summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:45 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:45 -0700
commitd511d2181bc1a2ec9477d52148886ebd040678ac (patch)
treeeb36974669b21bbdd1b346e79acf4fc5f6577e21
initial commit of ebook 16820HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--16820-8.txt14607
-rw-r--r--16820-8.zipbin0 -> 267858 bytes
-rw-r--r--16820-h.zipbin0 -> 275812 bytes
-rw-r--r--16820-h/16820-h.htm18736
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 33359 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/16820-8.txt b/16820-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..bd6f958
--- /dev/null
+++ b/16820-8.txt
@@ -0,0 +1,14607 @@
+Project Gutenberg's Le Journal d'une Femme de Chambre, by Octave Mirbeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Journal d'une Femme de Chambre
+
+Author: Octave Mirbeau
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+OCTAVE MIRBEAU
+
+LE JOURNAL
+D'UNE
+FEMME de CHAMBRE
+
+
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1915
+
+
+
+
+A
+
+MONSIEUR JULES HURET
+
+Mon cher ami,
+
+En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons très fortes et très
+précises, inscrire votre nom. D'abord, pour que vous sachiez
+combien votre nom m'est cher. Ensuite,--je le dis avec un tranquille
+orgueil,--parce que vous aimerez ce livre. Et ce livre, malgré tous ses
+défauts, vous l'aimerez, parce que c'est un livre sans hypocrisie, parce
+que c'est de la vie, et de la vie comme nous la comprenons, vous et
+moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon cher Huret, beaucoup des
+figures, si étrangement humaines, que vous fîtes défiler dans une longue
+suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent. C'est que nul
+mieux que vous, et plus profondément que vous, n'a senti, devant les
+masques humains, cette tristesse et ce comique d'être un homme...
+Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les âmes hautes,
+puissiez-vous les retrouver ici...
+
+OCTAVE MIRBEAU
+
+Mai 1900.
+
+
+
+
+_Ce livre que je publie sous ce titre:_ Le Journal d'une femme de
+chambre _a été véritablement écrit par Mlle Célestine R..., femme de
+chambre. Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit, de le
+corriger, d'en récrire quelques parties. Je refusai d'abord, jugeant
+non sans raison que, tel quel, dans son débraillé, ce journal avait
+une originalité, une saveur particulière, et que je ne pouvais que le
+banaliser en «y mettant du mien». Mais Mlle Célestine R... était fort
+jolie... Elle insista. Je finis par céder, car je suis homme, après
+tout...
+
+Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail qu'elle me
+demandait, c'est-à-dire en ajoutant, çà et là, quelques accents à ce
+livre, j'ai bien peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive, d'en
+avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir remplacé par de la
+simple littérature ce qu'il y avait dans ces pages d'émotion et de
+vie...
+
+Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections que ne manqueront pas de
+faire certains critiques graves et savants... et combien nobles!..._
+
+O. M.
+
+
+
+
+LE JOURNAL
+D'UNE FEMME DE CHAMBRE
+
+
+
+
+I
+
+
+14 septembre.
+
+Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de l'après-midi, par un temps
+doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la
+douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai
+faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les
+compter. Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des intérieurs et des
+visages, et de sales âmes... Et ça n'est pas fini... A la façon,
+vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là,
+successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois
+de Boulogne à la Bastille, de l'Observatoire à Montmartre, des Ternes
+aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il
+que les maîtres soient difficiles à servir maintenant!... C'est à ne pas
+croire.
+
+L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des Petites Annonces du
+_Figaro_ et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres,
+ç'a été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de part et d'autre, des
+surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais
+elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux... Ah! il lui en
+faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce
+que... Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend
+guère pour son papier à lettres... Il est acheté au Louvre... Moi qui
+ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'écris sur du papier
+parfumé à la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu
+pâle, que j'ai collectionné chez mes anciennes maîtresses... Il y en a
+même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse... Ça a dû lui en
+boucher un coin.
+
+Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui
+n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout ce
+que je sais de l'endroit où, désormais, je vais vivre...
+
+* * * * *
+
+Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d'être venue, à la suite
+d'un coup de tête, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que
+j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore
+m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des
+embêtements... Les embêtements, c'est le plus clair de notre bénéfice.
+Pour une qui réussit, c'est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon
+ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances,
+emportées dans le grand tourbillon de la misère?... Après tout, je
+n'avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien.
+
+* * * * *
+
+Ce n'est pas la première fois que je suis engagée en province. Il y a
+quatre ans, j'y ai fait une place... Oh! pas longtemps... et dans des
+circonstances véritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette
+aventure comme si elle était d'hier... Bien que les détails en soient un
+peu lestes et même horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis
+charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en
+écrivant ce journal, est de n'employer aucune réticence, pas plus
+vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J'entends y mettre au
+contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra,
+toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les
+âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si
+forte odeur de pourriture.
+
+Voici la chose:
+
+J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, par une sorte de
+grosse gouvernante, pour être femme de chambre chez un certain M.
+Rabour, en Touraine. Les conditions acceptées, il fut convenu que je
+prendrais le train, tel jour, à telle heure, pour telle gare; ce qui fut
+fait selon le programme.
+
+Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, je trouvai, à la sortie,
+une espèce de cocher à face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:
+
+--C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de chambre de M. Rabour?
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Vous avez une malle?
+
+--Oui, j'ai une malle.
+
+--Donnez-moi votre bulletin de bagages, et attendez-moi là...
+
+Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. Ils l'appelaient
+«Monsieur Louis» sur un ton d'amical respect. Louis chercha ma malle
+parmi les colis entassés et la fit porter dans une charrette anglaise,
+qui stationnait près de la barrière.
+
+--Eh bien... montez-vous?
+
+Je pris place à côté de lui sur la banquette, et nous partîmes.
+
+Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je l'examinais de même. Je vis
+tout de suite que j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi,
+à un domestique pas stylé et qui n'a jamais servi dans les grandes
+maisons. Cela m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne m'affole
+comme une culotte de peau blanche, moulant des cuisses nerveuses. Et
+ce qu'il manquait de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, avec un
+complet trop large de droguet gris bleu, et une casquette plate, en cuir
+verni, ornée d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, dans ce
+patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, brutal, mais pas méchant diable
+au fond. Je connais ces types. Les premiers jours, avec les nouvelles,
+ils font les malins, et puis après ça s'arrange. Souvent, ça s'arrange
+mieux qu'on ne voudrait.
+
+Nous restâmes longtemps sans dire un mot. Lui faisait des manières
+de grand cocher, tenant les guides hautes et jouant du fouet avec des
+gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!... Moi, je prenais
+des attitudes dignes pour regarder le paysage, qui n'avait rien de
+particulier; des champs, des arbres, des maisons, comme partout. Il mit
+son cheval au pas pour monter une côte et, tout à coup, avec un sourire
+moqueur, il me demanda:
+
+--Avez-vous au moins apporté une bonne provision de bottines?
+
+--Sans doute! dis-je, étonnée de cette question qui ne rimait à rien, et
+plus encore du ton singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi me
+demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce que vous me demandez-là, mon
+gros père, savez?...
+
+Il me poussa du coude légèrement et, glissant sur moi un regard étrange
+dont je ne pus m'expliquer la double expression d'ironie aiguë et, ma
+foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:
+
+--Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien... Farceuse va... sacrée
+farceuse!
+
+Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit son allure rapide.
+
+J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Peut-être
+rien du tout... Je pensai que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne
+savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas trouvé autre chose
+pour amener une conversation que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne
+pas continuer.
+
+La propriété de M. Rabour était assez belle et grande. Une jolie maison,
+peinte en vert clair, entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois
+de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la campagne... mais,
+c'est drôle, elle me rend triste et elle m'endort. J'étais tout abrutie
+quand j'entrai dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, celle-là
+même qui m'avait engagée au bureau de placement de Paris, Dieu sait
+après combien de questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, mes
+goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante... Mais on a beau en voir
+et en supporter de plus en plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit
+pas... La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; ici, instantanément,
+elle me dégoûta et je lui trouvai l'air répugnant d'une vieille
+maquerelle. C'était une grosse femme, grosse et courte, courte et
+soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux plats grisonnants, une
+poitrine énorme et roulante, des mains molles, humides, transparentes
+comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient la méchanceté, une
+méchanceté froide, réfléchie et vicieuse. A la façon tranquille et
+cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la chair, elle
+vous faisait presque rougir.
+
+Elle me conduisit dans un petit salon et me quitta aussitôt, disant
+qu'elle allait prévenir Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant que
+je ne commençasse mon service.
+
+--Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. Je vous ai prise, c'est
+vrai, mais enfin, il faut que vous plaisiez à Monsieur...
+
+J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une propreté et un ordre
+extrêmes. Les cuivres, les meubles, le parquet, les portes, astiqués à
+fond, cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas de flafla, de
+tentures lourdes, de choses brodées, comme on en voit dans de certaines
+maisons de Paris; mais du confortable sérieux, un air de décence riche,
+de vie provinciale cossue, régulière et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer
+ferme, là-dedans, par exemple!... Mazette!
+
+Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme, et qu'il m'amusa!...
+Figurez-vous un petit vieux, tiré à quatre épingles, rasé de frais et
+tout rose, ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant,
+ma foi! il sautillait, en marchant, comme une petite sauterelle dans les
+prairies. Il me salua et avec infiniment de politesse:
+
+--Comment vous appelez-vous, mon enfant?
+
+--Célestine, Monsieur.
+
+--Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!... Joli nom, je ne
+prétends pas le contraire... mais trop long, mon enfant, beaucoup trop
+long... Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est très
+gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes mes femmes de chambre,
+je les ai appelées Marie. C'est une habitude à laquelle je serais désolé
+de renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...
+
+Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais vous appeler par votre nom
+véritable... Je ne m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà tous
+les noms de toutes les saintes du calendrier... Il insista:
+
+--Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous appelle Marie?... C'est
+bien entendu?...
+
+--Mais oui, Monsieur...
+
+--Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!
+
+Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement respectueux, et
+sans me dévisager, sans fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage,
+mes jupes, comme font, en général, les hommes. A peine s'il m'avait
+regardée. Depuis le moment où il était entré dans le salon, ses yeux
+restaient obstinément fixés sur mes bottines.
+
+--Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, après un court silence,
+pendant lequel il me sembla que son regard était devenu étrangement
+brillant.
+
+--D'autres noms, Monsieur?
+
+--Non, mon enfant, d'autres bottines...
+
+Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une langue effilée, à la
+manière des chattes.
+
+Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me rappelait
+l'expression de gouaille polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela
+avait donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, je finis
+par répondre, mais d'une voix un peu rauque et troublée, comme s'il se
+fût agi de confesser un péché galant:
+
+--Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...
+
+--Des vernies?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--De très... très vernies?
+
+--Mais oui, Monsieur.
+
+--Bien... bien... Et en cuir jaune?
+
+--Je n'en ai pas, Monsieur...
+
+--Il faudra en avoir... je vous en donnerai.
+
+--Merci, Monsieur!
+
+--Bien... bien... Tais-toi!
+
+J'avais peur, car il venait de passer dans ses yeux des lueurs
+troubles... des nuées rouges de spasme... Et des gouttes de sueur
+roulaient sur son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur le
+point de crier, d'appeler au secours... mais la crise se calma, et, au
+bout de quelques minutes, il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu
+de salive moussait encore au coin de ses lèvres:
+
+--Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, mon enfant... Je suis
+un peu maniaque... A mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi,
+tenez, par exemple je ne trouve pas convenable qu'une femme cire ses
+bottines, à plus forte raison les miennes... Je respecte beaucoup les
+femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est moi qui les cirerai vos
+bottines, vos petites bottines, vos chères petites bottines... C'est
+moi qui les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir, avant de vous
+coucher, vous porterez vos bottines dans ma chambre... vous les placerez
+près du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en venant ouvrir
+mes fenêtres... vous les reprendrez.
+
+Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, il ajouta:
+
+--Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je vous demande là... c'est une
+chose très naturelle, après tout... Et si vous êtes bien gentille...
+
+Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il me remit.
+
+--Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, je vous donnerai souvent
+des petits cadeaux. La gouvernante vous paiera, tous les mois, vos
+gages... Mais, moi, Marie, entre nous, souvent, je vous donnerai des
+petits cadeaux. Et qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça n'est
+pas extraordinaire, là... Est-ce donc si extraordinaire, mon Dieu?
+
+Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il parlait, ses paupières
+battaient, battaient comme des feuilles sous l'orage.
+
+--Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis quelque chose... Pourquoi ne
+marches-tu pas?... Marche un peu que je les voie remuer... que je les
+voie vivre... tes petites bottines...
+
+Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit de ses doigts fébriles
+et caresseurs, les délaça... Et, en les baisant, les pétrissant, les
+caressant, il disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant qui
+pleure:
+
+--Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... donne-les moi, tout de
+suite... tout de suite... tout de suite... Je les veux tout de suite...
+donne-les moi...
+
+J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait... Je ne savais plus
+si je vivais réellement ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je
+ne voyais que deux petits globes blancs, striés de rouge. Et sa bouche
+était tout entière barbouillée d'une sorte de bave savonneuse...
+
+Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux heures, il s'enferma avec
+elles dans sa chambre...
+
+--Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit la gouvernante en me montrant
+la maison... Tâchez que cela continue... La place est bonne...
+
+Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle, en allant ouvrir les
+fenêtres, je faillis m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur
+était mort!... Étendu sur le dos, au milieu du lit, le corps presque
+entièrement nu, on sentait déjà en lui et sur lui la rigidité du
+cadavre. Il ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul désordre;
+sur le drap, pas la moindre trace de lutte, de soubresaut, d'agonie,
+de mains crispées qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais cru
+qu'il dormait, si son visage n'eût été violet, violet affreusement, de
+ce violet sinistre qu'ont les aubergines. Spectacle terrifiant, qui,
+plus encore que ce visage, me secoua d'épouvante... Monsieur tenait,
+serrée dans ses dents, une de mes bottines, si durement serrée dans
+ses dents, qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée d'en
+couper le cuir, avec un rasoir, pour la leur arracher...
+
+Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des hommes et je sais,
+par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont
+capables... Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... Est-ce
+rigolo, tout de même, qu'il existe des types comme ça?... Et où vont-ils
+chercher toutes leurs imaginations, quand c'est si simple, quand c'est
+si bon de s'aimer gentiment... comme tout le monde...
+
+* * * * *
+
+Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de pareil... C'est,
+évidemment, un autre genre ici. Mais est-il meilleur?... Est-il pire?...
+Je n'en sais rien...
+
+Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais dû, peut-être, en finir une
+bonne fois avec toutes ces sales places et sauter le pas, carrément,
+de la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant d'autres que j'ai
+connues et qui--soit dit sans orgueil--étaient «moins avantageuses»
+que moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je suis mieux; sans
+fatuité, je puis dire que j'ai du montant, un chic que bien des femmes
+du monde et bien des cocottes m'ont souvent envié. Un peu grande,
+peut-être, mais souple, mince et bien faite... de très beaux cheveux
+blonds, de très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons, une
+bouche audacieuse... enfin une manière d'être originale et un tour
+d'esprit, très vif et langoureux, à la fois, qui plaît aux hommes.
+J'aurais pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma faute des
+occasions «épatantes» et qui ne se retrouveront probablement plus, j'ai
+eu peur... J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous mène... J'ai
+frôlé tant de misères dans cet ordre-là... j'ai reçu tant de navrantes
+confidences!... Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital auxquels
+on n'échappe pas toujours!... Et pour fond de tableau, l'enfer de
+Saint-Lazare!... Ça donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit
+aussi que j'aurais eu, comme femme, le même succès que comme femme de
+chambre? Le charme, si particulier, que nous exerçons sur les hommes,
+ne tient pas seulement à nous, si jolies que nous puissions être... Il
+tient beaucoup, je m'en rends compte, au milieu où nous vivons... au
+luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses elles-mêmes et au désir qu'elles
+excitent... En nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de leur
+mystère que les hommes aiment en nous...
+
+Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence dévergondée, j'ai,
+par bonheur, gardé en moi, au fond de moi, un sentiment religieux très
+sincère, qui me préserve des chutes définitives et me retient au bord
+des pires abîmes... Ah! si l'on n'avait pas la religion, la prière dans
+les églises, les soirs de morne purée et de détresse morale, si l'on
+n'avait pas la Sainte-Vierge et saint Antoine de Padoue, et tout le
+bataclan, on serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et ce qu'on
+deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le diable seul le sait!...
+
+Enfin--et ceci est plus grave--je n'ai pas la moindre défense contre les
+hommes... Je serais la constante victime de mon désintéressement et de
+leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, j'aime trop l'amour, pour
+tirer un profit quelconque de l'amour... C'est plus fort que moi, je ne
+puis pas demander d'argent à qui me donne du bonheur et m'entr'ouvre
+les rayonnantes portes de l'Extase... Quand ils me parlent, ces
+monstres-là... et que je sens sur ma nuque le piquant de leur barbe et
+la chaleur de leur haleine... va te promener!... je ne suis plus qu'une
+chiffe... et c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce qu'ils
+veulent...
+
+Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... Ma foi, je n'en sais
+rien. Le plus sage serait de n'y point songer et de laisser aller
+les choses au petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont
+le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de Madame, et poursuivie
+jusqu'ici par cette impitoyable malchance qui ne me quitte jamais, je
+ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la baraque!... Cela
+m'ennuierait... Depuis quelque temps, j'ai des douleurs aux reins et au
+ventre, une lassitude dans tout le corps... mon estomac se délabre,
+ma mémoire s'affaiblit... je deviens, de plus en plus, irritable et
+nerveuse. Tout à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis trouvé
+le visage vraiment fatigué, et le teint--ce teint ambré dont j'étais si
+fière--presque couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais déjà?...
+Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il est difficile de se
+soigner. On n'a le temps de rien. La vie y est trop fiévreuse, trop
+tumultueuse... on y est, sans cesse, en contact avec trop de gens,
+trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... Il faut aller quand
+même... Ici, c'est calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire
+doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, je pouvais me
+reposer un peu...
+
+Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, Madame est assez gentille
+avec moi. Elle a bien voulu m'adresser quelques compliments sur ma
+tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle a reçus... Oh!
+sa tête, si elle savait qu'ils sont faux, du moins que ce sont des
+renseignements de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est mon
+élégance. Et puis, le premier jour, il est rare qu'elles ne soient pas
+gentilles, ces chameaux-là... Tout nouveau, tout beau... C'est un air
+connu... Oui, et le lendemain, l'air change, connu, aussi... D'autant
+que Madame a des yeux très froids, très durs, et qui ne me reviennent
+pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus et d'enquêtes
+policières... Je n'aime pas non plus ses lèvres trop minces, sèches,
+et comme recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa parole brève,
+tranchante qui, d'un mot aimable, fait presque une insulte ou une
+humiliation. Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes
+aptitudes et sur mon passé, elle m'a regardé avec cette impudence
+tranquille et sournoise de vieux douanier qu'elles ont toutes, je me
+suis dit:
+
+--Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit mettre tout sous clé,
+compter chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et
+faire des marques aux bouteilles... Allons! allons! C'est toujours la
+même chose pour changer...
+
+Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir à cette première
+impression. Parmi tant de bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards
+qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, un jour--est-ce qu'on
+sait?--la bouche amie... et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien
+d'espérer...
+
+Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre heures de chemin de fer
+en troisième classe, et sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à
+m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, dans toute la maison,
+de la cave au grenier, pour me mettre immédiatement «au courant de la
+besogne». Oh! elle ne perd pas son temps, ni le mien... Ce que c'est
+grand cette maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et des
+recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir en état, comme il faudrait,
+quatre domestiques n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée,
+très important--car deux petits pavillons, en forme de terrasse s'y
+surajoutent et le continuent--elle se compose de deux étages que je
+devrai descendre et monter sans cesse, attendu que Madame, qui se tient
+dans un petit salon près de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de
+placer la lingerie, où je dois travailler, sous les combles, à côté de
+nos chambres. Et des placards, et des armoires, et des tiroirs et des
+resserres, et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en voilà...
+Jamais, je ne me retrouverai dans tout cela...
+
+A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait:
+
+--Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. C'est très joli, ça, ma
+fille... C'est très rare, ma fille... Ça coûte très cher, ma fille.
+
+Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon nom, au lieu de dire,
+tout le temps: «ma fille» par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de
+domination blessante, qui décourage les meilleures volontés et met
+aussitôt tant de distance, tant de haines, entre nos maîtresses et
+nous?... Est-ce que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et puis,
+Madame n'a dans la bouche que ce mot: «très cher». C'est agaçant... Tout
+ce qui lui appartient, même de pauvres objets de quatre sous, «c'est
+très cher». On n'a pas idée où la vanité d'une maîtresse de maison
+peut se nicher... Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué le
+fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille d'ailleurs à toutes les
+autres lampes, et elle m'a recommandé:
+
+--Ma fille, vous savez que cette lampe coûte très cher, et qu'on ne peut
+la réparer qu'en Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos
+yeux...
+
+J'ai eu envie de lui répondre:
+
+--Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de chambre... est-ce qu'il
+coûte très cher?... Et l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?
+
+Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles en font du chichi,
+pour peu de chose. Et quand je pense que c'est uniquement pour vous
+humilier, pour vous épater!...
+
+La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a pas de quoi, vraiment,
+être si fière d'une maison... De l'extérieur, mon Dieu!... avec les
+grands massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement et les jardins
+qui descendent jusqu'à la rivière en pentes molles, ornés de vastes
+pelouses rectangulaires, elle a l'air de quelque chose... Mais
+à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et cela sent le
+renfermé... Je ne comprends pas qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que
+des nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre le col et dont les
+marches gauchies tremblent et craquent sous les pieds... des couloirs
+bas et sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont des carreaux mal
+joints, passés au rouge et vernis, vernis, glissants, glissants...
+Les cloisons trop minces, faites de planches trop sèches, rendent
+les chambres sonores, comme des intérieurs de violon... C'est toc et
+province, quoi!... Elle n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris...
+Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles étoffes mangées aux
+vers, de vieilles carpettes usées, décolorées, et des fauteuils et des
+canapés, ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et boiteux... Ce
+qu'ils doivent vous moudre les épaules, et vous écorcher les fesses!...
+Vraiment, moi qui aime tant les tentures claires, les vastes divans
+élastiques où l'on s'allonge voluptueusement sur des piles de coussins,
+et tous ces jolis meubles modernes, si luxueux, si riches et si gais, je
+me sens toute triste de la morne tristesse de ceux-là... Et j'ai peur
+de ne pouvoir jamais m'habituer à si peu de confortable, à un tel manque
+d'élégance, à tant de poussières anciennes et de formes mortes...
+
+* * * * *
+
+Madame, non plus, n'est pas habillée comme à Paris. Elle manque de chic
+et ignore les grandes couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on
+dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention dans ses toilettes,
+elle retarde d'au moins dix ans sur la mode... Et quelle mode!...
+Quoique ça elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, elle ne
+serait pas trop mal... Son pire défaut est qu'elle n'éveille en vous
+aucune sympathie, qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des traits
+réguliers, de jolis cheveux naturellement blonds, et une belle peau...
+une peau trop fraîche, par exemple, et comme si elle souffrait d'une
+mauvaise maladie intérieure... Je connais ces types de femmes et je
+ne me trompe point à l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui,
+et dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne marche, ça ne vit
+qu'au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un
+tas d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués... Ce qui ne les
+empêche pas de faire leur poire dans le monde... Mais oui! C'est
+coquet, s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale des chairs
+peintes, ça joue de la prunelle, ça se trémousse du derrière; et ça
+n'est bon qu'à mettre dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!...
+On n'a guères d'agrément avec elles, je vous assure, et ça n'est pas
+toujours ragoûtant de les servir...
+
+Soit tempérament, soit indisposition organique, je serais bien étonnée
+que Madame fût portée sur la chose... Aux expressions de son visage, aux
+gestes durs, aux flexions raides de son corps, on ne sent pas du tout
+l'amour, et, jamais, le désir, avec ses charmes, ses souplesses et ses
+abandons, n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle garde,
+en toute sa personne, je ne sais quoi d'aigre et de suri, je ne sais
+quoi de desséché, de momifié, ce qui est rare chez les blondes...
+Ce n'est pas Madame qu'une belle musique comme _Faust_--ah! ce
+_Faust!_--ferait tomber de langueur et s'évanouir de volupté entre les
+bras d'un beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient pas à ce
+genre de femmes très laides, sur les figures de qui l'ardeur du sexe met
+parfois tant de vie radieuse, tant de séductions et tant de beauté...
+Après tout, il ne faut pas se fier à des airs comme celui de Madame...
+J'en ai connu de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient
+toute idée de désir et d'amour, et qui étaient de fameuses gourgandines,
+et qui faisaient les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de
+chambre ou leur cocher...
+
+Par exemple, bien que Madame se force pour être aimable, elle n'est
+sûrement pas à la coule, comme des fois j'en ai vu... Je la crois très
+méchante, très moucharde, très ronchonneuse; un sale caractère et un
+méchant coeur... Elle doit être, sans cesse, sur le dos des gens, à les
+asticoter de toutes les manières... Et des «savez-vous faire ceci?»...
+Et des «savez-vous faire cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?...
+Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de mémoire? Avez-vous
+beaucoup d'ordre?» Ça n'en finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très
+propre?... Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe sur bien
+des choses... mais sur la propreté, je suis intraitable...» Est-ce
+qu'elle me prend pour une fille de ferme, une paysanne, une bonne de
+province?... La propreté?... Ah! je la connais, cette rengaine. Elles
+disent toutes ça... et, souvent, quand on va au fond des choses, quand
+on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur linge... ce qu'elles
+sont sales!... Quelquefois à vous soulever le coeur de dégoût...
+
+Aussi, je me méfie de la propreté de Madame... Lorsqu'elle m'a montré
+son cabinet de toilette, je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni
+baignoire, ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et qui la
+pratique dans les coins... Et ce que c'est sommaire, là-dedans, en fait
+de bibelots, de flacons, de tous ces objets intimes et parfumés que
+j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir Madame, toute nue, pour
+m'amuser un peu... Ça doit être du joli...
+
+Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entré dans la salle
+à manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme très grand, avec
+une large carrure d'épaules, de fortes moustaches noires, et un teint
+mat... Ses manières sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît
+bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie comme M. Jules Lemaître,
+que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant comme
+M. de Janzé.--ah, celui-là! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux
+drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres
+charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne
+humeur... Je parie qu'il est porté sur la chose, lui... J'ai vu
+cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux
+extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos... Jamais, je
+crois, je n'ai rencontré, chez un être humain, de tels sourcils, épais
+jusqu'à en être obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en
+avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme la plupart des hommes
+peu intelligents et de muscles développés, il est d'une grande timidité.
+
+Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où il y avait de la
+bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi
+de polisson sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. Il est
+évident que Monsieur n'est pas habitué à des femmes de chambre comme
+moi, que je l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande
+impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras:
+
+--Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme de chambre?...
+
+J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement les yeux, puis,
+modeste et mutine, à la fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu
+simplement:
+
+--Mais oui, Monsieur, c'est moi...
+
+Alors, il a balbutié:
+
+--Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien... c'est très bien...
+
+Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose à dire,
+mais, n'étant pas éloquent ni débrouillard, il ne trouvait rien... Je
+m'amusais vivement de sa gêne... Après un court silence:
+
+--Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?
+
+--Oui, Monsieur...
+
+--C'est très bien... c'est très bien.
+
+Et s'enhardissant:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Célestine... Monsieur...
+
+Par manière de contenance, il s'est frotté les mains, et il a repris:
+
+--Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien... Un nom pas commun...
+un joli nom, ma foi!... Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le
+changer... elle a cette manie...
+
+J'ai répondu, digne et soumise:
+
+--Je suis à la disposition de Madame...
+
+--Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom...
+
+J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis à marcher dans la
+salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allongé
+ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix,
+comme une prière, il m'a demandé:
+
+--Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai toujours
+Célestine... voulez-vous m'aider à retirer mes bottes?... Ça ne vous
+ennuie pas, au moins?
+
+--Certainement, non, Monsieur...
+
+--Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... elles sont très
+difficiles... elles glissent mal...
+
+Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et même
+provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je
+l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de
+boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma
+nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours
+de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe...
+Tout à coup, il murmure:
+
+--Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve,
+pénétrant et chaud... qui ne m'est pas désagréable.
+
+Quand ses bottes eurent été retirées, et pour le laisser sur une bonne
+impression de moi, je lui ai demandé, à mon tour:
+
+--Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse,
+aujourd'hui?
+
+--Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, a-t-il répliqué, en
+hochant la tête... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'être
+pas ici, où je m'ennuie...
+
+--Ah! Monsieur s'ennuie ici?...
+
+Après une pause, il a rectifié galamment:
+
+--C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voilà!...
+
+Puis, avec un sourire bête et touchant:
+
+--Célestine?...
+
+--Monsieur!
+
+--Voulez-vous me donner mes pantoufles?... Je vous demande pardon...
+
+--Mais, Monsieur, c'est mon métier...
+
+--Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet
+noir... à gauche...
+
+Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-là... Il
+n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah! on pourrait le mener
+loin...
+
+* * * * *
+
+Le dîner, peu luxueux, composé des restes de la veille, s'est passé,
+sans incidents, presque silencieusement... Monsieur dévore, et
+Madame pignoche dans les plats avec des gestes maussades et des moues
+dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce sont des cachets, des sirops, des
+gouttes, des pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien soin de
+mettre sur la table, à chaque repas, devant son assiette... Ils ont très
+peu parlé, et, encore, sur des choses et des gens de l'endroit qui sont
+pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai compris, c'est qu'ils
+reçoivent très peu. D'ailleurs, il était visible que leur pensée n'était
+point à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, selon les idées
+qui les mènent, conduits, chacun, par une curiosité différente; Madame,
+sévère et raide, méprisante même, de plus en plus hostile, et songeant,
+déjà, à tous les sales tours qu'elle me jouera; Monsieur en dessous,
+avec des clignements d'yeux très significatifs et, quoiqu'il s'efforçât
+de les dissimuler, d'étranges regards sur mes mains... En vérité, je ne
+sais pas ce qu'ont les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?... Moi,
+j'avais l'air de ne rien remarquer à leur manège... J'allais, venais
+digne, réservée, adroite et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir
+mon âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme je voyais et comme
+j'entendais la leur!...
+
+J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend ses maîtres dans toute
+la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime. Prudents,
+d'abord, et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu à peu,
+à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont, sans fard et sans voiles,
+oubliant qu'il y a autour d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et
+qui note leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes de leur
+existence, tout ce que peut contenir d'infamies et de rêves ignobles le
+cerveau respectable des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, les classer,
+les étiqueter dans notre mémoire, en attendant de s'en faire une arme
+terrible, au jour des comptes à rendre, c'est une des grandes et
+fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus précieuse de nos
+humiliations...
+
+De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres je n'ai pu recueillir
+des indications précises et formelles... Mais j'ai senti que le ménage
+ne va pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que c'est Madame qui
+est tout, que Monsieur tremble devant Madame, comme un petit enfant...
+Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre homme!... Sûrement,
+il en voit, en entend, en subit de toutes les sortes... J'imagine que
+j'aurai, parfois, du bon temps à être là...
+
+Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait cessé de renifler mes
+mains, mes bras, mon corsage, a dit d'une voix nette et tranchante:
+
+--Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...
+
+Comme je ne répondais pas, faisant semblant d'ignorer que cette phrase
+s'adressât à moi.
+
+--Vous entendez, Célestine?
+
+--Bien, Madame.
+
+Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur qui les aime, lui,
+les parfums, ou du moins, qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la
+table, indifférent en apparence, mais, dans le fond, humilié et navré,
+il suivait le vol d'une guêpe attardée au-dessus d'une assiette de
+fruits... Et c'était maintenant un silence morne dans cette salle
+à manger que le crépuscule venait d'envahir, et quelque chose
+d'inexprimablement triste, quelque chose d'indiciblement pesant tombait
+du plafond sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment à quoi ils
+servent et ce qu'ils font sur la terre.
+
+--La lampe, Célestine!
+
+C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce silence et dans cette
+ombre. Elle me fit sursauter...
+
+--Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne devrais pas avoir à vous
+demander la lampe... Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?
+
+En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut se réparer qu'en
+Angleterre, j'avais envie de crier au pauvre Monsieur:
+
+--Attends un peu, mon gros, et ne crains rien... et ne te désole pas. Je
+t'en donnerai à boire et à manger des parfums que tu aimes et dont tu es
+si privé... Tu les respireras, je te le promets, tu les respireras à
+mes cheveux, à ma bouche, à ma gorge, à toute ma chair... Tous les
+deux, nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette pécore... je t'en
+réponds!...
+
+Et, pour matérialiser cette muette invocation, en déposant la lampe sur
+la table, je pris soin de frôler légèrement le bras de Monsieur, et je
+me retirai...
+
+* * * * *
+
+L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a que deux domestiques,
+une cuisinière qui grinche tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit
+jamais un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher,
+Joseph... Des paysans abrutis... Et ce qu'ils ont des têtes!... Elle,
+grasse, molle, flasque, étalée, le cou sortant en triple bourrelet d'un
+fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie ses chaudrons, les
+deux seins énormes et difformes roulant sous une sorte de camisole
+en cotonnade bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant
+d'épaisses chevilles et de larges pieds chaussés de laine grise; lui,
+en manches de chemise, tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux,
+avec un mauvais rictus sur les lèvres qui lui fendent le visage d'une
+oreille à l'autre, et une allure tortueuse, des mouvements sournois de
+sacristain... Tels sont mes deux compagnons...
+
+Pas de salle à manger pour les domestiques. Nous prenons nos repas dans
+la cuisine, sur la même table où, durant la journée, la cuisinière fait
+ses saletés, découpe ses viandes, vide ses poissons, taille ses légumes,
+avec ses doigts gras et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est
+guère convenable... Le fourneau allumé rend l'atmosphère de la pièce
+étouffante. Il y circule des odeurs de vieille graisse, de sauces
+rances, de persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, une marmite
+où bout la soupe des chiens exhale une vapeur fétide qui vous prend à
+la gorge et vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte davantage
+les prisonniers dans les prisons et les chiens dans les chenils...
+
+On nous a servi du lard aux choux, et du fromage puant;... pour boisson,
+du cidre aigre... Rien d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail
+est fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en fer-blanc
+complètent ce joli service.
+
+Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas voulu me plaindre. Mais
+je n'ai pas voulu manger, non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage,
+merci!
+
+--Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la cuisinière.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, Marianne a grogné:
+
+--Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?
+
+Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai répliqué:
+
+--Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne
+pourrait pas en dire autant ici...
+
+Cela l'a fait taire.
+
+Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait la bouche de gros
+morceaux de lard, et me regardait en dessous. Je ne saurais dire
+pourquoi, cet homme a un regard gênant... et son silence me trouble.
+Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis étonnée de la souplesse, de
+l'élasticité de ses mouvements;... ses reins ont des ondulations de
+reptile... J'en arrive à le détailler davantage... Ses durs cheveux
+grisonnants, son front bas, ses yeux obliques, ses pommettes
+proéminentes, sa large et forte mâchoire, et ce menton long, charnu,
+relevé, tout cela lui donne un caractère étrange que je ne puis
+définir... Est-il godiche?... Est-il canaille?... Je n'en sais rien.
+Pourtant, il est curieux que cet homme me retienne de la sorte... A la
+longue, cette obsession s'atténue et s'efface. Et je me rends compte
+que c'est là encore un des mille et mille tours de mon imagination
+excessive, grossissante et romanesque, qui me fait voir les choses et
+les gens en trop beau ou en trop laid, et qui, de ce misérable Joseph,
+veut à toute force créer quelqu'un de supérieur au rustre stupide, au
+lourd paysan qu'il est réellement.
+
+Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours dire un mot, a tiré de la
+poche de son tablier la _Libre Parole_, qu'il s'est mis à lire avec
+attention, et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de cidre,
+s'est amollie, est devenue plus aimable. Vautrée sur sa chaise, ses
+manches retroussées et découvrant le bras nu, son bonnet un peu de
+travers sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé d'où j'étais, où
+j'avais été, si j'avais fait de bonnes places, si j'étais contre les
+Juifs?... Et nous avons causé, quelque temps, presque amicalement...
+A mon tour, j'ai demandé des renseignements sur la maison, s'il venait
+souvent du monde et quel genre de monde, si Monsieur faisait attention
+aux femmes de chambre, si Madame avait un amant?...
+
+Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph que mes questions
+interrompaient, par à-coups, dans sa lecture... Ce qu'ils étaient
+scandalisés et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils sont en
+retard, en province... Ça ne sait rien... ça ne voit rien... ça ne
+comprend rien... ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle... Et,
+cependant, lui, avec son air pataud et respectable, elle, avec ses
+manières vertueuses et débraillées, on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils
+couchent ensemble... Ah! non!... il faut être vraiment privée pour se
+payer un type comme ça...
+
+--On voit bien que vous venez de Paris, de je ne sais d'où?... m'a
+reproché aigrement la cuisinière.
+
+A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement ajouté:
+
+--Pour sûr!...
+
+Il s'est remis à lire la _Libre Parole_... Marianne s'est levée
+pesamment et a retiré la marmite du feu... Nous n'avons plus causé...
+
+Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur Jean, le valet de
+chambre, si distingué avec ses favoris noirs et sa peau blanche soignée
+comme une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, monsieur Jean, si
+gai, si gentil, si délicat, si adroit, lorsque, le soir, il nous lisait
+_Fin de siècle_, qu'il nous racontait des histoires polissonnes et
+touchantes, qu'il nous mettait au courant des lettres de Monsieur... Il
+y a du changement, aujourd'hui... Comment cela est-il possible que j'en
+sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles gens, et loin de tout ce
+que j'aime?
+
+J'ai presque envie de pleurer.
+
+* * * * *
+
+Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale petite chambre, sous les
+combles, ouverte à tous les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes
+chaleurs de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant lit de fer et
+qu'une méchante armoire de bois blanc, qui ne ferme point et où je
+n'ai pas la place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière qu'une
+chandelle qui fume et coule dans un chandelier de cuivre... Ça fait
+pitié!... Si je veux continuer à écrire ce journal, ou seulement lire
+les romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il faudra que je
+m'achète de mon propre argent, des bougies... car, pour ce qui est des
+bougies de Madame... la peau!... comme disait monsieur Jean... Elles
+sont sous clé.
+
+Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... Au-dessus de mon lit,
+je clouerai mon petit crucifix de cuivre doré, et je mettrai sur la
+cheminée ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes petites boîtes,
+mes petits bibelots et les photographies de monsieur Jean, de façon à
+introduire dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.
+
+La chambre de Marianne est voisine de la mienne. Une mince cloison la
+sépare et l'on entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que Joseph,
+qui couche dans les communs, viendrait peut-être chez Marianne... Mais
+non... Marianne a longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé,
+craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... Maintenant elle
+ronfle... C'est sans doute dans la journée qu'ils font ça!...
+
+Un chien aboie, très loin, dans la campagne... Il est près de deux
+heures, et ma lumière va s'éteindre... Moi aussi, je vais être obligée
+de me coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas dormir...
+
+Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette baraque!... Non, là,
+vrai!
+
+
+
+
+II
+
+
+15 septembre.
+
+Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils
+s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame
+Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici
+toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit
+forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils sont peut-être plus
+ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le complètent. Celui de
+Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je
+vous demande un peu.
+
+La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour un rassortissement de
+soie, m'a donné des renseignements sur la maison. Ça n'est pas du joli.
+Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontré une
+femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes maîtres en
+parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent
+pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette!
+
+Le père de Monsieur était fabricant de draps et banquier à Louviers. Il
+fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de
+la région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, ce qui, en
+comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte
+qu'il avait commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait sa
+peine à Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de côté
+et en sûreté, paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels,
+habilement soustraits aux créanciers ruinés, constituent toute la
+fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus
+malin que ça, d'être riche.
+
+Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point été
+condamné à de la prison et qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous
+les honnêtes gens. Il était marchand d'hommes. La mercière m'a
+expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme
+aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit
+de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un
+monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs,
+selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel
+consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de
+guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des
+blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des
+marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible
+boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus
+aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons
+publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine?
+
+D'après la mercière, c'était un commerce fort lucratif, et le père de
+Madame, qui l'avait accaparé pour tout le département, s'y montrait
+d'une grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui et mettait
+dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il
+est mort, maire du Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller
+général, président de la fabrique, trésorier du bureau de bienfaisance,
+décoré, et, en plus du Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant
+douze cent mille francs, dont six cent mille sont allés à Madame, car
+Madame a un frère qui a mal tourné, et on ne sait pas ce qu'il est
+devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent qui
+n'est guère propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour
+moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais
+riches.
+
+Les Lanlaire--est-ce pas à vous dégoûter?--ont donc plus d'un million.
+Ils ne font rien que d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent
+le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur
+eux-mêmes, chipotant âprement sur les notes, reniant leur parole, ne
+reconnaissant des conventions acceptées que ce qui est écrit et signé,
+il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne
+jamais ouvrir la porte à une contestation quelconque. Ils en profitent
+aussitôt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne
+peuvent supporter les frais d'un procès, et les pauvres diables qui
+n'ont point de défense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si
+ce n'est, de temps en temps, à l'église, car ils sont fort dévots. Quant
+aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieuré,
+implorer et gémir. La porte reste toujours fermée...
+
+--Je crois même, disait la mercière, que s'ils pouvaient prendre quelque
+chose dans la besace des mendiants, ils le feraient sans remords, avec
+une joie sauvage...
+
+Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:
+
+--Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie péniblement, quand nous
+rendons le pain bénit, nous achetons de la brioche. C'est une question
+de convenance et d'amour-propre... Eux, les sales pingres, ils
+distribuent, quoi?... Du pain, ma chère demoiselle. Et pas même du pain
+blanc, du pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... Est-ce
+pas honteux... des personnes si riches?... Même que la Paumier, la
+femme du tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au curé qui lui
+reprochait doucement cette crasserie: «Monsieur le curé, c'est toujours
+assez bon pour ces gens-là!»
+
+Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il n'y a qu'une voix sur
+le compte de Madame, on n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas
+Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer que Monsieur n'est pas
+fier, qu'il serait généreux envers le monde, et ferait beaucoup de bien,
+s'il le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... Monsieur n'est
+rien chez lui... moins que les domestiques, pourtant durement traités,
+moins que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, et pour être
+tranquille, il a abdiqué toute autorité de maître de maison, toute
+dignité d'homme aux mains de sa femme. C'est Madame qui dirige,
+règle, organise, administre tout... Madame s'occupe de l'écurie, de la
+basse-cour, du jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à redire
+sur tout. Jamais les choses ne vont comme elle voudrait, et elle prétend
+sans cesse qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable.
+On ne lui pose pas de blagues, bien sûr, car elle les connaît toutes...
+C'est elle qui paie les notes, touche les rentes et les fermages,
+conclut les marchés... Elle a des roueries de vieux comptable, des
+indélicatesses d'huissier véreux, des combinaisons géniales d'usurier...
+C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient la bourse,
+férocement, et elle n'en dénoue les cordons que pour y faire entrer plus
+d'argent, toujours... Elle laisse Monsieur sans un sou, c'est à peine
+s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. Au milieu de sa richesse,
+il est encore plus dénué que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne
+bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit comme les camarades. Ah!
+ce qu'il est drôle, des fois, avec son air de chien embêté et soumis...
+Quand, Madame étant sortie, arrive un fournisseur avec une facture, un
+pauvre avec sa misère, un commissionnaire qui réclame un pourboire, il
+faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un comique!... Il fouille
+dans ses poches, se tâte, rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:
+
+--Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je n'ai que des billets
+de mille francs... Avez-vous de la monnaie de mille francs?... Non?...
+Alors, il faudra repasser...
+
+Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais cent sous sur lui!...
+Jusqu'à son papier à lettre que Madame renferme dans une armoire, dont
+elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que feuille par feuille,
+en grognant:
+
+--Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc peux-tu écrire pour en
+user autant?...
+
+Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on ne comprend pas, c'est son
+indigne faiblesse et qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille
+mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et Madame le crie assez
+par-dessus les toits... Monsieur et Madame ne sont plus rien l'un pour
+l'autre... Madame, qui est malade du ventre et ne peut avoir d'enfants,
+ne veut plus entendre parler de la chose. Il paraît que ça lui fait mal
+à crier... A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne histoire...
+
+Un jour, à la confession, Madame expliquait son cas au curé et lui
+demandait si elle pouvait _tricher_ avec son mari...
+
+--Qu'est-ce que vous entendez par _tricher_, mon enfant?... fit le curé.
+
+--Je ne sais pas au juste, mon père, répondit Madame, embarrassée... De
+certaines caresses...
+
+--De certaines caresses!... Mais, mon enfant, vous n'ignorez pas que...
+de certaines caresses.. c'est un péché mortel...
+
+--C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite l'autorisation de
+l'Eglise...
+
+--Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de certaines caresses...
+souvent?...
+
+--Mon mari est un homme robuste... de forte santé... Deux fois par
+semaine, peut-être...
+
+--Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... c'est trop... c'est de la
+débauche... Si robuste que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois
+par semaine, de... de... de certaines caresses...
+
+Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis finalement:
+
+--Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines caresses... deux
+fois par semaine... à condition toutefois... _primo_... que vous n'y
+prendrez, vous, aucun plaisir coupable...
+
+--Ah! je vous le jure, mon père!...
+
+--_Secundo_... que vous donnerez tous les ans une somme de deux cents
+francs... pour l'autel de la Très-Sainte-Vierge...
+
+--Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour ça?... Ah non!...
+
+Et elle envoya promener le curé en douceur...
+
+--Alors, terminait la mercière, qui me faisait ce récit... Pourquoi
+Monsieur est-il si bon, est-il si lâche envers une femme qui lui refuse
+non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est moi qui la mettrais à
+la raison et rudement, encore...
+
+Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui est un homme vigoureux,
+extrêmement porté sur la chose, et qui est aussi un brave homme, veut
+se payer--dame, écoutez donc?--une petite joie d'amour, ou une petite
+charité envers un pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules,
+des carottages grossiers, des emprunts pas très dignes, dont la
+découverte par Madame amène des scènes terribles, des brouilles qui,
+souvent, durent des mois entiers... On voit alors Monsieur s'en aller
+par la campagne et marcher, marcher comme un fou, faisant des gestes
+furieux et menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant tout seul,
+dans le vent, dans la pluie, dans la neige... puis, rentrer le soir chez
+lui, plus timide, plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que jamais...
+
+Le curieux et le mélancolique aussi de cette histoire, c'est que, au
+milieu des pires récriminations de la mercière, parmi ces infamies
+dévoilées, ces saletés honteuses qui se colportent de bouche en bouche,
+de boutique en boutique, de maison en maison, je sens que, dans la
+ville, on jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. En
+dépit de leur inutilité criminelle, de leur malfaisance sociale, malgré
+tout ce qu'ils écrasent sous le poids de leur hideux million, c'est ce
+million qui leur donne, quand même, une auréole de respectabilité
+et presque de gloire. On les salue plus bas que les autres, on les
+accueille avec plus d'empressement que les autres... On appelle... avec
+quelle complaisance servile!... la sale bicoque où ils vivent dans
+la crasse de leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient
+s'enquérir des curiosités du pays, je suis sûre que la mercière
+elle-même, si haineuse, répondrait:
+
+--Nous avons une belle église... une belle fontaine... nous avons
+surtout quelque chose de très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui
+possèdent un million et habitent un château... Ce sont d'affreuses gens,
+et nous en sommes très fiers...
+
+L'adoration du million!... C'est un sentiment bas, commun non seulement
+aux bourgeois, mais à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles,
+les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec mes allures en dehors,
+mes menaces de tout casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse
+opprime, moi qui lui dois mes douleurs, mes vices, mes haines, les plus
+amères d'entre mes humiliations, et mes rêves impossibles et le tourment
+à jamais de ma vie, eh bien, dès que je me trouve en présence d'un
+riche, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel
+et beau, comme une espèce de divinité merveilleuse, et, malgré moi,
+par delà ma volonté et ma raison, je sens monter, du plus profond de
+moi-même, vers ce riche très souvent imbécile et quelquefois meurtrier,
+comme un encens d'admiration... Est-ce bête?... Et pourquoi?...
+pourquoi?
+
+En quittant cette sale mercière et cette étrange boutique où,
+d'ailleurs, il me fut impossible de rassortir ma soie, je songeais
+avec découragement à tout ce que cette femme m'avait raconté sur mes
+maîtres... Il bruinait... Le ciel était crasseux comme l'âme de cette
+marchande de potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, et,
+furieuse contre la mercière et contre mes maîtres, et contre moi-même,
+furieuse contre ce ciel de province, contre cette boue, dans laquelle
+pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la tristesse incurable de la
+petite ville, je ne cessais de me répéter:
+
+--Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait plus que cela... Et
+je suis bien tombée!...
+
+* * * * *
+
+Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.
+
+Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. Elle s'enferme à
+double tour dans son cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le
+droit d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans des heures
+et des heures!... Ce soir, n'y tenant plus, j'ai frappé à la porte,
+carrément. Et telle est la petite conversation qui s'est engagée entre
+Madame et moi.
+
+--Toc, toc!
+
+--Qui est là?
+
+Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait à faire rentrer, dans
+la bouche, d'un coup de poing...
+
+--C'est moi, Madame...
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Je viens faire le cabinet de toilette...
+
+--Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que quand je vous sonne...
+
+C'est-à-dire que je ne suis même pas une femme de chambre, ici... Je ne
+sais pas ce que je suis ici... et quelles sont mes attributions...
+Et, pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a que cela qui me
+plaise dans le métier... J'aime à jouer avec les chemises de nuit,
+les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les
+dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses après le bain, les
+poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs
+chevelures, les connaître, enfin, du bout de leurs mules à la pointe de
+leur chignon, les voir toutes nues... De cette façon, elles deviennent
+pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque une amie ou une
+complice, souvent une esclave... On est forcément la confidente d'un tas
+de choses, de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions d'amour,
+des secrets les plus intimes du ménage, de leurs maladies... Sans
+compter que lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule de détails
+qu'elles ne soupçonnent même pas... On en tire beaucoup plus... C'est,
+à la fois, profitable et amusant... Voilà comment je comprends le métier
+de femme de chambre...
+
+On ne s'imagine pas combien il y en a--comment dire cela?--combien il y
+en a qui sont indécentes et loufoques dans l'intimité, même parmi celles
+qui, dans le monde, passent pour les plus retenues, les plus sévères,
+pour des vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de toilette,
+comme les masques tombent!... Comme s'effritent et se lézardent les
+façades les plus orgueilleuses!...
+
+J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... Tous les matins, avant de
+passer sa chemise, tous les soirs, après l'avoir retirée, elle restait
+nue, à s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, devant la
+psyché... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la
+nuque en arrière, levait d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de
+façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent
+un peu... Et elle me disait:
+
+--Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas qu'ils sont encore fermes?
+
+C'était à pouffer... D'autant que le corps de Madame... oh! quelle ruine
+lamentable!... Quand, de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses
+blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait se répandre sur le
+tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres
+dégonflées, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que
+des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l'inconsistance
+molle, la surface trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans cet
+écroulement des formes, une grâce survivait... douloureuse... ou plutôt
+le souvenir d'une grâce... la grâce d'une femme qui avait pu être belle
+autrefois et dont toute la vie avait été une vie d'amour... Par
+un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures
+vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irréparable
+flétrissure... Elle multipliait les soins savants, les coquetteries
+raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et l'amour accourait à ce
+dernier appel... Mais d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...
+
+Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, un peu honteuse, Madame
+rentrait...
+
+--Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...
+
+D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces yeux cernés, épuisée
+jusqu'à tomber, comme une masse, sur le divan du cabinet de toilette?...
+Et le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée et salie,
+les jupons rattachés à la hâte, le corset de travers et délacé, les
+jarretelles libres, les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés,
+à la pointe desquels frissonnaient encore la raclure légère d'un
+drap, le duvet d'un oreiller!... Et la croûte de fard tombée, sous les
+baisers, de sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures et
+les plis de son visage, si cruellement, comme des plaies...
+
+Pour essayer de détourner mes soupçons, elle gémissait:
+
+--Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, tout d'un coup, chez la
+couturière... une syncope... On a été obligé de me déshabiller... Je
+suis encore toute malade...
+
+Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant d'être la dupe de ces
+stupides explications...
+
+Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, on sonna. Le valet de
+chambre étant sorti, j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect
+louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... Un de ces êtres
+ambigus, comme on en rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent
+du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure très pâle, de petites
+moustaches noires, une cravate rouge. Ses épaules s'engonçaient dans
+un veston trop large et il se dandinait, selon les rites les plus
+classiques. Il commença par inspecter, avec des regards surpris et
+troubles, la richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, les
+tableaux, les tentures... Puis il me tendit une lettre pour Madame, en
+me disant d'une voix traînante, grasseyante, mais impérieuse:
+
+--Y a une réponse...
+
+Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un commissionnaire?...
+J'écartai cette seconde hypothèse. Les gens qui viennent pour les autres
+ne mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être et de parler...
+
+--Je vais voir si Madame y est... fis-je prudemment, en tournant la
+lettre dans mes mains.
+
+Il répliqua:
+
+--Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... C'est urgent...
+
+Madame lut la lettre... Elle devint presque livide, et, dans cet effroi
+subit, elle s'oublia jusqu'à balbutier:
+
+--Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé seul, dans
+l'antichambre?... Comment a-t-il su mon adresse?
+
+Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:
+
+--Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est un pauvre... un pauvre
+très intéressant... Sa mère va mourir...
+
+Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main tremblante, en retira un
+billet de cent francs:
+
+--Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre garçon!...
+
+--Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, entre mes dents. Madame
+est bien généreuse, aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.
+
+Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec une intention féroce...
+
+--Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui ne tenait plus en place...
+
+Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas beaucoup d'ordre et qui,
+souvent, laissait traîner ses affaires sur les meubles, avait déchiré la
+lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient de se consumer dans
+la cheminée...
+
+Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était que ce garçon... Et je ne
+l'ai pas revu... Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame,
+cette matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se regarda pas nue dans
+la psyché... et elle ne me demanda point, en remontant ses déplorables
+seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien fermes?» Toute la journée,
+elle resta chez elle, inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une
+grande peur...
+
+A partir de ce moment, quand Madame était en retard, le soir, je
+tremblais toujours qu'elle n'eût été assassinée, au fond de quel
+bouge!... Et, comme nous parlions à l'office de mes terreurs,
+quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très laid, cynique, et
+qui avait sur le front une tache de vin, maugréait:
+
+--Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera un jour ou l'autre...
+Qu'est-ce que vous voulez?... Au lieu d'aller courir les souteneurs,
+cette vieille salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa maison,
+à un homme de confiance, de tout repos?
+
+--A vous, peut-être?... ricanais-je...
+
+Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous les pouffements de
+l'assistance, répliquait:
+
+--Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un peu de galette...
+
+C'était une perle que cet homme-là...
+
+* * * * *
+
+Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une autre histoire... Et ce
+que nous nous en faisions aussi une pinte de bon sang, le soir, autour
+de la table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois que nous
+avions tort, car Madame n'était pas une méchante femme. Elle était
+très douce, très généreuse, très malheureuse... Et elle me comblait de
+cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, ça il faut le dire...
+Et ça ne tombe jamais que sur celles qui se montrèrent gentilles pour
+nous...
+
+Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un membre de je ne sais
+plus quelle Académie, la négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide,
+elle était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût après les autres
+femmes; il était d'une sagesse exemplaire... Plus très jeune et, sans
+doute, peu porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il
+restait des mois et des mois sans venir la nuit, chez Madame... Et
+Madame se désespérait... Tous les soirs, je faisais à Madame une belle
+toilette d'amour... des chemises transparentes... des parfums à se
+pâmer... et de tout... Elle me disait:
+
+--Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... Savez-vous ce qu'il
+fait, en ce moment?
+
+--Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...
+
+Elle avait un geste d'accablement.
+
+--Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon Dieu!...
+
+Et elle soupirait:
+
+--Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...
+
+J'achevais de la pomponner et, fière de cette beauté, de cette volupté,
+qui étaient un peu mon oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je
+m'enthousiasmais:
+
+--Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'à
+voir Madame, sûr que Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!
+
+--Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.
+
+Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, des plaintes, des
+pleurs...
+
+--Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la
+nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais
+plus!
+
+Je la consolais de mon mieux:
+
+--C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué avec ses travaux...
+Les savants, ça n'a pas toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait
+quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il paraît
+qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne
+résistent pas...
+
+--Non... non... à quoi bon?...
+
+--Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à Monsieur... des choses
+très épicées... des écrevisses?...
+
+--Non! non!...
+
+Elle secouait tristement la tête:
+
+--Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il ne m'aime plus...
+
+Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutôt implorant, elle
+m'interrogeait:
+
+--Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais
+poussée dans un coin?... Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a
+jamais...?
+
+Non... cette idée!
+
+--Dites-le moi, Célestine?...
+
+Je m'écriais:
+
+--Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de ça!... Et
+puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine à
+Madame?...
+
+--Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous êtes une belle
+fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau
+corps!...
+
+Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, les bras,
+les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties
+correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gênée,
+rougissante, je me demandais si cela n'était pas un truc de la part de
+Madame et si, sous cette affliction de femme délaissée, elle ne cachait
+point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et elle ne cessait de
+gémir.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une
+vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai
+point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et
+douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au
+coeur!...
+
+Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tête
+enfouie dans un coussin, pour étouffer ses larmes, elle bégayait:
+
+--Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez jamais... On est trop...
+trop... trop malheureuse!
+
+Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, j'affirmai
+brusquement:
+
+--Moi, à la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une
+trop belle femme pour rester comme ça...
+
+Elle fut comme effrayée de mes paroles:
+
+--Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.
+
+J'insistai:
+
+--Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants...
+
+--Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela...
+
+--Mais puisque Madame est si amoureuse!...
+
+Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune
+homme très chic qui venait souvent à la maison... Et j'ajoutai:
+
+--Un amour d'homme!... Et comme il doit être adroit, délicat avec les
+femmes!...
+
+--Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites...
+
+--Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de
+Madame...
+
+Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, sous la lampe de
+la bibliothèque, alignait des chiffres et traçait des ronds avec des
+compas, elle répétait:
+
+--Il viendra, peut-être, cette nuit?...
+
+Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, c'était l'unique
+sujet de notre conversation... On s'informait auprès de moi...
+
+--Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a marché enfin?
+
+--Rien, toujours...
+
+Vous pensez si c'était là un thème admirable pour les grasses
+plaisanteries, les allusions obscènes, les rires insultants... On
+faisait même des paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin à
+«marcher».
+
+A la suite d'une discussion futile où j'avais tous les torts, j'ai
+quitté Madame. Je l'ai quittée salement, en lui jetant à la figure, à sa
+pauvre figure étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits
+malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livré
+son âme, sa petite âme plaintive, bébête et charmante, assoiffée de
+désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, comme des
+paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accusée des plus sales
+débauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de
+hideux...
+
+Il y a des moments où c'est en moi comme un besoin, comme une folie
+d'outrage... une perversité qui me pousse à rendre irréparables des
+riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience que j'agis
+contre mes intérêts, et que j'accomplis mon propre malheur...
+
+Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans
+l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours après
+être sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de façon à
+ce que tout le monde pût la lire dans la maison, j'écrivis cette jolie
+missive... oui, j'eus l'aplomb d'écrire ceci:
+
+«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, en port payé, tous les
+soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre,
+mais j'ai trop de dignité--et j'aime trop la propreté--pour conserver
+les sales nippes dont vous vous êtes débarrassée, en me les donnant, au
+lieu de les jeter--comme elles le méritaient--aux ordures de la rue. Il
+ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que
+je consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, par exemple,
+dont l'étoffe est mangée et toute jaune, à force que vous y avez pissé
+dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.»
+
+C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, d'autant plus bête que,
+comme je l'ai déjà dit, Madame s'était toujours montrée généreuse envers
+moi, au point que ces affaires--que je me gardai bien de lui renvoyer
+d'ailleurs,--je les vendis le lendemain quatre cents francs à une
+marchande à la toilette...
+
+N'était-ce point seulement la forme irritée du dépit où je me trouvais
+d'avoir quitté une place exceptionnellement agréable, comme on n'en
+rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une
+maison où il y avait tant de coulage... où l'on nous donnait tout à
+gogo... comme des princes?...
+
+Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste avec ses maîtres... Et
+tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais...
+
+Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec
+une pimbêche comme est ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de
+pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... Je ferai
+du ménage embêtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah!
+quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela rend ma situation
+encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien
+envie de m'en aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce pays de
+sauvages...
+
+* * * * *
+
+Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la
+chasse... Monsieur m'a regardée d'un air polisson... Il m'a encore
+demandé:
+
+--Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous habituez ici?...
+
+Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:
+
+--Je ne sais pas encore, Monsieur...
+
+Puis, effrontément:
+
+--Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...
+
+Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est
+vraiment bon enfant...
+
+--Il faut vous habituer, Célestine... Il faut vous habituer...
+sapristi!...
+
+J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore répondu:
+
+--Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...
+
+Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de très raide. Ses
+yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut
+de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi du mien... C'est
+dommage...
+
+Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait à
+Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez soupçonner:
+
+--Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques...
+
+Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les
+domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!...
+
+
+
+
+III
+
+
+18 septembre.
+
+Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.
+
+J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais tout de même de la
+religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours
+la religion. Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais elle
+est nécessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des
+particuliers qui s'en servent d'une drôle de façon, que beaucoup de
+curés et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand
+on est malheureuse--et, dans le métier, on l'est beaucoup plus qu'à son
+tour--il n'y a encore que ça pour endormir vos peines... que ça... et
+l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation...
+Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe.
+D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagné sur
+les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades
+qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire
+connaissance... Ah! si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle
+des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m'en
+chuchotaient, à l'oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être
+pas ici, aujourd'hui!...
+
+Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces
+soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les
+tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matinée
+bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaieté...
+
+Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. Le chemin est gentil qui
+y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps,
+il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des
+épines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les épines blanches...
+Elles me rappellent des choses, quand j'étais petite fille... A part ça,
+la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'épatant.
+C'est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des
+coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les coteaux, il y a une
+forêt... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dorée,
+qui cache trop à mon gré le paysage.
+
+C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... Je l'ai dans
+le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux
+à l'âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes
+normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et
+splendide où je suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué met un
+nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin.
+
+En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous
+le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes
+de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec
+des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement
+torchées, dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... Elles sentent
+le pays à plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi à
+Paris... Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et
+sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau,
+ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans
+son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout,
+je crois, la façon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles
+se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément
+ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me
+trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d'un geste
+hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie
+froissée... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on
+m'admire.
+
+En passant près de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un
+chuchotement:
+
+--C'est la nouvelle du Prieuré...
+
+L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble
+porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau,
+sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire
+épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse.
+
+--C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré?... Vous vous
+appelez Célestine?... Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre
+jours?...
+
+Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, aussi bien que
+moi-même. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre
+ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre
+noir, dont les plumes se balancent dans la brise.
+
+Elle continue:
+
+--Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger...
+à côté de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà
+vu?
+
+--Non, Mademoiselle...
+
+--Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux
+propriétés... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner.
+C'est encore un bel homme, vous savez!...
+
+Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'étouffer. Elle
+siffle de la gorge comme une bête fourbue... A chaque respiration,
+sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en
+hachant ses mots:
+
+--J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est
+incroyable!
+
+Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage:
+
+--Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque
+chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gênez pas...
+J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en
+causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous...
+
+Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur
+un ton confidentiel:
+
+--Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous voulez vous faire adresser
+votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon
+conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les
+lettres... Même qu'une fois, elle a bien failli être condamnée par le
+juge de paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.
+
+Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps
+tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose
+semble, maintenant, respirer avec plus de facilité... Et nous allons,
+potinant.
+
+--Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma
+petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est
+réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur
+qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les
+laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah!
+on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je
+vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé
+de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un
+vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée
+comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour
+rester chez de pareils grigous...
+
+Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau,
+avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a
+cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La
+méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son
+train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout
+cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses
+paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas
+mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue
+d'avance?
+
+Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses,
+accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de
+Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter:
+
+--Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant
+dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est
+naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend
+rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son
+linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il
+n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait
+gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici,
+mon Dieu, les voleurs!
+
+L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux
+achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine
+Mauger...
+
+--Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des
+idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons
+prendre un petit garçon, pour aider...
+
+Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de
+servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au
+moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour
+un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo,
+tous les deux, sous l'édredon!...
+
+Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne
+ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites,
+tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons
+qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri,
+avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les
+uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent
+sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon...
+L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des
+chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine,
+travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres
+faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des
+semelles de cuir...
+
+Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une
+prison.
+
+Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous
+salue...
+
+--Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, je suis allée à la messe
+de sept heures... Vous n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas
+entrer, un instant?
+
+Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercière, qui est
+une méchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste,
+quoi!... Puis elle recommence, à me vanter les vertus de son maître et
+les douceurs de sa place... Je lui demande:
+
+--Alors, le capitaine n'a pas de famille?
+
+--Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... Eh bien, ma petite,
+vous n'y êtes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!...
+Des tas de nièces et de cousines... des fainéants, des sans le sou, des
+traîne-misère... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait
+voir ça!... C'était une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis
+bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de toute cette vermine... Mais,
+ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille,
+aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de ça, allez,
+maintenant...
+
+J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend
+pas:
+
+--Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son
+testament?...
+
+Prudemment, elle réplique:
+
+--Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sûr que ce n'est
+pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui
+demande même pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par
+dévouement... Mais il connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui
+le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait
+pas croire qu'il est aussi bête que certaines personnes le prétendent,
+Mme Lanlaire en tête... qui en dit des choses sur nous!... C'est un
+malin au contraire, mademoiselle Célestine... et qui a une volonté à
+lui... Pour ça!...
+
+Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l'église.
+
+La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige à prendre une chaise
+près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des
+génuflexions et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses
+grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte
+chancelante, elle ressemble à une grange; avec son public, toussant,
+crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d'un
+cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance,
+des bouches fielleuses crispées par la haine... Il n'y a là que
+de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre
+quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre
+en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être qu'il n'y a
+même pas un orgue dans cette église?... Est-ce drôle? Je ne puis pas
+prier sans orgue... Un chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis
+l'estomac... ça me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais
+toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais...
+Ici, à la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec
+des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui,
+péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé...
+Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de
+catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les réponses des enfants
+de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mêlées de fumier,
+d'étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens
+avarié... Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!
+
+La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexée de me
+trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si
+peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où
+reposer ma pensée... où égayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris
+que je suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... Au lieu de
+s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent
+à la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du
+prêtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espèce de grand gaillard,
+tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses
+cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits
+yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite jugé...
+Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la nourriture, celui-là!... Et au
+confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en trousser
+des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi,
+et, tout bas, elle me dit:
+
+--C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas
+comme lui pour confesser les femmes... M. le curé est un saint homme,
+bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis que le nouveau
+vicaire...
+
+Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le
+prie-Dieu.
+
+Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et
+brutal... Il ressemble plus à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il
+me faut de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et des
+mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme était
+monsieur Jean...
+
+Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... En quelques mots
+mystérieux, elle m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que
+toutes les domestiques lui font une cour empressée...
+
+Encore une petite boulotte--décidément, c'est le pays des grosses
+femmes... Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux,
+blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne,
+au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un
+chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap
+brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bordés d'un
+cercle rouge, s'éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces
+le sourire... Rose me présente:
+
+--Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré...
+
+L'épicière m'observe avec attention et je remarque que son regard
+s'attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante...
+Elle dit d'une voix blanche:
+
+--Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille...
+Mademoiselle est parisienne, sans doute?...
+
+--En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...
+
+--Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous
+regarder à deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent
+ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à Paris, quand
+j'étais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme
+Tripier... Vous la connaissez peut-être?...
+
+--Non...
+
+--Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc,
+mademoiselle Célestine...
+
+Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l'arrière-boutique où se
+trouvent déjà réunies, autour d'une table ronde, quatre domestiques...
+
+--Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gémit
+l'épicière en m'offrant un siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me
+prend plus rien, au château... mais je puis bien dire que c'est une
+maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...
+
+--Pour sûr!... répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de
+pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées...
+
+Mme Gouin poursuit:
+
+--Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le
+temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du
+tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...
+
+Le choeur des domestiques reprend:
+
+--Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.
+
+A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d'un
+ton ferme:
+
+--On ne court pas après, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a
+pas besoin d'eux, n'est-ce pas?
+
+Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout
+ce qu'il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et
+l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes
+noires, accentue l'énergie de ces sentiments violents.
+
+Puis, après un silence:
+
+--Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle,
+j'ai mal au ventre...
+
+Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de
+boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires:
+
+--Pour sûr, qu'on les a quelque part...
+
+Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot
+ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un
+égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens
+une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est
+sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques...
+Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui
+s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des
+murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes
+fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos
+vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures,
+tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à
+raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de
+sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose
+d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée
+me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la
+bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis,
+et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les
+mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres
+qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par
+les éviers et par les plombs...
+
+Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis
+pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de
+même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les
+déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles...
+L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles
+choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces
+turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices
+parisiens, elles sont loin!...
+
+C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte
+avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir:
+
+--Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire...
+Ah! il s'en passe des choses chez elle...
+
+--Je m'en doutais... dit l'une.
+
+Une autre énonce, en même temps:
+
+--Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est
+une rude cochonne...
+
+Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui
+commence son récit:
+
+--Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour
+toute la journée...
+
+Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon
+honneur, cette parenthèse:
+
+--Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau...
+Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait
+retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui,
+dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...
+
+La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général:
+
+--M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si
+souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il
+était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le
+petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte
+de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était
+quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse.
+Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant
+qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et
+alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est
+jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force,
+oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a
+pris?...
+
+--Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude,
+dont le museau de rat s'allonge et remue...
+
+Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare:
+
+--Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...
+
+Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour
+à tour indignée et émue:
+
+--Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme
+un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter
+l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît
+qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait...
+pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce
+que vous dites de ça?...
+
+C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers...
+Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:
+
+--La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous
+pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.
+
+--Pour sûr... ah! pour sûr...
+
+--Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce...
+Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne
+toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a
+peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion...
+mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de
+l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...
+
+--Pour sûr... ah! pour sûr...
+
+--Manquer une occasion comme ça?... Malheur!
+
+Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...
+
+L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle
+fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de
+Rose.
+
+--J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit
+verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...
+
+Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard
+elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table,
+les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres
+gourmandes...
+
+En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:
+
+--Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez
+moi... Il faudra revenir me voir...
+
+Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique
+du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé...
+Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus
+épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et
+sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y
+reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer
+de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille
+du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle
+encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son
+amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce
+que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un
+découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette
+immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me
+semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!...
+
+Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se
+fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de
+petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges;
+la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes
+argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques
+légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler
+tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession,
+fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse
+femme, dont la voix méchante m'affole et me torture.
+
+Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre,
+affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:
+
+--Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien
+aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...
+
+Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:
+
+--Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit
+de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut
+se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très
+savante...
+
+Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité
+étrange, elle répète:
+
+--Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du
+pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand
+vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en
+repentirez pas... A bientôt... à bientôt!...
+
+Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne,
+longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un
+chemin où elle disparaît...
+
+Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées...
+Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde
+seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait
+presque peur...
+
+--Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...
+
+Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...
+
+Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il
+ratisse...
+
+Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne
+m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non
+plus, quand je lui parle?
+
+* * * * *
+
+A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reçoit très mal, me
+bouscule:
+
+--A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors...
+
+J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée... mais,
+heureusement, je me contiens... Je me borne à bougonner un peu.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?...
+
+--Je ne dis rien...
+
+--C'est heureux... Et puis, je vous défends de vous promener avec la
+bonne de M. Mauger... C'est une très mauvaise connaissance pour vous...
+Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de vous...
+
+Je m'écrie, en dedans:
+
+--Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je parlerai à qui je
+veux... je verrai qui me plaît... Tu ne me feras pas la loi, chameau...
+
+Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux
+méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément
+l'impression mauvaise, l'impression de dégoût que je rapportais de la
+messe, de l'épicière et de Rose... Rose et l'épicière ont raison; la
+mercière aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets
+de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'épicière.... de
+faire de cette sale mercière ma meilleure amie... puisque Madame me le
+défend... Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage:
+
+--Chameau!... chameau!... chameau!...
+
+Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais eu le courage de lui
+jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure...
+
+* * * * *
+
+Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en
+voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur,
+toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés
+à clé... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de
+lire une lettre, et de se faire des petits paquets...
+
+Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit à ma mère, à
+monsieur Jean, et j'ai lu: _En famille_... Quel joli livre!... Et qu'il
+est bien écrit!... C'est drôle, tout de même... j'aime bien entendre
+des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les
+livres qui font pleurer...
+
+* * * * *
+
+Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a semblé que Monsieur et
+Madame étaient en froid. Monsieur a lu le _Petit Journal_ avec une
+ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons
+yeux, comiques et doux... Même quand il est en colère, les yeux de
+Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la
+conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est écrié:
+
+--Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...
+
+Madame n'a rien répondu... Très raide, très droite, austère dans sa robe
+de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de
+songer... A quoi?...
+
+C'est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur...
+
+
+
+
+IV
+
+
+26 septembre.
+
+Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon
+journal... Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran...
+Je ne pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... Si je pouvais
+toujours dormir!...
+
+Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut donner l'idée.
+
+Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les
+deux maudits étages... On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la
+lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... drinn!... drinn!... il
+faut se lever et repartir... Cela ne fait rien qu'on soit indisposée...
+drinn!... drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai aux reins
+des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me
+feraient presque crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte
+pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a pas le droit de
+souffrir... La souffrance, c'est un luxe de maître... Nous, nous
+devons marcher, et vite, et toujours... marcher, au risque de tomber...
+Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, l'on tarde un
+peu à venir, alors, ce sont des reproches, des colères, des scènes.
+
+--Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous n'entendez donc pas?...
+Êtes-vous sourde?... Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, à
+la fin...
+
+Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...
+
+--Drinn!... drinn!... drinn!...
+
+Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée
+d'un ressort...
+
+--Apportez-moi une aiguille.
+
+Je vais chercher l'aiguille.
+
+--Bien!... apportez-moi du fil.
+
+Je vais chercher le fil.
+
+--Bon!... apportez-moi un bouton...
+
+Je vais chercher le bouton.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce
+bouton... Vous ne comprenez rien... Un bouton blanc, numéro 4... Et
+dépêchez-vous!
+
+Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... Vous pensez si je
+maugrée, si je rage, si j'invective Madame dans le fond de moi-même?...
+Durant ces allées et venues, ces montées et ces descentes, Madame a
+changé d'idée... Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien:
+
+--Non... remportez l'aiguille et le bouton... Je n'ai pas le temps...
+
+J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n'en puis
+plus... Cela suffit à Madame... elle est contente... Et dire qu'il
+existe une société pour la protection des animaux...
+
+Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempête:
+
+--Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi employez-vous donc vos
+journées?... Je ne vous paie pas pour que vous flâniez du matin au
+soir...
+
+Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice me révolte:
+
+--Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.
+
+--Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous défends de me
+répondre... Je ne veux pas d'observation, entendez-vous?... Je sais ce
+que je dis.
+
+Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n'en finissent
+pas... Dans les corridors, à la cuisine, au jardin, des heures entières,
+on entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!
+
+En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... Que peut-elle donc
+avoir, dans le corps, pour être toujours dans un tel état d'irritation?
+Et comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver une place, tout
+de suite...
+
+Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... Je ressentais une
+douleur si aiguë que c'était à croire qu'une bête me déchirait, avec ses
+dents, avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le matin, en me
+levant, à force d'avoir perdu du sang, je m'étais évanouie... Comment
+ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traîner, de faire mon
+service? Je n'en sais rien... Parfois, dans l'escalier, j'étais obligée
+de m'arrêter, de me cramponner à la rampe afin de reprendre haleine
+et de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs froides qui me
+mouillaient les cheveux... C'était à hurler... Mais je suis dure au
+mal, et j'ai cette fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres...
+Madame me surprit, à un moment où je pensais défaillir. Tout tournait
+autour de moi, la rampe, les marches et les murs.
+
+--Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.
+
+--Je n'ai rien.
+
+Et j'essayai de me redresser.
+
+--Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manières-là?... Je
+n'aime pas qu'on me fasse des figures d'enterrement... Vous avez un
+service très désagréable...
+
+Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...
+
+* * * * *
+
+Au milieu de ces épreuves, je repense toujours à mes places anciennes...
+Aujourd'hui, c'est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus...
+J'y étais seconde femme de chambre et je n'avais, pour ainsi dire, rien
+à faire. La journée, nous la passions dans la lingerie, une lingerie
+magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de
+grandes armoires d'acajou, à serrures dorées. Et l'on riait, et
+l'on s'amusait à dire des bêtises, à faire la lecture, à singer les
+réceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d'une gouvernante
+anglaise, qui nous préparait du thé, du bon thé que Madame achetait
+en Angleterre, pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, de
+l'office, le maître d'hôtel--un qui était à la coule--nous apportait des
+gâteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes
+choses...
+
+Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea à revêtir un costume
+très chic de Monsieur, de Coco, comme nous l'appelions entre nous...
+Naturellement, on joua à toutes sortes de jeux risqués; on alla même
+très loin dans la plaisanterie. Et j'étais si drôle en homme, et je ris
+tellement fort de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai des
+traces humides dans le pantalon de Coco...
+
+Ça c'était une place!...
+
+* * * * *
+
+Je commence à bien connaître Monsieur... On a raison de dire que c'est
+un homme excellent et généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y
+aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou... Le
+besoin, la rage qu'il a d'être charitable le poussent à commettre des
+actions qui ne sont pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui,
+il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat qui est souvent
+désastreux... Il faut le dire, sa bonté fut la cause de petites
+vilenies, dans le genre de celle-ci...
+
+* * * * *
+
+Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le père Pantois, apportait
+des églantiers que Monsieur avait commandés, en cachette de Madame,
+naturellement... C'était à la tombée du jour... J'étais descendue
+chercher de l'eau chaude pour un savonnage en retard... Madame, sortie
+en ville, n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la cuisine,
+avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant,
+amena le père Pantois... Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage
+et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.
+
+Le bonhomme me faisait pitié, tant il était exténué, maigre, salement
+vêtu... Son pantalon, une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures...
+Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gercée,
+gaufrée, culottée comme du vieux cuir... Il mangea avec avidité.
+
+--Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... en se frottant les
+mains... ça va mieux, hein?...
+
+Le vieillard, la bouche pleine, remercia:
+
+--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Parce que, voyez-vous,
+depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous...
+j'avais rien dans le corps... rien...
+
+--Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, nom d'un chien!...
+
+--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Faites excuse...
+
+Le vieux se taillait d'énormes morceaux de pain, qu'il était longtemps à
+mâcher, car il n'avait plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:
+
+--Et les églantiers, père Pantois? interrogea Monsieur... Ils sont
+beaux, hein?
+
+--Y en a de beaux... y en a de moins beaux... y en a quasiment de toutes
+les sortes, monsieur Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... et
+c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus
+qu'on les prenne dans son bois... Faut aller loin, maintenant, pour en
+trouver... ben loin... Si je vous disais que je viens de la forêt
+de Raillon, à plus de trois lieues d'ici?... Ma foi, oui, monsieur
+Lanlaire...
+
+Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s'était attablé auprès
+de lui... Gai, presque farceur, il lui tapa sur les épaules, et il
+s'exclama:
+
+--Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... Toujours fort... toujours
+jeune...
+
+--Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point tant qu'ça...
+
+--Allons donc!... insista Monsieur... fort comme un vieux Turc... et de
+bonne humeur, sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui,
+mon père Pantois... Vous êtes de la vieille roche, vous...
+
+Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, couleur de bois ancien,
+et il répéta:
+
+--Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire... les
+bras mollissent... Et les reins donc...--Ah, les sacrés reins!... Je
+n'ai quasiment plus de force... Et puis, la femme qu'est malade, qui
+ne quitte plus son lit... et qui coûte gros de médicaments!... On n'est
+guère heureux... on n'est guère heureux... Si, au moins, on vieillissait
+pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur Lanlaire... c'est ça qu'est le
+pire... de l'affaire...
+
+Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant philosophiquement la
+question:
+
+--Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, père Pantois?... C'est la
+vie... On ne peut pas être et avoir été... C'est comme ça...
+
+--Ben sûr!... Faut se faire une raison...
+
+--Voilà!...
+
+--Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire?
+
+--Ah! dame!
+
+Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue mélancolique:
+
+--Tout le monde a ses tristesses, allez, mon père Pantois...
+
+--Ben oui...
+
+Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes... La nuit
+tombait sur le jardin... Les deux grands tournesols, qu'on apercevait
+dans la perspective de la porte ouverte, se décoloraient, se noyaient
+d'ombre... Et le père Pantois mangeait toujours... Son verre était resté
+vide... Monsieur le remplit... et, brusquement, abandonnant les hauteurs
+métaphysiques, il demanda:
+
+--Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, cette année?
+
+--Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh bien, cette année, l'un dans
+l'autre, les églantiers valent vingt-deux francs le cent... C'est un
+peu cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... En vérité du bon
+Dieu!... Ainsi... tenez...
+
+En homme généreux et qui méprise les questions d'argent, Monsieur
+interrompit le vieillard, qui se disposait à se lancer dans des
+explications justificatives.
+
+--C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce que je marchande jamais
+avec vous, moi?... Et même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous
+les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq francs... Ah!...
+
+--Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop bon...
+
+--Non, non... Je suis juste... je suis pour le peuple, moi, pour le
+travail... sacrebleu!
+
+Et, tapant sur la table, il surenchérit...
+
+--Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est trente francs, nom d'un
+chien!... Trente francs, vous entendez, mon père Pantois?...
+
+Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux étonnés et
+reconnaissants, et il bégaya:
+
+--J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler pour vous,
+monsieur Lanlaire... Vous savez ce que c'est que le travail, vous...
+
+Monsieur arrêta ces effusions...
+
+--Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes mardi... j'irai vous
+payer ça... dimanche?... Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion,
+ma foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...
+
+Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du père
+Pantois s'éteignirent... Il était gêné, troublé, ne mangeait plus...
+
+--C'est que... fit-il timidement... enfin, si vous pouviez vous
+acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait ben, monsieur Lanlaire...
+Vingt-deux francs, seulement... Faites excuse...
+
+--Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua Monsieur, avec une superbe
+assurance... Certainement, je vais vous payer ça, tout de suite... Ah,
+nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... c'était pour aller faire un
+petit tour, par chez vous...
+
+Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta celles de son veston et
+de son gilet, et simulant la surprise, il s'écria:
+
+--Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai pas de monnaie... Je n'ai que
+des sacrés billets de mille francs...
+
+Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:
+
+--Je parie que vous n'avez pas de monnaie de mille francs, mon père
+Pantois?
+
+Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il était convenable à lui
+de rire aussi... et il répondit, gaillard:
+
+--Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais vu de ces sacrés
+billets-là!...
+
+--Eh bien alors... à dimanche!... conclut Monsieur.
+
+Monsieur s'était versé un verre de cidre et il trinquait avec le
+père Pantois, lorsque Madame, qu'on n'avait pas entendu venir, entra
+brusquement, en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son oeil en voyant
+ça... en voyant Monsieur attablé auprès du vieux pauvre, et trinquant
+avec lui!...
+
+--Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres toutes blanches.
+
+Monsieur balbutia, ânonna:
+
+--C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... des églantiers...
+Le père Pantois m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont été
+gelés, cet hiver...
+
+--Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y a pas besoin d'églantiers
+ici...
+
+Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit demi-tour, s'en alla
+en claquant la porte et proférant des paroles injurieuses... Dans sa
+colère, elle ne m'avait pas aperçue...
+
+Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers s'étaient levés...
+Gênés, ils regardaient la porte par où Madame venait de disparaître...
+puis ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire un mot. Ce fut
+Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pénible...
+
+--Eh bien... à dimanche, père Pantois.
+
+--A dimanche, monsieur Lanlaire...
+
+--Et portez-vous bien, père Pantois...
+
+--Vous, de même, monsieur Lanlaire...
+
+--Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...
+
+--Vous êtes ben honnête...
+
+Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courbé, s'en alla et se
+fondit dans la nuit du jardin...
+
+* * * * *
+
+Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... Et quant au père
+Pantois, si jamais il touche ses trente francs... eh bien, il aura de la
+chance...
+
+Je ne veux pas donner raison à Madame... mais je trouve que Monsieur a
+tort de causer familièrement avec des gens trop au-dessous de lui... Ça
+n'est pas digne...
+
+Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... et qu'il s'en tire
+comme il peut... Ça n'est pas toujours commode... Quand il rentre tard
+de la chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner du courage,
+Madame le reçoit très mal.
+
+--Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute une journée...
+
+--Mais, tu sais bien, mignonne...
+
+--Tais-toi...
+
+Elle le boude des heures et des heures, le front dur... la bouche
+mauvaise... Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses...
+
+--Mais, mignonne, tu sais bien...
+
+--Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...
+
+Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie:
+
+--Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la maison, comme une âme en
+peine?
+
+--Mais, mignonne...
+
+--Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la chasse... le diable sait
+où!... Tu m'agaces... tu m'énerves... Va-t-en!...
+
+De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit faire, s'il doit s'en
+aller ou rester, être ici ou ailleurs! Problème difficile... Mais, comme
+dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s'en aller le
+plus souvent possible. De cette façon, il ne l'entend pas crier...
+
+Ah! il fait vraiment pitié!
+
+* * * * *
+
+L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu de linge sur la haie, je
+l'aperçus dans le jardin. Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant
+la nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait à leurs
+tuteurs...
+
+Très souvent, quand il ne sort pas avant le déjeuner, Monsieur jardine;
+du moins, il fait semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans ses
+plates-bandes... C'est toujours du temps de gagné sur les ennuis de
+l'intérieur... Pendant ces moments-là, on ne lui fait pas de scènes...
+Loin de Madame, il n'est plus le même. Sa figure s'éclaire, son oeil
+luit... Son caractère, naturellement gai, reprend le dessus... Vraiment,
+il n'est pas désagréable... A la maison, par exemple, il ne me parle
+presque plus et, tout en suivant son idée, semble ne pas faire attention
+à moi... Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser un petit
+mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, que Madame ne peut
+l'épier... Lorsqu'il n'ose pas me parler, il me regarde... et son regard
+est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, je m'amuse à l'exciter
+de toutes les manières... et, bien que je n'aie pris à son égard aucune
+résolution, à lui monter la tête sérieusement...
+
+En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, penché sur ses
+dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le
+pas:
+
+--Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!
+
+--Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... Vous voyez bien...
+
+Il m'invita à m'arrêter un instant.
+
+--Eh bien, Célestine?... J'espère que vous vous habituez ici,
+maintenant?
+
+Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté d'engager la
+conversation!... Pour lui faire plaisir, je répliquai en souriant:
+
+--Mais oui, Monsieur... certainement... je m'habitue.
+
+--A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux enfin... ça n'est pas
+malheureux.
+
+Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait d'un regard très tendre,
+répétait: «Ça n'est pas malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver
+à me dire quelque chose d'ingénieux...
+
+Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur,
+et, les jambes écartées, les deux paumes plaquées sur ses hanches, les
+paupières bridées, les yeux franchement obscènes, il s'écria:
+
+--Je parie, Célestine, que vous avez dû en faire des farces à Paris?...
+Hein, en avez-vous fait, de ces farces!...
+
+Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une grande envie de rire...
+Mais je baissai les yeux pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir,
+comme il convenait en la circonstance:
+
+--Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.
+
+--Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille comme vous... avec
+des yeux pareils!... Ah! oui, vous avez dû faire de ces farces!... Et
+tant mieux... Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, je suis
+pour l'amour, nom d'un chien!...
+
+Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne robuste, fortement
+musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l'exaltation
+amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait dans ses prunelles...
+Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je
+dis, d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:
+
+--Monsieur se trompe... Monsieur croit parler à ses autres femmes de
+chambre... Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnête fille..
+
+Très digne, pour bien marquer à quel point j'avais été offensée de cet
+outrage, j'ajoutai:
+
+--Monsieur mériterait que j'aille tout de suite me plaindre à Madame...
+
+Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur m'empoigna le bras...
+
+--Non... non!... balbutia-t-il...
+
+Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... Comment ai-je pu
+renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En
+vérité, je n'en sais rien...
+
+Monsieur était prodigieusement ridicule... Livide, maintenant, la bouche
+grande ouverte, une double expression d'embêtement et de peur sur toute
+sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque à petits
+coups d'ongle.
+
+Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, mangées
+de lichens et de mousses... quelques poires y pendaient à portée de
+la main... Une pie jacassait, ironiquement, au haut d'un châtaigner
+voisin... Tapi derrière la bordure de buis, le chat giflait un
+bourdon... Le silence devenait de plus en plus pénible, pour Monsieur...
+Enfin, après des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient
+sur ses lèvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:
+
+--Aimez-vous les poires, Célestine?
+
+--Oui, Monsieur...
+
+Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton d'indifférence hautaine.
+
+Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il hésita quelques
+secondes... Et soudain, comme un enfant maraudeur, il détacha une
+poire de l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... Ses genoux
+fléchissaient... sa main tremblait...
+
+--Tenez, Célestine... cachez cela dans votre tablier... On ne vous en
+donne jamais à la cuisine, n'est-ce pas?...
+
+--Non, Monsieur...
+
+--Eh bien... je vous en donnerai encore... quelquefois... parce que...
+parce que... je veux que vous soyez heureuse...
+
+La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, ses gestes
+maladroits, ses paroles effarées, et aussi sa force de mâle, tout cela
+m'avait attendrie... J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une sorte de
+sourire la dureté de mon regard, et moitié ironique, moitié câline, je
+lui dis:
+
+--Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...
+
+Il se troubla encore, mais comme nous étions séparés de la maison par un
+épais rideau de châtaigners, il se remit vite, et crâneur maintenant que
+je devenais moins sévère, il clama, avec des gestes dégagés:
+
+--Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... Je me moque bien de
+Madame, moi!... Il ne faudrait pas qu'elle m'embête, après tout... J'en
+ai assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...
+
+Je prononçai gravement:
+
+--Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... Madame est une femme
+très aimable.
+
+Il sursauta:
+
+--Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... Mais vous ne savez donc
+pas ce qu'elle a fait?... Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un
+homme... je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout dans le
+pays... Et c'est à cause de ma femme... Ma femme?... c'est... c'est...
+une vache... oui, Célestine... une vache... une vache... une vache!...
+
+Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, vantant
+hypocritement l'énergie, l'ordre, toutes les vertus domestiques de
+Madame... A chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...
+
+--Non, non!... Une vache... une vache!...
+
+Pourtant, je parvins à le calmer un peu. Pauvre Monsieur!... Je jouais
+de lui avec une aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le
+faisais passer de la colère à l'attendrissement. Alors il bégayait:
+
+--Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes si gentille!... Vous devez
+être si bonne!... Tandis que cette vache...
+
+--Allons, Monsieur... allons!...
+
+Il reprenait:
+
+--Vous êtes si douce!... Et cependant... quoi?... vous n'êtes qu'une
+femme de chambre...
+
+Un moment, il se rapprocha de moi, et très bas:
+
+--Si vous vouliez, Célestine?...
+
+--Si je voulais... quoi?...
+
+--Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... vous savez bien?...
+
+--Monsieur voudrait peut-être que je trompe Madame avec Monsieur? Que je
+fasse avec Monsieur des cochonneries?...
+
+Il se méprit à l'expression de mon visage... et les yeux hors de la
+tête, les veines du cou gonflées, les lèvres humides et baveuses, il
+répondit d'une voix sourde:
+
+--Oui là!... Eh bien, oui, là!...
+
+--Monsieur n'y pense pas?
+
+--Je ne pense qu'à ça, Célestine...
+
+Il était très rouge, congestionné:
+
+--Ah! Monsieur va encore recommencer...
+
+Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à lui...
+
+--Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais recommencer... Je...
+vais... recommencer... parce que... parce que... je suis fou de vous...
+de toi... Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je ne dors
+plus... que je me sens... tout malade... Et ne craignez rien de moi...
+N'aie pas peur de moi... Je ne suis pas une brute, moi... je... je...
+ne vous ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le jure!... Je...
+je... nous... nous...
+
+--Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout à Madame... Et
+si quelqu'un vous voyait, en cet état, dans le jardin?
+
+Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il ne savait plus
+que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne... Et il
+regardait, sans les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le
+jardin... Vaincu enfin, il dénoua, au haut du tuteur, les brins de
+raphia, se pencha à nouveau sur les dahlias écroulés... et triste,
+infiniment, et suppliant, il gémit:
+
+--Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je vous ai dit cela...
+comme je vous aurais dit autre chose... comme je vous aurais dit...
+n'importe quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut pas m'en
+vouloir... il ne faut pas surtout en parler à Madame... C'est vrai,
+pourtant, si quelqu'un nous avait vus, dans le jardin?...
+
+Je me sauvai pour ne pas rire.
+
+Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une émotion chantait dans
+mon coeur... quelque chose--comment exprimer cela?...--de maternel...
+Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec... Mais, un
+de plus ou de moins, au fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais
+lui donner du bonheur au pauvre gros père qui en est si privé, et j'en
+aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres,
+c'est peut-être meilleur que d'en recevoir, des autres... Même lorsque
+notre chair reste insensible à ses caresses, quelle sensation délicieuse
+et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se
+pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... à cause de Madame...
+Nous verrons, plus tard.
+
+Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il a relevé ses dahlias
+et, l'après-midi, il n'a pas quitté le bûcher où, pendant plus de
+quatre heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De la lingerie,
+j'écoutais avec une sorte de fierté les coups de maillet, sur les coins
+de fer...
+
+* * * * *
+
+Hier, Monsieur et Madame ont passé toute l'après-midi à Louviers...
+Monsieur avait rendez-vous avec son avoué, Madame avec sa couturière...
+Sa couturière!...
+
+J'ai profité de ce moment de répit pour rendre visite à Rose, que je
+n'avais pas revue depuis ce fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non
+plus de connaître le capitaine Mauger...
+
+Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on en voit peu, je vous
+assure... Figurez-vous une tête de carpe, avec des moustaches et une
+longue barbiche grises... Très sec, très nerveux, très agité, il ne
+tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans
+une petite pièce où il fait de la menuiserie, en chantant des airs
+militaires, en imitant la trompette du régiment...
+
+Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en planches carrées, où
+sont cultivées les fleurs d'autrefois, de très vieilles fleurs qu'on ne
+rencontre plus que dans de très vieilles campagnes et chez de très vieux
+curés...
+
+Quand je suis arrivée, Rose, confortablement assise à l'ombre d'un
+acacia, devant une table rustique sur laquelle était posée sa corbeille
+à ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse,
+le chef coiffé d'un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d'un
+tuyau d'arrosage qui s'était crevé la veille...
+
+On m'accueillit avec empressement... et Rose ordonna au petit
+domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d'aller
+chercher la bouteille de noyau et des verres.
+
+Les premières politesses échangées:
+
+--Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est donc pas encore claqué,
+votre Lanlaire?... Ah! vous pouvez vous vanter de servir chez une
+fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, ma chère demoiselle.
+
+Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en
+inséparables amis... Une discussion à propos de Rose les avait brouillés
+à mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec
+sa servante, de l'admettre à sa table...
+
+Interrompant son récit, le capitaine força en quelque sorte mon
+témoignage.
+
+--À ma table!... Et si je veux l'admettre dans mon lit?... Voyons...
+est-ce que je n'en ai pas le droit?... Est-ce que cela le regarde?...
+
+--Bien sûr que non, monsieur le capitaine...
+
+Rose, d'une voix pudique, soupira:
+
+--Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est bien naturel.
+
+Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de
+poing, les deux anciens amis passaient leur temps à se faire des procès
+et des niches... Ils se haïssaient sauvagement.
+
+--Moi... déclara le capitaine... toutes les pierres de mon jardin, je
+les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si
+elles tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou plutôt, tant
+mieux... Ah! le cochon!... Du reste, vous allez voir...
+
+Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita pour la ramasser,
+atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il
+lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit
+un bruit de verre cassé. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et
+secoué, étouffé, tordu par le rire, il chantonna:
+
+--Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier qui passe...
+
+Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me dit, avec admiration:
+
+--Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est jeune pour son âge!...
+
+Après que nous eûmes siroté un petit verre de noyau, le capitaine Mauger
+voulut me faire les honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir
+nous accompagner, à cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas
+nous attarder trop longtemps...
+
+--D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous surveille...
+
+Le capitaine m'emmena à travers des allées, des carrés bordés de buis,
+des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles,
+remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas de pareilles, chez ce
+cochon de Lanlaire... Tout à coup, il cueillit une petite fleur orangée,
+bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts,
+et il me demanda:
+
+--En avez-vous mangé?...
+
+Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai
+bouche close. Le capitaine affirma:
+
+--Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... J'ai mangé de toutes
+les fleurs qui sont ici... Il y en a de bonnes... il y en a de moins
+bonnes... il y en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, moi, je
+mange de tout...
+
+Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et
+répéta d'une voix plus forte, où dominait l'accent d'un défi:
+
+--Je mange de tout, moi!..
+
+La façon dont le capitaine venait de proclamer cette étrange profession
+de foi me révéla que sa grande vanité, dans la vie, était de manger de
+tout... Je m'amusai à flatter sa manie...
+
+--Et vous avez raison, monsieur le capitaine.
+
+--Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... Et ce n'est pas seulement
+des plantes que je mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que
+personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne connaît pas... Moi, je mange
+de tout...
+
+Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les
+allées étroites où se balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes,
+rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine
+avait au ventre de petits sursauts de joie... Sa langue passait sur ses
+lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...
+
+Il me dit encore.
+
+--Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux,
+pas de vers de terre que je n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des
+couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles... J'ai mangé de
+tout... On connaît ça dans le pays, allez!... Quand on trouve une bête,
+morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c'est, on se dit:
+«Faut l'apporter au capitaine Mauger.»... On me l'apporte... et je la
+mange... L'hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux
+inconnus... qui viennent d'Amérique... de plus loin, peut-être... On
+me les apporte... et je les mange... Je parie qu'il n'y a pas, dans le
+monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi... Je mange de
+tout...
+
+La promenade terminée, nous revînmes nous asseoir sous l'acacia. Et je
+me disposais à prendre congé, quand le capitaine s'écria:
+
+--Ah!... il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous
+n'avez, bien sûr, jamais vu...
+
+Et il appela d'une voix retentissante:
+
+--Kléber!... Kléber!...
+
+Entre deux appels, il m'expliqua:
+
+--Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...
+
+Et il appela encore:
+
+--Kléber!... Kléber!...
+
+Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et
+dorées, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs,
+joliment éveillés.
+
+--Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... Allons, viens ici,
+Kléber!... Psstt!...
+
+L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur le tronc, descendit avec
+prudence, en enfonçant ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en
+fourrure blanche, marqué de taches fauves, avait des mouvements souples,
+des ondulations gracieuses de serpent... Il toucha terre, et, en deux
+bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à le caresser, tout
+joyeux.
+
+--Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant petit Kléber!...
+
+Il se tourna vers moi:
+
+--Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivoisé?... Il me suit dans
+le jardin, partout, comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler...
+et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée... Il
+mange avec nous... couche avec nous... C'est une petite bête que j'aime,
+ma foi, autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle Célestine,
+j'en ai refusé trois cents francs... Je ne le donnerais pas pour mille
+francs... pour deux mille francs... Ici, Kléber...
+
+L'animal leva la tête vers son maître; puis, il grimpa sur lui, escalada
+ses épaules et, après mille caresses et mille gentillesses, se roula
+autour du cou du capitaine, comme un foulard... Rose ne disait rien...
+Elle semblait agacée.
+
+Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.
+
+--Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur le capitaine, que
+vous ne mangez pas votre furet?...
+
+Le capitaine me regarda avec un étonnement profond, puis avec une
+tristesse infinie... Ses yeux devinrent tout ronds, ses lèvres
+tremblèrent.
+
+--Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...
+
+Évidemment, cette question ne s'était jamais posée devant lui, qui avait
+mangé de tout... C'était comme un monde nouveau, étrangement comestible,
+qui se révélait à lui...
+
+--Je parie, répétai-je férocement, que vous ne mangez pas votre
+furet?...
+
+Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et invincible secousse, le
+vieux capitaine s'était levé de son banc... Une agitation extraordinaire
+était en lui...
+
+--Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.
+
+Pour la troisième fois, violemment, en détachant chaque mot, je dis:
+
+--Je parie que vous ne mangez pas votre furet?...
+
+--Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce que vous dites?... Vous dites
+que je ne le mange pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez
+voir... Moi, je mange de tout...
+
+Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, d'un coup sec il cassa les
+reins de la petite bête, et la jeta, morte sans une secousse, sans un
+spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:
+
+--Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...
+
+Et il courut, avec des gesticulations folles, s'enfermer dans sa
+maison...
+
+Je connus là quelques minutes d'une véritable, indicible horreur. Toute
+étourdie encore par l'action abominable que je venais de commettre, je
+me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose m'accompagna... Elle
+souriait:
+
+--Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver, me confia-t-elle...
+Il aimait trop son furet... Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque
+chose... Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...
+
+Elle ajouta, après un court silence:
+
+--Par exemple, il ne vous pardonnera jamais ça... C'est un homme qu'il
+ne faut pas défier... Dame... un ancien militaire!...
+
+Puis, quelques pas plus loin:
+
+--Faites attention, ma petite... On commence à jaser sur vous dans le
+pays. Il paraît qu'on vous a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M.
+Lanlaire... C'est bien imprudent, croyez-moi... Il vous enguirlandera,
+si ce n'est déjà fait... Enfin, faites attention. Avec cet homme-là,
+rappelez-vous... Du premier coup... pan!... un enfant...
+
+Et comme elle refermait sur moi la barrière:
+
+--Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, que j'aille faire ma
+gibelotte...
+
+Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre petit furet, là-bas,
+sur le sable de l'allée...
+
+* * * * *
+
+Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame m'a dit très
+sévèrement:
+
+--Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez qu'à m'en demander... je
+verrai si je dois vous en donner... mais je vous défends d'en prendre...
+
+J'ai répondu:
+
+--Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n'aime pas les pruneaux...
+
+Madame a insisté:
+
+--Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...
+
+J'ai répliqué:
+
+--Si Madame me croit une voleuse, Madame n'a que me donner mon compte.
+
+Madame m'a arraché des mains l'assiette de pruneaux.
+
+--Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y en avait trente-deux... il
+n'y en a plus que vingt-cinq... vous en avez donc dérobé deux... Que
+cela ne vous arrive plus!...
+
+C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle les avait comptés!...
+
+Non!... De ma vie!...
+
+
+
+
+V
+
+
+28 septembre.
+
+Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce matin, par une lettre du
+pays. Quoique je n'aie jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de
+la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me voyant pleurer, Madame
+m'a dit:
+
+--Qu'est-ce encore que ces manières-là?...
+
+J'ai répondu:
+
+--Ma mère, ma pauvre mère est morte!...
+
+Alors, Madame, de sa voix ordinaire:
+
+--C'est un malheur... et je n'y peux rien... En tout cas, il ne faut pas
+que l'ouvrage en souffre...
+
+Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe pas Madame...
+
+Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une coïncidence
+entre la mort de ma mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé que
+c'était là une punition du ciel, et que ma mère ne serait peut-être pas
+morte si je n'avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber...
+J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte avant le furet... Rien
+n'y a fait... et cette idée m'a poursuivie, toute la journée, comme un
+remords...
+
+J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du
+monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages
+de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai même
+pas rembourser les quelques petites dettes contractées durant les jours
+où j'ai été sur le pavé...
+
+Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au service sur un bateau de
+l'État, en Chine, je crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de
+ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle maintenant?... Je
+ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff à
+Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a dû rouler, par
+ci, par là, le diable sait où!... Elle est peut-être en maison; elle
+est peut-être morte, elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est
+mort...
+
+Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y
+ai plus personne, et ma mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques
+et les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront pas certainement
+l'eau-de-vie qu'elle doit...
+
+C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque
+jamais à elle... je n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui
+écrivais qu'à mes changements de place, et seulement pour lui donner mon
+adresse... Elle m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec elle,
+qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est
+morte, voilà que j'ai l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que
+jamais...
+
+Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière... Je revois
+tout des êtres et des choses parmi lesquels j'ai commencé le dur
+apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un côté,
+trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste.
+
+Une nuit, je me souviens--j'étais bien petite, pourtant--je me souviens
+que nous fûmes réveillés en sursaut par la corne du bateau de
+sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont
+lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempête; la barre
+du port était toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement
+avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient
+sûrement en péril...
+
+Sachant que le père pêchait dans les parages de l'île de Sein, ma mère
+ne s'inquiétait pas trop... Elle espérait qu'il avait relâché au port de
+l'île, comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, en entendant
+la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et très
+pâle... m'enveloppa à la hâte d'un gros châle de laine et se dirigea
+vers le môle... Ma soeur Louise, qui était déjà grande, et mon frère
+plus petit la suivaient, criant:
+
+--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...
+
+Et elle aussi criait:
+
+--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...
+
+Les ruelles étaient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins.
+Sur le quai, où l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une foule
+d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir sur le môle à cause du vent
+trop fort, surtout à cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de
+pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade....
+Ma mère prit la sente... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»...
+prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout était noir
+sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin,
+dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des
+soulèvements de vagues blanchissaient... Malgré les secousses... «Ah!
+sainte Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses et en
+quelque sorte bercée par elles, malgré le vent et en quelque sorte
+étourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je me
+réveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre
+des visages mornes, entre des bras agités, je vis, sur un lit de camp,
+éclairé par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! sainte Vierge!...
+Ah! nostre Jésus!»... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide,
+la face broyée, les membres rayés de balafres saignantes, meurtris de
+taches bleues... C'était mon père...
+
+Je le vois encore... Il avait les cheveux collés au crâne, et, dans les
+cheveux, des goémons emmêlés qui lui faisaient comme une couronne... Des
+hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles
+chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le
+maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des
+douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dégageai
+de mon châle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles
+mouillées, je me mis à crier, à appeler papa... à appeler maman... Une
+voisine m'emporta...
+
+* * * * *
+
+C'est à partir de ce moment que ma mère s'adonna, avec rage, à la
+boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les
+sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, aucun de ses
+patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle à s'enivrer,
+querelleuse et morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, elle nous
+battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tuée?...
+
+Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes
+journées à gaminer sur le quai, à marauder dans les jardins, à barboter
+dans les flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, sur la route
+de Plogoff, au fond d'un dévalement herbu, abrité du vent de mer et
+garni d'arbustes épais, je polissonnais avec les petits garçons, parmi
+les épines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de
+trouver ma mère étendue sur le carreau en travers du seuil, inerte,
+la bouche salie de vomissements, une bouteille brisée dans la main...
+Souvent, je dus enjamber son corps... Ses réveils étaient terribles...
+Une folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes prières et mes
+cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me piétinait, me cognait
+aux meubles, criant:
+
+--Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!...
+
+Bien des fois, j'ai cru mourir...
+
+Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes
+les nuits, on entendit des coups sourds, frappés à la porte de notre
+maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur
+de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et
+repartait... Et un autre venait après, se couchait aussi, restait une
+heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs
+effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois,
+les gendarmes intervinrent...
+
+Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni
+de ma soeur, ni de mon frère... On s'écartait de nous dans les ruelles.
+Les honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, des maisons où
+nous allions, tantôt marauder, tantôt mendier... Un jour, ma soeur
+Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots,
+s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea mousse... Je
+restai seule avec ma mère...
+
+* * * * *
+
+A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le triste exemple
+de maman à ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les
+polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garçons, je
+m'étais développée physiquement très vite... Malgré les privations
+et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte,
+j'avais tellement poussé, qu'à onze ans je connaissais les premières
+secousses de la puberté... Sous mon apparence de gamine, j'étais presque
+femme...
+
+A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus vierge... Violée?
+Non, pas absolument... Consentante? Oui, à peu près... du moins dans la
+mesure où le permettaient l'ingénuité de mon vice et la candeur de ma
+dépravation... Un dimanche, après la grand'messe, le contre-maître d'une
+sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont
+le visage n'était qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux,
+m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. Et là, dans une cachette
+de la falaise, dans un trou sombre du rocher où les mouettes venaient
+faire leur nid... où les matelots cachaient quelquefois les épaves
+trouvées en mer... là sur un lit de goémon fermenté, sans que je me
+sois refusée ni débattue... il me posséda... pour une orange!... Il
+s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas Biscouille...
+
+Et voilà une chose incompréhensible, dont je n'ai trouvé l'explication
+dans aucun roman. M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et
+outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du
+rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire.
+Alors, quand je repense à lui--et j'y pense souvent--comment se
+fait-il que ce ne soit jamais pour le détester et pour le maudire? A
+ce souvenir, que j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme une grande
+reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret
+véritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant
+personnage, tel qu'il était sur le lit de goémon...
+
+A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma
+contribution personnelle à la biographie des grands hommes....
+
+* * * * *
+
+M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse
+Fardin, chez qui, l'année dernière, je servais comme femme de chambre.
+J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le
+tréfonds, l'âme si compliquée des femmes... Et bien des fois, j'avais
+eu l'idée de lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie
+passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous étonnez pas trop de la
+gravité de telles préoccupations. Elles ne sont point coutumières aux
+domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on
+ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre
+esprit se modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au salon
+se dit également à l'office. Le malheur était que nous n'eussions pas à
+l'office un Paul Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas de
+féminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean
+lui-même ne me satisfaisaient pas...
+
+Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une lettre «urgente», à l'illustre
+maître. Ce fut lui qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis à
+lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur
+le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul
+Bourget me demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une
+pauvresse, sans doute?...
+
+--Une femme de chambre, comme moi, illustre maître.
+
+M. Bourget eut une grimace supérieure, une moue de dédain. Ah sapristi!
+il n'aime pas les pauvres.
+
+--Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites
+âmes... Ce ne sont même pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de
+ma psychologie...
+
+Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à
+partir de cent mille francs de rentes...
+
+Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier de la maison, lui
+aussi, qui, sur la même interrogation, répondit, en me pinçant la
+taille, gentiment:
+
+--Eh bien, charmante Célestine, votre amie est une bonne fille, voilà
+tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous
+savez... hé!... hé!... hé!...
+
+Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne
+faisait pas de manières... et il était bon enfant... Quel dommage qu'il
+soit tombé dans les curés!...
+
+* * * * *
+
+Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer
+d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente
+et gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles n'abusèrent pas de
+mon âge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour
+se servir, de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme il arrive
+souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine
+jusqu'au crime... C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides,
+charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui n'osaient même pas
+tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait,
+quelquefois, chez elles, bien de la misère, mais on s'arrangeait comme
+on pouvait... Et au milieu de toutes les difficultés de vivre, elles
+n'en continuaient pas moins d'être gaies et de chanter sans cesse, comme
+des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'émouvant,
+et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre
+leur bonté infinie, et si pure...
+
+Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à faire le ménage, et,
+quand je fus à peu près instruite de ces choses nécessaires, elles me
+placèrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait,
+tous les étés, avec sa femme et ses deux filles, dans une espèce de
+petit château délabré, près de Comfort... De braves gens, certes, mais
+si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un
+sourire, ni une joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément
+noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et
+là, toute la journée, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou
+bien, ces billes ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent aux
+ménagères à ravauder leurs bas. Madame rédigeait placets sur placets,
+pétitions sur pétitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux
+filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard,
+l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées,
+se desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à qui tout manque, le
+sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit
+mois, je les envoyai promener, par un coup de tête que j'ai regretté...
+
+Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi...
+Son haleine m'emplissait le coeur de désirs nouveaux. Bien que je ne
+sortisse pas souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, les
+rues, les étalages, les foules, les palais, les voitures éclatantes,
+les femmes parées... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixième
+étage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces
+que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans
+des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois restée dans
+cette maison, j'ai vu là, le soir, au sixième, toutes les débauches,
+et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation d'une
+novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des
+ambitions incertaines, dans cet idéal fallacieux du plaisir et du
+vice...
+
+Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien de la vie... on se fait
+des imaginations et des rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai
+soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai
+à parler bientôt...
+
+Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est effrayant quand j'y
+songe...
+
+Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de près...
+j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge,
+de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon...
+Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent
+cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences
+de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils ont beau être riches, avoir des
+frusques de soie et de velours, des meubles dorés; ils ont beau se laver
+dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... Ça
+n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le
+lit de ma mère...
+
+Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule!...
+Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme
+elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule,
+c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à
+vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une
+fleur, soignée comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que
+les défroques inutiles ou les restes gâtés:
+
+--Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet
+à la cuisine, il sent mauvais...
+
+Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une
+bête... Et il ne faut rien dire; il faut sourire et remercier, sous
+peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois,
+en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la
+nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles...
+
+Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces idées noires... On s'étourdit
+et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi.
+
+* * * * *
+
+Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, Marianne s'est
+attendrie, a voulu me consoler. Elle est allée chercher, au fond
+du buffet, dans un amas de vieux papiers et de torchons sales, une
+bouteille d'eau-de-vie...
+
+--Il ne faut pas vous affliger comme ça, m'a-t-elle dit... il faut vous
+secouer un peu, ma pauvre petite... vous réconforter.
+
+Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les coudes sur la table,
+d'une voix traînante et gémissante, elle m'a raconté des histoires
+sinistres de maladies, des accouchements, la mort de sa mère, de son
+père, de sa soeur... Sa voix devenait, à chaque minute, plus pâteuse...
+ses yeux s'humectaient, et elle répétait, en léchant son verre:
+
+--Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort de votre maman... ah!
+c'est un grand malheur... Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes
+toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre petite!...
+
+Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à pleurer et tandis qu'elle
+pleurait, pleurait, elle ne cessait de gémir:
+
+--Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas s'affliger...
+
+C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt une sorte d'affreux
+braiement, qui alla grandissant... Et son gros ventre, et sa grosse
+poitrine, et son triple menton, secoués par les sanglots, se soulevaient
+en houles énormes...
+
+--Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... Madame n'aurait qu'à vous
+entendre et venir...
+
+Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus fort:
+
+--Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...
+
+Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la boisson et le coeur
+ému par les larmes de Marianne, je me suis mise à sangloter comme une
+Madeleine... Tout de même... ce n'est point une mauvaise fille...
+
+Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... Je voudrais
+servir chez une cocotte, ou bien en Amérique...
+
+
+
+
+VI
+
+
+1er octobre.
+
+Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop raide, l'autre jour,
+avec lui, dans le jardin... Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il
+s'imagine, tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement et que je
+suis une imprenable vertu... Ah! ses regards humiliés, implorants, et
+qui ne cessent de me demander pardon!...
+
+Quoique je sois redevenue plus aguichante et gentille, il ne me dit plus
+rien de la chose, et il ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle
+attaque directe, pas même le coup classique du bouton de culotte à
+recoudre... Un coup grossier, mais qui ne rate pas souvent son effet...
+En ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...
+
+Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, qu'il en meurt d'envie, de
+plus en plus... Dans la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu
+détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il est aussi de plus
+en plus timide. Une résolution à prendre lui fait peur... Il craint
+d'amener une rupture définitive, et il ne se fie plus à mes regards
+encourageants...
+
+Une fois, en m'abordant avec une expression étrange, avec quelque chose
+d'égaré dans les yeux, il m'a dit:
+
+--Célestine... vous... vous... cirez... très bien... mes chaussures...
+très... très... bien... Jamais... elles n'ont été... cirées... comme
+ça... mes chaussures...
+
+C'est là que j'attendais le coup du bouton... Mais non... Monsieur
+haletait, bavait, comme s'il eût mangé une poire trop grosse et trop
+juteuse...
+
+Puis il a sifflé son chien... et il est parti...
+
+Mais voici ce qui est plus fort...
+
+Hier, Madame était allée au marché, car elle fait son marché elle-même;
+Monsieur était sorti depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il
+rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et aussitôt monta dans
+son cabinet de toilette, pour prendre un tub et s'habiller, comme il
+avait coutume... Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... et il ne
+craint pas l'eau... Je pensai que le moment était favorable d'essayer
+quelque chose qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon
+ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... et, quelques
+secondes, je restai l'oreille collée à la porte, écoutant... Monsieur
+tournait et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:
+
+ Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
+ Et ron, ronron... petit patapon...
+
+Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un tas de refrains...
+
+J'entendis des chaises remuer, des placards s'ouvrir et se refermer,
+puis, l'eau ruisseler dans le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!»,
+des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait à Monsieur...
+Alors, brusquement, j'ouvris la porte...
+
+Monsieur était devant moi, de face, la peau toute mouillée, grelottante,
+et l'éponge, en ses mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa tête,
+ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne vis, je crois, un homme aussi
+ahuri... N'ayant point de manteau pour recouvrir la nudité de son corps,
+par un geste, instinctivement pudique et comique, il s'était servi de
+l'éponge comme d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte volonté
+pour réprimer, devant ce spectacle, le rire qui se déchaînait en moi. Je
+remarquai que Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe de poils,
+et la poitrine, telle un ours... Tout de même, c'est un bel homme...
+Mazette!...
+
+Naturellement, je poussai un cri de pudeur alarmée, ainsi qu'il
+convenait, et je refermai la porte avec violence... Mais derrière la
+porte, je me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et que va-t-il
+arriver?... Ma foi!...» J'attendis quelques minutes... Plus un bruit,...
+sinon le bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps en temps,
+tombait dans le tub... «Il réfléchit, pensais-je... il n'ose pas se
+décider... mais il va me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela
+de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur s'essuyait, se frottait,
+s'ébrouait... et des glissements de savate traînèrent sur le parquet...
+des chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et se refermèrent...
+Enfin Monsieur recommença de chantonner:
+
+ Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
+ Et ron, ronron... petit patapon.
+
+--Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, tout bas, dépitée et
+furieuse.
+
+Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue à ne plus lui accorder
+jamais rien du bonheur que ma pitié, à défaut de mon désir, avait
+parfois rêvé de lui donner...
+
+L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne cessa de tourner autour de
+moi. Il me rejoignit à la basse-cour, au moment où j'allais porter
+au fumier les ordures des chats... Et comme, pour rire un peu de son
+embarras, je m'excusais de ce qui était arrivé le matin:
+
+--Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait rien... Au contraire...
+
+Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais quoi... Mais je le plantai,
+là... au milieu de sa phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui
+dis, d'une voix cinglante, ces mots:
+
+--Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai pas le temps de parler à
+Monsieur... Madame m'attend...
+
+--Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...
+
+--Non, Monsieur...
+
+Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à la maison, j'aperçus
+Monsieur... Il n'avait pas changé de place... Tête basse, jambes molles,
+il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque.
+
+* * * * *
+
+Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique.
+
+Madame disait:
+
+--Je te dis que tu fais attention à cette fille...
+
+Monsieur répondait:
+
+--Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une idée!... Voyons, mignonne...
+Une roulure pareille... une sale fille qui a peut-être de mauvaises
+maladies... Ah! celle-là est trop forte!...
+
+Madame reprenait:
+
+--Avec ça que je ne connais pas ta conduite... et tes goûts.
+
+--Permets... ah! permets!...
+
+--Et tous les sales torchons... et tous les derrières crottés que tu
+trousses dans la campagne!...
+
+J'entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans
+le salon, avec une animation fébrile.
+
+--Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des idées!... Où vas-tu chercher
+tout cela, mignonne?...
+
+Madame s'obstinait:
+
+--Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... Et pour laquelle
+il a fallu que je paie cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu
+serais peut-être en prison, comme ton voleur de père...
+
+Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré dans un fauteuil... Il
+se taisait...
+
+La discussion finit sur ces mots de Madame:
+
+--Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas jalouse... Tu peux bien
+coucher avec cette Célestine... Ce que je ne veux pas, c'est que cela me
+coûte de l'argent...
+
+Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...
+
+* * * * *
+
+Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites
+filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si
+tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il
+lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que
+je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en suis certaine... Et
+c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une
+femme de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce
+qui se passe chez ses maîtres... Elle n'a même pas besoin d'écouter aux
+portes... Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge,
+et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est même
+inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et
+qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas
+mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire,
+des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte
+d'inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les
+étaler... Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, comme tout
+le monde... Mais vrai!... j'ai vu des ménages... et des plus
+respectables... qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût...
+
+Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d'effet de
+revoir mes maîtres... après... le lendemain... J'étais toute troublée...
+En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher de les regarder,
+de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle
+insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:
+
+--Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses maîtres de cette façon-là?
+Faites donc attention à votre service...
+
+Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images... comment
+exprimer cela?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée
+et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient
+avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes
+propres caresses...
+
+Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris
+un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité... Devant ces
+visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu
+effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules... Et ce
+qu'ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs
+dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui
+fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:
+
+--Célestine, vous regardez trop les hommes... Célestine, ça n'est
+pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre...
+Célestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez à
+mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas...
+
+Et patati... et patata!...
+
+Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter
+sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser,
+généralement, en échange d'une complaisance brusque et éphémère, autre
+chose qu'un enfant... Arrange-toi, après comme tu peux et si tu peux...
+Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant... Cela ne le
+regarde pas...
+
+Leur maison!... Ah! vrai!...
+
+* * * * *
+
+Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il
+ne pouvait pas y avoir d'erreur là-dessus.
+
+Le vendredi était le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des
+femmes et des femmes, jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu
+sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable qu'elles devaient
+dire, entre elles, pas mal de saletés et que cela excitait Madame... Et
+puis, le soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce fût ceci,
+ou cela ou bien autre chose, le certain c'est que, tous les vendredis...
+allez-y donc!...
+
+Si c'était le jour de Madame, on peut dire que c'était la nuit de
+Monsieur, la nuit de Coco... Et quelle nuit!... Il fallait voir, le
+lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le désordre des meubles,
+des linges partout, l'eau des cuvettes répandue sur les tapis... Et
+l'odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à des
+parfums... à des parfums qui sentaient bon, quoique ça!... Dans le
+cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur
+du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la glace, il y avait des
+piles de coussins effondrés, foulés, écrasés, et, de chaque côté,
+de hauts candélabres, dont les bougies disparues avaient coulé et
+pendaient, en longues larmes figées, aux branches d'argent... Ah! il
+leur en fallait des mic-macs à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils
+auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été mariés!...
+
+* * * * *
+
+Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l'année où nous
+allâmes passer quelques semaines à Ostende... A la station de Feignies,
+visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur très endormi...
+était resté dans son compartiment... Ce fut Madame qui se rendit, avec
+moi, dans la salle où l'on inspectait les bagages...
+
+--Avez-vous quelque chose à déclarer? nous demanda un gros douanier
+qui, à la vue de Madame, élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait
+plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il existe des douaniers,
+pour qui c'est une sorte de plaisir physique et presque un acte de
+possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans
+les chemises des belles dames.
+
+--Non... répondit Madame... Je n'ai rien.
+
+--Alors... ouvrez cette malle...
+
+Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus
+grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son
+enveloppe de toile grise.
+
+--Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.
+
+--Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, que la résistance de ma
+maîtresse incitait visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique
+examen...
+
+Madame--ah! je la vois encore--prit, dans son petit sac, le trousseau de
+clefs et ouvrit la malle... Le douanier, avec une joie haineuse, renifla
+l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, il se mit à fouiller,
+de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les
+robes... Madame était furieuse, poussait des cris, d'autant que l'animal
+bousculait, froissait avec une malveillance évidente tout ce que nous
+avions rangé si précieusement...
+
+La visite allait se terminer sans plus d'encombres, quand le gabelou,
+exhibant du fond de la malle un long écrin de velours rouge, questionna:
+
+--Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Des bijoux... répondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble.
+
+--Ouvrez-le...
+
+--Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi bon?
+
+--Ouvrez-le...
+
+--Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus de pouvoir... Je vous dis
+que je ne l'ouvrirai pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...
+
+Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. Elle voulut
+arracher l'écrin litigieux des mains du douanier qui, se reculant,
+menaça:
+
+--Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je vais aller chercher
+l'inspecteur...
+
+--C'est une indignité... une honte.
+
+--Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh bien, on le forcera.
+
+Exaspérée, Madame cria:
+
+--Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai à l'ambassade... aux
+ministres... je me plaindrai au Roi, qui est de nos amis... Je vous
+ferai révoquer, entendez-vous... condamner, mettre en prison...
+
+Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun effet sur l'impassible
+douanier, qui répéta avec plus d'autorité:
+
+--Ouvrez l'écrin...
+
+Madame était devenue toute pâle et se tordait les mains.
+
+--Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne veux pas... je ne peux
+pas l'ouvrir...
+
+Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier commanda:
+
+--Ouvrez l'écrin!
+
+Cette discussion avait interrompu les opérations de la douane et
+groupé, autour de nous, quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais
+prodigieusement intéressée par les péripéties de ce petit drame et,
+surtout, par le mystère de cet écrin que je ne connaissais pas, que je
+n'avais jamais vu chez Madame, et qui, certainement, avait été introduit
+dans la malle, à mon insu.
+
+Brusquement, Madame changea de tactique, se fit plus douce, presque
+caressante avec l'incorruptible douanier, et, s'approchant de lui de
+façon à l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle supplia tout
+bas:
+
+--Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai l'écrin...
+
+Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui tendait un piège. Il hocha
+sa vieille tête obstinée et méfiante:
+
+--En voilà assez, des manières... Tout ça, c'est de la frime... Ouvrez
+l'écrin...
+
+Alors, confuse, rougissante, mais résignée, Madame prit dans son
+porte-monnaie une toute petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant
+à ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, elle ouvrit
+l'écrin de velours rouge, que le douanier lui présentait, solidement
+tenu dans ses mains. Au même instant, le douanier fit un bond en
+arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être mordu par une bête
+venimeuse.
+
+--Nom de Dieu!... jura-t-il.
+
+Puis, le premier moment de stupéfaction passé, il cria avec un mouvement
+du nez, rigolo:
+
+--Fallait le dire que vous étiez veuve!
+
+Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, pour que les rires, les
+chuchotements, les paroles désobligeantes, et même les indignations
+qui éclatèrent dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame que «ses
+bijoux» n'avaient été parfaitement aperçus des voyageurs...
+
+Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître qu'elle montra une
+certaine crânerie, en cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai!
