + +<p>Entre deux appels, il m'expliqua:</p> + +<p>—Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...</p> + +<p>Et il appela encore:</p> + +<p>—Kléber!... Kléber!...</p> + +<p>Alors, sur une branche, au-dessus de nous, +entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un +museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs, +joliment éveillés.</p> + +<p>—Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... +Allons, viens ici, Kléber!... Psstt!...</p> + +<p>L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur +le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant +ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en fourrure +blanche, marqué de taches fauves, avait des +mouvements souples, des ondulations gracieuses +de serpent... Il toucha terre, et, en deux bonds, +il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à +le caresser, tout joyeux.</p> + +<p>—Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant +petit Kléber!...</p> + +<p>Il se tourna vers moi:</p> + +<p>—Avez-vous jamais vu un furet aussi bien +apprivoisé?... Il me suit dans le jardin, partout, +comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler... +et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la +tête levée... Il mange avec nous... couche avec +nous... C'est une petite bête que j'aime, ma foi, +autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle +Célestine, j'en ai refusé trois cents francs... Je +ne le donnerais pas pour mille francs... pour deux +mille francs... Ici, Kléber...</p> + +<p>L'animal leva la tête vers son maître; puis, il +grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après +mille caresses et mille gentillesses, se roula +autour du cou du capitaine, comme un foulard... +Rose ne disait rien... Elle semblait agacée.</p> + +<p>Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.</p> + +<p>—Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur +le capitaine, que vous ne mangez pas votre +furet?...</p> + +<p>Le capitaine me regarda avec un étonnement +profond, puis avec une tristesse infinie... Ses +yeux devinrent tout ronds, ses lèvres tremblèrent.</p> + +<p>—Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...</p> + +<p>Évidemment, cette question ne s'était jamais +posée devant lui, qui avait mangé de tout... +C'était comme un monde nouveau, étrangement +comestible, qui se révélait à lui...</p> + +<p>—Je parie, répétai-je férocement, que vous +ne mangez pas votre furet?...</p> + +<p>Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et +invincible secousse, le vieux capitaine s'était levé +de son banc... Une agitation extraordinaire était +en lui...</p> + +<p>—Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.</p> + +<p>Pour la troisième fois, violemment, en détachant +chaque mot, je dis:</p> + +<p>—Je parie que vous ne mangez pas votre +furet?...</p> + +<p>—Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce +que vous dites?... Vous dites que je ne le mange +pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez +voir... Moi, je mange de tout...</p> + +<p>Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, +d'un coup sec il cassa les reins de la petite bête, +et la jeta, morte sans une secousse, sans un +spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:</p> + +<p>—Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...</p> + +<p>Et il courut, avec des gesticulations folles, +s'enfermer dans sa maison...</p> + +<p>Je connus là quelques minutes d'une véritable, +indicible horreur. Toute étourdie encore par l'action +abominable que je venais de commettre, je +me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose +m'accompagna... Elle souriait:</p> + +<p>—Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver, +me confia-t-elle... Il aimait trop son furet... +Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque chose... +Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...</p> + +<p>Elle ajouta, après un court silence:</p> + +<p>—Par exemple, il ne vous pardonnera jamais +ça... C'est un homme qu'il ne faut pas défier... +Dame... un ancien militaire!...</p> + +<p>Puis, quelques pas plus loin:</p> + +<p>—Faites attention, ma petite... On commence +à jaser sur vous dans le pays. Il paraît qu'on vous +a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M. Lanlaire... +C'est bien imprudent, croyez-moi... Il +vous enguirlandera, si ce n'est déjà fait... Enfin, +faites attention. Avec cet homme-là, rappelez-vous... +Du premier coup... pan!... un enfant...</p> + +<p>Et comme elle refermait sur moi la barrière:</p> + +<p>—Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, +que j'aille faire ma gibelotte...</p> + +<p>Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre +petit furet, là-bas, sur le sable de l'allée...</p> + +<br> + +<p>Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame +m'a dit très sévèrement:</p> + +<p>—Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez +qu'à m'en demander... je verrai si je dois vous +en donner... mais je vous défends d'en prendre...</p> + +<p>J'ai répondu:</p> + +<p>—Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je +n'aime pas les pruneaux...</p> + +<p>Madame a insisté:</p> + +<p>—Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...</p> + +<p>J'ai répliqué:</p> + +<p>—Si Madame me croit une voleuse, Madame +n'a que me donner mon compte.</p> + +<p>Madame m'a arraché des mains l'assiette de +pruneaux.</p> + +<p>—Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y +en avait trente-deux... il n'y en a plus que vingt-cinq... +vous en avez donc dérobé deux... Que +cela ne vous arrive plus!...</p> + +<p>C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle +les avait comptés!...</p> + +<p>Non!... De ma vie!...</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br><br> + +<p>28 septembre.</p> + + +<p>Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce +matin, par une lettre du pays. Quoique je n'aie +jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de +la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me +voyant pleurer, Madame m'a dit:</p> + +<p>—Qu'est-ce encore que ces manières-là?...</p> + +<p>J'ai répondu:</p> + +<p>—Ma mère, ma pauvre mère est morte!...</p> + +<p>Alors, Madame, de sa voix ordinaire:</p> + +<p>—C'est un malheur... et je n'y peux rien... +En tout cas, il ne faut pas que l'ouvrage en +souffre...</p> + +<p>Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe +pas Madame...</p> + +<p>Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est +que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma +mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé +que c'était là une punition du ciel, et que ma +mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais +pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber... +J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte +avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée +m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...</p> + +<p>J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est +si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai +pas d'argent... Quand je toucherai les gages de +mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; +je ne pourrai même pas rembourser les +quelques petites dettes contractées durant les +jours où j'ai été sur le pavé...</p> + +<p>Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au +service sur un bateau de l'État, en Chine, je +crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de +ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle +maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle +nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau, +on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a +dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle +est peut-être en maison; elle est peut-être morte, +elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est +mort...</p> + +<p>Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela +m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma +mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et +les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront +pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...</p> + +<p>C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, +je ne pensais presque jamais à elle... je +n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui +écrivais qu'à mes changements de place, et seulement +pour lui donner mon adresse... Elle +m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec +elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, +tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai +l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que +jamais...</p> + +<p>Et je me rappelle mon enfance avec une netteté +singulière... Je revois tout des êtres et des +choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage +de la vie... Il y a vraiment trop de +malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre... +Le monde n'est pas juste.</p> + +<p>Une nuit, je me souviens—j'étais bien petite, +pourtant—je me souviens que nous fûmes +réveillés en sursaut par la corne du bateau de +sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et +dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la +veille, le vent soufflait en tempête; la barre du +port était toute blanche et furieuse; quelques +chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les +autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement +en péril...</p> + +<p>Sachant que le père pêchait dans les parages de +l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop... +Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île, +comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, +en entendant la corne du bateau de sauvetage, +elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa +à la hâte d'un gros châle de laine et se +dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était +déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient, +criant:</p> + +<p>—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p> + +<p>Et elle aussi criait:</p> + +<p>—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p> + +<p>Les ruelles étaient pleines de monde: des +femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où +l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une +foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir +sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à +cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de +pierre, la balayaient de bout en bout, avec des +fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente... +«Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... +prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au +phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer, +noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le +rayonnement de la lumière du phare, d'énormes +brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient... +Malgré les secousses... «Ah! sainte +Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses +et en quelque sorte bercée par elles, +malgré le vent et en quelque sorte étourdie par +lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je +me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre +des dos sombres, entre des visages mornes, entre +des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé +par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! +sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre +effrayant, long et nu, tout rigide, la face +broyée, les membres rayés de balafres saignantes, +meurtris de taches bleues... C'était mon père...</p> + +<p>Je le vois encore... Il avait les cheveux collés +au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés +qui lui faisaient comme une couronne... +Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa +peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient +de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y +avait M. le recteur... il y avait le capitaine des +douanes... il y avait le gendarme maritime... +J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant +entre les jambes de ces hommes, sur les +dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler +papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...</p> + +<br> + +<p>C'est à partir de ce moment que ma mère +s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya +bien, les premiers temps, de travailler dans les +sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, +aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors, +elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et +morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, +elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne +m'ait pas tuée?...</p> + +<p>Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. +Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à +marauder dans les jardins, à barboter dans les +flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, +sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement +herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes +épais, je polissonnais avec les petits garçons, +parmi les épines blanches... Quand je rentrais le +soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue +sur le carreau en travers du seuil, inerte, la +bouche salie de vomissements, une bouteille +brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber +son corps... Ses réveils étaient terribles... Une +folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes +prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me +poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles, +criant:</p> + +<p>—Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta +peau!...</p> + +<p>Bien des fois, j'ai cru mourir...</p> + +<p>Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi +boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des +coups sourds, frappés à la porte de notre maison... +Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une +forte odeur de salure marine et de poisson... Il se +couchait, restait une heure et repartait... Et un +autre venait après, se couchait aussi, restait une +heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de +grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces +abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes +intervinrent...</p> + +<p>Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait +de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon +frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les +honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, +des maisons où nous allions, tantôt marauder, +tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui +faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots, +s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea +mousse... Je restai seule avec ma mère...</p> + +<br> + +<p>A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le +triste exemple de maman à ce que c'est que +l'amour, pervertie par toutes les polissonneries +auxquelles je me livrais avec les petits garçons, +je m'étais développée physiquement très vite... +Malgré les privations et les coups, mais sans cesse +au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement +poussé, qu'à onze ans je connaissais les +premières secousses de la puberté... Sous mon +apparence de gamine, j'étais presque femme...</p> + +<p>A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus +vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante? +Oui, à peu près... du moins dans la +mesure où le permettaient l'ingénuité de mon +vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche, +après la grand'messe, le contre-maître +d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal +odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était +qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux, +m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. +Et là, dans une cachette de la falaise, dans +un trou sombre du rocher où les mouettes venaient +faire leur nid... où les matelots cachaient +quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur +un lit de goémon fermenté, sans que je me sois +refusée ni débattue... il me posséda... pour une +orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas +Biscouille...</p> + +<p>Et voilà une chose incompréhensible, dont je +n'ai trouvé l'explication dans aucun roman. +M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et +outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le +trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me +donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand +je repense à lui—et j'y pense souvent—comment +se fait-il que ce ne soit jamais pour le +détester et pour le maudire? A ce souvenir, que +j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme +une grande reconnaissance... comme une grande +tendresse et aussi, comme un regret véritable de +me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant +personnage, tel qu'il était sur le lit de +goémon...</p> + +<p>A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, +si humble que je sois, ma contribution personnelle +à la biographie des grands hommes....</p> + +<br> + +<p>M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide +spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année +dernière, je servais comme femme de chambre. +J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, +jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée +des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de +lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie +passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous +étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations. +Elles ne sont point coutumières aux domestiques, +j'en conviens. Mais, dans les salons de la +comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie... +C'est un fait reconnu que notre esprit se +modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au +salon se dit également à l'office. Le malheur +était que nous n'eussions pas à l'office un Paul +Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas +de féminisme que nous y discutions... Les explications +de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient +pas...</p> + +<p>Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une +lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui +qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis +à lui poser la question qui me tourmentait, en +mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette +scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget +me demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une +femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...</p> + +<p>—Une femme de chambre, comme moi, illustre +maître.</p> + +<p>M. Bourget eut une grimace supérieure, une +moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les +pauvres.</p> + +<p>—Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... +Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même +pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma +psychologie...</p> + +<p>Je compris que, dans ce milieu, on ne commence +à être une âme qu'à partir de cent mille +francs de rentes...</p> + +<p>Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier +de la maison, lui aussi, qui, sur la même +interrogation, répondit, en me pinçant la taille, +gentiment:</p> + +<p>—Eh bien, charmante Célestine, votre amie +est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble, +je lui dirais bien deux mots, vous savez... +hé!... hé!... hé!...</p> + +<p>Lui, du moins, avec sa figure de petit faune +bossu et farceur, il ne faisait pas de manières... +et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit +tombé dans les curés!...</p> + +<br> + +<p>Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue +dans cet enfer d'Audierne, si les Petites +Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et +gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles +n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance, +de ma situation difficile et honnie pour se servir, +de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme +il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui +poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime... +C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides, +charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui +n'osaient même pas tendre la main aux passants, +ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois, +chez elles, bien de la misère, mais on +s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de +toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient +pas moins d'être gaies et de chanter sans +cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de +la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui +me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis +mieux comprendre leur bonté infinie, et si +pure...</p> + +<p>Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à +faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite +de ces choses nécessaires, elles me placèrent, +comme petite bonne, chez un colonel en retraite +qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses +deux filles, dans une espèce de petit château +délabré, près de Comfort... De braves gens, +certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!... +Jamais sur leur visage un sourire, ni une +joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément +noirs... Le colonel avait fait installer un tour +sous les combles, et là, toute la journée, seul, il +tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes +ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent +aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame +rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions, +afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les +deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, +avec un bec de canard, l'autre avec une face de +lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se +desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à +qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils +m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit +mois, je les envoyai promener, par un coup de +tête que j'ai regretté...</p> + +<p>Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre +autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur +de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas +souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, +les rues, les étalages, les foules, les palais, +les voitures éclatantes, les femmes parées... Et +quand, le soir, j'allais me coucher au sixième +étage, j'enviais les autres domestiques de la +maison... et leurs farces que je trouvais charmantes... +et leurs histoires qui me laissaient dans +des surprises merveilleuses... Si peu de temps +que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là, +le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai +pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation +d'une novice... Ah! que j'en ai nourri +alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines, +dans cet idéal fallacieux du plaisir et du +vice...</p> + +<p>Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien +de la vie... on se fait des imaginations et des +rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai +soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment +perverti, dont j'aurai à parler bientôt...</p> + +<p>Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est +effrayant quand j'y songe...</p> + +<p>Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu +des choses, de près... j'en ai vu des gens tout +nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur +peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne +sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté, +tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de +saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les +apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils +ont beau être riches, avoir des frusques de soie et +de velours, des meubles dorés; ils ont beau se +laver dans des machins d'argent et faire de la +piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et +leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit +de ma mère...</p> + +<p>Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, +et comme elle est seule!... Elle peut habiter des +maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme +elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est +pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, +chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, +pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé +de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un +enfant de riche... des gens dont vous n'avez que +les défroques inutiles ou les restes gâtés:</p> + +<p>—Vous pouvez manger cette poire, elle est +pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent +mauvais...</p> + +<p>Chaque mot vous méprise, chaque geste vous +ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien +dire; il faut sourire et remercier, sous peine de +passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... +Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu +l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur +fouiller les seins avec mes ongles...</p> + +<p>Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces +idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour +rigoler de son mieux, entre soi.</p> + +<br> + +<p>Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, +Marianne s'est attendrie, a voulu me consoler. +Elle est allée chercher, au fond du buffet, dans un +amas de vieux papiers et de torchons sales, une +bouteille d'eau-de-vie...</p> + +<p>—Il ne faut pas vous affliger comme ça, +m'a-t-elle dit... il faut vous secouer un peu, ma +pauvre petite... vous réconforter.</p> + +<p>Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les +coudes sur la table, d'une voix traînante et gémissante, +elle m'a raconté des histoires sinistres de +maladies, des accouchements, la mort de sa mère, +de son père, de sa soeur... Sa voix devenait, à +chaque minute, plus pâteuse... ses yeux s'humectaient, +et elle répétait, en léchant son verre:</p> + +<p>—Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort +de votre maman... ah! c'est un grand malheur... +Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes +toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre +petite!...</p> + +<p>Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à +pleurer et tandis qu'elle pleurait, pleurait, elle +ne cessait de gémir:</p> + +<p>—Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas +s'affliger...</p> + +<p>C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt +une sorte d'affreux braiement, qui alla grandissant... +Et son gros ventre, et sa grosse poitrine, +et son triple menton, secoués par les sanglots, se +soulevaient en houles énormes...</p> + +<p>—Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... +Madame n'aurait qu'à vous entendre et venir...</p> + +<p>Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus +fort:</p> + +<p>—Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...</p> + +<p>Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la +boisson et le coeur ému par les larmes de Marianne, +je me suis mise à sangloter comme une +Madeleine... Tout de même... ce n'est point une +mauvaise fille...</p> + +<p>Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... +Je voudrais servir chez une cocotte, ou +bien en Amérique...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br><br> + +<p>1er octobre.</p> + + +<p>Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop +raide, l'autre jour, avec lui, dans le jardin... +Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il s'imagine, +tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement +et que je suis une imprenable vertu... Ah! ses +regards humiliés, implorants, et qui ne cessent +de me demander pardon!...</p> + +<p>Quoique je sois redevenue plus aguichante et +gentille, il ne me dit plus rien de la chose, et il +ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle +attaque directe, pas même le coup classique du +bouton de culotte à recoudre... Un coup grossier, +mais qui ne rate pas souvent son effet... En +ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...</p> + +<p>Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, +qu'il en meurt d'envie, de plus en plus... Dans +la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu +détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il +est aussi de plus en plus timide. Une résolution +à prendre lui fait peur... Il craint d'amener une +rupture définitive, et il ne se fie plus à mes +regards encourageants...</p> + +<p>Une fois, en m'abordant avec une expression +étrange, avec quelque chose d'égaré dans les +yeux, il m'a dit:</p> + +<p>—Célestine... vous... vous... cirez... très +bien... mes chaussures... très... très... bien... +Jamais... elles n'ont été... cirées... comme ça... +mes chaussures...</p> + +<p>C'est là que j'attendais le coup du bouton... +Mais non... Monsieur haletait, bavait, comme +s'il eût mangé une poire trop grosse et trop juteuse...</p> + +<p>Puis il a sifflé son chien... et il est parti...</p> + +<p>Mais voici ce qui est plus fort...</p> + +<p>Hier, Madame était allée au marché, car elle +fait son marché elle-même; Monsieur était sorti +depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il +rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et +aussitôt monta dans son cabinet de toilette, pour +prendre un tub et s'habiller, comme il avait coutume... +Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... +et il ne craint pas l'eau... Je pensai que le +moment était favorable d'essayer quelque chose +qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon +ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... +et, quelques secondes, je restai l'oreille +collée à la porte, écoutant... Monsieur tournait +et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p> +<p>Et ron, ronron... petit patapon...</p> + </div> </div> + +<p>Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un +tas de refrains...</p> + +<p>J'entendis des chaises remuer, des placards +s'ouvrir et se refermer, puis, l'eau ruisseler dans +le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!», +des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait +à Monsieur... Alors, brusquement, j'ouvris +la porte...</p> + +<p>Monsieur était devant moi, de face, la peau +toute mouillée, grelottante, et l'éponge, en ses +mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa +tête, ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne +vis, je crois, un homme aussi ahuri... N'ayant +point de manteau pour recouvrir la nudité de +son corps, par un geste, instinctivement pudique +et comique, il s'était servi de l'éponge comme +d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte +volonté pour réprimer, devant ce spectacle, le +rire qui se déchaînait en moi. Je remarquai que +Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe +de poils, et la poitrine, telle un ours... Tout de +même, c'est un bel homme... Mazette!...</p> + +<p>Naturellement, je poussai un cri de pudeur +alarmée, ainsi qu'il convenait, et je refermai la +porte avec violence... Mais derrière la porte, je +me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et +que va-t-il arriver?... Ma foi!...» J'attendis +quelques minutes... Plus un bruit,... sinon le +bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps +en temps, tombait dans le tub... «Il réfléchit, +pensais-je... il n'ose pas se décider... mais il va +me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela +de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur +s'essuyait, se frottait, s'ébrouait... et des glissements +de savate traînèrent sur le parquet... des +chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et +se refermèrent... Enfin Monsieur recommença +de chantonner:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p> +<p>Et ron, ronron... petit patapon.</p> + </div> </div> + +<p>—Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, +tout bas, dépitée et furieuse.</p> + +<p>Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue +à ne plus lui accorder jamais rien du bonheur +que ma pitié, à défaut de mon désir, avait parfois +rêvé de lui donner...</p> + +<p>L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne +cessa de tourner autour de moi. Il me rejoignit +à la basse-cour, au moment où j'allais porter au +fumier les ordures des chats... Et comme, pour +rire un peu de son embarras, je m'excusais de +ce qui était arrivé le matin:</p> + +<p>—Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait +rien... Au contraire...</p> + +<p>Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais +quoi... Mais je le plantai, là... au milieu de sa +phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui +dis, d'une voix cinglante, ces mots:</p> + +<p>—Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai +pas le temps de parler à Monsieur... Madame +m'attend...</p> + +<p>—Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...</p> + +<p>—Non, Monsieur...</p> + +<p>Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à +la maison, j'aperçus Monsieur... Il n'avait pas +changé de place... Tête basse, jambes molles, il +regardait toujours le fumier, en se grattant la +nuque.</p> + +<br> + +<p>Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame +eurent une forte pique.</p> + +<p>Madame disait:</p> + +<p>—Je te dis que tu fais attention à cette fille...</p> + +<p>Monsieur répondait:</p> + +<p>—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une +idée!... Voyons, mignonne... Une roulure pareille... +une sale fille qui a peut-être de mauvaises +maladies... Ah! celle-là est trop forte!...</p> + +<p>Madame reprenait:</p> + +<p>—Avec ça que je ne connais pas ta conduite... +et tes goûts.</p> + +<p>—Permets... ah! permets!...</p> + +<p>—Et tous les sales torchons... et tous les +derrières crottés que tu trousses dans la campagne!...</p> + +<p>J'entendais le parquet crier sous les pas de +Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une +animation fébrile.</p> + +<p>—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des +idées!... Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?...</p> + +<p>Madame s'obstinait:</p> + +<p>—Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... +Et pour laquelle il a fallu que je paie +cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu +serais peut-être en prison, comme ton voleur de +père...</p> + +<p>Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré +dans un fauteuil... Il se taisait...</p> + +<p>La discussion finit sur ces mots de Madame:</p> + +<p>—Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas +jalouse... Tu peux bien coucher avec cette Célestine... +Ce que je ne veux pas, c'est que cela me +coûte de l'argent...</p> + +<p>Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...</p> + +<br> + +<p>Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, +Monsieur trousse les petites filles dans la campagne... +Quand cela serait, il n'aurait pas tort, +si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et +qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame +ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que +je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en +suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire +qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme +de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait +parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres... +Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes... +Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le +linge, et tant d'autres choses, lui en racontent +assez... Il est même inconcevable, quand on +veut donner des leçons de morale aux autres et +qu'on exige la continence de ses domestiques, +qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses +manies amoureuses... Il y a, au contraire, des +gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou +par une sorte d'inconscience, ou par une sorte +de corruption étrange, le besoin de les étaler... +Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, +comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des +ménages... et des plus respectables... qui dépassaient +tout de même la mesure du dégoût...</p> + +<p>Autrefois, dans les commencements, cela me +faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres... +après... le lendemain... J'étais toute troublée... +En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher +de les regarder, de regarder leurs yeux, +leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance +que Monsieur ou Madame, souvent, me +disait:</p> + +<p>—Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses +maîtres de cette façon-là? Faites donc attention +à votre service...</p> + +<p>Oui, de les voir, cela éveillait en moi des +idées, des images... comment exprimer cela?... +des désirs qui me persécutaient le reste de la +journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme +j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie +sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession +de mes propres caresses...</p> + +<p>Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose +en sa place, m'a appris un autre geste, plus +conforme, je crois, à la réalité... Devant ces +visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, +les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures +de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils +me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, +avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses, +leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs +recommandations sur la conduite et sur la morale:</p> + +<p>—Célestine, vous regardez trop les hommes... +Célestine, ça n'est pas convenable de causer, +dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine, +ma maison n'est pas un mauvais lieu... +Tant que vous serez à mon service et dans ma +maison, je ne souffrirai pas...</p> + +<p>Et patati... et patata!...</p> + +<p>Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de +sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous +pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement, +en échange d'une complaisance brusque +et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi, +après comme tu peux et si tu peux... +Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton +enfant... Cela ne le regarde pas...</p> + +<p>Leur maison!... Ah! vrai!...</p> + +<br> + +<p>Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, +régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir +d'erreur là-dessus.</p> + +<p>Le vendredi était le jour de Madame. Il venait +beaucoup de monde, des femmes et des femmes, +jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu +sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable +qu'elles devaient dire, entre elles, pas mal de +saletés et que cela excitait Madame... Et puis, le +soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce +fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain +c'est que, tous les vendredis... allez-y donc!...</p> + +<p>Si c'était le jour de Madame, on peut dire que +c'était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco... Et +quelle nuit!... Il fallait voir, le lendemain, le +cabinet de toilette, la chambre, le désordre des +meubles, des linges partout, l'eau des cuvettes +répandue sur les tapis... Et l'odeur violente de +tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à +des parfums... à des parfums qui sentaient bon, +quoique ça!... Dans le cabinet de toilette de Madame, +une grande glace tenait toute la hauteur +du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la +glace, il y avait des piles de coussins effondrés, +foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres, +dont les bougies disparues avaient coulé +et pendaient, en longues larmes figées, aux branches +d'argent... Ah! il leur en fallait des mic-macs +à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils +auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été +mariés!...</p> + +<br> + +<p>Et ceci me rappelle notre fameux voyage en +Belgique, l'année où nous allâmes passer quelques +semaines à Ostende... A la station de Feignies, +visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur +très endormi... était resté dans son compartiment... +Ce fut Madame qui se rendit, avec moi, +dans la salle où l'on inspectait les bagages...</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose à déclarer? nous +demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame, +élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait +plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il +existe des douaniers, pour qui c'est une sorte de +plaisir physique et presque un acte de possession, +que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons +et dans les chemises des belles dames.</p> + +<p>—Non... répondit Madame... Je n'ai rien.</p> + +<p>—Alors... ouvrez cette malle...</p> + +<p>Parmi les six malles que nous emportions, il +avait choisi la plus grande, la plus lourde, une +malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe +de toile grise.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.</p> + +<p>—Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, +que la résistance de ma maîtresse incitait +visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique +examen...</p> + +<p>Madame—ah! je la vois encore—prit, dans +son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la +malle... Le douanier, avec une joie haineuse, +renifla l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, +il se mit à fouiller, de ses pattes noires et +maladroites, parmi les lingeries fines et les +robes... Madame était furieuse, poussait des cris, +d'autant que l'animal bousculait, froissait avec +une malveillance évidente tout ce que nous +avions rangé si précieusement...</p> + +<p>La visite allait se terminer sans plus d'encombres, +quand le gabelou, exhibant du fond de la +malle un long écrin de velours rouge, questionna:</p> + +<p>—Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Des bijoux... répondit Madame avec assurance, +sans le moindre trouble.</p> + +<p>—Ouvrez-le...</p> + +<p>—Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi +bon?</p> + +<p>—Ouvrez-le...</p> + +<p>—Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus +de pouvoir... Je vous dis que je ne l'ouvrirai +pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...</p> + +<p>Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. +Elle voulut arracher l'écrin litigieux des +mains du douanier qui, se reculant, menaça:</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je +vais aller chercher l'inspecteur...</p> + +<p>—C'est une indignité... une honte.</p> + +<p>—Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh +bien, on le forcera.</p> + +<p>Exaspérée, Madame cria:</p> + +<p>—Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai +à l'ambassade... aux ministres... je me plaindrai +au Roi, qui est de nos amis... Je vous ferai révoquer, +entendez-vous... condamner, mettre en prison...</p> + +<p>Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun +effet sur l'impassible douanier, qui répéta avec +plus d'autorité:</p> + +<p>—Ouvrez l'écrin...</p> + +<p>Madame était devenue toute pâle et se tordait +les mains.</p> + +<p>—Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne +veux pas... je ne peux pas l'ouvrir...</p> + +<p>Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier +commanda:</p> + +<p>—Ouvrez l'écrin!</p> + +<p>Cette discussion avait interrompu les opérations +de la douane et groupé, autour de nous, +quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais +prodigieusement intéressée par les péripéties de +ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet +écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais +jamais vu chez Madame, et qui, certainement, +avait été introduit dans la malle, à mon insu.</p> + +<p>Brusquement, Madame changea de tactique, se +fit plus douce, presque caressante avec l'incorruptible +douanier, et, s'approchant de lui de façon à +l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle +supplia tout bas:</p> + +<p>—Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai +l'écrin...</p> + +<p>Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui +tendait un piège. Il hocha sa vieille tête obstinée +et méfiante:</p> + +<p>—En voilà assez, des manières... Tout ça, +c'est de la frime... Ouvrez l'écrin...</p> + +<p>Alors, confuse, rougissante, mais résignée, +Madame prit dans son porte-monnaie une toute +petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant à +ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, +elle ouvrit l'écrin de velours rouge, que le douanier +lui présentait, solidement tenu dans ses +mains. Au même instant, le douanier fit un bond +en arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être +mordu par une bête venimeuse.</p> + +<p>—Nom de Dieu!... jura-t-il.</p> + +<p>Puis, le premier moment de stupéfaction passé, +il cria avec un mouvement du nez, rigolo:</p> + +<p>—Fallait le dire que vous étiez veuve!</p> + +<p>Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, +pour que les rires, les chuchotements, les paroles +désobligeantes, et même les indignations qui éclatèrent +dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame +que «ses bijoux» n'avaient été parfaitement +aperçus des voyageurs...</p> + +<p>Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître +qu'elle montra une certaine crânerie, en +cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! elle +ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à +remettre de l'ordre dans la malle bouleversée. Et +nous quittâmes la salle, sous les sifflets, sous les +rires insultants de l'assistance.</p> + +<p>Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le +sac où elle avait remisé l'écrin fameux... Un moment, +sur le quai, elle s'arrêta, et avec une impudence +tranquille, elle me dit:</p> + +<p>—Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer +que l'écrin vous appartenait.</p> + +<p>Avec la même impudence, je répondis:</p> + +<p>—Je remercie beaucoup Madame. Madame est +très bonne pour moi... Mais moi, je préfère me +servir de ces «bijoux-là»... au naturel.</p> + +<p>—Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... +Vous êtes une petite sotte...</p> + +<p>Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui +ne se doutait de rien...</p> + +<br> + +<p>Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit +effronterie, soit manque d'ordre, il lui arrivait +souvent des histoires pareilles ou analogues. J'en +aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, +sont des plus édifiantes... Mais il y a un +moment où le dégoût l'emporte, où la fatigue +vous vient de patauger sans cesse dans de la +saleté... Et puis, je crois que j'en ai dit assez sur +cette maison, qui fut pour moi le plus complet +exemple de ce que j'appellerai le débraillement +moral. Je me bornerai à quelques indications.</p> + +<p>Madame cachait dans un des tiroirs de son +armoire une dizaine de petits livres, en peau +jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de +livres, semblables à des paroissiens de jeune fille. +Quelquefois, le samedi matin, elle en oubliait un +sur la table, près de son lit... ou bien dans le +cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était +plein d'images extraordinaires... Je ne joue pas +les saintes-nitouches, mais je dis qu'il faut être +rudement putain pour garder chez soi de pareilles +horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y +penser, j'en ai chaud... Des femmes avec des +femmes, des hommes avec des hommes... sexes +mêlés, confondus dans des embrassements fous, +dans des ruts exaspérés... Des nudités dressées, +arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes, +en processions de croupes soudées l'une à l'autre +par des étreintes compliquées et d'impossibles +caresses... Des bouches en ventouse comme des +tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant +les ventres, tout un paysage de cuisses et de +jambes, nouées, tordues comme des branches +d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...</p> + +<p>Mathilde, la première femme de chambre, chipa +un de ces livres.. Elle supposait que Madame +n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame +le lui réclama pourtant... Après avoir +fouillé ses tiroirs, cherché partout, en vain, elle +dit à Mathilde:</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?</p> + +<p>—Quel livre, Madame?</p> + +<p>—Un livre jaune...</p> + +<p>—Un livre de messe, sans doute?</p> + +<p>Elle regarda bien en face Madame, qui ne se +déconcerta pas, et elle ajouta:</p> + +<p>—Il me semble en effet que j'ai vu un livre +jaune avec un fermoir doré sur la table, près du +lit, dans la chambre de Madame...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a +fait...</p> + +<p>—L'avez-vous pris?...</p> + +<p>—Moi, Madame?...</p> + +<p>Et avec une insolence magnifique:</p> + +<p>—Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne +voudrait pas que je lise de pareils livres!</p> + +<p>Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame +n'insista plus.</p> + +<p>Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:</p> + +<p>—Attention!... Nous allons dire la messe...</p> + +<p>Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et +nous en faisait la lecture, malgré les protestations +de la gouvernante anglaise qui bêlait: «Taisez-vous... +vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, +durant des minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, +s'écrasait le nez contre les images qu'elle +avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé +avec ça!</p> + +<p>Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je +n'ai rencontré dans ma vie une telle pocharde, et si +drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, passionnée, +surtout avec les femmes. Les vices qu'elle +cachait à jeun sous un masque d'austérité comique +se révélaient alors en toute leur beauté grotesque. +Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et +je n'ai pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. +Selon l'expression de Madame, Miss se contentait +de se «réaliser» elle-même... Vraiment, +elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque +et déréglée qui illustrait cette maison bien +moderne...</p> + +<p>Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. +Tout le monde dormait dans l'hôtel, et je restais, +seule, à sommeiller pesamment dans la lingerie... +Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au +coup de sonnette, je me levai et trouvai Madame +dans sa chambre. Les yeux sur le tapis, et se dégantant, +elle riait à se tordre:</p> + +<p>—Voilà, une fois encore, Miss complètement +ivre... me dit-elle...</p> + +<p>Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les +bras allongés, une jambe en l'air, et qui, geignant, +soupirant, bredouillait des paroles inintelligibles...</p> + +<p>—Allons, fit Madame, relevez-la et allez la +coucher...</p> + +<p>Comme elle était fort lourde et molle, Madame +voulut bien m'aider et c'est à grand'peine que +nous parvînmes à la remettre debout.</p> + +<p>Miss s'était accrochée des deux mains au manteau +de Madame, et elle disait à Madame:</p> + +<p>—Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus +jamais te quitter. Je t'aime bien... Tu es mon +bébé. Tu es belle...</p> + +<p>—Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes +une vieille pocharde... Allez vous coucher.</p> + +<p>—Non, non... je veux coucher avec toi... tu es +belle... je t'aime bien... Je veux t'embrasser.</p> + +<p>Se retenant d'une main au manteau, de l'autre +main elle cherchait à caresser les seins de Madame, +et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait en baisers +humides et bruyants...</p> + +<p>—Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... +Je veux t'embrasser... Pou!... pou!... +pou!...</p> + +<p>Je pus enfin dégager Madame des étreintes de +Miss, que j'entraînai hors de la chambre... Et ce +fut sur moi que se tourna sa tendresse passionnée. +Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait +m'enlacer la taille, et sa main s'égarait sur moi +plus hardiment que sur Madame, et à des endroits +de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.</p> + +<p>—Finissez donc, vieille sale!...</p> + +<p>—Non! non... toi aussi... tu es belle... je +t'aime bien... viens avec moi... Pou!... pou!... +pou!...</p> + +<p>Je ne sais comment je me serais débarrassée +d'elle si, dès qu'elle fut entrée dans sa chambre, +les hoquets n'eussent noyé, dans un flot +ignoble et fétide, ses ardeurs obstinées.</p> + +<p>Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. +Madame n'avait de réelle joie qu'un spectacle du +vice, même le plus dégoûtant...</p> + +<p>Un autre jour, je surpris Madame en train de +raconter à une amie, dans son cabinet de toilette, +les impressions d'une visite qu'elle avait faite, +la veille, avec son mari, dans une maison spéciale +où elle avait vu deux petits bossus faire +l'amour...</p> + +<p>—Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus +passionnant...</p> + +<br> + +<p>Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, +que l'apparence et que, seules, les formes extérieures +éblouissent, ne peuvent pas se douter de +ce que le beau monde, de ce que «la haute +société» est sale et pourrie... On peut dire d'elle, +sans la calomnier, qu'elle ne vit que pour la basse +rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des +milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné +que très rarement de voir que l'amour s'y accompagnât +d'un sentiment élevé, d'une tendresse +profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou +de pitié, qui en font une chose grande et sainte.</p> + +<br> + +<p>Encore un mot sur Madame... Hormis les jours +de réception et des dîners de gala, Madame et +Coco recevaient très intimement un jeune ménage +très chic, avec qui ils couraient les théâtres, +les petits concerts, les cabinets de restaurant, et +même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme +très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la +femme, une belle rousse, avec des yeux étrangement +ardents, et une bouche comme je n'en ai +jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement +ce que c'était que ces deux êtres-là... +Quand ils dînaient, tous les quatre, il paraît que +leur conversation prenait une allure si effrayante, +si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel, +qui n'était pas bégueule pourtant, eut l'envie de +leur jeter les plats à la figure... Il ne doutait point +du reste qu'il y eût, entre eux, des relations antinaturelles, +et qu'ils fissent des fêtes pareilles à +celles reproduites dans les petits livres jaunes de +Madame. La chose est, sinon fréquente, du moins +connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce +vice par passion, s'y adonnent par snobisme... +C'est ultra-chic.</p> + +<p>Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de +Madame, qui recevait des archevêques et des +nonces du pape, et dont le <i>Gaulois</i>, chaque +semaine, célébrait les vertus, l'élégance, la charité, +les dîners <i>smart</i> et la fidélité aux pures traditions +catholiques de la France?...</p> + +<p>Tout de même, ils avaient beau avoir du vice, +avoir tous les vices dans cette maison-là, on y était +libre, heureuse, et Madame ne s'occupait jamais +de la conduite du personnel...</p> + +<br> + +<p>Ce soir, nous sommes restés plus longtemps +que de coutume à la cuisine. J'ai aidé Marianne à +faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en +tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes +de confiance, elle grappille de-ci, vole de-là, +autant qu'elle peut... Elle a même des roueries +qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... +Il lui arrive de ne pas se retrouver dans ses +chiffres, ce qui la gêne beaucoup avec Madame, +qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph +s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il +daigne me parler, de temps à autre... Ainsi, ce +soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le +sacristain, son intime ami... Et, pendant que +Marianne et moi, nous travaillions, il a lu la +<i>Libre Parole</i>... C'est son journal... Il n'admet +pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué +que, tout en lisant, plusieurs fois, il m'a observée +avec des expressions nouvelles dans les yeux...</p> + +<p>La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer +ses opinions politiques... Il est las de la +République qui le ruine et qui le déshonore... Il +veut un sabre...</p> + +<p>—Tant que nous n'aurons pas un sabre—et +bien rouge—il n'y a rien de fait... dit-il.</p> + +<p>Il est pour la religion... parce que... enfin... +voilà... il est pour la religion...</p> + +<p>—Tant que la religion n'aura pas été restaurée +en France comme autrefois... tant qu'on +n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe et +à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...</p> + +<p>Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du +pape et de Drumont; dans sa chambre, celui de +Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux +de Guérin et du général Mercier... de rudes +lapins... des patriotes... des Français, quoi!... +Précieusement, il collectionne toutes les chansons +antijuives, tous les portraits en couleur des généraux, +toutes les caricatures de «bouts coupés». Car +Joseph est violemment antisémite... Il fait partie +de toutes les associations religieuses, militaristes +et patriotiques du département. Il est membre de +la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la +vieillesse antijuive de Louviers, membre encore +d'une infinité de groupes et de sous-groupes, +comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, +les Bayados du Vexin... etc... Quand il parle des +juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes, +des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en +ville sans une matraque:</p> + +<p>—Tant qu'il restera un juif en France... il n'y +a rien de fait...</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>—Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... +j'en brûlerais... j'en étriperais de ces maudits +youpins!... Il n'y a pas de danger, les traîtres, +qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils +savent bien ce qu'ils font, allez, les vendus!...</p> + +<p>Il englobe, dans une même haine, protestants, +francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands +qui ne mettent jamais le pied à l'église, et qui ne +sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il +n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà +tout...</p> + +<p>Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas +qu'il s'avisât de rentrer de l'île du Diable, en +France... Ah! non... Et pour ce qui est de l'immonde +Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à +Louviers, comme le bruit en court, pour y donner +une conférence... Son affaire serait claire, et c'est +Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de +Zola qui, pour six cent mille francs, a livré toute +l'armée française et aussi toute l'armée russe, aux +Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est pas une +blague... un potin... une parole en l'air: non, +Joseph en est sûr... Joseph le tient du sacristain, +qui le tient du curé, qui le tient de l'évêque, qui +le tient du pape... qui le tient de Drumont... +Ah! les juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, +écrits par Joseph, à la cave, au grenier, à +l'écurie, à la remise, sous la doublure des harnais, +jusque sur les manches des balais, partout, +ces mots: «Vive l'armée!... Mort aux juifs!»</p> + +<p>Marianne approuve, de temps en temps, par +des mouvements de tête, des gestes silencieux, +ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la +République la ruine et la déshonore... Elle aussi +est pour le sabre, pour les curés et contre les +juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, sinon +qu'il leur manque quelque chose, quelque part.</p> + +<p>Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, +pour la patrie, pour la religion et contre les +juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de +maison, du plus petit au plus grand, ne professe +pas ces chouettes doctrines?... On peut dire tout +ce qu'on voudra des domestiques... ils ont bien +des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne +peut pas leur refuser, c'est d'être patriotes... +Ainsi, moi, la politique, ce n'est pas mon genre +et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de +partir pour ici, j'ai carrément refusé de servir, +comme femme de chambre, chez Labori... Et +toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au +bureau, ont refusé aussi:</p> + +<p>—Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça, +jamais!...</p> + +<p>Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement, +je ne sais pas pourquoi je suis contre les juifs, car +j'ai servi chez eux, autrefois, du temps où on pouvait +le faire encore avec dignité... Au fond, je +trouve que les juives et les catholiques, c'est tout +un... Elles sont aussi vicieuses, ont d'aussi sales +caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les +autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même +monde, et la différence de religion n'y est pour +rien... Peut-être, les juives font-elles plus de +piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles +valoir davantage, l'argent qu'elles dépensent?... +Malgré ce qu'on raconte de leur esprit d'administration +et de leur avarice, je prétends qu'il +n'est pas mauvais d'être dans ces maisons-là, où +il y a encore plus de coulage que dans les maisons +catholiques.</p> + +<p>Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a +reproché d'être une patriote à la manque, une +mauvaise Française, et, sur des prophéties de +massacres, sur une sanglante évocation de crânes +fracassés et de tripes à l'air, il est parti se coucher.</p> + +<p>Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille +d'eau-de-vie. Nous avions besoin de nous +remettre, et nous avons parlé d'autre chose... +Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a +raconté son enfance, sa jeunesse difficile, et, +comme quoi, étant petite bonne chez une marchande +de tabac, à Caen, elle fut débauchée par +un interne... un garçon tout fluet, tout mince, +tout blond, et qui avait des yeux bleus et une +barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si +soyeuse!... Elle devint enceinte, et la marchande +de tabac qui couchait avec un tas de gens, avec +tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de +chez elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande +ville, avec un gosse dans le ventre!... Ah! elle +en connut de la misère, son ami n'ayant pas d'argent... +Et elle serait morte de faim, bien sûr, si +l'interne ne lui avait enfin trouvé, à l'école de +médecine, une drôle de place...</p> + +<p>—Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je +tuais les lapins... et j'achevais les petits cochons +d'Inde... C'était bien gentil...</p> + +<p>Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de +Marianne un sourire qui m'a paru étrangement +mélancolique...</p> + +<p>Après un silence, je lui demande:</p> + +<p>—Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?</p> + +<p>Marianne fait un geste vague et lointain, un +geste qui semble écarter les lourds voiles de ces +limbes où dort son enfant... Elle répond d'une +voix qu'éraille l'alcool:</p> + +<p>—Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que +j'en aurais fait, mon Dieu?...</p> + +<p>—Comme les petits cochons d'Inde, alors?...</p> + +<p>—C'est ça...</p> + +<p>Et, elle s'est reversé à boire...</p> + +<p>Nous sommes montées, dans nos chambres, un +peu grises...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br><br> + +<p>6 octobre.</p> + + +<p>Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on +n'attendait pas si tôt, ont roussi les dernières +fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres dahlias, +témoins de la timidité amoureuse de Monsieur +sont brûlés; brûlés aussi les grands tournesols +qui montaient la faction à la porte de la cuisine. +Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées, +plus rien que quelques maigres géraniums, +ici et là, et cinq ou six touffes d'asters qui avant +de mourir, elles aussi, penchent sur le sol leurs +bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les +parterres du capitaine Mauger, que j'ai vus, +tantôt, par-dessus la haie, c'est un véritable désastre, +et tout y est couleur de tabac.</p> + +<p>Les arbres, à travers la campagne, commencent +de jaunir et de se dépouiller, et le ciel est funèbre. +Durant quatre jours, nous avons vécu dans un +brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la +suie et qui ne se dissipait même pas l'après-midi... +Maintenant, il pleut, une pluie glacée, +fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise +bise de nord-ouest...</p> + +<p>Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre, +il fait un froid de loup. Le vent y souffle, +l'eau y pénètre par les fentes du toit, principalement +autour des deux châssis qui distribuent une +lumière avare, dans ce sombre galetas... Et le +bruit des ardoises soulevées, des secousses qui +ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent, +des charnières qui grincent, y est assourdissant... +Malgré l'urgence des réparations, j'ai eu toutes +les peines du monde à obtenir de Madame qu'elle +fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose +pas encore réclamer un poêle, bien que je sente, +moi qui suis très frileuse, que je ne pourrai continuer +d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... +Ce soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû +calfeutrer les châssis avec de vieux jupons... Et +cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne +cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par +instants, glapit dans la nuit si aigrement, qu'on +dirait la voix de Madame, après une scène, dans +les corridors...</p> + +<p>Les premières révoltes calmées, la vie s'établit +monotone, engourdissante et je finis par m'y habituer +peu à peu, sans trop en souffrir moralement. +Jamais il ne vient personne ici; on dirait +d'une maison maudite. Et, en dehors des menus +incidents domestiques que j'ai contés, jamais il +ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, et +toutes les besognes, et tous les visages... C'est +l'ennui dans la mort... Mais, je commence à être +tellement abrutie, que je m'accommode de cet +ennui, comme si c'était une chose naturelle. +Même, d'être privée d'amour, cela ne me gêne +pas trop, et je supporte sans trop de douloureux +combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, +à laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, +car j'ai renoncé à Monsieur, j'ai plaqué +Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et +je lui en veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si +grossièrement devant Madame... Ce n'est point +qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... +il s'obstine à tourner autour de moi, avec des +yeux de plus en plus ronds, une bouche de plus +en plus baveuse. Suivant une expression que +j'ai lue dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours +vers mon auge qu'il mène s'abreuver les +cochons de son désir...</p> + +<p>Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur +se tient, avant le dîner, dans son bureau, où +il fait le diable sait quoi, par exemple... où il +occupe son temps à remuer sans raison de vieux +papiers, à pointer des catalogues de graines et des +réclames de pharmacie, à feuilleter, d'un air distrait, +de vieux livres de chasse... Il faut le voir, +quand j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes +ou surveiller son feu. Alors, il se lève, +tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles, +renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon +stupide, mon attention... C'est à se tordre... Je +fais semblant de ne rien entendre, de ne rien +comprendre à ses singeries puériles, et je m'en +vais, silencieuse, hautaine, sans plus le regarder +que s'il n'était pas là...</p> + +<p>Hier soir, cependant, nous avons échangé les +courtes paroles que voici:</p> + +<p>—Célestine!...</p> + +<p>—Monsieur désire quelque chose?...</p> + +<p>—Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... +Pourquoi êtes-vous méchante avec moi?</p> + +<p>—Mais, Monsieur sait bien que je suis une +roulure...</p> + +<p>—Voyons...</p> + +<p>—Une sale fille...</p> + +<p>—Voyons... voyons...</p> + +<p>—Que j'ai de mauvaises maladies...</p> + +<p>—Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, +Célestine... Écoutez-moi...</p> + +<p>—Merde!...</p> + +<p>Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en +ai assez... Ça ne m'amuse plus de lui mettre, +par mes coquetteries, la tête et le coeur à l'envers...</p> + +<br> + +<p>Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que +rien, non plus, ne m'y embête... Est-ce l'air de +ce sale pays, le silence de la campagne, la nourriture +trop lourde et grossière?... Une torpeur +m'envahit, qui n'est pas d'ailleurs sans charme... +En tout cas, elle émousse ma sensibilité, engourdit +mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences +et les criailleries de Madame... Grâce à +elle aussi, j'éprouve un certain contentement à +bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et +Joseph, cet étrange Joseph qui, décidément, ne +sort plus et semble prendre plaisir à rester avec +nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux +de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, +oui... j'en suis là... Et puis, je lis, je lis... des +romans, des romans et encore des romans... J'ai +relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent +plus comme autrefois, même ils m'assomment, +et je juge qu'ils sont faux et en toc... +Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais +bien pour l'avoir éprouvé quand, éblouie, +fascinée, je pris contact avec la richesse et avec +le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils +ne m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul +Bourget... Ah! je ne serais plus assez niaise +pour lui demander des explications psychologiques, +car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière +une portière de salon et sous une robe de +dentelles...</p> + +<br> + +<p>Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne +point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins, +lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, comme un +petit déchirement, à me savoir si abandonnée de +tout le monde; et c'est par là que je mesure le mieux +l'étendue de ma solitude... En vain, j'ai écrit à +mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, +des lettres pressantes et désolées; en vain, je +les ai suppliés de s'occuper de moi, de m'arracher +de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place +quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune +ne me répond... Je n'aurais jamais cru à tant +d'indifférence, à tant d'ingratitude...</p> + +<p>Et cela me force à me raccrocher plus fortement +à ce qui me reste; le souvenir et le passé. +Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la +souffrance... passé qui me redonne l'espoir que +tout n'est pas fini de moi, et qu'il n'est point vrai +qu'une chute accidentelle soit la dégringolade +irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma +chambre, tandis que, de l'autre côté de la cloison, +les ronflements de Marianne me représentent les +écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce +bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, +et je ressasse passionnément ce passé, afin de +reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion +d'un avenir, encore.</p> + +<p>Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une +date pleine de souvenirs... Depuis cinq années +que s'est accompli le drame que je veux conter, +tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il +y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort, +doux et joli, et que j'ai tué pour lui avoir donné +trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir +donné trop de vie... Et, depuis cinq années qu'il +est mort—mort de moi—ce sera la première +fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur +sa tombe les fleurs coutumières... Mais ces fleurs, +que je n'irai point porter sur sa tombe, j'en ferai +un bouquet plus durable et qui ornera, et qui +parfumera sa mémoire chérie mieux que les +fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort... +Car les fleurs dont sera composé le bouquet que +je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le +jardin de mon coeur... dans le jardin de mon coeur +où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la +débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs +de l'amour...