+elle ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à remettre de
+l'ordre dans la malle bouleversée. Et nous quittâmes la salle, sous les
+sifflets, sous les rires insultants de l'assistance.
+
+Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le sac où elle avait remisé
+l'écrin fameux... Un moment, sur le quai, elle s'arrêta, et avec une
+impudence tranquille, elle me dit:
+
+--Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer que l'écrin vous
+appartenait.
+
+Avec la même impudence, je répondis:
+
+--Je remercie beaucoup Madame. Madame est très bonne pour moi... Mais
+moi, je préfère me servir de ces «bijoux-là»... au naturel.
+
+--Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... Vous êtes une petite
+sotte...
+
+Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui ne se doutait de rien...
+
+* * * * *
+
+Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit effronterie, soit manque
+d'ordre, il lui arrivait souvent des histoires pareilles ou analogues.
+J'en aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, sont des
+plus édifiantes... Mais il y a un moment où le dégoût l'emporte, où la
+fatigue vous vient de patauger sans cesse dans de la saleté... Et puis,
+je crois que j'en ai dit assez sur cette maison, qui fut pour moi le
+plus complet exemple de ce que j'appellerai le débraillement moral. Je
+me bornerai à quelques indications.
+
+Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits
+livres, en peau jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de livres,
+semblables à des paroissiens de jeune fille. Quelquefois, le samedi
+matin, elle en oubliait un sur la table, près de son lit... ou bien dans
+le cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était plein d'images
+extraordinaires... Je ne joue pas les saintes-nitouches, mais je dis
+qu'il faut être rudement putain pour garder chez soi de pareilles
+horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y penser, j'en ai chaud...
+Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes... sexes mêlés,
+confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exaspérés... Des
+nudités dressées, arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes,
+en processions de croupes soudées l'une à l'autre par des étreintes
+compliquées et d'impossibles caresses... Des bouches en ventouse comme
+des tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant les ventres, tout
+un paysage de cuisses et de jambes, nouées, tordues comme des branches
+d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...
+
+Mathilde, la première femme de chambre, chipa un de ces livres.. Elle
+supposait que Madame n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame
+le lui réclama pourtant... Après avoir fouillé ses tiroirs, cherché
+partout, en vain, elle dit à Mathilde:
+
+--Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?
+
+--Quel livre, Madame?
+
+--Un livre jaune...
+
+--Un livre de messe, sans doute?
+
+Elle regarda bien en face Madame, qui ne se déconcerta pas, et elle
+ajouta:
+
+--Il me semble en effet que j'ai vu un livre jaune avec un fermoir doré
+sur la table, près du lit, dans la chambre de Madame...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a fait...
+
+--L'avez-vous pris?...
+
+--Moi, Madame?...
+
+Et avec une insolence magnifique:
+
+--Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne voudrait pas que je lise de
+pareils livres!
+
+Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame n'insista plus.
+
+Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:
+
+--Attention!... Nous allons dire la messe...
+
+Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et nous en faisait la
+lecture, malgré les protestations de la gouvernante anglaise qui bêlait:
+«Taisez-vous... vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, durant des
+minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, s'écrasait le nez contre les
+images qu'elle avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé avec ça!
+
+Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je n'ai rencontré dans ma vie
+une telle pocharde, et si drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse,
+passionnée, surtout avec les femmes. Les vices qu'elle cachait à jeun
+sous un masque d'austérité comique se révélaient alors en toute leur
+beauté grotesque. Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et je n'ai
+pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. Selon l'expression de
+Madame, Miss se contentait de se «réaliser» elle-même... Vraiment,
+elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque et déréglée qui
+illustrait cette maison bien moderne...
+
+Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. Tout le monde dormait
+dans l'hôtel, et je restais, seule, à sommeiller pesamment dans la
+lingerie... Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au coup de
+sonnette, je me levai et trouvai Madame dans sa chambre. Les yeux sur le
+tapis, et se dégantant, elle riait à se tordre:
+
+--Voilà, une fois encore, Miss complètement ivre... me dit-elle...
+
+Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les bras allongés, une
+jambe en l'air, et qui, geignant, soupirant, bredouillait des paroles
+inintelligibles...
+
+--Allons, fit Madame, relevez-la et allez la coucher...
+
+Comme elle était fort lourde et molle, Madame voulut bien m'aider et
+c'est à grand'peine que nous parvînmes à la remettre debout.
+
+Miss s'était accrochée des deux mains au manteau de Madame, et elle
+disait à Madame:
+
+--Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus jamais te quitter. Je
+t'aime bien... Tu es mon bébé. Tu es belle...
+
+--Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes une vieille pocharde...
+Allez vous coucher.
+
+--Non, non... je veux coucher avec toi... tu es belle... je t'aime
+bien... Je veux t'embrasser.
+
+Se retenant d'une main au manteau, de l'autre main elle cherchait à
+caresser les seins de Madame, et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait
+en baisers humides et bruyants...
+
+--Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... Je veux
+t'embrasser... Pou!... pou!... pou!...
+
+Je pus enfin dégager Madame des étreintes de Miss, que j'entraînai
+hors de la chambre... Et ce fut sur moi que se tourna sa tendresse
+passionnée. Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait m'enlacer
+la taille, et sa main s'égarait sur moi plus hardiment que sur Madame,
+et à des endroits de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.
+
+--Finissez donc, vieille sale!...
+
+--Non! non... toi aussi... tu es belle... je t'aime bien... viens avec
+moi... Pou!... pou!... pou!...
+
+Je ne sais comment je me serais débarrassée d'elle si, dès qu'elle fut
+entrée dans sa chambre, les hoquets n'eussent noyé, dans un flot ignoble
+et fétide, ses ardeurs obstinées.
+
+Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. Madame n'avait de réelle joie
+qu'un spectacle du vice, même le plus dégoûtant...
+
+Un autre jour, je surpris Madame en train de raconter à une amie, dans
+son cabinet de toilette, les impressions d'une visite qu'elle avait
+faite, la veille, avec son mari, dans une maison spéciale où elle avait
+vu deux petits bossus faire l'amour...
+
+--Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus passionnant...
+
+* * * * *
+
+Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l'apparence et que,
+seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter
+de ce que le beau monde, de ce que «la haute société» est sale et
+pourrie... On peut dire d'elle, sans la calomnier, qu'elle ne vit
+que pour la basse rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des
+milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné que très rarement de
+voir que l'amour s'y accompagnât d'un sentiment élevé, d'une tendresse
+profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou de pitié, qui en
+font une chose grande et sainte.
+
+* * * * *
+
+Encore un mot sur Madame... Hormis les jours de réception et des dîners
+de gala, Madame et Coco recevaient très intimement un jeune ménage très
+chic, avec qui ils couraient les théâtres, les petits concerts, les
+cabinets de restaurant, et même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme
+très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la femme, une belle
+rousse, avec des yeux étrangement ardents, et une bouche comme je n'en
+ai jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement ce que
+c'était que ces deux êtres-là... Quand ils dînaient, tous les quatre,
+il paraît que leur conversation prenait une allure si effrayante,
+si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel, qui n'était pas
+bégueule pourtant, eut l'envie de leur jeter les plats à la figure...
+Il ne doutait point du reste qu'il y eût, entre eux, des relations
+antinaturelles, et qu'ils fissent des fêtes pareilles à celles
+reproduites dans les petits livres jaunes de Madame. La chose est, sinon
+fréquente, du moins connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce vice
+par passion, s'y adonnent par snobisme... C'est ultra-chic.
+
+Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de Madame, qui recevait des
+archevêques et des nonces du pape, et dont le _Gaulois_, chaque semaine,
+célébrait les vertus, l'élégance, la charité, les dîners _smart_ et la
+fidélité aux pures traditions catholiques de la France?...
+
+Tout de même, ils avaient beau avoir du vice, avoir tous les vices dans
+cette maison-là, on y était libre, heureuse, et Madame ne s'occupait
+jamais de la conduite du personnel...
+
+* * * * *
+
+Ce soir, nous sommes restés plus longtemps que de coutume à la cuisine.
+J'ai aidé Marianne à faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en
+tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes de confiance,
+elle grappille de-ci, vole de-là, autant qu'elle peut... Elle a même des
+roueries qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... Il lui
+arrive de ne pas se retrouver dans ses chiffres, ce qui la gêne
+beaucoup avec Madame, qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph
+s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il daigne me parler, de temps
+à autre... Ainsi, ce soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le
+sacristain, son intime ami... Et, pendant que Marianne et moi, nous
+travaillions, il a lu la _Libre Parole_... C'est son journal... Il
+n'admet pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué que, tout en
+lisant, plusieurs fois, il m'a observée avec des expressions nouvelles
+dans les yeux...
+
+La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer ses opinions
+politiques... Il est las de la République qui le ruine et qui le
+déshonore... Il veut un sabre...
+
+--Tant que nous n'aurons pas un sabre--et bien rouge--il n'y a rien de
+fait... dit-il.
+
+Il est pour la religion... parce que... enfin... voilà... il est pour la
+religion...
+
+--Tant que la religion n'aura pas été restaurée en France comme
+autrefois... tant qu'on n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe
+et à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...
+
+Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont;
+dans sa chambre, celui de Déroulède; dans la petite pièce aux graines,
+ceux de Guérin et du général Mercier... de rudes lapins... des
+patriotes... des Français, quoi!... Précieusement, il collectionne
+toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des
+généraux, toutes les caricatures de «bouts coupés». Car Joseph est
+violemment antisémite... Il fait partie de toutes les associations
+religieuses, militaristes et patriotiques du département. Il est membre
+de la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive
+de Louviers, membre encore d'une infinité de groupes et de sous-groupes,
+comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, les Bayados du Vexin...
+etc... Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses
+gestes, des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en ville sans
+une matraque:
+
+--Tant qu'il restera un juif en France... il n'y a rien de fait...
+
+Et il ajoute:
+
+--Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... j'en brûlerais...
+j'en étriperais de ces maudits youpins!... Il n'y a pas de danger, les
+traîtres, qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils savent bien
+ce qu'ils font, allez, les vendus!...
+
+Il englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons,
+libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à
+l'église, et qui ne sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il
+n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà tout...
+
+Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu'il s'avisât de rentrer
+de l'île du Diable, en France... Ah! non... Et pour ce qui est de
+l'immonde Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à Louviers, comme
+le bruit en court, pour y donner une conférence... Son affaire serait
+claire, et c'est Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de Zola
+qui, pour six cent mille francs, a livré toute l'armée française et
+aussi toute l'armée russe, aux Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est
+pas une blague... un potin... une parole en l'air: non, Joseph en est
+sûr... Joseph le tient du sacristain, qui le tient du curé, qui le tient
+de l'évêque, qui le tient du pape... qui le tient de Drumont... Ah! les
+juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, écrits par Joseph,
+à la cave, au grenier, à l'écurie, à la remise, sous la doublure des
+harnais, jusque sur les manches des balais, partout, ces mots: «Vive
+l'armée!... Mort aux juifs!»
+
+Marianne approuve, de temps en temps, par des mouvements de tête, des
+gestes silencieux, ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la
+République la ruine et la déshonore... Elle aussi est pour le sabre,
+pour les curés et contre les juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs,
+sinon qu'il leur manque quelque chose, quelque part.
+
+Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, pour la patrie, pour
+la religion et contre les juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de
+maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces chouettes
+doctrines?... On peut dire tout ce qu'on voudra des domestiques... ils
+ont bien des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne peut pas leur
+refuser, c'est d'être patriotes... Ainsi, moi, la politique, ce n'est
+pas mon genre et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de partir
+pour ici, j'ai carrément refusé de servir, comme femme de chambre, chez
+Labori... Et toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au bureau,
+ont refusé aussi:
+
+--Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça, jamais!...
+
+Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement, je ne sais pas pourquoi
+je suis contre les juifs, car j'ai servi chez eux, autrefois, du temps
+où on pouvait le faire encore avec dignité... Au fond, je trouve que les
+juives et les catholiques, c'est tout un... Elles sont aussi vicieuses,
+ont d'aussi sales caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les
+autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même monde, et la différence
+de religion n'y est pour rien... Peut-être, les juives font-elles plus
+de piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles valoir davantage,
+l'argent qu'elles dépensent?... Malgré ce qu'on raconte de leur esprit
+d'administration et de leur avarice, je prétends qu'il n'est pas mauvais
+d'être dans ces maisons-là, où il y a encore plus de coulage que dans
+les maisons catholiques.
+
+Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a reproché d'être une
+patriote à la manque, une mauvaise Française, et, sur des prophéties de
+massacres, sur une sanglante évocation de crânes fracassés et de tripes
+à l'air, il est parti se coucher.
+
+Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille d'eau-de-vie. Nous
+avions besoin de nous remettre, et nous avons parlé d'autre chose...
+Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a raconté son enfance,
+sa jeunesse difficile, et, comme quoi, étant petite bonne chez une
+marchande de tabac, à Caen, elle fut débauchée par un interne... un
+garçon tout fluet, tout mince, tout blond, et qui avait des yeux bleus
+et une barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si soyeuse!... Elle
+devint enceinte, et la marchande de tabac qui couchait avec un tas de
+gens, avec tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de chez
+elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande ville, avec un gosse dans
+le ventre!... Ah! elle en connut de la misère, son ami n'ayant pas
+d'argent... Et elle serait morte de faim, bien sûr, si l'interne ne lui
+avait enfin trouvé, à l'école de médecine, une drôle de place...
+
+--Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je tuais les lapins... et
+j'achevais les petits cochons d'Inde... C'était bien gentil...
+
+Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de Marianne un sourire qui
+m'a paru étrangement mélancolique...
+
+Après un silence, je lui demande:
+
+--Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?
+
+Marianne fait un geste vague et lointain, un geste qui semble écarter
+les lourds voiles de ces limbes où dort son enfant... Elle répond d'une
+voix qu'éraille l'alcool:
+
+--Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que j'en aurais fait, mon
+Dieu?...
+
+--Comme les petits cochons d'Inde, alors?...
+
+--C'est ça...
+
+Et, elle s'est reversé à boire...
+
+Nous sommes montées, dans nos chambres, un peu grises...
+
+
+
+
+VII
+
+
+6 octobre.
+
+Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on n'attendait pas si tôt,
+ont roussi les dernières fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres
+dahlias, témoins de la timidité amoureuse de Monsieur sont brûlés;
+brûlés aussi les grands tournesols qui montaient la faction à la porte
+de la cuisine. Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées,
+plus rien que quelques maigres géraniums, ici et là, et cinq ou six
+touffes d'asters qui avant de mourir, elles aussi, penchent sur le sol
+leurs bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les parterres du
+capitaine Mauger, que j'ai vus, tantôt, par-dessus la haie, c'est un
+véritable désastre, et tout y est couleur de tabac.
+
+Les arbres, à travers la campagne, commencent de jaunir et de se
+dépouiller, et le ciel est funèbre. Durant quatre jours, nous avons vécu
+dans un brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la suie et qui
+ne se dissipait même pas l'après-midi... Maintenant, il pleut, une
+pluie glacée, fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise bise de
+nord-ouest...
+
+Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre, il fait un froid
+de loup. Le vent y souffle, l'eau y pénètre par les fentes du toit,
+principalement autour des deux châssis qui distribuent une lumière
+avare, dans ce sombre galetas... Et le bruit des ardoises soulevées,
+des secousses qui ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent,
+des charnières qui grincent, y est assourdissant... Malgré l'urgence
+des réparations, j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir de Madame
+qu'elle fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose pas encore
+réclamer un poêle, bien que je sente, moi qui suis très frileuse, que
+je ne pourrai continuer d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... Ce
+soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû calfeutrer les châssis
+avec de vieux jupons... Et cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne
+cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par instants, glapit dans
+la nuit si aigrement, qu'on dirait la voix de Madame, après une scène,
+dans les corridors...
+
+Les premières révoltes calmées, la vie s'établit monotone,
+engourdissante et je finis par m'y habituer peu à peu, sans trop en
+souffrir moralement. Jamais il ne vient personne ici; on dirait d'une
+maison maudite. Et, en dehors des menus incidents domestiques que j'ai
+contés, jamais il ne se passe rien... Tous les jours sont pareils,
+et toutes les besognes, et tous les visages... C'est l'ennui dans la
+mort... Mais, je commence à être tellement abrutie, que je m'accommode
+de cet ennui, comme si c'était une chose naturelle. Même, d'être
+privée d'amour, cela ne me gêne pas trop, et je supporte sans trop
+de douloureux combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, à
+laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, car j'ai renoncé à Monsieur,
+j'ai plaqué Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et je lui en
+veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si grossièrement devant Madame...
+Ce n'est point qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... il
+s'obstine à tourner autour de moi, avec des yeux de plus en plus ronds,
+une bouche de plus en plus baveuse. Suivant une expression que j'ai lue
+dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours vers mon auge qu'il mène
+s'abreuver les cochons de son désir...
+
+Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur se tient, avant le
+dîner, dans son bureau, où il fait le diable sait quoi, par exemple...
+où il occupe son temps à remuer sans raison de vieux papiers, à pointer
+des catalogues de graines et des réclames de pharmacie, à feuilleter,
+d'un air distrait, de vieux livres de chasse... Il faut le voir, quand
+j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes ou surveiller son feu.
+Alors, il se lève, tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles,
+renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon stupide, mon
+attention... C'est à se tordre... Je fais semblant de ne rien entendre,
+de ne rien comprendre à ses singeries puériles, et je m'en vais,
+silencieuse, hautaine, sans plus le regarder que s'il n'était pas là...
+
+Hier soir, cependant, nous avons échangé les courtes paroles que voici:
+
+--Célestine!...
+
+--Monsieur désire quelque chose?...
+
+--Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... Pourquoi êtes-vous
+méchante avec moi?
+
+--Mais, Monsieur sait bien que je suis une roulure...
+
+--Voyons...
+
+--Une sale fille...
+
+--Voyons... voyons...
+
+--Que j'ai de mauvaises maladies...
+
+--Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, Célestine...
+Écoutez-moi...
+
+--Merde!...
+
+Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en ai assez... Ça ne
+m'amuse plus de lui mettre, par mes coquetteries, la tête et le coeur à
+l'envers...
+
+* * * * *
+
+Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que rien, non plus, ne m'y
+embête... Est-ce l'air de ce sale pays, le silence de la campagne, la
+nourriture trop lourde et grossière?... Une torpeur m'envahit, qui n'est
+pas d'ailleurs sans charme... En tout cas, elle émousse ma sensibilité,
+engourdit mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences et les
+criailleries de Madame... Grâce à elle aussi, j'éprouve un certain
+contentement à bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et Joseph,
+cet étrange Joseph qui, décidément, ne sort plus et semble prendre
+plaisir à rester avec nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux
+de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, oui... j'en suis là... Et
+puis, je lis, je lis... des romans, des romans et encore des romans...
+J'ai relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent plus comme
+autrefois, même ils m'assomment, et je juge qu'ils sont faux et en
+toc... Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais bien pour
+l'avoir éprouvé quand, éblouie, fascinée, je pris contact avec la
+richesse et avec le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils ne
+m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul Bourget... Ah! je ne serais
+plus assez niaise pour lui demander des explications psychologiques,
+car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière une portière de salon
+et sous une robe de dentelles...
+
+* * * * *
+
+Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne point recevoir de lettres
+de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j'ai au coeur,
+comme un petit déchirement, à me savoir si abandonnée de tout le monde;
+et c'est par là que je mesure le mieux l'étendue de ma solitude... En
+vain, j'ai écrit à mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, des
+lettres pressantes et désolées; en vain, je les ai suppliés de s'occuper
+de moi, de m'arracher de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place
+quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune ne me répond... Je
+n'aurais jamais cru à tant d'indifférence, à tant d'ingratitude...
+
+Et cela me force à me raccrocher plus fortement à ce qui me reste;
+le souvenir et le passé. Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la
+souffrance... passé qui me redonne l'espoir que tout n'est pas fini
+de moi, et qu'il n'est point vrai qu'une chute accidentelle soit la
+dégringolade irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma chambre,
+tandis que, de l'autre côté de la cloison, les ronflements de Marianne
+me représentent les écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce bruit
+ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnément
+ce passé, afin de reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion d'un
+avenir, encore.
+
+Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs...
+Depuis cinq années que s'est accompli le drame que je veux conter, tous
+les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce
+drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j'ai tué pour lui
+avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop
+de vie... Et, depuis cinq années qu'il est mort--mort de moi--ce sera la
+première fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur sa tombe les
+fleurs coutumières... Mais ces fleurs, que je n'irai point porter sur
+sa tombe, j'en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui
+parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière, le coin
+de terre où il dort... Car les fleurs dont sera composé le bouquet que
+je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le jardin de mon
+coeur... dans le jardin de mon coeur où ne poussent pas que les fleurs
+mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de
+l'amour...
+
+* * * * *
+
+C'était un samedi, je me souviens... Au bureau de placement de la rue du
+Colisée où, depuis huit jours, je venais régulièrement, chaque matinée,
+chercher une place, on me présenta à une vieille dame en deuil. Jamais,
+jusqu'ici, je n'avais rencontré visage plus avenant, regards plus doux,
+manières plus simples, jamais je n'avais entendu plus entraînantes
+paroles... Elle m'accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud
+au coeur.
+
+--Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c'était la placeuse) m'a
+fait de vous le meilleur éloge... Je crois que vous le méritez, car vous
+avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plaît beaucoup.
+J'ai besoin d'une personne de confiance et de dévouement... De
+dévouement!... Ah! je sais que je demande là une chose bien difficile...
+car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n'avez aucune raison de
+m'être dévouée... Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me
+trouve... Mais ne restez pas debout, mon enfant... venez vous asseoir
+près de moi...
+
+Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit qu'on ne me considère
+point comme un être en dehors des autres et en marge de la vie, comme
+quelque chose d'intermédiaire entre un chien et un perroquet, pour que
+je sois, tout de suite, émue,... et, tout de suite, je sens revivre en
+moi une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes mes haines, toutes
+mes révoltes, je les oublie comme par miracle, et je n'éprouve plus,
+envers les personnes qui me parlent humainement, que des sentiments
+d'abnégation et d'amour... Je sais aussi, par expérience, qu'il n'y
+a que les gens malheureux, pour mettre la souffrance des humbles de
+plain-pied avec la leur... Il y a toujours de l'insolence et de la
+distance dans la bonté des heureux!...
+
+Quand je fus assise auprès de cette vénérable dame en deuil, je l'aimais
+déjà... je l'aimais véritablement.
+
+Elle soupira:
+
+--Ce n'est pas une place bien gaie que je vous offre, mon enfant...
+
+Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui échappa point, je protestai
+vivement:
+
+--Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame me demandera, je le
+ferai...
+
+Et c'était vrai... J'étais prête à tout...
+
+Elle me remercia d'un bon regard tendre, et elle reprit:
+
+--Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la vie... De tous les
+miens que j'ai perdus... il ne me reste plus qu'un petit-fils... menacé,
+lui aussi, de mourir du mal terrible dont les autres sont morts...
+
+Craignant de prononcer le nom de ce terrible mal, elle me l'indiqua, en
+posant sur sa poitrine sa vieille main gantée de noir... et, avec une
+expression plus douloureuse:
+
+--Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, un être adorable... en
+qui j'ai mis mes dernières espérances. Car, après lui, je serai toute
+seule... Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...
+
+Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... A petits coups de
+son mouchoir, elle les essuya et continua:
+
+--Les médecins assurent qu'on peut le sauver... qu'il n'est pas
+profondément atteint... Ils ont prescrit un régime dont ils attendent
+beaucoup de bien... Tous les après-midi, Georges devra prendre un
+bain de mer, ou plutôt, il devra se tremper une seconde dans la mer...
+Ensuite, il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout le corps,
+avec un gant de crin, pour activer la circulation... ensuite, il faudra
+l'obliger à boire un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste étendu,
+au moins une heure, dans un lit bien chaud... Ce que je voudrais de
+vous, mon enfant, c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, c'est
+surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de la gaîté, de la vie...
+Chez moi, c'est ce qui lui manque le plus... J'ai deux serviteurs très
+dévoués... mais ils sont vieux, tristes et maniaques... Georges ne peut
+les souffrir... Moi-même, avec ma vieille tête blanchie et mes constants
+habits de deuil, je sens que je l'afflige... Et ce qu'il y a de pire, je
+sens bien aussi que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions...
+Ah! je sais que ce n'est peut-être pas le rôle d'une jeune fille, telle
+que vous, auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... car il
+n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... Le monde trouvera, sans doute, à y
+redire... Je ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que de mon petit
+malade... et j'ai confiance en vous... Vous êtes une honnête femme, je
+suppose...
+
+--Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine à l'avance d'être
+l'espèce de sainte que venait chercher la grand'mère désolée, pour le
+salut de son enfant.
+
+--Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... Dans son état!... Dans son
+état, voyez-vous, plus que des bains de mer, peut-être, il a besoin
+de ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès de lui, un joli
+visage, un rire frais et jeune... quelque chose qui éloigne de son
+esprit l'idée de la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la vie...
+Voulez-vous?...
+
+--J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux entrailles... Et que
+Madame soit sûre que je soignerai bien M. Georges...
+
+Il fut convenu que j'entrerais, le soir même, dans la place, et que nous
+partirions, le surlendemain, pour Houlgate où la dame en deuil avait
+loué une belle villa sur la plage.
+
+La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges était un enfant charmant,
+adorable. Son visage imberbe avait la grâce d'un beau visage de femme;
+d'une femme aussi, ses gestes indolents, et ses mains longues, très
+blanches, très souples, où transparaissait le réticule des veines...
+Mais quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées d'un feu sombre,
+dans des paupières cernées de bleu et qu'on eût dites brûlées par les
+flammes du regard!... Quel intense foyer de pensée, de passion, de
+sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!... Et comme déjà les
+fleurs rouges de la mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait que
+ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas de la mort qu'il mourait,
+mais de l'excès de vie, de la fièvre de vie qui était en lui et qui
+rongeait ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il était joli et
+douloureux à contempler!... Quand la grand'mère me mena près de lui,
+il était étendu sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue main
+blanche, une rose sans parfum... Il me reçut, non comme une domestique,
+presque comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce premier moment,
+je m'attachai à lui, de toutes les forces de mon âme.
+
+L'installation à Houlgate se fit sans incidents, comme s'était fait le
+voyage. Tout était prêt lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus
+qu'à prendre possession de la villa, une villa spacieuse, élégante,
+pleine de lumière et de gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils
+d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la plage. On descendait à
+la mer par un escalier de pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues
+venaient chanter sur les premières marches, aux heures de la marée
+montante. Au rez-de-chaussée, la chambre de M. Georges s'ouvrait par de
+larges baies, sur un admirable paysage de mer... La mienne,--une chambre
+de maître, tendue de claire cretonne,--en face de celle de M. Georges,
+de l'autre côté d'un couloir, donnait sur un petit jardin où poussaient
+quelques maigres fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer par des
+mots ma joie, ma fierté, mon émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil
+pur et nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise comme une dame, au
+bien-être, au luxe, au partage de cette chose si vainement convoitée,
+qu'est la famille... expliquer comment, par un simple coup de baguette
+de cette miraculeuse fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en
+fut fini du souvenir de mes humiliations passées, et que je conçus tous
+les devoirs auxquels m'astreignait cette dignité d'être humain,
+enfin conférée, je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est que,
+véritablement, je connus la magie de la transfiguration... Non seulement
+le miroir attesta que j'étais devenue subitement plus belle, mais mon
+coeur me cria que j'étais réellement meilleure... Je découvris en moi
+des sources, des sources, des sources... des sources intarissables,
+des sources sans cesse jaillissantes de dévouement, de sacrifice...
+d'héroïsme... et je n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins
+intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités merveilleuses,
+sauver M. Georges de la mort...
+
+Avec une foi robuste dans ma puissance de guérison, je disais, je criais
+à la pauvre grand'mère, qui ne cessait de se désespérer et souvent, dans
+le salon voisin, passait ses journées à pleurer:
+
+--Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... Je vous jure que nous
+le sauverons...
+
+De fait, au bout de quinze jours, M. Georges se trouva beaucoup mieux.
+Un grand changement s'opérait dans son état... Les crises de toux
+diminuaient, s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se régularisaient...
+Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs abondantes et terribles, qui le
+laissaient, au matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient au
+point que nous pouvions faire de longues courses en voiture, et de
+petites promenades à pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque
+sorte, une résurrection... Comme le temps était très beau, l'air très
+chaud, mais tempéré par la brise de mer, les jours que nous ne sortions
+pas, nous en passions la plus grande partie, à l'abri des tentes, sur la
+terrasse de la villa, attendant l'heure du bain, «de la trempette dans
+la mer», ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il était gai,
+toujours gai, et jamais il ne parlait de son mal... jamais il ne
+parlait de la mort. Je crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne
+prononça ce mot terrible de mort... En revanche, il s'amusait beaucoup
+de mon bavardage, le provoquait, au besoin, et moi, confiante en
+ses yeux, rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence et sa
+gentillesse, je lui disais tout ce qui me traversait l'esprit, farces,
+folies et chansons... Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits
+malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes diverses stations chez
+des maîtres cocasses ou infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer
+la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du monde, si enfermé qu'il
+eût toujours été, par une prescience, par une divination merveilleuse
+qu'ont les malades, il comprenait tout, de la vie... Une vraie amitié,
+que facilita sûrement son caractère et que souhaita sa solitude, et,
+surtout, que les soins intimes et constants dont je réjouissais sa
+pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi dire automatiquement,
+s'était établie entre nous... J'en fus heureuse au delà de ce que
+je puis exprimer, et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au contact
+incessant du sien.
+
+M. Georges adorait les vers... Des heures entières, sur la terrasse, au
+chant de la mer, ou bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait
+de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, de Verlaine, de
+Maeterlinck. Souvent, il fermait les yeux, restait immobile, les mains
+croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était endormi, je me
+taisais... Mais il souriait et il me disait:
+
+--Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends mieux ainsi ces
+vers... j'entends mieux ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...
+
+Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après s'être recueilli, il
+récitait lentement, en prolongeant les rythmes, les vers qui l'avaient
+le plus enthousiasmé, et il cherchait--ah! que je l'aimais de cela!--à
+m'en faire comprendre, à m'en faire sentir la beauté...
+
+Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles comme une relique:
+
+--Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c'est qu'il n'est
+point besoin d'être un savant pour les comprendre et pour les aimer...
+au contraire... Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du
+temps, ils les méprisent, parce qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer
+les vers, il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute nue, comme
+une fleur... Les poètes parlent aux âmes, des simples, des tristes, des
+malades... Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien que,
+lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète?... Et
+toi-même, petite Célestine, souvent tu m'as dit des choses qui sont
+belles comme des vers...
+
+--Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez de moi...
+
+--Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as dit ces choses belles...
+Et c'est ce qui est délicieux...
+
+Ce furent pour moi des heures uniques; quoi qu'il arrive de la destinée,
+elles chanteront dans mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai
+cette sensation, indiciblement douce, de redevenir un être nouveau,
+d'assister, pour ainsi dire, de minute en minute, à la révélation
+de quelque chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était moi... Et,
+aujourd'hui, malgré de pires déchéances, toute reconquise que je sois
+par ce qu'il y a en moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce
+goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet élan vers des choses
+supérieures à mon milieu social et à moi-même, si, tâchant à reprendre
+confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai osé, moi, ignorante de
+tout, écrire ce journal, c'est à M. Georges que je le dois...
+
+Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout de voir le gentil malade
+renaître peu à peu... ses chairs se regonfler et refleurir son visage,
+sous la poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie, et des
+espérances, et des certitudes que la rapidité de cette résurrection
+donnait à toute la maison, dont j'étais, maintenant, la reine et la
+fée... On m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes soins, à
+la vigilance de mon dévouement et, plus encore peut-être, à ma constante
+gaieté, à ma jeunesse pleine d'enchantements, à ma surprenante influence
+sur M. Georges, ce miracle incomparable... Et la pauvre grand'mère me
+remerciait, me comblait de reconnaissance et de bénédictions, et de
+cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a confié un baby presque mort
+et qui, de son lait pur et sain, lui refait des organes... un sourire...
+une vie.
+
+Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me prenait les mains, les
+caressait, les embrassait, et, avec des larmes de bonheur, elle me
+disait:
+
+--Je savais bien... moi... quand je vous ai vue... je savais bien!...
+
+Et déjà des projets... des voyages au soleil... des campagnes pleines de
+roses!
+
+--Vous ne nous quitterez plus jamais... plus jamais, mon enfant.
+
+Son enthousiasme me gênait souvent... mais j'avais fini par croire que
+je le méritais... Si, comme bien d'autres l'eussent fait à ma place,
+j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah! malheur!...
+
+Et ce qui devait arriver arriva.
+
+Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très
+orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait
+des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvait
+éclater. M. Georges n'était pas sorti, même sur la terrasse, et nous
+étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une
+nervosité due sans doute aux influences électriques de l'atmosphère, il
+avait même refusé que je lui lise des vers.
+
+--Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, je sens que tu les
+lirais très mal, aujourd'hui.
+
+Il était allé dans le salon, où il avait essayé de jouer un peu de
+piano. Le piano l'ayant agacé, tout de suite il était revenu dans la
+chambre où il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant d'après
+moi, quelques silhouettes de femmes... Mais il n'avait pas tardé à
+abandonner papier et crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.
+
+--Je ne peux pas... je ne suis pas en train... Ma main tremble... Je ne
+sais ce que j'ai... Et toi aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens
+pas en place...
+
+Finalement, il s'était étendu sur sa chaise longue, près de la grande
+baie par où l'on découvrait un immense espace de mer... Des barques de
+pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant, rentraient au port de
+Trouville... D'un regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et leurs
+voilures grises...
+
+Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne tenais pas en place...
+et je m'agitais, je m'agitais... afin d'inventer quelque chose qui
+occupât son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... et mon
+agitation ne calmait pas celle du malade...
+
+--Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver ainsi?... Reste auprès
+de moi...
+
+Je lui avais demandé:
+
+--Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces petites barques,
+là-bas?... Moi, si!...
+
+--Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon dire des choses
+inutiles... Reste auprès de moi.
+
+A peine assise près de lui, et la vue de la mer lui devenant tout à coup
+insupportable, il m'avait demandé de baisser le store de la baie...
+
+--Ce faux jour m'exaspère... cette mer est horrible... Je ne veux pas la
+voir... Tout est horrible, aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne veux
+voir que toi...
+
+Doucement, je l'avais grondé.
+
+--Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas sage... Ça n'est pas bien... Et
+si votre grand'mère venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la
+feriez encore pleurer!...
+
+S'étant soulevé un peu sur les coussins:
+
+--D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur Georges»?... Tu sais que
+cela me déplaît..
+
+--Je ne peux pourtant pas vous appeler «monsieur Gaston»!
+
+--Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...
+
+--Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais jamais!
+
+Alors il avait soupiré.
+
+--Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une pauvre petite esclave?
+
+Puis il s'était tu... Et le reste de la journée s'était écoulé,
+moitié dans l'énervement, moitié dans le silence, qui était aussi un
+énervement, et plus pénible...
+
+Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le vent se mit à souffler
+avec violence, la mer à battre la digue avec un grand bruit sourd...
+M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait qu'il lui serait
+impossible de dormir, et c'est si long, dans un lit, les nuits sans
+sommeil!... Lui, sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite
+table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour, une lampe qui
+répandait autour de nous une clarté rose et très douce, nous ne disions
+rien... Quoique ses yeux fussent plus brillants que de coutume, M.
+Georges semblait plus calme... et le reflet rose de la lampe avivait son
+teint, dessinait, dans de la lumière, les traits de sa figure fine et
+charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage de couture.
+
+Tout à coup, il me dit:
+
+--Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et viens près de moi...
+
+J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices... Il avait
+des effusions, des enthousiasmes d'amitié que j'attribuais à la
+reconnaissance... J'obéis comme les autres fois.
+
+--Plus près de moi... encore plus près... fit-il.
+
+Puis:
+
+--Donne-moi ta main, maintenant...
+
+Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre ma main qu'il caressa:
+
+--Comme ta main est jolie!... Et comme tes yeux sont jolis!... Et comme
+tu es jolie, toute... toute... toute!...
+
+Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais il ne m'avait dit que
+j'étais jolie--du moins, jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là...
+Surprise et, dans le fond, charmée de ces paroles qu'il débitait d'une
+voix un peu haletante et grave, instinctivement je me reculai:
+
+--Non... non... ne t'en va pas... Reste près de moi... tout près... Tu
+ne peux pas savoir comme cela me fait du bien que tu sois près de moi...
+comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis plus nerveux, agité...
+je ne suis plus malade... je suis content... je suis heureux... très...
+très heureux...
+
+Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il m'obligea de m'asseoir près
+de lui, sur la chaise longue... Et il me demanda:
+
+--Est-ce que tu es mal ainsi?
+
+Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses yeux un feu plus
+ardent... Sa voix tremblait davantage... de ce tremblement que je
+connais--ah oui! que je connais!--ce tremblement que donne aux voix de
+tous les hommes, le désir violent d'aimer... J'étais très émue, très
+lâche... et la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à me
+défendre de lui, et surtout à le défendre énergiquement contre lui-même,
+je répondis d'un air gamin:
+
+--Oui, monsieur Georges; je suis très mal.. Laissez-moi me relever...
+
+Son bras ne quittait pas ma taille.
+
+--Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...
+
+Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la douceur câline, il ajouta:
+
+--Tu es toute craintive... Et de quoi donc as-tu peur?
+
+En même temps, il approcha son visage du mien... et je sentis son
+haleine chaude... qui m'apportait une odeur fade... quelque chose comme
+un encens de la mort...
+
+Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, je criai:
+
+--Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... Laissez-moi... Vous allez
+vous rendre malade... Je vous en supplie!... laissez-moi...
+
+Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse, par respect pour
+la fragilité de ses membres... J'essayai seulement--avec quelles
+précautions!--d'éloigner sa main qui, gauche, timide, frissonnante,
+cherchait à dégrafer mon corsage, à palper mes seins... Et je répétais:
+
+--Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous faites-là, monsieur
+Georges... Laissez-moi...
+
+Son effort pour me maintenir contre lui l'avait fatigué... L'étreinte
+de ses bras ne tarda pas à faiblir. Durant quelques secondes, il respira
+plus difficilement... puis une toux sèche lui secoua la poitrine...
+
+--Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... lui dis-je, avec toute la
+douceur d'un reproche maternel... Vous vous rendez malade à plaisir...
+vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout recommencer...
+Vous serez bien avancé, après... Soyez sage, je vous en prie! Et si
+vous étiez bien gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous vous
+coucheriez tout de suite...
+
+Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur la chaise longue, et,
+tandis que je replaçais sous sa tête les coussins qui avaient glissé,
+très triste, il soupira:
+
+--Après tout... c'est juste... Je te demande pardon...
+
+--Vous n'avez pas à me demander pardon, monsieur Georges... vous avez à
+être calme...
+
+--Oui... oui!... fit-il, en regardant le point du plafond où la lampe
+faisait un rond de mouvante lumière... J'étais un peu fou... d'avoir
+songé, un instant, que tu pouvais m'aimer... moi qui n'ai jamais eu
+d'amour... moi qui n'ai jamais eu rien... que de la souffrance...
+Pourquoi m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de t'aimer... Depuis que
+tu es là, près de moi et que je te désire... depuis que tu es là,
+avec ta jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes mains...
+tes petites mains tout en soie, dont les soins sont des caresses si
+douces... et que je ne rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme
+et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... toute une vie inconnue
+bouillonner... C'est-à-dire, je sentais cela... car, maintenant...
+Enfin, qu'est-ce que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi... c'est
+juste...
+
+J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire; je ne savais que
+faire... Des sentiments puissants et contraires me tiraillaient dans
+tous les sens... Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré m'en
+éloignait... Et niaisement, parce que je n'étais pas sincère, parce que
+je ne pouvais pas être sincère dans une lutte où combattaient avec une
+égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:
+
+--Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez pas à ces vilaines
+choses-là... Cela vous fait du mal. Voyons, monsieur Georges... soyez
+bien gentil...
+
+Mais, il répétait:
+
+--Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu as raison de ne pas
+m'aimer... Tu me crois malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche aux
+poisons de la mienne... et de gagner mon mal--le mal dont je meurs,
+n'est-ce pas?--dans un baiser de moi!... C'est juste...
+
+La cruelle injustice de ces paroles me frappa en plein coeur.
+
+--Ne dites pas cela, monsieur Georges... m'écriai-je, éperdue... C'est
+horrible et méchant, ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de
+peine... trop de peine...
+
+Je saisis ses mains... elles étaient moites et brûlantes. Je me penchai
+sur lui... son haleine avait l'ardeur rauque d'une forge:
+
+--C'est horrible... horrible!
+
+Il continua:
+
+--Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection... mon rappel
+complet à la vie... Ah! tu as cru sérieusement à tes bains... à ton
+Porto... à ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton amour que
+je me suis baigné... c'est le vin de ton amour que j'ai bu... c'est
+la révulsion de ton amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang
+neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant espéré, tant voulu,
+tant attendu, que je me suis repris à vivre, à être fort... car je suis
+fort, maintenant... Mais, je ne t'en veux pas de me le refuser... tu
+as raison de me le refuser... Je comprends... je comprends... Tu es une
+petite âme timide et sans courage... un petit oiseau qui chante sur
+une branche... puis sur une autre... et s'en va, au moindre bruit...
+frroutt!
+
+--C'est affreux ce que vous dites là, monsieur Georges.
+
+Il continua encore, tandis que je me tordais les mains:
+
+--Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce n'est pas affreux... c'est
+juste. Tu me crois malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a de
+l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est de la vie... de la vie
+éternelle... Oui, oui, je comprends... puisque ton baiser qui est la vie
+pour moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour toi, la mort...
+N'en parlons plus...
+
+Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la pitié?... était-ce ce que
+contenaient de sanglants reproches, d'amers défis, ces paroles atroces
+et sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif et barbare qui,
+tout à coup, me posséda?... Je n'en sais rien... C'était peut-être cela,
+tout ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai tomber, comme
+une masse, sur la chaise longue, et, soulevant dans mes mains la tête
+adorable de l'enfant, éperdument, je criai:
+
+--Tiens! méchant... regarde comme j'ai peur... regarde donc comme j'ai
+peur!...
+
+Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai mes dents aux siennes, avec
+une telle rage frémissante, qu'il me semblait que ma langue pénétrât
+dans les plaies profondes de sa poitrine, pour y lécher, pour y boire,
+pour en ramener tout le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses bras
+s'ouvrirent et se refermèrent, dans une étreinte, sur moi...
+
+Et ce qui devait arriver, arriva...
+
+Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus je suis sûre que ce qui
+me jeta dans les bras de Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes,
+ce fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux, spontané de
+protestation contre les sentiments bas que Georges attribuait--par ruse,
+peut-être--à mon refus... Ce fut surtout un acte de piété fervente,
+désintéressée et très pure, qui voulait dire:
+
+--Non, je ne crois pas que tu sois malade... non, tu n'es pas malade...
+Et la preuve, c'est que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la tienne,
+à la respirer, cette haleine, à la boire, à m'en imprégner la poitrine,
+à m'en saturer toute la chair... Et quand même tu serais réellement
+malade?... quand même ton mal serait contagieux et mortel à qui
+l'approche, je ne veux pas que tu aies de moi cette idée monstrueuse que
+je redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...
+
+Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui, fatalement, devait
+résulter de ce baiser, et que je n'aurais point la force, une fois dans
+les bras de mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de m'arracher
+à cette étreinte, et de repousser ce baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un
+homme me tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me tourne... me
+tourne... Je deviens ivre... je deviens folle... je deviens sauvage...
+Je n'ai plus d'autre volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus
+que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me laisse mener par lui,
+docile et terrible... jusqu'au crime!...
+
+Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses caresses maladroites
+et délicieuses... l'ingénuité passionnée de tous ses gestes... et
+l'émerveillement de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé, de la
+femme et de l'amour!... Dans ce premier baiser, je m'étais donnée,
+toute, avec cet emportement qui ne ménage rien, cette fièvre, cette
+volupté inventive, dure et brisante, qui dompte, assomme les mâles
+les plus forts et leur fait demander grâce... Mais, l'ivresse passée,
+lorsque je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque pâmé dans
+mes bras, j'eus un remords affreux... du moins la sensation, et, pour
+ainsi dire, l'épouvante que je venais de commettre un meurtre...
+
+--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Je vous ai fait du mal... Ah!
+pauvre petit!
+
+Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et confiante, avec quelle
+reconnaissance éblouie, il se pelotonna contre moi, comme pour y
+chercher une protection... Et il me dit, ses yeux pleins d'extase:
+
+--Je suis heureux... Maintenant, je puis mourir...
+
+Et comme je me désespérais, comme je maudissais ma faiblesse:
+
+--Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste avec moi... ne me quitte
+pas de toute la nuit. Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas
+supporter la violence, pourtant si douce, de mon bonheur...
+
+Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une crise de toux... Elle
+fut courte heureusement... Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme
+déchirée... Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri, j'allais le tuer,
+désormais?... Je crus que je ne pourrais pas retenir mes larmes... Et je
+me détestai...
+
+--Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en souriant... Il ne faut
+pas te désoler, puisque je suis si heureux... Et puis, je ne suis pas
+malade... je ne suis pas malade... Tu vas voir comme je vais bien dormir
+contre toi... Car, je veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant,
+entre tes seins... ma tête entre tes seins...
+
+--Et si votre grand'mère me sonnait, cette nuit, monsieur Georges?...
+
+--Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera pas... Je veux dormir
+contre toi...
+
+Certains malades ont une puissance amoureuse que n'ont point les autres
+hommes, même les plus forts. C'est que je crois réellement que l'idée
+de la mort, que la présence de la mort aux lits de luxure, est une
+terrible, une mystérieuse excitation à la volupté... Durant les
+quinze jours qui suivirent cette mémorable nuit--nuit délicieuse et
+tragique--ce fut comme une sorte de furie qui s'empara de nous, qui mêla
+nos baisers, nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une possession
+sans fin. Nous avions hâte de jouir, pour tout le passé perdu, nous
+voulions vivre, presque sans repos, cet amour dont nous sentions le
+dénouement proche, dans la mort...
+
+--Encore... encore... encore!...
+
+Un revirement subit s'était opéré en moi... Non seulement, je
+n'éprouvais plus de remords, mais lorsque M. Georges faiblissait, je
+savais, par des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer pour un
+instant ses membres brisés, leur redonner un semblant de forces... Mon
+baiser avait la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.
+
+--Toujours... toujours... toujours!...
+
+Mon baiser avait quelque chose de sinistre et de follement criminel...
+Sachant que je tuais Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi, dans
+le même bonheur et dans le même mal... Délibérément, je sacrifiais sa
+vie et la mienne... Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait
+l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je buvais la mort, toute la
+mort, à sa bouche... et je me barbouillais les lèvres de son poison...
+Une fois qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise plus violente
+que de coutume, je vis mousser à ses lèvres un gros, immonde crachat
+sanguinolent.
+
+--Donne... donne... donne!
+
+Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière, comme j'eusse fait
+d'un cordial de vie...
+
+Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les crises devinrent plus
+fréquentes, plus graves, plus douloureuses. Il cracha du sang, eut
+de longues syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son corps
+s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point qu'il ressemblait
+véritablement à une pièce anatomique. Et la joie qui avait reconquis
+la maison se changea, bien vite, en une douleur morne. La grand'mère
+recommença de passer ses journées dans le salon, à pleurer, prier,
+épier les bruits, et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son
+enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse d'entendre un cri...
+un râle... un soupir, le dernier... la fin de ce qui lui restait de cher
+et d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la chambre, elle me
+suivait, pas à pas, dans la maison, et gémissait:
+
+--Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et qu'est-il donc arrivé?
+
+Elle me disait aussi:
+
+--Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous ne pouvez pourtant pas passer
+toutes vos nuits auprès de Georges... Je vais demander une soeur, pour
+vous suppléer...
+
+Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage de ce refus... et
+aussi de ce qu'ayant accompli déjà un miracle, je pouvais en accomplir
+un autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier espoir!...
+
+Quant aux médecins, mandés de Paris, ils s'étonnèrent des progrès de la
+maladie, et qu'elle eût causé en si peu de temps de tels ravages...
+Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent l'épouvantable
+vérité... Leur intervention se borna à conseiller des potions calmantes.
+
+Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, d'une gaîté constante,
+d'un inaltérable bonheur. Non seulement il ne se plaignait jamais, mais
+son âme se répandait, toujours, en effusions de reconnaissance. Il
+ne parlait que pour exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre,
+quelquefois, après des crises terribles, il me disait:
+
+--Je suis heureux... Pourquoi te désoler et pleurer?... Ce sont tes
+larmes qui me gâtent un peu la joie... la joie ardente, dont je suis
+rempli... Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer cher le
+surhumain bonheur que tu m'as donné... J'étais perdu... la mort était en
+moi... rien ne pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me l'as rendue
+rayonnante et bénie... Ne pleure donc pas, chère petite... Je t'adore...
+et je te remercie...
+
+Ma fièvre de destruction était bien tombée, maintenant... Je vivais dans
+un affreux dégoût de moi-même, dans une indicible horreur de mon crime,
+de mon meurtre... Il ne me restait plus que l'espoir, la consolation ou
+l'excuse que j'eusse gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui, en
+même temps que lui... Là où l'horreur atteignait son paroxysme, là où
+je me sentais précipitée dans le vertige de la folie, c'était lorsque
+monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras moribonds, collait sa
+bouche agonisante sur la mienne, voulait encore de l'amour, appelait
+encore l'amour que je n'avais pas le courage, que je n'avais même plus
+le droit--sans commettre un crime nouveau, et un plus atroce meurtre--de
+lui refuser...
+
+--Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... Encore ta joie!
+
+Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses et les secousses.
+Souvent, il s'évanouit dans mes bras...
+
+Et ce qui devait arriver, arriva...
+
+Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement le 6 octobre.
+L'automne étant demeuré doux et chaud, cette année-là, les médecins
+avaient conseillé de prolonger le séjour du malade à la mer, en
+attendant qu'on pût le transporter dans le midi. Toute la journée du 6
+octobre, monsieur Georges avait été plus calme. J'avais ouvert, toute
+grande, la grande baie de la chambre, et, couché sur la chaise longue,
+près de la baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures, il
+avait respiré, pendant quatre heures au moins, et délicieusement, les
+émanations iodées du large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs
+marines, la plage déserte, reconquise par les pêcheurs de coquillages,
+le réjouissaient... Jamais, je ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté
+sur sa face décharnée où la peau, de semaine en semaine plus mince,
+était sur l'ossature comme une transparente pellicule, avait quelque
+chose de funèbre et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus
+sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il refusa que je lui
+lise des vers... Quand j'ouvris le livre:
+
+--Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous mes poèmes... Et c'est
+bien plus beau, va!
+
+Il lui était défendu de parler... La moindre conversation le fatiguait,
+et souvent amenait une crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque
+plus la force de parler. Ce qui lui restait de vie, de pensée, de
+volonté d'exprimer, de sensibilité, s'était concentré dans son regard
+devenu un foyer ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une
+surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce soir-là, le soir du
+6 octobre, il paraissait ne plus souffrir... Ah! je le vois encore,
+étendu, dans son lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses
+longues mains maigres, tranquillement, avec les franges bleues du rideau
+et me souriant, et suivant toutes mes allées et venues de son regard
+qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme une lampe.
+
+On avait disposé, dans la chambre, une couchette pour moi, une petite
+couchette de garde-malade et,--ô ironie! afin, sans doute, de ménager
+sa pudeur et la mienne--un paravent, derrière lequel je pusse me
+déshabiller. Mais, je ne couchais pas, souvent, dans la couchette;
+monsieur Georges voulait toujours m'avoir près de lui. Il ne se trouvait
+réellement bien, réellement heureux que quand j'étais près de lui, ma
+peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas, nue comme sont nus les
+os.
+
+Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil presque paisible, vers
+minuit, il se réveilla. Il avait un peu de fièvre; la pointe de ses
+pommettes était plus rouge. Me voyant assise à son chevet, les joues
+humides de larmes, il me dit sur un ton de doux reproche:
+
+--Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu veux donc me rendre triste,
+et me faire de la peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens te
+coucher près de moi...
+
+J'obéis docilement, car la moindre contrariété lui était funeste. Il
+suffisait d'un mécontentement léger, pour déterminer une congestion et
+que les suites en fussent redoutables... Sachant mes craintes, il en
+abusait... Mais, à peine dans le lit, sa main chercha mon corps, sa
+bouche ma bouche. Timidement, et sans résister, je suppliai:
+
+--Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, ce soir...
+
+Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de désir et de mort, il
+répondit:
+
+--Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même chose... Pas ce soir!...
+Ai-je le temps d'attendre?
+
+Je m'écriai, secouée de sanglots:
+
+--Ah! monsieur Georges... vous voulez donc que je vous tue?... vous
+voulez donc que j'aie toute ma vie le remords de vous avoir tué?
+
+Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais mourir avec lui, mourir
+de lui, mourir comme lui.
+
+--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Par pitié pour moi, je vous
+en conjure!
+
+Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La mort était sur mes
+lèvres...
+
+--Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais autant aimée que ce
+soir...
+
+Et nos deux corps se confondirent... Et, le désir réveillé en moi, ce
+fut un supplice atroce dans la plus atroce des voluptés d'entendre,
+parmi les soupirs et les petits cris de Georges, d'entendre le bruit de
+ses os qui, sous moi, cliquetaient comme les ossements d'un squelette...
+
+Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent, inertes, sur
+le lit; ses lèvres se dérobèrent et abandonnèrent mes lèvres. Et de
+sa bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis un flot de sang
+chaud qui m'éclaboussa tout le visage. D'un bond, je fus hors du lit.
+En face, une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... Je
+m'affolai, et courant, éperdue, dans la chambre, je voulus appeler
+au secours... Mais l'instinct de la conservation, la crainte des
+responsabilités, de la révélation de mon crime... je ne sais quoi encore
+de lâche et de calculé... me fermèrent la bouche... me retinrent au bord
+de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement, très rapidement, je
+compris qu'il était impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état
+de désordre, dans l'état d'amour où nous étions, Georges, moi, et la
+chambre... je compris qu'il était impossible que quelqu'un entrât en cet
+instant, dans la chambre...
+
+O misère humaine!... Il y avait quelque chose de plus spontané que
+ma douleur, de plus puissant que mon épouvante, c'étaient mon ignoble
+prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, j'eus la présence
+d'esprit d'ouvrir la porte du salon... puis la porte de l'antichambre...
+et d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la maison... Alors, je
+revins près du lit... Je soulevai le corps de Georges, léger comme
+une plume dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à la maintenir
+droite dans mes mains... Le sang continuait de couler par la bouche,
+en filaments poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait par la
+gorge, avec un bruit de bouteille qu'on vide... Ses yeux révulsés
+ne montraient plus, entre les paupières agrandies, que leurs globes
+rougeâtres.
+
+--Georges!... Georges!... Georges!...
+
+Georges ne répondit pas à ces appels, à ces cris... Il ne les entendait
+pas... il n'entendait plus rien des cris et des appels de la terre:
+
+--Georges!... Georges!... Georges!
+
+Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le lit... Je lâchai sa
+tête; sa tête retomba, lourde, sur l'oreiller... Je posai ma main sur
+son coeur... son coeur ne battit pas...
+
+--Georges!... Georges!... Georges!...
+
+L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces lèvres muettes... de
+l'immobilité rouge de ce cadavre... et de moi-même... Et brisée de
+douleur, brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je m'écroulai
+sur le tapis, évanouie...
+
+Combien de minutes dura cet évanouissement, ou combien de siècles?... Je
+ne le sais pas. Revenue à moi, une pensée suppliciante domina toutes
+les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... Je me lavai
+le visage... je me rhabillai... je remis--oui, j'eus cet affreux
+courage--je remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... Et
+quand cela fut fini... je réveillai la maison... je criai la terrible
+nouvelle, dans la maison...
+
+* * * * *
+
+Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, de tortures tout ce qu'en
+contient l'enfer...
+
+Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempête souffle, comme elle
+soufflait là-bas, la nuit où je commençai sur cette pauvre chair mon
+oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du
+jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de
+l'à jamais maudite villa d'Houlgate.
+
+* * * * *
+
+De retour à Paris, après les obsèques de M. Georges, je ne voulus pas
+rester, malgré ses supplications multipliées, au service de la pauvre
+grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage
+en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me déchiraient le
+coeur... j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, à ce
+besoin qu'elle avait, en sa détresse radotante, de me remercier sans
+cesse de mon dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa «fille...
+sa chère petite fille», de m'embrasser, avec de folles effusions de
+tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis,
+sur sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse de me
+confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant
+à l'âme et qui, souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle
+en eût éprouvé un soulagement quelconque?... C'eût été ajouter une
+affliction plus poignante à ses autres afflictions, et cette horrible
+pensée et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait
+peut-être pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis
+pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vénérée
+d'elle comme une sainte, comblée de riches cadeaux et d'amour...
+
+Or, le jour même de mon départ, comme je revenais de chez Mme
+Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elysées un
+ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant
+six mois, dans la même maison. Il y avait bien deux ans que je ne
+l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris que, ainsi que moi,
+il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour
+l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver.
+
+--Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours
+épatante!...
+
+C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il
+proposa:
+
+--Si on dînait ensemble, hein?...
+
+J'avais besoin de me distraire, de chasser loin de moi un tas d'images
+trop tristes, un tas de pensées obsédantes. J'acceptai...
+
+--Chic, alors!... fit-il.
+
+Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand de vins de la rue
+Cambon... Sa gaîté lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire
+obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me choquèrent point... Au
+contraire, j'éprouvai une certaine joie canaille, une sorte de sécurité
+crapuleuse, comme à la reprise d'une habitude perdue... Pour tout dire,
+je me reconnus, je reconnus ma vie et mon âme en ces paupières fripées,
+en ce visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le même rictus
+servile, le même pli de mensonge, le même goût de l'ordure passionnelle,
+chez le comédien, le juge et le valet...
+
+Après le dîner, nous flânâmes quelque temps sur les boulevards... Puis
+il me paya une tournée de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir
+bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la salle, pendant que, sur la
+plaque lumineuse, l'armée française défilait, aux applaudissements de
+l'assistance, il m'empoigna la taille et me donna, sur la nuque, un
+baiser qui faillit me décoiffer.
+
+--Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom d'un chien!... ce que tu
+sens bon...
+
+Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous restâmes là, quelques minutes,
+sur le trottoir, silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa canne,
+tapait la pointe de ses bottines... Moi, la tête penchée, les coudes au
+corps, les mains dans mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une peau
+d'orange...
+
+--Eh bien, au revoir! lui dis-je...
+
+--Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec toi... Voyons, Célestine?
+
+Je me défendis, vaguement, pour la forme... il insista:
+
+--Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des peines de coeur?...
+Justement... c'est le moment...
+
+Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait pas trop à qui rentrait
+le soir... Avec son escalier étroit et noir, sa rampe gluante, son
+atmosphère ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la maison de
+passe et du coupe-gorge... Mon compagnon toussa pour se donner de
+l'assurance... Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:
+
+--Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas d'Houlgate, ni les hôtels
+chauds et fleuris de la rue Lincoln...
+
+A peine dans ma chambre, et dès que j'eus verrouillé la porte, il se rua
+sur moi et me jeta brutalement, les jupes levées, sur le lit.
+
+Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... Ah, misère de nous!
+
+* * * * *
+
+Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, ses changements de visage,
+ses liaisons finies aussitôt que commencées... et ses sautes brusques
+des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...
+
+Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation amoureuse, dans une
+soif ardente de sacrifice, sincèrement, passionnément, avais voulu
+mourir, j'eus durant de longs mois la peur d'avoir gagné la contagion
+aux baisers de M. Georges... La moindre indisposition, la plus passagère
+douleur me furent une terreur véritable. Souvent, la nuit, je me
+réveillais avec des épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me
+tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais des douleurs et des
+déchirements; j'interrogeais mes crachats où je voyais des filaments
+rouges: à force de compter les pulsations de mes veines, je me donnais
+la fièvre... Il me semblait, en me regardant dans la glace, que mes
+yeux se creusaient, que mes pommettes rosissaient, de ce rose mortel
+qui colorait les joues de M. Georges... A la sortie d'un bal public, une
+nuit, je pris un rhume et je toussai pendant une semaine... Je crus que
+c'était fini de moi... Je me couvris le dos d'emplâtres, j'avalai toute
+sorte de médecines bizarres... j'adressai même un don pieux à saint
+Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de ma peur, ma santé restait
+forte, que j'avais la même endurance aux fatigues du métier et du
+plaisir... cela passa...
+
+* * * * *
+
+L'année dernière, le 6 octobre, de même que tous les ans à cette triste
+date, j'allai déposer des fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était
+au cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je vis, devant moi, à
+quelques pas devant moi, la pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était
+vieille... et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux domestiques qui
+l'accompagnaient. Voûtée, courbée, chancelante, elle marchait pesamment,
+soutenue aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, aussi
+voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que leur maîtresse... Un
+commissionnaire suivait, qui portait une grosse gerbe de roses blanches
+et rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point les dépasser et
+qu'ils me reconnussent... Cachée derrière le mur d'un haut monument
+funéraire, j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse eût
+déposé ses fleurs, égrené ses prières et ses larmes sur la tombe de son
+petit-fils... Ils revinrent du même pas accablé, par la petite allée, en
+frôlant le mur du caveau où j'étais... Je me dissimulai davantage pour
+ne point les voir, car il me semblait que c'étaient mes remords,
+les fantômes de mes remords qui défilaient devant moi... M'eût-elle
+reconnue?... Ah! je ne le crois pas... Ils marchaient sans rien
+regarder... sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs yeux
+avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs lèvres allaient,
+allaient, et aucune parole ne sortait d'elles... On eût dit de trois
+vieilles âmes mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et cherchant
+leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... et ma face toute
+rouge... et le sang qui coulait par la bouche de Georges. Cela me fit
+froid au coeur... Elles disparurent enfin...
+
+Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres lamentables?... Elles sont
+peut-être mortes un peu plus... elles sont peut-être mortes tout à fait.
+Après avoir erré encore, des jours et des nuits, peut-être qu'elles ont
+trouvé le trou de silence et de repos qu'elles cherchaient...
+
+C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue l'infortunée
+grand'mère de me choisir comme garde-malade d'un aussi jeune, d'un
+aussi joli enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, quand
+j'y repense, qu'elle n'ait jamais rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais
+rien vu... qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui m'épate
+le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... ils n'étaient pas bien
+malins, tous les trois... Ils en avaient une couche de confiance!...
+
+* * * * *
+
+J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la haie... Accroupi devant une
+plate-bande, nouvellement bêchée, il repiquait des plants de pensées et
+des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il a quitté son travail, et il
+est venu jusqu'à la haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout du
+meurtre de son furet. Il paraît même très gai. Il me confie, en
+pouffant de rire, que, ce matin, il a pris au collet le chat blanc des
+Lanlaire... Probable que le chat venge le furet.
+
+--C'est le dixième que je leur estourbis en douceur, s'écrie-t-il, avec
+une joie féroce, en se tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les
+mains, noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter le terreau de
+mes châssis, le salaud... il ne ravagera plus mes semis, le chameau!...
+Et si je pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et sa
+femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... ah!... Ça, c'est une
+idée!...
+
+Cette idée le fait se tordre un instant... Et, tout à coup, les yeux
+pétillants de malice sournoise, il me demande:
+
+--Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du poil à gratter, dans leur
+lit?... Les saligauds!... Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un
+paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...
+
+Puis:
+
+--A propos... vous savez?... Kléber?... mon petit furet?
+
+--Oui... Eh bien?
+
+--Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...
+
+--Ça n'est pas très bon, dites?...
+
+--Heu!... c'est comme du mauvais lapin.
+
+Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.
+
+Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, sous un tas de
+fagots, il a capturé un hérisson. Il est en train de l'apprivoiser...
+Il l'appelle Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête intelligente,
+farceuse, extraordinaire et qui mange de tout!...
+
+--Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même journée, ce sacré
+hérisson a mangé du beefsteack, du haricot de mouton, du lard salé, du
+fromage de gruyère, des confitures... Il est épatant... on ne peut pas
+le rassasier... il est comme moi... il mange de tout!...
+
+A ce moment, le petit domestique passe dans l'allée, charriant dans une
+brouette des pierres, de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris,
+qu'il va porter au trou à ordures...
+
+--Viens ici!... hèle le capitaine...
+
+Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la
+chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette
+chacune de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un après l'autre, il
+les lance dans le jardin, en criant très fort:
+
+--Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...
+
+Les pierres volent, les débris tombent sur une planche fraîchement
+travaillée, où, la veille, Joseph avait semé des pois.
+
+--Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, par-dessus le marché!...
+
+La planche est bientôt couverte de débris et saccagée... La joie
+du capitaine s'exprime par une sorte de ululement et des gestes
+désordonnés... Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me dit,
+d'un air conquérant et paillard:
+
+--Mademoiselle Célestine... vous êtes une belle fille, sacrebleu!...
+Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est
+une idée!...
+
+Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+28 octobre.
+
+Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette
+lettre. On dirait à la lire qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime
+entre nous. Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un souvenir!...
+Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il paraît que Jean
+est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent à cet
+air protecteur et un peu méprisant que, dès le début de sa lettre, il
+prend avec moi... En somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai
+toujours connu vaniteux--dame, il était si beau garçon!--mais jamais
+autant qu'aujourd'hui. Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès,
+ni la gloire...
+
+Jean est toujours premier valet de chambre chez Mme la comtesse Fardin
+et Mme la comtesse est, peut-être, la femme de France dont on parle le
+plus, en ce moment. A son service de valet de chambre, Jean ajoute le
+rôle de manifestant politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste
+avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; il conspire avec le
+général Mercier, tout cela, pour renverser la République. L'autre soir,
+il a accompagné Coppée à une réunion de la Patrie Française. Il se
+pavanait sur l'estrade, derrière le grand patriote, et, toute la soirée,
+il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire qu'il a tenu tous les
+pardessus de tous les grands patriotes de ce temps... Ça comptera, dans
+sa vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion dreyfusarde où la
+comtesse l'avait envoyé, afin de «casser des gueules de cosmopolites»,
+il a été emmené au poste, pour avoir conspué les sans-patrie, et crié à
+pleine gorge: «Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» Mme la
+comtesse a menacé le gouvernement de le faire interpeller, et monsieur
+Jean a été aussitôt relâché... Il a même été augmenté par sa maîtresse,
+de vingt francs par mois, pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer
+a mis son nom dans le _Gaulois_... Son nom figure aussi, en regard d'une
+somme de cent francs, dans la _Libre Parole_, parmi les listes d'une
+souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée qui l'a inscrit
+d'office... Coppée encore, qui l'a nommé membre d'honneur de la Patrie
+Française... une ligue épatante... Tous les domestiques des grandes
+maisons en sont... Il y a aussi des comtes, des marquis et des ducs...
+En venant déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: «Eh bien,
+mon brave Jean?» Mon brave Jean!... Jules Guérin, dans l'_Anti-juif_,
+a écrit, sous ce titre: «Encore une victime des Youpins!» ceci: «Notre
+vaillant camarade antisémite, M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui
+ne quitte plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, qui doit
+symboliser l'âme de la patrie... M. Forain trouve que Jean a «la gueule
+de ça!»... C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades
+illustres, de sérieux pourboires, de distinctions honorifiques,
+extrêmement flatteuses. Et si, comme tout le fait croire, le général
+Mercier se décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola pour
+un faux témoignage... que l'état-major réglera ces jours-ci... rien ne
+manquerait plus à sa gloire... Le faux témoignage est ce qu'il y a de
+plus chic, de mieux porté, cette année, dans la haute société... Être
+choisi comme faux témoin, cela équivaut, en plus d'une gloire certaine
+et rapide, à gagner le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit
+bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans le quartier des
+Champs-Élysées... Quand, le soir, au café de la rue François-Ier, il va
+jouer «à la poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, pisser
+les chiens de Mme la comtesse, il est l'objet de la curiosité et du
+respect universels... les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en
+vue d'une célébrité qui ne peut manquer de s'étendre du quartier sur
+Paris, et de Paris sur la France, il s'est abonné à l'_Argus de la
+Presse_, tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce qu'on écrira sur
+lui, de mieux tapé. C'est tout ce qu'il peut faire pour moi, car je dois
+comprendre qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation...
+Il verra, plus tard... «quand nous serons au pouvoir», m'écrit-il,
+négligemment... Tout ce qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai
+jamais eu d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite dans les
+idées... j'ai gaspillé les meilleures places, sans aucun profit... Si
+je n'avais pas fait la mauvaise tête, moi aussi, peut-être serais-je au
+mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... et, peut-être--bien
+que je ne sois qu'une femme--verrais-je étinceler mon nom dans les
+colonnes du _Gaulois_, qui est si encourageant pour tous les genres de
+domesticité... Etc., etc...
+
+J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, car j'ai senti que
+monsieur Jean est tout à fait détaché de moi, et qu'il ne me faut plus
+compter sur lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas un mot
+de celle qui m'a remplacée... Ah! je la vois d'ici, je les vois d'ici,
+tous les deux, dans la chambre que je connais si bien, s'embrassant, se
+caressant... et courant, ensemble, comme nous faisions si gentiment, les
+bals publics et les théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, au
+retour des courses, ayant perdu son argent, et disant à l'autre, comme
+il me l'a dit, tant de fois, à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux,
+et ta montre, pour que je les mette au clou!» A moins que sa nouvelle
+condition de manifestant politique et de conspirateur royaliste ne lui
+ait donné des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les amours de
+l'office, pour les amours du salon?... Il en reviendra.
+
+Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... Peut-être!... Et
+pourtant, il me semble qu'une fatalité, dont je n'ai jamais été la
+maîtresse, a pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu que je ne
+demeurasse jamais, plus de six mois, dans la même place... Quand on ne
+me renvoyait pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est drôle
+et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte d'être «ailleurs», une folie
+d'espérance dans, «ces chimériques ailleurs», que je parais de la poésie
+vaine, du mirage illusoire des lointains... surtout depuis mon séjour à
+Houlgate, auprès du pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté
+je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel angoissant besoin de
+m'élever, sans pouvoir y atteindre, jusqu'à des idées et des formes
+inétreignables... Je crois bien que cette trop brusque et trop courte
+entrevision d'un monde, qu'il eût mieux valu que je ne connusse point,
+ne pouvant le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! qu'elles
+sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... L'on va, l'on va, et c'est
+toujours la même chose... Voyez cet horizon poudroyant là-bas... C'est
+bleu, c'est rose, c'est frais, c'est lumineux et léger comme un rêve...
+Il doit faire bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez...
+Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme
+des murs. Il n'y a rien d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces
+cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel où le
+jour se navre, où la lumière pleure de la suie... Il n'y a rien...
+rien de ce qu'on est venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je
+l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.
+
+Un domestique, ce n'est pas un être normal, un être social... C'est
+quelqu'un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent
+s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à l'autre... C'est
+quelque chose de pire: un monstrueux hybride humain... Il n'est plus du
+peuple, d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie où
+il vit et où il tend... Du peuple qu'il a renié, il a perdu le sang
+généreux et la force naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices
+honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire... et
+les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le
+décor, et, par conséquent, sans l'excuse de la richesse... L'âme toute
+salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d'avoir
+respiré l'odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd,
+à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la forme même de son
+moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où
+il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l'ordure,
+c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est
+forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé,
+et il garde l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du
+sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid que ce rire; il brûle et
+dessèche... Mieux vaudrait, peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je
+ne sais pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...
+
+* * * * *
+
+Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne puis m'habituer à cela.
+C'est cette monotonie, cette immobilité dans la vie qui me sont le plus
+pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... Partir?... Mais où
+et comment?... Je ne sais pas et je reste!...
+
+* * * * *
+
+Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, dure, rapace, sans
+un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de
+joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je
+m'imagine, à de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de
+mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après le
+déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, rentre à la nuit, ne
+me demande plus de l'aider à retirer ses bottes, et se couche à neuf
+heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse.
+Comment des gens si riches peuvent-ils se résigner à une aussi morne
+existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?...
+Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'eût
+pas donné de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!...
+
+Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux
+m'y faire... Pourtant, malgré moi, je m'habitue à glisser mes pas,
+à «marcher en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs
+sombres, le long de ces murs froids, je me fais, à moi-même, l'effet
+d'un spectre, d'un revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...
+
+Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe,
+chez Mme Gouin, l'épicière... Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus
+fort, m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On
+potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de
+mêlé-cassis...Il y a là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps
+passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants,
+au museau de rat... Je m'informe...
+
+--Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière d'un ton qu'elle
+veut rendre mystérieux.
+
+--Elle est donc malade?...
+
+--Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paraîtra plus...
+
+Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui
+semblent dire:
+
+--Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme très adroite...
+
+Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, que des chasseurs
+avaient trouvé la veille, dans la forêt de Raillon, parmi des ronces
+et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement
+violée... Il paraît que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait
+dans le pays, la petite Claire... Elle était un peu innocente, mais
+douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine,
+vous pensez, pour un endroit comme ici... où l'on est réduit à
+ressasser, chaque semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues
+marchent-elles...
+
+D'après Rose, toujours mieux informée que les autres, la petite Claire
+avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins
+coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles,
+les marques de doigts étrangleurs... Ses parties, ses pauvres petites
+parties, n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, comme si elles
+eussent été forcées--une comparaison de Rose--par le manche trop gros
+d'une cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la bruyère courte, à
+un endroit piétiné et foulé, la place où le crime s'était accompli...
+Il devait remonter à huit jours, au moins, car le cadavre était presque
+entièrement décomposé...
+
+Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, je sens parfaitement
+que, pour la plupart de ces créatures, le viol et les images obscènes
+qu'il évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais certainement une
+atténuation... car le viol, c'est encore de l'amour... On raconte un tas
+de choses... on se rappelle que la petite Claire était toute la journée,
+dans la forêt... Au printemps, elle y cueillait des jonquilles, des
+muguets, des anémones, dont elle faisait, pour les dames de la ville, de
+gentils bouquets; elle y cherchait des morilles qu'elle venait vendre,
+au marché, le dimanche... L'été, c'étaient des champignons de toute
+sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette époque, qu'allait-elle
+faire dans la forêt où il n'y a plus rien à cueillir?...
+
+L'une dit, judicieusement:
+
+--Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété de la disparition de la
+petite?... C'est peut-être lui qui a fait le coup?...
+
+A quoi, l'autre, non moins judicieusement, réplique:
+
+--Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait pas besoin d'emmener
+sa fille dans la forêt... voyons!...
+
+Mme Rose intervient:
+
+--Tout cela est bien louche, allez!... Moi...
+
+Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui connaît de terribles
+secrets, elle poursuit d'une voix plus basse, d'une voix de confidence
+dangereuse...
+
+--Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... Mais...
+
+Et comme elle laisse notre curiosité en suspens sur ce «mais...»
+
+--Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de toutes parts, le col
+tendu, la bouche ouverte...
+
+--Mais... je ne serais pas étonnée... que ce fût...
+
+Nous sommes haletantes...
+
+--Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez mon idée, achève-t-elle,
+avec une expression de férocité atroce et basse...
+
+Plusieurs protestent... d'autres se réservent... J'affirme que monsieur
+Lanlaire est incapable d'un tel crime et je m'écrie:
+
+--Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre homme... il aurait bien trop
+peur...
+
+Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:
+
+--Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite Jésureau?... Et la
+petite à Valentin?... Et la petite Dougère?... Rappelez-vous donc?...
+Incapable?...
+
+--Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas la même chose...
+
+Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent pas aller, comme Rose,
+jusqu'à l'accusation formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites
+filles qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! passe encore...
+Qu'il les tue?... ça n'est guère croyable... Rageusement, Rose
+s'obstine... Elle écume... elle frappe sur la table de ses grosses mains
+molles... elle se démène, clamant:
+
+--Puisque je vous dis que si, moi... Puisque j'en suis sûre, ah!...
+
+Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer de sa voix blanche:
+
+--Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... on ne sait jamais... Pour
+la petite Jésureau... c'est une fameuse chance, je vous assure, qu'il ne
+l'ait pas tuée...
+
+Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement de Rose, qui
+n'admet pas qu'on déplace la question, elles passent, l'une après
+l'autre, la revue de tous les gens du pays qui auraient pu faire le
+coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... tous ceux-là qu'elles
+détestent, tous ceux-là contre qui elles ont une jalousie, une rancune,
+un dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau de rat propose:
+
+--Vous savez bien qu'il est venu, la semaine dernière, deux capucins
+qui n'avaient pas bon air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient
+partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...
+
+On s'indigne:
+
+--De braves et pieux moines!... De saintes âmes du bon Dieu!... C'est
+abominable...
+
+Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné tout le monde, Rose,
+acharnée, répète:
+
+--Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est lui.
+
+* * * * *
+
+Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la sellerie, où Joseph
+astique ses harnais... Au-dessus d'un dressoir, où sont symétriquement
+rangées des bouteilles de vernis et des boîtes de cirage, je vois
+flamboyer aux lambris de sapin le portrait de Drumont... Pour lui donner
+plus de majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné d'une couronne
+de laurier-sauce. En face, le portrait du pape disparaît, presque
+entièrement caché, sous une couverture de cheval pendue à un clou.
+Des brochures antijuives, des chansons patriotiques s'empilent sur une
+planche, et dans un coin la matraque se navre parmi les balais.
+
+Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre motif que la curiosité:
+
+--Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la forêt la petite Claire
+assassinée et violée?
+
+Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement de surprise--est-ce
+bien de la surprise?... Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement,
+il me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu comme une étrange
+secousse, comme un frisson... Il se remet très vite.
+
+--Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On m'a conté ça, au pays, ce
+matin...
+
+Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte ses harnais avec un
+gros torchon noir, méthodiquement. J'admire la musculature de ses bras
+nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses biceps... la blancheur
+de sa peau. Je ne vois pas ses yeux sous les paupières rabaissées, ses
+yeux obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois sa bouche... toute
+sa bouche large... son énorme mâchoire de bête cruelle et sensuelle...
+Et j'ai comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:
+
+--Sait-on qui a fait le coup?...
+
+Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, moitié sérieux, il répond:
+
+--Quelques vagabonds, sans doute... quelques sales youpins...
+
+Puis, après un court silence:
+
+--Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera pas... Les magistrats,
+c'est tous des vendus.
+
+Il replace sur leurs selles les harnais terminés, et désignant le
+portrait de Drumont, dans son apothéose de laurier-sauce, il ajoute:
+
+--Si on avait celui-là?... Ah! malheur!
+
+Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, l'âme envahie par un
+singulier malaise...
+
+Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se
+distraire un peu...
+
+* * * * *
+
+Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m'ennuie trop, je vais à
+la grille sur le chemin où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en
+observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe chez nous, de ce
+qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle
+que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne
+parvient plus à contenir les houles déferlantes de ses seins... Et de
+plus en plus elle est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça,
+ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque fois que nous nous
+rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa première parole
+pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:
+
+--Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... Dès que vous vous
+apercevrez de ça, allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.
+
+C'est une véritable obsession, une manie... Un peu agacée, je réplique:
+
+--Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive de ça?... Je ne connais
+personne ici.
+
+--Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un malheur... Un moment
+d'oubli... bien naturel... et ça y est... Des fois, on ne sait pas
+comment _ça s'arrive_... J'en ai bien vu, allez, qui étaient comme
+vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça y était tout de même...
+Mais avec Mme Gouin on peut être tranquille... C'est une vraie
+bénédiction pour un pays qu'une femme aussi savante...
+
+Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair soulevée de basse
+volupté.
+
+--Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait que des enfants...
+La ville était empoisonnée d'enfants... Une abomination!... Ça
+grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme... ça
+piaillait sur le pas des portes... ça faisait un tapage!... On ne
+voyait que ça, quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué...
+aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a presque plus...
+
+Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:
+
+--Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. Ah! bon Dieu, non... Au
+contraire... Vous ne sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous
+promener, à neuf heures, sous les marronniers... vous verriez ça...
+Partout, sur les bancs, il y a des couples... qui s'embrassent, se
+caressent... C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour je trouve
+ça si mignon... Je comprends qu'on ne puisse pas vivre sans l'amour...
+Oui, mais c'est embêtant aussi d'avoir à ses trousses des _chiées_
+d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles n'en ont plus... Et
+c'est à Mme Gouin qu'elles doivent ça... Un petit moment désagréable à
+passer... ce n'est pas, après tout, la mer à boire. A votre place, je
+n'hésiterais pas... Une jolie fille comme vous, si distinguée, et qui
+doit être si bien faite... un enfant, ce serait un meurtre...
+
+--Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en avoir...
+
+--Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. Seulement... Dites
+donc?... Votre monsieur ne vous a jamais proposé la chose?...
+
+--Mais non...
+
+--C'est étonnant... car il est connu pour ça... Même, la matinée où il
+vous serrait de si près, dans le jardin?...
+
+--Je vous assure...
+
+Mamz'elle Rose hoche la tête.
+
+--Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez de moi... c'est votre
+affaire. Seulement, on sait ce qu'on sait...
+
+Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:
+
+--Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le
+monde... avec des vieux dégoûtants?...
+
+D'un ton froid, elle me répond:
+
+--Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent
+des jeunes... C'est vrai que vos affaires ne me regardent point... Ce
+que j'en dis, moi, n'est-ce pas?...
+
+Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le vinaigre a remplacé le miel:
+
+--Après tout.... ça se peut bien... Sans doute que votre M. Lanlaire
+aime mieux les fruits plus verts. Chacun son idée, ma petite...
+
+Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
+respect.
+
+--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, il va toujours bien?...
+
+--Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...
+
+Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
+respect.
+
+--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?
+
+--Toujours vaillant... Merci... Vous êtes bien honnêtes.
+
+Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, dodelinant de la tête. A
+la vue de mam'zelle Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et
+s'arrête:
+
+--Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le capitaine?...
+
+--Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... Le capitaine
+s'occupe à la cave.
+
+--Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il a semé de belles fleurs...
+et que, l'année prochaine, à la Fête-Dieu, nous aurons encore un superbe
+reposoir?...
+
+--Bien sûr... monsieur le curé...
+
+--Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...
+
+--Et vous de même, monsieur le curé...
+
+Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:
+
+--Au revoir... au revoir... Il ne faudrait dans une paroisse que des
+paroissiennes comme vous.
+
+Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, un peu haineuse,
+laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, saluée par tous,
+respectée de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientôt, je
+suis sûre que le curé la mettra dans une niche de son église, entre deux
+cierges, et nimbée d'or, comme une sainte...
+
+
+
+
+IX
+
+
+25 octobre.
+
+Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses
+et j'ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et
+forcenée. Mais sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire.
+Son regard, parfois, est lourd à supporter, tellement lourd que le mien
+se dérobe sous son intimidante fixité. Il a des façons de marcher
+lentes et glissées, qui me font peur. On dirait qu'il traîne rivé à
+ses chevilles un boulet, ou plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce
+le bagne qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. Son dos
+aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hâle
+comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins.
+J'ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément
+bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent,
+porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.
+
+Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez Joseph, une grande violence
+et le goût du sang, il est plutôt réservé sur toutes les autres choses
+de la vie. Il est même impossible de savoir ce qu'il pense. Il n'a
+aucune des vantardises, ni aucune des humilités professionnelles, par
+où se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de
+plainte, jamais un débinage contre ses maîtres. Ses maîtres, il les
+respecte sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. Il
+ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est
+ingénieux; il sait tout faire, même les choses les plus difficiles et
+les plus différentes, qui ne sont point de son service. Il traite le
+Prieuré, comme s'il était à lui, le surveille, le garde jalousement,
+le défend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns,
+flaireur et menaçant comme un dogue. C'est le type du serviteur de
+l'ancien temps, le domestique d'avant la Révolution... De Joseph, on
+dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme lui... Une perle!». Je sais
+qu'on cherche à l'arracher aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de
+Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse
+et ne se vante pas de les avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est
+ici, depuis quinze ans, il considère cette maison comme la sienne. Tant
+qu'on voudra de lui, il restera... Madame si soupçonneuse et qui voit
+le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit à
+personne, elle croit à Joseph, à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de
+Joseph.
+
+--Une perle!... Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle.
+
+Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues générosités et de
+petits cadeaux.
+
+Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet homme m'inquiète et, en même
+temps, il m'intéresse prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses
+effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau morte de ses yeux...
+Depuis que je m'occupe de lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais
+jugé tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un paysan grossier,
+stupide et pataud. J'aurais dû l'examiner plus attentivement.
+Maintenant, je le crois singulièrement fin et retors, et même mieux
+que fin, pire que retors... je ne sais comment m'exprimer sur lui... Et
+puis, est-ce l'habitude de le voir, tous les jours?... Je ne le trouve
+plus si laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une atténuation,
+comme une brume, sur les objets et sur les êtres. Elle finit, peu à peu,
+par effacer les traits d'un visage, par estomper les déformations; elle
+fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement n'est plus, au bout
+d'un certain temps, bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce que
+je découvre en Joseph de nouveau et de profond... et qui me bouleverse.
+Ce n'est pas l'harmonie des traits, ni la pureté des lignes qui crée
+pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque chose de moins
+apparent, de moins défini... une sorte d'affinité et, si j'osais... une
+sorte d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, dont certaines
+femmes subissent, même malgré elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph
+dégage autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, je l'ai admiré
+qui soulevait une barrique de vin... Il jouait avec elle ainsi qu'un
+enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse
+souple, le levier formidable de ses reins, l'athlétique poussée de ses
+épaules, tout cela m'a rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité,
+faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en moi l'énigme de ces
+louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant,
+se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de
+taureau. Sans pouvoir me l'expliquer davantage, je sens qu'il y a entre
+Joseph et moi une correspondance secrète... un lien physique et moral
+qui se resserre un peu plus tous les jours...
+
+De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le suis des yeux,
+quelquefois, dans le jardin... Il est là, courbé sur son ouvrage, la
+face presque à fleur de terre, ou bien agenouillé contre le mur où
+s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... il s'évanouit...
+Le temps de pencher la tête... et il n'y a plus personne...
+S'enfonce-t-il dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il
+m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, pour lui transmettre un
+ordre de Madame... Je ne le vois nulle part, et je l'appelle.
+
+--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?
+
+Aucune réponse... J'appelle encore:
+
+--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?
+
+Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière un arbre, de derrière
+une planche de légumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le
+soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux aplatis sur le
+crâne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue.... D'où vient-il?...
+D'où sort-il?... D'où est-il tombé?...
+
+--Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...
+
+Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant
+qui, véritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois
+que cet homme est le diable...
+
+* * * * *
+
+Le viol de la petite Claire défraie toujours les conversations et
+surexcite les curiosités de la ville. On s'arrache les journaux de la
+région et de Paris qui le racontent. La _Libre Parole_ dénonce nettement
+et en bloc les juifs, et elle affirme que c'est un «meurtre rituel...»
+Les magistrats sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, des
+instructions; on a interrogé beaucoup de gens. Personne ne sait rien...
+L'accusation de Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de
+l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... Hier, les gendarmes
+ont arrêté un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu'il
+n'était pas dans le pays, au moment du crime. Le père, désigné par la
+rumeur publique, s'est disculpé... Du reste, on n'a sur lui que les
+meilleurs renseignements... Donc, nulle part, nul indice qui puisse
+mettre la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime
+fait l'admiration des magistrats et qu'il a été commis avec une habileté
+surprenante, sans doute par des professionnels... par des Parisiens...
+Il paraît aussi que le procureur de la République mène l'affaire
+mollement et pour la forme. L'assassinat d'une petite fille pauvre, ça
+n'est pas très passionnant... Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne
+trouvera jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée comme tant
+d'autres qui n'ont pas dit leur secret...
+
+* * * * *
+
+Je ne serais pas étonnée que Madame crût son mari coupable... Ça, c'est
+comique, et elle devrait le mieux connaître. Elle est toute drôle,
+depuis la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur qui ne sont
+pas naturelles. J'ai remarqué que, durant le repas, chaque fois qu'on
+sonnait, elle avait un petit sursaut...
+
+Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur manifestait l'intention
+de sortir, elle l'en a empêché...
+
+--Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce que tu as besoin d'être
+toujours dehors?
+
+Elle s'est même promenée avec Monsieur, une grande heure, dans le
+jardin. Naturellement, Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas
+une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac... Quel gros lourdaud!
+
+J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se dire, quand ils sont
+seuls, tous les deux... Hier soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai
+écouté derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur qui froissait
+un journal... Assise devant son petit bureau, Madame écrivait ses
+comptes:
+
+--Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé Madame.
+
+--Deux francs... a répondu Monsieur...
+
+--Tu es sûr?...
+
+--Mais oui, mignonne...
+
+--Eh bien, il me manque trente-huit sous..
+
+--Ce n'est pas moi qui les ai pris...
+
+--Non... c'est le chat...
+
+Ils ne se sont rien dit d'autre...
+
+* * * * *
+
+A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de la petite Claire. Quand
+Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change
+aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... Je ne sais pas
+pourquoi, cette idée m'est venue--et elle s'enfonce, de plus en plus
+dans mon esprit--que c'est Joseph qui a fait le coup. Je n'ai pas de
+preuves, pas d'indices qui puissent me permettre de le soupçonner...
+pas d'autres indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce léger
+mouvement de surprise qui lui échappa, lorsque, de retour de chez
+l'épicière, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la première
+fois au visage le nom de la petite Claire, assassinée et violée...
+Et cependant, ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenu une
+possibilité, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche à
+me convaincre que Joseph est une «perle...» Je me répète que mon
+imagination s'exalte à de simples folies, qu'elle obéit aux influences
+de cette perversité romanesque, qui est en moi... Mais j'ai beau faire,
+cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un
+instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée fixe... Et
+j'ai une irrésistible envie de demander à Joseph:
+
+--Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé la petite Claire dans le
+bois?... Est-ce vous, vieux cochon?
+
+Le crime a été commis un samedi... Je me souviens que Joseph, à peu près
+à la même date, est allé chercher de la terre de bruyère, dans le bois
+de Raillon... Il a été absent, toute la journée, et il n'est rentré
+au Prieuré avec son chargement que le soir, tard... De cela, je suis
+sûre... Et,--coïncidence extraordinaire,--je me souviens de certains
+gestes agités, de certains regards plus troubles, qu'il avait, ce
+soir-là, en rentrant... Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi
+l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de physionomie me
+reviennent avec force... Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph
+est allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en vain à préciser la
+date de son absence... Et puis, avait-il réellement ces gestes inquiets,
+ces regards accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?...
+N'est-ce pas moi qui m'acharne à me suggestionner l'étrangeté
+inhabituelle de ces gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison,
+contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph--une perle--qui ait fait
+le coup?... Cela m'irrite et, en même temps, cela me confirme dans mes
+appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la forêt... Si
+encore l'enquête judiciaire avait signalé les traces fraîches d'une
+voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?...
+Mais non... L'enquête ne signale rien de tel... elle signale le viol et
+le meurtre d'une petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement
+cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin à ne pas laisser
+derrière soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilité
+diabolique, j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, j'ose,
+tout d'un coup, après un silence, lui poser cette question:
+
+--Joseph, quel jour avez-vous été chercher de la terre de bruyère, dans
+la forêt de Raillon?... Est-ce que vous vous le rappelez?...
+
+Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal qu'il lisait... Son âme
+est bronzée désormais contre les surprises...
+
+--Pourquoi ça?... fait-il.
+
+--Pour savoir...
+
+Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... Ensuite il prend,
+sans affectation, l'air de quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire
+pour y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:
+
+--Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien que c'était samedi...
+
+--Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la petite Claire dans le
+bois?... poursuis-je, en donnant à cette interrogation, trop vivement
+débitée, un ton agressif.
+
+Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. Son regard est devenu
+quelque chose de si aigu, de si terrible, que, malgré mon effronterie
+coutumière, je suis obligée de détourner la tête.
+
+--C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je crois bien que
+c'était ce samedi-là...
+
+Et il ajoute:
+
+--Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien mieux de penser à autre
+chose. Si vous lisiez le journal... vous verriez qu'on a encore tué des
+juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la peine...
+
+A part son regard, il est calme, naturel, presque bonhomme... Ses
+gestes sont aisés, sa voix ne tremble plus... Je me tais... et Joseph,
+reprenant le journal qu'il avait posé sur la table, se remet à lire le
+plus tranquillement du monde...
+
+Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais retrouver dans la vie de
+Joseph, depuis que je suis ici, un trait de férocité active... Sa haine
+des juifs, la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, de
+les tuer, de les brûler, tout cela n'est peut-être que de la hâblerie...
+c'est surtout de la politique... Je cherche quelque chose de plus
+précis, de plus formel, à quoi je ne puisse pas me tromper sur le
+tempérament criminel de Joseph. Et je ne trouve toujours que des
+impressions vagues et morales, des hypothèses auxquelles mon désir ou ma
+crainte qu'elles soient d'irrécusables réalités donne une importance et
+une signification que, sans doute, elles n'ont pas... Mon désir ou ma
+crainte?... De ces deux sentiments, j'ignore lequel me pousse...
+
+Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un fait horrible...
+un fait révélateur... Celui-là, je ne l'invente pas... je ne l'exagère
+pas... je ne l'ai pas rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est
+chargé de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue les canards,
+selon une antique méthode normande, en leur enfonçant une épingle dans
+la tête... Il pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir.
+Mais il aime à prolonger leur supplice par de savants raffinements de
+torture; il aime à sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans
+ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir dans ses mains leur
+souffrance, leurs frissons d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté
+à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le tenait entre ses genoux.
+D'une main il lui serrait le col, de l'autre il lui enfonçait une
+épingle dans le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le crâne,
+d'un mouvement lent et régulier... Il semblait moudre du café... Et en
+tournant l'épingle, Joseph disait avec une joie sauvage:
+
+--Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, tant plus que le sang
+est bon au goût...
+
+L'animal avait dégagé des genoux de Joseph ses ailes qui battaient,
+battaient... Son col se tordait, même maintenu par Joseph, en affreuse
+spirale... et, sous le matelas des plumes, sa chair soubresautait...
+Alors Joseph jeta l'animal sur les dalles de la cuisine et, les coudes
+aux genoux, le menton dans ses paumes réunies, il se mit à suivre, d'un
+oeil hideusement satisfait, ses bonds, ses convulsions, le grattement
+fou de ses pattes jaunes sur le sol...
+
+--Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc tout de suite... c'est
+horrible de faire souffrir les bêtes.
+
+Et Joseph répondit:
+
+--Ça m'amuse... J'aime ça...
+
+Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les détails sinistres de
+ce souvenir, j'entends toutes les paroles de ce souvenir... Et j'ai
+envie... une envie encore plus violente, de crier à Joseph:
+
+--C'est vous qui avez violé la petite Claire, dans le bois... Oui...
+oui... j'en suis sûre, maintenant... c'est vous, vous, vous, vieux
+cochon...
+
+Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une immense canaille. Et cette
+opinion que j'ai de sa personne morale, au lieu de m'éloigner de lui,
+loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non pas que je l'aime
+peut-être, mais qu'il m'intéresse énormément. C'est drôle, j'ai toujours
+eu un faible pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette le
+sang... une odeur particulière qui vous grise, quelque chose de fort et
+d'âpre qui vous prend par le sexe. Si infâmes que soient les canailles,
+ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. Ce qui m'ennuie de
+Joseph, c'est qu'il a la réputation et, pour celui qui ne connaît
+pas ses yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais mieux
+franchement, effrontément canaille. Il est vrai qu'il n'aurait plus
+cette auréole de mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et me
+trouble et qui m'attire--oui là--qui m'attire vers ce vieux monstre.
+
+Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la certitude, parce que
+rien ne peut m'enlever désormais la certitude que c'est lui qui a violé
+la petite Claire, dans le bois.
+
+* * * * *
+
+Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai fait sur le coeur de Joseph
+une impression considérable. Son mauvais accueil est fini; son silence
+ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque de la tendresse
+dans ses bourrades. Ses regards n'ont plus de haine--en ont-ils jamais
+eu d'ailleurs?--et s'ils sont encore si terribles, parfois, c'est qu'il
+cherche à me connaître mieux, toujours mieux, et qu'il veut m'éprouver.
+Comme la plupart des paysans, il est extrêmement méfiant, il évite de se
+livrer aux autres, car il croit qu'on veut le «mettre dedans». Il doit
+posséder de nombreux secrets, mais il les cache jalousement, sous un
+masque sévère, renfrogné et brutal, comme on renferme des trésors dans
+un coffre de fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux.
+Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance s'atténue... Il est charmant
+pour moi, dans son genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer
+son amitié et me plaire. Il se charge des corvées trop pénibles, prend
+à son compte les gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, sans
+mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans chercher à provoquer ma
+reconnaissance, sans vouloir en tirer un profit quelconque. De mon côté,
+je remets de l'ordre dans ses affaires, je raccommode ses chaussettes,
+ses pantalons, rapièce ses chemises, range son armoire, avec bien plus
+de soin et de coquetterie que celle de Madame. Et il me dit avec des
+yeux de contentement:
+
+--C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une bonne femme... une
+femme d'ordre. L'ordre, voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est
+gentille, avec ça... quand on est une belle femme, il n'y a pas mieux...
+
+Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que par à-coups. Le soir, à la
+cuisine, avec Marianne, la conversation ne peut être que générale...
+Aucune intimité n'est permise entre nous deux. Et, quand je le vois
+seul, rien n'est plus difficile que de le faire parler... Il refuse tous
+les longs entretiens, craignant sans doute de se compromettre. Deux mots
+par ci... deux mots par là... aimables ou bourrus... et c'est tout...
+Mais ses yeux parlent, à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour de
+moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en moi, au plus profond de
+moi, afin de me retourner l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.
+
+Pour la première fois, nous nous sommes entretenus longuement, hier.
+C'était le soir. Les maîtres étaient couchés; Marianne était montée dans
+sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me sentant pas disposée à lire
+ou à écrire, je m'ennuyais d'être seule. Toujours obsédée par l'image
+de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans la sellerie où, à la
+lueur d'une lanterne sourde, il épluchait des graines, assis devant une
+petite table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était là, près
+de lui, debout, portant sous ses deux bras des paquets de petites
+brochures, rouges, vertes, bleues, tricolores... Gros yeux ronds
+dépassant l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, jaunâtre
+et grenue, il ressemblait à un crapaud... Du crapaud, il avait aussi la
+lourdeur sautillante. Sous la table, les deux chiens, roulés en boule,
+dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.
+
+--Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.
+
+Le sacristain voulut cacher ses brochures... Joseph le rassura.
+
+--On peut parler devant Mademoiselle... C'est une femme d'ordre...
+
+Et il recommanda:
+
+--Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A Bazoches... à Courtain...
+à Fleur-sur-Tille... Et que ce soit distribué demain, dans la journée...
+Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que je te le dise
+encore... va partout... entre dans toutes les maisons... même chez les
+républicains... Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça ne fait
+rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces sales cochons...
+c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi que tu as cent sous par
+républicain...
+
+Le sacristain approuvait en hochant la tête. Ayant recalé les brochures
+sous ses bras, il partit, accompagné jusqu'à la grille par Joseph.
+
+Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, mes yeux
+interrogateurs:
+
+--Oui... fit-il négligemment, quelques chansons... quelques images... et
+des brochures contre les juifs, qu'on distribue pour la propagande...
+Je me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je travaille pour eux,
+quoi! C'est dans mes idées, pour sûr... faut dire aussi que c'est bien
+payé...
+
+Il se remit devant la petite table où il épluchait ses graines. Les deux
+chiens réveillés tournèrent dans la pièce et allèrent se recoucher plus
+loin.
+
+--Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal payé... Ah! ils en ont de
+l'argent, allez, les messieurs prêtres...
+
+Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il ajouta:
+
+--Je vous dis ça... Célestine... parce que vous êtes une bonne femme...
+une femme d'ordre... et que j'ai confiance en vous... C'est entre nous,
+dites?...
+
+Après un silence:
+
+--Quelle bonne idée que vous soyez venue ici, ce soir...
+remercia-t-il... C'est gentil... ça me flatte...
+
+Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi causant... Je me penchai
+sur la petite table, tout près de lui, et, remuant les graines triées
+dans une assiette, je répondis avec coquetterie:
+
+--C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de suite, après le dîner.
+On n'a pas eu le temps de tailler une bavette... Voulez-vous que je vous
+aide à éplucher vos graines?
+
+--Merci, Célestine... C'est fini...
+
+Il se gratta la tête:
+
+--Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller voir aux châssis...
+Les mulots ne me laissent pas une salade, ces vermines-là... Et puis, ma
+foi, non... faut que je vous cause, Célestine...
+
+Joseph se leva, referma la porte qui était restée entr'ouverte,
+m'entraîna au fond de la sellerie. J'eus peur, une minute... La petite
+Claire, que j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la forêt,
+affreusement pâle et sanglante... Mais les regards de Joseph n'étaient
+pas méchants; ils semblaient plutôt timides... On se voyait à peine dans
+cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté trouble et sinistre,
+la lueur sourde de la lanterne... Jusque-là, la voix de Joseph avait
+tremblé. Elle prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.
+
+--Il y a déjà quelques jours que je voulais vous confier ça,
+Célestine... commença-t-il... Eh bien, voilà... J'ai de l'amitié pour
+vous... Vous êtes une bonne femme... une femme d'ordre... Maintenant, je
+vous connais bien, allez!...
+
+Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil sourire, et je
+répliquai:
+
+--Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et pourquoi étiez-vous si
+désagréable avec moi?... Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez
+toujours... Vous rappelez-vous les scènes que vous me faisiez, quand
+je traversais les allées que vous veniez de ratisser?... O le vilain
+bourru!
+
+Joseph se mit à rire et haussa les épaules:
+
+--Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas les gens du premier coup...
+Les femmes, surtout, c'est le diable à connaître... et vous arriviez de
+Paris!... Maintenant, je vous connais bien...
+
+--Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, dites-moi donc ce que je
+suis...
+
+La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:
+
+--Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes comme moi...
+
+--Je suis comme vous, moi?...
+
+--Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous et moi, dans le fin fond de
+l'âme, c'est la même chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...
+
+Il y eut encore un moment de silence. Il reprit d'une voix moins dure:
+
+--J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et puis...
+
+--Et puis?...
+
+--J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...
+
+--Ah?...
+
+--Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas servi, pendant quarante ans,
+dans de bonnes maisons, sans faire quelques petites économies... Pas
+vrai?
+
+--Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en plus par les paroles et
+par les allures de Joseph... Et vous avez beaucoup d'argent?
+
+--Oh! un peu... seulement...
+
+--Combien?... Faites voir!...
+
+Joseph eut un léger ricanement:
+
+--Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il est dans un endroit où il
+fait des petits.
+
+--Oui, mais combien?...
+
+Alors, d'une voix basse, chuchotée:
+
+--Peut-être quinze mille francs... peut-être plus...
+
+--Mazette!... vous êtes calé, vous!...
+
+--Oh! peut-être moins aussi... On ne sait pas...
+
+Tout à coup, les deux chiens, simultanément, dressèrent la tête,
+bondirent vers la porte et se mirent à aboyer. Je fis un geste
+d'effroi...
+
+--Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant à chacun un coup de
+pied dans les flancs... c'est des gens qui passent dans le chemin... Et,
+tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais son pas.
+
+En effet, quelques secondes après, j'entendis un bruit de pas traînant
+sur le chemin, puis un bruit plus lointain de barrière refermée... Les
+chiens se turent.
+
+Je m'étais assise sur un escabeau, dans un coin de la sellerie. Joseph,
+les mains dans ses poches, se promenait dans l'étroite pièce où son
+coude heurtait aux lambris de sapin des lanières de cuir... Nous ne
+parlions plus, moi horriblement gênée, et regrettant d'être venue.
+Joseph visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à me dire. Au bout
+de quelques minutes, il se décida:
+
+--Faut que je vous confie encore une chose, Célestine... Je suis de
+Cherbourg... Et Cherbourg, c'est une rude ville, allez... pleine de
+marins, de soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas sur
+le plaisir; le commerce y est bon... Eh bien, je sais qu'il y a à
+Cherbourg, à cette heure, une bonne occasion... S'agirait d'un petit
+café, près du port, d'un petit café, placé on ne peut pas mieux...
+L'armée boit beaucoup, en ce moment... tous les patriotes sont dans la
+rue... ils crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait l'instant
+de l'avoir... On gagnerait des mille et des cents, je vous en réponds...
+Seulement, voilà!... faudrait une femme là dedans... une femme
+d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et qui ne craindrait pas
+la gaudriole. Les marins, les militaires, c'est rieur, c'est farceur,
+c'est bon enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le sexe... ça
+dépense beaucoup pour le sexe... Votre idée là-dessus, Célestine?...
+
+--Moi?... fis-je, hébétée.
+
+--Oui, enfin, une supposition?... Ça vous plairait-il?...
+
+--Moi?...
+
+Je ne savais pas où il voulait en venir... je tombais de surprise en
+surprise. Bouleversée, je n'avais pas trouvé autre chose à répondre...
+Il insista:
+
+--Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous qui vienne dans le petit
+café?... Vous êtes une bonne femme... vous avez de l'ordre... vous
+n'êtes point de ces mijaurées qui ne savent seulement point entendre
+une plaisanterie... vous êtes patriote, nom de nom!... Et puis vous êtes
+gentille, mignonne tout plein... vous avez des yeux à rendre folle toute
+la garnison de Cherbourg... Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous
+connais bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez faire...
+cette idée-là ne cesse de me trotter par la tête...
+
+--Eh bien? Et vous?...
+
+--Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne amitié...
+
+--Alors, criai-je, subitement indignée... vous voulez que je fasse la
+putain pour vous gagner de l'argent?...
+
+Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il dit:
+
+--En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça se comprend, voyons...
+
+Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les serra à me faire hurler
+de douleur, et il balbutia:
+
+--Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le petit café... J'ai les
+sangs tournés de vous...
+
+Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée de cet aveu, et sans
+un geste et sans une parole, il continua:
+
+--Et puis... il y a peut-être plus de quinze mille francs... peut-être
+plus de dix-huit mille francs... On ne sait pas ce que ça fait de
+petits... cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. des
+bijoux... Vous seriez rudement heureuse, allez, dans le petit café...
+
+Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant de ses bras... Et je
+sentais tout son corps qui tremblait de désirs contre moi... S'il
+avait voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que je tentasse la
+moindre résistance. Et il continuait de me décrire son rêve:
+
+--Un petit café bien joli... bien propre... bien reluisant... Et puis,
+au comptoir, derrière une grande glace, une belle femme, habillée en
+Alsace-Lorraine, avec un beau corsage de soie... et de larges rubans de
+velours... Hein, Célestine?... Pensez à ça... J'en recauserons un de ces
+jours... j'en recauserons...
+
+Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... J'étais stupéfiée par
+cette chose, à laquelle je n'avais jamais songé... mais j'étais aussi,
+sans haine, sans horreur contre le cynisme de cet homme... Joseph
+répéta, de cette même bouche qui avait baisé les plaies sanglantes de
+la petite Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui avaient serré,
+étouffé, étranglé, assassiné la petite Claire dans le bois:
+
+--J'en recauserons... je suis vieux... je suis laid... possible... Mais
+pour arranger une femme, Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a
+pas un comme moi... J'en recauserons...
+
+Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, de sinistres!... Est-ce
+une menace?... Est-ce une promesse?...
+
+Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de silence... On dirait
+que rien ne s'est passé, hier soir, entre nous... Il va, il vient, il
+travaille... il mange... il lit son journal... comme tous les jours...
+Je le regarde, et je voudrais le détester... je voudrais que sa laideur
+m'apparût telle, qu'un immense dégoût me séparât de lui à jamais...
+Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet homme me donne des
+frissons... et je n'ai pas de dégoût.. Et c'est une chose effrayante
+que je n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, qui a violé la
+petite Claire dans le bois!...
+
+
+
+
+X
+
+
+3 novembre.
+
+Rien ne me fait plaisir comme de retrouver dans les journaux le nom
+d'une personne chez qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce
+matin, plus vif que jamais, en apprenant par le _Petit Journal_ que
+Victor Charrigaud venait de publier un nouveau livre qui a beaucoup
+de succès et dont tout le monde parle avec admiration... Ce livre
+s'intitule: _De cinq à sept_, et il fait scandale, dans le bon sens.
+C'est, dit l'article, une suite d'études mondaines, brillantes et
+cinglantes qui, sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde...
+Oui, compte là-dessus!... En même temps que de son talent, on loue fort
+Victor Charrigaud de son élégance, de ses relations distinguées, de son
+salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant huit mois, j'ai été femme
+de chambre chez les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais
+rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!
+
+Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud. Il a déjà publié une
+suite de livres à tapage. _Leurs Jarretelles_, _Comment elles dorment_,
+_Les Bigoudis sentimentaux_, _Colibris et Perroquets_, sont parmi
+les plus célèbres. C'est un homme d'infiniment d'esprit, un écrivain
+d'infiniment de talent et dont le malheur a été que le succès lui
+arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent les plus
+grandes espérances. Chacun était frappé de ses fortes qualités
+d'observation, de ses dons puissants de satire, de son implacable et
+juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule humain. Un esprit
+averti et libre, pour qui les conventions mondaines n'étaient que
+mensonge et servilité, une âme généreuse et clairvoyante qui, au lieu de
+se courber sous l'humiliant niveau du préjugé, dirigeait bravement ses
+impulsions vers un idéal social, élevé et pur. Du moins, c'est ainsi que
+me parla de Victor Charrigaud un peintre de ses amis qui était toqué de
+moi, que j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements qui
+précèdent et les détails qui vont suivre sur la littérature et la vie de
+cet homme illustre.
+
+Parmi les ridicules si durement flagellés par lui, Charrigaud avait
+surtout choisi le ridicule du snobisme. En sa conversation verveuse
+et nourrie de faits, plus encore que dans ses livres, il en notait le
+caractère de lâcheté morale, de dessèchement intellectuel, avec une âpre
+précision dans le pittoresque, une large et rude philosophie et des mots
+aigus, profonds, terribles qui recueillis par les uns, colportés par
+les autres, se répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient, en
+quelque sorte, classiques tout de suite... On pourrait faire toute une
+étonnante psychologie du snobisme avec les impressions, les traits, les
+profils serrés, les silhouettes étrangement dessinées et vivantes que
+son originalité renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... Il
+semble donc que si quelqu'un devait échapper à cette sorte d'influenza
+morale qui sévit si fort dans les salons, ce fût Victor Charrigaud,
+mieux que tout autre préservé de la contagion par cet admirable
+antiseptique: l'ironie... Mais l'homme n'est que surprise,
+contradiction, incohérence et folie...
+
+A peine eut-il senti passer les premières caresses du succès, que le
+snob qui était en lui--et c'est pour cela qu'il le peignait avec une
+telle force d'expression--se révéla, explosa, pourrait-on dire, comme
+un engin qui vient de recevoir la secousse électrique... Il commença par
+lâcher ses amis devenus encombrants ou compromettants, ne gardant
+que ceux qui, les uns par leur talent accepté, les autres, par leur
+situation dans la presse, pouvaient lui être utiles et entretenir de
+leurs persistantes réclames sa jeune renommée. En même temps, il fit de
+la toilette et de la mode une de ses préoccupations les plus acharnées.
+
+On le vit avec des redingotes d'un philippisme audacieux, des cols
+et des cravates d'un 1830 exagéré, des gilets de velours d'un galbe
+irrésistible, des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal,
+incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes somptueusement
+roulées dans des papiers d'or... Mais, lourd de membres, gauche de
+gestes, avec des emmanchements épais et des articulations canailles, il
+conservait, malgré tout, l'allure massive des paysans d'Auvergne, ses
+compatriotes. Trop neuf dans une trop soudaine élégance où il se sentait
+dépaysé, il avait beau s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du
+chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette aisance, cette ligne
+souple, fine et droite qu'il enviait--avec quelle violente haine--aux
+jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres et des restaurants.
+Il s'étonna, car, après tout, il n'avait que des fournisseurs de
+choix, les plus illustres tailleurs, de mémorables chemisiers, et
+quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant dans la glace, il
+s'injuriait avec désespoir.
+
+--J'ai beau sur mes habits multiplier velours, moires et satins,
+j'ai toujours l'air d'un mufle. Il y a là quelque chose qui n'est pas
+naturel.
+
+Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et mise avec un goût discret,
+elle arbora, elle aussi, des toilettes éclatantes, fracassantes, des
+cheveux trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop riches, des
+airs de reine de lavoir, des majestés d'impératrice de mardi-gras... On
+s'en moquait beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades, à la fois
+humiliés et réjouis de tant de luxe et de mauvais goût, se vengeaient en
+disant plaisamment de ce pauvre Victor Charrigaud:
+
+--Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...
+
+Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes diplomaties et de plus
+incessantes platitudes, ils furent reçus dans ce qu'ils appelaient,
+eux aussi, le vrai monde, chez des banquiers israélites, des ducs
+du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage, et chez de très
+vieilles dames, folles de littérature, de proxénétisme et d'académie...
+Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer ces relations
+nouvelles, à en conquérir d'autres plus enviables et plus difficiles,
+d'autres, d'autres et toujours d'autres...
+
+Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il avait maladroitement
+acceptée chez un ami sans éclat, mais qu'il tenait encore à ménager,
+Charrigaud lui écrivit la lettre suivante:
+
+«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous de te manquer de
+parole, pour lundi. Mais nous venons de recevoir, précisément pour
+ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild... C'est la
+première... Tu comprends que nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait
+un désastre... Heureusement, je connais ton coeur. Loin de nous en
+vouloir, je suis sûr que tu partageras notre joie et notre fierté.»
+
+Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait de faire d'une villa à
+Deauville:
+
+--Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient ces gens-là... Ils
+nous prenaient sans doute pour des journalistes, pour des bohèmes...
+Mais je leur ai fait voir que j'avais un notaire...
+
+Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des amis de sa jeunesse,
+ces amis dont la seule présence chez lui était un constant et
+désobligeant rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette
+infériorité sociale: la littérature et le travail. Et il s'ingénia aussi
+à éteindre les flammes qui, parfois, s'allumaient en son cerveau,
+à étouffer définitivement dans le respect ce maudit esprit dont il
+s'effrayait de sentir, à de certains jours, les brusques reviviscences
+et qu'il croyait mort à jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu
+chez les autres, il voulut à son tour recevoir les autres chez lui...
+L'inauguration d'un petit hôtel qu'il venait d'acheter, dans Auteuil,
+pouvait être le prétexte d'un dîner.
+
+J'arrivai dans la maison au moment où les Charrigaud avaient résolu
+qu'ils donneraient, enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes,
+gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude et qui, durant
+quelques années, avaient fait leur maison si charmante, mais un dîner
+vraiment élégant, vraiment solennel, un dîner guindé et glacé, un dîner
+_select_ où seraient cérémonieusement priées, avec quelques correctes
+célébrités de la littérature et de l'art, quelques personnalités
+mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières non plus, mais
+suffisamment décoratives pour qu'un peu de leur éclat rejaillît sur
+eux...
+
+--Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce n'est pas de dîner en
+ville, c'est de donner à dîner, chez soi...
+
+Après avoir longuement réfléchi à ce projet, Victor Charrigaud proposa:
+
+--Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons avoir tout d'abord que
+des femmes divorcées... avec leurs amants. Il faut bien commencer par
+quelque chose. Il y en a de fort sortables et que les journaux les plus
+catholiques citent avec admiration... Plus tard, quand nos relations
+seront devenues plus choisies et plus étendues, eh bien, nous les
+sèmerons les divorcées...
+
+--C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour le moment, l'important
+est d'avoir ce qu'il y a de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau
+dire, le divorce, c'est une situation.
+
+--Il a au moins ce mérite qu'il supprime l'adultère, ricana
+Charrigaud... L'adultère, c'est si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami
+Bourget pour croire à l'adultère--l'adultère chrétien--et aux meubles
+anglais...
+
+A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton d'agacement nerveux:
+
+--Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit et tes méchancetés... Tu
+verras... tu verras que nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous
+faire un salon comme il faut.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Si tu veux devenir vraiment un homme du monde, apprends d'abord à être
+un imbécile ou à te taire...
+
+On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après de laborieuses
+combinaisons, se trouva arrêtée comme suit:
+
+La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste et député, Joseph
+Brigard.
+
+La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son ami, le poète Théo
+Crampp...
+
+La baronne Otto Butzinghen et son ami, le vicomte Lahyrais, clubman,
+sportsman, joueur et tricheur.
+
+Mme de Rambure, divorcée, et son amie, Mme Tiercelet, en instance de
+divorce.
+
+Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pédéraste, et son jeune
+ami, Lucien Sartorys, beau comme une femme, souple comme un gant de peau
+de Suède, mince et blond comme un cigare.
+
+Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie, numismate obscène,
+et Isidore Durand de la Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et
+sinologue sévère à l'Institut...
+
+Le portraitiste Jacques Rigaud.
+
+Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.
+
+Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.
+
+Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives entremises,
+acceptées, toutes...
+
+Seule, la comtesse Fergus hésita:
+
+--Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment une maison convenable?...
+Lui, n'a-t-il pas fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?...
+Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies obscènes, pour
+lesquelles il avait posé, avec des avantages en plâtre?... Et elle, ne
+courait-il pas de fâcheuses histoires sur son compte?... N'a-t-elle
+pas eu des aventures assez vulgaires avant son mariage? Ne dit-on point
+qu'elle a été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle horreur! Une
+femme qui se mettait toute nue devant des hommes... qui n'étaient même
+pas ses amants?...
+
+Finalement, elle accepta l'invitation quand on lui eut affirmé que Mme
+Charrigaud n'avait posé que la tête, que Charrigaud, très vindicatif,
+serait bien capable de la déshonorer dans un de ses livres, et que
+Kimberly viendrait à ce dîner... Oh! du moment que Kimberly avait promis
+de venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si délicat, et si
+charmant, tellement charmant!...
+
+Les Charrigaud furent mis au courant de ces négociations et de ces
+scrupules. Loin de s'en formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à
+bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait plus maintenant
+que de se surveiller et, comme disait Mme Charrigaud, de se comporter
+en véritables gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement préparé
+et combiné, si habilement négocié, c'était vraiment leur première
+manifestation dans le nouvel avatar de leur destinée élégante, de leurs
+ambitions mondaines... Il fallait donc que ce fût épatant...
+
+Huit jours avant, tout était sens dessus dessous dans la maison. Il
+fallut, en quelque sorte, remettre à neuf l'appartement et que rien n'y
+«clochât». On essaya des combinaisons de lumière et des décorations de
+table, afin de ne pas être embarrassé au dernier moment. A ce propos, M.
+et Mme Charrigaud se querellèrent comme des portefaix, car ils n'avaient
+pas les mêmes idées, et leur esthétique différait sur tous les points...
+elle inclinant à des arrangements sentimentaux, lui voulant que ce fût
+sévère et «artiste»...
+
+--C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront être chez une
+grisette... Ah! ce qu'ils vont se payer nos têtes!...
+
+--Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, arrivée au
+paroxysme de la nervosité... Tu es bien resté le même qu'autrefois, un
+sale voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en ai plein le
+dos...
+
+--Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit loup, divorçons... Au moins,
+de cette façon, nous compléterons la série et nous ne ferons pas tache
+parmi nos invités.
+
+On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, qu'il manquerait de la
+vaisselle et des cristaux. Ils durent en louer, et louer des chaises
+également, car ils n'en avaient que quinze; encore étaient-elles
+dépareillées... Enfin, le menu fut commandé à l'un des grands
+restaurateurs du boulevard.
+
+--Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaud, et qu'on ne
+reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des
+côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons
+comme des gâteaux, des truffes en mousses, et des purées en branches...
+des cerises carrées et des pêches en spirale... Enfin tout ce qu'il y a
+de plus chic...
+
+--Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien déguiser
+les choses que je mets au défi quiconque de savoir ce qu'il mange...
+C'est une spécialité de la maison...
+
+Enfin, le grand jour arriva.
+
+Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, nerveux, agité. Madame qui
+n'avait pu dormir de toute la nuit, fatiguée par les courses de la
+veille, par les préparatifs de toute sorte, ne tint pas en place. Cinq
+ou six fois, le front plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle
+avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle passa la dernière
+revue de l'hôtel, dérangea et remit sans raison des bibelots et des
+meubles, alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi et comme si
+elle eût été folle. Elle tremblait que les cuisiniers ne vinssent pas,
+que le fleuriste manquât de parole et que les invités ne fussent point
+placés à table selon la stricte étiquette. Monsieur la suivait partout,
+vêtu seulement d'un caleçon de soie rose, approuvant ci, critiquant là.
+
+--J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée tu as eue de commander
+des centaurées pour la décoration de la table... Je t'assure que le bleu
+en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées, après tout, ça
+n'est que de simples bleuets... Nous aurons l'air d'aller cueillir des
+bleuets dans les blés...
+
+--Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!
+
+--Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... Kimberly l'a fort bien dit
+l'autre soir, chez les Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde...
+Pourquoi pas aussi des coquelicots?...
+
+--Laisse-moi tranquille... répondait Madame... Tu me fais perdre la
+tête, avec toutes tes observations stupides. C'est bien le moment, vrai!
+
+Et Monsieur s'obstinait:
+
+--Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, mon Dieu! que tout se
+passe à peu près bien, sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs...
+Je ne savais pas que d'être des gens du monde, cela fût une chose si
+difficile, si fatigante et si compliquée... Peut-être aurions-nous dû
+rester de simples voyous?...
+
+Et Madame grinçait:
+
+--Parbleu! je vois bien que cela ne te changera pas... Tu ne fais guère
+honneur à une femme...
+
+Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante à voir, mes maîtres
+m'avaient distribué aussi un rôle important dans cette comédie...
+Je devais d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou plutôt
+surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre grands lascars, à favoris
+immenses, choisis dans plusieurs bureaux de placement, pour servir cet
+extraordinaire dîner.
+
+D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant une alerte. A neuf heures
+moins un quart, la comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle
+avait changé d'idée et résolu, au dernier moment, de ne pas venir?
+Quelle humiliation!... Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des
+têtes consternées. Joseph Brigard les rassura. C'était le jour où la
+comtesse présidait son oeuvre admirable des «Bouts de cigares pour
+les armées de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient très
+tard...
+
+--Quelle femme charmante!... s'extasiait Mme Charrigaud, comme si
+cet éloge eût le pouvoir magique d'accélérer la venue de «cette sale
+comtesse» que, dans le fond de son âme, elle maudissait.
+
+--Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud, en proie au même
+sentiment... L'autre jour, chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation
+qu'il fallait remonter au siècle dernier pour retrouver une si parfaite
+grâce, et une telle supériorité...
+
+--Et encore! surabondait Joseph Brigard... Voyez-vous, mon cher monsieur
+Charrigaud, dans les sociétés égalitaires et démocratiques...
+
+Il allait débiter un de ces discours mi-galants, mi-sociologiques qu'il
+aimait à colporter de salon en salon, lorsque la comtesse Fergus entra,
+imposante, majestueuse, dans une toilette noire brodée de jais et
+d'acier qui faisait valoir la blancheur grasse et la molle beauté de ses
+épaules. Et ce fut dans un murmure, dans un chuchotement d'admiration
+que l'on gagna cérémonieusement la salle à manger...
+
+Le commencement du dîner fut assez froid. Malgré son succès, peut-être
+même à cause de son succès, la comtesse Fergus se montra un peu
+hautaine, du moins trop réservée. Il semblait qu'elle affectât d'avoir
+condescendu jusqu'à honorer de sa présence l'humble maison de «ces
+petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle examinait avec une
+moue discrètement, mais visiblement méprisante, l'argenterie louée, la
+décoration de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud, les quatre
+maîtres d'hôtel, dont les favoris trop longs trempaient dans les plats.
+Il en conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants sur la bonne
+tenue de sa table et de sa femme. Ce fut une minute horrible!...
+
+Après quelques répliques banales et pénibles, échangées à propos de
+futiles actualités, la conversation se généralisa, peu à peu, et,
+finalement, s'établit sur ce que doit être la correction dans la vie
+mondaine.
+
+Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces pauvres bougres et
+bougresses, oubliant leurs propres irrégularités sociales, se montrèrent
+d'une sévérité étrangement implacable envers les personnes chez qui il
+était permis de soupçonner, non pas même des tares ou des taches, mais
+seulement un manquement ancien à la soumission, au respect des lois
+mondaines, les seules qui doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte,
+hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en marge de cette
+existence dont ils honoraient, comme une religion, la correction et
+la régularité perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer en
+en chassant les autres. Le comique de cela était vraiment intense et
+savoureux. De l'univers ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui
+est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les gens que l'on
+peut recevoir; là, les gens que l'on ne peut pas recevoir... Et ces deux
+grandes parts devinrent bientôt des morceaux et les morceaux de menues
+tranches, lesquelles se subdivisèrent à l'infini. Il y avait ceux chez
+qui l'on peut dîner, et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en
+soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où l'on peut aller en
+soirée. Ceux que l'on peut recevoir à sa table et ceux à qui l'on
+ne permet--et encore dans de certaines circonstances, parfaitement
+déterminées--que l'entrée de son salon... Il y avait aussi ceux chez qui
+l'on ne peut dîner et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que
+l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne peut dîner... ceux que
+l'on peut recevoir à déjeuner et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on
+peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc. Tout cela appuyé
+d'exemples démonstratifs et péremptoires, illustré de noms connus...
+
+--La nuance... disait le vicomte Lahyrais, sportsman, clubman, joueur et
+tricheur... Tout est là... C'est par la stricte observance de la nuance
+qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il n'en est pas...
+
+Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si tristes. En les
+écoutant, j'avais véritablement pitié de ces malheureux.
+
+Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point, ne disait rien. Bien
+qu'il ne fût guère à la conversation, il en sentait, tout de même,
+comme un poids sur son crâne, la sottise énorme et sinistre. Impatient,
+fiévreux, très pâle, il surveillait le service, cherchait à surprendre,
+sur le visage de ses invités, des impressions favorables ou ironiques,
+et, machinalement, avec des mouvements de plus en plus accélérés, il
+roulait, malgré les avertissements de sa femme, de grosses boulettes
+de mie de pain entre ses doigts. Aux questions qu'on lui adressait, il
+répondait d'une voix effarée, distraite, lointaine:
+
+--Certainement... certainement... certainement...
+
+En face de lui, très raide dans sa robe verte, où rutilaient des perles
+d'acier vert, d'un éclat phosphorique, une aigrette de plumes rouges
+dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à droite, se penchait
+à gauche, et souriait, sans jamais une parole, d'un sourire si
+éternellement immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres.
+
+--Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle femme stupide et
+ridicule!... Et quelle toilette de chienlit! A cause d'elle, demain,
+nous serons la risée de tout Paris...
+
+Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité de son sourire,
+songeait:
+
+--Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise tenue!... Et on nous
+arrangera, demain, avec ses boulettes...
+
+La discussion mondaine épuisée, on en vint, après une courte digression
+sur l'amour, à parler bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours
+le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables. Il avait la
+réputation d'être un collectionneur très habile, très heureux. Ses
+vitrines étaient célèbres.
+
+--Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?... demanda Mme de
+Rambure...
+
+--A Versailles... répondit Sartorys, chez de poétiques douairières et
+de sentimentales chanoinesses. On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors
+cachés chez ces vieilles dames.
+
+Mme de Rambure insista:
+
+--Pour les décider à vous les vendre, que leur faites-vous donc?
+
+Cynique et joli, cambrant son buste mince, il répliqua, avec le visible
+désir d'étonner:
+
+--Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre sur elles à des
+pratiques anti-naturelles.
+
+On se récria sur l'audace du propos, mais comme on pardonnait tout à
+Sartorys, chacun prit le parti d'en rire.
+
+--Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?... interrogea, sur un
+ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde,
+la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.
+
+Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'était tu... Ce fut
+Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:
+
+--Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature...
+
+Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté nouvelle... Enhardie
+par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui
+protestait avec des gestes charmants, s'écria d'une voix forte:
+
+--Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc?
+
+Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. La comtesse Fergus
+agita vivement son éventail... Chacun se regarda avec des airs gênés,
+scandalisés où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies de rire. Les
+deux poings sur la table, les lèvres serrées, plus pâle avec une sueur
+au front, Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de mie de pain
+et des yeux comiquement hagards... Je ne sais ce qui fût arrivé, si
+Kimberly, profitant de ce moment difficile et de ce dangereux silence,
+n'avait raconté son dernier voyage à Londres...
+
+--Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours enivrants, et j'ai
+assisté, mesdames, à une chose unique... un dîner rituel que le grand
+poète John-Giotto Farfadetti offrait à quelques amis, pour célébrer ses
+fiançailles avec la femme de son cher Frédéric-Ossian Pinggleton.
+
+--Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse Fergus.
+
+--Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly, dont le regard, les
+gestes, et même l'orchidée qui fleurissait la boutonnière de son habit,
+exprimèrent la plus ardente extase.
+
+Et il continua:
+
+--Figurez-vous, ma chère amie, dans une grande salle que décorent sur
+les murs bleus, à peine bleus, des paons blancs et des paons d'or...
+figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable et délicieux...
+Sur la table, quelques coupes où s'harmonisent des bonbons jaunes et
+des bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal rose, remplie de
+confitures canaques... et rien de plus... A tour de rôle, drapés en de
+longues robes blanches, nous passions lentement devant la table, et nous
+prenions, à la pointe de nos couteaux d'or, un peu de ces confitures
+mystérieuses, que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien de
+plus...
+
+--Oh! je trouve cela émouvant, soupira la comtesse... tellement
+émouvant!
+
+--Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant... ce qui, véritablement,
+transforma cette émotion en un déchirement douloureux de nos âmes, ce
+fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton chanta le poème des fiançailles
+de sa femme et de son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement, de
+plus surhumainement beau...
+
+--Oh! je vous en prie... supplia la comtesse Fergus... redites-nous ce
+prodigieux poème, Kimberly.
+
+--Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais que vous en donner
+l'essence...
+
+--C'est cela... c'est cela... l'essence.
+
+Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir et rien à faire,
+Kimberly enthousiasmait follement les femmes, car il avait la spécialité
+des subtils récits de péché et des sensations extraordinaires... Tout
+à coup, un frémissement courut autour de la table, et les fleurs
+elles-mêmes, et les bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe
+prirent des attitudes en harmonie avec l'état des âmes. Charrigaud
+sentait sa raison fuir. Il crut qu'il était tombé subitement dans une
+maison de fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore sourire et
+dire:
+
+--Mais certainement... certainement...
+
+Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque chose qui ressemblait
+à un jambon et d'où s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des
+cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la comtesse Fergus, à
+demi pâmée, elle était déjà partie pour les régions extra-terrestres...
+
+Kimberly commença:
+
+--Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto Farfadetti
+achevaient dans l'atelier commun la tâche quotidienne. L'un était le
+grand peintre, l'autre le grand poète; le premier court et replet; le
+second maigre et long; tous les deux également vêtus de robes de
+bure, également coiffés de bonnets florentins, tous les deux également
+neurasthéniques, car ils avaient, dans des corps différents, des âmes
+pareilles et des esprits lilialement jumeaux. John-Giotto
+Farfadetti chantait en ses vers les merveilleux symboles que son ami
+Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses toiles, si bien que la
+gloire du poète était inséparable de celle du peintre et qu'on avait
+fini par confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels génies
+dans une même adoration.
+
+Kimberly prit un temps... Le silence était religieux... quelque chose de
+sacré planait au-dessus de la table. Il poursuivit:
+
+--Le jour baissait. Un crépuscule très doux enveloppait l'atelier d'une
+pâleur d'ombre fluide et lunaire... A peine si l'on distinguait encore,
+sur les murs mauves, les longues, les souples, les ondulantes algues
+d'or qui semblaient remuer, sous la vibration d'on ne savait quelle
+eau magique et profonde... John-Giotto Farfadetti referma l'espèce
+d'antiphonaire sur le vélin duquel, avec un roseau de Perse, il
+écrivait, il burinait plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian
+Pinggleton retourna contre une draperie son chevalet en forme de lyre,
+posa sur un meuble fragile sa palette en forme de harpe, et, tous les
+deux, en face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des poses augustes
+et fatiguées, sur une triple rangée de coussins, couleur de fucus, au
+fond de la mer...
+
+--Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite toux avertisseuse.
+
+--Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce n'est pas ce que vous
+pensez...
+
+Et il continua:
+
+--Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre où baignaient des
+pétales de rose, un parfum violent montait. Et sur une petite table, des
+narcisses à très longues tiges mouraient, comme des âmes, dans un vase
+étroit dont le col s'ouvrait en calice de lys étrangement verts et
+pervers...
+
+--Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une voix si basse qu'on
+l'entendit à peine.
+
+Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours:
+
+--Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, parce que déserte. De
+la Tamise venaient, assourdies par la distance, les voies éperdues des
+sirènes, les voix haletantes des chaudières marines. C'était l'heure où
+les deux amis, en proie au songe, se taisaient ineffablement...
+
+--Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...
+
+--Et cet «ineffablement», comme il est évocateur... applaudit la
+comtesse Fergus... et tellement pur!
+
+Kimberly profita de ces interruptions flatteuses pour avaler une gorgée
+de champagne... puis, sentant autour de lui plus d'attention passionnée,
+il répéta:
+
+--Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là John-Giotto Farfadetti
+murmura: «J'ai dans le coeur une fleur empoisonnée...» A quoi
+Frédéric-Ossian Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau triste a chanté
+dans mon coeur»... L'atelier parut s'émouvoir de cet insolite colloque.
+Sur le mur mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les algues d'or
+s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent, s'éployèrent, se rétrécirent
+encore, selon des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle, car
+il est certain que l'âme des hommes communique à l'âme des choses ses
+troubles, ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie...
+
+--Comme c'est vrai!...
+
+Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha point Kimberly de poursuivre
+un récit qui, désormais, allait se dérouler dans l'émotion silencieuse
+des auditeurs. Sa voix devint, seulement, plus mystérieuse.
+
+--Cette minute de silence fut poignante et tragique: «O mon ami, supplia
+John-Giotto Farfadetti, toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme
+est si merveilleusement jumelle de la mienne, il faut que tu me donnes
+quelque chose de toi que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne
+l'avoir point...»--«Est-ce donc ma vie que tu demandes? interrogea le
+peintre... Elle est à toi... tu peux la prendre...»--«Non, ce n'est pas
+ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»--«Botticellina!... cria
+le poète.»--«Oui, Botticellina... Botticellinetta... la chair de ta
+chair... l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil magique
+de tes douleurs!...»--«Botticellina!... Hélas!... hélas!... Cela devait
+arriver... Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi, comme
+dans un lac sans fond, sous la lune... Hélas! hélas!... Cela devait
+arriver...» Deux larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent
+des yeux du peintre... Le poète répondit:
+
+«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina... et Botticellina
+m'aime... et nous mourons tous les deux de nous aimer et de ne pas oser
+nous le dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous sommes, elle et
+moi, deux tronçons anciennement séparés d'un même être vivant qui,
+depuis deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent et se
+retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon cher Pinggleton, la vie inconnue
+a de ces fatalités étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il jamais
+un plus splendide poème que celui que nous vivons ce soir?» Mais le
+peintre répétait toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse, ce
+cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se leva de la triple rangée
+de coussins sur laquelle il était étendu, et marcha dans l'atelier,
+fiévreusement... Après quelques minutes d'anxieuse agitation, il dit:
+«Botticellina était Mienne... Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais,
+Tienne?»--Elle sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement... Car Dieu
+t'a élu pour être le point de suture de cette âme étronçonnée qui est
+Elle et qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la perle magique
+qui dissipe les songes... moi, le poignard qui délivre des chaînes
+corporelles... Si tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»... Et
+il ajouta d'un ton profond qui résonna dans l'atelier comme une voix
+de l'abîme: «Ce serait plus beau encore, peut-être.»--«Non, s'écria
+le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne, comme elle fut
+Mienne... Je me déchirerai la chair par lambeaux, je m'arracherai le
+coeur de la poitrine... je briserai contre les murs mon crâne... Mais
+mon ami sera heureux... Je puis souffrir... La souffrance est une
+volupté aussi!»--«Et la plus puissante, la plus amère, la plus farouche
+de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto Farfadetti... J'envie ton
+sort, va!... Quant à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie
+de mon amour, ou de la douleur de mon ami... L'heure est venue...
+Adieu!»... Il se dressa, tel un archange... A ce moment, la draperie
+s'agita, s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition...
+C'était Botticellina, drapée dans une robe flottante, couleur de lune...
+Ses cheveux épars brillaient tout autour d'elle comme des gerbes de
+feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et l'extase était sur ses
+lèvres, et le ciel de la nuit dans ses yeux... John-Giotto se précipita
+et disparut derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian Pinggleton se
+recoucha sur la triple rangée de coussins, couleur de fucus, au fond de
+la mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans la chair, que le
+sang ruisselait de lui comme d'une fontaine, les algues d'or frémirent
+doucement, à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu, s'enduisait de
+ténèbres... Et la palette en forme de harpe, et le chevalet en forme de
+lyre résonnèrent longtemps, en chants nuptiaux...
+
+Kimberly se tut quelques instants... puis, durant que l'émotion, autour
+de la table, étranglait les gorges et serrait les coeurs:
+
+--Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la pointe de mon couteau d'or
+dans les confitures que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur
+de fiançailles telles que notre siècle, ignorant de la beauté, n'en
+connut jamais de si magnifiques.
+
+Le dîner était terminé... On se leva de table dans un silence religieux,
+mais tout plein de frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré,
+très félicité... Tous les regards des femmes convergeaient, rayonnaient
+vers sa face peinte, et lui faisaient comme un halo d'extases...
+
+--Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait par Frédéric-Ossian
+Pinggleton... s'écria fervemment Mme de Rambure... Je donnerais tout
+pour un tel bonheur...
+
+--Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis cet événement douloureux et
+sublime que j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton ne
+veut plus, si charmants qu'ils soient--peindre des visages humains... il
+ne peint que des âmes...
+
+--Comme il a raison!... J'aimerais tellement être peinte, en âme!...
+
+--De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement sarcastique, Maurice
+Fernancourt, visiblement jaloux du succès de Kimberly.
+
+Celui-ci dit simplement:
+
+--Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... Elles ont...
+
+--Du poil... aux pattes... chuchota Victor Charrigaud, très bas, de
+façon à n'être entendu que du romancier psychologue à qui il offrait, en
+ce moment, un cigare...
+
+Et l'entraînant dans le fumoir:
+
+--Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais pouvoir crier des
+ordures... à pleins poumons, devant tous ces gens-là... J'en ai assez
+de leurs âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs confitures
+magiques... Oui, oui... dire des grossièretés, se barbouiller de bonne
+boue bien fétide et bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme ce
+serait exquis... et reposant... Et comme, cela me soulagerait de tous
+ces lys nauséeux qu'ils m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...
+
+Mais la secousse avait été trop forte et l'impression restait du récit
+de Kimberly... On ne pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires,
+terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques, passionnelles...
+Le vicomte Lahyrais lui-même, clubman, sportsman, joueur et tricheur,
+sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun avait besoin de
+recueillement, de solitude, de prolonger le rêve ou de le réaliser... En
+dépit des efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre, demandant:
+«Avez-vous bu du lait de martre zibeline?... ah! buvez du lait de martre
+zibeline... c'est tellement ravissant!» la conversation ne put être
+reprise... si bien que l'un après l'autre, les invités s'excusèrent,
+s'esquivèrent. A onze heures, tout le monde était parti.
+
+Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de l'autre, seuls, Monsieur et
+Madame se regardèrent longtemps, fixement, hostilement, avant d'échanger
+leurs impressions.
+
+--Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli ratage... exprima
+Monsieur.
+
+--C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...
+
+--Ah! elle est bonne celle-là...
+
+--Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de rien... tu n'as fait que
+rouler de sales boulettes de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait
+pas te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!... C'est honteux...
+
+--Eh bien, je te conseille de parler... riposta Monsieur... Et ta
+toilette verte... et tes sourires... et tes gaffes avec Sartorys...
+C'est moi, peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la douleur
+de Pinggleton... moi qui manges des confitures canaques, moi qui peins
+des âmes... moi qui suis pédéraste et lilial?...
+
+--Tu n'es même pas capable de l'être!... cria Madame, au comble de
+l'exaspération...
+
+Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après avoir rangé l'argenterie
+et les bouteilles entamées, dans le buffet, prit le parti de se retirer
+en sa chambre, où elle s'enferma.
+
+Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel dans un état d'agitation
+extrême... Tout d'un coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger où je
+remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et me prenant par la taille:
+
+--Célestine, me dit-il... veux-tu être bien gentille avec moi?...
+Veux-tu me faire un grand, grand plaisir?
+
+--Oui, Monsieur...
+
+--Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine figure, dix fois, vingt fois,
+cent fois: «Merde!»
+
+--Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je n'oserai jamais...
+
+--Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!...
+
+Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce qu'il me demandait:
+
+--Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne sais pas la joie immense
+que tu me procures... Et puis, voir une femme qui ne soit pas une âme...
+toucher une femme qui ne soit pas un lys!... Embrasse-moi...
+
+Si je m'attendais à celle-là, par exemple!...
+
+Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le _Figaro_ un article où
+l'on célébrait pompeusement leur dîner, leur élégance, leur goût, leur
+esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne parlèrent plus que
+de leur grand succès. Et leur âme appareilla vers de plus illustres
+conquêtes et de plus somptueux snobismes.
+
+--Quelle femme charmante que la comtesse Fergus!... dit Madame, au
+déjeuner, en finissant les restes.
+
+--Et quelle âme!... appuya Monsieur...
+
+--Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un causeur épatant... et si
+exquis de manières!...
+
+--On a tort de le blaguer... Après tout, son vice ne regarde personne...
+nous n'avons rien à y voir...
+
+--Bien sûr...
+
+Indulgente, elle ajouta:
+
+--Ah! s'il fallait éplucher tout le monde!
+
+* * * * *
+
+Et, toute la journée, dans la lingerie, je me suis amusée à évoquer les
+histoires drôles de cette maison... et la fureur de réclame qui,
+depuis ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à tous les sales
+journalistes qui lui promettaient un article sur les livres de son mari,
+ou un mot sur ses toilettes et sur son salon... et la complaisance de
+Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes et laissait faire.
+Avec un cynisme admirable, il disait: «C'est toujours moins cher
+qu'au bureau.» Monsieur, de son côté, était tombé au plus bas degré
+de l'inconscience et de la vileté. Il appelait cela de la politique de
+salon, et de la diplomatie mondaine.
+
+Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le nouveau volume de mon
+ancien maître. Mais ce qu'il doit être mouche dans le fond!
+
+
+
+
+XI
+
+
+10 novembre.
+
+Maintenant, il n'est plus question de la petite Claire. Ainsi qu'on
+l'avait prévu, l'affaire est abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph
+garderont donc leur secret, éternellement. De celle qui fut une pauvre
+petite créature humaine, il ne sera pas plus parlé désormais que du
+cadavre d'un merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme si rien ne
+s'était passé, le père continue de casser ses cailloux sur la route,
+et la ville, un instant remuée, émoustillée par ce crime, reprend son
+aspect coutumier... un aspect plus morne encore, à cause de l'hiver. Le
+froid très vif claquemure davantage les gens dans leurs maisons. C'est à
+peine si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs faces pâles et
+sommeillantes, et dans les rues on ne rencontre guère que des vagabonds
+en loques et des chiens frileux.
+
+Madame m'a envoyée en course, chez le boucher, et j'ai pris les chiens
+avec moi... Pendant que je suis là, une vieille entre timidement dans la
+boutique et demande de la viande, «un peu de viande, pour faire un peu
+de bouillon, au fils qui est malade». Le boucher choisit, parmi des
+débris entassés dans une large bassine de cuivre, un sale morceau,
+moitié os, moitié graisse, et l'ayant pesé vivement:--Quinze sous...
+annonce-t-il.
+
+--Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est pas Dieu possible!... Et
+comment voulez-vous que je fasse du bouillon avec ça?...
+
+--A votre aise... dit le boucher, en rejetant le morceau dans la
+bassine... Seulement, vous savez, je vais vous envoyer votre note
+aujourd'hui... Si demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...
+
+--Donnez... se résigne alors la vieille.
+
+Quand elle est partie:
+
+--C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si on n'avait pas les
+pauvres pour les bas morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez sur
+une bête... Mais ils sont exigeants maintenant, ces bougres-là!...
+
+Et, taillant deux longues tranches de bonne viande bien rouge, il les
+lance aux chiens:
+
+Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des pauvres...
+
+* * * * *
+
+Au Prieuré, les événements se succèdent. Du tragique ils passent
+au comique, car on ne peut pas toujours frissonner... Fatigué des
+tracasseries du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur a fini
+par «l'appeler au juge de paix». Il lui réclame des dommages et intérêts
+pour le bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la dévastation du
+jardin. Il paraît que la rencontre des deux ennemis dans le cabinet
+du juge a été quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés comme des
+chiffonniers. Naturellement, le capitaine nie, avec force serments,
+avoir jamais lancé des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de
+Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans le sien...
+
+--Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins? Osez produire des
+témoins... hurle le capitaine.
+
+--Les témoins? riposte Monsieur... c'est les pierres... c'est toutes les
+cochonneries dont vous ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les
+vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que j'y ramasse chaque jour,
+et que tout le monde reconnaît pour vous avoir appartenu...
+
+--Vous mentez...
+
+--C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...
+
+Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur d'apporter des témoignages
+recevables et probants, le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du
+capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.
+
+--Et du reste... permettez-moi de vous le dire... conclut le
+magistrat... il est bien improbable... il est tout à fait inadmissible
+qu'un vaillant soldat... un officier intrépide qui a gagné tous ses
+grades sur les champs de bataille, s'amuse à lancer des pierres et de
+vieux chapeaux dans votre propriété, comme un gamin...
+
+--Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet homme est un infâme
+dreyfusard... Il insulte l'armée...
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, c'est de déshonorer
+l'armée... Vive l'armée!...
+
+Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge a eu beaucoup de peine
+à les séparer... Depuis, Monsieur a installé en permanence, dans le
+jardin, deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri en planches où
+sont percés, à hauteur d'homme, quatre trous ronds, pour les yeux. Mais
+le capitaine averti s'est tenu tranquille et Monsieur en est pour ses
+frais...
+
+* * * * *
+
+J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus la haie... Malgré la
+gelée, il ne quitte pas de la journée son jardin où il travaille à toute
+sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, il encapuchonne ses
+rosiers de gros bonnets de papier huilé... Il me conte ses malheurs....
+Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... avec son asthme!...
+Bourbaki est mort... Il est mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir
+bu trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... Et c'est sûrement
+ce bandit de Lanlaire qui lui jette un sort... Il veut en avoir raison,
+en débarrasser le pays, et il me soumet un plan de combat épatant...
+
+--Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle Célestine... Vous
+devriez déposer contre Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte
+tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la pudeur... Ça, c'est une
+idée...
+
+--Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé à mes moeurs, ni attenté
+à ma pudeur...
+
+--Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...
+
+--Je ne peux pas...
+
+--Comment... vous ne pouvez pas?... Rien n'est plus simple, pourtant...
+Déposez votre plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous
+viendrons affirmer... certifier en justice que nous avons vu tout...
+tout... tout... La parole d'un soldat, en ce moment surtout, c'est
+quelque chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... chose de
+chien... Et notez qu'après cela il nous sera facile de faire revivre
+l'affaire du viol et d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée...
+Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...
+
+* * * * *
+
+Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de choses à quoi penser en ce
+moment... Joseph me presse de me décider... on ne peut pas attendre plus
+longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle que la semaine prochaine
+doit avoir lieu la vente du petit café... Mais je suis inquiète,
+troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un jour cela me plaît,
+et, le lendemain, cela ne me plaît plus... Je crois surtout que j'ai
+peur... que Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop terribles...
+Je ne puis me résoudre à prendre un parti... Il ne me brutalise pas, me
+donne des arguments, me tente par des promesses de liberté, de belles
+toilettes, de vie assurée, heureuse, triomphante.
+
+--Faut pourtant que je l'achète, le petit café... me dit-il... Je ne
+peux pas laisser échapper une occasion pareille... Et si la révolution
+vient?... Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout de suite...
+et qui sait?... La révolution, ah! mettez-vous ça dans la tête... il n'y
+a pas mieux pour les cafés...
+
+--Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... ce sera une autre...
+
+--Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y en a pas d'autre que
+vous... J'ai les sangs tournés de vous... Mais vous vous méfiez de
+moi...
+
+--Non, Joseph... je vous assure...
+
+--Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...
+
+A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne sais où j'ai pu trouver le
+courage de lui demander:
+
+--Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous qui avez violé la petite
+Claire, dans le bois...
+
+Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire tranquillité. Il a
+seulement haussé les épaules, s'est dandiné quelques secondes et,
+remontant son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu simplement:
+
+--Vous voyez bien... quand je vous le disais!... Je connais vos pensées,
+allez... je connais tout ce qui se passe dans vos pensées...
+
+Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu si effrayant qu'il m'a
+été impossible d'articuler une parole...
+
+--S'agit pas de la petite Claire... s'agit de vous...
+
+Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...
+
+--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?
+
+Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai trouvé la force de répondre:
+
+--J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... Pourquoi ai-je peur de
+vous?
+
+Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux de se justifier,
+heureux peut-être d'augmenter mes terreurs, il m'a dit d'un ton
+paternel:
+
+--Eh ben... eh ben... puisque c'est ça, j'en recauserons... demain...
+
+* * * * *
+
+Il circule en ville un journal de Rouen où il y a un article qui fait
+scandale, parmi les dévotes. C'est une histoire vraie, très drôle et
+pas mal raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon, un joli
+endroit, situé à trois lieues d'ici. Le piquant, c'est que tout le
+monde en connaît les personnages. Voilà encore de quoi occuper les gens,
+pendant quelques jours... On a apporté le journal à Marianne, hier, et
+le soir, après le dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute
+voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est levé très digne, sévère,
+et même un peu fâché. Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et
+qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, devant lui...
+
+--C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine... c'est pas bien...
+
+Et il est parti se coucher...
+
+Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru propre à être
+conservée... et puis j'ai pensé que je pouvais bien égayer d'un franc
+éclat de rire ces pages si tristes...
+
+La voici.
+
+* * * * *
+
+M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était un prêtre sanguin,
+actif, sectaire, et son éloquence avait grande réputation dans les pays
+avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient à l'église, le
+dimanche, rien que pour l'entendre prêcher... Ils s'excusaient de cette
+pratique en invoquant des raisons oratoires:
+
+--On n'est pas de son avis, bien sûr, mais c'est tout de même flatteur
+d'entendre un homme comme ça...
+
+Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait jamais un mot,
+la «sacrée platine» qu'avait M. le Doyen. Son intervention dans les
+affaires communales, brouillonne et bruyante, gênait parfois le maire,
+irritait souvent les autres autorités, mais M. le Doyen avait toujours
+le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», qui rivait son clou à
+tout le monde. Une de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez les
+enfants.
+
+--Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?... On ne leur apprend rien...
+Quand on les interroge sur des questions capitales... c'est une vraie
+pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...
+
+De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait à Voltaire, à la
+Révolution française... au gouvernement, aux dreyfusards, non point
+au prône ni en public, mais seulement devant des amis sûrs, car,
+tout sectaire et intransigeant qu'il fût, M. le Doyen tenait à son
+traitement. Aussi, le mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir
+dans la cour de son presbytère le plus d'enfants qu'il pouvait, et là,
+durant deux heures, il les initiait à des connaissances extraordinaires
+et comblait de surprenantes pédagogies les lacunes de l'éducation
+laïque.
+
+--Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous sait-il, seulement où se
+trouvait jadis, le Paradis terrestre?... Que celui qui le sait lève la
+main!... Allons...
+
+Aucune main ne se levait... Il y avait, dans tous les yeux, d'ardents
+points d'interrogation, et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:
+
+--C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?...
+Ah! elle est jolie, l'éducation laïque, gratuite et obligatoire... elle
+est jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se trouvait le
+Paradis terrestre... Attention!
+
+Et, catégorique non moins que grimaçant, il débitait:
+
+--Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon,
+quoi qu'on dise, ni dans le département de la Seine-Inférieure... ni
+en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il ne se trouvait pas non
+plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas
+davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui prétendent que le
+Paradis terrestre était en Italie, d'autres en Espagne, parce que dans
+ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est faux,
+archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, il n'y avait pas
+d'oranges... il n'y avait que des pommes... pour notre malheur...
+Voyons, que l'un de vous réponde... Répondez...
+
+Et comme aucun ne répondait:
+
+--Il était en Asie... clamait M. le Doyen d'une voix retentissante
+et colère... en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni
+neige... ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et parfumé...
+où les fleurs étaient hautes comme des arbres, et les arbres comme des
+montagnes... Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A cause
+des péchés que nous avons commis, il n'y a plus, en Asie, que des
+Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hérétiques noirs, des païens
+jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer... C'est
+moi qui vous le dis... Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la
+Foi?... la Foi?...
+
+Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le ton d'une leçon
+récitée:
+
+--La Foi... l'Espérance... et la Charité... C'est une des trois vertus
+théologales...
+
+--Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait M. le Doyen. Je vous
+demande en quoi consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non
+plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre
+bon curé... et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre
+instituteur... Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il
+vous raconte, ce n'est jamais arrivé...
+
+* * * * *
+
+L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues et des touristes.
+C'est un des édifices religieux les plus intéressants de cette partie
+de la Normandie, où il en existe tant d'admirables... Sur la façade
+occidentale, au-dessus d'une porte centrale, en ogive, une rose
+s'épanouit délicatement portée sur une arcature trilobée, à jour, d'une
+grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité du bas-côté septentrional,
+que longe une obscure venelle, est décorée d'ornementations plus
+touffues et moins sévères. On y remarque beaucoup de personnages
+singuliers, à face de démon, des animaux symboliques et des saints
+pareils à des truands, qui, dans les dentelles ajourées des frises,
+se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, la plupart sont
+décapités et mutilés. Le temps et la pudeur vandalique des desservants
+ont successivement endommagé ces sculptures satiriques, joyeuses et
+paillardes comme un chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne et
+décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l'oeil ne saura
+plus distinguer que d'irrémédiables ruines. L'édifice est partagé
+en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fenêtres,
+rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatéral nord.
+La maîtresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et
+fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d'automne.
+
+M. le Doyen communiquait directement de sa cour, plantée de vieux
+marronniers, dans l'église, par une petite porte basse, récente, qui
+s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait la clé unique
+avec la supérieure de l'hospice, soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune
+encore, d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière,
+entreprenante et fureteuse, soeur Angèle était la grande amie de M.
+le Doyen et sa conseillère intime. Ils se voyaient chaque jour,
+mystérieusement, préparant sans cesse des combinaisons électorales
+et municipales, se confiant les secrets dérobés des ménages
+port-lançonnais, s'ingéniant à éluder, par d'habiles manoeuvres, les
+arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, au profit des
+intérêts ecclésiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient
+dans le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, mais on n'osait
+rien dire, craignant l'intarissable esprit de M. le Doyen, ainsi que
+la méchanceté notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à sa
+fantaisie de femme intolérante et rancunière.
+
+Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du presbytère, inculquait
+aux enfants d'étonnantes notions météorologiques... Il expliquait le
+tonnerre, la grêle, le vent, les éclairs.
+
+--Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est que la pluie... d'où elle
+vient... et qui la fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront
+que la pluie est une condensation de vapeur... Ils vous diront ceci et
+cela... Ils mentent... Ce sont d'affreux hérétiques... des suppôts du
+diable... La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu... Dieu n'est
+pas content de vos parents qui, depuis des années, s'abstiennent de
+suivre les Rogations... Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le bon
+curé se morfondre tout seul avec son bedeau et ses chantres sur
+les routes et dans les sentes. Bon... bon!... Gare à vos récoltes,
+sacripants!...» Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que
+c'est que la pluie... Si vos parents étaient de fidèles chrétiens, s'ils
+observaient leurs devoirs religieux... il ne pleuvrait jamais...
+
+A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de la petite porte basse
+de l'église... Elle était plus pâle encore que de coutume et toute
+bouleversée. Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait
+légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient, effrayées et
+désunies. En apercevant les élèves, rangés en cercle autour de M. le
+Doyen, son premier mouvement fut de rétrograder et de fermer la porte...
+Mais M. le Doyen, surpris de cette brusque entrée, de cette cornette
+de travers, de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre, les lèvres
+tordues et les yeux inquiets.
+
+--Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia soeur Angèle... tout de
+suite... J'ai à vous parler...
+
+--Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... Hein?... Quoi?... vous
+êtes tout émue...
+
+--Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle... Il se passe des choses
+graves... très graves... trop graves.
+
+Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber sur un banc et, durant
+quelques secondes, d'un mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre
+et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette empesée, dont
+était bardée sa poitrine plate d'inféconde femelle. M. le Doyen était
+anxieux... Il demanda d'une voix saccadée:
+
+--Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... Qu'est-ce qu'il y a?
+
+Alors, très brève, soeur Angèle dit:
+
+--Il y a que, tout à l'heure, passant dans la venelle... j'ai vu, sur
+votre église... un homme tout nu!...
+
+M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui demeura, béante et toute
+convulsée... Puis, il bégaya:
+
+--Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, vu... sur mon église... un
+homme... tout nu?... Sur mon église?... Vous êtes sûre?...
+
+--Je l'ai vu...
+
+--Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien assez éhonté... assez
+charnel... pour se promener, tout nu, sur mon église?... Mais, c'est
+incroyable!... Ah! ah! ah!...
+
+Son visage s'empourprait de colère; sa gorge contractée râpait les mots.
+
+--Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais, dans quel siècle
+vivons-nous?... Et que faisait-il, tout nu, sur mon église?... Il
+forniquait, peut-être?... Il...
+
+--Vous ne me comprenez pas... interrompit soeur Angèle... Je n'ai
+pas dit que cet homme tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en
+pierre...
+
+--Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, ce n'est plus la même
+chose, ma soeur...
+
+Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen respira bruyamment...
+
+--Ah! quelle peur j'ai eue!
+
+Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla entre ses lèvres plus
+minces et plus pâles.
+
+--Alors... tout est bien... Et vous le trouvez moins nu, sans doute,
+parce qu'il est en pierre?
+
+--Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus la même chose...
+
+--Et si je vous affirmais que cet homme en pierre est plus nu que vous
+le croyez... qu'il montre une... un... un instrument d'impureté... une
+chose horrible... énorme... une chose monstrueuse qui pointe?... Ah!
+tenez, monsieur le Curé, ne me faites pas dire de saletés...
+
+Elle se leva, en proie à une agitation violente... M. le Doyen était
+atterré. Cette révélation le frappait de stupeur... Ses idées se
+brouillaient, sa raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et
+d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...
+
+--Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui pointe... Oui! oui!... C'est
+inconcevable... Mais, c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes
+certaine... bien certaine... d'avoir vu... cette chose, énorme...
+pointer?... Vous ne vous trompez pas?... Ce n'est pas une
+plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...
+
+Soeur Angèle frappa le sol du pied.
+
+--Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant votre église...
+vous ne vous êtes aperçu de rien?... Et il faut que ce soit moi, une
+femme... moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté...
+il faut que ce soit moi qui dénonce ce... cette abomination... et qui
+vienne vous crier: «Monsieur le Doyen, le diable est dans votre église!»
+
+Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de soeur Angèle, avait vite
+reconquis ses esprits... Il prononça d'un ton résolu:
+
+--Nous ne pouvons tolérer un tel scandale... Il faut terrasser le
+diable... Et je m'en charge... Revenez à minuit... quand tout le
+monde dormira à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je vais prévenir le
+sacristain, afin qu'il se procure une échelle... Est-ce très haut?...
+
+--C'est très haut...
+
+--Et vous saurez bien retrouver la place, ma soeur?
+
+--Je la retrouverais, les yeux fermés... A minuit donc, monsieur le
+Doyen!
+
+--Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...
+
+Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse et disparut...
+
+* * * * *
+
+La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres de la venelle, la dernière
+lumière s'était depuis longtemps éteinte; les réverbères, obscurs
+au haut de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles
+carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.
+
+--C'est là... fit soeur Angèle.
+
+Le sacristain appliqua son échelle contre le mur, près d'une large baie,
+à travers les vitraux de laquelle brillait, très pâle, la courte
+lueur de la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait ses
+silhouettes tourmentées dans un ciel couleur de violette où, çà et là,
+tremblaient de clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau,
+d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde, gravit les échelons, suivi
+de près par la soeur dont la cornette disparaissait sous les plis d'une
+large mante noire... Il marmottait:
+
+--_Ab omni peccato_.
+
+La soeur répondait:
+
+--_Libera nos, Domine_.
+
+--_Ab insidiis diaboli_.
+
+--_Libera nos, Domine_.
+
+--_A spiritu fornicationis_.
+
+--_Libera nos, Domine_.
+
+Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.
+
+--C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche, monsieur le Doyen.
+
+Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence, elle chuchota:
+
+--_Agnus Dei, qui tollis peccata mundi_.
+
+--_Exaudi nos, Domine_, répondit M. le Doyen, qui dirigea sa lanterne
+dans les entrecroisements de la pierre où grimaçaient, gambadaient
+d'apocalyptiques figures de démons et de saints.
+
+Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, braquée sur lui,
+terrible et furieuse, l'impure image du péché...
+
+--_Mater purissima... Mater castissima... Mater inviolata_...
+bredouillait la soeur, courbée sur l'échelle.
+
+--Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra M. le Doyen, en manière
+d'_Ora pro nobis_.
+
+Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière lui, soeur Angèle
+continuait de réciter les litanies de la sainte Vierge, et que le
+sacristain, arc-bouté au pied de l'échelle, soupirait de vagues et
+dolentes oraisons, il asséna sur l'icône obscène un coup sec. Quelques
+éclats de pierre le cinglèrent au visage, et l'on entendit un corps dur
+tomber sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir et retomber
+dans la venelle.
+
+* * * * *
+
+Le lendemain, sortant de l'église où elle venait d'entendre la messe,
+Mlle Robineau, une sainte femme, vit à terre, dans la venelle, un objet
+qui lui parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, comme en ont,
+parfois, certaines reliques dans les reliquaires. Elle le ramassa, et
+l'examinant dans tous les sens:
+
+--C'est probablement une relique... se dit-elle... une sainte, étrange
+et précieuse relique... une relique pétrifiée dans quelque source
+miraculeuse... Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!
+
+Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le Doyen... Puis elle
+réfléchit que cette relique serait une protection pour sa maison,
+qu'elle en éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.
+
+Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans sa chambre. Sur une
+table, parée d'une nappe blanche, elle disposa un coussin de velours
+rouge avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, elle coucha
+la précieuse relique. Ensuite elle couvrit le tout d'un globe de verre
+aussitôt flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. Et
+s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle invoqua, avec ardeur,
+le saint inconnu et admirable à qui avait appartenu, en des temps
+probablement très anciens, cet objet profane et purifié... Mais,
+bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... Des préoccupations
+d'une précision trop humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à
+la joie pure de ses extases... Même des doutes terribles et lancinants
+s'insinuèrent en son âme.
+
+--Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.
+
+Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les _Pater_ et les_ Ave_,
+elle ne pouvait s'empêcher de penser à d'obscures impuretés et d'écouter
+une voix plus forte que ses prières, une voix qui venait d'elle,
+inconnue d'elle, et qui disait:
+
+--Tout de même, ça devait être un bien bel homme!...
+
+Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce que représentait ce bout
+de pierre. Elle faillit en mourir de honte... Et elle ne cessait de
+répéter:
+
+--Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...
+
+* * * * *
+
+Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé toute la journée à nettoyer
+l'argenterie. C'est tout un événement... une époque traditionnelle comme
+celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une magnifique argenterie,
+des pièces anciennes, rares et de toute beauté. Elle vient du père de
+Madame qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en garantie
+d'une somme prêtée à un noble du voisinage. Il n'achetait pas que des
+jeunes gens pour la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était
+bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il faut en croire
+l'épicière, l'histoire de cette argenterie serait des plus louches, ou
+des plus claires, comme on voudra. Le père de Madame serait rentré dans
+ses fonds et, grâce à une circonstance que j'ignore, il aurait gardé
+l'argenterie par-dessus le marché... Un tour de filou épatant!...
+
+Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent jamais. Elle reste enfermée,
+au fond d'un placard de l'office, dans trois grandes caisses doublées de
+velours rouge et scellées au mur par de solides crampons de fer. Chaque
+année, le 10 novembre, on la sort des caisses et on la nettoie, sous
+la surveillance de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à l'année
+suivante... Oh! les yeux de Madame devant son argenterie... devant le
+viol de son argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu dans des yeux
+de femme une telle cupidité agressive...
+
+Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui enfouissent leur argent,
+leurs bijoux, toutes leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant
+vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent à vivre presque dans la
+gêne et dans l'ennui?
+
+Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un an dans ses caisses,
+et Madame enfin partie avec la certitude qu'il ne nous en est rien resté
+aux doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:
+
+--C'est une très belle argenterie, vous savez, Célestine... Il y a
+surtout «l'huilier de Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est
+lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq mille francs, Célestine...
+peut-être plus... On ne sait pas ce que ça vaut...
+
+Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au fond de l'âme:
+
+--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?
+
+* * * * *
+
+Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie de Madame et le
+petit café de Cherbourg?... En vérité, je ne sais pas pourquoi... les
+moindres paroles de Joseph me font trembler...
+
+
+
+
+XII
+
+
+12 novembre.
+
+J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me
+poursuit, me trotte par la tête, souvent. Parmi tant de figures, la
+sienne est une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit. J'en
+ai parfois des regrets et parfois des colères. Il était tout de
+même joliment drôle et joliment vicieux, M. Xavier, avec sa figure
+chiffonnée, effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille! Vrai!
+on peut dire de lui qu'il était de son époque...
+
+Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue de Varennes. Une
+chouette maison, un train élégant... et de beaux gages... Cent francs
+par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le matin que j'arrivai,
+bien contente, dans ma place, Madame me fit entrer dans son cabinet
+de toilette... Un cabinet de toilette épatant, tendu de soie crème, et
+Madame une grande femme, extrêmement maquillée, trop blanche de peau,
+trop rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais jolie encore,
+froufroutante... et une prestance, et un chic!... Pour ça, il n'y avait
+rien à dire...
+
+Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de traverser rapidement un
+intérieur parisien, je savais en juger les habitudes, les moeurs, et,
+bien que les meubles mentent autant que les visages, il était rare que
+je me trompasse... Malgré l'apparence somptueuse et décente de celui-là,
+je sentis, tout de suite, la désorganisation d'existence, les liens
+rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, la saleté intime et
+cachée... pas assez cachée, toutefois, pour que je n'en découvrisse
+point l'odeur... toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers
+regards échangés entre les domestiques nouveaux et les anciens,
+une espèce de signe maçonnique--spontané et involontaire le plus
+souvent--qui vous met aussitôt au courant de l'esprit général d'une
+maison. Comme dans toutes les autres professions, les domestiques sont
+très jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement contre
+les intrusions nouvelles... Moi aussi, qui suis pourtant si facile à
+vivre, j'ai subi ces jalousies et ces haines, surtout de la part des
+femmes que ma gentillesse enrageait... Mais pour la raison contraire,
+les hommes--il faut que je leur rende cette justice--m'ont toujours bien
+accueillie...
+
+Dans le regard du valet de chambre qui m'avait ouvert la porte chez Mme
+de Tarves, j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de boîte... des
+hauts et des bas... on n'y a guère de sécurité... mais on y rigole tout
+de même... Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans le cabinet
+de toilette, j'étais donc préparée--dans la mesure de ces impressions
+vagues et sommaires--à quelque chose de particulier... Mais, je dois en
+convenir, rien ne m'indiquait ce qui m'attendait réellement, là-dedans.
+
+Madame écrivait des lettres, assise devant un bijou de petit bureau...
+Une grande peau d'astrakan blanc servait de tapis à la pièce. Sur
+les murs de soie crème, je fus frappée de voir des gravures du XVIIIe
+siècle, plus que libertines, presque obscènes, non loin d'émaux très
+anciens figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine, une
+quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières à miniatures, de
+petits saxes galants, d'une fragilité délicieuse. Sur une table, des
+objets de toilette, très riches, or et argent... Un petit chien, havane
+clair, boule de poils soyeux et luisants, dormait sur la chaise longue,
+entre deux coussins de soie mauve.
+
+Madame me dit:
+
+--Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas du tout ce nom... Je
+vous appellerai Mary, en anglais... Mary, vous vous souviendrez?...
+Mary... oui... C'est plus convenable...
+
+C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons même pas le droit
+d'avoir un nom à nous... parce qu'il y a, dans toutes les maisons, des
+filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui portent le même
+nom que nous.
+
+--Bien, Madame... répondis-je.
+
+--Savez-vous l'anglais, Mary?
+
+--Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.
+
+--Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous un peu, Mary, que je
+vous voie...
+
+Elle m'examina dans tous les sens, de face, de dos, de profil, murmurant
+de temps en temps:
+
+--Allons... elle n'est pas mal... elle est assez bien...
+
+Et brusquement:
+
+--Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite... très bien faite?
+
+Cette question me surprit et me troubla. Je ne saisissais pas le lien
+qu'il y avait entre mon service dans la maison et la forme de mon corps.
+Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se parlant à elle-même et
+promenant de la tête aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.
+
+--Oui, elle a l'air assez bien faite...
+
+Ensuite, s'adressant directement à moi, avec un sourire satisfait:
+
+--Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je n'aime avoir auprès de moi que
+des femmes bien faites... C'est plus convenable...
+
+Je n'étais pas au bout de mes étonnements. Continuant de m'examiner
+minutieusement, elle s'écria tout à coup:
+
+--Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous coiffiez autrement... Vous
+n'êtes pas coiffée avec élégance... Vous avez de beaux cheveux... il
+faut les faire valoir... C'est très important, la chevelure... Tenez,
+comme ça... dans ce goût-là...
+
+Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front, répétant:
+
+--Dans ce goût-là... Elle est charmante... Regardez, Mary... vous êtes
+charmante... C'est plus convenable...
+
+Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je me demandais si Madame
+n'était point un peu loufoque, ou si elle n'avait point des passions
+contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué que cela.
+
+Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, elle m'interrogea:
+
+--Est-ce là votre plus belle robe?...
+
+--Oui, Madame...
+
+--Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... Je vous en donnerai des
+miennes que vous arrangerez... Et vos dessous?
+
+Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:
+
+--Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du tout... Et votre
+linge... est-il convenable?
+
+Agacée par cette inspection violatrice, je répondis d'une voix sèche:
+
+--Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable...
+
+--Montrez-moi votre linge... allez me chercher votre linge... Et marchez
+un peu... encore... revenez... retournez... Elle marche bien... elle a
+du chic...
+
+Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:
+
+--Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... quelle horreur!... Et
+ce corset!... Je ne veux pas voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous
+portiez ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...
+
+Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui était
+plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur
+le tapis.
+
+--Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous verrez, il y a des points à
+refaire, des arrangements, de petits raccommodages... Vous les ferez...
+Prenez tout ça... il y a un peu de tout... il y a de quoi vous monter
+une jolie garde-robe, un trousseau convenable... Prenez tout ça...
+
+Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, des bas de soie,
+des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de
+délicieuses gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une odeur forte,
+une odeur de peau d'Espagne, de frangipane, de femme soignée, une odeur
+d'amour enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont les couleurs
+tendres, effacées ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une
+corbeille de fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je demeurais
+toute bête, contente et gênée à la fois, devant ces tas d'étoffes roses,
+mauves, jaunes, rouges où restaient encore des bouts de ruban aux tons
+plus vifs, des morceaux de dentelles délicates... Et Madame remuait ces
+défroques toujours jolies, ces dessous à peine passés, me les montrait,
+me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m'indiquant
+ses préférences.
+
+--J'aime que les femmes qui me servent soient coquettes, élégantes...
+qu'elles sentent bon. Vous êtes brune... voici un jupon rouge qui vous
+ira à merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien. Prenez tout...
+
+J'étais dans un état de stupéfaction profonde... Je ne savais que
+faire... je ne savais que dire. Machinalement, je répétais:
+
+--Merci, Madame... Que Madame est bonne!... Merci, Madame...
+
+Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions le temps de se préciser...
+Elle parlait, parlait, tour à tour familière, impudique, maternelle,
+maquerelle, et si étrange!
+
+--C'est comme la propreté, Mary... les soins du corps... les toilettes
+secrètes. Oh! j'y tiens, par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis
+exigeante... exigeante... jusqu'à la manie.
+
+Elle entra dans des détails intimes, insistant toujours sur ce mot
+«convenable», qui revenait sans cesse sur ses lèvres à propos de choses
+qui ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait. Comme nous
+terminions le tri des chiffons, elle me dit:
+
+--Une femme... n'importe quelle femme, doit être toujours bien tenue...
+Du reste, Mary, vous ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous
+prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...
+
+Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses armoires, ses penderies, la
+place de chaque chose, me mit au courant du service, avec des réflexions
+qui me paraissaient drôles et pas naturelles..
+
+--Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... vous ferez aussi le
+service de M. Xavier... C'est mon fils, Mary...
+
+--Bien Madame...
+
+La chambre de M. Xavier était située à l'autre bout du vaste
+appartement; une coquette chambre, tendue de drap bleu relevé de
+passementeries jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur,
+représentant des sujets de chasse, de courses, des attelages, des
+châteaux. Un porte-cannes tenait le milieu d'un panneau, véritable
+panoplie de cannes avec un cor de chasse au milieu, flanqué de deux
+trompettes de mail entrecroisées... Sur la cheminée, entre beaucoup
+de bibelots, de boîtes de cigares, de pipes, une photographie de joli
+garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie insolente de gommeux
+précoce, grâce douteuse de fille, et qui me plut.
+
+--C'est M. Xavier... présenta Madame.
+
+Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop de chaleur, sans doute:
+
+--Oh! qu'il est beau garçon!
+
+--Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.
+
+Je vis que mon exclamation ne l'avait pas fâchée... car elle avait
+souri.
+
+--M. Xavier est comme tous les jeunes gens... me dit-elle. Il n'a pas
+beaucoup d'ordre... Il faudra que vous en ayez pour lui... et que sa
+chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez chez lui, tous les
+matins, à neuf heures... Vous lui porterez son thé... à neuf heures,
+vous entendez, Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre tard... Il vous
+recevra peut-être mal... mais, cela ne fait rien... Un jeune homme doit
+être réveillé à neuf heures.
+
+Elle me montra où l'on mettait le linge de M. Xavier, ses cravates, ses
+chaussures, accompagnant chaque détail d'un:
+
+--Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant enfant...
+
+Ou bien:
+
+--Savez-vous plier les pantalons?... Oh! M. Xavier tient à ses
+pantalons, par dessus tout.
+
+Quant aux chapeaux, il fut convenu que je n'avais pas à m'en occuper
+et que c'était le valet de chambre à qui appartenait la gloire de leur
+donner le coup de fer quotidien.
+
+Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une maison où il y avait
+un valet de chambre, ce fût moi que Madame chargeât du service de M.
+Xavier.
+
+--C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas très convenable... me
+dis-je, parodiant le mot que répétait constamment ma maîtresse, à propos
+de n'importe quoi.
+
+Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans cette bizarre maison.
+
+* * * * *
+
+Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.
+
+--Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça étonne d'abord, et puis on
+s'y fait. Des fois, il n'y a pas un sou, dans toute la maison. Alors
+Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, des gros
+mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le téléphone...
+Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les
+huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître d'hôtel fût obligé
+de donner de sa poche des acomptes à des fournisseurs furieux, qui
+ne voulaient plus rien livrer. Un jour de réception, on leur coupa
+l'électricité et le gaz... Et puis, tout d'un coup, c'est la pluie
+d'or... La maison regorge de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par
+exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux domestiques, ils attendent,
+des mois et des mois, leurs gages... Mais ils finissent toujours
+par être payés... seulement, au prix de quelles scènes, de quels
+engueulements, de quelles chamailleries!... C'est à ne pas croire...
+
+Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était ma chance, pour une
+fois que j'avais de forts gages...
+
+--M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, dit le valet de chambre.
+
+--Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec insistance, il rentrera
+peut-être, maintenant...
+
+Et le valet de chambre raconta que, le matin même, un créancier de
+M. Xavier était venu encore faire du potin... Cela devait être bien
+malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait dû payer une forte
+somme, au moins quatre mille francs...
+
+--Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. Je l'ai entendu qui
+disait à Madame: «Ça ne peut pas durer... Il nous déshonorera... il nous
+déshonorera!...»
+
+La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les
+épaules.
+
+--Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en fichent un peu... C'est
+de payer qui les embête...
+
+Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, vaguement, qu'il
+pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de
+Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?
+
+--C'est de payer qui les embête...
+
+Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie par d'étranges rêves,
+impatiente de voir M. Xavier...
+
+Le valet de chambre n'avait pas menti. Une drôle de boîte, en vérité.
+
+Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais pas quoi, au juste...
+quelque chose comme président ou directeur... Il racolait des pèlerins
+où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même
+parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-là à
+Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit,
+bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait.
+Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques:
+Ligue contre l'enseignement laïque... Ligue contre les publications
+obscènes... Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes...
+Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants
+d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des orphelinats, des
+alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il
+présidait de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un petit
+bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières,
+à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin
+et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux,
+quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires
+et sa haute sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille
+fripouille et de sale canaille. À l'office, nous nous amusions beaucoup
+de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez
+des maîtres dont on parle dans les journaux.
+
+Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d'une grande
+réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens,
+des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés
+protestataires, des moines intrigants, des archevêques... Il y en
+avait un, surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un très vieil
+assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux
+qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots.
+Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape... Ah!
+il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père.
+
+Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il
+aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu'il
+faisait et des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux farceur.
+
+Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais dans l'antichambre à
+endosser son pardessus:
+
+--Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des
+Servantes de Jésus?...
+
+--Non, Monsieur...
+
+--Il faut en être... c'est indispensable... Je vais vous inscrire...
+
+--Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur ce que c'est que cette
+Société?
+
+--Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les
+filles-mères...
+
+--Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...
+
+--Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il
+y a les prostituées repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous
+inscrire...
+
+Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit.
+
+--Cachez ça... lisez ça... quand vous serez seule... C'est très
+curieux...
+
+Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue:
+
+--Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très
+drôlette...
+
+Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait
+laissés. C'était le _Fin de siècle_... le _Rigolo_... les _Petites
+femmes de Paris_. Des saletés, quoi!
+
+* * * * *
+
+Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! J'en ai vu et des plus
+différents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député
+républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les
+prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre
+parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait
+écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les
+couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette,
+dans des paroisses éloignées... Au moindre bobo, il faisait appeler les
+curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais,
+il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à
+l'église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans
+leur genre...
+
+* * * * *
+
+Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi présidait des
+comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes
+de charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez elle; et la maison
+allait comme elle pouvait... Très souvent, Madame rentrait en retard,
+venant le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, le
+corps tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne. Ah! je les
+connaissais, ces rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le
+genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de
+drôles de mic-macs dans ses comités... Mais elle était gentille avec
+moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se
+montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant,
+elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises
+et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes
+petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m'inondait de
+glycérine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me
+saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait:
+
+--Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle
+ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir
+l'entourer... Vous avez un très beau buste... il faut le faire valoir...
+Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus
+convenable...
+
+J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d'obscurs
+soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes
+que l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais l'éloge de Madame et
+que j'énumérais ses bontés pour moi...
+
+--Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... C'est la fin
+qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son
+fils... pour que ça le retienne davantage, à la maison... et que ça leur
+coûte moins d'argent, à ces grigous... Elle a déjà essayé avec
+d'autres, allez!... Elle a même attiré des amies chez elle... des femmes
+mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!...
+Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet
+enfant... vous verrez... vous verrez...
+
+Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:
+
+--Moi, à votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gênerais,
+peut-être.
+
+Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades
+de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la
+cuisinière fût jalouse de l'évidente préférence que Madame me marquait.
+
+* * * * *
+
+J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter
+le thé chez M. Xavier... C'est drôle... j'entrais toujours dans sa
+chambre, avec un battement au coeur, une forte appréhension. Il fut
+longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci... je tournais
+de là... préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à paraître
+gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que
+pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le
+dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence et je
+redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais
+chaque jour à quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M.
+Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point.
+Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le
+demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivât...
+
+M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne
+le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde--deux petits
+arcs d'or--dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la
+pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair,
+pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une
+indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il
+était grand, élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, d'une
+séduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de
+corrompu. Outre qu'il m'avait plu dès le premier jour, et que je le
+désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que
+ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l'amour.
+
+Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues.
+Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus... Un
+de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre posé sur le tapis,
+il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n'était
+pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me
+rappela:
+
+--Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu
+n'as donc jamais vu un homme?
+
+Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains
+croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m'examina longuement,
+effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et
+rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de
+la cheminée. Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:
+
+--Mais tu es une très chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps
+es-tu donc ici?
+
+--Depuis trois semaines, Monsieur.
+
+--Ça, c'est épatant!...
+
+--Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?
+
+--Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas encore remarqué que tu
+fusses une si belle fille...
+
+Il étira ses deux jambes, les allongea vers le tapis... se donna une
+claque sur les cuisses, qu'il avait blanches et rondes, aussi rondes et
+aussi blanches que des cuisses de femme...
+
+--Viens ici!... fit-il...
+
+Je m'approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la
+taille, me renifla, me força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du
+lit...
+
+--Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me débattant mollement...
+Finissez... je vous en prie... Si vos parents vous voyaient?
+
+Mais, il se mit à rire:
+
+--Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soupé...
+
+C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque
+chose, il répondait: «J'en ai soupé.» Et il avait soupé de tout...
+
+Afin de retarder un peu le moment de la suprême attaque, car ses mains
+sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:
+
+--Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur Xavier... Comment se fait-il
+qu'on ne vous voie jamais aux dîners de Madame?
+
+--Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, tu sais... ils me rasent les
+dîners de Madame.
+
+--Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule
+pièce de la maison où il n'y ait pas de portrait du pape?
+
+Cette observation le flatta... Il répondit:
+
+--Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, moi... La religion... les
+jésuites... les curés... Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai
+soupé... Une société composée de gens comme papa et comme maman?... Ah!
+tu sais... N'en faut plus!...
+
+Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... en qui je
+retrouvais, avec les mêmes vices, l'accent traînant des voyous de
+Paris... Il me semblait que je le connaissais depuis des années et des
+années. À son tour, il m'interrogea:
+
+--Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?
+
+--Votre père... m'écriai-je... simulant d'être scandalisée... Ah!
+monsieur Xavier... un si saint homme!
+
+Son rire redoubla, éclata tout à fait:
+
+--Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec toutes les bonnes, ici,
+papa... C'est sa toquade, les bonnes. Il n'y a plus que les bonnes
+qui l'excitent. Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... Tu
+m'épates...
+
+--Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... Seulement, il m'apporte
+le _Fin de Siècle_... le _Rigolo_... les _Petites Femmes de Paris_...
+
+Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:
+
+--Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, papa!...
+
+Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:
+
+--C'est comme maman... Hier, elle m'a encore fait une scène... Je la
+déshonore, elle et papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la
+société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui ai déclaré: «Ma
+petite mère chérie, c'est entendu... je me rangerai... le jour où tu
+auras renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça l'a fait taire...
+Ah! non, tu sais... ils m'assomment, mes auteurs... J'en ai soupé de
+leurs histoires... À propos... tu connais bien Fumeau?
+
+--Non, monsieur Xavier.
+
+--Mais si... mais si... Anthime Fumeau?
+
+--Je vous assure.
+
+--Un gros... tout jeune... très rouge de figure... ultra-chic... les
+plus beaux attelages de Paris?... Fumeau... voyons trois millions de
+rente... Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...
+
+--Puisque je ne le connais pas.
+
+--Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, voyons... Le biscuit Fumeau,
+ah?... Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y es-tu?
+
+--Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.
+
+--N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai fait une bonne avec
+Fumeau, l'année dernière... une très bonne... Devine quoi?... Tu ne
+devines pas?
+
+--Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas?...
+
+--Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, je l'ai mis avec ma mère...
+Parole!... C'était trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman,
+en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles...
+Et papa donc, pour ses oeuvres!... Ah! ils ont le truc!... Ils la
+connaissent!... Sans ça, la maison sautait. On était à bout de dettes...
+Les curés eux-mêmes ne voulaient plus rien savoir... Qu'est-ce que tu
+dis de ça, toi?
+
+--Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drôle de façon de traiter
+la famille.
+
+--Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, moi... La famille, j'en
+ai soupé...
+
+--Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, un ancien corsage
+de Madame qui me seyait à ravir...
+
+--Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... vous êtes une petite
+canaille... C'est très mal.
+
+J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout à coup, il mit,
+doucement, sa main sur ma bouche:
+
+--Tais-toi! fit-il.
+
+Et me renversant sur le lit:
+
+--Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il Petite putain, tu sens maman...
+
+Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille avec moi...
+
+--Je suis très contente de votre service, me dit-elle... Mary, je vous
+augmente de dix francs.
+
+--Si, chaque fois, elle m'augmente de dix francs?... songeai-je...
+Alors, ça va bien... C'est plus convenable...
+
+Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en ai soupé...
+
+La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps.
+Il eut vite «soupé de moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le
+pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa
+chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M.
+Xavier n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait bien
+et elle avait dit vrai: «Il aime mieux les cocottes, cet enfant...» Il
+allait à ses habitudes, à ses plaisirs coutumiers, à ses noces,
+comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais au coeur un serrement
+douloureux, et, toute la journée, j'étais triste, triste!...
+
+Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de
+sentiment... Il n'était pas poétique comme M. Georges. En dehors de
+«la chose», je n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va te
+promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne
+m'adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans
+les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que
+j'aimais... il n'aimait pas les fleurs, à l'exception des gros oeillets
+dont il parait la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant,
+de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses
+qui caressent le coeur, d'échanger des baisers désintéressés, de se
+regarder, durant des éternités, dans les yeux... Mais les hommes sont
+des êtres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies
+si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne
+connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche...
+En amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche le rasait.
+
+--Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soupé de la poésie... La
+petite fleur bleue... faut laisser ça à papa...
+
+Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature
+impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il
+rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je
+passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de
+servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche,
+un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait:
+
+--Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché avec papa?... Tu
+m'étonnes...
+
+Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles
+m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:
+
+--Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du rasoir... Des larmes,
+des scènes?... Faut rentrer ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai
+soupé de ces bêtises-là...
+
+Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir
+dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné...
+Après les secousses de la volupté, j'ai besoin--un besoin immense,
+impérieux--de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser
+qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de
+l'âme... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie
+du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plénitude, dans le
+silence délicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait
+soupé de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes bras, à cette
+étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il
+semblait vraiment que nous n'eussions rien mêlé de nous en nous... que
+nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n'eussent pas été un instant
+confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort
+merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes
+jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait
+brutalement, sautait du lit:
+
+--Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...
+
+Et il allumait une cigarette...
+
+Rien ne m'était pénible comme de voir que je n'eusse pas laissé la
+moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son
+coeur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que
+j'acceptasse à l'avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies...
+Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait
+d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... Pire qu'un
+vieux... plus inventif et plus féroce dans la débauche qu'un sénile
+impuissant ou un prêtre satanique.
+
+Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la petite canaille, que je
+me serais dévouée à lui, malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui,
+encore, je songe avec des regrets à sa frimousse effrontée, cruelle et
+jolie... à sa peau parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce
+et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur mes lèvres, où tant
+de lèvres depuis auraient dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son
+baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!
+
+* * * * *
+
+Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour s'habiller--Dieu qu'il
+était gentil en habit!--et que je disposais avec soin ses affaires
+dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une
+hésitation, presque sur un ton impératif, de même qu'il m'eût demandé de
+l'eau chaude:
+
+--Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument besoin de cinq louis,
+ce soir. Je te les rendrai demain...
+
+Précisément, Madame m'avait payé mes gages le matin... Le savait-il?
+
+--Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, un peu honteuse,
+honteuse de sa demande, peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne
+pas posséder toute la somme qu'il me demandait:
+
+--Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher ces quatre-vingt-dix
+francs... Je te les rendrai demain...
+
+Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est bon!» sec et bref, qui me
+glaça le coeur. Puis, me tendant son pied, d'un mouvement brutal...
+
+--Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, insolemment... Vite,
+je suis pressé...
+
+Je le regardai tristement, implorant:
+
+--Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur Xavier?
+
+--Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...
+
+En nouant ses cordons, je gémis:
+
+--Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes?... Et
+vous ne rentrerez pas de la nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais
+pleurer... Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...
+
+Sa voix devint dure et tout à fait méchante.
+
+--Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté tes quatre-vingt-dix
+francs... tu peux les reprendre... Reprends-les...
+
+--Non... non... soupirai-je... Vous savez bien que ce n'est pas pour
+ça...
+
+--Eh bien... fiche-moi la paix!...
+
+Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans m'embrasser, sans
+me dire un mot...
+
+Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l'argent, et je ne
+voulus pas le réclamer. Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de
+moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes qui se tuent de travail,
+des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs,
+des femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin de rapporter un peu
+d'argent et de procurer des gâteries au petit homme qu'elles aiment.
+Voilà qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, cela m'est
+passé autant que je l'affirme? Hélas, je n'en sais rien... Il y a des
+moments où devant un homme, je me sens si molle... si molle... sans
+volonté, sans courage, et si vache... ah! oui... si vache!...
+
+* * * * *
+
+Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis de moi. De gentille
+qu'elle avait été jusqu'ici, elle devint dure, exigeante, tracassière...
+Je n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de bien... j'étais
+maladroite, malpropre, mal élevée, oublieuse, voleuse... Et sa voix si
+douce, au début, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre.
+Elle me donnait des ordres sur un ton cassant... rabaissant... Finies
+les séances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les
+confidences secrètes, et les recommandations intimes, gênantes au point
+que les premiers jours je m'étais demandé, et que je me demande encore,
+si Madame n'était point pour femme?... Finie cette camaraderie louche
+que je sentais bien, au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en
+était allé mon respect pour cette maîtresse qui me haussait jusqu'à
+son vice... Je la rabrouai d'importance, forte de toutes les infamies
+apparentes ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes à nous
+quereller, ainsi que des harangères, nous jetant nos huit jours à la
+tête comme de vieux torchons sales...
+
+--Pour quoi prenez-vous donc ma maison? criait-elle... Êtes-vous donc
+chez une fille, ici?...
+
+Non, mais ce toupet!... Je répondais:
+
+--Ah! elle est propre, votre maison... vous pouvez vous en vanter... Et
+vous?... parlons-en... ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... Et
+Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on ne vous connaît pas dans
+le quartier... et dans Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout...
+Votre maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des bordels qui sont
+moins sales que votre maison...
+
+C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux pires insultes,
+jusqu'aux plus ignobles menaces; elles descendaient jusqu'au vocabulaire
+des filles publiques et des maisons centrales... Et puis, tout à coup
+cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier fût repris pour moi d'un
+goût passager, hélas!... Alors recommençaient les familiarités louches,
+les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de
+gages doublés, les lavages à la crème Simon--c'est plus convenable--les
+initiations aux mystères des parfumeries raffinées... Madame réglait
+thermométriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier...
+Les bontés de l'une suivaient immédiatement les caresses de l'autre;
+l'abandon du fils s'accompagnait des insolences de la mère... J'étais
+la victime, sans cesse ballottée, des fluctuations énervantes par où
+passait l'intermittent amour de ce gamin capricieux et sans coeur...
+C'est à croire que Madame dût nous espionner, écouter à la porte, se
+rendre compte par elle-même des phases différentes que nos relations
+traversaient... Mais non... Elle avait l'instinct du vice, voilà tout...
+Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une
+chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du gibier.
+
+* * * * *
+
+Quant à Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces événements,
+parmi tous les drames cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique
+et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune
+rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes bourrées de brochures
+pieuses et d'obscènes journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de
+respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la démarche un peu plus
+lente, le geste un peu plus onctueux, le dos légèrement voûté, sans
+doute sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans la journée...
+Régulièrement, le vendredi, c'était toujours, presque sans variantes, la
+même scène burlesque.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en me montrant sa
+serviette.
+
+--Des cochonneries... répondais-je, en riant.
+
+--Mais non... des gaudrioles...
+
+Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, que je fusse à
+point, et se contentant de me sourire d'un air complice, de me caresser
+le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lèvres:
+
+--Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette petite...
+
+Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son manège et je me promettais
+bien de saisir l'occasion éclatante et prochaine de le remettre vivement
+à sa place.
+
+Un après-midi, je fus très surprise de le voir entrer dans la lingerie
+où j'étais seule à rêvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin,
+j'avais eu avec M. Xavier une scène pénible et l'impression n'en était
+pas encore effacée... Monsieur referma la porte doucement, déposa sa
+serviette sur la grande table, près d'une pile de draps, et, venant à
+moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupière battante, son
+oeil virait, comme celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil.
+Il était à mourir de rire.
+
+--Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous appeler Célestine...
+cela ne vous froisse pas?
+
+J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...
+
+--Mais non, Monsieur... répondis-je, en me tenant sur la défensive.
+
+--Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... voilà!
+
+--Vrai, Monsieur?
+
+--Adorable, même... adorable... adorable!
+
+--Oh! Monsieur...
+
+Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient le long de mon
+corsage, chargés de désirs, et de là, ils me caressaient le cou, le
+menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.
+
+--Adorable... adorable!... soufflait-il.
+
+Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, pour éviter ce baiser:
+
+--Restez, Célestine... je vous en prie... Je t'en prie!... Cela ne
+t'ennuie pas que je te tutoie?
+
+--Non, Monsieur... cela m'étonne.
+
+--Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... Ah! tu ne me
+connais pas!...
+
+Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue moussait à ses lèvres.
+
+--Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine je vais à Lourdes... oui,
+j'emmène à Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... J'ai un
+moyen de t'emmener à Lourdes... Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de
+rien... Tu resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce que tu
+voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver dans ta chambre... dans ta
+chambre... dans ton lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais pas...
+tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l'expérience
+d'un vieillard, j'ai les ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu
+verras... Oh! tes grands yeux polissons!...
+
+Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition en elle-même,--je
+l'attendais depuis longtemps,--c'était la forme imprévue que Monsieur
+lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et désireuse
+d'humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n'avais pas été la
+dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine
+figure, ces mots:
+
+--Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble que vous oubliez M.
+Xavier?... Qu'est-ce qu'il fera, lui, pendant que nous rigolerons à
+Lourdes, aux frais de la chrétienté?
+
+Une lueur trouble... oblique... un regard de fauve surpris, s'alluma
+dans les ténèbres de ses yeux... Il balbutia:
+
+--M. Xavier?
+
+--Hé oui!...
+
+--Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... Il ne s'agit pas de M.
+Xavier... M. Xavier n'a rien à faire ici...
+
+Je redoublai d'insolence...»
+
+--Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas le malin... Suis-je
+gagée, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?...
+Eh bien, je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça n'est pas
+dans les conventions... Et puis... vous savez, mon petit père... vous
+n'êtes pas mon type.
+
+Et je lui éclatai de rire au visage.
+
+Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. Mais il ne crut pas
+prudent d'engager une discussion, pour laquelle j'étais terriblement
+armée. Il ramassa avec précipitation sa serviette et s'esquiva poursuivi
+par mes rires...
+
+Le lendemain, à propos de rien, Monsieur m'adressa une observation
+grossière. Je m'emportai... Madame survint... Je devins folle de
+colère. La scène qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante,
+tellement ignoble, que je renonce à la décrire. Je leur reprochai, en
+termes intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs infamies, je
+leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. Ils écumaient. Je saisis un
+coussin et le lançai violemment à la tête de Monsieur.
+
+--Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... tout de suite,
+hurlait Madame, qui menaçait de me déchirer le visage avec ses ongles...
+
+--Je vous raye de ma société... vous ne faites plus partie de ma
+société... fille perdue... prostituée!... vociférait Monsieur, en
+bourrant, de coups de poing, sa serviette...
+
+Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les
+quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les
+frusques qu'elle m'avait données...
+
+--Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous êtes tous des
+maquereaux!...
+
+Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire de police et du juge de
+paix...
+
+--Ah! c'est du potin que vous voulez.--Eh bien, allons-y, tas de
+fripouilles!
+
+Hélas, le commissaire de police prétendit que cela ne le regardait pas.
+Le juge de paix m'engagea à étouffer l'affaire. Il expliqua:
+
+--D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira pas... Et c'est juste,
+remarquez bien... Que deviendrait la société si un domestique
+pouvait avoir raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société,
+Mademoiselle... ce serait l'anarchie...
+
+Je consultai un avoué: il me demanda deux cents francs. J'écrivis à
+M. Xavier: il ne me répondit pas... Alors je fis le compte de mes
+ressources... Il me restait trois francs cinquante... et le pavé de la
+rue.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+13 novembre.
+
+Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des
+Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps
+que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel
+établissement--matiche--à façade blanche, au fond d'un grand jardin.
+Dans le jardin orné, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge,
+s'élève une petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie avec
+l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les
+heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre
+tinter les cloches... ça remue dans le coeur des choses oubliées et si
+anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'écoute,
+et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et que je
+reconnais tout de même, des paysages très doux, imprégnés de tous
+les souvenirs transformés de l'enfance et de la jeunesse... et des
+binious... et, sur la lande, au bord des grèves, des déroulées lentes
+de foules en fête... Ding... din... dong!... Ça n'est pas très gai... ça
+n'est pas la même chose que la gaîté, c'est même triste au fond, triste
+comme de l'amour... Mais j'aime ça... A Paris, on n'entend jamais que la
+corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways.
+
+Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans
+des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement
+de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par
+jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous
+ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous
+placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures
+du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons
+centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux
+remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes
+soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc...
+Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute
+ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent
+jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier,
+de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le
+monde.
+
+Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame
+des Trente-six-Douleurs:
+
+--Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la
+boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places
+épatantes.
+
+Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec
+attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées
+chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller
+quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière...
+
+Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup
+venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore
+servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines
+sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent,
+s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la
+coule, sortaient de place, comme moi.
+
+Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si
+j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai
+des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en
+disant:
+
+--Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place.
+
+Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne
+place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque
+ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le
+ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme
+des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant,
+disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je
+commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons
+d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la
+chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils
+ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des
+besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de
+fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément...
+Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de
+riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables
+et riches qui s'intéressaient à l'établissement.
+
+Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture,
+les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je
+pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans
+ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de
+prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite
+passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite,
+je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les
+sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de
+ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un
+drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu
+rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il
+m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes
+lectures.
+
+--De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon
+sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'_Imitation_... non... Mais
+ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les
+livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple
+Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un
+péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est
+dangereux...
+
+--Et Paul Bourget, mon père?...
+
+--Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non...
+je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas
+encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait l'effet, votre Paul
+Bourget, d'une cuvette... oui, là... d'une cuvette où l'on s'est
+lavé n'importe quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse de
+savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore...
+Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est très raide... mais
+orthodoxe...
+
+Et il me disait encore:
+
+--Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... Ça n'est
+pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher,
+encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... quand ce sont des
+personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de même
+condition que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le bon Dieu...
+Et peut-être que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des
+dispenses...
+
+Comme je lui nommais M. Xavier et son père:
+
+--Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me
+dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce
+sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-là... des
+personnes extrêmement religieuses... Par conséquent, c'est vous qui avez
+tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la société....
+
+Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais
+pas à effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image,
+refroidirent considérablement mon zèle religieux, mes ardeurs de
+repentie. Le travail aussi m'agaça. Il me donnait la nostalgie de mon
+métier. J'avais des désirs impatients de m'évader de cette prison, de
+retourner aux intimités des cabinets de toilette. Je soupirais après les
+armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent
+les taffetas, où craquent les satins et les velours si doux à manier...
+et les bains où, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux.
+Et les histoires de l'office, et les aventures imprévues, le soir dans
+l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand
+je suis en place, ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans place,
+elles me manquent... J'étais lasse aussi, lasse à l'excès, écoeurée
+de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des
+groseilles tournées, dont les bonnes soeurs avaient acheté un lot au
+marché de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher
+au tombereau d'ordures, c'était bon pour nous...
+
+Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la persistante effronterie
+avec laquelle nous étions exploitées. Leur truc était simple et c'est
+à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les filles
+incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un
+profit quelconque, elles les gardaient prisonnières, abusant de
+leurs talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de la charité
+chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d'avoir des domestiques, des
+ouvrières qui les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un remords,
+avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs
+toutes petites économies, après avoir gagné sur leur travail... Et les
+frais couraient toujours.
+
+Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne
+m'eussent pas appelée, une seule fois, au parloir. Mais à toutes mes
+plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches:
+
+--Un peu de patience, ma chère enfant... Nous pensons à vous, ma chère
+enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une
+place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en
+est pas encore présenté une seule, comme nous la voulons pour vous,
+comme vous la méritez...
+
+Les jours, les semaines s'écoulaient; les places n'étaient jamais
+assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient
+toujours.
+
+Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque
+nuit, des choses à faire frémir. Dès que la surveillante avait terminé
+sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres
+blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux
+refermés... Et l'on entendait de petits bruits de baisers étouffés, de
+petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se
+gênaient guères, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la
+lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai
+assisté à des scènes d'une indécence farouche et triste... Les bonnes
+soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se
+bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de
+scandale chez elles--car elles eussent été obligées de renvoyer les
+coupables--elles toléraient ces horreurs, en feignant de les ignorer...
+Et les frais couraient toujours.
+
+Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer
+dans l'établissement une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé...
+et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... Cléclé
+était charmante, toute blonde, toute rose et délurée... et d'une
+vivacité, d'une gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se
+trouvait bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait qu'un plaisir:
+rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien
+de répugnant, à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle portait le
+vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises...
+Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes
+embêtements, endormit mes révoltes... Comme nos deux lits étaient
+l'un près de l'autre, nous nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit...
+Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... et, peut-être
+aussi le besoin de satisfaire une curiosité qui me trottait par la tête,
+depuis longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... depuis
+qu'elle avait été débauchée, il y a plus de quatre ans, par une de ses
+maîtresses, la femme d'un général...
+
+Une nuit que nous étions couchées ensemble elle me raconta à voix basse,
+avec de drôles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, à
+Versailles:
+
+--Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans la turne... des chats,
+trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner
+tout ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous
+collait de vieux rogatons, kif-kif à la boîte... Eux, c'étaient des
+restes de volaille, des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma
+chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'Évian, les sales bêtes,
+à cause de la typhoïde dont il y avait une épidémie, à Versailles...
+Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de ma chambre pour
+l'installer dans la pièce où couchaient le singe et les chats. Ainsi,
+tu crois?... Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur de
+vieux carlin qui était toujours fourré sous mes jupons... bien que je
+le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit à le
+battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la porte en cinq-secs... Et
+si tu savais, ma chère, ce chien...
+
+Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, entre mes seins:
+
+--Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un
+homme...
+
+Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et gentille!...
+
+* * * * *
+
+On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les
+domestiques, ni de l'exploitation acharnée, éternelle qui pèse sur
+eux. Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions
+charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement
+salauds. Et personne ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse,
+s'amuse de la misère d'un plus pauvre que soi. Les scènes changent; les
+décors se transforment; vous traversez des milieux sociaux différents
+et ennemis; et les passions restent les mêmes, les mêmes appétits
+demeurent. Dans l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que dans le
+fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez des saletés pareilles, et
+vous vous heurtez à de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille
+comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue d'avance, où qu'elle
+aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain où
+poussent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les
+riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous...
+
+On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voilà une bonne blague,
+par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des
+esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte
+de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de
+haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres...
+Entrés purs et naïfs--il y en a--dans le métier, ils sont vite pourris,
+au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on
+ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de
+jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense,
+étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter.
+Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à
+briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah! c'est
+extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les
+résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les
+vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur
+intérêt: tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre
+trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop
+fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une
+perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la
+détresse des lendemains de chômage; que nous avons la conscience des
+suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout,
+devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à
+triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits
+fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos
+poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a
+pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas
+un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... voleuse!... voleuse!» Ajoutez
+encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette
+disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités,
+les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un
+intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes,
+d'envies rentrées, de vengeances futures... disproportion rendue à
+chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les
+caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour,
+que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant, à ce que nous
+pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de
+meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas,
+d'ignoble, nous entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec un
+dégoût qui nous rejette si violemment hors l'humanité: «Il a une âme
+de domestique... C'est un sentiment de domestique...»? Alors que
+voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles
+s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes,
+rouler dans de belles voitures, faire la fête avec des amoureux, avoir,
+moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dévouement, de
+probité, de fidélité... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes
+petites vaches!...
+
+* * * * *
+
+Une fois--c'était rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces
+places--les maîtres mariaient leur fille. Il y eut une grande soirée,
+où l'on exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une voiture de
+déménagement. Je demandai à Baptiste, le valet de chambre, en manière de
+rigolade...
+
+--Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?
+
+--Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les épaules.
+
+--Allons... dites-le!
+
+--Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. Le v'là, mon cadeau...
+
+C'était chouettement répondre. Du reste, ce Baptiste était un homme
+épatant dans la politique.
+
+--Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à son tour.
+
+--Moi?
+
+Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de
+griffer, férocement, un visage.
+
+--Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.
+
+Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts
+méticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de
+cristal, dit sur un ton tranquille:
+
+--Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule, à l'église, avec
+un flacon de bon vitriol...
+
+Et il piqua une rose entre deux poires.
+
+Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces
+vengeances-là n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une
+cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de
+ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place de sel... un petit filet
+de strychnine au lieu de vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non...
+Faut-il que nous ayons tout de même, la servitude dans le sang!...
+
+Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je pense et ce que j'ai
+vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du
+moment où quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier des
+pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, je dis qu'il leur doit
+de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le
+maître ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre, à même
+son coffre, à même son sang...
+
+Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces choses qui me font
+mal à la tête et me retournent l'estomac... Je reviens à mes petites
+histoires.
+
+* * * * *
+
+J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs de
+Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré l'amour de Cléclé, et ce
+qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais
+vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de liberté. Lorsqu'elles
+eurent compris que j'étais bien décidée à partir, alors les braves
+soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour
+moi... Mais, plus souvent--je ne suis pas toujours une bête, et j'ai
+l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai; à toutes,
+je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir
+leurs têtes, aux saintes femmes... C'était risible... Elles avaient
+compté qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se
+rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et
+je jouissais de leur poser un lapin, à mon tour.
+
+Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir,
+le soir même. Elle eut le toupet de me répondre, en levant les bras au
+ciel:
+
+--Mais, ma chère enfant, c'est impossible...
+
+--Comment, c'est impossible?...
+
+--Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme
+ça... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer
+d'abord ces soixante-dix francs...
+
+--Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous
+fouiller...
+
+La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement,
+sévèrement, elle prononça:
+
+--Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de
+pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège dont le
+bon Dieu vous punira... Réfléchissez...
+
+Alors, la colère me prit:
+
+--Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non,
+mais vous êtes épatantes, mes petites mères...
+
+--Mademoiselle, je vous défends de parler ainsi...
+
+--Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... On fait votre
+ouvrage... on travaille comme des bêtes pour vous du matin au soir... on
+vous gagne des argents énormes... vous nous donnez une nourriture dont
+les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le
+marché!... Ah! vous ne doutez de rien...
+
+La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je sentais qu'elle avait
+sur les lèvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prêts à sortir...
+Elle n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:
+
+--Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu
+vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle...
+
+Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de défi, et la
+regardant bien en face:
+
+--Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu de retenir ma malle... et
+vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police...
+Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos
+aumôniers, de voler le pain des pauvres filles, de spéculer sur les
+horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir...
+
+La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix:
+
+--Mademoiselle... mademoiselle...
+
+--Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes
+les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans
+les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles
+vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!...
+
+Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai mon réquisitoire.
+
+--Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être une prison et
+un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma
+malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma
+malle tout de suite.
+
+La soeur Boniface eut peur.
+
+--Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix
+digne... C'est bien... vous partirez...
+
+--Avec ma malle?
+
+--Avec votre malle...
+
+--C'est bon... Ah! il en faut des manières ici, pour avoir ses
+affaires... C'est pire qu'à la douane...
+
+Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui fut très gentille, et
+qui avait des économies, me prêta vingt francs... J'allai retenir une
+chambre chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je me payai un
+paradis à la Porte-Saint-Martin. On y jouait les _Deux Orphelines_...
+Comme c'est ça!... C'est presque mon histoire...
+
+Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, pleurer, pleurer...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+18 novembre.
+
+Rose est morte. Décidément le malheur est sur la maison du capitaine.
+Pauvre capitaine!... Son furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour
+de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a été emportée avant-hier
+soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire... On l'a
+enterrée ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu passer, dans
+le chemin, le cortège... Porté à bras par six hommes, le lourd cercueil
+était tout couvert de couronnes et de gerbes de fleurs blanches comme
+celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,--le Mesnil-Roy tout
+entier--suivait, en longues files noires et bavardes, le capitaine
+Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote noire, toute
+militaire, conduisait le deuil. Et les cloches de l'église, au loin
+tintant, répondaient au bruit des tintenelles que le bedeau agitait...
+Madame m'avait avertie que je ne devais pas aller aux obsèques. Je n'en
+avais, d'ailleurs, nulle envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si
+méchante; sa mort me laisse indifférente et très calme. Pourtant, Rose
+me manquera peut-être, et, peut-être, regretterai-je sa présence dans
+le chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit faire chez
+l'épicière!...
+
+* * * * *
+
+J'étais curieuse de connaître les impressions du capitaine sur cette
+mort si brusque. Et, comme mes maîtres étaient en visite, je me suis
+promenée, l'après-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est
+triste et désert... Une bêche plantée dans la terre indique le travail
+abandonné. «Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je.
+Il pleure, sans doute, affaissé dans sa chambre, parmi des souvenirs»...
+Et, tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle redingote de
+cérémonie, il a réendossé ses habits de travail, et, coiffé de son
+antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec
+acharnement... Je l'entends même qui trompette à voix basse un air
+de marche. Il abandonne sa brouette et vient à moi, sa fourche sur
+l'épaule.
+
+--Je suis content de vous voir, mademoiselle Célestine... me dit-il.
+
+Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je cherche des mots, des
+phrases... Mais allez donc trouver une parole émue devant un aussi drôle
+de visage... Je me contente de répéter:
+
+--Un grand malheur, monsieur le capitaine... un grand malheur pour
+vous... Pauvre Rose!
+
+--Oui... oui... fait-il mollement.
+
+Sa physionomie est sans expression. Ses gestes sont vagues... Il ajoute,
+en piquant sa fourche dans une partie molle de la terre, près de la
+haie:
+
+--D'autant que je ne puis pas rester, sans personne...
+
+J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:
+
+--Vous ne la remplacerez pas facilement, capitaine.
+
+Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait même à ses yeux
+subitement devenus plus vifs, à ses mouvements plus alertes, qu'il est
+débarrassé d'un grand poids.
+
+--Bah! dit-il, après un petit silence... tout se remplace..
+
+Cette philosophie résignée m'étonne et même me scandalise un peu.
+J'essaie, pour m'amuser, de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu
+en perdant Rose...
+
+--Elle connaissait si bien vos habitudes, vos goûts... vos manies!...
+Elle vous était si dévouée!
+
+--Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... grince-t-il.
+
+Et faisant un geste, par quoi il semble écarter toute sorte
+d'objections:
+
+--D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, j'aime mieux vous le
+dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions
+pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la
+maison... et tout y allait très mal... très mal... Je ne pouvais même
+plus manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... Et les scènes du matin
+au soir, à propos de rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient
+des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme
+aujourd'hui... eh bien, c'en étaient des histoires... car elle était
+jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre
+ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais plus chez moi, foutre!
+
+Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long
+voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les
+pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés que font les branches
+d'arbres sur la lumière, sa petite maison.
+
+Cette joie, désobligeante pour la mémoire de Rose, me paraît maintenant
+très comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis,
+sur un ton de reproche:
+
+--Capitaine... je crois que vous n'êtes pas juste pour Rose.
+
+--Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas,
+vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les
+scènes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son égoïsme.
+Rien ne m'appartenait plus ici... tout était à elle, chez moi... Ainsi,
+vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais
+plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle
+prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne
+pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce qu'elle ne les aimait
+pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui
+arriver de mieux... car, d'une manière comme de l'autre... je ne
+l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas gardée.
+Elle m'excédait, là!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous
+dire... si j'étais mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée,
+allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée amère... Je vous
+en réponds!...
+
+Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il
+continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides:
+
+--Vous savez que j'avais rédigé un testament où je lui donnais tout...
+maison... argent... rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le
+disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce
+qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois après, j'avais fait un second
+testament qui annulait le premier... et où je ne lui donnais plus
+rien... foutre!... pas çà...
+
+N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire strident qui s'éparpille
+dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:
+
+--Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête--la voyez-vous d'ici--en
+apprenant que ma petite fortune... pan... je la léguais à l'Académie
+française... Car, ma chère demoiselle Célestine... c'est vrai... ma
+fortune, je la léguais à l'Académie française... Ça, c'est une idée...
+
+Je laisse son rire se calmer, et, gravement, je lui demande:
+
+--Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous faire?
+
+Le capitaine me regarde longuement, me regarde malicieusement, me
+regarde amoureusement... et il dit:
+
+--Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...
+
+--De moi?...
+
+--Oui, de vous, de vous seule.
+
+--Et comment ça?...
+
+Un petit silence encore, durant lequel, le mollet tendu, la taille
+redressée, la barbiche tordue et pointante, il cherche à m'envelopper
+d'un fluide séducteur.
+
+--Allons... fait-il, tout d'un coup... allons droit au but... Parlons
+carrément... en soldat... Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle
+est à vous...
+
+J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du plus lointain de ses
+yeux... Elle ne me surprend pas... Je lui oppose un visage sérieux,
+impassible.
+
+--Et les testaments, capitaine?
+
+--Je les déchire, nom de Dieu!
+
+J'objecte:
+
+--Mais, je ne sais pas faire la cuisine...
+
+--Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le vôtre, foutre!... je ferai
+tout...
+
+Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... Il est heureux
+pour ma vertu que la haie me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre
+qu'il se jetterait sur moi...
+
+--Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une voix rauque et
+pétaradante à la fois... Celle que je vous demande... ah! Célestine,
+je parie que vous savez la faire... que vous savez y mettre des épices,
+foutre!... Ah! nom d'un chien...
+
+Je souris ironiquement et, le menaçant du doigt, comme on fait d'un
+enfant:
+
+--Capitaine... capitaine... vous êtes un petit cochon!
+
+--Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... un gros... un
+très gros... foutre!... Et puis... il y a autre chose... Il faut que je
+vous le dise...
+
+Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux s'injectent de sang.
+Et d'une voix plus basse il dit:
+
+--Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...
+
+--Eh bien, quoi?...
+
+--Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, ah!... Ça, c'est une
+idée!
+
+Je me tais et fais semblant de rêver à des choses profondes... Le
+capitaine s'impatiente... s'énerve... Il creuse le sable de l'allée,
+sous le talon de ses chaussures:
+
+--Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par mois... la table du
+maître... la chambre du maître, foutre!... un testament... Ça vous
+va-t-il?... Répondez-moi...
+
+--Nous verrons plus tard... Mais prenez en une autre, en attendant,
+foutre!...
+
+Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la figure la tempête de
+rires qui gronde en ma gorge.
+
+* * * * *
+
+Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine ou Joseph?...
+Vivre à l'état de servante maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état
+comporte, c'est-à-dire rester encore à la merci d'un homme stupide,
+grossier, changeant, et sous la dépendance de mille circonstances
+fâcheuses et de mille préjugés?... Ou bien me marier et acquérir ainsi
+une sorte de liberté régulière et respectée, dans une situation exempte
+du contrôle des autres, libérée du caprice des événements?... Voilà
+enfin une partie de mon rêve qui se réalise...
+
+Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais pu la souhaiter plus
+grandiose... Mais, à voir combien peu de chances s'offrent, en général,
+dans l'existence d'une femme comme moi, je dois me féliciter qu'il
+m'arrive enfin quelque chose d'autre que cet éternel et monotone
+ballottement d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, d'un visage
+à un autre visage...
+
+Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison du capitaine... Je
+n'avais d'ailleurs pas besoin de cette dernière conversation avec
+lui, pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre fantoche, quel
+exemplaire d'humanité baroque il représente... Outre que sa laideur
+physique est totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne donne
+aucune prise sur son âme... Rose croyait fermement sa domination assurée
+sur cet homme, et cet homme la roulait!... On ne domine pas le néant, on
+n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis non plus, sans suffoquer
+de rire, songer un seul instant à l'idée que ce personnage ridicule
+me tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est même pas
+du dégoût que j'éprouve, car le dégoût suppose la possibilité d'un
+accomplissement. Or, j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut
+pas être... Si par un prodige, par un miracle, il se trouvait que
+je tombasse dans son lit, je suis sûre que ma bouche serait toujours
+séparée de la sienne par un inextinguible rire. Amour ou plaisir,
+veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai couché avec bien des
+hommes... Cela me paraît, du reste, un acte normal, naturel,
+nécessaire... Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je n'y
+aie pas goûté une joie quelconque... Mais un homme d'un ridicule
+aussi incomparable que le capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas
+arriver, ne peut pas physiquement arriver... Il me semble que ce serait
+quelque chose contre nature... quelque chose de pire que le chien de
+Cléclé... Eh bien, malgré cela, je suis contente... et j'en éprouve
+presque de l'orgueil... De si bas qu'il vienne, c'est tout de même un
+hommage, et cet hommage me donne davantage confiance en moi-même et en
+ma beauté...
+
+A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout autres. Joseph a pris
+possession de ma pensée. Il la retient, il la captive, il l'obsède...
+Il me trouble, m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il est
+laid, brulalement, horriblement laid, mais, quand on décompose cette
+laideur, elle a quelque chose de formidable qui est presque de la
+beauté, qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de la beauté,
+comme un élément. Je ne me dissimule pas la difficulté, le danger de
+vivre, mariée ou non, avec un tel homme dont il m'est permis de tout
+soupçonner et dont, en réalité, je ne connais rien... Et c'est ce qui
+m'attire vers lui avec la violence d'un vertige... Au moins, celui-là
+est capable de beaucoup de choses dans le crime, peut-être, et peut-être
+aussi dans le bien... Je ne sais pas... Que veut-il de moi?... que
+fera-t-il de moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons
+que j'ignore... le jouet de ses passions féroces?... M'aime-t-il
+seulement... et pourquoi m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes
+vices... pour mon intelligence... pour ma haine des préjugés, lui qui
+les affiche tous?... Je ne sais pas... Outre cet attrait de l'inconnu et
+du mystère, il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, dominateur,
+de la force. Et ce charme--oui ce charme--agit de plus en plus sur mes
+nerfs, conquiert ma chair passive et soumise. Près de Joseph, mes sens
+bouillonnent, s'exaltent, comme ils ne se sont jamais exaltés au contact
+d'un autre mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus sombre, plus
+terrible même que le désir qui, pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre,
+dans mes baisers avec M. Georges... C'est autre chose que je ne puis
+définir exactement, qui me prend tout entière, par l'esprit et par
+le sexe, qui me révèle des instincts que je ne me connaissais pas,
+instincts qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun amour, aucun
+ébranlement de volupté n'avait encore réveillés... Et je frémis de la
+tête aux pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, me disant:
+
+--Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! pas de visage, bien sûr!... Mais
+nos deux âmes sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...
+
+Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?
+
+Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, si impérieuses, si
+fortement tenaces, qu'elles ne me laissent pas une minute de répit...
+et que je reste toujours sous l'influence de leur engourdissante
+fascination... En vain, je cherche à m'occuper l'esprit par d'autres
+pensées... J'essaie de lire, de marcher dans le jardin, quand mes
+maîtres sont sortis, de travailler avec acharnement dans la lingerie à
+mes raccommodages, quand ils sont là... Impossible!... C'est Joseph qui
+possède toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les possède dans le
+présent, mais il les possède aussi dans le passé... Joseph s'interpose
+tellement entre tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi
+dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses figures vilaines ou
+charmantes, se recule de plus en plus, se décolore, s'efface... Cléophas
+Biscouille, M. Jean... M. Xavier... William, dont je n'ai pas encore
+parlé... M. Georges lui-même, dont je me croyais l'âme marquée à jamais,
+comme est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... et tous
+ceux-là, à qui volontairement, joyeusement, passionnément, j'ai donné
+un peu ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante et de mon coeur
+douloureux... des ombres, déjà!... Des ombres indécises et falotes qui
+s'enfoncent, souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... réalités
+intangibles, oublis... fumées... rien... dans le néant!... Quelquefois,
+à la cuisine, après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche de
+crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes pommettes, et son crâne bas,
+raboteux, bosselé où la lumière de la lampe accumule les ombres dures,
+je me dis:
+
+--Non... non... ce n'est pas possible... je suis sous le coup d'une
+folie... je ne veux pas... je ne peux pas aimer cet homme... Non,
+non!... ce n'est pas possible...
+
+Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... Et il faut bien,
+enfin, que je me l'avoue à moi-même... que je me le crie à moi-même...
+J'aime Joseph!...
+
+Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais se moquer
+de l'amour... pourquoi il y a des femmes qui se ruent, avec toute
+l'inconscience du meurtre, avec toute la force invincible de la nature,
+aux baisers des brutes, aux étreintes des monstres, et qui râlent de
+volupté sur des faces ricanantes de démons et de boucs...
+
+* * * * *
+
+Joseph a obtenu de Madame six jours de congé, et demain, sous prétexte
+d'affaires de famille, il va partir pour Cherbourg... C'est décidé;
+il achètera le petit café... Seulement, pendant quelques mois, il ne
+l'exploitera pas lui-même. Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en
+charge...
+
+--Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le repeindre... le remettre
+à neuf... qu'il soit très beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres
+dorées: «A l'Armée Française!»... Et puis, je ne peux pas quitter ma
+place, encore... Ça, je ne peux pas...
+
+--Pourquoi ça, Joseph?...
+
+--Parce que ça ne se peut pas, maintenant...
+
+--Mais, quand partirez-vous, pour tout à fait?...
+
+Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un regards sournois... et il
+dit:
+
+--Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas avant six mois d'ici...
+peut-être plutôt... peut-être plus tard aussi... On ne peut pas
+savoir... Ça dépend...
+
+Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, j'insiste:
+
+--Ça dépend de quoi?...
+
+Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux et, en même temps un
+peu excité:
+
+--D'une affaire... fait-il... d'une affaire très importante...
+
+--Mais quelle affaire?...
+
+--D'une affaire... voilà!
+
+Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une voix où il y a, non pas de
+la colère... mais de l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...
+
+Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et me cause un
+désappointement pénible... Aurait-il changé d'idée?... Mes curiosités,
+mes hésitations l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel,
+cependant, que je m'intéresse à un événement, dont je dois partager le
+succès ou le désastre... Est-ce que les soupçons que je n'ai pu cacher,
+du viol, par lui, de la petite Claire, n'auraient point amené, à la
+réflexion, une rupture entre Joseph et moi?... Au serrement de coeur
+que j'éprouve je sens que ma résolution--différée par coquetterie, par
+taquinerie--était bien prise, pourtant... Être libre... trôner dans un
+comptoir, commander aux autres, se savoir regardée, désirée, adorée par
+tant d'hommes!... Et cela ne serait plus?... Et ce rêve m'échapperait,
+comme tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir l'air de me jeter à
+la tête de Joseph... mais je veux savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je
+prends une physionomie triste... et je soupire:
+
+--Quand vous serez parti, Joseph, la maison ne sera plus tenable pour
+moi... J'étais si bien habituée à vous maintenant... à nos causeries...
+
+--Ah dame!...
+
+--Moi aussi, je partirai.
+
+Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... le front
+soucieux... l'esprit préoccupé... les mains tournant un peu
+nerveusement, dans la poche de son tablier bleu, un sécateur...
+L'expression de sa figure est mauvaise... Je répète, en le regardant
+aller et venir...
+
+--Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...
+
+Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... pas un regard
+suppliant vers moi... Il remet un morceau de bois dans le poêle qui
+s'éteint... puis, il recommence de marcher silencieusement dans
+la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte donc cette
+séparation?... Il la veut donc?... Cette confiance en moi, cet
+amour pour moi qu'il avait, il les a donc perdus?... Ou, simplement,
+redoute-t-il mes imprudences, mes éternelles questions?... Je lui
+demande, un peu tremblante:
+
+--Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, à vous aussi, Joseph...
+de ne plus nous voir?...
+
+Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder même de ce regard oblique et
+de coin qu'il a souvent:
+
+--Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas
+obliger les gens à faire ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça
+ne plaît pas...
+
+--Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...
+
+--Et puis, vous avez toujours de mauvaises idées sur moi...
+continue-t-il, sans répondre à ma question.
+
+--Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...
+
+--Parce que...
+
+--Non, non, Joseph... c'est vous qui ne m'aimez plus... c'est vous qui
+avez autre chose dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé,
+moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, voyons... On ne
+s'engage pas pour la vie, sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré,
+au contraire, de mes hésitations... Elles prouvent que je ne suis pas
+une évaporée... que je suis une femme sérieuse...
+
+--Vous êtes une bonne femme, Célestine... une femme d'ordre...
+
+--Eh bien, alors?...
+
+Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur moi des yeux profonds...
+et encore méfiants... et pourtant plus tendres:
+
+--Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... ne s'agit pas
+de ça... Je ne vous empêche pas de réfléchir, moi... Parbleu!...
+réfléchissez... Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon
+retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... c'est qu'on soit trop
+curieuse... Il y a des choses qui ne regardent pas les femmes... il y a
+des choses...
+
+Et il achève sa phrase dans un hochement de tête...
+
+Après un moment de silence:
+
+--Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... Je rêve de vous...
+j'ai les sangs tournés de vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce
+que j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... Mais
+ne faut pas être curieuse... Vous, vous faites ce que vous faites...
+moi, je fais ce que je fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de
+surprise...
+
+S'approchant de moi, il me saisit les mains:
+
+--J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais ce qui est dedans,
+y est bien... On ne peut plus l'en retirer, après... Je rêve de vous,
+Célestine... de vous... dans le petit café...
+
+Les manches de sa chemise sont retroussées, en bourrelets, jusqu'à la
+saignée: les muscles de ses bras, énormes, souples, huilés comme des
+bielles, faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment,
+allègrement, sous la peau blanche.. Sur les avant-bras et de chaque côté
+des biceps, je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards croisés,
+au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur forte de mâle, presque de
+fauve, monte de sa poitrine large et bombée comme une cuirasse... Alors,
+grisée par cette force et par cette odeur, je m'accote au chevalet
+où tout à l'heure, quand je suis venue, il frottait les cuivres des
+harnais... Ni M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui étaient,
+pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont produit jamais une impression
+aussi violente que celle qui me vient de ce presque vieillard, à crâne
+étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant à mon tour, tâchant
+de faire fléchir, sous ma main, ses muscles durs et bandés comme de
+l'acier:
+
+--Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... il faut se mettre
+ensemble, tout de suite... mon petit Joseph... Moi aussi, je rêve de
+vous... moi aussi, j'ai les sangs tournés de vous...
+
+Mais Joseph, grave, paternel, répond:
+
+--Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...
+
+--Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!...
+
+Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements doux.
+
+--Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... bien sûr... Oui
+mais... c'est sérieux... c'est pour toujours... Il faut être sage... On
+ne peut pas faire ça... avant que le prêtre y passe...
+
+Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la
+respiration courte... moi, les bras rompus, la tête bourdonnante... le
+feu au corps...
+
+
+
+
+XV
+
+
+20 novembre.
+
+Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg.
+Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée,
+les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il
+y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de
+manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et,
+en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement
+d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour
+se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort
+encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de
+la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive.
+C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à
+déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop
+lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La
+brume s'épaissit, gagne le jardin...
+
+Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...
+
+Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée.
+Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne
+m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant
+détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible
+de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite
+de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me
+demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph...
+Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais
+vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...
+
+En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la
+boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit,
+sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée
+d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne
+puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits
+vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à
+l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en
+finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!...
+Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire...
+Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup
+de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût
+enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout
+de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon
+stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est
+impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je
+l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut
+pas être... Et puis, Joseph est bien trop _artiste_ dans son genre... Je
+demande:
+
+--Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?
+
+Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent
+dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:
+
+--Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.
+
+--Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?
+
+Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté,
+elle proclame:
+
+--De Monsieur, donc!
+
+Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à
+Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon
+rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...
+
+--Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...
+
+Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?...
+Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire,
+sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge
+Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec
+complaisance, en se rengorgeant un peu:
+
+--Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la laverie où j'étais en
+train de laver la vaisselle du déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que
+vous étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer
+avec vous, sur l'escalier. Quand il est entré dans la laverie, Monsieur
+faisait de grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux rouges
+et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang...
+Sans rien me dire, il s'est jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il
+s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me défendre...
+Et puis, on a si peu d'occasions ici!... Ça m'a étonnée... mais ça m'a
+fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien
+mignon... bien caressant...
+
+--Bien cochon, hein, Marianne?
+
+--Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel
+homme!... Et tout!...
+
+Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la
+camisole bleue débraillée, tachée de graisse et de charbon, ses deux
+seins se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande encore:
+
+--Êtes-vous contente au moins?
+
+--Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. C'est-à-dire... je
+serais bien contente.. si j'étais certaine de ne pas être enceinte... A
+mon âge... ce serait trop triste!
+
+Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles
+d'un hochement de tête... Puis elle ajoute:
+
+--C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai voir madame Gouin,
+demain...
+
+J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre femme dont le cerveau est si
+noir, dont les idées sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique
+et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à celle-là?...
+Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donné un rayonnement... une
+grâce... Elle n'a pas ce halo de lumière que la volupté met autour des
+visages les plus laids... Elle est restée la même... lourde, molle et
+tassée... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû
+ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps privée des caresses
+d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est après avoir excité ses
+désirs sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, sur cette
+triste créature... Je lui dis affectueusement.
+
+--Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait,
+ce serait terrible...
+
+--Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... Monsieur ne vient
+que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et
+lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la
+laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour...
+qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans
+qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous
+surprenait... eh bien... voilà!
+
+--Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne...
+
+--Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant sa tête à la manière
+d'une vieille ourse...
+
+Après un silence cruel, durant lequel je viens d'évoquer ces deux êtres,
+ces deux pauvres êtres en amour, dans la laverie:
+
+--Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...
+
+--Bien sûr qu'il est tendre...
+
+--Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous
+dit?...
+
+Et Marianne répond:
+
+--Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il
+dit: «Ah! bougre!... Ah! bougre!» Et puis, il souffle... il souffle...
+Ah! il est bien mignon...
+
+Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus,
+je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la pitié que j'ai d'elle
+devient un véritable et presque douloureux attendrissement.
+
+Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En
+rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un
+grand découragement... Il ne faudrait jamais réfléchir sur l'amour.
+Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule,
+de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de
+monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche
+rouge, sur la cheminée? Rien, sinon cette déception que j'ai aimé un
+sans-coeur, un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu
+aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et malsaine, ses côtelettes
+noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie
+m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux
+si bêtes qui me regardent avec le même regard de larbin insolent et
+servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma
+malle, en attendant que je fasse de ce passé, de plus en plus détesté,
+un feu de joie et des cendres!...
+
+Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il
+seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde,
+il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que
+je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l'éblouissement des
+verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg,
+ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant,
+venant, conquérant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me
+retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de
+Raillon à Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. Et, après une
+insomnie pénible, je finis par m'endormir avec l'image rude et sévère de
+Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se détache,
+là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures
+blanches et des vergues rouges.
+
+Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, dans la chambre
+de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me
+demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire,
+une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois
+blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une
+tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre
+n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes.
+Elle a quelque chose de la rigidité, de l'austérité d'une cellule de
+moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits
+de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées,
+des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents...
+une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir,
+servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit...
+
+Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu résister au désir
+violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de
+découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, dans
+cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui
+n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et
+d'événements... Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas
+un tiroir n'est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre:
+_Le Bon Jardinier_... sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont
+jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour
+préparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de
+nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas même un
+livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance
+d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, à
+côté de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de
+brochures, de nombreux numéros de _La Libre Parole_. Sous le lit, des
+pièges à loirs et à rats... J'ai tout palpé, tout retourné, tout vidé,
+habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans
+l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je la laissai
+lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph. Est-il
+possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque,
+à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un
+homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de ce qui
+domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table
+je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un
+quadruple tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, je dénoue
+les cordes, j'ouvre la boîte et je vois sur un lit d'ouate cinq
+médailles bénites, un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains
+rouges... Toujours la religion!...
+
+Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse
+de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je
+voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu'il touche
+son impénétrabilité... Les objets qu'il possède sont muets, comme sa
+bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste
+de la journée, j'ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de
+Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m'a semblé
+que je l'entendais me dire:
+
+--Tu es bien avancée, petite maladroite, d'avoir été si curieuse...
+Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans
+mes malles et dans mon âme... tu ne sauras jamais rien!...
+
+Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph...
+J'ai trop mal à la tête, et je crois que j'en deviendrais folle...
+Retournons à mes souvenirs...
+
+* * * * *
+
+A peine sortie de chez les bonnes soeurs de Neuilly, je retombai dans
+l'enfer des bureaux de placement. Je m'étais pourtant bien promis de
+n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le moyen, quand on est sur le
+pavé, sans seulement de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les amies,
+les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils ne vous répondent même pas...
+Les annonces dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, des
+correspondances qui n'en finissent pas... des dérangements pour le roi
+de Prusse... Et puis, c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut
+avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé avaient vite fondu
+dans mes mains... La prostitution?... La promenade sur les trottoirs?...
+Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?... Ah! ma foi, non...
+Pour le plaisir, tant qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas...
+je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus même obligée de
+mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer
+mon logement et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle vous ramène
+aux agences d'usure et d'exploitation humaine.
+
+Ah! les bureaux de placement, en voilà un sale truc... D'abord, il faut
+donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des
+mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les
+mauvaises places qui manquent, et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du
+choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... Aujourd'hui,
+des femmes de rien, des petites épicières de quat'sous... se mêlent
+d'avoir des domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle pitié! Si,
+après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliants
+marchandages, vous parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises
+rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur toute une année de
+gages... Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la
+place qu'elle vous a procurée. Cela ne la regarde pas... son compte est
+bon, et la commission entière exigée. Ah! elles connaissent le truc;
+elles savent où elles vous envoient et que vous leur reviendrez
+bientôt... Ainsi, moi, j'ai fait sept places, en quatre mois et demi...
+Une série à la noire... des maisons impossibles, pires que des bagnes.
+Eh bien, j'ai dû payer au bureau trois pour cent, sur sept années,
+c'est-à-dire, en comprenant les dix sous renouvelés de l'inscription,
+plus de quatre-vingt-dix francs... Et il n'y avait rien de fait, et
+tout était à recommencer!... Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un
+abominable vol?...
+
+Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, on n'aperçoit partout
+que du vol... Naturellement, ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui
+sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... Mais comment faire?
+On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore
+être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue... Le monde est
+joliment mal fichu, voilà qui est sûr... Quel dommage que le général
+Boulanger n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, paraît
+qu'il aimait les domestiques...
+
+* * * * *
+
+Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, est situé, rue du
+Colisée, dans le fond d'une cour, au troisième étage d'une maison noire
+et très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès l'entrée, l'escalier
+étroit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles
+et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empesté au
+visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le coeur,
+un découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, mais rien que de
+voir cet escalier, cela m'affadit l'estomac, me coupe les jambes, et
+je suis prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir qui, le long du
+chemin, vous chante dans la tête, se tait aussitôt, étouffé par cette
+atmosphère épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs
+suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses et de froids
+crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent
+s'aventurer dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne sont pas
+dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les dégoûte, aujourd'hui, les belles
+dames?... Elles n'iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un
+pauvre... mais pour embêter une domestique, elles iraient le diable sait
+où!...
+
+Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, une grande femme
+de quarante-cinq ans, à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux
+légèrement ondulés et très noirs, malgré des chairs amollies, comprimées
+dans un terrible corset, gardait encore des restes de beauté, une
+prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! ce qu'elle a dû s'en
+payer, celle-là!... D'une élégance austère, toujours en robe de taffetas
+noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, une cravate de
+velours brun autour du cou, des mains très pâles, elle semblait d'une
+dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle vivait collée avec un
+petit employé à la Ville, M. Louis--nous ne le connaissions que sous son
+prénom... C'était un drôle de type, extrêmement myope, à gestes menus,
+toujours silencieux, et très gauche dans un veston gris, râpé et trop
+court... Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne paraissait pas
+heureux, mais résigné... Il n'osait jamais nous parler, pas même nous
+regarder, car la patronne en était fort jalouse... Quand il entrait, sa
+serviette sous le bras, il se contentait de nous envoyer un petit coup
+de chapeau, sans tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la
+jambe, il glissait dans le couloir comme une ombre... Et ce qu'il était
+éreinté, le pauvre garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la
+correspondance, tenait les livres... et le reste...
+
+Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, ni Durand; ces deux
+noms, qui faisaient si bien accolés l'un à l'autre, elle les tenait,
+paraît-il, de deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle avait
+vécu et qui lui avaient donné les fonds pour ouvrir son bureau. Son
+vrai nom était Joséphine Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était
+une ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs à toutes ses
+allures prétentieuses, à des manières parodiques de grande dame acquises
+dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne d'or et la robe de
+soie noire, transparaissait la crasse des origines inférieures. Elle
+se montrait insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne
+domestique, mais cette insolence elle la réservait exclusivement
+pour nous seules, étant, au contraire, envers ses clientes, d'une
+obséquiosité servile, proportionnée à leur rang social et à leur
+fortune.
+
+--Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, en minaudant... Des
+femmes de chambre de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne veulent
+rien faire... qui ne travaillent pas, et dont je ne garantis pas
+l'honnêteté et la moralité... tant que vous voudrez!... Mais des femmes
+qui travaillent, qui cousent, qui connaissent leur métier, il n'y en a
+plus... je n'en ai plus... personne n'en a plus... C'est comme ça...
+
+Son bureau était pourtant achalandé... Elle avait surtout la clientèle
+du quartier des Champs-Élysées, composée, en grande partie, d'étrangères
+et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...
+
+La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au salon où Mme
+Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle robe de soie noire. A gauche du
+couloir, c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre avec des
+banquettes circulaires et, au milieu, une table recouverte d'une serge
+rouge décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire que par
+un vitrage étroit, pratiqué en haut et dans toute la longueur de la
+cloison, qui la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus triste que
+de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit les objets et les figures d'une
+lueur crépusculaire, à peine.
+
+Nous venions là, chaque matinée et chaque après-midi, en tas,
+cuisinières et femmes de chambre, jardiniers et valets, cochers et
+maîtres d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter nos
+malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter des places extraordinaires,
+féeriques, libératrices. Quelques-unes apportaient des livres, des
+journaux, qu'elles lisaient passionnément; d'autres écrivaient des
+lettres... Tantôt gaies tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes
+étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, en coup de vent,
+de Mme Paulhat-Durand:
+
+--Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... On ne s'entend plus
+au salon...
+
+Ou bien:
+
+--Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une voix brève et glapissante.
+
+Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les cheveux, suivait la
+placeuse dans le bureau d'où elle revenait quelques minutes après, une
+grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas trouvé ses certificats
+suffisants... Qu'est-ce qu'il leur fallait?... Le prix Monthyon
+alors?... Un diplôme de rosière?...
+
+Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix des gages:
+
+--Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... rien à gratter...
+Elle fait son marché elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans la
+maison... Plus souvent!
+
+Tout cela ponctué par des gestes furieux ou obscènes.
+
+Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le bureau, appelées par la
+voix de plus en plus glapissante de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs
+cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je voyais tout
+de suite à qui j'avais à faire et que la place ne pourrait pas me
+convenir... Alors, pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides
+interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les belles dames... Je
+me payais leur tête...
+
+--Madame est mariée?
+
+--Sans doute...
+
+--Ah!... Et madame a des enfants?
+
+--Certainement...
+
+--Des chiens?
+
+--Oui...
+
+--Madame fait veiller la femme de chambre?
+
+--Quand je sors le soir... évidemment...
+
+--Et madame sort souvent le soir?
+
+Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. Alors, la dévisageant
+avec un regard qui méprisait son chapeau, son costume, toute sa
+personne, je disais d'un ton bref et dédaigneux:
+
+--Je le regrette... mais la place de Madame ne me plaît pas... Je ne
+vais pas dans des maisons, comme chez Madame...
+
+Et je sortais triomphalement...
+
+Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lèvres
+passées au minium, les joues émaillées, insolente comme une pintade et
+parfumée comme un bidet, me demanda après trente six questions:
+
+--Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous des amants?
+
+--Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et très calme.
+
+Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, ou plus timides,
+acceptaient des places infectes. On les huait.
+
+--Bon voyage... Et à bientôt!...
+
+A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, veules, le corps tassé,
+les jambes écartées, songeuses, stupides ou bavardes... à entendre
+les successifs appels de la patronne. «Mademoiselle Victoire!...
+Mademoiselle Irène!... Mademoiselle Zulma!...» il me semblait, parfois,
+que nous étions en maison et que nous attendions le miché. Cela me parut
+drôle, ou triste, je ne sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque
+tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, immédiatement,
+conta ce qu'elle savait de précis et de merveilleux sur ces sortes
+d'établissements... Une grosse bouffie, qui épluchait une orange,
+exprima:
+
+--Bien sûr que cela vaudrait mieux... On boulotte tout le temps, là
+dedans... Et du champagne, vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises
+avec des étoiles d'argent... et pas de corset!
+
+Une grande sèche, très noire de cheveux, les lèvres velues, et qui
+semblait très sale, dit:
+
+--Et puis... ça doit être moins fatigant... Parce que, moi, dans la même
+journée, quand j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur...
+avec le concierge... avec le valet de chambre du premier... avec le
+garçon boucher... avec le garçon épicier... avec le facteur du chemin
+de fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis avec d'autres
+encore... eh bien, vous savez... j'en ai mon lot!...
+
+--Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.
+
+--Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... Ah! malheur!...
+répliqua la grande noire, en haussant ses épaules pointues.
+
+Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...
+
+Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma soeur Louise enfermée
+sans doute dans une de ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être,
+tranquille au moins, en tout cas sauvée de la misère et de la faim.
+Et, dégoûtée plus que jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon
+existence errante, de ma terreur des lendemains, moi aussi, je songeai:
+
+--Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...
+
+Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à peine plus noire
+que le jour... Nous nous taisions, fatiguées d'avoir trop parlé,
+trop attendu... Un bec de gaz s'allumait dans le couloir... et,
+régulièrement, à cinq heures, par la vitre de la porte, on apercevait
+la silhouette un peu voûtée de M. Louis qui passait, très vite, en
+s'effaçant... C'était le signal du départ.
+
+* * * * *
+
+Souvent de vieilles racoleuses de maisons de passe, des maquerelles à
+l'air respectable et toutes pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne
+soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... Elles nous
+suivaient discrètement, et dans un coin plus sombre de la rue, derrière
+les obscurs massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance des
+sergents de ville, elles nous abordaient:
+
+--Venez donc chez moi, au lieu de traîner votre pauvre vie d'embêtement
+en embêtement et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, le
+luxe, l'argent... c'est la liberté...
+
+Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs de mes petites
+camarades écoutèrent ces brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec
+tristesse... Où sont-elles maintenant?...
+
+Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, que j'avais déjà
+brutalement éconduite, parvint à m'entraîner dans un café du Rond-Point
+où elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois encore ses bandeaux
+grisonnants, sa sévère toilette de bourgeoise veuve, ses mains
+grassouillettes, visqueuses, chargées de bagues... Avec plus d'entrain,
+plus de conviction que les autres jours, elle me récita son boniment...
+Et comme je demeurais indifférente à toutes ses blagues:
+
+--Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... Je n'ai pas besoin
+de vous regarder à deux fois pour voir combien vous êtes belle, de
+partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche et de gaspiller
+avec des gens de maison une telle beauté!... Belle... et je suis sûre...
+polissonne comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, allez!
+Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu de temps!... C'est que,
+voyez-vous, j'ai une clientèle admirable... de vieux messieurs... très
+influents et très... très généreux... Le travail est quelquefois un peu
+dur... ça, je ne dis pas... Mais on gagne tant, tant d'argent!... Tout
+ce qu'il y a de mieux à Paris défile chez moi... des généraux illustres,
+des magistrats puissants... des ambassadeurs étrangers.
+
+Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...
+
+--Et si je vous disais que le Président de la République lui-même...
+Mais oui, ma petite!... Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison...
+Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La Rabineau, ça n'est rien
+à côté de ma maison... Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était
+si content qu'il m'a promis les palmes académiques... pour mon fils,
+qui est chef du contentieux dans une maison d'éducation religieuse, à
+Auteuil. Ainsi...
+
+Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme et la chair, et elle
+répéta:
+
+--Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...
+
+Puis, sur un ton confidentiel:
+
+--Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, des dames du plus
+grand monde... quelquefois seules, quelquefois avec leurs maris ou leurs
+amants. Ah! dame, vous comprenez, chez moi, il faut se mettre un peu à
+tout...
+
+J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de mon instruction
+amoureuse, le manque de lingerie de luxe, de toilettes... de bijoux...
+La vieille me rassura:
+
+--Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas vous tourmenter...
+parce que, chez moi, la toilette, vous comprenez, c'est surtout la
+beauté naturelle... une bonne paire de bas, sans plus!...
+
+--Oui... oui... je sais bien... mais encore...
+
+--Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... insista-t-elle
+avec bienveillance... Ainsi, j'ai des clients très chic, principalement
+les ambassadeurs... qui ont des manies... Dame! à leur âge et avec leur
+argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils me demandent le
+plus, c'est des femmes de chambre, des soubrettes... une robe noire
+très collante... un tablier blanc... un petit bonnet de linge fin... Par
+exemple, des dessous riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi
+un engagement de trois mois... et je vous donne un trousseau d'amour,
+tout ce qu'il y a de mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français
+n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...
+
+Je demandai a réfléchir...
+
+--Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla cette marchande de
+viande humaine. Je vais toujours vous laisser mon adresse... Quand le
+coeur vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... Ah! je suis bien
+tranquille!... Et, dès demain, je vais vous annoncer au Président de la
+République...
+
+Nous avions fini de boire. La vieille régla les deux verres, tira d'un
+petit portefeuille noir une carte qu'elle me remit, en cachette, dans la
+main. Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je lus:
+
+ Madame Rebecca Ranvet
+
+ _Modes._
+
+J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes extraordinaires. Ne
+pouvant malheureusement les conter toutes, j'en choisis une qui peut
+passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les jours, dans cette
+maison.
+
+J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre du bureau,
+s'éclaire en toute sa longueur d'un vitrage garni de transparents
+rideaux. Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement
+fermé. Une fois je remarquai que, par suite d'une négligence, que je
+résolus de mettre à profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la
+banquette et, me haussant sur un escabeau de renfort, je parvins à
+toucher du menton le cadre du vasistas que je poussai tout doucement...
+Mon regard plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.
+
+Une dame était assise dans un fauteuil; une femme de chambre était
+debout, devant elle; dans un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des
+fiches, entre les compartiments d'un tiroir... La dame venait de
+Fontainebleau pour chercher une bonne... Elle pouvait avoir cinquante
+ans. Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette sérieuse,
+austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, le teint plombé par
+les nourritures de hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une
+physionomie sympathique qui eût pu être jolie, avec du bonheur. Elle
+était très propre et svelte dans une jupe noire. Un jersey noir moulait
+sa taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, en arrière,
+découvrant le front où des cheveux blonds frisottaient.
+
+Après un examen détaillé, appuyé, froissant, agressif, la dame se décida
+enfin à parler.
+
+--Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... quoi?... comme femme de
+chambre?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Vous n'en avez pas l'air... Comment vous appelez-vous?
+
+--Jeanne Le Godec...
+
+--Qu'est-ce que vous dites?...
+
+--Jeanne Le Godec, Madame...
+
+La dame haussa les épaules.
+
+--Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de domestique... c'est un
+nom de jeune fille. Si vous entrez à mon service, vous n'avez pas la
+prétention, j'imagine, de garder ce nom de Jeanne?...
+
+--Comme Madame voudra.
+
+Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage ses deux mains sur
+le manche de son parapluie.
+
+--Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous droite... Vous voyez
+bien que vous allez percer le tapis avec la pointe de votre parapluie...
+D'où êtes-vous?
+
+--De Saint-Brieuc...
+
+--De Saint-Brieuc!...
+
+Et elle eut une moue de dédain, qui devint bien vite une affreuse
+grimace... Les coins de sa bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent
+comme si elle eût avalé un verre de vinaigre.
+
+--De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors vous êtes bretonne?... Oh!
+je n'aime pas les bretonnes... Elles sont entêtées et malpropres...
+
+--Moi, je suis très propre, Madame, protesta la pauvre Jeanne.
+
+--C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en sommes pas là... Quel âge
+avez-vous?
+
+--Vingt-six ans.
+
+--Vingt-six ans?... Sans compter les mois de nourrice, sans doute?...
+Vous paraissez bien plus vieille... Ce n'est pas la peine de me
+tromper...
+
+--Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à Madame que je n'ai que
+vingt-six ans... Si je parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps
+malade...
+
+--Ah! vous avez été malade?... répliqua la bourgeoise avec une dureté
+railleuse... ah! vous avez été longtemps malade?... Je vous préviens, ma
+fille, que sans être pénible la maison est assez importante, et qu'il me
+faut une femme de très forte santé..
+
+Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. Elle déclara:
+
+--Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...
+
+--C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en sommes pas là... Vous
+êtes fille... mariée?... Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?
+
+--Je suis veuve, Madame.
+
+--Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?
+
+Et comme Jeanne ne répondait pas tout de suite, la dame, plus vivement,
+insista:
+
+--Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou non?...
+
+--J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...
+
+Alors, faisant des grimaces et des gestes comme si elle eût chassé loin
+d'elle un vol de mouches:
+
+--Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... pas d'enfant dans la
+maison... Je n'en veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?
+
+--Elle est chez une tante de mon mari...
+
+--Et qu'est-ce que c'est que cette tante?
+
+--Elle tient un débit de boissons, à Rouen...
+
+--C'est un triste métier... L'ivrognerie, la débauche, en voila un joli
+exemple, pour une petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est
+votre affaire... Quel âge a votre fille?
+
+--Dix-huit mois, Madame.
+
+Madame sauta, se retourna violemment dans son fauteuil. Elle était
+outrée, scandalisée... Une sorte de grognement sortit de ses lèvres:
+
+--Des enfants!... Je vous demande un peu!... Des enfants quand on
+ne peut pas les élever, les avoir chez soi!... Ces gens-là sont
+incorrigibles, ils ont le diable au corps!...
+
+De plus en plus agressive, féroce même, elle s'adressa à Jeanne toute
+tremblante devant son regard.
+
+--Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement chaque mot... je vous
+avertis que, si vous entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on
+vous amène, chez moi, dans ma maison, votre fille... Pas d'allées et
+venues dans la maison... je ne veux pas d'allées et venues dans la
+maison... Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... pas de gens
+qu'on ne connaît point... On est bien assez exposée avec le courant...
+Ah! non... merci!
+
+Malgré cette déclaration peu engageante, la petite bonne osa pourtant
+demander:
+
+--En ce cas, Madame me permettra bien d'aller voir ma fille, une fois...
+une seule fois... par an?
+
+--Non...
+
+Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. Et elle ajouta:
+
+--Chez moi, on ne sort jamais... C'est un principe de la maison...
+un principe sur lequel je ne saurais transiger... Je ne paie pas des
+domestiques pour que, sous prétexte de voir leurs filles, ils s'en
+aillent courir le guilledou. Ce serait trop commode, vraiment. Non...
+non... Vous avez des certificats?
+
+--Oui, Madame.
+
+Elle tira de sa poche un papier dans lequel étaient enveloppés des
+certificats jaunis, froissés, salis, et elle les tendit à Madame,
+silencieusement... d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, du bout
+des doigts, comme pour ne pas se salir, et avec des grimaces de dégoût,
+en déplia un qu'elle se mit à lire, à haute voix:
+
+--«Je certifie que la fille J...
+
+S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces regards vers Jeanne,
+anxieuse et de plus en plus troublée:
+
+--La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... vous n'êtes donc
+pas mariée?... Vous avez un enfant... et vous n'êtes pas mariée?...
+Qu'est-ce que cela signifie?
+
+La bonne expliqua:
+
+--Je demande bien pardon à Madame... Je suis mariée depuis trois ans. Et
+ce certificat date de six ans... Madame peut voir...