</p> + +<br> + +<p>C'était un samedi, je me souviens... Au bureau +de placement de la rue du Colisée où, depuis huit +jours, je venais régulièrement, chaque matinée, +chercher une place, on me présenta à une vieille +dame en deuil. Jamais, jusqu'ici, je n'avais rencontré +visage plus avenant, regards plus doux, +manières plus simples, jamais je n'avais entendu +plus entraînantes paroles... Elle m'accueillit +avec une grande politesse qui me fit chaud au +coeur.</p> + +<p>—Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand +(c'était la placeuse) m'a fait de vous le meilleur +éloge... Je crois que vous le méritez, car vous +avez une figure intelligente, franche et gaie, qui +me plaît beaucoup. J'ai besoin d'une personne de +confiance et de dévouement... De dévouement!... +Ah! je sais que je demande là une chose bien +difficile... car, enfin, vous ne me connaissez pas +et vous n'avez aucune raison de m'être dévouée... +Je vais vous expliquer dans quelles conditions +je me trouve... Mais ne restez pas debout, mon +enfant... venez vous asseoir près de moi...</p> + +<p>Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit +qu'on ne me considère point comme un être en +dehors des autres et en marge de la vie, comme +quelque chose d'intermédiaire entre un chien et +un perroquet, pour que je sois, tout de suite, +émue,... et, tout de suite, je sens revivre en moi +une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes +mes haines, toutes mes révoltes, je les oublie +comme par miracle, et je n'éprouve plus, envers +les personnes qui me parlent humainement, que +des sentiments d'abnégation et d'amour... Je +sais aussi, par expérience, qu'il n'y a que les gens +malheureux, pour mettre la souffrance des humbles +de plain-pied avec la leur... Il y a toujours de +l'insolence et de la distance dans la bonté des +heureux!...</p> + +<p>Quand je fus assise auprès de cette vénérable +dame en deuil, je l'aimais déjà... je l'aimais véritablement.</p> + +<p>Elle soupira:</p> + +<p>—Ce n'est pas une place bien gaie que je vous +offre, mon enfant...</p> + +<p>Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui +échappa point, je protestai vivement:</p> + +<p>—Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame +me demandera, je le ferai...</p> + +<p>Et c'était vrai... J'étais prête à tout...</p> + +<p>Elle me remercia d'un bon regard tendre, et +elle reprit:</p> + +<p>—Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la +vie... De tous les miens que j'ai perdus... il ne +me reste plus qu'un petit-fils... menacé, lui aussi, +de mourir du mal terrible dont les autres sont +morts...</p> + +<p>Craignant de prononcer le nom de ce terrible +mal, elle me l'indiqua, en posant sur sa poitrine +sa vieille main gantée de noir... et, avec une +expression plus douloureuse:</p> + +<p>—Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, +un être adorable... en qui j'ai mis mes dernières +espérances. Car, après lui, je serai toute seule... +Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...</p> + +<p>Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... +A petits coups de son mouchoir, elle les +essuya et continua:</p> + +<p>—Les médecins assurent qu'on peut le sauver... +qu'il n'est pas profondément atteint... Ils +ont prescrit un régime dont ils attendent beaucoup +de bien... Tous les après-midi, Georges +devra prendre un bain de mer, ou plutôt, il devra +se tremper une seconde dans la mer... Ensuite, +il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout +le corps, avec un gant de crin, pour activer la +circulation... ensuite, il faudra l'obliger à boire +un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste +étendu, au moins une heure, dans un lit bien +chaud... Ce que je voudrais de vous, mon enfant, +c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, +c'est surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de +la gaîté, de la vie... Chez moi, c'est ce qui lui +manque le plus... J'ai deux serviteurs très dévoués... +mais ils sont vieux, tristes et maniaques... +Georges ne peut les souffrir... Moi-même, +avec ma vieille tête blanchie et mes +constants habits de deuil, je sens que je l'afflige... +Et ce qu'il y a de pire, je sens bien aussi +que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions... +Ah! je sais que ce n'est peut-être +pas le rôle d'une jeune fille, telle que vous, +auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... +car il n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... +Le monde trouvera, sans doute, à y redire... Je +ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que +de mon petit malade... et j'ai confiance en vous... +Vous êtes une honnête femme, je suppose...</p> + +<p>—Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine +à l'avance d'être l'espèce de sainte que venait +chercher la grand'mère désolée, pour le salut de +son enfant.</p> + +<p>—Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... +Dans son état!... Dans son état, voyez-vous, plus +que des bains de mer, peut-être, il a besoin de +ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès +de lui, un joli visage, un rire frais et jeune... +quelque chose qui éloigne de son esprit l'idée de +la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la +vie... Voulez-vous?...</p> + +<p>—J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux +entrailles... Et que Madame soit sûre que +je soignerai bien M. Georges...</p> + +<p>Il fut convenu que j'entrerais, le soir même, +dans la place, et que nous partirions, le surlendemain, +pour Houlgate où la dame en deuil avait +loué une belle villa sur la plage.</p> + +<p>La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges +était un enfant charmant, adorable. Son visage +imberbe avait la grâce d'un beau visage de +femme; d'une femme aussi, ses gestes indolents, +et ses mains longues, très blanches, très souples, +où transparaissait le réticule des veines... Mais +quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées +d'un feu sombre, dans des paupières cernées de +bleu et qu'on eût dites brûlées par les flammes +du regard!... Quel intense foyer de pensée, de +passion, de sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!... +Et comme déjà les fleurs rouges de la +mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait +que ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas +de la mort qu'il mourait, mais de l'excès de vie, +de la fièvre de vie qui était en lui et qui rongeait +ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il +était joli et douloureux à contempler!... Quand +la grand'mère me mena près de lui, il était étendu +sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue +main blanche, une rose sans parfum... Il me +reçut, non comme une domestique, presque +comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce +premier moment, je m'attachai à lui, de toutes +les forces de mon âme.</p> + +<p>L'installation à Houlgate se fit sans incidents, +comme s'était fait le voyage. Tout était prêt +lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus +qu'à prendre possession de la villa, une villa +spacieuse, élégante, pleine de lumière et de +gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils +d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la +plage. On descendait à la mer par un escalier de +pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues +venaient chanter sur les premières marches, aux +heures de la marée montante. Au rez-de-chaussée, +la chambre de M. Georges s'ouvrait par de +larges baies, sur un admirable paysage de mer... +La mienne,—une chambre de maître, tendue +de claire cretonne,—en face de celle de +M. Georges, de l'autre côté d'un couloir, donnait +sur un petit jardin où poussaient quelques maigres +fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer +par des mots ma joie, ma fierté, mon +émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil pur et +nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise +comme une dame, au bien-être, au luxe, au +partage de cette chose si vainement convoitée, +qu'est la famille... expliquer comment, par un +simple coup de baguette de cette miraculeuse +fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en +fut fini du souvenir de mes humiliations passées, +et que je conçus tous les devoirs auxquels m'astreignait +cette dignité d'être humain, enfin conférée, +je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est +que, véritablement, je connus la magie de la +transfiguration... Non seulement le miroir attesta +que j'étais devenue subitement plus belle, +mais mon coeur me cria que j'étais réellement +meilleure... Je découvris en moi des sources, +des sources, des sources... des sources intarissables, +des sources sans cesse jaillissantes de +dévouement, de sacrifice... d'héroïsme... et je +n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins +intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités +merveilleuses, sauver M. Georges de la mort...</p> + +<p>Avec une foi robuste dans ma puissance +de guérison, je disais, je criais à la pauvre grand'mère, +qui ne cessait de se désespérer et souvent, +dans le salon voisin, passait ses journées à +pleurer:</p> + +<p>—Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... +Je vous jure que nous le sauverons...</p> + +<p>De fait, au bout de quinze jours, M. Georges +se trouva beaucoup mieux. Un grand changement +s'opérait dans son état... Les crises de toux diminuaient, +s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se +régularisaient... Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs +abondantes et terribles, qui le laissaient, au +matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient +au point que nous pouvions faire de longues +courses en voiture, et de petites promenades à +pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque +sorte, une résurrection... Comme le temps était +très beau, l'air très chaud, mais tempéré par la +brise de mer, les jours que nous ne sortions pas, +nous en passions la plus grande partie, à l'abri +des tentes, sur la terrasse de la villa, attendant +l'heure du bain, «de la trempette dans la mer», +ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il +était gai, toujours gai, et jamais il ne parlait de +son mal... jamais il ne parlait de la mort. Je +crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne +prononça ce mot terrible de mort... En revanche, +il s'amusait beaucoup de mon bavardage, le provoquait, +au besoin, et moi, confiante en ses yeux, +rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence +et sa gentillesse, je lui disais tout ce qui +me traversait l'esprit, farces, folies et chansons... +Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits +malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes +diverses stations chez des maîtres cocasses ou +infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer +la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du +monde, si enfermé qu'il eût toujours été, par une +prescience, par une divination merveilleuse qu'ont +les malades, il comprenait tout, de la vie... Une +vraie amitié, que facilita sûrement son caractère +et que souhaita sa solitude, et, surtout, que +les soins intimes et constants dont je réjouissais +sa pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi +dire automatiquement, s'était établie entre nous... +J'en fus heureuse au delà de ce que je puis exprimer, +et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au +contact incessant du sien.</p> + +<p>M. Georges adorait les vers... Des heures entières, +sur la terrasse, au chant de la mer, ou +bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait +de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, +de Verlaine, de Maeterlinck. Souvent, il +fermait les yeux, restait immobile, les mains +croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était +endormi, je me taisais... Mais il souriait et il me +disait:</p> + +<p>—Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends +mieux ainsi ces vers... j'entends mieux +ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...</p> + +<p>Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après +s'être recueilli, il récitait lentement, en prolongeant +les rythmes, les vers qui l'avaient le plus +enthousiasmé, et il cherchait—ah! que je l'aimais +de cela!—à m'en faire comprendre, à m'en +faire sentir la beauté...</p> + +<p>Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles +comme une relique:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les +vers, c'est qu'il n'est point besoin d'être un savant +pour les comprendre et pour les aimer... au +contraire... Les savants ne les comprennent pas +et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce +qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer les vers, +il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute +nue, comme une fleur... Les poètes parlent aux +âmes, des simples, des tristes, des malades... +Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien +que, lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours +un peu poète?... Et toi-même, petite Célestine, +souvent tu m'as dit des choses qui sont belles +comme des vers...</p> + +<p>—Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez +de moi...</p> + +<p>—Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as +dit ces choses belles... Et c'est ce qui est délicieux...</p> + +<p>Ce furent pour moi des heures uniques; quoi +qu'il arrive de la destinée, elles chanteront dans +mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai cette +sensation, indiciblement douce, de redevenir un +être nouveau, d'assister, pour ainsi dire, de +minute en minute, à la révélation de quelque +chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était +moi... Et, aujourd'hui, malgré de pires déchéances, +toute reconquise que je sois par ce qu'il y a en +moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce +goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet +élan vers des choses supérieures à mon milieu +social et à moi-même, si, tâchant à reprendre +confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai +osé, moi, ignorante de tout, écrire ce journal, c'est +à M. Georges que je le dois...</p> + +<p>Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout +de voir le gentil malade renaître peu à peu... ses +chairs se regonfler et refleurir son visage, sous la +poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie, +et des espérances, et des certitudes que la rapidité +de cette résurrection donnait à toute la maison, +dont j'étais, maintenant, la reine et la fée... On +m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes +soins, à la vigilance de mon dévouement et, plus +encore peut-être, à ma constante gaieté, à ma jeunesse +pleine d'enchantements, à ma surprenante +influence sur M. Georges, ce miracle incomparable... +Et la pauvre grand'mère me remerciait, +me comblait de reconnaissance et de bénédictions, +et de cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a +confié un baby presque mort et qui, de son lait +pur et sain, lui refait des organes... un sourire... +une vie.</p> + +<p>Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me +prenait les mains, les caressait, les embrassait, +et, avec des larmes de bonheur, elle me disait:</p> + +<p>—Je savais bien... moi... quand je vous ai +vue... je savais bien!...</p> + +<p>Et déjà des projets... des voyages au soleil... des +campagnes pleines de roses!</p> + +<p>—Vous ne nous quitterez plus jamais... plus +jamais, mon enfant.</p> + +<p>Son enthousiasme me gênait souvent... mais +j'avais fini par croire que je le méritais... Si, +comme bien d'autres l'eussent fait à ma place, +j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah! +malheur!...</p> + +<p>Et ce qui devait arriver arriva.</p> + +<p>Cette journée-là, le temps avait été très chaud, +très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer +plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages +étouffants, de gros nuages roux, où la tempête +ne pouvait éclater. M. Georges n'était pas sorti, +même sur la terrasse, et nous étions restés dans +sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une +nervosité due sans doute aux influences électriques +de l'atmosphère, il avait même refusé que +je lui lise des vers.</p> + +<p>—Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, +je sens que tu les lirais très mal, aujourd'hui.</p> + +<p>Il était allé dans le salon, où il avait essayé de +jouer un peu de piano. Le piano l'ayant agacé, +tout de suite il était revenu dans la chambre où +il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant +d'après moi, quelques silhouettes de femmes... +Mais il n'avait pas tardé à abandonner papier et +crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.</p> + +<p>—Je ne peux pas... je ne suis pas en train... +Ma main tremble... Je ne sais ce que j'ai... Et toi +aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens pas en +place...</p> + +<p>Finalement, il s'était étendu sur sa chaise +longue, près de la grande baie par où l'on découvrait +un immense espace de mer... Des barques +de pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant, +rentraient au port de Trouville... D'un +regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et +leurs voilures grises...</p> + +<p>Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne +tenais pas en place... et je m'agitais, je m'agitais... +afin d'inventer quelque chose qui occupât +son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... +et mon agitation ne calmait pas celle du malade...</p> + +<p>—Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver +ainsi?... Reste auprès de moi...</p> + +<p>Je lui avais demandé:</p> + +<p>—Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces +petites barques, là-bas?... Moi, si!...</p> + +<p>—Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon +dire des choses inutiles... Reste auprès de moi.</p> + +<p>A peine assise près de lui, et la vue de la mer +lui devenant tout à coup insupportable, il m'avait +demandé de baisser le store de la baie...</p> + +<p>—Ce faux jour m'exaspère... cette mer est +horrible... Je ne veux pas la voir... Tout est horrible, +aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne +veux voir que toi...</p> + +<p>Doucement, je l'avais grondé.</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas +sage... Ça n'est pas bien... Et si votre grand'mère +venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la +feriez encore pleurer!...</p> + +<p>S'étant soulevé un peu sur les coussins:</p> + +<p>—D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur +Georges»?... Tu sais que cela me déplaît..</p> + +<p>—Je ne peux pourtant pas vous appeler +«monsieur Gaston»!</p> + +<p>—Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...</p> + +<p>—Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais +jamais!</p> + +<p>Alors il avait soupiré.</p> + +<p>—Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une +pauvre petite esclave?</p> + +<p>Puis il s'était tu... Et le reste de la journée +s'était écoulé, moitié dans l'énervement, moitié +dans le silence, qui était aussi un énervement, et +plus pénible...</p> + +<p>Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le +vent se mit à souffler avec violence, la mer à +battre la digue avec un grand bruit sourd... +M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait +qu'il lui serait impossible de dormir, et c'est si +long, dans un lit, les nuits sans sommeil!... Lui, +sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite +table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour, +une lampe qui répandait autour de nous une +clarté rose et très douce, nous ne disions rien... +Quoique ses yeux fussent plus brillants que de +coutume, M. Georges semblait plus calme... et +le reflet rose de la lampe avivait son teint, dessinait, +dans de la lumière, les traits de sa figure +fine et charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage +de couture.</p> + +<p>Tout à coup, il me dit:</p> + +<p>—Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et +viens près de moi...</p> + +<p>J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices... +Il avait des effusions, des enthousiasmes d'amitié +que j'attribuais à la reconnaissance... J'obéis +comme les autres fois.</p> + +<p>—Plus près de moi... encore plus près... fit-il.</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—Donne-moi ta main, maintenant...</p> + +<p>Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre +ma main qu'il caressa:</p> + +<p>—Comme ta main est jolie!... Et comme tes +yeux sont jolis!... Et comme tu es jolie, toute... +toute... toute!...</p> + +<p>Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais +il ne m'avait dit que j'étais jolie—du moins, +jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là... Surprise +et, dans le fond, charmée de ces paroles +qu'il débitait d'une voix un peu haletante et +grave, instinctivement je me reculai:</p> + +<p>—Non... non... ne t'en va pas... Reste près +de moi... tout près... Tu ne peux pas savoir comme +cela me fait du bien que tu sois près de moi... +comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis +plus nerveux, agité... je ne suis plus malade... +je suis content... je suis heureux... très... très +heureux...</p> + +<p>Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il +m'obligea de m'asseoir près de lui, sur la chaise +longue... Et il me demanda:</p> + +<p>—Est-ce que tu es mal ainsi?</p> + +<p>Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses +yeux un feu plus ardent... Sa voix tremblait davantage... +de ce tremblement que je connais—ah +oui! que je connais!—ce tremblement que +donne aux voix de tous les hommes, le désir violent +d'aimer... J'étais très émue, très lâche... et +la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à +me défendre de lui, et surtout à le défendre +énergiquement contre lui-même, je répondis d'un +air gamin:</p> + +<p>—Oui, monsieur Georges; je suis très mal.. +Laissez-moi me relever...</p> + +<p>Son bras ne quittait pas ma taille.</p> + +<p>—Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...</p> + +<p>Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la +douceur câline, il ajouta:</p> + +<p>—Tu es toute craintive... Et de quoi donc +as-tu peur?</p> + +<p>En même temps, il approcha son visage du +mien... et je sentis son haleine chaude... qui +m'apportait une odeur fade... quelque chose +comme un encens de la mort...</p> + +<p>Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, +je criai:</p> + +<p>—Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... +Laissez-moi... Vous allez vous rendre malade... +Je vous en supplie!... laissez-moi...</p> + +<p>Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse, +par respect pour la fragilité de ses +membres... J'essayai seulement—avec quelles +précautions!—d'éloigner sa main qui, gauche, +timide, frissonnante, cherchait à dégrafer mon +corsage, à palper mes seins... Et je répétais:</p> + +<p>—Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous +faites-là, monsieur Georges... Laissez-moi...</p> + +<p>Son effort pour me maintenir contre lui l'avait +fatigué... L'étreinte de ses bras ne tarda pas à +faiblir. Durant quelques secondes, il respira plus +difficilement... puis une toux sèche lui secoua la +poitrine...</p> + +<p>—Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... +lui dis-je, avec toute la douceur d'un reproche +maternel... Vous vous rendez malade à plaisir... +vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout +recommencer... Vous serez bien avancé, après... +Soyez sage, je vous en prie! Et si vous étiez bien +gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous +vous coucheriez tout de suite...</p> + +<p>Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur +la chaise longue, et, tandis que je replaçais sous +sa tête les coussins qui avaient glissé, très triste, +il soupira:</p> + +<p>—Après tout... c'est juste... Je te demande +pardon...</p> + +<p>—Vous n'avez pas à me demander pardon, +monsieur Georges... vous avez à être calme...</p> + +<p>—Oui... oui!... fit-il, en regardant le point +du plafond où la lampe faisait un rond de mouvante +lumière... J'étais un peu fou... d'avoir +songé, un instant, que tu pouvais m'aimer... +moi qui n'ai jamais eu d'amour... moi qui n'ai +jamais eu rien... que de la souffrance... Pourquoi +m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de +t'aimer... Depuis que tu es là, près de moi et +que je te désire... depuis que tu es là, avec ta +jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes +mains... tes petites mains tout en soie, dont les +soins sont des caresses si douces... et que je ne +rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme +et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... +toute une vie inconnue bouillonner... C'est-à-dire, +je sentais cela... car, maintenant... Enfin, qu'est-ce +que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi... +c'est juste...</p> + +<p>J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire; +je ne savais que faire... Des sentiments puissants +et contraires me tiraillaient dans tous les sens... +Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré +m'en éloignait... Et niaisement, parce que je +n'étais pas sincère, parce que je ne pouvais pas +être sincère dans une lutte où combattaient avec +une égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:</p> + +<p>—Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez +pas à ces vilaines choses-là... Cela vous fait du +mal. Voyons, monsieur Georges... soyez bien +gentil...</p> + +<p>Mais, il répétait:</p> + +<p>—Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu +as raison de ne pas m'aimer... Tu me crois +malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche +aux poisons de la mienne... et de gagner mon +mal—le mal dont je meurs, n'est-ce pas?—dans +un baiser de moi!... C'est juste...</p> + +<p>La cruelle injustice de ces paroles me frappa +en plein coeur.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, monsieur Georges... +m'écriai-je, éperdue... C'est horrible et méchant, +ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de +peine... trop de peine...</p> + +<p>Je saisis ses mains... elles étaient moites et +brûlantes. Je me penchai sur lui... son haleine +avait l'ardeur rauque d'une forge:</p> + +<p>—C'est horrible... horrible!</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection... +mon rappel complet à la vie... Ah! tu +as cru sérieusement à tes bains... à ton Porto... à +ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton +amour que je me suis baigné... c'est le vin de ton +amour que j'ai bu... c'est la révulsion de ton +amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang +neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant +espéré, tant voulu, tant attendu, que je me suis +repris à vivre, à être fort... car je suis fort, maintenant... +Mais, je ne t'en veux pas de me le +refuser... tu as raison de me le refuser... Je comprends... +je comprends... Tu es une petite âme +timide et sans courage... un petit oiseau qui +chante sur une branche... puis sur une autre... et +s'en va, au moindre bruit... frroutt!</p> + +<p>—C'est affreux ce que vous dites là, monsieur +Georges.</p> + +<p>Il continua encore, tandis que je me tordais les +mains:</p> + +<p>—Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce +n'est pas affreux... c'est juste. Tu me crois +malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a +de l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est +de la vie... de la vie éternelle... Oui, oui, je comprends... +puisque ton baiser qui est la vie pour +moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour +toi, la mort... N'en parlons plus...</p> + +<p>Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la +pitié?... était-ce ce que contenaient de sanglants +reproches, d'amers défis, ces paroles atroces et +sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif +et barbare qui, tout à coup, me posséda?... +Je n'en sais rien... C'était peut-être cela, tout +ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai +tomber, comme une masse, sur la chaise longue, +et, soulevant dans mes mains la tête adorable +de l'enfant, éperdument, je criai:</p> + +<p>—Tiens! méchant... regarde comme j'ai +peur... regarde donc comme j'ai peur!...</p> + +<p>Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai +mes dents aux siennes, avec une telle rage frémissante, +qu'il me semblait que ma langue +pénétrât dans les plaies profondes de sa poitrine, +pour y lécher, pour y boire, pour en ramener tout +le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses +bras s'ouvrirent et se refermèrent, dans une +étreinte, sur moi...</p> + +<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p> + +<p>Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus +je suis sûre que ce qui me jeta dans les bras de +Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes, ce +fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux, +spontané de protestation contre les sentiments +bas que Georges attribuait—par ruse, +peut-être—à mon refus... Ce fut surtout un acte +de piété fervente, désintéressée et très pure, qui +voulait dire:</p> + +<p>—Non, je ne crois pas que tu sois malade... +non, tu n'es pas malade... Et la preuve, c'est +que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la +tienne, à la respirer, cette haleine, à la boire, +à m'en imprégner la poitrine, à m'en saturer +toute la chair... Et quand même tu serais réellement +malade?... quand même ton mal serait contagieux +et mortel à qui l'approche, je ne veux pas +que tu aies de moi cette idée monstrueuse que je +redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...</p> + +<p>Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui, +fatalement, devait résulter de ce baiser, et que je +n'aurais point la force, une fois dans les bras de +mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de +m'arracher à cette étreinte, et de repousser ce +baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un homme me +tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me +tourne... me tourne... Je deviens ivre... je deviens +folle... je deviens sauvage... Je n'ai plus d'autre +volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus +que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me +laisse mener par lui, docile et terrible... jusqu'au +crime!...</p> + +<p>Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses +caresses maladroites et délicieuses... l'ingénuité +passionnée de tous ses gestes... et l'émerveillement +de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé, +de la femme et de l'amour!... Dans ce premier +baiser, je m'étais donnée, toute, avec cet emportement +qui ne ménage rien, cette fièvre, cette +volupté inventive, dure et brisante, qui dompte, +assomme les mâles les plus forts et leur fait +demander grâce... Mais, l'ivresse passée, lorsque +je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque +pâmé dans mes bras, j'eus un remords affreux... +du moins la sensation, et, pour ainsi dire, l'épouvante +que je venais de commettre un meurtre...</p> + +<p>—Monsieur Georges... monsieur Georges!... +Je vous ai fait du mal... Ah! pauvre petit!</p> + +<p>Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et +confiante, avec quelle reconnaissance éblouie, il +se pelotonna contre moi, comme pour y chercher +une protection... Et il me dit, ses yeux pleins +d'extase:</p> + +<p>—Je suis heureux... Maintenant, je puis +mourir...</p> + +<p>Et comme je me désespérais, comme je maudissais +ma faiblesse:</p> + +<p>—Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste +avec moi... ne me quitte pas de toute la nuit. +Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas +supporter la violence, pourtant si douce, de mon +bonheur...</p> + +<p>Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une +crise de toux... Elle fut courte heureusement... +Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme déchirée... +Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri, +j'allais le tuer, désormais?... Je crus que je ne +pourrais pas retenir mes larmes... Et je me détestai...</p> + +<p>—Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en +souriant... Il ne faut pas te désoler, puisque je +suis si heureux... Et puis, je ne suis pas malade... +je ne suis pas malade... Tu vas voir +comme je vais bien dormir contre toi... Car, je +veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant, +entre tes seins... ma tête entre tes seins...</p> + +<p>—Et si votre grand'mère me sonnait, cette +nuit, monsieur Georges?...</p> + +<p>—Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera +pas... Je veux dormir contre toi...</p> + +<p>Certains malades ont une puissance amoureuse +que n'ont point les autres hommes, même les +plus forts. C'est que je crois réellement que +l'idée de la mort, que la présence de la mort aux +lits de luxure, est une terrible, une mystérieuse +excitation à la volupté... Durant les quinze jours +qui suivirent cette mémorable nuit—nuit délicieuse +et tragique—ce fut comme une sorte de +furie qui s'empara de nous, qui mêla nos baisers, +nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une +possession sans fin. Nous avions hâte de jouir, +pour tout le passé perdu, nous voulions vivre, +presque sans repos, cet amour dont nous +sentions le dénouement proche, dans la mort...</p> + +<p>—Encore... encore... encore!...</p> + +<p>Un revirement subit s'était opéré en moi... +Non seulement, je n'éprouvais plus de remords, +mais lorsque M. Georges faiblissait, je savais, par +des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer +pour un instant ses membres brisés, leur redonner +un semblant de forces... Mon baiser avait +la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.</p> + +<p>—Toujours... toujours... toujours!...</p> + +<p>Mon baiser avait quelque chose de sinistre et +de follement criminel... Sachant que je tuais +Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi, +dans le même bonheur et dans le même mal... +Délibérément, je sacrifiais sa vie et la mienne... +Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait +l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je +buvais la mort, toute la mort, à sa bouche... et je +me barbouillais les lèvres de son poison... Une fois +qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise +plus violente que de coutume, je vis mousser à +ses lèvres un gros, immonde crachat sanguinolent.</p> + +<p>—Donne... donne... donne!</p> + +<p>Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière, +comme j'eusse fait d'un cordial de vie...</p> + +<p>Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les +crises devinrent plus fréquentes, plus graves, plus +douloureuses. Il cracha du sang, eut de longues +syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son +corps s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point +qu'il ressemblait véritablement à une pièce anatomique. +Et la joie qui avait reconquis la maison +se changea, bien vite, en une douleur morne. La +grand'mère recommença de passer ses journées +dans le salon, à pleurer, prier, épier les bruits, +et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son +enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse +d'entendre un cri... un râle... un soupir, le dernier... +la fin de ce qui lui restait de cher et +d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la +chambre, elle me suivait, pas à pas, dans la +maison, et gémissait:</p> + +<p>—Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et +qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>Elle me disait aussi:</p> + +<p>—Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous +ne pouvez pourtant pas passer toutes vos nuits +auprès de Georges... Je vais demander une soeur, +pour vous suppléer...</p> + +<p>Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage +de ce refus... et aussi de ce qu'ayant accompli +déjà un miracle, je pouvais en accomplir un +autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier +espoir!...</p> + +<p>Quant aux médecins, mandés de Paris, ils +s'étonnèrent des progrès de la maladie, et qu'elle +eût causé en si peu de temps de tels ravages... +Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent +l'épouvantable vérité... Leur intervention +se borna à conseiller des potions calmantes.</p> + +<p>Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, +d'une gaîté constante, d'un inaltérable bonheur. +Non seulement il ne se plaignait jamais, +mais son âme se répandait, toujours, en effusions +de reconnaissance. Il ne parlait que pour +exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre, quelquefois, +après des crises terribles, il me disait:</p> + +<p>—Je suis heureux... Pourquoi te désoler et +pleurer?... Ce sont tes larmes qui me gâtent un +peu la joie... la joie ardente, dont je suis rempli... +Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer +cher le surhumain bonheur que tu m'as donné... +J'étais perdu... la mort était en moi... rien ne +pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me +l'as rendue rayonnante et bénie... Ne pleure +donc pas, chère petite... Je t'adore... et je te +remercie...</p> + +<p>Ma fièvre de destruction était bien tombée, +maintenant... Je vivais dans un affreux dégoût +de moi-même, dans une indicible horreur de mon +crime, de mon meurtre... Il ne me restait plus +que l'espoir, la consolation ou l'excuse que j'eusse +gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui, +en même temps que lui... Là où l'horreur atteignait +son paroxysme, là où je me sentais précipitée +dans le vertige de la folie, c'était lorsque +monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras +moribonds, collait sa bouche agonisante sur la +mienne, voulait encore de l'amour, appelait +encore l'amour que je n'avais pas le courage, que +je n'avais même plus le droit—sans commettre +un crime nouveau, et un plus atroce meurtre—de +lui refuser...</p> + +<p>—Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... +Encore ta joie!</p> + +<p>Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses +et les secousses. Souvent, il s'évanouit +dans mes bras...</p> + +<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p> + +<p>Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement +le 6 octobre. L'automne étant demeuré +doux et chaud, cette année-là, les médecins +avaient conseillé de prolonger le séjour du malade +à la mer, en attendant qu'on pût le transporter +dans le midi. Toute la journée du 6 octobre, +monsieur Georges avait été plus calme. J'avais +ouvert, toute grande, la grande baie de la chambre, +et, couché sur la chaise longue, près de la +baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures, +il avait respiré, pendant quatre heures au moins, +et délicieusement, les émanations iodées du +large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs marines, +la plage déserte, reconquise par les pêcheurs +de coquillages, le réjouissaient... Jamais, je +ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté sur sa face +décharnée où la peau, de semaine en semaine +plus mince, était sur l'ossature comme une transparente +pellicule, avait quelque chose de funèbre +et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus +sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il +refusa que je lui lise des vers... Quand j'ouvris le +livre:</p> + +<p>—Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous +mes poèmes... Et c'est bien plus beau, va!</p> + +<p>Il lui était défendu de parler... La moindre conversation +le fatiguait, et souvent amenait une +crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque plus la +force de parler. Ce qui lui restait de vie, de +pensée, de volonté d'exprimer, de sensibilité, +s'était concentré dans son regard devenu un foyer +ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une +surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce +soir-là, le soir du 6 octobre, il paraissait ne plus +souffrir... Ah! je le vois encore, étendu, dans son +lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses longues +mains maigres, tranquillement, avec les +franges bleues du rideau et me souriant, et suivant +toutes mes allées et venues de son regard +qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme +une lampe.</p> + +<p>On avait disposé, dans la chambre, une couchette +pour moi, une petite couchette de garde-malade +et,—ô ironie! afin, sans doute, de ménager +sa pudeur et la mienne—un paravent, +derrière lequel je pusse me déshabiller. Mais, je +ne couchais pas, souvent, dans la couchette; +monsieur Georges voulait toujours m'avoir près +de lui. Il ne se trouvait réellement bien, réellement +heureux que quand j'étais près de lui, ma +peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas, +nue comme sont nus les os.</p> + +<p>Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil +presque paisible, vers minuit, il se réveilla. Il +avait un peu de fièvre; la pointe de ses pommettes +était plus rouge. Me voyant assise à son +chevet, les joues humides de larmes, il me dit +sur un ton de doux reproche:</p> + +<p>—Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu +veux donc me rendre triste, et me faire de la +peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens +te coucher près de moi...</p> + +<p>J'obéis docilement, car la moindre contrariété +lui était funeste. Il suffisait d'un mécontentement +léger, pour déterminer une congestion +et que les suites en fussent redoutables... Sachant +mes craintes, il en abusait... Mais, à peine +dans le lit, sa main chercha mon corps, sa +bouche ma bouche. Timidement, et sans résister, +je suppliai:</p> + +<p>—Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, +ce soir...</p> + +<p>Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de +désir et de mort, il répondit:</p> + +<p>—Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même +chose... Pas ce soir!... Ai-je le temps d'attendre?</p> + +<p>Je m'écriai, secouée de sanglots:</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges... vous voulez donc +que je vous tue?... vous voulez donc que j'aie +toute ma vie le remords de vous avoir tué?</p> + +<p>Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais +mourir avec lui, mourir de lui, mourir comme +lui.</p> + +<p>—Monsieur Georges... monsieur Georges!... +Par pitié pour moi, je vous en conjure!</p> + +<p>Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La +mort était sur mes lèvres...</p> + +<p>—Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais +autant aimée que ce soir...</p> + +<p>Et nos deux corps se confondirent... Et, le +désir réveillé en moi, ce fut un supplice atroce +dans la plus atroce des voluptés d'entendre, +parmi les soupirs et les petits cris de Georges, +d'entendre le bruit de ses os qui, sous moi, cliquetaient +comme les ossements d'un squelette...</p> + +<p>Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent, +inertes, sur le lit; ses lèvres se dérobèrent +et abandonnèrent mes lèvres. Et de sa +bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis +un flot de sang chaud qui m'éclaboussa tout le +visage. D'un bond, je fus hors du lit. En face, +une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... +Je m'affolai, et courant, éperdue, dans la +chambre, je voulus appeler au secours... Mais +l'instinct de la conservation, la crainte des responsabilités, +de la révélation de mon crime... je +ne sais quoi encore de lâche et de calculé... +me fermèrent la bouche... me retinrent au bord +de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement, +très rapidement, je compris qu'il était +impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état +de désordre, dans l'état d'amour où nous étions, +Georges, moi, et la chambre... je compris qu'il +était impossible que quelqu'un entrât en cet instant, +dans la chambre...</p> + +<p>O misère humaine!... Il y avait quelque chose +de plus spontané que ma douleur, de plus puissant +que mon épouvante, c'étaient mon ignoble +prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, +j'eus la présence d'esprit d'ouvrir la porte du +salon... puis la porte de l'antichambre... et +d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la +maison... Alors, je revins près du lit... Je soulevai +le corps de Georges, léger comme une plume +dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à +la maintenir droite dans mes mains... Le sang +continuait de couler par la bouche, en filaments +poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait +par la gorge, avec un bruit de bouteille qu'on +vide... Ses yeux révulsés ne montraient plus, +entre les paupières agrandies, que leurs globes +rougeâtres.</p> + +<p>—Georges!... Georges!... Georges!...</p> + +<p>Georges ne répondit pas à ces appels, à ces +cris... Il ne les entendait pas... il n'entendait +plus rien des cris et des appels de la terre:</p> + +<p>—Georges!... Georges!... Georges!</p> + +<p>Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le +lit... Je lâchai sa tête; sa tête retomba, lourde, +sur l'oreiller... Je posai ma main sur son coeur... +son coeur ne battit pas...</p> + +<p>—Georges!... Georges!... Georges!...</p> + +<p>L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces +lèvres muettes... de l'immobilité rouge de ce cadavre... +et de moi-même... Et brisée de douleur, +brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je +m'écroulai sur le tapis, évanouie...</p> + +<p>Combien de minutes dura cet évanouissement, +ou combien de siècles?... Je ne le sais pas. Revenue +à moi, une pensée suppliciante domina toutes +les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... +Je me lavai le visage... je me rhabillai... +je remis—oui, j'eus cet affreux courage—je +remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... +Et quand cela fut fini... je réveillai la maison... +je criai la terrible nouvelle, dans la maison...</p> + +<br> + +<p>Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, +de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...</p> + +<p>Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La +tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la +nuit où je commençai sur cette pauvre chair +mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du +vent dans les arbres du jardin, il me semble +que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de +l'à jamais maudite villa d'Houlgate.</p> + +<br> + +<p>De retour à Paris, après les obsèques de +M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses +supplications multipliées, au service de la pauvre +grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne +plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre +ces sanglots qui me déchiraient le coeur... +j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, +à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse +radotante, de me remercier sans cesse de mon +dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa +«fille... sa chère petite fille», de m'embrasser, +avec de folles effusions de tendresse... Bien des +fois, durant les quinze jours que je consentis, sur +sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse +de me confesser, de m'accuser, de lui dire +tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui, +souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce +qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?... +C'eût été ajouter une affliction plus +poignante à ses autres afflictions, et cette horrible +pensée et ce remords inexpiable que, sans +moi, son cher enfant ne serait peut-être pas +mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en +sentis pas le courage... Je partis de chez elle, +avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte, +comblée de riches cadeaux et d'amour...</p> + +<p>Or, le jour même de mon départ, comme je +revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse, +je rencontrai dans les Champs-Elysées +un ancien camarade, un valet de chambre, avec +qui j'avais servi, pendant six mois, dans la +même maison. Il y avait bien deux ans que je +ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris +que, ainsi que moi, il cherchait une place. +Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant, +il ne se pressait pas d'en trouver.</p> + +<p>—Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me +revoir... toujours épatante!...</p> + +<p>C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui +aimait la noce... Il proposa:</p> + +<p>—Si on dînait ensemble, hein?...</p> + +<p>J'avais besoin de me distraire, de chasser loin +de moi un tas d'images trop tristes, un tas de +pensées obsédantes. J'acceptai...</p> + +<p>—Chic, alors!... fit-il.</p> + +<p>Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand +de vins de la rue Cambon... Sa gaîté +lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire +obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me +choquèrent point... Au contraire, j'éprouvai une +certaine joie canaille, une sorte de sécurité crapuleuse, +comme à la reprise d'une habitude perdue... +Pour tout dire, je me reconnus, je reconnus ma +vie et mon âme en ces paupières fripées, en ce +visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le +même rictus servile, le même pli de mensonge, le +même goût de l'ordure passionnelle, chez le comédien, +le juge et le valet...</p> + +<p>Après le dîner, nous flânâmes quelque temps +sur les boulevards... Puis il me paya une tournée +de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir +bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la +salle, pendant que, sur la plaque lumineuse, +l'armée française défilait, aux applaudissements +de l'assistance, il m'empoigna la taille et me +donna, sur la nuque, un baiser qui faillit me +décoiffer.</p> + +<p>—Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom +d'un chien!... ce que tu sens bon...</p> + +<p>Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous +restâmes là, quelques minutes, sur le trottoir, +silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa +canne, tapait la pointe de ses bottines... Moi, la +tête penchée, les coudes au corps, les mains dans +mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une +peau d'orange...</p> + +<p>—Eh bien, au revoir! lui dis-je...</p> + +<p>—Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec +toi... Voyons, Célestine?</p> + +<p>Je me défendis, vaguement, pour la forme... il +insista:</p> + +<p>—Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des +peines de coeur?... Justement... c'est le moment...</p> + +<p>Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait +pas trop à qui rentrait le soir... Avec son escalier +étroit et noir, sa rampe gluante, son atmosphère +ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la +maison de passe et du coupe-gorge... Mon compagnon +toussa pour se donner de l'assurance... +Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:</p> + +<p>—Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas +d'Houlgate, ni les hôtels chauds et fleuris de la +rue Lincoln...</p> + +<p>A peine dans ma chambre, et dès que j'eus +verrouillé la porte, il se rua sur moi et me jeta +brutalement, les jupes levées, sur le lit.</p> + +<p>Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... +Ah, misère de nous!</p> + +<br> + +<p>Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, +ses changements de visage, ses liaisons finies +aussitôt que commencées... et ses sautes brusques +des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...</p> + +<p>Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation +amoureuse, dans une soif ardente de sacrifice, +sincèrement, passionnément, avais voulu +mourir, j'eus durant de longs mois la peur +d'avoir gagné la contagion aux baisers de +M. Georges... La moindre indisposition, la plus +passagère douleur me furent une terreur véritable. +Souvent, la nuit, je me réveillais avec des +épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me +tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais +des douleurs et des déchirements; j'interrogeais +mes crachats où je voyais des filaments rouges: +à force de compter les pulsations de mes veines, +je me donnais la fièvre... Il me semblait, en me +regardant dans la glace, que mes yeux se creusaient, +que mes pommettes rosissaient, de ce rose +mortel qui colorait les joues de M. Georges... A +la sortie d'un bal public, une nuit, je pris un +rhume et je toussai pendant une semaine... Je +crus que c'était fini de moi... Je me couvris le +dos d'emplâtres, j'avalai toute sorte de médecines +bizarres... j'adressai même un don pieux à saint +Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de +ma peur, ma santé restait forte, que j'avais la +même endurance aux fatigues du métier et du +plaisir... cela passa...</p> + +<br> + +<p>L'année dernière, le 6 octobre, de même que +tous les ans à cette triste date, j'allai déposer des +fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était au +cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je +vis, devant moi, à quelques pas devant moi, la +pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était vieille... +et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux +domestiques qui l'accompagnaient. Voûtée, courbée, +chancelante, elle marchait pesamment, soutenue +aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, +aussi voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que +leur maîtresse... Un commissionnaire suivait, qui +portait une grosse gerbe de roses blanches et +rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point +les dépasser et qu'ils me reconnussent... Cachée +derrière le mur d'un haut monument funéraire, +j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse +eût déposé ses fleurs, égrené ses prières et +ses larmes sur la tombe de son petit-fils... Ils +revinrent du même pas accablé, par la petite +allée, en frôlant le mur du caveau où j'étais... +Je me dissimulai davantage pour ne point les +voir, car il me semblait que c'étaient mes remords, +les fantômes de mes remords qui défilaient +devant moi... M'eût-elle reconnue?... Ah! je ne +le crois pas... Ils marchaient sans rien regarder... +sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs +yeux avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs +lèvres allaient, allaient, et aucune parole ne sortait +d'elles... On eût dit de trois vieilles âmes +mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et +cherchant leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... +et ma face toute rouge... et le sang qui +coulait par la bouche de Georges. Cela me fit +froid au coeur... Elles disparurent enfin...</p> + +<p>Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres +lamentables?... Elles sont peut-être mortes un +peu plus... elles sont peut-être mortes tout à +fait. Après avoir erré encore, des jours et des +nuits, peut-être qu'elles ont trouvé le trou de +silence et de repos qu'elles cherchaient...</p> + +<p>C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue +l'infortunée grand'mère de me choisir comme +garde-malade d'un aussi jeune, d'un aussi joli +enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, +quand j'y repense, qu'elle n'ait jamais +rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais rien vu... +qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui +m'épate le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... +ils n'étaient pas bien malins, tous les +trois... Ils en avaient une couche de confiance!...</p> + +<br> + +<p>J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la +haie... Accroupi devant une plate-bande, nouvellement +bêchée, il repiquait des plants de pensées +et des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il +a quitté son travail, et il est venu jusqu'à la +haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout +du meurtre de son furet. Il paraît même très gai. +Il me confie, en pouffant de rire, que, ce matin, +il a pris au collet le chat blanc des Lanlaire... +Probable que le chat venge le furet.</p> + +<p>—C'est le dixième que je leur estourbis en +douceur, s'écrie-t-il, avec une joie féroce, en se +tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les mains, +noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter +le terreau de mes châssis, le salaud... il ne +ravagera plus mes semis, le chameau!... Et si je +pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et +sa femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... +ah!... Ça, c'est une idée!...</p> + +<p>Cette idée le fait se tordre un instant... Et, +tout à coup, les yeux pétillants de malice sournoise, +il me demande:</p> + +<p>—Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du +poil à gratter, dans leur lit?... Les saligauds!... +Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un +paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—A propos... vous savez?... Kléber?... mon +petit furet?</p> + +<p>—Oui... Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...</p> + +<p>—Ça n'est pas très bon, dites?...</p> + +<p>—Heu!... c'est comme du mauvais lapin.</p> + +<p>Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.</p> + +<p>Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, +sous un tas de fagots, il a capturé un +hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... Il l'appelle +Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête +intelligente, farceuse, extraordinaire et qui +mange de tout!...</p> + +<p>—Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même +journée, ce sacré hérisson a mangé du beefsteack, +du haricot de mouton, du lard salé, du fromage +de gruyère, des confitures... Il est épatant... on +ne peut pas le rassasier... il est comme moi... +il mange de tout!...</p> + +<p>A ce moment, le petit domestique passe dans +l'allée, charriant dans une brouette des pierres, +de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris, +qu'il va porter au trou à ordures...</p> + +<p>—Viens ici!... hèle le capitaine...</p> + +<p>Et, comme sur son interrogation, je lui dis que +Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et +Joseph en course, il prend dans la brouette chacune +de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un +après l'autre, il les lance dans le jardin, en criant +très fort:</p> + +<p>—Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...</p> + +<p>Les pierres volent, les débris tombent sur une +planche fraîchement travaillée, où, la veille, +Joseph avait semé des pois.</p> + +<p>—Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, +par-dessus le marché!...</p> + +<p>La planche est bientôt couverte de débris et +saccagée... La joie du capitaine s'exprime par +une sorte de ululement et des gestes désordonnés... +Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me +dit, d'un air conquérant et paillard:</p> + +<p>—Mademoiselle Célestine... vous êtes une +belle fille, sacrebleu!... Faudra venir me voir, +quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est +une idée!...</p> + +<p>Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br><br> + +<p>28 octobre.</p> + + +<p>Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. +Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire +qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime entre nous. +Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un +souvenir!... Il ne m'y parle que de lui... S'il faut +l'en croire, il paraît que Jean est devenu un personnage +d'importance. Cela se voit, cela se sent +à cet air protecteur et un peu méprisant que, dès +le début de sa lettre, il prend avec moi... En +somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai +toujours connu vaniteux—dame, il était si beau +garçon!—mais jamais autant qu'aujourd'hui. +Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès, +ni la gloire...</p> + +<p>Jean est toujours premier valet de chambre +chez Mme la comtesse Fardin et Mme la comtesse +est, peut-être, la femme de France dont on parle +le plus, en ce moment. A son service de valet +de chambre, Jean ajoute le rôle de manifestant +politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste +avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; +il conspire avec le général Mercier, +tout cela, pour renverser la République. L'autre +soir, il a accompagné Coppée à une réunion de +la Patrie Française. Il se pavanait sur l'estrade, +derrière le grand patriote, et, toute la soirée, +il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire +qu'il a tenu tous les pardessus de tous les grands +patriotes de ce temps... Ça comptera, dans sa +vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion +dreyfusarde où la comtesse l'avait envoyé, +afin de «casser des gueules de cosmopolites», +il a été emmené au poste, pour avoir conspué +les sans-patrie, et crié à pleine gorge: +«Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» +Mme la comtesse a menacé le gouvernement +de le faire interpeller, et monsieur Jean a +été aussitôt relâché... Il a même été augmenté +par sa maîtresse, de vingt francs par mois, +pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer +a mis son nom dans le <i>Gaulois</i>... Son nom +figure aussi, en regard d'une somme de cent +francs, dans la <i>Libre Parole</i>, parmi les listes d'une +souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée +qui l'a inscrit d'office... Coppée encore, qui l'a +nommé membre d'honneur de la Patrie Française... +une ligue épatante... Tous les domestiques +des grandes maisons en sont... Il y a aussi +des comtes, des marquis et des ducs... En venant +déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: +«Eh bien, mon brave Jean?» Mon brave Jean!... +Jules Guérin, dans l'<i>Anti-juif</i>, a écrit, sous +ce titre: «Encore une victime des Youpins!» +ceci: «Notre vaillant camarade antisémite, +M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui ne quitte +plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, +qui doit symboliser l'âme de la patrie... +M. Forain trouve que Jean a «la gueule de ça!»... +C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades +illustres, de sérieux pourboires, de distinctions +honorifiques, extrêmement flatteuses. Et +si, comme tout le fait croire, le général Mercier se +décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola +pour un faux témoignage... que l'état-major réglera +ces jours-ci... rien ne manquerait plus à sa gloire... +Le faux témoignage est ce qu'il y a de plus chic, +de mieux porté, cette année, dans la haute société... +Être choisi comme faux témoin, cela équivaut, +en plus d'une gloire certaine et rapide, à gagner +le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit +bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans +le quartier des Champs-Élysées... Quand, le soir, +au café de la rue François-Ier, il va jouer «à la +poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, +pisser les chiens de Mme la comtesse, il est +l'objet de la curiosité et du respect universels... +les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en +vue d'une célébrité qui ne peut manquer de +s'étendre du quartier sur Paris, et de Paris sur la +France, il s'est abonné à l'<i>Argus de la Presse</i>, +tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce +qu'on écrira sur lui, de mieux tapé. C'est tout ce +qu'il peut faire pour moi, car je dois comprendre +qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation... +Il verra, plus tard... «quand nous serons +au pouvoir», m'écrit-il, négligemment... Tout ce +qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai jamais eu +d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite +dans les idées... j'ai gaspillé les meilleures places, +sans aucun profit... Si je n'avais pas fait la mauvaise +tête, moi aussi, peut-être serais-je au +mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... +et, peut-être—bien que je ne sois qu'une +femme—verrais-je étinceler mon nom dans les +colonnes du <i>Gaulois</i>, qui est si encourageant pour +tous les genres de domesticité... Etc., etc...</p> + +<p>J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, +car j'ai senti que monsieur Jean est tout à fait détaché +de moi, et qu'il ne me faut plus compter sur +lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas +un mot de celle qui m'a remplacée... Ah! je la +vois d'ici, je les vois d'ici, tous les deux, dans la +chambre que je connais si bien, s'embrassant, se +caressant... et courant, ensemble, comme nous +faisions si gentiment, les bals publics et les +théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, +au retour des courses, ayant perdu son argent, et +disant à l'autre, comme il me l'a dit, tant de fois, +à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux, et ta +montre, pour que je les mette au clou!» A moins +que sa nouvelle condition de manifestant politique +et de conspirateur royaliste ne lui ait donné +des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les +amours de l'office, pour les amours du salon?... +Il en reviendra.</p> + +<p>Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... +Peut-être!... Et pourtant, il me semble qu'une +fatalité, dont je n'ai jamais été la maîtresse, a +pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu +que je ne demeurasse jamais, plus de six mois, +dans la même place... Quand on ne me renvoyait +pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est +drôle et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte +d'être «ailleurs», une folie d'espérance dans, +«ces chimériques ailleurs», que je parais de la +poésie vaine, du mirage illusoire des lointains... +surtout depuis mon séjour à Houlgate, auprès du +pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté +je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel +angoissant besoin de m'élever, sans pouvoir y +atteindre, jusqu'à des idées et des formes inétreignables... +Je crois bien que cette trop brusque et +trop courte entrevision d'un monde, qu'il eût +mieux valu que je ne connusse point, ne pouvant +le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! +qu'elles sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... +L'on va, l'on va, et c'est toujours la +même chose... Voyez cet horizon poudroyant +là-bas... C'est bleu, c'est rose, c'est frais, c'est +lumineux et léger comme un rêve... Il doit faire +bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez... +Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des +coteaux tristes comme des murs. Il n'y a rien +d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces cailloux, +de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, +un ciel où le jour se navre, où la lumière pleure +de la suie... Il n'y a rien... rien de ce qu'on est +venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je +l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.</p> + +<p>Un domestique, ce n'est pas un être normal, un +être social... C'est quelqu'un de disparate, fabriqué +de pièces et de morceaux qui ne peuvent +s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à +l'autre... C'est quelque chose de pire: un monstrueux +hybride humain... Il n'est plus du peuple, +d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie +où il vit et où il tend... Du peuple qu'il a +renié, il a perdu le sang généreux et la force +naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices +honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les +satisfaire... et les sentiments vils, les lâches peurs, +les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent, +sans l'excuse de la richesse... L'âme +toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois +et rien que d'avoir respiré l'odeur mortelle +qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à +jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la +forme même de son moi... Au fond de tous ces +souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre, +fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que +de l'ordure, c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, +mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas +de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé, et il garde +l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé +du sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid +que ce rire; il brûle et dessèche... Mieux vaudrait, +peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je ne sais +pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...</p> + +<br> + +<p>Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne +puis m'habituer à cela. C'est cette monotonie, +cette immobilité dans la vie qui me sont le plus +pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... +Partir?... Mais où et comment?... Je ne sais pas +et je reste!...</p> + +<br> + +<p>Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, +dure, rapace, sans un élan, sans une +fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de +joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris +ses habitudes, et je m'imagine, à de certains airs +sournois, qu'il me garde rancune de mes rigueurs; +mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après +le déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, +rentre à la nuit, ne me demande plus de l'aider à +retirer ses bottes, et se couche à neuf heures... Il +est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse. +Comment des gens si riches peuvent-ils +se résigner à une aussi morne existence?... Il +m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?... +Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas +d'argent et ne m'eût pas donné de plaisir. Et puisque +Madame n'est pas jalouse!...</p> + +<p>Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son +silence. Je ne peux m'y faire... Pourtant, malgré +moi, je m'habitue à glisser mes pas, à «marcher +en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces +couloirs sombres, le long de ces murs froids, je +me fais, à moi-même, l'effet d'un spectre, d'un +revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...</p> + +<p>Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, +au sortir de la messe, chez Mme Gouin, l'épicière... +Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus fort, +m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes +ensemble... On potine, on rigole, on fait du bruit, +en sirotant des petits verres de mêlé-cassis...Il y a +là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps passe... +L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux +suintants, au museau de rat... Je m'informe...</p> + +<p>—Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière +d'un ton qu'elle veut rendre mystérieux.</p> + +<p>—Elle est donc malade?...</p> + +<p>—Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, +il n'y paraîtra plus...</p> + +<p>Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux +qui confirment, et qui semblent dire:</p> + +<p>—Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme +très adroite...</p> + +<p>Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, +que des chasseurs avaient trouvé la veille, +dans la forêt de Raillon, parmi des ronces et des +feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement +violée... Il paraît que c'est la fille d'un +cantonnier... On l'appelait dans le pays, la petite +Claire... Elle était un peu innocente, mais douce +et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne +aubaine, vous pensez, pour un endroit comme +ici... où l'on est réduit à ressasser, chaque +semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues +marchent-elles...</p> + +<p>D'après Rose, toujours mieux informée que les +autres, la petite Claire avait son petit ventre +ouvert d'un coup de couteau, et les intestins coulaient +par la blessure... La nuque et la gorge +gardaient, visibles, les marques de doigts étrangleurs... +Ses parties, ses pauvres petites parties, +n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, +comme si elles eussent été forcées—une comparaison +de Rose—par le manche trop gros d'une +cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la +bruyère courte, à un endroit piétiné et foulé, la +place où le crime s'était accompli... Il devait +remonter à huit jours, au moins, car le cadavre +était presque entièrement décomposé...