+
+--Enfin... c'est votre affaire...
+
+Et elle reprit la lecture du certificat:
+
+--«... que la fille Jeanne Le Godec est restée à mon service pendant
+treize mois, et que je n'ai rien eu à lui reprocher sous le rapport du
+travail, de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours la même
+chose... Des certificats qui ne disent rien... qui ne prouvent rien...
+Ce ne sont pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire à cette dame?
+
+--Elle est morte...
+
+--Elle est morte... Parbleu, c'est évident qu'elle est morte... Ainsi,
+vous avez un certificat, et précisément la personne qui vous l'a donné
+est morte... Vous avouerez que c'est assez louche...
+
+Tout cela était dit avec une expression de suspicion très humiliante, et
+sur un ton d'ironie grossière. Elle prit un autre certificat.
+
+--Et cette personne?... Elle est morte aussi, sans doute?
+
+--Non, Madame... Mme Robert est en Algérie avec son mari, qui est
+colonel...
+
+--En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... Et comment
+voulez-vous qu'on écrive en Algérie?... Les unes sont mortes... les
+autres sont en Algérie. Allez donc chercher des renseignements en
+Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...
+
+--Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia l'infortunée Jeanne Le Godec.
+Madame peut voir... Madame pourra se renseigner...
+
+--Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup d'autres... je vois que
+vous avez fait beaucoup de places... beaucoup trop de places même...
+A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, laissez-moi vos
+certificats... je verrai... Autre chose, maintenant... Que savez-vous
+faire?
+
+--Je sais faire le ménage... coudre... servir à table...
+
+--Vous faites bien les reprises?
+
+--Oui, Madame...
+
+--Savez-vous engraisser les volailles?
+
+--Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...
+
+--Votre métier, ma fille--proféra sévèrement la dame--est de faire
+ce que vous commandent vos maîtres. Vous devez avoir un détestable
+caractère...
+
+--Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout _répondeuse_...
+
+--Naturellement... Vous le dites... elles le disent toutes... et elles
+ne sont pas à prendre avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous
+l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement dure, la place est
+assez importante... On se lève à cinq heures...
+
+--En hiver aussi?...
+
+--En hiver aussi... Oui, certainement... Et pourquoi dites-vous: «En
+hiver aussi?...» Est-ce qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En
+voilà une question ridicule!... C'est la femme de chambre qui fait
+les escaliers, le salon, le bureau de Monsieur.. la chambre,
+naturellement..., tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, les
+couloirs, la salle à manger... Par exemple, je tiens à la propreté...
+Je ne veux pas voir chez moi un grain de poussière... Les boutons des
+portes bien astiqués, les meubles bien luisants... les glaces bien
+essuyées... Chez moi, la femme de chambre s'occupe de la basse-cour...
+
+--Mais, je ne sais pas, moi, Madame...
+
+--Vous apprendrez!... C'est la femme de chambre qui savonne, lave,
+repasse,--excepté les chemises de Monsieur,--qui coud... je ne fais rien
+coudre au dehors, excepté mes costumes--qui sert à table... qui aide la
+cuisinière à essuyer la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre...
+beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... sur la propreté... et
+surtout sur la probité... D'ailleurs, tout est sous clé... Quand on
+veut quelque chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage...
+Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre le matin?
+
+--Du café au lait, Madame...
+
+--Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. Oui, elles prennent toutes
+maintenant du café au lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi.
+Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour l'estomac... Qu'est-ce
+que vous dites?...
+
+Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle faisait des efforts
+pour dire quelque chose. Elle se décida:
+
+--Je demande pardon à Madame... qu'est-ce que Madame donne comme
+boisson?
+
+--Six litres de cidre par semaine...
+
+--Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le médecin me l'a défendu...
+
+--Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh bien, je vous donnerai six
+litres de cidre. Si vous voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous
+regarde... Que voulez-vous gagner?
+
+Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la plafond, roula son
+parapluie dans ses mains, et timidement:
+
+--Quarante francs, dit-elle.
+
+--Quarante francs!... s'exclama Madame... Et pourquoi pas dix mille
+francs, tout de suite?... Vous êtes folle, je pense... Quarante
+francs!... Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze francs...
+et l'on était bien mieux servie... Quarante francs!... Et vous ne savez
+même pas engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... Moi, je
+donne trente francs... et je trouve que c'est déjà bien trop cher...
+Vous n'avez rien à dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante pour
+la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. Dieu sait comme vous êtes
+nourrie!... C'est moi qui fais les parts...
+
+Jeanne insista:
+
+--J'avais quarante francs dans toutes les places où j'ai été...
+
+Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, méchamment:
+
+--Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... Quarante francs!... Cette
+imprudence!... Voici vos certificats... vos certificats de gens morts...
+Allez-vous-en!
+
+Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats les remit dans la poche
+de sa robe, puis, d'une voix douloureuse et timide:
+
+--Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq francs... pria-t-elle...
+on pourrait s'arranger...
+
+--Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en Algérie retrouver votre Mme
+Robert... Allez où vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes comme
+vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...
+
+La figure triste, la démarche lente, Jeanne sortit du bureau après avoir
+fait deux révérences.. A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis
+qu'elle était sur le point de pleurer.
+
+Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:
+
+--Ah! les domestiques... quelle plaie!... On ne peut plus se faire
+servir aujourd'hui...
+
+A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé le triage de ses fiches,
+répondit, majestueuse, accablée et sévère:
+
+--Je vous avais avertie, Madame. Elles sont toutes comme ça... Elles
+ne veulent rien faire et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien
+d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain je verrai à vous
+trouver quelque chose... Ah! c'est bien désolant, je vous assure...
+
+Je redescendis de mon observatoire, au moment où Jeanne Le Godec
+rentrait dans l'antichambre en rumeur.
+
+--Et bien? lui demanda-t-on...
+
+Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de la pièce, et la tête
+basse, les bras croisés, le coeur bien gros, la faim au ventre,
+elle resta silencieuse, tandis que ses deux petits pieds s'agitaient
+nerveusement, sous la robe..
+
+* * * * *
+
+Mais je vis des choses plus tristes encore.
+
+Parmi les filles qui, tous les jours, venaient chez Mme Paulhat-Durand,
+j'en avais remarqué une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe
+bretonne, ensuite parce que rien que de la voir, cela me causait une
+mélancolie invincible. Une paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris
+effrayant qui sans cesse se bouscule et est emporté dans une fièvre
+mauvaise, je ne connais rien de plus lamentable. Involontairement,
+cela m'invite à un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... Où
+va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi a-t-elle quitté le sol natal?
+Quelle folie, quel drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont
+fait échouer sur cette grondante mer humaine, attristante épave?... Ces
+questions, je me les posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille
+si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...
+
+Elle était laide de cette laideur définitive qui exclut toute idée de
+pitié et rend les gens féroces, parce que, véritablement, elle est une
+offense envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, il est rare
+qu'une femme atteigne à la laideur totale, absolue, cette déchéance
+humaine. Généralement, il y a en elle quelque chose, n'importe quoi,
+des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches,
+moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une
+fraîcheur de la peau, où le regard des autres puisse se poser sans en
+être offusqué. Même chez les très vieilles, une grâce survit presque
+toujours aux déformations de la carcasse, à la mort du sexe, un souvenir
+reste dans la chair couturée, de ce qu'elles furent jadis... La bretonne
+n'avait rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, le buste
+long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si
+courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait
+réellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses,
+blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur
+les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage?... Ah! la
+malheureuse!... Un front surplombant, des prunelles effacées comme par
+le frottement d'un torchon, un nez horrible, aplati à sa naissance,
+sabré d'une entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, se
+relevant, s'épanouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, énormes,
+frangés de poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, squameuse,
+une peau de couleuvre morte... une peau qui s'enfarinait, à la
+lumière... Elle avait, pourtant, l'indicible créature, une beauté
+que bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... des cheveux
+magnifiques, lourds, épais, d'un roux resplendissant à reflets d'or et
+de pourpre. Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, ces cheveux
+l'aggravaient encore, la rendaient éclatante, fulgurante, irréparable.
+
+Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était une maladresse. Elle
+ne pouvait faire un pas sans se heurter à quelque chose; ses mains
+laissaient toujours retomber l'objet saisi; ses bras accrochaient les
+meubles et fauchaient tout ce qu'il y avait dessus... Elle vous marchait
+sur les pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes dans la poitrine.
+Puis, elle s'excusait d'une voix rude, sourde, d'une voix qui vous
+soufflait au visage une odeur empestée, une odeur de cadavre... Dès
+qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était aussitôt parmi nous, comme
+une sorte de plainte irritée qui, vite, se changeait en récriminations
+insultantes et s'achevait en grognements. La misérable créature
+traversait la pièce sous les huées, roulait sur ses courtes jambes,
+renvoyée de l'une à l'autre comme une balle, allait s'asseoir dans le
+fond, sur la banquette. Et chacune affectait de se reculer, avec des
+gestes de significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient
+d'une levée de mouchoirs... Alors, dans l'espace vide, instantanément
+formé, derrière ce cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne
+fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et maudite, sans une
+plainte, sans une révolte, sans même avoir l'air de comprendre que ce
+mépris s'adressât à elle.
+
+Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, à
+ces jeux féroces, je ne pouvais me défendre, envers la petite bretonne,
+d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était là un être prédestiné
+au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent,
+seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y
+a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmités que les
+bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas.
+
+Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai d'elle, et lui demandai:
+
+--Comment vous appelez-vous?...
+
+--Louise Randon...
+
+--Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous aussi, vous êtes bretonne?
+
+Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, et craignant une insulte
+ou une farce, elle ne répondit pas tout de suite... Elle enfouit son
+pouce dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai ma question:
+
+--De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?
+
+Alors, elle me regarda et, voyant sans doute que mes yeux n'étaient pas
+méchants, elle se décida à répondre:
+
+--Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de Lannion.
+
+Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. Ce n'était pas une
+voix, c'était quelque chose de rauque et de brisé, comme un hoquet...
+quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... Ma pitié s'en
+allait avec cette voix... Pourtant, je poursuivis:
+
+--Vous avez encore vos parents?
+
+--Oui... mon père... ma mère... deux frères... quatre soeurs... Je suis
+l'aînée...
+
+--Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...
+
+--Il est maréchal ferrant.
+
+--Vous êtes pauvre?
+
+--Mon père a trois champs, trois maisons, trois batteuses...
+
+--Alors, il est riche?...
+
+--Bien sûr... il est riche... Il cultive ses champs... il loue ses
+maisons... avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le blé des
+paysans... et c'est mon frère qui ferre les chevaux...
+
+--Et vos soeurs?
+
+--Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... et des robes bien
+brodées.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, je n'ai rien...
+
+Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle de cette voix...
+
+--Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.
+
+--Parce que...
+
+--Pourquoi avez-vous quitté le pays?
+
+--Parce que...
+
+--Vous n'étiez pas heureuse?...
+
+Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait et roulait les mots...
+comme sur des cailloux:
+
+--Mon père me battait... ma mère me battait.. mes soeurs me battaient...
+tout le monde me battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui ai
+élevé mes soeurs...
+
+--Pourquoi vous battait-on?
+
+--Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes les familles, il y en
+a toujours une qui est battue... parce que... voilà... on ne sait pas...
+
+Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait confiance...
+
+--Et vous... me dit-elle... est-ce que vos parents ne vous battaient
+pas?...
+
+--Oh! si...
+
+--Bien sûr... C'est comme ça...
+
+Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses deux mains, aux ongles
+rognés, à plat, sur ses cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les
+rires, les querelles, les plaintes empêchaient les autres d'entendre
+notre conversation...
+
+--Mais comment êtes-vous venue, à Paris? demandai-je après un silence.
+
+--L'année dernière... conta Louise... il y avait à Saint-Michel-en-Grève
+une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants... Je me
+suis proposée chez elle... parce qu'elle avait renvoyé sa domestique
+qui la volait. Et puis... elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son
+père... un vieux, infirme, qui était paralysé des jambes...
+
+--Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... A Paris, ce n'est plus
+la même chose...
+
+--Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien restée, ça n'est pas
+ça... Seulement, on ne s'est pas arrangé...
+
+Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. Je vis dans son
+regard briller une lueur d'orgueil. Et son corps se redressait, se
+transfigurait presque.
+
+--On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le vieux voulait me faire des
+saletés...
+
+Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. Était-ce
+possible? Un désir, même le désir d'un ignoble et infâme vieillard,
+était allé vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie
+monstrueuse de la nature... Un baiser avait voulu se poser sur ces dents
+cariées, se mêler à ce souffle de pourriture... Ah! quelle ordure
+est-ce donc que les hommes?... Quelle folie effrayante est-ce donc que
+l'amour.... Je regardai Louise... Mais la flamme de ses yeux s'était
+éteinte.... Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache
+grise.
+
+--Il y a longtemps de ça?... demandai-je...
+
+--Trois mois...
+
+--Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de place?
+
+--Personne ne veut plus de moi... Je ne sais pas pourquoi... Quand
+j'entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: «Non,
+non... je ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur moi, pour
+sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... je suis très forte... je
+connais le service... et j'ai de la bonne volonté. Si je suis trop
+petite, ce n'est pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur
+moi...
+
+--Comment vivez-vous?
+
+--Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge...
+On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas...
+
+Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!... Cette pensée égoïste
+ramena dans mon coeur la pitié évanouie.
+
+--Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une voix que j'essayai de
+rendre attendrie et convaincante... C'est très difficile, les places
+à Paris... Il faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus
+exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... A votre place, moi,
+je retournerais au pays...
+
+Mais Louise s'effraya:
+
+--Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne veux pas rentrer au
+pays... On dirait que je n'ai pas réussi... que personne n'a voulu
+de moi... on se moquerait trop... Non... non... c'est impossible...
+j'aimerais mieux mourir!...
+
+A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. La voix aigre de Mme
+Paulhat-Durand appela:
+
+--Mademoiselle Louise Randon!
+
+--C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda Louise, effarée et
+tremblante...
+
+--Mais oui... c'est vous... Allez vite... et tâchez de réussir, cette
+fois....
+
+Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes écartés, un
+renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur
+ses jambes trop courtes, poursuivie par les huées, elle disparut.
+
+Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scène
+qui allait se passer là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me
+parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me glaçait l'âme, chaque fois
+que j'y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; ce
+grand registre étalé, comme une carcasse de bête fendue, sur la table
+qu'un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons
+pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de M. Louis avaient laissé, sur
+le bois noirci, des places plus claires et luisantes... et le buffet
+dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles
+d'héritage... Et sur la cheminée, entre deux lampes débronzées, entre
+des photographies pâlies, cette agaçante pendule, qui rendait les heures
+plus longues, avec son tic-tac énervant... et cette cage, en forme de
+dôme, où deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades...
+Et ce cartonnier aux cases d'acajou, éraflées par des ongles cupides...
+Mais je n'étais pas là en observation pour inventorier cette pièce, que
+je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur lugubre, si tragique,
+malgré son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination
+affolée le transformait en un funèbre étal de viande humaine...
+Non... je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants
+d'esclaves...
+
+Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, immobile, les bras
+pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la
+laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive
+difformité de son corps... Une lumière dure allumait les basses mèches
+de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine,
+se perdait dans les plis noirs de sa jupe déplorable... Une vieille
+dame l'examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos
+hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, je ne voyais que son
+chapeau noir, ridiculement emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure
+se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait
+des ronds sur le tapis... Je voyais, surtout, posée sur un de
+ses genoux, sa main gantée de filoselle noire, une main noueuse
+d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts
+sortaient, rentraient, crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur
+une proie vivante... Debout, près de la table, très droite, très digne,
+Mme Paulhat-Durand attendait.
+
+Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces trois êtres vulgaires,
+en ce vulgaire décor...Il n'y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de
+quoi s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me parut, à moi,
+un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se
+regardant... J'eus la sensation que j'assistais à une tragédie sociale,
+terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... J'avais la gorge sèche.
+Mon coeur battit violemment.
+
+--Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout à coup la vieille
+dame... ne restez pas là... Je ne vous vois pas bien... Allez dans le
+fond de la pièce, que je vous voie mieux...
+
+Et elle s'écria d'une voix étonnée:
+
+--Mon Dieu!... que vous êtes petite!...
+
+Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, et me montrait,
+maintenant, son profil. Je m'attendais à voir un nez crochu, de longues
+dents dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. Pas du tout,
+son visage était calme, plutôt aimable Au vrai, ses yeux n'exprimaient
+rien, ni méchanceté, ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière,
+retirée des affaires... Les commerçants ont ce talent de se composer
+des physionomies spéciales, où rien ne transparaît de leur nature
+intérieure. A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier et que
+l'habitude des gains injustes et rapides développe les instincts bas,
+les ambitions féroces, l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se
+neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui pourrait rendre les
+clients méfiants, se cache dans les intimités de l'être, ou se réfugie
+sur des surfaces corporelles, ordinairement dépourvues de tout caractère
+expressif. Chez cette vieille dame, la dureté de son âme invisible à ses
+prunelles, à sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus de sa
+molle figure, éclatait réellement à la nuque. Sa nuque était son vrai
+visage, et ce visage était terrible.
+
+Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait gagné le fond de la pièce.
+Le désir de plaire la rendait véritablement monstrueuse, lui donnait une
+attitude décourageante. A peine se fut-elle placée dans la lumière que
+la dame s'écria:
+
+--Oh! comme vous êtes laide, ma petite!
+
+Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:
+
+--Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre des créatures aussi
+laides que cette petite?...
+
+Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand répondit:
+
+--Sans doute, ce n'est pas une beauté... mais Mademoiselle est très
+honnête...
+
+--C'est possible... répliqua la vieille dame... Mais elle est
+trop laide... Une telle laideur, c'est tout ce qu'il y a de plus
+désobligeant... Quoi?... Qu'avez-vous dit?
+
+Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle avait seulement un peu
+rougi, et baissait la tête. Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux
+ternes. Je crus qu'elle allait pleurer.
+
+--Enfin... nous allons voir ça... reprit la dame dont les doigts, en ce
+moment, furieusement agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des
+mouvements de bête cruelle.
+
+Elle interrogea Louise sur sa famille, les places qu'elle avait faites,
+ses capacités en cuisine en ménage, en couture... Louise répondait
+par des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», saccadés et rauques...
+L'interrogatoire, méticuleux, méchant, criminel, dura vingt minutes.
+
+--Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus clair de votre histoire
+c'est que vous ne savez rien faire... Il faudra que je vous apprenne
+tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne me serez d'aucune
+utilité... Et puis, laide comme vous êtes, ça n'est pas engageant...
+Cette entaille sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?
+
+--Non, Madame... je l'ai toujours eue...
+
+--Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce que vous voulez gagner?
+
+--Trente francs!... blanchie... et le vin.. prononça Louise, d'une voix
+résolue...
+
+La vieille bondit:
+
+--Trente francs!... Mais vous ne vous êtes donc jamais regardée?...
+C'est insensé!... Comment?... personne ne veut de vous... personne
+jamais ne voudra de vous?--si je vous prends, moi, c'est parce que suis
+bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!--et vous
+me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma
+petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si
+mal... Vous avez tort de les écouter...
+
+--Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tête,
+toutes ensemble..
+
+--Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze
+francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne
+veux pas profiter de votre laideur et votre détresse.
+
+Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:
+
+--Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne
+retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis
+seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est
+ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande à ma domestique?... De
+m'aimer un peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec
+moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je
+mourrai--je suis très vieille et souvent malade--quand je mourrai, bien
+sûr que je n'oublierai pas celle qui m'aura été dévouée, qui m'aura bien
+servie... bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop laide...
+Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre laideur, à votre figure... Il y en
+a de jolies qui sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, c'est
+certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralité, dans
+une maison... Vous n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?...
+Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-là,
+et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est
+une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!...
+
+Louise était ébranlée. Certainement, les paroles de la vieille faisaient
+chanter des espoirs inconnus dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui
+montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie
+en commun, avec cette bonne maîtresse, la table partagée... des
+sorties fréquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela
+l'émerveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une
+invincible et originelle méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement
+de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire... à quoi se
+résoudre... J'avais envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» Ah! je
+la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux épuisants, ces
+reproches aigres, la nourriture disputée, les os écharnés et les
+viandes gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, torturante
+exploitation d'un pauvre être sans défense. «Non, n'écoute plus,
+va-t-en!...» Mais ce cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:
+
+--Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait
+que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi...
+approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous êtes déjà
+moins laide... Déjà je m'habitue à votre visage...
+
+Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente à ne heurter
+aucune chaise, aucun meuble... s'efforçant de marcher avec élégance,
+la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près de la vieille que
+celle-ci la repoussa avec une grimace.
+
+--Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi
+sentez-vous mauvais, comme ça?... vous avez donc de la pourriture dans
+le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas croire... Jamais quelqu'un
+n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez...
+dans l'estomac, peut-être?...
+
+Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:
+
+--Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... Voilà son grand
+défaut... C'est ce qui l'empêche de trouver une place.
+
+La vieille continua de gémir...
+
+--Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... Mais vous allez empester
+toute ma maison... vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah!
+mais!... cela change nos conditions... Et moi qui avais, déjà, de la
+sympathie pour vous!... Non, non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas
+possible... ce n'est plus possible!...
+
+Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin d'elle l'air putride,
+répétant:
+
+--Non, vraiment, ce n'est plus possible!...
+
+--Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... faites un effort...
+Je suis sûre que cette malheureuse fille vous en sera toujours
+reconnaissante...
+
+--Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce n'est pas la
+reconnaissance qui la guérira de cette infirmité effroyable... Enfin...
+soit!... Par exemple, je ne puis plus lui donner que dix francs... Dix
+francs, seulement!... C'est à prendre ou à laisser...
+
+Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, suffoqua:
+
+--Non... je ne veux pas... je ne veux pas... je ne veux pas...
+
+--Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement Mme Paulhat-Durand... Vous
+allez accepter cette place... ou bien je ne me charge plus de vous,
+jamais... Vous pourrez aller demander des places dans les autres
+bureaux... J'en ai assez, à la fin... Et vous faites du tort à ma
+maison...
+
+--C'est évident! insista la vieille... Et ces dix francs, vous devriez
+m'en remercier... C'est par pitié, par charité que je vous les offre...
+Comment ne comprenez-vous pas que c'est une bonne oeuvre... dont je me
+repentirai, sans doute, comme des autres?...
+
+Elle s'adressa à la placeuse:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... je ne peux pas voir
+souffrir les gens... je suis bête comme tout devant les infortunes... Et
+ce n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce pas?... Allons, ma
+petite, je vous emmène...
+
+Sur ces mots, une crampe me força de descendre de mon observatoire... Je
+n'ai jamais revu Louise...
+
+* * * * *
+
+Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer cérémonieusement dans
+le bureau, et, après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, elle
+me dit:
+
+--Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... très bonne place pour
+vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas très loin...
+
+--En province?... Je n'y cours pas, vous savez...
+
+La placeuse insista:
+
+--On ne connaît pas la province... il y a d'excellentes places, en
+province...
+
+--Oh! d'excellentes places... En voilà une blague! rectifiai-je...
+D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part...
+
+Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. Jamais je ne l'avais vue
+sourire ainsi:
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... Il n'y a pas de
+mauvaises places...
+
+--Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais maîtres...
+
+--Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des
+maisons, tout ce qu'il y a de _meilleur_, ce n'est pas de ma faute si
+vous n'y restez point...
+
+Elle me regarda avec presque de l'amitié:
+
+--D'autant que vous êtes très intelligente... Vous représentez... vous
+avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas
+du tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos
+poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait
+pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de
+la conduite...
+
+--Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...
+
+--Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle ça de la conduite...
+
+Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de dignité tombait... Je
+n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte à
+toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons,
+des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la
+bouche, qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé aux lèvres
+de «Madame Rebecca Ranvet, Modes»... Elle répéta:
+
+--Moi, j'appelle ça de la conduite.
+
+--Ça, quoi? fis-je.
+
+--Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas une débutante et vous
+connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur
+seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de Paris... très riche... oui,
+enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme
+gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places très délicates...
+très recherchées... d'un grand profit... Il y a là un avenir certain,
+pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme
+vous... et qui aurait, je le répète, de la conduite...
+
+C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais bâti de merveilleux
+avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rêvé était là, devant
+moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la
+vie... par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la
+cause, ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, enfin... je
+le refusai net.
+
+--Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me
+dégoûtent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous...
+
+Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne
+s'attendait pas à cette sortie... Retrouvant son air digne, austère, qui
+mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait
+être et la fille bohème que je suis, elle dit:
+
+--Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me
+prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc?
+
+--Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète que les hommes, j'en ai
+plein le dos... voilà!
+
+--Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle,
+est un homme très respectable... Il est membre de la Société de
+Saint-Vincent-de-Paul... Il a été député royaliste, Mademoiselle...
+
+J'éclatai de rire:
+
+--Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos
+Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les
+députés... Non, merci!...
+
+Brusquement, sans transition:
+
+--Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi...
+un de plus... un de moins... ça n'est pas une affaire, après tout...
+
+Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. Elle déclara d'une voix ferme:
+
+--Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la femme sérieuse, la
+personne de confiance qu'il faut à ce monsieur. Je vous croyais plus
+convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..
+
+J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans
+l'antichambre, l'âme toute vague... Oh, cette antichambre si triste,
+si obscure, toujours la même!... Ces filles étalées, écrasées sur
+les banquettes... ce marché de viande humaine, promise aux voracités
+bourgeoises... ce flux de saletés et ce reflux de misères qui vous
+ramènent là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement
+ballottés...
+
+--Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je désire des choses...
+des choses... des choses... quand je les crois irréalisables, et,
+sitôt qu'elles doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des formes
+précises... je n'en veux plus...
+
+Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un désir
+gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance
+de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, en flagrant délit de
+proxénétisme...
+
+Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les
+séductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible
+idéal... Et je me plus à évoquer son image... un vieillard propret, avec
+des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rasée, et gai, et
+généreux, et bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque que M.
+Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien...
+
+--Venez ici... Allons, venez ici...
+
+Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon regard de soumission.
+
+--Faites le beau, maintenant...
+
+Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son derrière, et les pattes
+de devant battant l'air...
+
+--Oh! le bon toutou!
+
+Je lui donnais du sucre... je caressais son échine soyeuse. Il ne me
+dégoûtait plus... et je songeais encore:
+
+--Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... un beau jardin...
+une belle maison... de l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré,
+avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais
+savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je désire!... Je
+me suis donnée à bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante--pire que
+cela--le dégoût de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il
+est près de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule
+malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de résistance
+que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne
+connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse...
+
+L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurité, de ce jour
+blafard, de ces créatures étalées, des idées de plus en plus lugubres...
+Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait au-dessus de moi...
+Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge
+serrée... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant à la rampe,
+il montait lentement, péniblement les marches... Nous nous regardâmes
+une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune
+parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'était
+pas heureux... Je l'écoutai, un instant, monter les marches... puis je
+dégringolai l'escalier... Pauvre petit bougre!
+
+* * * * *
+
+Dans la rue je restai un moment étourdie... Je cherchai des yeux les
+recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca
+Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à elle, je
+me serais livrée à elle... Aucune n'était là... Des gens passaient,
+affairés, indifférents, qui ne faisaient point attention à ma
+détresse... Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où j'achetai une
+bouteille d'eau-de-vie, et, après avoir flâné, toujours hébétée, la tête
+lourde, je rentrai à mon hôtel...
+
+Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à ma porte. Je m'étais
+allongée, sur le lit, à moitié nue, stupéfiée par la boisson.
+
+--Qui est là? criai-je.
+
+--C'est moi...
+
+--Qui toi?
+
+--Le garçon...
+
+Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux défaits et tombant
+sur mon épaule, et j'ouvris la porte:
+
+--Que veux-tu?...
+
+Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à cheveux roux, que
+j'avais plusieurs fois rencontré dans les escaliers... et qui me
+regardait toujours, avec d'étranges regards.
+
+--Que veux-tu? répétai-je...
+
+Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant entre ses gros doigts
+le bas de son tablier bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:
+
+--Mam'zelle... je...
+
+Il considérait d'un air de morne désir, mes seins, mon ventre presque
+nu, ma chemise que la courbe des hanches arrêtait...
+
+--Allons, entre... espèce de brute... criai-je tout à coup.
+
+Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur
+nous deux...
+
+Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrés
+sur le lit... dans quel état, mon Dieu!...
+
+Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son nom!
+
+* * * * *
+
+Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand
+sans donner un souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. C'était
+un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place.
+Parmi tant de figures lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une
+aussi triste que la sienne et qui semblât plus accablée par la vie. Sa
+femme était morte d'une fausse couche--d'une fausse couche?--la veille
+du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, enfin, entré dans
+une propriété, elle comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit
+malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il n'avait rien trouvé,
+depuis ce grand malheur; il n'avait même rien cherché... Et ce qui lui
+restait de petites économies avait vite fondu dans ce chômage. Quoiqu'il
+fût très défiant, j'étais parvenue à l'apprivoiser un peu... Je mets
+sous forme de récit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il
+me conta, un jour que, très émue par son infortune, je lui avais marqué
+plus d'intérêt et plus de pitié. Le voici.
+
+* * * * *
+
+Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, les serres et,
+à l'entrée du parc, la maison du jardinier, somptueusement vêtue de
+lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme en
+attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse
+où la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui,
+chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses,
+jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt
+pas, ils s'arrêtèrent respectueusement, l'homme la tête découverte, sa
+casquette à la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire,
+gênée dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une
+contenance, la chaînette d'un petit sac de cuir. Très loin, le parc
+déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses.
+
+--Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bonté.
+
+L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée de soleil, de grosses
+mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts déformé et luisant
+par le frottement continu des outils. La femme était un peu pâle, d'une
+pâleur grise sous les taches de rousseur qui lui éclaboussaient le
+visage... un peu gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever
+les yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait l'examiner
+indiscrètement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'âme
+et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce
+joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manières
+contenues et des grâces étudiées déjà...
+
+Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste
+mécanique et simultané, ils se croisèrent les mains, sur le ventre.
+
+--Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visité?
+
+--Madame la comtesse est bien bonne... répondit l'homme... C'est très
+grand... c'est très beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par
+exemple, il y a du travail...
+
+--Et je suis très exigeante, je vous préviens, très juste... mais
+très exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des
+fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs,
+vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... C'est suffisant...
+
+--Oh! répliqua l'homme... le travail ne me gêne pas. Tant plus il y en
+a, tant plus je suis content. J'aime mon métier... et je le connais...
+arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce qui est des fleurs...
+avec de bons bras... du goût, de l'eau... un bon paillis... et, sauf
+votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on
+a ce qu'on veut...
+
+Après une pause, il continua:
+
+--Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de
+l'administration... Elle n'a pas l'air fort, à la voir... mais elle est
+courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme personne...
+Là, d'où nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules...
+Ainsi!
+
+La comtesse fit un signe de tête approbateur.
+
+--Le logement vous plaît?
+
+--Le logement aussi est très beau... C'est quasiment trop grand pour de
+petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le
+meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sûr... Et puis,
+c'est loin du château... Faut ça... Les maîtres n'aiment pas quand les
+jardiniers sont trop près... Et nous, on craint de gêner... De cette
+façon on est chacun chez soi... Ça vaut mieux pour tout le monde...
+Seulement...
+
+L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, devant ce qu'il avait à
+dire...
+
+--Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, après un silence qui
+augmenta la gêne de l'homme.
+
+Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts,
+pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant:
+
+--Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à madame la comtesse que les
+gages n'étaient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec
+la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la
+comtesse devrait donner un peu plus...
+
+--Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, chauffé, éclairé... que
+vous avez les légumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs
+par semaine et un litre de lait par jour... C'est énorme...
+
+--Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle éclaire?
+
+Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en
+murmurant:
+
+--Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... ça
+n'est pas mauvais...
+
+La femme balbutia:
+
+--Pour sûr... ça aide un peu...
+
+Puis, tremblante et embarrassée:
+
+--Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des étrennes au mois de
+janvier et à la Saint-Fiacre?
+
+--Non, rien...
+
+--C'est l'habitude, pourtant...
+
+--Ça n'est pas la mienne...
+
+A son tour, l'homme s'enquit:
+
+--Et pour les belettes..., les fouines..., les putois?
+
+--Rien, non plus... je vous laisse la peau!...
+
+Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y avait plus à
+insister... Et, tout à coup:
+
+--Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, que je défends au
+jardinier de vendre ou de donner à quiconque des légumes. Je sais bien
+qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts
+se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre...
+
+--Bien sûr... comme partout, quoi!...
+
+--Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous mariés?
+
+--Depuis six ans... répondit la femme.
+
+--Vous n'avez pas d'enfants?
+
+--Nous avions une petite fille... Elle est morte!
+
+--Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva négligemment la
+comtesse... Mais vous êtes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir
+encore?
+
+--On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse... Mais dame! on
+attrape ça plus facilement que cent écus de rente...
+
+Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:
+
+--Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas
+d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée
+de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie,
+cela est partout, cela dévaste tout... cela fait peur aux chevaux et
+donne des épidémies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolérerais
+un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà prévenus... Arrangez-vous...
+prenez vos précautions...
+
+A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en
+criant et se cacher dans la robe de sa mère... Celle-ci le prit dans
+ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa
+tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres...
+La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle
+n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de
+joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches?... Les
+enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... Elle les détesta d'une
+haine sauvage, elle eût voulu les injurier, les battre, les tuer...
+injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mère
+égoïste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui
+condamnaient à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité future, dans
+son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement,
+sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres:
+
+--On fera attention, madame la comtesse... on tâchera...
+
+--C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... C'est un
+principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais...
+
+Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix:
+
+--D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne
+pas avoir d'enfants...
+
+L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, conclut:
+
+--Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse parle bien...
+
+Mais une haine était en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa
+comme un éclair dans ses yeux, démentait la servilité forcée de ces
+dernières paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de
+meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fixé sur le
+ventre de la femme, qu'elle venait de condamner à la stérilité ou à
+l'infanticide.
+
+Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, détailla
+minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux
+jardiniers, et, comme elle les congédiait d'un hautain sourire, elle dit
+sur un ton qui n'admettait pas de réplique:
+
+--Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le
+monde va, le dimanche, à la messe et fait ses Pâques... J'y tiens
+absolument....
+
+Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, très sombres. La
+route était poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait
+péniblement, tirait la jambe. Comme elle étouffait un peu, elle
+s'arrêta, posa son sac à terre et délaça son corset.
+
+--Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées d'air...
+
+Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur
+caractéristique, la tare de la maternité, le crime... Ils continuèrent
+leur chemin.
+
+A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent dans une auberge et se
+firent servir un litre de vin.
+
+--Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? demanda la femme.
+
+L'homme répondit:
+
+--Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, comme les trois autres...
+
+--Aujourd'hui ou demain, va!...
+
+Alors l'homme murmura entre ses dents:
+
+--Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès ce soir, chez la mère
+Hurlot... elle a des herbes!
+
+Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, dans ses larmes:
+
+--Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte malheur!
+
+L'homme tapa sur la table, et il cria:
+
+--Faut donc crever... nom de Dieu!...
+
+Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche--une
+fausse couche?--et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.
+
+Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit:
+
+--Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus
+d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé
+longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je
+ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois
+enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés
+avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé...
+Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de
+courage que pour souffrir!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+24 novembre.
+
+Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas
+trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph
+n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent
+par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à
+ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit
+méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources
+dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de
+ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne
+suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi
+aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?...
+Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne
+la fièvre.
+
+Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore.
+C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour,
+ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les
+châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet,
+plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire
+aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu
+et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type
+aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune,
+étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause
+de son indélicatesse et de son immoralité.--Ne serait-ce pas lui qui a
+violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de
+tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt
+mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville,
+adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre
+ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a,
+du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes
+ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus
+sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son
+ami?... N'est-il pas plutôt son complice?
+
+Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous
+les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux
+tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de
+pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du
+bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la
+cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge,
+la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir,
+Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais...
+
+Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie,
+des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une
+de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal:
+une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite...
+Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera
+Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront
+plus de la famille.
+
+Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses
+matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans
+un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui
+mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles
+du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents
+clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez
+elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé
+de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un
+éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait:
+«Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose,
+car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a
+malheureusement rien à dire.
+
+Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse
+j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de
+la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant
+écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je
+sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour,
+je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange
+sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant,
+je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de
+sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de
+moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas
+d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici...
+Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai
+enfin fixée sur mon avenir.
+
+Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour
+la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop
+penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux
+chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent
+mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même,
+j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la
+pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles
+ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par
+leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les
+bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des
+fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la
+mort..
+
+* * * * *
+
+Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours
+après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je
+fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme
+Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un
+intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde
+somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un
+simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu,
+parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais
+donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent
+encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de
+Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau
+de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de
+solitude ou de crapule...
+
+J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et
+de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de
+corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les
+élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps,
+dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma
+haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une
+gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je
+trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était
+pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un
+vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres
+ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande
+remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma
+bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.
+
+--Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.
+
+Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de
+clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était
+l'homme de confiance de la maison...
+
+--Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade.
+
+Il répondit, en me décochant un regard tendre:
+
+--Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec
+Bibi...
+
+Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il
+s'appelait William... Quel joli nom!...
+
+Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un
+mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui,
+et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant,
+galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates,
+m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches
+pleines... Puis m'attirant vers lui--j'étais un peu étourdie par le
+tabac, un peu grise aussi et toute défrisée--il m'assit sur ses genoux,
+et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était
+effronté!
+
+Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et
+de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la
+porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu
+quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins
+verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une
+forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des
+yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin,
+du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le
+visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je
+voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des
+habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint
+contre lui, d'une solide étreinte...
+
+--Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.
+
+Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince,
+très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe--dix-huit ans à
+peine--, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf,
+élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate
+rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait,
+paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque
+jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines
+de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de
+gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.
+
+--Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie.
+
+Le petit s'excusa d'une voix traînante:
+
+--A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...
+
+--Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...
+
+Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains
+appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent:
+
+--Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne
+veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que
+si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle...
+
+Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d'un
+frisson:
+
+--Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite
+frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu
+pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de
+partout, quand tu viens... Et ces yeux-là... ces grands yeux polissons,
+petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regardé une autre
+femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette
+bouche-là!...
+
+Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles...
+
+--Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman
+faisait une course... là... vrai!
+
+Eugénie répéta, à plusieurs reprises:
+
+--Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes
+les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche,
+pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?...
+
+--Oh! oui... Pour sûr...
+
+--Dis le encore...
+
+--Ah! pour sûr!...
+
+Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots
+d'amour, elle l'entraîna dans la pièce voisine.
+
+William me dit:
+
+--Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte gros, ce gamin... La
+semaine dernière, elle l'a encore habillé tout à neuf. C'est pas vous
+qui m'aimeriez comme ça!...
+
+Cette scène m'avait profondément émue, et tout de suite je vouai à
+la pauvre Eugénie une amitié de soeur... Ce gamin ressemblait à M.
+Xavier... Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait
+une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste,
+infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui
+donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite
+bouche, tes grands yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels,
+la même ondulation du corps... c'était le même vice qui brillait à
+ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose
+d'engourdissant, comme un poison...
+
+Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant:
+
+--Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas ce soir...
+
+--Mais tu avais promis d'être chouette avec Bibi?...
+
+--Pas ce soir...
+
+Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un peu le désordre de mes
+cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis:
+
+--Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne pas avec vous...
+
+Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison,
+dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse.
+Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du
+temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les
+lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les
+coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous
+les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons
+et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de
+vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas
+commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais
+rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop
+gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous
+n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton
+où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à
+Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors,
+ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré,
+dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques,
+et plus godiches!... Vrai, on n'est pas _serins_, comme ils l'étaient...
+
+Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses
+sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune
+a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les
+jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques
+gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient
+une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre,
+des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue
+et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements
+suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire,
+comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie
+ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était
+chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies,
+son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des
+chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues,
+les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux
+reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et,
+le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il,
+d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que
+la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les
+semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de
+chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs
+jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme
+et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur
+leurs maîtres des histoires sinistres--à les entendre, ils étaient tous
+pédérastes--puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient
+à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une
+terrible violence réactionnaire.
+
+--Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars,
+Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit,
+celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les
+sales canailles!...
+
+Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et
+les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie
+figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du
+pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre
+de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils
+disparaissaient dans la pièce voisine...
+
+--Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...
+
+Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et
+meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves
+gens...
+
+Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui
+était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit:
+
+--Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre
+tapette.
+
+Eugénie se leva, frémissante et grondante:
+
+--Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?...
+Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet
+enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout...
+vous savez?
+
+--Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, dans un rire gras...
+allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue
+Marb...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la
+parole...
+
+A ce moment, le petit apparut derrière la porte... Eugénie courut à
+lui...
+
+--Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces
+voyous-là...
+
+Je crois tout de même que le gros cocher avait raison.
+
+* * * * *
+
+William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre piqueur du baron de
+Borgsheim. Il était fier de le connaître, l'admirait presque autant
+que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands
+enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il eût été dangereux d'en
+plaisanter et même d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit,
+tard, William s'excusait en me disant: «J'étais avec Edgar.» Il semblait
+que d'être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse,
+mais une gloire.
+
+--Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux
+Edgar?... demandai-je un jour.
+
+William fut scandalisé de cette idée... et il affirma, avec hauteur:
+
+--Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dîner avec de
+simples domestiques?
+
+C'est d'Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer
+ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le
+jeune marquis de Plérin.
+
+--Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos
+chapeaux?...
+
+--Mes chapeaux, monsieur le marquis?... répondit Edgar, flatté, car le
+jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une
+des personnalités les plus fameuses du monde parisien... C'est très
+simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh
+bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre
+pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, ça
+contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie très fine, il
+recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec...
+Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de
+préférence un châtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et
+toutes les sueurs ne conviennent pas... L'année dernière, j'ai donné la
+recette au prince de Galles...
+
+Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la
+main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement:
+
+--Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis...
+
+J'avais fini--c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense--par me sentir
+flattée, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi,
+Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme
+l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je
+sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'après tout ce
+que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique.
+
+* * * * *
+
+Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de
+whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus
+tard, comme il avait les difformités physiques requises et les
+plus crapuleux instincts, on l'a racolé pour en faire un groom...
+D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les
+rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il
+est passé _lad_, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la toque
+écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire,
+bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux
+des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble à un vieux petit
+homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune
+aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés
+au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se
+pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un de moins anonyme
+qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman.
+
+A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un
+cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles
+toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de
+la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les
+polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux,
+par quoi valent et s'embellissent les bêtes de course, comme les bêtes
+d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de
+célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous
+qui sont la _crème_ de ce fumier et la _fleur_ de ce crottin... Edgar
+eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu'il y a de
+tours à jouer et d'affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes
+sont restées maigres et arquées, son estomac s'est développé et son
+ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du
+jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher...
+
+Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs
+anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec
+émerveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans
+les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim,
+son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opération
+financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit:
+«Mon piqueur!», en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive,
+comme un collectionneur de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» Et, de fait,
+il a raison d'être fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possède
+Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité... Edgar
+lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps convoités...
+Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa
+race... Au club, il est question de la fameuse «victoire du baron sur
+l'Angleterre». Les Anglais nous, ont pris l'Égypte... mais le baron a
+pris Edgar aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût conquis
+les Indes qu'il n'eût pas été davantage acclamé... Cette admiration ne
+va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir
+Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations
+corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux
+journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne
+plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable
+piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent
+dans les mutuelles gloires d'une même apothéose.
+
+Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules
+aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est
+une des ordinaires et plus précieuses parures. C'est un homme de taille
+moyenne, très laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez
+démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent
+entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne... Les lèvres, très
+courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous
+noirs. Son teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux
+pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme
+les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant doué d'un
+embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les
+exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement
+penché en avant, l'échine sautillante, les coudes écartés à l'angle
+réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l'imposer,
+il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues,
+à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe
+anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros,
+des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux
+trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à
+Edgar l'insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!
+
+A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic
+aussi court qu'un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar
+descend de son automobile, devant l'hôtel du baron. Le pansage vient
+de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il
+entre dans l'écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers,
+inquiets et respectueux... Rien n'échappe à son oeil soupçonneux et
+oblique: un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d'acier, une
+éraillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte,
+menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du
+Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe
+sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur
+l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur
+les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers,
+de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il
+examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le
+marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme,
+la couleur et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à son goût.
+
+--Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre,
+oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler,
+bougres de saligauds!...
+
+Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. A peine
+si Edgar s'aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations,
+d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne
+dit: «Monsieur le baron». C'est le baron, au contraire, qui serait tenté
+de dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne
+reste pas longtemps, et se retire discrètement.
+
+La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres
+donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son
+automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d'abord
+une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des
+_tipsters_ au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots
+mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de
+la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les
+commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands
+de chevaux où s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci:
+
+--Eh bien, master Edgar?
+
+--Eh bien, master Poolny?
+
+--J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.
+
+--Il n'est pas à vendre...
+
+--Cinquante livres pour vous...
+
+--Non.
+
+--Cent livres, master Edgar.
+
+--On verra, master Poolny...
+
+--Ce n'est pas tout, master Edgar.
+
+--Quoi encore, master Poolny?
+
+--J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...
+
+--Nous n'en avons pas besoin.
+
+--Cinquante livres pour vous.
+
+--Non.
+
+--Cent livres, master Edgar.
+
+--On verra, master Poolny!
+
+Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop
+peu, l'attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est
+urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à Poolny lequel vend à
+Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre,
+pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra,
+peut-être, deux ans après, au baron.
+
+A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son
+appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le
+conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée écrasé de peluches
+brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies
+anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du
+prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des
+whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail,
+arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons
+dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite
+polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes
+bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors,
+toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont
+nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un
+photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l'entraînement,
+près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les
+petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler,
+où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour
+elles, un thé servi et cinq louis prêts.
+
+Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l'Olympia,
+très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez
+l'_Ancien_, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se
+donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs
+de cochers...
+
+Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il
+concluait, émerveillé:
+
+--Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-là!...
+
+Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler le grand
+monde parisien; c'est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et
+qu'on ne savait pas exactement d'où sortait Madame. Bien des histoires,
+toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses
+origines. William, très au courant des potins de la haute société,
+prétendait que Madame était la fille d'un ancien cocher et d'une
+ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise
+conduite, réunirent un petit capital, s'établirent usuriers en un
+quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de
+l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse
+fortune. Des veinards, quoi!...
+
+Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie
+figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me
+désobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux,
+la sale... et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du
+vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans
+ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu'à crier: «Merde!» En
+ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé
+par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait
+monter à ses lèvres, ainsi qu'une malpropre écume, des mots... ah! des
+mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir
+prononcés... Mais voilà... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes,
+avec des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des robes de trois
+mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de
+gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies pierreuses!...
+
+--Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des
+meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique... Ça
+vous empêcherait de coucher avec...
+
+William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de
+même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille:
+
+--Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant...
+Mais c'est plus sérieux, tout de même.
+
+Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait
+toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt
+timide...
+
+Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce
+coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout
+à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de
+salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une
+note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des
+plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la
+remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin
+de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un
+fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement
+elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen
+de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec
+ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle
+gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries;
+elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de
+luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel,
+comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait
+s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William,
+quelquefois:
+
+--Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...
+
+A quoi William, très calme, répliquait:
+
+--Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller.
+Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne
+pas en profiter.
+
+Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui,
+continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux
+courses grossir l'argent des bookmakers.
+
+* * * * *
+
+Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils
+allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu,
+ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à
+peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame
+reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait
+Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup,
+c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de
+petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le
+monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en
+voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à
+Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient
+pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre
+leurs zizanies sur le compte de l'amour.
+
+Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en
+Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le
+personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde
+femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des
+paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les
+détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et
+bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des
+prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable
+qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys.
+Il était exclusivement Parisien.
+
+--Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent.
+Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il
+aime la campagne, lui?...
+
+Je m'exaltais:
+
+--Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits
+oiseaux!...
+
+William ricanait:
+
+--Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux et chez les
+modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... Ça vous empêche de
+dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah!
+non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, ça n'est bon
+que pour les paysans...
+
+Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fière, il concluait:
+
+--Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis
+un sportsman...
+
+J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec
+impatience. Ah! les marguerites dans les prés, les petits sentiers,
+sous les feuilles qui tremblent... les nids cachés dans les touffes de
+lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de
+lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles
+des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de
+mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de
+paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les
+églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut
+et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances
+qu'on chante au café-concert!...
+
+Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux
+bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de
+branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les
+ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars
+au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes
+vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes,
+tout cela me fait rêver des rêves gentils... En pensant à ces choses,
+je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui
+m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent le coeur, comme une petite pluie
+la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent...
+Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet
+avenir de joies pures, je composais des vers:
+
+ Petite fleur,
+ O toi, ma soeur,
+ Dont la senteur
+ Fait mon bonheur...
+
+ Et toi, ruisseau,
+ Lointain coteau,
+ Frêle arbrisseau,
+ Au bord de l'eau,
+
+ Que puis-je dire,
+ Dans mon délire?
+ Je vous admire...
+ Et je soupire...
+
+ Amour, amour...
+ Amour d'un jour,
+ Et de toujours!...
+ Amour, amour!...
+
+Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur
+lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait
+de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes
+vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les
+inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit:
+
+--Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...
+
+Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais
+de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue
+misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la
+nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le
+Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je
+souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin,
+au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je
+ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau...
+J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre
+un peu...
+
+Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait
+encore s'écrouler...
+
+Ah! merde! comme disait Madame...
+
+* * * * *
+
+Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le
+cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de
+prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les
+scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur
+coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se
+boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet
+où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection
+de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue,
+longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait
+de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec
+frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans
+les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies,
+qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles...
+Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux
+élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils
+causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec
+un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide
+et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville...
+Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils
+remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à
+ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois,
+Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et
+ils s'adressaient une correspondance acharnée, des _poulets_ en forme
+de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à
+l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de
+Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de
+menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à
+mourir de rire...
+
+Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient
+fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!...
+méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que
+c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant,
+et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour...
+
+J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes,
+les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je
+savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un
+à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur
+tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui
+avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient,
+en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le
+besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble,
+comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.
+
+--A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je à
+William.
+
+--A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le
+mot juste et définitif. Pour en donner l'immédiate et matérielle preuve,
+il tirait de sa poche un magnifique _impérialès_, dérobé le matin même,
+en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et
+tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes:
+
+--Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite
+Célestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous
+autres... Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont
+heureux... Va me chercher la fine champagne...
+
+A demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et
+croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée
+de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l'_Autorité_, et il
+disait avec une bonhomie admirable:
+
+--Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être plus fort que les gens
+qu'on sert... Tout est là... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme...
+Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je l'admire, ce grand
+bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez
+lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis
+aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tâche d'en profiter.
+Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est de la
+duperie, mon petit loup...
+
+Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence:
+
+--Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie
+à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer... Quelles
+brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les
+tuer!... Et puis après?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne
+du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le
+mouton... adroitement... en douceur...
+
+Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique
+conservatrice.
+
+Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle.
+Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux,
+là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, le regard absent de leurs
+folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes
+paroles de douloureuse adoration:
+
+--Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!...
+
+Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait
+jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante,
+me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître
+d'hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants,
+vides et mornes, comme des fantômes...
+
+La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement drôle...
+
+Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame
+essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve
+avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce
+n'est pas ce qui étouffait Madame.
+
+--Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre
+chez les femmes, sans frapper?
+
+--Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes.
+
+--Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors?
+
+Monsieur arrondit la bouche--Dieu, qu'il avait l'air bête--et, très
+tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra:
+
+--Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il
+n'y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense...
+
+Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, c'est qu'il voulait carotter
+de l'argent à Madame... Celle-ci, encore méfiante, répliqua:
+
+--Si, il y a du mal...
+
+Et elle minauda:
+
+--Ta petite femme?... ta petite femme? Ça n'est pas si sûr que cela, que
+je sois ta petite femme...
+
+--Comment... ça n'est pas si sûr que cela...
+
+--Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drôle...
+
+--Je te dis que tu es ma petite femme... ma chère... ma seule petite
+femme... ah!
+
+--Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite
+femme... na!...
+
+Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés,
+caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et
+j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec «leur
+petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu'ils avaient l'air stupide tous
+les deux!...
+
+Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des
+serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit
+un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s'assit sur une
+espèce de tabouret de peluche. Il demanda:
+
+--Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?
+
+--Oui... je crois, il y a un rébus...
+
+--L'as-tu deviné, ce rébus?
+
+--Non, je ne l'ai pas deviné...
+
+--Ah! ah! voyons ce rébus...
+
+Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait dans l'étude du
+rébus, Madame dit, un peu sèchement:
+
+--Robert?
+
+--Ma chérie...
+
+--Alors, tu ne remarques rien?
+
+--Non... quoi?... dans ce rébus?...
+
+Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:
+
+--Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord,
+toi, tu ne remarques jamais rien...
+
+Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à
+la porte, un regard embêté, tout rond... excessivement comique...
+
+--Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque
+chose de nouveau, que je n'aie pas remarqué... Je ne vois rien, ma
+parole d'honneur!...
+
+Madame devint toute triste, et elle gémit:
+
+--Robert, tu ne m'aimes plus...
+
+--Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un peu fort, par exemple!...
+
+Il se leva, brandissant le journal de modes...
+
+--Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... En voilà une idée!...
+Pourquoi dis-tu cela?...
+
+--Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu
+aurais remarqué une chose...
+
+--Mais quelle chose?...
+
+--Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...
+
+--Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas
+remarqué, en effet... Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très
+joli, tu sais... ravissant...
+
+--Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis
+trop stupide, aussi... Je m'éreinte à me faire belle... à trouver des
+choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que
+suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et
+qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?...
+A un rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne
+voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des
+loups... comme des pauvres...
+
+--Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colère...
+Voyons!... D'abord, comme des pauvres...
+
+Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille...
+l'embrasser. Celle-ci s'énervait. Elle le repoussa durement:
+
+--Non, laisse-moi... Tu m'agaces...
+
+--Ma chérie... voyons!... ma petite femme...
+
+--Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es
+un gros égoïste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi...
+tu es un sale type, tiens!...
+
+--Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte
+pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout
+de suite, ce corset... ce très joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu,
+tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi...
+Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!...
+
+Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui étais pourtant si
+désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus
+en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très
+vite:
+
+--Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en!
+
+Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes
+d'exaspération:
+
+--Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... Pour un corset!... Ça n'a
+aucun rapport... Voyons, ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est
+bête de se faire tant de mal pour un corset...
+
+--Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir...
+tu m'emmerdes!... Va-t'en...
+
+J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai sur ce mot... ravie de
+surprendre à nu leurs deux belles âmes... et de les forcer à s'humilier,
+plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié que je fusse
+là... Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute
+petite, toute silencieuse...
+
+A son tour, Monsieur qui s'était longtemps contenu, s'encoléra... Il
+fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces
+contre la toilette... et il s'écria:
+
+--Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... C'est toujours la
+même chose... On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un
+chien... Et toujours des brutalités, des grossièretés... J'en ai assez
+de cette vie-là... j'en ai plein le dos de ces manières de poissarde...
+Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton
+corset... C'est un corset de fille publique...
+
+--Misérable!...
+
+L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés,
+menaçants, elle s'avança vers Monsieur... Et telle était sa fureur que
+les mots ne sortaient de sa bouche qu'en éructations rauques...
+
+--Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler
+ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai
+ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes...
+affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne
+faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah!
+ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne
+voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te
+laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux...
+ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle
+n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes
+aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on
+te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de
+valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes
+tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...
+
+Elle était effrayante... Timide, tremblant, le dos lâche, l'oeil
+humilié, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la
+porte, m'aperçut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le
+couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...
+
+--Maquereau... sale maquereau!...
+
+Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible
+attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout
+un flacon d'éther...
+
+Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea à nouveau
+ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences
+compliquées et dans la révision de sa collection de pipes... Et la
+correspondance recommença... D'abord timide, espacée, elle se fit
+bientôt acharnée et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de
+courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la
+chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!...
+
+Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur,
+sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me
+demanda, haletante:
+
+--Célestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?...
+Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se
+tuer?...
+
+J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui était parti,
+malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita... Je crus que j'allais
+mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se
+soulevait, en tempête, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge
+d'inextinguibles hoquets.
+
+Madame resta un moment interdite devant ce rire.
+
+--Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?...
+Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille...
+
+Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lâcher... Enfin, entre
+deux halètements, je criai:
+
+--Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop
+bête... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bête!...
+
+Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une
+fois de plus, sur le pavé...
+
+Chien de métier!... Chienne de vie!...
+
+* * * * *
+
+Le coup fut rude et je me dis--mais trop tard--que jamais je ne
+retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages,
+profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y
+avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi,
+eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli
+trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et
+très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se
+marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin
+et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il
+fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des
+hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre
+moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout
+le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me
+cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame,
+je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie,
+j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange,
+ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien
+comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne
+sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force
+à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert
+Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge
+imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille
+publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand
+j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans
+l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et
+qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas
+tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais
+rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui,
+je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si
+triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense
+pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle
+fût heureuse, maintenant...
+
+Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William
+frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.
+
+--Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.
+
+--J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.
+
+Je pouvais à peine parler...
+
+--Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi?
+
+En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai
+toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les
+épaules...
+
+--C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça!
+
+--Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?
+
+--Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bête.
+Il n'y a pas autre chose à dire...
+
+--Et toi?... que vas-tu faire?
+
+Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah!
+qu'il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut
+lâche et hideuse, sa bouche!...
+
+--Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette
+interrogation, il y avait de prières pour lui.
+
+--Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire...
+
+--Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... Mais, tu es
+folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!...
+
+J'éclatai:
+
+--Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'où l'on me chasse?
+
+Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:
+
+--Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari...
+Il t'a plu de commettre une bêtise... Je n'en suis pas responsable...
+Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les conséquences... La
+vie est la vie...
+
+Je m'indignai:
+
+--Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, une canaille, comme les
+autres, sais-tu? Le sais-tu?
+
+William sourit... C'était vraiment un homme supérieur...
+
+--Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis
+ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus...
+On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se
+décolle... c'est bien aussi. La vie est la vie...
+
+Et, sentencieux, il ajouta:
+
+--Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite... il faut ce
+que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu
+n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les
+nerfs, dans notre métier, c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci:
+«La vie est la vie!».
+
+Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré
+le visage--son impassible et lâche visage de larbin--à coups d'ongles
+furieux, si, brusquement, les larmes n'étaient venues amollir et
+détendre mes nerfs surbandés... Ma colère tomba, et je suppliai:
+
+--Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit
+William!... que je suis malheureuse!...
+
+William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il
+y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant
+la journée, il m'accabla généreusement de hautes pensées, de graves et
+consolateurs aphorismes... où ces mots revenaient sans cesse, agaçants
+et berceurs:
+
+--La vie... est la vie...
+
+Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut
+charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le
+soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit
+chez un logeur qu'il connaissait et à qui il paya de sa poche une
+huitaine, recommandant qu'on me soignât bien... J'aurais voulu qu'il
+restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait rendez-vous avec
+Edgar!...
+
+--Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-être
+aurait-il une place pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! ce
+serait épatant.
+
+En me quittant, il me dit:
+
+--Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de bêtises...
+Ça ne mène à rien... Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie,
+Célestine... c'est la vie...
+
+Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas...
+
+--C'est la vie... me dis-je...
+
+Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente de le voir, j'allai à
+la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde,
+effrontée et jolie... plus jolie que moi...
+
+--Eugénie n'est pas là?... demandai-je.
+
+--Non, elle n'est pas là... répondit sèchement la grande fille.
+
+--Et William?...
+
+--William non plus...
+
+--Où est-il?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Je veux le voir... Allez le prévenir que je veux le voir...
+
+La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:
+
+--Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique?
+
+Je compris tout... Et comme j'étais lasse de lutter, je m'éloignai.
+
+--C'est la vie...
+
+Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme un refrain de
+café-concert...
+
+Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de me représenter--non sans
+une douloureuse mélancolie--la joie qui m'avait accueillie dans cette
+maison... La même scène avait dû se passer... On avait débouché la
+bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux
+la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l'oreille:
+
+--Il faudra être chouette avec Bibi...
+
+Les mêmes mots... les mêmes gestes... les mêmes caresses... pendant
+qu'Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l'entraînait dans la
+pièce voisine:
+
+--Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux!
+
+Je marchais toute vague, hébétée... répétant intérieurement avec une
+obstination stupide:
+
+--Allons... C'est la vie... c'est la vie...
+
+Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les
+cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer
+l'épicier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur
+du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne
+sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas
+entrer chez la concierge voisine... Elle m'eût sans doute mal reçue...
+Et que m'eûtelle dit?... Alors, je m'en allai définitivement, poursuivie
+toujours par cet irritant refrain:
+
+--C'est la vie...
+
+Les rues me semblèrent insupportablement tristes... Les passants me
+firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la
+tête d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée
+sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'était
+jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, aucun espoir ne
+luisait...
+
+Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...
+
+Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre,
+gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes... Des crapules!...
+
+* * * * *
+
+Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'évoque. J'en ai
+d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et
+cela me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire
+défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes,
+les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car,
+de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les
+préoccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon
+séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi
+trop écoeurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une
+vanité qui me dégoûte plus que les autres: la vanité littéraire... un
+genre de bêtise plus bas que les autres: la bêtise politique...
+
+Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah!
+c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à
+la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette
+catégorie mondaine, où tout est factice: l'élégance, l'amour, la
+cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité,
+le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature,
+s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés... où l'on
+ne trouve qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui ajoute
+au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus
+farouche. C'est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien
+des créatures humaines et vivantes...
+
+Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi,
+moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, guère plus parvenu
+dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon... Monsieur
+Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes.
+Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude
+que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la
+photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement
+enterré, au fond de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...
+
+* * * * *
+
+Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, ma lampe
+charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais
+j'ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce
+qui est en marche vers moi... je rêverai à ce qui doit arriver demain...
+Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif
+durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et Joseph est en
+route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le
+vois... oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un
+compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient
+vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur... Le
+bonheur?
+
+Je le verrai demain...
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne de ce
+journal,--j'avais autre chose à faire et à quoi penser,--et voici trois
+mois exactement que Joseph et moi nous avons quitté le Prieuré, et que
+nous sommes installés dans le petit café, près du port, à Cherbourg.
+Nous sommes mariés; les affaires vont bien; le métier me plaît; je suis
+heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait
+pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver. Ce ne sont
+plus les paysages désolés d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes,
+la magnifique horreur de ses grèves qui hurlent à la mort. Ici, rien
+n'est triste; au contraire, tout y porte à la gaîté... C'est le bruit
+joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activité
+bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y traîne le
+sabre en des bordées de noces violentes et farouches. Foules pressées
+de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et
+distrayants, où je hume cette odeur natale de coaltar et de goémon, que
+j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance...
+J'ai revu des gars du pays, en service sur des bâtiments de l'État...
+Nous n'avons guères causé ensemble, et je n'ai point songé à leur
+demander des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... C'est
+comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi
+bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand
+ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des têtes
+pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre
+émotion, d'autres épanchements d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime
+pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui
+n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six...
+
+Mais il faut que je raconte brièvement les événements qui précédèrent
+notre départ du Prieuré...
+
+* * * * *
+
+On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait dans les communs,
+au-dessus de la sellerie. Tous les jours, été comme hiver, il se levait
+à cinq heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un mois après son
+retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine était grande
+ouverte.
+
+--Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà levés?
+
+Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans le panneau vitré, près de
+la serrure, découpé un carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir
+y introduire le bras. La serrure était forcée par d'expertes mains.
+Quelques menus débris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des
+éclats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes les
+portes, si soigneusement verrouillées, sous la surveillance de
+Madame, le soir, étaient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose
+d'effrayant avait passé par là... Très impressionné,--je raconte
+d'après le récit même qu'il fit de sa découverte aux magistrats,--Joseph
+traversa la cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le
+fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, l'office, la salle
+à manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle à
+manger offrait le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai pillage...
+les meubles bousculés, le buffet fouillé de fond en comble, ses tiroirs,
+ainsi que ceux des deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la
+table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle d'objets sans
+valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier
+de cuivre. Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait
+vraiment de l'ampleur. Dans l'office,--je crois l'avoir déjà
+noté,--existait un placard très profond, défendu par un système de
+serrure très compliqué et dont Madame seule connaissait le secret. Là,
+dormait la fameuse et vénérable argenterie dans trois lourdes caisses
+armées de traverses et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à
+la planche du bas et tenaient au mur, scellées par de solides pattes de
+fer. Or, les trois caisses, arrachées de leur mystérieux et inviolable
+tabernacle, bâillaient au milieu de la pièce, vides. A cette vue,
+Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans
+l'escalier:
+
+--Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a volé... on a volé!...
+
+Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade effrayante. Madame,
+en chemise, les épaules à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur,
+boutonnant son caleçon hors duquel s'échappaient des pans de chemise...
+Et, tous les deux, dépeignés, très pâles, grimaçants, comme s'ils
+eussent été réveillés en plein cauchemar, criaient:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--On a volé... on a volé!...
+
+--On a volé, quoi?... on a volé, quoi?
+
+Dans la salle à manger, Madame gémit:
+
+--Mon Dieu!... mon Dieu!
+
+Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait de hurler:
+
+--On a volé, quoi? quoi?
+
+Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des trois caisses
+descellées... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri:
+
+--Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie!
+
+Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides,
+épouvantée, horrifiée, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle
+avait la force de balbutier d'une voix d'enfant:
+
+--Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!...
+jusqu'à l'huilier Louis XVI.
+
+Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant
+mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards,
+pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine de dément:
+
+--Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un
+chien!
+
+Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi:
+
+--L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les
+bandits!...
+
+Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de
+prostration; ce silence de mort, cette prostration des êtres et des
+choses qui succèdent aux fracas des grands écroulements, au tonnerre des
+grands cataclysmes... Et la lanterne, balancée dans les mains de Joseph,
+promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses
+éventrées, une lueur rouge, tremblante, sinistre...
+
+J'étais descendue, en même temps que les maîtres, à l'appel de Joseph.
+Devant ce désastre, et malgré le comique prodigieux de ces visages, mon
+premier sentiment avait été de la compassion. Il semblait que ce malheur
+m'atteignît, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les
+épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices
+à Madame dont l'attitude affaissée me faisait peine à voir... Mais cette
+impression de solidarité ou de servitude s'effaça vite.
+
+* * * * *
+
+Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de
+religieux, qui m'épouvante certes, mais qui me laisse aussi--je ne
+sais comment exprimer cela--de l'admiration. Non, pas de l'admiration,
+puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle,
+et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme
+une brutale secousse, dans tout mon être physique, à la fois pénible
+et délicieuse, un viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est curieux,
+c'est particulier, sans doute, c'est peut-être horrible,--et je ne puis
+expliquer la cause véritable de ces sensations étranges et fortes,--mais
+chez moi, tout crime,--le meurtre principalement,--a des correspondances
+secrètes avec l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime m'empoigne
+comme un beau mâle...
+
+* * * * *
+
+Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma subitement en gaîté
+rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante
+jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement de pitié qui, tout
+d'abord, avait alarmé mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:
+
+--Voici deux êtres qui vivent comme des taupes, comme des larves...
+Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement
+enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait
+la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du
+superflu. Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, le pardon
+de leur inutilité humaine, ils s'en gardent comme d'une saleté. Ils
+ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des
+pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants.
+Ils économisent même sur le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les
+plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les
+dépouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trésors
+enfouis, les bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je regrette,
+c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux êtres malfaisants, totalement
+nus et misérables, plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, mendia
+vainement à leur porte, plus malades que l'abandonné qui agonise sur la
+route, à deux pas de ces richesses cachées et maudites.
+
+Cette idée que mes maîtres auraient pu, un bissac sur le dos, traîner
+leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la détresse des
+chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta
+et me mit en gaîté. Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus
+intense et plus haineuse, à considérer Madame, affalée près de ses
+caisses vides, plus morte que si elle eût été vraiment morte, car
+elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en
+concevoir une plus horrible, pour un être qui n'avait jamais rien aimé,
+rien que l'évaluation en argent de ces choses inévaluables que sont nos
+plaisirs, nos caprices, nos charités, notre amour, ce luxe divin des
+âmes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'était aussi
+la revanche des humiliations, des duretés que j'avais subies, qui me
+venaient d'elle, à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque
+regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, la jouissance
+délicieusement farouche. J'aurais voulu crier: «C'est bien fait...
+c'est bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître ces admirables
+et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et
+pour les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, chères figures
+de justice et de pitié, par quelle suite de sensations fortes et
+savoureuses vous m'avez fait passer!
+
+Madame ne tarda pas à reprendre possession d'elle-même... Sa nature
+combattive, agressive, se réveilla soudain en toute sa violence.
+
+--Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un ton de colère et de
+suprême dédain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta
+grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va
+nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... démène-toi un
+peu... tâche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de
+paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas être ici depuis longtemps?... Ah!
+quel homme, mon Dieu!
+
+Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. Elle l'interpella:
+
+--Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on
+déménage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on
+éventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu
+bon, gros lourdaud?
+
+Monsieur osa répondre:
+
+--Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu...
+
+--Moi?... Ce n'est pas la même chose... N'est-ce pas l'affaire d'un
+homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en.
+
+Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa
+fureur contre nous, nous apostropha:
+
+--Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder, là, comme des
+paquets?... Ça vous est égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise
+vos maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par
+hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne
+pensez qu'à manger et dormir... Tas de brutes!
+
+Elle s'adressa directement à Joseph:
+
+--Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? Dites... pourquoi?
+
+Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair d'une seconde. Mais il
+se remit vite...
+
+--Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais,
+c'est vrai... les chiens n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par
+exemple!...
+
+--Les aviez-vous lâchés?...
+
+--Certainement que je les avais lâchés, comme tous les soirs... Ça c'est
+curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs
+connaissaient la maison... et les chiens.
+
+--Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, d'habitude... pourquoi
+n'avez-vous rien entendu?
+
+--Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà qui est assez louche,
+aussi... Car je n'ai pas le sommeil dur, moi... Quand un chat traverse
+le jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, tout de même... Et
+ces sacrés chiens, surtout... Ah! mais, ah! mais!...
+
+Madame interrompit Joseph:
+
+--Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes des brutes, tous, tous! Et
+Marianne?... Où est Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle
+dort comme une souche, sans doute.
+
+Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:
+
+--Marianne!... Marianne!
+
+Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. Joseph était grave. Il y
+avait comme du mystère dans ses yeux...
+
+* * * * *
+
+Je ne tenterai point de décrire cette journée, tous les multiples
+incidents, toutes les folies de cette journée. Le procureur de la
+République, mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença son
+enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes interrogés l'un après
+l'autre, les deux premiers pour la forme, moi, avec une insistance
+hostile qui me fut extrêmement désagréable. On visita ma chambre,
+on fouilla ma commode et mes malles. Ma correspondance fut épluchée
+minutieusement... Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit de mon
+journal échappa aux investigations policières. Quelques jours avant
+l'événement, je l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une lettre
+affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent peut-être trouvé dans ces
+pages le moyen d'accuser Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en
+tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi les allées du
+jardin, les plates-bandes, les murs, les brèches des haies, la petite
+cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et
+d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il fut impossible d'y
+découvrir la moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs,
+les brèches des haies gardaient jalousement leur secret. De même
+que pour l'affaire du viol, les gens du pays affluèrent, demandant
+à déposer. L'un avait vu un homme blond «qui ne lui revenait pas»;
+l'autre, un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, l'enquête demeura
+vaine. Nulle piste, nul soupçon...
+
+--Il faut attendre, prononça avec mystère le procureur en partant, le
+soir. C'est peut-être la police de Paris qui nous mettra sur la voie des
+coupables...
+
+Durant cette journée fatigante, au milieu des allées et venues, je n'eus
+guère le loisir de penser aux conséquences de ce drame qui, pour la
+première fois, mettait de l'animation, de la vie dans ce morne Prieuré.
+Madame ne nous laissait pas une minute de répit. Il fallait courir-ci...
+courir-là... sans raison, d'ailleurs, car Madame avait perdu un peu la
+tête... Quant à Marianne, il semblait qu'elle ne se fût aperçue de rien,
+et que rien ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... Pareille à
+la triste Eugénie, elle suivait son idée, et son idée était bien loin de
+nos préoccupations. Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine,
+elle devenait subitement comme ivre, et elle le regardait avec des yeux
+extasiés...
+
+--Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses mains!... tes gros yeux!...
+
+Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. L'idée m'était
+venue tout de suite, et maintenant elle se fortifiait en moi, que Joseph
+n'était pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même espérer qu'entre
+son voyage à Cherbourg et la préparation de ce coup de main audacieux et
+incomparablement exécuté, il y eût un lien évident. Et je me souvenais
+de cette réponse qu'il m'avait faite, la veille de son départ:
+
+--Ça dépend... d'une affaire très importante...
+
+Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je percevais dans ses gestes
+dans son attitude, dans son silence, une gêne inhabituelle... visible
+pour moi seule...
+
+Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, tant il me
+satisfaisait. Au contraire, je m'y complus avec une joie intense...
+Marianne, nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine,
+je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, émue d'une émotion
+inexprimable, je lui demandai:
+
+--Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez violé la petite Claire dans
+le bois... Dites-moi que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de
+Madame...
+
+Surpris, hébété de cette question, Joseph me regarda... Puis, tout d'un
+coup sans me répondre, il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque
+sous un baiser, fort comme un coup de massue, il me dit:
+
+--Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas avec moi, dans le
+petit café... et puisque nos deux âmes sont pareilles!...
+
+Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, chez la comtesse Fardin,
+une sorte d'idole hindoue, d'une grande beauté horrible et meurtrière...
+Joseph, à ce moment, lui ressemblait...
+
+* * * * *
+
+Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, les magistrats
+ne purent rien découvrir et ils abandonnèrent l'instruction,
+définitivement... Leur opinion était que le coup avait été exécuté
+par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon dos. Et allez donc
+chercher dans le tas!...
+
+Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina violemment la
+magistrature, qui ne pouvait lui rendre son argenterie. Mais elle ne
+renonça pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier de Louis XVI»,
+comme disait Joseph. Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles
+et biscornues, qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigués
+de ces billevesées, ne lui répondaient même plus... Je fus enfin
+rassurée sur le compte de Joseph... car je redoutais toujours une
+catastrophe pour lui...
+
+Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le serviteur familial,
+la perle rare. Je ne puis m'empêcher de pouffer au souvenir d'une
+conversation que, la journée même du vol, je surpris derrière la porte
+du salon, entre Madame et le procureur de la République, un petit sec,
+à lèvres minces, à teint bilieux, et dont le profil était coupant, comme
+une lame de sabre.
+
+--Vous ne soupçonnez personne parmi vos gens? demanda le procureur...
+Votre cocher?
+
+--Joseph! s'écria Madame scandalisée... un homme qui nous est si
+dévoué... qui depuis plus de quinze ans est à notre service!... la
+probité même, Monsieur le procureur... une perle!... il se jetterait au
+feu pour nous...
+
+Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.
+
+--Il n'y aurait que cette fille, la femme de chambre. Je ne la connais
+pas, moi, cette fille. Elle a peut-être de très mauvaises relations à
+Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois je l'ai surprise,
+en train de boire le vin de la table et de manger nos pruneaux... Quand
+on boit le vin de ses maîtres... on est capable de tout...
+
+Et elle murmura:
+
+--On ne devrait jamais prendre de domestiques à Paris... Elle est
+singulière, en effet.
+
+Non, mais voyez-vous cette chipie?...
+
+C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient de tout le monde,
+sauf de celui qui les vole, naturellement. Car j'étais de plus en plus
+convaincue que Joseph avait été l'âme de cette affaire. Depuis longtemps
+je l'avais surveillé, non par un sentiment hostile, vous pensez bien,
+mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce fidèle et dévoué
+serviteur, cette perle unique, chapardait tout ce qu'il pouvait dans la
+maison. Il dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de menues choses
+susceptibles d'être revendues, sans qu'il fût possible d'en connaître
+l'origine. Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, dans la
+sellerie, pour rien, et pour y discuter seulement sur les bienfaits de
+l'antisémitisme. En homme avisé, patient, prudent, méthodique, Joseph
+n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens font les gros
+comptes annuels, et je suis persuadée que de cette façon, il triplait,
+quadruplait ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. Je sais bien
+qu'il y a une différence entre de si menus vols et un pillage audacieux
+comme fut celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve qu'il aimait
+aussi à travailler dans le grand... Qui me dit que Joseph n'était pas
+alors affilié à une bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je
+voudrais encore savoir tout cela!
+
+Depuis le soir où son baiser me fut comme un aveu du crime, où sa
+confiance alla vers moi avec la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau
+le tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper de paroles
+douces et de caresses, il ne se démentit plus... Et il entra dans la
+folie d'espoir de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua tous
+les détails du vol; et il battit les chiens qui n'aboyèrent pas, et il
+menaça de son poing les voleurs inconnus, les chimériques voleurs comme
+s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais plus à quoi m'en tenir
+sur le compte de cet impénétrable bonhomme... Un jour, je croyais à son
+crime, un autre jour à son innocence. Et c'était horriblement agaçant.
+
+Comme autrefois, nous nous retrouvions, le soir, à la sellerie:
+
+--Eh bien, Joseph?...
+
+--Ah! vous voilà, Célestine!
+
+--Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous avez l'air de me fuir...
+
+--Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...
+
+--Oui... depuis cette fameuse matinée...
+
+--Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de trop mauvaises idées.
+
+Et triste, il dodelinait de la tête.
+
+--Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est pour rire. Est-ce que je
+vous aimerais si vous aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...
+
+--Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est pas bien...
+
+--Et quand partons-nous?... Je ne puis plus vivre ici.
+
+--Pas tout de suite... Il faut encore attendre...
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que... ça se peut pas... tout de suite...
+
+Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, je disais:
+
+--Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère pressé de m'avoir...
+
+--Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... Si c'est Dieu
+possible!... Mais, j'en bous... j'en bous!...
+
+--Eh bien alors, partons...
+
+Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...
+
+--Non... non... ça ne se peut pas encore...
+
+Tout naturellement, je songeais:
+
+--C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, il ne peut pas
+s'en aller maintenant, ni s'établir... On aurait des soupçons peut-être.
+Il faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur cette mystérieuse
+affaire...
+
+Un autre soir, je proposai:
+
+--Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un moyen de partir d'ici... il
+faudrait avoir une discussion avec Madame et l'obliger à nous mettre à
+la porte tous les deux...
+
+Mais il protesta vivement:
+
+--Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. Ah! mais non... Moi,
+j'aime mes maîtres... Ce sont de bons maîtres... Il faut bien quitter
+d'avec eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... des gens
+sérieux, quoi... Il faut que les maîtres nous regrettent et qu'ils
+soient embêtés... et qu'ils pleurent de nous voir partir...
+
+Avec une gravité triste où je ne sentis aucune ironie, il affirma:
+
+--Moi, vous savez, ça me fera du deuil de m'en aller d'ici... Depuis
+quinze ans que je suis ici... dame!... on s'attache à une maison... Et
+vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?
+
+--Ah! non... m'écriai-je, en riant.
+
+--C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses maîtres... les
+maîtres sont les maîtres... Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez
+bien gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez bien... Ne
+répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, il faut bien quitter d'avec
+eux... d'avec Madame, surtout...
+
+Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions à
+rester au Prieuré, je me promis de devenir une femme de chambre
+modèle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les
+complaisances, toutes les délicatesses, je les prodiguai... Madame
+s'humanisait avec moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon
+amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amené ce changement
+dans le caractère de Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil,
+et jusque dans ses raisons de vivre. Comme après une grande douleur,
+après la perte foudroyante d'un être uniquement chéri, elle ne luttait
+plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement de ses nerfs
+vaincus et de ses fiertés humiliées, et elle ne semblait plus chercher
+auprès de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la pitié, de
+la confiance. L'enfer du Prieuré se transformait pour tout le monde en
+un vrai paradis...
+
+C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que
+j'annonçai un matin à Madame la nécessité où j'étais de la quitter...
+J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour
+y épouser un brave garçon qui m'attendait depuis longtemps. En termes
+attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bontés de Madame,
+etc... Madame fut atterrée... Elle essaya de me retenir, par les
+sentiments et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, de me
+donner une belle chambre, au second étage de la maison. Mais, devant ma
+résolution, elle dut se résigner...
+
+--Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je
+n'ai pas de chance...
+
+Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, Joseph vint à son tour
+expliquer que, se faisant trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait
+plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos.
+
+--Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas
+possible... La malédiction est donc sur le Prieuré... Tout le monde
+m'abandonne... tout m'abandonne...
+
+Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura...
+
+--Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...
+
+Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi
+l'argenterie!...
+
+Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule à jouir
+de l'argent de Joseph, de l'argent volé--non ce n'était pas cela... quel
+est l'argent qui n'est pas volé?--mais je craignis que le sentiment que
+j'éprouvais ne fût qu'une curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi,
+sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'était peut-être
+pas durable... Et peut-être n'était-ce en moi qu'une perversion
+momentanée de mes sens?... Il y avait des moments où je me
+demandais aussi si ce n'était pas mon imagination--portée aux rêves
+exceptionnels--qui avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était
+point réellement qu'une simple brute, un paysan, incapable même
+d'une belle violence, même d'un beau crime?... Les suites de cet
+acte m'épouvantaient... Et puis--n'est-ce pas une chose vraiment
+inexplicable?--cette idée que je ne servirais plus chez les autres me
+causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais
+avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non!... D'être
+domestique, on a ça dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois
+allait me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit intérieur, sévère
+et froid, pareil à un intérieur d'ouvrier, ma vie médiocre, privée
+de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces à
+manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon plaisir de les servir,
+de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain
+de parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.
+
+Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux où j'arrivai au
+Prieuré, que je finirais avec ce bonhomme étrange, silencieux et bourru,
+qui me regardait avec tant de dédain?...
+
+Maintenant, nous sommes dans le petit café... Joseph a rajeuni. Il n'est
+plus courbé, ni lourdaud. Et il marche d'une table à l'autre, et il
+trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, l'échine élastique.
+Ses épaules qui m'effrayaient ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois
+si terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. Toujours rasé
+de frais, la peau brune et luisante ainsi que de l'acajou, coiffé d'un
+béret crâne, vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air
+d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui aurait vu des choses
+extraordinaires et traversé d'extravagants pays. Ce que j'admire en
+lui, c'est sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude dans
+son regard... On voit que sa vie repose sur des bases solides. Plus
+violemment que jamais, il est pour la famille, pour la propriété, pour
+la religion, pour la marine, pour l'armée, pour la patrie... Moi, il
+m'épate!
+
+En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix mille francs... L'autre jour,
+le commissariat maritime lui a adjugé un lot d'épaves de quinze mille
+francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu avec un fort bénéfice.
+Il fait aussi de petites affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de
+l'argent à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir en acquérant la
+maison voisine. On y installerait peut-être un café-concert...
+
+Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle est sa fortune?...
+Je n'en sais rien. Il n'aime pas que je lui parle de cela; il n'aime pas
+que je lui parle du temps où nous étions en place... On dirait qu'il a
+tout oublié et que sa vie n'a réellement commencé que du jour où il prit
+possession du petit café... Quand je lui adresse une question qui
+me tourmente, il semble ne pas comprendre ce que je dis. Et dans son
+regard, alors, passent des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais
+je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai le mystère de sa
+vie... Et c'est peut-être cet inconnu qui m'attache tant à lui...
+
+Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y cloche. Nous avons
+trois garçons pour servir les clients, une bonne à tout faire pour la
+cuisine et pour le ménage, et cela marche à la baguette... Il est vrai
+qu'en trois mois nous avons changé quatre fois de bonne... Ce
+qu'elles sont exigeantes, les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, et
+dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est dégoûtant...
+
+Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au milieu d'une forêt
+de fioles enluminées. Je suis là aussi pour la parade et pour la
+causette... Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me refuse
+jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il aime que le soir je montre
+ma peau dans un petit décolletage aguichant... Il faut allumer le
+client, l'entretenir dans une constante joie, dans un constant désir de
+ma personne... Il y a déjà deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux
+ou trois mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font une cour
+assidue. Naturellement, pour me plaire, ils dépensent beaucoup. Joseph
+les gâte spécialement, car ce sont de terribles pochards. Nous avons
+pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent avec nous et chaque soir se
+paient du vin, des liqueurs de supplément, dont tout le monde profite...
+Ils sont fort galants avec moi et je les excite de mon mieux... Mais il
+ne faudrait pas, je pense, que mes façons dépassassent l'encouragement
+des banales oeillades, des sourires équivoques et des illusoires
+promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... Joseph me suffit, et je
+crois bien que je perdrais au change, même s'il s'agissait de le tromper
+avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... Bien peu de jeunes
+gens seraient capables de satisfaire une femme comme lui... C'est drôle,
+vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve personne d'aussi
+beau que mon Joseph... Je l'ai dans la peau, quoi!... Oh! le vieux
+monstre!... Ce qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs
+de l'amour, et il en invente... Quand on pense qu'il n'a pas quitté la
+province... qu'il a été toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu
+apprendre tous ces vices-là...
+
+Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. Grâce à lui, le petit
+café, dont l'enseigne: A L'ARMÉE FRANÇAISE! brille sur tout le quartier,
+le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses lettres de feu,
+est maintenant le rendez-vous officiel des antisémites marquants et des
+plus bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent fraterniser là,
+dans des soulographies héroïques, avec des sous-officiers de l'armée
+et des gradés de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, et,
+plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers ont tiré leurs
+sabres, menaçant de crever des traîtres imaginaires... Le soir du
+débarquement de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit café allait
+crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» et «Mort aux juifs!» Ce
+soir-là, Joseph, qui est déjà populaire dans la ville, eut un succès
+fou. Il monta sur une table et il cria:
+
+--Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... S'il est innocent,
+qu'on le fusille...
+
+De toutes parts, on vociféra:
+
+--Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!
+
+Cette proposition avait porté l'enthousiasme jusqu'au paroxysme. On
+n'entendait dans le café, dominant les hurlements, que des cliquetis
+de sabre, et des poings s'abattant sur les tables de marbre. Quelqu'un,
+ayant voulu dire on ne sait quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur
+lui, d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui cassa cinq dents...
+Frappé à coups de plat de sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié
+mort, le malheureux fut jeté comme une ordure dans la rue, toujours aux
+cris de: «Vive l'armée! Mort aux Juifs!»
+
+Il y a des moments où j'ai peur dans cette atmosphère de tuerie, parmi
+toutes ces faces bestiales, lourdes d'alcool et de meurtre... Mais
+Joseph me rassure:
+
+--C'est rien... fait-il... Faut ça pour les affaires...
+
+Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant les mains, très gai,
+m'annonça:
+
+--Les nouvelles sont mauvaises. On parle de la guerre avec l'Angleterre.
+
+--Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg allait être bombardé?
+
+--Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, j'ai pensé à une
+chose... j'ai pensé à un coup... à un riche coup...
+
+Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer quelque immense
+canaillerie.
+
+--Plus je te regarde... dit-il... et plus je me dis que tu n'as pas une
+tête de bretonne. Non, tu n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais
+plutôt une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un fameux coup d'oeil
+dans le comptoir?
+
+J'éprouvai de la déception... Je croyais que Joseph allait me proposer
+une chose terrible... J'étais fière déjà d'être de moitié dans une
+entreprise hardie... Chaque fois que je le vois songeur, mes idées
+s'allument tout de suite. J'imagine des tragédies, des escalades
+nocturnes, des pillages, des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la
+bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait que d'une réclame,
+petite et vulgaire...
+
+Les mains dans ses poches, crâne sous son béret bleu, il se dandinait
+drôlement...
+
+--Tu comprends?... insista-t-il. Au moment d'une guerre... une
+Alsacienne bien jolie, bien frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite
+le patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme pour saouler
+les gens... Qu'est-ce que tu en penses?... Je te ferais mettre sur les
+journaux... et même, peut-être, sur des affiches...
+
+--J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, un peu sèchement.
+
+Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la première fois, nous en
+vînmes aux mots violents.
+
+--Tu ne faisais pas tant de manières quand tu couchais avec tout le
+monde... cria Joseph.
+
+--Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, parce que j'en dirais trop
+long...
+
+--Putain!
+
+--Voleur!
+
+Un client entra... Il ne fut plus question de rien. Et le soir, on se
+raccommoda dans les baisers...
+
+* * * * *
+
+Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... avec du velours et
+de la soie... Au fond, je suis sans force contre la volonté de Joseph.
+Malgré ce petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède comme un
+démon. Et je suis heureuse d'être à lui... Je sens que je ferai tout
+ce qu'il voudra que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira
+d'aller... jusqu'au crime!...
+
+
+Mars 1900.
+
+
+
+
+
+OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU
+
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume.
+
+ Sébastien Roch 1 vol.
+
+ Le Jardin des Supplices (38e mille) 1 vol.
+
+ Le Journal d'une femme de chambre (126e mille) 1 vol.
+
+ Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique (28e mille) 1 vol.
+
+ Farces et Moralités 1 vol.
+
+ La 628-E8 (39e mille) 1 vol.
+
+ Dingo (17e mille) 1 vol.
+
+ Sébastien Roch. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50
+
+ Contes de la Chaumière, avec deux eaux-fortes de
+ Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la _Petite
+ Bibliothèque-Charpentier_ 4 fr.
+
+ Le Calvaire. Édition illustrée (OLENDORFF,
+ éditeur) 3 fr. 50
+
+ L'abbé Jules. (OLENDORFF, éditeur) 3 fr. 50
+
+
+
+THÉÂTRE.
+
+ Les Mauvais Bergers, pièce en cinq actes 3 fr. 50
+
+ Les Affaires sont les Affaires, comédie en trois
+ actes (16e mille) 3 fr. 50
+
+ Le Foyer, comédie en trois actes. En collaboration
+ avec THADÉE NATANSON (8e mille) 3 fr. 50
+
+ Vieux Ménages, comédie en un acte 1 fr.
+
+ Le Portefeuille, comédie en un acte 1 fr.
+
+
+
+4973.--L. Imp. réunies.--7, rue Saint-Benoit, Paris.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Journal d'une Femme de Chambre
+by Octave Mirbeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE ***
+
+***** This file should be named 16820-8.txt or 16820-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16820/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/16820-8.zip b/16820-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..538ea68
--- /dev/null
+++ b/16820-8.zip
Binary files differ
diff --git a/16820-h.zip b/16820-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..cff315b
--- /dev/null
+++ b/16820-h.zip
Binary files differ
diff --git a/16820-h/16820-h.htm b/16820-h/16820-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7a61315
--- /dev/null
+++ b/16820-h/16820-h.htm
@@ -0,0 +1,18736 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Journal d'une femme de chambre</title>
+ <meta name="author" content="Octave Mirbeau">
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 20%; text-align: center}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.mid {text-align: center}
+.sml {font-size: 0.7em}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Le Journal d'une Femme de Chambre, by Octave Mirbeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Journal d'une Femme de Chambre
+
+Author: Octave Mirbeau
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h2>OCTAVE MIRBEAU</h2>
+<br><br>
+
+<h1>LE JOURNAL<br>
+D'UNE<br>
+FEMME de CHAMBRE</h1>
+<br><br><br>
+
+<p class="mid">CENT VINGT-QUATRIÈME MILLE</p><br>
+
+<p class="mid">PARIS</p><br>
+
+<p class="mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p><br>
+
+<p class="mid">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br>
+11, RUE DE GRENELLE, 11</p>
+
+<h4>1915</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p>A</p>
+
+<p>MONSIEUR JULES HURET</p>
+
+
+<p>Mon cher ami,</p>
+
+<p>En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons
+très fortes et très précises, inscrire votre nom.
+D'abord, pour que vous sachiez combien votre nom
+m'est cher. Ensuite,&mdash;je le dis avec un tranquille
+orgueil,&mdash;parce que vous aimerez ce livre. Et ce
+livre, malgré tous ses défauts, vous l'aimerez, parce
+que c'est un livre sans hypocrisie, parce que c'est de
+la vie, et de la vie comme nous la comprenons,
+vous et moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon
+cher Huret, beaucoup des figures, si étrangement
+humaines, que vous fîtes défiler dans une longue
+suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent.
+C'est que nul mieux que vous, et plus profondément
+que vous, n'a senti, devant les masques
+humains, cette tristesse et ce comique d'être un
+homme... Tristesse qui fait rire, comique qui fait
+pleurer les âmes hautes, puissiez-vous les retrouver
+ici...</p>
+
+<p><span class="sc">Octave Mirbeau</span></p>
+
+<p>Mai 1900.</p>
+
+<p><i>Ce livre que je publie sous ce titre:</i> Le Journal
+d'une femme de chambre <i>a été véritablement
+écrit par Mlle Célestine R..., femme de chambre.
+Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit,
+de le corriger, d'en récrire quelques parties.
+Je refusai d'abord, jugeant non sans raison que,
+tel quel, dans son débraillé, ce journal avait une
+originalité, une saveur particulière, et que je ne
+pouvais que le banaliser en «y mettant du mien».
+Mais Mlle Célestine R... était fort jolie... Elle
+insista. Je finis par céder, car je suis homme, après
+tout...</i></p>
+
+<p><i>Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail
+qu'elle me demandait, c'est-à-dire en ajoutant,
+çà et là, quelques accents à ce livre, j'ai bien
+peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive,
+d'en avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir
+remplacé par de la simple littérature ce qu'il y
+avait dans ces pages d'émotion et de vie...</i></p>
+
+<p><i>Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections
+que ne manqueront pas de faire certains critiques
+graves et savants... et combien nobles!...</i></p>
+
+<p><b>O. M.</b></p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+<br><br>
+
+<p>14 septembre.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de
+l'après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux,
+je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la
+douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle
+pas des places que j'ai faites durant les années
+précédentes. Il me serait impossible de les compter.
+Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des
+intérieurs et des visages, et de sales âmes... Et
+ça n'est pas fini... A la façon, vraiment extraordinaire,
+vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, successivement,
+de maisons en bureaux et de bureaux
+en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de
+l'Observatoire à Montmartre, des Ternes aux
+Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer
+nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles
+à servir maintenant!... C'est à ne pas croire.</p>
+
+<p>L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des
+Petites Annonces du <i>Figaro</i> et sans que je voie
+Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç'a
+été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de
+part et d'autre, des surprises. Les lettres de
+Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais elles
+révèlent un caractère tatillon et méticuleux...
+Ah! il lui en faut des explications et des commentaires,
+et des pourquoi, et des parce que... Je ne
+sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se
+fend guère pour son papier à lettres... Il est acheté
+au Louvre... Moi qui ne suis pas riche, j'ai plus
+de coquetterie... J'écris sur du papier parfumé à
+la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose,
+tantôt bleu pâle, que j'ai collectionné chez mes
+anciennes maîtresses... Il y en a même sur lequel
+sont gravées des couronnes de comtesse...
+Ça a dû lui en boucher un coin.</p>
+
+<p>Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy.
+La propriété de Madame, qui n'est pas loin du
+pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout
+ce que je sais de l'endroit où, désormais, je vais
+vivre...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets
+d'être venue, à la suite d'un coup de tête, m'ensevelir
+dans ce fond perdu de province. Ce que
+j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande
+ce qui va encore m'arriver ici... Rien de bon
+sans doute et, comme d'habitude, des embêtements...
+Les embêtements, c'est le plus clair de
+notre bénéfice. Pour une qui réussit, c'est-à-dire
+pour une qui épouse un brave garçon ou qui se
+colle avec un vieux, combien sont destinées aux
+malchances, emportées dans le grand tourbillon
+de la misère?... Après tout, je n'avais pas le choix;
+et cela vaut mieux que rien.</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce n'est pas la première fois que je suis engagée
+en province. Il y a quatre ans, j'y ai fait une
+place... Oh! pas longtemps... et dans des circonstances
+véritablement exceptionnelles... Je me
+souviens de cette aventure comme si elle était
+d'hier... Bien que les détails en soient un peu
+lestes et même horribles, je veux la conter...
+D'ailleurs, j'avertis charitablement les personnes
+qui me liront que mon intention, en écrivant ce
+journal, est de n'employer aucune réticence, pas
+plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des
+autres. J'entends y mettre au contraire toute la
+franchise qui est en moi et, quand il le faudra,
+toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas
+de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles
+et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur
+de pourriture.</p>
+
+<p>Voici la chose:</p>
+
+<p>J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement,
+par une sorte de grosse gouvernante, pour
+être femme de chambre chez un certain M. Rabour,
+en Touraine. Les conditions acceptées, il
+fut convenu que je prendrais le train, tel jour, à
+telle heure, pour telle gare; ce qui fut fait selon
+le programme.</p>
+
+<p>Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur,
+je trouvai, à la sortie, une espèce de cocher à
+face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de
+chambre de M. Rabour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une malle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai une malle.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi votre bulletin de bagages, et
+attendez-moi là...</p>
+
+<p>Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent.
+Ils l'appelaient «Monsieur Louis» sur un
+ton d'amical respect. Louis chercha ma malle
+parmi les colis entassés et la fit porter dans une
+charrette anglaise, qui stationnait près de la barrière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... montez-vous?</p>
+
+<p>Je pris place à côté de lui sur la banquette,
+et nous partîmes.</p>
+
+<p>Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je
+l'examinais de même. Je vis tout de suite que
+j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi,
+à un domestique pas stylé et qui n'a
+jamais servi dans les grandes maisons. Cela
+m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne
+m'affole comme une culotte de peau blanche,
+moulant des cuisses nerveuses. Et ce qu'il manquait
+de chic, ce Louis, sans gants pour conduire,
+avec un complet trop large de droguet gris
+bleu, et une casquette plate, en cuir verni, ornée
+d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent,
+dans ce patelin-là. Avec cela, un air renfrogné,
+brutal, mais pas méchant diable au fond. Je
+connais ces types. Les premiers jours, avec les
+nouvelles, ils font les malins, et puis après ça
+s'arrange. Souvent, ça s'arrange mieux qu'on ne
+voudrait.</p>
+
+<p>Nous restâmes longtemps sans dire un mot.
+Lui faisait des manières de grand cocher, tenant
+les guides hautes et jouant du fouet avec des
+gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!...
+Moi, je prenais des attitudes dignes pour regarder
+le paysage, qui n'avait rien de particulier; des
+champs, des arbres, des maisons, comme partout.
+Il mit son cheval au pas pour monter une côte et,
+tout à coup, avec un sourire moqueur, il me
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous au moins apporté une bonne
+provision de bottines?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! dis-je, étonnée de cette question
+qui ne rimait à rien, et plus encore du ton
+singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi
+me demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce
+que vous me demandez-là, mon gros père,
+savez?...</p>
+
+<p>Il me poussa du coude légèrement et, glissant
+sur moi un regard étrange dont je ne pus m'expliquer
+la double expression d'ironie aiguë et, ma
+foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien...
+Farceuse va... sacrée farceuse!</p>
+
+<p>Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit
+son allure rapide.</p>
+
+<p>J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait
+bien signifier? Peut-être rien du tout... Je pensai
+que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne
+savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas
+trouvé autre chose pour amener une conversation
+que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne pas continuer.</p>
+
+<p>La propriété de M. Rabour était assez belle et
+grande. Une jolie maison, peinte en vert clair,
+entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois
+de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la
+campagne... mais, c'est drôle, elle me rend triste
+et elle m'endort. J'étais tout abrutie quand j'entrai
+dans le vestibule où m'attendait la gouvernante,
+celle-là même qui m'avait engagée au bureau de
+placement de Paris, Dieu sait après combien de
+questions indiscrètes sur mes habitudes intimes,
+mes goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante...
+Mais on a beau en voir et en supporter de plus en
+plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit pas...
+La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau;
+ici, instantanément, elle me dégoûta et je lui
+trouvai l'air répugnant d'une vieille maquerelle.
+C'était une grosse femme, grosse et courte, courte
+et soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux
+plats grisonnants, une poitrine énorme et roulante,
+des mains molles, humides, transparentes
+comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient
+la méchanceté, une méchanceté froide, réfléchie
+et vicieuse. A la façon tranquille et cruelle dont
+elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la
+chair, elle vous faisait presque rougir.</p>
+
+<p>Elle me conduisit dans un petit salon et me
+quitta aussitôt, disant qu'elle allait prévenir
+Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant
+que je ne commençasse mon service.</p>
+
+<p>&mdash;Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle.
+Je vous ai prise, c'est vrai, mais enfin, il
+faut que vous plaisiez à Monsieur...</p>
+
+<p>J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une
+propreté et un ordre extrêmes. Les cuivres, les
+meubles, le parquet, les portes, astiqués à fond,
+cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas
+de flafla, de tentures lourdes, de choses brodées,
+comme on en voit dans de certaines maisons de
+Paris; mais du confortable sérieux, un air de
+décence riche, de vie provinciale cossue, régulière
+et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer ferme,
+là-dedans, par exemple!... Mazette!</p>
+
+<p>Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme,
+et qu'il m'amusa!... Figurez-vous un petit vieux,
+tiré à quatre épingles, rasé de frais et tout rose,
+ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant,
+ma foi! il sautillait, en marchant, comme
+une petite sauterelle dans les prairies. Il me
+salua et avec infiniment de politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!...
+Joli nom, je ne prétends pas le contraire... mais
+trop long, mon enfant, beaucoup trop long... Je
+vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est
+très gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes
+mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie.
+C'est une habitude à laquelle je serais désolé de
+renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...</p>
+
+<p>Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais
+vous appeler par votre nom véritable... Je ne
+m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà
+tous les noms de toutes les saintes du calendrier...
+Il insista:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous
+appelle Marie?... C'est bien entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!</p>
+
+<p>Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement
+respectueux, et sans me dévisager, sans
+fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage,
+mes jupes, comme font, en général, les hommes.
+A peine s'il m'avait regardée. Depuis le moment
+où il était entré dans le salon, ses yeux restaient
+obstinément fixés sur mes bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il,
+après un court silence, pendant lequel il me
+sembla que son regard était devenu étrangement
+brillant.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres noms, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, d'autres bottines...</p>
+
+<p>Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une
+langue effilée, à la manière des chattes.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de
+bottines, qui me rappelait l'expression de gouaille
+polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela avait
+donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante,
+je finis par répondre, mais d'une voix un
+peu rauque et troublée, comme s'il se fût agi de
+confesser un péché galant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...</p>
+
+<p>&mdash;Des vernies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;De très... très vernies?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien... Et en cuir jaune?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra en avoir... je vous en donnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien... Tais-toi!</p>
+
+<p>J'avais peur, car il venait de passer dans ses
+yeux des lueurs troubles... des nuées rouges de
+spasme... Et des gouttes de sueur roulaient sur
+son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur
+le point de crier, d'appeler au secours... mais la
+crise se calma, et, au bout de quelques minutes,
+il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu de
+salive moussait encore au coin de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi,
+mon enfant... Je suis un peu maniaque... A
+mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi,
+tenez, par exemple je ne trouve pas convenable
+qu'une femme cire ses bottines, à plus forte
+raison les miennes... Je respecte beaucoup les
+femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est
+moi qui les cirerai vos bottines, vos petites bottines,
+vos chères petites bottines... C'est moi qui
+les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir,
+avant de vous coucher, vous porterez vos bottines
+dans ma chambre... vous les placerez près
+du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en
+venant ouvrir mes fenêtres... vous les reprendrez.</p>
+
+<p>Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je
+vous demande là... c'est une chose très naturelle,
+après tout... Et si vous êtes bien gentille...</p>
+
+<p>Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il
+me remit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes bien gentille, bien obéissante,
+je vous donnerai souvent des petits cadeaux.
+La gouvernante vous paiera, tous les
+mois, vos gages... Mais, moi, Marie, entre nous,
+souvent, je vous donnerai des petits cadeaux. Et
+qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça
+n'est pas extraordinaire, là... Est-ce donc si
+extraordinaire, mon Dieu?</p>
+
+<p>Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il
+parlait, ses paupières battaient, battaient comme
+des feuilles sous l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis
+quelque chose... Pourquoi ne marches-tu pas?...
+Marche un peu que je les voie remuer... que je
+les voie vivre... tes petites bottines...</p>
+
+<p>Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit
+de ses doigts fébriles et caresseurs, les délaça...
+Et, en les baisant, les pétrissant, les caressant, il
+disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant
+qui pleure:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Marie... Marie... tes petites bottines...
+donne-les moi, tout de suite... tout de
+suite... tout de suite... Je les veux tout de
+suite... donne-les moi...</p>
+
+<p>J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait...
+Je ne savais plus si je vivais réellement
+ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je ne
+voyais que deux petits globes blancs, striés de
+rouge. Et sa bouche était tout entière barbouillée
+d'une sorte de bave savonneuse...</p>
+
+<p>Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux
+heures, il s'enferma avec elles dans sa chambre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit
+la gouvernante en me montrant la maison...
+Tâchez que cela continue... La place est bonne...</p>
+
+<p>Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle,
+en allant ouvrir les fenêtres, je faillis
+m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur
+était mort!... Étendu sur le dos, au milieu
+du lit, le corps presque entièrement nu, on sentait
+déjà en lui et sur lui la rigidité du cadavre. Il
+ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul
+désordre; sur le drap, pas la moindre trace de
+lutte, de soubresaut, d'agonie, de mains crispées
+qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais
+cru qu'il dormait, si son visage n'eût été violet,
+violet affreusement, de ce violet sinistre qu'ont
+les aubergines. Spectacle terrifiant, qui, plus
+encore que ce visage, me secoua d'épouvante...
+Monsieur tenait, serrée dans ses dents, une de
+mes bottines, si durement serrée dans ses dents,
+qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée
+d'en couper le cuir, avec un rasoir, pour la
+leur arracher...</p>
+
+<p>Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des
+hommes et je sais, par expérience, toutes les
+folies, toutes les saletés dont ils sont capables...
+Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!...
+Est-ce rigolo, tout de même, qu'il existe des types
+comme ça?... Et où vont-ils chercher toutes leurs
+imaginations, quand c'est si simple, quand c'est
+si bon de s'aimer gentiment... comme tout le
+monde...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de
+pareil... C'est, évidemment, un autre genre ici.
+Mais est-il meilleur?... Est-il pire?... Je n'en sais
+rien...</p>
+
+<p>Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais
+dû, peut-être, en finir une bonne fois avec toutes
+ces sales places et sauter le pas, carrément, de
+la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant
+d'autres que j'ai connues et qui&mdash;soit dit sans
+orgueil&mdash;étaient «moins avantageuses» que
+moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je
+suis mieux; sans fatuité, je puis dire que j'ai
+du montant, un chic que bien des femmes du
+monde et bien des cocottes m'ont souvent envié.
+Un peu grande, peut-être, mais souple, mince et
+bien faite... de très beaux cheveux blonds, de
+très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons,
+une bouche audacieuse... enfin une manière
+d'être originale et un tour d'esprit, très vif et langoureux,
+à la fois, qui plaît aux hommes. J'aurais
+pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma
+faute des occasions «épatantes» et qui ne se
+retrouveront probablement plus, j'ai eu peur...
+J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous
+mène... J'ai frôlé tant de misères dans cet ordre-là...
+j'ai reçu tant de navrantes confidences!...
+Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital
+auxquels on n'échappe pas toujours!... Et pour
+fond de tableau, l'enfer de Saint-Lazare!... Ça
+donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit
+aussi que j'aurais eu, comme femme, le même
+succès que comme femme de chambre? Le
+charme, si particulier, que nous exerçons sur les
+hommes, ne tient pas seulement à nous, si jolies
+que nous puissions être... Il tient beaucoup, je
+m'en rends compte, au milieu où nous vivons...
+au luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses
+elles-mêmes et au désir qu'elles excitent... En
+nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de
+leur mystère que les hommes aiment en nous...</p>
+
+<p>Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence
+dévergondée, j'ai, par bonheur, gardé en
+moi, au fond de moi, un sentiment religieux très
+sincère, qui me préserve des chutes définitives
+et me retient au bord des pires abîmes... Ah! si
+l'on n'avait pas la religion, la prière dans les
+églises, les soirs de morne purée et de détresse
+morale, si l'on n'avait pas la Sainte-Vierge et
+saint Antoine de Padoue, et tout le bataclan, on
+serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et
+ce qu'on deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le
+diable seul le sait!...</p>
+
+<p>Enfin&mdash;et ceci est plus grave&mdash;je n'ai pas
+la moindre défense contre les hommes... Je serais
+la constante victime de mon désintéressement et
+de leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui,
+j'aime trop l'amour, pour tirer un profit quelconque
+de l'amour... C'est plus fort que moi, je
+ne puis pas demander d'argent à qui me donne
+du bonheur et m'entr'ouvre les rayonnantes portes
+de l'Extase... Quand ils me parlent, ces monstres-là...
+et que je sens sur ma nuque le piquant de
+leur barbe et la chaleur de leur haleine... va
+te promener!... je ne suis plus qu'une chiffe... et
+c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce
+qu'ils veulent...</p>
+
+<p>Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?...
+Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sage serait de
+n'y point songer et de laisser aller les choses au
+petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont
+le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de
+Madame, et poursuivie jusqu'ici par cette impitoyable
+malchance qui ne me quitte jamais, je
+ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la
+baraque!... Cela m'ennuierait... Depuis quelque
+temps, j'ai des douleurs aux reins et au ventre,
+une lassitude dans tout le corps... mon estomac
+se délabre, ma mémoire s'affaiblit... je deviens,
+de plus en plus, irritable et nerveuse. Tout
+à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis
+trouvé le visage vraiment fatigué, et le teint&mdash;ce
+teint ambré dont j'étais si fière&mdash;presque
+couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais
+déjà?... Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il
+est difficile de se soigner. On n'a le temps de rien.
+La vie y est trop fiévreuse, trop tumultueuse...
+on y est, sans cesse, en contact avec trop de
+gens, trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu...
+Il faut aller quand même... Ici, c'est
+calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire
+doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter,
+je pouvais me reposer un peu...</p>
+
+<p>Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes,
+Madame est assez gentille avec moi. Elle a bien
+voulu m'adresser quelques compliments sur ma
+tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle
+a reçus... Oh! sa tête, si elle savait qu'ils sont
+faux, du moins que ce sont des renseignements
+de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est
+mon élégance. Et puis, le premier jour, il est
+rare qu'elles ne soient pas gentilles, ces chameaux-là...
+Tout nouveau, tout beau... C'est un
+air connu... Oui, et le lendemain, l'air change,
+connu, aussi... D'autant que Madame a des yeux
+très froids, très durs, et qui ne me reviennent
+pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus
+et d'enquêtes policières... Je n'aime pas non
+plus ses lèvres trop minces, sèches, et comme
+recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa
+parole brève, tranchante qui, d'un mot aimable,
+fait presque une insulte ou une humiliation.
+Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela,
+sur mes aptitudes et sur mon passé, elle m'a
+regardé avec cette impudence tranquille et sournoise
+de vieux douanier qu'elles ont toutes, je
+me suis dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit
+mettre tout sous clé, compter chaque soir les
+morceaux de sucre et les grains de raisin, et faire
+des marques aux bouteilles... Allons! allons!
+C'est toujours la même chose pour changer...</p>
+
+<p>Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir
+à cette première impression. Parmi tant de
+bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards
+qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être,
+un jour&mdash;est-ce qu'on sait?&mdash;la bouche amie...
+et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien
+d'espérer...</p>
+
+<p>Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre
+heures de chemin de fer en troisième classe, et
+sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à
+m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée,
+dans toute la maison, de la cave au grenier,
+pour me mettre immédiatement «au courant
+de la besogne». Oh! elle ne perd pas son
+temps, ni le mien... Ce que c'est grand cette
+maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et
+des recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir
+en état, comme il faudrait, quatre domestiques
+n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée,
+très important&mdash;car deux petits pavillons, en
+forme de terrasse s'y surajoutent et le continuent&mdash;elle
+se compose de deux étages que je devrai
+descendre et monter sans cesse, attendu que
+Madame, qui se tient dans un petit salon près
+de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de
+placer la lingerie, où je dois travailler, sous les
+combles, à côté de nos chambres. Et des placards,
+et des armoires, et des tiroirs et des resserres,
+et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en
+voilà... Jamais, je ne me retrouverai dans tout
+cela...</p>
+
+<p>A chaque minute, en me montrant quelque
+chose, Madame me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra faire bien attention à ça, ma fille.
+C'est très joli, ça, ma fille... C'est très rare, ma
+fille... Ça coûte très cher, ma fille.</p>
+
+<p>Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon
+nom, au lieu de dire, tout le temps: «ma fille»
+par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de domination
+blessante, qui décourage les meilleures
+volontés et met aussitôt tant de distance, tant
+de haines, entre nos maîtresses et nous?... Est-ce
+que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et
+puis, Madame n'a dans la bouche que ce mot:
+«très cher». C'est agaçant... Tout ce qui lui
+appartient, même de pauvres objets de quatre
+sous, «c'est très cher». On n'a pas idée où la
+vanité d'une maîtresse de maison peut se nicher...
+Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué
+le fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille
+d'ailleurs à toutes les autres lampes, et elle m'a
+recommandé:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, vous savez que cette lampe coûte
+très cher, et qu'on ne peut la réparer qu'en
+Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle
+de vos yeux...</p>
+
+<p>J'ai eu envie de lui répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de
+chambre... est-ce qu'il coûte très cher?... Et
+l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?</p>
+
+<p>Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles
+en font du chichi, pour peu de chose. Et quand
+je pense que c'est uniquement pour vous humilier,
+pour vous épater!...</p>
+
+<p>La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a
+pas de quoi, vraiment, être si fière d'une maison...
+De l'extérieur, mon Dieu!... avec les grands
+massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement
+et les jardins qui descendent jusqu'à la rivière
+en pentes molles, ornés de vastes pelouses rectangulaires,
+elle a l'air de quelque chose... Mais
+à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et
+cela sent le renfermé... Je ne comprends pas
+qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que des
+nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre
+le col et dont les marches gauchies tremblent et
+craquent sous les pieds... des couloirs bas et
+sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont
+des carreaux mal joints, passés au rouge et
+vernis, vernis, glissants, glissants... Les cloisons
+trop minces, faites de planches trop sèches, rendent
+les chambres sonores, comme des intérieurs
+de violon... C'est toc et province, quoi!... Elle
+n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris...
+Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles
+étoffes mangées aux vers, de vieilles carpettes
+usées, décolorées, et des fauteuils et des canapés,
+ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et
+boiteux... Ce qu'ils doivent vous moudre les
+épaules, et vous écorcher les fesses!... Vraiment,
+moi qui aime tant les tentures claires, les vastes
+divans élastiques où l'on s'allonge voluptueusement
+sur des piles de coussins, et tous ces jolis
+meubles modernes, si luxueux, si riches et si
+gais, je me sens toute triste de la morne tristesse
+de ceux-là... Et j'ai peur de ne pouvoir
+jamais m'habituer à si peu de confortable, à un
+tel manque d'élégance, à tant de poussières anciennes
+et de formes mortes...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame, non plus, n'est pas habillée comme à
+Paris. Elle manque de chic et ignore les grandes
+couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on
+dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention
+dans ses toilettes, elle retarde d'au moins dix ans
+sur la mode... Et quelle mode!... Quoique ça
+elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins,
+elle ne serait pas trop mal... Son pire défaut est
+qu'elle n'éveille en vous aucune sympathie,
+qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des
+traits réguliers, de jolis cheveux naturellement
+blonds, et une belle peau... une peau trop fraîche,
+par exemple, et comme si elle souffrait d'une
+mauvaise maladie intérieure... Je connais ces
+types de femmes et je ne me trompe point à
+l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui, et
+dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne
+marche, ça ne vit qu'au moyen de ceintures, de
+bandages hypogastriques, de pessaires, un tas
+d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués...
+Ce qui ne les empêche pas de faire leur
+poire dans le monde... Mais oui! C'est coquet,
+s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale
+des chairs peintes, ça joue de la prunelle, ça se
+trémousse du derrière; et ça n'est bon qu'à mettre
+dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!...
+On n'a guères d'agrément avec elles, je vous
+assure, et ça n'est pas toujours ragoûtant de les
+servir...</p>
+
+<p>Soit tempérament, soit indisposition organique,
+je serais bien étonnée que Madame fût portée
+sur la chose... Aux expressions de son visage, aux
+gestes durs, aux flexions raides de son corps, on
+ne sent pas du tout l'amour, et, jamais, le désir,
+avec ses charmes, ses souplesses et ses abandons,
+n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle
+garde, en toute sa personne, je ne sais quoi
+d'aigre et de suri, je ne sais quoi de desséché,
+de momifié, ce qui est rare chez les blondes... Ce
+n'est pas Madame qu'une belle musique comme
+<i>Faust</i>&mdash;ah! ce <i>Faust!</i>&mdash;ferait tomber de langueur
+et s'évanouir de volupté entre les bras d'un
+beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient
+pas à ce genre de femmes très laides, sur
+les figures de qui l'ardeur du sexe met parfois
+tant de vie radieuse, tant de séductions et tant
+de beauté... Après tout, il ne faut pas se fier à
+des airs comme celui de Madame... J'en ai connu
+de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient
+toute idée de désir et d'amour, et qui
+étaient de fameuses gourgandines, et qui faisaient
+les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de
+chambre ou leur cocher...</p>
+
+<p>Par exemple, bien que Madame se force pour
+être aimable, elle n'est sûrement pas à la coule,
+comme des fois j'en ai vu... Je la crois très méchante,
+très moucharde, très ronchonneuse; un
+sale caractère et un méchant coeur... Elle doit
+être, sans cesse, sur le dos des gens, à les asticoter
+de toutes les manières... Et des «savez-vous
+faire ceci?»... Et des «savez-vous faire
+cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?...
+Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de
+mémoire? Avez-vous beaucoup d'ordre?» Ça n'en
+finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très propre?...
+Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe
+sur bien des choses... mais sur la propreté, je
+suis intraitable...» Est-ce qu'elle me prend pour
+une fille de ferme, une paysanne, une bonne de
+province?... La propreté?... Ah! je la connais,
+cette rengaine. Elles disent toutes ça... et,
+souvent, quand on va au fond des choses, quand
+on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur
+linge... ce qu'elles sont sales!... Quelquefois à
+vous soulever le coeur de dégoût...</p>
+
+<p>Aussi, je me méfie de la propreté de Madame...
+Lorsqu'elle m'a montré son cabinet de toilette,
+je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni baignoire,
+ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et
+qui la pratique dans les coins... Et ce que c'est
+sommaire, là-dedans, en fait de bibelots, de
+flacons, de tous ces objets intimes et parfumés
+que j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir
+Madame, toute nue, pour m'amuser un peu...
+Ça doit être du joli...</p>
+
+<p>Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur
+est entré dans la salle à manger... Il revenait de
+la chasse... C'est un homme très grand, avec une
+large carrure d'épaules, de fortes moustaches
+noires, et un teint mat... Ses manières sont
+un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît
+bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie
+comme M. Jules Lemaître, que j'ai tant de fois
+servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant
+comme M. de Janzé.&mdash;ah, celui-là! Pourtant, il
+est sympathique... Ses cheveux drus et frisés, son
+cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres
+charnues, très rouges et souriantes, attestent la
+force et la bonne humeur... Je parie qu'il est porté
+sur la chose, lui... J'ai vu cela, tout de suite, à son
+nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux extrêmement
+brillants, doux en même temps que rigolos...
+Jamais, je crois, je n'ai rencontré, chez un être
+humain, de tels sourcils, épais jusqu'à en être
+obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en
+avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme
+la plupart des hommes peu intelligents et de
+muscles développés, il est d'une grande timidité.</p>
+
+<p>Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où
+il y avait de la bienveillance, de la surprise, du
+contentement... quelque chose aussi de polisson
+sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité.
+Il est évident que Monsieur n'est pas habitué à
+des femmes de chambre comme moi, que je
+l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup,
+une grande impression... Il m'a dit, avec un peu
+d'embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme
+de chambre?...</p>
+
+<p>J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement
+les yeux, puis, modeste et mutine, à la
+fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur, c'est moi...</p>
+
+<p>Alors, il a balbutié:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien...
+c'est très bien...</p>
+
+<p>Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque
+chose à dire, mais, n'étant pas éloquent ni
+débrouillard, il ne trouvait rien... Je m'amusais
+vivement de sa gêne... Après un court silence:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien... c'est très bien.</p>
+
+<p>Et s'enhardissant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... Monsieur...</p>
+
+<p>Par manière de contenance, il s'est frotté les
+mains, et il a repris:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien...
+Un nom pas commun... un joli nom, ma foi!...
+Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le
+changer... elle a cette manie...</p>
+
+<p>J'ai répondu, digne et soumise:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à la disposition de Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... sans doute... Mais c'est un
+joli nom...</p>
+
+<p>J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis
+à marcher dans la salle, puis, tout d'un coup, il
+s'est assis sur une chaise, il a allongé ses jambes
+et, mettant dans son regard comme une excuse,
+dans sa voix, comme une prière, il m'a demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai
+toujours Célestine... voulez-vous m'aider à
+retirer mes bottes?... Ça ne vous ennuie pas, au
+moins?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, non, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes...
+elles sont très difficiles... elles glissent mal...</p>
+
+<p>Dans un mouvement que j'essayai de rendre
+harmonieux et souple, et même provocant, je me
+suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je
+l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées
+et couvertes de boue, j'ai parfaitement senti que
+son nez s'excitait aux parfums de ma nuque, que
+ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant,
+les contours de mon corsage et tout ce qui se
+révélait de moi, à travers la robe... Tout à coup,
+il murmure:</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement
+bon...
+fumet de fauve, pénétrant et chaud... qui ne m'est
+pas désagréable.</p>
+
+<p>Quand ses bottes eurent été retirées, et pour
+le laisser sur une bonne impression de moi, je
+lui ai demandé, à mon tour:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur
+a fait une bonne chasse, aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine,
+a-t-il répliqué, en hochant la tête... C'est
+pour marcher... pour me promener... pour n'être
+pas ici, où je m'ennuie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur s'ennuie ici?...</p>
+
+<p>Après une pause, il a rectifié galamment:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant...
+enfin... voilà!...</p>
+
+<p>Puis, avec un sourire bête et touchant:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner mes pantoufles?...
+Je vous demande pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, c'est mon métier...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier...
+dans un petit cabinet noir... à gauche...</p>
+
+<p>Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de
+ce type-là... Il n'est pas malin, il se livre du
+premier coup... Ah! on pourrait le mener loin...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le dîner, peu luxueux, composé des restes de
+la veille, s'est passé, sans incidents, presque silencieusement...
+Monsieur dévore, et Madame pignoche
+dans les plats avec des gestes maussades et
+des moues dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce
+sont des cachets, des sirops, des gouttes, des
+pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien
+soin de mettre sur la table, à chaque repas, devant
+son assiette... Ils ont très peu parlé, et, encore,
+sur des choses et des gens de l'endroit qui sont
+pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai
+compris, c'est qu'ils reçoivent très peu. D'ailleurs,
+il était visible que leur pensée n'était point
+à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun,
+selon les idées qui les mènent, conduits, chacun,
+par une curiosité différente; Madame, sévère et
+raide, méprisante même, de plus en plus hostile,
+et songeant, déjà, à tous les sales tours qu'elle
+me jouera; Monsieur en dessous, avec des clignements
+d'yeux très significatifs et, quoiqu'il
+s'efforçât de les dissimuler, d'étranges regards sur
+mes mains... En vérité, je ne sais pas ce qu'ont
+les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?...
+Moi, j'avais l'air de ne rien remarquer à leur
+manège... J'allais, venais digne, réservée, adroite
+et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir mon
+âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme
+je voyais et comme j'entendais la leur!...</p>
+
+<p>J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend
+ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la
+bassesse de leur nature intime. Prudents, d'abord,
+et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu
+à peu, à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont,
+sans fard et sans voiles, oubliant qu'il y a autour
+d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et qui note
+leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes
+de leur existence, tout ce que peut contenir
+d'infamies et de rêves ignobles le cerveau respectable
+des honnêtes gens. Ramasser ces aveux,
+les classer, les étiqueter dans notre mémoire, en
+attendant de s'en faire une arme terrible, au jour
+des comptes à rendre, c'est une des grandes et
+fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus
+précieuse de nos humiliations...</p>
+
+<p>De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres
+je n'ai pu recueillir des indications précises
+et formelles... Mais j'ai senti que le ménage ne va
+pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que
+c'est Madame qui est tout, que Monsieur tremble
+devant Madame, comme un petit enfant...
+Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre
+homme!... Sûrement, il en voit, en entend, en
+subit de toutes les sortes... J'imagine que j'aurai,
+parfois, du bon temps à être là...</p>
+
+<p>Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait
+cessé de renifler mes mains, mes bras, mon corsage,
+a dit d'une voix nette et tranchante:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...</p>
+
+<p>Comme je ne répondais pas, faisant semblant
+d'ignorer que cette phrase s'adressât à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, Célestine?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Madame.</p>
+
+<p>Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur
+qui les aime, lui, les parfums, ou du moins,
+qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la
+table, indifférent en apparence, mais, dans le fond,
+humilié et navré, il suivait le vol d'une guêpe
+attardée au-dessus d'une assiette de fruits... Et
+c'était maintenant un silence morne dans cette
+salle à manger que le crépuscule venait d'envahir,
+et quelque chose d'inexprimablement triste, quelque
+chose d'indiciblement pesant tombait du plafond
+sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment
+à quoi ils servent et ce qu'ils font sur la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;La lampe, Célestine!</p>
+
+<p>C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce
+silence et dans cette ombre. Elle me fit sursauter...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne
+devrais pas avoir à vous demander la lampe...
+Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut
+se réparer qu'en Angleterre, j'avais envie de crier
+au pauvre Monsieur:</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, mon gros, et ne crains
+rien... et ne te désole pas. Je t'en donnerai à boire
+et à manger des parfums que tu aimes et dont tu
+es si privé... Tu les respireras, je te le promets,
+tu les respireras à mes cheveux, à ma bouche, à
+ma gorge, à toute ma chair... Tous les deux,
+nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette
+pécore... je t'en réponds!...</p>
+
+<p>Et, pour matérialiser cette muette invocation,
+en déposant la lampe sur la table, je pris soin de
+frôler légèrement le bras de Monsieur, et je me
+retirai...</p>
+
+<br>
+
+<p>L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a
+que deux domestiques, une cuisinière qui grinche
+tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit jamais
+un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher,
+Joseph... Des paysans abrutis... Et
+ce qu'ils ont des têtes!... Elle, grasse, molle, flasque,
+étalée, le cou sortant en triple bourrelet
+d'un fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie
+ses chaudrons, les deux seins énormes et difformes
+roulant sous une sorte de camisole en cotonnade
+bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant
+d'épaisses chevilles et de larges pieds
+chaussés de laine grise; lui, en manches de chemise,
+tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux,
+avec un mauvais rictus sur les lèvres qui
+lui fendent le visage d'une oreille à l'autre, et une
+allure tortueuse, des mouvements sournois de
+sacristain... Tels sont mes deux compagnons...</p>
+
+<p>Pas de salle à manger pour les domestiques.
+Nous prenons nos repas dans la cuisine, sur la
+même table où, durant la journée, la cuisinière
+fait ses saletés, découpe ses viandes, vide ses
+poissons, taille ses légumes, avec ses doigts gras
+et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est
+guère convenable... Le fourneau allumé rend
+l'atmosphère de la pièce étouffante. Il y circule des
+odeurs de vieille graisse, de sauces rances, de
+persistantes fritures. Pendant que nous mangeons,
+une marmite où bout la soupe des chiens exhale
+une vapeur fétide qui vous prend à la gorge et
+vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte
+davantage les prisonniers dans les prisons et les
+chiens dans les chenils...</p>
+
+<p>On nous a servi du lard aux choux, et du fromage
+puant;... pour boisson, du cidre aigre... Rien
+d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail est
+fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en
+fer-blanc complètent ce joli service.</p>
+
+<p>Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas
+voulu me plaindre. Mais je n'ai pas voulu manger,
+non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage,
+merci!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la
+cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors,
+Marianne a grogné:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?</p>
+
+<p>Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai
+répliqué:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne
+pourrait pas en dire autant ici...</p>
+
+<p>Cela l'a fait taire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait
+la bouche de gros morceaux de lard, et me
+regardait en dessous. Je ne saurais dire pourquoi,
+cet homme a un regard gênant... et son silence me
+trouble. Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis
+étonnée de la souplesse, de l'élasticité de ses
+mouvements;... ses reins ont des ondulations de
+reptile... J'en arrive à le détailler davantage...
+Ses durs cheveux grisonnants, son front bas, ses
+yeux obliques, ses pommettes proéminentes, sa
+large et forte mâchoire, et ce menton long,
+charnu, relevé, tout cela lui donne un caractère
+étrange que je ne puis définir... Est-il godiche?...
+Est-il canaille?... Je n'en sais rien. Pourtant, il
+est curieux que cet homme me retienne de la
+sorte... A la longue, cette obsession s'atténue et
+s'efface. Et je me rends compte que c'est là encore
+un des mille et mille tours de mon imagination
+excessive, grossissante et romanesque, qui me
+fait voir les choses et les gens en trop beau ou en
+trop laid, et qui, de ce misérable Joseph, veut
+à toute force créer quelqu'un de supérieur au
+rustre stupide, au lourd paysan qu'il est réellement.</p>
+
+<p>Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours
+dire un mot, a tiré de la poche de son tablier la
+<i>Libre Parole</i>, qu'il s'est mis à lire avec attention,
+et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de
+cidre, s'est amollie, est devenue plus aimable.
+Vautrée sur sa chaise, ses manches retroussées et
+découvrant le bras nu, son bonnet un peu de travers
+sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé
+d'où j'étais, où j'avais été, si j'avais fait de bonnes
+places, si j'étais contre les Juifs?... Et nous avons
+causé, quelque temps, presque amicalement... A
+mon tour, j'ai demandé des renseignements sur
+la maison, s'il venait souvent du monde et quel
+genre de monde, si Monsieur faisait attention aux
+femmes de chambre, si Madame avait un amant?...</p>
+
+<p>Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph
+que mes questions interrompaient, par à-coups,
+dans sa lecture... Ce qu'ils étaient scandalisés
+et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils
+sont en retard, en province... Ça ne sait rien...
+ça ne voit rien... ça ne comprend rien... ça s'esbrouffe
+de la chose la plus naturelle... Et, cependant,
+lui, avec son air pataud et respectable,
+elle, avec ses manières vertueuses et débraillées,
+on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils couchent ensemble...
+Ah! non!... il faut être vraiment privée
+pour se payer un type comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous venez de Paris, de je
+ne sais d'où?... m'a reproché aigrement la cuisinière.</p>
+
+<p>A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement
+ajouté:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!...</p>
+
+<p>Il s'est remis à lire la <i>Libre Parole</i>... Marianne
+s'est levée pesamment et a retiré la marmite du
+feu... Nous n'avons plus causé...</p>
+
+<p>Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur
+Jean, le valet de chambre, si distingué avec ses
+favoris noirs et sa peau blanche soignée comme
+une peau de femme. Ah! il était si beau garçon,
+monsieur Jean, si gai, si gentil, si délicat, si
+adroit, lorsque, le soir, il nous lisait <i>Fin de siècle</i>,
+qu'il nous racontait des histoires polissonnes et
+touchantes, qu'il nous mettait au courant des
+lettres de Monsieur... Il y a du changement,
+aujourd'hui... Comment cela est-il possible que
+j'en sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles
+gens, et loin de tout ce que j'aime?</p>
+
+<p>J'ai presque envie de pleurer.</p>
+
+<br>
+
+<p>Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale
+petite chambre, sous les combles, ouverte à tous
+les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes chaleurs
+de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant
+lit de fer et qu'une méchante armoire de
+bois blanc, qui ne ferme point et où je n'ai pas la
+place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière
+qu'une chandelle qui fume et coule dans un chandelier
+de cuivre... Ça fait pitié!... Si je veux continuer
+à écrire ce journal, ou seulement lire les
+romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il
+faudra que je m'achète de mon propre argent,
+des bougies... car, pour ce qui est des bougies
+de Madame... la peau!... comme disait monsieur
+Jean... Elles sont sous clé.</p>
+
+<p>Demain, je tâcherai de m'arranger un peu...
+Au-dessus de mon lit, je clouerai mon petit crucifix
+de cuivre doré, et je mettrai sur la cheminée
+ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes
+petites boîtes, mes petits bibelots et les photographies
+de monsieur Jean, de façon à introduire
+dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.</p>
+
+<p>La chambre de Marianne est voisine de la
+mienne. Une mince cloison la sépare et l'on
+entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que
+Joseph, qui couche dans les communs, viendrait
+peut-être chez Marianne... Mais non... Marianne a
+longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé,
+craché, traîné des chaises, remué un tas de choses...
+Maintenant elle ronfle... C'est sans doute
+dans la journée qu'ils font ça!...</p>
+
+<p>Un chien aboie, très loin, dans la campagne...
+Il est près de deux heures, et ma lumière va s'éteindre...
+Moi aussi, je vais être obligée de me
+coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas
+dormir...</p>
+
+<p>Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette
+baraque!... Non, là, vrai!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br><br>
+
+<p>15 septembre.</p>
+
+
+<p>Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom
+de mes maîtres. Ils s'appellent d'un nom ridicule
+et comique: Lanlaire... Monsieur et madame
+Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!...
+Vous voyez d'ici toutes les bonnes plaisanteries
+qu'un tel nom comporte et qu'il doit
+forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils
+sont peut-être plus ridicules que leur nom et, si
+j'ose dire, ils le complètent. Celui de Monsieur
+est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!...
+Je vous demande un peu.</p>
+
+<p>La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour
+un rassortissement de soie, m'a donné des renseignements
+sur la maison. Ça n'est pas du joli.
+Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai
+jamais rencontré une femme si rosse et si bavarde...
+Si ceux qui fournissent mes maîtres en
+parlent ainsi, comment doivent en parler ceux
+qui ne les fournissent pas?... Ah! ils ont de
+bonnes langues, en province!... Mazette!</p>
+
+<p>Le père de Monsieur était fabricant de draps et
+banquier à Louviers. Il fit une faillite frauduleuse
+qui vida toutes les petites bourses de la
+région, et il fut condamné à dix ans de réclusion,
+ce qui, en comparaison des faux, abus de confiance,
+vols, crimes de toute sorte qu'il avait
+commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait
+sa peine à Gaillon, il mourut. Mais il
+avait eu soin de mettre de côté et en sûreté,
+paraît-il, quatre cent cinquante mille francs,
+lesquels, habilement soustraits aux créanciers
+ruinés, constituent toute la fortune personnelle
+de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus
+malin que ça, d'être riche.</p>
+
+<p>Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il
+n'ait point été condamné à de la prison et
+qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous les honnêtes
+gens. Il était marchand d'hommes. La mercière
+m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout
+le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui,
+les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient
+le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient
+à une agence ou à un monsieur qui, moyennant
+une prime variant de mille à deux mille
+francs, selon les risques du moment, leur trouvait
+un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer
+au régiment pendant sept années et, en
+cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait,
+en France, la traite des blancs, comme en
+Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés
+d'hommes, comme des marchés de bestiaux
+pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne
+pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui?
+Et que sont donc les bureaux de placement
+et les maisons publiques, sinon des foires
+d'esclaves, des étals de viande humaine?</p>
+
+<p>D'après la mercière, c'était un commerce fort
+lucratif, et le père de Madame, qui l'avait accaparé
+pour tout le département, s'y montrait d'une
+grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui
+et mettait dans sa poche la majeure partie de la
+prime... Voici dix ans qu'il est mort, maire du
+Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller
+général, président de la fabrique, trésorier du
+bureau de bienfaisance, décoré, et, en plus du
+Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant
+douze cent mille francs, dont six cent mille sont
+allés à Madame, car Madame a un frère qui a mal
+tourné, et on ne sait pas ce qu'il est devenu... Eh
+bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent
+qui n'est guère propre, si tant est qu'il y en
+ait qui le soit... Pour moi, c'est bien simple, je
+n'ai vu que du sale argent et que de mauvais
+riches.</p>
+
+<p>Les Lanlaire&mdash;est-ce pas à vous dégoûter?&mdash;ont
+donc plus d'un million. Ils ne font rien que
+d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent le
+tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les
+autres et sur eux-mêmes, chipotant âprement sur
+les notes, reniant leur parole, ne reconnaissant
+des conventions acceptées que ce qui est écrit et
+signé, il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les
+rapports d'affaires, ne jamais ouvrir la porte à
+une contestation quelconque. Ils en profitent aussitôt
+pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs
+qui ne peuvent supporter les frais d'un
+procès, et les pauvres diables qui n'ont point de
+défense... Naturellement, ils ne donnent jamais
+rien, si ce n'est, de temps en temps, à l'église, car
+ils sont fort dévots. Quant aux pauvres, ils peuvent
+crever de faim devant la porte du Prieuré,
+implorer et gémir. La porte reste toujours
+fermée...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois même, disait la mercière, que s'ils
+pouvaient prendre quelque chose dans la besace
+des mendiants, ils le feraient sans remords, avec
+une joie sauvage...</p>
+
+<p>Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie
+péniblement, quand nous rendons le pain bénit,
+nous achetons de la brioche. C'est une question de
+convenance et d'amour-propre... Eux, les sales
+pingres, ils distribuent, quoi?... Du pain, ma
+chère demoiselle. Et pas même du pain blanc, du
+pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier...
+Est-ce pas honteux... des personnes si
+riches?... Même que la Paumier, la femme du
+tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au
+curé qui lui reprochait doucement cette crasserie:
+«Monsieur le curé, c'est toujours assez bon
+pour ces gens-là!»</p>
+
+<p>Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il
+n'y a qu'une voix sur le compte de Madame, on
+n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas
+Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer
+que Monsieur n'est pas fier, qu'il serait généreux
+envers le monde, et ferait beaucoup de bien, s'il
+le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas...
+Monsieur n'est rien chez lui... moins que les
+domestiques, pourtant durement traités, moins
+que le chat à qui on permet tout... Peu à peu,
+et pour être tranquille, il a abdiqué toute autorité
+de maître de maison, toute dignité d'homme
+aux mains de sa femme. C'est Madame qui
+dirige, règle, organise, administre tout... Madame
+s'occupe de l'écurie, de la basse-cour, du
+jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à
+redire sur tout. Jamais les choses ne vont
+comme elle voudrait, et elle prétend sans cesse
+qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable.
+On ne lui pose pas de blagues, bien
+sûr, car elle les connaît toutes... C'est elle qui
+paie les notes, touche les rentes et les fermages,
+conclut les marchés... Elle a des roueries de
+vieux comptable, des indélicatesses d'huissier
+véreux, des combinaisons géniales d'usurier...
+C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient
+la bourse, férocement, et elle n'en dénoue les cordons
+que pour y faire entrer plus d'argent, toujours... Elle
+laisse Monsieur sans un sou, c'est à
+peine s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre.
+Au milieu de sa richesse, il est encore plus dénué
+que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne
+bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit
+comme les camarades. Ah! ce qu'il est drôle, des
+fois, avec son air de chien embêté et soumis... Quand,
+Madame étant sortie, arrive un fournisseur
+avec une facture, un pauvre avec sa misère,
+un commissionnaire qui réclame un pourboire, il
+faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un
+comique!... Il fouille dans ses poches, se tâte,
+rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je
+n'ai que des billets de mille francs... Avez-vous
+de la monnaie de mille francs?... Non?... Alors,
+il faudra repasser...</p>
+
+<p>Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais
+cent sous sur lui!... Jusqu'à son papier à lettre
+que Madame renferme dans une armoire, dont
+elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que
+feuille par feuille, en grognant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc
+peux-tu écrire pour en user autant?...</p>
+
+<p>Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on
+ne comprend pas, c'est son indigne faiblesse et
+qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille
+mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et
+Madame le crie assez par-dessus les toits... Monsieur
+et Madame ne sont plus rien l'un pour l'autre...
+Madame, qui est malade du ventre et ne
+peut avoir d'enfants, ne veut plus entendre parler
+de la chose. Il paraît que ça lui fait mal à crier...
+A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne
+histoire...</p>
+
+<p>Un jour, à la confession, Madame expliquait
+son cas au curé et lui demandait si elle pouvait
+<i>tricher</i> avec son mari...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous entendez par <i>tricher</i>,
+mon enfant?... fit le curé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas au juste, mon père, répondit
+Madame, embarrassée... De certaines caresses...</p>
+
+<p>&mdash;De certaines caresses!... Mais, mon enfant,
+vous n'ignorez pas que... de certaines caresses..
+c'est un péché mortel...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite
+l'autorisation de l'Eglise...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de
+certaines caresses... souvent?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est un homme robuste... de forte
+santé... Deux fois par semaine, peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois par semaine?... C'est beaucoup...
+c'est trop... c'est de la débauche... Si robuste
+que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois
+par semaine, de... de... de certaines caresses...</p>
+
+<p>Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis
+finalement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines
+caresses... deux fois par semaine... à
+condition toutefois... <i>primo</i>... que vous n'y prendrez,
+vous, aucun plaisir coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous le jure, mon père!...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Secundo</i>... que vous donnerez tous les ans
+une somme de deux cents francs... pour l'autel
+de la Très-Sainte-Vierge...</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour
+ça?... Ah non!...</p>
+
+<p>Et elle envoya promener le curé en douceur...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, terminait la mercière, qui me faisait
+ce récit... Pourquoi Monsieur est-il si bon,
+est-il si lâche envers une femme qui lui refuse
+non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est
+moi qui la mettrais à la raison et rudement, encore...</p>
+
+<p>Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui
+est un homme vigoureux, extrêmement porté sur
+la chose, et qui est aussi un brave homme, veut
+se payer&mdash;dame, écoutez donc?&mdash;une petite
+joie d'amour, ou une petite charité envers un
+pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules,
+des carottages grossiers, des emprunts pas très
+dignes, dont la découverte par Madame amène
+des scènes terribles, des brouilles qui, souvent,
+durent des mois entiers... On voit alors Monsieur
+s'en aller par la campagne et marcher, marcher
+comme un fou, faisant des gestes furieux et
+menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant
+tout seul, dans le vent, dans la pluie, dans la
+neige... puis, rentrer le soir chez lui, plus timide,
+plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que
+jamais...</p>
+
+<p>Le curieux et le mélancolique aussi de cette
+histoire, c'est que, au milieu des pires récriminations
+de la mercière, parmi ces infamies dévoilées,
+ces saletés honteuses qui se colportent de
+bouche en bouche, de boutique en boutique, de
+maison en maison, je sens que, dans la ville, on
+jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime.
+En dépit de leur inutilité criminelle, de
+leur malfaisance sociale, malgré tout ce qu'ils
+écrasent sous le poids de leur hideux million,
+c'est ce million qui leur donne, quand même,
+une auréole de respectabilité et presque de gloire.
+On les salue plus bas que les autres, on les accueille
+avec plus d'empressement que les autres...
+On appelle... avec quelle complaisance servile!...
+la sale bicoque où ils vivent dans la crasse de
+leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient
+s'enquérir des curiosités du pays, je suis
+sûre que la mercière elle-même, si haineuse, répondrait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons une belle église... une belle
+fontaine... nous avons surtout quelque chose de
+très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui possèdent
+un million et habitent un château... Ce
+sont d'affreuses gens, et nous en sommes très
+fiers...</p>
+
+<p>L'adoration du million!... C'est un sentiment
+bas, commun non seulement aux bourgeois, mais
+à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles,
+les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec
+mes allures en dehors, mes menaces de tout
+casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse
+opprime, moi qui lui dois mes douleurs,
+mes vices, mes haines, les plus amères d'entre
+mes humiliations, et mes rêves impossibles et le
+tourment à jamais de ma vie, eh bien, dès que
+je me trouve en présence d'un riche, je ne puis
+m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel
+et beau, comme une espèce de divinité
+merveilleuse, et, malgré moi, par delà ma volonté
+et ma raison, je sens monter, du plus profond de
+moi-même, vers ce riche très souvent imbécile
+et quelquefois meurtrier, comme un encens d'admiration...
+Est-ce bête?... Et pourquoi?... pourquoi?</p>
+
+<p>En quittant cette sale mercière et cette étrange
+boutique où, d'ailleurs, il me fut impossible de
+rassortir ma soie, je songeais avec découragement
+à tout ce que cette femme m'avait raconté
+sur mes maîtres... Il bruinait... Le ciel était
+crasseux comme l'âme de cette marchande de
+potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue,
+et, furieuse contre la mercière et contre mes
+maîtres, et contre moi-même, furieuse contre ce
+ciel de province, contre cette boue, dans laquelle
+pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la
+tristesse incurable de la petite ville, je ne cessais
+de me répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait
+plus que cela... Et je suis bien tombée!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.</p>
+
+<p>Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même.
+Elle s'enferme à double tour dans son
+cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le droit
+d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans
+des heures et des heures!... Ce soir, n'y tenant
+plus, j'ai frappé à la porte, carrément. Et telle est
+la petite conversation qui s'est engagée entre
+Madame et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toc, toc!</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait
+à faire rentrer, dans la bouche, d'un coup
+de poing...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens faire le cabinet de toilette...</p>
+
+<p>&mdash;Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que
+quand je vous sonne...</p>
+
+<p>C'est-à-dire que je ne suis même pas une
+femme de chambre, ici... Je ne sais pas ce que je
+suis ici... et quelles sont mes attributions... Et,
+pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a
+que cela qui me plaise dans le métier... J'aime
+à jouer avec les chemises de nuit, les chiffons et
+les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux,
+les dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses
+après le bain, les poudrer, poncer leurs pieds,
+parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs chevelures,
+les connaître, enfin, du bout de leurs
+mules à la pointe de leur chignon, les voir
+toutes nues... De cette façon, elles deviennent
+pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque
+une amie ou une complice, souvent une esclave...
+On est forcément la confidente d'un tas de choses,
+de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions
+d'amour, des secrets les plus intimes du
+ménage, de leurs maladies... Sans compter que
+lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule
+de détails qu'elles ne soupçonnent même pas...
+On en tire beaucoup plus... C'est, à la fois, profitable
+et amusant... Voilà comment je comprends
+le métier de femme de chambre...</p>
+
+<p>On ne s'imagine pas combien il y en a&mdash;comment
+dire cela?&mdash;combien il y en a qui sont
+indécentes et loufoques dans l'intimité, même
+parmi celles qui, dans le monde, passent pour
+les plus retenues, les plus sévères, pour des
+vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de
+toilette, comme les masques tombent!... Comme
+s'effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses!...</p>
+
+<p>J'en ai eu une qui avait un drôle de truc...
+Tous les matins, avant de passer sa chemise, tous
+les soirs, après l'avoir retirée, elle restait nue, à
+s'examiner des quarts d'heure, minutieusement,
+devant la psyché... Puis, elle tendait sa poitrine
+en avant, se renversait la nuque en arrière, levait
+d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de
+façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques
+de chair, remontassent un peu... Et elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas
+qu'ils sont encore fermes?</p>
+
+<p>C'était à pouffer... D'autant que le corps de
+Madame... oh! quelle ruine lamentable!... Quand,
+de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses
+blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait
+se répandre sur le tapis en liquide visqueux...
+Le ventre, la croupe, les seins, des outres dégonflées,
+des poches qui se vidaient et dont il ne restait
+plus que des plis gras et flottants... Ses
+fesses avaient l'inconsistance molle, la surface
+trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans
+cet écroulement des formes, une grâce survivait...
+douloureuse... ou plutôt le souvenir d'une grâce...
+la grâce d'une femme qui avait pu être belle
+autrefois et dont toute la vie avait été une vie
+d'amour... Par un aveuglement providentiel qui
+atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle
+ne se voyait pas dans son irréparable flétrissure...
+Elle multipliait les soins savants, les coquetteries
+raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et
+l'amour accourait à ce dernier appel... Mais
+d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...</p>
+
+<p>Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée,
+un peu honteuse, Madame rentrait...</p>
+
+<p>&mdash;Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...</p>
+
+<p>D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces
+yeux cernés, épuisée jusqu'à tomber, comme une
+masse, sur le divan du cabinet de toilette?... Et
+le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée
+et salie, les jupons rattachés à la hâte, le
+corset de travers et délacé, les jarretelles libres,
+les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés,
+à la pointe desquels frissonnaient encore la
+raclure légère d'un drap, le duvet d'un oreiller!...
+Et la croûte de fard tombée, sous les baisers, de
+sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures
+et les plis de son visage, si cruellement,
+comme des plaies...</p>
+
+<p>Pour essayer de détourner mes soupçons, elle
+gémissait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris,
+tout d'un coup, chez la couturière... une syncope...
+On a été obligé de me déshabiller... Je
+suis encore toute malade...</p>
+
+<p>Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant
+d'être la dupe de ces stupides explications...</p>
+
+<p>Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame,
+on sonna. Le valet de chambre étant sorti,
+j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect
+louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur...
+Un de ces êtres ambigus, comme on en
+rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent
+du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure
+très pâle, de petites moustaches noires, une cravate
+rouge. Ses épaules s'engonçaient dans un
+veston trop large et il se dandinait, selon les
+rites les plus classiques. Il commença par inspecter,
+avec des regards surpris et troubles, la
+richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces,
+les tableaux, les tentures... Puis il me tendit
+une lettre pour Madame, en me disant d'une voix
+traînante, grasseyante, mais impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Y a une réponse...</p>
+
+<p>Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un
+commissionnaire?... J'écartai cette seconde hypothèse.
+Les gens qui viennent pour les autres ne
+mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être
+et de parler...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais voir si Madame y est... fis-je
+prudemment, en tournant la lettre dans mes
+mains.</p>
+
+<p>Il répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!...
+C'est urgent...</p>
+
+<p>Madame lut la lettre... Elle devint presque
+livide, et, dans cet effroi subit, elle s'oublia jusqu'à
+balbutier:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé
+seul, dans l'antichambre?... Comment a-t-il su
+mon adresse?</p>
+
+<p>Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est
+un pauvre... un pauvre très intéressant... Sa
+mère va mourir...</p>
+
+<p>Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main
+tremblante, en retira un billet de cent francs:</p>
+
+<p>&mdash;Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre
+garçon!...</p>
+
+<p>&mdash;Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer,
+entre mes dents. Madame est bien généreuse,
+aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.</p>
+
+<p>Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec
+une intention féroce...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui
+ne tenait plus en place...</p>
+
+<p>Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas
+beaucoup d'ordre et qui, souvent, laissait traîner
+ses affaires sur les meubles, avait déchiré la
+lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient
+de se consumer dans la cheminée...</p>
+
+<p>Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était
+que ce garçon... Et je ne l'ai pas revu... Mais ce
+que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame, cette
+matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se
+regarda pas nue dans la psyché... et elle ne me
+demanda point, en remontant ses déplorables
+seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien
+fermes?» Toute la journée, elle resta chez elle,
+inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une
+grande peur...</p>
+
+<p>A partir de ce moment, quand Madame était en
+retard, le soir, je tremblais toujours qu'elle n'eût
+été assassinée, au fond de quel bouge!... Et,
+comme nous parlions à l'office de mes terreurs,
+quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très
+laid, cynique, et qui avait sur le front une tache
+de vin, maugréait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera
+un jour ou l'autre... Qu'est-ce que vous voulez?...
+Au lieu d'aller courir les souteneurs, cette vieille
+salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa
+maison, à un homme de confiance, de tout repos?</p>
+
+<p>&mdash;A vous, peut-être?... ricanais-je...</p>
+
+<p>Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous
+les pouffements de l'assistance, répliquait:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un
+peu de galette...</p>
+
+<p>C'était une perle que cet homme-là...</p>
+
+<br>
+
+<p>Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une
+autre histoire... Et ce que nous nous en faisions
+aussi une pinte de bon sang, le soir, autour de la
+table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois
+que nous avions tort, car Madame n'était pas une
+méchante femme. Elle était très douce, très généreuse,
+très malheureuse... Et elle me comblait de
+cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse,
+ça il faut le dire... Et ça ne tombe jamais que sur
+celles qui se montrèrent gentilles pour nous...</p>
+
+<p>Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un
+membre de je ne sais plus quelle Académie, la
+négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide, elle
+était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût
+après les autres femmes; il était d'une sagesse
+exemplaire... Plus très jeune et, sans doute, peu
+porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il
+restait des mois et des mois sans venir la nuit,
+chez Madame... Et Madame se désespérait... Tous
+les soirs, je faisais à Madame une belle toilette
+d'amour... des chemises transparentes... des parfums
+à se pâmer... et de tout... Elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?...
+Savez-vous ce qu'il fait, en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...</p>
+
+<p>Elle avait un geste d'accablement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon
+Dieu!...</p>
+
+<p>Et elle soupirait:</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...</p>
+
+<p>J'achevais de la pomponner et, fière de cette
+beauté, de cette volupté, qui étaient un peu mon
+oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je
+m'enthousiasmais:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur aurait joliment tort de ne pas
+venir, ce soir, car, rien qu'à voir Madame, sûr que
+Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.</p>
+
+<p>Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses,
+des plaintes, des pleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu,
+cette nuit... Toute la nuit, je l'ai attendu... et
+il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais
+plus!</p>
+
+<p>Je la consolais de mon mieux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué
+avec ses travaux... Les savants, ça n'a pas
+toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait
+quoi... Si Madame essayait des gravures, avec
+Monsieur?... Il paraît qu'il y a de belles gravures,
+auxquelles les hommes les plus froids ne résistent
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... à quoi bon?...</p>
+
+<p>&mdash;Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à
+Monsieur... des choses très épicées... des écrevisses?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!...</p>
+
+<p>Elle secouait tristement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il
+ne m'aime plus...</p>
+
+<p>Alors, timidement, sans haine, d'un regard
+plutôt implorant, elle m'interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur
+ne vous a jamais poussée dans un coin?...
+Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a
+jamais...?</p>
+
+<p>Non... cette idée!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le moi, Célestine?...</p>
+
+<p>Je m'écriais:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur
+se moque bien de ça!... Et puis, est-ce que
+Madame s'imagine que je voudrais faire de la
+peine à Madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait me le dire... suppliait-elle...
+Vous êtes une belle fille... Vos yeux sont si amoureux...
+vous devez avoir un si beau corps!...</p>
+
+<p>Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine,
+les bras, les hanches. Elle comparait les
+parties de son corps aux parties correspondantes
+du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que,
+gênée, rougissante, je me demandais si cela n'était
+pas un truc de la part de Madame et si, sous cette
+affliction de femme délaissée, elle ne cachait
+point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et
+elle ne cessait de gémir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant...
+voyons... je ne suis pas une vieille femme... Et
+je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai
+point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs
+sont fermes et douces?... Et j'ai tant d'amour...
+si vous saviez... tant d'amour au coeur!...</p>
+
+<p>Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur
+le divan et la tête enfouie dans un coussin, pour
+étouffer ses larmes, elle bégayait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez
+jamais... On est trop... trop... trop malheureuse!</p>
+
+<p>Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire,
+j'affirmai brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à la place de Madame, je prendrais un
+amant... Madame est une trop belle femme pour
+rester comme ça...</p>
+
+<p>Elle fut comme effrayée de mes paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>J'insistai:</p>
+
+<p>&mdash;Mais toutes les amies de Madame en ont,
+des amants...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous... Ne me parlez jamais de
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque Madame est si amoureuse!...</p>
+
+<p>Avec une impudence tranquille, je lui citai le
+nom d'un petit jeune homme très chic qui venait
+souvent à la maison... Et j'ajoutai:</p>
+
+<p>&mdash;Un amour d'homme!... Et comme il doit
+être adroit, délicat avec les femmes!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez
+pas ce que vous dites...</p>
+
+<p>&mdash;Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en
+fais, c'est pour le bien de Madame...</p>
+
+<p>Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur,
+sous la lampe de la bibliothèque, alignait
+des chiffres et traçait des ronds avec des compas,
+elle répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, peut-être, cette nuit?...</p>
+
+<p>Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner,
+c'était l'unique sujet de notre conversation... On
+s'informait auprès de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a
+marché enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, toujours...</p>
+
+<p>Vous pensez si c'était là un thème admirable
+pour les grasses plaisanteries, les allusions obscènes,
+les rires insultants... On faisait même des
+paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin
+à «marcher».</p>
+
+<p>A la suite d'une discussion futile où j'avais tous
+les torts, j'ai quitté Madame. Je l'ai quittée salement,
+en lui jetant à la figure, à sa pauvre figure
+étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses
+petits malheurs intimes, toutes ses confidences
+par quoi elle m'avait livré son âme, sa petite âme
+plaintive, bébête et charmante, assoiffée de
+désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure,
+comme des paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je
+l'ai accusée des plus sales débauches... des passions
+les plus ignobles... Ce fut quelque chose de
+hideux...</p>
+
+<p>Il y a des moments où c'est en moi comme un
+besoin, comme une folie d'outrage... une perversité
+qui me pousse à rendre irréparables des
+riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience
+que j'agis contre mes intérêts, et que
+j'accomplis mon propre malheur...</p>
+
+<p>Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans
+l'injustice et dans l'insulte ignominieuse. Voici ce
+que je trouvai... Quelques jours après être sortie
+de chez Madame, je pris une carte postale et, de
+façon à ce que tout le monde pût la lire dans la
+maison, j'écrivis cette jolie missive... oui, j'eus
+l'aplomb d'écrire ceci:</p>
+
+<p>«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie,
+en port payé, tous les soi-disant cadeaux que
+vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, mais
+j'ai trop de dignité&mdash;et j'aime trop la propreté&mdash;pour
+conserver les sales nippes dont vous vous
+êtes débarrassée, en me les donnant, au lieu de
+les jeter&mdash;comme elles le méritaient&mdash;aux
+ordures de la rue. Il ne faut pas que vous vous
+imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que je
+consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons,
+par exemple, dont l'étoffe est mangée et toute
+jaune, à force que vous y avez pissé dedans... J'ai
+l'honneur de vous saluer.»</p>
+
+<p>C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi,
+d'autant plus bête que, comme je l'ai déjà dit,
+Madame s'était toujours montrée généreuse envers
+moi, au point que ces affaires&mdash;que je me
+gardai bien de lui renvoyer d'ailleurs,&mdash;je les
+vendis le lendemain quatre cents francs à une
+marchande à la toilette...</p>
+
+<p>N'était-ce point seulement la forme irritée du
+dépit où je me trouvais d'avoir quitté une place
+exceptionnellement agréable, comme on n'en rencontre
+pas beaucoup dans une existence de femme
+de chambre, une maison où il y avait tant de coulage...
+où l'on nous donnait tout à gogo... comme
+des princes?...</p>
+
+<p>Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste
+avec ses maîtres... Et tant pis, ma foi! Il faut
+que les bons paient pour les mauvais...</p>
+
+<p>Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce
+trou de province, avec une pimbêche comme est
+ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de
+pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions...
+Je ferai du ménage embêtant... de la
+couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah!
+quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela
+rend ma situation encore plus triste, plus insupportablement
+triste... Et j'ai bien envie de m'en
+aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce
+pays de sauvages...</p>
+
+<br>
+
+<p>Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il
+partait pour la chasse... Monsieur m'a regardée
+d'un air polisson... Il m'a encore demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous
+habituez ici?...</p>
+
+<p>Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas encore, Monsieur...</p>
+
+<p>Puis, effrontément:</p>
+
+<p>&mdash;Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...</p>
+
+<p>Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la
+plaisanterie... Monsieur est vraiment bon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous habituer, Célestine... Il faut
+vous habituer... sapristi!...</p>
+
+<p>J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore
+répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...</p>
+
+<p>Je crois que Monsieur voulait me dire quelque
+chose de très raide. Ses yeux brillaient comme
+deux braises... Mais Madame est apparue en haut
+de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi
+du mien... C'est dommage...</p>
+
+<p>Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu
+Madame qui disait à Monsieur, sur ce ton aimable
+que vous pouvez soupçonner:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes
+domestiques...</p>
+
+<p>Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques
+de Madame ne sont pas les domestiques de Monsieur?...
+Ah bien!... vrai!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>18 septembre.</p>
+
+
+
+<p>Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.</p>
+
+<p>J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais
+tout de même de la religion... On aura beau dire
+et beau faire, la religion c'est toujours la religion.
+Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais
+elle est nécessaire aux gens comme nous... Je sais
+bien qu'il y a des particuliers qui s'en servent
+d'une drôle de façon, que beaucoup de curés et de
+bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe.
+Quand on est malheureuse&mdash;et, dans le
+métier, on l'est beaucoup plus qu'à son tour&mdash;il
+n'y a encore que ça pour endormir vos peines...
+que ça... et l'amour... Oui, mais l'amour, c'est
+un autre genre de consolation... Aussi, même
+dans les maisons impies, je ne manquais jamais
+la messe. D'abord, la messe, c'est une sortie, une
+distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens
+de la baraque... C'est surtout des camarades
+qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend,
+des occasions de faire connaissance... Ah!
+si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle des
+Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très
+bien qui m'en chuchotaient, à l'oreille, de drôles
+de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd'hui!...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un
+beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent
+la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses...
+Je ne sais pourquoi, sous l'influence de
+cette matinée bleu et or, j'ai dans le coeur presque
+de la gaieté...</p>
+
+<p>Nous sommes à quinze cents mètres de l'église.
+Le chemin est gentil qui y conduit... une petite
+sente, ondulant entre des haies... Au printemps,
+il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers
+sauvages et des épines blanches qui sentent si
+bon... Moi, j'aime les épines blanches... Elles me
+rappellent des choses, quand j'étais petite fille...
+A part ça, la campagne est comme toutes les campagnes...
+elle n'a rien d'épatant. C'est une vallée
+très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des
+coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les
+coteaux, il y a une forêt... tout cela couvert d'un
+voile de brume, transparente et dorée, qui cache
+trop à mon gré le paysage.</p>
+
+<p>C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne...
+Je l'ai dans le sang. Aucune ne me paraît
+aussi belle, aucune ne me parle mieux à l'âme.
+Même au milieu des plus riches, des plus grasses
+campagnes normandes, j'ai la nostalgie de la
+lande, et de cette mer tragique et splendide où je
+suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué
+met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce
+joli matin.</p>
+
+<p>En chemin, je rencontre des femmes et des
+femmes... Un paroissien sous le bras, elles vont
+aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes
+de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes
+et marchant avec des lenteurs, des dandinements
+de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement torchées,
+dans leurs costumes de fêtes... des paquets!...
+Elles sentent le pays à plein nez, et l'on voit bien
+qu'elles n'ont point servi à Paris... Elles me
+regardent avec curiosité, une curiosité défiante et
+sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les
+enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma
+petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans
+son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame
+les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette
+et pimpante que j'ai de la porter. Elles se poussent
+du coude, ont des yeux énormes, des bouches
+démesurément ouvertes, pour se montrer mon
+luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant,
+leste et légère, la bottine pointue, et relevant
+d'un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de
+dessous, fait un bruit de soie froissée... Qu'est-ce
+que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on
+m'admire.</p>
+
+<p>En passant près de moi, j'entends qu'elles se
+disent, dans un chuchotement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la nouvelle du Prieuré...</p>
+
+<p>L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique
+et qui semble porter péniblement un immense
+ventre sur des jambes écartées en tréteau,
+sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant,
+d'un sourire épais, visqueux, sur des lèvres
+de vieille licheuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, la nouvelle femme de chambre
+du Prieuré?... Vous vous appelez Célestine?...
+Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours?...</p>
+
+<p>Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout,
+aussi bien que moi-même. Et rien ne m'amuse,
+sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante,
+comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau
+de feutre noir, dont les plumes se balancent
+dans la brise.</p>
+
+<p>Elle continue:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose...
+Je suis chez M. Mauger... à côté de chez vous... un
+ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie
+qui sépare les deux propriétés... Il est toujours
+dans le jardin, en train de jardiner. C'est encore
+un bel homme, vous savez!...</p>
+
+<p>Nous marchons plus lentement, car mam'zelle
+Rose manque d'étouffer. Elle siffle de la gorge
+comme une bête fourbue... A chaque respiration,
+sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler
+encore... Elle dit, en hachant ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre
+aujourd'hui... c'est incroyable!</p>
+
+<p>Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle
+m'encourage:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous
+avez besoin de quelque chose... d'un bon conseil,
+de n'importe quoi... ne vous gênez pas... J'aime
+les jeunesses, moi... On prendra un petit verre
+de noyau, en causant... Beaucoup de ces demoiselles
+viennent chez nous...</p>
+
+<p>Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et
+d'une voix plus basse, sur un ton confidentiel:</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous
+voulez vous faire adresser votre correspondance
+chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon
+conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les
+lettres... toutes les lettres... Même qu'une fois,
+elle a bien failli être condamnée par le juge de
+paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.</p>
+
+<p>Je la remercie et nous continuons de marcher...
+Bien que son corps tangue et roule, comme un
+vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble,
+maintenant, respirer avec plus de facilité... Et
+nous allons, potinant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous en trouverez du changement ici,
+bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne
+garde pas une seule femme de chambre... c'est
+réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie,
+c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme
+terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les
+jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!...
+Ah! on la connaît, la maison, allez... Et
+tout le monde vous dira ce que je vous dis... On
+est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est
+accablé de besogne... Et des reproches, tout le
+temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!...
+Rien que de vous voir, gentille et bien élevée
+comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous
+n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...</p>
+
+<p>Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose
+me le raconte à nouveau, avec des variantes plus
+pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme
+de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance.
+La méchanceté a raison de son asthme...
+Et le débinage de la maison va son train, mêlé
+aux affaires intimes du pays. Bien que je sache
+déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires
+et si désespérantes ses paroles, que me revoilà
+toute triste. Je me demande si je ne ferais pas
+mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience
+où je suis vaincue d'avance?</p>
+
+<p>Quelques femmes se sont jointes à nous,
+curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour
+sûr!» énergique, chacune des révélations de
+Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue
+de jaboter:</p>
+
+<p>&mdash;Un bien bon homme que M. Mauger... et,
+tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la
+maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est
+naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration...
+ça n'entend rien aux affaires de ménage...
+ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien
+tenu... ses manies respectées... de bons petits
+plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne
+de confiance, il se laisserait gruger par les uns,
+par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici,
+mon Dieu, les voleurs!</p>
+
+<p>L'intonation de ses petites phrases coupées, le
+clignement de ses yeux achèvent de me révéler
+sa situation exacte dans la maison du capitaine
+Mauger...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout
+seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout
+de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre
+un petit garçon, pour aider...</p>
+
+<p>Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi,
+souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est
+dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et
+on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas
+difficile, pour un capitaine qui a encore des
+idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les
+deux, sous l'édredon!...</p>
+
+<p>Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il
+n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard
+Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses,
+et des places où les maisons sont de
+guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout,
+des maisons noires, en vieux bois pourri, avec
+de hauts pignons branlants et des étages ventrus
+qui avancent les uns sur les autres, comme dans
+l'ancien temps... Les gens qui passent sont
+vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau
+garçon... L'industrie du pays est le chausson de
+lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu
+livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent
+encore... Et je vois, derrière des vitres,
+de pauvres faces chétives, des dos courbés, des
+mains noires qui tapotent sur des semelles de
+cuir...</p>
+
+<p>Cela ajoute encore à la tristesse morne du
+lieu... On dirait d'une prison.</p>
+
+<p>Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa
+porte, nous sourit et nous salue...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez à la messe de huit heures?... Moi,
+je suis allée à la messe de sept heures... Vous
+n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas entrer,
+un instant?</p>
+
+<p>Rose remercie... Elle me met en garde contre
+la mercière, qui est une méchante femme et dit
+du mal de tout le monde... une vraie peste, quoi!...
+Puis elle recommence, à me vanter les vertus de
+son maître et les douceurs de sa place... Je lui
+demande:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le capitaine n'a pas de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée...
+Eh bien, ma petite, vous n'y êtes pas...
+Ah! si, il en a une famille, et une propre!... Des
+tas de nièces et de cousines... des fainéants, des
+sans le sou, des traîne-misère... et qui le grugeaient...
+et qui le volaient... fallait voir ça!...
+C'était une abomination... Aussi, vous pensez si
+j'y ai mis bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de
+toute cette vermine... Mais, ma chère demoiselle,
+sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd'hui...
+Ah! le pauvre homme!... Il est bien
+content de ça, allez, maintenant...</p>
+
+<p>J'insiste avec une intention ironique que,
+d'ailleurs, elle ne comprend pas:</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il
+vous mettra sur son testament?...</p>
+
+<p>Prudemment, elle réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur fera ce qu'il voudra... il est
+libre... Bien sûr que ce n'est pas moi qui l'influence...
+Je ne lui demande rien... je ne lui
+demande même pas de me payer des gages...
+Aussi, je suis chez lui par dévouement... Mais il
+connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui le
+soignent avec désintéressement, qui le dorlotent...
+Il ne faudrait pas croire qu'il est aussi bête que
+certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire
+en tête... qui en dit des choses sur nous!...
+C'est un malin au contraire, mademoiselle Célestine...
+et qui a une volonté à lui... Pour ça!...</p>
+
+<p>Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous
+arrivons à l'église.</p>
+
+<p>La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige
+à prendre une chaise près de la sienne, et se met
+à marmotter des prières, à faire des génuflexions
+et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses
+grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent
+la voûte chancelante, elle ressemble à
+une grange; avec son public, toussant, crachant,
+heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait
+aussi d'un cabaret de village. Je ne vois que des
+faces abruties par l'ignorance, des bouches fielleuses
+crispées par la haine... Il n'y a là que de
+pauvres êtres qui viennent demander à Dieu
+quelque chose contre quelqu'un... Il m'est impossible
+de me recueillir et je sens descendre en moi
+et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être
+qu'il n'y a même pas un orgue dans cette église?...
+Est-ce drôle? Je ne puis pas prier sans orgue... Un
+chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis l'estomac...
+ça me rend toute chose... comme en
+amour. Si j'entendais toujours des voix d'orgue,
+je crois bien que je ne pécherais jamais... Ici, à la
+place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le
+choeur, avec des lunettes bleues et un pauvre
+petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement,
+tapote sur une espèce de piano, pulmonique et
+désaccordé... Et c'est toujours des gens qui toussotent
+et crachotent, un bruit de catarrhe qui
+couvre les psalmodies du prêtre et les réponses
+des enfants de choeur. Et ce que cela sent mauvais!...
+odeurs mêlées de fumier, d'étable, de terre,
+de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens avarié...
+Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!</p>
+
+<p>La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je
+suis surtout vexée de me trouver au milieu d'un
+monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu
+attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une
+jolie toilette où reposer ma pensée... où égayer
+mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris que je
+suis faite pour la joie de l'élégance et du chic...
+Au lieu de s'exalter, comme aux messes de Paris,
+tous mes sens offensés protestent à la fois...
+Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements
+du prêtre qui officie. Ah bien, merci!
+C'est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de
+physionomie vulgaire, couleur de brique rose.
+Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de
+proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes,
+ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite
+jugé... Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la
+nourriture, celui-là!... Et au confessionnal,
+donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en
+trousser des jupons!... Rose, s'apercevant que je
+le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande.
+Il n'y en a pas comme lui pour confesser
+les femmes... M. le curé est un saint homme,
+bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis
+que le nouveau vicaire...</p>
+
+<p>Elle claque de la langue et se remet en prière,
+la tête courbée sur le prie-Dieu.</p>
+
+<p>Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau
+vicaire. Il a l'air sale et brutal... Il ressemble plus
+à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il me faut
+de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et
+des mains blanches. J'aime que les hommes soient
+doux et chic, comme était monsieur Jean...</p>
+
+<p>Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière...
+En quelques mots mystérieux, elle
+m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que
+toutes les domestiques lui font une cour empressée...</p>
+
+<p>Encore une petite boulotte&mdash;décidément, c'est
+le pays des grosses femmes... Son visage est criblé
+de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse,
+rares et ternes, laissent voir des parties de crâne,
+au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil
+à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement,
+sa poitrine, sous le corsage de drap brun,
+remue comme un liquide dans une bouteille...
+Ses yeux, bordés d'un cercle rouge, s'éraillent, et
+sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire...
+Rose me présente:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Gouin, je vous amène la nouvelle
+femme de chambre du Prieuré...</p>
+
+<p>L'épicière m'observe avec attention et je remarque
+que son regard s'attache à ma taille, à
+mon ventre, avec une obstination gênante... Elle
+dit d'une voix blanche:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle
+est une belle fille... Mademoiselle est parisienne,
+sans doute?...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il
+n'y a pas besoin de vous regarder à deux fois...
+J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent ce
+que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à
+Paris, quand j'étais jeune... j'ai servi chez une
+sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier...
+Vous la connaissez peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps...
+Mais entrez donc, mademoiselle Célestine...</p>
+
+<p>Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans
+l'arrière-boutique où se trouvent déjà réunies,
+autour d'une table ronde, quatre domestiques...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre
+demoiselle... gémit l'épicière en m'offrant un
+siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me prend
+plus rien, au château... mais je puis bien dire
+que c'est une maison infernale... infernale...
+N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!... répondent, unanimement, avec
+des gestes pareils et de pareilles grimaces, les
+quatre domestiques interpellées...</p>
+
+<p>Mme Gouin poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... je ne voudrais pas fournir des
+gens qui marchandent tout le temps et crient,
+comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait
+du tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...</p>
+
+<p>Le choeur des domestiques reprend:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.</p>
+
+<p>A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement
+à Rose, ajoute d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;On ne court pas après, dites, mam'zelle
+Rose?... Dieu merci, on n'a pas besoin d'eux,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Rose se contente de hausser les épaules et de
+mettre dans ce geste tout ce qu'il y a en elle de
+fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et
+l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement
+désordonné des plumes noires, accentue
+l'énergie de ces sentiments violents.</p>
+
+<p>Puis, après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!... Parlons point de ces gens-là...
+Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...</p>
+
+<p>Une petite noiraude, maigre, avec un museau
+de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui
+suintent, s'écrie au milieu des rires:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, qu'on les a quelque part...</p>
+
+<p>Là-dessus, les histoires, les potins recommencent...
+C'est un flot ininterrompu d'ordures
+vomies par ces tristes bouches, comme d'un
+égout... Il semble que l'arrière-boutique en est
+empestée... Je ressens une impression d'autant
+plus pénible que la pièce où nous sommes est
+sombre et que les figures y prennent des déformations
+fantastiques... Elle n'est éclairée, cette
+pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur
+une cour crasseuse, humide, une sorte de puits
+formé par des murs que ronge la lèpre des mousses...
+Une odeur de saumure, de légumes fermentés,
+de harengs saurs, persiste autour de
+nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors,
+chacune de ces créatures, tassées
+sur leur chaise comme des paquets de linge sale,
+s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un
+crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles,
+d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque
+chose d'insurmontable, quelque chose comme un
+affreux dégoût... Une nausée me retourne le
+coeur, me monte à la gorge impérieusement,
+m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je
+voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là,
+idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant
+les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter
+stupidement ces voix aigres qui me font l'effet
+d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant
+par les éviers et par les plombs...</p>
+
+<p>Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses
+maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire,
+je vous assure... Mais non... là... tout de même,
+cela passe l'imagination... Ces femmes me sont
+odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que
+je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation,
+le frottement avec les gens chics, l'habitude des
+belles choses, la lecture des romans de Paul
+Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah!
+les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens,
+elles sont loin!...</p>
+
+<p>C'est Rose qui décidément obtient le plus
+grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants
+et des lèvres mouillées de plaisir:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la
+femme du notaire... Ah! il s'en passe des
+choses chez elle...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais... dit l'une.</p>
+
+<p>Une autre énonce, en même temps:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours
+pensé que c'est une rude cochonne...</p>
+
+<p>Tous les regards sont émérillonnés, tous les
+cous tendus vers Rose, qui commence son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant
+à la campagne, pour toute la journée...</p>
+
+<p>Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau,
+elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme louche... un notaire guères
+catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en
+a des mic-macs dans son étude... à preuve que
+j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y
+avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas
+de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...</p>
+
+<p>La parenthèse fermée, elle redonne à son récit
+un tour plus général:</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce
+qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça,
+par exemple... on ne le sait pas... Il était donc
+parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt
+monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa
+chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle
+de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment
+toute nue, avec des yeux drôles, comme une
+chienne en chasse. Elle le fait venir près
+d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui
+chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et
+alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien,
+tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là,
+et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et
+si vous saviez de quelle manière elle
+l'a pris?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement
+la petite noiraude, dont le museau de rat
+s'allonge et remue...</p>
+
+<p>Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère,
+pudique, Rose déclare:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...</p>
+
+<p>Des «ah!» de désappointement suivent cette
+réponse. Rose continue, tour à tour indignée et
+émue:</p>
+
+<p>&mdash;Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et
+joli... joli comme un amour... et innocent,
+le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter
+l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le
+sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il
+tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le
+chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce
+que vous dites de ça?...</p>
+
+<p>C'est une explosion d'indignations, une avalanche
+de mots orduriers... Rose attend que le
+calme soit revenu... Elle poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;La mère est venue me conter la chose...
+Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner
+le notaire et sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... ah! pour sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la Justine hésite... parce que et
+parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai
+idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines
+chez les Rodeau, est intervenu... Enfin,
+elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes,
+j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui
+tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des
+cents et des mille... et des dix mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... ah! pour sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Manquer une occasion comme ça?... Malheur!</p>
+
+<p>Et le chapeau mousquetaire claque comme une
+tente sous l'orage...</p>
+
+<p>L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans
+doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement
+elle interrompt les imprécations de Rose.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que mademoiselle Célestine voudra
+bien accepter un petit verre de cassis avec ces
+demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...</p>
+
+<p>Cette invitation calme toutes les colères, et,
+tandis que d'un placard elle retire une bouteille
+et des verres que Rose dispose sur la table, les
+yeux s'allument et les langues passent, effilées,
+sur les lèvres gourmandes...</p>
+
+<p>En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, parce que vos
+maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra
+revenir me voir...</p>
+
+<p>Je rentre avec Rose qui achève de me mettre
+au courant de la chronique du pays... J'aurais cru
+que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement...
+Elle en trouve, elle en invente de nouvelles
+et de plus épouvantables... Ses ressources
+dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va
+toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent
+ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques
+minutes on peut déshonorer de gens, en province...
+Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille
+du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me
+quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche
+à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de
+son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout
+ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me
+donne au coeur comme un découragement... Ah!
+ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense
+bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une
+prison et où il me semble que, derrière chaque
+fenêtre, un regard vous espionne!...</p>
+
+<p>Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et
+le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la
+plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages
+qui se dorent dans la lumière, égayés de toits
+rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et
+verte, luit çà et là en courbes argentées... Et
+quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques
+légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun
+plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un
+désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil,
+cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette
+grosse femme, dont la voix méchante m'affole et
+me torture.</p>
+
+<p>Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend
+la main et la serre, affectueusement, dans ses
+gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ma petite, vous savez, madame
+Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien
+droite... Il faudra la voir souvent...</p>
+
+<p>Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!...
+Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la
+trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à
+elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très...
+très savante...</p>
+
+<p>Les yeux plus brillants, son regard attaché sur
+moi, avec une ténacité étrange, elle répète:</p>
+
+<p>&mdash;Très savante... et adroite... et discrète!...
+C'est la Providence du pays... Allons, ma petite,
+n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous
+pourrez... Et allez, souvent, chez madame
+Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A
+bientôt... à bientôt!...</p>
+
+<p>Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en
+roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la
+haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin
+où elle disparaît...</p>
+
+<p>Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui
+ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler;
+il ne me parle pas... Il me regarde seulement
+d'un air oblique, avec une expression singulière
+qui me fait presque peur...</p>
+
+<p>&mdash;Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...</p>
+
+<p>Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...</p>
+
+<p>Il est furieux que je me sois permis de marcher
+dans l'allée qu'il ratisse...</p>
+
+<p>Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal
+appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la
+parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non
+plus, quand je lui parle?</p>
+
+<br>
+
+<p>A la maison, Madame n'est pas contente... Elle
+me reçoit très mal, me bouscule:</p>
+
+<p>&mdash;A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si
+longtemps dehors...</p>
+
+<p>J'ai envie de répliquer, car je suis agacée,
+irritée, énervée... mais, heureusement, je me
+contiens... Je me borne à bougonner un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux... Et puis, je vous défends
+de vous promener avec la bonne de M. Mauger...
+C'est une très mauvaise connaissance pour vous...
+Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de
+vous...</p>
+
+<p>Je m'écrie, en dedans:</p>
+
+<p>&mdash;Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je
+parlerai à qui je veux... je verrai qui me plaît... Tu
+ne me feras pas la loi, chameau...</p>
+
+<p>Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je
+retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques,
+pour que fût effacée instantanément
+l'impression mauvaise, l'impression de dégoût
+que je rapportais de la messe, de l'épicière et de
+Rose... Rose et l'épicière ont raison; la mercière
+aussi a raison... elles ont toutes raison... Et
+je me promets de voir Rose, de la voir souvent,
+de retourner chez l'épicière.... de faire de
+cette sale mercière ma meilleure amie... puisque
+Madame me le défend... Et je répète intérieurement,
+avec une énergie sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;Chameau!... chameau!... chameau!...</p>
+
+<p>Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais
+eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine
+face, cette injure...</p>
+
+<br>
+
+<p>Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur
+et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de
+toilette, les chambres, le bureau de Monsieur,
+toutes les armoires, tous les placards, tous les
+buffets sont fermés à clé... Qu'est-ce que je
+disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de lire
+une lettre, et de se faire des petits paquets...</p>
+
+<p>Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit
+à ma mère, à monsieur Jean, et j'ai lu: <i>En famille</i>... Quel
+joli livre!... Et qu'il est bien écrit!... C'est
+drôle, tout de même... j'aime bien entendre
+des choses cochonnes... mais je n'aime pas en
+lire... Je n'aime que les livres qui font pleurer...</p>
+
+<br>
+
+<p>Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a
+semblé que Monsieur et Madame étaient en froid.
+Monsieur a lu le <i>Petit Journal</i> avec une ostentation
+provocante... Il froissait le papier, en roulant
+de bons yeux, comiques et doux... Même
+quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent
+doux et timides. A la fin, sans doute pour
+engager la conversation, Monsieur, toujours le
+nez sur son journal, s'est écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...</p>
+
+<p>Madame n'a rien répondu... Très raide, très
+droite, austère dans sa robe de soie noire, le front
+plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de songer...
+A quoi?...</p>
+
+<p>C'est peut-être à cause de moi que Madame
+boude Monsieur...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br><br>
+
+<p>26 septembre.</p>
+
+
+<p>Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une
+seule ligne de mon journal... Quand vient le
+soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... Je ne
+pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!...
+Si je pouvais toujours dormir!...</p>
+
+<p>Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut
+donner l'idée.</p>
+
+<p>Pour un oui, pour un non, Madame vous fait
+monter et descendre les deux maudits étages...
+On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la
+lingerie, et de souffler un peu que... drinn!...
+drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir...
+Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... drinn!...
+drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai
+aux reins des douleurs qui me plient en deux,
+qui me tordent le ventre, et me feraient presque
+crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte
+pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a
+pas le droit de souffrir... La souffrance, c'est un
+luxe de maître... Nous, nous devons marcher, et
+vite, et toujours... marcher, au risque de tomber...
+Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette,
+l'on tarde un peu à venir, alors, ce sont
+des reproches, des colères, des scènes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous
+n'entendez donc pas?... Êtes-vous sourde?...
+Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant,
+à la fin...</p>
+
+<p>Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...</p>
+
+<p>&mdash;Drinn!... drinn!... drinn!...</p>
+
+<p>Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise,
+comme sous la poussée d'un ressort...</p>
+
+<p>&mdash;Apportez-moi une aiguille.</p>
+
+<p>Je vais chercher l'aiguille.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... apportez-moi du fil.</p>
+
+<p>Je vais chercher le fil.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... apportez-moi un bouton...</p>
+
+<p>Je vais chercher le bouton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne
+vous ai pas demandé ce bouton... Vous ne comprenez rien...
+Un bouton blanc, numéro 4... Et dépêchez-vous!</p>
+
+<p>Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4...
+Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j'invective
+Madame dans le fond de moi-même?... Durant
+ces allées et venues, ces montées et ces descentes,
+Madame a changé d'idée... Il lui faut autre chose,
+ou il ne lui faut plus rien:</p>
+
+<p>&mdash;Non... remportez l'aiguille et le bouton...
+Je n'ai pas le temps...</p>
+
+<p>J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés,
+je n'en puis plus... Cela suffit à Madame...
+elle est contente... Et dire qu'il existe une société
+pour la protection des animaux...</p>
+
+<p>Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie,
+elle tempête:</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi
+employez-vous donc vos journées?... Je ne vous
+paie pas pour que vous flâniez du matin au
+soir...</p>
+
+<p>Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice
+me révolte:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous
+défends de me répondre... Je ne veux pas d'observation,
+entendez-vous?... Je sais ce que je dis.</p>
+
+<p>Et des claquements de porte, des ronchonnements
+qui n'en finissent pas... Dans les corridors,
+à la cuisine, au jardin, des heures entières, on
+entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!</p>
+
+<p>En vérité, on ne sait par quel bout la prendre...
+Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour
+être toujours dans un tel état d'irritation? Et
+comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver
+une place, tout de suite...</p>
+
+<p>Tantôt je souffrais plus encore que de coutume...
+Je ressentais une douleur si aiguë que c'était
+à croire qu'une bête me déchirait, avec ses dents,
+avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le
+matin, en me levant, à force d'avoir perdu du
+sang, je m'étais évanouie... Comment ai-je eu le
+courage de me tenir debout, de me traîner, de
+faire mon service? Je n'en sais rien... Parfois, dans
+l'escalier, j'étais obligée de m'arrêter, de me cramponner
+à la rampe afin de reprendre haleine et
+de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs
+froides qui me mouillaient les cheveux... C'était
+à hurler... Mais je suis dure au mal, et j'ai cette
+fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres...
+Madame me surprit, à un moment où je
+pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la
+rampe, les marches et les murs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien.</p>
+
+<p>Et j'essayai de me redresser.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi
+ces manières-là?... Je n'aime pas qu'on me
+fasse des figures d'enterrement... Vous avez un
+service très désagréable...</p>
+
+<p>Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...</p>
+
+<br>
+
+<p>Au milieu de ces épreuves, je repense toujours
+à mes places anciennes... Aujourd'hui, c'est celle
+de la rue Lincoln que je regrette le plus... J'y étais
+seconde femme de chambre et je n'avais, pour
+ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions
+dans la lingerie, une lingerie magnifique,
+avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut
+en bas de grandes armoires d'acajou, à serrures
+dorées. Et l'on riait, et l'on s'amusait à dire des
+bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions
+de Madame, tout cela sous la surveillance d'une
+gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé,
+du bon thé que Madame achetait en Angleterre,
+pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois,
+de l'office, le maître d'hôtel&mdash;un qui était à la
+coule&mdash;nous apportait des gâteaux, des toasts au
+caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes
+choses...</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea
+à revêtir un costume très chic de Monsieur, de
+Coco, comme nous l'appelions entre nous... Naturellement,
+on joua à toutes sortes de jeux risqués;
+on alla même très loin dans la plaisanterie. Et
+j'étais si drôle en homme, et je ris tellement fort
+de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai
+des traces humides dans le pantalon de Coco...</p>
+
+<p>Ça c'était une place!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je commence à bien connaître Monsieur... On a
+raison de dire que c'est un homme excellent et
+généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y aurait
+pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait
+filou... Le besoin, la rage qu'il a d'être charitable
+le poussent à commettre des actions qui ne sont
+pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui,
+il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat
+qui est souvent désastreux... Il faut le dire, sa
+bonté fut la cause de petites vilenies, dans le
+genre de celle-ci...</p>
+
+<br>
+
+<p>Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le
+père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur
+avait commandés, en cachette de Madame,
+naturellement... C'était à la tombée du jour...
+J'étais descendue chercher de l'eau chaude pour
+un savonnage en retard... Madame, sortie en ville,
+n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la
+cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial,
+joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois...
+Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage
+et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.</p>
+
+<p>Le bonhomme me faisait pitié, tant il était
+exténué, maigre, salement vêtu... Son pantalon,
+une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures...
+Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa
+poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du
+vieux cuir... Il mangea avec avidité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur...
+en se frottant les mains... ça va mieux, hein?...</p>
+
+<p>Le vieillard, la bouche pleine, remercia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire...
+Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre
+heures, que je suis parti de chez nous... j'avais
+rien dans le corps... rien...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous,
+nom d'un chien!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire...
+Faites excuse...</p>
+
+<p>Le vieux se taillait d'énormes morceaux de
+pain, qu'il était longtemps à mâcher, car il n'avait
+plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:</p>
+
+<p>&mdash;Et les églantiers, père Pantois? interrogea
+Monsieur... Ils sont beaux, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Y en a de beaux... y en a de moins beaux...
+y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur
+Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir...
+et c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur
+Porcellet ne veut plus qu'on les prenne dans son
+bois... Faut aller loin, maintenant, pour en
+trouver... ben loin... Si je vous disais que je
+viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues
+d'ici?... Ma foi, oui, monsieur Lanlaire...</p>
+
+<p>Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur
+s'était attablé auprès de lui... Gai, presque farceur,
+il lui tapa sur les épaules, et il s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!...
+Toujours fort... toujours jeune...</p>
+
+<p>&mdash;Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point
+tant qu'ça...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... insista Monsieur... fort
+comme un vieux Turc... et de bonne humeur,
+sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui,
+mon père Pantois... Vous êtes de la vieille
+roche, vous...</p>
+
+<p>Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée,
+couleur de bois ancien, et il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent,
+monsieur Lanlaire... les bras mollissent... Et les
+reins donc...&mdash;Ah, les sacrés reins!... Je n'ai quasiment
+plus de force... Et puis, la femme qu'est
+malade, qui ne quitte plus son lit... et qui coûte
+gros de médicaments!... On n'est guère heureux...
+on n'est guère heureux... Si, au moins,
+on vieillissait pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur
+Lanlaire... c'est ça qu'est le pire... de
+l'affaire...</p>
+
+<p>Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant
+philosophiquement la question:</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez,
+père Pantois?... C'est la vie... On ne peut pas
+être et avoir été... C'est comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;Ben sûr!... Faut se faire une raison...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà!...</p>
+
+<p>&mdash;Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai,
+dites, monsieur Lanlaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame!</p>
+
+<p>Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue
+mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde a ses tristesses, allez, mon
+père Pantois...</p>
+
+<p>&mdash;Ben oui...</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Marianne hachait des fines
+herbes... La nuit tombait sur le jardin... Les deux
+grands tournesols, qu'on apercevait dans la perspective
+de la porte ouverte, se décoloraient, se
+noyaient d'ombre... Et le père Pantois mangeait
+toujours... Son verre était resté vide... Monsieur
+le remplit... et, brusquement, abandonnant les
+hauteurs métaphysiques, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers,
+cette année?</p>
+
+<p>&mdash;Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh
+bien, cette année, l'un dans l'autre, les églantiers
+valent vingt-deux francs le cent... C'est un peu
+cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins...
+En vérité du bon Dieu!... Ainsi... tenez...</p>
+
+<p>En homme généreux et qui méprise les questions
+d'argent, Monsieur interrompit le vieillard,
+qui se disposait à se lancer dans des explications
+justificatives.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce
+que je marchande jamais avec vous, moi?... Et
+même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous
+les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq
+francs... Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop
+bon...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... Je suis juste... je suis pour le
+peuple, moi, pour le travail... sacrebleu!</p>
+
+<p>Et, tapant sur la table, il surenchérit...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est
+trente francs, nom d'un chien!... Trente francs,
+vous entendez, mon père Pantois?...</p>
+
+<p>Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres
+yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler
+pour vous, monsieur Lanlaire... Vous
+savez ce que c'est que le travail, vous...</p>
+
+<p>Monsieur arrêta ces effusions...</p>
+
+<p>&mdash;Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes
+mardi... j'irai vous payer ça... dimanche?...
+Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, ma
+foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...</p>
+
+<p>Les lueurs de reconnaissance qui brillaient
+dans les yeux du père Pantois s'éteignirent... Il
+était gêné, troublé, ne mangeait plus...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... fit-il timidement... enfin, si
+vous pouviez vous acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait
+ben, monsieur Lanlaire... Vingt-deux
+francs, seulement... Faites excuse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua
+Monsieur, avec une superbe assurance... Certainement,
+je vais vous payer ça, tout de suite...
+Ah, nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi...
+c'était pour aller faire un petit tour, par chez
+vous...</p>
+
+<p>Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta
+celles de son veston et de son gilet, et simulant la
+surprise, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai
+pas de monnaie... Je n'ai que des sacrés billets
+de mille francs...</p>
+
+<p>Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous n'avez pas de monnaie de
+mille francs, mon père Pantois?</p>
+
+<p>Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il
+était convenable à lui de rire aussi... et il répondit,
+gaillard:</p>
+
+<p>&mdash;Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais
+vu de ces sacrés billets-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors... à dimanche!... conclut
+Monsieur.</p>
+
+<p>Monsieur s'était versé un verre de cidre et il
+trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame,
+qu'on n'avait pas entendu venir, entra brusquement,
+en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son
+oeil en voyant ça... en voyant Monsieur attablé
+auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres
+toutes blanches.</p>
+
+<p>Monsieur balbutia, ânonna:</p>
+
+<p>&mdash;C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne...
+des églantiers... Le père Pantois
+m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont
+été gelés, cet hiver...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y
+a pas besoin d'églantiers ici...</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit
+demi-tour, s'en alla en claquant la porte et proférant
+des paroles injurieuses... Dans sa colère, elle
+ne m'avait pas aperçue...</p>
+
+<p>Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers
+s'étaient levés... Gênés, ils regardaient la
+porte par où Madame venait de disparaître... puis
+ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire
+un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit
+ce silence pénible...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... à dimanche, père Pantois.</p>
+
+<p>&mdash;A dimanche, monsieur Lanlaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et portez-vous bien, père Pantois...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, de même, monsieur Lanlaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ben honnête...</p>
+
+<p>Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos
+courbé, s'en alla et se fondit dans la nuit du jardin...</p>
+
+<br>
+
+<p>Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce...
+Et quant au père Pantois, si jamais il
+touche ses trente francs... eh bien, il aura de la
+chance...</p>
+
+<p>Je ne veux pas donner raison à Madame... mais
+je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement
+avec des gens trop au-dessous de lui... Ça
+n'est pas digne...</p>
+
+<p>Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus...
+et qu'il s'en tire comme il peut... Ça n'est pas
+toujours commode... Quand il rentre tard de la
+chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner
+du courage, Madame le reçoit très mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute
+une journée...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tu sais bien, mignonne...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi...</p>
+
+<p>Elle le boude des heures et des heures, le front
+dur... la bouche mauvaise... Lui, la suit partout,
+tremble, balbutie des excuses...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mignonne, tu sais bien...</p>
+
+<p>&mdash;Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...</p>
+
+<p>Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement,
+et Madame crie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la
+maison, comme une âme en peine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mignonne...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la
+chasse... le diable sait où!... Tu m'agaces... tu
+m'énerves... Va-t-en!...</p>
+
+<p>De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit
+faire, s'il doit s'en aller ou rester, être ici ou
+ailleurs! Problème difficile... Mais, comme dans
+les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le
+parti de s'en aller le plus souvent possible. De
+cette façon, il ne l'entend pas crier...</p>
+
+<p>Ah! il fait vraiment pitié!</p>
+
+<br>
+
+<p>L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu
+de linge sur la haie, je l'aperçus dans le jardin.
+Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant la
+nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait
+à leurs tuteurs...</p>
+
+<p>Très souvent, quand il ne sort pas avant le
+déjeuner, Monsieur jardine; du moins, il fait
+semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans
+ses plates-bandes... C'est toujours du temps de
+gagné sur les ennuis de l'intérieur... Pendant ces
+moments-là, on ne lui fait pas de scènes... Loin
+de Madame, il n'est plus le même. Sa figure
+s'éclaire, son oeil luit... Son caractère, naturellement
+gai, reprend le dessus... Vraiment, il n'est
+pas désagréable... A la maison, par exemple, il
+ne me parle presque plus et, tout en suivant
+son idée, semble ne pas faire attention à moi...
+Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser
+un petit mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois,
+que Madame ne peut l'épier... Lorsqu'il
+n'ose pas me parler, il me regarde... et son
+regard est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs,
+je m'amuse à l'exciter de toutes les manières...
+et, bien que je n'aie pris à son égard aucune
+résolution, à lui monter la tête sérieusement...</p>
+
+<p>En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait,
+penché sur ses dahlias, des brins de raphia
+aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!...
+Vous voyez bien...</p>
+
+<p>Il m'invita à m'arrêter un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine?... J'espère que vous
+vous habituez ici, maintenant?</p>
+
+<p>Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté
+d'engager la conversation!... Pour lui faire
+plaisir, je répliquai en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur... certainement... je
+m'habitue.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux
+enfin... ça n'est pas malheureux.</p>
+
+<p>Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait
+d'un regard très tendre, répétait: «Ça n'est pas
+malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver
+à me dire quelque chose d'ingénieux...</p>
+
+<p>Il retira de ses dents les brins de raphia, les
+noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées,
+les deux paumes plaquées sur ses hanches, les
+paupières bridées, les yeux franchement obscènes,
+il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, Célestine, que vous avez dû en
+faire des farces à Paris?... Hein, en avez-vous fait,
+de ces farces!...</p>
+
+<p>Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une
+grande envie de rire... Mais je baissai les yeux
+pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir,
+comme il convenait en la circonstance:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille
+comme vous... avec des yeux pareils!... Ah! oui,
+vous avez dû faire de ces farces!... Et tant mieux...
+Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi,
+je suis pour l'amour, nom d'un chien!...</p>
+
+<p>Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne
+robuste, fortement musclée, je reconnaissais
+les signes les plus évidents de l'exaltation
+amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait
+dans ses prunelles... Je crus devoir verser sur
+tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je dis,
+d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur se trompe... Monsieur croit parler
+à ses autres femmes de chambre... Monsieur doit
+savoir pourtant que je suis une honnête fille..</p>
+
+<p>Très digne, pour bien marquer à quel point
+j'avais été offensée de cet outrage, j'ajoutai:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mériterait que j'aille tout de suite
+me plaindre à Madame...</p>
+
+<p>Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur
+m'empoigna le bras...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non!... balbutia-t-il...</p>
+
+<p>Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?...
+Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge
+le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En vérité,
+je n'en sais rien...</p>
+
+<p>Monsieur était prodigieusement ridicule...
+Livide, maintenant, la bouche grande ouverte,
+une double expression d'embêtement et de peur
+sur toute sa personne, il demeurait silencieux et
+se grattait la nuque à petits coups d'ongle.</p>
+
+<p>Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide
+de branches, mangées de lichens et de
+mousses... quelques poires y pendaient à portée
+de la main... Une pie jacassait, ironiquement, au
+haut d'un châtaigner voisin... Tapi derrière la
+bordure de buis, le chat giflait un bourdon... Le
+silence devenait de plus en plus pénible, pour
+Monsieur... Enfin, après des efforts presque douloureux,
+des efforts qui amenaient sur ses lèvres
+de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous les poires, Célestine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur...</p>
+
+<p>Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton
+d'indifférence hautaine.</p>
+
+<p>Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il
+hésita quelques secondes... Et soudain, comme
+un enfant maraudeur, il détacha une poire de
+l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!...
+Ses genoux fléchissaient... sa main tremblait...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Célestine... cachez cela dans votre
+tablier... On ne vous en donne jamais à la cuisine,
+n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... je vous en donnerai encore...
+quelquefois... parce que... parce que... je veux
+que vous soyez heureuse...</p>
+
+<p>La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie,
+ses gestes maladroits, ses paroles effarées,
+et aussi sa force de mâle, tout cela m'avait attendrie...
+J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une
+sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié
+ironique, moitié câline, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...</p>
+
+<p>Il se troubla encore, mais comme nous étions
+séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners,
+il se remit vite, et crâneur maintenant
+que je devenais moins sévère, il clama, avec des
+gestes dégagés:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?...
+Je me moque bien de Madame, moi!... Il ne faudrait
+pas qu'elle m'embête, après tout... J'en ai
+assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...</p>
+
+<p>Je prononçai gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste...
+Madame est une femme très aimable.</p>
+
+<p>Il sursauta:</p>
+
+<p>&mdash;Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!...
+Mais vous ne savez donc pas ce qu'elle a fait?...
+Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un homme...
+je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout
+dans le pays... Et c'est à cause de ma femme...
+Ma femme?... c'est... c'est... une vache... oui,
+Célestine... une vache... une vache... une
+vache!...</p>
+
+<p>Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement,
+vantant hypocritement l'énergie, l'ordre,
+toutes les vertus domestiques de Madame... A
+chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!... Une vache... une vache!...</p>
+
+<p>Pourtant, je parvins à le calmer un peu.
+Pauvre Monsieur!... Je jouais de lui avec une
+aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le
+faisais passer de la colère à l'attendrissement.
+Alors il bégayait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes
+si gentille!... Vous devez être si bonne!... Tandis
+que cette vache...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur... allons!...</p>
+
+<p>Il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes si douce!... Et cependant...
+quoi?... vous n'êtes qu'une femme de chambre...</p>
+
+<p>Un moment, il se rapprocha de moi, et très
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, Célestine?...</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez... vous savez bien... enfin...
+vous savez bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur voudrait peut-être que je trompe
+Madame avec Monsieur? Que je fasse avec Monsieur
+des cochonneries?...</p>
+
+<p>Il se méprit à l'expression de mon visage... et
+les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées,
+les lèvres humides et baveuses, il répondit
+d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Oui là!... Eh bien, oui, là!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur n'y pense pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense qu'à ça, Célestine...</p>
+
+<p>Il était très rouge, congestionné:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur va encore recommencer...</p>
+
+<p>Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais
+recommencer... Je... vais... recommencer... parce
+que... parce que... je suis fou de vous... de toi...
+Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je
+ne dors plus... que je me sens... tout malade... Et
+ne craignez rien de moi... N'aie pas peur de moi...
+Je ne suis pas une brute, moi... je... je... ne vous
+ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le
+jure!... Je... je... nous... nous...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je
+dis tout à Madame... Et si quelqu'un vous voyait,
+en cet état, dans le jardin?</p>
+
+<p>Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il
+ne savait plus que faire de ses mains, de ses
+yeux, de toute sa personne... Et il regardait, sans
+les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin...
+Vaincu enfin, il dénoua, au haut du
+tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau
+sur les dahlias écroulés... et triste, infiniment,
+et suppliant, il gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je
+vous ai dit cela... comme je vous aurais dit
+autre chose... comme je vous aurais dit... n'importe
+quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut
+pas m'en vouloir... il ne faut pas surtout en parler
+à Madame... C'est vrai, pourtant, si quelqu'un
+nous avait vus, dans le jardin?...</p>
+
+<p>Je me sauvai pour ne pas rire.</p>
+
+<p>Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une
+émotion chantait dans mon coeur... quelque chose&mdash;comment
+exprimer cela?...&mdash;de maternel... Bien
+sûr que Monsieur ne me plairait pas pour
+coucher avec... Mais, un de plus ou de moins, au
+fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais lui
+donner du bonheur au pauvre gros père qui en est
+si privé, et j'en aurais de la joie aussi, car, en
+amour, donner du bonheur aux autres, c'est peut-être
+meilleur que d'en recevoir, des autres... Même
+lorsque notre chair reste insensible à ses caresses,
+quelle sensation délicieuse et pure de voir un
+pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se
+pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo...
+à cause de Madame... Nous verrons, plus tard.</p>
+
+<p>Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il
+a relevé ses dahlias et, l'après-midi, il n'a pas
+quitté le bûcher où, pendant plus de quatre
+heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De
+la lingerie, j'écoutais avec une sorte de fierté les
+coups de maillet, sur les coins de fer...</p>
+
+<br>
+
+<p>Hier, Monsieur et Madame ont passé toute
+l'après-midi à Louviers... Monsieur avait rendez-vous
+avec son avoué, Madame avec sa couturière...
+Sa couturière!...</p>
+
+<p>J'ai profité de ce moment de répit pour rendre
+visite à Rose, que je n'avais pas revue depuis ce
+fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non
+plus de connaître le capitaine Mauger...</p>
+
+<p>Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on
+en voit peu, je vous assure... Figurez-vous une
+tête de carpe, avec des moustaches et une longue
+barbiche grises... Très sec, très nerveux, très
+agité, il ne tient pas en place, travaille toujours,
+soit au jardin, soit dans une petite pièce où
+il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires,
+en imitant la trompette du régiment...</p>
+
+<p>Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en
+planches carrées, où sont cultivées les fleurs d'autrefois,
+de très vieilles fleurs qu'on ne rencontre
+plus que dans de très vieilles campagnes et chez
+de très vieux curés...</p>
+
+<p>Quand je suis arrivée, Rose, confortablement
+assise à l'ombre d'un acacia, devant une table rustique
+sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage,
+reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une
+pelouse, le chef coiffé d'un ancien bonnet de
+police, bouchait les fuites d'un tuyau d'arrosage
+qui s'était crevé la veille...</p>
+
+<p>On m'accueillit avec empressement... et Rose
+ordonna au petit domestique, qui sarclait une
+planche de reines-marguerites, d'aller chercher
+la bouteille de noyau et des verres.</p>
+
+<p>Les premières politesses échangées:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est
+donc pas encore claqué, votre Lanlaire?... Ah!
+vous pouvez vous vanter de servir chez une
+fameuse crapule... Je vous plains bien, allez,
+ma chère demoiselle.</p>
+
+<p>Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient
+en bons voisins, en inséparables amis... Une discussion
+à propos de Rose les avait brouillés à
+mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne
+pas tenir son rang avec sa servante, de l'admettre
+à sa table...</p>
+
+<p>Interrompant son récit, le capitaine força en
+quelque sorte mon témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;À ma table!... Et si je veux l'admettre dans
+mon lit?... Voyons... est-ce que je n'en ai pas le
+droit?... Est-ce que cela le regarde?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que non, monsieur le capitaine...</p>
+
+<p>Rose, d'une voix pudique, soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est
+bien naturel.</p>
+
+<p>Depuis cette discussion fameuse qui avait failli
+se terminer en coups de poing, les deux anciens
+amis passaient leur temps à se faire des procès et
+des niches... Ils se haïssaient sauvagement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... déclara le capitaine... toutes les
+pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la
+haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si elles
+tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou
+plutôt, tant mieux... Ah! le cochon!... Du reste,
+vous allez voir...</p>
+
+<p>Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita
+pour la ramasser, atteignit la haie avec
+des prudences, des rampements de trappeur, et il
+lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces.
+On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant,
+il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé,
+tordu par le rire, il chantonna:</p>
+
+<p>&mdash;Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier
+qui passe...</p>
+
+<p>Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me
+dit, avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est
+jeune pour son âge!...</p>
+
+<p>Après que nous eûmes siroté un petit verre de
+noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les
+honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir
+nous accompagner, à cause de son asthme, et
+nous recommanda de ne pas nous attarder trop
+longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous
+surveille...</p>
+
+<p>Le capitaine m'emmena à travers des allées,
+des carrés bordés de buis, des plates-bandes
+remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles,
+remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas
+de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire... Tout à
+coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre
+et charmante, en fit tourner la tige doucement
+dans ses doigts, et il me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;En avez-vous mangé?...</p>
+
+<p>Je fus tellement surprise par cette question
+saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine
+affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût...
+J'ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici... Il y
+en a de bonnes... il y en a de moins bonnes... il y
+en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord,
+moi, je mange de tout...</p>
+
+<p>Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa
+sur le ventre, et répéta d'une voix plus forte, où
+dominait l'accent d'un défi:</p>
+
+<p>&mdash;Je mange de tout, moi!..</p>
+
+<p>La façon dont le capitaine venait de proclamer
+cette étrange profession de foi me révéla que sa
+grande vanité, dans la vie, était de manger de
+tout... Je m'amusai à flatter sa manie...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, monsieur le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil...
+Et ce n'est pas seulement des plantes que je
+mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que
+personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne
+connaît pas... Moi, je mange de tout...</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre promenade autour des
+planches fleuries, dans les allées étroites où se
+balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes,
+rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait
+que le capitaine avait au ventre de petits
+sursauts de joie... Sa langue passait sur ses
+lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...</p>
+
+<p>Il me dit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes,
+pas d'oiseaux, pas de vers de terre que je
+n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des couleuvres,
+des rats et des grillons, des chenilles...
+J'ai mangé de tout... On connaît ça dans le pays,
+allez!... Quand on trouve une bête, morte ou
+vivante, une bête que personne ne sait ce que
+c'est, on se dit: «Faut l'apporter au capitaine
+Mauger.»... On me l'apporte... et je la mange...
+L'hiver surtout, par les grands froids, il passe
+des oiseaux inconnus... qui viennent d'Amérique...
+de plus loin, peut-être... On me les
+apporte... et je les mange... Je parie qu'il
+n'y a pas, dans le monde, un homme qui ait
+mangé autant de choses que moi... Je mange de
+tout...</p>
+
+<p>La promenade terminée, nous revînmes nous
+asseoir sous l'acacia. Et je me disposais à prendre
+congé, quand le capitaine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... il faut que je vous montre quelque
+chose de curieux et que vous n'avez, bien sûr,
+jamais vu...</p>
+
+<p>Et il appela d'une voix retentissante:</p>
+
+<p>&mdash;Kléber!... Kléber!...</p>
+
+<p>Entre deux appels, il m'expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...</p>
+
+<p>Et il appela encore:</p>
+
+<p>&mdash;Kléber!... Kléber!...</p>
+
+<p>Alors, sur une branche, au-dessus de nous,
+entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un
+museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs,
+joliment éveillés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin...
+Allons, viens ici, Kléber!... Psstt!...</p>
+
+<p>L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur
+le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant
+ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en fourrure
+blanche, marqué de taches fauves, avait des
+mouvements souples, des ondulations gracieuses
+de serpent... Il toucha terre, et, en deux bonds,
+il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à
+le caresser, tout joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant
+petit Kléber!...</p>
+
+<p>Il se tourna vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais vu un furet aussi bien
+apprivoisé?... Il me suit dans le jardin, partout,
+comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler...
+et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la
+tête levée... Il mange avec nous... couche avec
+nous... C'est une petite bête que j'aime, ma foi,
+autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle
+Célestine, j'en ai refusé trois cents francs... Je
+ne le donnerais pas pour mille francs... pour deux
+mille francs... Ici, Kléber...</p>
+
+<p>L'animal leva la tête vers son maître; puis, il
+grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après
+mille caresses et mille gentillesses, se roula
+autour du cou du capitaine, comme un foulard...
+Rose ne disait rien... Elle semblait agacée.</p>
+
+<p>Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur
+le capitaine, que vous ne mangez pas votre
+furet?...</p>
+
+<p>Le capitaine me regarda avec un étonnement
+profond, puis avec une tristesse infinie... Ses
+yeux devinrent tout ronds, ses lèvres tremblèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...</p>
+
+<p>Évidemment, cette question ne s'était jamais
+posée devant lui, qui avait mangé de tout...
+C'était comme un monde nouveau, étrangement
+comestible, qui se révélait à lui...</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, répétai-je férocement, que vous
+ne mangez pas votre furet?...</p>
+
+<p>Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et
+invincible secousse, le vieux capitaine s'était levé
+de son banc... Une agitation extraordinaire était
+en lui...</p>
+
+<p>&mdash;Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, violemment, en détachant
+chaque mot, je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous ne mangez pas votre
+furet?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce
+que vous dites?... Vous dites que je ne le mange
+pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez
+voir... Moi, je mange de tout...</p>
+
+<p>Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain,
+d'un coup sec il cassa les reins de la petite bête,
+et la jeta, morte sans une secousse, sans un
+spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...</p>
+
+<p>Et il courut, avec des gesticulations folles,
+s'enfermer dans sa maison...</p>
+
+<p>Je connus là quelques minutes d'une véritable,
+indicible horreur. Toute étourdie encore par l'action
+abominable que je venais de commettre, je
+me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose
+m'accompagna... Elle souriait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver,
+me confia-t-elle... Il aimait trop son furet...
+Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque chose...
+Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...</p>
+
+<p>Elle ajouta, après un court silence:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, il ne vous pardonnera jamais
+ça... C'est un homme qu'il ne faut pas défier...
+Dame... un ancien militaire!...</p>
+
+<p>Puis, quelques pas plus loin:</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention, ma petite... On commence
+à jaser sur vous dans le pays. Il paraît qu'on vous
+a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M. Lanlaire...
+C'est bien imprudent, croyez-moi... Il
+vous enguirlandera, si ce n'est déjà fait... Enfin,
+faites attention. Avec cet homme-là, rappelez-vous...
+Du premier coup... pan!... un enfant...</p>
+
+<p>Et comme elle refermait sur moi la barrière:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... au revoir!... Il faut, maintenant,
+que j'aille faire ma gibelotte...</p>
+
+<p>Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre
+petit furet, là-bas, sur le sable de l'allée...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame
+m'a dit très sévèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez
+qu'à m'en demander... je verrai si je dois vous
+en donner... mais je vous défends d'en prendre...</p>
+
+<p>J'ai répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je
+n'aime pas les pruneaux...</p>
+
+<p>Madame a insisté:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...</p>
+
+<p>J'ai répliqué:</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame me croit une voleuse, Madame
+n'a que me donner mon compte.</p>
+
+<p>Madame m'a arraché des mains l'assiette de
+pruneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y
+en avait trente-deux... il n'y en a plus que vingt-cinq...
+vous en avez donc dérobé deux... Que
+cela ne vous arrive plus!...</p>
+
+<p>C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle
+les avait comptés!...</p>
+
+<p>Non!... De ma vie!...</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br><br>
+
+<p>28 septembre.</p>
+
+
+<p>Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce
+matin, par une lettre du pays. Quoique je n'aie
+jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de
+la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me
+voyant pleurer, Madame m'a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore que ces manières-là?...</p>
+
+<p>J'ai répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, ma pauvre mère est morte!...</p>
+
+<p>Alors, Madame, de sa voix ordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheur... et je n'y peux rien...
+En tout cas, il ne faut pas que l'ouvrage en
+souffre...</p>
+
+<p>Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe
+pas Madame...</p>
+
+<p>Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est
+que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma
+mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé
+que c'était là une punition du ciel, et que ma
+mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais
+pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber...
+J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte
+avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée
+m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est
+si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai
+pas d'argent... Quand je toucherai les gages de
+mon premier mois, il faudra que je paie le bureau;
+je ne pourrai même pas rembourser les
+quelques petites dettes contractées durant les
+jours où j'ai été sur le pavé...</p>
+
+<p>Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au
+service sur un bateau de l'État, en Chine, je
+crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de
+ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle
+maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle
+nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau,
+on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a
+dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle
+est peut-être en maison; elle est peut-être morte,
+elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est
+mort...</p>
+
+<p>Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela
+m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma
+mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et
+les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront
+pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...</p>
+
+<p>C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait,
+je ne pensais presque jamais à elle... je
+n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui
+écrivais qu'à mes changements de place, et seulement
+pour lui donner mon adresse... Elle
+m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec
+elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre,
+tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai
+l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que
+jamais...</p>
+
+<p>Et je me rappelle mon enfance avec une netteté
+singulière... Je revois tout des êtres et des
+choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage
+de la vie... Il y a vraiment trop de
+malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre...
+Le monde n'est pas juste.</p>
+
+<p>Une nuit, je me souviens&mdash;j'étais bien petite,
+pourtant&mdash;je me souviens que nous fûmes
+réveillés en sursaut par la corne du bateau de
+sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et
+dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la
+veille, le vent soufflait en tempête; la barre du
+port était toute blanche et furieuse; quelques
+chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les
+autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement
+en péril...</p>
+
+<p>Sachant que le père pêchait dans les parages de
+l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop...
+Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île,
+comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant,
+en entendant la corne du bateau de sauvetage,
+elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa
+à la hâte d'un gros châle de laine et se
+dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était
+déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient,
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p>
+
+<p>Et elle aussi criait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p>
+
+<p>Les ruelles étaient pleines de monde: des
+femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où
+l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une
+foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir
+sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à
+cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de
+pierre, la balayaient de bout en bout, avec des
+fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente...
+«Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»...
+prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au
+phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer,
+noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le
+rayonnement de la lumière du phare, d'énormes
+brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient...
+Malgré les secousses... «Ah! sainte
+Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses
+et en quelque sorte bercée par elles,
+malgré le vent et en quelque sorte étourdie par
+lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je
+me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre
+des dos sombres, entre des visages mornes, entre
+des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé
+par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah!
+sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre
+effrayant, long et nu, tout rigide, la face
+broyée, les membres rayés de balafres saignantes,
+meurtris de taches bleues... C'était mon père...</p>
+
+<p>Je le vois encore... Il avait les cheveux collés
+au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés
+qui lui faisaient comme une couronne...
+Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa
+peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient
+de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y
+avait M. le recteur... il y avait le capitaine des
+douanes... il y avait le gendarme maritime...
+J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant
+entre les jambes de ces hommes, sur les
+dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler
+papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...</p>
+
+<br>
+
+<p>C'est à partir de ce moment que ma mère
+s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya
+bien, les premiers temps, de travailler dans les
+sardineries, mais, comme elle était toujours ivre,
+aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors,
+elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et
+morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie,
+elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne
+m'ait pas tuée?...</p>
+
+<p>Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais.
+Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à
+marauder dans les jardins, à barboter dans les
+flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien,
+sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement
+herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes
+épais, je polissonnais avec les petits garçons,
+parmi les épines blanches... Quand je rentrais le
+soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue
+sur le carreau en travers du seuil, inerte, la
+bouche salie de vomissements, une bouteille
+brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber
+son corps... Ses réveils étaient terribles... Une
+folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes
+prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me
+poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles,
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta
+peau!...</p>
+
+<p>Bien des fois, j'ai cru mourir...</p>
+
+<p>Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi
+boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des
+coups sourds, frappés à la porte de notre maison...
+Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une
+forte odeur de salure marine et de poisson... Il se
+couchait, restait une heure et repartait... Et un
+autre venait après, se couchait aussi, restait une
+heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de
+grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces
+abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes
+intervinrent...</p>
+
+<p>Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait
+de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon
+frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les
+honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre,
+des maisons où nous allions, tantôt marauder,
+tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui
+faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots,
+s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea
+mousse... Je restai seule avec ma mère...</p>
+
+<br>
+
+<p>A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le
+triste exemple de maman à ce que c'est que
+l'amour, pervertie par toutes les polissonneries
+auxquelles je me livrais avec les petits garçons,
+je m'étais développée physiquement très vite...
+Malgré les privations et les coups, mais sans cesse
+au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement
+poussé, qu'à onze ans je connaissais les
+premières secousses de la puberté... Sous mon
+apparence de gamine, j'étais presque femme...</p>
+
+<p>A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus
+vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante?
+Oui, à peu près... du moins dans la
+mesure où le permettaient l'ingénuité de mon
+vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche,
+après la grand'messe, le contre-maître
+d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal
+odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était
+qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux,
+m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean.
+Et là, dans une cachette de la falaise, dans
+un trou sombre du rocher où les mouettes venaient
+faire leur nid... où les matelots cachaient
+quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur
+un lit de goémon fermenté, sans que je me sois
+refusée ni débattue... il me posséda... pour une
+orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas
+Biscouille...</p>
+
+<p>Et voilà une chose incompréhensible, dont je
+n'ai trouvé l'explication dans aucun roman.
+M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et
+outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le
+trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me
+donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand
+je repense à lui&mdash;et j'y pense souvent&mdash;comment
+se fait-il que ce ne soit jamais pour le
+détester et pour le maudire? A ce souvenir, que
+j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme
+une grande reconnaissance... comme une grande
+tendresse et aussi, comme un regret véritable de
+me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant
+personnage, tel qu'il était sur le lit de
+goémon...</p>
+
+<p>A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici,
+si humble que je sois, ma contribution personnelle
+à la biographie des grands hommes....</p>
+
+<br>
+
+<p>M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide
+spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année
+dernière, je servais comme femme de chambre.
+J'entendais dire toujours que lui seul connaissait,
+jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée
+des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de
+lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie
+passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous
+étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations.
+Elles ne sont point coutumières aux domestiques,
+j'en conviens. Mais, dans les salons de la
+comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie...
+C'est un fait reconnu que notre esprit se
+modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au
+salon se dit également à l'office. Le malheur
+était que nous n'eussions pas à l'office un Paul
+Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas
+de féminisme que nous y discutions... Les explications
+de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient
+pas...</p>
+
+<p>Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une
+lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui
+qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis
+à lui poser la question qui me tourmentait, en
+mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette
+scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget
+me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une
+femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...</p>
+
+<p>&mdash;Une femme de chambre, comme moi, illustre
+maître.</p>
+
+<p>M. Bourget eut une grimace supérieure, une
+moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les
+pauvres.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il...
+Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même
+pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma
+psychologie...</p>
+
+<p>Je compris que, dans ce milieu, on ne commence
+à être une âme qu'à partir de cent mille
+francs de rentes...</p>
+
+<p>Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier
+de la maison, lui aussi, qui, sur la même
+interrogation, répondit, en me pinçant la taille,
+gentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, charmante Célestine, votre amie
+est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble,
+je lui dirais bien deux mots, vous savez...
+hé!... hé!... hé!...</p>
+
+<p>Lui, du moins, avec sa figure de petit faune
+bossu et farceur, il ne faisait pas de manières...
+et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit
+tombé dans les curés!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue
+dans cet enfer d'Audierne, si les Petites
+Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et
+gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles
+n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance,
+de ma situation difficile et honnie pour se servir,
+de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme
+il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui
+poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime...
+C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides,
+charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui
+n'osaient même pas tendre la main aux passants,
+ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois,
+chez elles, bien de la misère, mais on
+s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de
+toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient
+pas moins d'être gaies et de chanter sans
+cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de
+la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui
+me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis
+mieux comprendre leur bonté infinie, et si
+pure...</p>
+
+<p>Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à
+faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite
+de ces choses nécessaires, elles me placèrent,
+comme petite bonne, chez un colonel en retraite
+qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses
+deux filles, dans une espèce de petit château
+délabré, près de Comfort... De braves gens,
+certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!...
+Jamais sur leur visage un sourire, ni une
+joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément
+noirs... Le colonel avait fait installer un tour
+sous les combles, et là, toute la journée, seul, il
+tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes
+ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent
+aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame
+rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions,
+afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les
+deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une,
+avec un bec de canard, l'autre avec une face de
+lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se
+desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à
+qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils
+m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit
+mois, je les envoyai promener, par un coup de
+tête que j'ai regretté...</p>
+
+<p>Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre
+autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur
+de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas
+souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement,
+les rues, les étalages, les foules, les palais,
+les voitures éclatantes, les femmes parées... Et
+quand, le soir, j'allais me coucher au sixième
+étage, j'enviais les autres domestiques de la
+maison... et leurs farces que je trouvais charmantes...
+et leurs histoires qui me laissaient dans
+des surprises merveilleuses... Si peu de temps
+que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là,
+le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai
+pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation
+d'une novice... Ah! que j'en ai nourri
+alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines,
+dans cet idéal fallacieux du plaisir et du
+vice...</p>
+
+<p>Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien
+de la vie... on se fait des imaginations et des
+rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai
+soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment
+perverti, dont j'aurai à parler bientôt...</p>
+
+<p>Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est
+effrayant quand j'y songe...</p>
+
+<p>Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu
+des choses, de près... j'en ai vu des gens tout
+nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur
+peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne
+sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté,
+tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de
+saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les
+apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils
+ont beau être riches, avoir des frusques de soie et
+de velours, des meubles dorés; ils ont beau se
+laver dans des machins d'argent et faire de la
+piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et
+leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit
+de ma mère...</p>
+
+<p>Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre,
+et comme elle est seule!... Elle peut habiter des
+maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme
+elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est
+pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres,
+chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous,
+pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé
+de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un
+enfant de riche... des gens dont vous n'avez que
+les défroques inutiles ou les restes gâtés:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez manger cette poire, elle est
+pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent
+mauvais...</p>
+
+<p>Chaque mot vous méprise, chaque geste vous
+ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien
+dire; il faut sourire et remercier, sous peine de
+passer pour une ingrate ou un mauvais coeur...
+Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu
+l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur
+fouiller les seins avec mes ongles...</p>
+
+<p>Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces
+idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour
+rigoler de son mieux, entre soi.</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste,
+Marianne s'est attendrie, a voulu me consoler.
+Elle est allée chercher, au fond du buffet, dans un
+amas de vieux papiers et de torchons sales, une
+bouteille d'eau-de-vie...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas vous affliger comme ça,
+m'a-t-elle dit... il faut vous secouer un peu, ma
+pauvre petite... vous réconforter.</p>
+
+<p>Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les
+coudes sur la table, d'une voix traînante et gémissante,
+elle m'a raconté des histoires sinistres de
+maladies, des accouchements, la mort de sa mère,
+de son père, de sa soeur... Sa voix devenait, à
+chaque minute, plus pâteuse... ses yeux s'humectaient,
+et elle répétait, en léchant son verre:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort
+de votre maman... ah! c'est un grand malheur...
+Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes
+toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre
+petite!...</p>
+
+<p>Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à
+pleurer et tandis qu'elle pleurait, pleurait, elle
+ne cessait de gémir:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas
+s'affliger...</p>
+
+<p>C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt
+une sorte d'affreux braiement, qui alla grandissant...
+Et son gros ventre, et sa grosse poitrine,
+et son triple menton, secoués par les sanglots, se
+soulevaient en houles énormes...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit...
+Madame n'aurait qu'à vous entendre et venir...</p>
+
+<p>Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus
+fort:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...</p>
+
+<p>Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la
+boisson et le coeur ému par les larmes de Marianne,
+je me suis mise à sangloter comme une
+Madeleine... Tout de même... ce n'est point une
+mauvaise fille...</p>
+
+<p>Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!...
+Je voudrais servir chez une cocotte, ou
+bien en Amérique...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br><br>
+
+<p>1er octobre.</p>
+
+
+<p>Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop
+raide, l'autre jour, avec lui, dans le jardin...
+Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il s'imagine,
+tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement
+et que je suis une imprenable vertu... Ah! ses
+regards humiliés, implorants, et qui ne cessent
+de me demander pardon!...</p>
+
+<p>Quoique je sois redevenue plus aguichante et
+gentille, il ne me dit plus rien de la chose, et il
+ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle
+attaque directe, pas même le coup classique du
+bouton de culotte à recoudre... Un coup grossier,
+mais qui ne rate pas souvent son effet... En
+ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...</p>
+
+<p>Et pourtant, il est visible qu'il en a envie,
+qu'il en meurt d'envie, de plus en plus... Dans
+la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu
+détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il
+est aussi de plus en plus timide. Une résolution
+à prendre lui fait peur... Il craint d'amener une
+rupture définitive, et il ne se fie plus à mes
+regards encourageants...</p>
+
+<p>Une fois, en m'abordant avec une expression
+étrange, avec quelque chose d'égaré dans les
+yeux, il m'a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... vous... vous... cirez... très
+bien... mes chaussures... très... très... bien...
+Jamais... elles n'ont été... cirées... comme ça...
+mes chaussures...</p>
+
+<p>C'est là que j'attendais le coup du bouton...
+Mais non... Monsieur haletait, bavait, comme
+s'il eût mangé une poire trop grosse et trop juteuse...</p>
+
+<p>Puis il a sifflé son chien... et il est parti...</p>
+
+<p>Mais voici ce qui est plus fort...</p>
+
+<p>Hier, Madame était allée au marché, car elle
+fait son marché elle-même; Monsieur était sorti
+depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il
+rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et
+aussitôt monta dans son cabinet de toilette, pour
+prendre un tub et s'habiller, comme il avait coutume...
+Pour ça!... Monsieur est très propre, lui...
+et il ne craint pas l'eau... Je pensai que le
+moment était favorable d'essayer quelque chose
+qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon
+ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette...
+et, quelques secondes, je restai l'oreille
+collée à la porte, écoutant... Monsieur tournait
+et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p>
+<p>Et ron, ronron... petit patapon...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un
+tas de refrains...</p>
+
+<p>J'entendis des chaises remuer, des placards
+s'ouvrir et se refermer, puis, l'eau ruisseler dans
+le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!»,
+des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait
+à Monsieur... Alors, brusquement, j'ouvris
+la porte...</p>
+
+<p>Monsieur était devant moi, de face, la peau
+toute mouillée, grelottante, et l'éponge, en ses
+mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa
+tête, ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne
+vis, je crois, un homme aussi ahuri... N'ayant
+point de manteau pour recouvrir la nudité de
+son corps, par un geste, instinctivement pudique
+et comique, il s'était servi de l'éponge comme
+d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte
+volonté pour réprimer, devant ce spectacle, le
+rire qui se déchaînait en moi. Je remarquai que
+Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe
+de poils, et la poitrine, telle un ours... Tout de
+même, c'est un bel homme... Mazette!...</p>
+
+<p>Naturellement, je poussai un cri de pudeur
+alarmée, ainsi qu'il convenait, et je refermai la
+porte avec violence... Mais derrière la porte, je
+me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et
+que va-t-il arriver?... Ma foi!...» J'attendis
+quelques minutes... Plus un bruit,... sinon le
+bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps
+en temps, tombait dans le tub... «Il réfléchit,
+pensais-je... il n'ose pas se décider... mais il va
+me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela
+de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur
+s'essuyait, se frottait, s'ébrouait... et des glissements
+de savate traînèrent sur le parquet... des
+chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et
+se refermèrent... Enfin Monsieur recommença
+de chantonner:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p>
+<p>Et ron, ronron... petit patapon.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je,
+tout bas, dépitée et furieuse.</p>
+
+<p>Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue
+à ne plus lui accorder jamais rien du bonheur
+que ma pitié, à défaut de mon désir, avait parfois
+rêvé de lui donner...</p>
+
+<p>L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne
+cessa de tourner autour de moi. Il me rejoignit
+à la basse-cour, au moment où j'allais porter au
+fumier les ordures des chats... Et comme, pour
+rire un peu de son embarras, je m'excusais de
+ce qui était arrivé le matin:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait
+rien... Au contraire...</p>
+
+<p>Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais
+quoi... Mais je le plantai, là... au milieu de sa
+phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui
+dis, d'une voix cinglante, ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai
+pas le temps de parler à Monsieur... Madame
+m'attend...</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur...</p>
+
+<p>Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à
+la maison, j'aperçus Monsieur... Il n'avait pas
+changé de place... Tête basse, jambes molles, il
+regardait toujours le fumier, en se grattant la
+nuque.</p>
+
+<br>
+
+<p>Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame
+eurent une forte pique.</p>
+
+<p>Madame disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que tu fais attention à cette fille...</p>
+
+<p>Monsieur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une
+idée!... Voyons, mignonne... Une roulure pareille...
+une sale fille qui a peut-être de mauvaises
+maladies... Ah! celle-là est trop forte!...</p>
+
+<p>Madame reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que je ne connais pas ta conduite...
+et tes goûts.</p>
+
+<p>&mdash;Permets... ah! permets!...</p>
+
+<p>&mdash;Et tous les sales torchons... et tous les
+derrières crottés que tu trousses dans la campagne!...</p>
+
+<p>J'entendais le parquet crier sous les pas de
+Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une
+animation fébrile.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des
+idées!... Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?...</p>
+
+<p>Madame s'obstinait:</p>
+
+<p>&mdash;Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!...
+Et pour laquelle il a fallu que je paie
+cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu
+serais peut-être en prison, comme ton voleur de
+père...</p>
+
+<p>Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré
+dans un fauteuil... Il se taisait...</p>
+
+<p>La discussion finit sur ces mots de Madame:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas
+jalouse... Tu peux bien coucher avec cette Célestine...
+Ce que je ne veux pas, c'est que cela me
+coûte de l'argent...</p>
+
+<p>Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne sais pas si, comme le prétend Madame,
+Monsieur trousse les petites filles dans la campagne...
+Quand cela serait, il n'aurait pas tort,
+si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et
+qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame
+ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que
+je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en
+suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire
+qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme
+de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait
+parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres...
+Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes...
+Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le
+linge, et tant d'autres choses, lui en racontent
+assez... Il est même inconcevable, quand on
+veut donner des leçons de morale aux autres et
+qu'on exige la continence de ses domestiques,
+qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses
+manies amoureuses... Il y a, au contraire, des
+gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou
+par une sorte d'inconscience, ou par une sorte
+de corruption étrange, le besoin de les étaler...
+Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire,
+comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des
+ménages... et des plus respectables... qui dépassaient
+tout de même la mesure du dégoût...</p>
+
+<p>Autrefois, dans les commencements, cela me
+faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres...
+après... le lendemain... J'étais toute troublée...
+En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher
+de les regarder, de regarder leurs yeux,
+leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance
+que Monsieur ou Madame, souvent, me
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses
+maîtres de cette façon-là? Faites donc attention
+à votre service...</p>
+
+<p>Oui, de les voir, cela éveillait en moi des
+idées, des images... comment exprimer cela?...
+des désirs qui me persécutaient le reste de la
+journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme
+j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie
+sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession
+de mes propres caresses...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose
+en sa place, m'a appris un autre geste, plus
+conforme, je crois, à la réalité... Devant ces
+visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette,
+les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures
+de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils
+me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens,
+avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses,
+leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs
+recommandations sur la conduite et sur la morale:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, vous regardez trop les hommes...
+Célestine, ça n'est pas convenable de causer,
+dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine,
+ma maison n'est pas un mauvais lieu...
+Tant que vous serez à mon service et dans ma
+maison, je ne souffrirai pas...</p>
+
+<p>Et patati... et patata!...</p>
+
+<p>Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de
+sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous
+pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement,
+en échange d'une complaisance brusque
+et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi,
+après comme tu peux et si tu peux...
+Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton
+enfant... Cela ne le regarde pas...</p>
+
+<p>Leur maison!... Ah! vrai!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi,
+régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir
+d'erreur là-dessus.</p>
+
+<p>Le vendredi était le jour de Madame. Il venait
+beaucoup de monde, des femmes et des femmes,
+jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu
+sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable
+qu'elles devaient dire, entre elles, pas mal de
+saletés et que cela excitait Madame... Et puis, le
+soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce
+fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain
+c'est que, tous les vendredis... allez-y donc!...</p>
+
+<p>Si c'était le jour de Madame, on peut dire que
+c'était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco... Et
+quelle nuit!... Il fallait voir, le lendemain, le
+cabinet de toilette, la chambre, le désordre des
+meubles, des linges partout, l'eau des cuvettes
+répandue sur les tapis... Et l'odeur violente de
+tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à
+des parfums... à des parfums qui sentaient bon,
+quoique ça!... Dans le cabinet de toilette de Madame,
+une grande glace tenait toute la hauteur
+du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la
+glace, il y avait des piles de coussins effondrés,
+foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres,
+dont les bougies disparues avaient coulé
+et pendaient, en longues larmes figées, aux branches
+d'argent... Ah! il leur en fallait des mic-macs
+à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils
+auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été
+mariés!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Et ceci me rappelle notre fameux voyage en
+Belgique, l'année où nous allâmes passer quelques
+semaines à Ostende... A la station de Feignies,
+visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur
+très endormi... était resté dans son compartiment...
+Ce fut Madame qui se rendit, avec moi,
+dans la salle où l'on inspectait les bagages...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque chose à déclarer? nous
+demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame,
+élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait
+plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il
+existe des douaniers, pour qui c'est une sorte de
+plaisir physique et presque un acte de possession,
+que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons
+et dans les chemises des belles dames.</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondit Madame... Je n'ai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... ouvrez cette malle...</p>
+
+<p>Parmi les six malles que nous emportions, il
+avait choisi la plus grande, la plus lourde, une
+malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe
+de toile grise.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez tout de même... commanda ce malotru,
+que la résistance de ma maîtresse incitait
+visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique
+examen...</p>
+
+<p>Madame&mdash;ah! je la vois encore&mdash;prit, dans
+son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la
+malle... Le douanier, avec une joie haineuse,
+renifla l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt,
+il se mit à fouiller, de ses pattes noires et
+maladroites, parmi les lingeries fines et les
+robes... Madame était furieuse, poussait des cris,
+d'autant que l'animal bousculait, froissait avec
+une malveillance évidente tout ce que nous
+avions rangé si précieusement...</p>
+
+<p>La visite allait se terminer sans plus d'encombres,
+quand le gabelou, exhibant du fond de la
+malle un long écrin de velours rouge, questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;Des bijoux... répondit Madame avec assurance,
+sans le moindre trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-le...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi
+bon?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-le...</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus
+de pouvoir... Je vous dis que je ne l'ouvrirai
+pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...</p>
+
+<p>Madame était dans un état d'extraordinaire agitation.
+Elle voulut arracher l'écrin litigieux des
+mains du douanier qui, se reculant, menaça:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je
+vais aller chercher l'inspecteur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une indignité... une honte.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh
+bien, on le forcera.</p>
+
+<p>Exaspérée, Madame cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai
+à l'ambassade... aux ministres... je me plaindrai
+au Roi, qui est de nos amis... Je vous ferai révoquer,
+entendez-vous... condamner, mettre en prison...</p>
+
+<p>Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun
+effet sur l'impassible douanier, qui répéta avec
+plus d'autorité:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez l'écrin...</p>
+
+<p>Madame était devenue toute pâle et se tordait
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne
+veux pas... je ne peux pas l'ouvrir...</p>
+
+<p>Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier
+commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez l'écrin!</p>
+
+<p>Cette discussion avait interrompu les opérations
+de la douane et groupé, autour de nous,
+quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais
+prodigieusement intéressée par les péripéties de
+ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet
+écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais
+jamais vu chez Madame, et qui, certainement,
+avait été introduit dans la malle, à mon insu.</p>
+
+<p>Brusquement, Madame changea de tactique, se
+fit plus douce, presque caressante avec l'incorruptible
+douanier, et, s'approchant de lui de façon à
+l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle
+supplia tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai
+l'écrin...</p>
+
+<p>Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui
+tendait un piège. Il hocha sa vieille tête obstinée
+et méfiante:</p>
+
+<p>&mdash;En voilà assez, des manières... Tout ça,
+c'est de la frime... Ouvrez l'écrin...</p>
+
+<p>Alors, confuse, rougissante, mais résignée,
+Madame prit dans son porte-monnaie une toute
+petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant à
+ce que le contenu en demeurât invisible à la foule,
+elle ouvrit l'écrin de velours rouge, que le douanier
+lui présentait, solidement tenu dans ses
+mains. Au même instant, le douanier fit un bond
+en arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être
+mordu par une bête venimeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de Dieu!... jura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, le premier moment de stupéfaction passé,
+il cria avec un mouvement du nez, rigolo:</p>
+
+<p>&mdash;Fallait le dire que vous étiez veuve!</p>
+
+<p>Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois,
+pour que les rires, les chuchotements, les paroles
+désobligeantes, et même les indignations qui éclatèrent
+dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame
+que «ses bijoux» n'avaient été parfaitement
+aperçus des voyageurs...</p>
+
+<p>Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître
+qu'elle montra une certaine crânerie, en
+cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! elle
+ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à
+remettre de l'ordre dans la malle bouleversée. Et
+nous quittâmes la salle, sous les sifflets, sous les
+rires insultants de l'assistance.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le
+sac où elle avait remisé l'écrin fameux... Un moment,
+sur le quai, elle s'arrêta, et avec une impudence
+tranquille, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer
+que l'écrin vous appartenait.</p>
+
+<p>Avec la même impudence, je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie beaucoup Madame. Madame est
+très bonne pour moi... Mais moi, je préfère me
+servir de ces «bijoux-là»... au naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie...
+Vous êtes une petite sotte...</p>
+
+<p>Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui
+ne se doutait de rien...</p>
+
+<br>
+
+<p>Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit
+effronterie, soit manque d'ordre, il lui arrivait
+souvent des histoires pareilles ou analogues. J'en
+aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport,
+sont des plus édifiantes... Mais il y a un
+moment où le dégoût l'emporte, où la fatigue
+vous vient de patauger sans cesse dans de la
+saleté... Et puis, je crois que j'en ai dit assez sur
+cette maison, qui fut pour moi le plus complet
+exemple de ce que j'appellerai le débraillement
+moral. Je me bornerai à quelques indications.</p>
+
+<p>Madame cachait dans un des tiroirs de son
+armoire une dizaine de petits livres, en peau
+jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de
+livres, semblables à des paroissiens de jeune fille.
+Quelquefois, le samedi matin, elle en oubliait un
+sur la table, près de son lit... ou bien dans le
+cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était
+plein d'images extraordinaires... Je ne joue pas
+les saintes-nitouches, mais je dis qu'il faut être
+rudement putain pour garder chez soi de pareilles
+horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y
+penser, j'en ai chaud... Des femmes avec des
+femmes, des hommes avec des hommes... sexes
+mêlés, confondus dans des embrassements fous,
+dans des ruts exaspérés... Des nudités dressées,
+arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes,
+en processions de croupes soudées l'une à l'autre
+par des étreintes compliquées et d'impossibles
+caresses... Des bouches en ventouse comme des
+tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant
+les ventres, tout un paysage de cuisses et de
+jambes, nouées, tordues comme des branches
+d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...</p>
+
+<p>Mathilde, la première femme de chambre, chipa
+un de ces livres.. Elle supposait que Madame
+n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame
+le lui réclama pourtant... Après avoir
+fouillé ses tiroirs, cherché partout, en vain, elle
+dit à Mathilde:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Quel livre, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Un livre jaune...</p>
+
+<p>&mdash;Un livre de messe, sans doute?</p>
+
+<p>Elle regarda bien en face Madame, qui ne se
+déconcerta pas, et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble en effet que j'ai vu un livre
+jaune avec un fermoir doré sur la table, près du
+lit, dans la chambre de Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a
+fait...</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous pris?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Madame?...</p>
+
+<p>Et avec une insolence magnifique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne
+voudrait pas que je lise de pareils livres!</p>
+
+<p>Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame
+n'insista plus.</p>
+
+<p>Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:</p>
+
+<p>&mdash;Attention!... Nous allons dire la messe...</p>
+
+<p>Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et
+nous en faisait la lecture, malgré les protestations
+de la gouvernante anglaise qui bêlait: «Taisez-vous...
+vous êtes de malhonnêtes filles» et qui,
+durant des minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes,
+s'écrasait le nez contre les images qu'elle
+avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé
+avec ça!</p>
+
+<p>Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je
+n'ai rencontré dans ma vie une telle pocharde, et si
+drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, passionnée,
+surtout avec les femmes. Les vices qu'elle
+cachait à jeun sous un masque d'austérité comique
+se révélaient alors en toute leur beauté grotesque.
+Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et
+je n'ai pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés.
+Selon l'expression de Madame, Miss se contentait
+de se «réaliser» elle-même... Vraiment,
+elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque
+et déréglée qui illustrait cette maison bien
+moderne...</p>
+
+<p>Une nuit, j'étais de service, attendant Madame.
+Tout le monde dormait dans l'hôtel, et je restais,
+seule, à sommeiller pesamment dans la lingerie...
+Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au
+coup de sonnette, je me levai et trouvai Madame
+dans sa chambre. Les yeux sur le tapis, et se dégantant,
+elle riait à se tordre:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, une fois encore, Miss complètement
+ivre... me dit-elle...</p>
+
+<p>Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les
+bras allongés, une jambe en l'air, et qui, geignant,
+soupirant, bredouillait des paroles inintelligibles...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit Madame, relevez-la et allez la
+coucher...</p>
+
+<p>Comme elle était fort lourde et molle, Madame
+voulut bien m'aider et c'est à grand'peine que
+nous parvînmes à la remettre debout.</p>
+
+<p>Miss s'était accrochée des deux mains au manteau
+de Madame, et elle disait à Madame:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus
+jamais te quitter. Je t'aime bien... Tu es mon
+bébé. Tu es belle...</p>
+
+<p>&mdash;Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes
+une vieille pocharde... Allez vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... je veux coucher avec toi... tu es
+belle... je t'aime bien... Je veux t'embrasser.</p>
+
+<p>Se retenant d'une main au manteau, de l'autre
+main elle cherchait à caresser les seins de Madame,
+et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait en baisers
+humides et bruyants...</p>
+
+<p>&mdash;Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne...
+Je veux t'embrasser... Pou!... pou!...
+pou!...</p>
+
+<p>Je pus enfin dégager Madame des étreintes de
+Miss, que j'entraînai hors de la chambre... Et ce
+fut sur moi que se tourna sa tendresse passionnée.
+Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait
+m'enlacer la taille, et sa main s'égarait sur moi
+plus hardiment que sur Madame, et à des endroits
+de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Finissez donc, vieille sale!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non... toi aussi... tu es belle... je
+t'aime bien... viens avec moi... Pou!... pou!...
+pou!...</p>
+
+<p>Je ne sais comment je me serais débarrassée
+d'elle si, dès qu'elle fut entrée dans sa chambre,
+les hoquets n'eussent noyé, dans un flot
+ignoble et fétide, ses ardeurs obstinées.</p>
+
+<p>Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame.
+Madame n'avait de réelle joie qu'un spectacle du
+vice, même le plus dégoûtant...</p>
+
+<p>Un autre jour, je surpris Madame en train de
+raconter à une amie, dans son cabinet de toilette,
+les impressions d'une visite qu'elle avait faite,
+la veille, avec son mari, dans une maison spéciale
+où elle avait vu deux petits bossus faire
+l'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus
+passionnant...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains,
+que l'apparence et que, seules, les formes extérieures
+éblouissent, ne peuvent pas se douter de
+ce que le beau monde, de ce que «la haute
+société» est sale et pourrie... On peut dire d'elle,
+sans la calomnier, qu'elle ne vit que pour la basse
+rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des
+milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné
+que très rarement de voir que l'amour s'y accompagnât
+d'un sentiment élevé, d'une tendresse
+profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou
+de pitié, qui en font une chose grande et sainte.</p>
+
+<br>
+
+<p>Encore un mot sur Madame... Hormis les jours
+de réception et des dîners de gala, Madame et
+Coco recevaient très intimement un jeune ménage
+très chic, avec qui ils couraient les théâtres,
+les petits concerts, les cabinets de restaurant, et
+même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme
+très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la
+femme, une belle rousse, avec des yeux étrangement
+ardents, et une bouche comme je n'en ai
+jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement
+ce que c'était que ces deux êtres-là...
+Quand ils dînaient, tous les quatre, il paraît que
+leur conversation prenait une allure si effrayante,
+si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel,
+qui n'était pas bégueule pourtant, eut l'envie de
+leur jeter les plats à la figure... Il ne doutait point
+du reste qu'il y eût, entre eux, des relations antinaturelles,
+et qu'ils fissent des fêtes pareilles à
+celles reproduites dans les petits livres jaunes de
+Madame. La chose est, sinon fréquente, du moins
+connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce
+vice par passion, s'y adonnent par snobisme...
+C'est ultra-chic.</p>
+
+<p>Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de
+Madame, qui recevait des archevêques et des
+nonces du pape, et dont le <i>Gaulois</i>, chaque
+semaine, célébrait les vertus, l'élégance, la charité,
+les dîners <i>smart</i> et la fidélité aux pures traditions
+catholiques de la France?...</p>
+
+<p>Tout de même, ils avaient beau avoir du vice,
+avoir tous les vices dans cette maison-là, on y était
+libre, heureuse, et Madame ne s'occupait jamais
+de la conduite du personnel...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce soir, nous sommes restés plus longtemps
+que de coutume à la cuisine. J'ai aidé Marianne à
+faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en
+tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes
+de confiance, elle grappille de-ci, vole de-là,
+autant qu'elle peut... Elle a même des roueries
+qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point...
+Il lui arrive de ne pas se retrouver dans ses
+chiffres, ce qui la gêne beaucoup avec Madame,
+qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph
+s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il
+daigne me parler, de temps à autre... Ainsi, ce
+soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le
+sacristain, son intime ami... Et, pendant que
+Marianne et moi, nous travaillions, il a lu la
+<i>Libre Parole</i>... C'est son journal... Il n'admet
+pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué
+que, tout en lisant, plusieurs fois, il m'a observée
+avec des expressions nouvelles dans les yeux...</p>
+
+<p>La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer
+ses opinions politiques... Il est las de la
+République qui le ruine et qui le déshonore... Il
+veut un sabre...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que nous n'aurons pas un sabre&mdash;et
+bien rouge&mdash;il n'y a rien de fait... dit-il.</p>
+
+<p>Il est pour la religion... parce que... enfin...
+voilà... il est pour la religion...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que la religion n'aura pas été restaurée
+en France comme autrefois... tant qu'on
+n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe et
+à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...</p>
+
+<p>Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du
+pape et de Drumont; dans sa chambre, celui de
+Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux
+de Guérin et du général Mercier... de rudes
+lapins... des patriotes... des Français, quoi!...
+Précieusement, il collectionne toutes les chansons
+antijuives, tous les portraits en couleur des généraux,
+toutes les caricatures de «bouts coupés». Car
+Joseph est violemment antisémite... Il fait partie
+de toutes les associations religieuses, militaristes
+et patriotiques du département. Il est membre de
+la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la
+vieillesse antijuive de Louviers, membre encore
+d'une infinité de groupes et de sous-groupes,
+comme Le Gourdin national, le Tocsin normand,
+les Bayados du Vexin... etc... Quand il parle des
+juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes,
+des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en
+ville sans une matraque:</p>
+
+<p>&mdash;Tant qu'il restera un juif en France... il n'y
+a rien de fait...</p>
+
+<p>Et il ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais...
+j'en brûlerais... j'en étriperais de ces maudits
+youpins!... Il n'y a pas de danger, les traîtres,
+qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils
+savent bien ce qu'ils font, allez, les vendus!...</p>
+
+<p>Il englobe, dans une même haine, protestants,
+francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands
+qui ne mettent jamais le pied à l'église, et qui ne
+sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il
+n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà
+tout...</p>
+
+<p>Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas
+qu'il s'avisât de rentrer de l'île du Diable, en
+France... Ah! non... Et pour ce qui est de l'immonde
+Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à
+Louviers, comme le bruit en court, pour y donner
+une conférence... Son affaire serait claire, et c'est
+Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de
+Zola qui, pour six cent mille francs, a livré toute
+l'armée française et aussi toute l'armée russe, aux
+Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est pas une
+blague... un potin... une parole en l'air: non,
+Joseph en est sûr... Joseph le tient du sacristain,
+qui le tient du curé, qui le tient de l'évêque, qui
+le tient du pape... qui le tient de Drumont...
+Ah! les juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront,
+écrits par Joseph, à la cave, au grenier, à
+l'écurie, à la remise, sous la doublure des harnais,
+jusque sur les manches des balais, partout,
+ces mots: «Vive l'armée!... Mort aux juifs!»</p>
+
+<p>Marianne approuve, de temps en temps, par
+des mouvements de tête, des gestes silencieux,
+ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la
+République la ruine et la déshonore... Elle aussi
+est pour le sabre, pour les curés et contre les
+juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, sinon
+qu'il leur manque quelque chose, quelque part.</p>
+
+<p>Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée,
+pour la patrie, pour la religion et contre les
+juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de
+maison, du plus petit au plus grand, ne professe
+pas ces chouettes doctrines?... On peut dire tout
+ce qu'on voudra des domestiques... ils ont bien
+des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne
+peut pas leur refuser, c'est d'être patriotes...