</p> + +<p>Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, +je sens parfaitement que, pour la plupart de ces +créatures, le viol et les images obscènes qu'il +évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais +certainement une atténuation... car le viol, c'est +encore de l'amour... On raconte un tas de +choses... on se rappelle que la petite Claire était +toute la journée, dans la forêt... Au printemps, +elle y cueillait des jonquilles, des muguets, des +anémones, dont elle faisait, pour les dames de la +ville, de gentils bouquets; elle y cherchait des +morilles qu'elle venait vendre, au marché, le +dimanche... L'été, c'étaient des champignons de +toute sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette +époque, qu'allait-elle faire dans la forêt où il +n'y a plus rien à cueillir?...</p> + +<p>L'une dit, judicieusement:</p> + +<p>—Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété +de la disparition de la petite?... C'est peut-être +lui qui a fait le coup?...</p> + +<p>A quoi, l'autre, non moins judicieusement, +réplique:</p> + +<p>—Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait +pas besoin d'emmener sa fille dans la forêt... +voyons!...</p> + +<p>Mme Rose intervient:</p> + +<p>—Tout cela est bien louche, allez!... Moi...</p> + +<p>Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui +connaît de terribles secrets, elle poursuit d'une voix +plus basse, d'une voix de confidence dangereuse...</p> + +<p>—Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... +Mais...</p> + +<p>Et comme elle laisse notre curiosité en suspens +sur ce «mais...»</p> + +<p>—Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de +toutes parts, le col tendu, la bouche ouverte...</p> + +<p>—Mais... je ne serais pas étonnée... que ce +fût...</p> + +<p>Nous sommes haletantes...</p> + +<p>—Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez +mon idée, achève-t-elle, avec une expression de +férocité atroce et basse...</p> + +<p>Plusieurs protestent... d'autres se réservent... +J'affirme que monsieur Lanlaire est incapable +d'un tel crime et je m'écrie:</p> + +<p>—Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre +homme... il aurait bien trop peur...</p> + +<p>Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:</p> + +<p>—Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite +Jésureau?... Et la petite à Valentin?... Et la petite +Dougère?... Rappelez-vous donc?... Incapable?...</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas +la même chose...</p> + +<p>Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent +pas aller, comme Rose, jusqu'à l'accusation +formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites filles +qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! +passe encore... Qu'il les tue?... ça n'est guère +croyable... Rageusement, Rose s'obstine... Elle +écume... elle frappe sur la table de ses grosses +mains molles... elle se démène, clamant:</p> + +<p>—Puisque je vous dis que si, moi... Puisque +j'en suis sûre, ah!...</p> + +<p>Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer +de sa voix blanche:</p> + +<p>—Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... +on ne sait jamais... Pour la petite Jésureau... +c'est une fameuse chance, je vous assure, +qu'il ne l'ait pas tuée...</p> + +<p>Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement +de Rose, qui n'admet pas qu'on déplace la +question, elles passent, l'une après l'autre, la +revue de tous les gens du pays qui auraient pu +faire le coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... +tous ceux-là qu'elles détestent, tous ceux-là contre +qui elles ont une jalousie, une rancune, un +dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau +de rat propose:</p> + +<p>—Vous savez bien qu'il est venu, la semaine +dernière, deux capucins qui n'avaient pas bon +air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient +partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...</p> + +<p>On s'indigne:</p> + +<p>—De braves et pieux moines!... De saintes +âmes du bon Dieu!... C'est abominable...</p> + +<p>Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné +tout le monde, Rose, acharnée, répète:</p> + +<p>—Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est +lui.</p> + +<br> + +<p>Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la +sellerie, où Joseph astique ses harnais... Au-dessus +d'un dressoir, où sont symétriquement rangées +des bouteilles de vernis et des boîtes de +cirage, je vois flamboyer aux lambris de sapin le +portrait de Drumont... Pour lui donner plus de +majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné +d'une couronne de laurier-sauce. En face, le portrait +du pape disparaît, presque entièrement +caché, sous une couverture de cheval pendue à +un clou. Des brochures antijuives, des chansons +patriotiques s'empilent sur une planche, et dans +un coin la matraque se navre parmi les balais.</p> + +<p>Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre +motif que la curiosité:</p> + +<p>—Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la +forêt la petite Claire assassinée et violée?</p> + +<p>Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement +de surprise—est-ce bien de la surprise?... +Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement, il +me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu +comme une étrange secousse, comme un frisson... +Il se remet très vite.</p> + +<p>—Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On +m'a conté ça, au pays, ce matin...</p> + +<p>Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte +ses harnais avec un gros torchon noir, méthodiquement. +J'admire la musculature de ses bras +nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses +biceps... la blancheur de sa peau. Je ne vois pas +ses yeux sous les paupières rabaissées, ses yeux +obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois +sa bouche... toute sa bouche large... son énorme +mâchoire de bête cruelle et sensuelle... Et j'ai +comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:</p> + +<p>—Sait-on qui a fait le coup?...</p> + +<p>Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, +moitié sérieux, il répond:</p> + +<p>—Quelques vagabonds, sans doute... quelques +sales youpins...</p> + +<p>Puis, après un court silence:</p> + +<p>—Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera +pas... Les magistrats, c'est tous des vendus.</p> + +<p>Il replace sur leurs selles les harnais terminés, +et désignant le portrait de Drumont, dans son +apothéose de laurier-sauce, il ajoute:</p> + +<p>—Si on avait celui-là?... Ah! malheur!</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, +l'âme envahie par un singulier malaise...</p> + +<p>Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de +quoi parler et se distraire un peu...</p> + +<br> + +<p>Quelquefois, quand Madame est sortie et que +je m'ennuie trop, je vais à la grille sur le chemin +où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en +observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe +chez nous, de ce qui y entre ou en sort. Elle est +plus rouge, plus grasse, plus molle que jamais. +Les lippes de sa bouche pendent davantage, son +corsage ne parvient plus à contenir les houles +déferlantes de ses seins... Et de plus en plus elle +est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça, +ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque +fois que nous nous rencontrons, son premier +regard est pour mon ventre, sa première parole +pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:</p> + +<p>—Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... +Dès que vous vous apercevrez de ça, +allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.</p> + +<p>C'est une véritable obsession, une manie... Un +peu agacée, je réplique:</p> + +<p>—Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive +de ça?... Je ne connais personne ici.</p> + +<p>—Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un +malheur... Un moment d'oubli... bien naturel... +et ça y est... Des fois, on ne sait pas comment +<i>ça s'arrive</i>... J'en ai bien vu, allez, qui étaient +comme vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça +y était tout de même... Mais avec Mme Gouin on +peut être tranquille... C'est une vraie bénédiction +pour un pays qu'une femme aussi savante...</p> + +<p>Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair +soulevée de basse volupté.</p> + +<p>—Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait +que des enfants... La ville était empoisonnée +d'enfants... Une abomination!... Ça grouillait +dans les rues, comme des poules dans une +cour de ferme... ça piaillait sur le pas des portes... +ça faisait un tapage!... On ne voyait que ça, +quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué... +aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a +presque plus...</p> + +<p>Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:</p> + +<p>—Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. +Ah! bon Dieu, non... Au contraire... Vous ne +sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous +promener, à neuf heures, sous les marronniers... +vous verriez ça... Partout, sur les bancs, il y a +des couples... qui s'embrassent, se caressent... +C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour +je trouve ça si mignon... Je comprends qu'on ne +puisse pas vivre sans l'amour... Oui, mais c'est +embêtant aussi d'avoir à ses trousses des <i>chiées</i> +d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles +n'en ont plus... Et c'est à Mme Gouin qu'elles +doivent ça... Un petit moment désagréable à +passer... ce n'est pas, après tout, la mer à +boire. A votre place, je n'hésiterais pas... Une +jolie fille comme vous, si distinguée, et qui doit +être si bien faite... un enfant, ce serait un +meurtre...</p> + +<p>—Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en +avoir...</p> + +<p>—Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. +Seulement... Dites donc?... Votre monsieur ne +vous a jamais proposé la chose?...</p> + +<p>—Mais non...</p> + +<p>—C'est étonnant... car il est connu pour ça... +Même, la matinée où il vous serrait de si près, +dans le jardin?...</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>Mamz'elle Rose hoche la tête.</p> + +<p>—Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez +de moi... c'est votre affaire. Seulement, on sait +ce qu'on sait...</p> + +<p>Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:</p> + +<p>—Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que +je couche avec tout le monde... avec des vieux +dégoûtants?...</p> + +<p>D'un ton froid, elle me répond:</p> + +<p>—Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il +y a des vieux qui valent des jeunes... C'est vrai +que vos affaires ne me regardent point... Ce que +j'en dis, moi, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le +vinaigre a remplacé le miel:</p> + +<p>—Après tout.... ça se peut bien... Sans doute +que votre M. Lanlaire aime mieux les fruits plus +verts. Chacun son idée, ma petite...</p> + +<p>Des paysans passent dans le chemin, et saluent +mam'zelle Rose avec respect.</p> + +<p>—Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, +il va toujours bien?...</p> + +<p>—Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...</p> + +<p>Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent +mam'zelle Rose avec respect.</p> + +<p>—Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?</p> + +<p>—Toujours vaillant... Merci... Vous êtes +bien honnêtes.</p> + +<p>Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, +dodelinant de la tête. A la vue de mam'zelle +Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et +s'arrête:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le +capitaine?...</p> + +<p>—Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... +Le capitaine s'occupe à la cave.</p> + +<p>—Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il +a semé de belles fleurs... et que, l'année prochaine, +à la Fête-Dieu, nous aurons encore un +superbe reposoir?...</p> + +<p>—Bien sûr... monsieur le curé...</p> + +<p>—Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...</p> + +<p>—Et vous de même, monsieur le curé...</p> + +<p>Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:</p> + +<p>—Au revoir... au revoir... Il ne faudrait +dans une paroisse que des paroissiennes comme +vous.</p> + +<p>Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, +un peu haineuse, laissant cette abominable Rose +jouir de son triomphe, saluée par tous, respectée +de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. +Bientôt, je suis sûre que le curé la mettra dans +une niche de son église, entre deux cierges, et +nimbée d'or, comme une sainte...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br><br> + +<p>25 octobre.</p> + + +<p>Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures +vraiment mystérieuses et j'ignore ce qui se passe +au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais +sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire. +Son regard, parfois, est lourd à supporter, +tellement lourd que le mien se dérobe sous son +intimidante fixité. Il a des façons de marcher +lentes et glissées, qui me font peur. On dirait +qu'il traîne rivé à ses chevilles un boulet, ou +plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce le bagne +qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. +Son dos aussi me fait peur et aussi son cou +large, puissant, bruni par le hâle comme un vieux +cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des +grelins. J'ai remarqué sur sa nuque un paquet +de muscles durs, exagérément bombés, comme en +ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent, +porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.</p> + +<p>Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez +Joseph, une grande violence et le goût du sang, +il est plutôt réservé sur toutes les autres choses +de la vie. Il est même impossible de savoir ce +qu'il pense. Il n'a aucune des vantardises, ni +aucune des humilités professionnelles, par où se +reconnaissent les vrais domestiques; jamais non +plus un mot de plainte, jamais un débinage +contre ses maîtres. Ses maîtres, il les respecte +sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. +Il ne boude pas sur la besogne, la plus +rebutante des besognes. Il est ingénieux; il sait +tout faire, même les choses les plus difficiles et +les plus différentes, qui ne sont point de son service. +Il traite le Prieuré, comme s'il était à lui, +le surveille, le garde jalousement, le défend. Il +en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns, +flaireur et menaçant comme un dogue. +C'est le type du serviteur de l'ancien temps, le +domestique d'avant la Révolution... De Joseph, +on dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme +lui... Une perle!». Je sais qu'on cherche à l'arracher +aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de +Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. +Il les refuse et ne se vante pas de les +avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est ici, +depuis quinze ans, il considère cette maison +comme la sienne. Tant qu'on voudra de lui, il +restera... Madame si soupçonneuse et qui voit le +mal partout lui montre une confiance aveugle. +Elle qui ne croit à personne, elle croit à Joseph, +à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de +Joseph.</p> + +<p>—Une perle!... Il se jetterait au feu pour +nous, dit-elle.</p> + +<p>Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues +générosités et de petits cadeaux.</p> + +<p>Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet +homme m'inquiète et, en même temps, il m'intéresse +prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses +effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau +morte de ses yeux... Depuis que je m'occupe de +lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais jugé +tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un +paysan grossier, stupide et pataud. J'aurais dû +l'examiner plus attentivement. Maintenant, je le +crois singulièrement fin et retors, et même mieux +que fin, pire que retors... je ne sais comment +m'exprimer sur lui... Et puis, est-ce l'habitude de +le voir, tous les jours?... Je ne le trouve plus si +laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une +atténuation, comme une brume, sur les objets et +sur les êtres. Elle finit, peu à peu, par effacer les +traits d'un visage, par estomper les déformations; +elle fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement +n'est plus, au bout d'un certain temps, +bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce +que je découvre en Joseph de nouveau et de profond... +et qui me bouleverse. Ce n'est pas l'harmonie +des traits, ni la pureté des lignes qui crée +pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque +chose de moins apparent, de moins défini... +une sorte d'affinité et, si j'osais... une sorte +d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, +dont certaines femmes subissent, même malgré +elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph dégage +autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, +je l'ai admiré qui soulevait une barrique de vin... +Il jouait avec elle ainsi qu'un enfant avec sa balle +de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son +adresse souple, le levier formidable de ses reins, +l'athlétique poussée de ses épaules, tout cela m'a +rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité, +faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en +moi l'énigme de ces louches allures, de cette bouche +close, de ce regard impressionnant, se double +encore de cette puissance musculaire, de cette carrure +de taureau. Sans pouvoir me l'expliquer +davantage, je sens qu'il y a entre Joseph et moi +une correspondance secrète... un lien physique et +moral qui se resserre un peu plus tous les jours...</p> + +<p>De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le +suis des yeux, quelquefois, dans le jardin... Il est +là, courbé sur son ouvrage, la face presque à fleur +de terre, ou bien agenouillé contre le mur où +s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... +il s'évanouit... Le temps de pencher la +tête... et il n'y a plus personne... S'enfonce-t-il +dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il +m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, +pour lui transmettre un ordre de Madame... Je ne +le vois nulle part, et je l'appelle.</p> + +<p>—Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p> + +<p>Aucune réponse... J'appelle encore:</p> + +<p>—Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p> + +<p>Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière +un arbre, de derrière une planche de légumes, +devant moi. Il surgit, devant moi, dans le +soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux +aplatis sur le crâne, la chemise ouverte sur +sa poitrine velue.... D'où vient-il?... D'où sort-il?... +D'où est-il tombé?...</p> + +<p>—Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...</p> + +<p>Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph +erre un sourire effrayant qui, véritablement, a des +lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois que +cet homme est le diable...</p> + +<br> + +<p>Le viol de la petite Claire défraie toujours les +conversations et surexcite les curiosités de la +ville. On s'arrache les journaux de la région et de +Paris qui le racontent. La <i>Libre Parole</i> dénonce +nettement et en bloc les juifs, et elle affirme +que c'est un «meurtre rituel...» Les magistrats +sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, +des instructions; on a interrogé beaucoup de +gens. Personne ne sait rien... L'accusation de +Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de +l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... +Hier, les gendarmes ont arrêté un pauvre colporteur +qui a pu prouver facilement qu'il n'était pas +dans le pays, au moment du crime. Le père, +désigné par la rumeur publique, s'est disculpé... +Du reste, on n'a sur lui que les meilleurs renseignements... +Donc, nulle part, nul indice qui +puisse mettre la justice sur les traces du coupable. +Il paraît que ce crime fait l'admiration des +magistrats et qu'il a été commis avec une habileté +surprenante, sans doute par des professionnels... +par des Parisiens... Il paraît aussi que +le procureur de la République mène l'affaire +mollement et pour la forme. L'assassinat d'une +petite fille pauvre, ça n'est pas très passionnant... +Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne trouvera +jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée +comme tant d'autres qui n'ont pas dit leur secret...</p> + +<br> + +<p>Je ne serais pas étonnée que Madame crût son +mari coupable... Ça, c'est comique, et elle devrait +le mieux connaître. Elle est toute drôle, depuis +la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur +qui ne sont pas naturelles. J'ai remarqué +que, durant le repas, chaque fois qu'on sonnait, +elle avait un petit sursaut...</p> + +<p>Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur +manifestait l'intention de sortir, elle l'en a +empêché...</p> + +<p>—Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce +que tu as besoin d'être toujours dehors?</p> + +<p>Elle s'est même promenée avec Monsieur, une +grande heure, dans le jardin. Naturellement, +Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas +une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac... +Quel gros lourdaud!</p> + +<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se +dire, quand ils sont seuls, tous les deux... Hier +soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai écouté +derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur +qui froissait un journal... Assise devant +son petit bureau, Madame écrivait ses comptes:</p> + +<p>—Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé +Madame.</p> + +<p>—Deux francs... a répondu Monsieur...</p> + +<p>—Tu es sûr?...</p> + +<p>—Mais oui, mignonne...</p> + +<p>—Eh bien, il me manque trente-huit sous..</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui les ai pris...</p> + +<p>—Non... c'est le chat...</p> + +<p>Ils ne se sont rien dit d'autre...</p> + +<br> + +<p>A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de +la petite Claire. Quand Marianne ou moi nous +mettons la conversation sur ce sujet, il la change +aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... +Je ne sais pas pourquoi, cette idée m'est +venue—et elle s'enfonce, de plus en plus dans +mon esprit—que c'est Joseph qui a fait le coup. +Je n'ai pas de preuves, pas d'indices qui puissent +me permettre de le soupçonner... pas d'autres +indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce +léger mouvement de surprise qui lui échappa, +lorsque, de retour de chez l'épicière, brusquement, +dans la sellerie, je lui jetai pour la première fois +au visage le nom de la petite Claire, assassinée +et violée... Et cependant, ce soupçon purement +intuitif a grandi, est devenu une possibilité, puis +une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche +à me convaincre que Joseph est une «perle...» +Je me répète que mon imagination s'exalte à de +simples folies, qu'elle obéit aux influences de +cette perversité romanesque, qui est en moi... +Mais j'ai beau faire, cette impression subsiste en +dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant, +prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée +fixe... Et j'ai une irrésistible envie de demander +à Joseph:</p> + +<p>—Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé +la petite Claire dans le bois?... Est-ce vous, vieux +cochon?</p> + +<p>Le crime a été commis un samedi... Je me +souviens que Joseph, à peu près à la même date, +est allé chercher de la terre de bruyère, dans le +bois de Raillon... Il a été absent, toute la journée, +et il n'est rentré au Prieuré avec son chargement +que le soir, tard... De cela, je suis sûre... +Et,—coïncidence extraordinaire,—je me souviens +de certains gestes agités, de certains regards +plus troubles, qu'il avait, ce soir-là, en rentrant... +Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi +l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de +physionomie me reviennent avec force... Mais, +est-ce bien le samedi du crime que Joseph est +allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en +vain à préciser la date de son absence... Et puis, +avait-il réellement ces gestes inquiets, ces regards +accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?... +N'est-ce pas moi qui m'acharne à me +suggestionner l'étrangeté inhabituelle de ces +gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison, +contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph—une +perle—qui ait fait le coup?... Cela m'irrite +et, en même temps, cela me confirme dans mes +appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le +drame de la forêt... Si encore l'enquête judiciaire +avait signalé les traces fraîches d'une voiture sur +les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?... +Mais non... L'enquête ne signale rien +de tel... elle signale le viol et le meurtre d'une +petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement +cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin +à ne pas laisser derrière soi la moindre +preuve de son crime, cette invisibilité diabolique, +j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, +j'ose, tout d'un coup, après un silence, lui poser +cette question:</p> + +<p>—Joseph, quel jour avez-vous été chercher de +la terre de bruyère, dans la forêt de Raillon?... +Est-ce que vous vous le rappelez?...</p> + +<p>Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal +qu'il lisait... Son âme est bronzée désormais +contre les surprises...</p> + +<p>—Pourquoi ça?... fait-il.</p> + +<p>—Pour savoir...</p> + +<p>Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... +Ensuite il prend, sans affectation, l'air de +quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire pour +y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:</p> + +<p>—Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien +que c'était samedi...</p> + +<p>—Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la +petite Claire dans le bois?... poursuis-je, en donnant +à cette interrogation, trop vivement débitée, +un ton agressif.</p> + +<p>Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. +Son regard est devenu quelque chose de si aigu, +de si terrible, que, malgré mon effronterie coutumière, +je suis obligée de détourner la tête.</p> + +<p>—C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je +crois bien que c'était ce samedi-là...</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>—Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien +mieux de penser à autre chose. Si vous lisiez le +journal... vous verriez qu'on a encore tué des +juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la +peine...</p> + +<p>A part son regard, il est calme, naturel, presque +bonhomme... Ses gestes sont aisés, sa voix +ne tremble plus... Je me tais... et Joseph, reprenant +le journal qu'il avait posé sur la table, se +remet à lire le plus tranquillement du monde...</p> + +<p>Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais +retrouver dans la vie de Joseph, depuis que je suis +ici, un trait de férocité active... Sa haine des juifs, +la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, +de les tuer, de les brûler, tout cela n'est +peut-être que de la hâblerie... c'est surtout de la +politique... Je cherche quelque chose de plus précis, +de plus formel, à quoi je ne puisse pas me +tromper sur le tempérament criminel de Joseph. +Et je ne trouve toujours que des impressions +vagues et morales, des hypothèses auxquelles +mon désir ou ma crainte qu'elles soient d'irrécusables +réalités donne une importance et une +signification que, sans doute, elles n'ont pas... +Mon désir ou ma crainte?... De ces deux sentiments, +j'ignore lequel me pousse...</p> + +<p>Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un +fait horrible... un fait révélateur... Celui-là, je ne +l'invente pas... je ne l'exagère pas... je ne l'ai pas +rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est chargé +de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue +les canards, selon une antique méthode normande, +en leur enfonçant une épingle dans la tête... Il +pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir. +Mais il aime à prolonger leur supplice par +de savants raffinements de torture; il aime à +sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans +ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir +dans ses mains leur souffrance, leurs frissons +d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté +à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le +tenait entre ses genoux. D'une main il lui serrait +le col, de l'autre il lui enfonçait une épingle dans +le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le +crâne, d'un mouvement lent et régulier... Il semblait +moudre du café... Et en tournant l'épingle, +Joseph disait avec une joie sauvage:</p> + +<p>—Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, +tant plus que le sang est bon au goût...</p> + +<p>L'animal avait dégagé des genoux de Joseph +ses ailes qui battaient, battaient... Son col se tordait, +même maintenu par Joseph, en affreuse spirale... +et, sous le matelas des plumes, sa chair +soubresautait... Alors Joseph jeta l'animal sur les +dalles de la cuisine et, les coudes aux genoux, le +menton dans ses paumes réunies, il se mit à +suivre, d'un oeil hideusement satisfait, ses bonds, +ses convulsions, le grattement fou de ses pattes +jaunes sur le sol...</p> + +<p>—Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc +tout de suite... c'est horrible de faire souffrir les +bêtes.</p> + +<p>Et Joseph répondit:</p> + +<p>—Ça m'amuse... J'aime ça...</p> + +<p>Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les +détails sinistres de ce souvenir, j'entends toutes +les paroles de ce souvenir... Et j'ai envie... une +envie encore plus violente, de crier à Joseph:</p> + +<p>—C'est vous qui avez violé la petite Claire, +dans le bois... Oui... oui... j'en suis sûre, maintenant... +c'est vous, vous, vous, vieux cochon...</p> + +<p>Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une +immense canaille. Et cette opinion que j'ai de sa +personne morale, au lieu de m'éloigner de lui, +loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non +pas que je l'aime peut-être, mais qu'il m'intéresse +énormément. C'est drôle, j'ai toujours eu un faible +pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette +le sang... une odeur particulière qui vous grise, +quelque chose de fort et d'âpre qui vous prend +par le sexe. Si infâmes que soient les canailles, +ils ne le sont jamais autant que les honnêtes +gens. Ce qui m'ennuie de Joseph, c'est qu'il a la +réputation et, pour celui qui ne connaît pas ses +yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais +mieux franchement, effrontément canaille. +Il est vrai qu'il n'aurait plus cette auréole de +mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et +me trouble et qui m'attire—oui là—qui m'attire +vers ce vieux monstre.</p> + +<p>Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la +certitude, parce que rien ne peut m'enlever désormais +la certitude que c'est lui qui a violé la petite +Claire, dans le bois.</p> + +<br> + +<p>Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai +fait sur le coeur de Joseph une impression considérable. +Son mauvais accueil est fini; son silence +ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque +de la tendresse dans ses bourrades. Ses regards +n'ont plus de haine—en ont-ils jamais eu d'ailleurs?—et +s'ils sont encore si terribles, parfois, +c'est qu'il cherche à me connaître mieux, toujours +mieux, et qu'il veut m'éprouver. Comme la plupart +des paysans, il est extrêmement méfiant, il +évite de se livrer aux autres, car il croit qu'on +veut le «mettre dedans». Il doit posséder de +nombreux secrets, mais il les cache jalousement, +sous un masque sévère, renfrogné et brutal, +comme on renferme des trésors dans un coffre de +fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux. +Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance +s'atténue... Il est charmant pour moi, dans son +genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer +son amitié et me plaire. Il se charge des +corvées trop pénibles, prend à son compte les +gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, +sans mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans +chercher à provoquer ma reconnaissance, sans +vouloir en tirer un profit quelconque. De mon +côté, je remets de l'ordre dans ses affaires, je +raccommode ses chaussettes, ses pantalons, rapièce +ses chemises, range son armoire, avec bien +plus de soin et de coquetterie que celle de +Madame. Et il me dit avec des yeux de contentement:</p> + +<p>—C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une +bonne femme... une femme d'ordre. L'ordre, +voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est gentille, +avec ça... quand on est une belle femme, +il n'y a pas mieux...</p> + +<p>Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que +par à-coups. Le soir, à la cuisine, avec Marianne, +la conversation ne peut être que générale... Aucune +intimité n'est permise entre nous deux. Et, +quand je le vois seul, rien n'est plus difficile que +de le faire parler... Il refuse tous les longs entretiens, +craignant sans doute de se compromettre. +Deux mots par ci... deux mots par là... aimables +ou bourrus... et c'est tout... Mais ses yeux parlent, +à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour +de moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en +moi, au plus profond de moi, afin de me retourner +l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.</p> + +<p>Pour la première fois, nous nous sommes entretenus +longuement, hier. C'était le soir. Les +maîtres étaient couchés; Marianne était montée +dans sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me +sentant pas disposée à lire ou à écrire, je m'ennuyais +d'être seule. Toujours obsédée par l'image +de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans +la sellerie où, à la lueur d'une lanterne sourde, +il épluchait des graines, assis devant une petite +table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était +là, près de lui, debout, portant sous ses deux bras +des paquets de petites brochures, rouges, vertes, +bleues, tricolores... Gros yeux ronds dépassant +l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, +jaunâtre et grenue, il ressemblait à un crapaud... +Du crapaud, il avait aussi la lourdeur sautillante. +Sous la table, les deux chiens, roulés en boule, +dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.</p> + +<p>Le sacristain voulut cacher ses brochures... +Joseph le rassura.</p> + +<p>—On peut parler devant Mademoiselle... C'est +une femme d'ordre...</p> + +<p>Et il recommanda:</p> + +<p>—Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A +Bazoches... à Courtain... à Fleur-sur-Tille... Et +que ce soit distribué demain, dans la journée... +Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que +je te le dise encore... va partout... entre dans +toutes les maisons... même chez les républicains... +Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça +ne fait rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces +sales cochons... c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi +que tu as cent sous par républicain...</p> + +<p>Le sacristain approuvait en hochant la tête. +Ayant recalé les brochures sous ses bras, il partit, +accompagné jusqu'à la grille par Joseph.</p> + +<p>Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, +mes yeux interrogateurs:</p> + +<p>—Oui... fit-il négligemment, quelques chansons... +quelques images... et des brochures contre +les juifs, qu'on distribue pour la propagande... Je +me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je +travaille pour eux, quoi! C'est dans mes idées, +pour sûr... faut dire aussi que c'est bien payé...</p> + +<p>Il se remit devant la petite table où il épluchait +ses graines. Les deux chiens réveillés tournèrent +dans la pièce et allèrent se recoucher plus +loin.</p> + +<p>—Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal +payé... Ah! ils en ont de l'argent, allez, les messieurs +prêtres...</p> + +<p>Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il +ajouta:</p> + +<p>—Je vous dis ça... Célestine... parce que vous +êtes une bonne femme... une femme d'ordre... et +que j'ai confiance en vous... C'est entre nous, +dites?...</p> + +<p>Après un silence:</p> + +<p>—Quelle bonne idée que vous soyez venue +ici, ce soir... remercia-t-il... C'est gentil... ça me +flatte...</p> + +<p>Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi +causant... Je me penchai sur la petite table, tout +près de lui, et, remuant les graines triées dans +une assiette, je répondis avec coquetterie:</p> + +<p>—C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de +suite, après le dîner. On n'a pas eu le temps de +tailler une bavette... Voulez-vous que je vous +aide à éplucher vos graines?</p> + +<p>—Merci, Célestine... C'est fini...</p> + +<p>Il se gratta la tête:</p> + +<p>—Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller +voir aux châssis... Les mulots ne me laissent pas +une salade, ces vermines-là... Et puis, ma foi, +non... faut que je vous cause, Célestine...</p> + +<p>Joseph se leva, referma la porte qui était restée +entr'ouverte, m'entraîna au fond de la sellerie. +J'eus peur, une minute... La petite Claire, que +j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la +forêt, affreusement pâle et sanglante... Mais les +regards de Joseph n'étaient pas méchants; ils +semblaient plutôt timides... On se voyait à peine +dans cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté +trouble et sinistre, la lueur sourde de la lanterne... +Jusque-là, la voix de Joseph avait tremblé. Elle +prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.</p> + +<p>—Il y a déjà quelques jours que je voulais +vous confier ça, Célestine... commença-t-il... Eh +bien, voilà... J'ai de l'amitié pour vous... Vous +êtes une bonne femme... une femme d'ordre... +Maintenant, je vous connais bien, allez!...</p> + +<p>Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil +sourire, et je répliquai:</p> + +<p>—Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et +pourquoi étiez-vous si désagréable avec moi?... +Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez +toujours... Vous rappelez-vous les scènes que +vous me faisiez, quand je traversais les allées +que vous veniez de ratisser?... O le vilain bourru!</p> + +<p>Joseph se mit à rire et haussa les épaules:</p> + +<p>—Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas +les gens du premier coup... Les femmes, surtout, +c'est le diable à connaître... et vous arriviez +de Paris!... Maintenant, je vous connais bien...</p> + +<p>—Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, +dites-moi donc ce que je suis...</p> + +<p>La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:</p> + +<p>—Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes +comme moi...</p> + +<p>—Je suis comme vous, moi?...</p> + +<p>—Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous +et moi, dans le fin fond de l'âme, c'est la même +chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...</p> + +<p>Il y eut encore un moment de silence. Il reprit +d'une voix moins dure:</p> + +<p>—J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et +puis...</p> + +<p>—Et puis?...</p> + +<p>—J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...</p> + +<p>—Ah?...</p> + +<p>—Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas +servi, pendant quarante ans, dans de bonnes +maisons, sans faire quelques petites économies... +Pas vrai?</p> + +<p>—Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en +plus par les paroles et par les allures de Joseph... +Et vous avez beaucoup d'argent?</p> + +<p>—Oh! un peu... seulement...</p> + +<p>—Combien?... Faites voir!...</p> + +<p>Joseph eut un léger ricanement:</p> + +<p>—Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il +est dans un endroit où il fait des petits.</p> + +<p>—Oui, mais combien?...</p> + +<p>Alors, d'une voix basse, chuchotée:</p> + +<p>—Peut-être quinze mille francs... peut-être +plus...</p> + +<p>—Mazette!... vous êtes calé, vous!...</p> + +<p>—Oh! peut-être moins aussi... On ne sait +pas...</p> + +<p>Tout à coup, les deux chiens, simultanément, +dressèrent la tête, bondirent vers la porte et se +mirent à aboyer. Je fis un geste d'effroi...</p> + +<p>—Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant +à chacun un coup de pied dans les flancs... +c'est des gens qui passent dans le chemin... Et, +tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais +son pas.</p> + +<p>En effet, quelques secondes après, j'entendis +un bruit de pas traînant sur le chemin, puis un +bruit plus lointain de barrière refermée... Les +chiens se turent.</p> + +<p>Je m'étais assise sur un escabeau, dans un +coin de la sellerie. Joseph, les mains dans ses +poches, se promenait dans l'étroite pièce où son +coude heurtait aux lambris de sapin des lanières +de cuir... Nous ne parlions plus, moi horriblement +gênée, et regrettant d'être venue. Joseph +visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à +me dire. Au bout de quelques minutes, il se décida:</p> + +<p>—Faut que je vous confie encore une chose, +Célestine... Je suis de Cherbourg... Et Cherbourg, +c'est une rude ville, allez... pleine de marins, de +soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas +sur le plaisir; le commerce y est bon... Eh +bien, je sais qu'il y a à Cherbourg, à cette heure, +une bonne occasion... S'agirait d'un petit café, +près du port, d'un petit café, placé on ne peut +pas mieux... L'armée boit beaucoup, en ce moment... +tous les patriotes sont dans la rue... ils +crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait +l'instant de l'avoir... On gagnerait des mille et des +cents, je vous en réponds... Seulement, voilà!... +faudrait une femme là dedans... une femme +d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et +qui ne craindrait pas la gaudriole. Les marins, +les militaires, c'est rieur, c'est farceur, c'est bon +enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le +sexe... ça dépense beaucoup pour le sexe... Votre +idée là-dessus, Célestine?...</p> + +<p>—Moi?... fis-je, hébétée.</p> + +<p>—Oui, enfin, une supposition?... Ça vous +plairait-il?...</p> + +<p>—Moi?...</p> + +<p>Je ne savais pas où il voulait en venir... je +tombais de surprise en surprise. Bouleversée, je +n'avais pas trouvé autre chose à répondre... Il +insista:</p> + +<p>—Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous +qui vienne dans le petit café?... Vous êtes une +bonne femme... vous avez de l'ordre... vous n'êtes +point de ces mijaurées qui ne savent seulement +point entendre une plaisanterie... vous êtes patriote, +nom de nom!... Et puis vous êtes gentille, +mignonne tout plein... vous avez des yeux à +rendre folle toute la garnison de Cherbourg... +Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous connais +bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez +faire... cette idée-là ne cesse de me trotter par la +tête...</p> + +<p>—Eh bien? Et vous?...</p> + +<p>—Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne +amitié...</p> + +<p>—Alors, criai-je, subitement indignée... vous +voulez que je fasse la putain pour vous gagner +de l'argent?...</p> + +<p>Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il +dit:</p> + +<p>—En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça +se comprend, voyons...</p> + +<p>Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les +serra à me faire hurler de douleur, et il balbutia:</p> + +<p>—Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le +petit café... J'ai les sangs tournés de vous...</p> + +<p>Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée +de cet aveu, et sans un geste et sans une +parole, il continua:</p> + +<p>—Et puis... il y a peut-être plus de quinze +mille francs... peut-être plus de dix-huit mille +francs... On ne sait pas ce que ça fait de petits... +cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. +des bijoux... Vous seriez rudement heureuse, +allez, dans le petit café...</p> + +<p>Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant +de ses bras... Et je sentais tout son corps +qui tremblait de désirs contre moi... S'il avait +voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que +je tentasse la moindre résistance. Et il continuait +de me décrire son rêve:</p> + +<p>—Un petit café bien joli... bien propre... bien +reluisant... Et puis, au comptoir, derrière une +grande glace, une belle femme, habillée en Alsace-Lorraine, +avec un beau corsage de soie... et +de larges rubans de velours... Hein, Célestine?... +Pensez à ça... J'en recauserons un de ces jours... +j'en recauserons...</p> + +<p>Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... +J'étais stupéfiée par cette chose, à laquelle je +n'avais jamais songé... mais j'étais aussi, sans +haine, sans horreur contre le cynisme de cet +homme... Joseph répéta, de cette même bouche +qui avait baisé les plaies sanglantes de la petite +Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui +avaient serré, étouffé, étranglé, assassiné la petite +Claire dans le bois:</p> + +<p>—J'en recauserons... je suis vieux... je suis +laid... possible... Mais pour arranger une femme, +Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a pas un +comme moi... J'en recauserons...</p> + +<p>Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, +de sinistres!... Est-ce une menace?... Est-ce une +promesse?...</p> + +<p>Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de +silence... On dirait que rien ne s'est passé, hier +soir, entre nous... Il va, il vient, il travaille... il +mange... il lit son journal... comme tous les +jours... Je le regarde, et je voudrais le détester... +je voudrais que sa laideur m'apparût telle, qu'un +immense dégoût me séparât de lui à jamais... +Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet +homme me donne des frissons... et je n'ai pas +de dégoût.. Et c'est une chose effrayante que je +n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, +qui a violé la petite Claire dans le bois!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br><br> + +<p>3 novembre.</p> + + +<p>Rien ne me fait plaisir comme de retrouver +dans les journaux le nom d'une personne chez +qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce matin, +plus vif que jamais, en apprenant par le <i>Petit +Journal</i> que Victor Charrigaud venait de publier +un nouveau livre qui a beaucoup de succès et +dont tout le monde parle avec admiration... Ce +livre s'intitule: <i>De cinq à sept</i>, et il fait scandale, +dans le bon sens. C'est, dit l'article, une suite +d'études mondaines, brillantes et cinglantes qui, +sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde... +Oui, compte là-dessus!... En même temps +que de son talent, on loue fort Victor Charrigaud +de son élégance, de ses relations distinguées, de +son salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant +huit mois, j'ai été femme de chambre chez +les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais +rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!</p> + +<p>Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud. +Il a déjà publié une suite de livres à tapage. +<i>Leurs Jarretelles</i>, <i>Comment elles dorment</i>, <i>Les +Bigoudis sentimentaux</i>, <i>Colibris et Perroquets</i>, +sont parmi les plus célèbres. C'est un homme +d'infiniment d'esprit, un écrivain d'infiniment de +talent et dont le malheur a été que le succès lui +arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent +les plus grandes espérances. Chacun était +frappé de ses fortes qualités d'observation, de ses +dons puissants de satire, de son implacable et +juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule +humain. Un esprit averti et libre, pour qui les +conventions mondaines n'étaient que mensonge +et servilité, une âme généreuse et clairvoyante +qui, au lieu de se courber sous l'humiliant niveau +du préjugé, dirigeait bravement ses impulsions +vers un idéal social, élevé et pur. Du moins, +c'est ainsi que me parla de Victor Charrigaud un +peintre de ses amis qui était toqué de moi, que +j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements +qui précèdent et les détails qui vont +suivre sur la littérature et la vie de cet homme +illustre.</p> + +<p>Parmi les ridicules si durement flagellés par +lui, Charrigaud avait surtout choisi le ridicule du +snobisme. En sa conversation verveuse et nourrie +de faits, plus encore que dans ses livres, il +en notait le caractère de lâcheté morale, de dessèchement +intellectuel, avec une âpre précision +dans le pittoresque, une large et rude philosophie +et des mots aigus, profonds, terribles qui +recueillis par les uns, colportés par les autres, se +répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient, +en quelque sorte, classiques tout de +suite... On pourrait faire toute une étonnante +psychologie du snobisme avec les impressions, +les traits, les profils serrés, les silhouettes étrangement +dessinées et vivantes que son originalité +renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... +Il semble donc que si quelqu'un devait échapper +à cette sorte d'influenza morale qui sévit si fort +dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux +que tout autre préservé de la contagion par cet +admirable antiseptique: l'ironie... Mais l'homme +n'est que surprise, contradiction, incohérence et +folie...</p> + +<p>A peine eut-il senti passer les premières caresses +du succès, que le snob qui était en lui—et c'est +pour cela qu'il le peignait avec une telle force d'expression—se +révéla, explosa, pourrait-on dire, +comme un engin qui vient de recevoir la secousse +électrique... Il commença par lâcher ses amis +devenus encombrants ou compromettants, ne +gardant que ceux qui, les uns par leur talent accepté, +les autres, par leur situation dans la presse, +pouvaient lui être utiles et entretenir de leurs +persistantes réclames sa jeune renommée. En +même temps, il fit de la toilette et de la mode +une de ses préoccupations les plus acharnées.</p> + +<p>On le vit avec des redingotes d'un philippisme +audacieux, des cols et des cravates d'un 1830 exagéré, +des gilets de velours d'un galbe irrésistible, +des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal, +incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes +somptueusement roulées dans des papiers +d'or... Mais, lourd de membres, gauche de gestes, +avec des emmanchements épais et des articulations +canailles, il conservait, malgré tout, l'allure +massive des paysans d'Auvergne, ses compatriotes. +Trop neuf dans une trop soudaine élégance +où il se sentait dépaysé, il avait beau +s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du +chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette +aisance, cette ligne souple, fine et droite qu'il +enviait—avec quelle violente haine—aux +jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres +et des restaurants. Il s'étonna, car, après tout, +il n'avait que des fournisseurs de choix, les plus +illustres tailleurs, de mémorables chemisiers, +et quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant +dans la glace, il s'injuriait avec désespoir.</p> + +<p>—J'ai beau sur mes habits multiplier velours, +moires et satins, j'ai toujours l'air d'un mufle. +Il y a là quelque chose qui n'est pas naturel.</p> + +<p>Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et +mise avec un goût discret, elle arbora, elle aussi, +des toilettes éclatantes, fracassantes, des cheveux +trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop +riches, des airs de reine de lavoir, des majestés +d'impératrice de mardi-gras... On s'en moquait +beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades, +à la fois humiliés et réjouis de tant de luxe et de +mauvais goût, se vengeaient en disant plaisamment +de ce pauvre Victor Charrigaud:</p> + +<p>—Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...</p> + +<p>Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes +diplomaties et de plus incessantes platitudes, ils +furent reçus dans ce qu'ils appelaient, eux aussi, +le vrai monde, chez des banquiers israélites, des +ducs du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage, +et chez de très vieilles dames, folles +de littérature, de proxénétisme et d'académie... +Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer +ces relations nouvelles, à en conquérir d'autres +plus enviables et plus difficiles, d'autres, +d'autres et toujours d'autres...</p> + +<p>Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il +avait maladroitement acceptée chez un ami sans +éclat, mais qu'il tenait encore à ménager, Charrigaud +lui écrivit la lettre suivante:</p> + +<p>«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous +de te manquer de parole, pour lundi. +Mais nous venons de recevoir, précisément pour +ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild... +C'est la première... Tu comprends que +nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait un désastre... +Heureusement, je connais ton coeur. Loin +de nous en vouloir, je suis sûr que tu partageras +notre joie et notre fierté.»</p> + +<p>Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait +de faire d'une villa à Deauville:</p> + +<p>—Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient +ces gens-là... Ils nous prenaient sans doute +pour des journalistes, pour des bohèmes... Mais +je leur ai fait voir que j'avais un notaire...</p> + +<p>Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des +amis de sa jeunesse, ces amis dont la seule présence +chez lui était un constant et désobligeant +rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette +infériorité sociale: la littérature et le travail. Et +il s'ingénia aussi à éteindre les flammes qui, +parfois, s'allumaient en son cerveau, à étouffer +définitivement dans le respect ce maudit esprit +dont il s'effrayait de sentir, à de certains jours, +les brusques reviviscences et qu'il croyait mort à +jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu chez +les autres, il voulut à son tour recevoir les autres +chez lui... L'inauguration d'un petit hôtel qu'il +venait d'acheter, dans Auteuil, pouvait être le +prétexte d'un dîner.</p> + +<p>J'arrivai dans la maison au moment où les +Charrigaud avaient résolu qu'ils donneraient, +enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes, +gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude +et qui, durant quelques années, avaient fait leur +maison si charmante, mais un dîner vraiment élégant, +vraiment solennel, un dîner guindé et glacé, +un dîner <i>select</i> où seraient cérémonieusement +priées, avec quelques correctes célébrités de la +littérature et de l'art, quelques personnalités +mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières +non plus, mais suffisamment décoratives pour +qu'un peu de leur éclat rejaillît sur eux...</p> + +<p>—Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce +n'est pas de dîner en ville, c'est de donner à +dîner, chez soi...</p> + +<p>Après avoir longuement réfléchi à ce projet, +Victor Charrigaud proposa:</p> + +<p>—Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons +avoir tout d'abord que des femmes divorcées... +avec leurs amants. Il faut bien commencer +par quelque chose. Il y en a de fort sortables et +que les journaux les plus catholiques citent avec +admiration... Plus tard, quand nos relations seront +devenues plus choisies et plus étendues, eh +bien, nous les sèmerons les divorcées...</p> + +<p>—C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour +le moment, l'important est d'avoir ce qu'il y a +de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau dire, +le divorce, c'est une situation.</p> + +<p>—Il a au moins ce mérite qu'il supprime +l'adultère, ricana Charrigaud... L'adultère, c'est +si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami Bourget pour +croire à l'adultère—l'adultère chrétien—et aux +meubles anglais...</p> + +<p>A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton +d'agacement nerveux:</p> + +<p>—Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit +et tes méchancetés... Tu verras... tu verras que +nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous +faire un salon comme il faut.</p> + +<p>Et elle ajouta:</p> + +<p>—Si tu veux devenir vraiment un homme du +monde, apprends d'abord à être un imbécile ou à +te taire...</p> + +<p>On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après +de laborieuses combinaisons, se trouva arrêtée +comme suit:</p> + +<p>La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste +et député, Joseph Brigard.</p> + +<p>La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son +ami, le poète Théo Crampp...</p> + +<p>La baronne Otto Butzinghen et son ami, le +vicomte Lahyrais, clubman, sportsman, joueur et +tricheur.</p> + +<p>Mme de Rambure, divorcée, et son amie, +Mme Tiercelet, en instance de divorce.</p> + +<p>Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent +pédéraste, et son jeune ami, Lucien Sartorys, +beau comme une femme, souple comme +un gant de peau de Suède, mince et blond comme +un cigare.</p> + +<p>Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie, +numismate obscène, et Isidore Durand de la +Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et +sinologue sévère à l'Institut...</p> + +<p>Le portraitiste Jacques Rigaud.</p> + +<p>Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.</p> + +<p>Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.</p> + +<p>Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives +entremises, acceptées, toutes...</p> + +<p>Seule, la comtesse Fergus hésita:</p> + +<p>—Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment +une maison convenable?... Lui, n'a-t-il pas +fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?... +Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies +obscènes, pour lesquelles il avait posé, avec +des avantages en plâtre?... Et elle, ne courait-il +pas de fâcheuses histoires sur son compte?... +N'a-t-elle pas eu des aventures assez vulgaires +avant son mariage? Ne dit-on point qu'elle a +été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle +horreur! Une femme qui se mettait toute nue +devant des hommes... qui n'étaient même pas ses +amants?...</p> + +<p>Finalement, elle accepta l'invitation quand on +lui eut affirmé que Mme Charrigaud n'avait posé +que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, serait +bien capable de la déshonorer dans un de ses +livres, et que Kimberly viendrait à ce dîner... +Oh! du moment que Kimberly avait promis de +venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si +délicat, et si charmant, tellement charmant!...</p> + +<p>Les Charrigaud furent mis au courant de ces +négociations et de ces scrupules. Loin de s'en +formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à +bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait +plus maintenant que de se surveiller et, comme +disait Mme Charrigaud, de se comporter en véritables +gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement +préparé et combiné, si habilement négocié, +c'était vraiment leur première manifestation dans +le nouvel avatar de leur destinée élégante, de +leurs ambitions mondaines... Il fallait donc que +ce fût épatant...</p> + +<p>Huit jours avant, tout était sens dessus dessous +dans la maison. Il fallut, en quelque sorte, +remettre à neuf l'appartement et que rien n'y +«clochât». On essaya des combinaisons de +lumière et des décorations de table, afin de ne pas +être embarrassé au dernier moment. A ce propos, +M. et Mme Charrigaud se querellèrent comme des +portefaix, car ils n'avaient pas les mêmes idées, +et leur esthétique différait sur tous les points... +elle inclinant à des arrangements sentimentaux, +lui voulant que ce fût sévère et «artiste»...</p> + +<p>—C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront +être chez une grisette... Ah! ce qu'ils vont +se payer nos têtes!...</p> + +<p>—Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, +arrivée au paroxysme de la nervosité... +Tu es bien resté le même qu'autrefois, un sale +voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en +ai plein le dos...</p> + +<p>—Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit +loup, divorçons... Au moins, de cette façon, nous +compléterons la série et nous ne ferons pas tache +parmi nos invités.</p> + +<p>On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, +qu'il manquerait de la vaisselle et des cristaux. +Ils durent en louer, et louer des chaises également, +car ils n'en avaient que quinze; encore +étaient-elles dépareillées... Enfin, le menu fut +commandé à l'un des grands restaurateurs du +boulevard.</p> + +<p>—Que ce soit ultra-chic, recommanda +Mme Charrigaud, et qu'on ne reconnaisse rien de +ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des +côtelettes de foie gras, des gibiers comme des +jambons, des jambons comme des gâteaux, des +truffes en mousses, et des purées en branches... +des cerises carrées et des pêches en spirale... +Enfin tout ce qu'il y a de plus chic...</p> + +<p>—Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je +sais si bien déguiser les choses que je mets au +défi quiconque de savoir ce qu'il mange... C'est +une spécialité de la maison...</p> + +<p>Enfin, le grand jour arriva.</p> + +<p>Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, +nerveux, agité. Madame qui n'avait pu dormir +de toute la nuit, fatiguée par les courses de +la veille, par les préparatifs de toute sorte, +ne tint pas en place. Cinq ou six fois, le front +plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle +avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle +passa la dernière revue de l'hôtel, dérangea et +remit sans raison des bibelots et des meubles, +alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi +et comme si elle eût été folle. Elle tremblait +que les cuisiniers ne vinssent pas, que le +fleuriste manquât de parole et que les invités ne +fussent point placés à table selon la stricte étiquette. +Monsieur la suivait partout, vêtu seulement +d'un caleçon de soie rose, approuvant ci, +critiquant là.</p> + +<p>—J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée +tu as eue de commander des centaurées pour la +décoration de la table... Je t'assure que le bleu +en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées, +après tout, ça n'est que de simples bleuets... +Nous aurons l'air d'aller cueillir des bleuets dans +les blés...</p> + +<p>—Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!</p> + +<p>—Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... +Kimberly l'a fort bien dit l'autre soir, chez les +Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde... +Pourquoi pas aussi des coquelicots?...</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille... répondait Madame... +Tu me fais perdre la tête, avec toutes tes observations +stupides. C'est bien le moment, vrai!</p> + +<p>Et Monsieur s'obstinait:</p> + +<p>—Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, +mon Dieu! que tout se passe à peu près bien, +sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs... Je ne +savais pas que d'être des gens du monde, cela +fût une chose si difficile, si fatigante et si compliquée... +Peut-être aurions-nous dû rester de +simples voyous?...</p> + +<p>Et Madame grinçait:</p> + +<p>—Parbleu! je vois bien que cela ne te changera +pas... Tu ne fais guère honneur à une +femme...</p> + +<p>Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante +à voir, mes maîtres m'avaient distribué aussi un +rôle important dans cette comédie... Je devais +d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou +plutôt surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre +grands lascars, à favoris immenses, choisis dans +plusieurs bureaux de placement, pour servir cet +extraordinaire dîner.</p> + +<p>D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant +une alerte. A neuf heures moins un quart, la +comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle +avait changé d'idée et résolu, au dernier moment, +de ne pas venir? Quelle humiliation!... +Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des +têtes consternées. Joseph Brigard les rassura. +C'était le jour où la comtesse présidait son oeuvre +admirable des «Bouts de cigares pour les armées +de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient +très tard...</p> + +<p>—Quelle femme charmante!... s'extasiait +Mme Charrigaud, comme si cet éloge eût le pouvoir +magique d'accélérer la venue de «cette sale +comtesse» que, dans le fond de son âme, elle +maudissait.</p> + +<p>—Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud, +en proie au même sentiment... L'autre jour, +chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation qu'il +fallait remonter au siècle dernier pour retrouver +une si parfaite grâce, et une telle supériorité...</p> + +<p>—Et encore! surabondait Joseph Brigard... +Voyez-vous, mon cher monsieur Charrigaud, +dans les sociétés égalitaires et démocratiques...</p> + +<p>Il allait débiter un de ces discours mi-galants, +mi-sociologiques qu'il aimait à colporter de salon +en salon, lorsque la comtesse Fergus entra, +imposante, majestueuse, dans une toilette noire +brodée de jais et d'acier qui faisait valoir la blancheur +grasse et la molle beauté de ses épaules. Et +ce fut dans un murmure, dans un chuchotement +d'admiration que l'on gagna cérémonieusement +la salle à manger...</p> + +<p>Le commencement du dîner fut assez froid. +Malgré son succès, peut-être même à cause de +son succès, la comtesse Fergus se montra un peu +hautaine, du moins trop réservée. Il semblait +qu'elle affectât d'avoir condescendu jusqu'à honorer +de sa présence l'humble maison de «ces +petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle +examinait avec une moue discrètement, mais visiblement +méprisante, l'argenterie louée, la décoration +de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud, +les quatre maîtres d'hôtel, dont les favoris +trop longs trempaient dans les plats. Il en +conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants +sur la bonne tenue de sa table et de sa +femme. Ce fut une minute horrible!...</p> + +<p>Après quelques répliques banales et pénibles, +échangées à propos de futiles actualités, la conversation +se généralisa, peu à peu, et, finalement, +s'établit sur ce que doit être la correction dans la +vie mondaine.</p> + +<p>Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces +pauvres bougres et bougresses, oubliant leurs +propres irrégularités sociales, se montrèrent d'une +sévérité étrangement implacable envers les personnes +chez qui il était permis de soupçonner, +non pas même des tares ou des taches, mais seulement +un manquement ancien à la soumission, +au respect des lois mondaines, les seules qui +doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte, +hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en +marge de cette existence dont ils honoraient, +comme une religion, la correction et la régularité +perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer +en en chassant les autres. Le comique de cela +était vraiment intense et savoureux. De l'univers +ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui +est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les +gens que l'on peut recevoir; là, les gens que l'on +ne peut pas recevoir... Et ces deux grandes parts +devinrent bientôt des morceaux et les morceaux +de menues tranches, lesquelles se subdivisèrent à +l'infini. Il y avait ceux chez qui l'on peut dîner, +et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en +soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où +l'on peut aller en soirée. Ceux que l'on peut +recevoir à sa table et ceux à qui l'on ne permet—et +encore dans de certaines circonstances, parfaitement +déterminées—que l'entrée de son salon... +Il y avait aussi ceux chez qui l'on ne peut dîner +et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que +l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne +peut dîner... ceux que l'on peut recevoir à déjeuner +et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on +peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc. +Tout cela appuyé d'exemples démonstratifs et +péremptoires, illustré de noms connus...</p> + +<p>—La nuance... disait le vicomte Lahyrais, +sportsman, clubman, joueur et tricheur... Tout +est là... C'est par la stricte observance de la nuance +qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il +n'en est pas...</p> + +<p>Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si +tristes. En les écoutant, j'avais véritablement +pitié de ces malheureux.</p> + +<p>Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point, +ne disait rien. Bien qu'il ne fût guère à la conversation, +il en sentait, tout de même, comme +un poids sur son crâne, la sottise énorme et +sinistre. Impatient, fiévreux, très pâle, il surveillait +le service, cherchait à surprendre, sur le +visage de ses invités, des impressions favorables +ou ironiques, et, machinalement, avec des mouvements +de plus en plus accélérés, il roulait, +malgré les avertissements de sa femme, de +grosses boulettes de mie de pain entre ses doigts. +Aux questions qu'on lui adressait, il répondait +d'une voix effarée, distraite, lointaine:</p> + +<p>—Certainement... certainement... certainement...</p> + +<p>En face de lui, très raide dans sa robe verte, +où rutilaient des perles d'acier vert, d'un éclat +phosphorique, une aigrette de plumes rouges +dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à +droite, se penchait à gauche, et souriait, sans +jamais une parole, d'un sourire si éternellement +immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres.</p> + +<p>—Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle +femme stupide et ridicule!... Et quelle toilette +de chienlit! A cause d'elle, demain, nous serons +la risée de tout Paris...</p> + +<p>Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité +de son sourire, songeait:</p> + +<p>—Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise +tenue!... Et on nous arrangera, demain, +avec ses boulettes...</p> + +<p>La discussion mondaine épuisée, on en vint, +après une courte digression sur l'amour, à parler +bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours +le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables. +Il avait la réputation d'être un collectionneur +très habile, très heureux. Ses vitrines +étaient célèbres.</p> + +<p>—Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?... +demanda Mme de Rambure...</p> + +<p>—A Versailles... répondit Sartorys, chez de +poétiques douairières et de sentimentales chanoinesses. +On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors +cachés chez ces vieilles dames.</p> + +<p>Mme de Rambure insista:</p> + +<p>—Pour les décider à vous les vendre, que leur +faites-vous donc?</p> + +<p>Cynique et joli, cambrant son buste mince, il +répliqua, avec le visible désir d'étonner:</p> + +<p>—Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre +sur elles à des pratiques anti-naturelles.</p> + +<p>On se récria sur l'audace du propos, mais +comme on pardonnait tout à Sartorys, chacun prit +le parti d'en rire.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?... +interrogea, sur un ton dont l'ironie s'aggravait +d'une intention polissonne, un peu lourde, +la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations +scabreuses.</p> + +<p>Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien +Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt +qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:</p> + +<p>—Cela dépend de quel côté Sartorys place la +nature...</p> + +<p>Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté +nouvelle... Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud, +interpellant directement Sartorys qui protestait +avec des gestes charmants, s'écria d'une +voix forte:</p> + +<p>—Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc?</p> + +<p>Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. +La comtesse Fergus agita vivement son éventail... +Chacun se regarda avec des airs gênés, scandalisés +où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies +de rire. Les deux poings sur la table, les +lèvres serrées, plus pâle avec une sueur au front, +Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de +mie de pain et des yeux comiquement hagards... +Je ne sais ce qui fût arrivé, si Kimberly, profitant +de ce moment difficile et de ce dangereux silence, +n'avait raconté son dernier voyage à Londres...