+Ainsi, moi, la politique, ce n'est pas mon genre
+et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de
+partir pour ici, j'ai carrément refusé de servir,
+comme femme de chambre, chez Labori... Et
+toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au
+bureau, ont refusé aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça,
+jamais!...</p>
+
+<p>Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement,
+je ne sais pas pourquoi je suis contre les juifs, car
+j'ai servi chez eux, autrefois, du temps où on pouvait
+le faire encore avec dignité... Au fond, je
+trouve que les juives et les catholiques, c'est tout
+un... Elles sont aussi vicieuses, ont d'aussi sales
+caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les
+autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même
+monde, et la différence de religion n'y est pour
+rien... Peut-être, les juives font-elles plus de
+piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles
+valoir davantage, l'argent qu'elles dépensent?...
+Malgré ce qu'on raconte de leur esprit d'administration
+et de leur avarice, je prétends qu'il
+n'est pas mauvais d'être dans ces maisons-là, où
+il y a encore plus de coulage que dans les maisons
+catholiques.</p>
+
+<p>Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a
+reproché d'être une patriote à la manque, une
+mauvaise Française, et, sur des prophéties de
+massacres, sur une sanglante évocation de crânes
+fracassés et de tripes à l'air, il est parti se coucher.</p>
+
+<p>Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille
+d'eau-de-vie. Nous avions besoin de nous
+remettre, et nous avons parlé d'autre chose...
+Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a
+raconté son enfance, sa jeunesse difficile, et,
+comme quoi, étant petite bonne chez une marchande
+de tabac, à Caen, elle fut débauchée par
+un interne... un garçon tout fluet, tout mince,
+tout blond, et qui avait des yeux bleus et une
+barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si
+soyeuse!... Elle devint enceinte, et la marchande
+de tabac qui couchait avec un tas de gens, avec
+tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de
+chez elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande
+ville, avec un gosse dans le ventre!... Ah! elle
+en connut de la misère, son ami n'ayant pas d'argent...
+Et elle serait morte de faim, bien sûr, si
+l'interne ne lui avait enfin trouvé, à l'école de
+médecine, une drôle de place...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je
+tuais les lapins... et j'achevais les petits cochons
+d'Inde... C'était bien gentil...</p>
+
+<p>Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de
+Marianne un sourire qui m'a paru étrangement
+mélancolique...</p>
+
+<p>Après un silence, je lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>Marianne fait un geste vague et lointain, un
+geste qui semble écarter les lourds voiles de ces
+limbes où dort son enfant... Elle répond d'une
+voix qu'éraille l'alcool:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que
+j'en aurais fait, mon Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme les petits cochons d'Inde, alors?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça...</p>
+
+<p>Et, elle s'est reversé à boire...</p>
+
+<p>Nous sommes montées, dans nos chambres, un
+peu grises...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br><br>
+
+<p>6 octobre.</p>
+
+
+<p>Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on
+n'attendait pas si tôt, ont roussi les dernières
+fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres dahlias,
+témoins de la timidité amoureuse de Monsieur
+sont brûlés; brûlés aussi les grands tournesols
+qui montaient la faction à la porte de la cuisine.
+Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées,
+plus rien que quelques maigres géraniums,
+ici et là, et cinq ou six touffes d'asters qui avant
+de mourir, elles aussi, penchent sur le sol leurs
+bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les
+parterres du capitaine Mauger, que j'ai vus,
+tantôt, par-dessus la haie, c'est un véritable désastre,
+et tout y est couleur de tabac.</p>
+
+<p>Les arbres, à travers la campagne, commencent
+de jaunir et de se dépouiller, et le ciel est funèbre.
+Durant quatre jours, nous avons vécu dans un
+brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la
+suie et qui ne se dissipait même pas l'après-midi...
+Maintenant, il pleut, une pluie glacée,
+fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise
+bise de nord-ouest...</p>
+
+<p>Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre,
+il fait un froid de loup. Le vent y souffle,
+l'eau y pénètre par les fentes du toit, principalement
+autour des deux châssis qui distribuent une
+lumière avare, dans ce sombre galetas... Et le
+bruit des ardoises soulevées, des secousses qui
+ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent,
+des charnières qui grincent, y est assourdissant...
+Malgré l'urgence des réparations, j'ai eu toutes
+les peines du monde à obtenir de Madame qu'elle
+fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose
+pas encore réclamer un poêle, bien que je sente,
+moi qui suis très frileuse, que je ne pourrai continuer
+d'habiter cette mortelle chambre l'hiver...
+Ce soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû
+calfeutrer les châssis avec de vieux jupons... Et
+cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne
+cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par
+instants, glapit dans la nuit si aigrement, qu'on
+dirait la voix de Madame, après une scène, dans
+les corridors...</p>
+
+<p>Les premières révoltes calmées, la vie s'établit
+monotone, engourdissante et je finis par m'y habituer
+peu à peu, sans trop en souffrir moralement.
+Jamais il ne vient personne ici; on dirait
+d'une maison maudite. Et, en dehors des menus
+incidents domestiques que j'ai contés, jamais il
+ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, et
+toutes les besognes, et tous les visages... C'est
+l'ennui dans la mort... Mais, je commence à être
+tellement abrutie, que je m'accommode de cet
+ennui, comme si c'était une chose naturelle.
+Même, d'être privée d'amour, cela ne me gêne
+pas trop, et je supporte sans trop de douloureux
+combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée,
+à laquelle, plus tôt, je me suis condamnée,
+car j'ai renoncé à Monsieur, j'ai plaqué
+Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et
+je lui en veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si
+grossièrement devant Madame... Ce n'est point
+qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire...
+il s'obstine à tourner autour de moi, avec des
+yeux de plus en plus ronds, une bouche de plus
+en plus baveuse. Suivant une expression que
+j'ai lue dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours
+vers mon auge qu'il mène s'abreuver les
+cochons de son désir...</p>
+
+<p>Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur
+se tient, avant le dîner, dans son bureau, où
+il fait le diable sait quoi, par exemple... où il
+occupe son temps à remuer sans raison de vieux
+papiers, à pointer des catalogues de graines et des
+réclames de pharmacie, à feuilleter, d'un air distrait,
+de vieux livres de chasse... Il faut le voir,
+quand j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes
+ou surveiller son feu. Alors, il se lève,
+tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles,
+renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon
+stupide, mon attention... C'est à se tordre... Je
+fais semblant de ne rien entendre, de ne rien
+comprendre à ses singeries puériles, et je m'en
+vais, silencieuse, hautaine, sans plus le regarder
+que s'il n'était pas là...</p>
+
+<p>Hier soir, cependant, nous avons échangé les
+courtes paroles que voici:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur désire quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Célestine!... Vous êtes méchante avec moi...
+Pourquoi êtes-vous méchante avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur sait bien que je suis une
+roulure...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons...</p>
+
+<p>&mdash;Une sale fille...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... voyons...</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai de mauvaises maladies...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons,
+Célestine... Écoutez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Merde!...</p>
+
+<p>Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en
+ai assez... Ça ne m'amuse plus de lui mettre,
+par mes coquetteries, la tête et le coeur à l'envers...</p>
+
+<br>
+
+<p>Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que
+rien, non plus, ne m'y embête... Est-ce l'air de
+ce sale pays, le silence de la campagne, la nourriture
+trop lourde et grossière?... Une torpeur
+m'envahit, qui n'est pas d'ailleurs sans charme...
+En tout cas, elle émousse ma sensibilité, engourdit
+mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences
+et les criailleries de Madame... Grâce à
+elle aussi, j'éprouve un certain contentement à
+bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et
+Joseph, cet étrange Joseph qui, décidément, ne
+sort plus et semble prendre plaisir à rester avec
+nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux
+de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu,
+oui... j'en suis là... Et puis, je lis, je lis... des
+romans, des romans et encore des romans... J'ai
+relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent
+plus comme autrefois, même ils m'assomment,
+et je juge qu'ils sont faux et en toc...
+Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais
+bien pour l'avoir éprouvé quand, éblouie,
+fascinée, je pris contact avec la richesse et avec
+le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils
+ne m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul
+Bourget... Ah! je ne serais plus assez niaise
+pour lui demander des explications psychologiques,
+car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière
+une portière de salon et sous une robe de
+dentelles...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne
+point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins,
+lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, comme un
+petit déchirement, à me savoir si abandonnée de
+tout le monde; et c'est par là que je mesure le mieux
+l'étendue de ma solitude... En vain, j'ai écrit à
+mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout,
+des lettres pressantes et désolées; en vain, je
+les ai suppliés de s'occuper de moi, de m'arracher
+de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place
+quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune
+ne me répond... Je n'aurais jamais cru à tant
+d'indifférence, à tant d'ingratitude...</p>
+
+<p>Et cela me force à me raccrocher plus fortement
+à ce qui me reste; le souvenir et le passé.
+Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la
+souffrance... passé qui me redonne l'espoir que
+tout n'est pas fini de moi, et qu'il n'est point vrai
+qu'une chute accidentelle soit la dégringolade
+irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma
+chambre, tandis que, de l'autre côté de la cloison,
+les ronflements de Marianne me représentent les
+écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce
+bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens,
+et je ressasse passionnément ce passé, afin de
+reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion
+d'un avenir, encore.</p>
+
+<p>Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une
+date pleine de souvenirs... Depuis cinq années
+que s'est accompli le drame que je veux conter,
+tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il
+y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort,
+doux et joli, et que j'ai tué pour lui avoir donné
+trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir
+donné trop de vie... Et, depuis cinq années qu'il
+est mort&mdash;mort de moi&mdash;ce sera la première
+fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur
+sa tombe les fleurs coutumières... Mais ces fleurs,
+que je n'irai point porter sur sa tombe, j'en ferai
+un bouquet plus durable et qui ornera, et qui
+parfumera sa mémoire chérie mieux que les
+fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort...
+Car les fleurs dont sera composé le bouquet que
+je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le
+jardin de mon coeur... dans le jardin de mon coeur
+où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la
+débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs
+de l'amour...</p>
+
+<br>
+
+<p>C'était un samedi, je me souviens... Au bureau
+de placement de la rue du Colisée où, depuis huit
+jours, je venais régulièrement, chaque matinée,
+chercher une place, on me présenta à une vieille
+dame en deuil. Jamais, jusqu'ici, je n'avais rencontré
+visage plus avenant, regards plus doux,
+manières plus simples, jamais je n'avais entendu
+plus entraînantes paroles... Elle m'accueillit
+avec une grande politesse qui me fit chaud au
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand
+(c'était la placeuse) m'a fait de vous le meilleur
+éloge... Je crois que vous le méritez, car vous
+avez une figure intelligente, franche et gaie, qui
+me plaît beaucoup. J'ai besoin d'une personne de
+confiance et de dévouement... De dévouement!...
+Ah! je sais que je demande là une chose bien
+difficile... car, enfin, vous ne me connaissez pas
+et vous n'avez aucune raison de m'être dévouée...
+Je vais vous expliquer dans quelles conditions
+je me trouve... Mais ne restez pas debout, mon
+enfant... venez vous asseoir près de moi...</p>
+
+<p>Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit
+qu'on ne me considère point comme un être en
+dehors des autres et en marge de la vie, comme
+quelque chose d'intermédiaire entre un chien et
+un perroquet, pour que je sois, tout de suite,
+émue,... et, tout de suite, je sens revivre en moi
+une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes
+mes haines, toutes mes révoltes, je les oublie
+comme par miracle, et je n'éprouve plus, envers
+les personnes qui me parlent humainement, que
+des sentiments d'abnégation et d'amour... Je
+sais aussi, par expérience, qu'il n'y a que les gens
+malheureux, pour mettre la souffrance des humbles
+de plain-pied avec la leur... Il y a toujours de
+l'insolence et de la distance dans la bonté des
+heureux!...</p>
+
+<p>Quand je fus assise auprès de cette vénérable
+dame en deuil, je l'aimais déjà... je l'aimais véritablement.</p>
+
+<p>Elle soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une place bien gaie que je vous
+offre, mon enfant...</p>
+
+<p>Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui
+échappa point, je protestai vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame
+me demandera, je le ferai...</p>
+
+<p>Et c'était vrai... J'étais prête à tout...</p>
+
+<p>Elle me remercia d'un bon regard tendre, et
+elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la
+vie... De tous les miens que j'ai perdus... il ne
+me reste plus qu'un petit-fils... menacé, lui aussi,
+de mourir du mal terrible dont les autres sont
+morts...</p>
+
+<p>Craignant de prononcer le nom de ce terrible
+mal, elle me l'indiqua, en posant sur sa poitrine
+sa vieille main gantée de noir... et, avec une
+expression plus douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit!... C'est un enfant charmant,
+un être adorable... en qui j'ai mis mes dernières
+espérances. Car, après lui, je serai toute seule...
+Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...</p>
+
+<p>Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes...
+A petits coups de son mouchoir, elle les
+essuya et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Les médecins assurent qu'on peut le sauver...
+qu'il n'est pas profondément atteint... Ils
+ont prescrit un régime dont ils attendent beaucoup
+de bien... Tous les après-midi, Georges
+devra prendre un bain de mer, ou plutôt, il devra
+se tremper une seconde dans la mer... Ensuite,
+il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout
+le corps, avec un gant de crin, pour activer la
+circulation... ensuite, il faudra l'obliger à boire
+un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste
+étendu, au moins une heure, dans un lit bien
+chaud... Ce que je voudrais de vous, mon enfant,
+c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien,
+c'est surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de
+la gaîté, de la vie... Chez moi, c'est ce qui lui
+manque le plus... J'ai deux serviteurs très dévoués...
+mais ils sont vieux, tristes et maniaques...
+Georges ne peut les souffrir... Moi-même,
+avec ma vieille tête blanchie et mes
+constants habits de deuil, je sens que je l'afflige...
+Et ce qu'il y a de pire, je sens bien aussi
+que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions...
+Ah! je sais que ce n'est peut-être
+pas le rôle d'une jeune fille, telle que vous,
+auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges...
+car il n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!...
+Le monde trouvera, sans doute, à y redire... Je
+ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que
+de mon petit malade... et j'ai confiance en vous...
+Vous êtes une honnête femme, je suppose...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine
+à l'avance d'être l'espèce de sainte que venait
+chercher la grand'mère désolée, pour le salut de
+son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!...
+Dans son état!... Dans son état, voyez-vous, plus
+que des bains de mer, peut-être, il a besoin de
+ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès
+de lui, un joli visage, un rire frais et jeune...
+quelque chose qui éloigne de son esprit l'idée de
+la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la
+vie... Voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux
+entrailles... Et que Madame soit sûre que
+je soignerai bien M. Georges...</p>
+
+<p>Il fut convenu que j'entrerais, le soir même,
+dans la place, et que nous partirions, le surlendemain,
+pour Houlgate où la dame en deuil avait
+loué une belle villa sur la plage.</p>
+
+<p>La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges
+était un enfant charmant, adorable. Son visage
+imberbe avait la grâce d'un beau visage de
+femme; d'une femme aussi, ses gestes indolents,
+et ses mains longues, très blanches, très souples,
+où transparaissait le réticule des veines... Mais
+quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées
+d'un feu sombre, dans des paupières cernées de
+bleu et qu'on eût dites brûlées par les flammes
+du regard!... Quel intense foyer de pensée, de
+passion, de sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!...
+Et comme déjà les fleurs rouges de la
+mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait
+que ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas
+de la mort qu'il mourait, mais de l'excès de vie,
+de la fièvre de vie qui était en lui et qui rongeait
+ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il
+était joli et douloureux à contempler!... Quand
+la grand'mère me mena près de lui, il était étendu
+sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue
+main blanche, une rose sans parfum... Il me
+reçut, non comme une domestique, presque
+comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce
+premier moment, je m'attachai à lui, de toutes
+les forces de mon âme.</p>
+
+<p>L'installation à Houlgate se fit sans incidents,
+comme s'était fait le voyage. Tout était prêt
+lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus
+qu'à prendre possession de la villa, une villa
+spacieuse, élégante, pleine de lumière et de
+gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils
+d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la
+plage. On descendait à la mer par un escalier de
+pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues
+venaient chanter sur les premières marches, aux
+heures de la marée montante. Au rez-de-chaussée,
+la chambre de M. Georges s'ouvrait par de
+larges baies, sur un admirable paysage de mer...
+La mienne,&mdash;une chambre de maître, tendue
+de claire cretonne,&mdash;en face de celle de
+M. Georges, de l'autre côté d'un couloir, donnait
+sur un petit jardin où poussaient quelques maigres
+fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer
+par des mots ma joie, ma fierté, mon
+émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil pur et
+nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise
+comme une dame, au bien-être, au luxe, au
+partage de cette chose si vainement convoitée,
+qu'est la famille... expliquer comment, par un
+simple coup de baguette de cette miraculeuse
+fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en
+fut fini du souvenir de mes humiliations passées,
+et que je conçus tous les devoirs auxquels m'astreignait
+cette dignité d'être humain, enfin conférée,
+je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est
+que, véritablement, je connus la magie de la
+transfiguration... Non seulement le miroir attesta
+que j'étais devenue subitement plus belle,
+mais mon coeur me cria que j'étais réellement
+meilleure... Je découvris en moi des sources,
+des sources, des sources... des sources intarissables,
+des sources sans cesse jaillissantes de
+dévouement, de sacrifice... d'héroïsme... et je
+n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins
+intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités
+merveilleuses, sauver M. Georges de la mort...</p>
+
+<p>Avec une foi robuste dans ma puissance
+de guérison, je disais, je criais à la pauvre grand'mère,
+qui ne cessait de se désespérer et souvent,
+dans le salon voisin, passait ses journées à
+pleurer:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons...
+Je vous jure que nous le sauverons...</p>
+
+<p>De fait, au bout de quinze jours, M. Georges
+se trouva beaucoup mieux. Un grand changement
+s'opérait dans son état... Les crises de toux diminuaient,
+s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se
+régularisaient... Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs
+abondantes et terribles, qui le laissaient, au
+matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient
+au point que nous pouvions faire de longues
+courses en voiture, et de petites promenades à
+pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque
+sorte, une résurrection... Comme le temps était
+très beau, l'air très chaud, mais tempéré par la
+brise de mer, les jours que nous ne sortions pas,
+nous en passions la plus grande partie, à l'abri
+des tentes, sur la terrasse de la villa, attendant
+l'heure du bain, «de la trempette dans la mer»,
+ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il
+était gai, toujours gai, et jamais il ne parlait de
+son mal... jamais il ne parlait de la mort. Je
+crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne
+prononça ce mot terrible de mort... En revanche,
+il s'amusait beaucoup de mon bavardage, le provoquait,
+au besoin, et moi, confiante en ses yeux,
+rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence
+et sa gentillesse, je lui disais tout ce qui
+me traversait l'esprit, farces, folies et chansons...
+Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits
+malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes
+diverses stations chez des maîtres cocasses ou
+infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer
+la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du
+monde, si enfermé qu'il eût toujours été, par une
+prescience, par une divination merveilleuse qu'ont
+les malades, il comprenait tout, de la vie... Une
+vraie amitié, que facilita sûrement son caractère
+et que souhaita sa solitude, et, surtout, que
+les soins intimes et constants dont je réjouissais
+sa pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi
+dire automatiquement, s'était établie entre nous...
+J'en fus heureuse au delà de ce que je puis exprimer,
+et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au
+contact incessant du sien.</p>
+
+<p>M. Georges adorait les vers... Des heures entières,
+sur la terrasse, au chant de la mer, ou
+bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait
+de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire,
+de Verlaine, de Maeterlinck. Souvent, il
+fermait les yeux, restait immobile, les mains
+croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était
+endormi, je me taisais... Mais il souriait et il me
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends
+mieux ainsi ces vers... j'entends mieux
+ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...</p>
+
+<p>Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après
+s'être recueilli, il récitait lentement, en prolongeant
+les rythmes, les vers qui l'avaient le plus
+enthousiasmé, et il cherchait&mdash;ah! que je l'aimais
+de cela!&mdash;à m'en faire comprendre, à m'en
+faire sentir la beauté...</p>
+
+<p>Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles
+comme une relique:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les
+vers, c'est qu'il n'est point besoin d'être un savant
+pour les comprendre et pour les aimer... au
+contraire... Les savants ne les comprennent pas
+et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce
+qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer les vers,
+il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute
+nue, comme une fleur... Les poètes parlent aux
+âmes, des simples, des tristes, des malades...
+Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien
+que, lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours
+un peu poète?... Et toi-même, petite Célestine,
+souvent tu m'as dit des choses qui sont belles
+comme des vers...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez
+de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as
+dit ces choses belles... Et c'est ce qui est délicieux...</p>
+
+<p>Ce furent pour moi des heures uniques; quoi
+qu'il arrive de la destinée, elles chanteront dans
+mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai cette
+sensation, indiciblement douce, de redevenir un
+être nouveau, d'assister, pour ainsi dire, de
+minute en minute, à la révélation de quelque
+chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était
+moi... Et, aujourd'hui, malgré de pires déchéances,
+toute reconquise que je sois par ce qu'il y a en
+moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce
+goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet
+élan vers des choses supérieures à mon milieu
+social et à moi-même, si, tâchant à reprendre
+confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai
+osé, moi, ignorante de tout, écrire ce journal, c'est
+à M. Georges que je le dois...</p>
+
+<p>Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout
+de voir le gentil malade renaître peu à peu... ses
+chairs se regonfler et refleurir son visage, sous la
+poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie,
+et des espérances, et des certitudes que la rapidité
+de cette résurrection donnait à toute la maison,
+dont j'étais, maintenant, la reine et la fée... On
+m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes
+soins, à la vigilance de mon dévouement et, plus
+encore peut-être, à ma constante gaieté, à ma jeunesse
+pleine d'enchantements, à ma surprenante
+influence sur M. Georges, ce miracle incomparable...
+Et la pauvre grand'mère me remerciait,
+me comblait de reconnaissance et de bénédictions,
+et de cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a
+confié un baby presque mort et qui, de son lait
+pur et sain, lui refait des organes... un sourire...
+une vie.</p>
+
+<p>Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me
+prenait les mains, les caressait, les embrassait,
+et, avec des larmes de bonheur, elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien... moi... quand je vous ai
+vue... je savais bien!...</p>
+
+<p>Et déjà des projets... des voyages au soleil... des
+campagnes pleines de roses!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne nous quitterez plus jamais... plus
+jamais, mon enfant.</p>
+
+<p>Son enthousiasme me gênait souvent... mais
+j'avais fini par croire que je le méritais... Si,
+comme bien d'autres l'eussent fait à ma place,
+j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah!
+malheur!...</p>
+
+<p>Et ce qui devait arriver arriva.</p>
+
+<p>Cette journée-là, le temps avait été très chaud,
+très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer
+plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages
+étouffants, de gros nuages roux, où la tempête
+ne pouvait éclater. M. Georges n'était pas sorti,
+même sur la terrasse, et nous étions restés dans
+sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une
+nervosité due sans doute aux influences électriques
+de l'atmosphère, il avait même refusé que
+je lui lise des vers.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs,
+je sens que tu les lirais très mal, aujourd'hui.</p>
+
+<p>Il était allé dans le salon, où il avait essayé de
+jouer un peu de piano. Le piano l'ayant agacé,
+tout de suite il était revenu dans la chambre où
+il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant
+d'après moi, quelques silhouettes de femmes...
+Mais il n'avait pas tardé à abandonner papier et
+crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas... je ne suis pas en train...
+Ma main tremble... Je ne sais ce que j'ai... Et toi
+aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens pas en
+place...</p>
+
+<p>Finalement, il s'était étendu sur sa chaise
+longue, près de la grande baie par où l'on découvrait
+un immense espace de mer... Des barques
+de pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant,
+rentraient au port de Trouville... D'un
+regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et
+leurs voilures grises...</p>
+
+<p>Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne
+tenais pas en place... et je m'agitais, je m'agitais...
+afin d'inventer quelque chose qui occupât
+son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien...
+et mon agitation ne calmait pas celle du malade...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver
+ainsi?... Reste auprès de moi...</p>
+
+<p>Je lui avais demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces
+petites barques, là-bas?... Moi, si!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon
+dire des choses inutiles... Reste auprès de moi.</p>
+
+<p>A peine assise près de lui, et la vue de la mer
+lui devenant tout à coup insupportable, il m'avait
+demandé de baisser le store de la baie...</p>
+
+<p>&mdash;Ce faux jour m'exaspère... cette mer est
+horrible... Je ne veux pas la voir... Tout est horrible,
+aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne
+veux voir que toi...</p>
+
+<p>Doucement, je l'avais grondé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas
+sage... Ça n'est pas bien... Et si votre grand'mère
+venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la
+feriez encore pleurer!...</p>
+
+<p>S'étant soulevé un peu sur les coussins:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur
+Georges»?... Tu sais que cela me déplaît..</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pourtant pas vous appeler
+«monsieur Gaston»!</p>
+
+<p>&mdash;Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais
+jamais!</p>
+
+<p>Alors il avait soupiré.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une
+pauvre petite esclave?</p>
+
+<p>Puis il s'était tu... Et le reste de la journée
+s'était écoulé, moitié dans l'énervement, moitié
+dans le silence, qui était aussi un énervement, et
+plus pénible...</p>
+
+<p>Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le
+vent se mit à souffler avec violence, la mer à
+battre la digue avec un grand bruit sourd...
+M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait
+qu'il lui serait impossible de dormir, et c'est si
+long, dans un lit, les nuits sans sommeil!... Lui,
+sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite
+table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour,
+une lampe qui répandait autour de nous une
+clarté rose et très douce, nous ne disions rien...
+Quoique ses yeux fussent plus brillants que de
+coutume, M. Georges semblait plus calme... et
+le reflet rose de la lampe avivait son teint, dessinait,
+dans de la lumière, les traits de sa figure
+fine et charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage
+de couture.</p>
+
+<p>Tout à coup, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et
+viens près de moi...</p>
+
+<p>J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices...
+Il avait des effusions, des enthousiasmes d'amitié
+que j'attribuais à la reconnaissance... J'obéis
+comme les autres fois.</p>
+
+<p>&mdash;Plus près de moi... encore plus près... fit-il.</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta main, maintenant...</p>
+
+<p>Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre
+ma main qu'il caressa:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ta main est jolie!... Et comme tes
+yeux sont jolis!... Et comme tu es jolie, toute...
+toute... toute!...</p>
+
+<p>Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais
+il ne m'avait dit que j'étais jolie&mdash;du moins,
+jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là... Surprise
+et, dans le fond, charmée de ces paroles
+qu'il débitait d'une voix un peu haletante et
+grave, instinctivement je me reculai:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ne t'en va pas... Reste près
+de moi... tout près... Tu ne peux pas savoir comme
+cela me fait du bien que tu sois près de moi...
+comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis
+plus nerveux, agité... je ne suis plus malade...
+je suis content... je suis heureux... très... très
+heureux...</p>
+
+<p>Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il
+m'obligea de m'asseoir près de lui, sur la chaise
+longue... Et il me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es mal ainsi?</p>
+
+<p>Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses
+yeux un feu plus ardent... Sa voix tremblait davantage...
+de ce tremblement que je connais&mdash;ah
+oui! que je connais!&mdash;ce tremblement que
+donne aux voix de tous les hommes, le désir violent
+d'aimer... J'étais très émue, très lâche... et
+la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à
+me défendre de lui, et surtout à le défendre
+énergiquement contre lui-même, je répondis d'un
+air gamin:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Georges; je suis très mal..
+Laissez-moi me relever...</p>
+
+<p>Son bras ne quittait pas ma taille.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...</p>
+
+<p>Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la
+douceur câline, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toute craintive... Et de quoi donc
+as-tu peur?</p>
+
+<p>En même temps, il approcha son visage du
+mien... et je sentis son haleine chaude... qui
+m'apportait une odeur fade... quelque chose
+comme un encens de la mort...</p>
+
+<p>Le coeur saisi par une inexprimable angoisse,
+je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!...
+Laissez-moi... Vous allez vous rendre malade...
+Je vous en supplie!... laissez-moi...</p>
+
+<p>Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse,
+par respect pour la fragilité de ses
+membres... J'essayai seulement&mdash;avec quelles
+précautions!&mdash;d'éloigner sa main qui, gauche,
+timide, frissonnante, cherchait à dégrafer mon
+corsage, à palper mes seins... Et je répétais:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous
+faites-là, monsieur Georges... Laissez-moi...</p>
+
+<p>Son effort pour me maintenir contre lui l'avait
+fatigué... L'étreinte de ses bras ne tarda pas à
+faiblir. Durant quelques secondes, il respira plus
+difficilement... puis une toux sèche lui secoua la
+poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez bien, monsieur Georges...
+lui dis-je, avec toute la douceur d'un reproche
+maternel... Vous vous rendez malade à plaisir...
+vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout
+recommencer... Vous serez bien avancé, après...
+Soyez sage, je vous en prie! Et si vous étiez bien
+gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous
+vous coucheriez tout de suite...</p>
+
+<p>Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur
+la chaise longue, et, tandis que je replaçais sous
+sa tête les coussins qui avaient glissé, très triste,
+il soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout... c'est juste... Je te demande
+pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas à me demander pardon,
+monsieur Georges... vous avez à être calme...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui!... fit-il, en regardant le point
+du plafond où la lampe faisait un rond de mouvante
+lumière... J'étais un peu fou... d'avoir
+songé, un instant, que tu pouvais m'aimer...
+moi qui n'ai jamais eu d'amour... moi qui n'ai
+jamais eu rien... que de la souffrance... Pourquoi
+m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de
+t'aimer... Depuis que tu es là, près de moi et
+que je te désire... depuis que tu es là, avec ta
+jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes
+mains... tes petites mains tout en soie, dont les
+soins sont des caresses si douces... et que je ne
+rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme
+et dans mon corps, des vigueurs nouvelles...
+toute une vie inconnue bouillonner... C'est-à-dire,
+je sentais cela... car, maintenant... Enfin, qu'est-ce
+que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi...
+c'est juste...</p>
+
+<p>J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire;
+je ne savais que faire... Des sentiments puissants
+et contraires me tiraillaient dans tous les sens...
+Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré
+m'en éloignait... Et niaisement, parce que je
+n'étais pas sincère, parce que je ne pouvais pas
+être sincère dans une lutte où combattaient avec
+une égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez
+pas à ces vilaines choses-là... Cela vous fait du
+mal. Voyons, monsieur Georges... soyez bien
+gentil...</p>
+
+<p>Mais, il répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu
+as raison de ne pas m'aimer... Tu me crois
+malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche
+aux poisons de la mienne... et de gagner mon
+mal&mdash;le mal dont je meurs, n'est-ce pas?&mdash;dans
+un baiser de moi!... C'est juste...</p>
+
+<p>La cruelle injustice de ces paroles me frappa
+en plein coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, monsieur Georges...
+m'écriai-je, éperdue... C'est horrible et méchant,
+ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de
+peine... trop de peine...</p>
+
+<p>Je saisis ses mains... elles étaient moites et
+brûlantes. Je me penchai sur lui... son haleine
+avait l'ardeur rauque d'une forge:</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible... horrible!</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection...
+mon rappel complet à la vie... Ah! tu
+as cru sérieusement à tes bains... à ton Porto... à
+ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton
+amour que je me suis baigné... c'est le vin de ton
+amour que j'ai bu... c'est la révulsion de ton
+amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang
+neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant
+espéré, tant voulu, tant attendu, que je me suis
+repris à vivre, à être fort... car je suis fort, maintenant...
+Mais, je ne t'en veux pas de me le
+refuser... tu as raison de me le refuser... Je comprends...
+je comprends... Tu es une petite âme
+timide et sans courage... un petit oiseau qui
+chante sur une branche... puis sur une autre... et
+s'en va, au moindre bruit... frroutt!</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux ce que vous dites là, monsieur
+Georges.</p>
+
+<p>Il continua encore, tandis que je me tordais les
+mains:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce
+n'est pas affreux... c'est juste. Tu me crois
+malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a
+de l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est
+de la vie... de la vie éternelle... Oui, oui, je comprends...
+puisque ton baiser qui est la vie pour
+moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour
+toi, la mort... N'en parlons plus...</p>
+
+<p>Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la
+pitié?... était-ce ce que contenaient de sanglants
+reproches, d'amers défis, ces paroles atroces et
+sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif
+et barbare qui, tout à coup, me posséda?...
+Je n'en sais rien... C'était peut-être cela, tout
+ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai
+tomber, comme une masse, sur la chaise longue,
+et, soulevant dans mes mains la tête adorable
+de l'enfant, éperdument, je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! méchant... regarde comme j'ai
+peur... regarde donc comme j'ai peur!...</p>
+
+<p>Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai
+mes dents aux siennes, avec une telle rage frémissante,
+qu'il me semblait que ma langue
+pénétrât dans les plaies profondes de sa poitrine,
+pour y lécher, pour y boire, pour en ramener tout
+le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses
+bras s'ouvrirent et se refermèrent, dans une
+étreinte, sur moi...</p>
+
+<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p>
+
+<p>Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus
+je suis sûre que ce qui me jeta dans les bras de
+Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes, ce
+fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux,
+spontané de protestation contre les sentiments
+bas que Georges attribuait&mdash;par ruse,
+peut-être&mdash;à mon refus... Ce fut surtout un acte
+de piété fervente, désintéressée et très pure, qui
+voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne crois pas que tu sois malade...
+non, tu n'es pas malade... Et la preuve, c'est
+que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la
+tienne, à la respirer, cette haleine, à la boire,
+à m'en imprégner la poitrine, à m'en saturer
+toute la chair... Et quand même tu serais réellement
+malade?... quand même ton mal serait contagieux
+et mortel à qui l'approche, je ne veux pas
+que tu aies de moi cette idée monstrueuse que je
+redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...</p>
+
+<p>Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui,
+fatalement, devait résulter de ce baiser, et que je
+n'aurais point la force, une fois dans les bras de
+mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de
+m'arracher à cette étreinte, et de repousser ce
+baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un homme me
+tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me
+tourne... me tourne... Je deviens ivre... je deviens
+folle... je deviens sauvage... Je n'ai plus d'autre
+volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus
+que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me
+laisse mener par lui, docile et terrible... jusqu'au
+crime!...</p>
+
+<p>Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses
+caresses maladroites et délicieuses... l'ingénuité
+passionnée de tous ses gestes... et l'émerveillement
+de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé,
+de la femme et de l'amour!... Dans ce premier
+baiser, je m'étais donnée, toute, avec cet emportement
+qui ne ménage rien, cette fièvre, cette
+volupté inventive, dure et brisante, qui dompte,
+assomme les mâles les plus forts et leur fait
+demander grâce... Mais, l'ivresse passée, lorsque
+je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque
+pâmé dans mes bras, j'eus un remords affreux...
+du moins la sensation, et, pour ainsi dire, l'épouvante
+que je venais de commettre un meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges... monsieur Georges!...
+Je vous ai fait du mal... Ah! pauvre petit!</p>
+
+<p>Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et
+confiante, avec quelle reconnaissance éblouie, il
+se pelotonna contre moi, comme pour y chercher
+une protection... Et il me dit, ses yeux pleins
+d'extase:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... Maintenant, je puis
+mourir...</p>
+
+<p>Et comme je me désespérais, comme je maudissais
+ma faiblesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste
+avec moi... ne me quitte pas de toute la nuit.
+Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas
+supporter la violence, pourtant si douce, de mon
+bonheur...</p>
+
+<p>Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une
+crise de toux... Elle fut courte heureusement...
+Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme déchirée...
+Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri,
+j'allais le tuer, désormais?... Je crus que je ne
+pourrais pas retenir mes larmes... Et je me détestai...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en
+souriant... Il ne faut pas te désoler, puisque je
+suis si heureux... Et puis, je ne suis pas malade...
+je ne suis pas malade... Tu vas voir
+comme je vais bien dormir contre toi... Car, je
+veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant,
+entre tes seins... ma tête entre tes seins...</p>
+
+<p>&mdash;Et si votre grand'mère me sonnait, cette
+nuit, monsieur Georges?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera
+pas... Je veux dormir contre toi...</p>
+
+<p>Certains malades ont une puissance amoureuse
+que n'ont point les autres hommes, même les
+plus forts. C'est que je crois réellement que
+l'idée de la mort, que la présence de la mort aux
+lits de luxure, est une terrible, une mystérieuse
+excitation à la volupté... Durant les quinze jours
+qui suivirent cette mémorable nuit&mdash;nuit délicieuse
+et tragique&mdash;ce fut comme une sorte de
+furie qui s'empara de nous, qui mêla nos baisers,
+nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une
+possession sans fin. Nous avions hâte de jouir,
+pour tout le passé perdu, nous voulions vivre,
+presque sans repos, cet amour dont nous
+sentions le dénouement proche, dans la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Encore... encore... encore!...</p>
+
+<p>Un revirement subit s'était opéré en moi...
+Non seulement, je n'éprouvais plus de remords,
+mais lorsque M. Georges faiblissait, je savais, par
+des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer
+pour un instant ses membres brisés, leur redonner
+un semblant de forces... Mon baiser avait
+la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours... toujours... toujours!...</p>
+
+<p>Mon baiser avait quelque chose de sinistre et
+de follement criminel... Sachant que je tuais
+Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi,
+dans le même bonheur et dans le même mal...
+Délibérément, je sacrifiais sa vie et la mienne...
+Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait
+l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je
+buvais la mort, toute la mort, à sa bouche... et je
+me barbouillais les lèvres de son poison... Une fois
+qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise
+plus violente que de coutume, je vis mousser à
+ses lèvres un gros, immonde crachat sanguinolent.</p>
+
+<p>&mdash;Donne... donne... donne!</p>
+
+<p>Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière,
+comme j'eusse fait d'un cordial de vie...</p>
+
+<p>Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les
+crises devinrent plus fréquentes, plus graves, plus
+douloureuses. Il cracha du sang, eut de longues
+syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son
+corps s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point
+qu'il ressemblait véritablement à une pièce anatomique.
+Et la joie qui avait reconquis la maison
+se changea, bien vite, en une douleur morne. La
+grand'mère recommença de passer ses journées
+dans le salon, à pleurer, prier, épier les bruits,
+et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son
+enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse
+d'entendre un cri... un râle... un soupir, le dernier...
+la fin de ce qui lui restait de cher et
+d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la
+chambre, elle me suivait, pas à pas, dans la
+maison, et gémissait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et
+qu'est-il donc arrivé?</p>
+
+<p>Elle me disait aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous
+ne pouvez pourtant pas passer toutes vos nuits
+auprès de Georges... Je vais demander une soeur,
+pour vous suppléer...</p>
+
+<p>Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage
+de ce refus... et aussi de ce qu'ayant accompli
+déjà un miracle, je pouvais en accomplir un
+autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier
+espoir!...</p>
+
+<p>Quant aux médecins, mandés de Paris, ils
+s'étonnèrent des progrès de la maladie, et qu'elle
+eût causé en si peu de temps de tels ravages...
+Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent
+l'épouvantable vérité... Leur intervention
+se borna à conseiller des potions calmantes.</p>
+
+<p>Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux,
+d'une gaîté constante, d'un inaltérable bonheur.
+Non seulement il ne se plaignait jamais,
+mais son âme se répandait, toujours, en effusions
+de reconnaissance. Il ne parlait que pour
+exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre, quelquefois,
+après des crises terribles, il me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... Pourquoi te désoler et
+pleurer?... Ce sont tes larmes qui me gâtent un
+peu la joie... la joie ardente, dont je suis rempli...
+Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer
+cher le surhumain bonheur que tu m'as donné...
+J'étais perdu... la mort était en moi... rien ne
+pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me
+l'as rendue rayonnante et bénie... Ne pleure
+donc pas, chère petite... Je t'adore... et je te
+remercie...</p>
+
+<p>Ma fièvre de destruction était bien tombée,
+maintenant... Je vivais dans un affreux dégoût
+de moi-même, dans une indicible horreur de mon
+crime, de mon meurtre... Il ne me restait plus
+que l'espoir, la consolation ou l'excuse que j'eusse
+gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui,
+en même temps que lui... Là où l'horreur atteignait
+son paroxysme, là où je me sentais précipitée
+dans le vertige de la folie, c'était lorsque
+monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras
+moribonds, collait sa bouche agonisante sur la
+mienne, voulait encore de l'amour, appelait
+encore l'amour que je n'avais pas le courage, que
+je n'avais même plus le droit&mdash;sans commettre
+un crime nouveau, et un plus atroce meurtre&mdash;de
+lui refuser...</p>
+
+<p>&mdash;Encore ta bouche!... Encore tes yeux!...
+Encore ta joie!</p>
+
+<p>Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses
+et les secousses. Souvent, il s'évanouit
+dans mes bras...</p>
+
+<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p>
+
+<p>Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement
+le 6 octobre. L'automne étant demeuré
+doux et chaud, cette année-là, les médecins
+avaient conseillé de prolonger le séjour du malade
+à la mer, en attendant qu'on pût le transporter
+dans le midi. Toute la journée du 6 octobre,
+monsieur Georges avait été plus calme. J'avais
+ouvert, toute grande, la grande baie de la chambre,
+et, couché sur la chaise longue, près de la
+baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures,
+il avait respiré, pendant quatre heures au moins,
+et délicieusement, les émanations iodées du
+large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs marines,
+la plage déserte, reconquise par les pêcheurs
+de coquillages, le réjouissaient... Jamais, je
+ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté sur sa face
+décharnée où la peau, de semaine en semaine
+plus mince, était sur l'ossature comme une transparente
+pellicule, avait quelque chose de funèbre
+et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus
+sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il
+refusa que je lui lise des vers... Quand j'ouvris le
+livre:</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous
+mes poèmes... Et c'est bien plus beau, va!</p>
+
+<p>Il lui était défendu de parler... La moindre conversation
+le fatiguait, et souvent amenait une
+crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque plus la
+force de parler. Ce qui lui restait de vie, de
+pensée, de volonté d'exprimer, de sensibilité,
+s'était concentré dans son regard devenu un foyer
+ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une
+surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce
+soir-là, le soir du 6 octobre, il paraissait ne plus
+souffrir... Ah! je le vois encore, étendu, dans son
+lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses longues
+mains maigres, tranquillement, avec les
+franges bleues du rideau et me souriant, et suivant
+toutes mes allées et venues de son regard
+qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme
+une lampe.</p>
+
+<p>On avait disposé, dans la chambre, une couchette
+pour moi, une petite couchette de garde-malade
+et,&mdash;ô ironie! afin, sans doute, de ménager
+sa pudeur et la mienne&mdash;un paravent,
+derrière lequel je pusse me déshabiller. Mais, je
+ne couchais pas, souvent, dans la couchette;
+monsieur Georges voulait toujours m'avoir près
+de lui. Il ne se trouvait réellement bien, réellement
+heureux que quand j'étais près de lui, ma
+peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas,
+nue comme sont nus les os.</p>
+
+<p>Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil
+presque paisible, vers minuit, il se réveilla. Il
+avait un peu de fièvre; la pointe de ses pommettes
+était plus rouge. Me voyant assise à son
+chevet, les joues humides de larmes, il me dit
+sur un ton de doux reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu
+veux donc me rendre triste, et me faire de la
+peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens
+te coucher près de moi...</p>
+
+<p>J'obéis docilement, car la moindre contrariété
+lui était funeste. Il suffisait d'un mécontentement
+léger, pour déterminer une congestion
+et que les suites en fussent redoutables... Sachant
+mes craintes, il en abusait... Mais, à peine
+dans le lit, sa main chercha mon corps, sa
+bouche ma bouche. Timidement, et sans résister,
+je suppliai:</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage,
+ce soir...</p>
+
+<p>Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de
+désir et de mort, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même
+chose... Pas ce soir!... Ai-je le temps d'attendre?</p>
+
+<p>Je m'écriai, secouée de sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges... vous voulez donc
+que je vous tue?... vous voulez donc que j'aie
+toute ma vie le remords de vous avoir tué?</p>
+
+<p>Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais
+mourir avec lui, mourir de lui, mourir comme
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges... monsieur Georges!...
+Par pitié pour moi, je vous en conjure!</p>
+
+<p>Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La
+mort était sur mes lèvres...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais
+autant aimée que ce soir...</p>
+
+<p>Et nos deux corps se confondirent... Et, le
+désir réveillé en moi, ce fut un supplice atroce
+dans la plus atroce des voluptés d'entendre,
+parmi les soupirs et les petits cris de Georges,
+d'entendre le bruit de ses os qui, sous moi, cliquetaient
+comme les ossements d'un squelette...</p>
+
+<p>Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent,
+inertes, sur le lit; ses lèvres se dérobèrent
+et abandonnèrent mes lèvres. Et de sa
+bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis
+un flot de sang chaud qui m'éclaboussa tout le
+visage. D'un bond, je fus hors du lit. En face,
+une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante...
+Je m'affolai, et courant, éperdue, dans la
+chambre, je voulus appeler au secours... Mais
+l'instinct de la conservation, la crainte des responsabilités,
+de la révélation de mon crime... je
+ne sais quoi encore de lâche et de calculé...
+me fermèrent la bouche... me retinrent au bord
+de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement,
+très rapidement, je compris qu'il était
+impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état
+de désordre, dans l'état d'amour où nous étions,
+Georges, moi, et la chambre... je compris qu'il
+était impossible que quelqu'un entrât en cet instant,
+dans la chambre...</p>
+
+<p>O misère humaine!... Il y avait quelque chose
+de plus spontané que ma douleur, de plus puissant
+que mon épouvante, c'étaient mon ignoble
+prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur,
+j'eus la présence d'esprit d'ouvrir la porte du
+salon... puis la porte de l'antichambre... et
+d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la
+maison... Alors, je revins près du lit... Je soulevai
+le corps de Georges, léger comme une plume
+dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à
+la maintenir droite dans mes mains... Le sang
+continuait de couler par la bouche, en filaments
+poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait
+par la gorge, avec un bruit de bouteille qu'on
+vide... Ses yeux révulsés ne montraient plus,
+entre les paupières agrandies, que leurs globes
+rougeâtres.</p>
+
+<p>&mdash;Georges!... Georges!... Georges!...</p>
+
+<p>Georges ne répondit pas à ces appels, à ces
+cris... Il ne les entendait pas... il n'entendait
+plus rien des cris et des appels de la terre:</p>
+
+<p>&mdash;Georges!... Georges!... Georges!</p>
+
+<p>Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le
+lit... Je lâchai sa tête; sa tête retomba, lourde,
+sur l'oreiller... Je posai ma main sur son coeur...
+son coeur ne battit pas...</p>
+
+<p>&mdash;Georges!... Georges!... Georges!...</p>
+
+<p>L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces
+lèvres muettes... de l'immobilité rouge de ce cadavre...
+et de moi-même... Et brisée de douleur,
+brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je
+m'écroulai sur le tapis, évanouie...</p>
+
+<p>Combien de minutes dura cet évanouissement,
+ou combien de siècles?... Je ne le sais pas. Revenue
+à moi, une pensée suppliciante domina toutes
+les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser...
+Je me lavai le visage... je me rhabillai...
+je remis&mdash;oui, j'eus cet affreux courage&mdash;je
+remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre...
+Et quand cela fut fini... je réveillai la maison...
+je criai la terrible nouvelle, dans la maison...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là,
+de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...</p>
+
+<p>Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La
+tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la
+nuit où je commençai sur cette pauvre chair
+mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du
+vent dans les arbres du jardin, il me semble
+que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de
+l'à jamais maudite villa d'Houlgate.</p>
+
+<br>
+
+<p>De retour à Paris, après les obsèques de
+M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses
+supplications multipliées, au service de la pauvre
+grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne
+plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre
+ces sanglots qui me déchiraient le coeur...
+j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance,
+à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse
+radotante, de me remercier sans cesse de mon
+dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa
+«fille... sa chère petite fille», de m'embrasser,
+avec de folles effusions de tendresse... Bien des
+fois, durant les quinze jours que je consentis, sur
+sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse
+de me confesser, de m'accuser, de lui dire
+tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui,
+souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce
+qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?...
+C'eût été ajouter une affliction plus
+poignante à ses autres afflictions, et cette horrible
+pensée et ce remords inexpiable que, sans
+moi, son cher enfant ne serait peut-être pas
+mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en
+sentis pas le courage... Je partis de chez elle,
+avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte,
+comblée de riches cadeaux et d'amour...</p>
+
+<p>Or, le jour même de mon départ, comme je
+revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse,
+je rencontrai dans les Champs-Elysées
+un ancien camarade, un valet de chambre, avec
+qui j'avais servi, pendant six mois, dans la
+même maison. Il y avait bien deux ans que je
+ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris
+que, ainsi que moi, il cherchait une place.
+Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant,
+il ne se pressait pas d'en trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me
+revoir... toujours épatante!...</p>
+
+<p>C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui
+aimait la noce... Il proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Si on dînait ensemble, hein?...</p>
+
+<p>J'avais besoin de me distraire, de chasser loin
+de moi un tas d'images trop tristes, un tas de
+pensées obsédantes. J'acceptai...</p>
+
+<p>&mdash;Chic, alors!... fit-il.</p>
+
+<p>Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand
+de vins de la rue Cambon... Sa gaîté
+lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire
+obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me
+choquèrent point... Au contraire, j'éprouvai une
+certaine joie canaille, une sorte de sécurité crapuleuse,
+comme à la reprise d'une habitude perdue...
+Pour tout dire, je me reconnus, je reconnus ma
+vie et mon âme en ces paupières fripées, en ce
+visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le
+même rictus servile, le même pli de mensonge, le
+même goût de l'ordure passionnelle, chez le comédien,
+le juge et le valet...</p>
+
+<p>Après le dîner, nous flânâmes quelque temps
+sur les boulevards... Puis il me paya une tournée
+de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir
+bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la
+salle, pendant que, sur la plaque lumineuse,
+l'armée française défilait, aux applaudissements
+de l'assistance, il m'empoigna la taille et me
+donna, sur la nuque, un baiser qui faillit me
+décoiffer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom
+d'un chien!... ce que tu sens bon...</p>
+
+<p>Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous
+restâmes là, quelques minutes, sur le trottoir,
+silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa
+canne, tapait la pointe de ses bottines... Moi, la
+tête penchée, les coudes au corps, les mains dans
+mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une
+peau d'orange...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, au revoir! lui dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec
+toi... Voyons, Célestine?</p>
+
+<p>Je me défendis, vaguement, pour la forme... il
+insista:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des
+peines de coeur?... Justement... c'est le moment...</p>
+
+<p>Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait
+pas trop à qui rentrait le soir... Avec son escalier
+étroit et noir, sa rampe gluante, son atmosphère
+ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la
+maison de passe et du coupe-gorge... Mon compagnon
+toussa pour se donner de l'assurance...
+Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas
+d'Houlgate, ni les hôtels chauds et fleuris de la
+rue Lincoln...</p>
+
+<p>A peine dans ma chambre, et dès que j'eus
+verrouillé la porte, il se rua sur moi et me jeta
+brutalement, les jupes levées, sur le lit.</p>
+
+<p>Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!...
+Ah, misère de nous!</p>
+
+<br>
+
+<p>Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas,
+ses changements de visage, ses liaisons finies
+aussitôt que commencées... et ses sautes brusques
+des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...</p>
+
+<p>Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation
+amoureuse, dans une soif ardente de sacrifice,
+sincèrement, passionnément, avais voulu
+mourir, j'eus durant de longs mois la peur
+d'avoir gagné la contagion aux baisers de
+M. Georges... La moindre indisposition, la plus
+passagère douleur me furent une terreur véritable.
+Souvent, la nuit, je me réveillais avec des
+épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me
+tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais
+des douleurs et des déchirements; j'interrogeais
+mes crachats où je voyais des filaments rouges:
+à force de compter les pulsations de mes veines,
+je me donnais la fièvre... Il me semblait, en me
+regardant dans la glace, que mes yeux se creusaient,
+que mes pommettes rosissaient, de ce rose
+mortel qui colorait les joues de M. Georges... A
+la sortie d'un bal public, une nuit, je pris un
+rhume et je toussai pendant une semaine... Je
+crus que c'était fini de moi... Je me couvris le
+dos d'emplâtres, j'avalai toute sorte de médecines
+bizarres... j'adressai même un don pieux à saint
+Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de
+ma peur, ma santé restait forte, que j'avais la
+même endurance aux fatigues du métier et du
+plaisir... cela passa...</p>
+
+<br>
+
+<p>L'année dernière, le 6 octobre, de même que
+tous les ans à cette triste date, j'allai déposer des
+fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était au
+cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je
+vis, devant moi, à quelques pas devant moi, la
+pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était vieille...
+et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux
+domestiques qui l'accompagnaient. Voûtée, courbée,
+chancelante, elle marchait pesamment, soutenue
+aux aisselles par ses deux vieux serviteurs,
+aussi voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que
+leur maîtresse... Un commissionnaire suivait, qui
+portait une grosse gerbe de roses blanches et
+rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point
+les dépasser et qu'ils me reconnussent... Cachée
+derrière le mur d'un haut monument funéraire,
+j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse
+eût déposé ses fleurs, égrené ses prières et
+ses larmes sur la tombe de son petit-fils... Ils
+revinrent du même pas accablé, par la petite
+allée, en frôlant le mur du caveau où j'étais...
+Je me dissimulai davantage pour ne point les
+voir, car il me semblait que c'étaient mes remords,
+les fantômes de mes remords qui défilaient
+devant moi... M'eût-elle reconnue?... Ah! je ne
+le crois pas... Ils marchaient sans rien regarder...
+sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs
+yeux avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs
+lèvres allaient, allaient, et aucune parole ne sortait
+d'elles... On eût dit de trois vieilles âmes
+mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et
+cherchant leurs tombes... Je revis cette nuit tragique...
+et ma face toute rouge... et le sang qui
+coulait par la bouche de Georges. Cela me fit
+froid au coeur... Elles disparurent enfin...</p>
+
+<p>Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres
+lamentables?... Elles sont peut-être mortes un
+peu plus... elles sont peut-être mortes tout à
+fait. Après avoir erré encore, des jours et des
+nuits, peut-être qu'elles ont trouvé le trou de
+silence et de repos qu'elles cherchaient...</p>
+
+<p>C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue
+l'infortunée grand'mère de me choisir comme
+garde-malade d'un aussi jeune, d'un aussi joli
+enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment,
+quand j'y repense, qu'elle n'ait jamais
+rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais rien vu...
+qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui
+m'épate le plus!... Ah! on peut le dire maintenant...
+ils n'étaient pas bien malins, tous les
+trois... Ils en avaient une couche de confiance!...</p>
+
+<br>
+
+<p>J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la
+haie... Accroupi devant une plate-bande, nouvellement
+bêchée, il repiquait des plants de pensées
+et des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il
+a quitté son travail, et il est venu jusqu'à la
+haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout
+du meurtre de son furet. Il paraît même très gai.
+Il me confie, en pouffant de rire, que, ce matin,
+il a pris au collet le chat blanc des Lanlaire...
+Probable que le chat venge le furet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le dixième que je leur estourbis en
+douceur, s'écrie-t-il, avec une joie féroce, en se
+tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les mains,
+noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter
+le terreau de mes châssis, le salaud... il ne
+ravagera plus mes semis, le chameau!... Et si je
+pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et
+sa femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!...
+ah!... Ça, c'est une idée!...</p>
+
+<p>Cette idée le fait se tordre un instant... Et,
+tout à coup, les yeux pétillants de malice sournoise,
+il me demande:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du
+poil à gratter, dans leur lit?... Les saligauds!...
+Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un
+paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;A propos... vous savez?... Kléber?... mon
+petit furet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas très bon, dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Heu!... c'est comme du mauvais lapin.</p>
+
+<p>Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.</p>
+
+<p>Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine,
+sous un tas de fagots, il a capturé un
+hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... Il l'appelle
+Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête
+intelligente, farceuse, extraordinaire et qui
+mange de tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même
+journée, ce sacré hérisson a mangé du beefsteack,
+du haricot de mouton, du lard salé, du fromage
+de gruyère, des confitures... Il est épatant... on
+ne peut pas le rassasier... il est comme moi...
+il mange de tout!...</p>
+
+<p>A ce moment, le petit domestique passe dans
+l'allée, charriant dans une brouette des pierres,
+de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris,
+qu'il va porter au trou à ordures...</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici!... hèle le capitaine...</p>
+
+<p>Et, comme sur son interrogation, je lui dis que
+Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et
+Joseph en course, il prend dans la brouette chacune
+de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un
+après l'autre, il les lance dans le jardin, en criant
+très fort:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...</p>
+
+<p>Les pierres volent, les débris tombent sur une
+planche fraîchement travaillée, où, la veille,
+Joseph avait semé des pois.</p>
+
+<p>&mdash;Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore,
+par-dessus le marché!...</p>
+
+<p>La planche est bientôt couverte de débris et
+saccagée... La joie du capitaine s'exprime par
+une sorte de ululement et des gestes désordonnés...
+Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me
+dit, d'un air conquérant et paillard:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Célestine... vous êtes une
+belle fille, sacrebleu!... Faudra venir me voir,
+quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est
+une idée!...</p>
+
+<p>Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br><br>
+
+<p>28 octobre.</p>
+
+
+<p>Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean.
+Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire
+qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime entre nous.
+Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un
+souvenir!... Il ne m'y parle que de lui... S'il faut
+l'en croire, il paraît que Jean est devenu un personnage
+d'importance. Cela se voit, cela se sent
+à cet air protecteur et un peu méprisant que, dès
+le début de sa lettre, il prend avec moi... En
+somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai
+toujours connu vaniteux&mdash;dame, il était si beau
+garçon!&mdash;mais jamais autant qu'aujourd'hui.
+Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès,
+ni la gloire...</p>
+
+<p>Jean est toujours premier valet de chambre
+chez Mme la comtesse Fardin et Mme la comtesse
+est, peut-être, la femme de France dont on parle
+le plus, en ce moment. A son service de valet
+de chambre, Jean ajoute le rôle de manifestant
+politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste
+avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire;
+il conspire avec le général Mercier,
+tout cela, pour renverser la République. L'autre
+soir, il a accompagné Coppée à une réunion de
+la Patrie Française. Il se pavanait sur l'estrade,
+derrière le grand patriote, et, toute la soirée,
+il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire
+qu'il a tenu tous les pardessus de tous les grands
+patriotes de ce temps... Ça comptera, dans sa
+vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion
+dreyfusarde où la comtesse l'avait envoyé,
+afin de «casser des gueules de cosmopolites»,
+il a été emmené au poste, pour avoir conspué
+les sans-patrie, et crié à pleine gorge:
+«Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!»
+Mme la comtesse a menacé le gouvernement
+de le faire interpeller, et monsieur Jean a
+été aussitôt relâché... Il a même été augmenté
+par sa maîtresse, de vingt francs par mois,
+pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer
+a mis son nom dans le <i>Gaulois</i>... Son nom
+figure aussi, en regard d'une somme de cent
+francs, dans la <i>Libre Parole</i>, parmi les listes d'une
+souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée
+qui l'a inscrit d'office... Coppée encore, qui l'a
+nommé membre d'honneur de la Patrie Française...
+une ligue épatante... Tous les domestiques
+des grandes maisons en sont... Il y a aussi
+des comtes, des marquis et des ducs... En venant
+déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean:
+«Eh bien, mon brave Jean?» Mon brave Jean!...
+Jules Guérin, dans l'<i>Anti-juif</i>, a écrit, sous
+ce titre: «Encore une victime des Youpins!»
+ceci: «Notre vaillant camarade antisémite,
+M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui ne quitte
+plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin,
+qui doit symboliser l'âme de la patrie...
+M. Forain trouve que Jean a «la gueule de ça!»...
+C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades
+illustres, de sérieux pourboires, de distinctions
+honorifiques, extrêmement flatteuses. Et
+si, comme tout le fait croire, le général Mercier se
+décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola
+pour un faux témoignage... que l'état-major réglera
+ces jours-ci... rien ne manquerait plus à sa gloire...
+Le faux témoignage est ce qu'il y a de plus chic,
+de mieux porté, cette année, dans la haute société...
+Être choisi comme faux témoin, cela équivaut,
+en plus d'une gloire certaine et rapide, à gagner
+le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit
+bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans
+le quartier des Champs-Élysées... Quand, le soir,
+au café de la rue François-Ier, il va jouer «à la
+poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs,
+pisser les chiens de Mme la comtesse, il est
+l'objet de la curiosité et du respect universels...
+les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en
+vue d'une célébrité qui ne peut manquer de
+s'étendre du quartier sur Paris, et de Paris sur la
+France, il s'est abonné à l'<i>Argus de la Presse</i>,
+tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce
+qu'on écrira sur lui, de mieux tapé. C'est tout ce
+qu'il peut faire pour moi, car je dois comprendre
+qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation...
+Il verra, plus tard... «quand nous serons
+au pouvoir», m'écrit-il, négligemment... Tout ce
+qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai jamais eu
+d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite
+dans les idées... j'ai gaspillé les meilleures places,
+sans aucun profit... Si je n'avais pas fait la mauvaise
+tête, moi aussi, peut-être serais-je au
+mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède...
+et, peut-être&mdash;bien que je ne sois qu'une
+femme&mdash;verrais-je étinceler mon nom dans les
+colonnes du <i>Gaulois</i>, qui est si encourageant pour
+tous les genres de domesticité... Etc., etc...</p>
+
+<p>J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre,
+car j'ai senti que monsieur Jean est tout à fait détaché
+de moi, et qu'il ne me faut plus compter sur
+lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas
+un mot de celle qui m'a remplacée... Ah! je la
+vois d'ici, je les vois d'ici, tous les deux, dans la
+chambre que je connais si bien, s'embrassant, se
+caressant... et courant, ensemble, comme nous
+faisions si gentiment, les bals publics et les
+théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic,
+au retour des courses, ayant perdu son argent, et
+disant à l'autre, comme il me l'a dit, tant de fois,
+à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux, et ta
+montre, pour que je les mette au clou!» A moins
+que sa nouvelle condition de manifestant politique
+et de conspirateur royaliste ne lui ait donné
+des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les
+amours de l'office, pour les amours du salon?...
+Il en reviendra.</p>
+
+<p>Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?...
+Peut-être!... Et pourtant, il me semble qu'une
+fatalité, dont je n'ai jamais été la maîtresse, a
+pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu
+que je ne demeurasse jamais, plus de six mois,
+dans la même place... Quand on ne me renvoyait
+pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est
+drôle et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte
+d'être «ailleurs», une folie d'espérance dans,
+«ces chimériques ailleurs», que je parais de la
+poésie vaine, du mirage illusoire des lointains...
+surtout depuis mon séjour à Houlgate, auprès du
+pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté
+je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel
+angoissant besoin de m'élever, sans pouvoir y
+atteindre, jusqu'à des idées et des formes inétreignables...
+Je crois bien que cette trop brusque et
+trop courte entrevision d'un monde, qu'il eût
+mieux valu que je ne connusse point, ne pouvant
+le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah!
+qu'elles sont décevantes ces routes vers l'inconnu!...
+L'on va, l'on va, et c'est toujours la
+même chose... Voyez cet horizon poudroyant
+là-bas... C'est bleu, c'est rose, c'est frais, c'est
+lumineux et léger comme un rêve... Il doit faire
+bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez...
+Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des
+coteaux tristes comme des murs. Il n'y a rien
+d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces cailloux,
+de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant,
+un ciel où le jour se navre, où la lumière pleure
+de la suie... Il n'y a rien... rien de ce qu'on est
+venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je
+l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.</p>
+
+<p>Un domestique, ce n'est pas un être normal, un
+être social... C'est quelqu'un de disparate, fabriqué
+de pièces et de morceaux qui ne peuvent
+s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à
+l'autre... C'est quelque chose de pire: un monstrueux
+hybride humain... Il n'est plus du peuple,
+d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie
+où il vit et où il tend... Du peuple qu'il a
+renié, il a perdu le sang généreux et la force
+naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices
+honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les
+satisfaire... et les sentiments vils, les lâches peurs,
+les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent,
+sans l'excuse de la richesse... L'âme
+toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois
+et rien que d'avoir respiré l'odeur mortelle
+qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à
+jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la
+forme même de son moi... Au fond de tous ces
+souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre,
+fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que
+de l'ordure, c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent,
+mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas
+de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé, et il garde
+l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé
+du sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid
+que ce rire; il brûle et dessèche... Mieux vaudrait,
+peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je ne sais
+pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...</p>
+
+<br>
+
+<p>Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne
+puis m'habituer à cela. C'est cette monotonie,
+cette immobilité dans la vie qui me sont le plus
+pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici...
+Partir?... Mais où et comment?... Je ne sais pas
+et je reste!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame est toujours la même; méfiante, méthodique,
+dure, rapace, sans un élan, sans une
+fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de
+joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris
+ses habitudes, et je m'imagine, à de certains airs
+sournois, qu'il me garde rancune de mes rigueurs;
+mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après
+le déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse,
+rentre à la nuit, ne me demande plus de l'aider à
+retirer ses bottes, et se couche à neuf heures... Il
+est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse.
+Comment des gens si riches peuvent-ils
+se résigner à une aussi morne existence?... Il
+m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?...
+Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas
+d'argent et ne m'eût pas donné de plaisir. Et puisque
+Madame n'est pas jalouse!...</p>
+
+<p>Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son
+silence. Je ne peux m'y faire... Pourtant, malgré
+moi, je m'habitue à glisser mes pas, à «marcher
+en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces
+couloirs sombres, le long de ces murs froids, je
+me fais, à moi-même, l'effet d'un spectre, d'un
+revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...</p>
+
+<p>Ma seule distraction est d'aller, le dimanche,
+au sortir de la messe, chez Mme Gouin, l'épicière...
+Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus fort,
+m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes
+ensemble... On potine, on rigole, on fait du bruit,
+en sirotant des petits verres de mêlé-cassis...Il y a
+là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps passe...
+L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux
+suintants, au museau de rat... Je m'informe...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière
+d'un ton qu'elle veut rendre mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc malade?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours,
+il n'y paraîtra plus...</p>
+
+<p>Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux
+qui confirment, et qui semblent dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme
+très adroite...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière,
+que des chasseurs avaient trouvé la veille,
+dans la forêt de Raillon, parmi des ronces et des
+feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement
+violée... Il paraît que c'est la fille d'un
+cantonnier... On l'appelait dans le pays, la petite
+Claire... Elle était un peu innocente, mais douce
+et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne
+aubaine, vous pensez, pour un endroit comme
+ici... où l'on est réduit à ressasser, chaque
+semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues
+marchent-elles...</p>
+
+<p>D'après Rose, toujours mieux informée que les
+autres, la petite Claire avait son petit ventre
+ouvert d'un coup de couteau, et les intestins coulaient
+par la blessure... La nuque et la gorge
+gardaient, visibles, les marques de doigts étrangleurs...
+Ses parties, ses pauvres petites parties,
+n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée,
+comme si elles eussent été forcées&mdash;une comparaison
+de Rose&mdash;par le manche trop gros d'une
+cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la
+bruyère courte, à un endroit piétiné et foulé, la
+place où le crime s'était accompli... Il devait
+remonter à huit jours, au moins, car le cadavre
+était presque entièrement décomposé...</p>
+
+<p>Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre,
+je sens parfaitement que, pour la plupart de ces
+créatures, le viol et les images obscènes qu'il
+évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais
+certainement une atténuation... car le viol, c'est
+encore de l'amour... On raconte un tas de
+choses... on se rappelle que la petite Claire était
+toute la journée, dans la forêt... Au printemps,
+elle y cueillait des jonquilles, des muguets, des
+anémones, dont elle faisait, pour les dames de la
+ville, de gentils bouquets; elle y cherchait des
+morilles qu'elle venait vendre, au marché, le
+dimanche... L'été, c'étaient des champignons de
+toute sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette
+époque, qu'allait-elle faire dans la forêt où il
+n'y a plus rien à cueillir?...</p>
+
+<p>L'une dit, judicieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété
+de la disparition de la petite?... C'est peut-être
+lui qui a fait le coup?...</p>
+
+<p>A quoi, l'autre, non moins judicieusement,
+réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait
+pas besoin d'emmener sa fille dans la forêt...
+voyons!...</p>
+
+<p>Mme Rose intervient:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est bien louche, allez!... Moi...</p>
+
+<p>Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui
+connaît de terribles secrets, elle poursuit d'une voix
+plus basse, d'une voix de confidence dangereuse...</p>
+
+<p>&mdash;Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer...
+Mais...</p>
+
+<p>Et comme elle laisse notre curiosité en suspens
+sur ce «mais...»</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de
+toutes parts, le col tendu, la bouche ouverte...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je ne serais pas étonnée... que ce
+fût...</p>
+
+<p>Nous sommes haletantes...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez
+mon idée, achève-t-elle, avec une expression de
+férocité atroce et basse...</p>
+
+<p>Plusieurs protestent... d'autres se réservent...
+J'affirme que monsieur Lanlaire est incapable
+d'un tel crime et je m'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre
+homme... il aurait bien trop peur...</p>
+
+<p>Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:</p>
+
+<p>&mdash;Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite
+Jésureau?... Et la petite à Valentin?... Et la petite
+Dougère?... Rappelez-vous donc?... Incapable?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas
+la même chose...</p>
+
+<p>Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent
+pas aller, comme Rose, jusqu'à l'accusation
+formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites filles
+qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu!
+passe encore... Qu'il les tue?... ça n'est guère
+croyable... Rageusement, Rose s'obstine... Elle
+écume... elle frappe sur la table de ses grosses
+mains molles... elle se démène, clamant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous dis que si, moi... Puisque
+j'en suis sûre, ah!...</p>
+
+<p>Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer
+de sa voix blanche:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là...
+on ne sait jamais... Pour la petite Jésureau...
+c'est une fameuse chance, je vous assure,
+qu'il ne l'ait pas tuée...</p>
+
+<p>Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement
+de Rose, qui n'admet pas qu'on déplace la
+question, elles passent, l'une après l'autre, la
+revue de tous les gens du pays qui auraient pu
+faire le coup... Il se trouve qu'il y en a des tas...
+tous ceux-là qu'elles détestent, tous ceux-là contre
+qui elles ont une jalousie, une rancune, un
+dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau
+de rat propose:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien qu'il est venu, la semaine
+dernière, deux capucins qui n'avaient pas bon
+air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient
+partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...</p>
+
+<p>On s'indigne:</p>
+
+<p>&mdash;De braves et pieux moines!... De saintes
+âmes du bon Dieu!... C'est abominable...</p>
+
+<p>Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné
+tout le monde, Rose, acharnée, répète:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est
+lui.</p>
+
+<br>
+
+<p>Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la
+sellerie, où Joseph astique ses harnais... Au-dessus
+d'un dressoir, où sont symétriquement rangées
+des bouteilles de vernis et des boîtes de
+cirage, je vois flamboyer aux lambris de sapin le
+portrait de Drumont... Pour lui donner plus de
+majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné
+d'une couronne de laurier-sauce. En face, le portrait
+du pape disparaît, presque entièrement
+caché, sous une couverture de cheval pendue à
+un clou. Des brochures antijuives, des chansons
+patriotiques s'empilent sur une planche, et dans
+un coin la matraque se navre parmi les balais.</p>
+
+<p>Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre
+motif que la curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la
+forêt la petite Claire assassinée et violée?</p>
+
+<p>Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement
+de surprise&mdash;est-ce bien de la surprise?...
+Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement, il
+me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu
+comme une étrange secousse, comme un frisson...
+Il se remet très vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On
+m'a conté ça, au pays, ce matin...</p>
+
+<p>Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte
+ses harnais avec un gros torchon noir, méthodiquement.
+J'admire la musculature de ses bras
+nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses
+biceps... la blancheur de sa peau. Je ne vois pas
+ses yeux sous les paupières rabaissées, ses yeux
+obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois
+sa bouche... toute sa bouche large... son énorme
+mâchoire de bête cruelle et sensuelle... Et j'ai
+comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on qui a fait le coup?...</p>
+
+<p>Joseph hausse les épaules... Moitié railleur,
+moitié sérieux, il répond:</p>
+
+<p>&mdash;Quelques vagabonds, sans doute... quelques
+sales youpins...</p>
+
+<p>Puis, après un court silence:</p>
+
+<p>&mdash;Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera
+pas... Les magistrats, c'est tous des vendus.</p>
+
+<p>Il replace sur leurs selles les harnais terminés,
+et désignant le portrait de Drumont, dans son
+apothéose de laurier-sauce, il ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Si on avait celui-là?... Ah! malheur!</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté,
+l'âme envahie par un singulier malaise...</p>
+
+<p>Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de
+quoi parler et se distraire un peu...</p>
+
+<br>
+
+<p>Quelquefois, quand Madame est sortie et que
+je m'ennuie trop, je vais à la grille sur le chemin
+où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en
+observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe
+chez nous, de ce qui y entre ou en sort. Elle est
+plus rouge, plus grasse, plus molle que jamais.
+Les lippes de sa bouche pendent davantage, son
+corsage ne parvient plus à contenir les houles
+déferlantes de ses seins... Et de plus en plus elle
+est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça,
+ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque
+fois que nous nous rencontrons, son premier
+regard est pour mon ventre, sa première parole
+pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé...
+Dès que vous vous apercevrez de ça,
+allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.</p>
+
+<p>C'est une véritable obsession, une manie... Un
+peu agacée, je réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive
+de ça?... Je ne connais personne ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un
+malheur... Un moment d'oubli... bien naturel...
+et ça y est... Des fois, on ne sait pas comment
+<i>ça s'arrive</i>... J'en ai bien vu, allez, qui étaient
+comme vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça
+y était tout de même... Mais avec Mme Gouin on
+peut être tranquille... C'est une vraie bénédiction
+pour un pays qu'une femme aussi savante...</p>
+
+<p>Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair
+soulevée de basse volupté.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait
+que des enfants... La ville était empoisonnée
+d'enfants... Une abomination!... Ça grouillait
+dans les rues, comme des poules dans une
+cour de ferme... ça piaillait sur le pas des portes...
+ça faisait un tapage!... On ne voyait que ça,
+quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué...
+aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a
+presque plus...</p>
+
+<p>Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que les filles s'amusent moins.
+Ah! bon Dieu, non... Au contraire... Vous ne
+sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous
+promener, à neuf heures, sous les marronniers...
+vous verriez ça... Partout, sur les bancs, il y a
+des couples... qui s'embrassent, se caressent...
+C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour
+je trouve ça si mignon... Je comprends qu'on ne
+puisse pas vivre sans l'amour... Oui, mais c'est
+embêtant aussi d'avoir à ses trousses des <i>chiées</i>
+d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles
+n'en ont plus... Et c'est à Mme Gouin qu'elles
+doivent ça... Un petit moment désagréable à
+passer... ce n'est pas, après tout, la mer à
+boire. A votre place, je n'hésiterais pas... Une
+jolie fille comme vous, si distinguée, et qui doit
+être si bien faite... un enfant, ce serait un
+meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en
+avoir...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir.
+Seulement... Dites donc?... Votre monsieur ne
+vous a jamais proposé la chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non...</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant... car il est connu pour ça...
+Même, la matinée où il vous serrait de si près,
+dans le jardin?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>Mamz'elle Rose hoche la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez
+de moi... c'est votre affaire. Seulement, on sait
+ce qu'on sait...</p>
+
+<p>Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que
+je couche avec tout le monde... avec des vieux
+dégoûtants?...</p>
+
+<p>D'un ton froid, elle me répond:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il
+y a des vieux qui valent des jeunes... C'est vrai
+que vos affaires ne me regardent point... Ce que
+j'en dis, moi, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le
+vinaigre a remplacé le miel:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout.... ça se peut bien... Sans doute
+que votre M. Lanlaire aime mieux les fruits plus
+verts. Chacun son idée, ma petite...</p>
+
+<p>Des paysans passent dans le chemin, et saluent
+mam'zelle Rose avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine,
+il va toujours bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...</p>
+
+<p>Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent
+mam'zelle Rose avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours vaillant... Merci... Vous êtes
+bien honnêtes.</p>
+
+<p>Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent,
+dodelinant de la tête. A la vue de mam'zelle
+Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et
+s'arrête:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le
+capitaine?...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement...
+Le capitaine s'occupe à la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il
+a semé de belles fleurs... et que, l'année prochaine,
+à la Fête-Dieu, nous aurons encore un
+superbe reposoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... monsieur le curé...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous de même, monsieur le curé...</p>
+
+<p>Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir... au revoir... Il ne faudrait
+dans une paroisse que des paroissiennes comme
+vous.</p>
+
+<p>Et je rentre, un peu triste, un peu découragée,
+un peu haineuse, laissant cette abominable Rose
+jouir de son triomphe, saluée par tous, respectée
+de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse.
+Bientôt, je suis sûre que le curé la mettra dans
+une niche de son église, entre deux cierges, et
+nimbée d'or, comme une sainte...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br><br>
+
+<p>25 octobre.</p>
+
+
+<p>Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures
+vraiment mystérieuses et j'ignore ce qui se passe
+au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais
+sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire.
+Son regard, parfois, est lourd à supporter,
+tellement lourd que le mien se dérobe sous son
+intimidante fixité. Il a des façons de marcher
+lentes et glissées, qui me font peur. On dirait
+qu'il traîne rivé à ses chevilles un boulet, ou
+plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce le bagne
+qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être.
+Son dos aussi me fait peur et aussi son cou
+large, puissant, bruni par le hâle comme un vieux
+cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des
+grelins. J'ai remarqué sur sa nuque un paquet
+de muscles durs, exagérément bombés, comme en
+ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent,
+porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.</p>
+
+<p>Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez
+Joseph, une grande violence et le goût du sang,
+il est plutôt réservé sur toutes les autres choses
+de la vie. Il est même impossible de savoir ce
+qu'il pense. Il n'a aucune des vantardises, ni
+aucune des humilités professionnelles, par où se
+reconnaissent les vrais domestiques; jamais non
+plus un mot de plainte, jamais un débinage
+contre ses maîtres. Ses maîtres, il les respecte
+sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation.
+Il ne boude pas sur la besogne, la plus
+rebutante des besognes. Il est ingénieux; il sait
+tout faire, même les choses les plus difficiles et
+les plus différentes, qui ne sont point de son service.
+Il traite le Prieuré, comme s'il était à lui,
+le surveille, le garde jalousement, le défend. Il
+en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns,
+flaireur et menaçant comme un dogue.
+C'est le type du serviteur de l'ancien temps, le
+domestique d'avant la Révolution... De Joseph,
+on dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme
+lui... Une perle!». Je sais qu'on cherche à l'arracher
+aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de
+Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses.
+Il les refuse et ne se vante pas de les
+avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est ici,
+depuis quinze ans, il considère cette maison
+comme la sienne. Tant qu'on voudra de lui, il
+restera... Madame si soupçonneuse et qui voit le
+mal partout lui montre une confiance aveugle.
+Elle qui ne croit à personne, elle croit à Joseph,
+à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Une perle!... Il se jetterait au feu pour
+nous, dit-elle.</p>
+
+<p>Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues
+générosités et de petits cadeaux.</p>
+
+<p>Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet
+homme m'inquiète et, en même temps, il m'intéresse
+prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses
+effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau
+morte de ses yeux... Depuis que je m'occupe de
+lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais jugé
+tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un
+paysan grossier, stupide et pataud. J'aurais dû
+l'examiner plus attentivement. Maintenant, je le
+crois singulièrement fin et retors, et même mieux
+que fin, pire que retors... je ne sais comment
+m'exprimer sur lui... Et puis, est-ce l'habitude de
+le voir, tous les jours?... Je ne le trouve plus si
+laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une
+atténuation, comme une brume, sur les objets et
+sur les êtres. Elle finit, peu à peu, par effacer les
+traits d'un visage, par estomper les déformations;
+elle fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement
+n'est plus, au bout d'un certain temps,
+bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce
+que je découvre en Joseph de nouveau et de profond...
+et qui me bouleverse. Ce n'est pas l'harmonie
+des traits, ni la pureté des lignes qui crée
+pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque
+chose de moins apparent, de moins défini...
+une sorte d'affinité et, si j'osais... une sorte
+d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante,
+dont certaines femmes subissent, même malgré
+elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph dégage
+autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour,
+je l'ai admiré qui soulevait une barrique de vin...
+Il jouait avec elle ainsi qu'un enfant avec sa balle
+de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son
+adresse souple, le levier formidable de ses reins,
+l'athlétique poussée de ses épaules, tout cela m'a
+rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité,
+faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en
+moi l'énigme de ces louches allures, de cette bouche
+close, de ce regard impressionnant, se double
+encore de cette puissance musculaire, de cette carrure
+de taureau. Sans pouvoir me l'expliquer
+davantage, je sens qu'il y a entre Joseph et moi
+une correspondance secrète... un lien physique et
+moral qui se resserre un peu plus tous les jours...</p>
+
+<p>De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le
+suis des yeux, quelquefois, dans le jardin... Il est
+là, courbé sur son ouvrage, la face presque à fleur
+de terre, ou bien agenouillé contre le mur où
+s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît...
+il s'évanouit... Le temps de pencher la
+tête... et il n'y a plus personne... S'enfonce-t-il
+dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il
+m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin,
+pour lui transmettre un ordre de Madame... Je ne
+le vois nulle part, et je l'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p>
+
+<p>Aucune réponse... J'appelle encore:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p>
+
+<p>Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière
+un arbre, de derrière une planche de légumes,
+devant moi. Il surgit, devant moi, dans le
+soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux
+aplatis sur le crâne, la chemise ouverte sur
+sa poitrine velue.... D'où vient-il?... D'où sort-il?...
+D'où est-il tombé?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...</p>
+
+<p>Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph
+erre un sourire effrayant qui, véritablement, a des
+lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois que
+cet homme est le diable...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le viol de la petite Claire défraie toujours les
+conversations et surexcite les curiosités de la
+ville. On s'arrache les journaux de la région et de
+Paris qui le racontent. La <i>Libre Parole</i> dénonce
+nettement et en bloc les juifs, et elle affirme
+que c'est un «meurtre rituel...» Les magistrats
+sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes,
+des instructions; on a interrogé beaucoup de
+gens. Personne ne sait rien... L'accusation de
+Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de
+l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules...
+Hier, les gendarmes ont arrêté un pauvre colporteur
+qui a pu prouver facilement qu'il n'était pas
+dans le pays, au moment du crime. Le père,
+désigné par la rumeur publique, s'est disculpé...
+Du reste, on n'a sur lui que les meilleurs renseignements...
+Donc, nulle part, nul indice qui
+puisse mettre la justice sur les traces du coupable.
+Il paraît que ce crime fait l'admiration des
+magistrats et qu'il a été commis avec une habileté
+surprenante, sans doute par des professionnels...
+par des Parisiens... Il paraît aussi que
+le procureur de la République mène l'affaire
+mollement et pour la forme. L'assassinat d'une
+petite fille pauvre, ça n'est pas très passionnant...
+Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne trouvera
+jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée
+comme tant d'autres qui n'ont pas dit leur secret...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne serais pas étonnée que Madame crût son
+mari coupable... Ça, c'est comique, et elle devrait
+le mieux connaître. Elle est toute drôle, depuis
+la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur
+qui ne sont pas naturelles. J'ai remarqué
+que, durant le repas, chaque fois qu'on sonnait,
+elle avait un petit sursaut...</p>
+
+<p>Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur
+manifestait l'intention de sortir, elle l'en a
+empêché...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce
+que tu as besoin d'être toujours dehors?</p>
+
+<p>Elle s'est même promenée avec Monsieur, une
+grande heure, dans le jardin. Naturellement,
+Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas
+une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac...
+Quel gros lourdaud!</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se
+dire, quand ils sont seuls, tous les deux... Hier
+soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai écouté
+derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur
+qui froissait un journal... Assise devant
+son petit bureau, Madame écrivait ses comptes:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé
+Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Deux francs... a répondu Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sûr?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mignonne...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il me manque trente-huit sous..</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui les ai pris...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est le chat...</p>
+
+<p>Ils ne se sont rien dit d'autre...</p>
+
+<br>
+
+<p>A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de
+la petite Claire. Quand Marianne ou moi nous
+mettons la conversation sur ce sujet, il la change
+aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie...
+Je ne sais pas pourquoi, cette idée m'est
+venue&mdash;et elle s'enfonce, de plus en plus dans
+mon esprit&mdash;que c'est Joseph qui a fait le coup.
+Je n'ai pas de preuves, pas d'indices qui puissent
+me permettre de le soupçonner... pas d'autres
+indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce
+léger mouvement de surprise qui lui échappa,
+lorsque, de retour de chez l'épicière, brusquement,
+dans la sellerie, je lui jetai pour la première fois
+au visage le nom de la petite Claire, assassinée
+et violée... Et cependant, ce soupçon purement
+intuitif a grandi, est devenu une possibilité, puis
+une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche
+à me convaincre que Joseph est une «perle...»
+Je me répète que mon imagination s'exalte à de
+simples folies, qu'elle obéit aux influences de
+cette perversité romanesque, qui est en moi...
+Mais j'ai beau faire, cette impression subsiste en
+dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant,
+prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée
+fixe... Et j'ai une irrésistible envie de demander
+à Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé
+la petite Claire dans le bois?... Est-ce vous, vieux
+cochon?</p>
+
+<p>Le crime a été commis un samedi... Je me
+souviens que Joseph, à peu près à la même date,
+est allé chercher de la terre de bruyère, dans le
+bois de Raillon... Il a été absent, toute la journée,
+et il n'est rentré au Prieuré avec son chargement
+que le soir, tard... De cela, je suis sûre...
+Et,&mdash;coïncidence extraordinaire,&mdash;je me souviens
+de certains gestes agités, de certains regards
+plus troubles, qu'il avait, ce soir-là, en rentrant...
+Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi
+l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de
+physionomie me reviennent avec force... Mais,
+est-ce bien le samedi du crime que Joseph est
+allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en
+vain à préciser la date de son absence... Et puis,
+avait-il réellement ces gestes inquiets, ces regards
+accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?...
+N'est-ce pas moi qui m'acharne à me
+suggestionner l'étrangeté inhabituelle de ces
+gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison,
+contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph&mdash;une
+perle&mdash;qui ait fait le coup?... Cela m'irrite
+et, en même temps, cela me confirme dans mes
+appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le
+drame de la forêt... Si encore l'enquête judiciaire
+avait signalé les traces fraîches d'une voiture sur
+les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?...
+Mais non... L'enquête ne signale rien
+de tel... elle signale le viol et le meurtre d'une
+petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement
+cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin
+à ne pas laisser derrière soi la moindre
+preuve de son crime, cette invisibilité diabolique,
+j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée,
+j'ose, tout d'un coup, après un silence, lui poser
+cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph, quel jour avez-vous été chercher de
+la terre de bruyère, dans la forêt de Raillon?...
+Est-ce que vous vous le rappelez?...</p>
+
+<p>Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal
+qu'il lisait... Son âme est bronzée désormais
+contre les surprises...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?... fait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir...</p>
+
+<p>Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond...
+Ensuite il prend, sans affectation, l'air de
+quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire pour
+y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien
+que c'était samedi...</p>
+
+<p>&mdash;Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la
+petite Claire dans le bois?... poursuis-je, en donnant
+à cette interrogation, trop vivement débitée,
+un ton agressif.</p>
+
+<p>Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens.
+Son regard est devenu quelque chose de si aigu,
+de si terrible, que, malgré mon effronterie coutumière,
+je suis obligée de détourner la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je
+crois bien que c'était ce samedi-là...</p>
+
+<p>Et il ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien
+mieux de penser à autre chose. Si vous lisiez le
+journal... vous verriez qu'on a encore tué des
+juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la
+peine...</p>
+
+<p>A part son regard, il est calme, naturel, presque
+bonhomme... Ses gestes sont aisés, sa voix
+ne tremble plus... Je me tais... et Joseph, reprenant
+le journal qu'il avait posé sur la table, se
+remet à lire le plus tranquillement du monde...</p>
+
+<p>Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais
+retrouver dans la vie de Joseph, depuis que je suis
+ici, un trait de férocité active... Sa haine des juifs,
+la menace que sans cesse il exprime de les supplicier,
+de les tuer, de les brûler, tout cela n'est
+peut-être que de la hâblerie... c'est surtout de la
+politique... Je cherche quelque chose de plus précis,
+de plus formel, à quoi je ne puisse pas me
+tromper sur le tempérament criminel de Joseph.
+Et je ne trouve toujours que des impressions
+vagues et morales, des hypothèses auxquelles
+mon désir ou ma crainte qu'elles soient d'irrécusables
+réalités donne une importance et une
+signification que, sans doute, elles n'ont pas...
+Mon désir ou ma crainte?... De ces deux sentiments,
+j'ignore lequel me pousse...</p>
+
+<p>Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un
+fait horrible... un fait révélateur... Celui-là, je ne
+l'invente pas... je ne l'exagère pas... je ne l'ai pas
+rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est chargé
+de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue
+les canards, selon une antique méthode normande,
+en leur enfonçant une épingle dans la tête... Il
+pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir.
+Mais il aime à prolonger leur supplice par
+de savants raffinements de torture; il aime à
+sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans
+ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir
+dans ses mains leur souffrance, leurs frissons
+d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté
+à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le
+tenait entre ses genoux. D'une main il lui serrait
+le col, de l'autre il lui enfonçait une épingle dans
+le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le
+crâne, d'un mouvement lent et régulier... Il semblait
+moudre du café... Et en tournant l'épingle,
+Joseph disait avec une joie sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre,
+tant plus que le sang est bon au goût...</p>
+
+<p>L'animal avait dégagé des genoux de Joseph
+ses ailes qui battaient, battaient... Son col se tordait,
+même maintenu par Joseph, en affreuse spirale...
+et, sous le matelas des plumes, sa chair
+soubresautait... Alors Joseph jeta l'animal sur les
+dalles de la cuisine et, les coudes aux genoux, le
+menton dans ses paumes réunies, il se mit à
+suivre, d'un oeil hideusement satisfait, ses bonds,
+ses convulsions, le grattement fou de ses pattes
+jaunes sur le sol...</p>
+
+<p>&mdash;Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc
+tout de suite... c'est horrible de faire souffrir les
+bêtes.</p>
+
+<p>Et Joseph répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'amuse... J'aime ça...</p>
+
+<p>Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les
+détails sinistres de ce souvenir, j'entends toutes
+les paroles de ce souvenir... Et j'ai envie... une
+envie encore plus violente, de crier à Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez violé la petite Claire,
+dans le bois... Oui... oui... j'en suis sûre, maintenant...
+c'est vous, vous, vous, vieux cochon...</p>
+
+<p>Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une
+immense canaille. Et cette opinion que j'ai de sa
+personne morale, au lieu de m'éloigner de lui,
+loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non
+pas que je l'aime peut-être, mais qu'il m'intéresse
+énormément. C'est drôle, j'ai toujours eu un faible
+pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette
+le sang... une odeur particulière qui vous grise,
+quelque chose de fort et d'âpre qui vous prend
+par le sexe. Si infâmes que soient les canailles,
+ils ne le sont jamais autant que les honnêtes
+gens. Ce qui m'ennuie de Joseph, c'est qu'il a la
+réputation et, pour celui qui ne connaît pas ses
+yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais
+mieux franchement, effrontément canaille.
+Il est vrai qu'il n'aurait plus cette auréole de
+mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et
+me trouble et qui m'attire&mdash;oui là&mdash;qui m'attire
+vers ce vieux monstre.</p>
+
+<p>Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la
+certitude, parce que rien ne peut m'enlever désormais
+la certitude que c'est lui qui a violé la petite
+Claire, dans le bois.</p>
+
+<br>
+
+<p>Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai
+fait sur le coeur de Joseph une impression considérable.
+Son mauvais accueil est fini; son silence
+ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque
+de la tendresse dans ses bourrades. Ses regards
+n'ont plus de haine&mdash;en ont-ils jamais eu d'ailleurs?&mdash;et
+s'ils sont encore si terribles, parfois,
+c'est qu'il cherche à me connaître mieux, toujours
+mieux, et qu'il veut m'éprouver. Comme la plupart
+des paysans, il est extrêmement méfiant, il
+évite de se livrer aux autres, car il croit qu'on
+veut le «mettre dedans». Il doit posséder de
+nombreux secrets, mais il les cache jalousement,
+sous un masque sévère, renfrogné et brutal,
+comme on renferme des trésors dans un coffre de
+fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux.
+Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance
+s'atténue... Il est charmant pour moi, dans son
+genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer
+son amitié et me plaire. Il se charge des
+corvées trop pénibles, prend à son compte les
+gros ouvrages qui me sont attribués, et cela,
+sans mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans
+chercher à provoquer ma reconnaissance, sans
+vouloir en tirer un profit quelconque. De mon
+côté, je remets de l'ordre dans ses affaires, je
+raccommode ses chaussettes, ses pantalons, rapièce
+ses chemises, range son armoire, avec bien
+plus de soin et de coquetterie que celle de
+Madame. Et il me dit avec des yeux de contentement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une
+bonne femme... une femme d'ordre. L'ordre,
+voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est gentille,
+avec ça... quand on est une belle femme,
+il n'y a pas mieux...</p>
+
+<p>Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que
+par à-coups. Le soir, à la cuisine, avec Marianne,
+la conversation ne peut être que générale... Aucune
+intimité n'est permise entre nous deux. Et,
+quand je le vois seul, rien n'est plus difficile que
+de le faire parler... Il refuse tous les longs entretiens,
+craignant sans doute de se compromettre.
+Deux mots par ci... deux mots par là... aimables
+ou bourrus... et c'est tout... Mais ses yeux parlent,
+à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour
+de moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en
+moi, au plus profond de moi, afin de me retourner
+l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.</p>
+
+<p>Pour la première fois, nous nous sommes entretenus
+longuement, hier. C'était le soir. Les
+maîtres étaient couchés; Marianne était montée
+dans sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me
+sentant pas disposée à lire ou à écrire, je m'ennuyais
+d'être seule. Toujours obsédée par l'image
+de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans
+la sellerie où, à la lueur d'une lanterne sourde,
+il épluchait des graines, assis devant une petite
+table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était
+là, près de lui, debout, portant sous ses deux bras
+des paquets de petites brochures, rouges, vertes,
+bleues, tricolores... Gros yeux ronds dépassant
+l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée,
+jaunâtre et grenue, il ressemblait à un crapaud...
+Du crapaud, il avait aussi la lourdeur sautillante.
+Sous la table, les deux chiens, roulés en boule,
+dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.</p>
+
+<p>Le sacristain voulut cacher ses brochures...
+Joseph le rassura.</p>
+
+<p>&mdash;On peut parler devant Mademoiselle... C'est
+une femme d'ordre...</p>
+
+<p>Et il recommanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A
+Bazoches... à Courtain... à Fleur-sur-Tille... Et
+que ce soit distribué demain, dans la journée...
+Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que
+je te le dise encore... va partout... entre dans
+toutes les maisons... même chez les républicains...
+Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça
+ne fait rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces
+sales cochons... c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi
+que tu as cent sous par républicain...</p>
+
+<p>Le sacristain approuvait en hochant la tête.
+Ayant recalé les brochures sous ses bras, il partit,
+accompagné jusqu'à la grille par Joseph.</p>
+
+<p>Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse,
+mes yeux interrogateurs:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... fit-il négligemment, quelques chansons...
+quelques images... et des brochures contre
+les juifs, qu'on distribue pour la propagande... Je
+me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je
+travaille pour eux, quoi! C'est dans mes idées,
+pour sûr... faut dire aussi que c'est bien payé...</p>
+
+<p>Il se remit devant la petite table où il épluchait
+ses graines. Les deux chiens réveillés tournèrent
+dans la pièce et allèrent se recoucher plus
+loin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal
+payé... Ah! ils en ont de l'argent, allez, les messieurs
+prêtres...</p>
+
+<p>Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis ça... Célestine... parce que vous
+êtes une bonne femme... une femme d'ordre... et
+que j'ai confiance en vous... C'est entre nous,
+dites?...</p>
+
+<p>Après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne idée que vous soyez venue
+ici, ce soir... remercia-t-il... C'est gentil... ça me
+flatte...</p>
+
+<p>Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi
+causant... Je me penchai sur la petite table, tout
+près de lui, et, remuant les graines triées dans
+une assiette, je répondis avec coquetterie:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de
+suite, après le dîner. On n'a pas eu le temps de
+tailler une bavette... Voulez-vous que je vous
+aide à éplucher vos graines?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Célestine... C'est fini...</p>
+
+<p>Il se gratta la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller
+voir aux châssis... Les mulots ne me laissent pas
+une salade, ces vermines-là... Et puis, ma foi,
+non... faut que je vous cause, Célestine...</p>
+
+<p>Joseph se leva, referma la porte qui était restée
+entr'ouverte, m'entraîna au fond de la sellerie.
+J'eus peur, une minute... La petite Claire, que
+j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la
+forêt, affreusement pâle et sanglante... Mais les
+regards de Joseph n'étaient pas méchants; ils
+semblaient plutôt timides... On se voyait à peine
+dans cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté
+trouble et sinistre, la lueur sourde de la lanterne...
+Jusque-là, la voix de Joseph avait tremblé. Elle
+prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a déjà quelques jours que je voulais
+vous confier ça, Célestine... commença-t-il... Eh
+bien, voilà... J'ai de l'amitié pour vous... Vous
+êtes une bonne femme... une femme d'ordre...
+Maintenant, je vous connais bien, allez!...</p>
+
+<p>Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil
+sourire, et je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et
+pourquoi étiez-vous si désagréable avec moi?...
+Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez
+toujours... Vous rappelez-vous les scènes que
+vous me faisiez, quand je traversais les allées
+que vous veniez de ratisser?... O le vilain bourru!</p>
+
+<p>Joseph se mit à rire et haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas
+les gens du premier coup... Les femmes, surtout,
+c'est le diable à connaître... et vous arriviez
+de Paris!... Maintenant, je vous connais bien...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous me connaissez si bien, Joseph,
+dites-moi donc ce que je suis...</p>
+
+<p>La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes
+comme moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme vous, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous
+et moi, dans le fin fond de l'âme, c'est la même
+chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...</p>
+
+<p>Il y eut encore un moment de silence. Il reprit
+d'une voix moins dure:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et
+puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...</p>
+
+<p>&mdash;Ah?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas
+servi, pendant quarante ans, dans de bonnes
+maisons, sans faire quelques petites économies...
+Pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en
+plus par les paroles et par les allures de Joseph...
+Et vous avez beaucoup d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un peu... seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Combien?... Faites voir!...</p>
+
+<p>Joseph eut un léger ricanement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il
+est dans un endroit où il fait des petits.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais combien?...</p>
+
+<p>Alors, d'une voix basse, chuchotée:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être quinze mille francs... peut-être
+plus...</p>
+
+<p>&mdash;Mazette!... vous êtes calé, vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peut-être moins aussi... On ne sait
+pas...</p>
+
+<p>Tout à coup, les deux chiens, simultanément,
+dressèrent la tête, bondirent vers la porte et se
+mirent à aboyer. Je fis un geste d'effroi...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant
+à chacun un coup de pied dans les flancs...
+c'est des gens qui passent dans le chemin... Et,
+tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais
+son pas.</p>
+
+<p>En effet, quelques secondes après, j'entendis
+un bruit de pas traînant sur le chemin, puis un
+bruit plus lointain de barrière refermée... Les
+chiens se turent.</p>
+
+<p>Je m'étais assise sur un escabeau, dans un
+coin de la sellerie. Joseph, les mains dans ses
+poches, se promenait dans l'étroite pièce où son
+coude heurtait aux lambris de sapin des lanières
+de cuir... Nous ne parlions plus, moi horriblement
+gênée, et regrettant d'être venue. Joseph
+visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à
+me dire. Au bout de quelques minutes, il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Faut que je vous confie encore une chose,
+Célestine... Je suis de Cherbourg... Et Cherbourg,
+c'est une rude ville, allez... pleine de marins, de
+soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas
+sur le plaisir; le commerce y est bon... Eh
+bien, je sais qu'il y a à Cherbourg, à cette heure,
+une bonne occasion... S'agirait d'un petit café,
+près du port, d'un petit café, placé on ne peut
+pas mieux... L'armée boit beaucoup, en ce moment...
+tous les patriotes sont dans la rue... ils
+crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait
+l'instant de l'avoir... On gagnerait des mille et des
+cents, je vous en réponds... Seulement, voilà!...
+faudrait une femme là dedans... une femme
+d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et
+qui ne craindrait pas la gaudriole. Les marins,
+les militaires, c'est rieur, c'est farceur, c'est bon
+enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le
+sexe... ça dépense beaucoup pour le sexe... Votre
+idée là-dessus, Célestine?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... fis-je, hébétée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, enfin, une supposition?... Ça vous
+plairait-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?...</p>
+
+<p>Je ne savais pas où il voulait en venir... je
+tombais de surprise en surprise. Bouleversée, je
+n'avais pas trouvé autre chose à répondre... Il
+insista:</p>
+
+<p>&mdash;Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous
+qui vienne dans le petit café?... Vous êtes une
+bonne femme... vous avez de l'ordre... vous n'êtes
+point de ces mijaurées qui ne savent seulement
+point entendre une plaisanterie... vous êtes patriote,
+nom de nom!... Et puis vous êtes gentille,
+mignonne tout plein... vous avez des yeux à
+rendre folle toute la garnison de Cherbourg...
+Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous connais
+bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez
+faire... cette idée-là ne cesse de me trotter par la
+tête...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Et vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne
+amitié...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, criai-je, subitement indignée... vous
+voulez que je fasse la putain pour vous gagner
+de l'argent?...</p>
+
+<p>Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça
+se comprend, voyons...</p>
+
+<p>Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les
+serra à me faire hurler de douleur, et il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le
+petit café... J'ai les sangs tournés de vous...</p>
+
+<p>Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée
+de cet aveu, et sans un geste et sans une
+parole, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... il y a peut-être plus de quinze
+mille francs... peut-être plus de dix-huit mille
+francs... On ne sait pas ce que ça fait de petits...
+cet argent-là... Et puis, des choses... des choses..
+des bijoux... Vous seriez rudement heureuse,
+allez, dans le petit café...</p>
+
+<p>Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant
+de ses bras... Et je sentais tout son corps
+qui tremblait de désirs contre moi... S'il avait
+voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que
+je tentasse la moindre résistance. Et il continuait
+de me décrire son rêve:</p>
+
+<p>&mdash;Un petit café bien joli... bien propre... bien
+reluisant... Et puis, au comptoir, derrière une
+grande glace, une belle femme, habillée en Alsace-Lorraine,
+avec un beau corsage de soie... et
+de larges rubans de velours... Hein, Célestine?...
+Pensez à ça... J'en recauserons un de ces jours...
+j'en recauserons...</p>
+
+<p>Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!...
+J'étais stupéfiée par cette chose, à laquelle je
+n'avais jamais songé... mais j'étais aussi, sans
+haine, sans horreur contre le cynisme de cet
+homme... Joseph répéta, de cette même bouche
+qui avait baisé les plaies sanglantes de la petite
+Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui
+avaient serré, étouffé, étranglé, assassiné la petite
+Claire dans le bois:</p>
+
+<p>&mdash;J'en recauserons... je suis vieux... je suis
+laid... possible... Mais pour arranger une femme,
+Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a pas un
+comme moi... J'en recauserons...</p>
+
+<p>Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment,
+de sinistres!... Est-ce une menace?... Est-ce une
+promesse?...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de
+silence... On dirait que rien ne s'est passé, hier
+soir, entre nous... Il va, il vient, il travaille... il
+mange... il lit son journal... comme tous les
+jours... Je le regarde, et je voudrais le détester...
+je voudrais que sa laideur m'apparût telle, qu'un
+immense dégoût me séparât de lui à jamais...
+Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet
+homme me donne des frissons... et je n'ai pas
+de dégoût.. Et c'est une chose effrayante que je
+n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué,
+qui a violé la petite Claire dans le bois!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+<br><br>
+
+<p>3 novembre.</p>
+
+
+<p>Rien ne me fait plaisir comme de retrouver
+dans les journaux le nom d'une personne chez
+qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce matin,
+plus vif que jamais, en apprenant par le <i>Petit
+Journal</i> que Victor Charrigaud venait de publier
+un nouveau livre qui a beaucoup de succès et
+dont tout le monde parle avec admiration... Ce
+livre s'intitule: <i>De cinq à sept</i>, et il fait scandale,
+dans le bon sens. C'est, dit l'article, une suite
+d'études mondaines, brillantes et cinglantes qui,
+sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde...
+Oui, compte là-dessus!... En même temps
+que de son talent, on loue fort Victor Charrigaud
+de son élégance, de ses relations distinguées, de
+son salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant
+huit mois, j'ai été femme de chambre chez
+les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais
+rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!</p>
+
+<p>Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud.
+Il a déjà publié une suite de livres à tapage.
+<i>Leurs Jarretelles</i>, <i>Comment elles dorment</i>, <i>Les
+Bigoudis sentimentaux</i>, <i>Colibris et Perroquets</i>,
+sont parmi les plus célèbres. C'est un homme
+d'infiniment d'esprit, un écrivain d'infiniment de
+talent et dont le malheur a été que le succès lui
+arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent
+les plus grandes espérances. Chacun était
+frappé de ses fortes qualités d'observation, de ses
+dons puissants de satire, de son implacable et
+juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule
+humain. Un esprit averti et libre, pour qui les
+conventions mondaines n'étaient que mensonge
+et servilité, une âme généreuse et clairvoyante
+qui, au lieu de se courber sous l'humiliant niveau
+du préjugé, dirigeait bravement ses impulsions
+vers un idéal social, élevé et pur. Du moins,
+c'est ainsi que me parla de Victor Charrigaud un
+peintre de ses amis qui était toqué de moi, que
+j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements
+qui précèdent et les détails qui vont
+suivre sur la littérature et la vie de cet homme
+illustre.</p>
+
+<p>Parmi les ridicules si durement flagellés par
+lui, Charrigaud avait surtout choisi le ridicule du
+snobisme. En sa conversation verveuse et nourrie
+de faits, plus encore que dans ses livres, il
+en notait le caractère de lâcheté morale, de dessèchement
+intellectuel, avec une âpre précision
+dans le pittoresque, une large et rude philosophie
+et des mots aigus, profonds, terribles qui
+recueillis par les uns, colportés par les autres, se
+répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient,
+en quelque sorte, classiques tout de
+suite... On pourrait faire toute une étonnante
+psychologie du snobisme avec les impressions,
+les traits, les profils serrés, les silhouettes étrangement
+dessinées et vivantes que son originalité
+renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser...
+Il semble donc que si quelqu'un devait échapper
+à cette sorte d'influenza morale qui sévit si fort
+dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux
+que tout autre préservé de la contagion par cet
+admirable antiseptique: l'ironie... Mais l'homme
+n'est que surprise, contradiction, incohérence et
+folie...</p>
+
+<p>A peine eut-il senti passer les premières caresses
+du succès, que le snob qui était en lui&mdash;et c'est
+pour cela qu'il le peignait avec une telle force d'expression&mdash;se
+révéla, explosa, pourrait-on dire,
+comme un engin qui vient de recevoir la secousse
+électrique... Il commença par lâcher ses amis
+devenus encombrants ou compromettants, ne
+gardant que ceux qui, les uns par leur talent accepté,
+les autres, par leur situation dans la presse,
+pouvaient lui être utiles et entretenir de leurs
+persistantes réclames sa jeune renommée. En
+même temps, il fit de la toilette et de la mode
+une de ses préoccupations les plus acharnées.</p>
+
+<p>On le vit avec des redingotes d'un philippisme
+audacieux, des cols et des cravates d'un 1830 exagéré,
+des gilets de velours d'un galbe irrésistible,
+des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal,
+incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes
+somptueusement roulées dans des papiers
+d'or... Mais, lourd de membres, gauche de gestes,
+avec des emmanchements épais et des articulations
+canailles, il conservait, malgré tout, l'allure
+massive des paysans d'Auvergne, ses compatriotes.
+Trop neuf dans une trop soudaine élégance
+où il se sentait dépaysé, il avait beau
+s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du
+chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette
+aisance, cette ligne souple, fine et droite qu'il
+enviait&mdash;avec quelle violente haine&mdash;aux
+jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres
+et des restaurants. Il s'étonna, car, après tout,
+il n'avait que des fournisseurs de choix, les plus
+illustres tailleurs, de mémorables chemisiers,
+et quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant
+dans la glace, il s'injuriait avec désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beau sur mes habits multiplier velours,
+moires et satins, j'ai toujours l'air d'un mufle.
+Il y a là quelque chose qui n'est pas naturel.</p>
+
+<p>Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et
+mise avec un goût discret, elle arbora, elle aussi,
+des toilettes éclatantes, fracassantes, des cheveux
+trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop
+riches, des airs de reine de lavoir, des majestés
+d'impératrice de mardi-gras... On s'en moquait
+beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades,
+à la fois humiliés et réjouis de tant de luxe et de
+mauvais goût, se vengeaient en disant plaisamment
+de ce pauvre Victor Charrigaud:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...</p>
+
+<p>Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes
+diplomaties et de plus incessantes platitudes, ils
+furent reçus dans ce qu'ils appelaient, eux aussi,
+le vrai monde, chez des banquiers israélites, des
+ducs du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage,
+et chez de très vieilles dames, folles
+de littérature, de proxénétisme et d'académie...
+Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer
+ces relations nouvelles, à en conquérir d'autres
+plus enviables et plus difficiles, d'autres,
+d'autres et toujours d'autres...</p>
+
+<p>Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il
+avait maladroitement acceptée chez un ami sans
+éclat, mais qu'il tenait encore à ménager, Charrigaud
+lui écrivit la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous
+de te manquer de parole, pour lundi.
+Mais nous venons de recevoir, précisément pour
+ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild...
+C'est la première... Tu comprends que
+nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait un désastre...
+Heureusement, je connais ton coeur. Loin
+de nous en vouloir, je suis sûr que tu partageras
+notre joie et notre fierté.»</p>
+
+<p>Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait
+de faire d'une villa à Deauville:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient
+ces gens-là... Ils nous prenaient sans doute
+pour des journalistes, pour des bohèmes... Mais
+je leur ai fait voir que j'avais un notaire...</p>
+
+<p>Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des
+amis de sa jeunesse, ces amis dont la seule présence
+chez lui était un constant et désobligeant
+rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette
+infériorité sociale: la littérature et le travail. Et
+il s'ingénia aussi à éteindre les flammes qui,
+parfois, s'allumaient en son cerveau, à étouffer
+définitivement dans le respect ce maudit esprit
+dont il s'effrayait de sentir, à de certains jours,
+les brusques reviviscences et qu'il croyait mort à
+jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu chez
+les autres, il voulut à son tour recevoir les autres
+chez lui... L'inauguration d'un petit hôtel qu'il
+venait d'acheter, dans Auteuil, pouvait être le
+prétexte d'un dîner.</p>
+
+<p>J'arrivai dans la maison au moment où les
+Charrigaud avaient résolu qu'ils donneraient,
+enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes,
+gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude
+et qui, durant quelques années, avaient fait leur
+maison si charmante, mais un dîner vraiment élégant,
+vraiment solennel, un dîner guindé et glacé,
+un dîner <i>select</i> où seraient cérémonieusement
+priées, avec quelques correctes célébrités de la
+littérature et de l'art, quelques personnalités
+mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières
+non plus, mais suffisamment décoratives pour
+qu'un peu de leur éclat rejaillît sur eux...</p>
+
+<p>&mdash;Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce
+n'est pas de dîner en ville, c'est de donner à
+dîner, chez soi...</p>
+
+<p>Après avoir longuement réfléchi à ce projet,
+Victor Charrigaud proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons
+avoir tout d'abord que des femmes divorcées...
+avec leurs amants. Il faut bien commencer
+par quelque chose. Il y en a de fort sortables et
+que les journaux les plus catholiques citent avec
+admiration... Plus tard, quand nos relations seront
+devenues plus choisies et plus étendues, eh
+bien, nous les sèmerons les divorcées...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour
+le moment, l'important est d'avoir ce qu'il y a
+de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau dire,
+le divorce, c'est une situation.</p>
+
+<p>&mdash;Il a au moins ce mérite qu'il supprime
+l'adultère, ricana Charrigaud... L'adultère, c'est
+si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami Bourget pour
+croire à l'adultère&mdash;l'adultère chrétien&mdash;et aux
+meubles anglais...</p>
+
+<p>A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton
+d'agacement nerveux:</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit
+et tes méchancetés... Tu verras... tu verras que
+nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous
+faire un salon comme il faut.</p>
+
+<p>Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux devenir vraiment un homme du
+monde, apprends d'abord à être un imbécile ou à
+te taire...</p>
+
+<p>On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après
+de laborieuses combinaisons, se trouva arrêtée
+comme suit:</p>
+
+<p>La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste
+et député, Joseph Brigard.</p>
+
+<p>La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son
+ami, le poète Théo Crampp...</p>
+
+<p>La baronne Otto Butzinghen et son ami, le
+vicomte Lahyrais, clubman, sportsman, joueur et
+tricheur.</p>
+
+<p>Mme de Rambure, divorcée, et son amie,
+Mme Tiercelet, en instance de divorce.</p>
+
+<p>Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent
+pédéraste, et son jeune ami, Lucien Sartorys,
+beau comme une femme, souple comme
+un gant de peau de Suède, mince et blond comme
+un cigare.</p>
+
+<p>Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie,
+numismate obscène, et Isidore Durand de la
+Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et
+sinologue sévère à l'Institut...</p>
+
+<p>Le portraitiste Jacques Rigaud.</p>
+
+<p>Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.</p>
+
+<p>Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.</p>
+
+<p>Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives
+entremises, acceptées, toutes...</p>
+
+<p>Seule, la comtesse Fergus hésita:</p>
+
+<p>&mdash;Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment
+une maison convenable?... Lui, n'a-t-il pas
+fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?...
+Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies
+obscènes, pour lesquelles il avait posé, avec
+des avantages en plâtre?... Et elle, ne courait-il
+pas de fâcheuses histoires sur son compte?...
+N'a-t-elle pas eu des aventures assez vulgaires
+avant son mariage? Ne dit-on point qu'elle a
+été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle
+horreur! Une femme qui se mettait toute nue
+devant des hommes... qui n'étaient même pas ses
+amants?...</p>
+
+<p>Finalement, elle accepta l'invitation quand on
+lui eut affirmé que Mme Charrigaud n'avait posé
+que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, serait
+bien capable de la déshonorer dans un de ses
+livres, et que Kimberly viendrait à ce dîner...
+Oh! du moment que Kimberly avait promis de
+venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si
+délicat, et si charmant, tellement charmant!...</p>
+
+<p>Les Charrigaud furent mis au courant de ces
+négociations et de ces scrupules. Loin de s'en
+formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à
+bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait
+plus maintenant que de se surveiller et, comme
+disait Mme Charrigaud, de se comporter en véritables
+gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement
+préparé et combiné, si habilement négocié,
+c'était vraiment leur première manifestation dans
+le nouvel avatar de leur destinée élégante, de
+leurs ambitions mondaines... Il fallait donc que
+ce fût épatant...</p>
+
+<p>Huit jours avant, tout était sens dessus dessous
+dans la maison. Il fallut, en quelque sorte,
+remettre à neuf l'appartement et que rien n'y
+«clochât». On essaya des combinaisons de
+lumière et des décorations de table, afin de ne pas
+être embarrassé au dernier moment. A ce propos,
+M. et Mme Charrigaud se querellèrent comme des
+portefaix, car ils n'avaient pas les mêmes idées,
+et leur esthétique différait sur tous les points...
+elle inclinant à des arrangements sentimentaux,
+lui voulant que ce fût sévère et «artiste»...</p>
+
+<p>&mdash;C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront
+être chez une grisette... Ah! ce qu'ils vont
+se payer nos têtes!...</p>
+
+<p>&mdash;Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud,
+arrivée au paroxysme de la nervosité...
+Tu es bien resté le même qu'autrefois, un sale
+voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en
+ai plein le dos...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit
+loup, divorçons... Au moins, de cette façon, nous
+compléterons la série et nous ne ferons pas tache
+parmi nos invités.</p>
+
+<p>On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait,
+qu'il manquerait de la vaisselle et des cristaux.
+Ils durent en louer, et louer des chaises également,
+car ils n'en avaient que quinze; encore
+étaient-elles dépareillées... Enfin, le menu fut
+commandé à l'un des grands restaurateurs du
+boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce soit ultra-chic, recommanda
+Mme Charrigaud, et qu'on ne reconnaisse rien de
+ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des
+côtelettes de foie gras, des gibiers comme des
+jambons, des jambons comme des gâteaux, des
+truffes en mousses, et des purées en branches...
+des cerises carrées et des pêches en spirale...
+Enfin tout ce qu'il y a de plus chic...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je
+sais si bien déguiser les choses que je mets au
+défi quiconque de savoir ce qu'il mange... C'est
+une spécialité de la maison...</p>
+
+<p>Enfin, le grand jour arriva.</p>
+
+<p>Monsieur se leva de bonne heure, inquiet,
+nerveux, agité. Madame qui n'avait pu dormir
+de toute la nuit, fatiguée par les courses de
+la veille, par les préparatifs de toute sorte,
+ne tint pas en place. Cinq ou six fois, le front
+plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle
+avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle
+passa la dernière revue de l'hôtel, dérangea et
+remit sans raison des bibelots et des meubles,
+alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi
+et comme si elle eût été folle. Elle tremblait
+que les cuisiniers ne vinssent pas, que le
+fleuriste manquât de parole et que les invités ne
+fussent point placés à table selon la stricte étiquette.
+Monsieur la suivait partout, vêtu seulement
+d'un caleçon de soie rose, approuvant ci,
+critiquant là.</p>
+
+<p>&mdash;J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée
+tu as eue de commander des centaurées pour la
+décoration de la table... Je t'assure que le bleu
+en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées,
+après tout, ça n'est que de simples bleuets...
+Nous aurons l'air d'aller cueillir des bleuets dans
+les blés...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, des bleuets... Et les bleuets...
+Kimberly l'a fort bien dit l'autre soir, chez les
+Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde...
+Pourquoi pas aussi des coquelicots?...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille... répondait Madame...
+Tu me fais perdre la tête, avec toutes tes observations
+stupides. C'est bien le moment, vrai!</p>
+
+<p>Et Monsieur s'obstinait:</p>
+
+<p>&mdash;Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu,
+mon Dieu! que tout se passe à peu près bien,
+sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs... Je ne
+savais pas que d'être des gens du monde, cela
+fût une chose si difficile, si fatigante et si compliquée...
+Peut-être aurions-nous dû rester de
+simples voyous?...</p>
+
+<p>Et Madame grinçait:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je vois bien que cela ne te changera
+pas... Tu ne fais guère honneur à une
+femme...</p>
+
+<p>Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante
+à voir, mes maîtres m'avaient distribué aussi un
+rôle important dans cette comédie... Je devais
+d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou
+plutôt surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre
+grands lascars, à favoris immenses, choisis dans
+plusieurs bureaux de placement, pour servir cet
+extraordinaire dîner.</p>
+
+<p>D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant
+une alerte. A neuf heures moins un quart, la
+comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle
+avait changé d'idée et résolu, au dernier moment,
+de ne pas venir? Quelle humiliation!...
+Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des
+têtes consternées. Joseph Brigard les rassura.
+C'était le jour où la comtesse présidait son oeuvre
+admirable des «Bouts de cigares pour les armées
+de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient
+très tard...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme charmante!... s'extasiait
+Mme Charrigaud, comme si cet éloge eût le pouvoir
+magique d'accélérer la venue de «cette sale
+comtesse» que, dans le fond de son âme, elle
+maudissait.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud,
+en proie au même sentiment... L'autre jour,
+chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation qu'il
+fallait remonter au siècle dernier pour retrouver
+une si parfaite grâce, et une telle supériorité...</p>
+
+<p>&mdash;Et encore! surabondait Joseph Brigard...
+Voyez-vous, mon cher monsieur Charrigaud,
+dans les sociétés égalitaires et démocratiques...</p>
+
+<p>Il allait débiter un de ces discours mi-galants,
+mi-sociologiques qu'il aimait à colporter de salon
+en salon, lorsque la comtesse Fergus entra,
+imposante, majestueuse, dans une toilette noire
+brodée de jais et d'acier qui faisait valoir la blancheur
+grasse et la molle beauté de ses épaules. Et
+ce fut dans un murmure, dans un chuchotement
+d'admiration que l'on gagna cérémonieusement
+la salle à manger...</p>
+
+<p>Le commencement du dîner fut assez froid.
+Malgré son succès, peut-être même à cause de
+son succès, la comtesse Fergus se montra un peu
+hautaine, du moins trop réservée. Il semblait
+qu'elle affectât d'avoir condescendu jusqu'à honorer
+de sa présence l'humble maison de «ces
+petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle
+examinait avec une moue discrètement, mais visiblement
+méprisante, l'argenterie louée, la décoration
+de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud,
+les quatre maîtres d'hôtel, dont les favoris
+trop longs trempaient dans les plats. Il en
+conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants
+sur la bonne tenue de sa table et de sa
+femme. Ce fut une minute horrible!...</p>
+
+<p>Après quelques répliques banales et pénibles,
+échangées à propos de futiles actualités, la conversation
+se généralisa, peu à peu, et, finalement,
+s'établit sur ce que doit être la correction dans la
+vie mondaine.</p>
+
+<p>Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces
+pauvres bougres et bougresses, oubliant leurs
+propres irrégularités sociales, se montrèrent d'une
+sévérité étrangement implacable envers les personnes
+chez qui il était permis de soupçonner,
+non pas même des tares ou des taches, mais seulement
+un manquement ancien à la soumission,
+au respect des lois mondaines, les seules qui
+doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte,
+hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en
+marge de cette existence dont ils honoraient,
+comme une religion, la correction et la régularité
+perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer
+en en chassant les autres. Le comique de cela
+était vraiment intense et savoureux. De l'univers
+ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui
+est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les
+gens que l'on peut recevoir; là, les gens que l'on
+ne peut pas recevoir... Et ces deux grandes parts
+devinrent bientôt des morceaux et les morceaux
+de menues tranches, lesquelles se subdivisèrent à
+l'infini. Il y avait ceux chez qui l'on peut dîner,
+et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en
+soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où
+l'on peut aller en soirée. Ceux que l'on peut
+recevoir à sa table et ceux à qui l'on ne permet&mdash;et
+encore dans de certaines circonstances, parfaitement
+déterminées&mdash;que l'entrée de son salon...
+Il y avait aussi ceux chez qui l'on ne peut dîner
+et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que
+l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne
+peut dîner... ceux que l'on peut recevoir à déjeuner
+et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on
+peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc.
+Tout cela appuyé d'exemples démonstratifs et
+péremptoires, illustré de noms connus...</p>
+
+<p>&mdash;La nuance... disait le vicomte Lahyrais,
+sportsman, clubman, joueur et tricheur... Tout
+est là... C'est par la stricte observance de la nuance
+qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il
+n'en est pas...</p>
+
+<p>Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si
+tristes. En les écoutant, j'avais véritablement
+pitié de ces malheureux.</p>
+
+<p>Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point,
+ne disait rien. Bien qu'il ne fût guère à la conversation,
+il en sentait, tout de même, comme
+un poids sur son crâne, la sottise énorme et
+sinistre. Impatient, fiévreux, très pâle, il surveillait
+le service, cherchait à surprendre, sur le
+visage de ses invités, des impressions favorables
+ou ironiques, et, machinalement, avec des mouvements
+de plus en plus accélérés, il roulait,
+malgré les avertissements de sa femme, de
+grosses boulettes de mie de pain entre ses doigts.
+Aux questions qu'on lui adressait, il répondait
+d'une voix effarée, distraite, lointaine:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... certainement... certainement...</p>
+
+<p>En face de lui, très raide dans sa robe verte,
+où rutilaient des perles d'acier vert, d'un éclat
+phosphorique, une aigrette de plumes rouges
+dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à
+droite, se penchait à gauche, et souriait, sans
+jamais une parole, d'un sourire si éternellement
+immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle
+femme stupide et ridicule!... Et quelle toilette
+de chienlit! A cause d'elle, demain, nous serons
+la risée de tout Paris...</p>
+
+<p>Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité
+de son sourire, songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise
+tenue!... Et on nous arrangera, demain,
+avec ses boulettes...</p>
+
+<p>La discussion mondaine épuisée, on en vint,
+après une courte digression sur l'amour, à parler
+bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours
+le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables.
+Il avait la réputation d'être un collectionneur
+très habile, très heureux. Ses vitrines
+étaient célèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?...
+demanda Mme de Rambure...</p>
+
+<p>&mdash;A Versailles... répondit Sartorys, chez de
+poétiques douairières et de sentimentales chanoinesses.
+On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors
+cachés chez ces vieilles dames.</p>
+
+<p>Mme de Rambure insista:</p>
+
+<p>&mdash;Pour les décider à vous les vendre, que leur
+faites-vous donc?</p>
+
+<p>Cynique et joli, cambrant son buste mince, il
+répliqua, avec le visible désir d'étonner:</p>
+
+<p>&mdash;Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre
+sur elles à des pratiques anti-naturelles.</p>
+
+<p>On se récria sur l'audace du propos, mais
+comme on pardonnait tout à Sartorys, chacun prit
+le parti d'en rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?...
+interrogea, sur un ton dont l'ironie s'aggravait
+d'une intention polissonne, un peu lourde,
+la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations
+scabreuses.</p>
+
+<p>Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien
+Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt
+qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de quel côté Sartorys place la
+nature...</p>
+
+<p>Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté
+nouvelle... Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud,
+interpellant directement Sartorys qui protestait
+avec des gestes charmants, s'écria d'une
+voix forte:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc?</p>
+
+<p>Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée.
+La comtesse Fergus agita vivement son éventail...
+Chacun se regarda avec des airs gênés, scandalisés
+où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies
+de rire. Les deux poings sur la table, les
+lèvres serrées, plus pâle avec une sueur au front,
+Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de
+mie de pain et des yeux comiquement hagards...