</p> + +<p>—Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours +enivrants, et j'ai assisté, mesdames, à une chose +unique... un dîner rituel que le grand poète John-Giotto +Farfadetti offrait à quelques amis, pour +célébrer ses fiançailles avec la femme de son cher +Frédéric-Ossian Pinggleton.</p> + +<p>—Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse +Fergus.</p> + +<p>—Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly, +dont le regard, les gestes, et même l'orchidée qui +fleurissait la boutonnière de son habit, exprimèrent +la plus ardente extase.</p> + +<p>Et il continua:</p> + +<p>—Figurez-vous, ma chère amie, dans une +grande salle que décorent sur les murs bleus, à +peine bleus, des paons blancs et des paons d'or... +figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable +et délicieux... Sur la table, quelques coupes +où s'harmonisent des bonbons jaunes et des +bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal +rose, remplie de confitures canaques... et rien +de plus... A tour de rôle, drapés en de longues +robes blanches, nous passions lentement devant la +table, et nous prenions, à la pointe de nos couteaux +d'or, un peu de ces confitures mystérieuses, +que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien +de plus...</p> + +<p>—Oh! je trouve cela émouvant, soupira la +comtesse... tellement émouvant!</p> + +<p>—Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant... +ce qui, véritablement, transforma cette +émotion en un déchirement douloureux de nos +âmes, ce fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton +chanta le poème des fiançailles de sa femme et de +son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement, +de plus surhumainement beau...</p> + +<p>—Oh! je vous en prie... supplia la comtesse +Fergus... redites-nous ce prodigieux poème, Kimberly.</p> + +<p>—Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais +que vous en donner l'essence...</p> + +<p>—C'est cela... c'est cela... l'essence.</p> + +<p>Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir +et rien à faire, Kimberly enthousiasmait follement +les femmes, car il avait la spécialité des +subtils récits de péché et des sensations extraordinaires... +Tout à coup, un frémissement courut +autour de la table, et les fleurs elles-mêmes, et les +bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe +prirent des attitudes en harmonie avec l'état des +âmes. Charrigaud sentait sa raison fuir. Il crut +qu'il était tombé subitement dans une maison de +fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore +sourire et dire:</p> + +<p>—Mais certainement... certainement...</p> + +<p>Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque +chose qui ressemblait à un jambon et d'où +s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des +cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la +comtesse Fergus, à demi pâmée, elle était déjà +partie pour les régions extra-terrestres...</p> + +<p>Kimberly commença:</p> + +<p>—Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto +Farfadetti achevaient dans l'atelier commun +la tâche quotidienne. L'un était le grand +peintre, l'autre le grand poète; le premier court +et replet; le second maigre et long; tous les deux +également vêtus de robes de bure, également coiffés +de bonnets florentins, tous les deux également +neurasthéniques, car ils avaient, dans des +corps différents, des âmes pareilles et des esprits +lilialement jumeaux. John-Giotto Farfadetti chantait +en ses vers les merveilleux symboles que son +ami Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses +toiles, si bien que la gloire du poète était inséparable +de celle du peintre et qu'on avait fini par +confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels +génies dans une même adoration.</p> + +<p>Kimberly prit un temps... Le silence était religieux... +quelque chose de sacré planait au-dessus +de la table. Il poursuivit:</p> + +<p>—Le jour baissait. Un crépuscule très doux +enveloppait l'atelier d'une pâleur d'ombre fluide +et lunaire... A peine si l'on distinguait encore, +sur les murs mauves, les longues, les souples, les +ondulantes algues d'or qui semblaient remuer, +sous la vibration d'on ne savait quelle eau magique +et profonde... John-Giotto Farfadetti referma +l'espèce d'antiphonaire sur le vélin duquel, +avec un roseau de Perse, il écrivait, il burinait +plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian Pinggleton +retourna contre une draperie son chevalet +en forme de lyre, posa sur un meuble fragile sa +palette en forme de harpe, et, tous les deux, en +face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des +poses augustes et fatiguées, sur une triple rangée +de coussins, couleur de fucus, au fond de la +mer...</p> + +<p>—Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite +toux avertisseuse.</p> + +<p>—Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce +n'est pas ce que vous pensez...</p> + +<p>Et il continua:</p> + +<p>—Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre +où baignaient des pétales de rose, un parfum +violent montait. Et sur une petite table, des narcisses +à très longues tiges mouraient, comme des +âmes, dans un vase étroit dont le col s'ouvrait en +calice de lys étrangement verts et pervers...</p> + +<p>—Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une +voix si basse qu'on l'entendit à peine.</p> + +<p>Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours:</p> + +<p>—Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, +parce que déserte. De la Tamise venaient, assourdies +par la distance, les voies éperdues des sirènes, +les voix haletantes des chaudières marines. +C'était l'heure où les deux amis, en proie au +songe, se taisaient ineffablement...</p> + +<p>—Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...</p> + +<p>—Et cet «ineffablement», comme il est évocateur... +applaudit la comtesse Fergus... et tellement +pur!</p> + +<p>Kimberly profita de ces interruptions flatteuses +pour avaler une gorgée de champagne... puis, +sentant autour de lui plus d'attention passionnée, +il répéta:</p> + +<p>—Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là +John-Giotto Farfadetti murmura: «J'ai dans le +coeur une fleur empoisonnée...» A quoi Frédéric-Ossian +Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau +triste a chanté dans mon coeur»... L'atelier parut +s'émouvoir de cet insolite colloque. Sur le mur +mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les +algues d'or s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent, +s'éployèrent, se rétrécirent encore, selon +des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle, +car il est certain que l'âme des hommes +communique à l'âme des choses ses troubles, +ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie...</p> + +<p>—Comme c'est vrai!...</p> + +<p>Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha +point Kimberly de poursuivre un récit qui, désormais, +allait se dérouler dans l'émotion silencieuse +des auditeurs. Sa voix devint, seulement, +plus mystérieuse.</p> + +<p>—Cette minute de silence fut poignante et +tragique: «O mon ami, supplia John-Giotto Farfadetti, +toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme +est si merveilleusement jumelle de la mienne, +il faut que tu me donnes quelque chose de toi +que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne +l'avoir point...»—«Est-ce donc ma vie que +tu demandes? interrogea le peintre... Elle est à +toi... tu peux la prendre...»—«Non, ce n'est +pas ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»—«Botticellina!... +cria le poète.»—«Oui, Botticellina... +Botticellinetta... la chair de ta chair... +l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil +magique de tes douleurs!...»—«Botticellina!... +Hélas!... hélas!... Cela devait arriver... +Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi, +comme dans un lac sans fond, sous la lune... +Hélas! hélas!... Cela devait arriver...» Deux +larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent +des yeux du peintre... Le poète répondit:</p> + +<p>«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina... +et Botticellina m'aime... et nous mourons tous les +deux de nous aimer et de ne pas oser nous le +dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous +sommes, elle et moi, deux tronçons anciennement +séparés d'un même être vivant qui, depuis +deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent +et se retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon +cher Pinggleton, la vie inconnue a de ces fatalités +étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il +jamais un plus splendide poème que celui que +nous vivons ce soir?» Mais le peintre répétait +toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse, +ce cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se +leva de la triple rangée de coussins sur laquelle +il était étendu, et marcha dans l'atelier, fiévreusement... +Après quelques minutes d'anxieuse +agitation, il dit: «Botticellina était Mienne... +Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais, Tienne?»—Elle +sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement... +Car Dieu t'a élu pour être le point de +suture de cette âme étronçonnée qui est Elle et +qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la +perle magique qui dissipe les songes... moi, le +poignard qui délivre des chaînes corporelles... Si +tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»... +Et il ajouta d'un ton profond qui résonna dans +l'atelier comme une voix de l'abîme: «Ce serait +plus beau encore, peut-être.»—«Non, s'écria +le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne, +comme elle fut Mienne... Je me déchirerai la +chair par lambeaux, je m'arracherai le coeur de +la poitrine... je briserai contre les murs mon +crâne... Mais mon ami sera heureux... Je puis +souffrir... La souffrance est une volupté aussi!»—«Et +la plus puissante, la plus amère, la plus +farouche de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto +Farfadetti... J'envie ton sort, va!... Quant +à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie +de mon amour, ou de la douleur de mon ami... +L'heure est venue... Adieu!»... Il se dressa, tel +un archange... A ce moment, la draperie s'agita, +s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition... +C'était Botticellina, drapée dans une robe +flottante, couleur de lune... Ses cheveux épars +brillaient tout autour d'elle comme des gerbes +de feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et +l'extase était sur ses lèvres, et le ciel de la nuit +dans ses yeux... John-Giotto se précipita et disparut +derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian +Pinggleton se recoucha sur la triple rangée +de coussins, couleur de fucus, au fond de la +mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans +la chair, que le sang ruisselait de lui comme +d'une fontaine, les algues d'or frémirent doucement, +à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu, +s'enduisait de ténèbres... Et la palette en forme +de harpe, et le chevalet en forme de lyre résonnèrent +longtemps, en chants nuptiaux...</p> + +<p>Kimberly se tut quelques instants... puis, +durant que l'émotion, autour de la table, étranglait +les gorges et serrait les coeurs:</p> + +<p>—Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la +pointe de mon couteau d'or dans les confitures +que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur +de fiançailles telles que notre siècle, ignorant +de la beauté, n'en connut jamais de si magnifiques.</p> + +<p>Le dîner était terminé... On se leva de table +dans un silence religieux, mais tout plein de +frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré, +très félicité... Tous les regards des femmes +convergeaient, rayonnaient vers sa face peinte, +et lui faisaient comme un halo d'extases...</p> + +<p>—Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait +par Frédéric-Ossian Pinggleton... s'écria fervemment +Mme de Rambure... Je donnerais tout +pour un tel bonheur...</p> + +<p>—Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis +cet événement douloureux et sublime que +j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton +ne veut plus, si charmants qu'ils soient—peindre +des visages humains... il ne peint que des +âmes...</p> + +<p>—Comme il a raison!... J'aimerais tellement +être peinte, en âme!...</p> + +<p>—De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement +sarcastique, Maurice Fernancourt, visiblement +jaloux du succès de Kimberly.</p> + +<p>Celui-ci dit simplement:</p> + +<p>—Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... +Elles ont...</p> + +<p>—Du poil... aux pattes... chuchota Victor +Charrigaud, très bas, de façon à n'être entendu +que du romancier psychologue à qui il offrait, en +ce moment, un cigare...</p> + +<p>Et l'entraînant dans le fumoir:</p> + +<p>—Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais +pouvoir crier des ordures... à pleins poumons, +devant tous ces gens-là... J'en ai assez de leurs +âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs +confitures magiques... Oui, oui... dire des grossièretés, +se barbouiller de bonne boue bien fétide et +bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme +ce serait exquis... et reposant... Et comme, cela +me soulagerait de tous ces lys nauséeux qu'ils +m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...</p> + +<p>Mais la secousse avait été trop forte et l'impression +restait du récit de Kimberly... On ne +pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires, +terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques, +passionnelles... Le vicomte Lahyrais lui-même, +clubman, sportsman, joueur et tricheur, +sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun +avait besoin de recueillement, de solitude, de +prolonger le rêve ou de le réaliser... En dépit des +efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre, +demandant: «Avez-vous bu du lait de martre +zibeline?... ah! buvez du lait de martre zibeline... +c'est tellement ravissant!» la conversation +ne put être reprise... si bien que l'un après +l'autre, les invités s'excusèrent, s'esquivèrent. A +onze heures, tout le monde était parti.</p> + +<p>Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de +l'autre, seuls, Monsieur et Madame se regardèrent +longtemps, fixement, hostilement, avant +d'échanger leurs impressions.</p> + +<p>—Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli +ratage... exprima Monsieur.</p> + +<p>—C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...</p> + +<p>—Ah! elle est bonne celle-là...</p> + +<p>—Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de +rien... tu n'as fait que rouler de sales boulettes +de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait pas +te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!... +C'est honteux...</p> + +<p>—Eh bien, je te conseille de parler... riposta +Monsieur... Et ta toilette verte... et tes sourires... +et tes gaffes avec Sartorys... C'est moi, +peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la +douleur de Pinggleton... moi qui manges des confitures +canaques, moi qui peins des âmes... moi +qui suis pédéraste et lilial?...</p> + +<p>—Tu n'es même pas capable de l'être!... cria +Madame, au comble de l'exaspération...</p> + +<p>Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après +avoir rangé l'argenterie et les bouteilles entamées, +dans le buffet, prit le parti de se retirer +en sa chambre, où elle s'enferma.</p> + +<p>Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel +dans un état d'agitation extrême... Tout d'un +coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger +où je remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et +me prenant par la taille:</p> + +<p>—Célestine, me dit-il... veux-tu être bien +gentille avec moi?... Veux-tu me faire un grand, +grand plaisir?</p> + +<p>—Oui, Monsieur...</p> + +<p>—Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine +figure, dix fois, vingt fois, cent fois: «Merde!»</p> + +<p>—Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je +n'oserai jamais...</p> + +<p>—Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!...</p> + +<p>Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce +qu'il me demandait:</p> + +<p>—Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne +sais pas la joie immense que tu me procures... Et +puis, voir une femme qui ne soit pas une âme... +toucher une femme qui ne soit pas un lys!... +Embrasse-moi...</p> + +<p>Si je m'attendais à celle-là, par exemple!...</p> + +<p>Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le +<i>Figaro</i> un article où l'on célébrait pompeusement +leur dîner, leur élégance, leur goût, leur +esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne +parlèrent plus que de leur grand succès. Et leur +âme appareilla vers de plus illustres conquêtes et +de plus somptueux snobismes.</p> + +<p>—Quelle femme charmante que la comtesse +Fergus!... dit Madame, au déjeuner, en finissant +les restes.</p> + +<p>—Et quelle âme!... appuya Monsieur...</p> + +<p>—Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un +causeur épatant... et si exquis de manières!...</p> + +<p>—On a tort de le blaguer... Après tout, son vice +ne regarde personne... nous n'avons rien à y +voir...</p> + +<p>—Bien sûr...</p> + +<p>Indulgente, elle ajouta:</p> + +<p>—Ah! s'il fallait éplucher tout le monde!</p> + +<br> + +<p>Et, toute la journée, dans la lingerie, je me +suis amusée à évoquer les histoires drôles de +cette maison... et la fureur de réclame qui, depuis +ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à +tous les sales journalistes qui lui promettaient un +article sur les livres de son mari, ou un mot sur +ses toilettes et sur son salon... et la complaisance +de Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes +et laissait faire. Avec un cynisme admirable, il +disait: «C'est toujours moins cher qu'au bureau.» +Monsieur, de son côté, était tombé au plus +bas degré de l'inconscience et de la vileté. Il appelait +cela de la politique de salon, et de la diplomatie +mondaine.</p> + +<p>Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le +nouveau volume de mon ancien maître. Mais ce +qu'il doit être mouche dans le fond!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br><br> + +<p>10 novembre.</p> + + +<p>Maintenant, il n'est plus question de la petite +Claire. Ainsi qu'on l'avait prévu, l'affaire est +abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph garderont +donc leur secret, éternellement. De celle qui +fut une pauvre petite créature humaine, il ne +sera pas plus parlé désormais que du cadavre d'un +merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme +si rien ne s'était passé, le père continue de casser +ses cailloux sur la route, et la ville, un instant +remuée, émoustillée par ce crime, reprend son +aspect coutumier... un aspect plus morne encore, +à cause de l'hiver. Le froid très vif claquemure davantage +les gens dans leurs maisons. C'est à peine +si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs +faces pâles et sommeillantes, et dans les rues on +ne rencontre guère que des vagabonds en loques +et des chiens frileux.</p> + +<p>Madame m'a envoyée en course, chez le boucher, +et j'ai pris les chiens avec moi... Pendant +que je suis là, une vieille entre timidement dans +la boutique et demande de la viande, «un peu de +viande, pour faire un peu de bouillon, au fils qui +est malade». Le boucher choisit, parmi des débris +entassés dans une large bassine de cuivre, +un sale morceau, moitié os, moitié graisse, et +l'ayant pesé vivement:—Quinze sous... annonce-t-il.</p> + +<p>—Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est +pas Dieu possible!... Et comment voulez-vous +que je fasse du bouillon avec ça?...</p> + +<p>—A votre aise... dit le boucher, en rejetant +le morceau dans la bassine... Seulement, vous +savez, je vais vous envoyer votre note aujourd'hui... Si +demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...</p> + +<p>—Donnez... se résigne alors la vieille.</p> + +<p>Quand elle est partie:</p> + +<p>—C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si +on n'avait pas les pauvres pour les bas +morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez +sur une bête... Mais ils sont exigeants maintenant, +ces bougres-là!...</p> + +<p>Et, taillant deux longues tranches de bonne +viande bien rouge, il les lance aux chiens:</p> + +<p>Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des +pauvres...</p> + +<br> + +<p>Au Prieuré, les événements se succèdent. Du +tragique ils passent au comique, car on ne peut +pas toujours frissonner... Fatigué des tracasseries +du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur +a fini par «l'appeler au juge de paix». Il +lui réclame des dommages et intérêts pour le +bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la +dévastation du jardin. Il paraît que la rencontre +des deux ennemis dans le cabinet du juge a été +quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés +comme des chiffonniers. Naturellement, le capitaine +nie, avec force serments, avoir jamais lancé +des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de +Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans +le sien...</p> + +<p>—Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins? +Osez produire des témoins... hurle le +capitaine.</p> + +<p>—Les témoins? riposte Monsieur... c'est les +pierres... c'est toutes les cochonneries dont vous +ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les +vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que +j'y ramasse chaque jour, et que tout le monde +reconnaît pour vous avoir appartenu...</p> + +<p>—Vous mentez...</p> + +<p>—C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...</p> + +<p>Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur +d'apporter des témoignages recevables et probants, +le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du +capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.</p> + +<p>—Et du reste... permettez-moi de vous le +dire... conclut le magistrat... il est bien improbable... +il est tout à fait inadmissible qu'un vaillant soldat... +un officier intrépide qui a gagné +tous ses grades sur les champs de bataille, +s'amuse à lancer des pierres et de vieux chapeaux +dans votre propriété, comme un gamin...</p> + +<p>—Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet +homme est un infâme dreyfusard... Il insulte +l'armée...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, +c'est de déshonorer l'armée... Vive l'armée!...</p> + +<p>Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge +a eu beaucoup de peine à les séparer... Depuis, +Monsieur a installé en permanence, dans le jardin, +deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri +en planches où sont percés, à hauteur d'homme, +quatre trous ronds, pour les yeux. Mais le capitaine +averti s'est tenu tranquille et Monsieur en +est pour ses frais...</p> + +<br> + +<p>J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus +la haie... Malgré la gelée, il ne quitte pas +de la journée son jardin où il travaille à toute +sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, +il encapuchonne ses rosiers de gros bonnets +de papier huilé... Il me conte ses malheurs.... +Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... +avec son asthme!... Bourbaki est mort... Il est +mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir bu +trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... +Et c'est sûrement ce bandit de Lanlaire qui lui +jette un sort... Il veut en avoir raison, en débarrasser +le pays, et il me soumet un plan de +combat épatant...</p> + +<p>—Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle +Célestine... Vous devriez déposer contre +Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte +tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la +pudeur... Ça, c'est une idée...</p> + +<p>—Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé +à mes moeurs, ni attenté à ma pudeur...</p> + +<p>—Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...</p> + +<p>—Je ne peux pas...</p> + +<p>—Comment... vous ne pouvez pas?... Rien +n'est plus simple, pourtant... Déposez votre +plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous +viendrons affirmer... certifier en justice que nous +avons vu tout... tout... tout... La parole d'un +soldat, en ce moment surtout, c'est quelque +chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... +chose de chien... Et notez qu'après cela il nous +sera facile de faire revivre l'affaire du viol et +d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée... +Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...</p> + +<br> + +<p>Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de +choses à quoi penser en ce moment... Joseph me +presse de me décider... on ne peut pas attendre +plus longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle +que la semaine prochaine doit avoir lieu +la vente du petit café... Mais je suis inquiète, +troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un +jour cela me plaît, et, le lendemain, cela ne me +plaît plus... Je crois surtout que j'ai peur... que +Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop +terribles... Je ne puis me résoudre à prendre un +parti... Il ne me brutalise pas, me donne des +arguments, me tente par des promesses de liberté, +de belles toilettes, de vie assurée, heureuse, +triomphante.</p> + +<p>—Faut pourtant que je l'achète, le petit café... +me dit-il... Je ne peux pas laisser échapper une +occasion pareille... Et si la révolution vient?... +Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout +de suite... et qui sait?... La révolution, ah! +mettez-vous ça dans la tête... il n'y a pas mieux +pour les cafés...</p> + +<p>—Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... +ce sera une autre...</p> + +<p>—Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y +en a pas d'autre que vous... J'ai les sangs tournés +de vous... Mais vous vous méfiez de moi...</p> + +<p>—Non, Joseph... je vous assure...</p> + +<p>—Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...</p> + +<p>A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne +sais où j'ai pu trouver le courage de lui demander:</p> + +<p>—Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous +qui avez violé la petite Claire, dans le bois...</p> + +<p>Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire +tranquillité. Il a seulement haussé les épaules, +s'est dandiné quelques secondes et, remontant +son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu +simplement:</p> + +<p>—Vous voyez bien... quand je vous le disais!... +Je connais vos pensées, allez... je connais +tout ce qui se passe dans vos pensées...</p> + +<p>Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu +si effrayant qu'il m'a été impossible d'articuler +une parole...</p> + +<p>—S'agit pas de la petite Claire... s'agit de +vous...</p> + +<p>Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...</p> + +<p>—Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p> + +<p>Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai +trouvé la force de répondre:</p> + +<p>—J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... +Pourquoi ai-je peur de vous?</p> + +<p>Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux +de se justifier, heureux peut-être d'augmenter +mes terreurs, il m'a dit d'un ton paternel:</p> + +<p>—Eh ben... eh ben... puisque c'est ça, +j'en recauserons... demain...</p> + +<br> + +<p>Il circule en ville un journal de Rouen où il +y a un article qui fait scandale, parmi les dévotes. +C'est une histoire vraie, très drôle et pas mal +raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon, +un joli endroit, situé à trois lieues d'ici. +Le piquant, c'est que tout le monde en connaît +les personnages. Voilà encore de quoi occuper +les gens, pendant quelques jours... On a apporté +le journal à Marianne, hier, et le soir, après le +dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute +voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est +levé très digne, sévère, et même un peu fâché. +Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et +qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, +devant lui...</p> + +<p>—C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine... +c'est pas bien...</p> + +<p>Et il est parti se coucher...</p> + +<p>Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru +propre à être conservée... et puis j'ai pensé que je +pouvais bien égayer d'un franc éclat de rire ces +pages si tristes...</p> + +<p>La voici.</p> + +<br> + +<p>M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était +un prêtre sanguin, actif, sectaire, et son éloquence +avait grande réputation dans les pays +avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient +à l'église, le dimanche, rien que pour l'entendre +prêcher... Ils s'excusaient de cette pratique +en invoquant des raisons oratoires:</p> + +<p>—On n'est pas de son avis, bien sûr, mais +c'est tout de même flatteur d'entendre un homme +comme ça...</p> + +<p>Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait +jamais un mot, la «sacrée platine» qu'avait +M. le Doyen. Son intervention dans les affaires +communales, brouillonne et bruyante, gênait +parfois le maire, irritait souvent les autres +autorités, mais M. le Doyen avait toujours +le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», +qui rivait son clou à tout le monde. Une +de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez +les enfants.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?... +On ne leur apprend rien... Quand on les interroge +sur des questions capitales... c'est une vraie +pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...</p> + +<p>De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait +à Voltaire, à la Révolution française... au gouvernement, +aux dreyfusards, non point au prône +ni en public, mais seulement devant des amis +sûrs, car, tout sectaire et intransigeant qu'il fût, +M. le Doyen tenait à son traitement. Aussi, le +mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir +dans la cour de son presbytère le plus d'enfants +qu'il pouvait, et là, durant deux heures, il les +initiait à des connaissances extraordinaires et +comblait de surprenantes pédagogies les lacunes +de l'éducation laïque.</p> + +<p>—Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous +sait-il, seulement où se trouvait jadis, le Paradis +terrestre?... Que celui qui le sait lève la main!... +Allons...</p> + +<p>Aucune main ne se levait... Il y avait, dans +tous les yeux, d'ardents points d'interrogation, +et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:</p> + +<p>—C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il +donc, votre instituteur?... Ah! elle est jolie, l'éducation +laïque, gratuite et obligatoire... elle est +jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se +trouvait le Paradis terrestre... Attention!</p> + +<p>Et, catégorique non moins que grimaçant, il +débitait:</p> + +<p>—Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se +trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu'on dise, ni +dans le département de la Seine-Inférieure... ni +en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il +ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même +en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas +davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui +prétendent que le Paradis terrestre était en Italie, +d'autres en Espagne, parce que dans ces pays-là +il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est +faux, archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, +il n'y avait pas d'oranges... il n'y avait que +des pommes... pour notre malheur... Voyons, +que l'un de vous réponde... Répondez...</p> + +<p>Et comme aucun ne répondait:</p> + +<p>—Il était en Asie... clamait M. le Doyen +d'une voix retentissante et colère... en Asie où, +jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige... +ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et +parfumé... où les fleurs étaient hautes comme des +arbres, et les arbres comme des montagnes... +Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A +cause des péchés que nous avons commis, il n'y +a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois, +des Turcs, des hérétiques noirs, des païens +jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui +vont en enfer... C'est moi qui vous le dis... +Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la +Foi?... la Foi?...</p> + +<p>Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le +ton d'une leçon récitée:</p> + +<p>—La Foi... l'Espérance... et la Charité... +C'est une des trois vertus théologales...</p> + +<p>—Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait +M. le Doyen. Je vous demande en quoi +consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non +plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce +que vous dit votre bon curé... et à ne pas croire +un mot de tout ce que vous dit votre instituteur... +Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il +vous raconte, ce n'est jamais arrivé...</p> + +<br> + +<p>L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues +et des touristes. C'est un des édifices religieux +les plus intéressants de cette partie de la +Normandie, où il en existe tant d'admirables... +Sur la façade occidentale, au-dessus d'une porte +centrale, en ogive, une rose s'épanouit délicatement +portée sur une arcature trilobée, à jour, +d'une grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité +du bas-côté septentrional, que longe une obscure +venelle, est décorée d'ornementations plus touffues +et moins sévères. On y remarque beaucoup +de personnages singuliers, à face de démon, des +animaux symboliques et des saints pareils à des +truands, qui, dans les dentelles ajourées des +frises, se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, +la plupart sont décapités et mutilés. +Le temps et la pudeur vandalique des desservants +ont successivement endommagé ces sculptures +satiriques, joyeuses et paillardes comme un +chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne +et décente, sur ces corps de pierre effritée où, +bientôt, l'oeil ne saura plus distinguer que d'irrémédiables +ruines. L'édifice est partagé en deux +parties par de hardies et minces arcades, et ses +fenêtres, rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes +dans le collatéral nord. La maîtresse +vitre du chevet, en rosace immense et rouge, +flamboie et fulgure, elle aussi comme un soleil +couchant d'automne.</p> + +<p>M. le Doyen communiquait directement de +sa cour, plantée de vieux marronniers, dans +l'église, par une petite porte basse, récente, qui +s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait +la clé unique avec la supérieure de l'hospice, +soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune encore, +d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière, +entreprenante et fureteuse, soeur Angèle +était la grande amie de M. le Doyen et sa conseillère +intime. Ils se voyaient chaque jour, mystérieusement, +préparant sans cesse des combinaisons +électorales et municipales, se confiant les +secrets dérobés des ménages port-lançonnais, s'ingéniant +à éluder, par d'habiles manoeuvres, les +arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, +au profit des intérêts ecclésiastiques. +Toutes les vilaines histoires qui circulaient dans +le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, +mais on n'osait rien dire, craignant l'intarissable +esprit de M. le Doyen, ainsi que la méchanceté +notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à +sa fantaisie de femme intolérante et rancunière.</p> + +<p>Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du +presbytère, inculquait aux enfants d'étonnantes +notions météorologiques... Il expliquait le tonnerre, +la grêle, le vent, les éclairs.</p> + +<p>—Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est +que la pluie... d'où elle vient... et qui la +fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront +que la pluie est une condensation de vapeur... Ils +vous diront ceci et cela... Ils mentent... Ce sont +d'affreux hérétiques... des suppôts du diable... +La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu... +Dieu n'est pas content de vos parents qui, depuis +des années, s'abstiennent de suivre les Rogations... +Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le +bon curé se morfondre tout seul avec son bedeau +et ses chantres sur les routes et dans les sentes. +Bon... bon!... Gare à vos récoltes, sacripants!...» +Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que +c'est que la pluie... Si vos parents étaient de +fidèles chrétiens, s'ils observaient leurs devoirs +religieux... il ne pleuvrait jamais...</p> + +<p>A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de +la petite porte basse de l'église... Elle était plus +pâle encore que de coutume et toute bouleversée. +Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait +légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient, +effrayées et désunies. En apercevant les +élèves, rangés en cercle autour de M. le Doyen, +son premier mouvement fut de rétrograder et de +fermer la porte... Mais M. le Doyen, surpris de +cette brusque entrée, de cette cornette de travers, +de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre, +les lèvres tordues et les yeux inquiets.</p> + +<p>—Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia +soeur Angèle... tout de suite... J'ai à vous +parler...</p> + +<p>—Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... +Hein?... Quoi?... vous êtes tout émue...</p> + +<p>—Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle... +Il se passe des choses graves... très graves... +trop graves.</p> + +<p>Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber +sur un banc et, durant quelques secondes, d'un +mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre +et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette +empesée, dont était bardée sa poitrine plate +d'inféconde femelle. M. le Doyen était anxieux... +Il demanda d'une voix saccadée:</p> + +<p>—Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... +Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>Alors, très brève, soeur Angèle dit:</p> + +<p>—Il y a que, tout à l'heure, passant dans la +venelle... j'ai vu, sur votre église... un homme +tout nu!...</p> + +<p>M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui +demeura, béante et toute convulsée... Puis, il +bégaya:</p> + +<p>—Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, +vu... sur mon église... un homme... tout nu?... +Sur mon église?... Vous êtes sûre?...</p> + +<p>—Je l'ai vu...</p> + +<p>—Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien +assez éhonté... assez charnel... pour se promener, +tout nu, sur mon église?... Mais, c'est +incroyable!... Ah! ah! ah!...</p> + +<p>Son visage s'empourprait de colère; sa gorge +contractée râpait les mots.</p> + +<p>—Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais, +dans quel siècle vivons-nous?... Et que faisait-il, +tout nu, sur mon église?... Il forniquait, peut-être?... +Il...</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas... interrompit +soeur Angèle... Je n'ai pas dit que cet homme +tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en +pierre...</p> + +<p>—Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, +ce n'est plus la même chose, ma soeur...</p> + +<p>Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen +respira bruyamment...</p> + +<p>—Ah! quelle peur j'ai eue!</p> + +<p>Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla +entre ses lèvres plus minces et plus pâles.</p> + +<p>—Alors... tout est bien... Et vous le trouvez +moins nu, sans doute, parce qu'il est en pierre?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus +la même chose...</p> + +<p>—Et si je vous affirmais que cet homme en +pierre est plus nu que vous le croyez... qu'il +montre une... un... un instrument d'impureté... +une chose horrible... énorme... une chose monstrueuse +qui pointe?... Ah! tenez, monsieur le +Curé, ne me faites pas dire de saletés...</p> + +<p>Elle se leva, en proie à une agitation violente... +M. le Doyen était atterré. Cette révélation le frappait +de stupeur... Ses idées se brouillaient, sa +raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et +d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...</p> + +<p>—Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui +pointe... Oui! oui!... C'est inconcevable... Mais, +c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes certaine... +bien certaine... d'avoir vu... cette chose, +énorme... pointer?... Vous ne vous trompez pas?... +Ce n'est pas une plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...</p> + +<p>Soeur Angèle frappa le sol du pied.</p> + +<p>—Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant +votre église... vous ne vous êtes aperçu de +rien?... Et il faut que ce soit moi, une femme... +moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté... +il faut que ce soit moi qui dénonce ce... +cette abomination... et qui vienne vous crier: +«Monsieur le Doyen, le diable est dans votre +église!»</p> + +<p>Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de +soeur Angèle, avait vite reconquis ses esprits... +Il prononça d'un ton résolu:</p> + +<p>—Nous ne pouvons tolérer un tel scandale... +Il faut terrasser le diable... Et je m'en charge... +Revenez à minuit... quand tout le monde dormira +à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je +vais prévenir le sacristain, afin qu'il se procure +une échelle... Est-ce très haut?...</p> + +<p>—C'est très haut...</p> + +<p>—Et vous saurez bien retrouver la place, ma +soeur?</p> + +<p>—Je la retrouverais, les yeux fermés... A +minuit donc, monsieur le Doyen!</p> + +<p>—Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...</p> + +<p>Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse +et disparut...</p> + +<br> + +<p>La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres +de la venelle, la dernière lumière s'était depuis +longtemps éteinte; les réverbères, obscurs au haut +de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles +carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.</p> + +<p>—C'est là... fit soeur Angèle.</p> + +<p>Le sacristain appliqua son échelle contre le +mur, près d'une large baie, à travers les vitraux +de laquelle brillait, très pâle, la courte lueur de +la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait +ses silhouettes tourmentées dans un ciel +couleur de violette où, çà et là, tremblaient de +clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau, +d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde, +gravit les échelons, suivi de près par la soeur +dont la cornette disparaissait sous les plis d'une +large mante noire... Il marmottait:</p> + +<p>—<i>Ab omni peccato</i>.</p> + +<p>La soeur répondait:</p> + +<p>—<i>Libera nos, Domine</i>.</p> + +<p>—<i>Ab insidiis diaboli</i>.</p> + +<p>—<i>Libera nos, Domine</i>.</p> + +<p>—<i>A spiritu fornicationis</i>.</p> + +<p>—<i>Libera nos, Domine</i>.</p> + +<p>Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.</p> + +<p>—C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche, +monsieur le Doyen.</p> + +<p>Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence, +elle chuchota:</p> + +<p>—<i>Agnus Dei, qui tollis peccata mundi</i>.</p> + +<p>—<i>Exaudi nos, Domine</i>, répondit M. le Doyen, +qui dirigea sa lanterne dans les entrecroisements +de la pierre où grimaçaient, gambadaient +d'apocalyptiques figures de démons et de saints.</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, +braquée sur lui, terrible et furieuse, l'impure +image du péché...</p> + +<p>—<i>Mater purissima... Mater castissima... Mater +inviolata</i>... bredouillait la soeur, courbée sur +l'échelle.</p> + +<p>—Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra +M. le Doyen, en manière d'<i>Ora pro nobis</i>.</p> + +<p>Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière +lui, soeur Angèle continuait de réciter les litanies +de la sainte Vierge, et que le sacristain, arc-bouté +au pied de l'échelle, soupirait de vagues et dolentes +oraisons, il asséna sur l'icône obscène un +coup sec. Quelques éclats de pierre le cinglèrent +au visage, et l'on entendit un corps dur tomber +sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir +et retomber dans la venelle.</p> + +<br> + +<p>Le lendemain, sortant de l'église où elle venait +d'entendre la messe, Mlle Robineau, une sainte +femme, vit à terre, dans la venelle, un objet qui lui +parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, +comme en ont, parfois, certaines reliques dans les +reliquaires. Elle le ramassa, et l'examinant dans +tous les sens:</p> + +<p>—C'est probablement une relique... se dit-elle... +une sainte, étrange et précieuse relique... +une relique pétrifiée dans quelque source miraculeuse... +Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!</p> + +<p>Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le +Doyen... Puis elle réfléchit que cette relique +serait une protection pour sa maison, qu'elle en +éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.</p> + +<p>Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans +sa chambre. Sur une table, parée d'une nappe +blanche, elle disposa un coussin de velours rouge +avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, +elle coucha la précieuse relique. Ensuite +elle couvrit le tout d'un globe de verre aussitôt +flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. +Et s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle +invoqua, avec ardeur, le saint inconnu et admirable +à qui avait appartenu, en des temps probablement +très anciens, cet objet profane et purifié... +Mais, bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... +Des préoccupations d'une précision trop +humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à +la joie pure de ses extases... Même des doutes +terribles et lancinants s'insinuèrent en son âme.</p> + +<p>—Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.</p> + +<p>Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les +<i>Pater</i> et les<i> Ave</i>, elle ne pouvait s'empêcher de +penser à d'obscures impuretés et d'écouter une +voix plus forte que ses prières, une voix qui +venait d'elle, inconnue d'elle, et qui disait:</p> + +<p>—Tout de même, ça devait être un bien bel +homme!...</p> + +<p>Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce +que représentait ce bout de pierre. Elle faillit en +mourir de honte... Et elle ne cessait de répéter:</p> + +<p>—Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...</p> + +<br> + +<p>Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé +toute la journée à nettoyer l'argenterie. C'est tout +un événement... une époque traditionnelle comme +celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une +magnifique argenterie, des pièces anciennes, rares +et de toute beauté. Elle vient du père de Madame +qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en +garantie d'une somme prêtée à un noble du voisinage. +Il n'achetait pas que des jeunes gens pour +la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était +bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il +faut en croire l'épicière, l'histoire de cette argenterie +serait des plus louches, ou des plus claires, +comme on voudra. Le père de Madame serait rentré +dans ses fonds et, grâce à une circonstance +que j'ignore, il aurait gardé l'argenterie par-dessus +le marché... Un tour de filou épatant!...</p> + +<p>Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent +jamais. Elle reste enfermée, au fond d'un placard +de l'office, dans trois grandes caisses doublées +de velours rouge et scellées au mur par de solides +crampons de fer. Chaque année, le 10 novembre, +on la sort des caisses et on la nettoie, sous la surveillance +de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à +l'année suivante... Oh! les yeux de Madame +devant son argenterie... devant le viol de son +argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu +dans des yeux de femme une telle cupidité agressive...</p> + +<p>Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui +enfouissent leur argent, leurs bijoux, toutes +leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant +vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent +à vivre presque dans la gêne et dans l'ennui?</p> + +<p>Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un +an dans ses caisses, et Madame enfin partie avec +la certitude qu'il ne nous en est rien resté aux +doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:</p> + +<p>—C'est une très belle argenterie, vous savez, +Célestine... Il y a surtout «l'huilier de +Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est +lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq +mille francs, Célestine... peut-être plus... On ne +sait pas ce que ça vaut...</p> + +<p>Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au +fond de l'âme:</p> + +<p>—Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p> + +<br> + +<p>Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie +de Madame et le petit café de Cherbourg?... +En vérité, je ne sais pas pourquoi... les moindres +paroles de Joseph me font trembler...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br><br> + +<p>12 novembre.</p> + + +<p>J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir +de ce gamin me poursuit, me trotte par la +tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est +une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit. +J'en ai parfois des regrets et parfois des colères. Il +était tout de même joliment drôle et joliment +vicieux, M. Xavier, avec sa figure chiffonnée, +effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille! +Vrai! on peut dire de lui qu'il était de son +époque...</p> + +<p>Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue +de Varennes. Une chouette maison, un train +élégant... et de beaux gages... Cent francs +par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le +matin que j'arrivai, bien contente, dans ma place, +Madame me fit entrer dans son cabinet de toilette... +Un cabinet de toilette épatant, tendu de +soie crème, et Madame une grande femme, extrêmement +maquillée, trop blanche de peau, trop +rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais +jolie encore, froufroutante... et une prestance, et +un chic!... Pour ça, il n'y avait rien à dire...</p> + +<p>Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de +traverser rapidement un intérieur parisien, je +savais en juger les habitudes, les moeurs, et, bien +que les meubles mentent autant que les visages, +il était rare que je me trompasse... Malgré l'apparence +somptueuse et décente de celui-là, je sentis, +tout de suite, la désorganisation d'existence, les +liens rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, +la saleté intime et cachée... pas assez cachée, toutefois, +pour que je n'en découvrisse point l'odeur... +toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers +regards échangés entre les domestiques +nouveaux et les anciens, une espèce de signe +maçonnique—spontané et involontaire le plus +souvent—qui vous met aussitôt au courant de +l'esprit général d'une maison. Comme dans toutes +les autres professions, les domestiques sont très +jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement +contre les intrusions nouvelles... Moi +aussi, qui suis pourtant si facile à vivre, j'ai subi +ces jalousies et ces haines, surtout de la part des +femmes que ma gentillesse enrageait... Mais +pour la raison contraire, les hommes—il faut +que je leur rende cette justice—m'ont toujours +bien accueillie...</p> + +<p>Dans le regard du valet de chambre qui +m'avait ouvert la porte chez Mme de Tarves, +j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de +boîte... des hauts et des bas... on n'y a guère +de sécurité... mais on y rigole tout de même... +Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans +le cabinet de toilette, j'étais donc préparée—dans +la mesure de ces impressions vagues et +sommaires—à quelque chose de particulier... +Mais, je dois en convenir, rien ne m'indiquait ce +qui m'attendait réellement, là-dedans.</p> + +<p>Madame écrivait des lettres, assise devant un +bijou de petit bureau... Une grande peau d'astrakan +blanc servait de tapis à la pièce. Sur les +murs de soie crème, je fus frappée de voir des +gravures du XVIIIe siècle, plus que libertines, +presque obscènes, non loin d'émaux très anciens +figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine, +une quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières +à miniatures, de petits saxes galants, d'une +fragilité délicieuse. Sur une table, des objets de +toilette, très riches, or et argent... Un petit chien, +havane clair, boule de poils soyeux et luisants, +dormait sur la chaise longue, entre deux coussins +de soie mauve.</p> + +<p>Madame me dit:</p> + +<p>—Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas +du tout ce nom... Je vous appellerai Mary, en +anglais... Mary, vous vous souviendrez?... Mary... +oui... C'est plus convenable...</p> + +<p>C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons +même pas le droit d'avoir un nom à nous... parce +qu'il y a, dans toutes les maisons, des filles, des +cousines, des chiennes, des perruches qui portent +le même nom que nous.</p> + +<p>—Bien, Madame... répondis-je.</p> + +<p>—Savez-vous l'anglais, Mary?</p> + +<p>—Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous +un peu, Mary, que je vous voie...</p> + +<p>Elle m'examina dans tous les sens, de face, de +dos, de profil, murmurant de temps en temps:</p> + +<p>—Allons... elle n'est pas mal... elle est assez +bien...</p> + +<p>Et brusquement:</p> + +<p>—Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite... +très bien faite?</p> + +<p>Cette question me surprit et me troubla. Je ne +saisissais pas le lien qu'il y avait entre mon +service dans la maison et la forme de mon corps. +Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se +parlant à elle-même et promenant de la tête +aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.</p> + +<p>—Oui, elle a l'air assez bien faite...</p> + +<p>Ensuite, s'adressant directement à moi, avec +un sourire satisfait:</p> + +<p>—Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je +n'aime avoir auprès de moi que des femmes bien +faites... C'est plus convenable...</p> + +<p>Je n'étais pas au bout de mes étonnements. +Continuant de m'examiner minutieusement, elle +s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous +coiffiez autrement... Vous n'êtes pas coiffée avec +élégance... Vous avez de beaux cheveux... il faut +les faire valoir... C'est très important, la chevelure... +Tenez, comme ça... dans ce goût-là...</p> + +<p>Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front, +répétant:</p> + +<p>—Dans ce goût-là... Elle est charmante... +Regardez, Mary... vous êtes charmante... C'est +plus convenable...</p> + +<p>Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je +me demandais si Madame n'était point un peu +loufoque, ou si elle n'avait point des passions +contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué +que cela.</p> + +<p>Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, +elle m'interrogea:</p> + +<p>—Est-ce là votre plus belle robe?...</p> + +<p>—Oui, Madame...</p> + +<p>—Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... +Je vous en donnerai des miennes que vous arrangerez... +Et vos dessous?</p> + +<p>Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:</p> + +<p>—Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du +tout... Et votre linge... est-il convenable?</p> + +<p>Agacée par cette inspection violatrice, je répondis +d'une voix sèche:</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que Madame veut dire par +convenable...</p> + +<p>—Montrez-moi votre linge... allez me chercher +votre linge... Et marchez un peu... encore... +revenez... retournez... Elle marche bien... elle a +du chic...</p> + +<p>Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:</p> + +<p>—Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... +quelle horreur!... Et ce corset!... Je ne veux pas +voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous portiez +ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...</p> + +<p>Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un +grand tiroir qui était plein de chiffons odorants, +et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le +tapis.</p> + +<p>—Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous +verrez, il y a des points à refaire, des arrangements, +de petits raccommodages... Vous les +ferez... Prenez tout ça... il y a un peu de tout... +il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe, +un trousseau convenable... Prenez tout ça...</p> + +<p>Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, +des bas de soie, des chemises de soie et de fine +batiste, des amours de pantalons, de délicieuses +gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une +odeur forte, une odeur de peau d'Espagne, de +frangipane, de femme soignée, une odeur d'amour +enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont +les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient +sur le tapis comme une corbeille de +fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je +demeurais toute bête, contente et gênée à la fois, +devant ces tas d'étoffes roses, mauves, jaunes, +rouges où restaient encore des bouts de ruban +aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles +délicates... Et Madame remuait ces défroques +toujours jolies, ces dessous à peine passés, me +les montrait, me les choisissait, en me faisant +des recommandations, en m'indiquant ses préférences.</p> + +<p>—J'aime que les femmes qui me servent soient +coquettes, élégantes... qu'elles sentent bon. Vous +êtes brune... voici un jupon rouge qui vous ira à +merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien. +Prenez tout...</p> + +<p>J'étais dans un état de stupéfaction profonde... +Je ne savais que faire... je ne savais que dire. +Machinalement, je répétais:</p> + +<p>—Merci, Madame... Que Madame est bonne!... +Merci, Madame...</p> + +<p>Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions +le temps de se préciser... Elle parlait, parlait, +tour à tour familière, impudique, maternelle, +maquerelle, et si étrange!</p> + +<p>—C'est comme la propreté, Mary... les soins +du corps... les toilettes secrètes. Oh! j'y tiens, +par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis exigeante... +exigeante... jusqu'à la manie.</p> + +<p>Elle entra dans des détails intimes, insistant +toujours sur ce mot «convenable», qui revenait +sans cesse sur ses lèvres à propos de choses qui +ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait. +Comme nous terminions le tri des chiffons, elle +me dit:</p> + +<p>—Une femme... n'importe quelle femme, doit +être toujours bien tenue... Du reste, Mary, vous +ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous +prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...</p> + +<p>Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses +armoires, ses penderies, la place de chaque chose, +me mit au courant du service, avec des réflexions +qui me paraissaient drôles et pas naturelles..</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... +vous ferez aussi le service de M. Xavier... +C'est mon fils, Mary...</p> + +<p>—Bien Madame...</p> + +<p>La chambre de M. Xavier était située à l'autre +bout du vaste appartement; une coquette chambre, +tendue de drap bleu relevé de passementeries +jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur, +représentant des sujets de chasse, de courses, +des attelages, des châteaux. Un porte-cannes +tenait le milieu d'un panneau, véritable panoplie +de cannes avec un cor de chasse au milieu, +flanqué de deux trompettes de mail entrecroisées... +Sur la cheminée, entre beaucoup de bibelots, de +boîtes de cigares, de pipes, une photographie de +joli garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie +insolente de gommeux précoce, grâce douteuse +de fille, et qui me plut.</p> + +<p>—C'est M. Xavier... présenta Madame.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop +de chaleur, sans doute:</p> + +<p>—Oh! qu'il est beau garçon!</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.</p> + +<p>Je vis que mon exclamation ne l'avait pas +fâchée... car elle avait souri.</p> + +<p>—M. Xavier est comme tous les jeunes gens... +me dit-elle. Il n'a pas beaucoup d'ordre... Il +faudra que vous en ayez pour lui... et que sa +chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez +chez lui, tous les matins, à neuf heures... Vous +lui porterez son thé... à neuf heures, vous entendez, +Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre +tard... Il vous recevra peut-être mal... mais, cela +ne fait rien... Un jeune homme doit être réveillé +à neuf heures.</p> + +<p>Elle me montra où l'on mettait le linge de +M. Xavier, ses cravates, ses chaussures, accompagnant +chaque détail d'un:</p> + +<p>—Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant +enfant...</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>—Savez-vous plier les pantalons?... Oh! +M. Xavier tient à ses pantalons, par dessus tout.</p> + +<p>Quant aux chapeaux, il fut convenu que je +n'avais pas à m'en occuper et que c'était le valet +de chambre à qui appartenait la gloire de leur +donner le coup de fer quotidien.</p> + +<p>Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une +maison où il y avait un valet de chambre, ce fût +moi que Madame chargeât du service de M. Xavier.</p> + +<p>—C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas +très convenable... me dis-je, parodiant le mot +que répétait constamment ma maîtresse, à propos +de n'importe quoi.</p> + +<p>Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans +cette bizarre maison.</p> + +<br> + +<p>Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.</p> + +<p>—Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça +étonne d'abord, et puis on s'y fait. Des fois, il n'y +a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame +va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, +des gros mots plein la bouche. Monsieur, +lui, ne quitte pas le téléphone... Il crie, menace, +supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les +huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître +d'hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes +à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient +plus rien livrer. Un jour de réception, on +leur coupa l'électricité et le gaz... Et puis, tout +d'un coup, c'est la pluie d'or... La maison regorge +de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par +exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux +domestiques, ils attendent, des mois et des mois, +leurs gages... Mais ils finissent toujours par être +payés... seulement, au prix de quelles scènes, de +quels engueulements, de quelles chamailleries!... +C'est à ne pas croire...</p> + +<p>Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était +ma chance, pour une fois que j'avais de forts +gages...</p> + +<p>—M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, +dit le valet de chambre.</p> + +<p>—Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec +insistance, il rentrera peut-être, maintenant...</p> + +<p>Et le valet de chambre raconta que, le matin +même, un créancier de M. Xavier était venu +encore faire du potin... Cela devait être bien +malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait +dû payer une forte somme, au moins quatre mille +francs...</p> + +<p>—Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. +Je l'ai entendu qui disait à Madame: «Ça ne peut +pas durer... Il nous déshonorera... il nous déshonorera!...»</p> + +<p>La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de +philosophie, haussa les épaules.</p> + +<p>—Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en +fichent un peu... C'est de payer qui les embête...</p> + +<p>Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, +vaguement, qu'il pouvait y avoir un rapport +entre les chiffons de Madame, les paroles de +Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?</p> + +<p>—C'est de payer qui les embête...</p> + +<p>Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie +par d'étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier...</p> + +<p>Le valet de chambre n'avait pas menti. Une +drôle de boîte, en vérité.</p> + +<p>Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais +pas quoi, au juste... quelque chose comme président +ou directeur... Il racolait des pèlerins où +il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les +vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois +l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes, +à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, +bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et +la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi +d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre +l'enseignement laïque... Ligue contre les publications +obscènes... Société des bibliothèques +amusantes et chrétiennes... Association des biberons +congréganistes pour l'allaitement des enfants +d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des +orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des +cercles, des bureaux de placement... Il présidait +de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un +petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné, +très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses +et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et +rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans +les journaux, quelquefois... Naturellement, les +uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute +sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille +fripouille et de sale canaille. À l'office, nous +nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique +ce soit assez chic et flatteur de servir chez +des maîtres dont on parle dans les journaux.</p> + +<p>Toutes les semaines, Monsieur donnait un +grand dîner suivi d'une grande réception, où +venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, +des sénateurs réactionnaires, des députés +catholiques, des curés protestataires, des moines +intrigants, des archevêques... Il y en avait un, +surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un +très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui, +bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours +des méchancetés, avec des airs contrits et +dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait +des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de +raides, dans cette maison, le Saint-Père.</p> + +<p>Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait +trop de choses, il aimait trop de gens. Encore +ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et +des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux +farceur.</p> + +<p>Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais +dans l'antichambre à endosser son pardessus:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes de ma Société, me +demanda-t-il, la Société des Servantes de +Jésus?...</p> + +<p>—Non, Monsieur...</p> + +<p>—Il faut en être... c'est indispensable... Je +vais vous inscrire...</p> + +<p>—Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur +ce que c'est que cette Société?</p> + +<p>—Une Société admirable, qui recueille et +éduque chrétiennement les filles-mères...</p> + +<p>—Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...</p> + +<p>—Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui +sortent de prison... il y a les prostituées repenties... +il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...</p> + +<p>Il retira de sa poche des journaux soigneusement +pliés et me les tendit.</p> + +<p>—Cachez ça... lisez ça... quand vous serez +seule... C'est très curieux...</p> + +<p>Et il me prit le menton, disant avec un léger +claquement de langue:</p> + +<p>—Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, +elle est ma foi, très drôlette...</p> + +<p>Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux +qu'il m'avait laissés. C'était le <i>Fin de siècle</i>... +le <i>Rigolo</i>... les <i>Petites femmes de Paris</i>. Des saletés, +quoi!</p> + +<br> + +<p>Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! +J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous +pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain. +Celui-là passait son temps à déblatérer +contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il +ne voulait pas entendre parler de la religion, du +pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on +eût renversé toutes les églises, fait sauter tous +les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la +messe, en cachette, dans des paroisses éloignées... +Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et +tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. +Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait +refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites, +tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur +genre...</p> + +<br> + +<p>Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; +elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés +de bienfaisance, organisait des ventes de +charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez +elle; et la maison allait comme elle pouvait... +Très souvent, Madame rentrait en retard, venant +le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, +le corps tout imprégné d'une odeur qui +n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces +rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le +genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et +qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses +comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais +un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... +Elle se montrait familière, presque camarade, +au point que, parfois, oubliant, elle sa +dignité, moi mon respect, nous disions ensemble +des bêtises et de raides... Elle me donnait des +conseils pour l'arrangement de mes petites affaires, +encourageait mes goûts de coquetterie, +m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne, +m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait +de poudre de riz. Et, durant ces opérations, +elle répétait:</p> + +<p>—Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme +soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et +douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir +l'entourer... Vous avez un très beau buste... il +faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes... +il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...</p> + +<p>J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une +inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je +ne pouvais oublier les histoires surprenantes que +l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais +l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés +pour moi...</p> + +<p>—Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... +C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle +veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour +que ça le retienne davantage, à la maison... et +que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous... +Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a +même attiré des amies chez elle... des femmes +mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes +filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y +coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant... +vous verrez... vous verrez...</p> + +<p>Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:</p> + +<p>—Moi, à votre place... ce que je les ferais +casquer!... Je me gênerais, peut-être.</p> + +<p>Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis +des camarades de l'office. Mais, pour me +rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière +fût jalouse de l'évidente préférence que Madame +me marquait.