+Je ne sais ce qui fût arrivé, si Kimberly, profitant
+de ce moment difficile et de ce dangereux silence,
+n'avait raconté son dernier voyage à Londres...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours
+enivrants, et j'ai assisté, mesdames, à une chose
+unique... un dîner rituel que le grand poète John-Giotto
+Farfadetti offrait à quelques amis, pour
+célébrer ses fiançailles avec la femme de son cher
+Frédéric-Ossian Pinggleton.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse
+Fergus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly,
+dont le regard, les gestes, et même l'orchidée qui
+fleurissait la boutonnière de son habit, exprimèrent
+la plus ardente extase.</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, ma chère amie, dans une
+grande salle que décorent sur les murs bleus, à
+peine bleus, des paons blancs et des paons d'or...
+figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable
+et délicieux... Sur la table, quelques coupes
+où s'harmonisent des bonbons jaunes et des
+bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal
+rose, remplie de confitures canaques... et rien
+de plus... A tour de rôle, drapés en de longues
+robes blanches, nous passions lentement devant la
+table, et nous prenions, à la pointe de nos couteaux
+d'or, un peu de ces confitures mystérieuses,
+que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien
+de plus...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je trouve cela émouvant, soupira la
+comtesse... tellement émouvant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant...
+ce qui, véritablement, transforma cette
+émotion en un déchirement douloureux de nos
+âmes, ce fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton
+chanta le poème des fiançailles de sa femme et de
+son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement,
+de plus surhumainement beau...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie... supplia la comtesse
+Fergus... redites-nous ce prodigieux poème, Kimberly.</p>
+
+<p>&mdash;Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais
+que vous en donner l'essence...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... c'est cela... l'essence.</p>
+
+<p>Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir
+et rien à faire, Kimberly enthousiasmait follement
+les femmes, car il avait la spécialité des
+subtils récits de péché et des sensations extraordinaires...
+Tout à coup, un frémissement courut
+autour de la table, et les fleurs elles-mêmes, et les
+bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe
+prirent des attitudes en harmonie avec l'état des
+âmes. Charrigaud sentait sa raison fuir. Il crut
+qu'il était tombé subitement dans une maison de
+fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore
+sourire et dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement... certainement...</p>
+
+<p>Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque
+chose qui ressemblait à un jambon et d'où
+s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des
+cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la
+comtesse Fergus, à demi pâmée, elle était déjà
+partie pour les régions extra-terrestres...</p>
+
+<p>Kimberly commença:</p>
+
+<p>&mdash;Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto
+Farfadetti achevaient dans l'atelier commun
+la tâche quotidienne. L'un était le grand
+peintre, l'autre le grand poète; le premier court
+et replet; le second maigre et long; tous les deux
+également vêtus de robes de bure, également coiffés
+de bonnets florentins, tous les deux également
+neurasthéniques, car ils avaient, dans des
+corps différents, des âmes pareilles et des esprits
+lilialement jumeaux. John-Giotto Farfadetti chantait
+en ses vers les merveilleux symboles que son
+ami Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses
+toiles, si bien que la gloire du poète était inséparable
+de celle du peintre et qu'on avait fini par
+confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels
+génies dans une même adoration.</p>
+
+<p>Kimberly prit un temps... Le silence était religieux...
+quelque chose de sacré planait au-dessus
+de la table. Il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Le jour baissait. Un crépuscule très doux
+enveloppait l'atelier d'une pâleur d'ombre fluide
+et lunaire... A peine si l'on distinguait encore,
+sur les murs mauves, les longues, les souples, les
+ondulantes algues d'or qui semblaient remuer,
+sous la vibration d'on ne savait quelle eau magique
+et profonde... John-Giotto Farfadetti referma
+l'espèce d'antiphonaire sur le vélin duquel,
+avec un roseau de Perse, il écrivait, il burinait
+plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian Pinggleton
+retourna contre une draperie son chevalet
+en forme de lyre, posa sur un meuble fragile sa
+palette en forme de harpe, et, tous les deux, en
+face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des
+poses augustes et fatiguées, sur une triple rangée
+de coussins, couleur de fucus, au fond de la
+mer...</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite
+toux avertisseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce
+n'est pas ce que vous pensez...</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre
+où baignaient des pétales de rose, un parfum
+violent montait. Et sur une petite table, des narcisses
+à très longues tiges mouraient, comme des
+âmes, dans un vase étroit dont le col s'ouvrait en
+calice de lys étrangement verts et pervers...</p>
+
+<p>&mdash;Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une
+voix si basse qu'on l'entendit à peine.</p>
+
+<p>Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse,
+parce que déserte. De la Tamise venaient, assourdies
+par la distance, les voies éperdues des sirènes,
+les voix haletantes des chaudières marines.
+C'était l'heure où les deux amis, en proie au
+songe, se taisaient ineffablement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...</p>
+
+<p>&mdash;Et cet «ineffablement», comme il est évocateur...
+applaudit la comtesse Fergus... et tellement
+pur!</p>
+
+<p>Kimberly profita de ces interruptions flatteuses
+pour avaler une gorgée de champagne... puis,
+sentant autour de lui plus d'attention passionnée,
+il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là
+John-Giotto Farfadetti murmura: «J'ai dans le
+coeur une fleur empoisonnée...» A quoi Frédéric-Ossian
+Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau
+triste a chanté dans mon coeur»... L'atelier parut
+s'émouvoir de cet insolite colloque. Sur le mur
+mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les
+algues d'or s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent,
+s'éployèrent, se rétrécirent encore, selon
+des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle,
+car il est certain que l'âme des hommes
+communique à l'âme des choses ses troubles,
+ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est vrai!...</p>
+
+<p>Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha
+point Kimberly de poursuivre un récit qui, désormais,
+allait se dérouler dans l'émotion silencieuse
+des auditeurs. Sa voix devint, seulement,
+plus mystérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette minute de silence fut poignante et
+tragique: «O mon ami, supplia John-Giotto Farfadetti,
+toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme
+est si merveilleusement jumelle de la mienne,
+il faut que tu me donnes quelque chose de toi
+que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne
+l'avoir point...»&mdash;«Est-ce donc ma vie que
+tu demandes? interrogea le peintre... Elle est à
+toi... tu peux la prendre...»&mdash;«Non, ce n'est
+pas ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»&mdash;«Botticellina!...
+cria le poète.»&mdash;«Oui, Botticellina...
+Botticellinetta... la chair de ta chair...
+l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil
+magique de tes douleurs!...»&mdash;«Botticellina!...
+Hélas!... hélas!... Cela devait arriver...
+Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi,
+comme dans un lac sans fond, sous la lune...
+Hélas! hélas!... Cela devait arriver...» Deux
+larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent
+des yeux du peintre... Le poète répondit:</p>
+
+<p>«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina...
+et Botticellina m'aime... et nous mourons tous les
+deux de nous aimer et de ne pas oser nous le
+dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous
+sommes, elle et moi, deux tronçons anciennement
+séparés d'un même être vivant qui, depuis
+deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent
+et se retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon
+cher Pinggleton, la vie inconnue a de ces fatalités
+étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il
+jamais un plus splendide poème que celui que
+nous vivons ce soir?» Mais le peintre répétait
+toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse,
+ce cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se
+leva de la triple rangée de coussins sur laquelle
+il était étendu, et marcha dans l'atelier, fiévreusement...
+Après quelques minutes d'anxieuse
+agitation, il dit: «Botticellina était Mienne...
+Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais, Tienne?»&mdash;Elle
+sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement...
+Car Dieu t'a élu pour être le point de
+suture de cette âme étronçonnée qui est Elle et
+qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la
+perle magique qui dissipe les songes... moi, le
+poignard qui délivre des chaînes corporelles... Si
+tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»...
+Et il ajouta d'un ton profond qui résonna dans
+l'atelier comme une voix de l'abîme: «Ce serait
+plus beau encore, peut-être.»&mdash;«Non, s'écria
+le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne,
+comme elle fut Mienne... Je me déchirerai la
+chair par lambeaux, je m'arracherai le coeur de
+la poitrine... je briserai contre les murs mon
+crâne... Mais mon ami sera heureux... Je puis
+souffrir... La souffrance est une volupté aussi!»&mdash;«Et
+la plus puissante, la plus amère, la plus
+farouche de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto
+Farfadetti... J'envie ton sort, va!... Quant
+à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie
+de mon amour, ou de la douleur de mon ami...
+L'heure est venue... Adieu!»... Il se dressa, tel
+un archange... A ce moment, la draperie s'agita,
+s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition...
+C'était Botticellina, drapée dans une robe
+flottante, couleur de lune... Ses cheveux épars
+brillaient tout autour d'elle comme des gerbes
+de feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et
+l'extase était sur ses lèvres, et le ciel de la nuit
+dans ses yeux... John-Giotto se précipita et disparut
+derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian
+Pinggleton se recoucha sur la triple rangée
+de coussins, couleur de fucus, au fond de la
+mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans
+la chair, que le sang ruisselait de lui comme
+d'une fontaine, les algues d'or frémirent doucement,
+à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu,
+s'enduisait de ténèbres... Et la palette en forme
+de harpe, et le chevalet en forme de lyre résonnèrent
+longtemps, en chants nuptiaux...</p>
+
+<p>Kimberly se tut quelques instants... puis,
+durant que l'émotion, autour de la table, étranglait
+les gorges et serrait les coeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la
+pointe de mon couteau d'or dans les confitures
+que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur
+de fiançailles telles que notre siècle, ignorant
+de la beauté, n'en connut jamais de si magnifiques.</p>
+
+<p>Le dîner était terminé... On se leva de table
+dans un silence religieux, mais tout plein de
+frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré,
+très félicité... Tous les regards des femmes
+convergeaient, rayonnaient vers sa face peinte,
+et lui faisaient comme un halo d'extases...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait
+par Frédéric-Ossian Pinggleton... s'écria fervemment
+Mme de Rambure... Je donnerais tout
+pour un tel bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis
+cet événement douloureux et sublime que
+j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton
+ne veut plus, si charmants qu'ils soient&mdash;peindre
+des visages humains... il ne peint que des
+âmes...</p>
+
+<p>&mdash;Comme il a raison!... J'aimerais tellement
+être peinte, en âme!...</p>
+
+<p>&mdash;De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement
+sarcastique, Maurice Fernancourt, visiblement
+jaloux du succès de Kimberly.</p>
+
+<p>Celui-ci dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice...
+Elles ont...</p>
+
+<p>&mdash;Du poil... aux pattes... chuchota Victor
+Charrigaud, très bas, de façon à n'être entendu
+que du romancier psychologue à qui il offrait, en
+ce moment, un cigare...</p>
+
+<p>Et l'entraînant dans le fumoir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais
+pouvoir crier des ordures... à pleins poumons,
+devant tous ces gens-là... J'en ai assez de leurs
+âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs
+confitures magiques... Oui, oui... dire des grossièretés,
+se barbouiller de bonne boue bien fétide et
+bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme
+ce serait exquis... et reposant... Et comme, cela
+me soulagerait de tous ces lys nauséeux qu'ils
+m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...</p>
+
+<p>Mais la secousse avait été trop forte et l'impression
+restait du récit de Kimberly... On ne
+pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires,
+terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques,
+passionnelles... Le vicomte Lahyrais lui-même,
+clubman, sportsman, joueur et tricheur,
+sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun
+avait besoin de recueillement, de solitude, de
+prolonger le rêve ou de le réaliser... En dépit des
+efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre,
+demandant: «Avez-vous bu du lait de martre
+zibeline?... ah! buvez du lait de martre zibeline...
+c'est tellement ravissant!» la conversation
+ne put être reprise... si bien que l'un après
+l'autre, les invités s'excusèrent, s'esquivèrent. A
+onze heures, tout le monde était parti.</p>
+
+<p>Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de
+l'autre, seuls, Monsieur et Madame se regardèrent
+longtemps, fixement, hostilement, avant
+d'échanger leurs impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli
+ratage... exprima Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est bonne celle-là...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de
+rien... tu n'as fait que rouler de sales boulettes
+de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait pas
+te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!...
+C'est honteux...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te conseille de parler... riposta
+Monsieur... Et ta toilette verte... et tes sourires...
+et tes gaffes avec Sartorys... C'est moi,
+peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la
+douleur de Pinggleton... moi qui manges des confitures
+canaques, moi qui peins des âmes... moi
+qui suis pédéraste et lilial?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es même pas capable de l'être!... cria
+Madame, au comble de l'exaspération...</p>
+
+<p>Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après
+avoir rangé l'argenterie et les bouteilles entamées,
+dans le buffet, prit le parti de se retirer
+en sa chambre, où elle s'enferma.</p>
+
+<p>Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel
+dans un état d'agitation extrême... Tout d'un
+coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger
+où je remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et
+me prenant par la taille:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, me dit-il... veux-tu être bien
+gentille avec moi?... Veux-tu me faire un grand,
+grand plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine
+figure, dix fois, vingt fois, cent fois: «Merde!»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je
+n'oserai jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!...</p>
+
+<p>Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce
+qu'il me demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne
+sais pas la joie immense que tu me procures... Et
+puis, voir une femme qui ne soit pas une âme...
+toucher une femme qui ne soit pas un lys!...
+Embrasse-moi...</p>
+
+<p>Si je m'attendais à celle-là, par exemple!...</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le
+<i>Figaro</i> un article où l'on célébrait pompeusement
+leur dîner, leur élégance, leur goût, leur
+esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne
+parlèrent plus que de leur grand succès. Et leur
+âme appareilla vers de plus illustres conquêtes et
+de plus somptueux snobismes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme charmante que la comtesse
+Fergus!... dit Madame, au déjeuner, en finissant
+les restes.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle âme!... appuya Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un
+causeur épatant... et si exquis de manières!...</p>
+
+<p>&mdash;On a tort de le blaguer... Après tout, son vice
+ne regarde personne... nous n'avons rien à y
+voir...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr...</p>
+
+<p>Indulgente, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il fallait éplucher tout le monde!</p>
+
+<br>
+
+<p>Et, toute la journée, dans la lingerie, je me
+suis amusée à évoquer les histoires drôles de
+cette maison... et la fureur de réclame qui, depuis
+ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à
+tous les sales journalistes qui lui promettaient un
+article sur les livres de son mari, ou un mot sur
+ses toilettes et sur son salon... et la complaisance
+de Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes
+et laissait faire. Avec un cynisme admirable, il
+disait: «C'est toujours moins cher qu'au bureau.»
+Monsieur, de son côté, était tombé au plus
+bas degré de l'inconscience et de la vileté. Il appelait
+cela de la politique de salon, et de la diplomatie
+mondaine.</p>
+
+<p>Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le
+nouveau volume de mon ancien maître. Mais ce
+qu'il doit être mouche dans le fond!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br><br>
+
+<p>10 novembre.</p>
+
+
+<p>Maintenant, il n'est plus question de la petite
+Claire. Ainsi qu'on l'avait prévu, l'affaire est
+abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph garderont
+donc leur secret, éternellement. De celle qui
+fut une pauvre petite créature humaine, il ne
+sera pas plus parlé désormais que du cadavre d'un
+merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme
+si rien ne s'était passé, le père continue de casser
+ses cailloux sur la route, et la ville, un instant
+remuée, émoustillée par ce crime, reprend son
+aspect coutumier... un aspect plus morne encore,
+à cause de l'hiver. Le froid très vif claquemure davantage
+les gens dans leurs maisons. C'est à peine
+si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs
+faces pâles et sommeillantes, et dans les rues on
+ne rencontre guère que des vagabonds en loques
+et des chiens frileux.</p>
+
+<p>Madame m'a envoyée en course, chez le boucher,
+et j'ai pris les chiens avec moi... Pendant
+que je suis là, une vieille entre timidement dans
+la boutique et demande de la viande, «un peu de
+viande, pour faire un peu de bouillon, au fils qui
+est malade». Le boucher choisit, parmi des débris
+entassés dans une large bassine de cuivre,
+un sale morceau, moitié os, moitié graisse, et
+l'ayant pesé vivement:&mdash;Quinze sous... annonce-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est
+pas Dieu possible!... Et comment voulez-vous
+que je fasse du bouillon avec ça?...</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise... dit le boucher, en rejetant
+le morceau dans la bassine... Seulement, vous
+savez, je vais vous envoyer votre note aujourd'hui... Si
+demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...</p>
+
+<p>&mdash;Donnez... se résigne alors la vieille.</p>
+
+<p>Quand elle est partie:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si
+on n'avait pas les pauvres pour les bas
+morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez
+sur une bête... Mais ils sont exigeants maintenant,
+ces bougres-là!...</p>
+
+<p>Et, taillant deux longues tranches de bonne
+viande bien rouge, il les lance aux chiens:</p>
+
+<p>Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des
+pauvres...</p>
+
+<br>
+
+<p>Au Prieuré, les événements se succèdent. Du
+tragique ils passent au comique, car on ne peut
+pas toujours frissonner... Fatigué des tracasseries
+du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur
+a fini par «l'appeler au juge de paix». Il
+lui réclame des dommages et intérêts pour le
+bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la
+dévastation du jardin. Il paraît que la rencontre
+des deux ennemis dans le cabinet du juge a été
+quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés
+comme des chiffonniers. Naturellement, le capitaine
+nie, avec force serments, avoir jamais lancé
+des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de
+Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans
+le sien...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins?
+Osez produire des témoins... hurle le
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Les témoins? riposte Monsieur... c'est les
+pierres... c'est toutes les cochonneries dont vous
+ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les
+vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que
+j'y ramasse chaque jour, et que tout le monde
+reconnaît pour vous avoir appartenu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...</p>
+
+<p>Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur
+d'apporter des témoignages recevables et probants,
+le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du
+capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Et du reste... permettez-moi de vous le
+dire... conclut le magistrat... il est bien improbable...
+il est tout à fait inadmissible qu'un vaillant soldat...
+un officier intrépide qui a gagné
+tous ses grades sur les champs de bataille,
+s'amuse à lancer des pierres et de vieux chapeaux
+dans votre propriété, comme un gamin...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet
+homme est un infâme dreyfusard... Il insulte
+l'armée...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif,
+c'est de déshonorer l'armée... Vive l'armée!...</p>
+
+<p>Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge
+a eu beaucoup de peine à les séparer... Depuis,
+Monsieur a installé en permanence, dans le jardin,
+deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri
+en planches où sont percés, à hauteur d'homme,
+quatre trous ronds, pour les yeux. Mais le capitaine
+averti s'est tenu tranquille et Monsieur en
+est pour ses frais...</p>
+
+<br>
+
+<p>J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus
+la haie... Malgré la gelée, il ne quitte pas
+de la journée son jardin où il travaille à toute
+sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant,
+il encapuchonne ses rosiers de gros bonnets
+de papier huilé... Il me conte ses malheurs....
+Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame...
+avec son asthme!... Bourbaki est mort... Il est
+mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir bu
+trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance...
+Et c'est sûrement ce bandit de Lanlaire qui lui
+jette un sort... Il veut en avoir raison, en débarrasser
+le pays, et il me soumet un plan de
+combat épatant...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle
+Célestine... Vous devriez déposer contre
+Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte
+tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la
+pudeur... Ça, c'est une idée...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé
+à mes moeurs, ni attenté à ma pudeur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... vous ne pouvez pas?... Rien
+n'est plus simple, pourtant... Déposez votre
+plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous
+viendrons affirmer... certifier en justice que nous
+avons vu tout... tout... tout... La parole d'un
+soldat, en ce moment surtout, c'est quelque
+chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la...
+chose de chien... Et notez qu'après cela il nous
+sera facile de faire revivre l'affaire du viol et
+d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée...
+Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de
+choses à quoi penser en ce moment... Joseph me
+presse de me décider... on ne peut pas attendre
+plus longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle
+que la semaine prochaine doit avoir lieu
+la vente du petit café... Mais je suis inquiète,
+troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un
+jour cela me plaît, et, le lendemain, cela ne me
+plaît plus... Je crois surtout que j'ai peur... que
+Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop
+terribles... Je ne puis me résoudre à prendre un
+parti... Il ne me brutalise pas, me donne des
+arguments, me tente par des promesses de liberté,
+de belles toilettes, de vie assurée, heureuse,
+triomphante.</p>
+
+<p>&mdash;Faut pourtant que je l'achète, le petit café...
+me dit-il... Je ne peux pas laisser échapper une
+occasion pareille... Et si la révolution vient?...
+Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout
+de suite... et qui sait?... La révolution, ah!
+mettez-vous ça dans la tête... il n'y a pas mieux
+pour les cafés...</p>
+
+<p>&mdash;Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi...
+ce sera une autre...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y
+en a pas d'autre que vous... J'ai les sangs tournés
+de vous... Mais vous vous méfiez de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Joseph... je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...</p>
+
+<p>A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne
+sais où j'ai pu trouver le courage de lui demander:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous
+qui avez violé la petite Claire, dans le bois...</p>
+
+<p>Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire
+tranquillité. Il a seulement haussé les épaules,
+s'est dandiné quelques secondes et, remontant
+son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu
+simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien... quand je vous le disais!...
+Je connais vos pensées, allez... je connais
+tout ce qui se passe dans vos pensées...</p>
+
+<p>Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu
+si effrayant qu'il m'a été impossible d'articuler
+une parole...</p>
+
+<p>&mdash;S'agit pas de la petite Claire... s'agit de
+vous...</p>
+
+<p>Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p>
+
+<p>Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai
+trouvé la force de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph...
+Pourquoi ai-je peur de vous?</p>
+
+<p>Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux
+de se justifier, heureux peut-être d'augmenter
+mes terreurs, il m'a dit d'un ton paternel:</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben... eh ben... puisque c'est ça,
+j'en recauserons... demain...</p>
+
+<br>
+
+<p>Il circule en ville un journal de Rouen où il
+y a un article qui fait scandale, parmi les dévotes.
+C'est une histoire vraie, très drôle et pas mal
+raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon,
+un joli endroit, situé à trois lieues d'ici.
+Le piquant, c'est que tout le monde en connaît
+les personnages. Voilà encore de quoi occuper
+les gens, pendant quelques jours... On a apporté
+le journal à Marianne, hier, et le soir, après le
+dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute
+voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est
+levé très digne, sévère, et même un peu fâché.
+Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et
+qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion,
+devant lui...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine...
+c'est pas bien...</p>
+
+<p>Et il est parti se coucher...</p>
+
+<p>Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru
+propre à être conservée... et puis j'ai pensé que je
+pouvais bien égayer d'un franc éclat de rire ces
+pages si tristes...</p>
+
+<p>La voici.</p>
+
+<br>
+
+<p>M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était
+un prêtre sanguin, actif, sectaire, et son éloquence
+avait grande réputation dans les pays
+avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient
+à l'église, le dimanche, rien que pour l'entendre
+prêcher... Ils s'excusaient de cette pratique
+en invoquant des raisons oratoires:</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas de son avis, bien sûr, mais
+c'est tout de même flatteur d'entendre un homme
+comme ça...</p>
+
+<p>Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait
+jamais un mot, la «sacrée platine» qu'avait
+M. le Doyen. Son intervention dans les affaires
+communales, brouillonne et bruyante, gênait
+parfois le maire, irritait souvent les autres
+autorités, mais M. le Doyen avait toujours
+le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine»,
+qui rivait son clou à tout le monde. Une
+de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez
+les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?...
+On ne leur apprend rien... Quand on les interroge
+sur des questions capitales... c'est une vraie
+pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...</p>
+
+<p>De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait
+à Voltaire, à la Révolution française... au gouvernement,
+aux dreyfusards, non point au prône
+ni en public, mais seulement devant des amis
+sûrs, car, tout sectaire et intransigeant qu'il fût,
+M. le Doyen tenait à son traitement. Aussi, le
+mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir
+dans la cour de son presbytère le plus d'enfants
+qu'il pouvait, et là, durant deux heures, il les
+initiait à des connaissances extraordinaires et
+comblait de surprenantes pédagogies les lacunes
+de l'éducation laïque.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous
+sait-il, seulement où se trouvait jadis, le Paradis
+terrestre?... Que celui qui le sait lève la main!...
+Allons...</p>
+
+<p>Aucune main ne se levait... Il y avait, dans
+tous les yeux, d'ardents points d'interrogation,
+et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il
+donc, votre instituteur?... Ah! elle est jolie, l'éducation
+laïque, gratuite et obligatoire... elle est
+jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se
+trouvait le Paradis terrestre... Attention!</p>
+
+<p>Et, catégorique non moins que grimaçant, il
+débitait:</p>
+
+<p>&mdash;Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se
+trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu'on dise, ni
+dans le département de la Seine-Inférieure... ni
+en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il
+ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même
+en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas
+davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui
+prétendent que le Paradis terrestre était en Italie,
+d'autres en Espagne, parce que dans ces pays-là
+il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est
+faux, archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre,
+il n'y avait pas d'oranges... il n'y avait que
+des pommes... pour notre malheur... Voyons,
+que l'un de vous réponde... Répondez...</p>
+
+<p>Et comme aucun ne répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Il était en Asie... clamait M. le Doyen
+d'une voix retentissante et colère... en Asie où,
+jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige...
+ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et
+parfumé... où les fleurs étaient hautes comme des
+arbres, et les arbres comme des montagnes...
+Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A
+cause des péchés que nous avons commis, il n'y
+a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois,
+des Turcs, des hérétiques noirs, des païens
+jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui
+vont en enfer... C'est moi qui vous le dis...
+Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la
+Foi?... la Foi?...</p>
+
+<p>Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le
+ton d'une leçon récitée:</p>
+
+<p>&mdash;La Foi... l'Espérance... et la Charité...
+C'est une des trois vertus théologales...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait
+M. le Doyen. Je vous demande en quoi
+consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non
+plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce
+que vous dit votre bon curé... et à ne pas croire
+un mot de tout ce que vous dit votre instituteur...
+Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il
+vous raconte, ce n'est jamais arrivé...</p>
+
+<br>
+
+<p>L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues
+et des touristes. C'est un des édifices religieux
+les plus intéressants de cette partie de la
+Normandie, où il en existe tant d'admirables...
+Sur la façade occidentale, au-dessus d'une porte
+centrale, en ogive, une rose s'épanouit délicatement
+portée sur une arcature trilobée, à jour,
+d'une grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité
+du bas-côté septentrional, que longe une obscure
+venelle, est décorée d'ornementations plus touffues
+et moins sévères. On y remarque beaucoup
+de personnages singuliers, à face de démon, des
+animaux symboliques et des saints pareils à des
+truands, qui, dans les dentelles ajourées des
+frises, se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement,
+la plupart sont décapités et mutilés.
+Le temps et la pudeur vandalique des desservants
+ont successivement endommagé ces sculptures
+satiriques, joyeuses et paillardes comme un
+chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne
+et décente, sur ces corps de pierre effritée où,
+bientôt, l'oeil ne saura plus distinguer que d'irrémédiables
+ruines. L'édifice est partagé en deux
+parties par de hardies et minces arcades, et ses
+fenêtres, rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes
+dans le collatéral nord. La maîtresse
+vitre du chevet, en rosace immense et rouge,
+flamboie et fulgure, elle aussi comme un soleil
+couchant d'automne.</p>
+
+<p>M. le Doyen communiquait directement de
+sa cour, plantée de vieux marronniers, dans
+l'église, par une petite porte basse, récente, qui
+s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait
+la clé unique avec la supérieure de l'hospice,
+soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune encore,
+d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière,
+entreprenante et fureteuse, soeur Angèle
+était la grande amie de M. le Doyen et sa conseillère
+intime. Ils se voyaient chaque jour, mystérieusement,
+préparant sans cesse des combinaisons
+électorales et municipales, se confiant les
+secrets dérobés des ménages port-lançonnais, s'ingéniant
+à éluder, par d'habiles manoeuvres, les
+arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs,
+au profit des intérêts ecclésiastiques.
+Toutes les vilaines histoires qui circulaient dans
+le pays venaient de là... Chacun s'en doutait,
+mais on n'osait rien dire, craignant l'intarissable
+esprit de M. le Doyen, ainsi que la méchanceté
+notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à
+sa fantaisie de femme intolérante et rancunière.</p>
+
+<p>Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du
+presbytère, inculquait aux enfants d'étonnantes
+notions météorologiques... Il expliquait le tonnerre,
+la grêle, le vent, les éclairs.</p>
+
+<p>&mdash;Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est
+que la pluie... d'où elle vient... et qui la
+fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront
+que la pluie est une condensation de vapeur... Ils
+vous diront ceci et cela... Ils mentent... Ce sont
+d'affreux hérétiques... des suppôts du diable...
+La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu...
+Dieu n'est pas content de vos parents qui, depuis
+des années, s'abstiennent de suivre les Rogations...
+Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le
+bon curé se morfondre tout seul avec son bedeau
+et ses chantres sur les routes et dans les sentes.
+Bon... bon!... Gare à vos récoltes, sacripants!...»
+Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que
+c'est que la pluie... Si vos parents étaient de
+fidèles chrétiens, s'ils observaient leurs devoirs
+religieux... il ne pleuvrait jamais...</p>
+
+<p>A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de
+la petite porte basse de l'église... Elle était plus
+pâle encore que de coutume et toute bouleversée.
+Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait
+légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient,
+effrayées et désunies. En apercevant les
+élèves, rangés en cercle autour de M. le Doyen,
+son premier mouvement fut de rétrograder et de
+fermer la porte... Mais M. le Doyen, surpris de
+cette brusque entrée, de cette cornette de travers,
+de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre,
+les lèvres tordues et les yeux inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia
+soeur Angèle... tout de suite... J'ai à vous
+parler...</p>
+
+<p>&mdash;Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?...
+Hein?... Quoi?... vous êtes tout émue...</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle...
+Il se passe des choses graves... très graves...
+trop graves.</p>
+
+<p>Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber
+sur un banc et, durant quelques secondes, d'un
+mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre
+et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette
+empesée, dont était bardée sa poitrine plate
+d'inféconde femelle. M. le Doyen était anxieux...
+Il demanda d'une voix saccadée:</p>
+
+<p>&mdash;Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez...
+Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>Alors, très brève, soeur Angèle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que, tout à l'heure, passant dans la
+venelle... j'ai vu, sur votre église... un homme
+tout nu!...</p>
+
+<p>M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui
+demeura, béante et toute convulsée... Puis, il
+bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur,
+vu... sur mon église... un homme... tout nu?...
+Sur mon église?... Vous êtes sûre?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien
+assez éhonté... assez charnel... pour se promener,
+tout nu, sur mon église?... Mais, c'est
+incroyable!... Ah! ah! ah!...</p>
+
+<p>Son visage s'empourprait de colère; sa gorge
+contractée râpait les mots.</p>
+
+<p>&mdash;Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais,
+dans quel siècle vivons-nous?... Et que faisait-il,
+tout nu, sur mon église?... Il forniquait, peut-être?...
+Il...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas... interrompit
+soeur Angèle... Je n'ai pas dit que cet homme
+tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en
+pierre...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors,
+ce n'est plus la même chose, ma soeur...</p>
+
+<p>Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen
+respira bruyamment...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle peur j'ai eue!</p>
+
+<p>Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla
+entre ses lèvres plus minces et plus pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... tout est bien... Et vous le trouvez
+moins nu, sans doute, parce qu'il est en pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus
+la même chose...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous affirmais que cet homme en
+pierre est plus nu que vous le croyez... qu'il
+montre une... un... un instrument d'impureté...
+une chose horrible... énorme... une chose monstrueuse
+qui pointe?... Ah! tenez, monsieur le
+Curé, ne me faites pas dire de saletés...</p>
+
+<p>Elle se leva, en proie à une agitation violente...
+M. le Doyen était atterré. Cette révélation le frappait
+de stupeur... Ses idées se brouillaient, sa
+raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et
+d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...</p>
+
+<p>&mdash;Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui
+pointe... Oui! oui!... C'est inconcevable... Mais,
+c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes certaine...
+bien certaine... d'avoir vu... cette chose,
+énorme... pointer?... Vous ne vous trompez pas?...
+Ce n'est pas une plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...</p>
+
+<p>Soeur Angèle frappa le sol du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant
+votre église... vous ne vous êtes aperçu de
+rien?... Et il faut que ce soit moi, une femme...
+moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté...
+il faut que ce soit moi qui dénonce ce...
+cette abomination... et qui vienne vous crier:
+«Monsieur le Doyen, le diable est dans votre
+église!»</p>
+
+<p>Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de
+soeur Angèle, avait vite reconquis ses esprits...
+Il prononça d'un ton résolu:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons tolérer un tel scandale...
+Il faut terrasser le diable... Et je m'en charge...
+Revenez à minuit... quand tout le monde dormira
+à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je
+vais prévenir le sacristain, afin qu'il se procure
+une échelle... Est-ce très haut?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est très haut...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous saurez bien retrouver la place, ma
+soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je la retrouverais, les yeux fermés... A
+minuit donc, monsieur le Doyen!</p>
+
+<p>&mdash;Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...</p>
+
+<p>Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse
+et disparut...</p>
+
+<br>
+
+<p>La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres
+de la venelle, la dernière lumière s'était depuis
+longtemps éteinte; les réverbères, obscurs au haut
+de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles
+carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là... fit soeur Angèle.</p>
+
+<p>Le sacristain appliqua son échelle contre le
+mur, près d'une large baie, à travers les vitraux
+de laquelle brillait, très pâle, la courte lueur de
+la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait
+ses silhouettes tourmentées dans un ciel
+couleur de violette où, çà et là, tremblaient de
+clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau,
+d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde,
+gravit les échelons, suivi de près par la soeur
+dont la cornette disparaissait sous les plis d'une
+large mante noire... Il marmottait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ab omni peccato</i>.</p>
+
+<p>La soeur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Libera nos, Domine</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ab insidiis diaboli</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Libera nos, Domine</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>A spiritu fornicationis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Libera nos, Domine</i>.</p>
+
+<p>Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche,
+monsieur le Doyen.</p>
+
+<p>Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence,
+elle chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Agnus Dei, qui tollis peccata mundi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Exaudi nos, Domine</i>, répondit M. le Doyen,
+qui dirigea sa lanterne dans les entrecroisements
+de la pierre où grimaçaient, gambadaient
+d'apocalyptiques figures de démons et de saints.</p>
+
+<p>Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir,
+braquée sur lui, terrible et furieuse, l'impure
+image du péché...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mater purissima... Mater castissima... Mater
+inviolata</i>... bredouillait la soeur, courbée sur
+l'échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra
+M. le Doyen, en manière d'<i>Ora pro nobis</i>.</p>
+
+<p>Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière
+lui, soeur Angèle continuait de réciter les litanies
+de la sainte Vierge, et que le sacristain, arc-bouté
+au pied de l'échelle, soupirait de vagues et dolentes
+oraisons, il asséna sur l'icône obscène un
+coup sec. Quelques éclats de pierre le cinglèrent
+au visage, et l'on entendit un corps dur tomber
+sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir
+et retomber dans la venelle.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le lendemain, sortant de l'église où elle venait
+d'entendre la messe, Mlle Robineau, une sainte
+femme, vit à terre, dans la venelle, un objet qui lui
+parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre,
+comme en ont, parfois, certaines reliques dans les
+reliquaires. Elle le ramassa, et l'examinant dans
+tous les sens:</p>
+
+<p>&mdash;C'est probablement une relique... se dit-elle...
+une sainte, étrange et précieuse relique...
+une relique pétrifiée dans quelque source miraculeuse...
+Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!</p>
+
+<p>Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le
+Doyen... Puis elle réfléchit que cette relique
+serait une protection pour sa maison, qu'elle en
+éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.</p>
+
+<p>Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans
+sa chambre. Sur une table, parée d'une nappe
+blanche, elle disposa un coussin de velours rouge
+avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement,
+elle coucha la précieuse relique. Ensuite
+elle couvrit le tout d'un globe de verre aussitôt
+flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles.
+Et s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle
+invoqua, avec ardeur, le saint inconnu et admirable
+à qui avait appartenu, en des temps probablement
+très anciens, cet objet profane et purifié...
+Mais, bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée...
+Des préoccupations d'une précision trop
+humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à
+la joie pure de ses extases... Même des doutes
+terribles et lancinants s'insinuèrent en son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.</p>
+
+<p>Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les
+<i>Pater</i> et les<i> Ave</i>, elle ne pouvait s'empêcher de
+penser à d'obscures impuretés et d'écouter une
+voix plus forte que ses prières, une voix qui
+venait d'elle, inconnue d'elle, et qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, ça devait être un bien bel
+homme!...</p>
+
+<p>Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce
+que représentait ce bout de pierre. Elle faillit en
+mourir de honte... Et elle ne cessait de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé
+toute la journée à nettoyer l'argenterie. C'est tout
+un événement... une époque traditionnelle comme
+celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une
+magnifique argenterie, des pièces anciennes, rares
+et de toute beauté. Elle vient du père de Madame
+qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en
+garantie d'une somme prêtée à un noble du voisinage.
+Il n'achetait pas que des jeunes gens pour
+la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était
+bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il
+faut en croire l'épicière, l'histoire de cette argenterie
+serait des plus louches, ou des plus claires,
+comme on voudra. Le père de Madame serait rentré
+dans ses fonds et, grâce à une circonstance
+que j'ignore, il aurait gardé l'argenterie par-dessus
+le marché... Un tour de filou épatant!...</p>
+
+<p>Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent
+jamais. Elle reste enfermée, au fond d'un placard
+de l'office, dans trois grandes caisses doublées
+de velours rouge et scellées au mur par de solides
+crampons de fer. Chaque année, le 10 novembre,
+on la sort des caisses et on la nettoie, sous la surveillance
+de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à
+l'année suivante... Oh! les yeux de Madame
+devant son argenterie... devant le viol de son
+argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu
+dans des yeux de femme une telle cupidité agressive...</p>
+
+<p>Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui
+enfouissent leur argent, leurs bijoux, toutes
+leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant
+vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent
+à vivre presque dans la gêne et dans l'ennui?</p>
+
+<p>Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un
+an dans ses caisses, et Madame enfin partie avec
+la certitude qu'il ne nous en est rien resté aux
+doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une très belle argenterie, vous savez,
+Célestine... Il y a surtout «l'huilier de
+Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est
+lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq
+mille francs, Célestine... peut-être plus... On ne
+sait pas ce que ça vaut...</p>
+
+<p>Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au
+fond de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p>
+
+<br>
+
+<p>Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie
+de Madame et le petit café de Cherbourg?...
+En vérité, je ne sais pas pourquoi... les moindres
+paroles de Joseph me font trembler...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br><br>
+
+<p>12 novembre.</p>
+
+
+<p>J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir
+de ce gamin me poursuit, me trotte par la
+tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est
+une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit.
+J'en ai parfois des regrets et parfois des colères. Il
+était tout de même joliment drôle et joliment
+vicieux, M. Xavier, avec sa figure chiffonnée,
+effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille!
+Vrai! on peut dire de lui qu'il était de son
+époque...</p>
+
+<p>Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue
+de Varennes. Une chouette maison, un train
+élégant... et de beaux gages... Cent francs
+par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le
+matin que j'arrivai, bien contente, dans ma place,
+Madame me fit entrer dans son cabinet de toilette...
+Un cabinet de toilette épatant, tendu de
+soie crème, et Madame une grande femme, extrêmement
+maquillée, trop blanche de peau, trop
+rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais
+jolie encore, froufroutante... et une prestance, et
+un chic!... Pour ça, il n'y avait rien à dire...</p>
+
+<p>Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de
+traverser rapidement un intérieur parisien, je
+savais en juger les habitudes, les moeurs, et, bien
+que les meubles mentent autant que les visages,
+il était rare que je me trompasse... Malgré l'apparence
+somptueuse et décente de celui-là, je sentis,
+tout de suite, la désorganisation d'existence, les
+liens rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre,
+la saleté intime et cachée... pas assez cachée, toutefois,
+pour que je n'en découvrisse point l'odeur...
+toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers
+regards échangés entre les domestiques
+nouveaux et les anciens, une espèce de signe
+maçonnique&mdash;spontané et involontaire le plus
+souvent&mdash;qui vous met aussitôt au courant de
+l'esprit général d'une maison. Comme dans toutes
+les autres professions, les domestiques sont très
+jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement
+contre les intrusions nouvelles... Moi
+aussi, qui suis pourtant si facile à vivre, j'ai subi
+ces jalousies et ces haines, surtout de la part des
+femmes que ma gentillesse enrageait... Mais
+pour la raison contraire, les hommes&mdash;il faut
+que je leur rende cette justice&mdash;m'ont toujours
+bien accueillie...</p>
+
+<p>Dans le regard du valet de chambre qui
+m'avait ouvert la porte chez Mme de Tarves,
+j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de
+boîte... des hauts et des bas... on n'y a guère
+de sécurité... mais on y rigole tout de même...
+Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans
+le cabinet de toilette, j'étais donc préparée&mdash;dans
+la mesure de ces impressions vagues et
+sommaires&mdash;à quelque chose de particulier...
+Mais, je dois en convenir, rien ne m'indiquait ce
+qui m'attendait réellement, là-dedans.</p>
+
+<p>Madame écrivait des lettres, assise devant un
+bijou de petit bureau... Une grande peau d'astrakan
+blanc servait de tapis à la pièce. Sur les
+murs de soie crème, je fus frappée de voir des
+gravures du XVIIIe siècle, plus que libertines,
+presque obscènes, non loin d'émaux très anciens
+figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine,
+une quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières
+à miniatures, de petits saxes galants, d'une
+fragilité délicieuse. Sur une table, des objets de
+toilette, très riches, or et argent... Un petit chien,
+havane clair, boule de poils soyeux et luisants,
+dormait sur la chaise longue, entre deux coussins
+de soie mauve.</p>
+
+<p>Madame me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas
+du tout ce nom... Je vous appellerai Mary, en
+anglais... Mary, vous vous souviendrez?... Mary...
+oui... C'est plus convenable...</p>
+
+<p>C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons
+même pas le droit d'avoir un nom à nous... parce
+qu'il y a, dans toutes les maisons, des filles, des
+cousines, des chiennes, des perruches qui portent
+le même nom que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Madame... répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous l'anglais, Mary?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous
+un peu, Mary, que je vous voie...</p>
+
+<p>Elle m'examina dans tous les sens, de face, de
+dos, de profil, murmurant de temps en temps:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... elle n'est pas mal... elle est assez
+bien...</p>
+
+<p>Et brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite...
+très bien faite?</p>
+
+<p>Cette question me surprit et me troubla. Je ne
+saisissais pas le lien qu'il y avait entre mon
+service dans la maison et la forme de mon corps.
+Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se
+parlant à elle-même et promenant de la tête
+aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle a l'air assez bien faite...</p>
+
+<p>Ensuite, s'adressant directement à moi, avec
+un sourire satisfait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je
+n'aime avoir auprès de moi que des femmes bien
+faites... C'est plus convenable...</p>
+
+<p>Je n'étais pas au bout de mes étonnements.
+Continuant de m'examiner minutieusement, elle
+s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous
+coiffiez autrement... Vous n'êtes pas coiffée avec
+élégance... Vous avez de beaux cheveux... il faut
+les faire valoir... C'est très important, la chevelure...
+Tenez, comme ça... dans ce goût-là...</p>
+
+<p>Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front,
+répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce goût-là... Elle est charmante...
+Regardez, Mary... vous êtes charmante... C'est
+plus convenable...</p>
+
+<p>Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je
+me demandais si Madame n'était point un peu
+loufoque, ou si elle n'avait point des passions
+contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué
+que cela.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, contente de mes cheveux,
+elle m'interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là votre plus belle robe?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas bien, votre plus belle robe...
+Je vous en donnerai des miennes que vous arrangerez...
+Et vos dessous?</p>
+
+<p>Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du
+tout... Et votre linge... est-il convenable?</p>
+
+<p>Agacée par cette inspection violatrice, je répondis
+d'une voix sèche:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que Madame veut dire par
+convenable...</p>
+
+<p>&mdash;Montrez-moi votre linge... allez me chercher
+votre linge... Et marchez un peu... encore...
+revenez... retournez... Elle marche bien... elle a
+du chic...</p>
+
+<p>Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette toile... ces bas... ces chemises...
+quelle horreur!... Et ce corset!... Je ne veux pas
+voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous portiez
+ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...</p>
+
+<p>Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un
+grand tiroir qui était plein de chiffons odorants,
+et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le
+tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous
+verrez, il y a des points à refaire, des arrangements,
+de petits raccommodages... Vous les
+ferez... Prenez tout ça... il y a un peu de tout...
+il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe,
+un trousseau convenable... Prenez tout ça...</p>
+
+<p>Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie,
+des bas de soie, des chemises de soie et de fine
+batiste, des amours de pantalons, de délicieuses
+gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une
+odeur forte, une odeur de peau d'Espagne, de
+frangipane, de femme soignée, une odeur d'amour
+enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont
+les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient
+sur le tapis comme une corbeille de
+fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je
+demeurais toute bête, contente et gênée à la fois,
+devant ces tas d'étoffes roses, mauves, jaunes,
+rouges où restaient encore des bouts de ruban
+aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles
+délicates... Et Madame remuait ces défroques
+toujours jolies, ces dessous à peine passés, me
+les montrait, me les choisissait, en me faisant
+des recommandations, en m'indiquant ses préférences.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime que les femmes qui me servent soient
+coquettes, élégantes... qu'elles sentent bon. Vous
+êtes brune... voici un jupon rouge qui vous ira à
+merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien.
+Prenez tout...</p>
+
+<p>J'étais dans un état de stupéfaction profonde...
+Je ne savais que faire... je ne savais que dire.
+Machinalement, je répétais:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Madame... Que Madame est bonne!...
+Merci, Madame...</p>
+
+<p>Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions
+le temps de se préciser... Elle parlait, parlait,
+tour à tour familière, impudique, maternelle,
+maquerelle, et si étrange!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme la propreté, Mary... les soins
+du corps... les toilettes secrètes. Oh! j'y tiens,
+par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis exigeante...
+exigeante... jusqu'à la manie.</p>
+
+<p>Elle entra dans des détails intimes, insistant
+toujours sur ce mot «convenable», qui revenait
+sans cesse sur ses lèvres à propos de choses qui
+ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait.
+Comme nous terminions le tri des chiffons, elle
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Une femme... n'importe quelle femme, doit
+être toujours bien tenue... Du reste, Mary, vous
+ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous
+prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...</p>
+
+<p>Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses
+armoires, ses penderies, la place de chaque chose,
+me mit au courant du service, avec des réflexions
+qui me paraissaient drôles et pas naturelles..</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier...
+vous ferez aussi le service de M. Xavier...
+C'est mon fils, Mary...</p>
+
+<p>&mdash;Bien Madame...</p>
+
+<p>La chambre de M. Xavier était située à l'autre
+bout du vaste appartement; une coquette chambre,
+tendue de drap bleu relevé de passementeries
+jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur,
+représentant des sujets de chasse, de courses,
+des attelages, des châteaux. Un porte-cannes
+tenait le milieu d'un panneau, véritable panoplie
+de cannes avec un cor de chasse au milieu,
+flanqué de deux trompettes de mail entrecroisées...
+Sur la cheminée, entre beaucoup de bibelots, de
+boîtes de cigares, de pipes, une photographie de
+joli garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie
+insolente de gommeux précoce, grâce douteuse
+de fille, et qui me plut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Xavier... présenta Madame.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop
+de chaleur, sans doute:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'il est beau garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.</p>
+
+<p>Je vis que mon exclamation ne l'avait pas
+fâchée... car elle avait souri.</p>
+
+<p>&mdash;M. Xavier est comme tous les jeunes gens...
+me dit-elle. Il n'a pas beaucoup d'ordre... Il
+faudra que vous en ayez pour lui... et que sa
+chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez
+chez lui, tous les matins, à neuf heures... Vous
+lui porterez son thé... à neuf heures, vous entendez,
+Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre
+tard... Il vous recevra peut-être mal... mais, cela
+ne fait rien... Un jeune homme doit être réveillé
+à neuf heures.</p>
+
+<p>Elle me montra où l'on mettait le linge de
+M. Xavier, ses cravates, ses chaussures, accompagnant
+chaque détail d'un:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant
+enfant...</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous plier les pantalons?... Oh!
+M. Xavier tient à ses pantalons, par dessus tout.</p>
+
+<p>Quant aux chapeaux, il fut convenu que je
+n'avais pas à m'en occuper et que c'était le valet
+de chambre à qui appartenait la gloire de leur
+donner le coup de fer quotidien.</p>
+
+<p>Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une
+maison où il y avait un valet de chambre, ce fût
+moi que Madame chargeât du service de M. Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas
+très convenable... me dis-je, parodiant le mot
+que répétait constamment ma maîtresse, à propos
+de n'importe quoi.</p>
+
+<p>Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans
+cette bizarre maison.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça
+étonne d'abord, et puis on s'y fait. Des fois, il n'y
+a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame
+va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée,
+des gros mots plein la bouche. Monsieur,
+lui, ne quitte pas le téléphone... Il crie, menace,
+supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les
+huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître
+d'hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes
+à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient
+plus rien livrer. Un jour de réception, on
+leur coupa l'électricité et le gaz... Et puis, tout
+d'un coup, c'est la pluie d'or... La maison regorge
+de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par
+exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux
+domestiques, ils attendent, des mois et des mois,
+leurs gages... Mais ils finissent toujours par être
+payés... seulement, au prix de quelles scènes, de
+quels engueulements, de quelles chamailleries!...
+C'est à ne pas croire...</p>
+
+<p>Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était
+ma chance, pour une fois que j'avais de forts
+gages...</p>
+
+<p>&mdash;M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit,
+dit le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec
+insistance, il rentrera peut-être, maintenant...</p>
+
+<p>Et le valet de chambre raconta que, le matin
+même, un créancier de M. Xavier était venu
+encore faire du potin... Cela devait être bien
+malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait
+dû payer une forte somme, au moins quatre mille
+francs...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il.
+Je l'ai entendu qui disait à Madame: «Ça ne peut
+pas durer... Il nous déshonorera... il nous déshonorera!...»</p>
+
+<p>La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de
+philosophie, haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en
+fichent un peu... C'est de payer qui les embête...</p>
+
+<p>Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris,
+vaguement, qu'il pouvait y avoir un rapport
+entre les chiffons de Madame, les paroles de
+Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de payer qui les embête...</p>
+
+<p>Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie
+par d'étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier...</p>
+
+<p>Le valet de chambre n'avait pas menti. Une
+drôle de boîte, en vérité.</p>
+
+<p>Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais
+pas quoi, au juste... quelque chose comme président
+ou directeur... Il racolait des pèlerins où
+il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les
+vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois
+l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes,
+à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit,
+bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et
+la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi
+d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre
+l'enseignement laïque... Ligue contre les publications
+obscènes... Société des bibliothèques
+amusantes et chrétiennes... Association des biberons
+congréganistes pour l'allaitement des enfants
+d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des
+orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des
+cercles, des bureaux de placement... Il présidait
+de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un
+petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné,
+très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses
+et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et
+rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans
+les journaux, quelquefois... Naturellement, les
+uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute
+sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille
+fripouille et de sale canaille. À l'office, nous
+nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique
+ce soit assez chic et flatteur de servir chez
+des maîtres dont on parle dans les journaux.</p>
+
+<p>Toutes les semaines, Monsieur donnait un
+grand dîner suivi d'une grande réception, où
+venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens,
+des sénateurs réactionnaires, des députés
+catholiques, des curés protestataires, des moines
+intrigants, des archevêques... Il y en avait un,
+surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un
+très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui,
+bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours
+des méchancetés, avec des airs contrits et
+dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait
+des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de
+raides, dans cette maison, le Saint-Père.</p>
+
+<p>Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait
+trop de choses, il aimait trop de gens. Encore
+ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et
+des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux
+farceur.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais
+dans l'antichambre à endosser son pardessus:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes de ma Société, me
+demanda-t-il, la Société des Servantes de
+Jésus?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en être... c'est indispensable... Je
+vais vous inscrire...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur
+ce que c'est que cette Société?</p>
+
+<p>&mdash;Une Société admirable, qui recueille et
+éduque chrétiennement les filles-mères...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui
+sortent de prison... il y a les prostituées repenties...
+il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...</p>
+
+<p>Il retira de sa poche des journaux soigneusement
+pliés et me les tendit.</p>
+
+<p>&mdash;Cachez ça... lisez ça... quand vous serez
+seule... C'est très curieux...</p>
+
+<p>Et il me prit le menton, disant avec un léger
+claquement de langue:</p>
+
+<p>&mdash;Hé mais!... elle est drôlette, cette petite,
+elle est ma foi, très drôlette...</p>
+
+<p>Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux
+qu'il m'avait laissés. C'était le <i>Fin de siècle</i>...
+le <i>Rigolo</i>... les <i>Petites femmes de Paris</i>. Des saletés,
+quoi!</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle!
+J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous
+pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain.
+Celui-là passait son temps à déblatérer
+contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il
+ne voulait pas entendre parler de la religion, du
+pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on
+eût renversé toutes les églises, fait sauter tous
+les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la
+messe, en cachette, dans des paroisses éloignées...
+Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et
+tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites.
+Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait
+refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites,
+tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur
+genre...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi;
+elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés
+de bienfaisance, organisait des ventes de
+charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez
+elle; et la maison allait comme elle pouvait...
+Très souvent, Madame rentrait en retard, venant
+le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits,
+le corps tout imprégné d'une odeur qui
+n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces
+rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le
+genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et
+qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses
+comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais
+un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire...
+Elle se montrait familière, presque camarade,
+au point que, parfois, oubliant, elle sa
+dignité, moi mon respect, nous disions ensemble
+des bêtises et de raides... Elle me donnait des
+conseils pour l'arrangement de mes petites affaires,
+encourageait mes goûts de coquetterie,
+m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne,
+m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait
+de poudre de riz. Et, durant ces opérations,
+elle répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme
+soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et
+douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir
+l'entourer... Vous avez un très beau buste... il
+faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes...
+il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...</p>
+
+<p>J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une
+inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je
+ne pouvais oublier les histoires surprenantes que
+l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais
+l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés
+pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours...
+C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle
+veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour
+que ça le retienne davantage, à la maison... et
+que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous...
+Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a
+même attiré des amies chez elle... des femmes
+mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes
+filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y
+coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant...
+vous verrez... vous verrez...</p>
+
+<p>Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à votre place... ce que je les ferais
+casquer!... Je me gênerais, peut-être.</p>
+
+<p>Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis
+des camarades de l'office. Mais, pour me
+rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière
+fût jalouse de l'évidente préférence que Madame
+me marquait.</p>
+
+<br>
+
+<p>J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir
+les rideaux et porter le thé chez M. Xavier...
+C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre,
+avec un battement au coeur, une forte appréhension.
+Il fut longtemps, sans faire attention
+à moi. Je tournais de ci... je tournais de là...
+préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à
+paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui
+ne m'adressait la parole que pour se plaindre,
+d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le
+dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence
+et je redoublai de coquetteries silencieuses
+et choisies. Je m'attendais chaque jour à
+quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme
+de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient
+au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si
+cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais
+pas... Ce que je voulais, c'est que cela
+arrivât...</p>
+
+<p>M. Xavier était réellement un très joli garçon,
+plus joli encore que ne le montrait sa photographie.
+Une légère moustache blonde&mdash;deux
+petits arcs d'or&mdash;dessinait, mieux que sur son
+portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue
+appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté
+de jaune, avaient une fascination étrange,
+ses mouvements, une indolence, une grâce lasse
+et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand,
+élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne,
+d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait
+en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il
+m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais
+pour lui-même, sa résistance ou plutôt son
+indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus
+que du désir, de l'amour.</p>
+
+<p>Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors
+du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens,
+une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de
+ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre
+posé sur le tapis, il en résultait une attitude,
+entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus
+décentes. Pudiquement, je voulus me retirer...
+mais il me rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que
+je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un
+homme?</p>
+
+<p>Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa
+chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe,
+le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément,
+pendant que, avec des mouvements harmonieux
+et lents, et rougissant un peu, je déposais
+le plateau sur la petite table, près de la cheminée.
+Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es une très chic fille... me dit-il...
+Depuis combien de temps es-tu donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois semaines, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est épatant!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas
+encore remarqué que tu fusses une si belle
+fille...</p>
+
+<p>Il étira ses deux jambes, les allongea vers le
+tapis... se donna une claque sur les cuisses, qu'il
+avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi
+blanches que des cuisses de femme...</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici!... fit-il...</p>
+
+<p>Je m'approchai un peu tremblante. Sans une
+parole, il me prit par la taille, me renifla, me
+força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du lit...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me
+débattant mollement... Finissez... je vous en
+prie... Si vos parents vous voyaient?</p>
+
+<p>Mais, il se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Mes parents... Oh! tu sais... mes parents...
+j'en ai soupé...</p>
+
+<p>C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on
+lui demandait quelque chose, il répondait: «J'en
+ai soupé.» Et il avait soupé de tout...</p>
+
+<p>Afin de retarder un peu le moment de la suprême
+attaque, car ses mains sur mon corsage
+devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur
+Xavier... Comment se fait-il qu'on ne vous voie
+jamais aux dîners de Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non,
+tu sais... ils me rasent les dîners de Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se fait-il, insistai-je, que votre
+chambre soit la seule pièce de la maison où il
+n'y ait pas de portrait du pape?</p>
+
+<p>Cette observation le flatta... Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste,
+moi... La religion... les jésuites... les curés...
+Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai soupé...
+Une société composée de gens comme papa
+et comme maman?... Ah! tu sais... N'en faut
+plus!...</p>
+
+<p>Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier...
+en qui je retrouvais, avec les mêmes vices,
+l'accent traînant des voyous de Paris... Il me
+semblait que je le connaissais depuis des années
+et des années. À son tour, il m'interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?</p>
+
+<p>&mdash;Votre père... m'écriai-je... simulant d'être
+scandalisée... Ah! monsieur Xavier... un si saint
+homme!</p>
+
+<p>Son rire redoubla, éclata tout à fait:</p>
+
+<p>&mdash;Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec
+toutes les bonnes, ici, papa... C'est sa toquade, les
+bonnes. Il n'y a plus que les bonnes qui l'excitent.
+Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?...
+Tu m'épates...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi...
+Seulement, il m'apporte le <i>Fin de Siècle</i>... le
+<i>Rigolo</i>... les <i>Petites Femmes de Paris</i>...</p>
+
+<p>Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:</p>
+
+<p>&mdash;Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant,
+papa!...</p>
+
+<p>Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme maman... Hier, elle m'a encore
+fait une scène... Je la déshonore, elle et
+papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la
+société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui
+ai déclaré: «Ma petite mère chérie, c'est entendu...
+je me rangerai... le jour où tu auras
+renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça
+l'a fait taire... Ah! non, tu sais... ils m'assomment,
+mes auteurs... J'en ai soupé de leurs histoires...
+À propos... tu connais bien Fumeau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si... mais si... Anthime Fumeau?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Un gros... tout jeune... très rouge de figure...
+ultra-chic... les plus beaux attelages de Paris?...
+Fumeau... voyons trois millions de rente...
+Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je ne le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'épates!... Tout le monde le connaît,
+voyons... Le biscuit Fumeau, ah?... Celui qui a
+eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y
+es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai
+fait une bonne avec Fumeau, l'année dernière...
+une très bonne... Devine quoi?... Tu ne devines
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je devine, puisque
+je ne le connais pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau,
+je l'ai mis avec ma mère... Parole!... C'était
+trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman,
+en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent
+mille balles... Et papa donc, pour ses oeuvres!...
+Ah! ils ont le truc!... Ils la connaissent!...
+Sans ça, la maison sautait. On était à bout de
+dettes... Les curés eux-mêmes ne voulaient plus
+rien savoir... Qu'est-ce que tu dis de ça, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une
+drôle de façon de traiter la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste,
+moi... La famille, j'en ai soupé...</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage,
+un ancien corsage de Madame qui me seyait
+à ravir...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier...
+vous êtes une petite canaille... C'est très mal.</p>
+
+<p>J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout
+à coup, il mit, doucement, sa main sur ma
+bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! fit-il.</p>
+
+<p>Et me renversant sur le lit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il
+Petite putain, tu sens maman...</p>
+
+<p>Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille
+avec moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très contente de votre service, me
+dit-elle... Mary, je vous augmente de dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Si, chaque fois, elle m'augmente de dix
+francs?... songeai-je... Alors, ça va bien... C'est
+plus convenable...</p>
+
+<p>Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en
+ai soupé...</p>
+
+<p>La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier
+ne dura pas longtemps. Il eut vite «soupé de
+moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le
+pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois,
+en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai
+la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier
+n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait
+bien et elle avait dit vrai: «Il aime mieux
+les cocottes, cet enfant...» Il allait à ses habitudes,
+à ses plaisirs coutumiers, à ses noces,
+comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais
+au coeur un serrement douloureux, et, toute la
+journée, j'étais triste, triste!...</p>
+
+<p>Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier
+n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique
+comme M. Georges. En dehors de «la chose», je
+n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va
+te promener.... il ne m'accordait plus la moindre
+attention. Jamais il ne m'adressa une parole
+émue, gentille, comme en ont les amoureux dans
+les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait
+rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les
+fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait
+la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant,
+de ne pas toujours penser à la bagatelle, de
+se murmurer des choses qui caressent le coeur,
+d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder,
+durant des éternités, dans les yeux...
+Mais les hommes sont des êtres trop grossiers...
+ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si
+pures et si bleues... Et c'est grand dommage...
+M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne
+trouvait de plaisir que dans la débauche... En
+amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche
+le rasait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai
+soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut
+laisser ça à papa...</p>
+
+<p>Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément
+la créature impersonnelle, la domestique
+à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son
+autorité de maître, de sa blague cynique de gamin.
+Je passais sans transition de l'état de bête d'amour
+à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent,
+avec un rire du coin de la bouche, un affreux
+rire en scie qui me froissait, m'humiliait:</p>
+
+<p>&mdash;Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché
+avec papa?... Tu m'étonnes...</p>
+
+<p>Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes
+larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du
+rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer
+ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé
+de ces bêtises-là...</p>
+
+<p>Moi, quand je suis encore sous le frisson du
+bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps,
+longtemps, le petit homme qui me l'a
+donné... Après les secousses de la volupté, j'ai
+besoin&mdash;un besoin immense, impérieux&mdash;de
+cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce
+baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la
+chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai
+besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie
+du spasme, dans le paradis de l'extase...
+dans la plénitude, dans le silence délicieux et
+candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé
+de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes
+bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait
+physiquement intolérable. Il semblait vraiment
+que nous n'eussions rien mêlé de nous en
+nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos
+âmes n'eussent pas été un instant confondus
+dans le même cri, dans le même oubli, dans la
+même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir
+sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement
+nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait
+brutalement, sautait du lit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...</p>
+
+<p>Et il allumait une cigarette...</p>
+
+<p>Rien ne m'était pénible comme de voir que
+je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection,
+pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien
+que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure,
+que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse
+même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en
+avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait
+d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!...
+Pire qu'un vieux... plus inventif et plus
+féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant
+ou un prêtre satanique.</p>
+
+<p>Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la
+petite canaille, que je me serais dévouée à lui,
+malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui,
+encore, je songe avec des regrets à sa frimousse
+effrontée, cruelle et jolie... à sa peau
+parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce
+et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur
+mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient
+dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son
+baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!</p>
+
+<br>
+
+<p>Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour
+s'habiller&mdash;Dieu qu'il était gentil en habit!&mdash;et
+que je disposais avec soin ses affaires dans le
+cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras,
+sans une hésitation, presque sur un ton
+impératif, de même qu'il m'eût demandé de l'eau
+chaude:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument
+besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai
+demain...</p>
+
+<p>Précisément, Madame m'avait payé mes gages
+le matin... Le savait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je,
+un peu honteuse, honteuse de sa demande,
+peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne pas
+posséder toute la somme qu'il me demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher
+ces quatre-vingt-dix francs... Je te les rendrai
+demain...</p>
+
+<p>Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est
+bon!» sec et bref, qui me glaça le coeur. Puis, me
+tendant son pied, d'un mouvement brutal...</p>
+
+<p>&mdash;Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il,
+insolemment... Vite, je suis pressé...</p>
+
+<p>Je le regardai tristement, implorant:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur
+Xavier?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...</p>
+
+<p>En nouant ses cordons, je gémis:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous allez encore faire la noce avec
+de sales femmes?... Et vous ne rentrerez pas de la
+nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais pleurer...
+Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...</p>
+
+<p>Sa voix devint dure et tout à fait méchante.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté
+tes quatre-vingt-dix francs... tu peux les reprendre...
+Reprends-les...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... soupirai-je... Vous savez bien
+que ce n'est pas pour ça...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... fiche-moi la paix!...</p>
+
+<p>Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans
+m'embrasser, sans me dire un mot...</p>
+
+<p>Le lendemain, il ne fut pas question de me
+rendre l'argent, et je ne voulus pas le réclamer.
+Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de
+moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes
+qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent
+aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des
+femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin
+de rapporter un peu d'argent et de procurer des
+gâteries au petit homme qu'elles aiment. Voilà
+qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment,
+cela m'est passé autant que je l'affirme?
+Hélas, je n'en sais rien... Il y a des moments où
+devant un homme, je me sens si molle... si
+molle... sans volonté, sans courage, et si vache...
+ah! oui... si vache!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis
+de moi. De gentille qu'elle avait été jusqu'ici,
+elle devint dure, exigeante, tracassière... Je
+n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de
+bien... j'étais maladroite, malpropre, mal élevée,
+oublieuse, voleuse... Et sa voix si douce, au début,
+si camarade, prenait maintenant un mordant de
+vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton
+cassant... rabaissant... Finies les séances de chiffonnage,
+de cold-cream, de poudre de riz, et les
+confidences secrètes, et les recommandations
+intimes, gênantes au point que les premiers
+jours je m'étais demandé, et que je me demande
+encore, si Madame n'était point pour femme?...
+Finie cette camaraderie louche que je sentais bien,
+au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en
+était allé mon respect pour cette maîtresse qui
+me haussait jusqu'à son vice... Je la rabrouai
+d'importance, forte de toutes les infamies apparentes
+ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes
+à nous quereller, ainsi que des harangères,
+nous jetant nos huit jours à la tête comme de
+vieux torchons sales...</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi prenez-vous donc ma maison?
+criait-elle... Êtes-vous donc chez une fille, ici?...</p>
+
+<p>Non, mais ce toupet!... Je répondais:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est propre, votre maison... vous
+pouvez vous en vanter... Et vous?... parlons-en...
+ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi...
+Et Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on
+ne vous connaît pas dans le quartier... et dans
+Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... Votre
+maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des
+bordels qui sont moins sales que votre maison...</p>
+
+<p>C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux
+pires insultes, jusqu'aux plus ignobles menaces;
+elles descendaient jusqu'au vocabulaire des filles
+publiques et des maisons centrales... Et puis, tout
+à coup cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier
+fût repris pour moi d'un goût passager, hélas!...
+Alors recommençaient les familiarités louches,
+les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons,
+les promesses de gages doublés, les lavages à la
+crème Simon&mdash;c'est plus convenable&mdash;les initiations
+aux mystères des parfumeries raffinées...
+Madame réglait thermométriquement sa conduite
+envers moi sur celle de M. Xavier... Les bontés
+de l'une suivaient immédiatement les caresses de
+l'autre; l'abandon du fils s'accompagnait des insolences
+de la mère... J'étais la victime, sans cesse
+ballottée, des fluctuations énervantes par où passait
+l'intermittent amour de ce gamin capricieux
+et sans coeur... C'est à croire que Madame dût nous
+espionner, écouter à la porte, se rendre compte
+par elle-même des phases différentes que nos
+relations traversaient... Mais non... Elle avait
+l'instinct du vice, voilà tout... Elle le flairait à
+travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une
+chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du
+gibier.</p>
+
+<br>
+
+<p>Quant à Monsieur, il continuait de sautiller
+parmi tous ces événements, parmi tous les drames
+cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et
+comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure
+de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes
+bourrées de brochures pieuses et d'obscènes
+journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de
+respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la
+démarche un peu plus lente, le geste un peu plus
+onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute
+sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans
+la journée... Régulièrement, le vendredi, c'était
+toujours, presque sans variantes, la même scène
+burlesque.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en
+me montrant sa serviette.</p>
+
+<p>&mdash;Des cochonneries... répondais-je, en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... des gaudrioles...</p>
+
+<p>Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer,
+que je fusse à point, et se contentant de me
+sourire d'un air complice, de me caresser le
+menton, de me dire, en passant sa langue sur ses
+lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette
+petite...</p>
+
+<p>Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son
+manège et je me promettais bien de saisir l'occasion
+éclatante et prochaine de le remettre vivement
+à sa place.</p>
+
+<p>Un après-midi, je fus très surprise de le voir
+entrer dans la lingerie où j'étais seule à rêvasser
+tristement sur mon ouvrage. Le matin, j'avais eu
+avec M. Xavier une scène pénible et l'impression
+n'en était pas encore effacée... Monsieur
+referma la porte doucement, déposa sa serviette
+sur la grande table, près d'une pile de draps, et,
+venant à moi, il me prit les mains, les tapota.
+Sous la paupière battante, son oeil virait, comme
+celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil.
+Il était à mourir de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous
+appeler Célestine... cela ne vous froisse pas?</p>
+
+<p>J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Monsieur... répondis-je, en me
+tenant sur la défensive.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante...
+voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Adorable, même... adorable... adorable!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur...</p>
+
+<p>Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient
+le long de mon corsage, chargés de désirs,
+et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la
+nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Adorable... adorable!... soufflait-il.</p>
+
+<p>Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu,
+pour éviter ce baiser:</p>
+
+<p>&mdash;Restez, Célestine... je vous en prie... Je
+t'en prie!... Cela ne t'ennuie pas que je te tutoie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur... cela m'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?...
+Ah! tu ne me connais pas!...</p>
+
+<p>Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue
+moussait à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine
+je vais à Lourdes... oui, j'emmène à
+Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?...
+J'ai un moyen de t'emmener à Lourdes...
+Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de rien... Tu
+resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce
+que tu voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver
+dans ta chambre... dans ta chambre... dans ton
+lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais
+pas... tu ne sais pas tout ce que je suis capable de
+faire. Avec l'expérience d'un vieillard, j'ai les
+ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu
+verras... Oh! tes grands yeux polissons!...</p>
+
+<p>Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition
+en elle-même,&mdash;je l'attendais depuis longtemps,&mdash;c'était
+la forme imprévue que Monsieur
+lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid.
+Et désireuse d'humilier ce vieux paillard,
+de lui montrer que je n'avais pas été la dupe des
+sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai,
+en pleine figure, ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble
+que vous oubliez M. Xavier?... Qu'est-ce qu'il
+fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes,
+aux frais de la chrétienté?</p>
+
+<p>Une lueur trouble... oblique... un regard de
+fauve surpris, s'alluma dans les ténèbres de ses
+yeux... Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;M. Xavier?</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?...
+Il ne s'agit pas de M. Xavier... M. Xavier n'a
+rien à faire ici...</p>
+
+<p>Je redoublai d'insolence...»</p>
+
+<p>&mdash;Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas
+le malin... Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher
+avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien,
+je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça
+n'est pas dans les conventions... Et puis... vous
+savez, mon petit père... vous n'êtes pas mon type.</p>
+
+<p>Et je lui éclatai de rire au visage.</p>
+
+<p>Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère.
+Mais il ne crut pas prudent d'engager une
+discussion, pour laquelle j'étais terriblement armée.
+Il ramassa avec précipitation sa serviette et
+s'esquiva poursuivi par mes rires...</p>
+
+<p>Le lendemain, à propos de rien, Monsieur
+m'adressa une observation grossière. Je m'emportai...
+Madame survint... Je devins folle de
+colère. La scène qui se passa entre nous trois fut
+tellement effrayante, tellement ignoble, que je
+renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes
+intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs
+infamies, je leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier.
+Ils écumaient. Je saisis un coussin et le
+lançai violemment à la tête de Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite...
+tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de
+me déchirer le visage avec ses ongles...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous raye de ma société... vous ne faites
+plus partie de ma société... fille perdue... prostituée!...
+vociférait Monsieur, en bourrant, de
+coups de poing, sa serviette...</p>
+
+<p>Finalement, Madame me retint mes huit jours,
+refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de
+M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les
+frusques qu'elle m'avait données...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous
+êtes tous des maquereaux!...</p>
+
+<p>Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire
+de police et du juge de paix...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est du potin que vous voulez.&mdash;Eh
+bien, allons-y, tas de fripouilles!</p>
+
+<p>Hélas, le commissaire de police prétendit que
+cela ne le regardait pas. Le juge de paix m'engagea
+à étouffer l'affaire. Il expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira
+pas... Et c'est juste, remarquez bien... Que deviendrait
+la société si un domestique pouvait avoir
+raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société,
+Mademoiselle... ce serait l'anarchie...</p>
+
+<p>Je consultai un avoué: il me demanda deux
+cents francs. J'écrivis à M. Xavier: il ne me répondit
+pas... Alors je fis le compte de mes ressources...
+Il me restait trois francs cinquante...
+et le pavé de la rue.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br><br>
+
+<p>13 novembre.</p>
+
+
+<p>Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de
+Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, espèce de
+maison de refuge, en même temps que bureau de
+placement, pour les bonnes. C'est un bel établissement&mdash;matiche&mdash;à
+façade blanche, au fond d'un
+grand jardin. Dans le jardin orné, tous les cinquante
+pas, de statues de la Vierge, s'élève une
+petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie
+avec l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent.
+Et, toutes les heures, on entend tinter
+les cloches... C'est si gentil d'entendre tinter les
+cloches... ça remue dans le coeur des choses
+oubliées et si anciennes!... Quand les cloches
+tintent, je ferme les yeux, j'écoute, et je revois
+des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et
+que je reconnais tout de même, des paysages très
+doux, imprégnés de tous les souvenirs transformés
+de l'enfance et de la jeunesse... et des binious...
+et, sur la lande, au bord des grèves, des
+déroulées lentes de foules en fête... Ding... din...
+dong!... Ça n'est pas très gai... ça n'est pas la
+même chose que la gaîté, c'est même triste au
+fond, triste comme de l'amour... Mais j'aime ça... A
+Paris, on n'entend jamais que la corne du fontainier
+et l'assourdissante trompette des tramways.</p>
+
+<p>Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs,
+on est logée dans des galetas de dortoirs,
+sous les combles; on est nourrie maigrement de
+viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie
+vingt-cinq sous par jour à l'Institution. C'est-à-dire
+qu'elles retiennent, quand elles vous ont
+placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages...
+Elles appellent ça vous placer pour rien. En
+outre, il faut travailler, depuis six heures du
+matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les
+détenues des maisons centrales... Jamais de sorties... Les
+repas et les exercices religieux remplacent
+les récréations... Ah! elles ne s'embêtent
+pas, les bonnes soeurs, comme dirait M. Xavier...
+et leur charité est un fameux truc... Elles vous
+posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai
+bête toute ma vie... Les dures leçons de choses,
+les malheurs ne m'apprennent jamais rien, ne me
+servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, de
+faire le diable et, finalement, je suis toujours
+roulée par tout le monde.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé
+des soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de
+chics types dans la boîte... des comtesses... des
+marquises... On peut tomber sur des places épatantes.</p>
+
+<p>Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je
+m'étais souvenue avec attendrissement, nigaude
+que je suis, des années heureuses, passées chez
+les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il
+fallait bien aller quelque part... Quand on n'a pas
+le sou, on ne fait pas la fière...</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine
+de bonnes... Beaucoup venaient de très loin, de
+Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore servi
+nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé,
+avec des mines sournoises et des yeux singuliers
+qui, par-dessus les murs du couvent, s'ouvraient
+sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus
+à la coule, sortaient de place, comme moi.</p>
+
+<p>Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce
+que je savais faire, si j'avais de bons certificats,
+s'il me restait de l'argent. Je leur contai des
+blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements,
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cette chère enfant!... nous lui trouverons
+une bonne place.</p>
+
+<p>Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En
+attendant cette bonne place promise, chacune de
+ces chères enfants était occupée à quelque ouvrage,
+selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la
+cuisine et le ménage; celles-là travaillaient au
+jardin, bêchaient la terre, comme des terrassiers...
+Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant,
+disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air
+distingué... Je commençai par ravauder les culottes
+de l'aumônier et les caleçons d'une espèce
+de capucin qui, dans le moment, prêchait une
+retraite à la chapelle... Ah! ces culottes!... Ah!
+ces caleçons!... Pour sûr qu'ils ne ressemblaient
+pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia
+des besognes moins ecclésiastiques, tout à fait
+profanes, des ouvrages de fine et délicate lingerie,
+par quoi je me retrouvai dans mon élément... Je
+participai à la confection d'élégants trousseaux
+de mariage, de riches layettes, commandés aux
+bonnes soeurs par des dames charitables et riches
+qui s'intéressaient à l'établissement.</p>
+
+<p>Tout d'abord, après tant de secousses, malgré
+la mauvaise nourriture, les culottes de l'aumônier,
+le peu de liberté, malgré tout ce que je pouvais
+deviner d'exploitation âpre, je goûtai une
+réelle douceur dans ce calme, dans ce silence...
+Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de prier
+était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude
+de ma conduite passée m'incitait aux fervents
+repentirs... Plusieurs fois de suite, je me confessai
+à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé
+les sales culottes, ce qui faisait naître en
+moi, tout de même, en dépit de ma sincère piété,
+des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était
+un drôle de bonhomme que cet aumônier, tout
+rond, tout rouge, un peu rude de manières et de
+langage, et qui sentait le vieux mouton. Il
+m'adressait des questions étranges, insistait de
+préférence sur mes lectures.</p>
+
+<p>&mdash;De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!...
+Eh, mon Dieu! c'est cochon sans doute... Je ne
+vous donne pas ça pour l'<i>Imitation</i>... non...
+Mais ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut
+pas lire, ce sont les livres impies... les livres
+contre la religion... tenez, par exemple Voltaire...
+Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire...
+c'est un péché mortel... ni du Renan... ni
+de l'Anatole France... Voilà qui est dangereux...</p>
+
+<p>&mdash;Et Paul Bourget, mon père?...</p>
+
+<p>&mdash;Paul Bourget!... Il entre dans la bonne
+voie... je ne dis pas non... je ne dis pas non...
+Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas
+encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait
+l'effet, votre Paul Bourget, d'une cuvette... oui,
+là... d'une cuvette où l'on s'est lavé n'importe
+quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse
+de savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre,
+encore... Huysmans, tenez... c'est raide...
+ah! sapristi, c'est très raide... mais orthodoxe...</p>
+
+<p>Et il me disait encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de
+votre corps?... Ça n'est pas bien. Mon Dieu!...
+c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher,
+encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres...
+quand ce sont des personnes pieuses... que toute
+seule, ou bien avec des gens de même condition
+que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le
+bon Dieu... Et peut-être que ces personnes ont
+des dispenses... Beaucoup ont des dispenses...</p>
+
+<p>Comme je lui nommais M. Xavier et son père:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous
+demande pas de noms... ne me dites jamais de
+noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs,
+ce sont des personnes riches et respectables
+que vous me nommez-là... des personnes extrêmement
+religieuses... Par conséquent, c'est vous
+qui avez tort... vous qui vous insurgez contre la
+morale et contre la société....</p>
+
+<p>Ces conversations ridicules et surtout ces
+culottes dont je ne parvenais pas à effacer, dans
+mon esprit, l'importune et trop humaine image,
+refroidirent considérablement mon zèle religieux,
+mes ardeurs de repentie. Le travail aussi m'agaça.
+Il me donnait la nostalgie de mon métier. J'avais
+des désirs impatients de m'évader de cette prison,
+de retourner aux intimités des cabinets de toilette.
+Je soupirais après les armoires, pleines de
+lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent
+les taffetas, où craquent les satins et les velours
+si doux à manier... et les bains où, sur les chairs
+blondes, moussent les savons onctueux. Et les
+histoires de l'office, et les aventures imprévues,
+le soir dans l'escalier et dans les chambres!...
+C'est curieux, vraiment... Quand je suis en place,
+ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans
+place, elles me manquent... J'étais lasse aussi,
+lasse à l'excès, écoeurée de ne manger depuis
+huit jours que des confitures faites avec des groseilles
+tournées, dont les bonnes soeurs avaient
+acheté un lot au marché de Levallois. Tout ce que
+les saintes femmes pouvaient arracher au tombereau
+d'ordures, c'était bon pour nous...</p>
+
+<p>Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la
+persistante effronterie avec laquelle nous étions
+exploitées. Leur truc était simple et c'est à peine
+si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que
+les filles incapables de leur être utiles. Celles
+dont elles pouvaient tirer un profit quelconque,
+elles les gardaient prisonnières, abusant de leurs
+talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de
+la charité chrétienne, elles avaient trouvé le
+moyen d'avoir des domestiques, des ouvrières qui
+les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un
+remords, avec un inconcevable cynisme, de leurs
+modestes ressources, de leurs toutes petites économies,
+après avoir gagné sur leur travail... Et
+les frais couraient toujours.</p>
+
+<p>Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus
+rudement qu'elles ne m'eussent pas appelée, une
+seule fois, au parloir. Mais à toutes mes plaintes
+elles répondaient, les saintes-nitouches:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, ma chère enfant...
+Nous pensons à vous, ma chère enfant... pour
+une place excellente... nous cherchons, pour
+vous, une place exceptionnelle... Nous savons ce
+qui vous convient... Il ne s'en est pas encore
+présenté une seule, comme nous la voulons pour
+vous, comme vous la méritez...</p>
+
+<p>Les jours, les semaines s'écoulaient; les places
+n'étaient jamais assez bonnes, assez exceptionnelles
+pour moi... Et les frais couraient toujours.</p>
+
+<p>Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il
+s'y passait, chaque nuit, des choses à faire frémir.
+Dès que la surveillante avait terminé sa ronde
+et que tout semblait dormir, alors on voyait des
+ombres blanches se lever, glisser, entrer dans
+des lits, sous les rideaux refermés... Et l'on
+entendait de petits bruits de baisers étouffés, de
+petits cris, de petits rires, de petits chuchotements...
+Elles ne se gênaient guères, les camarades...
+A la lueur trouble et tremblante de la
+lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir,
+bien des fois, j'ai assisté à des scènes d'une
+indécence farouche et triste... Les bonnes soeurs,
+saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien
+voir, se bouchaient les oreilles pour ne rien entendre...
+Ne voulant point de scandale chez elles&mdash;car
+elles eussent été obligées de renvoyer les
+coupables&mdash;elles toléraient ces horreurs, en feignant
+de les ignorer... Et les frais couraient toujours.</p>
+
+<p>Heureusement, au plus fort de mes ennuis,
+j'eus la joie de voir entrer dans l'établissement
+une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé...
+et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université...
+Cléclé était charmante, toute blonde,
+toute rose et délurée... et d'une vivacité, d'une
+gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se trouvait
+bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait
+qu'un plaisir: rendre service. Vicieuse jusque
+dans les moelles, son vice n'avait rien de répugnant,
+à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle
+portait le vice comme une plante des fleurs,
+comme un cerisier des cerises... Son bavardage
+de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes
+embêtements, endormit mes révoltes... Comme
+nos deux lits étaient l'un près de l'autre, nous
+nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit...
+Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être...
+et, peut-être aussi le besoin de satisfaire
+une curiosité qui me trottait par la tête, depuis
+longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé...
+depuis qu'elle avait été débauchée, il y a
+plus de quatre ans, par une de ses maîtresses, la
+femme d'un général...</p>
+
+<p>Une nuit que nous étions couchées ensemble
+elle me raconta à voix basse, avec de drôles de
+chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat,
+à Versailles:</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans
+la turne... des chats, trois perroquets... un
+singe... deux chiens... Et il fallait soigner tout
+ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu
+penses, on nous collait de vieux rogatons, kif-kif
+à la boîte... Eux, c'étaient des restes de volaille,
+des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma
+chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau
+d'Évian, les sales bêtes, à cause de la typhoïde
+dont il y avait une épidémie, à Versailles... Cet
+hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de
+ma chambre pour l'installer dans la pièce où couchaient
+le singe et les chats. Ainsi, tu crois?...
+Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur
+de vieux carlin qui était toujours fourré sous
+mes jupons... bien que je le bourrasse de coups
+de pied... L'autre matin, Madame me surprit à
+le battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la
+porte en cinq-secs... Et si tu savais, ma chère, ce
+chien...</p>
+
+<p>Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine,
+entre mes seins:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait
+des passions comme un homme...</p>
+
+<p>Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et
+gentille!...</p>
+
+<br>
+
+<p>On ne se doute pas de tous les embêtements
+dont sont poursuivis les domestiques, ni de l'exploitation
+acharnée, éternelle qui pèse sur eux.
+Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les
+institutions charitables, sans compter les camarades,
+car il y en a de rudement salauds. Et personne
+ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse,
+s'amuse de la misère d'un plus pauvre
+que soi. Les scènes changent; les décors se transforment;
+vous traversez des milieux sociaux différents
+et ennemis; et les passions restent les
+mêmes, les mêmes appétits demeurent. Dans
+l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que
+dans le fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez
+des saletés pareilles, et vous vous heurtez à
+de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille
+comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue
+d'avance, où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse.
+Les pauvres sont l'engrais humain où poussent
+les moissons de vie, les moissons de joie que
+récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement,
+contre nous...</p>
+
+<p>On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah!
+voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques,
+que sont-ils donc, eux, sinon des
+esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que
+l'esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable
+corruption, de révolte engendreuse de
+haines... Les domestiques apprennent le vice
+chez leurs maîtres... Entrés purs et naïfs&mdash;il y
+en a&mdash;dans le métier, ils sont vite pourris, au
+contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne
+voit que lui, on ne respire que lui, on ne touche
+que lui... Aussi, ils s'y façonnent de jour en jour,
+de minute en minute, n'ayant contre lui aucune
+défense, étant obligés au contraire de le servir,
+de le choyer, de le respecter. Et la révolte vient
+de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à
+briser toutes les entraves mises à son expansion
+naturelle. Ah! c'est extraordinaire... On exige
+de nous toutes les vertus, toutes les résignations,
+tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement
+les vices qui flattent la vanité des maîtres
+et ceux qui profitent à leur intérêt: tout cela
+pour du mépris et pour des gages variant entre
+trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois...
+Non, c'est trop fort!... Ajoutez que nous vivons
+dans une lutte perpétuelle, dans une perpétuelle
+angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places
+et la détresse des lendemains de chômage; que
+nous avons la conscience des suspicions blessantes
+qui nous accompagnent partout, qui, partout,
+devant nous, verrouillent les portes, cadenassent
+les tiroirs, ferment à triple tour les serrures, marquent
+les bouteilles, numérotent les petits fours
+et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos
+mains, dans nos poches, dans nos malles, la honte
+des regards policiers. Car il n'y a pas une porte,
+pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille,
+pas un objet qui ne nous crie: «Voleuse!...
+voleuse!... voleuse!» Ajoutez encore la vexation
+continue de cette inégalité terrible, de cette
+disproportion effrayante dans la destinée, qui,
+malgré les familiarités, les sourires, les cadeaux,
+met entre nos maîtresses et nous un intraversable
+espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes,
+d'envies rentrées, de vengeances futures...
+disproportion rendue à chaque minute plus sensible,
+plus humiliante, plus ravalante par les caprices
+et même par les bontés de ces êtres sans
+justice, sans amour, que sont les riches... Avez-vous
+réfléchi, un instant, à ce que nous pouvons
+ressentir de haines mortelles et légitimes, de
+désirs de meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour
+exprimer quelque chose de bas, d'ignoble, nous
+entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec
+un dégoût qui nous rejette si violemment hors
+l'humanité: «Il a une âme de domestique... C'est
+un sentiment de domestique...»? Alors que voulez-vous
+que nous devenions dans ces enfers?...
+Est-ce qu'elles s'imaginent vraiment que je n'aimerais
+pas porter de belles robes, rouler dans de
+belles voitures, faire la fête avec des amoureux,
+avoir, moi aussi, des domestiques?... Elles nous
+parlent de dévouement, de probité, de fidélité...
+Non, mais vous vous en feriez mourir, mes petites
+vaches!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Une fois&mdash;c'était rue Cambon... en ai-je fait,
+mon Dieu! de ces places&mdash;les maîtres mariaient
+leur fille. Il y eut une grande soirée, où l'on
+exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une
+voiture de déménagement. Je demandai à Baptiste,
+le valet de chambre, en manière de rigolade...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... dites-le!</p>
+
+<p>&mdash;Un bidon de pétrole allumé sous leur lit..
+Le v'là, mon cadeau...</p>
+
+<p>C'était chouettement répondre. Du reste, ce
+Baptiste était un homme épatant dans la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à
+son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>Je crispai mes deux mains en forme de serres,
+et faisant le geste de griffer, férocement, un
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien
+et qui, de ses doigts méticuleux, arrangeait des
+fleurs et des fruits dans une coupe de cristal, dit
+sur un ton tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me contenterais de leur asperger la
+gueule, à l'église, avec un flacon de bon vitriol...</p>
+
+<p>Et il piqua une rose entre deux poires.</p>
+
+<p>Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire,
+c'est que ces vengeances-là n'arrivent pas plus
+souvent. Quand je pense qu'une cuisinière, par
+exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la
+vie de ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place
+de sel... un petit filet de strychnine au lieu de
+vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non... Faut-il
+que nous ayons tout de même, la servitude dans
+le sang!...</p>
+
+<p>Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je
+pense et ce que j'ai vu... Eh bien, je dis que tout
+cela n'est pas beau... Je dis que, du moment où
+quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier
+des pauvres diables, fût-ce la dernière des filles,
+je dis qu'il leur doit de la protection, qu'il leur
+doit du bonheur... Je dis aussi que si le maître ne
+nous le donne pas, nous avons le droit de le
+prendre, à même son coffre, à même son sang...</p>
+
+<p>Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces
+choses qui me font mal à la tête et me retournent
+l'estomac... Je reviens à mes petites histoires.</p>
+
+<br>
+
+<p>J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs
+de Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré
+l'amour de Cléclé, et ce qu'il me donnait de
+sensations nouvelles et gentilles, je me faisais
+vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de
+liberté. Lorsqu'elles eurent compris que j'étais
+bien décidée à partir, alors les braves soeurs m'offrirent
+des places et des places... Il n'y en avait
+que pour moi... Mais, plus souvent&mdash;je ne suis
+pas toujours une bête, et j'ai l'oeil aux canailleries...
+Toutes ces places, je les refusai; à toutes,
+je trouvai quelque chose qui ne me convenait
+pas... Il fallait voir leurs têtes, aux saintes femmes...
+C'était risible... Elles avaient compté
+qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles
+pourraient se rembourser, usurairement, sur mes
+gages, des frais de la pension... Et je jouissais de
+leur poser un lapin, à mon tour.</p>
+
+<p>Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais
+l'intention de partir, le soir même. Elle eut le
+toupet de me répondre, en levant les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère enfant, c'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est impossible?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas
+quitter la maison, comme ça... Vous nous devez
+plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer
+d'abord ces soixante-dix francs...</p>
+
+<p>&mdash;Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un
+sou... Vous pouvez vous fouiller...</p>
+
+<p>La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux,
+et, dignement, sévèrement, elle prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que
+c'est un vol?... Et voler de pauvres femmes
+comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège
+dont le bon Dieu vous punira... Réfléchissez...</p>
+
+<p>Alors, la colère me prit:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de
+vous ou de moi?... Non, mais vous êtes épatantes,
+mes petites mères...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je vous défends de parler
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?...
+On fait votre ouvrage... on travaille
+comme des bêtes pour vous du matin au soir...
+on vous gagne des argents énormes... vous nous
+donnez une nourriture dont les chiens ne voudraient
+pas... Et il faudrait vous payer par-dessus
+le marché!... Ah! vous ne doutez de rien...</p>
+
+<p>La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je
+sentais qu'elle avait sur les lèvres des mots grossiers,
+orduriers, furieux, prêts à sortir... Elle
+n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur,
+sans religion... Dieu vous punira... Partez,
+si vous le voulez... nous retenons votre malle...</p>
+
+<p>Je me campai toute droite devant elle, dans
+une attitude de défi, et la regardant bien en face:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu
+de retenir ma malle... et vous allez voir rappliquer,
+tout de suite, le commissaire de police...
+Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes
+de vos aumôniers, de voler le pain des
+pauvres filles, de spéculer sur les horreurs qui
+se passent toutes les nuits dans le dortoir...</p>
+
+<p>La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir
+ma voix de sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle... mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries
+qui se passent toutes les nuits, dans le dortoir!... Osez
+donc me dire, en face, les yeux dans
+les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez,
+parce qu'elles vous rapportent... oui,
+parce qu'elles vous rapportent!...</p>
+
+<p>Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai
+mon réquisitoire.</p>
+
+<p>&mdash;Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être
+une prison et un bordel?... eh bien, oui, j'en ai
+plein le dos de la religion... Ma malle, entendez-vous!...
+je veux ma malle... vous allez me donner
+ma malle tout de suite.</p>
+
+<p>La soeur Boniface eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas discuter avec une fille perdue,
+dit-elle d'une voix digne... C'est bien...
+vous partirez...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ma malle?</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre malle...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon... Ah! il en faut des manières
+ici, pour avoir ses affaires... C'est pire qu'à la
+douane...</p>
+
+<p>Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui
+fut très gentille, et qui avait des économies, me
+prêta vingt francs... J'allai retenir une chambre
+chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je
+me payai un paradis à la Porte-Saint-Martin. On
+y jouait les <i>Deux Orphelines</i>... Comme c'est ça!...
+C'est presque mon histoire...</p>
+
+<p>Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer,
+pleurer, pleurer...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+<br><br>
+
+<p>18 novembre.</p>
+
+
+<p>Rose est morte. Décidément le malheur est sur
+la maison du capitaine. Pauvre capitaine!... Son
+furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour
+de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a
+été emportée avant-hier soir par une soudaine
+attaque de congestion pulmonaire... On l'a enterrée
+ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu
+passer, dans le chemin, le cortège... Porté à bras
+par six hommes, le lourd cercueil était tout couvert
+de couronnes et de gerbes de fleurs blanches
+comme celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,&mdash;le
+Mesnil-Roy tout entier&mdash;suivait,
+en longues files noires et bavardes, le capitaine
+Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote
+noire, toute militaire, conduisait le deuil. Et les
+cloches de l'église, au loin tintant, répondaient
+au bruit des tintenelles que le bedeau agitait...
+Madame m'avait avertie que je ne devais pas
+aller aux obsèques. Je n'en avais, d'ailleurs, nulle
+envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si
+méchante; sa mort me laisse indifférente et très
+calme. Pourtant, Rose me manquera peut-être,
+et, peut-être, regretterai-je sa présence dans le
+chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit
+faire chez l'épicière!...</p>
+
+<br>
+
+<p>J'étais curieuse de connaître les impressions
+du capitaine sur cette mort si brusque. Et, comme
+mes maîtres étaient en visite, je me suis promenée,
+l'après-midi, le long de la haie. Le jardin
+du capitaine est triste et désert... Une bêche
+plantée dans la terre indique le travail abandonné.
+«Le capitaine ne viendra pas dans le
+jardin, me disais-je. Il pleure, sans doute, affaissé
+dans sa chambre, parmi des souvenirs»... Et,
+tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle
+redingote de cérémonie, il a réendossé ses habits
+de travail, et, coiffé de son antique bonnet de
+police, il charrie du fumier sur les pelouses avec
+acharnement... Je l'entends même qui trompette
+à voix basse un air de marche. Il abandonne
+sa brouette et vient à moi, sa fourche sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de vous voir, mademoiselle
+Célestine... me dit-il.</p>
+
+<p>Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je
+cherche des mots, des phrases... Mais allez donc
+trouver une parole émue devant un aussi drôle
+de visage... Je me contente de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Un grand malheur, monsieur le capitaine...
+un grand malheur pour vous... Pauvre
+Rose!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... fait-il mollement.</p>
+
+<p>Sa physionomie est sans expression. Ses gestes
+sont vagues... Il ajoute, en piquant sa fourche dans
+une partie molle de la terre, près de la haie:</p>
+
+<p>&mdash;D'autant que je ne puis pas rester, sans
+personne...</p>
+
+<p>J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la remplacerez pas facilement,
+capitaine.</p>
+
+<p>Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait
+même à ses yeux subitement devenus plus vifs, à
+ses mouvements plus alertes, qu'il est débarrassé
+d'un grand poids.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-il, après un petit silence... tout se
+remplace..</p>
+
+<p>Cette philosophie résignée m'étonne et même
+me scandalise un peu. J'essaie, pour m'amuser,
+de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu en
+perdant Rose...</p>
+
+<p>&mdash;Elle connaissait si bien vos habitudes, vos
+goûts... vos manies!... Elle vous était si dévouée!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça...
+grince-t-il.</p>
+
+<p>Et faisant un geste, par quoi il semble écarter
+toute sorte d'objections:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez,
+j'aime mieux vous le dire; j'en avais assez de
+Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions
+pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait
+plus rien dans la maison... et tout y allait très
+mal... très mal... Je ne pouvais même plus
+manger un oeuf à la coque cuit à mon goût...
+Et les scènes du matin au soir, à propos de
+rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient
+des cris... des reproches... Et lorsque je causais
+avec vous, comme aujourd'hui... eh bien, c'en
+étaient des histoires... car elle était jalouse,
+jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait
+entendre ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais
+plus chez moi, foutre!</p>
+
+<p>Il respire largement, bruyamment, et, comme
+un voyageur revenu d'un long voyage, il contemple
+avec une joie profonde et nouvelle le ciel,
+les pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés
+que font les branches d'arbres sur la lumière,
+sa petite maison.</p>
+
+<p>Cette joie, désobligeante pour la mémoire de
+Rose, me paraît maintenant très comique. J'excite
+le capitaine aux confidences... Et je lui dis, sur
+un ton de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine... je crois que vous n'êtes pas
+juste pour Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement...
+Vous ne savez pas, vous... vous ne savez rien...
+Elle n'allait pas vous raconter toutes les scènes
+qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie...
+son égoïsme. Rien ne m'appartenait plus ici...
+tout était à elle, chez moi... Ainsi, vous ne le
+croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne
+l'avais plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait
+tout le temps... Elle prenait tout, du reste,
+c'est bien simple... Quand je pense que je ne
+pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce
+qu'elle ne les aimait pas!... Ah! elle a bien fait
+de mourir... C'est ce qui pouvait lui arriver de
+mieux... car, d'une manière comme de l'autre...
+je ne l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je
+ne l'aurais pas gardée. Elle m'excédait, là!... J'en
+avais plein le dos... Et je vais vous dire... si j'étais
+mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée,
+allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée
+amère... Je vous en réponds!...</p>
+
+<p>Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en
+atroce grimace... Il continue, en coupant chacun
+de ses mots de petits pouffements humides:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que j'avais rédigé un testament
+où je lui donnais tout... maison... argent...
+rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le
+disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne
+vous a pas dit, parce qu'elle l'ignorait, c'est que,
+deux mois après, j'avais fait un second testament
+qui annulait le premier... et où je ne lui donnais
+plus rien... foutre!... pas çà...</p>
+
+<p>N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire
+strident qui s'éparpille dans le jardin, comme un
+vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête&mdash;la
+voyez-vous d'ici&mdash;en apprenant que ma petite
+fortune... pan... je la léguais à l'Académie française...
+Car, ma chère demoiselle Célestine...
+c'est vrai... ma fortune, je la léguais à l'Académie
+française... Ça, c'est une idée...</p>
+
+<p>Je laisse son rire se calmer, et, gravement,
+je lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous
+faire?</p>
+
+<p>Le capitaine me regarde longuement, me regarde
+malicieusement, me regarde amoureusement...
+et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...</p>
+
+<p>&mdash;De moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de vous, de vous seule.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment ça?...</p>
+
+<p>Un petit silence encore, durant lequel, le mollet
+tendu, la taille redressée, la barbiche tordue et
+pointante, il cherche à m'envelopper d'un fluide
+séducteur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... fait-il, tout d'un coup... allons
+droit au but... Parlons carrément... en soldat...
+Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle est
+à vous...</p>
+
+<p>J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du
+plus lointain de ses yeux... Elle ne me surprend
+pas... Je lui oppose un visage sérieux, impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Et les testaments, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Je les déchire, nom de Dieu!</p>
+
+<p>J'objecte:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne sais pas faire la cuisine...</p>
+
+<p>&mdash;Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le
+vôtre, foutre!... je ferai tout...</p>
+
+<p>Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne...
+Il est heureux pour ma vertu que la haie
+me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre qu'il se
+jetterait sur moi...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une
+voix rauque et pétaradante à la fois... Celle que
+je vous demande... ah! Célestine, je parie que
+vous savez la faire... que vous savez y mettre des
+épices, foutre!... Ah! nom d'un chien...</p>
+
+<p>Je souris ironiquement et, le menaçant du
+doigt, comme on fait d'un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine... capitaine... vous êtes un petit
+cochon!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement...
+un gros... un très gros... foutre!... Et
+puis... il y a autre chose... Il faut que je vous le
+dise...</p>
+
+<p>Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux
+s'injectent de sang. Et d'une voix plus basse il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur,
+ah!... Ça, c'est une idée!</p>
+
+<p>Je me tais et fais semblant de rêver à des choses
+profondes... Le capitaine s'impatiente... s'énerve...
+Il creuse le sable de l'allée, sous le talon de ses
+chaussures:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par
+mois... la table du maître... la chambre du maître,
+foutre!... un testament... Ça vous va-t-il?...
+Répondez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons plus tard... Mais prenez en
+une autre, en attendant, foutre!...</p>
+
+<p>Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la
+figure la tempête de rires qui gronde en ma
+gorge.</p>
+
+<br>
+
+<p>Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine
+ou Joseph?... Vivre à l'état de servante
+maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état comporte,
+c'est-à-dire rester encore à la merci d'un
+homme stupide, grossier, changeant, et sous la
+dépendance de mille circonstances fâcheuses et
+de mille préjugés?... Ou bien me marier et
+acquérir ainsi une sorte de liberté régulière et
+respectée, dans une situation exempte du contrôle
+des autres, libérée du caprice des événements?...
+Voilà enfin une partie de mon rêve qui
+se réalise...</p>
+
+<p>Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais
+pu la souhaiter plus grandiose... Mais, à voir
+combien peu de chances s'offrent, en général,
+dans l'existence d'une femme comme moi, je dois
+me féliciter qu'il m'arrive enfin quelque chose
+d'autre que cet éternel et monotone ballottement
+d'une maison à une autre, d'un lit à un autre,
+d'un visage à un autre visage...</p>
+
+<p>Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison
+du capitaine... Je n'avais d'ailleurs pas
+besoin de cette dernière conversation avec lui,
+pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre
+fantoche, quel exemplaire d'humanité baroque il
+représente... Outre que sa laideur physique est
+totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne
+donne aucune prise sur son âme... Rose croyait
+fermement sa domination assurée sur cet homme,
+et cet homme la roulait!... On ne domine pas le
+néant, on n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis
+non plus, sans suffoquer de rire, songer un seul
+instant à l'idée que ce personnage ridicule me
+tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est
+même pas du dégoût que j'éprouve, car le dégoût
+suppose la possibilité d'un accomplissement. Or,
+j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut
+pas être... Si par un prodige, par un miracle, il
+se trouvait que je tombasse dans son lit, je suis
+sûre que ma bouche serait toujours séparée de la
+sienne par un inextinguible rire. Amour ou
+plaisir, veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai
+couché avec bien des hommes... Cela me paraît,
+du reste, un acte normal, naturel, nécessaire...
+Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je
+n'y aie pas goûté une joie quelconque... Mais un
+homme d'un ridicule aussi incomparable que le
+capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas arriver,
+ne peut pas physiquement arriver... Il me semble
+que ce serait quelque chose contre nature... quelque
+chose de pire que le chien de Cléclé... Eh
+bien, malgré cela, je suis contente... et j'en
+éprouve presque de l'orgueil... De si bas qu'il
+vienne, c'est tout de même un hommage, et cet
+hommage me donne davantage confiance en moi-même
+et en ma beauté...</p>
+
+<p>A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout
+autres. Joseph a pris possession de ma pensée. Il
+la retient, il la captive, il l'obsède... Il me trouble,
+m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il
+est laid, brulalement, horriblement laid, mais,
+quand on décompose cette laideur, elle a quelque
+chose de formidable qui est presque de la beauté,
+qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de
+la beauté, comme un élément. Je ne me dissimule
+pas la difficulté, le danger de vivre, mariée ou
+non, avec un tel homme dont il m'est permis de
+tout soupçonner et dont, en réalité, je ne connais
+rien... Et c'est ce qui m'attire vers lui avec
+la violence d'un vertige... Au moins, celui-là est
+capable de beaucoup de choses dans le crime,
+peut-être, et peut-être aussi dans le bien... Je ne
+sais pas... Que veut-il de moi?... que fera-t-il de
+moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons
+que j'ignore... le jouet de ses passions
+féroces?... M'aime-t-il seulement... et pourquoi
+m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes
+vices... pour mon intelligence... pour ma haine
+des préjugés, lui qui les affiche tous?... Je ne sais
+pas... Outre cet attrait de l'inconnu et du mystère,
+il exerce sur moi ce charme âpre, puissant,
+dominateur, de la force. Et ce charme&mdash;oui ce
+charme&mdash;agit de plus en plus sur mes nerfs,
+conquiert ma chair passive et soumise. Près de
+Joseph, mes sens bouillonnent, s'exaltent, comme
+ils ne se sont jamais exaltés au contact d'un autre
+mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus
+sombre, plus terrible même que le désir qui,
+pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre, dans mes
+baisers avec M. Georges... C'est autre chose que
+je ne puis définir exactement, qui me prend tout
+entière, par l'esprit et par le sexe, qui me révèle
+des instincts que je ne me connaissais pas, instincts
+qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun
+amour, aucun ébranlement de volupté n'avait
+encore réveillés... Et je frémis de la tête aux
+pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph,
+me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes comme moi, Célestine... Ah!
+pas de visage, bien sûr!... Mais nos deux âmes
+sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...</p>
+
+<p>Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?</p>
+
+<p>Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles,
+si impérieuses, si fortement tenaces, qu'elles ne
+me laissent pas une minute de répit... et que je
+reste toujours sous l'influence de leur engourdissante
+fascination... En vain, je cherche à m'occuper
+l'esprit par d'autres pensées... J'essaie de lire,
+de marcher dans le jardin, quand mes maîtres
+sont sortis, de travailler avec acharnement dans
+la lingerie à mes raccommodages, quand ils sont
+là... Impossible!... C'est Joseph qui possède
+toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les
+possède dans le présent, mais il les possède aussi
+dans le passé... Joseph s'interpose tellement entre
+tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi
+dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses
+figures vilaines ou charmantes, se recule de plus
+en plus, se décolore, s'efface... Cléophas Biscouille,
+M. Jean... M. Xavier... William, dont je
+n'ai pas encore parlé... M. Georges lui-même,
+dont je me croyais l'âme marquée à jamais, comme
+est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats...
+et tous ceux-là, à qui volontairement,
+joyeusement, passionnément, j'ai donné un peu
+ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante
+et de mon coeur douloureux... des ombres,
+déjà!... Des ombres indécises et falotes qui s'enfoncent,
+souvenirs à peine, et bientôt rêves confus...
+réalités intangibles, oublis... fumées...
+rien... dans le néant!... Quelquefois, à la cuisine,
+après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche
+de crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes
+pommettes, et son crâne bas, raboteux, bosselé
+où la lumière de la lampe accumule les ombres
+dures, je me dis:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ce n'est pas possible... je
+suis sous le coup d'une folie... je ne veux pas...
+je ne peux pas aimer cet homme... Non, non!...
+ce n'est pas possible...</p>
+
+<p>Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai...
+Et il faut bien, enfin, que je me l'avoue à moi-même...
+que je me le crie à moi-même...
+J'aime Joseph!...</p>
+
+<p>Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne
+faut jamais se moquer de l'amour... pourquoi
+il y a des femmes qui se ruent, avec toute l'inconscience
+du meurtre, avec toute la force invincible
+de la nature, aux baisers des brutes, aux
+étreintes des monstres, et qui râlent de volupté
+sur des faces ricanantes de démons et de boucs...</p>
+
+<br>
+
+<p>Joseph a obtenu de Madame six jours de
+congé, et demain, sous prétexte d'affaires de
+famille, il va partir pour Cherbourg... C'est
+décidé; il achètera le petit café... Seulement,
+pendant quelques mois, il ne l'exploitera pas lui-même.
+Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en
+charge...</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le
+repeindre... le remettre à neuf... qu'il soit très
+beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres dorées:
+«A l'Armée Française!»... Et puis, je ne
+peux pas quitter ma place, encore... Ça, je ne
+peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça, Joseph?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ça ne se peut pas, maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quand partirez-vous, pour tout à
+fait?...</p>
+
+<p>Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un
+regards sournois... et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas
+avant six mois d'ici... peut-être plutôt... peut-être
+plus tard aussi... On ne peut pas savoir... Ça
+dépend...</p>
+
+<p>Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins,
+j'insiste:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend de quoi?...</p>
+
+<p>Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux
+et, en même temps un peu excité:</p>
+
+<p>&mdash;D'une affaire... fait-il... d'une affaire très
+importante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle affaire?...</p>
+
+<p>&mdash;D'une affaire... voilà!</p>
+
+<p>Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une
+voix où il y a, non pas de la colère... mais de
+l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...</p>
+
+<p>Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et
+me cause un désappointement pénible... Aurait-il
+changé d'idée?... Mes curiosités, mes hésitations
+l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel, cependant,
+que je m'intéresse à un événement, dont
+je dois partager le succès ou le désastre... Est-ce
+que les soupçons que je n'ai pu cacher, du viol,
+par lui, de la petite Claire, n'auraient point
+amené, à la réflexion, une rupture entre Joseph
+et moi?... Au serrement de coeur que j'éprouve
+je sens que ma résolution&mdash;différée par coquetterie,
+par taquinerie&mdash;était bien prise, pourtant...
+Être libre... trôner dans un comptoir,
+commander aux autres, se savoir regardée, désirée,
+adorée par tant d'hommes!... Et cela ne
+serait plus?... Et ce rêve m'échapperait, comme
+tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir
+l'air de me jeter à la tête de Joseph... mais je veux
+savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je prends une
+physionomie triste... et je soupire:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous serez parti, Joseph, la maison
+ne sera plus tenable pour moi... J'étais si bien
+habituée à vous maintenant... à nos causeries...</p>
+
+<p>&mdash;Ah dame!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je partirai.</p>
+
+<p>Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie...
+le front soucieux... l'esprit préoccupé... les
+mains tournant un peu nerveusement, dans la
+poche de son tablier bleu, un sécateur... L'expression
+de sa figure est mauvaise... Je répète, en
+le regardant aller et venir...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...</p>
+
+<p>Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri...
+pas un regard suppliant vers moi... Il remet un
+morceau de bois dans le poêle qui s'éteint... puis,
+il recommence de marcher silencieusement dans
+la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte
+donc cette séparation?... Il la veut donc?... Cette
+confiance en moi, cet amour pour moi qu'il avait,
+il les a donc perdus?... Ou, simplement, redoute-t-il
+mes imprudences, mes éternelles questions?...
+Je lui demande, un peu tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine,
+à vous aussi, Joseph... de ne plus nous voir?...</p>
+
+<p>Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder
+même de ce regard oblique et de coin qu'il a souvent:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous
+voulez?... On ne peut pas obliger les gens à faire
+ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça ne plaît
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, vous avez toujours de mauvaises
+idées sur moi... continue-t-il, sans répondre à
+ma question.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Joseph... c'est vous qui ne
+m'aimez plus... c'est vous qui avez autre chose
+dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé,
+moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel,
+voyons... On ne s'engage pas pour la vie,
+sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré, au
+contraire, de mes hésitations... Elles prouvent
+que je ne suis pas une évaporée... que je suis une
+femme sérieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une bonne femme, Célestine...
+une femme d'ordre...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?...</p>
+
+<p>Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur
+moi des yeux profonds... et encore méfiants... et
+pourtant plus tendres:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement...
+ne s'agit pas de ça... Je ne vous empêche
+pas de réfléchir, moi... Parbleu!... réfléchissez...
+Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon
+retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous...
+c'est qu'on soit trop curieuse... Il y a des choses
+qui ne regardent pas les femmes... il y a des
+choses...</p>
+
+<p>Et il achève sa phrase dans un hochement de
+tête...</p>
+
+<p>Après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine...
+Je rêve de vous... j'ai les sangs tournés de
+vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce que
+j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons...
+Mais ne faut pas être curieuse... Vous, vous
+faites ce que vous faites... moi, je fais ce que je
+fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de
+surprise...</p>
+
+<p>S'approchant de moi, il me saisit les mains:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais
+ce qui est dedans, y est bien... On ne peut plus
+l'en retirer, après... Je rêve de vous, Célestine...
+de vous... dans le petit café...</p>
+
+<p>Les manches de sa chemise sont retroussées, en
+bourrelets, jusqu'à la saignée: les muscles de ses
+bras, énormes, souples, huilés comme des bielles,
+faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment,
+allègrement, sous la peau blanche..
+Sur les avant-bras et de chaque côté des biceps,
+je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards
+croisés, au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur
+forte de mâle, presque de fauve, monte de sa poitrine
+large et bombée comme une cuirasse...
+Alors, grisée par cette force et par cette odeur, je
+m'accote au chevalet où tout à l'heure, quand je
+suis venue, il frottait les cuivres des harnais... Ni
+M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui
+étaient, pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont
+produit jamais une impression aussi violente que
+celle qui me vient de ce presque vieillard, à
+crâne étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant
+à mon tour, tâchant de faire fléchir, sous ma
+main, ses muscles durs et bandés comme de l'acier:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante...
+il faut se mettre ensemble, tout de suite... mon
+petit Joseph... Moi aussi, je rêve de vous... moi
+aussi, j'ai les sangs tournés de vous...</p>
+
+<p>Mais Joseph, grave, paternel, répond:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit
+Joseph!...</p>
+
+<p>Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements
+doux.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine...
+bien sûr... Oui mais... c'est sérieux... c'est
+pour toujours... Il faut être sage... On ne peut
+pas faire ça... avant que le prêtre y passe...</p>
+
+<p>Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les
+yeux brillants, la respiration courte... moi, les
+bras rompus, la tête bourdonnante... le feu au
+corps...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br><br>
+
+<p>20 novembre.</p>
+
+
+<p>Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier
+matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue,
+il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les
+yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau
+à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine,
+l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et
+le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en
+même temps, je suis contente, car je sens bien
+que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare,
+enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève
+à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne
+dort encore sous d'épais rideaux de brume.
+Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible,
+le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est
+le train qui emporte Joseph et ma destinée...
+Je renonce à déjeuner... il me semble que
+j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd,
+qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le
+sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...</p>
+
+<p>Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...</p>
+
+<p>Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse,
+extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été
+plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont
+paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais
+je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix
+glapissante de Madame. Impossible de travailler...
+J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la
+suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée
+de partir... Et je me demande ce que je vais faire
+durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute
+l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne.
+J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec
+qui parler...</p>
+
+<p>En général, dès que le soir arrive, Marianne,
+sous l'influence de la boisson, tombe dans un
+complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit,
+sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et
+luisent comme la margelle usée d'un vieux
+puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je
+ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de
+petits cris, de petits vagissements d'enfant...
+Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire,
+elle me confie, au milieu de gémissements
+qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être
+enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple,
+c'est le comble... Mon premier mouvement est
+de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur
+vive, quelque chose comme un coup de fouet
+au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que
+Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le
+jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné
+qu'ils pussent coucher ensemble... Mais
+ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié;
+au contraire... Non, non, c'est impossible... Si
+Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne,
+je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non,
+cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis,
+Joseph est bien trop <i>artiste</i> dans son genre... Je
+demande:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?</p>
+
+<p>Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts
+s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre,
+comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:</p>
+
+<p>&mdash;Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?</p>
+
+<p>Elle hésite à répondre... puis, brusquement,
+avec une sorte de fierté, elle proclame:</p>
+
+<p>&mdash;De Monsieur, donc!</p>
+
+<p>Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait
+plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet,
+Monsieur!... Marianne, qui croit que mon
+rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...</p>
+
+<p>Mais comment se fait-il que je ne me sois
+aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose,
+si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes
+yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?...
+J'interroge Marianne, je la presse de questions...
+Et Marianne raconte avec complaisance, en se
+rengorgeant un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la
+laverie où j'étais en train de laver la vaisselle du
+déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que vous
+étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur
+venait de causer avec vous, sur l'escalier. Quand
+il est entré dans la laverie, Monsieur faisait de
+grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux
+rouges et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber
+d'un coup de sang... Sans rien me dire, il s'est
+jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il s'agissait...
+Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me
+défendre... Et puis, on a si peu d'occasions ici!...
+Ça m'a étonnée... mais ça m'a fait plaisir... Alors
+il est revenu, souvent... C'est un homme bien
+mignon... bien caressant...</p>
+
+<p>&mdash;Bien cochon, hein, Marianne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins
+d'extase... Et bel homme!... Et tout!...</p>
+
+<p>Sa grosse face molle continue de sourire bestialement...
+Et sous la camisole bleue débraillée,
+tachée de graisse et de charbon, ses deux seins
+se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous contente au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle.
+C'est-à-dire... je serais bien contente.. si j'étais
+certaine de ne pas être enceinte... A mon âge...
+ce serait trop triste!</p>
+
+<p>Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne
+chacune de mes paroles d'un hochement
+de tête... Puis elle ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai
+voir madame Gouin, demain...</p>
+
+<p>J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre
+femme dont le cerveau est si noir, dont les idées
+sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique et
+lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à
+celle-là?... Chose extraordinaire, l'amour ne lui
+a pas donné un rayonnement... une grâce... Elle
+n'a pas ce halo de lumière que la volupté met
+autour des visages les plus laids... Elle est restée
+la même... lourde, molle et tassée... Et pourtant
+je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû
+ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps
+privée des caresses d'un homme, lui vienne
+de moi... Car, c'est après avoir excité ses désirs
+sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement,
+sur cette triste créature... Je lui dis affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire bien attention, Marianne... Si
+Madame vous surprenait, ce serait terrible...</p>
+
+<p>&mdash;Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle...
+Monsieur ne vient que quand Madame est sortie...
+Il ne reste jamais bien longtemps... et lorsqu'il
+est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de
+la laverie qui donne sur la petite cour... et la porte
+de la petite cour... qui donne sur la venelle. Au
+moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans qu'on
+le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?...
+Si Madame nous surprenait... eh bien... voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre
+Marianne...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant
+sa tête à la manière d'une vieille ourse...</p>
+
+<p>Après un silence cruel, durant lequel je viens
+d'évoquer ces deux êtres, ces deux pauvres êtres
+en amour, dans la laverie:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr qu'il est tendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dit-il parfois des paroles gentilles?...
+Qu'est-ce qu'il vous dit?...</p>
+
+<p>Et Marianne répond:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout
+de suite... et puis il dit: «Ah! bougre!... Ah!
+bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... Ah! il
+est bien mignon...</p>
+
+<p>Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant,
+je ne ris plus, je ne veux plus jamais rire de Marianne,
+et la pitié que j'ai d'elle devient un véritable
+et presque douloureux attendrissement.</p>
+
+<p>Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris,
+je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je
+suis prise d'une sorte de honte et d'un grand découragement...
+Il ne faudrait jamais réfléchir sur
+l'amour. Comme l'amour est triste, au fond! Et
+qu'en reste-t-il? Du ridicule, de l'amertume, ou
+rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de
+monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans
+son cadre de peluche rouge, sur la cheminée? Rien,
+sinon cette déception que j'ai aimé un sans-coeur,
+un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment,
+j'ai pu aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et
+malsaine, ses côtelettes noires d'ordonnance, sa
+raie au milieu du front?... Cette photographie
+m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours,
+ces deux yeux si bêtes qui me regardent
+avec le même regard de larbin insolent et servile.
+Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres,
+au fond de ma malle, en attendant que je fasse
+de ce passé, de plus en plus détesté, un feu de
+joie et des cendres!...</p>
+
+<p>Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure?
+Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est,
+sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute,
+il prend des mesures, il se rend compte de
+l'effet que je produirai au comptoir derrière la
+glace, parmi l'éblouissement des verres et des
+bouteilles multicolores. Je voudrais connaître
+Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de
+me représenter Joseph, allant, venant, conquérant
+la ville comme il m'a conquise. Je me
+tourne et me retourne dans mon lit, un peu
+fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à
+Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café.
+Et, après une insomnie pénible, je finis par m'endormir
+avec l'image rude et sévère de Joseph
+dans les yeux, l'image immobile de Joseph
+qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir,
+clapoteux, que traversent des mâtures blanches
+et des vergues rouges.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi,
+dans la chambre de Joseph. Les deux
+chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me
+demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une
+grande armoire, une sorte de commode basse,
+une table, deux chaises, tout cela en bois blanc;
+un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte,
+courant sur une tringle, préserve de la poussière,
+tel en est le mobilier. Si la chambre n'est pas
+luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté
+extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité,
+de l'austérité d'une cellule de moine dans
+un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre
+les portraits de Déroulède et du général Mercier,
+des images saintes, non encadrées, des Vierges...
+une Adoration des Mages, un massacre des Innocents...
+une vue du Paradis... Au-dessus du lit,
+un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier,
+et que barre un rameau de buis bénit...</p>
+
+<p>Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu
+résister au désir violent de fouiller partout, dans
+l'espoir, vague d'ailleurs, de découvrir une partie
+des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux,
+dans cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la
+chambre nue d'un homme qui n'a pas de secrets,
+dont la vie est pure, exempte de complications et
+d'événements... Les clés sont sur les meubles et
+sur les placards; pas un tiroir n'est fermé. Sur la
+table, des paquets de graines et un livre: <i>Le Bon
+Jardinier</i>... sur la cheminée, un paroissien dont
+les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont
+copiées différentes recettes pour préparer l'encaustique,
+la bouillie bordelaise, et des dosages de
+nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle
+part; pas même un livre de comptes. Nulle part,
+la moindre trace d'une correspondance d'affaires,
+de politique, de famille ou d'amour... Dans la
+commode, à côté de chaussures hors d'usage et
+de vieux becs d'arrosage, des tas de brochures,
+de nombreux numéros de <i>La Libre Parole</i>. Sous
+le lit, des pièges à loirs et à rats... J'ai tout
+palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas,
+linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans
+l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je
+la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai,
+en présence de Joseph. Est-il possible que
+Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui
+manque, à ce point, ces mille petites choses
+intimes et familières, par où un homme révèle
+ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de
+ce qui domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du
+fond du tiroir de la table je retire une boîte à
+cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple
+tour de cordes fortement nouées... A grand'peine,
+je dénoue les cordes, j'ouvre la boîte et je
+vois sur un lit d'ouate cinq médailles bénites,
+un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains
+rouges... Toujours la religion!...</p>
+
+<p>Ma perquisition finie, je sors de la chambre,
+avec l'irritation nerveuse de n'avoir rien trouvé
+de ce que je cherchais, rien appris de ce que je
+voulais connaître. Décidément, Joseph communique
+à tout ce qu'il touche son impénétrabilité...
+Les objets qu'il possède sont muets, comme sa
+bouche, intraversables comme ses yeux et comme
+son front... Le reste de la journée, j'ai eu devant
+moi, réellement devant moi, la figure de Joseph,
+énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et
+il m'a semblé que je l'entendais me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien avancée, petite maladroite,
+d'avoir été si curieuse... Ah!... tu peux regarder
+encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans
+mes malles et dans mon âme... tu ne sauras
+jamais rien!...</p>
+
+<p>Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux
+plus penser à Joseph... J'ai trop mal à la tête, et
+je crois que j'en deviendrais folle... Retournons
+à mes souvenirs...</p>
+
+<br>
+
+<p>A peine sortie de chez les bonnes soeurs de
+Neuilly, je retombai dans l'enfer des bureaux de
+placement. Je m'étais pourtant bien promis de
+n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le
+moyen, quand on est sur le pavé, sans seulement
+de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les
+amies, les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils
+ne vous répondent même pas... Les annonces
+dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds,
+des correspondances qui n'en finissent pas... des
+dérangements pour le roi de Prusse... Et puis,
+c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut
+avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé
+avaient vite fondu dans mes mains... La prostitution?...
+La promenade sur les trottoirs?...
+Ramener des hommes, souvent plus gueux que
+soi?... Ah! ma foi, non... Pour le plaisir, tant
+qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas...
+je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus
+même obligée de mettre au clou quelques petits
+bijoux qui me restaient, afin de payer mon logement
+et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle
+vous ramène aux agences d'usure et d'exploitation
+humaine.</p>
+
+<p>Ah! les bureaux de placement, en voilà un
+sale truc... D'abord, il faut donner dix sous pour
+se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des
+mauvaises places... Dans ces affreuses baraques,
+ce ne sont pas les mauvaises places qui manquent,
+et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du choix
+entre des vaches borgnes et des vaches aveugles...
+Aujourd'hui, des femmes de rien, des petites
+épicières de quat'sous... se mêlent d'avoir des
+domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle
+pitié! Si, après des discussions, des enquêtes
+humiliantes et de plus humiliants marchandages,
+vous parvenez à vous arranger avec une de ces
+bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse
+trois pour cent sur toute une année de gages...
+Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix
+jours dans la place qu'elle vous a procurée. Cela
+ne la regarde pas... son compte est bon, et la
+commission entière exigée. Ah! elles connaissent
+le truc; elles savent où elles vous envoient et
+que vous leur reviendrez bientôt... Ainsi, moi,
+j'ai fait sept places, en quatre mois et demi...
+Une série à la noire... des maisons impossibles,
+pires que des bagnes. Eh bien, j'ai dû payer au
+bureau trois pour cent, sur sept années, c'est-à-dire,
+en comprenant les dix sous renouvelés de
+l'inscription, plus de quatre-vingt-dix francs...