</p> + +<br> + +<p>J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir +les rideaux et porter le thé chez M. Xavier... +C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre, +avec un battement au coeur, une forte appréhension. +Il fut longtemps, sans faire attention +à moi. Je tournais de ci... je tournais de là... +préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à +paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui +ne m'adressait la parole que pour se plaindre, +d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le +dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence +et je redoublai de coquetteries silencieuses +et choisies. Je m'attendais chaque jour à +quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme +de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient +au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si +cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais +pas... Ce que je voulais, c'est que cela +arrivât...</p> + +<p>M. Xavier était réellement un très joli garçon, +plus joli encore que ne le montrait sa photographie. +Une légère moustache blonde—deux +petits arcs d'or—dessinait, mieux que sur son +portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue +appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté +de jaune, avaient une fascination étrange, +ses mouvements, une indolence, une grâce lasse +et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand, +élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, +d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait +en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il +m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais +pour lui-même, sa résistance ou plutôt son +indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus +que du désir, de l'amour.</p> + +<p>Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors +du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens, +une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de +ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre +posé sur le tapis, il en résultait une attitude, +entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus +décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... +mais il me rappela:</p> + +<p>—Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que +je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un +homme?</p> + +<p>Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa +chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe, +le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément, +pendant que, avec des mouvements harmonieux +et lents, et rougissant un peu, je déposais +le plateau sur la petite table, près de la cheminée. +Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:</p> + +<p>—Mais tu es une très chic fille... me dit-il... +Depuis combien de temps es-tu donc ici?</p> + +<p>—Depuis trois semaines, Monsieur.</p> + +<p>—Ça, c'est épatant!...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?</p> + +<p>—Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas +encore remarqué que tu fusses une si belle +fille...</p> + +<p>Il étira ses deux jambes, les allongea vers le +tapis... se donna une claque sur les cuisses, qu'il +avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi +blanches que des cuisses de femme...</p> + +<p>—Viens ici!... fit-il...</p> + +<p>Je m'approchai un peu tremblante. Sans une +parole, il me prit par la taille, me renifla, me +força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du lit...</p> + +<p>—Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me +débattant mollement... Finissez... je vous en +prie... Si vos parents vous voyaient?</p> + +<p>Mais, il se mit à rire:</p> + +<p>—Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... +j'en ai soupé...</p> + +<p>C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on +lui demandait quelque chose, il répondait: «J'en +ai soupé.» Et il avait soupé de tout...</p> + +<p>Afin de retarder un peu le moment de la suprême +attaque, car ses mains sur mon corsage +devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:</p> + +<p>—Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur +Xavier... Comment se fait-il qu'on ne vous voie +jamais aux dîners de Madame?</p> + +<p>—Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, +tu sais... ils me rasent les dîners de Madame.</p> + +<p>—Et comment se fait-il, insistai-je, que votre +chambre soit la seule pièce de la maison où il +n'y ait pas de portrait du pape?</p> + +<p>Cette observation le flatta... Il répondit:</p> + +<p>—Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, +moi... La religion... les jésuites... les curés... +Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai soupé... +Une société composée de gens comme papa +et comme maman?... Ah! tu sais... N'en faut +plus!...</p> + +<p>Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... +en qui je retrouvais, avec les mêmes vices, +l'accent traînant des voyous de Paris... Il me +semblait que je le connaissais depuis des années +et des années. À son tour, il m'interrogea:</p> + +<p>—Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?</p> + +<p>—Votre père... m'écriai-je... simulant d'être +scandalisée... Ah! monsieur Xavier... un si saint +homme!</p> + +<p>Son rire redoubla, éclata tout à fait:</p> + +<p>—Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec +toutes les bonnes, ici, papa... C'est sa toquade, les +bonnes. Il n'y a plus que les bonnes qui l'excitent. +Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... +Tu m'épates...</p> + +<p>—Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... +Seulement, il m'apporte le <i>Fin de Siècle</i>... le +<i>Rigolo</i>... les <i>Petites Femmes de Paris</i>...</p> + +<p>Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:</p> + +<p>—Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, +papa!...</p> + +<p>Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:</p> + +<p>—C'est comme maman... Hier, elle m'a encore +fait une scène... Je la déshonore, elle et +papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la +société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui +ai déclaré: «Ma petite mère chérie, c'est entendu... +je me rangerai... le jour où tu auras +renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça +l'a fait taire... Ah! non, tu sais... ils m'assomment, +mes auteurs... J'en ai soupé de leurs histoires... +À propos... tu connais bien Fumeau?</p> + +<p>—Non, monsieur Xavier.</p> + +<p>—Mais si... mais si... Anthime Fumeau?</p> + +<p>—Je vous assure.</p> + +<p>—Un gros... tout jeune... très rouge de figure... +ultra-chic... les plus beaux attelages de Paris?... +Fumeau... voyons trois millions de rente... +Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...</p> + +<p>—Puisque je ne le connais pas.</p> + +<p>—Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, +voyons... Le biscuit Fumeau, ah?... Celui qui a +eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y +es-tu?</p> + +<p>—Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.</p> + +<p>—N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai +fait une bonne avec Fumeau, l'année dernière... +une très bonne... Devine quoi?... Tu ne devines +pas?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je devine, puisque +je ne le connais pas?...</p> + +<p>—Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, +je l'ai mis avec ma mère... Parole!... C'était +trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman, +en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent +mille balles... Et papa donc, pour ses oeuvres!... +Ah! ils ont le truc!... Ils la connaissent!... +Sans ça, la maison sautait. On était à bout de +dettes... Les curés eux-mêmes ne voulaient plus +rien savoir... Qu'est-ce que tu dis de ça, toi?</p> + +<p>—Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une +drôle de façon de traiter la famille.</p> + +<p>—Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, +moi... La famille, j'en ai soupé...</p> + +<p>—Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, +un ancien corsage de Madame qui me seyait +à ravir...</p> + +<p>—Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... +vous êtes une petite canaille... C'est très mal.</p> + +<p>J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout +à coup, il mit, doucement, sa main sur ma +bouche:</p> + +<p>—Tais-toi! fit-il.</p> + +<p>Et me renversant sur le lit:</p> + +<p>—Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il +Petite putain, tu sens maman...</p> + +<p>Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille +avec moi...</p> + +<p>—Je suis très contente de votre service, me +dit-elle... Mary, je vous augmente de dix francs.</p> + +<p>—Si, chaque fois, elle m'augmente de dix +francs?... songeai-je... Alors, ça va bien... C'est +plus convenable...</p> + +<p>Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en +ai soupé...</p> + +<p>La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier +ne dura pas longtemps. Il eut vite «soupé de +moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le +pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, +en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai +la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier +n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait +bien et elle avait dit vrai: «Il aime mieux +les cocottes, cet enfant...» Il allait à ses habitudes, +à ses plaisirs coutumiers, à ses noces, +comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais +au coeur un serrement douloureux, et, toute la +journée, j'étais triste, triste!...</p> + +<p>Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier +n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique +comme M. Georges. En dehors de «la chose», je +n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va +te promener.... il ne m'accordait plus la moindre +attention. Jamais il ne m'adressa une parole +émue, gentille, comme en ont les amoureux dans +les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait +rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les +fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait +la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant, +de ne pas toujours penser à la bagatelle, de +se murmurer des choses qui caressent le coeur, +d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder, +durant des éternités, dans les yeux... +Mais les hommes sont des êtres trop grossiers... +ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si +pures et si bleues... Et c'est grand dommage... +M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne +trouvait de plaisir que dans la débauche... En +amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche +le rasait.</p> + +<p>—Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai +soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut +laisser ça à papa...</p> + +<p>Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément +la créature impersonnelle, la domestique +à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son +autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. +Je passais sans transition de l'état de bête d'amour +à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent, +avec un rire du coin de la bouche, un affreux +rire en scie qui me froissait, m'humiliait:</p> + +<p>—Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché +avec papa?... Tu m'étonnes...</p> + +<p>Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes +larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:</p> + +<p>—Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du +rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer +ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé +de ces bêtises-là...</p> + +<p>Moi, quand je suis encore sous le frisson du +bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps, +longtemps, le petit homme qui me l'a +donné... Après les secousses de la volupté, j'ai +besoin—un besoin immense, impérieux—de +cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce +baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la +chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai +besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie +du spasme, dans le paradis de l'extase... +dans la plénitude, dans le silence délicieux et +candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé +de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes +bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait +physiquement intolérable. Il semblait vraiment +que nous n'eussions rien mêlé de nous en +nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos +âmes n'eussent pas été un instant confondus +dans le même cri, dans le même oubli, dans la +même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir +sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement +nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait +brutalement, sautait du lit:</p> + +<p>—Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...</p> + +<p>Et il allumait une cigarette...</p> + +<p>Rien ne m'était pénible comme de voir que +je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection, +pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien +que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, +que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse +même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en +avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait +d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... +Pire qu'un vieux... plus inventif et plus +féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant +ou un prêtre satanique.</p> + +<p>Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la +petite canaille, que je me serais dévouée à lui, +malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui, +encore, je songe avec des regrets à sa frimousse +effrontée, cruelle et jolie... à sa peau +parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce +et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur +mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient +dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son +baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!</p> + +<br> + +<p>Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour +s'habiller—Dieu qu'il était gentil en habit!—et +que je disposais avec soin ses affaires dans le +cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, +sans une hésitation, presque sur un ton +impératif, de même qu'il m'eût demandé de l'eau +chaude:</p> + +<p>—Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument +besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai +demain...</p> + +<p>Précisément, Madame m'avait payé mes gages +le matin... Le savait-il?</p> + +<p>—Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, +un peu honteuse, honteuse de sa demande, +peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne pas +posséder toute la somme qu'il me demandait:</p> + +<p>—Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher +ces quatre-vingt-dix francs... Je te les rendrai +demain...</p> + +<p>Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est +bon!» sec et bref, qui me glaça le coeur. Puis, me +tendant son pied, d'un mouvement brutal...</p> + +<p>—Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, +insolemment... Vite, je suis pressé...</p> + +<p>Je le regardai tristement, implorant:</p> + +<p>—Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur +Xavier?</p> + +<p>—Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...</p> + +<p>En nouant ses cordons, je gémis:</p> + +<p>—Alors, vous allez encore faire la noce avec +de sales femmes?... Et vous ne rentrerez pas de la +nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais pleurer... +Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...</p> + +<p>Sa voix devint dure et tout à fait méchante.</p> + +<p>—Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté +tes quatre-vingt-dix francs... tu peux les reprendre... +Reprends-les...</p> + +<p>—Non... non... soupirai-je... Vous savez bien +que ce n'est pas pour ça...</p> + +<p>—Eh bien... fiche-moi la paix!...</p> + +<p>Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans +m'embrasser, sans me dire un mot...</p> + +<p>Le lendemain, il ne fut pas question de me +rendre l'argent, et je ne voulus pas le réclamer. +Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de +moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes +qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent +aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des +femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin +de rapporter un peu d'argent et de procurer des +gâteries au petit homme qu'elles aiment. Voilà +qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, +cela m'est passé autant que je l'affirme? +Hélas, je n'en sais rien... Il y a des moments où +devant un homme, je me sens si molle... si +molle... sans volonté, sans courage, et si vache... +ah! oui... si vache!...</p> + +<br> + +<p>Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis +de moi. De gentille qu'elle avait été jusqu'ici, +elle devint dure, exigeante, tracassière... Je +n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de +bien... j'étais maladroite, malpropre, mal élevée, +oublieuse, voleuse... Et sa voix si douce, au début, +si camarade, prenait maintenant un mordant de +vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton +cassant... rabaissant... Finies les séances de chiffonnage, +de cold-cream, de poudre de riz, et les +confidences secrètes, et les recommandations +intimes, gênantes au point que les premiers +jours je m'étais demandé, et que je me demande +encore, si Madame n'était point pour femme?... +Finie cette camaraderie louche que je sentais bien, +au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en +était allé mon respect pour cette maîtresse qui +me haussait jusqu'à son vice... Je la rabrouai +d'importance, forte de toutes les infamies apparentes +ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes +à nous quereller, ainsi que des harangères, +nous jetant nos huit jours à la tête comme de +vieux torchons sales...</p> + +<p>—Pour quoi prenez-vous donc ma maison? +criait-elle... Êtes-vous donc chez une fille, ici?...</p> + +<p>Non, mais ce toupet!... Je répondais:</p> + +<p>—Ah! elle est propre, votre maison... vous +pouvez vous en vanter... Et vous?... parlons-en... +ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... +Et Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on +ne vous connaît pas dans le quartier... et dans +Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... Votre +maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des +bordels qui sont moins sales que votre maison...</p> + +<p>C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux +pires insultes, jusqu'aux plus ignobles menaces; +elles descendaient jusqu'au vocabulaire des filles +publiques et des maisons centrales... Et puis, tout +à coup cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier +fût repris pour moi d'un goût passager, hélas!... +Alors recommençaient les familiarités louches, +les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, +les promesses de gages doublés, les lavages à la +crème Simon—c'est plus convenable—les initiations +aux mystères des parfumeries raffinées... +Madame réglait thermométriquement sa conduite +envers moi sur celle de M. Xavier... Les bontés +de l'une suivaient immédiatement les caresses de +l'autre; l'abandon du fils s'accompagnait des insolences +de la mère... J'étais la victime, sans cesse +ballottée, des fluctuations énervantes par où passait +l'intermittent amour de ce gamin capricieux +et sans coeur... C'est à croire que Madame dût nous +espionner, écouter à la porte, se rendre compte +par elle-même des phases différentes que nos +relations traversaient... Mais non... Elle avait +l'instinct du vice, voilà tout... Elle le flairait à +travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une +chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du +gibier.</p> + +<br> + +<p>Quant à Monsieur, il continuait de sautiller +parmi tous ces événements, parmi tous les drames +cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et +comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure +de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes +bourrées de brochures pieuses et d'obscènes +journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de +respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la +démarche un peu plus lente, le geste un peu plus +onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute +sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans +la journée... Régulièrement, le vendredi, c'était +toujours, presque sans variantes, la même scène +burlesque.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en +me montrant sa serviette.</p> + +<p>—Des cochonneries... répondais-je, en riant.</p> + +<p>—Mais non... des gaudrioles...</p> + +<p>Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, +que je fusse à point, et se contentant de me +sourire d'un air complice, de me caresser le +menton, de me dire, en passant sa langue sur ses +lèvres:</p> + +<p>—Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette +petite...</p> + +<p>Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son +manège et je me promettais bien de saisir l'occasion +éclatante et prochaine de le remettre vivement +à sa place.</p> + +<p>Un après-midi, je fus très surprise de le voir +entrer dans la lingerie où j'étais seule à rêvasser +tristement sur mon ouvrage. Le matin, j'avais eu +avec M. Xavier une scène pénible et l'impression +n'en était pas encore effacée... Monsieur +referma la porte doucement, déposa sa serviette +sur la grande table, près d'une pile de draps, et, +venant à moi, il me prit les mains, les tapota. +Sous la paupière battante, son oeil virait, comme +celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil. +Il était à mourir de rire.</p> + +<p>—Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous +appeler Célestine... cela ne vous froisse pas?</p> + +<p>J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...</p> + +<p>—Mais non, Monsieur... répondis-je, en me +tenant sur la défensive.</p> + +<p>—Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... +voilà!</p> + +<p>—Vrai, Monsieur?</p> + +<p>—Adorable, même... adorable... adorable!</p> + +<p>—Oh! Monsieur...</p> + +<p>Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient +le long de mon corsage, chargés de désirs, +et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la +nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.</p> + +<p>—Adorable... adorable!... soufflait-il.</p> + +<p>Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, +pour éviter ce baiser:</p> + +<p>—Restez, Célestine... je vous en prie... Je +t'en prie!... Cela ne t'ennuie pas que je te tutoie?</p> + +<p>—Non, Monsieur... cela m'étonne.</p> + +<p>—Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... +Ah! tu ne me connais pas!...</p> + +<p>Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue +moussait à ses lèvres.</p> + +<p>—Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine +je vais à Lourdes... oui, j'emmène à +Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... +J'ai un moyen de t'emmener à Lourdes... +Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de rien... Tu +resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce +que tu voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver +dans ta chambre... dans ta chambre... dans ton +lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais +pas... tu ne sais pas tout ce que je suis capable de +faire. Avec l'expérience d'un vieillard, j'ai les +ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu +verras... Oh! tes grands yeux polissons!...</p> + +<p>Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition +en elle-même,—je l'attendais depuis longtemps,—c'était +la forme imprévue que Monsieur +lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. +Et désireuse d'humilier ce vieux paillard, +de lui montrer que je n'avais pas été la dupe des +sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, +en pleine figure, ces mots:</p> + +<p>—Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble +que vous oubliez M. Xavier?... Qu'est-ce qu'il +fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes, +aux frais de la chrétienté?</p> + +<p>Une lueur trouble... oblique... un regard de +fauve surpris, s'alluma dans les ténèbres de ses +yeux... Il balbutia:</p> + +<p>—M. Xavier?</p> + +<p>—Hé oui!...</p> + +<p>—Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... +Il ne s'agit pas de M. Xavier... M. Xavier n'a +rien à faire ici...</p> + +<p>Je redoublai d'insolence...»</p> + +<p>—Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas +le malin... Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher +avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien, +je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça +n'est pas dans les conventions... Et puis... vous +savez, mon petit père... vous n'êtes pas mon type.</p> + +<p>Et je lui éclatai de rire au visage.</p> + +<p>Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. +Mais il ne crut pas prudent d'engager une +discussion, pour laquelle j'étais terriblement armée. +Il ramassa avec précipitation sa serviette et +s'esquiva poursuivi par mes rires...</p> + +<p>Le lendemain, à propos de rien, Monsieur +m'adressa une observation grossière. Je m'emportai... +Madame survint... Je devins folle de +colère. La scène qui se passa entre nous trois fut +tellement effrayante, tellement ignoble, que je +renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes +intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs +infamies, je leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. +Ils écumaient. Je saisis un coussin et le +lançai violemment à la tête de Monsieur.</p> + +<p>—Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... +tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de +me déchirer le visage avec ses ongles...</p> + +<p>—Je vous raye de ma société... vous ne faites +plus partie de ma société... fille perdue... prostituée!... +vociférait Monsieur, en bourrant, de +coups de poing, sa serviette...</p> + +<p>Finalement, Madame me retint mes huit jours, +refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de +M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les +frusques qu'elle m'avait données...</p> + +<p>—Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous +êtes tous des maquereaux!...</p> + +<p>Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire +de police et du juge de paix...</p> + +<p>—Ah! c'est du potin que vous voulez.—Eh +bien, allons-y, tas de fripouilles!</p> + +<p>Hélas, le commissaire de police prétendit que +cela ne le regardait pas. Le juge de paix m'engagea +à étouffer l'affaire. Il expliqua:</p> + +<p>—D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira +pas... Et c'est juste, remarquez bien... Que deviendrait +la société si un domestique pouvait avoir +raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société, +Mademoiselle... ce serait l'anarchie...</p> + +<p>Je consultai un avoué: il me demanda deux +cents francs. J'écrivis à M. Xavier: il ne me répondit +pas... Alors je fis le compte de mes ressources... +Il me restait trois francs cinquante... +et le pavé de la rue.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br><br> + +<p>13 novembre.</p> + + +<p>Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de +Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, espèce de +maison de refuge, en même temps que bureau de +placement, pour les bonnes. C'est un bel établissement—matiche—à +façade blanche, au fond d'un +grand jardin. Dans le jardin orné, tous les cinquante +pas, de statues de la Vierge, s'élève une +petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie +avec l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. +Et, toutes les heures, on entend tinter +les cloches... C'est si gentil d'entendre tinter les +cloches... ça remue dans le coeur des choses +oubliées et si anciennes!... Quand les cloches +tintent, je ferme les yeux, j'écoute, et je revois +des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et +que je reconnais tout de même, des paysages très +doux, imprégnés de tous les souvenirs transformés +de l'enfance et de la jeunesse... et des binious... +et, sur la lande, au bord des grèves, des +déroulées lentes de foules en fête... Ding... din... +dong!... Ça n'est pas très gai... ça n'est pas la +même chose que la gaîté, c'est même triste au +fond, triste comme de l'amour... Mais j'aime ça... A +Paris, on n'entend jamais que la corne du fontainier +et l'assourdissante trompette des tramways.</p> + +<p>Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, +on est logée dans des galetas de dortoirs, +sous les combles; on est nourrie maigrement de +viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie +vingt-cinq sous par jour à l'Institution. C'est-à-dire +qu'elles retiennent, quand elles vous ont +placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... +Elles appellent ça vous placer pour rien. En +outre, il faut travailler, depuis six heures du +matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les +détenues des maisons centrales... Jamais de sorties... Les +repas et les exercices religieux remplacent +les récréations... Ah! elles ne s'embêtent +pas, les bonnes soeurs, comme dirait M. Xavier... +et leur charité est un fameux truc... Elles vous +posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai +bête toute ma vie... Les dures leçons de choses, +les malheurs ne m'apprennent jamais rien, ne me +servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, de +faire le diable et, finalement, je suis toujours +roulée par tout le monde.</p> + +<p>Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé +des soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs:</p> + +<p>—Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de +chics types dans la boîte... des comtesses... des +marquises... On peut tomber sur des places épatantes.</p> + +<p>Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je +m'étais souvenue avec attendrissement, nigaude +que je suis, des années heureuses, passées chez +les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il +fallait bien aller quelque part... Quand on n'a pas +le sou, on ne fait pas la fière...</p> + +<p>Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine +de bonnes... Beaucoup venaient de très loin, de +Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore servi +nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, +avec des mines sournoises et des yeux singuliers +qui, par-dessus les murs du couvent, s'ouvraient +sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus +à la coule, sortaient de place, comme moi.</p> + +<p>Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce +que je savais faire, si j'avais de bons certificats, +s'il me restait de l'argent. Je leur contai des +blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, +en disant:</p> + +<p>—Cette chère enfant!... nous lui trouverons +une bonne place.</p> + +<p>Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En +attendant cette bonne place promise, chacune de +ces chères enfants était occupée à quelque ouvrage, +selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la +cuisine et le ménage; celles-là travaillaient au +jardin, bêchaient la terre, comme des terrassiers... +Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant, +disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air +distingué... Je commençai par ravauder les culottes +de l'aumônier et les caleçons d'une espèce +de capucin qui, dans le moment, prêchait une +retraite à la chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! +ces caleçons!... Pour sûr qu'ils ne ressemblaient +pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia +des besognes moins ecclésiastiques, tout à fait +profanes, des ouvrages de fine et délicate lingerie, +par quoi je me retrouvai dans mon élément... Je +participai à la confection d'élégants trousseaux +de mariage, de riches layettes, commandés aux +bonnes soeurs par des dames charitables et riches +qui s'intéressaient à l'établissement.</p> + +<p>Tout d'abord, après tant de secousses, malgré +la mauvaise nourriture, les culottes de l'aumônier, +le peu de liberté, malgré tout ce que je pouvais +deviner d'exploitation âpre, je goûtai une +réelle douceur dans ce calme, dans ce silence... +Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de prier +était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude +de ma conduite passée m'incitait aux fervents +repentirs... Plusieurs fois de suite, je me confessai +à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé +les sales culottes, ce qui faisait naître en +moi, tout de même, en dépit de ma sincère piété, +des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était +un drôle de bonhomme que cet aumônier, tout +rond, tout rouge, un peu rude de manières et de +langage, et qui sentait le vieux mouton. Il +m'adressait des questions étranges, insistait de +préférence sur mes lectures.</p> + +<p>—De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... +Eh, mon Dieu! c'est cochon sans doute... Je ne +vous donne pas ça pour l'<i>Imitation</i>... non... +Mais ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut +pas lire, ce sont les livres impies... les livres +contre la religion... tenez, par exemple Voltaire... +Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... +c'est un péché mortel... ni du Renan... ni +de l'Anatole France... Voilà qui est dangereux...</p> + +<p>—Et Paul Bourget, mon père?...</p> + +<p>—Paul Bourget!... Il entre dans la bonne +voie... je ne dis pas non... je ne dis pas non... +Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas +encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait +l'effet, votre Paul Bourget, d'une cuvette... oui, +là... d'une cuvette où l'on s'est lavé n'importe +quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse +de savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, +encore... Huysmans, tenez... c'est raide... +ah! sapristi, c'est très raide... mais orthodoxe...</p> + +<p>Et il me disait encore:</p> + +<p>—Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de +votre corps?... Ça n'est pas bien. Mon Dieu!... +c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher, +encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... +quand ce sont des personnes pieuses... que toute +seule, ou bien avec des gens de même condition +que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le +bon Dieu... Et peut-être que ces personnes ont +des dispenses... Beaucoup ont des dispenses...</p> + +<p>Comme je lui nommais M. Xavier et son père:</p> + +<p>—Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous +demande pas de noms... ne me dites jamais de +noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, +ce sont des personnes riches et respectables +que vous me nommez-là... des personnes extrêmement +religieuses... Par conséquent, c'est vous +qui avez tort... vous qui vous insurgez contre la +morale et contre la société....</p> + +<p>Ces conversations ridicules et surtout ces +culottes dont je ne parvenais pas à effacer, dans +mon esprit, l'importune et trop humaine image, +refroidirent considérablement mon zèle religieux, +mes ardeurs de repentie. Le travail aussi m'agaça. +Il me donnait la nostalgie de mon métier. J'avais +des désirs impatients de m'évader de cette prison, +de retourner aux intimités des cabinets de toilette. +Je soupirais après les armoires, pleines de +lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent +les taffetas, où craquent les satins et les velours +si doux à manier... et les bains où, sur les chairs +blondes, moussent les savons onctueux. Et les +histoires de l'office, et les aventures imprévues, +le soir dans l'escalier et dans les chambres!... +C'est curieux, vraiment... Quand je suis en place, +ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans +place, elles me manquent... J'étais lasse aussi, +lasse à l'excès, écoeurée de ne manger depuis +huit jours que des confitures faites avec des groseilles +tournées, dont les bonnes soeurs avaient +acheté un lot au marché de Levallois. Tout ce que +les saintes femmes pouvaient arracher au tombereau +d'ordures, c'était bon pour nous...</p> + +<p>Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la +persistante effronterie avec laquelle nous étions +exploitées. Leur truc était simple et c'est à peine +si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que +les filles incapables de leur être utiles. Celles +dont elles pouvaient tirer un profit quelconque, +elles les gardaient prisonnières, abusant de leurs +talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de +la charité chrétienne, elles avaient trouvé le +moyen d'avoir des domestiques, des ouvrières qui +les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un +remords, avec un inconcevable cynisme, de leurs +modestes ressources, de leurs toutes petites économies, +après avoir gagné sur leur travail... Et +les frais couraient toujours.</p> + +<p>Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus +rudement qu'elles ne m'eussent pas appelée, une +seule fois, au parloir. Mais à toutes mes plaintes +elles répondaient, les saintes-nitouches:</p> + +<p>—Un peu de patience, ma chère enfant... +Nous pensons à vous, ma chère enfant... pour +une place excellente... nous cherchons, pour +vous, une place exceptionnelle... Nous savons ce +qui vous convient... Il ne s'en est pas encore +présenté une seule, comme nous la voulons pour +vous, comme vous la méritez...</p> + +<p>Les jours, les semaines s'écoulaient; les places +n'étaient jamais assez bonnes, assez exceptionnelles +pour moi... Et les frais couraient toujours.</p> + +<p>Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il +s'y passait, chaque nuit, des choses à faire frémir. +Dès que la surveillante avait terminé sa ronde +et que tout semblait dormir, alors on voyait des +ombres blanches se lever, glisser, entrer dans +des lits, sous les rideaux refermés... Et l'on +entendait de petits bruits de baisers étouffés, de +petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... +Elles ne se gênaient guères, les camarades... +A la lueur trouble et tremblante de la +lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, +bien des fois, j'ai assisté à des scènes d'une +indécence farouche et triste... Les bonnes soeurs, +saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien +voir, se bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... +Ne voulant point de scandale chez elles—car +elles eussent été obligées de renvoyer les +coupables—elles toléraient ces horreurs, en feignant +de les ignorer... Et les frais couraient toujours.</p> + +<p>Heureusement, au plus fort de mes ennuis, +j'eus la joie de voir entrer dans l'établissement +une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé... +et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... +Cléclé était charmante, toute blonde, +toute rose et délurée... et d'une vivacité, d'une +gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se trouvait +bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait +qu'un plaisir: rendre service. Vicieuse jusque +dans les moelles, son vice n'avait rien de répugnant, +à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle +portait le vice comme une plante des fleurs, +comme un cerisier des cerises... Son bavardage +de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes +embêtements, endormit mes révoltes... Comme +nos deux lits étaient l'un près de l'autre, nous +nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit... +Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... +et, peut-être aussi le besoin de satisfaire +une curiosité qui me trottait par la tête, depuis +longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... +depuis qu'elle avait été débauchée, il y a +plus de quatre ans, par une de ses maîtresses, la +femme d'un général...</p> + +<p>Une nuit que nous étions couchées ensemble +elle me raconta à voix basse, avec de drôles de +chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, +à Versailles:</p> + +<p>—Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans +la turne... des chats, trois perroquets... un +singe... deux chiens... Et il fallait soigner tout +ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu +penses, on nous collait de vieux rogatons, kif-kif +à la boîte... Eux, c'étaient des restes de volaille, +des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma +chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau +d'Évian, les sales bêtes, à cause de la typhoïde +dont il y avait une épidémie, à Versailles... Cet +hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de +ma chambre pour l'installer dans la pièce où couchaient +le singe et les chats. Ainsi, tu crois?... +Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur +de vieux carlin qui était toujours fourré sous +mes jupons... bien que je le bourrasse de coups +de pied... L'autre matin, Madame me surprit à +le battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la +porte en cinq-secs... Et si tu savais, ma chère, ce +chien...</p> + +<p>Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, +entre mes seins:</p> + +<p>—Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait +des passions comme un homme...</p> + +<p>Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et +gentille!...</p> + +<br> + +<p>On ne se doute pas de tous les embêtements +dont sont poursuivis les domestiques, ni de l'exploitation +acharnée, éternelle qui pèse sur eux. +Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les +institutions charitables, sans compter les camarades, +car il y en a de rudement salauds. Et personne +ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse, +s'amuse de la misère d'un plus pauvre +que soi. Les scènes changent; les décors se transforment; +vous traversez des milieux sociaux différents +et ennemis; et les passions restent les +mêmes, les mêmes appétits demeurent. Dans +l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que +dans le fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez +des saletés pareilles, et vous vous heurtez à +de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille +comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue +d'avance, où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse. +Les pauvres sont l'engrais humain où poussent +les moissons de vie, les moissons de joie que +récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement, +contre nous...</p> + +<p>On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! +voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, +que sont-ils donc, eux, sinon des +esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que +l'esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable +corruption, de révolte engendreuse de +haines... Les domestiques apprennent le vice +chez leurs maîtres... Entrés purs et naïfs—il y +en a—dans le métier, ils sont vite pourris, au +contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne +voit que lui, on ne respire que lui, on ne touche +que lui... Aussi, ils s'y façonnent de jour en jour, +de minute en minute, n'ayant contre lui aucune +défense, étant obligés au contraire de le servir, +de le choyer, de le respecter. Et la révolte vient +de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à +briser toutes les entraves mises à son expansion +naturelle. Ah! c'est extraordinaire... On exige +de nous toutes les vertus, toutes les résignations, +tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement +les vices qui flattent la vanité des maîtres +et ceux qui profitent à leur intérêt: tout cela +pour du mépris et pour des gages variant entre +trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... +Non, c'est trop fort!... Ajoutez que nous vivons +dans une lutte perpétuelle, dans une perpétuelle +angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places +et la détresse des lendemains de chômage; que +nous avons la conscience des suspicions blessantes +qui nous accompagnent partout, qui, partout, +devant nous, verrouillent les portes, cadenassent +les tiroirs, ferment à triple tour les serrures, marquent +les bouteilles, numérotent les petits fours +et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos +mains, dans nos poches, dans nos malles, la honte +des regards policiers. Car il n'y a pas une porte, +pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, +pas un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... +voleuse!... voleuse!» Ajoutez encore la vexation +continue de cette inégalité terrible, de cette +disproportion effrayante dans la destinée, qui, +malgré les familiarités, les sourires, les cadeaux, +met entre nos maîtresses et nous un intraversable +espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes, +d'envies rentrées, de vengeances futures... +disproportion rendue à chaque minute plus sensible, +plus humiliante, plus ravalante par les caprices +et même par les bontés de ces êtres sans +justice, sans amour, que sont les riches... Avez-vous +réfléchi, un instant, à ce que nous pouvons +ressentir de haines mortelles et légitimes, de +désirs de meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour +exprimer quelque chose de bas, d'ignoble, nous +entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec +un dégoût qui nous rejette si violemment hors +l'humanité: «Il a une âme de domestique... C'est +un sentiment de domestique...»? Alors que voulez-vous +que nous devenions dans ces enfers?... +Est-ce qu'elles s'imaginent vraiment que je n'aimerais +pas porter de belles robes, rouler dans de +belles voitures, faire la fête avec des amoureux, +avoir, moi aussi, des domestiques?... Elles nous +parlent de dévouement, de probité, de fidélité... +Non, mais vous vous en feriez mourir, mes petites +vaches!...</p> + +<br> + +<p>Une fois—c'était rue Cambon... en ai-je fait, +mon Dieu! de ces places—les maîtres mariaient +leur fille. Il y eut une grande soirée, où l'on +exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une +voiture de déménagement. Je demandai à Baptiste, +le valet de chambre, en manière de rigolade...</p> + +<p>—Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?</p> + +<p>—Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les +épaules.</p> + +<p>—Allons... dites-le!</p> + +<p>—Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. +Le v'là, mon cadeau...</p> + +<p>C'était chouettement répondre. Du reste, ce +Baptiste était un homme épatant dans la politique.</p> + +<p>—Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à +son tour.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>Je crispai mes deux mains en forme de serres, +et faisant le geste de griffer, férocement, un +visage.</p> + +<p>—Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.</p> + +<p>Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien +et qui, de ses doigts méticuleux, arrangeait des +fleurs et des fruits dans une coupe de cristal, dit +sur un ton tranquille:</p> + +<p>—Moi, je me contenterais de leur asperger la +gueule, à l'église, avec un flacon de bon vitriol...</p> + +<p>Et il piqua une rose entre deux poires.</p> + +<p>Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, +c'est que ces vengeances-là n'arrivent pas plus +souvent. Quand je pense qu'une cuisinière, par +exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la +vie de ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place +de sel... un petit filet de strychnine au lieu de +vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non... Faut-il +que nous ayons tout de même, la servitude dans +le sang!...</p> + +<p>Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je +pense et ce que j'ai vu... Eh bien, je dis que tout +cela n'est pas beau... Je dis que, du moment où +quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier +des pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, +je dis qu'il leur doit de la protection, qu'il leur +doit du bonheur... Je dis aussi que si le maître ne +nous le donne pas, nous avons le droit de le +prendre, à même son coffre, à même son sang...</p> + +<p>Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces +choses qui me font mal à la tête et me retournent +l'estomac... Je reviens à mes petites histoires.</p> + +<br> + +<p>J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs +de Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré +l'amour de Cléclé, et ce qu'il me donnait de +sensations nouvelles et gentilles, je me faisais +vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de +liberté. Lorsqu'elles eurent compris que j'étais +bien décidée à partir, alors les braves soeurs m'offrirent +des places et des places... Il n'y en avait +que pour moi... Mais, plus souvent—je ne suis +pas toujours une bête, et j'ai l'oeil aux canailleries... +Toutes ces places, je les refusai; à toutes, +je trouvai quelque chose qui ne me convenait +pas... Il fallait voir leurs têtes, aux saintes femmes... +C'était risible... Elles avaient compté +qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles +pourraient se rembourser, usurairement, sur mes +gages, des frais de la pension... Et je jouissais de +leur poser un lapin, à mon tour.</p> + +<p>Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais +l'intention de partir, le soir même. Elle eut le +toupet de me répondre, en levant les bras au ciel:</p> + +<p>—Mais, ma chère enfant, c'est impossible...</p> + +<p>—Comment, c'est impossible?...</p> + +<p>—Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas +quitter la maison, comme ça... Vous nous devez +plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer +d'abord ces soixante-dix francs...</p> + +<p>—Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un +sou... Vous pouvez vous fouiller...</p> + +<p>La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, +et, dignement, sévèrement, elle prononça:</p> + +<p>—Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que +c'est un vol?... Et voler de pauvres femmes +comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège +dont le bon Dieu vous punira... Réfléchissez...</p> + +<p>Alors, la colère me prit:</p> + +<p>—Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de +vous ou de moi?... Non, mais vous êtes épatantes, +mes petites mères...</p> + +<p>—Mademoiselle, je vous défends de parler +ainsi...</p> + +<p>—Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... +On fait votre ouvrage... on travaille +comme des bêtes pour vous du matin au soir... +on vous gagne des argents énormes... vous nous +donnez une nourriture dont les chiens ne voudraient +pas... Et il faudrait vous payer par-dessus +le marché!... Ah! vous ne doutez de rien...</p> + +<p>La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je +sentais qu'elle avait sur les lèvres des mots grossiers, +orduriers, furieux, prêts à sortir... Elle +n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:</p> + +<p>—Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, +sans religion... Dieu vous punira... Partez, +si vous le voulez... nous retenons votre malle...</p> + +<p>Je me campai toute droite devant elle, dans +une attitude de défi, et la regardant bien en face:</p> + +<p>—Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu +de retenir ma malle... et vous allez voir rappliquer, +tout de suite, le commissaire de police... +Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes +de vos aumôniers, de voler le pain des +pauvres filles, de spéculer sur les horreurs qui +se passent toutes les nuits dans le dortoir...</p> + +<p>La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir +ma voix de sa voix:</p> + +<p>—Mademoiselle... mademoiselle...</p> + +<p>—Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries +qui se passent toutes les nuits, dans le dortoir!... Osez +donc me dire, en face, les yeux dans +les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, +parce qu'elles vous rapportent... oui, +parce qu'elles vous rapportent!...</p> + +<p>Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai +mon réquisitoire.</p> + +<p>—Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être +une prison et un bordel?... eh bien, oui, j'en ai +plein le dos de la religion... Ma malle, entendez-vous!... +je veux ma malle... vous allez me donner +ma malle tout de suite.</p> + +<p>La soeur Boniface eut peur.</p> + +<p>—Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, +dit-elle d'une voix digne... C'est bien... +vous partirez...</p> + +<p>—Avec ma malle?</p> + +<p>—Avec votre malle...</p> + +<p>—C'est bon... Ah! il en faut des manières +ici, pour avoir ses affaires... C'est pire qu'à la +douane...</p> + +<p>Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui +fut très gentille, et qui avait des économies, me +prêta vingt francs... J'allai retenir une chambre +chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je +me payai un paradis à la Porte-Saint-Martin. On +y jouait les <i>Deux Orphelines</i>... Comme c'est ça!... +C'est presque mon histoire...</p> + +<p>Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, +pleurer, pleurer...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br><br> + +<p>18 novembre.</p> + + +<p>Rose est morte. Décidément le malheur est sur +la maison du capitaine. Pauvre capitaine!... Son +furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour +de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a +été emportée avant-hier soir par une soudaine +attaque de congestion pulmonaire... On l'a enterrée +ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu +passer, dans le chemin, le cortège... Porté à bras +par six hommes, le lourd cercueil était tout couvert +de couronnes et de gerbes de fleurs blanches +comme celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,—le +Mesnil-Roy tout entier—suivait, +en longues files noires et bavardes, le capitaine +Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote +noire, toute militaire, conduisait le deuil. Et les +cloches de l'église, au loin tintant, répondaient +au bruit des tintenelles que le bedeau agitait... +Madame m'avait avertie que je ne devais pas +aller aux obsèques. Je n'en avais, d'ailleurs, nulle +envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si +méchante; sa mort me laisse indifférente et très +calme. Pourtant, Rose me manquera peut-être, +et, peut-être, regretterai-je sa présence dans le +chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit +faire chez l'épicière!...</p> + +<br> + +<p>J'étais curieuse de connaître les impressions +du capitaine sur cette mort si brusque. Et, comme +mes maîtres étaient en visite, je me suis promenée, +l'après-midi, le long de la haie. Le jardin +du capitaine est triste et désert... Une bêche +plantée dans la terre indique le travail abandonné. +«Le capitaine ne viendra pas dans le +jardin, me disais-je. Il pleure, sans doute, affaissé +dans sa chambre, parmi des souvenirs»... Et, +tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle +redingote de cérémonie, il a réendossé ses habits +de travail, et, coiffé de son antique bonnet de +police, il charrie du fumier sur les pelouses avec +acharnement... Je l'entends même qui trompette +à voix basse un air de marche. Il abandonne +sa brouette et vient à moi, sa fourche sur l'épaule.</p> + +<p>—Je suis content de vous voir, mademoiselle +Célestine... me dit-il.</p> + +<p>Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je +cherche des mots, des phrases... Mais allez donc +trouver une parole émue devant un aussi drôle +de visage... Je me contente de répéter:</p> + +<p>—Un grand malheur, monsieur le capitaine... +un grand malheur pour vous... Pauvre +Rose!</p> + +<p>—Oui... oui... fait-il mollement.</p> + +<p>Sa physionomie est sans expression. Ses gestes +sont vagues... Il ajoute, en piquant sa fourche dans +une partie molle de la terre, près de la haie:</p> + +<p>—D'autant que je ne puis pas rester, sans +personne...</p> + +<p>J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:</p> + +<p>—Vous ne la remplacerez pas facilement, +capitaine.</p> + +<p>Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait +même à ses yeux subitement devenus plus vifs, à +ses mouvements plus alertes, qu'il est débarrassé +d'un grand poids.</p> + +<p>—Bah! dit-il, après un petit silence... tout se +remplace..</p> + +<p>Cette philosophie résignée m'étonne et même +me scandalise un peu. J'essaie, pour m'amuser, +de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu en +perdant Rose...</p> + +<p>—Elle connaissait si bien vos habitudes, vos +goûts... vos manies!... Elle vous était si dévouée!</p> + +<p>—Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... +grince-t-il.</p> + +<p>Et faisant un geste, par quoi il semble écarter +toute sorte d'objections:</p> + +<p>—D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, +j'aime mieux vous le dire; j'en avais assez de +Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions +pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait +plus rien dans la maison... et tout y allait très +mal... très mal... Je ne pouvais même plus +manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... +Et les scènes du matin au soir, à propos de +rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient +des cris... des reproches... Et lorsque je causais +avec vous, comme aujourd'hui... eh bien, c'en +étaient des histoires... car elle était jalouse, +jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait +entendre ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais +plus chez moi, foutre!</p> + +<p>Il respire largement, bruyamment, et, comme +un voyageur revenu d'un long voyage, il contemple +avec une joie profonde et nouvelle le ciel, +les pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés +que font les branches d'arbres sur la lumière, +sa petite maison.</p> + +<p>Cette joie, désobligeante pour la mémoire de +Rose, me paraît maintenant très comique. J'excite +le capitaine aux confidences... Et je lui dis, sur +un ton de reproche:</p> + +<p>—Capitaine... je crois que vous n'êtes pas +juste pour Rose.</p> + +<p>—Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... +Vous ne savez pas, vous... vous ne savez rien... +Elle n'allait pas vous raconter toutes les scènes +qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... +son égoïsme. Rien ne m'appartenait plus ici... +tout était à elle, chez moi... Ainsi, vous ne le +croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne +l'avais plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait +tout le temps... Elle prenait tout, du reste, +c'est bien simple... Quand je pense que je ne +pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce +qu'elle ne les aimait pas!... Ah! elle a bien fait +de mourir... C'est ce qui pouvait lui arriver de +mieux... car, d'une manière comme de l'autre... +je ne l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je +ne l'aurais pas gardée. Elle m'excédait, là!... J'en +avais plein le dos... Et je vais vous dire... si j'étais +mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée, +allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée +amère... Je vous en réponds!...</p> + +<p>Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en +atroce grimace... Il continue, en coupant chacun +de ses mots de petits pouffements humides:</p> + +<p>—Vous savez que j'avais rédigé un testament +où je lui donnais tout... maison... argent... +rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le +disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne +vous a pas dit, parce qu'elle l'ignorait, c'est que, +deux mois après, j'avais fait un second testament +qui annulait le premier... et où je ne lui donnais +plus rien... foutre!... pas çà...</p> + +<p>N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire +strident qui s'éparpille dans le jardin, comme un +vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:</p> + +<p>—Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête—la +voyez-vous d'ici—en apprenant que ma petite +fortune... pan... je la léguais à l'Académie française... +Car, ma chère demoiselle Célestine... +c'est vrai... ma fortune, je la léguais à l'Académie +française... Ça, c'est une idée...</p> + +<p>Je laisse son rire se calmer, et, gravement, +je lui demande:</p> + +<p>—Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous +faire?</p> + +<p>Le capitaine me regarde longuement, me regarde +malicieusement, me regarde amoureusement... +et il dit:</p> + +<p>—Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...</p> + +<p>—De moi?...</p> + +<p>—Oui, de vous, de vous seule.</p> + +<p>—Et comment ça?...</p> + +<p>Un petit silence encore, durant lequel, le mollet +tendu, la taille redressée, la barbiche tordue et +pointante, il cherche à m'envelopper d'un fluide +séducteur.</p> + +<p>—Allons... fait-il, tout d'un coup... allons +droit au but... Parlons carrément... en soldat... +Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle est +à vous...</p> + +<p>J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du +plus lointain de ses yeux... Elle ne me surprend +pas... Je lui oppose un visage sérieux, impassible.</p> + +<p>—Et les testaments, capitaine?</p> + +<p>—Je les déchire, nom de Dieu!</p> + +<p>J'objecte:</p> + +<p>—Mais, je ne sais pas faire la cuisine...</p> + +<p>—Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le +vôtre, foutre!... je ferai tout...</p> + +<p>Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... +Il est heureux pour ma vertu que la haie +me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre qu'il se +jetterait sur moi...</p> + +<p>—Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une +voix rauque et pétaradante à la fois... Celle que +je vous demande... ah! Célestine, je parie que +vous savez la faire... que vous savez y mettre des +épices, foutre!... Ah! nom d'un chien...</p> + +<p>Je souris ironiquement et, le menaçant du +doigt, comme on fait d'un enfant:</p> + +<p>—Capitaine... capitaine... vous êtes un petit +cochon!</p> + +<p>—Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... +un gros... un très gros... foutre!... Et +puis... il y a autre chose... Il faut que je vous le +dise...</p> + +<p>Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux +s'injectent de sang. Et d'une voix plus basse il dit:</p> + +<p>—Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...</p> + +<p>—Eh bien, quoi?...</p> + +<p>—Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, +ah!... Ça, c'est une idée!</p> + +<p>Je me tais et fais semblant de rêver à des choses +profondes... Le capitaine s'impatiente... s'énerve... +Il creuse le sable de l'allée, sous le talon de ses +chaussures:</p> + +<p>—Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par +mois... la table du maître... la chambre du maître, +foutre!... un testament... Ça vous va-t-il?... +Répondez-moi...</p> + +<p>—Nous verrons plus tard... Mais prenez en +une autre, en attendant, foutre!...</p> + +<p>Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la +figure la tempête de rires qui gronde en ma +gorge.</p> + +<br> + +<p>Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine +ou Joseph?... Vivre à l'état de servante +maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état comporte, +c'est-à-dire rester encore à la merci d'un +homme stupide, grossier, changeant, et sous la +dépendance de mille circonstances fâcheuses et +de mille préjugés?... Ou bien me marier et +acquérir ainsi une sorte de liberté régulière et +respectée, dans une situation exempte du contrôle +des autres, libérée du caprice des événements?... +Voilà enfin une partie de mon rêve qui +se réalise...</p> + +<p>Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais +pu la souhaiter plus grandiose... Mais, à voir +combien peu de chances s'offrent, en général, +dans l'existence d'une femme comme moi, je dois +me féliciter qu'il m'arrive enfin quelque chose +d'autre que cet éternel et monotone ballottement +d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, +d'un visage à un autre visage...</p> + +<p>Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison +du capitaine... Je n'avais d'ailleurs pas +besoin de cette dernière conversation avec lui, +pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre +fantoche, quel exemplaire d'humanité baroque il +représente... Outre que sa laideur physique est +totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne +donne aucune prise sur son âme... Rose croyait +fermement sa domination assurée sur cet homme, +et cet homme la roulait!... On ne domine pas le +néant, on n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis +non plus, sans suffoquer de rire, songer un seul +instant à l'idée que ce personnage ridicule me +tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est +même pas du dégoût que j'éprouve, car le dégoût +suppose la possibilité d'un accomplissement. Or, +j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut +pas être... Si par un prodige, par un miracle, il +se trouvait que je tombasse dans son lit, je suis +sûre que ma bouche serait toujours séparée de la +sienne par un inextinguible rire. Amour ou +plaisir, veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai +couché avec bien des hommes... Cela me paraît, +du reste, un acte normal, naturel, nécessaire... +Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je +n'y aie pas goûté une joie quelconque... Mais un +homme d'un ridicule aussi incomparable que le +capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas arriver, +ne peut pas physiquement arriver... Il me semble +que ce serait quelque chose contre nature... quelque +chose de pire que le chien de Cléclé... Eh +bien, malgré cela, je suis contente... et j'en +éprouve presque de l'orgueil... De si bas qu'il +vienne, c'est tout de même un hommage, et cet +hommage me donne davantage confiance en moi-même +et en ma beauté...</p> + +<p>A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout +autres. Joseph a pris possession de ma pensée. Il +la retient, il la captive, il l'obsède... Il me trouble, +m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il +est laid, brulalement, horriblement laid, mais, +quand on décompose cette laideur, elle a quelque +chose de formidable qui est presque de la beauté, +qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de +la beauté, comme un élément. Je ne me dissimule +pas la difficulté, le danger de vivre, mariée ou +non, avec un tel homme dont il m'est permis de +tout soupçonner et dont, en réalité, je ne connais +rien... Et c'est ce qui m'attire vers lui avec +la violence d'un vertige... Au moins, celui-là est +capable de beaucoup de choses dans le crime, +peut-être, et peut-être aussi dans le bien... Je ne +sais pas... Que veut-il de moi?... que fera-t-il de +moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons +que j'ignore... le jouet de ses passions +féroces?... M'aime-t-il seulement... et pourquoi +m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes +vices... pour mon intelligence... pour ma haine +des préjugés, lui qui les affiche tous?... Je ne sais +pas... Outre cet attrait de l'inconnu et du mystère, +il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, +dominateur, de la force. Et ce charme—oui ce +charme—agit de plus en plus sur mes nerfs, +conquiert ma chair passive et soumise. Près de +Joseph, mes sens bouillonnent, s'exaltent, comme +ils ne se sont jamais exaltés au contact d'un autre +mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus +sombre, plus terrible même que le désir qui, +pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre, dans mes +baisers avec M. Georges... C'est autre chose que +je ne puis définir exactement, qui me prend tout +entière, par l'esprit et par le sexe, qui me révèle +des instincts que je ne me connaissais pas, instincts +qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun +amour, aucun ébranlement de volupté n'avait +encore réveillés... Et je frémis de la tête aux +pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, +me disant:</p> + +<p>—Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! +pas de visage, bien sûr!... Mais nos deux âmes +sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...</p> + +<p>Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?</p> + +<p>Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, +si impérieuses, si fortement tenaces, qu'elles ne +me laissent pas une minute de répit... et que je +reste toujours sous l'influence de leur engourdissante +fascination... En vain, je cherche à m'occuper +l'esprit par d'autres pensées... J'essaie de lire, +de marcher dans le jardin, quand mes maîtres +sont sortis, de travailler avec acharnement dans +la lingerie à mes raccommodages, quand ils sont +là... Impossible!... C'est Joseph qui possède +toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les +possède dans le présent, mais il les possède aussi +dans le passé... Joseph s'interpose tellement entre +tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi +dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses +figures vilaines ou charmantes, se recule de plus +en plus, se décolore, s'efface... Cléophas Biscouille, +M. Jean... M. Xavier... William, dont je +n'ai pas encore parlé... M. Georges lui-même, +dont je me croyais l'âme marquée à jamais, comme +est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... +et tous ceux-là, à qui volontairement, +joyeusement, passionnément, j'ai donné un peu +ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante +et de mon coeur douloureux... des ombres, +déjà!... Des ombres indécises et falotes qui s'enfoncent, +souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... +réalités intangibles, oublis... fumées... +rien... dans le néant!... Quelquefois, à la cuisine, +après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche +de crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes +pommettes, et son crâne bas, raboteux, bosselé +où la lumière de la lampe accumule les ombres +dures, je me dis:</p> + +<p>—Non... non... ce n'est pas possible... je +suis sous le coup d'une folie... je ne veux pas... +je ne peux pas aimer cet homme... Non, non!... +ce n'est pas possible...</p> + +<p>Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... +Et il faut bien, enfin, que je me l'avoue à moi-même... +que je me le crie à moi-même... +J'aime Joseph!...</p> + +<p>Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne +faut jamais se moquer de l'amour... pourquoi +il y a des femmes qui se ruent, avec toute l'inconscience +du meurtre, avec toute la force invincible +de la nature, aux baisers des brutes, aux +étreintes des monstres, et qui râlent de volupté +sur des faces ricanantes de démons et de boucs...</p> + +<br> + +<p>Joseph a obtenu de Madame six jours de +congé, et demain, sous prétexte d'affaires de +famille, il va partir pour Cherbourg... C'est +décidé; il achètera le petit café... Seulement, +pendant quelques mois, il ne l'exploitera pas lui-même. +Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en +charge...</p> + +<p>—Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le +repeindre... le remettre à neuf... qu'il soit très +beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres dorées: +«A l'Armée Française!»... Et puis, je ne +peux pas quitter ma place, encore... Ça, je ne +peux pas...</p> + +<p>—Pourquoi ça, Joseph?...</p> + +<p>—Parce que ça ne se peut pas, maintenant...</p> + +<p>—Mais, quand partirez-vous, pour tout à +fait?...</p> + +<p>Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un +regards sournois... et il dit:</p> + +<p>—Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas +avant six mois d'ici... peut-être plutôt... peut-être +plus tard aussi... On ne peut pas savoir... Ça +dépend...</p> + +<p>Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, +j'insiste:</p> + +<p>—Ça dépend de quoi?...</p> + +<p>Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux +et, en même temps un peu excité:</p> + +<p>—D'une affaire... fait-il... d'une affaire très +importante...</p> + +<p>—Mais quelle affaire?...</p> + +<p>—D'une affaire... voilà!</p> + +<p>Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une +voix où il y a, non pas de la colère... mais de +l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...</p> + +<p>Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et +me cause un désappointement pénible... Aurait-il +changé d'idée?... Mes curiosités, mes hésitations +l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel, cependant, +que je m'intéresse à un événement, dont +je dois partager le succès ou le désastre... Est-ce +que les soupçons que je n'ai pu cacher, du viol, +par lui, de la petite Claire, n'auraient point +amené, à la réflexion, une rupture entre Joseph +et moi?... Au serrement de coeur que j'éprouve +je sens que ma résolution—différée par coquetterie, +par taquinerie—était bien prise, pourtant... +Être libre... trôner dans un comptoir, +commander aux autres, se savoir regardée, désirée, +adorée par tant d'hommes!... Et cela ne +serait plus?... Et ce rêve m'échapperait, comme +tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir +l'air de me jeter à la tête de Joseph... mais je veux +savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je prends une +physionomie triste... et je soupire:</p> + +<p>—Quand vous serez parti, Joseph, la maison +ne sera plus tenable pour moi... J'étais si bien +habituée à vous maintenant... à nos causeries...</p> + +<p>—Ah dame!...</p> + +<p>—Moi aussi, je partirai.</p> + +<p>Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... +le front soucieux... l'esprit préoccupé... les +mains tournant un peu nerveusement, dans la +poche de son tablier bleu, un sécateur... L'expression +de sa figure est mauvaise... Je répète, en +le regardant aller et venir...</p> + +<p>—Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...</p> + +<p>Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... +pas un regard suppliant vers moi... Il remet un +morceau de bois dans le poêle qui s'éteint... puis, +il recommence de marcher silencieusement dans +la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte +donc cette séparation?... Il la veut donc?... Cette +confiance en moi, cet amour pour moi qu'il avait, +il les a donc perdus?... Ou, simplement, redoute-t-il +mes imprudences, mes éternelles questions?... +Je lui demande, un peu tremblante:</p> + +<p>—Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, +à vous aussi, Joseph... de ne plus nous voir?...</p> + +<p>Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder +même de ce regard oblique et de coin qu'il a souvent:</p> + +<p>—Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous +voulez?... On ne peut pas obliger les gens à faire +ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça ne plaît +pas...</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...</p> + +<p>—Et puis, vous avez toujours de mauvaises +idées sur moi... continue-t-il, sans répondre à +ma question.</p> + +<p>—Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>—Non, non, Joseph... c'est vous qui ne +m'aimez plus... c'est vous qui avez autre chose +dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé, +moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, +voyons... On ne s'engage pas pour la vie, +sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré, au +contraire, de mes hésitations... Elles prouvent +que je ne suis pas une évaporée... que je suis une +femme sérieuse...</p> + +<p>—Vous êtes une bonne femme, Célestine... +une femme d'ordre...</p> + +<p>—Eh bien, alors?...</p> + +<p>Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur +moi des yeux profonds... et encore méfiants... et +pourtant plus tendres:</p> + +<p>—Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... +ne s'agit pas de ça... Je ne vous empêche +pas de réfléchir, moi... Parbleu!... réfléchissez... +Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon +retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... +c'est qu'on soit trop curieuse... Il y a des choses +qui ne regardent pas les femmes... il y a des +choses...</p> + +<p>Et il achève sa phrase dans un hochement de +tête...</p> + +<p>Après un moment de silence:</p> + +<p>—Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... +Je rêve de vous... j'ai les sangs tournés de +vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce que +j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... +Mais ne faut pas être curieuse... Vous, vous +faites ce que vous faites... moi, je fais ce que je +fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de +surprise...</p> + +<p>S'approchant de moi, il me saisit les mains:</p> + +<p>—J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais +ce qui est dedans, y est bien... On ne peut plus +l'en retirer, après... Je rêve de vous, Célestine... +de vous... dans le petit café...</p> + +<p>Les manches de sa chemise sont retroussées, en +bourrelets, jusqu'à la saignée: les muscles de ses +bras, énormes, souples, huilés comme des bielles, +faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment, +allègrement, sous la peau blanche.. +Sur les avant-bras et de chaque côté des biceps, +je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards +croisés, au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur +forte de mâle, presque de fauve, monte de sa poitrine +large et bombée comme une cuirasse... +Alors, grisée par cette force et par cette odeur, je +m'accote au chevalet où tout à l'heure, quand je +suis venue, il frottait les cuivres des harnais... Ni +M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui +étaient, pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont +produit jamais une impression aussi violente que +celle qui me vient de ce presque vieillard, à +crâne étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant +à mon tour, tâchant de faire fléchir, sous ma +main, ses muscles durs et bandés comme de l'acier:</p> + +<p>—Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... +il faut se mettre ensemble, tout de suite... mon +petit Joseph... Moi aussi, je rêve de vous... moi +aussi, j'ai les sangs tournés de vous...</p> + +<p>Mais Joseph, grave, paternel, répond:</p> + +<p>—Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...</p> + +<p>—Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit +Joseph!...</p> + +<p>Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements +doux.</p> + +<p>—Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... +bien sûr... Oui mais... c'est sérieux... c'est +pour toujours... Il faut être sage... On ne peut +pas faire ça... avant que le prêtre y passe...</p> + +<p>Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les +yeux brillants, la respiration courte... moi, les +bras rompus, la tête bourdonnante... le feu au +corps...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br><br> + +<p>20 novembre.</p> + + +<p>Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier +matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue, +il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les +yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau +à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine, +l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et +le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en +même temps, je suis contente, car je sens bien +que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare, +enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève +à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne +dort encore sous d'épais rideaux de brume. +Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible, +le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est +le train qui emporte Joseph et ma destinée... +Je renonce à déjeuner... il me semble que +j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd, +qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le +sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...</p> + +<p>Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...</p> + +<p>Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, +extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été +plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont +paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais +je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix +glapissante de Madame. Impossible de travailler... +J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la +suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée +de partir... Et je me demande ce que je vais faire +durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute +l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. +J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec +qui parler...</p> + +<p>En général, dès que le soir arrive, Marianne, +sous l'influence de la boisson, tombe dans un +complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit, +sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et +luisent comme la margelle usée d'un vieux +puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je +ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de +petits cris, de petits vagissements d'enfant... +Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire, +elle me confie, au milieu de gémissements +qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être +enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple, +c'est le comble... Mon premier mouvement est +de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur +vive, quelque chose comme un coup de fouet +au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que +Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le +jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné +qu'ils pussent coucher ensemble... Mais +ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié; +au contraire... Non, non, c'est impossible... Si +Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, +je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, +cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis, +Joseph est bien trop <i>artiste</i> dans son genre... Je +demande:</p> + +<p>—Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?</p> + +<p>Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts +s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre, +comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:</p> + +<p>—Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.</p> + +<p>—Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?</p> + +<p>Elle hésite à répondre... puis, brusquement, +avec une sorte de fierté, elle proclame:</p> + +<p>—De Monsieur, donc!</p> + +<p>Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait +plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet, +Monsieur!... Marianne, qui croit que mon +rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...</p> + +<p>—Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...</p> + +<p>Mais comment se fait-il que je ne me sois +aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose, +si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes +yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... +J'interroge Marianne, je la presse de questions... +Et Marianne raconte avec complaisance, en se +rengorgeant un peu:</p> + +<p>—Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la +laverie où j'étais en train de laver la vaisselle du +déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que vous +étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur +venait de causer avec vous, sur l'escalier. Quand +il est entré dans la laverie, Monsieur faisait de +grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux +rouges et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber +d'un coup de sang... Sans rien me dire, il s'est +jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il s'agissait... +Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me +défendre... Et puis, on a si peu d'occasions ici!... +Ça m'a étonnée... mais ça m'a fait plaisir... Alors +il est revenu, souvent... C'est un homme bien +mignon... bien caressant...</p> + +<p>—Bien cochon, hein, Marianne?</p> + +<p>—Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins +d'extase... Et bel homme!... Et tout!...</p> + +<p>Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... +Et sous la camisole bleue débraillée, +tachée de graisse et de charbon, ses deux seins +se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande +encore:</p> + +<p>—Êtes-vous contente au moins?</p> + +<p>—Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. +C'est-à-dire... je serais bien contente.. si j'étais +certaine de ne pas être enceinte... A mon âge... +ce serait trop triste!</p> + +<p>Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne +chacune de mes paroles d'un hochement +de tête... Puis elle ajoute:</p> + +<p>—C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai +voir madame Gouin, demain...</p> + +<p>J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre +femme dont le cerveau est si noir, dont les idées +sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique et +lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à +celle-là?... Chose extraordinaire, l'amour ne lui +a pas donné un rayonnement... une grâce... Elle +n'a pas ce halo de lumière que la volupté met +autour des visages les plus laids... Elle est restée +la même... lourde, molle et tassée... Et pourtant +je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû +ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps +privée des caresses d'un homme, lui vienne +de moi... Car, c'est après avoir excité ses désirs +sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, +sur cette triste créature... Je lui dis affectueusement.</p> + +<p>—Il faut faire bien attention, Marianne... Si +Madame vous surprenait, ce serait terrible...</p> + +<p>—Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... +Monsieur ne vient que quand Madame est sortie... +Il ne reste jamais bien longtemps... et lorsqu'il +est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de +la laverie qui donne sur la petite cour... et la porte +de la petite cour... qui donne sur la venelle. Au +moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans qu'on +le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... +Si Madame nous surprenait... eh bien... voilà!</p> + +<p>—Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre +Marianne...</p> + +<p>—Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant +sa tête à la manière d'une vieille ourse...</p> + +<p>Après un silence cruel, durant lequel je viens +d'évoquer ces deux êtres, ces deux pauvres êtres +en amour, dans la laverie:</p> + +<p>—Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...</p> + +<p>—Bien sûr qu'il est tendre...</p> + +<p>—Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... +Qu'est-ce qu'il vous dit?...</p> + +<p>Et Marianne répond:</p> + +<p>—Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout +de suite... et puis il dit: «Ah! bougre!... Ah! +bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... Ah! il +est bien mignon...</p> + +<p>Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, +je ne ris plus, je ne veux plus jamais rire de Marianne, +et la pitié que j'ai d'elle devient un véritable +et presque douloureux attendrissement.</p> + +<p>Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, +je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je +suis prise d'une sorte de honte et d'un grand découragement... +Il ne faudrait jamais réfléchir sur +l'amour. Comme l'amour est triste, au fond! Et +qu'en reste-t-il? Du ridicule, de l'amertume, ou +rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de +monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans +son cadre de peluche rouge, sur la cheminée? Rien, +sinon cette déception que j'ai aimé un sans-coeur, +un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, +j'ai pu aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et +malsaine, ses côtelettes noires d'ordonnance, sa +raie au milieu du front?... Cette photographie +m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, +ces deux yeux si bêtes qui me regardent +avec le même regard de larbin insolent et servile. +Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, +au fond de ma malle, en attendant que je fasse +de ce passé, de plus en plus détesté, un feu de +joie et des cendres!...</p> + +<p>Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? +Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est, +sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute, +il prend des mesures, il se rend compte de +l'effet que je produirai au comptoir derrière la +glace, parmi l'éblouissement des verres et des +bouteilles multicolores. Je voudrais connaître +Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de +me représenter Joseph, allant, venant, conquérant +la ville comme il m'a conquise. Je me +tourne et me retourne dans mon lit, un peu +fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à +Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. +Et, après une insomnie pénible, je finis par m'endormir +avec l'image rude et sévère de Joseph +dans les yeux, l'image immobile de Joseph +qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir, +clapoteux, que traversent des mâtures blanches +et des vergues rouges.</p> + +<p>Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, +dans la chambre de Joseph. Les deux +chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me +demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une +grande armoire, une sorte de commode basse, +une table, deux chaises, tout cela en bois blanc; +un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, +courant sur une tringle, préserve de la poussière, +tel en est le mobilier. Si la chambre n'est pas +luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté +extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité, +de l'austérité d'une cellule de moine dans +un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre +les portraits de Déroulède et du général Mercier, +des images saintes, non encadrées, des Vierges... +une Adoration des Mages, un massacre des Innocents... +une vue du Paradis... Au-dessus du lit, +un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier, +et que barre un rameau de buis bénit...</p> + +<p>Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu +résister au désir violent de fouiller partout, dans +l'espoir, vague d'ailleurs, de découvrir une partie +des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, +dans cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la +chambre nue d'un homme qui n'a pas de secrets, +dont la vie est pure, exempte de complications et +d'événements... Les clés sont sur les meubles et +sur les placards; pas un tiroir n'est fermé. Sur la +table, des paquets de graines et un livre: <i>Le Bon +Jardinier</i>... sur la cheminée, un paroissien dont +les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont +copiées différentes recettes pour préparer l'encaustique, +la bouillie bordelaise, et des dosages de +nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle +part; pas même un livre de comptes. Nulle part, +la moindre trace d'une correspondance d'affaires, +de politique, de famille ou d'amour... Dans la +commode, à côté de chaussures hors d'usage et +de vieux becs d'arrosage, des tas de brochures, +de nombreux numéros de <i>La Libre Parole</i>. Sous +le lit, des pièges à loirs et à rats... J'ai tout +palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas, +linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans +l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je +la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai, +en présence de Joseph. Est-il possible que +Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui +manque, à ce point, ces mille petites choses +intimes et familières, par où un homme révèle +ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de +ce qui domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du +fond du tiroir de la table je retire une boîte à +cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple +tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, +je dénoue les cordes, j'ouvre la boîte et je +vois sur un lit d'ouate cinq médailles bénites, +un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains +rouges... Toujours la religion!...</p> + +<p>Ma perquisition finie, je sors de la chambre, +avec l'irritation nerveuse de n'avoir rien trouvé +de ce que je cherchais, rien appris de ce que je +voulais connaître. Décidément, Joseph communique +à tout ce qu'il touche son impénétrabilité... +Les objets qu'il possède sont muets, comme sa +bouche, intraversables comme ses yeux et comme +son front... Le reste de la journée, j'ai eu devant +moi, réellement devant moi, la figure de Joseph, +énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et +il m'a semblé que je l'entendais me dire:</p> + +<p>—Tu es bien avancée, petite maladroite, +d'avoir été si curieuse... Ah!... tu peux regarder +encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans +mes malles et dans mon âme... tu ne sauras +jamais rien!...</p> + +<p>Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux +plus penser à Joseph... J'ai trop mal à la tête, et +je crois que j'en deviendrais folle... Retournons +à mes souvenirs...</p> + +<br> + +<p>A peine sortie de chez les bonnes soeurs de +Neuilly, je retombai dans l'enfer des bureaux de +placement. Je m'étais pourtant bien promis de +n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le +moyen, quand on est sur le pavé, sans seulement +de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les +amies, les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils +ne vous répondent même pas... Les annonces +dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, +des correspondances qui n'en finissent pas... des +dérangements pour le roi de Prusse... Et puis, +c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut +avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé +avaient vite fondu dans mes mains... La prostitution?... +La promenade sur les trottoirs?... +Ramener des hommes, souvent plus gueux que +soi?... Ah! ma foi, non... Pour le plaisir, tant +qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas... +je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus +même obligée de mettre au clou quelques petits +bijoux qui me restaient, afin de payer mon logement +et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle +vous ramène aux agences d'usure et d'exploitation +humaine.</p> + +<p>Ah! les bureaux de placement, en voilà un +sale truc... D'abord, il faut donner dix sous pour +se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des +mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, +ce ne sont pas les mauvaises places qui manquent, +et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du choix +entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... +Aujourd'hui, des femmes de rien, des petites +épicières de quat'sous... se mêlent d'avoir des +domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle +pitié! Si, après des discussions, des enquêtes +humiliantes et de plus humiliants marchandages, +vous parvenez à vous arranger avec une de ces +bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse +trois pour cent sur toute une année de gages... +Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix +jours dans la place qu'elle vous a procurée. Cela +ne la regarde pas... son compte est bon, et la +commission entière exigée. Ah! elles connaissent +le truc; elles savent où elles vous envoient et +que vous leur reviendrez bientôt... Ainsi, moi, +j'ai fait sept places, en quatre mois et demi... +Une série à la noire... des maisons impossibles, +pires que des bagnes. Eh bien, j'ai dû payer au +bureau trois pour cent, sur sept années, c'est-à-dire, +en comprenant les dix sous renouvelés de +l'inscription, plus de quatre-vingt-dix francs... +Et il n'y avait rien de fait, et tout était à recommencer!... +Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un +abominable vol?...</p> + +<p>Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, +on n'aperçoit partout que du vol... Naturellement, +ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui +sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... +Mais comment faire? On rage, on se révolte, et, +finalement, on se dit que mieux vaut encore être +volée que de crever, comme des chiens, dans la +rue... Le monde est joliment mal fichu, voilà qui +est sûr... Quel dommage que le général Boulanger +n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, +paraît qu'il aimait les domestiques...</p> + +<br> + +<p>Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, +est situé, rue du Colisée, dans le fond d'une +cour, au troisième étage d'une maison noire et +très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès +l'entrée, l'escalier étroit et raide, avec ses marches +malpropres qui collent aux semelles et sa +rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle +un air empesté au visage, une odeur de plombs +et de cabinets, et vous met, dans le coeur, un +découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, +mais rien que de voir cet escalier, cela m'affadit +l'estomac, me coupe les jambes, et je suis +prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir +qui, le long du chemin, vous chante dans la tête, +se tait aussitôt, étouffé par cette atmosphère +épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces +murs suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses +et de froids crapauds. Vrai! je ne comprends +pas que de belles dames osent s'aventurer +dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne +sont pas dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les +dégoûte, aujourd'hui, les belles dames?... Elles +n'iraient pas dans une pareille maison, pour +secourir un pauvre... mais pour embêter une +domestique, elles iraient le diable sait où!...</p> + +<p>Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, +une grande femme de quarante-cinq ans, +à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux +légèrement ondulés et très noirs, malgré des +chairs amollies, comprimées dans un terrible +corset, gardait encore des restes de beauté, une +prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! +ce qu'elle a dû s'en payer, celle-là!... D'une +élégance austère, toujours en robe de taffetas +noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, +une cravate de velours brun autour du +cou, des mains très pâles, elle semblait d'une +dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle +vivait collée avec un petit employé à la Ville, +M. Louis—nous ne le connaissions que sous son +prénom... C'était un drôle de type, extrêmement +myope, à gestes menus, toujours silencieux, et très +gauche dans un veston gris, râpé et trop court... +Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne +paraissait pas heureux, mais résigné... Il n'osait +jamais nous parler, pas même nous regarder, car +la patronne en était fort jalouse... Quand il +entrait, sa serviette sous le bras, il se contentait +de nous envoyer un petit coup de chapeau, sans +tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la +jambe, il glissait dans le couloir comme une +ombre... Et ce qu'il était éreinté, le pauvre +garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la +correspondance, tenait les livres... et le reste...</p> + +<p>Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, +ni Durand; ces deux noms, qui faisaient si bien +accolés l'un à l'autre, elle les tenait, paraît-il, de +deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle +avait vécu et qui lui avaient donné les fonds pour +ouvrir son bureau. Son vrai nom était Joséphine +Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était une +ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs +à toutes ses allures prétentieuses, à des +manières parodiques de grande dame acquises +dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne +d'or et la robe de soie noire, transparaissait la +crasse des origines inférieures. Elle se montrait +insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne +domestique, mais cette insolence elle la +réservait exclusivement pour nous seules, étant, +au contraire, envers ses clientes, d'une obséquiosité +servile, proportionnée à leur rang social et à +leur fortune.</p> + +<p>—Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, +en minaudant... Des femmes de chambre +de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne +veulent rien faire... qui ne travaillent pas, et dont +je ne garantis pas l'honnêteté et la moralité... +tant que vous voudrez!... Mais des femmes qui +travaillent, qui cousent, qui connaissent leur +métier, il n'y en a plus... je n'en ai plus... personne +n'en a plus... C'est comme ça...</p> + +<p>Son bureau était pourtant achalandé... Elle +avait surtout la clientèle du quartier des Champs-Élysées, +composée, en grande partie, d'étrangères +et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...</p> + +<p>La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au +salon où Mme Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle +robe de soie noire. A gauche du couloir, +c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre +avec des banquettes circulaires et, au +milieu, une table recouverte d'une serge rouge +décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire +que par un vitrage étroit, pratiqué en +haut et dans toute la longueur de la cloison, qui +la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus +triste que de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit +les objets et les figures d'une lueur crépusculaire, +à peine.</p> + +<p>Nous venions là, chaque matinée et chaque +après-midi, en tas, cuisinières et femmes de +chambre, jardiniers et valets, cochers et maîtres +d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter +nos malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter +des places extraordinaires, féeriques, libératrices. +Quelques-unes apportaient des livres, +des journaux, qu'elles lisaient passionnément; +d'autres écrivaient des lettres... Tantôt gaies +tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes +étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, +en coup de vent, de Mme Paulhat-Durand:</p> + +<p>—Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... +On ne s'entend plus au salon...</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>—Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une +voix brève et glapissante.</p> + +<p>Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les +cheveux, suivait la placeuse dans le bureau +d'où elle revenait quelques minutes après, une +grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas +trouvé ses certificats suffisants... Qu'est-ce qu'il +leur fallait?... Le prix Monthyon alors?... Un +diplôme de rosière?...</p> + +<p>Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix +des gages:</p> + +<p>—Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... +rien à gratter... Elle fait son marché +elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans +la maison... Plus souvent!</p> + +<p>Tout cela ponctué par des gestes furieux ou +obscènes.</p> + +<p>Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le +bureau, appelées par la voix de plus en plus glapissante +de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs +cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je +voyais tout de suite à qui j'avais à faire et que +la place ne pourrait pas me convenir... Alors, +pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides +interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les +belles dames... Je me payais leur tête...</p> + +<p>—Madame est mariée?</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Ah!... Et madame a des enfants?</p> + +<p>—Certainement...</p> + +<p>—Des chiens?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Madame fait veiller la femme de chambre?</p> + +<p>—Quand je sors le soir... évidemment...</p> + +<p>—Et madame sort souvent le soir?</p> + +<p>Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. +Alors, la dévisageant avec un regard qui méprisait +son chapeau, son costume, toute sa personne, +je disais d'un ton bref et dédaigneux:</p> + +<p>—Je le regrette... mais la place de Madame +ne me plaît pas... Je ne vais pas dans des maisons, +comme chez Madame...</p> + +<p>Et je sortais triomphalement...</p> + +<p>Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement +teints, les lèvres passées au minium, +les joues émaillées, insolente comme une pintade +et parfumée comme un bidet, me demanda après +trente six questions:</p> + +<p>—Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous +des amants?</p> + +<p>—Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et +très calme.</p> + +<p>Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, +ou plus timides, acceptaient des places infectes. +On les huait.</p> + +<p>—Bon voyage... Et à bientôt!...</p> + +<p>A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, +veules, le corps tassé, les jambes écartées, songeuses, +stupides ou bavardes... à entendre les successifs +appels de la patronne. «Mademoiselle +Victoire!... Mademoiselle Irène!... Mademoiselle +Zulma!...» il me semblait, parfois, que +nous étions en maison et que nous attendions +le miché. Cela me parut drôle, ou triste, je ne +sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque +tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, +immédiatement, conta ce qu'elle savait de +précis et de merveilleux sur ces sortes d'établissements... +Une grosse bouffie, qui épluchait une +orange, exprima:</p> + +<p>—Bien sûr que cela vaudrait mieux... On +boulotte tout le temps, là dedans... Et du champagne, +vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises +avec des étoiles d'argent... et pas de corset!</p> + +<p>Une grande sèche, très noire de cheveux, les +lèvres velues, et qui semblait très sale, dit:</p> + +<p>—Et puis... ça doit être moins fatigant... +Parce que, moi, dans la même journée, quand +j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur... +avec le concierge... avec le valet de chambre +du premier... avec le garçon boucher... avec +le garçon épicier... avec le facteur du chemin de +fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis +avec d'autres encore... eh bien, vous savez... j'en +ai mon lot!...</p> + +<p>—Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.</p> + +<p>—Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... +Ah! malheur!... répliqua la grande noire, +en haussant ses épaules pointues.</p> + +<p>Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...</p> + +<p>Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma +soeur Louise enfermée sans doute dans une de +ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être, +tranquille au moins, en tout cas sauvée de +la misère et de la faim. Et, dégoûtée plus que +jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon +existence errante, de ma terreur des lendemains, +moi aussi, je songeai:</p> + +<p>—Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...</p> + +<p>Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à +peine plus noire que le jour... Nous nous taisions, +fatiguées d'avoir trop parlé, trop attendu... Un +bec de gaz s'allumait dans le couloir... et, régulièrement, +à cinq heures, par la vitre de la porte, +on apercevait la silhouette un peu voûtée de +M. Louis qui passait, très vite, en s'effaçant... +C'était le signal du départ.</p> + +<br> + +<p>Souvent de vieilles racoleuses de maisons de +passe, des maquerelles à l'air respectable et toutes +pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne +soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... +Elles nous suivaient discrètement, et dans +un coin plus sombre de la rue, derrière les obscurs +massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance +des sergents de ville, elles nous abordaient:</p> + +<p>—Venez donc chez moi, au lieu de traîner +votre pauvre vie d'embêtement en embêtement +et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, +le luxe, l'argent... c'est la liberté...</p> + +<p>Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs +de mes petites camarades écoutèrent ces +brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec +tristesse... Où sont-elles maintenant?...</p> + +<p>Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, +que j'avais déjà brutalement éconduite, parvint +à m'entraîner dans un café du Rond-Point où +elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois +encore ses bandeaux grisonnants, sa sévère toilette +de bourgeoise veuve, ses mains grassouillettes, +visqueuses, chargées de bagues... Avec +plus d'entrain, plus de conviction que les autres +jours, elle me récita son boniment... Et comme +je demeurais indifférente à toutes ses blagues:</p> + +<p>—Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... +Je n'ai pas besoin de vous regarder à +deux fois pour voir combien vous êtes belle, de +partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche +et de gaspiller avec des gens de maison une telle +beauté!... Belle... et je suis sûre... polissonne +comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, +allez! Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu +de temps!... C'est que, voyez-vous, j'ai une +clientèle admirable... de vieux messieurs... très +influents et très... très généreux... Le travail est +quelquefois un peu dur... ça, je ne dis pas... Mais +on gagne tant, tant d'argent!... Tout ce qu'il y a +de mieux à Paris défile chez moi... des généraux +illustres, des magistrats puissants... des ambassadeurs +étrangers.</p> + +<p>Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...</p> + +<p>—Et si je vous disais que le Président de la +République lui-même... Mais oui, ma petite!... +Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison... +Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La +Rabineau, ça n'est rien à côté de ma maison... +Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était +si content qu'il m'a promis les palmes académiques... +pour mon fils, qui est chef du contentieux +dans une maison d'éducation religieuse, à +Auteuil. Ainsi...</p> + +<p>Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme +et la chair, et elle répéta:</p> + +<p>—Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...</p> + +<p>Puis, sur un ton confidentiel:</p> + +<p>—Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, +des dames du plus grand monde... quelquefois +seules, quelquefois avec leurs maris ou +leurs amants. Ah! dame, vous comprenez, chez +moi, il faut se mettre un peu à tout...</p> + +<p>J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de +mon instruction amoureuse, le manque de lingerie +de luxe, de toilettes... de bijoux... La vieille +me rassura:</p> + +<p>—Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas +vous tourmenter... parce que, chez moi, la toilette, +vous comprenez, c'est surtout la beauté naturelle... +une bonne paire de bas, sans plus!...</p> + +<p>—Oui... oui... je sais bien... mais encore...</p> + +<p>—Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... +insista-t-elle avec bienveillance... Ainsi, +j'ai des clients très chic, principalement les ambassadeurs... +qui ont des manies... Dame! à leur +âge et avec leur argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils +préfèrent, ce qu'ils me demandent le plus, c'est +des femmes de chambre, des soubrettes... une +robe noire très collante... un tablier blanc... un +petit bonnet de linge fin... Par exemple, des dessous +riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi +un engagement de trois mois... et je vous +donne un trousseau d'amour, tout ce qu'il y a de +mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français +n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...</p> + +<p>Je demandai a réfléchir...</p> + +<p>—Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla +cette marchande de viande humaine. Je vais toujours +vous laisser mon adresse... Quand le coeur +vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... +Ah! je suis bien tranquille!... Et, dès demain, je +vais vous annoncer au Président de la République...</p> + +<p>Nous avions fini de boire. La vieille régla les +deux verres, tira d'un petit portefeuille noir une +carte qu'elle me remit, en cachette, dans la main. +Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je +lus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Madame Rebecca Ranvet</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>Modes.</i></p> + </div> </div> + +<p>J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes +extraordinaires. Ne pouvant malheureusement +les conter toutes, j'en choisis une qui peut +passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les +jours, dans cette maison.</p> + +<p>J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre +du bureau, s'éclaire en toute sa longueur +d'un vitrage garni de transparents rideaux. +Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement +fermé. Une fois je remarquai que, par +suite d'une négligence, que je résolus de mettre à +profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la banquette +et, me haussant sur un escabeau de renfort, +je parvins à toucher du menton le cadre du vasistas +que je poussai tout doucement... Mon regard +plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.</p> + +<p>Une dame était assise dans un fauteuil; une +femme de chambre était debout, devant elle; dans +un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des fiches, +entre les compartiments d'un tiroir... La dame +venait de Fontainebleau pour chercher une +bonne... Elle pouvait avoir cinquante ans. +Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette +sérieuse, austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, +le teint plombé par les nourritures de +hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une +physionomie sympathique qui eût pu être jolie, +avec du bonheur. Elle était très propre et svelte +dans une jupe noire. Un jersey noir moulait sa +taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, +en arrière, découvrant le front où des cheveux +blonds frisottaient.</p> + +<p>Après un examen détaillé, appuyé, froissant, +agressif, la dame se décida enfin à parler.</p> + +<p>—Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... +quoi?... comme femme de chambre?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Vous n'en avez pas l'air... Comment vous +appelez-vous?</p> + +<p>—Jeanne Le Godec...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?...</p> + +<p>—Jeanne Le Godec, Madame...</p> + +<p>La dame haussa les épaules.</p> + +<p>—Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de +domestique... c'est un nom de jeune fille. Si +vous entrez à mon service, vous n'avez pas la +prétention, j'imagine, de garder ce nom de +Jeanne?...</p> + +<p>—Comme Madame voudra.</p> + +<p>Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage +ses deux mains sur le manche de son +parapluie.</p> + +<p>—Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous +droite... Vous voyez bien que vous allez +percer le tapis avec la pointe de votre parapluie... +D'où êtes-vous?</p> + +<p>—De Saint-Brieuc...</p> + +<p>—De Saint-Brieuc!...</p> + +<p>Et elle eut une moue de dédain, qui devint +bien vite une affreuse grimace... Les coins de sa +bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent comme si +elle eût avalé un verre de vinaigre.</p> + +<p>—De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors +vous êtes bretonne?... Oh! je n'aime pas les bretonnes... +Elles sont entêtées et malpropres...</p> + +<p>—Moi, je suis très propre, Madame, protesta +la pauvre Jeanne.</p> + +<p>—C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en +sommes pas là... Quel âge avez-vous?</p> + +<p>—Vingt-six ans.</p> + +<p>—Vingt-six ans?... Sans compter les mois de +nourrice, sans doute?... Vous paraissez bien plus +vieille... Ce n'est pas la peine de me tromper...</p> + +<p>—Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à +Madame que je n'ai que vingt-six ans... Si je +parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps +malade...</p> + +<p>—Ah! vous avez été malade?... répliqua la +bourgeoise avec une dureté railleuse... ah! vous +avez été longtemps malade?... Je vous préviens, +ma fille, que sans être pénible la maison est +assez importante, et qu'il me faut une femme de +très forte santé..</p> + +<p>Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. +Elle déclara:</p> + +<p>—Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...</p> + +<p>—C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en +sommes pas là... Vous êtes fille... mariée?... +Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?</p> + +<p>—Je suis veuve, Madame.</p> + +<p>—Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?</p> + +<p>Et comme Jeanne ne répondait pas tout de +suite, la dame, plus vivement, insista:</p> + +<p>—Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou +non?...</p> + +<p>—J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...</p> + +<p>Alors, faisant des grimaces et des gestes comme +si elle eût chassé loin d'elle un vol de mouches:</p> + +<p>—Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... +pas d'enfant dans la maison... Je n'en +veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?</p> + +<p>—Elle est chez une tante de mon mari...</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est que cette tante?</p> + +<p>—Elle tient un débit de boissons, à Rouen...</p> + +<p>—C'est un triste métier... L'ivrognerie, la +débauche, en voila un joli exemple, pour une +petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est +votre affaire... Quel âge a votre fille?</p> + +<p>—Dix-huit mois, Madame.</p> + +<p>Madame sauta, se retourna violemment dans +son fauteuil. Elle était outrée, scandalisée... Une +sorte de grognement sortit de ses lèvres:</p> + +<p>—Des enfants!... Je vous demande un peu!... +Des enfants quand on ne peut pas les élever, les +avoir chez soi!... Ces gens-là sont incorrigibles, +ils ont le diable au corps!...</p> + +<p>De plus en plus agressive, féroce même, elle +s'adressa à Jeanne toute tremblante devant son +regard.</p> + +<p>—Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement +chaque mot... je vous avertis que, si vous +entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on +vous amène, chez moi, dans ma maison, votre +fille... Pas d'allées et venues dans la maison... +je ne veux pas d'allées et venues dans la maison... +Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... +pas de gens qu'on ne connaît point... +On est bien assez exposée avec le courant... Ah! +non... merci!</p> + +<p>Malgré cette déclaration peu engageante, la +petite bonne osa pourtant demander:</p> + +<p>—En ce cas, Madame me permettra bien d'aller +voir ma fille, une fois... une seule fois... par an?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. +Et elle ajouta:</p> + +<p>—Chez moi, on ne sort jamais... C'est un +principe de la maison... un principe sur lequel je +ne saurais transiger... Je ne paie pas des domestiques +pour que, sous prétexte de voir leurs filles, +ils s'en aillent courir le guilledou. Ce serait trop +commode, vraiment. Non... non... Vous avez des +certificats?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>Elle tira de sa poche un papier dans lequel +étaient enveloppés des certificats jaunis, froissés, +salis, et elle les tendit à Madame, silencieusement... +d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, +du bout des doigts, comme pour ne pas se +salir, et avec des grimaces de dégoût, en déplia +un qu'elle se mit à lire, à haute voix:</p> + +<p>—«Je certifie que la fille J...</p> + +<p>S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces +regards vers Jeanne, anxieuse et de plus en +plus troublée:</p> + +<p>—La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... +vous n'êtes donc pas mariée?... Vous avez un +enfant... et vous n'êtes pas mariée?... Qu'est-ce +que cela signifie?</p> + +<p>La bonne expliqua:</p> + +<p>—Je demande bien pardon à Madame... Je +suis mariée depuis trois ans. Et ce certificat date +de six ans... Madame peut voir...</p> + +<p>—Enfin... c'est votre affaire...</p> + +<p>Et elle reprit la lecture du certificat:</p> + +<p>—«... que la fille Jeanne Le Godec est restée +à mon service pendant treize mois, et que je n'ai +rien eu à lui reprocher sous le rapport du travail, +de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours +la même chose... Des certificats qui ne +disent rien... qui ne prouvent rien... Ce ne sont +pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire +à cette dame?</p> + +<p>—Elle est morte...</p> + +<p>—Elle est morte... Parbleu, c'est évident +qu'elle est morte... Ainsi, vous avez un certificat, +et précisément la personne qui vous l'a donné est +morte... Vous avouerez que c'est assez louche...</p> + +<p>Tout cela était dit avec une expression de suspicion +très humiliante, et sur un ton d'ironie +grossière. Elle prit un autre certificat.</p> + +<p>—Et cette personne?... Elle est morte aussi, +sans doute?</p> + +<p>—Non, Madame... Mme Robert est en Algérie +avec son mari, qui est colonel...</p> + +<p>—En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... +Et comment voulez-vous qu'on écrive en +Algérie?... Les unes sont mortes... les autres sont +en Algérie. Allez donc chercher des renseignements +en Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...</p> + +<p>—Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia +l'infortunée Jeanne Le Godec. Madame peut voir... +Madame pourra se renseigner...</p> + +<p>—Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup +d'autres... je vois que vous avez fait beaucoup +de places... beaucoup trop de places même... +A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, +laissez-moi vos certificats... je verrai... Autre +chose, maintenant... Que savez-vous faire?</p> + +<p>—Je sais faire le ménage... coudre... servir à +table...</p> + +<p>—Vous faites bien les reprises?</p> + +<p>—Oui, Madame...</p> + +<p>—Savez-vous engraisser les volailles?</p> + +<p>—Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...</p> + +<p>—Votre métier, ma fille—proféra sévèrement +la dame—est de faire ce que vous commandent +vos maîtres. Vous devez avoir un détestable +caractère...</p> + +<p>—Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout +<i>répondeuse</i>...</p> + +<p>—Naturellement... Vous le dites... elles le +disent toutes... et elles ne sont pas à prendre +avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous +l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement +dure, la place est assez importante... On se lève à +cinq heures...</p> + +<p>—En hiver aussi?...</p> + +<p>—En hiver aussi... Oui, certainement... Et +pourquoi dites-vous: «En hiver aussi?...» Est-ce +qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En voilà +une question ridicule!... C'est la femme de +chambre qui fait les escaliers, le salon, le bureau +de Monsieur.. la chambre, naturellement..., +tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, +les couloirs, la salle à manger... Par exemple, +je tiens à la propreté... Je ne veux pas voir chez +moi un grain de poussière... Les boutons des +portes bien astiqués, les meubles bien luisants... +les glaces bien essuyées... Chez moi, la femme +de chambre s'occupe de la basse-cour...</p> + +<p>—Mais, je ne sais pas, moi, Madame...</p> + +<p>—Vous apprendrez!... C'est la femme de +chambre qui savonne, lave, repasse,—excepté les +chemises de Monsieur,—qui coud... je ne fais +rien coudre au dehors, excepté mes costumes—qui +sert à table... qui aide la cuisinière à essuyer +la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre... +beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... +sur la propreté... et surtout sur la probité... D'ailleurs, +tout est sous clé... Quand on veut quelque +chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage... +Qu'est-ce que vous avez l'habitude de +prendre le matin?</p> + +<p>—Du café au lait, Madame...</p> + +<p>—Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. +Oui, elles prennent toutes maintenant du café au +lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi. +Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour +l'estomac... Qu'est-ce que vous dites?...</p> + +<p>Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle +faisait des efforts pour dire quelque chose. Elle se +décida:</p> + +<p>—Je demande pardon à Madame... qu'est-ce +que Madame donne comme boisson?</p> + +<p>—Six litres de cidre par semaine...</p> + +<p>—Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le +médecin me l'a défendu...</p> + +<p>—Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh +bien, je vous donnerai six litres de cidre. Si vous +voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous regarde... +Que voulez-vous gagner?</p> + +<p>Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la +plafond, roula son parapluie dans ses mains, et +timidement:</p> + +<p>—Quarante francs, dit-elle.</p> + +<p>—Quarante francs!... s'exclama Madame... Et +pourquoi pas dix mille francs, tout de suite?... +Vous êtes folle, je pense... Quarante francs!... +Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze +francs... et l'on était bien mieux servie... Quarante +francs!... Et vous ne savez même pas +engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... +Moi, je donne trente francs... et je trouve que +c'est déjà bien trop cher... Vous n'avez rien à +dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante +pour la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. +Dieu sait comme vous êtes nourrie!... C'est moi +qui fais les parts...</p> + +<p>Jeanne insista:</p> + +<p>—J'avais quarante francs dans toutes les +places où j'ai été...</p> + +<p>Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, +méchamment:</p> + +<p>—Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... +Quarante francs!... Cette imprudence!... Voici vos +certificats... vos certificats de gens morts... +Allez-vous-en!</p> + +<p>Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats +les remit dans la poche de sa robe, puis, +d'une voix douloureuse et timide:</p> + +<p>—Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq +francs... pria-t-elle... on pourrait s'arranger...</p> + +<p>—Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en +Algérie retrouver votre Mme Robert... Allez où +vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes +comme vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...</p> + +<p>La figure triste, la démarche lente, Jeanne +sortit du bureau après avoir fait deux révérences.. +A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis +qu'elle était sur le point de pleurer.</p> + +<p>Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:</p> + +<p>—Ah! les domestiques... quelle plaie!... On +ne peut plus se faire servir aujourd'hui...</p> + +<p>A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé +le triage de ses fiches, répondit, majestueuse, +accablée et sévère:</p> + +<p>—Je vous avais avertie, Madame. Elles sont +toutes comme ça... Elles ne veulent rien faire +et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien +d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain +je verrai à vous trouver quelque chose... Ah! +c'est bien désolant, je vous assure...</p> + +<p>Je redescendis de mon observatoire, au moment +où Jeanne Le Godec rentrait dans l'antichambre +en rumeur.</p> + +<p>—Et bien? lui demanda-t-on...</p> + +<p>Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de +la pièce, et la tête basse, les bras croisés, le coeur +bien gros, la faim au ventre, elle resta silencieuse, +tandis que ses deux petits pieds s'agitaient +nerveusement, sous la robe..</p> + +<br> + +<p>Mais je vis des choses plus tristes encore.</p> + +<p>Parmi les filles qui, tous les jours, venaient +chez Mme Paulhat-Durand, j'en avais remarqué +une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe bretonne, +ensuite parce que rien que de la voir, +cela me causait une mélancolie invincible. Une +paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris effrayant +qui sans cesse se bouscule et est emporté dans +une fièvre mauvaise, je ne connais rien de plus +lamentable. Involontairement, cela m'invite à +un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... +Où va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi +a-t-elle quitté le sol natal? Quelle folie, quel +drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont +fait échouer sur cette grondante mer humaine, +attristante épave?... Ces questions, je me les +posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille +si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...</p> + +<p>Elle était laide de cette laideur définitive qui +exclut toute idée de pitié et rend les gens féroces, +parce que, véritablement, elle est une offense +envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, +il est rare qu'une femme atteigne à la laideur +totale, absolue, cette déchéance humaine. Généralement, +il y a en elle quelque chose, n'importe +quoi, des yeux, une bouche, une ondulation du +corps, une flexion des hanches, moins que cela, +un mouvement du bras, une attache du poignet, +une fraîcheur de la peau, où le regard des autres +puisse se poser sans en être offusqué. Même chez +les très vieilles, une grâce survit presque toujours +aux déformations de la carcasse, à la mort +du sexe, un souvenir reste dans la chair couturée, +de ce qu'elles furent jadis... La bretonne n'avait +rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, +le buste long, la taille carrée, les hanches plates, +les jambes courtes, si courtes qu'on pouvait la +prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement +l'image de ces vierges barbares, de ces saintes +camuses, blocs informes de granit qui se navrent, +depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires +armoricains. Et son visage?... Ah! la malheureuse!... +Un front surplombant, des prunelles +effacées comme par le frottement d'un torchon, +un nez horrible, aplati à sa naissance, sabré d'une +entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, +se relevant, s'épanouissant en deux trous +noirs, ronds, profonds, énormes, frangés de +poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, +squameuse, une peau de couleuvre morte... une +peau qui s'enfarinait, à la lumière... Elle avait, +pourtant, l'indicible créature, une beauté que +bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... +des cheveux magnifiques, lourds, épais, +d'un roux resplendissant à reflets d'or et de pourpre. +Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, +ces cheveux l'aggravaient encore, la rendaient +éclatante, fulgurante, irréparable.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était +une maladresse. Elle ne pouvait faire un pas +sans se heurter à quelque chose; ses mains laissaient +toujours retomber l'objet saisi; ses bras +accrochaient les meubles et fauchaient tout ce +qu'il y avait dessus... Elle vous marchait sur les +pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes +dans la poitrine. Puis, elle s'excusait d'une voix +rude, sourde, d'une voix qui vous soufflait au visage +une odeur empestée, une odeur de cadavre... +Dès qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était +aussitôt parmi nous, comme une sorte de plainte +irritée qui, vite, se changeait en récriminations +insultantes et s'achevait en grognements. La +misérable créature traversait la pièce sous les +huées, roulait sur ses courtes jambes, renvoyée +de l'une à l'autre comme une balle, allait +s'asseoir dans le fond, sur la banquette. Et chacune +affectait de se reculer, avec des gestes de +significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient +d'une levée de mouchoirs... Alors, dans +l'espace vide, instantanément formé, derrière ce +cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne +fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et +maudite, sans une plainte, sans une révolte, sans +même avoir l'air de comprendre que ce mépris +s'adressât à elle.</p> + +<p>Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour +faire comme les autres, à ces jeux féroces, je ne +pouvais me défendre, envers la petite bretonne, +d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était +là un être prédestiné au malheur, un de ces êtres +qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, seront +éternellement repoussés des hommes, et aussi des +bêtes, car il y a une certaine somme de laideur, +une certaine forme d'infirmités que les bêtes +elles-mêmes ne tolèrent pas.</p> + +<p>Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai +d'elle, et lui demandai:</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?...</p> + +<p>—Louise Randon...</p> + +<p>—Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous +aussi, vous êtes bretonne?</p> + +<p>Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, +et craignant une insulte ou une farce, elle ne répondit +pas tout de suite... Elle enfouit son pouce +dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai +ma question:</p> + +<p>—De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?</p> + +<p>Alors, elle me regarda et, voyant sans doute +que mes yeux n'étaient pas méchants, elle se +décida à répondre:</p> + +<p>—Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de +Lannion.</p> + +<p>Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. +Ce n'était pas une voix, c'était quelque +chose de rauque et de brisé, comme un hoquet... +quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... +Ma pitié s'en allait avec cette +voix... Pourtant, je poursuivis:</p> + +<p>—Vous avez encore vos parents?</p> + +<p>—Oui... mon père... ma mère... deux frères... +quatre soeurs... Je suis l'aînée...</p> + +<p>—Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...</p> + +<p>—Il est maréchal ferrant.</p> + +<p>—Vous êtes pauvre?</p> + +<p>—Mon père a trois champs, trois maisons, +trois batteuses...</p> + +<p>—Alors, il est riche?...</p> + +<p>—Bien sûr... il est riche... Il cultive ses +champs... il loue ses maisons... avec ses batteuses +il va, dans la campagne, battre le blé des paysans... +et c'est mon frère qui ferre les chevaux...</p> + +<p>—Et vos soeurs?</p> + +<p>—Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... +et des robes bien brodées.</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, je n'ai rien...</p> + +<p>Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle +de cette voix...</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous quitté le pays?</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>—Vous n'étiez pas heureuse?...</p> + +<p>Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait +et roulait les mots... comme sur des cailloux:</p> + +<p>—Mon père me battait... ma mère me battait.. +mes soeurs me battaient... tout le monde me +battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui +ai élevé mes soeurs...</p> + +<p>—Pourquoi vous battait-on?</p> + +<p>—Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes +les familles, il y en a toujours une qui est +battue... parce que... voilà... on ne sait pas...</p> + +<p>Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait +confiance...</p> + +<p>—Et vous... me dit-elle... est-ce que vos +parents ne vous battaient pas?...</p> + +<p>—Oh! si...</p> + +<p>—Bien sûr... C'est comme ça...</p> + +<p>Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses +deux mains, aux ongles rognés, à plat, sur ses +cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les +rires, les querelles, les plaintes empêchaient +les autres d'entendre notre conversation...</p> + +<p>—Mais comment êtes-vous venue, à Paris? +demandai-je après un silence.</p> + +<p>—L'année dernière... conta Louise... il y avait +à Saint-Michel-en-Grève une dame de Paris qui +prenait les bains de mer avec ses enfants... Je +me suis proposée chez elle... parce qu'elle avait +renvoyé sa domestique qui la volait. Et puis... +elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son +père... un vieux, infirme, qui était paralysé des +jambes...</p> + +<p>—Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... +A Paris, ce n'est plus la même chose...</p> + +<p>—Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien +restée, ça n'est pas ça... Seulement, on ne s'est +pas arrangé...</p> + +<p>Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. +Je vis dans son regard briller une lueur d'orgueil. +Et son corps se redressait, se transfigurait +presque.</p> + +<p>—On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le +vieux voulait me faire des saletés...</p> + +<p>Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. +Était-ce possible? Un désir, même le désir +d'un ignoble et infâme vieillard, était allé vers +elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette +ironie monstrueuse de la nature... Un baiser avait +voulu se poser sur ces dents cariées, se mêler à ce +souffle de pourriture... Ah! quelle ordure est-ce +donc que les hommes?... Quelle folie effrayante +est-ce donc que l'amour.... Je regardai Louise... +Mais la flamme de ses yeux s'était éteinte.... Ses +prunelles avaient repris leur aspect mort de +tache grise.</p> + +<p>—Il y a longtemps de ça?... demandai-je...</p> + +<p>—Trois mois...</p> + +<p>—Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de +place?</p> + +<p>—Personne ne veut plus de moi... Je ne sais +pas pourquoi... Quand j'entre dans le bureau, toutes +les dames crient, en me voyant: «Non, non... je +ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur +moi, pour sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... +je suis très forte... je connais le service... et j'ai +de la bonne volonté. Si je suis trop petite, ce n'est +pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur +moi...</p> + +<p>—Comment vivez-vous?</p> + +<p>—Chez le logeur; je fais toutes les chambres, +et je ravaude le linge... On me donne une +paillasse dans une soupente et, le matin, un +repas...</p> + +<p>Il y en avait donc de plus malheureuses que +moi!... Cette pensée égoïste ramena dans mon +coeur la pitié évanouie.</p> + +<p>—Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une +voix que j'essayai de rendre attendrie et convaincante... +C'est très difficile, les places à Paris... Il +faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus +exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... +A votre place, moi, je retournerais au pays...</p> + +<p>Mais Louise s'effraya:</p> + +<p>—Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne +veux pas rentrer au pays... On dirait que je n'ai +pas réussi... que personne n'a voulu de moi... on +se moquerait trop... Non... non... c'est impossible... +j'aimerais mieux mourir!...</p> + +<p>A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. +La voix aigre de Mme Paulhat-Durand +appela:</p> + +<p>—Mademoiselle Louise Randon!</p> + +<p>—C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda +Louise, effarée et tremblante...</p> + +<p>—Mais oui... c'est vous... Allez vite... et +tâchez de réussir, cette fois....</p> + +<p>Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec +ses coudes écartés, un renfoncement, me marcha +sur les pieds, heurta la table, et roulant sur ses +jambes trop courtes, poursuivie par les huées, +elle disparut.</p> + +<p>Je montai sur la banquette, et poussai le +vasistas, pour voir la scène qui allait se passer +là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne +me parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me +glaçait l'âme, chaque fois que j'y entrais. Oh! +ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; +ce grand registre étalé, comme une carcasse de +bête fendue, sur la table qu'un tapis de reps, +bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons +pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de +M. Louis avaient laissé, sur le bois noirci, des +places plus claires et luisantes... et le buffet +dans le fond, qui montrait des verreries foraines, +des vaisselles d'héritage... Et sur la cheminée, +entre deux lampes débronzées, entre des photographies +pâlies, cette agaçante pendule, qui +rendait les heures plus longues, avec son tic-tac +énervant... et cette cage, en forme de dôme, où +deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes +malades... Et ce cartonnier aux cases d'acajou, +éraflées par des ongles cupides... Mais je n'étais +pas là en observation pour inventorier cette +pièce, que je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur +lugubre, si tragique, malgré son effacement +bourgeois, que, bien des fois, mon imagination +affolée le transformait en un funèbre étal de +viande humaine... Non... je voulais voir Louise +Randon aux prises avec les trafiquants d'esclaves...</p> + +<p>Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, +immobile, les bras pendants. Une ombre dure +brouillait, comme une opaque voilette, la laideur +de son visage et tassait, ramassait davantage la +courte, massive difformité de son corps... Une +lumière dure allumait les basses mèches de ses +cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de +la poitrine, se perdait dans les plis noirs de sa jupe +déplorable... Une vieille dame l'examinait. Assise +sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos +hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, +je ne voyais que son chapeau noir, ridiculement +emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure se +retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe +noire, qui faisait des ronds sur le tapis... Je +voyais, surtout, posée sur un de ses genoux, sa +main gantée de filoselle noire, une main noueuse +d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, +et dont les doigts sortaient, rentraient, +crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur une +proie vivante... Debout, près de la table, très +droite, très digne, Mme Paulhat-Durand attendait.</p> + +<p>Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces +trois êtres vulgaires, en ce vulgaire décor...Il n'y a, +semble-t-il, dans ce fait banal, ni de quoi +s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me +parut, à moi, un drame énorme, ces trois personnes +qui étaient là, silencieuses et se regardant... J'eus +la sensation que j'assistais à une tragédie sociale, +terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... +J'avais la gorge sèche. Mon coeur battit violemment.</p> + +<p>—Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout +à coup la vieille dame... ne restez pas là... Je ne +vous vois pas bien... Allez dans le fond de la +pièce, que je vous voie mieux...</p> + +<p>Et elle s'écria d'une voix étonnée:</p> + +<p>—Mon Dieu!... que vous êtes petite!...</p> + +<p>Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, +et me montrait, maintenant, son profil. Je m'attendais +à voir un nez crochu, de longues dents +dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. +Pas du tout, son visage était calme, plutôt aimable +Au vrai, ses yeux n'exprimaient rien, ni méchanceté, +ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière, +retirée des affaires... Les commerçants ont +ce talent de se composer des physionomies spéciales, +où rien ne transparaît de leur nature intérieure. +A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier +et que l'habitude des gains injustes et rapides +développe les instincts bas, les ambitions féroces, +l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se +neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui +pourrait rendre les clients méfiants, se cache dans +les intimités de l'être, ou se réfugie sur des surfaces +corporelles, ordinairement dépourvues de +tout caractère expressif. Chez cette vieille dame, +la dureté de son âme invisible à ses prunelles, à +sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus +de sa molle figure, éclatait réellement à la nuque. +Sa nuque était son vrai visage, et ce visage était +terrible.</p> + +<p>Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait +gagné le fond de la pièce. Le désir de plaire la +rendait véritablement monstrueuse, lui donnait +une attitude décourageante. A peine se fut-elle +placée dans la lumière que la dame s'écria:</p> + +<p>—Oh! comme vous êtes laide, ma petite!</p> + +<p>Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:</p> + +<p>—Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre +des créatures aussi laides que cette petite?...</p> + +<p>Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand +répondit:</p> + +<p>—Sans doute, ce n'est pas une beauté... +mais Mademoiselle est très honnête...</p> + +<p>—C'est possible... répliqua la vieille dame... +Mais elle est trop laide... Une telle laideur, c'est +tout ce qu'il y a de plus désobligeant... Quoi?... +Qu'avez-vous dit?</p> + +<p>Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle +avait seulement un peu rougi, et baissait la tête. +Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux ternes. +Je crus qu'elle allait pleurer.</p> + +<p>—Enfin... nous allons voir ça... reprit la +dame dont les doigts, en ce moment, furieusement +agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des +mouvements de bête cruelle.</p> + +<p>Elle interrogea Louise sur sa famille, les +places qu'elle avait faites, ses capacités en cuisine +en ménage, en couture... Louise répondait par +des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», +saccadés et rauques... L'interrogatoire, méticuleux, +méchant, criminel, dura vingt minutes.</p> + +<p>—Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus +clair de votre histoire c'est que vous ne savez +rien faire... Il faudra que je vous apprenne +tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne +me serez d'aucune utilité... Et puis, laide comme +vous êtes, ça n'est pas engageant... Cette entaille +sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?</p> + +<p>—Non, Madame... je l'ai toujours eue...</p> + +<p>—Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce +que vous voulez gagner?</p> + +<p>—Trente francs!... blanchie... et le vin.. +prononça Louise, d'une voix résolue...</p> + +<p>La vieille bondit:</p> + +<p>—Trente francs!... Mais vous ne vous êtes +donc jamais regardée?... C'est insensé!... +Comment?... personne ne veut de vous... personne +jamais ne voudra de vous?—si je vous +prends, moi, c'est parce que suis bonne... c'est +parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!—et +vous me demandez trente francs!... Eh bien, +vous en avez de l'audace, ma petite... C'est, +sans doute, vos camarades qui vous conseillent +si mal... Vous avez tort de les écouter...</p> + +<p>—Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. +Elles se montent la tête, toutes ensemble..</p> + +<p>—Alors!... offrit la vieille, conciliante... je +vous donnerai quinze francs... Et vous paierez +votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne veux +pas profiter de votre laideur et votre détresse.</p> + +<p>Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:</p> + +<p>—Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion +unique et que vous ne retrouverez plus... Je ne +suis pas comme les autres, moi... je suis seule... +je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma +famille, c'est ma domestique... Qu'est-ce que je +lui demande à ma domestique?... De m'aimer un +peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, +mange avec moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, +allez... Et puis, quand je mourrai—je +suis très vieille et souvent malade—quand je +mourrai, bien sûr que je n'oublierai pas celle qui +m'aura été dévouée, qui m'aura bien servie... +bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop +laide... Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre +laideur, à votre figure... Il y en a de jolies qui +sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, +c'est certain!... La laideur, c'est quelquefois une +garantie de moralité, dans une maison... Vous +n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce +pas?... Vous voyez que je sais vous rendre +justice... Dans ces conditions-là, et bonne comme +je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais +c'est une fortune... mieux qu'une fortune... une +famille!...</p> + +<p>Louise était ébranlée. Certainement, les paroles +de la vieille faisaient chanter des espoirs inconnus +dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui montrait +des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... +Et la vie en commun, avec cette bonne +maîtresse, la table partagée... des sorties fréquentes +dans les squares et les bois suburbains, +tout cela l'émerveillait... Tout cela lui faisait +peur aussi, car des doutes, une invincible et originelle +méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement +de ces promesses... Elle ne savait que +dire, que faire... à quoi se résoudre... J'avais +envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» +Ah! je la voyais, moi, cette existence de recluse, +ces travaux épuisants, ces reproches aigres, la +nourriture disputée, les os écharnés et les viandes +gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, +torturante exploitation d'un pauvre être sans défense. +«Non, n'écoute plus, va-t-en!...» Mais ce +cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:</p> + +<p>—Approchez-vous un peu, ma petite... commanda +la vieille... On dirait que vous avez peur +de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi... +approchez-vous... Comme c'est curieux... il me +semble que vous êtes déjà moins laide... Déjà je +m'habitue à votre visage...</p> + +<p>Louise s'approcha lentement, les membres +raidis, diligente à ne heurter aucune chaise, aucun +meuble... s'efforçant de marcher avec élégance, +la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près +de la vieille que celle-ci la repoussa avec une +grimace.</p> + +<p>—Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que +vous avez?... Pourquoi sentez-vous mauvais, +comme ça?... vous avez donc de la pourriture +dans le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas +croire... Jamais quelqu'un n'a senti, comme +vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le +nez... dans l'estomac, peut-être?...</p> + +<p>Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:</p> + +<p>—Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... +Voilà son grand défaut... C'est ce qui l'empêche +de trouver une place.</p> + +<p>La vieille continua de gémir...</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... +Mais vous allez empester toute ma maison... +vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah! +mais!... cela change nos conditions... Et moi qui +avais, déjà, de la sympathie pour vous!... Non, +non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas possible... +ce n'est plus possible!...</p> + +<p>Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin +d'elle l'air putride, répétant:</p> + +<p>—Non, vraiment, ce n'est plus possible!...</p> + +<p>—Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... +faites un effort... Je suis sûre que cette +malheureuse fille vous en sera toujours reconnaissante...</p> + +<p>—Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce +n'est pas la reconnaissance qui la guérira de cette +infirmité effroyable... Enfin... soit!... Par exemple, +je ne puis plus lui donner que dix francs... +Dix francs, seulement!... C'est à prendre ou à +laisser...</p> + +<p>Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, +suffoqua:</p> + +<p>—Non... je ne veux pas... je ne veux pas... +je ne veux pas...</p> + +<p>—Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement +Mme Paulhat-Durand... Vous allez accepter cette +place... ou bien je ne me charge plus de vous, +jamais... Vous pourrez aller demander des places +dans les autres bureaux... J'en ai assez, à la fin... +Et vous faites du tort à ma maison...</p> + +<p>—C'est évident! insista la vieille... Et ces dix +francs, vous devriez m'en remercier... C'est par +pitié, par charité que je vous les offre... Comment +ne comprenez-vous pas que c'est une bonne +oeuvre... dont je me repentirai, sans doute, +comme des autres?...</p> + +<p>Elle s'adressa à la placeuse:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... +je ne peux pas voir souffrir les gens... je suis +bête comme tout devant les infortunes... Et ce +n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce +pas?... Allons, ma petite, je vous emmène...</p> + +<p>Sur ces mots, une crampe me força de descendre +de mon observatoire... Je n'ai jamais revu +Louise...</p> + +<br> + +<p>Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit +entrer cérémonieusement dans le bureau, et, +après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, +elle me dit:</p> + +<p>—Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... +très bonne place pour vous... Seulement, il faudrait +aller en province... oh! pas très loin...</p> + +<p>—En province?... Je n'y cours pas, vous +savez...</p> + +<p>La placeuse insista:</p> + +<p>—On ne connaît pas la province... il y a +d'excellentes places, en province...</p> + +<p>—Oh! d'excellentes places... En voilà une +blague! rectifiai-je... D'abord il n'y a pas de +bonnes places, nulle part...</p> + +<p>Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. +Jamais je ne l'avais vue sourire ainsi:</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... +Il n'y a pas de mauvaises places...</p> + +<p>—Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de +mauvais maîtres...</p> + +<p>—Non... que de mauvais domestiques... +Voyons... Je vous donne des maisons, tout ce +qu'il y a de <i>meilleur</i>, ce n'est pas de ma faute si +vous n'y restez point...</p> + +<p>Elle me regarda avec presque de l'amitié:</p> + +<p>—D'autant que vous êtes très intelligente... +Vous représentez... vous avez une jolie figure... +une jolie taille... des mains charmantes, pas du +tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont +pas dans vos poches... Il pourrait vous arriver +des choses heureuses... On ne sait pas toutes les +choses heureuses qui pourraient vous arriver... +avec de la conduite...</p> + +<p>—Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...</p> + +<p>—Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle +ça de la conduite...</p> + +<p>Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de +dignité tombait... Je n'avais plus devant moi que +l'ancienne femme de chambre, experte à toutes +les canailleries... En ce moment, elle avait des +yeux cochons, des gestes gras et mous, ce lapement +en quelque sorte rituel de la bouche, +qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé +aux lèvres de «Madame Rebecca Ranvet, +Modes»... Elle répéta:</p> + +<p>—Moi, j'appelle ça de la conduite.</p> + +<p>—Ça, quoi? fis-je.</p> + +<p>—Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas +une débutante et vous connaissez la vie... On +peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur +seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de +Paris... très riche... oui, enfin, assez riche... +Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme +gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des +places très délicates... très recherchées... d'un +grand profit... Il y a là un avenir certain, pour +une femme comme vous, intelligente comme vous, +gentille comme vous... et qui aurait, je le répète, +de la conduite...</p> + +<p>C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais +bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d'un +vieux... et ce paradis rêvé était là, devant moi, +qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable +ironie de la vie... par une contradiction +imbécile et dont je ne puis comprendre la cause, +ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, +enfin... je le refusai net.</p> + +<p>—Un vieux polisson... oh non!... je sors +d'en prendre... Et ils me dégoûtent trop les +hommes, les vieux, les jeunes, et tous...</p> + +<p>Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, +interdite... Elle ne s'attendait pas à cette sortie... +Retrouvant son air digne, austère, qui mettait +tant de distance entre la bourgeoise correcte +qu'elle voulait être et la fille bohème que je +suis, elle dit:</p> + +<p>—Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous +donc?... pour qui me prenez-vous donc?... +qu'imaginez-vous donc?</p> + +<p>—Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète +que les hommes, j'en ai plein le dos... voilà!</p> + +<p>—Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce +monsieur, Mademoiselle, est un homme très respectable... +Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul... +Il a été député royaliste, Mademoiselle...</p> + +<p>J'éclatai de rire:</p> + +<p>—Oui... oui... allez toujours!... Je les connais +vos Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints +du diable... et tous les députés... Non, merci!...</p> + +<p>Brusquement, sans transition:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? +demandai-je... Ma foi... un de plus... un de +moins... ça n'est pas une affaire, après tout...</p> + +<p>Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. +Elle déclara d'une voix ferme:</p> + +<p>—Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la +femme sérieuse, la personne de confiance qu'il +faut à ce monsieur. Je vous croyais plus convenable... +Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..</p> + +<p>J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je +rentrai dans l'antichambre, l'âme toute vague... +Oh, cette antichambre si triste, si obscure, toujours +la même!... Ces filles étalées, écrasées sur +les banquettes... ce marché de viande humaine, +promise aux voracités bourgeoises... ce flux de +saletés et ce reflux de misères qui vous ramènent +là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement +ballottés...</p> + +<p>—Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je +désire des choses... des choses... des choses... +quand je les crois irréalisables, et, sitôt qu'elles +doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des +formes précises... je n'en veux plus...</p> + +<p>Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y +avait aussi un désir gamin d'humilier un peu +Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance +de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, +en flagrant délit de proxénétisme...</p> + +<p>Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, +pour moi, toutes les séductions de l'inconnu, +toutes les attirances d'un inaccessible idéal... Et +je me plus à évoquer son image... un vieillard +propret, avec des mains molles, un joli sourire +dans sa face rose et rasée, et gai, et généreux, et +bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque +que M. Rabour, se laissant conduire par moi, +comme un petit chien...</p> + +<p>—Venez ici... Allons, venez ici...</p> + +<p>Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon +regard de soumission.</p> + +<p>—Faites le beau, maintenant...</p> + +<p>Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son +derrière, et les pattes de devant battant l'air...</p> + +<p>—Oh! le bon toutou!</p> + +<p>Je lui donnais du sucre... je caressais son échine +soyeuse. Il ne me dégoûtait plus... et je songeais +encore:</p> + +<p>—Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... +un beau jardin... une belle maison... de +l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré, +avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... +Et ne jamais savoir ce que je veux... et ne jamais +vouloir ce que je désire!... Je me suis donnée à +bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante—pire +que cela—le dégoût de l'homme, quand +l'homme est loin de moi. Quand il est près de moi, +je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule +malade... et je suis capable de toutes les folies. Je +n'ai de résistance que contre les choses qui ne +doivent pas arriver et les hommes que je ne +connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai +jamais heureuse...</p> + +<p>L'antichambre m'accablait... Il me venait de +cette obscurité, de ce jour blafard, de ces créatures +étalées, des idées de plus en plus lugubres... +Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait +au-dessus de moi... Sans attendre la fermeture du +bureau, je partis le coeur gros, la gorge serrée... +Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant +à la rampe, il montait lentement, péniblement +les marches... Nous nous regardâmes une seconde. +Il ne me dit rien... moi non plus, je ne +trouvai aucune parole... mais nos regards avaient +tout dit... Ah! lui, aussi, n'était pas heureux... +Je l'écoutai, un instant, monter les marches... +puis je dégringolai l'escalier... Pauvre petit +bougre!</p> + +<br> + +<p>Dans la rue je restai un moment étourdie... Je +cherchai des yeux les recruteuses d'amour... le +dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca Ranvet, +Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à +elle, je me serais livrée à elle... Aucune n'était +là... Des gens passaient, affairés, indifférents, +qui ne faisaient point attention à ma détresse... +Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où +j'achetai une bouteille d'eau-de-vie, et, après +avoir flâné, toujours hébétée, la tête lourde, je +rentrai à mon hôtel...</p> + +<p>Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à +ma porte. Je m'étais allongée, sur le lit, à +moitié nue, stupéfiée par la boisson.</p> + +<p>—Qui est là? criai-je.</p> + +<p>—C'est moi...</p> + +<p>—Qui toi?</p> + +<p>—Le garçon...</p> + +<p>Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux +défaits et tombant sur mon épaule, et j'ouvris +la porte:</p> + +<p>—Que veux-tu?...</p> + +<p>Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à +cheveux roux, que j'avais plusieurs fois rencontré +dans les escaliers... et qui me regardait +toujours, avec d'étranges regards.</p> + +<p>—Que veux-tu? répétai-je...</p> + +<p>Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant +entre ses gros doigts le bas de son tablier +bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:</p> + +<p>—Mam'zelle... je...</p> + +<p>Il considérait d'un air de morne désir, mes +seins, mon ventre presque nu, ma chemise que la +courbe des hanches arrêtait...</p> + +<p>—Allons, entre... espèce de brute... criai-je +tout à coup.</p> + +<p>Et, le poussant dans ma chambre, je refermai +la porte, violemment, sur nous deux...</p> + +<p>Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, +ivres et vautrés sur le lit... dans quel +état, mon Dieu!...</p> + +<p>Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son +nom!</p> + +<br> + +<p>Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement +de Mme Paulhat-Durand sans donner un +souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. +C'était un jardinier veuf depuis quatre mois et qui +venait chercher une place. Parmi tant de figures +lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une +aussi triste que la sienne et qui semblât plus +accablée par la vie. Sa femme était morte d'une +fausse couche—d'une fausse couche?—la veille +du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, +enfin, entré dans une propriété, elle +comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit +malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il +n'avait rien trouvé, depuis ce grand malheur; il +n'avait même rien cherché... Et ce qui lui restait +de petites économies avait vite fondu dans ce +chômage. Quoiqu'il fût très défiant, j'étais parvenue +à l'apprivoiser un peu... Je mets sous +forme de récit impersonnel le drame si simple, si +poignant qu'il me conta, un jour que, très émue +par son infortune, je lui avais marqué plus d'intérêt +et plus de pitié. Le voici.</p> + +<br> + +<p>Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, +les serres et, à l'entrée du parc, la maison du jardinier, +somptueusement vêtue de lierres, de +bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme +en attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se +parler, vers la pelouse où la comtesse suivait, d'un +regard d'amour, ses trois enfants qui, chevelures +blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses, +jouaient dans l'herbe, sous la surveillance +de la gouvernante. A vingt pas, ils s'arrêtèrent +respectueusement, l'homme la tête découverte, sa +casquette à la main, la femme, timide sous son +chapeau de paille noire, gênée dans son caraco de +laine sombre, tortillant, pour se donner une contenance, +la chaînette d'un petit sac de cuir. Très +loin, le parc déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, +ses pelouses onduleuses.</p> + +<p>—Voyons... approchez... dit la comtesse avec +une encourageante bonté.</p> + +<p>L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée +de soleil, de grosses mains noueuses, couleur de +terre, le bout des doigts déformé et luisant par le +frottement continu des outils. La femme était un +peu pâle, d'une pâleur grise sous les taches de +rousseur qui lui éclaboussaient le visage... un peu +gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever les +yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait +l'examiner indiscrètement, l'accabler de questions +torturantes, lui retourner l'âme et la chair, comme +les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce joli +tableau des trois babies jouant dans l'herbe, +avec des manières contenues et des grâces étudiées +déjà...</p> + +<p>Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et +tous les deux, d'un geste mécanique et simultané, +ils se croisèrent les mains, sur le ventre.</p> + +<p>—Eh bien?... demanda la comtesse... vous +avez tout visité?</p> + +<p>—Madame la comtesse est bien bonne... répondit +l'homme... C'est très grand... c'est très +beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par +exemple, il y a du travail...</p> + +<p>—Et je suis très exigeante, je vous préviens, +très juste... mais très exigeante. J'aime que tout +soit tenu dans la perfection... Et des fleurs... des +fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs, +vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... +C'est suffisant...</p> + +<p>—Oh! répliqua l'homme... le travail ne me +gêne pas. Tant plus il y en a, tant plus je suis content. +J'aime mon métier... et je le connais... +arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce +qui est des fleurs... avec de bons bras... du goût, +de l'eau... un bon paillis... et, sauf votre respect, +madame la comtesse... beaucoup de fumier et +d'engrais, on a ce qu'on veut...</p> + +<p>Après une pause, il continua:</p> + +<p>—Ma femme aussi est bien active... bien +adroite... et elle a de l'administration... Elle n'a +pas l'air fort, à la voir... mais elle est courageuse, +jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme +personne... Là, d'où nous venons, il y avait trois +vaches... et deux cents poules... Ainsi!</p> + +<p>La comtesse fit un signe de tête approbateur.</p> + +<p>—Le logement vous plaît?</p> + +<p>—Le logement aussi est très beau... C'est +quasiment trop grand pour de petites gens comme +nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour +le meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, +bien sûr... Et puis, c'est loin du château... Faut +ça... Les maîtres n'aiment pas quand les jardiniers +sont trop près... Et nous, on craint de +gêner... De cette façon on est chacun chez soi... +Ça vaut mieux pour tout le monde... Seulement...</p> + +<p>L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, +devant ce qu'il avait à dire...</p> + +<p>—Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, +après un silence qui augmenta la gêne de +l'homme.</p> + +<p>Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna +entre ses gros doigts, pesa davantage sur le sol, +et, s'enhardissant:</p> + +<p>—Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à +madame la comtesse que les gages n'étaient pas +assez forts pour la place. C'est trop court... Avec +la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas +arriver... Madame la comtesse devrait donner un +peu plus...</p> + +<p>—Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, +chauffé, éclairé... que vous avez les légumes et les +fruits... que je donne une douzaine d'oeufs par +semaine et un litre de lait par jour... C'est +énorme...</p> + +<p>—Ah! madame la comtesse donne le lait et les +oeufs?... Et elle éclaire?</p> + +<p>Et, comme pour lui demander conseil, il regardait +sa femme, tout en murmurant:</p> + +<p>—Dame!... c'est quelque chose... On ne peut +pas dire le contraire... ça n'est pas mauvais...</p> + +<p>La femme balbutia:</p> + +<p>—Pour sûr... ça aide un peu...</p> + +<p>Puis, tremblante et embarrassée:</p> + +<p>—Madame la comtesse donne aussi, sans +doute, des étrennes au mois de janvier et à la +Saint-Fiacre?</p> + +<p>—Non, rien...</p> + +<p>—C'est l'habitude, pourtant...</p> + +<p>—Ça n'est pas la mienne...</p> + +<p>A son tour, l'homme s'enquit:</p> + +<p>—Et pour les belettes..., les fouines..., les +putois?</p> + +<p>—Rien, non plus... je vous laisse la peau!...</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y +avait plus à insister... Et, tout à coup:</p> + +<p>—Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, +que je défends au jardinier de vendre ou de donner +à quiconque des légumes. Je sais bien qu'il +faut en faire trop pour en avoir assez... et que les +trois quarts se perdent. Tant pis!... J'entends +qu'en les laisse se perdre...</p> + +<p>—Bien sûr... comme partout, quoi!...</p> + +<p>—Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous +mariés?</p> + +<p>—Depuis six ans... répondit la femme.</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'enfants?</p> + +<p>—Nous avions une petite fille... Elle est +morte!</p> + +<p>—Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva +négligemment la comtesse... Mais vous êtes jeunes +tous les deux... vous pouvez en avoir encore?</p> + +<p>—On ne le souhaite guère, allez, madame la +comtesse... Mais dame! on attrape ça plus facilement +que cent écus de rente...</p> + +<p>Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:</p> + +<p>—Je dois encore vous prévenir que je ne veux +pas, absolument pas d'enfants chez moi. S'il vous +survenait un enfant, je me verrais forcée de vous +renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... +Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout... +cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies... +Non, non... pour rien au monde, je ne +tolérerais un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà +prévenus... Arrangez-vous... prenez vos précautions...</p> + +<p>A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, +vint se réfugier en criant et se cacher dans la +robe de sa mère... Celle-ci le prit dans ses bras, +le berça avec des paroles gentilles, le câlina, +l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé, +souriant, avec les deux autres... La femme se +sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut +qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses +larmes... Il n'y avait donc de joie, de tendresse, +d'amour, de maternité que pour les riches?... Les +enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... +Elle les détesta d'une haine sauvage, elle eût +voulu les injurier, les battre, les tuer... injurier +et battre aussi cette femme insolente et cruelle, +cette mère égoïste qui venait de prononcer des +paroles abominables, des paroles qui condamnaient +à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité +future, dans son ventre de pauvresse... +Mais elle se contint, et elle dit simplement, sur +un nouvel avertissement, plus autoritaire que les +autres:</p> + +<p>—On fera attention, madame la comtesse... on +tâchera...</p> + +<p>—C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... +C'est un principe chez moi... un principe +avec lequel je ne transigerai jamais...</p> + +<p>Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante +dans la voix:</p> + +<p>—D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas +riche... mieux vaut ne pas avoir d'enfants...</p> + +<p>L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, +conclut:</p> + +<p>—Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse +parle bien...</p> + +<p>Mais une haine était en lui. La lueur sombre et +farouche, qui passa comme un éclair dans ses +yeux, démentait la servilité forcée de ces dernières +paroles... La comtesse ne vit point briller cette +lueur de meurtre, car, instinctivement, elle avait +le regard fixé sur le ventre de la femme, qu'elle +venait de condamner à la stérilité ou à l'infanticide.</p> + +<p>Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, +détailla minutieusement les services +qu'elle attendait de ses nouveaux jardiniers, et, +comme elle les congédiait d'un hautain sourire, +elle dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique:</p> + +<p>—Je pense que vous avez des sentiments religieux... +Ici, tout le monde va, le dimanche, à la +messe et fait ses Pâques... J'y tiens absolument....</p> + +<p>Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, +très sombres. La route était poudreuse, la chaleur +lourde et la pauvre femme marchait péniblement, +tirait la jambe. Comme elle étouffait +un peu, elle s'arrêta, posa son sac à terre et délaça +son corset.</p> + +<p>—Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées +d'air...</p> + +<p>Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, +s'enfla, accusa la rondeur caractéristique, la tare +de la maternité, le crime... Ils continuèrent leur +chemin.</p> + +<p>A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent +dans une auberge et se firent servir un litre de +vin.</p> + +<p>—Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? +demanda la femme.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, +comme les trois autres...</p> + +<p>—Aujourd'hui ou demain, va!...</p> + +<p>Alors l'homme murmura entre ses dents:</p> + +<p>—Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès +ce soir, chez la mère Hurlot... elle a des herbes!</p> + +<p>Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, +dans ses larmes:</p> + +<p>—Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte +malheur!</p> + +<p>L'homme tapa sur la table, et il cria:</p> + +<p>—Faut donc crever... nom de Dieu!...</p> + +<p>Le malheur vint. Quatre jours après, la femme +eut une fausse couche—une fausse couche?—et +mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.</p> + +<p>Et quand l'homme eut terminé son récit, il me +dit:</p> + +<p>—Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je +n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai +bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps +à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la +pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je +vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette +femme, je vous le jure, je les aurais étranglés +avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, +je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On +a peur... on est lâche... on n'a de courage que +pour souffrir!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br><br> + +<p>24 novembre.</p> + + +<p>Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il +est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son +silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph +n'ignore point qu'avant de nous être distribuées +les lettres passent par Madame, et, sans +doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce +qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il +m'écrive soit méchamment commenté par Madame. +Pourtant, lui qui a tant de ressources dans +l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de +me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer +demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas +sans inquiétudes... et mon cerveau marche, +marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que +je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je +ne veux pas penser à tout cela qui me brise la +tête et me donne la fièvre.</p> + +<p>Ici, rien, sinon moins d'événements toujours +et plus de silence encore. C'est le sacristain +qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, +ponctuellement, il vient faire le pansage des +chevaux et surveiller les châssis. Impossible de +lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus +méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est +plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa +force... Je le vois très peu et seulement quand +j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type +aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il +avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on +l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse +et de son immoralité.—Ne serait-ce pas +lui qui a violé la petite Claire dans le bois?... +Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers. +Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt +mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, +tambour de ville, adjudicataire du marché, employé +chez l'huissier, il est depuis quatre ans +sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu +curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses +et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien +sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales +besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... +Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son +complice?</p> + +<p>Madame a la migraine... Il paraît que cela lui +arrive régulièrement tous les trois mois. Durant +deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés, +sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne +a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi... +La maladie de Madame, c'est du bon temps pour +Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte +plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en +sortait, la face très rouge, la culotte encore toute +déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir, +Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de +l'amour pour jamais...</p> + +<p>Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et +me lance, derrière la haie, des regards furieux, +s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une +de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... +Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un +nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au +dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et +qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De +cette façon, les saletés ne sortiront plus de la +famille.</p> + +<p>Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu +être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle +a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un +grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste +de mercière qui mène le branle des potins et qui +se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy +dans l'admiration et dans la propagande des +talents clandestins de cette infâme épicière. Hier +dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort +brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé +de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, +ç'a été un éclat de rire général. Ah! le +capitaine avait raison quand il me disait: «Tout +se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité +de Rose, car c'est une femme sur qui, au +point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement +rien à dire.</p> + +<p>Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle +impatience nerveuse j'attends le moment de savoir +ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!... +Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été +autant écoeurée de cette existence médiocre que +je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu +de mornes fantoches où, de jour en jour, je +m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, +l'étrange sentiment, qui donne à ma vie +actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois +que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, +dans cet abîme de sottises et de vilenies que je +vois s'élargir de plus en plus autour de moi... +Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou +ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est +prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques +heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je +serai enfin fixée sur mon avenir.</p> + +<p>Cette nuit, je vais la passer à remuer encore +d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être. +C'est le seul moyen que j'aie de ne pas +trop penser aux inquiétudes du présent, de ne +pas trop me casser la tête aux chimères de +demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et +ils renforcent mon mépris. Quelles singulières +et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées +sur ma route de servage!... Quand je les +revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet +d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du +moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que +par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les +soutiennent comme les bandelettes soutiennent +les momies... et ce ne sont même plus des fantômes, +ce n'est plus que de la poussière, de la +cendre... de la mort..</p> + +<br> + +<p>Ah! par exemple, c'était une fameuse maison +celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller +chez le vieux monsieur de province, je fus adressée, +avec toutes sortes de références admirables, par +Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, +sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous +le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité +des décors... Du luxe et plus encore de +coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et +j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu, +à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais +donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier +que j'avais souvent encore dans la peau, la petite +canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les +stations crevantes dans l'antichambre du bureau +de placement, et les longs jours d'angoisse et les +longues nuits de solitude ou de crapule...</p> + +<p>J'allais donc m'arranger une existence douce, de +travail facile et de profits certains. Tout heureuse +de ce changement, je me promis de corriger les +fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer +les élans fougueux de ma franchise, afin de +rester longtemps, longtemps, dans cette place. En +un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma +haine des bourgeois, comme par enchantement, +s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante, +et, reprise d'un violent amour de la vie, +je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... +Le personnel n'était pas nombreux, mais +de choix: une cuisinière, un valet de chambre, +un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas +de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé +l'écurie et se servant de voitures de grande +remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir +même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille +de vin de Champagne.</p> + +<p>—Mazette!... fis-je en battant des mains... on +se met bien, ici.</p> + +<p>Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement +un trousseau de clés. Il avait les clés +de la cave; il avait les clés de tout. C'était +l'homme de confiance de la maison...</p> + +<p>—Vous me les prêterez, dites? demandai-je, +en manière de rigolade.</p> + +<p>Il répondit, en me décochant un regard +tendre:</p> + +<p>—Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il +faudra être chouette avec Bibi...</p> + +<p>Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux +femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...</p> + +<p>Durant le repas qui se prolongea, le vieux +maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup, +mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à +lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William, +il se montra charmant, galant, empressé, +me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit, +au café, des cigarettes russes dont il avait ses +poches pleines... Puis m'attirant vers lui—j'étais +un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi +et toute défrisée—il m'assit sur ses genoux, et +me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... +Ah! ce qu'il était effronté!</p> + +<p>Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée +de ces propos et de ces jeux. Inquiète, +rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la +porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme +si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague, +elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de +vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq +ans, avec une forte poitrine, une bouche +large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux +langoureux et passionnés, un air de grande bonté +triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups +discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie +s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... +Je voulus reprendre une position plus convenable, +n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais +William m'enlaça plus fort, et me retint contre +lui, d'une solide étreinte...</p> + +<p>—Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le +petit.</p> + +<p>Pendant ce temps, un jeune homme entrait, +presque un enfant. Très mince, très blond, très +blanc de peau, sous une ombre de barbe—dix-huit +ans à peine—, il était joli comme un amour. +Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait +son buste svelte et gracile, une cravate +rose... C'était le fils des concierges de la maison +voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs... +Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour, +elle mettait de côté, dans un grand panier, des +soupières pleines de bouillon, de belles tranches +de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits +et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.</p> + +<p>—Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda +Eugénie.</p> + +<p>Le petit s'excusa d'une voix traînante:</p> + +<p>—A fallu que j'garde la loge... maman faisait +une course...</p> + +<p>—Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, +est-ce vrai au moins?...</p> + +<p>Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, +les deux mains appuyées à ses épaules, elle +débita d'un ton dolent:</p> + +<p>—Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur +de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes +en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que si +cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus +rien... pour elle...</p> + +<p>Puis, les narines frémissantes, le corps tout +entier secoué d'un frisson:</p> + +<p>—Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite +frimousse... ta petite frimousse... Je ne veux pas +que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu pas +mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu +sois joli de partout, quand tu viens... Et ces +yeux-là... ces grands yeux polissons, petit brigand?... +Ah! je parie qu'ils ont encore regardé +une autre femme! Et ta bouche... ta bouche!... +qu'est-ce qu'elle a fait cette bouche-là!...</p> + +<p>Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses +hanches frêles...</p> + +<p>—Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est +pas une blague... maman faisait une course... +là... vrai!</p> + +<p>Eugénie répéta, à plusieurs reprises:</p> + +<p>—Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je +ne veux pas que tu regardes les autres femmes... +Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche, +pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu +m'aimes bien, dis?...</p> + +<p>—Oh! oui... Pour sûr...</p> + +<p>—Dis le encore...</p> + +<p>—Ah! pour sûr!...</p> + +<p>Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, +bégayant des mots d'amour, elle l'entraîna dans +la pièce voisine.</p> + +<p>William me dit:</p> + +<p>—Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte +gros, ce gamin... La semaine dernière, elle l'a +encore habillé tout à neuf. C'est pas vous qui +m'aimeriez comme ça!...</p> + +<p>Cette scène m'avait profondément émue, et tout +de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié +de soeur... Ce gamin ressemblait à M. Xavier... Du +moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, +il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement +me rendit triste, oh! triste, infiniment. Je +me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir +où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! +ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands +yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels, +la même ondulation du corps... c'était le même +vice qui brillait à ses prunelles et donnait au +baiser de ses lèvres quelque chose d'engourdissant, +comme un poison...</p> + +<p>Je me dégageai des bras de William, devenu +de plus en plus entreprenant:</p> + +<p>—Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas +ce soir...</p> + +<p>—Mais tu avais promis d'être chouette avec +Bibi?...</p> + +<p>—Pas ce soir...</p> + +<p>Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un +peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement +de mes jupes, et je dis:</p> + +<p>—Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne +pas avec vous...</p> + +<p>Naturellement, je ne voulus rien changer aux +habitudes de la maison, dans le service. William +faisait le ménage, à la va comme je te pousse. +Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça +y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait +les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui, +d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous +les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler +la poussière sur et sous les meubles, et je me +gardai bien de rien toucher au désordre des salons +et des chambres. A la place des maîtres, moi, +j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur +pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas +commander, et, timides, redoutant les scènes, ils +n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite +d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils +se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble +que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions +qu'à répondre sur un ton où la fermeté +n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien +pardon à Madame... Madame se trompe... Et si +Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient +plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré, +dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité +sur leurs domestiques, et plus godiches!... +Vrai, on n'est pas <i>serins</i>, comme ils l'étaient...</p> + +<p>Il faut rendre à William cette justice qu'il +avait su mettre les choses sur un bon pied dans +la boîte. William avait une passion, commune +a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait +tous les jockeys, tous les entraîneurs, +tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes +très galbeux, des barons, des vicomtes, +qui lui montraient une certaine amitié, sachant +qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux +épatants... Cette passion qui, pour être entretenue +et satisfaite, demande des sorties nombreuses +et des déplacements suburbains, ne s'accorde +pas avec un métier peu libre et sédentaire, +comme est celui de valet de chambre. Or, William +avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il +s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son +pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines +vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux... +Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur +d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les +rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se +succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait +qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir, +après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, +d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je +ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre +de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il +invitait des amis à dîner, des cochers, des valets +de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques +et macabres avec leurs jambes torses, +leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux +cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, +turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des +histoires sinistres—à les entendre, ils étaient tous +pédérastes—puis, quand le vin exaltait les cerveaux, +ils s'attaquaient à la politique... William +y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible +violence réactionnaire.</p> + +<p>—Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... +Un rude gars, Cassagnac... un luron... +un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit, +celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à +ce lapin-là, les sales canailles!...</p> + +<p>Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie +se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait +vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure +étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles +vidées, du pillage effréné de la table. +Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne +et une assiette de friandises... Puis, tous +les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...</p> + +<p>—Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... +tes grands yeux!...</p> + +<p>Ce soir-là, le panier des parents contenait des +parts plus larges et meilleures. Il fallait bien +qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...</p> + +<p>Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, +cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes, +voyant Eugénie inquiète... lui dit:</p> + +<p>—Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir +tout à l'heure, votre tapette.</p> + +<p>Eugénie se leva, frémissante et grondante:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une +tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?... +Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant... +Il est assez joli pour ça... il est assez joli +pour tout... vous savez?</p> + +<p>—Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, +dans un rire gras... allez-donc demander ça au +comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb...</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet +retentissant lui coupa la parole...</p> + +<p>A ce moment, le petit apparut derrière la +porte... Eugénie courut à lui...</p> + +<p>—Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... +ne reste pas avec ces voyous-là...</p> + +<p>Je crois tout de même que le gros cocher avait +raison.</p> + +<br> + +<p>William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre +piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le +connaître, l'admirait presque autant que Cassagnac. +Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux +grands enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il +eût été dangereux d'en plaisanter et même d'en +discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit, +tard, William s'excusait en me disant: «J'étais +avec Edgar.» Il semblait que d'être avec Edgar, +cela vous constituât non seulement une excuse, +mais une gloire.</p> + +<p>—Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je +le voie, ton fameux Edgar?... demandai-je un +jour.</p> + +<p>William fut scandalisé de cette idée... et il +affirma, avec hauteur:</p> + +<p>—Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar +voudrait dîner avec de simples domestiques?</p> + +<p>C'est d'Edgar que William tenait cette méthode +incomparable de lustrer ses chapeaux... Une fois, +aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le +jeune marquis de Plérin.</p> + +<p>—Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment +obtenez-vous vos chapeaux?...</p> + +<p>—Mes chapeaux, monsieur le marquis?... +répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur +aux courses et tricheur au jeu, était alors une +des personnalités les plus fameuses du monde +parisien... C'est très simple... seulement, c'est +comme le gagnant, il faut le savoir... Eh bien, +voici... Tous les matins, je fais courir mon valet +de chambre pendant un quart d'heure... Il sue, +n'est-ce pas?... Et la sueur, ça contient de l'huile... +Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille +la sueur de son front, et il lustre mes +chapeaux avec... Ensuite, le coup de fer... Mais +il faut un homme propre et sain... de préférence +un châtain... car les blonds sentent fort +quelquefois... et toutes les sueurs ne conviennent +pas... L'année dernière, j'ai donné la recette au +prince de Galles...</p> + +<p>Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait +Edgar, lui serrait la main à la dérobée, +celui-ci ajouta confidentiellement:</p> + +<p>—Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, +monsieur le marquis...</p> + +<p>J'avais fini—c'est rigolo, vraiment, quand j'y +pense—par me sentir flattée, moi aussi, d'une +telle relation pour William... Pour moi aussi, +Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et +d'inaccessible, comme l'Empereur d'Allemagne... +Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je +sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en +fixant, d'après tout ce que me raconta William, +cette physionomie plus qu'illustre: historique.</p> + +<br> + +<p>Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un +bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout +gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la +prison. Plus tard, comme il avait les difformités +physiques requises et les plus crapuleux instincts, +on l'a racolé pour en faire un groom... +D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, +à toutes les rapacités, à tous les vices +des domesticités de grande maison, il est passé +<i>lad</i>, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la +toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et +noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses, +collante aux mollets, et qui fait aux genoux des +plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble +à un vieux petit homme, grêle de membres, la +face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux +tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux +rares, ramenés au-dessus de l'oreille, en +volute graisseuse. Dans une société qui se pâme +aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un +de moins anonyme qu'un ouvrier ou un paysan; +presque un gentleman.</p> + +<p>A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait +comment il faut panser un cheval de luxe, comment +il faut le soigner, quand il est malade, +quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes +selon la couleur de la robe, lui conviennent; +il sait le secret des lavages intimes, les +polissages raffinés, les pédicurages savants, les +maquillages ingénieux, par quoi valent et s'embellissent +les bêtes de course, comme les bêtes +d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys +considérables, de célèbres entraîneurs et des +baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui +sont la <i>crème</i> de ce fumier et la <i>fleur</i> de ce crottin... +Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute +déjà tout ce qu'il y a de tours à jouer et d'affaires +à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées +maigres et arquées, son estomac s'est développé +et son ventre bedonne... Il a trop de poids. +Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se +décide à revêtir la livrée du cocher...</p> + +<p>Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est +des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français +dont on parle dans le monde élégant avec +émerveillement... Son nom triomphe dans les +journaux de sport, même dans les échos des +gazettes mondaines et littéraires. Le baron de +Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui, +plus fier de lui que d'une opération financière +qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. +Il dit: «Mon piqueur!», en se rengorgeant sur +un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur +de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» +Et, de fait, il a raison d'être fier, l'heureux baron, +car, depuis qu'il possède Edgar, il a beaucoup +gagné en illustration et en respectabilité... Edgar +lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps +convoités... Par Edgar, il a enfin vaincu +toutes les résistances mondaines contre sa race... +Au club, il est question de la fameuse «victoire +du baron sur l'Angleterre». Les Anglais nous, +ont pris l'Égypte... mais le baron a pris Edgar +aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût +conquis les Indes qu'il n'eût pas été davantage +acclamé... Cette admiration ne va pas, cependant, +sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir +Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, +des machinations corruptrices, des flirts, +comme autour d'une belle femme. Quant aux +journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils +en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel, +d'Edgar ou du baron, est l'admirable piqueur ou +l'admirable financier... Tous les deux, ils les +confondent dans les mutuelles gloires d'une même +apothéose.</p> + +<p>Pour peu que vous ayez été curieux de traverser +les foules aristocratiques, vous avez certainement +rencontré Edgar, qui en est une des +ordinaires et plus précieuses parures. C'est un +homme de taille moyenne, très laid, d'une laideur +comique d'Anglais, et dont le nez démesurément +long a des courbes doublement royales +et qui oscillent entre la courbe sémitique et la +courbe bourbonienne... Les lèvres, très courtes +et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, +des trous noirs. Son teint s'est éclairci dans la +gamme des jaunes, relevé aux pommettes de +quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, +comme les majestueux cochers de l'ancien jeu, +il est maintenant doué d'un embonpoint confortable +et régulier, qui rembourre de graisse les +exostoses canailles de son ossature. Et il marche, +le buste légèrement penché en avant, l'échine +sautillante, les coudes écartés à l'angle réglementaire. +Dédaigneux de suivre la mode, jaloux +plutôt de l'imposer, il est vêtu richement et fantaisistement. +Il a des redingotes bleues, à revers +de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons +de coupe anglaise, trop clairs; des cravates +trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs +trop parfumés, des bottines trop vernies, des +chapeaux trop luisants... Combien longtemps les +jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l'insolite +et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!</p> + +<p>A huit heures le matin, en petit chapeau rond, +en pardessus mastic aussi court qu'un veston, +une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar +descend de son automobile, devant l'hôtel du +baron. Le pansage vient de finir. Après avoir +jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, +il entre dans l'écurie et commence son inspection, +suivi des palefreniers, inquiets et respectueux... Rien +n'échappe à son oeil soupçonneux +et oblique: un seau pas à sa place, une tache +aux chaînes d'acier, une éraillure sur les argents +et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, menace, +la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes +du Champagne mal cuvé de la veille. Il +pénètre dans chaque box, et passe sa main, +gantée de gants blancs, à travers la crinière +des chevaux, sur l'encolure, le ventre, les +jambes. A la moindre trace de salissure sur les +gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot +de mots orduriers, de jurons outrageants, une +tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine +minutieusement le sabot des chevaux, flaire +l'avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve +la litière, étudie longuement la forme, la couleur +et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à +son goût.</p> + +<p>—Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du +crottin de cheval de fiacre, oui... Que j'en revoie +demain de semblable, et je vous le ferai avaler, +bougres de saligauds!...</p> + +<p>Parfois, le baron, heureux de causer avec son +piqueur, apparaît. A peine si Edgar s'aperçoit de +la présence de son maître. Aux interrogations, +d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, +hargneux. Jamais il ne dit: «Monsieur le baron». +C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de +dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte +d'irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se +retire discrètement.</p> + +<p>La revue des écuries, des remises, des selleries +terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement +militaire, Edgar remonte en son +automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées +où il fait d'abord une courte station, en +un petit bar, parmi des gens de courses, des +<i>tipsters</i> au museau de fouine, qui lui coulent +dans l'oreille des mots mystérieux et lui montrent +des dépêches confidentielles. Le reste de la +matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, +pour les commandes à renouveler, les +commissions à toucher, et chez les marchands de +chevaux où s'engagent des colloques dans le +genre de celui-ci:</p> + +<p>—Eh bien, master Edgar?</p> + +<p>—Eh bien, master Poolny?</p> + +<p>—J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.</p> + +<p>—Il n'est pas à vendre...</p> + +<p>—Cinquante livres pour vous...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cent livres, master Edgar.</p> + +<p>—On verra, master Poolny...</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, master Edgar.</p> + +<p>—Quoi encore, master Poolny?</p> + +<p>—J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...</p> + +<p>—Nous n'en avons pas besoin.</p> + +<p>—Cinquante livres pour vous.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cent livres, master Edgar.</p> + +<p>—On verra, master Poolny!</p> + +<p>Huit jours après, Edgar a détraqué comme il +convient, ni trop, ni trop peu, l'attelage bai du +baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est +urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à +Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques +alezans. Poolny en sera quitte pour mettre, +pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai +qu'il revendra, peut-être, deux ans après, au +baron.</p> + +<p>A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, +pour déjeuner, dans son appartement de la rue +Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le +conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée +écrasé de peluches brodées, aux tons +fracassants, orné sur les murs de lithographies +anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits +variés du prince de Galles, dont un avec +une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips, +des fouets de chasse, des étriers, des mors, des +trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre +de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse +le buste énorme de la reine Victoria, en terre +cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis, +étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert +de son phare irradiant, Edgar vaque, alors, +toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. +Ses affaires sont nombreuses, car il commandite +un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe +hippique, et il possède trois chevaux, à +l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs, +non plus, ne chôment pas, et les petites dames +les plus célèbres connaissent le chemin de la rue +Euler, où elles savent que, dans les moments de +dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé +servi et cinq louis prêts.</p> + +<p>Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, +au Cirque, à l'Olympia, très correct sous son +frac à revers de soie, Edgar se rend chez l'<i>Ancien</i>, +et il se soûle longuement, en compagnie de +cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et +de gentlemen qui se donnent des airs de cochers...</p> + +<p>Et chaque fois que William me racontait une +de ces histoires, il concluait, émerveillé:</p> + +<p>—Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que +c'est un homme, celui-là!...</p> + +<p>Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu +d'appeler le grand monde parisien; c'est-à-dire +que Monsieur était noble et sans le sou, et +qu'on ne savait pas exactement d'où sortait +Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles +les unes que les autres, couraient sur ses origines. +William, très au courant des potins de la +haute société, prétendait que Madame était la +fille d'un ancien cocher et d'une ancienne femme +de chambre, lesquels, à force de grattes et de +mauvaise conduite, réunirent un petit capital, +s'établirent usuriers en un quartier perdu de +Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de +l'argent, principalement aux cocottes et aux gens +de maison, une grosse fortune. Des veinards, +quoi!...</p> + +<p>Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance +et sa très jolie figure, avait de drôles de +manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient +fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard +aux choux, la sale... et, comme les cochers de +fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans +son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, +dans ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait +jusqu'à crier: «Merde!» En ces moments-là, la +colère remuait, au fond de son être mal nettoyé +par un trop récent luxe, les persistantes boues +familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi +qu'une malpropre écume, des mots... ah! des +mots que moi, qui ne suis pas une dame, je +regrette souvent d'avoir prononcés... Mais voilà... +on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, avec +des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des +robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont +grossières de langage, ordurières de gestes, et +dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies +pierreuses!...</p> + +<p>—Les grandes dames, disait William, c'est +comme les sauces des meilleures cuisines, il ne +faut pas voir comment ça se fabrique... Ça vous +empêcherait de coucher avec...</p> + +<p>William avait de ces aphorismes désenchantés. +Et comme c'était, tout de même, un homme très +galant, il ajoutait en me prenant la taille:</p> + +<p>—Un petit trognon comme toi, ça flatte moins +la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux, +tout de même.</p> + +<p>Je dois dire que ses colères et ses gros mots, +Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec +nous, elle était, je le répète, plutôt timide...</p> + +<p>Madame montrait aussi, au milieu du désordre +de sa maison, parmi tout ce coulage effréné +qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à +fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière +pour deux sous de salade, économisait sur le +blanchissage de l'office, renâclait sur une note de +trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, +après des plaintes, des correspondances sans fin, +d'interminables démarches, la remise de quinze +centimes, indûment perçus par le factage du chemin +de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque +fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements +avec le cocher à qui, non seulement elle +ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait +encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche +pas que son argent traînât partout avec ses +bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et +les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches +toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait +impudemment gruger par les fournisseurs d'objets +de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du +vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste, +ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y +en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à +William, quelquefois:</p> + +<p>—Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... +un mauvais tour...</p> + +<p>A quoi William, très calme, répliquait:</p> + +<p>—Laisse donc... je sais ce que je fais... et +jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres +aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne +pas en profiter.</p> + +<p>Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces +continuels larcins qui, continuellement, en dépit +des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux +courses grossir l'argent des bookmakers.</p> + +<br> + +<p>Monsieur et Madame étaient mariés depuis +cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le +monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils +restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, +pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient +jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur +de flirter avec les femmes; Monsieur accusait +Madame de trop regarder les hommes. Ils +s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient +toute la journée, comme un ménage de +petits bourgeois. La vérité est que Madame +n'avait pas réussi dans le monde, et que ses +manières lui avaient valu pas mal d'avanies. +Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, +et Monsieur en voulait à Madame de +l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne +s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments, +et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies +sur le compte de l'amour.</p> + +<p>Chaque année, au milieu de juin, on partait +pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait, +paraît-il, un magnifique château. Le personnel +s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, +d'une seconde femme de chambre, de +femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des +paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! +William me contait les détails de leur existence, +là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante. +Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait +au milieu des prairies, des arbres et des +fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec +des bars, des champs de courses, des bookmakers +et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.</p> + +<p>—Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? +me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui +est un homme chic, un homme supérieur, est-ce +qu'il aime la campagne, lui?...</p> + +<p>Je m'exaltais:</p> + +<p>—Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes +pelouses... Et les petits oiseaux!...</p> + +<p>William ricanait:</p> + +<p>—Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux +et chez les modistes... Et les petits oiseaux? +Ah! parlons-en... Ça vous empêche de dormir le +matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! +non... ah! non... J'en ai plein le dos, de la campagne... +La campagne, ça n'est bon que pour les +paysans...</p> + +<p>Et se redressant, d'un geste noble, avec une +voix fière, il concluait:</p> + +<p>—Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un +paysan, moi... je suis un sportsman...</p> + +<p>J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois +de juin avec impatience. Ah! les marguerites dans +les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui +tremblent... les nids cachés dans les touffes de +lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols +dans les nuits de lune... et les causeries +douces, la main dans la main, sur les margelles +des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de +capillaires et de mousses!... Et les jattes de lait +fumant... et les grands chapeaux de paille... et +les petits poussins... et les messes entendues dans +les églises de village, au clocher branlant, et tout +cela, qui vous émeut et vous charme et vous +prend le coeur, comme une de ces jolies romances +qu'on chante au café-concert!...</p> + +<p>Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature +poétique. Les vieux bergers, les foins qu'on fane, +les oiseaux qui se poursuivent de branche en +branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, +et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux +blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le +soleil, comme les raisins des très anciennes +vignes, les beaux gars aux membres robustes, +aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver +des rêves gentils... En pensant à ces choses, je +redeviens presque petite fille, avec des innocences, +des candeurs qui m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent +le coeur, comme une petite pluie la petite +fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par +le vent... Et le soir, en attendant William dans +mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures, +je composais des vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Petite fleur,</p> +<p>O toi, ma soeur,</p> +<p>Dont la senteur</p> +<p>Fait mon bonheur...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toi, ruisseau,</p> +<p>Lointain coteau,</p> +<p>Frêle arbrisseau,</p> +<p>Au bord de l'eau,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que puis-je dire,</p> +<p>Dans mon délire?</p> +<p>Je vous admire...</p> +<p>Et je soupire...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Amour, amour...</p> +<p>Amour d'un jour,</p> +<p>Et de toujours!...</p> +<p>Amour, amour!...</p> + </div> </div> + +<p>Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il +m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers +qui sentaient le gin avaient vite fait de casser +les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui +montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué +de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et +sans doute qu'il m'eût dit:</p> + +<p>—Edgar, qui est un homme épatant... est-ce +qu'il fait des vers, lui?...</p> + +<p>Ma nature poétique n'était pas la seule cause +de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne. +J'avais l'estomac détraqué par la longue +misère que je venais de traverser... et, peut-être +aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante +de maintenant, par le Champagne et les vins +d'Espagne, que William me forçait à boire. Je +souffrais réellement. Souvent, des vertiges me +prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la +journée, mes jambes se brisaient; je ressentais, +à la tête, des douleurs comme des coups de marteau... +J'avais réellement besoin d'une existence +plus calme, pour me remettre un peu...</p> + +<p>Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur +et de santé, allait encore s'écrouler...</p> + +<p>Ah! merde! comme disait Madame...</p> + +<br> + +<p>Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient +toujours dans le cabinet de toilette de +Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes +futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et +plus les scènes éclataient violentes... Après quoi, +ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes +et de colères longtemps amassées, ils se +boudaient des semaines entières... Monsieur se +retirait dans son cabinet où il faisait des patiences +et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes. +Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une +chaise longue, longuement étendue, elle lisait +des romans d'amour... et s'interrompait de lire, +pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec +rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se +retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers +temps, je crus, n'étant point au courant de leurs +manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, +couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!... +C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux +élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une +femme du monde. Ils causaient de leurs petites +affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un +peu plus de cérémonie que de coutume, un peu +plus de politesse froide et guindée, voilà tout... +On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les +repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très +dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame +se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur +à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois, +Monsieur allait passer une heure ou deux à +son club, mais rarement... Et ils s'adressaient +une correspondance acharnée, des <i>poulets</i> en +forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée +de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je +faisais le facteur, de la chambre de Madame +au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums +terribles, de menaces... de supplications... +de pardons et de larmes... C'était à mourir +de rire...</p> + +<p>Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, +comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente... +Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!... +oh! méchante!»... des: «c'est fini... +puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient +faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, +se levaient très tard, fatigués d'amour...</p> + +<p>J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils +se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots... +et quand ils menaçaient de se quitter, je +savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils +étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt, +celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à +Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait +à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, +comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison +même de ce marché de dupe qui les liait, ils +éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à +autre, et de donner une forme ignoble, comme +leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à +leurs mépris.</p> + +<p>—A quoi peuvent bien servir de telles existences?... +disais-je à William.</p> + +<p>—A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes +circonstances, avait le mot juste et définitif. +Pour en donner l'immédiate et matérielle +preuve, il tirait de sa poche un magnifique <i>impérialès</i>, +dérobé le matin même, en coupait le +bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction +et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées +odorantes:</p> + +<p>—Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de +ses maîtres, ma petite Célestine... C'est la seule +garantie de bonheur que nous ayons, nous autres... +Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques +sont heureux... Va me chercher la fine +champagne...</p> + +<p>A demi couché dans un fauteuil à bascule, les +jambes très hautes et croisées, le cigare au bec, +une bouteille de vieux Martell à portée de la +main, lentement, méthodiquement, il dépliait +l'<i>Autorité</i>, et il disait avec une bonhomie admirable:</p> + +<p>—Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être +plus fort que les gens qu'on sert... Tout est là... +Dieu sait si Cassagnac est un rude homme... +Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je +l'admire, ce grand bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... +je ne voudrais pas servir chez lui... +pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, +je le dis aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien +ceci, et tâche d'en profiter. Servir chez des +gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est +de la duperie, mon petit loup...</p> + +<p>Et, savourant son cigare, il ajoutait après un +silence:</p> + +<p>—Quand je pense qu'il est des domestiques +qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à +les embêter, à les menacer... Quelles brutes!... +Quand je pense qu'il en est qui voudraient +les tuer... Les tuer!... Et puis après?... Est-ce +qu'on tue la vache qui nous donne du lait, et +le mouton de la laine... On trait la vache... +on tond le mouton... adroitement... en douceur...</p> + +<p>Et il se plongeait, silencieusement, dans les +mystères de la politique conservatrice.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la +cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage +machinalement, somnambuliquement, loin +d'eux, là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, +le regard absent de leurs folies et des nôtres, les +lèvres toujours en train de quelques muettes paroles +de douloureuse adoration:</p> + +<p>—Ta petite bouche... tes petites mains... tes +grands yeux!...</p> + +<p>Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas +pourquoi, m'attristait jusqu'aux larmes... Oui, +parfois une mélancolie, indicible et pesante, me +venait de cette maison si étrange où tous les êtres, +le vieux maître d'hôtel silencieux, William et +moi-même, me semblaient inquiétants, vides et +mornes, comme des fantômes...</p> + +<p>La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement +drôle...</p> + +<p>Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de +toilette au moment où Madame essayait devant +moi un corset neuf, un affreux corset de satin +mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de +soie jaune. Le goût, ce n'est pas ce qui étouffait +Madame.</p> + +<p>—Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. +C'est ainsi qu'on entre chez les femmes, +sans frapper?</p> + +<p>—Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... +D'abord tu n'es pas les femmes.</p> + +<p>—Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que +je suis alors?</p> + +<p>Monsieur arrondit la bouche—Dieu, qu'il avait +l'air bête—et, très tendre, ou, plutôt, simulant +la tendresse, il susurra:</p> + +<p>—Mais tu es ma femme... ma petite femme... +ma jolie petite femme. Il n'y a pas de mal à entrer +chez sa petite femme, je pense...</p> + +<p>Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, +c'est qu'il voulait carotter de l'argent à Madame... +Celle-ci, encore méfiante, répliqua:</p> + +<p>—Si, il y a du mal...</p> + +<p>Et elle minauda:</p> + +<p>—Ta petite femme?... ta petite femme? Ça +n'est pas si sûr que cela, que je sois ta petite +femme...</p> + +<p>—Comment... ça n'est pas si sûr que cela...</p> + +<p>—Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, +c'est si drôle...</p> + +<p>—Je te dis que tu es ma petite femme... ma +chère... ma seule petite femme... ah!</p> + +<p>—Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le +seul gros bébé à sa petite femme... na!...</p> + +<p>Je laçais Madame qui, se regardant dans la +glace, les bras nus et levés, caressait alternativement +les touffes de poil de ses aisselles... Et +j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient +suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!» +Ce qu'ils avaient l'air stupide tous les deux!...</p> + +<p>Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé +des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des +brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un +journal de modes, qui traînait sur la toilette, et +s'assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il +demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?</p> + +<p>—Oui... je crois, il y a un rébus...</p> + +<p>—L'as-tu deviné, ce rébus?</p> + +<p>—Non, je ne l'ai pas deviné...</p> + +<p>—Ah! ah! voyons ce rébus...</p> + +<p>Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait +dans l'étude du rébus, Madame dit, un peu +sèchement:</p> + +<p>—Robert?</p> + +<p>—Ma chérie...</p> + +<p>—Alors, tu ne remarques rien?</p> + +<p>—Non... quoi?... dans ce rébus?...</p> + +<p>Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:</p> + +<p>—Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques +rien?... D'abord, toi, tu ne remarques +jamais rien...</p> + +<p>Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au +plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté, +tout rond... excessivement comique...</p> + +<p>—Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a +donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n'aie +pas remarqué... Je ne vois rien, ma parole d'honneur!...</p> + +<p>Madame devint toute triste, et elle gémit:</p> + +<p>—Robert, tu ne m'aimes plus...</p> + +<p>—Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un +peu fort, par exemple!...</p> + +<p>Il se leva, brandissant le journal de modes...</p> + +<p>—Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... +En voilà une idée!... Pourquoi dis-tu cela?...</p> + +<p>—Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si +tu m'aimais encore... tu aurais remarqué une +chose...</p> + +<p>—Mais quelle chose?...</p> + +<p>—Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...</p> + +<p>—Quel corset?... Ah! oui... ce corset... +Tiens! je ne l'avais pas remarqué, en effet... +Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très +joli, tu sais... ravissant...</p> + +<p>—Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en +fiches pas mal... Je suis trop stupide, aussi... Je +m'éreinte à me faire belle... à trouver des choses +qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du +reste, que suis-je pour toi?... Rien... moins que +rien!... Tu entres ici... et qu'est-ce que tu vois?... +Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... A un +rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me +fais... Nous ne voyons personne... nous n'allons +nulle part... nous vivons comme des loups... +comme des pauvres...</p> + +<p>—Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te +mets pas en colère... Voyons!... D'abord, comme +des pauvres...</p> + +<p>Il voulut s'approcher de Madame, la prendre +par la taille... l'embrasser. Celle-ci s'énervait. +Elle le repoussa durement:</p> + +<p>—Non, laisse-moi... Tu m'agaces...</p> + +<p>—Ma chérie... voyons!... ma petite femme...</p> + +<p>—Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... +ne m'approche pas... Tu es un gros égoïste... un +gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... tu +es un sale type, tiens!...</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. +Voyons... ne t'emporte pas ainsi... Eh bien, +oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout de +suite, ce corset... ce très joli corset... Comment +ne l'ai-je pas vu, tout de suite?... Je n'y comprends +rien!... Regarde-moi... souris-moi... Dieu, +qu'il est joli!... et comme il te va!...</p> + +<p>Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi +qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle. +Madame trépigna le tapis et, de plus en +plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, +elle débita très vite:</p> + +<p>—Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... +Est-ce clair?... Va-t'en!</p> + +<p>Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant +maintenant des signes d'exaspération:</p> + +<p>—Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... +Pour un corset!... Ça n'a aucun rapport... Voyons, +ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est +bête de se faire tant de mal pour un corset...</p> + +<p>—Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame +d'une voix de lavoir... tu m'emmerdes!... +Va-t'en...</p> + +<p>J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai +sur ce mot... ravie de surprendre à nu leurs deux +belles âmes... et de les forcer à s'humilier, plus +tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié +que je fusse là... Désireuse de connaître la fin +de cette scène, je me faisais toute petite, toute +silencieuse...</p> + +<p>A son tour, Monsieur qui s'était longtemps +contenu, s'encoléra... Il fit du journal de modes +un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces +contre la toilette... et il s'écria:</p> + +<p>—Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... +C'est toujours la même chose... On ne peut rien +dire, rien faire sans être reçu comme un chien... +Et toujours des brutalités, des grossièretés... +J'en ai assez de cette vie-là... j'en ai plein le +dos de ces manières de poissarde... Et veux-tu +que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est +ignoble, ton corset... C'est un corset de fille +publique...</p> + +<p>—Misérable!...</p> + +<p>L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les +poings fermés, menaçants, elle s'avança vers +Monsieur... Et telle était sa fureur que les mots +ne sortaient de sa bouche qu'en éructations +rauques...</p> + +<p>—Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi +qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est +une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la +boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales +dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé +de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton +nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient +propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers +ne voulaient plus t'avancer même cent +sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière +avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses +aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... +Eh bien... elle n'aura plus rien de +moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes +aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour +voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs +gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu +entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes +tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...</p> + +<p>Elle était effrayante... Timide, tremblant, le +dos lâche, l'oeil humilié, Monsieur reculait devant +ce flot d'ordures... Il gagna la porte, m'aperçut... +s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir, +d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...</p> + +<p>—Maquereau... sale maquereau!...</p> + +<p>Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue +par une terrible attaque de nerfs, que je finis par +calmer en lui faisant respirer tout un flacon +d'éther...</p> + +<p>Alors, Madame reprit la lecture de ses romans +d'amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur +s'absorba plus que jamais dans des patiences +compliquées et dans la révision de sa collection +de pipes... Et la correspondance recommença... +D'abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée +et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de +courir, porteuse de menaces en forme de coeur +ou de cocotte, de la chambre de l'une au cabinet +de l'autre... Ce que je rigolais!...</p> + +<p>Trois jours après cette scène, en lisant une +missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes, +Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda, +haletante:</p> + +<p>—Célestine?... Croyez-vous vraiment que +Monsieur veuille se tuer?... Lui avez-vous vu des +armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se +tuer?...</p> + +<p>J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, +qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna, +se précipita... Je crus que j'allais mourir, +étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire +qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine... +et m'emplissait la gorge d'inextinguibles hoquets.</p> + +<p>Madame resta un moment interdite devant ce +rire.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi +riez-vous ainsi?... Taisez-vous donc... Voulez-vous +bien vous taire, vilaine fille...</p> + +<p>Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me +lâcher... Enfin, entre deux halètements, je criai:</p> + +<p>—Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... +c'est trop bête... Oh! la la!... Oh! la +la!... Que c'est bête!...</p> + +<p>Naturellement, le soir, je quittais la maison +et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...</p> + +<p>Chien de métier!... Chienne de vie!...</p> + +<br> + +<p>Le coup fut rude et je me dis—mais trop +tard—que jamais je ne retrouverais une place +comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits +de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. +Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une +d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup +d'argent de côté, se monter peu à peu un +joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout +un ménage complet et très chic. Cinq ou six années +seulement, et qui sait?... on pouvait se marier, +prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri +du besoin et des mauvaises chances, heureuse, +presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer +la série des misères, subir à nouveau +l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident, +et furieuse; furieuse contre moi-même, +contre William, contre Eugénie, contre Madame, +contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, +au lieu de me raccrocher, de me cramponner +à ma place, ce qui était facile avec un +type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage +dans ma sottise et, payant d'effronterie, +j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être +réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, +à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!... +C'est comme une folie qui s'abat, +on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous +saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, +à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais +couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché +son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa +vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une +fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et +cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait +honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble, +ces ivresses de boue, où si souvent ma raison +chancelle, et qui me poussent au déchirement, +au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce +jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je +n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis +pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette +pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si +triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... +Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais +qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, +maintenant...</p> + +<p>Après la terrible scène, vite, je redescendis à +l'office. William frottait mollement son argenterie, +en fumant une cigarette russe.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement +du monde.</p> + +<p>—J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce +soir, haletai-je.</p> + +<p>Je pouvais à peine parler...</p> + +<p>—Comment, tu pars? fit William, sans aucune +émotion... Et pourquoi?</p> + +<p>En phrases courtes, sifflantes, en mimiques +bouleversées, je racontai toute la scène avec +Madame. William, très calme, indifférent, haussa +les épaules...</p> + +<p>—C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas +bête comme ça!</p> + +<p>—Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? +Je dis que c'est bête. Il n'y a pas autre chose à dire...</p> + +<p>—Et toi?... que vas-tu faire?</p> + +<p>Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche +eut un ricanement. Ah! qu'il fut laid, son +regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut +lâche et hideuse, sa bouche!...</p> + +<p>—Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre +ce que, dans cette interrogation, il y avait +de prières pour lui.</p> + +<p>—Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas +faire...</p> + +<p>—Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... +Mais, tu es folle, ma fille... Tu ne +voudrais pas!...</p> + +<p>J'éclatai:</p> + +<p>—Tu vas avoir le courage de rester dans une +maison d'où l'on me chasse?</p> + +<p>Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:</p> + +<p>—Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne +suis point ton mari... Il t'a plu de commettre +une bêtise... Je n'en suis pas responsable... +Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les +conséquences... La vie est la vie...</p> + +<p>Je m'indignai:</p> + +<p>—Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, +une canaille, comme les autres, sais-tu? +Le sais-tu?</p> + +<p>William sourit... C'était vraiment un homme +supérieur...</p> + +<p>—Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand +nous nous sommes mis ensemble, je ne t'ai rien +promis... Tu ne m'as rien promis non plus... On +se rencontre... on se colle, c'est bien... On se +quitte... on se décolle... c'est bien aussi. La vie +est la vie...</p> + +<p>Et, sentencieux, il ajouta:</p> + +<p>—Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la +conduite... il faut ce que j'appelle de l'administration. +Toi, tu n'as pas de conduite... tu n'as +pas d'administration... Tu te laisses emporter +par tes nerfs... Les nerfs, dans notre métier, +c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: «La +vie est la vie!».</p> + +<p>Je crois que je me serais jetée sur lui et que je +lui aurais déchiré le visage—son impassible et +lâche visage de larbin—à coups d'ongles furieux, +si, brusquement, les larmes n'étaient venues +amollir et détendre mes nerfs surbandés... Ma +colère tomba, et je suppliai:</p> + +<p>—Ah! William!... William!... mon petit William!... +mon cher petit William!... que je suis +malheureuse!...</p> + +<p>William essaya de remonter un peu mon moral +abattu... Je dois dire qu'il y employa toute sa force +de persuasion et toute sa philosophie... Durant +la journée, il m'accabla généreusement de hautes +pensées, de graves et consolateurs aphorismes... +où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et +berceurs:</p> + +<p>—La vie... est la vie...</p> + +<p>Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce +dernier jour, il fut charmant, quoique un peu +trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir, +après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre +et me conduisit chez un logeur qu'il connaissait +et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant +qu'on me soignât bien... J'aurais voulu +qu'il restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait +rendez-vous avec Edgar!...</p> + +<p>—Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... +Et justement, peut-être aurait-il une place +pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! +ce serait épatant.</p> + +<p>En me quittant, il me dit:</p> + +<p>—Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne +fais plus de bêtises... Ça ne mène à rien... Et +pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine... +c'est la vie...</p> + +<p>Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne +vint pas...</p> + +<p>—C'est la vie... me dis-je...</p> + +<p>Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente +de le voir, j'allai à la maison. Je ne trouvai dans +la cuisine qu'une grande fille blonde, effrontée et +jolie... plus jolie que moi...</p> + +<p>—Eugénie n'est pas là?... demandai-je.</p> + +<p>—Non, elle n'est pas là... répondit sèchement +la grande fille.</p> + +<p>—Et William?...</p> + +<p>—William non plus...</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi?</p> + +<p>—Je veux le voir... Allez le prévenir que je +veux le voir...</p> + +<p>La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:</p> + +<p>—Dites-donc?... Est-ce que je suis votre +domestique?</p> + +<p>Je compris tout... Et comme j'étais lasse de +lutter, je m'éloignai.</p> + +<p>—C'est la vie...</p> + +<p>Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme +un refrain de café-concert...</p> + +<p>Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de +me représenter—non sans une douloureuse +mélancolie—la joie qui m'avait accueillie dans +cette maison... La même scène avait dû se +passer... On avait débouché la bouteille de champagne +obligatoire... William avait pris sur ses +genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans +l'oreille:</p> + +<p>—Il faudra être chouette avec Bibi...</p> + +<p>Les mêmes mots... les mêmes gestes... les +mêmes caresses... pendant qu'Eugénie, dévorant +des yeux le fils du concierge, l'entraînait +dans la pièce voisine:</p> + +<p>—Ta petite frimousse!... tes petites mains!... +tes grands yeux!</p> + +<p>Je marchais toute vague, hébétée... répétant +intérieurement avec une obstination stupide:</p> + +<p>—Allons... C'est la vie... c'est la vie...</p> + +<p>Durant plus d'une heure, devant la porte, sur +le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William +entrerait ou sortirait. Je vis entrer l'épicier... +une petite modiste avec deux grands cartons... +le livreur du Louvre... je vis sortir les plombiers... +je ne sais plus qui... je ne sais plus +quoi... des ombres, des ombres... des ombres... +Je n'osai pas entrer chez la concierge voisine... +Elle m'eût sans doute mal reçue... Et que m'eûtelle +dit?... Alors, je m'en allai définitivement, +poursuivie toujours par cet irritant refrain:</p> + +<p>—C'est la vie...</p> + +<p>Les rues me semblèrent insupportablement +tristes... Les passants me firent l'effet de spectres. +Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d'un +monsieur, comme un phare dans la nuit, comme +une coupole dorée sous le soleil, un chapeau... +mon coeur tressautait... Mais ce n'était jamais +William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, +aucun espoir ne luisait...</p> + +<p>Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...</p> + +<p>Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, +valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils +sont tous les mêmes... Des crapules!...</p> + +<br> + +<p>Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs +que j'évoque. J'en ai d'autres pourtant, beaucoup +d'autres. Mais ils se ressemblent tous et cela +me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes +histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone, +les mêmes figures, les mêmes âmes, les +mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai +plus l'esprit, car, de plus en plus, je suis distraite +des cendres de ce passé, par les préoccupations +nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore +mon séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? +Je suis trop lasse et aussi trop écoeurée. Au +milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait +là une vanité qui me dégoûte plus que les autres: +la vanité littéraire... un genre de bêtise plus bas +que les autres: la bêtise politique...</p> + +<p>Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; +c'est tout dire... Ah! c'est bien le philosophe, le +poète, le moraliste qui convient à la nullité +prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de +cette catégorie mondaine, où tout est factice: +l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux, +le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même +qui, sous prétexte de politesse et de littérature, +s'affuble d'oripeaux mystiques et se +couvre de masques sacrés... où l'on ne trouve +qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui +ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose +de plus odieux et de plus farouche. C'est par là, +seulement, que ces pauvres fantômes sont bien +des créatures humaines et vivantes...</p> + +<p>Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et +un moraliste lui aussi, moraliste de l'office, psychologue +de l'antichambre, guère plus parvenu dans +son genre et plus jobard que celui qui régnait au +salon... Monsieur Jean vidait les pots de chambre... +M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et +le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude +que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de +ma malle la photographie de monsieur Jean... que +son souvenir reste, pareillement enterré, au fond +de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...</p> + +<br> + +<p>Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, +ma lampe charbonne, et je n'ai plus ni bois, +ni huile. Je vais me coucher... Mais j'ai trop de +fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je +rêverai à ce qui est en marche vers moi... je rêverai +à ce qui doit arriver demain... Au dehors, la +nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif +durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et +Joseph est en route, quelque part dans cette nuit... +A travers l'espace, je le vois... oui, réellement, je +le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment +de wagon... Il me sourit... il s'approche +de moi, il vient vers moi... Il m'apporte enfin la +paix, la liberté, le bonheur... Le bonheur?</p> + +<p>Je le verrai demain...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br><br> + + +<p>Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne +de ce journal,—j'avais autre chose à faire +et à quoi penser,—et voici trois mois exactement +que Joseph et moi nous avons quitté le +Prieuré, et que nous sommes installés dans le +petit café, près du port, à Cherbourg. Nous +sommes mariés; les affaires vont bien; le métier +me plaît; je suis heureuse. Née de la mer, je suis +revenue à la mer. Elle ne me manquait pas, +mais cela me fait plaisir tout de même de la +retrouver. Ce ne sont plus les paysages désolés +d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, la +magnifique horreur de ses grèves qui hurlent +à la mort. Ici, rien n'est triste; au contraire, tout y +porte à la gaîté... C'est le bruit joyeux d'une ville +militaire, le mouvement pittoresque, l'activité +bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa +bosse, y traîne le sabre en des bordées de noces violentes +et farouches. Foules pressées de jouir entre +deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants +et distrayants, où je hume cette odeur natale +de coaltar et de goémon, que j'aime toujours, +bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance... +J'ai revu des gars du pays, en service sur des +bâtiments de l'État... Nous n'avons guères causé +ensemble, et je n'ai point songé à leur demander +des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... +C'est comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... +bonsoir... porte-toi bien.. Quand ils ne sont pas +saouls, ils sont trop abrutis... Quand ils ne sont +pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des +têtes pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y +a pas eu d'autre émotion, d'autres épanchements +d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime pas que je +me familiarise avec de simples matelots, de sales +bretons qui n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un +verre de trois-six...</p> + +<p>Mais il faut que je raconte brièvement les événements +qui précédèrent notre départ du Prieuré...</p> + +<br> + +<p>On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait +dans les communs, au-dessus de la sellerie. Tous +les jours, été comme hiver, il se levait à cinq +heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un +mois après son retour de Cherbourg, il constata +que la porte de la cuisine était grande ouverte.</p> + +<p>—Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà +levés?</p> + +<p>Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans +le panneau vitré, près de la serrure, découpé un +carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir y +introduire le bras. La serrure était forcée par +d'expertes mains. Quelques menus débris de bois, +des petits morceaux de fer tordu, des éclats de +verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes +les portes, si soigneusement verrouillées, sous la +surveillance de Madame, le soir, étaient ouvertes +aussi. On sentait que quelque chose d'effrayant +avait passé par là... Très impressionné,—je +raconte d'après le récit même qu'il fit de sa +découverte aux magistrats,—Joseph traversa la +cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le +fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, +l'office, la salle à manger, le petit salon, et, dans +le fond, le grand salon. La salle à manger offrait +le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai +pillage... les meubles bousculés, le buffet fouillé +de fond en comble, ses tiroirs, ainsi que ceux des +deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la +table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle +d'objets sans valeur, une bougie qui achevait +de se consumer dans un chandelier de cuivre. +Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait +vraiment de l'ampleur. Dans l'office,—je +crois l'avoir déjà noté,—existait un placard très +profond, défendu par un système de serrure très +compliqué et dont Madame seule connaissait le +secret. Là, dormait la fameuse et vénérable argenterie +dans trois lourdes caisses armées de traverses +et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à la +planche du bas et tenaient au mur, scellées par +de solides pattes de fer. Or, les trois caisses, +arrachées de leur mystérieux et inviolable tabernacle, +bâillaient au milieu de la pièce, vides. +A cette vue, Joseph donna l'alarme. De toute la +force de ses poumons, il cria dans l'escalier:</p> + +<p>—Madame!... Monsieur!... Descendez vite... +On a volé... on a volé!...</p> + +<p>Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade +effrayante. Madame, en chemise, les épaules +à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, boutonnant +son caleçon hors duquel s'échappaient des +pans de chemise... Et, tous les deux, dépeignés, +très pâles, grimaçants, comme s'ils eussent été +réveillés en plein cauchemar, criaient:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...</p> + +<p>—On a volé... on a volé!...</p> + +<p>—On a volé, quoi?... on a volé, quoi?</p> + +<p>Dans la salle à manger, Madame gémit:</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!</p> + +<p>Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait +de hurler:</p> + +<p>—On a volé, quoi? quoi?</p> + +<p>Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des +trois caisses descellées... Madame poussa, dans +un grand geste, un grand cri:</p> + +<p>—Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... +Mon argenterie!</p> + +<p>Et, soulevant les compartiments vides, retournant +les cases vides, épouvantée, horrifiée, elle +s'affaissa sur le parquet... A peine si elle avait +la force de balbutier d'une voix d'enfant:</p> + +<p>—Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... +tout... tout!... jusqu'à l'huilier Louis XVI.</p> + +<p>Tandis que Madame regardait les caisses, +comme on regarde son enfant mort, Monsieur, +se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards, +pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine +de dément:</p> + +<p>—Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... +Nom d'un chien de nom d'un chien!</p> + +<p>Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui +aussi:</p> + +<p>—L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de +Louis XVI!... Ah! les bandits!...</p> + +<p>Puis, il y eut une minute de tragique silence, +une longue minute de prostration; ce silence de +mort, cette prostration des êtres et des choses qui +succèdent aux fracas des grands écroulements, +au tonnerre des grands cataclysmes... Et la lanterne, +balancée dans les mains de Joseph, promenait +sur tout cela, sur les visages morts et +sur les caisses éventrées, une lueur rouge, tremblante, +sinistre...</p> + +<p>J'étais descendue, en même temps que les maîtres, +à l'appel de Joseph. Devant ce désastre, et +malgré le comique prodigieux de ces visages, +mon premier sentiment avait été de la compassion. +Il semblait que ce malheur m'atteignît, moi aussi, +que je fusse de la famille pour en partager les +épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des +paroles consolatrices à Madame dont l'attitude +affaissée me faisait peine à voir... Mais cette +impression de solidarité ou de servitude s'effaça +vite.</p> + +<br> + +<p>Le crime a quelque chose de violent, de solennel, +de justicier, de religieux, qui m'épouvante +certes, mais qui me laisse aussi—je ne sais +comment exprimer cela—de l'admiration. Non, +pas de l'admiration, puisque l'admiration est un +sentiment moral, une exaltation spirituelle, et ce +que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... +C'est comme une brutale secousse, dans tout mon +être physique, à la fois pénible et délicieuse, un +viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est +curieux, c'est particulier, sans doute, c'est peut-être +horrible,—et je ne puis expliquer la cause +véritable de ces sensations étranges et fortes,—mais +chez moi, tout crime,—le meurtre principalement,—a +des correspondances secrètes avec +l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime +m'empoigne comme un beau mâle...</p> + +<br> + +<p>Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma +subitement en gaîté rigoleuse, en contentement +gamin, cette grave, atroce et puissante +jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement +de pitié qui, tout d'abord, avait alarmé +mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:</p> + +<p>—Voici deux êtres qui vivent comme des +taupes, comme des larves... Ainsi que des prisonniers +volontaires, ils se sont volontairement +enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... +Tout ce qui fait la joie de la vie, le sourire +de la maison, ils le suppriment comme du superflu. +Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, +le pardon de leur inutilité humaine, ils s'en gardent +comme d'une saleté. Ils ne laissent rien +tomber de leur parcimonieuse table sur la faim +des pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la +douleur des souffrants. Ils économisent même sur +le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les plaindrais?... +Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la +justice. En les dépouillant d'une partie de leurs +biens, en donnant de l'air aux trésors enfouis, les +bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je +regrette, c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux +êtres malfaisants, totalement nus et misérables, +plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, +mendia vainement à leur porte, plus malades +que l'abandonné qui agonise sur la route, à deux +pas de ces richesses cachées et maudites.</p> + +<p>Cette idée que mes maîtres auraient pu, un +bissac sur le dos, traîner leurs guenilles lamentables +et leurs pieds saignants par la détresse des +chemins, tendre la main au seuil implacable du +mauvais riche, m'enchanta et me mit en gaîté. +Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus +intense et plus haineuse, à considérer Madame, +affalée près de ses caisses vides, plus morte que +si elle eût été vraiment morte, car elle avait +conscience de cette mort, et cette mort, on ne +pouvait en concevoir une plus horrible, pour +un être qui n'avait jamais rien aimé, rien que +l'évaluation en argent de ces choses inévaluables +que sont nos plaisirs, nos caprices, nos charités, +notre amour, ce luxe divin des âmes... Cette +douleur honteuse, ce crapuleux abattement, +c'était aussi la revanche des humiliations, des +duretés que j'avais subies, qui me venaient d'elle, +à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque +regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, +la jouissance délicieusement farouche. +J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... c'est +bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître +ces admirables et sublimes voleurs, pour les +remercier, au nom de tous les gueux... et pour +les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, +chères figures de justice et de pitié, par quelle +suite de sensations fortes et savoureuses vous +m'avez fait passer!</p> + +<p>Madame ne tarda pas à reprendre possession +d'elle-même... Sa nature combattive, agressive, +se réveilla soudain en toute sa violence.</p> + +<p>—Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un +ton de colère et de suprême dédain... Pourquoi +es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta grosse +face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu +que cela va nous rendre notre argenterie? +Allons... secoue-toi... démène-toi un peu... tâche +de comprendre. Va chercher les gendarmes, le +juge de paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas +être ici depuis longtemps?... Ah! quel homme, +mon Dieu!</p> + +<p>Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. +Elle l'interpella:</p> + +<p>—Et comment se fait-il que tu n'aies rien +entendu?... Ainsi, on déménage la maison... on +force les portes, on brise les serrures, on éventre +des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... +A quoi es-tu bon, gros lourdaud?</p> + +<p>Monsieur osa répondre:</p> + +<p>—Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien +entendu...</p> + +<p>—Moi?... Ce n'est pas la même chose... +N'est-ce pas l'affaire d'un homme?... Et puis tu +m'agaces... Va-t-en.</p> + +<p>Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, +Madame, tournant sa fureur contre nous, +nous apostropha:</p> + +<p>—Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me +regarder, là, comme des paquets?... Ça vous est +égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise vos +maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien +entendu?... Comme par hasard... C'est charmant +d'avoir des domestiques pareils... Vous ne pensez +qu'à manger et dormir... Tas de brutes!</p> + +<p>Elle s'adressa directement à Joseph:</p> + +<p>—Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? +Dites... pourquoi?</p> + +<p>Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair +d'une seconde. Mais il se remit vite...</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton +le plus naturel... Mais, c'est vrai... les chiens +n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par +exemple!...</p> + +<p>—Les aviez-vous lâchés?...</p> + +<p>—Certainement que je les avais lâchés, comme +tous les soirs... Ça c'est curieux!... Ah! mais, +c'est curieux!... Faut croire que les voleurs connaissaient +la maison... et les chiens.</p> + +<p>—Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, +d'habitude... pourquoi n'avez-vous rien entendu?</p> + +<p>—Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà +qui est assez louche, aussi... Car je n'ai pas le +sommeil dur, moi... Quand un chat traverse le +jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, +tout de même... Et ces sacrés chiens, surtout... +Ah! mais, ah! mais!...</p> + +<p>Madame interrompit Joseph:</p> + +<p>—Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes +des brutes, tous, tous! Et Marianne?... Où est +Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle +dort comme une souche, sans doute.</p> + +<p>Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:</p> + +<p>—Marianne!... Marianne!</p> + +<p>Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. +Joseph était grave. Il y avait comme du mystère +dans ses yeux...</p> + +<br> + +<p>Je ne tenterai point de décrire cette journée, +tous les multiples incidents, toutes les folies de +cette journée. Le procureur de la République, +mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença +son enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes +interrogés l'un après l'autre, les deux premiers +pour la forme, moi, avec une insistance hostile +qui me fut extrêmement désagréable. On visita +ma chambre, on fouilla ma commode et mes +malles. Ma correspondance fut épluchée minutieusement... +Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit +de mon journal échappa aux investigations +policières. Quelques jours avant l'événement, je +l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une +lettre affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent +peut-être trouvé dans ces pages le moyen d'accuser +Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en +tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi +les allées du jardin, les plates-bandes, les murs, +les brèches des haies, la petite cour donnant sur +la ruelle, afin de relever des traces de pas et +d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il +fut impossible d'y découvrir la moindre empreinte, +le moindre indice. La grille, les murs, les brèches +des haies gardaient jalousement leur secret. De +même que pour l'affaire du viol, les gens du pays +affluèrent, demandant à déposer. L'un avait vu un +homme blond «qui ne lui revenait pas»; l'autre, +un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, +l'enquête demeura vaine. Nulle piste, nul +soupçon...</p> + +<p>—Il faut attendre, prononça avec mystère le +procureur en partant, le soir. C'est peut-être la +police de Paris qui nous mettra sur la voie des +coupables...</p> + +<p>Durant cette journée fatigante, au milieu des +allées et venues, je n'eus guère le loisir de penser +aux conséquences de ce drame qui, pour la +première fois, mettait de l'animation, de la vie +dans ce morne Prieuré. Madame ne nous laissait +pas une minute de répit. Il fallait courir-ci... courir-là... +sans raison, d'ailleurs, car Madame avait +perdu un peu la tête... Quant à Marianne, il semblait +qu'elle ne se fût aperçue de rien, et que rien +ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... +Pareille à la triste Eugénie, elle suivait son idée, +et son idée était bien loin de nos préoccupations. +Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine, +elle devenait subitement comme ivre, et elle le +regardait avec des yeux extasiés...</p> + +<p>—Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses +mains!... tes gros yeux!...</p> + +<p>Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. +L'idée m'était venue tout de suite, et maintenant +elle se fortifiait en moi, que Joseph n'était +pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même +espérer qu'entre son voyage à Cherbourg et la préparation +de ce coup de main audacieux et incomparablement +exécuté, il y eût un lien évident. +Et je me souvenais de cette réponse qu'il m'avait +faite, la veille de son départ:</p> + +<p>—Ça dépend... d'une affaire très importante...</p> + +<p>Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je +percevais dans ses gestes dans son attitude, dans +son silence, une gêne inhabituelle... visible pour +moi seule...</p> + +<p>Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, +tant il me satisfaisait. Au contraire, je +m'y complus avec une joie intense... Marianne, +nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine, +je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, +émue d'une émotion inexprimable, je lui demandai:</p> + +<p>—Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez +violé la petite Claire dans le bois... Dites-moi +que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de +Madame...</p> + +<p>Surpris, hébété de cette question, Joseph me +regarda... Puis, tout d'un coup sans me répondre, +il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque +sous un baiser, fort comme un coup de massue, +il me dit:</p> + +<p>—Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas +avec moi, dans le petit café... et puisque nos +deux âmes sont pareilles!...</p> + +<p>Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, +chez la comtesse Fardin, une sorte d'idole hindoue, +d'une grande beauté horrible et meurtrière... +Joseph, à ce moment, lui ressemblait...</p> + +<br> + +<p>Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, +les magistrats ne purent rien découvrir et +ils abandonnèrent l'instruction, définitivement... +Leur opinion était que le coup avait été exécuté +par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon +dos. Et allez donc chercher dans le tas!...</p> + +<p>Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina +violemment la magistrature, qui ne pouvait +lui rendre son argenterie. Mais elle ne renonça +pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier +de Louis XVI», comme disait Joseph. Elle avait +chaque jour des combinaisons nouvelles et biscornues, +qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, +fatigués de ces billevesées, ne lui répondaient +même plus... Je fus enfin rassurée sur +le compte de Joseph... car je redoutais toujours +une catastrophe pour lui...</p> + +<p>Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le +serviteur familial, la perle rare. Je ne puis m'empêcher +de pouffer au souvenir d'une conversation +que, la journée même du vol, je surpris derrière +la porte du salon, entre Madame et le procureur +de la République, un petit sec, à lèvres minces, à +teint bilieux, et dont le profil était coupant, +comme une lame de sabre.</p> + +<p>—Vous ne soupçonnez personne parmi vos +gens? demanda le procureur... Votre cocher?</p> + +<p>—Joseph! s'écria Madame scandalisée... un +homme qui nous est si dévoué... qui depuis plus +de quinze ans est à notre service!... la probité +même, Monsieur le procureur... une perle!... il +se jetterait au feu pour nous...</p> + +<p>Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.</p> + +<p>—Il n'y aurait que cette fille, la femme de +chambre. Je ne la connais pas, moi, cette fille. +Elle a peut-être de très mauvaises relations à +Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois +je l'ai surprise, en train de boire le vin de la +table et de manger nos pruneaux... Quand on +boit le vin de ses maîtres... on est capable de +tout...</p> + +<p>Et elle murmura:</p> + +<p>—On ne devrait jamais prendre de domestiques +à Paris... Elle est singulière, en effet.</p> + +<p>Non, mais voyez-vous cette chipie?...</p> + +<p>C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient +de tout le monde, sauf de celui qui les vole, +naturellement. Car j'étais de plus en plus convaincue +que Joseph avait été l'âme de cette +affaire. Depuis longtemps je l'avais surveillé, +non par un sentiment hostile, vous pensez bien, +mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce +fidèle et dévoué serviteur, cette perle unique, chapardait +tout ce qu'il pouvait dans la maison. Il +dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de +menues choses susceptibles d'être revendues, +sans qu'il fût possible d'en connaître l'origine. +Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, +dans la sellerie, pour rien, et pour y discuter +seulement sur les bienfaits de l'antisémitisme. +En homme avisé, patient, prudent, méthodique, +Joseph n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens +font les gros comptes annuels, et je suis +persuadée que de cette façon, il triplait, quadruplait +ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. +Je sais bien qu'il y a une différence entre de si +menus vols et un pillage audacieux comme fut +celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve +qu'il aimait aussi à travailler dans le grand... Qui +me dit que Joseph n'était pas alors affilié à une +bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je +voudrais encore savoir tout cela!</p> + +<p>Depuis le soir où son baiser me fut comme un +aveu du crime, où sa confiance alla vers moi avec +la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau le +tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper +de paroles douces et de caresses, il ne se +démentit plus... Et il entra dans la folie d'espoir +de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua +tous les détails du vol; et il battit les chiens +qui n'aboyèrent pas, et il menaça de son poing +les voleurs inconnus, les chimériques voleurs +comme s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais +plus à quoi m'en tenir sur le compte de cet impénétrable +bonhomme... Un jour, je croyais à son +crime, un autre jour à son innocence. Et c'était +horriblement agaçant.</p> + +<p>Comme autrefois, nous nous retrouvions, le +soir, à la sellerie:</p> + +<p>—Eh bien, Joseph?...</p> + +<p>—Ah! vous voilà, Célestine!</p> + +<p>—Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous +avez l'air de me fuir...</p> + +<p>—Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...</p> + +<p>—Oui... depuis cette fameuse matinée...</p> + +<p>—Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de +trop mauvaises idées.</p> + +<p>Et triste, il dodelinait de la tête.</p> + +<p>—Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est +pour rire. Est-ce que je vous aimerais si vous +aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...</p> + +<p>—Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est +pas bien...</p> + +<p>—Et quand partons-nous?... Je ne puis plus +vivre ici.</p> + +<p>—Pas tout de suite... Il faut encore attendre...</p> + +<p>—Mais pourquoi?</p> + +<p>—Parce que... ça se peut pas... tout de suite...</p> + +<p>Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, +je disais:</p> + +<p>—Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère +pressé de m'avoir...</p> + +<p>—Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... +Si c'est Dieu possible!... Mais, j'en +bous... j'en bous!...</p> + +<p>—Eh bien alors, partons...</p> + +<p>Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...</p> + +<p>—Non... non... ça ne se peut pas encore...</p> + +<p>Tout naturellement, je songeais:</p> + +<p>—C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, +il ne peut pas s'en aller maintenant, ni +s'établir... On aurait des soupçons peut-être. Il +faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur +cette mystérieuse affaire...</p> + +<p>Un autre soir, je proposai:</p> + +<p>—Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un +moyen de partir d'ici... il faudrait avoir une discussion +avec Madame et l'obliger à nous mettre à +la porte tous les deux...</p> + +<p>Mais il protesta vivement:</p> + +<p>—Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. +Ah! mais non... Moi, j'aime mes maîtres... Ce +sont de bons maîtres... Il faut bien quitter d'avec +eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... +des gens sérieux, quoi... Il faut que les maîtres +nous regrettent et qu'ils soient embêtés... et qu'ils +pleurent de nous voir partir...</p> + +<p>Avec une gravité triste où je ne sentis aucune +ironie, il affirma:</p> + +<p>—Moi, vous savez, ça me fera du deuil de +m'en aller d'ici... Depuis quinze ans que je suis +ici... dame!... on s'attache à une maison... Et +vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?</p> + +<p>—Ah! non... m'écriai-je, en riant.</p> + +<p>—C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut +aimer ses maîtres... les maîtres sont les maîtres... +Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez bien +gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez +bien... Ne répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, +il faut bien quitter d'avec eux... d'avec Madame, +surtout...</p> + +<p>Je suivis les conseils de Joseph et, durant les +mois que nous avions à rester au Prieuré, je me +promis de devenir une femme de chambre modèle, +une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, +toutes les complaisances, toutes les délicatesses, +je les prodiguai... Madame s'humanisait avec +moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon +amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent +amené ce changement dans le caractère de +Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil, +et jusque dans ses raisons de vivre. Comme +après une grande douleur, après la perte foudroyante +d'un être uniquement chéri, elle ne luttait +plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement +de ses nerfs vaincus et de ses fiertés +humiliées, et elle ne semblait plus chercher auprès +de ceux qui l'entouraient que de la consolation, +de la pitié, de la confiance. L'enfer du Prieuré se +transformait pour tout le monde en un vrai paradis...</p> + +<p>C'est au plein de cette paix familiale, de cette +douceur domestique, que j'annonçai un matin à +Madame la nécessité où j'étais de la quitter... +J'inventai une histoire romanesque... je devais +retourner au pays, pour y épouser un brave garçon +qui m'attendait depuis longtemps. En termes +attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, +les bontés de Madame, etc... Madame fut atterrée... +Elle essaya de me retenir, par les sentiments +et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, +de me donner une belle chambre, au second étage +de la maison. Mais, devant ma résolution, elle +dut se résigner...</p> + +<p>—Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... +soupira-t-elle... Ah! je n'ai pas de chance...</p> + +<p>Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, +Joseph vint à son tour expliquer que, se faisant +trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait plus +continuer son service et qu'il avait besoin de +repos.</p> + +<p>—Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous +aussi?... Ce n'est pas possible... La malédiction +est donc sur le Prieuré... Tout le monde m'abandonne... +tout m'abandonne...</p> + +<p>Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur +pleura. Marianne pleura...</p> + +<p>—Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...</p> + +<p>Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... +il emportait aussi l'argenterie!...</p> + +<p>Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais +aucun scrupule à jouir de l'argent de Joseph, de +l'argent volé—non ce n'était pas cela... quel +est l'argent qui n'est pas volé?—mais je craignis +que le sentiment que j'éprouvais ne fût qu'une +curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, sur +mon esprit comme sur ma chair, un ascendant +qui n'était peut-être pas durable... Et peut-être +n'était-ce en moi qu'une perversion momentanée +de mes sens?... Il y avait des moments où je me +demandais aussi si ce n'était pas mon imagination—portée +aux rêves exceptionnels—qui +avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était +point réellement qu'une simple brute, un paysan, +incapable même d'une belle violence, même d'un +beau crime?... Les suites de cet acte m'épouvantaient... +Et puis—n'est-ce pas une chose vraiment +inexplicable?—cette idée que je ne servirais +plus chez les autres me causait quelque +regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais +avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. +Eh bien, non!... D'être domestique, on a ça dans +le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois allait +me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit +intérieur, sévère et froid, pareil à un intérieur +d'ouvrier, ma vie médiocre, privée de toutes ces +jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces +à manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon +plaisir de les servir, de les chiffonner, de les pomponner, +de m'y plonger, comme dans un bain de +parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.</p> + +<p>Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux +où j'arrivai au Prieuré, que je finirais avec ce +bonhomme étrange, silencieux et bourru, qui me +regardait avec tant de dédain?...</p> + +<p>Maintenant, nous sommes dans le petit café... +Joseph a rajeuni. Il n'est plus courbé, ni lourdaud. +Et il marche d'une table à l'autre, et il +trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, +l'échine élastique. Ses épaules qui m'effrayaient +ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois si +terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. +Toujours rasé de frais, la peau brune et luisante +ainsi que de l'acajou, coiffé d'un béret crâne, +vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air +d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui +aurait vu des choses extraordinaires et traversé +d'extravagants pays. Ce que j'admire en lui, c'est +sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude +dans son regard... On voit que sa vie repose +sur des bases solides. Plus violemment que jamais, +il est pour la famille, pour la propriété, pour la +religion, pour la marine, pour l'armée, pour la +patrie... Moi, il m'épate!</p> + +<p>En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix +mille francs... L'autre jour, le commissariat maritime +lui a adjugé un lot d'épaves de quinze +mille francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu +avec un fort bénéfice. Il fait aussi de petites +affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de l'argent +à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir +en acquérant la maison voisine. On y installerait +peut-être un café-concert...</p> + +<p>Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle +est sa fortune?... Je n'en sais rien. Il n'aime pas +que je lui parle de cela; il n'aime pas que je lui +parle du temps où nous étions en place... On +dirait qu'il a tout oublié et que sa vie n'a réellement +commencé que du jour où il prit possession +du petit café... Quand je lui adresse une question +qui me tourmente, il semble ne pas comprendre +ce que je dis. Et dans son regard, alors, passent +des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais +je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai +le mystère de sa vie... Et c'est peut-être cet +inconnu qui m'attache tant à lui...</p> + +<p>Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y +cloche. Nous avons trois garçons pour servir les +clients, une bonne à tout faire pour la cuisine et +pour le ménage, et cela marche à la baguette... +Il est vrai qu'en trois mois nous avons changé +quatre fois de bonne... Ce qu'elles sont exigeantes, +les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, +et dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est +dégoûtant...</p> + +<p>Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au +milieu d'une forêt de fioles enluminées. Je suis +là aussi pour la parade et pour la causette... +Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me +refuse jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il +aime que le soir je montre ma peau dans un +petit décolletage aguichant... Il faut allumer le +client, l'entretenir dans une constante joie, dans +un constant désir de ma personne... Il y a déjà +deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux ou trois +mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font +une cour assidue. Naturellement, pour me plaire, +ils dépensent beaucoup. Joseph les gâte spécialement, +car ce sont de terribles pochards. Nous +avons pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent +avec nous et chaque soir se paient du vin, des +liqueurs de supplément, dont tout le monde profite... +Ils sont fort galants avec moi et je les excite +de mon mieux... Mais il ne faudrait pas, je pense, +que mes façons dépassassent l'encouragement des +banales oeillades, des sourires équivoques et des +illusoires promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... +Joseph me suffit, et je crois bien que je perdrais +au change, même s'il s'agissait de le tromper +avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... +Bien peu de jeunes gens seraient capables de +satisfaire une femme comme lui... C'est drôle, +vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve +personne d'aussi beau que mon Joseph... Je l'ai +dans la peau, quoi!... Oh! le vieux monstre!... Ce +qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs +de l'amour, et il en invente... Quand on pense +qu'il n'a pas quitté la province... qu'il a été +toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu +apprendre tous ces vices-là...</p> + +<p>Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. +Grâce à lui, le petit café, dont l'enseigne: +<span class="sc">A l'armée française</span>! brille sur tout le quartier, +le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses +lettres de feu, est maintenant le rendez-vous officiel +des antisémites marquants et des plus +bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent +fraterniser là, dans des soulographies héroïques, +avec des sous-officiers de l'armée et des gradés +de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, +et, plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers +ont tiré leurs sabres, menaçant de crever +des traîtres imaginaires... Le soir du débarquement +de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit +café allait crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» +et «Mort aux juifs!» Ce soir-là, Joseph, qui est +déjà populaire dans la ville, eut un succès fou. Il +monta sur une table et il cria:</p> + +<p>—Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... +S'il est innocent, qu'on le fusille...</p> + +<p>De toutes parts, on vociféra:</p> + +<p>—Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!</p> + +<p>Cette proposition avait porté l'enthousiasme +jusqu'au paroxysme. On n'entendait dans le café, +dominant les hurlements, que des cliquetis de +sabre, et des poings s'abattant sur les tables de +marbre. Quelqu'un, ayant voulu dire on ne sait +quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur lui, +d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui +cassa cinq dents... Frappé à coups de plat de +sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié mort, le +malheureux fut jeté comme une ordure dans la +rue, toujours aux cris de: «Vive l'armée! Mort +aux Juifs!»</p> + +<p>Il y a des moments où j'ai peur dans cette +atmosphère de tuerie, parmi toutes ces faces bestiales, +lourdes d'alcool et de meurtre... Mais +Joseph me rassure:</p> + +<p>—C'est rien... fait-il... Faut ça pour les +affaires...</p> + +<p>Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant +les mains, très gai, m'annonça:</p> + +<p>—Les nouvelles sont mauvaises. On parle de +la guerre avec l'Angleterre.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg +allait être bombardé?</p> + +<p>—Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, +j'ai pensé à une chose... j'ai pensé à un +coup... à un riche coup...</p> + +<p>Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer +quelque immense canaillerie.</p> + +<p>—Plus je te regarde... dit-il... et plus je me +dis que tu n'as pas une tête de bretonne. Non, tu +n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais plutôt +une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un +fameux coup d'oeil dans le comptoir?</p> + +<p>J'éprouvai de la déception... Je croyais que +Joseph allait me proposer une chose terrible... +J'étais fière déjà d'être de moitié dans une entreprise +hardie... Chaque fois que je le vois songeur, +mes idées s'allument tout de suite. J'imagine des +tragédies, des escalades nocturnes, des pillages, +des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la +bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait +que d'une réclame, petite et vulgaire...</p> + +<p>Les mains dans ses poches, crâne sous son +béret bleu, il se dandinait drôlement...</p> + +<p>—Tu comprends?... insista-t-il. Au moment +d'une guerre... une Alsacienne bien jolie, bien +frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite le +patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme +pour saouler les gens... Qu'est-ce que +tu en penses?... Je te ferais mettre sur les +journaux... et même, peut-être, sur des affiches...</p> + +<p>—J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, +un peu sèchement.</p> + +<p>Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la +première fois, nous en vînmes aux mots violents.</p> + +<p>—Tu ne faisais pas tant de manières quand tu +couchais avec tout le monde... cria Joseph.</p> + +<p>—Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, +parce que j'en dirais trop long...</p> + +<p>—Putain!</p> + +<p>—Voleur!</p> + +<p>Un client entra... Il ne fut plus question de +rien. Et le soir, on se raccommoda dans les baisers...</p> + +<br> + +<p>Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... +avec du velours et de la soie... Au fond, je suis +sans force contre la volonté de Joseph. Malgré ce +petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède +comme un démon. Et je suis heureuse d'être +à lui... Je sens que je ferai tout ce qu'il voudra +que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira +d'aller... jusqu'au crime!...</p> + + +<p>Mars 1900.</p> + +<br><br><br> + + + +<p class="sml">OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU</p> + +<p class="sml"><span class="sc">Dans la Bibliothèque-charpentier</span> +à 3 fr. 50 le volume.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b> 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Jardin des Supplices</b> (38e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Journal d'une femme de chambre</b> (126e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique</b> (28e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Farces et Moralités</b> 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>La 628-E8</b> (39e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Dingo</b> (17e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b>. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Contes de la Chaumière</b>, avec deux eaux-fortes de</p> +<p class="sml">Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la <i>Petite</i></p> +<p class="sml"><i>Bibliothèque-Charpentier</i> 4 fr.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Calvaire</b>. Édition illustrée (<span class="sc">Olendorff</span>, +éditeur) 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>L'abbé Jules</b>. (<span class="sc">Olendorff</span>, éditeur) 3 fr. 50</p> + </div> </div> + + + +<p class="sml"><b>THÉÂTRE.</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Les Mauvais Bergers</b>, pièce en cinq actes 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Les Affaires sont les Affaires</b>, comédie en trois</p> +<p class="sml">actes (16e mille) 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Foyer</b>, comédie en trois actes. En collaboration</p> +<p class="sml">avec <span class="sc">Thadée Natanson</span> (8e mille) 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Vieux Ménages</b>, comédie en un acte 1 fr.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Portefeuille</b>, comédie en un acte 1 fr.</p> + </div> </div> + + + +<p class="sml">4973.—L. Imp. réunies.—7, rue Saint-Benoit, Paris.</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Journal d'une Femme de Chambre +by Octave Mirbeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE *** + +***** This file should be named 16820-h.htm or 16820-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16820/ + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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