+Et il n'y avait rien de fait, et tout était à recommencer!...
+Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un
+abominable vol?...</p>
+
+<p>Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne,
+on n'aperçoit partout que du vol... Naturellement,
+ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui
+sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout...
+Mais comment faire? On rage, on se révolte, et,
+finalement, on se dit que mieux vaut encore être
+volée que de crever, comme des chiens, dans la
+rue... Le monde est joliment mal fichu, voilà qui
+est sûr... Quel dommage que le général Boulanger
+n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là,
+paraît qu'il aimait les domestiques...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire,
+est situé, rue du Colisée, dans le fond d'une
+cour, au troisième étage d'une maison noire et
+très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès
+l'entrée, l'escalier étroit et raide, avec ses marches
+malpropres qui collent aux semelles et sa
+rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle
+un air empesté au visage, une odeur de plombs
+et de cabinets, et vous met, dans le coeur, un
+découragement... Je ne veux pas faire la sucrée,
+mais rien que de voir cet escalier, cela m'affadit
+l'estomac, me coupe les jambes, et je suis
+prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir
+qui, le long du chemin, vous chante dans la tête,
+se tait aussitôt, étouffé par cette atmosphère
+épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces
+murs suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses
+et de froids crapauds. Vrai! je ne comprends
+pas que de belles dames osent s'aventurer
+dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne
+sont pas dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les
+dégoûte, aujourd'hui, les belles dames?... Elles
+n'iraient pas dans une pareille maison, pour
+secourir un pauvre... mais pour embêter une
+domestique, elles iraient le diable sait où!...</p>
+
+<p>Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand,
+une grande femme de quarante-cinq ans,
+à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux
+légèrement ondulés et très noirs, malgré des
+chairs amollies, comprimées dans un terrible
+corset, gardait encore des restes de beauté, une
+prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette!
+ce qu'elle a dû s'en payer, celle-là!... D'une
+élégance austère, toujours en robe de taffetas
+noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine,
+une cravate de velours brun autour du
+cou, des mains très pâles, elle semblait d'une
+dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle
+vivait collée avec un petit employé à la Ville,
+M. Louis&mdash;nous ne le connaissions que sous son
+prénom... C'était un drôle de type, extrêmement
+myope, à gestes menus, toujours silencieux, et très
+gauche dans un veston gris, râpé et trop court...
+Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne
+paraissait pas heureux, mais résigné... Il n'osait
+jamais nous parler, pas même nous regarder, car
+la patronne en était fort jalouse... Quand il
+entrait, sa serviette sous le bras, il se contentait
+de nous envoyer un petit coup de chapeau, sans
+tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la
+jambe, il glissait dans le couloir comme une
+ombre... Et ce qu'il était éreinté, le pauvre
+garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la
+correspondance, tenait les livres... et le reste...</p>
+
+<p>Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat,
+ni Durand; ces deux noms, qui faisaient si bien
+accolés l'un à l'autre, elle les tenait, paraît-il, de
+deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle
+avait vécu et qui lui avaient donné les fonds pour
+ouvrir son bureau. Son vrai nom était Joséphine
+Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était une
+ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs
+à toutes ses allures prétentieuses, à des
+manières parodiques de grande dame acquises
+dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne
+d'or et la robe de soie noire, transparaissait la
+crasse des origines inférieures. Elle se montrait
+insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne
+domestique, mais cette insolence elle la
+réservait exclusivement pour nous seules, étant,
+au contraire, envers ses clientes, d'une obséquiosité
+servile, proportionnée à leur rang social et à
+leur fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle,
+en minaudant... Des femmes de chambre
+de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne
+veulent rien faire... qui ne travaillent pas, et dont
+je ne garantis pas l'honnêteté et la moralité...
+tant que vous voudrez!... Mais des femmes qui
+travaillent, qui cousent, qui connaissent leur
+métier, il n'y en a plus... je n'en ai plus... personne
+n'en a plus... C'est comme ça...</p>
+
+<p>Son bureau était pourtant achalandé... Elle
+avait surtout la clientèle du quartier des Champs-Élysées,
+composée, en grande partie, d'étrangères
+et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...</p>
+
+<p>La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au
+salon où Mme Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle
+robe de soie noire. A gauche du couloir,
+c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre
+avec des banquettes circulaires et, au
+milieu, une table recouverte d'une serge rouge
+décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire
+que par un vitrage étroit, pratiqué en
+haut et dans toute la longueur de la cloison, qui
+la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus
+triste que de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit
+les objets et les figures d'une lueur crépusculaire,
+à peine.</p>
+
+<p>Nous venions là, chaque matinée et chaque
+après-midi, en tas, cuisinières et femmes de
+chambre, jardiniers et valets, cochers et maîtres
+d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter
+nos malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter
+des places extraordinaires, féeriques, libératrices.
+Quelques-unes apportaient des livres,
+des journaux, qu'elles lisaient passionnément;
+d'autres écrivaient des lettres... Tantôt gaies
+tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes
+étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine,
+en coup de vent, de Mme Paulhat-Durand:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle...
+On ne s'entend plus au salon...</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une
+voix brève et glapissante.</p>
+
+<p>Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les
+cheveux, suivait la placeuse dans le bureau
+d'où elle revenait quelques minutes après, une
+grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas
+trouvé ses certificats suffisants... Qu'est-ce qu'il
+leur fallait?... Le prix Monthyon alors?... Un
+diplôme de rosière?...</p>
+
+<p>Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix
+des gages:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue...
+rien à gratter... Elle fait son marché
+elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans
+la maison... Plus souvent!</p>
+
+<p>Tout cela ponctué par des gestes furieux ou
+obscènes.</p>
+
+<p>Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le
+bureau, appelées par la voix de plus en plus glapissante
+de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs
+cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je
+voyais tout de suite à qui j'avais à faire et que
+la place ne pourrait pas me convenir... Alors,
+pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides
+interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les
+belles dames... Je me payais leur tête...</p>
+
+<p>&mdash;Madame est mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Et madame a des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement...</p>
+
+<p>&mdash;Des chiens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Madame fait veiller la femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je sors le soir... évidemment...</p>
+
+<p>&mdash;Et madame sort souvent le soir?</p>
+
+<p>Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre.
+Alors, la dévisageant avec un regard qui méprisait
+son chapeau, son costume, toute sa personne,
+je disais d'un ton bref et dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Je le regrette... mais la place de Madame
+ne me plaît pas... Je ne vais pas dans des maisons,
+comme chez Madame...</p>
+
+<p>Et je sortais triomphalement...</p>
+
+<p>Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement
+teints, les lèvres passées au minium,
+les joues émaillées, insolente comme une pintade
+et parfumée comme un bidet, me demanda après
+trente six questions:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous
+des amants?</p>
+
+<p>&mdash;Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et
+très calme.</p>
+
+<p>Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses,
+ou plus timides, acceptaient des places infectes.
+On les huait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage... Et à bientôt!...</p>
+
+<p>A nous voir ainsi affalés sur les banquettes,
+veules, le corps tassé, les jambes écartées, songeuses,
+stupides ou bavardes... à entendre les successifs
+appels de la patronne. «Mademoiselle
+Victoire!... Mademoiselle Irène!... Mademoiselle
+Zulma!...» il me semblait, parfois, que
+nous étions en maison et que nous attendions
+le miché. Cela me parut drôle, ou triste, je ne
+sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque
+tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune,
+immédiatement, conta ce qu'elle savait de
+précis et de merveilleux sur ces sortes d'établissements...
+Une grosse bouffie, qui épluchait une
+orange, exprima:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que cela vaudrait mieux... On
+boulotte tout le temps, là dedans... Et du champagne,
+vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises
+avec des étoiles d'argent... et pas de corset!</p>
+
+<p>Une grande sèche, très noire de cheveux, les
+lèvres velues, et qui semblait très sale, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... ça doit être moins fatigant...
+Parce que, moi, dans la même journée, quand
+j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur...
+avec le concierge... avec le valet de chambre
+du premier... avec le garçon boucher... avec
+le garçon épicier... avec le facteur du chemin de
+fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis
+avec d'autres encore... eh bien, vous savez... j'en
+ai mon lot!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges...
+Ah! malheur!... répliqua la grande noire,
+en haussant ses épaules pointues.</p>
+
+<p>Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...</p>
+
+<p>Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma
+soeur Louise enfermée sans doute dans une de
+ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être,
+tranquille au moins, en tout cas sauvée de
+la misère et de la faim. Et, dégoûtée plus que
+jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon
+existence errante, de ma terreur des lendemains,
+moi aussi, je songeai:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...</p>
+
+<p>Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à
+peine plus noire que le jour... Nous nous taisions,
+fatiguées d'avoir trop parlé, trop attendu... Un
+bec de gaz s'allumait dans le couloir... et, régulièrement,
+à cinq heures, par la vitre de la porte,
+on apercevait la silhouette un peu voûtée de
+M. Louis qui passait, très vite, en s'effaçant...
+C'était le signal du départ.</p>
+
+<br>
+
+<p>Souvent de vieilles racoleuses de maisons de
+passe, des maquerelles à l'air respectable et toutes
+pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne
+soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir...
+Elles nous suivaient discrètement, et dans
+un coin plus sombre de la rue, derrière les obscurs
+massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance
+des sergents de ville, elles nous abordaient:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc chez moi, au lieu de traîner
+votre pauvre vie d'embêtement en embêtement
+et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir,
+le luxe, l'argent... c'est la liberté...</p>
+
+<p>Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs
+de mes petites camarades écoutèrent ces
+brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec
+tristesse... Où sont-elles maintenant?...</p>
+
+<p>Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle,
+que j'avais déjà brutalement éconduite, parvint
+à m'entraîner dans un café du Rond-Point où
+elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois
+encore ses bandeaux grisonnants, sa sévère toilette
+de bourgeoise veuve, ses mains grassouillettes,
+visqueuses, chargées de bagues... Avec
+plus d'entrain, plus de conviction que les autres
+jours, elle me récita son boniment... Et comme
+je demeurais indifférente à toutes ses blagues:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle...
+Je n'ai pas besoin de vous regarder à
+deux fois pour voir combien vous êtes belle, de
+partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche
+et de gaspiller avec des gens de maison une telle
+beauté!... Belle... et je suis sûre... polissonne
+comme vous êtes, votre fortune serait vite faite,
+allez! Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu
+de temps!... C'est que, voyez-vous, j'ai une
+clientèle admirable... de vieux messieurs... très
+influents et très... très généreux... Le travail est
+quelquefois un peu dur... ça, je ne dis pas... Mais
+on gagne tant, tant d'argent!... Tout ce qu'il y a
+de mieux à Paris défile chez moi... des généraux
+illustres, des magistrats puissants... des ambassadeurs
+étrangers.</p>
+
+<p>Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais que le Président de la
+République lui-même... Mais oui, ma petite!...
+Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison...
+Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La
+Rabineau, ça n'est rien à côté de ma maison...
+Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était
+si content qu'il m'a promis les palmes académiques...
+pour mon fils, qui est chef du contentieux
+dans une maison d'éducation religieuse, à
+Auteuil. Ainsi...</p>
+
+<p>Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme
+et la chair, et elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...</p>
+
+<p>Puis, sur un ton confidentiel:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement,
+des dames du plus grand monde... quelquefois
+seules, quelquefois avec leurs maris ou
+leurs amants. Ah! dame, vous comprenez, chez
+moi, il faut se mettre un peu à tout...</p>
+
+<p>J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de
+mon instruction amoureuse, le manque de lingerie
+de luxe, de toilettes... de bijoux... La vieille
+me rassura:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas
+vous tourmenter... parce que, chez moi, la toilette,
+vous comprenez, c'est surtout la beauté naturelle...
+une bonne paire de bas, sans plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je sais bien... mais encore...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter...
+insista-t-elle avec bienveillance... Ainsi,
+j'ai des clients très chic, principalement les ambassadeurs...
+qui ont des manies... Dame! à leur
+âge et avec leur argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils
+préfèrent, ce qu'ils me demandent le plus, c'est
+des femmes de chambre, des soubrettes... une
+robe noire très collante... un tablier blanc... un
+petit bonnet de linge fin... Par exemple, des dessous
+riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi
+un engagement de trois mois... et je vous
+donne un trousseau d'amour, tout ce qu'il y a de
+mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français
+n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...</p>
+
+<p>Je demandai a réfléchir...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla
+cette marchande de viande humaine. Je vais toujours
+vous laisser mon adresse... Quand le coeur
+vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir...
+Ah! je suis bien tranquille!... Et, dès demain, je
+vais vous annoncer au Président de la République...</p>
+
+<p>Nous avions fini de boire. La vieille régla les
+deux verres, tira d'un petit portefeuille noir une
+carte qu'elle me remit, en cachette, dans la main.
+Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je
+lus:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Madame Rebecca Ranvet</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>Modes.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes
+extraordinaires. Ne pouvant malheureusement
+les conter toutes, j'en choisis une qui peut
+passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les
+jours, dans cette maison.</p>
+
+<p>J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre
+du bureau, s'éclaire en toute sa longueur
+d'un vitrage garni de transparents rideaux.
+Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement
+fermé. Une fois je remarquai que, par
+suite d'une négligence, que je résolus de mettre à
+profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la banquette
+et, me haussant sur un escabeau de renfort,
+je parvins à toucher du menton le cadre du vasistas
+que je poussai tout doucement... Mon regard
+plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.</p>
+
+<p>Une dame était assise dans un fauteuil; une
+femme de chambre était debout, devant elle; dans
+un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des fiches,
+entre les compartiments d'un tiroir... La dame
+venait de Fontainebleau pour chercher une
+bonne... Elle pouvait avoir cinquante ans.
+Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette
+sérieuse, austérité provinciale... Malingre et souffreteuse,
+le teint plombé par les nourritures de
+hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une
+physionomie sympathique qui eût pu être jolie,
+avec du bonheur. Elle était très propre et svelte
+dans une jupe noire. Un jersey noir moulait sa
+taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment,
+en arrière, découvrant le front où des cheveux
+blonds frisottaient.</p>
+
+<p>Après un examen détaillé, appuyé, froissant,
+agressif, la dame se décida enfin à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-elle, vous vous présentez comme...
+quoi?... comme femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en avez pas l'air... Comment vous
+appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Le Godec...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Le Godec, Madame...</p>
+
+<p>La dame haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de
+domestique... c'est un nom de jeune fille. Si
+vous entrez à mon service, vous n'avez pas la
+prétention, j'imagine, de garder ce nom de
+Jeanne?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme Madame voudra.</p>
+
+<p>Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage
+ses deux mains sur le manche de son
+parapluie.</p>
+
+<p>&mdash;Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous
+droite... Vous voyez bien que vous allez
+percer le tapis avec la pointe de votre parapluie...
+D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Brieuc...</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Brieuc!...</p>
+
+<p>Et elle eut une moue de dédain, qui devint
+bien vite une affreuse grimace... Les coins de sa
+bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent comme si
+elle eût avalé un verre de vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors
+vous êtes bretonne?... Oh! je n'aime pas les bretonnes...
+Elles sont entêtées et malpropres...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis très propre, Madame, protesta
+la pauvre Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en
+sommes pas là... Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six ans.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six ans?... Sans compter les mois de
+nourrice, sans doute?... Vous paraissez bien plus
+vieille... Ce n'est pas la peine de me tromper...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à
+Madame que je n'ai que vingt-six ans... Si je
+parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps
+malade...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez été malade?... répliqua la
+bourgeoise avec une dureté railleuse... ah! vous
+avez été longtemps malade?... Je vous préviens,
+ma fille, que sans être pénible la maison est
+assez importante, et qu'il me faut une femme de
+très forte santé..</p>
+
+<p>Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles.
+Elle déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en
+sommes pas là... Vous êtes fille... mariée?...
+Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis veuve, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?</p>
+
+<p>Et comme Jeanne ne répondait pas tout de
+suite, la dame, plus vivement, insista:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou
+non?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...</p>
+
+<p>Alors, faisant des grimaces et des gestes comme
+si elle eût chassé loin d'elle un vol de mouches:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle...
+pas d'enfant dans la maison... Je n'en
+veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est chez une tante de mon mari...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que cette tante?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tient un débit de boissons, à Rouen...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un triste métier... L'ivrognerie, la
+débauche, en voila un joli exemple, pour une
+petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est
+votre affaire... Quel âge a votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit mois, Madame.</p>
+
+<p>Madame sauta, se retourna violemment dans
+son fauteuil. Elle était outrée, scandalisée... Une
+sorte de grognement sortit de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Des enfants!... Je vous demande un peu!...
+Des enfants quand on ne peut pas les élever, les
+avoir chez soi!... Ces gens-là sont incorrigibles,
+ils ont le diable au corps!...</p>
+
+<p>De plus en plus agressive, féroce même, elle
+s'adressa à Jeanne toute tremblante devant son
+regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement
+chaque mot... je vous avertis que, si vous
+entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on
+vous amène, chez moi, dans ma maison, votre
+fille... Pas d'allées et venues dans la maison...
+je ne veux pas d'allées et venues dans la maison...
+Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds...
+pas de gens qu'on ne connaît point...
+On est bien assez exposée avec le courant... Ah!
+non... merci!</p>
+
+<p>Malgré cette déclaration peu engageante, la
+petite bonne osa pourtant demander:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, Madame me permettra bien d'aller
+voir ma fille, une fois... une seule fois... par an?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise.
+Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, on ne sort jamais... C'est un
+principe de la maison... un principe sur lequel je
+ne saurais transiger... Je ne paie pas des domestiques
+pour que, sous prétexte de voir leurs filles,
+ils s'en aillent courir le guilledou. Ce serait trop
+commode, vraiment. Non... non... Vous avez des
+certificats?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>Elle tira de sa poche un papier dans lequel
+étaient enveloppés des certificats jaunis, froissés,
+salis, et elle les tendit à Madame, silencieusement...
+d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci,
+du bout des doigts, comme pour ne pas se
+salir, et avec des grimaces de dégoût, en déplia
+un qu'elle se mit à lire, à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;«Je certifie que la fille J...</p>
+
+<p>S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces
+regards vers Jeanne, anxieuse et de plus en
+plus troublée:</p>
+
+<p>&mdash;La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!...
+vous n'êtes donc pas mariée?... Vous avez un
+enfant... et vous n'êtes pas mariée?... Qu'est-ce
+que cela signifie?</p>
+
+<p>La bonne expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande bien pardon à Madame... Je
+suis mariée depuis trois ans. Et ce certificat date
+de six ans... Madame peut voir...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... c'est votre affaire...</p>
+
+<p>Et elle reprit la lecture du certificat:</p>
+
+<p>&mdash;«... que la fille Jeanne Le Godec est restée
+à mon service pendant treize mois, et que je n'ai
+rien eu à lui reprocher sous le rapport du travail,
+de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours
+la même chose... Des certificats qui ne
+disent rien... qui ne prouvent rien... Ce ne sont
+pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire
+à cette dame?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte... Parbleu, c'est évident
+qu'elle est morte... Ainsi, vous avez un certificat,
+et précisément la personne qui vous l'a donné est
+morte... Vous avouerez que c'est assez louche...</p>
+
+<p>Tout cela était dit avec une expression de suspicion
+très humiliante, et sur un ton d'ironie
+grossière. Elle prit un autre certificat.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette personne?... Elle est morte aussi,
+sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... Mme Robert est en Algérie
+avec son mari, qui est colonel...</p>
+
+<p>&mdash;En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement...
+Et comment voulez-vous qu'on écrive en
+Algérie?... Les unes sont mortes... les autres sont
+en Algérie. Allez donc chercher des renseignements
+en Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia
+l'infortunée Jeanne Le Godec. Madame peut voir...
+Madame pourra se renseigner...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup
+d'autres... je vois que vous avez fait beaucoup
+de places... beaucoup trop de places même...
+A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin,
+laissez-moi vos certificats... je verrai... Autre
+chose, maintenant... Que savez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais faire le ménage... coudre... servir à
+table...</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien les reprises?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous engraisser les volailles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...</p>
+
+<p>&mdash;Votre métier, ma fille&mdash;proféra sévèrement
+la dame&mdash;est de faire ce que vous commandent
+vos maîtres. Vous devez avoir un détestable
+caractère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout
+<i>répondeuse</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement... Vous le dites... elles le
+disent toutes... et elles ne sont pas à prendre
+avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous
+l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement
+dure, la place est assez importante... On se lève à
+cinq heures...</p>
+
+<p>&mdash;En hiver aussi?...</p>
+
+<p>&mdash;En hiver aussi... Oui, certainement... Et
+pourquoi dites-vous: «En hiver aussi?...» Est-ce
+qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En voilà
+une question ridicule!... C'est la femme de
+chambre qui fait les escaliers, le salon, le bureau
+de Monsieur.. la chambre, naturellement...,
+tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre,
+les couloirs, la salle à manger... Par exemple,
+je tiens à la propreté... Je ne veux pas voir chez
+moi un grain de poussière... Les boutons des
+portes bien astiqués, les meubles bien luisants...
+les glaces bien essuyées... Chez moi, la femme
+de chambre s'occupe de la basse-cour...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne sais pas, moi, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Vous apprendrez!... C'est la femme de
+chambre qui savonne, lave, repasse,&mdash;excepté les
+chemises de Monsieur,&mdash;qui coud... je ne fais
+rien coudre au dehors, excepté mes costumes&mdash;qui
+sert à table... qui aide la cuisinière à essuyer
+la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre...
+beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre...
+sur la propreté... et surtout sur la probité... D'ailleurs,
+tout est sous clé... Quand on veut quelque
+chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage...
+Qu'est-ce que vous avez l'habitude de
+prendre le matin?</p>
+
+<p>&mdash;Du café au lait, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas.
+Oui, elles prennent toutes maintenant du café au
+lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi.
+Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour
+l'estomac... Qu'est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle
+faisait des efforts pour dire quelque chose. Elle se
+décida:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à Madame... qu'est-ce
+que Madame donne comme boisson?</p>
+
+<p>&mdash;Six litres de cidre par semaine...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le
+médecin me l'a défendu...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh
+bien, je vous donnerai six litres de cidre. Si vous
+voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous regarde...
+Que voulez-vous gagner?</p>
+
+<p>Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la
+plafond, roula son parapluie dans ses mains, et
+timidement:</p>
+
+<p>&mdash;Quarante francs, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante francs!... s'exclama Madame... Et
+pourquoi pas dix mille francs, tout de suite?...
+Vous êtes folle, je pense... Quarante francs!...
+Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze
+francs... et l'on était bien mieux servie... Quarante
+francs!... Et vous ne savez même pas
+engraisser les volailles!... vous ne savez rien!...
+Moi, je donne trente francs... et je trouve que
+c'est déjà bien trop cher... Vous n'avez rien à
+dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante
+pour la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie.
+Dieu sait comme vous êtes nourrie!... C'est moi
+qui fais les parts...</p>
+
+<p>Jeanne insista:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais quarante francs dans toutes les
+places où j'ai été...</p>
+
+<p>Mais la dame s'était levée... Et, sèchement,
+méchamment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... il faut y retourner, fit-elle...
+Quarante francs!... Cette imprudence!... Voici vos
+certificats... vos certificats de gens morts...
+Allez-vous-en!</p>
+
+<p>Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats
+les remit dans la poche de sa robe, puis,
+d'une voix douloureuse et timide:</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq
+francs... pria-t-elle... on pourrait s'arranger...</p>
+
+<p>&mdash;Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en
+Algérie retrouver votre Mme Robert... Allez où
+vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes
+comme vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...</p>
+
+<p>La figure triste, la démarche lente, Jeanne
+sortit du bureau après avoir fait deux révérences..
+A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis
+qu'elle était sur le point de pleurer.</p>
+
+<p>Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les domestiques... quelle plaie!... On
+ne peut plus se faire servir aujourd'hui...</p>
+
+<p>A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé
+le triage de ses fiches, répondit, majestueuse,
+accablée et sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais avertie, Madame. Elles sont
+toutes comme ça... Elles ne veulent rien faire
+et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien
+d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain
+je verrai à vous trouver quelque chose... Ah!
+c'est bien désolant, je vous assure...</p>
+
+<p>Je redescendis de mon observatoire, au moment
+où Jeanne Le Godec rentrait dans l'antichambre
+en rumeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien? lui demanda-t-on...</p>
+
+<p>Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de
+la pièce, et la tête basse, les bras croisés, le coeur
+bien gros, la faim au ventre, elle resta silencieuse,
+tandis que ses deux petits pieds s'agitaient
+nerveusement, sous la robe..</p>
+
+<br>
+
+<p>Mais je vis des choses plus tristes encore.</p>
+
+<p>Parmi les filles qui, tous les jours, venaient
+chez Mme Paulhat-Durand, j'en avais remarqué
+une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe bretonne,
+ensuite parce que rien que de la voir,
+cela me causait une mélancolie invincible. Une
+paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris effrayant
+qui sans cesse se bouscule et est emporté dans
+une fièvre mauvaise, je ne connais rien de plus
+lamentable. Involontairement, cela m'invite à
+un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment...
+Où va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi
+a-t-elle quitté le sol natal? Quelle folie, quel
+drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont
+fait échouer sur cette grondante mer humaine,
+attristante épave?... Ces questions, je me les
+posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille
+si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...</p>
+
+<p>Elle était laide de cette laideur définitive qui
+exclut toute idée de pitié et rend les gens féroces,
+parce que, véritablement, elle est une offense
+envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle,
+il est rare qu'une femme atteigne à la laideur
+totale, absolue, cette déchéance humaine. Généralement,
+il y a en elle quelque chose, n'importe
+quoi, des yeux, une bouche, une ondulation du
+corps, une flexion des hanches, moins que cela,
+un mouvement du bras, une attache du poignet,
+une fraîcheur de la peau, où le regard des autres
+puisse se poser sans en être offusqué. Même chez
+les très vieilles, une grâce survit presque toujours
+aux déformations de la carcasse, à la mort
+du sexe, un souvenir reste dans la chair couturée,
+de ce qu'elles furent jadis... La bretonne n'avait
+rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite,
+le buste long, la taille carrée, les hanches plates,
+les jambes courtes, si courtes qu'on pouvait la
+prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement
+l'image de ces vierges barbares, de ces saintes
+camuses, blocs informes de granit qui se navrent,
+depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires
+armoricains. Et son visage?... Ah! la malheureuse!...
+Un front surplombant, des prunelles
+effacées comme par le frottement d'un torchon,
+un nez horrible, aplati à sa naissance, sabré d'une
+entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité,
+se relevant, s'épanouissant en deux trous
+noirs, ronds, profonds, énormes, frangés de
+poils raides... Et sur tout cela, une peau grise,
+squameuse, une peau de couleuvre morte... une
+peau qui s'enfarinait, à la lumière... Elle avait,
+pourtant, l'indicible créature, une beauté que
+bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux...
+des cheveux magnifiques, lourds, épais,
+d'un roux resplendissant à reflets d'or et de pourpre.
+Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur,
+ces cheveux l'aggravaient encore, la rendaient
+éclatante, fulgurante, irréparable.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était
+une maladresse. Elle ne pouvait faire un pas
+sans se heurter à quelque chose; ses mains laissaient
+toujours retomber l'objet saisi; ses bras
+accrochaient les meubles et fauchaient tout ce
+qu'il y avait dessus... Elle vous marchait sur les
+pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes
+dans la poitrine. Puis, elle s'excusait d'une voix
+rude, sourde, d'une voix qui vous soufflait au visage
+une odeur empestée, une odeur de cadavre...
+Dès qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était
+aussitôt parmi nous, comme une sorte de plainte
+irritée qui, vite, se changeait en récriminations
+insultantes et s'achevait en grognements. La
+misérable créature traversait la pièce sous les
+huées, roulait sur ses courtes jambes, renvoyée
+de l'une à l'autre comme une balle, allait
+s'asseoir dans le fond, sur la banquette. Et chacune
+affectait de se reculer, avec des gestes de
+significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient
+d'une levée de mouchoirs... Alors, dans
+l'espace vide, instantanément formé, derrière ce
+cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne
+fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et
+maudite, sans une plainte, sans une révolte, sans
+même avoir l'air de comprendre que ce mépris
+s'adressât à elle.</p>
+
+<p>Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour
+faire comme les autres, à ces jeux féroces, je ne
+pouvais me défendre, envers la petite bretonne,
+d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était
+là un être prédestiné au malheur, un de ces êtres
+qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, seront
+éternellement repoussés des hommes, et aussi des
+bêtes, car il y a une certaine somme de laideur,
+une certaine forme d'infirmités que les bêtes
+elles-mêmes ne tolèrent pas.</p>
+
+<p>Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai
+d'elle, et lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Louise Randon...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous
+aussi, vous êtes bretonne?</p>
+
+<p>Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler,
+et craignant une insulte ou une farce, elle ne répondit
+pas tout de suite... Elle enfouit son pouce
+dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai
+ma question:</p>
+
+<p>&mdash;De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?</p>
+
+<p>Alors, elle me regarda et, voyant sans doute
+que mes yeux n'étaient pas méchants, elle se
+décida à répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de
+Lannion.</p>
+
+<p>Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait.
+Ce n'était pas une voix, c'était quelque
+chose de rauque et de brisé, comme un hoquet...
+quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement...
+Ma pitié s'en allait avec cette
+voix... Pourtant, je poursuivis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez encore vos parents?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon père... ma mère... deux frères...
+quatre soeurs... Je suis l'aînée...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est maréchal ferrant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes pauvre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a trois champs, trois maisons,
+trois batteuses...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il est riche?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... il est riche... Il cultive ses
+champs... il loue ses maisons... avec ses batteuses
+il va, dans la campagne, battre le blé des paysans...
+et c'est mon frère qui ferre les chevaux...</p>
+
+<p>&mdash;Et vos soeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle...
+et des robes bien brodées.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai rien...</p>
+
+<p>Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle
+de cette voix...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous quitté le pays?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas heureuse?...</p>
+
+<p>Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait
+et roulait les mots... comme sur des cailloux:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père me battait... ma mère me battait..
+mes soeurs me battaient... tout le monde me
+battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui
+ai élevé mes soeurs...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous battait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes
+les familles, il y en a toujours une qui est
+battue... parce que... voilà... on ne sait pas...</p>
+
+<p>Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait
+confiance...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous... me dit-elle... est-ce que vos
+parents ne vous battaient pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... C'est comme ça...</p>
+
+<p>Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses
+deux mains, aux ongles rognés, à plat, sur ses
+cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les
+rires, les querelles, les plaintes empêchaient
+les autres d'entendre notre conversation...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment êtes-vous venue, à Paris?
+demandai-je après un silence.</p>
+
+<p>&mdash;L'année dernière... conta Louise... il y avait
+à Saint-Michel-en-Grève une dame de Paris qui
+prenait les bains de mer avec ses enfants... Je
+me suis proposée chez elle... parce qu'elle avait
+renvoyé sa domestique qui la volait. Et puis...
+elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son
+père... un vieux, infirme, qui était paralysé des
+jambes...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'êtes pas restée dans votre place?...
+A Paris, ce n'est plus la même chose...</p>
+
+<p>&mdash;Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien
+restée, ça n'est pas ça... Seulement, on ne s'est
+pas arrangé...</p>
+
+<p>Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement.
+Je vis dans son regard briller une lueur d'orgueil.
+Et son corps se redressait, se transfigurait
+presque.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le
+vieux voulait me faire des saletés...</p>
+
+<p>Un instant, je restai abasourdie par cette révélation.
+Était-ce possible? Un désir, même le désir
+d'un ignoble et infâme vieillard, était allé vers
+elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette
+ironie monstrueuse de la nature... Un baiser avait
+voulu se poser sur ces dents cariées, se mêler à ce
+souffle de pourriture... Ah! quelle ordure est-ce
+donc que les hommes?... Quelle folie effrayante
+est-ce donc que l'amour.... Je regardai Louise...
+Mais la flamme de ses yeux s'était éteinte.... Ses
+prunelles avaient repris leur aspect mort de
+tache grise.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps de ça?... demandai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois...</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de
+place?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne veut plus de moi... Je ne sais
+pas pourquoi... Quand j'entre dans le bureau, toutes
+les dames crient, en me voyant: «Non, non... je
+ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur
+moi, pour sûr... Car enfin, je ne suis pas laide...
+je suis très forte... je connais le service... et j'ai
+de la bonne volonté. Si je suis trop petite, ce n'est
+pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Comment vivez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le logeur; je fais toutes les chambres,
+et je ravaude le linge... On me donne une
+paillasse dans une soupente et, le matin, un
+repas...</p>
+
+<p>Il y en avait donc de plus malheureuses que
+moi!... Cette pensée égoïste ramena dans mon
+coeur la pitié évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une
+voix que j'essayai de rendre attendrie et convaincante...
+C'est très difficile, les places à Paris... Il
+faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus
+exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous...
+A votre place, moi, je retournerais au pays...</p>
+
+<p>Mais Louise s'effraya:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne
+veux pas rentrer au pays... On dirait que je n'ai
+pas réussi... que personne n'a voulu de moi... on
+se moquerait trop... Non... non... c'est impossible...
+j'aimerais mieux mourir!...</p>
+
+<p>A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit.
+La voix aigre de Mme Paulhat-Durand
+appela:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Louise Randon!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda
+Louise, effarée et tremblante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... c'est vous... Allez vite... et
+tâchez de réussir, cette fois....</p>
+
+<p>Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec
+ses coudes écartés, un renfoncement, me marcha
+sur les pieds, heurta la table, et roulant sur ses
+jambes trop courtes, poursuivie par les huées,
+elle disparut.</p>
+
+<p>Je montai sur la banquette, et poussai le
+vasistas, pour voir la scène qui allait se passer
+là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne
+me parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me
+glaçait l'âme, chaque fois que j'y entrais. Oh!
+ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure;
+ce grand registre étalé, comme une carcasse de
+bête fendue, sur la table qu'un tapis de reps,
+bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons
+pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de
+M. Louis avaient laissé, sur le bois noirci, des
+places plus claires et luisantes... et le buffet
+dans le fond, qui montrait des verreries foraines,
+des vaisselles d'héritage... Et sur la cheminée,
+entre deux lampes débronzées, entre des photographies
+pâlies, cette agaçante pendule, qui
+rendait les heures plus longues, avec son tic-tac
+énervant... et cette cage, en forme de dôme, où
+deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes
+malades... Et ce cartonnier aux cases d'acajou,
+éraflées par des ongles cupides... Mais je n'étais
+pas là en observation pour inventorier cette
+pièce, que je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur
+lugubre, si tragique, malgré son effacement
+bourgeois, que, bien des fois, mon imagination
+affolée le transformait en un funèbre étal de
+viande humaine... Non... je voulais voir Louise
+Randon aux prises avec les trafiquants d'esclaves...</p>
+
+<p>Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour,
+immobile, les bras pendants. Une ombre dure
+brouillait, comme une opaque voilette, la laideur
+de son visage et tassait, ramassait davantage la
+courte, massive difformité de son corps... Une
+lumière dure allumait les basses mèches de ses
+cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de
+la poitrine, se perdait dans les plis noirs de sa jupe
+déplorable... Une vieille dame l'examinait. Assise
+sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos
+hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame,
+je ne voyais que son chapeau noir, ridiculement
+emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure se
+retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe
+noire, qui faisait des ronds sur le tapis... Je
+voyais, surtout, posée sur un de ses genoux, sa
+main gantée de filoselle noire, une main noueuse
+d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements,
+et dont les doigts sortaient, rentraient,
+crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur une
+proie vivante... Debout, près de la table, très
+droite, très digne, Mme Paulhat-Durand attendait.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces
+trois êtres vulgaires, en ce vulgaire décor...Il n'y a,
+semble-t-il, dans ce fait banal, ni de quoi
+s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me
+parut, à moi, un drame énorme, ces trois personnes
+qui étaient là, silencieuses et se regardant... J'eus
+la sensation que j'assistais à une tragédie sociale,
+terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!...
+J'avais la gorge sèche. Mon coeur battit violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout
+à coup la vieille dame... ne restez pas là... Je ne
+vous vois pas bien... Allez dans le fond de la
+pièce, que je vous voie mieux...</p>
+
+<p>Et elle s'écria d'une voix étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... que vous êtes petite!...</p>
+
+<p>Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise,
+et me montrait, maintenant, son profil. Je m'attendais
+à voir un nez crochu, de longues dents
+dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier.
+Pas du tout, son visage était calme, plutôt aimable
+Au vrai, ses yeux n'exprimaient rien, ni méchanceté,
+ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière,
+retirée des affaires... Les commerçants ont
+ce talent de se composer des physionomies spéciales,
+où rien ne transparaît de leur nature intérieure.
+A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier
+et que l'habitude des gains injustes et rapides
+développe les instincts bas, les ambitions féroces,
+l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se
+neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui
+pourrait rendre les clients méfiants, se cache dans
+les intimités de l'être, ou se réfugie sur des surfaces
+corporelles, ordinairement dépourvues de
+tout caractère expressif. Chez cette vieille dame,
+la dureté de son âme invisible à ses prunelles, à
+sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus
+de sa molle figure, éclatait réellement à la nuque.
+Sa nuque était son vrai visage, et ce visage était
+terrible.</p>
+
+<p>Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait
+gagné le fond de la pièce. Le désir de plaire la
+rendait véritablement monstrueuse, lui donnait
+une attitude décourageante. A peine se fut-elle
+placée dans la lumière que la dame s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme vous êtes laide, ma petite!</p>
+
+<p>Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:</p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre
+des créatures aussi laides que cette petite?...</p>
+
+<p>Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ce n'est pas une beauté...
+mais Mademoiselle est très honnête...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... répliqua la vieille dame...
+Mais elle est trop laide... Une telle laideur, c'est
+tout ce qu'il y a de plus désobligeant... Quoi?...
+Qu'avez-vous dit?</p>
+
+<p>Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle
+avait seulement un peu rougi, et baissait la tête.
+Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux ternes.
+Je crus qu'elle allait pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... nous allons voir ça... reprit la
+dame dont les doigts, en ce moment, furieusement
+agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des
+mouvements de bête cruelle.</p>
+
+<p>Elle interrogea Louise sur sa famille, les
+places qu'elle avait faites, ses capacités en cuisine
+en ménage, en couture... Louise répondait par
+des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!»,
+saccadés et rauques... L'interrogatoire, méticuleux,
+méchant, criminel, dura vingt minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus
+clair de votre histoire c'est que vous ne savez
+rien faire... Il faudra que je vous apprenne
+tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne
+me serez d'aucune utilité... Et puis, laide comme
+vous êtes, ça n'est pas engageant... Cette entaille
+sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... je l'ai toujours eue...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce
+que vous voulez gagner?</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs!... blanchie... et le vin..
+prononça Louise, d'une voix résolue...</p>
+
+<p>La vieille bondit:</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs!... Mais vous ne vous êtes
+donc jamais regardée?... C'est insensé!...
+Comment?... personne ne veut de vous... personne
+jamais ne voudra de vous?&mdash;si je vous
+prends, moi, c'est parce que suis bonne... c'est
+parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!&mdash;et
+vous me demandez trente francs!... Eh bien,
+vous en avez de l'audace, ma petite... C'est,
+sans doute, vos camarades qui vous conseillent
+si mal... Vous avez tort de les écouter...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand.
+Elles se montent la tête, toutes ensemble..</p>
+
+<p>&mdash;Alors!... offrit la vieille, conciliante... je
+vous donnerai quinze francs... Et vous paierez
+votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne veux
+pas profiter de votre laideur et votre détresse.</p>
+
+<p>Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion
+unique et que vous ne retrouverez plus... Je ne
+suis pas comme les autres, moi... je suis seule...
+je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma
+famille, c'est ma domestique... Qu'est-ce que je
+lui demande à ma domestique?... De m'aimer un
+peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi,
+mange avec moi... à part le vin... Ah! je la dorlote,
+allez... Et puis, quand je mourrai&mdash;je
+suis très vieille et souvent malade&mdash;quand je
+mourrai, bien sûr que je n'oublierai pas celle qui
+m'aura été dévouée, qui m'aura bien servie...
+bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop
+laide... Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre
+laideur, à votre figure... Il y en a de jolies qui
+sont de bien méchantes femmes et qui vous volent,
+c'est certain!... La laideur, c'est quelquefois une
+garantie de moralité, dans une maison... Vous
+n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce
+pas?... Vous voyez que je sais vous rendre
+justice... Dans ces conditions-là, et bonne comme
+je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais
+c'est une fortune... mieux qu'une fortune... une
+famille!...</p>
+
+<p>Louise était ébranlée. Certainement, les paroles
+de la vieille faisaient chanter des espoirs inconnus
+dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui montrait
+des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux...
+Et la vie en commun, avec cette bonne
+maîtresse, la table partagée... des sorties fréquentes
+dans les squares et les bois suburbains,
+tout cela l'émerveillait... Tout cela lui faisait
+peur aussi, car des doutes, une invincible et originelle
+méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement
+de ces promesses... Elle ne savait que
+dire, que faire... à quoi se résoudre... J'avais
+envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!»
+Ah! je la voyais, moi, cette existence de recluse,
+ces travaux épuisants, ces reproches aigres, la
+nourriture disputée, les os écharnés et les viandes
+gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente,
+torturante exploitation d'un pauvre être sans défense.
+«Non, n'écoute plus, va-t-en!...» Mais ce
+cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:</p>
+
+<p>&mdash;Approchez-vous un peu, ma petite... commanda
+la vieille... On dirait que vous avez peur
+de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi...
+approchez-vous... Comme c'est curieux... il me
+semble que vous êtes déjà moins laide... Déjà je
+m'habitue à votre visage...</p>
+
+<p>Louise s'approcha lentement, les membres
+raidis, diligente à ne heurter aucune chaise, aucun
+meuble... s'efforçant de marcher avec élégance,
+la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près
+de la vieille que celle-ci la repoussa avec une
+grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que
+vous avez?... Pourquoi sentez-vous mauvais,
+comme ça?... vous avez donc de la pourriture
+dans le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas
+croire... Jamais quelqu'un n'a senti, comme
+vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le
+nez... dans l'estomac, peut-être?...</p>
+
+<p>Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle...
+Voilà son grand défaut... C'est ce qui l'empêche
+de trouver une place.</p>
+
+<p>La vieille continua de gémir...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?...
+Mais vous allez empester toute ma maison...
+vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah!
+mais!... cela change nos conditions... Et moi qui
+avais, déjà, de la sympathie pour vous!... Non,
+non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas possible...
+ce n'est plus possible!...</p>
+
+<p>Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin
+d'elle l'air putride, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, ce n'est plus possible!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand...
+faites un effort... Je suis sûre que cette
+malheureuse fille vous en sera toujours reconnaissante...</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce
+n'est pas la reconnaissance qui la guérira de cette
+infirmité effroyable... Enfin... soit!... Par exemple,
+je ne puis plus lui donner que dix francs...
+Dix francs, seulement!... C'est à prendre ou à
+laisser...</p>
+
+<p>Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes,
+suffoqua:</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne veux pas... je ne veux pas...
+je ne veux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement
+Mme Paulhat-Durand... Vous allez accepter cette
+place... ou bien je ne me charge plus de vous,
+jamais... Vous pourrez aller demander des places
+dans les autres bureaux... J'en ai assez, à la fin...
+Et vous faites du tort à ma maison...</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident! insista la vieille... Et ces dix
+francs, vous devriez m'en remercier... C'est par
+pitié, par charité que je vous les offre... Comment
+ne comprenez-vous pas que c'est une bonne
+oeuvre... dont je me repentirai, sans doute,
+comme des autres?...</p>
+
+<p>Elle s'adressa à la placeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi...
+je ne peux pas voir souffrir les gens... je suis
+bête comme tout devant les infortunes... Et ce
+n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce
+pas?... Allons, ma petite, je vous emmène...</p>
+
+<p>Sur ces mots, une crampe me força de descendre
+de mon observatoire... Je n'ai jamais revu
+Louise...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit
+entrer cérémonieusement dans le bureau, et,
+après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante,
+elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne...
+très bonne place pour vous... Seulement, il faudrait
+aller en province... oh! pas très loin...</p>
+
+<p>&mdash;En province?... Je n'y cours pas, vous
+savez...</p>
+
+<p>La placeuse insista:</p>
+
+<p>&mdash;On ne connaît pas la province... il y a
+d'excellentes places, en province...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'excellentes places... En voilà une
+blague! rectifiai-je... D'abord il n'y a pas de
+bonnes places, nulle part...</p>
+
+<p>Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière.
+Jamais je ne l'avais vue sourire ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine...
+Il n'y a pas de mauvaises places...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de
+mauvais maîtres...</p>
+
+<p>&mdash;Non... que de mauvais domestiques...
+Voyons... Je vous donne des maisons, tout ce
+qu'il y a de <i>meilleur</i>, ce n'est pas de ma faute si
+vous n'y restez point...</p>
+
+<p>Elle me regarda avec presque de l'amitié:</p>
+
+<p>&mdash;D'autant que vous êtes très intelligente...
+Vous représentez... vous avez une jolie figure...
+une jolie taille... des mains charmantes, pas du
+tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont
+pas dans vos poches... Il pourrait vous arriver
+des choses heureuses... On ne sait pas toutes les
+choses heureuses qui pourraient vous arriver...
+avec de la conduite...</p>
+
+<p>&mdash;Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle
+ça de la conduite...</p>
+
+<p>Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de
+dignité tombait... Je n'avais plus devant moi que
+l'ancienne femme de chambre, experte à toutes
+les canailleries... En ce moment, elle avait des
+yeux cochons, des gestes gras et mous, ce lapement
+en quelque sorte rituel de la bouche,
+qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé
+aux lèvres de «Madame Rebecca Ranvet,
+Modes»... Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'appelle ça de la conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, quoi? fis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas
+une débutante et vous connaissez la vie... On
+peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur
+seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de
+Paris... très riche... oui, enfin, assez riche...
+Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme
+gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des
+places très délicates... très recherchées... d'un
+grand profit... Il y a là un avenir certain, pour
+une femme comme vous, intelligente comme vous,
+gentille comme vous... et qui aurait, je le répète,
+de la conduite...</p>
+
+<p>C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais
+bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d'un
+vieux... et ce paradis rêvé était là, devant moi,
+qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable
+ironie de la vie... par une contradiction
+imbécile et dont je ne puis comprendre la cause,
+ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait,
+enfin... je le refusai net.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux polisson... oh non!... je sors
+d'en prendre... Et ils me dégoûtent trop les
+hommes, les vieux, les jeunes, et tous...</p>
+
+<p>Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes,
+interdite... Elle ne s'attendait pas à cette sortie...
+Retrouvant son air digne, austère, qui mettait
+tant de distance entre la bourgeoise correcte
+qu'elle voulait être et la fille bohème que je
+suis, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous
+donc?... pour qui me prenez-vous donc?...
+qu'imaginez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète
+que les hommes, j'en ai plein le dos... voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce
+monsieur, Mademoiselle, est un homme très respectable...
+Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul...
+Il a été député royaliste, Mademoiselle...</p>
+
+<p>J'éclatai de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... allez toujours!... Je les connais
+vos Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints
+du diable... et tous les députés... Non, merci!...</p>
+
+<p>Brusquement, sans transition:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux?
+demandai-je... Ma foi... un de plus... un de
+moins... ça n'est pas une affaire, après tout...</p>
+
+<p>Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas.
+Elle déclara d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la
+femme sérieuse, la personne de confiance qu'il
+faut à ce monsieur. Je vous croyais plus convenable...
+Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..</p>
+
+<p>J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je
+rentrai dans l'antichambre, l'âme toute vague...
+Oh, cette antichambre si triste, si obscure, toujours
+la même!... Ces filles étalées, écrasées sur
+les banquettes... ce marché de viande humaine,
+promise aux voracités bourgeoises... ce flux de
+saletés et ce reflux de misères qui vous ramènent
+là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement
+ballottés...</p>
+
+<p>&mdash;Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je
+désire des choses... des choses... des choses...
+quand je les crois irréalisables, et, sitôt qu'elles
+doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des
+formes précises... je n'en veux plus...</p>
+
+<p>Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y
+avait aussi un désir gamin d'humilier un peu
+Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance
+de la prendre, elle si méprisante et si hautaine,
+en flagrant délit de proxénétisme...</p>
+
+<p>Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait,
+pour moi, toutes les séductions de l'inconnu,
+toutes les attirances d'un inaccessible idéal... Et
+je me plus à évoquer son image... un vieillard
+propret, avec des mains molles, un joli sourire
+dans sa face rose et rasée, et gai, et généreux, et
+bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque
+que M. Rabour, se laissant conduire par moi,
+comme un petit chien...</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici... Allons, venez ici...</p>
+
+<p>Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon
+regard de soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Faites le beau, maintenant...</p>
+
+<p>Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son
+derrière, et les pattes de devant battant l'air...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le bon toutou!</p>
+
+<p>Je lui donnais du sucre... je caressais son échine
+soyeuse. Il ne me dégoûtait plus... et je songeais
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien...
+un beau jardin... une belle maison... de
+l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré,
+avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!...
+Et ne jamais savoir ce que je veux... et ne jamais
+vouloir ce que je désire!... Je me suis donnée à
+bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante&mdash;pire
+que cela&mdash;le dégoût de l'homme, quand
+l'homme est loin de moi. Quand il est près de moi,
+je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule
+malade... et je suis capable de toutes les folies. Je
+n'ai de résistance que contre les choses qui ne
+doivent pas arriver et les hommes que je ne
+connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai
+jamais heureuse...</p>
+
+<p>L'antichambre m'accablait... Il me venait de
+cette obscurité, de ce jour blafard, de ces créatures
+étalées, des idées de plus en plus lugubres...
+Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait
+au-dessus de moi... Sans attendre la fermeture du
+bureau, je partis le coeur gros, la gorge serrée...
+Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant
+à la rampe, il montait lentement, péniblement
+les marches... Nous nous regardâmes une seconde.
+Il ne me dit rien... moi non plus, je ne
+trouvai aucune parole... mais nos regards avaient
+tout dit... Ah! lui, aussi, n'était pas heureux...
+Je l'écoutai, un instant, monter les marches...
+puis je dégringolai l'escalier... Pauvre petit
+bougre!</p>
+
+<br>
+
+<p>Dans la rue je restai un moment étourdie... Je
+cherchai des yeux les recruteuses d'amour... le
+dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca Ranvet,
+Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à
+elle, je me serais livrée à elle... Aucune n'était
+là... Des gens passaient, affairés, indifférents,
+qui ne faisaient point attention à ma détresse...
+Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où
+j'achetai une bouteille d'eau-de-vie, et, après
+avoir flâné, toujours hébétée, la tête lourde, je
+rentrai à mon hôtel...</p>
+
+<p>Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à
+ma porte. Je m'étais allongée, sur le lit, à
+moitié nue, stupéfiée par la boisson.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi...</p>
+
+<p>&mdash;Qui toi?</p>
+
+<p>&mdash;Le garçon...</p>
+
+<p>Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux
+défaits et tombant sur mon épaule, et j'ouvris
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?...</p>
+
+<p>Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à
+cheveux roux, que j'avais plusieurs fois rencontré
+dans les escaliers... et qui me regardait
+toujours, avec d'étranges regards.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? répétai-je...</p>
+
+<p>Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant
+entre ses gros doigts le bas de son tablier
+bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Mam'zelle... je...</p>
+
+<p>Il considérait d'un air de morne désir, mes
+seins, mon ventre presque nu, ma chemise que la
+courbe des hanches arrêtait...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, entre... espèce de brute... criai-je
+tout à coup.</p>
+
+<p>Et, le poussant dans ma chambre, je refermai
+la porte, violemment, sur nous deux...</p>
+
+<p>Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain,
+ivres et vautrés sur le lit... dans quel
+état, mon Dieu!...</p>
+
+<p>Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son
+nom!</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement
+de Mme Paulhat-Durand sans donner un
+souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai.
+C'était un jardinier veuf depuis quatre mois et qui
+venait chercher une place. Parmi tant de figures
+lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une
+aussi triste que la sienne et qui semblât plus
+accablée par la vie. Sa femme était morte d'une
+fausse couche&mdash;d'une fausse couche?&mdash;la veille
+du jour où, après deux mois de misère, ils devaient,
+enfin, entré dans une propriété, elle
+comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit
+malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il
+n'avait rien trouvé, depuis ce grand malheur; il
+n'avait même rien cherché... Et ce qui lui restait
+de petites économies avait vite fondu dans ce
+chômage. Quoiqu'il fût très défiant, j'étais parvenue
+à l'apprivoiser un peu... Je mets sous
+forme de récit impersonnel le drame si simple, si
+poignant qu'il me conta, un jour que, très émue
+par son infortune, je lui avais marqué plus d'intérêt
+et plus de pitié. Le voici.</p>
+
+<br>
+
+<p>Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses,
+les serres et, à l'entrée du parc, la maison du jardinier,
+somptueusement vêtue de lierres, de
+bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme
+en attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se
+parler, vers la pelouse où la comtesse suivait, d'un
+regard d'amour, ses trois enfants qui, chevelures
+blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses,
+jouaient dans l'herbe, sous la surveillance
+de la gouvernante. A vingt pas, ils s'arrêtèrent
+respectueusement, l'homme la tête découverte, sa
+casquette à la main, la femme, timide sous son
+chapeau de paille noire, gênée dans son caraco de
+laine sombre, tortillant, pour se donner une contenance,
+la chaînette d'un petit sac de cuir. Très
+loin, le parc déroulait, entre d'épais massifs d'arbres,
+ses pelouses onduleuses.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... approchez... dit la comtesse avec
+une encourageante bonté.</p>
+
+<p>L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée
+de soleil, de grosses mains noueuses, couleur de
+terre, le bout des doigts déformé et luisant par le
+frottement continu des outils. La femme était un
+peu pâle, d'une pâleur grise sous les taches de
+rousseur qui lui éclaboussaient le visage... un peu
+gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever les
+yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait
+l'examiner indiscrètement, l'accabler de questions
+torturantes, lui retourner l'âme et la chair, comme
+les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce joli
+tableau des trois babies jouant dans l'herbe,
+avec des manières contenues et des grâces étudiées
+déjà...</p>
+
+<p>Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et
+tous les deux, d'un geste mécanique et simultané,
+ils se croisèrent les mains, sur le ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda la comtesse... vous
+avez tout visité?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse est bien bonne... répondit
+l'homme... C'est très grand... c'est très
+beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par
+exemple, il y a du travail...</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis très exigeante, je vous préviens,
+très juste... mais très exigeante. J'aime que tout
+soit tenu dans la perfection... Et des fleurs... des
+fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs,
+vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver...
+C'est suffisant...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répliqua l'homme... le travail ne me
+gêne pas. Tant plus il y en a, tant plus je suis content.
+J'aime mon métier... et je le connais...
+arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce
+qui est des fleurs... avec de bons bras... du goût,
+de l'eau... un bon paillis... et, sauf votre respect,
+madame la comtesse... beaucoup de fumier et
+d'engrais, on a ce qu'on veut...</p>
+
+<p>Après une pause, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme aussi est bien active... bien
+adroite... et elle a de l'administration... Elle n'a
+pas l'air fort, à la voir... mais elle est courageuse,
+jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme
+personne... Là, d'où nous venons, il y avait trois
+vaches... et deux cents poules... Ainsi!</p>
+
+<p>La comtesse fit un signe de tête approbateur.</p>
+
+<p>&mdash;Le logement vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Le logement aussi est très beau... C'est
+quasiment trop grand pour de petites gens comme
+nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour
+le meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite,
+bien sûr... Et puis, c'est loin du château... Faut
+ça... Les maîtres n'aiment pas quand les jardiniers
+sont trop près... Et nous, on craint de
+gêner... De cette façon on est chacun chez soi...
+Ça vaut mieux pour tout le monde... Seulement...</p>
+
+<p>L'homme hésita pris d'une timidité soudaine,
+devant ce qu'il avait à dire...</p>
+
+<p>&mdash;Seulement... quoi?... interrogea la comtesse,
+après un silence qui augmenta la gêne de
+l'homme.</p>
+
+<p>Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna
+entre ses gros doigts, pesa davantage sur le sol,
+et, s'enhardissant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à
+madame la comtesse que les gages n'étaient pas
+assez forts pour la place. C'est trop court... Avec
+la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas
+arriver... Madame la comtesse devrait donner un
+peu plus...</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé,
+chauffé, éclairé... que vous avez les légumes et les
+fruits... que je donne une douzaine d'oeufs par
+semaine et un litre de lait par jour... C'est
+énorme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame la comtesse donne le lait et les
+oeufs?... Et elle éclaire?</p>
+
+<p>Et, comme pour lui demander conseil, il regardait
+sa femme, tout en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... c'est quelque chose... On ne peut
+pas dire le contraire... ça n'est pas mauvais...</p>
+
+<p>La femme balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... ça aide un peu...</p>
+
+<p>Puis, tremblante et embarrassée:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse donne aussi, sans
+doute, des étrennes au mois de janvier et à la
+Saint-Fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'habitude, pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas la mienne...</p>
+
+<p>A son tour, l'homme s'enquit:</p>
+
+<p>&mdash;Et pour les belettes..., les fouines..., les
+putois?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, non plus... je vous laisse la peau!...</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y
+avait plus à insister... Et, tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous préviens, une fois pour toutes,
+que je défends au jardinier de vendre ou de donner
+à quiconque des légumes. Je sais bien qu'il
+faut en faire trop pour en avoir assez... et que les
+trois quarts se perdent. Tant pis!... J'entends
+qu'en les laisse se perdre...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... comme partout, quoi!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous
+mariés?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six ans... répondit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas d'enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions une petite fille... Elle est
+morte!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva
+négligemment la comtesse... Mais vous êtes jeunes
+tous les deux... vous pouvez en avoir encore?</p>
+
+<p>&mdash;On ne le souhaite guère, allez, madame la
+comtesse... Mais dame! on attrape ça plus facilement
+que cent écus de rente...</p>
+
+<p>Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois encore vous prévenir que je ne veux
+pas, absolument pas d'enfants chez moi. S'il vous
+survenait un enfant, je me verrais forcée de vous
+renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!...
+Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout...
+cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies...
+Non, non... pour rien au monde, je ne
+tolérerais un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà
+prévenus... Arrangez-vous... prenez vos précautions...</p>
+
+<p>A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé,
+vint se réfugier en criant et se cacher dans la
+robe de sa mère... Celle-ci le prit dans ses bras,
+le berça avec des paroles gentilles, le câlina,
+l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé,
+souriant, avec les deux autres... La femme se
+sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut
+qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses
+larmes... Il n'y avait donc de joie, de tendresse,
+d'amour, de maternité que pour les riches?... Les
+enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse...
+Elle les détesta d'une haine sauvage, elle eût
+voulu les injurier, les battre, les tuer... injurier
+et battre aussi cette femme insolente et cruelle,
+cette mère égoïste qui venait de prononcer des
+paroles abominables, des paroles qui condamnaient
+à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité
+future, dans son ventre de pauvresse...
+Mais elle se contint, et elle dit simplement, sur
+un nouvel avertissement, plus autoritaire que les
+autres:</p>
+
+<p>&mdash;On fera attention, madame la comtesse... on
+tâchera...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter...
+C'est un principe chez moi... un principe
+avec lequel je ne transigerai jamais...</p>
+
+<p>Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante
+dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas
+riche... mieux vaut ne pas avoir d'enfants...</p>
+
+<p>L'homme, pour plaire à sa future maîtresse,
+conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse
+parle bien...</p>
+
+<p>Mais une haine était en lui. La lueur sombre et
+farouche, qui passa comme un éclair dans ses
+yeux, démentait la servilité forcée de ces dernières
+paroles... La comtesse ne vit point briller cette
+lueur de meurtre, car, instinctivement, elle avait
+le regard fixé sur le ventre de la femme, qu'elle
+venait de condamner à la stérilité ou à l'infanticide.</p>
+
+<p>Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations,
+détailla minutieusement les services
+qu'elle attendait de ses nouveaux jardiniers, et,
+comme elle les congédiait d'un hautain sourire,
+elle dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous avez des sentiments religieux...
+Ici, tout le monde va, le dimanche, à la
+messe et fait ses Pâques... J'y tiens absolument....</p>
+
+<p>Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves,
+très sombres. La route était poudreuse, la chaleur
+lourde et la pauvre femme marchait péniblement,
+tirait la jambe. Comme elle étouffait
+un peu, elle s'arrêta, posa son sac à terre et délaça
+son corset.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées
+d'air...</p>
+
+<p>Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit,
+s'enfla, accusa la rondeur caractéristique, la tare
+de la maternité, le crime... Ils continuèrent leur
+chemin.</p>
+
+<p>A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent
+dans une auberge et se firent servir un litre de
+vin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte?
+demanda la femme.</p>
+
+<p>L'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte,
+comme les trois autres...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui ou demain, va!...</p>
+
+<p>Alors l'homme murmura entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès
+ce soir, chez la mère Hurlot... elle a des herbes!</p>
+
+<p>Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait,
+dans ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte
+malheur!</p>
+
+<p>L'homme tapa sur la table, et il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Faut donc crever... nom de Dieu!...</p>
+
+<p>Le malheur vint. Quatre jours après, la femme
+eut une fausse couche&mdash;une fausse couche?&mdash;et
+mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.</p>
+
+<p>Et quand l'homme eut terminé son récit, il me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je
+n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai
+bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps
+à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la
+pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je
+vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette
+femme, je vous le jure, je les aurais étranglés
+avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis,
+je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On
+a peur... on est lâche... on n'a de courage que
+pour souffrir!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br><br>
+
+<p>24 novembre.</p>
+
+
+<p>Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il
+est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son
+silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph
+n'ignore point qu'avant de nous être distribuées
+les lettres passent par Madame, et, sans
+doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce
+qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il
+m'écrive soit méchamment commenté par Madame.
+Pourtant, lui qui a tant de ressources dans
+l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de
+me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer
+demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas
+sans inquiétudes... et mon cerveau marche,
+marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que
+je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je
+ne veux pas penser à tout cela qui me brise la
+tête et me donne la fièvre.</p>
+
+<p>Ici, rien, sinon moins d'événements toujours
+et plus de silence encore. C'est le sacristain
+qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour,
+ponctuellement, il vient faire le pansage des
+chevaux et surveiller les châssis. Impossible de
+lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus
+méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est
+plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa
+force... Je le vois très peu et seulement quand
+j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type
+aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il
+avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on
+l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse
+et de son immoralité.&mdash;Ne serait-ce pas
+lui qui a violé la petite Claire dans le bois?...
+Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers.
+Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt
+mercier ambulant, clerc de notaire, domestique,
+tambour de ville, adjudicataire du marché, employé
+chez l'huissier, il est depuis quatre ans
+sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu
+curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses
+et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien
+sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales
+besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami...
+Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son
+complice?</p>
+
+<p>Madame a la migraine... Il paraît que cela lui
+arrive régulièrement tous les trois mois. Durant
+deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés,
+sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne
+a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi...
+La maladie de Madame, c'est du bon temps pour
+Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte
+plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en
+sortait, la face très rouge, la culotte encore toute
+déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir,
+Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de
+l'amour pour jamais...</p>
+
+<p>Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et
+me lance, derrière la haie, des regards furieux,
+s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une
+de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui...
+Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un
+nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au
+dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et
+qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De
+cette façon, les saletés ne sortiront plus de la
+famille.</p>
+
+<p>Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu
+être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle
+a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un
+grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste
+de mercière qui mène le branle des potins et qui
+se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy
+dans l'admiration et dans la propagande des
+talents clandestins de cette infâme épicière. Hier
+dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort
+brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé
+de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments,
+ç'a été un éclat de rire général. Ah! le
+capitaine avait raison quand il me disait: «Tout
+se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité
+de Rose, car c'est une femme sur qui, au
+point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement
+rien à dire.</p>
+
+<p>Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle
+impatience nerveuse j'attends le moment de savoir
+ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!...
+Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été
+autant écoeurée de cette existence médiocre que
+je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu
+de mornes fantoches où, de jour en jour, je
+m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir,
+l'étrange sentiment, qui donne à ma vie
+actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois
+que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi,
+dans cet abîme de sottises et de vilenies que je
+vois s'élargir de plus en plus autour de moi...
+Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou
+ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est
+prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques
+heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je
+serai enfin fixée sur mon avenir.</p>
+
+<p>Cette nuit, je vais la passer à remuer encore
+d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être.
+C'est le seul moyen que j'aie de ne pas
+trop penser aux inquiétudes du présent, de ne
+pas trop me casser la tête aux chimères de
+demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et
+ils renforcent mon mépris. Quelles singulières
+et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées
+sur ma route de servage!... Quand je les
+revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet
+d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du
+moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que
+par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les
+soutiennent comme les bandelettes soutiennent
+les momies... et ce ne sont même plus des fantômes,
+ce n'est plus que de la poussière, de la
+cendre... de la mort..</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! par exemple, c'était une fameuse maison
+celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller
+chez le vieux monsieur de province, je fus adressée,
+avec toutes sortes de références admirables, par
+Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes,
+sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous
+le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité
+des décors... Du luxe et plus encore de
+coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et
+j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu,
+à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais
+donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier
+que j'avais souvent encore dans la peau, la petite
+canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les
+stations crevantes dans l'antichambre du bureau
+de placement, et les longs jours d'angoisse et les
+longues nuits de solitude ou de crapule...</p>
+
+<p>J'allais donc m'arranger une existence douce, de
+travail facile et de profits certains. Tout heureuse
+de ce changement, je me promis de corriger les
+fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer
+les élans fougueux de ma franchise, afin de
+rester longtemps, longtemps, dans cette place. En
+un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma
+haine des bourgeois, comme par enchantement,
+s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante,
+et, reprise d'un violent amour de la vie,
+je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois...
+Le personnel n'était pas nombreux, mais
+de choix: une cuisinière, un valet de chambre,
+un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas
+de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé
+l'écurie et se servant de voitures de grande
+remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir
+même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille
+de vin de Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette!... fis-je en battant des mains... on
+se met bien, ici.</p>
+
+<p>Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement
+un trousseau de clés. Il avait les clés
+de la cave; il avait les clés de tout. C'était
+l'homme de confiance de la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me les prêterez, dites? demandai-je,
+en manière de rigolade.</p>
+
+<p>Il répondit, en me décochant un regard
+tendre:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il
+faudra être chouette avec Bibi...</p>
+
+<p>Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux
+femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...</p>
+
+<p>Durant le repas qui se prolongea, le vieux
+maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup,
+mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à
+lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William,
+il se montra charmant, galant, empressé,
+me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit,
+au café, des cigarettes russes dont il avait ses
+poches pleines... Puis m'attirant vers lui&mdash;j'étais
+un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi
+et toute défrisée&mdash;il m'assit sur ses genoux, et
+me souffla dans l'oreille des choses d'un raide...
+Ah! ce qu'il était effronté!</p>
+
+<p>Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée
+de ces propos et de ces jeux. Inquiète,
+rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la
+porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme
+si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague,
+elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de
+vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq
+ans, avec une forte poitrine, une bouche
+large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux
+langoureux et passionnés, un air de grande bonté
+triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups
+discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie
+s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir...
+Je voulus reprendre une position plus convenable,
+n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais
+William m'enlaça plus fort, et me retint contre
+lui, d'une solide étreinte...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le
+petit.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un jeune homme entrait,
+presque un enfant. Très mince, très blond, très
+blanc de peau, sous une ombre de barbe&mdash;dix-huit
+ans à peine&mdash;, il était joli comme un amour.
+Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait
+son buste svelte et gracile, une cravate
+rose... C'était le fils des concierges de la maison
+voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs...
+Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour,
+elle mettait de côté, dans un grand panier, des
+soupières pleines de bouillon, de belles tranches
+de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits
+et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda
+Eugénie.</p>
+
+<p>Le petit s'excusa d'une voix traînante:</p>
+
+<p>&mdash;A fallu que j'garde la loge... maman faisait
+une course...</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet,
+est-ce vrai au moins?...</p>
+
+<p>Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant,
+les deux mains appuyées à ses épaules, elle
+débita d'un ton dolent:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur
+de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes
+en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que si
+cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus
+rien... pour elle...</p>
+
+<p>Puis, les narines frémissantes, le corps tout
+entier secoué d'un frisson:</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite
+frimousse... ta petite frimousse... Je ne veux pas
+que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu pas
+mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu
+sois joli de partout, quand tu viens... Et ces
+yeux-là... ces grands yeux polissons, petit brigand?...
+Ah! je parie qu'ils ont encore regardé
+une autre femme! Et ta bouche... ta bouche!...
+qu'est-ce qu'elle a fait cette bouche-là!...</p>
+
+<p>Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses
+hanches frêles...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est
+pas une blague... maman faisait une course...
+là... vrai!</p>
+
+<p>Eugénie répéta, à plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je
+ne veux pas que tu regardes les autres femmes...
+Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche,
+pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu
+m'aimes bien, dis?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... Pour sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Dis le encore...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour sûr!...</p>
+
+<p>Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante,
+bégayant des mots d'amour, elle l'entraîna dans
+la pièce voisine.</p>
+
+<p>William me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte
+gros, ce gamin... La semaine dernière, elle l'a
+encore habillé tout à neuf. C'est pas vous qui
+m'aimeriez comme ça!...</p>
+
+<p>Cette scène m'avait profondément émue, et tout
+de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié
+de soeur... Ce gamin ressemblait à M. Xavier... Du
+moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture,
+il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement
+me rendit triste, oh! triste, infiniment. Je
+me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir
+où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh!
+ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands
+yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels,
+la même ondulation du corps... c'était le même
+vice qui brillait à ses prunelles et donnait au
+baiser de ses lèvres quelque chose d'engourdissant,
+comme un poison...</p>
+
+<p>Je me dégageai des bras de William, devenu
+de plus en plus entreprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas
+ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu avais promis d'être chouette avec
+Bibi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir...</p>
+
+<p>Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un
+peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement
+de mes jupes, et je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne
+pas avec vous...</p>
+
+<p>Naturellement, je ne voulus rien changer aux
+habitudes de la maison, dans le service. William
+faisait le ménage, à la va comme je te pousse.
+Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça
+y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait
+les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui,
+d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous
+les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler
+la poussière sur et sous les meubles, et je me
+gardai bien de rien toucher au désordre des salons
+et des chambres. A la place des maîtres, moi,
+j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur
+pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas
+commander, et, timides, redoutant les scènes, ils
+n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite
+d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils
+se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble
+que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions
+qu'à répondre sur un ton où la fermeté
+n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien
+pardon à Madame... Madame se trompe... Et si
+Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient
+plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré,
+dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité
+sur leurs domestiques, et plus godiches!...
+Vrai, on n'est pas <i>serins</i>, comme ils l'étaient...</p>
+
+<p>Il faut rendre à William cette justice qu'il
+avait su mettre les choses sur un bon pied dans
+la boîte. William avait une passion, commune
+a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait
+tous les jockeys, tous les entraîneurs,
+tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes
+très galbeux, des barons, des vicomtes,
+qui lui montraient une certaine amitié, sachant
+qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux
+épatants... Cette passion qui, pour être entretenue
+et satisfaite, demande des sorties nombreuses
+et des déplacements suburbains, ne s'accorde
+pas avec un métier peu libre et sédentaire,
+comme est celui de valet de chambre. Or, William
+avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il
+s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son
+pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines
+vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux...
+Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur
+d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les
+rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se
+succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait
+qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir,
+après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il,
+d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je
+ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre
+de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il
+invitait des amis à dîner, des cochers, des valets
+de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques
+et macabres avec leurs jambes torses,
+leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux
+cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux,
+turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des
+histoires sinistres&mdash;à les entendre, ils étaient tous
+pédérastes&mdash;puis, quand le vin exaltait les cerveaux,
+ils s'attaquaient à la politique... William
+y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible
+violence réactionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac...
+Un rude gars, Cassagnac... un luron...
+un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit,
+celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à
+ce lapin-là, les sales canailles!...</p>
+
+<p>Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie
+se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait
+vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure
+étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles
+vidées, du pillage effréné de la table.
+Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne
+et une assiette de friandises... Puis, tous
+les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche...
+tes grands yeux!...</p>
+
+<p>Ce soir-là, le panier des parents contenait des
+parts plus larges et meilleures. Il fallait bien
+qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...</p>
+
+<p>Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher,
+cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes,
+voyant Eugénie inquiète... lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir
+tout à l'heure, votre tapette.</p>
+
+<p>Eugénie se leva, frémissante et grondante:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une
+tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?...
+Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant...
+Il est assez joli pour ça... il est assez joli
+pour tout... vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher,
+dans un rire gras... allez-donc demander ça au
+comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb...</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet
+retentissant lui coupa la parole...</p>
+
+<p>A ce moment, le petit apparut derrière la
+porte... Eugénie courut à lui...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon chéri... mon amour... viens vite...
+ne reste pas avec ces voyous-là...</p>
+
+<p>Je crois tout de même que le gros cocher avait
+raison.</p>
+
+<br>
+
+<p>William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre
+piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le
+connaître, l'admirait presque autant que Cassagnac.
+Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux
+grands enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il
+eût été dangereux d'en plaisanter et même d'en
+discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit,
+tard, William s'excusait en me disant: «J'étais
+avec Edgar.» Il semblait que d'être avec Edgar,
+cela vous constituât non seulement une excuse,
+mais une gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je
+le voie, ton fameux Edgar?... demandai-je un
+jour.</p>
+
+<p>William fut scandalisé de cette idée... et il
+affirma, avec hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar
+voudrait dîner avec de simples domestiques?</p>
+
+<p>C'est d'Edgar que William tenait cette méthode
+incomparable de lustrer ses chapeaux... Une fois,
+aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le
+jeune marquis de Plérin.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment
+obtenez-vous vos chapeaux?...</p>
+
+<p>&mdash;Mes chapeaux, monsieur le marquis?...
+répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur
+aux courses et tricheur au jeu, était alors une
+des personnalités les plus fameuses du monde
+parisien... C'est très simple... seulement, c'est
+comme le gagnant, il faut le savoir... Eh bien,
+voici... Tous les matins, je fais courir mon valet
+de chambre pendant un quart d'heure... Il sue,
+n'est-ce pas?... Et la sueur, ça contient de l'huile...
+Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille
+la sueur de son front, et il lustre mes
+chapeaux avec... Ensuite, le coup de fer... Mais
+il faut un homme propre et sain... de préférence
+un châtain... car les blonds sentent fort
+quelquefois... et toutes les sueurs ne conviennent
+pas... L'année dernière, j'ai donné la recette au
+prince de Galles...</p>
+
+<p>Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait
+Edgar, lui serrait la main à la dérobée,
+celui-ci ajouta confidentiellement:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant,
+monsieur le marquis...</p>
+
+<p>J'avais fini&mdash;c'est rigolo, vraiment, quand j'y
+pense&mdash;par me sentir flattée, moi aussi, d'une
+telle relation pour William... Pour moi aussi,
+Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et
+d'inaccessible, comme l'Empereur d'Allemagne...
+Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je
+sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en
+fixant, d'après tout ce que me raconta William,
+cette physionomie plus qu'illustre: historique.</p>
+
+<br>
+
+<p>Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un
+bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout
+gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la
+prison. Plus tard, comme il avait les difformités
+physiques requises et les plus crapuleux instincts,
+on l'a racolé pour en faire un groom...
+D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises,
+à toutes les rapacités, à tous les vices
+des domesticités de grande maison, il est passé
+<i>lad</i>, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la
+toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et
+noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses,
+collante aux mollets, et qui fait aux genoux des
+plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble
+à un vieux petit homme, grêle de membres, la
+face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux
+tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux
+rares, ramenés au-dessus de l'oreille, en
+volute graisseuse. Dans une société qui se pâme
+aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un
+de moins anonyme qu'un ouvrier ou un paysan;
+presque un gentleman.</p>
+
+<p>A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait
+comment il faut panser un cheval de luxe, comment
+il faut le soigner, quand il est malade,
+quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes
+selon la couleur de la robe, lui conviennent;
+il sait le secret des lavages intimes, les
+polissages raffinés, les pédicurages savants, les
+maquillages ingénieux, par quoi valent et s'embellissent
+les bêtes de course, comme les bêtes
+d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys
+considérables, de célèbres entraîneurs et des
+baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui
+sont la <i>crème</i> de ce fumier et la <i>fleur</i> de ce crottin...
+Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute
+déjà tout ce qu'il y a de tours à jouer et d'affaires
+à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées
+maigres et arquées, son estomac s'est développé
+et son ventre bedonne... Il a trop de poids.
+Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se
+décide à revêtir la livrée du cocher...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est
+des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français
+dont on parle dans le monde élégant avec
+émerveillement... Son nom triomphe dans les
+journaux de sport, même dans les échos des
+gazettes mondaines et littéraires. Le baron de
+Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui,
+plus fier de lui que d'une opération financière
+qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges.
+Il dit: «Mon piqueur!», en se rengorgeant sur
+un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur
+de tableaux, dirait: «Mes Rubens!»
+Et, de fait, il a raison d'être fier, l'heureux baron,
+car, depuis qu'il possède Edgar, il a beaucoup
+gagné en illustration et en respectabilité... Edgar
+lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps
+convoités... Par Edgar, il a enfin vaincu
+toutes les résistances mondaines contre sa race...
+Au club, il est question de la fameuse «victoire
+du baron sur l'Angleterre». Les Anglais nous,
+ont pris l'Égypte... mais le baron a pris Edgar
+aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût
+conquis les Indes qu'il n'eût pas été davantage
+acclamé... Cette admiration ne va pas, cependant,
+sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir
+Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues,
+des machinations corruptrices, des flirts,
+comme autour d'une belle femme. Quant aux
+journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils
+en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel,
+d'Edgar ou du baron, est l'admirable piqueur ou
+l'admirable financier... Tous les deux, ils les
+confondent dans les mutuelles gloires d'une même
+apothéose.</p>
+
+<p>Pour peu que vous ayez été curieux de traverser
+les foules aristocratiques, vous avez certainement
+rencontré Edgar, qui en est une des
+ordinaires et plus précieuses parures. C'est un
+homme de taille moyenne, très laid, d'une laideur
+comique d'Anglais, et dont le nez démesurément
+long a des courbes doublement royales
+et qui oscillent entre la courbe sémitique et la
+courbe bourbonienne... Les lèvres, très courtes
+et retroussées, montrent, entre les dents gâtées,
+des trous noirs. Son teint s'est éclairci dans la
+gamme des jaunes, relevé aux pommettes de
+quelques hachures de laque vive. Sans être obèse,
+comme les majestueux cochers de l'ancien jeu,
+il est maintenant doué d'un embonpoint confortable
+et régulier, qui rembourre de graisse les
+exostoses canailles de son ossature. Et il marche,
+le buste légèrement penché en avant, l'échine
+sautillante, les coudes écartés à l'angle réglementaire.
+Dédaigneux de suivre la mode, jaloux
+plutôt de l'imposer, il est vêtu richement et fantaisistement.
+Il a des redingotes bleues, à revers
+de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons
+de coupe anglaise, trop clairs; des cravates
+trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs
+trop parfumés, des bottines trop vernies, des
+chapeaux trop luisants... Combien longtemps les
+jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l'insolite
+et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!</p>
+
+<p>A huit heures le matin, en petit chapeau rond,
+en pardessus mastic aussi court qu'un veston,
+une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar
+descend de son automobile, devant l'hôtel du
+baron. Le pansage vient de finir. Après avoir
+jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur,
+il entre dans l'écurie et commence son inspection,
+suivi des palefreniers, inquiets et respectueux... Rien
+n'échappe à son oeil soupçonneux
+et oblique: un seau pas à sa place, une tache
+aux chaînes d'acier, une éraillure sur les argents
+et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, menace,
+la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes
+du Champagne mal cuvé de la veille. Il
+pénètre dans chaque box, et passe sa main,
+gantée de gants blancs, à travers la crinière
+des chevaux, sur l'encolure, le ventre, les
+jambes. A la moindre trace de salissure sur les
+gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot
+de mots orduriers, de jurons outrageants, une
+tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine
+minutieusement le sabot des chevaux, flaire
+l'avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve
+la litière, étudie longuement la forme, la couleur
+et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à
+son goût.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du
+crottin de cheval de fiacre, oui... Que j'en revoie
+demain de semblable, et je vous le ferai avaler,
+bougres de saligauds!...</p>
+
+<p>Parfois, le baron, heureux de causer avec son
+piqueur, apparaît. A peine si Edgar s'aperçoit de
+la présence de son maître. Aux interrogations,
+d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs,
+hargneux. Jamais il ne dit: «Monsieur le baron».
+C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de
+dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte
+d'irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se
+retire discrètement.</p>
+
+<p>La revue des écuries, des remises, des selleries
+terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement
+militaire, Edgar remonte en son
+automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées
+où il fait d'abord une courte station, en
+un petit bar, parmi des gens de courses, des
+<i>tipsters</i> au museau de fouine, qui lui coulent
+dans l'oreille des mots mystérieux et lui montrent
+des dépêches confidentielles. Le reste de la
+matinée est consacré en visites chez les fournisseurs,
+pour les commandes à renouveler, les
+commissions à toucher, et chez les marchands de
+chevaux où s'engagent des colloques dans le
+genre de celui-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, master Edgar?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, master Poolny?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à vendre...</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante livres pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres, master Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;On verra, master Poolny...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, master Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore, master Poolny?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en avons pas besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante livres pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres, master Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;On verra, master Poolny!</p>
+
+<p>Huit jours après, Edgar a détraqué comme il
+convient, ni trop, ni trop peu, l'attelage bai du
+baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est
+urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à
+Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques
+alezans. Poolny en sera quitte pour mettre,
+pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai
+qu'il revendra, peut-être, deux ans après, au
+baron.</p>
+
+<p>A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre,
+pour déjeuner, dans son appartement de la rue
+Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le
+conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée
+écrasé de peluches brodées, aux tons
+fracassants, orné sur les murs de lithographies
+anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits
+variés du prince de Galles, dont un avec
+une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips,
+des fouets de chasse, des étriers, des mors, des
+trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre
+de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse
+le buste énorme de la reine Victoria, en terre
+cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis,
+étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert
+de son phare irradiant, Edgar vaque, alors,
+toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs.
+Ses affaires sont nombreuses, car il commandite
+un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe
+hippique, et il possède trois chevaux, à
+l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs,
+non plus, ne chôment pas, et les petites dames
+les plus célèbres connaissent le chemin de la rue
+Euler, où elles savent que, dans les moments de
+dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé
+servi et cinq louis prêts.</p>
+
+<p>Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs,
+au Cirque, à l'Olympia, très correct sous son
+frac à revers de soie, Edgar se rend chez l'<i>Ancien</i>,
+et il se soûle longuement, en compagnie de
+cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et
+de gentlemen qui se donnent des airs de cochers...</p>
+
+<p>Et chaque fois que William me racontait une
+de ces histoires, il concluait, émerveillé:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que
+c'est un homme, celui-là!...</p>
+
+<p>Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu
+d'appeler le grand monde parisien; c'est-à-dire
+que Monsieur était noble et sans le sou, et
+qu'on ne savait pas exactement d'où sortait
+Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles
+les unes que les autres, couraient sur ses origines.
+William, très au courant des potins de la
+haute société, prétendait que Madame était la
+fille d'un ancien cocher et d'une ancienne femme
+de chambre, lesquels, à force de grattes et de
+mauvaise conduite, réunirent un petit capital,
+s'établirent usuriers en un quartier perdu de
+Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de
+l'argent, principalement aux cocottes et aux gens
+de maison, une grosse fortune. Des veinards,
+quoi!...</p>
+
+<p>Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance
+et sa très jolie figure, avait de drôles de
+manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient
+fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard
+aux choux, la sale... et, comme les cochers de
+fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans
+son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent,
+dans ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait
+jusqu'à crier: «Merde!» En ces moments-là, la
+colère remuait, au fond de son être mal nettoyé
+par un trop récent luxe, les persistantes boues
+familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi
+qu'une malpropre écume, des mots... ah! des
+mots que moi, qui ne suis pas une dame, je
+regrette souvent d'avoir prononcés... Mais voilà...
+on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, avec
+des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des
+robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont
+grossières de langage, ordurières de gestes, et
+dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies
+pierreuses!...</p>
+
+<p>&mdash;Les grandes dames, disait William, c'est
+comme les sauces des meilleures cuisines, il ne
+faut pas voir comment ça se fabrique... Ça vous
+empêcherait de coucher avec...</p>
+
+<p>William avait de ces aphorismes désenchantés.
+Et comme c'était, tout de même, un homme très
+galant, il ajoutait en me prenant la taille:</p>
+
+<p>&mdash;Un petit trognon comme toi, ça flatte moins
+la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux,
+tout de même.</p>
+
+<p>Je dois dire que ses colères et ses gros mots,
+Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec
+nous, elle était, je le répète, plutôt timide...</p>
+
+<p>Madame montrait aussi, au milieu du désordre
+de sa maison, parmi tout ce coulage effréné
+qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à
+fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière
+pour deux sous de salade, économisait sur le
+blanchissage de l'office, renâclait sur une note de
+trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu,
+après des plaintes, des correspondances sans fin,
+d'interminables démarches, la remise de quinze
+centimes, indûment perçus par le factage du chemin
+de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque
+fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements
+avec le cocher à qui, non seulement elle
+ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait
+encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche
+pas que son argent traînât partout avec ses
+bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et
+les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches
+toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait
+impudemment gruger par les fournisseurs d'objets
+de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du
+vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste,
+ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y
+en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à
+William, quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera...
+un mauvais tour...</p>
+
+<p>A quoi William, très calme, répliquait:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc... je sais ce que je fais... et
+jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres
+aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne
+pas en profiter.</p>
+
+<p>Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces
+continuels larcins qui, continuellement, en dépit
+des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux
+courses grossir l'argent des bookmakers.</p>
+
+<br>
+
+<p>Monsieur et Madame étaient mariés depuis
+cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le
+monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils
+restreignirent leurs sorties et leurs réceptions,
+pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient
+jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur
+de flirter avec les femmes; Monsieur accusait
+Madame de trop regarder les hommes. Ils
+s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient
+toute la journée, comme un ménage de
+petits bourgeois. La vérité est que Madame
+n'avait pas réussi dans le monde, et que ses
+manières lui avaient valu pas mal d'avanies.
+Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer,
+et Monsieur en voulait à Madame de
+l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne
+s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments,
+et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies
+sur le compte de l'amour.</p>
+
+<p>Chaque année, au milieu de juin, on partait
+pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait,
+paraît-il, un magnifique château. Le personnel
+s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers,
+d'une seconde femme de chambre, de
+femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des
+paons, des poules, des lapins... Quel bonheur!
+William me contait les détails de leur existence,
+là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante.
+Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait
+au milieu des prairies, des arbres et des
+fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec
+des bars, des champs de courses, des bookmakers
+et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier?
+me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui
+est un homme chic, un homme supérieur, est-ce
+qu'il aime la campagne, lui?...</p>
+
+<p>Je m'exaltais:</p>
+
+<p>&mdash;Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes
+pelouses... Et les petits oiseaux!...</p>
+
+<p>William ricanait:</p>
+
+<p>&mdash;Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux
+et chez les modistes... Et les petits oiseaux?
+Ah! parlons-en... Ça vous empêche de dormir le
+matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah!
+non... ah! non... J'en ai plein le dos, de la campagne...
+La campagne, ça n'est bon que pour les
+paysans...</p>
+
+<p>Et se redressant, d'un geste noble, avec une
+voix fière, il concluait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un
+paysan, moi... je suis un sportsman...</p>
+
+<p>J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois
+de juin avec impatience. Ah! les marguerites dans
+les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui
+tremblent... les nids cachés dans les touffes de
+lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols
+dans les nuits de lune... et les causeries
+douces, la main dans la main, sur les margelles
+des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de
+capillaires et de mousses!... Et les jattes de lait
+fumant... et les grands chapeaux de paille... et
+les petits poussins... et les messes entendues dans
+les églises de village, au clocher branlant, et tout
+cela, qui vous émeut et vous charme et vous
+prend le coeur, comme une de ces jolies romances
+qu'on chante au café-concert!...</p>
+
+<p>Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature
+poétique. Les vieux bergers, les foins qu'on fane,
+les oiseaux qui se poursuivent de branche en
+branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes,
+et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux
+blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le
+soleil, comme les raisins des très anciennes
+vignes, les beaux gars aux membres robustes,
+aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver
+des rêves gentils... En pensant à ces choses, je
+redeviens presque petite fille, avec des innocences,
+des candeurs qui m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent
+le coeur, comme une petite pluie la petite
+fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par
+le vent... Et le soir, en attendant William dans
+mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures,
+je composais des vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Petite fleur,</p>
+<p>O toi, ma soeur,</p>
+<p>Dont la senteur</p>
+<p>Fait mon bonheur...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et toi, ruisseau,</p>
+<p>Lointain coteau,</p>
+<p>Frêle arbrisseau,</p>
+<p>Au bord de l'eau,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que puis-je dire,</p>
+<p>Dans mon délire?</p>
+<p>Je vous admire...</p>
+<p>Et je soupire...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Amour, amour...</p>
+<p>Amour d'un jour,</p>
+<p>Et de toujours!...</p>
+<p>Amour, amour!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il
+m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers
+qui sentaient le gin avaient vite fait de casser
+les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui
+montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué
+de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et
+sans doute qu'il m'eût dit:</p>
+
+<p>&mdash;Edgar, qui est un homme épatant... est-ce
+qu'il fait des vers, lui?...</p>
+
+<p>Ma nature poétique n'était pas la seule cause
+de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne.
+J'avais l'estomac détraqué par la longue
+misère que je venais de traverser... et, peut-être
+aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante
+de maintenant, par le Champagne et les vins
+d'Espagne, que William me forçait à boire. Je
+souffrais réellement. Souvent, des vertiges me
+prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la
+journée, mes jambes se brisaient; je ressentais,
+à la tête, des douleurs comme des coups de marteau...
+J'avais réellement besoin d'une existence
+plus calme, pour me remettre un peu...</p>
+
+<p>Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur
+et de santé, allait encore s'écrouler...</p>
+
+<p>Ah! merde! comme disait Madame...</p>
+
+<br>
+
+<p>Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient
+toujours dans le cabinet de toilette de
+Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes
+futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et
+plus les scènes éclataient violentes... Après quoi,
+ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes
+et de colères longtemps amassées, ils se
+boudaient des semaines entières... Monsieur se
+retirait dans son cabinet où il faisait des patiences
+et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes.
+Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une
+chaise longue, longuement étendue, elle lisait
+des romans d'amour... et s'interrompait de lire,
+pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec
+rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se
+retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers
+temps, je crus, n'étant point au courant de leurs
+manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes,
+couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!...
+C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux
+élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une
+femme du monde. Ils causaient de leurs petites
+affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un
+peu plus de cérémonie que de coutume, un peu
+plus de politesse froide et guindée, voilà tout...
+On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les
+repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très
+dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame
+se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur
+à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois,
+Monsieur allait passer une heure ou deux à
+son club, mais rarement... Et ils s'adressaient
+une correspondance acharnée, des <i>poulets</i> en
+forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée
+de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je
+faisais le facteur, de la chambre de Madame
+au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums
+terribles, de menaces... de supplications...
+de pardons et de larmes... C'était à mourir
+de rire...</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient,
+comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente...
+Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!...
+oh! méchante!»... des: «c'est fini...
+puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient
+faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain,
+se levaient très tard, fatigués d'amour...</p>
+
+<p>J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils
+se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots...
+et quand ils menaçaient de se quitter, je
+savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils
+étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt,
+celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à
+Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait
+à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais,
+comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison
+même de ce marché de dupe qui les liait, ils
+éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à
+autre, et de donner une forme ignoble, comme
+leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à
+leurs mépris.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi peuvent bien servir de telles existences?...
+disais-je à William.</p>
+
+<p>&mdash;A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes
+circonstances, avait le mot juste et définitif.
+Pour en donner l'immédiate et matérielle
+preuve, il tirait de sa poche un magnifique <i>impérialès</i>,
+dérobé le matin même, en coupait le
+bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction
+et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées
+odorantes:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de
+ses maîtres, ma petite Célestine... C'est la seule
+garantie de bonheur que nous ayons, nous autres...
+Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques
+sont heureux... Va me chercher la fine
+champagne...</p>
+
+<p>A demi couché dans un fauteuil à bascule, les
+jambes très hautes et croisées, le cigare au bec,
+une bouteille de vieux Martell à portée de la
+main, lentement, méthodiquement, il dépliait
+l'<i>Autorité</i>, et il disait avec une bonhomie admirable:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être
+plus fort que les gens qu'on sert... Tout est là...
+Dieu sait si Cassagnac est un rude homme...
+Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je
+l'admire, ce grand bougre-là... Eh bien, comprends-tu?...
+je ne voudrais pas servir chez lui...
+pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac,
+je le dis aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien
+ceci, et tâche d'en profiter. Servir chez des
+gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est
+de la duperie, mon petit loup...</p>
+
+<p>Et, savourant son cigare, il ajoutait après un
+silence:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense qu'il est des domestiques
+qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à
+les embêter, à les menacer... Quelles brutes!...
+Quand je pense qu'il en est qui voudraient
+les tuer... Les tuer!... Et puis après?... Est-ce
+qu'on tue la vache qui nous donne du lait, et
+le mouton de la laine... On trait la vache...
+on tond le mouton... adroitement... en douceur...</p>
+
+<p>Et il se plongeait, silencieusement, dans les
+mystères de la politique conservatrice.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la
+cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage
+machinalement, somnambuliquement, loin
+d'eux, là-haut, loin de nous, loin d'elle-même,
+le regard absent de leurs folies et des nôtres, les
+lèvres toujours en train de quelques muettes paroles
+de douloureuse adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Ta petite bouche... tes petites mains... tes
+grands yeux!...</p>
+
+<p>Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas
+pourquoi, m'attristait jusqu'aux larmes... Oui,
+parfois une mélancolie, indicible et pesante, me
+venait de cette maison si étrange où tous les êtres,
+le vieux maître d'hôtel silencieux, William et
+moi-même, me semblaient inquiétants, vides et
+mornes, comme des fantômes...</p>
+
+<p>La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement
+drôle...</p>
+
+<p>Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de
+toilette au moment où Madame essayait devant
+moi un corset neuf, un affreux corset de satin
+mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de
+soie jaune. Le goût, ce n'est pas ce qui étouffait
+Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche.
+C'est ainsi qu'on entre chez les femmes,
+sans frapper?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les femmes? gazouilla Monsieur...
+D'abord tu n'es pas les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que
+je suis alors?</p>
+
+<p>Monsieur arrondit la bouche&mdash;Dieu, qu'il avait
+l'air bête&mdash;et, très tendre, ou, plutôt, simulant
+la tendresse, il susurra:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es ma femme... ma petite femme...
+ma jolie petite femme. Il n'y a pas de mal à entrer
+chez sa petite femme, je pense...</p>
+
+<p>Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile,
+c'est qu'il voulait carotter de l'argent à Madame...
+Celle-ci, encore méfiante, répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Si, il y a du mal...</p>
+
+<p>Et elle minauda:</p>
+
+<p>&mdash;Ta petite femme?... ta petite femme? Ça
+n'est pas si sûr que cela, que je sois ta petite
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... ça n'est pas si sûr que cela...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes,
+c'est si drôle...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que tu es ma petite femme... ma
+chère... ma seule petite femme... ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le
+seul gros bébé à sa petite femme... na!...</p>
+
+<p>Je laçais Madame qui, se regardant dans la
+glace, les bras nus et levés, caressait alternativement
+les touffes de poil de ses aisselles... Et
+j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient
+suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!»
+Ce qu'ils avaient l'air stupide tous les deux!...</p>
+
+<p>Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé
+des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des
+brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un
+journal de modes, qui traînait sur la toilette, et
+s'assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je crois, il y a un rébus...</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu deviné, ce rébus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne l'ai pas deviné...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voyons ce rébus...</p>
+
+<p>Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait
+dans l'étude du rébus, Madame dit, un peu
+sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne remarques rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non... quoi?... dans ce rébus?...</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques
+rien?... D'abord, toi, tu ne remarques
+jamais rien...</p>
+
+<p>Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au
+plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté,
+tout rond... excessivement comique...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a
+donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n'aie
+pas remarqué... Je ne vois rien, ma parole d'honneur!...</p>
+
+<p>Madame devint toute triste, et elle gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, tu ne m'aimes plus...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un
+peu fort, par exemple!...</p>
+
+<p>Il se leva, brandissant le journal de modes...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il...
+En voilà une idée!... Pourquoi dis-tu cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si
+tu m'aimais encore... tu aurais remarqué une
+chose...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...</p>
+
+<p>&mdash;Quel corset?... Ah! oui... ce corset...
+Tiens! je ne l'avais pas remarqué, en effet...
+Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très
+joli, tu sais... ravissant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en
+fiches pas mal... Je suis trop stupide, aussi... Je
+m'éreinte à me faire belle... à trouver des choses
+qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du
+reste, que suis-je pour toi?... Rien... moins que
+rien!... Tu entres ici... et qu'est-ce que tu vois?...
+Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... A un
+rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me
+fais... Nous ne voyons personne... nous n'allons
+nulle part... nous vivons comme des loups...
+comme des pauvres...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te
+mets pas en colère... Voyons!... D'abord, comme
+des pauvres...</p>
+
+<p>Il voulut s'approcher de Madame, la prendre
+par la taille... l'embrasser. Celle-ci s'énervait.
+Elle le repoussa durement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, laisse-moi... Tu m'agaces...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie... voyons!... ma petite femme...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi...
+ne m'approche pas... Tu es un gros égoïste... un
+gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... tu
+es un sale type, tiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie.
+Voyons... ne t'emporte pas ainsi... Eh bien,
+oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout de
+suite, ce corset... ce très joli corset... Comment
+ne l'ai-je pas vu, tout de suite?... Je n'y comprends
+rien!... Regarde-moi... souris-moi... Dieu,
+qu'il est joli!... et comme il te va!...</p>
+
+<p>Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi
+qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle.
+Madame trépigna le tapis et, de plus en
+plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées,
+elle débita très vite:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces...
+Est-ce clair?... Va-t'en!</p>
+
+<p>Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant
+maintenant des signes d'exaspération:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable...
+Pour un corset!... Ça n'a aucun rapport... Voyons,
+ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est
+bête de se faire tant de mal pour un corset...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame
+d'une voix de lavoir... tu m'emmerdes!...
+Va-t'en...</p>
+
+<p>J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai
+sur ce mot... ravie de surprendre à nu leurs deux
+belles âmes... et de les forcer à s'humilier, plus
+tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié
+que je fusse là... Désireuse de connaître la fin
+de cette scène, je me faisais toute petite, toute
+silencieuse...</p>
+
+<p>A son tour, Monsieur qui s'était longtemps
+contenu, s'encoléra... Il fit du journal de modes
+un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces
+contre la toilette... et il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!...
+C'est toujours la même chose... On ne peut rien
+dire, rien faire sans être reçu comme un chien...
+Et toujours des brutalités, des grossièretés...
+J'en ai assez de cette vie-là... j'en ai plein le
+dos de ces manières de poissarde... Et veux-tu
+que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est
+ignoble, ton corset... C'est un corset de fille
+publique...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable!...</p>
+
+<p>L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les
+poings fermés, menaçants, elle s'avança vers
+Monsieur... Et telle était sa fureur que les mots
+ne sortaient de sa bouche qu'en éructations
+rauques...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi
+qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est
+une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la
+boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales
+dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé
+de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton
+nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient
+propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers
+ne voulaient plus t'avancer même cent
+sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière
+avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses
+aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!...
+Eh bien... elle n'aura plus rien de
+moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes
+aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour
+voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs
+gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu
+entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes
+tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...</p>
+
+<p>Elle était effrayante... Timide, tremblant, le
+dos lâche, l'oeil humilié, Monsieur reculait devant
+ce flot d'ordures... Il gagna la porte, m'aperçut...
+s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir,
+d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...</p>
+
+<p>&mdash;Maquereau... sale maquereau!...</p>
+
+<p>Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue
+par une terrible attaque de nerfs, que je finis par
+calmer en lui faisant respirer tout un flacon
+d'éther...</p>
+
+<p>Alors, Madame reprit la lecture de ses romans
+d'amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur
+s'absorba plus que jamais dans des patiences
+compliquées et dans la révision de sa collection
+de pipes... Et la correspondance recommença...
+D'abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée
+et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de
+courir, porteuse de menaces en forme de coeur
+ou de cocotte, de la chambre de l'une au cabinet
+de l'autre... Ce que je rigolais!...</p>
+
+<p>Trois jours après cette scène, en lisant une
+missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes,
+Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda,
+haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine?... Croyez-vous vraiment que
+Monsieur veuille se tuer?... Lui avez-vous vu des
+armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se
+tuer?...</p>
+
+<p>J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire,
+qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna,
+se précipita... Je crus que j'allais mourir,
+étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire
+qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine...
+et m'emplissait la gorge d'inextinguibles hoquets.</p>
+
+<p>Madame resta un moment interdite devant ce
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi
+riez-vous ainsi?... Taisez-vous donc... Voulez-vous
+bien vous taire, vilaine fille...</p>
+
+<p>Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me
+lâcher... Enfin, entre deux halètements, je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires...
+c'est trop bête... Oh! la la!... Oh! la
+la!... Que c'est bête!...</p>
+
+<p>Naturellement, le soir, je quittais la maison
+et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...</p>
+
+<p>Chien de métier!... Chienne de vie!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le coup fut rude et je me dis&mdash;mais trop
+tard&mdash;que jamais je ne retrouverais une place
+comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits
+de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs.
+Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une
+d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup
+d'argent de côté, se monter peu à peu un
+joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout
+un ménage complet et très chic. Cinq ou six années
+seulement, et qui sait?... on pouvait se marier,
+prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri
+du besoin et des mauvaises chances, heureuse,
+presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer
+la série des misères, subir à nouveau
+l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident,
+et furieuse; furieuse contre moi-même,
+contre William, contre Eugénie, contre Madame,
+contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable,
+au lieu de me raccrocher, de me cramponner
+à ma place, ce qui était facile avec un
+type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage
+dans ma sottise et, payant d'effronterie,
+j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être
+réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous,
+à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!...
+C'est comme une folie qui s'abat,
+on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous
+saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier,
+à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais
+couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché
+son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa
+vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une
+fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et
+cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait
+honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble,
+ces ivresses de boue, où si souvent ma raison
+chancelle, et qui me poussent au déchirement,
+au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce
+jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je
+n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis
+pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette
+pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si
+triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche...
+Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais
+qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse,
+maintenant...</p>
+
+<p>Après la terrible scène, vite, je redescendis à
+l'office. William frottait mollement son argenterie,
+en fumant une cigarette russe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce
+soir, haletai-je.</p>
+
+<p>Je pouvais à peine parler...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu pars? fit William, sans aucune
+émotion... Et pourquoi?</p>
+
+<p>En phrases courtes, sifflantes, en mimiques
+bouleversées, je racontai toute la scène avec
+Madame. William, très calme, indifférent, haussa
+les épaules...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas
+bête comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus?
+Je dis que c'est bête. Il n'y a pas autre chose à dire...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?... que vas-tu faire?</p>
+
+<p>Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche
+eut un ricanement. Ah! qu'il fut laid, son
+regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut
+lâche et hideuse, sa bouche!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre
+ce que, dans cette interrogation, il y avait
+de prières pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas
+faire...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer...
+Mais, tu es folle, ma fille... Tu ne
+voudrais pas!...</p>
+
+<p>J'éclatai:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas avoir le courage de rester dans une
+maison d'où l'on me chasse?</p>
+
+<p>Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne
+suis point ton mari... Il t'a plu de commettre
+une bêtise... Je n'en suis pas responsable...
+Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les
+conséquences... La vie est la vie...</p>
+
+<p>Je m'indignai:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable,
+une canaille, comme les autres, sais-tu?
+Le sais-tu?</p>
+
+<p>William sourit... C'était vraiment un homme
+supérieur...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand
+nous nous sommes mis ensemble, je ne t'ai rien
+promis... Tu ne m'as rien promis non plus... On
+se rencontre... on se colle, c'est bien... On se
+quitte... on se décolle... c'est bien aussi. La vie
+est la vie...</p>
+
+<p>Et, sentencieux, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la
+conduite... il faut ce que j'appelle de l'administration.
+Toi, tu n'as pas de conduite... tu n'as
+pas d'administration... Tu te laisses emporter
+par tes nerfs... Les nerfs, dans notre métier,
+c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: «La
+vie est la vie!».</p>
+
+<p>Je crois que je me serais jetée sur lui et que je
+lui aurais déchiré le visage&mdash;son impassible et
+lâche visage de larbin&mdash;à coups d'ongles furieux,
+si, brusquement, les larmes n'étaient venues
+amollir et détendre mes nerfs surbandés... Ma
+colère tomba, et je suppliai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! William!... William!... mon petit William!...
+mon cher petit William!... que je suis
+malheureuse!...</p>
+
+<p>William essaya de remonter un peu mon moral
+abattu... Je dois dire qu'il y employa toute sa force
+de persuasion et toute sa philosophie... Durant
+la journée, il m'accabla généreusement de hautes
+pensées, de graves et consolateurs aphorismes...
+où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et
+berceurs:</p>
+
+<p>&mdash;La vie... est la vie...</p>
+
+<p>Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce
+dernier jour, il fut charmant, quoique un peu
+trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir,
+après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre
+et me conduisit chez un logeur qu'il connaissait
+et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant
+qu'on me soignât bien... J'aurais voulu
+qu'il restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait
+rendez-vous avec Edgar!...</p>
+
+<p>&mdash;Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer...
+Et justement, peut-être aurait-il une place
+pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah!
+ce serait épatant.</p>
+
+<p>En me quittant, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne
+fais plus de bêtises... Ça ne mène à rien... Et
+pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine...
+c'est la vie...</p>
+
+<p>Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne
+vint pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie... me dis-je...</p>
+
+<p>Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente
+de le voir, j'allai à la maison. Je ne trouvai dans
+la cuisine qu'une grande fille blonde, effrontée et
+jolie... plus jolie que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie n'est pas là?... demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle n'est pas là... répondit sèchement
+la grande fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et William?...</p>
+
+<p>&mdash;William non plus...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le voir... Allez le prévenir que je
+veux le voir...</p>
+
+<p>La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-donc?... Est-ce que je suis votre
+domestique?</p>
+
+<p>Je compris tout... Et comme j'étais lasse de
+lutter, je m'éloignai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie...</p>
+
+<p>Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme
+un refrain de café-concert...</p>
+
+<p>Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de
+me représenter&mdash;non sans une douloureuse
+mélancolie&mdash;la joie qui m'avait accueillie dans
+cette maison... La même scène avait dû se
+passer... On avait débouché la bouteille de champagne
+obligatoire... William avait pris sur ses
+genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra être chouette avec Bibi...</p>
+
+<p>Les mêmes mots... les mêmes gestes... les
+mêmes caresses... pendant qu'Eugénie, dévorant
+des yeux le fils du concierge, l'entraînait
+dans la pièce voisine:</p>
+
+<p>&mdash;Ta petite frimousse!... tes petites mains!...
+tes grands yeux!</p>
+
+<p>Je marchais toute vague, hébétée... répétant
+intérieurement avec une obstination stupide:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... C'est la vie... c'est la vie...</p>
+
+<p>Durant plus d'une heure, devant la porte, sur
+le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William
+entrerait ou sortirait. Je vis entrer l'épicier...
+une petite modiste avec deux grands cartons...
+le livreur du Louvre... je vis sortir les plombiers...
+je ne sais plus qui... je ne sais plus
+quoi... des ombres, des ombres... des ombres...
+Je n'osai pas entrer chez la concierge voisine...
+Elle m'eût sans doute mal reçue... Et que m'eûtelle
+dit?... Alors, je m'en allai définitivement,
+poursuivie toujours par cet irritant refrain:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie...</p>
+
+<p>Les rues me semblèrent insupportablement
+tristes... Les passants me firent l'effet de spectres.
+Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d'un
+monsieur, comme un phare dans la nuit, comme
+une coupole dorée sous le soleil, un chapeau...
+mon coeur tressautait... Mais ce n'était jamais
+William... Dans le ciel bas, couleur d'étain,
+aucun espoir ne luisait...</p>
+
+<p>Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...</p>
+
+<p>Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers,
+valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils
+sont tous les mêmes... Des crapules!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs
+que j'évoque. J'en ai d'autres pourtant, beaucoup
+d'autres. Mais ils se ressemblent tous et cela
+me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes
+histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone,
+les mêmes figures, les mêmes âmes, les
+mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai
+plus l'esprit, car, de plus en plus, je suis distraite
+des cendres de ce passé, par les préoccupations
+nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore
+mon séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon?
+Je suis trop lasse et aussi trop écoeurée. Au
+milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait
+là une vanité qui me dégoûte plus que les autres:
+la vanité littéraire... un genre de bêtise plus bas
+que les autres: la bêtise politique...</p>
+
+<p>Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire;
+c'est tout dire... Ah! c'est bien le philosophe, le
+poète, le moraliste qui convient à la nullité
+prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de
+cette catégorie mondaine, où tout est factice:
+l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux,
+le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même
+qui, sous prétexte de politesse et de littérature,
+s'affuble d'oripeaux mystiques et se
+couvre de masques sacrés... où l'on ne trouve
+qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui
+ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose
+de plus odieux et de plus farouche. C'est par là,
+seulement, que ces pauvres fantômes sont bien
+des créatures humaines et vivantes...</p>
+
+<p>Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et
+un moraliste lui aussi, moraliste de l'office, psychologue
+de l'antichambre, guère plus parvenu dans
+son genre et plus jobard que celui qui régnait au
+salon... Monsieur Jean vidait les pots de chambre...
+M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et
+le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude
+que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de
+ma malle la photographie de monsieur Jean... que
+son souvenir reste, pareillement enterré, au fond
+de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...</p>
+
+<br>
+
+<p>Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre,
+ma lampe charbonne, et je n'ai plus ni bois,
+ni huile. Je vais me coucher... Mais j'ai trop de
+fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je
+rêverai à ce qui est en marche vers moi... je rêverai
+à ce qui doit arriver demain... Au dehors, la
+nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif
+durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et
+Joseph est en route, quelque part dans cette nuit...
+A travers l'espace, je le vois... oui, réellement, je
+le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment
+de wagon... Il me sourit... il s'approche
+de moi, il vient vers moi... Il m'apporte enfin la
+paix, la liberté, le bonheur... Le bonheur?</p>
+
+<p>Je le verrai demain...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne
+de ce journal,&mdash;j'avais autre chose à faire
+et à quoi penser,&mdash;et voici trois mois exactement
+que Joseph et moi nous avons quitté le
+Prieuré, et que nous sommes installés dans le
+petit café, près du port, à Cherbourg. Nous
+sommes mariés; les affaires vont bien; le métier
+me plaît; je suis heureuse. Née de la mer, je suis
+revenue à la mer. Elle ne me manquait pas,
+mais cela me fait plaisir tout de même de la
+retrouver. Ce ne sont plus les paysages désolés
+d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, la
+magnifique horreur de ses grèves qui hurlent
+à la mort. Ici, rien n'est triste; au contraire, tout y
+porte à la gaîté... C'est le bruit joyeux d'une ville
+militaire, le mouvement pittoresque, l'activité
+bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa
+bosse, y traîne le sabre en des bordées de noces violentes
+et farouches. Foules pressées de jouir entre
+deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants
+et distrayants, où je hume cette odeur natale
+de coaltar et de goémon, que j'aime toujours,
+bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance...
+J'ai revu des gars du pays, en service sur des
+bâtiments de l'État... Nous n'avons guères causé
+ensemble, et je n'ai point songé à leur demander
+des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!...
+C'est comme s'il était mort, pour moi... Bonjour...
+bonsoir... porte-toi bien.. Quand ils ne sont pas
+saouls, ils sont trop abrutis... Quand ils ne sont
+pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des
+têtes pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y
+a pas eu d'autre émotion, d'autres épanchements
+d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime pas que je
+me familiarise avec de simples matelots, de sales
+bretons qui n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un
+verre de trois-six...</p>
+
+<p>Mais il faut que je raconte brièvement les événements
+qui précédèrent notre départ du Prieuré...</p>
+
+<br>
+
+<p>On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait
+dans les communs, au-dessus de la sellerie. Tous
+les jours, été comme hiver, il se levait à cinq
+heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un
+mois après son retour de Cherbourg, il constata
+que la porte de la cuisine était grande ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà
+levés?</p>
+
+<p>Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans
+le panneau vitré, près de la serrure, découpé un
+carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir y
+introduire le bras. La serrure était forcée par
+d'expertes mains. Quelques menus débris de bois,
+des petits morceaux de fer tordu, des éclats de
+verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes
+les portes, si soigneusement verrouillées, sous la
+surveillance de Madame, le soir, étaient ouvertes
+aussi. On sentait que quelque chose d'effrayant
+avait passé par là... Très impressionné,&mdash;je
+raconte d'après le récit même qu'il fit de sa
+découverte aux magistrats,&mdash;Joseph traversa la
+cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le
+fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche,
+l'office, la salle à manger, le petit salon, et, dans
+le fond, le grand salon. La salle à manger offrait
+le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai
+pillage... les meubles bousculés, le buffet fouillé
+de fond en comble, ses tiroirs, ainsi que ceux des
+deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la
+table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle
+d'objets sans valeur, une bougie qui achevait
+de se consumer dans un chandelier de cuivre.
+Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait
+vraiment de l'ampleur. Dans l'office,&mdash;je
+crois l'avoir déjà noté,&mdash;existait un placard très
+profond, défendu par un système de serrure très
+compliqué et dont Madame seule connaissait le
+secret. Là, dormait la fameuse et vénérable argenterie
+dans trois lourdes caisses armées de traverses
+et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à la
+planche du bas et tenaient au mur, scellées par
+de solides pattes de fer. Or, les trois caisses,
+arrachées de leur mystérieux et inviolable tabernacle,
+bâillaient au milieu de la pièce, vides.
+A cette vue, Joseph donna l'alarme. De toute la
+force de ses poumons, il cria dans l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... Monsieur!... Descendez vite...
+On a volé... on a volé!...</p>
+
+<p>Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade
+effrayante. Madame, en chemise, les épaules
+à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, boutonnant
+son caleçon hors duquel s'échappaient des
+pans de chemise... Et, tous les deux, dépeignés,
+très pâles, grimaçants, comme s'ils eussent été
+réveillés en plein cauchemar, criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...</p>
+
+<p>&mdash;On a volé... on a volé!...</p>
+
+<p>&mdash;On a volé, quoi?... on a volé, quoi?</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, Madame gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!</p>
+
+<p>Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait
+de hurler:</p>
+
+<p>&mdash;On a volé, quoi? quoi?</p>
+
+<p>Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des
+trois caisses descellées... Madame poussa, dans
+un grand geste, un grand cri:</p>
+
+<p>&mdash;Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?...
+Mon argenterie!</p>
+
+<p>Et, soulevant les compartiments vides, retournant
+les cases vides, épouvantée, horrifiée, elle
+s'affaissa sur le parquet... A peine si elle avait
+la force de balbutier d'une voix d'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout...
+tout... tout!... jusqu'à l'huilier Louis XVI.</p>
+
+<p>Tandis que Madame regardait les caisses,
+comme on regarde son enfant mort, Monsieur,
+se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards,
+pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine
+de dément:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!...
+Nom d'un chien de nom d'un chien!</p>
+
+<p>Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui
+aussi:</p>
+
+<p>&mdash;L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de
+Louis XVI!... Ah! les bandits!...</p>
+
+<p>Puis, il y eut une minute de tragique silence,
+une longue minute de prostration; ce silence de
+mort, cette prostration des êtres et des choses qui
+succèdent aux fracas des grands écroulements,
+au tonnerre des grands cataclysmes... Et la lanterne,
+balancée dans les mains de Joseph, promenait
+sur tout cela, sur les visages morts et
+sur les caisses éventrées, une lueur rouge, tremblante,
+sinistre...</p>
+
+<p>J'étais descendue, en même temps que les maîtres,
+à l'appel de Joseph. Devant ce désastre, et
+malgré le comique prodigieux de ces visages,
+mon premier sentiment avait été de la compassion.
+Il semblait que ce malheur m'atteignît, moi aussi,
+que je fusse de la famille pour en partager les
+épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des
+paroles consolatrices à Madame dont l'attitude
+affaissée me faisait peine à voir... Mais cette
+impression de solidarité ou de servitude s'effaça
+vite.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le crime a quelque chose de violent, de solennel,
+de justicier, de religieux, qui m'épouvante
+certes, mais qui me laisse aussi&mdash;je ne sais
+comment exprimer cela&mdash;de l'admiration. Non,
+pas de l'admiration, puisque l'admiration est un
+sentiment moral, une exaltation spirituelle, et ce
+que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair...
+C'est comme une brutale secousse, dans tout mon
+être physique, à la fois pénible et délicieuse, un
+viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est
+curieux, c'est particulier, sans doute, c'est peut-être
+horrible,&mdash;et je ne puis expliquer la cause
+véritable de ces sensations étranges et fortes,&mdash;mais
+chez moi, tout crime,&mdash;le meurtre principalement,&mdash;a
+des correspondances secrètes avec
+l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime
+m'empoigne comme un beau mâle...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma
+subitement en gaîté rigoleuse, en contentement
+gamin, cette grave, atroce et puissante
+jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement
+de pitié qui, tout d'abord, avait alarmé
+mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:</p>
+
+<p>&mdash;Voici deux êtres qui vivent comme des
+taupes, comme des larves... Ainsi que des prisonniers
+volontaires, ils se sont volontairement
+enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers...
+Tout ce qui fait la joie de la vie, le sourire
+de la maison, ils le suppriment comme du superflu.
+Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse,
+le pardon de leur inutilité humaine, ils s'en gardent
+comme d'une saleté. Ils ne laissent rien
+tomber de leur parcimonieuse table sur la faim
+des pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la
+douleur des souffrants. Ils économisent même sur
+le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les plaindrais?...
+Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la
+justice. En les dépouillant d'une partie de leurs
+biens, en donnant de l'air aux trésors enfouis, les
+bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je
+regrette, c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux
+êtres malfaisants, totalement nus et misérables,
+plus dénués que le vagabond qui, tant de fois,
+mendia vainement à leur porte, plus malades
+que l'abandonné qui agonise sur la route, à deux
+pas de ces richesses cachées et maudites.</p>
+
+<p>Cette idée que mes maîtres auraient pu, un
+bissac sur le dos, traîner leurs guenilles lamentables
+et leurs pieds saignants par la détresse des
+chemins, tendre la main au seuil implacable du
+mauvais riche, m'enchanta et me mit en gaîté.
+Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus
+intense et plus haineuse, à considérer Madame,
+affalée près de ses caisses vides, plus morte que
+si elle eût été vraiment morte, car elle avait
+conscience de cette mort, et cette mort, on ne
+pouvait en concevoir une plus horrible, pour
+un être qui n'avait jamais rien aimé, rien que
+l'évaluation en argent de ces choses inévaluables
+que sont nos plaisirs, nos caprices, nos charités,
+notre amour, ce luxe divin des âmes... Cette
+douleur honteuse, ce crapuleux abattement,
+c'était aussi la revanche des humiliations, des
+duretés que j'avais subies, qui me venaient d'elle,
+à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque
+regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement,
+la jouissance délicieusement farouche.
+J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... c'est
+bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître
+ces admirables et sublimes voleurs, pour les
+remercier, au nom de tous les gueux... et pour
+les embrasser, comme des frères... O bons voleurs,
+chères figures de justice et de pitié, par quelle
+suite de sensations fortes et savoureuses vous
+m'avez fait passer!</p>
+
+<p>Madame ne tarda pas à reprendre possession
+d'elle-même... Sa nature combattive, agressive,
+se réveilla soudain en toute sa violence.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un
+ton de colère et de suprême dédain... Pourquoi
+es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta grosse
+face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu
+que cela va nous rendre notre argenterie?
+Allons... secoue-toi... démène-toi un peu... tâche
+de comprendre. Va chercher les gendarmes, le
+juge de paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas
+être ici depuis longtemps?... Ah! quel homme,
+mon Dieu!</p>
+
+<p>Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos.
+Elle l'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se fait-il que tu n'aies rien
+entendu?... Ainsi, on déménage la maison... on
+force les portes, on brise les serrures, on éventre
+des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?...
+A quoi es-tu bon, gros lourdaud?</p>
+
+<p>Monsieur osa répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien
+entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ce n'est pas la même chose...
+N'est-ce pas l'affaire d'un homme?... Et puis tu
+m'agaces... Va-t-en.</p>
+
+<p>Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller,
+Madame, tournant sa fureur contre nous,
+nous apostropha:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me
+regarder, là, comme des paquets?... Ça vous est
+égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise vos
+maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien
+entendu?... Comme par hasard... C'est charmant
+d'avoir des domestiques pareils... Vous ne pensez
+qu'à manger et dormir... Tas de brutes!</p>
+
+<p>Elle s'adressa directement à Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé?
+Dites... pourquoi?</p>
+
+<p>Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair
+d'une seconde. Mais il se remit vite...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton
+le plus naturel... Mais, c'est vrai... les chiens
+n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par
+exemple!...</p>
+
+<p>&mdash;Les aviez-vous lâchés?...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je les avais lâchés, comme
+tous les soirs... Ça c'est curieux!... Ah! mais,
+c'est curieux!... Faut croire que les voleurs connaissaient
+la maison... et les chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel,
+d'habitude... pourquoi n'avez-vous rien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà
+qui est assez louche, aussi... Car je n'ai pas le
+sommeil dur, moi... Quand un chat traverse le
+jardin, je l'entends bien... C'est point naturel,
+tout de même... Et ces sacrés chiens, surtout...
+Ah! mais, ah! mais!...</p>
+
+<p>Madame interrompit Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes
+des brutes, tous, tous! Et Marianne?... Où est
+Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle
+dort comme une souche, sans doute.</p>
+
+<p>Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Marianne!... Marianne!</p>
+
+<p>Je regardai Joseph, qui regardait les caisses.
+Joseph était grave. Il y avait comme du mystère
+dans ses yeux...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne tenterai point de décrire cette journée,
+tous les multiples incidents, toutes les folies de
+cette journée. Le procureur de la République,
+mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença
+son enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes
+interrogés l'un après l'autre, les deux premiers
+pour la forme, moi, avec une insistance hostile
+qui me fut extrêmement désagréable. On visita
+ma chambre, on fouilla ma commode et mes
+malles. Ma correspondance fut épluchée minutieusement...
+Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit
+de mon journal échappa aux investigations
+policières. Quelques jours avant l'événement, je
+l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une
+lettre affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent
+peut-être trouvé dans ces pages le moyen d'accuser
+Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en
+tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi
+les allées du jardin, les plates-bandes, les murs,
+les brèches des haies, la petite cour donnant sur
+la ruelle, afin de relever des traces de pas et
+d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il
+fut impossible d'y découvrir la moindre empreinte,
+le moindre indice. La grille, les murs, les brèches
+des haies gardaient jalousement leur secret. De
+même que pour l'affaire du viol, les gens du pays
+affluèrent, demandant à déposer. L'un avait vu un
+homme blond «qui ne lui revenait pas»; l'autre,
+un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref,
+l'enquête demeura vaine. Nulle piste, nul
+soupçon...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut attendre, prononça avec mystère le
+procureur en partant, le soir. C'est peut-être la
+police de Paris qui nous mettra sur la voie des
+coupables...</p>
+
+<p>Durant cette journée fatigante, au milieu des
+allées et venues, je n'eus guère le loisir de penser
+aux conséquences de ce drame qui, pour la
+première fois, mettait de l'animation, de la vie
+dans ce morne Prieuré. Madame ne nous laissait
+pas une minute de répit. Il fallait courir-ci... courir-là...
+sans raison, d'ailleurs, car Madame avait
+perdu un peu la tête... Quant à Marianne, il semblait
+qu'elle ne se fût aperçue de rien, et que rien
+ne fût arrivé de bouleversant dans la maison...
+Pareille à la triste Eugénie, elle suivait son idée,
+et son idée était bien loin de nos préoccupations.
+Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine,
+elle devenait subitement comme ivre, et elle le
+regardait avec des yeux extasiés...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses
+mains!... tes gros yeux!...</p>
+
+<p>Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir.
+L'idée m'était venue tout de suite, et maintenant
+elle se fortifiait en moi, que Joseph n'était
+pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même
+espérer qu'entre son voyage à Cherbourg et la préparation
+de ce coup de main audacieux et incomparablement
+exécuté, il y eût un lien évident.
+Et je me souvenais de cette réponse qu'il m'avait
+faite, la veille de son départ:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend... d'une affaire très importante...</p>
+
+<p>Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je
+percevais dans ses gestes dans son attitude, dans
+son silence, une gêne inhabituelle... visible pour
+moi seule...</p>
+
+<p>Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser,
+tant il me satisfaisait. Au contraire, je
+m'y complus avec une joie intense... Marianne,
+nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine,
+je m'approchai de Joseph, et câline, tendre,
+émue d'une émotion inexprimable, je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez
+violé la petite Claire dans le bois... Dites-moi
+que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de
+Madame...</p>
+
+<p>Surpris, hébété de cette question, Joseph me
+regarda... Puis, tout d'un coup sans me répondre,
+il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque
+sous un baiser, fort comme un coup de massue,
+il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas
+avec moi, dans le petit café... et puisque nos
+deux âmes sont pareilles!...</p>
+
+<p>Je me souvins avoir vu, dans un petit salon,
+chez la comtesse Fardin, une sorte d'idole hindoue,
+d'une grande beauté horrible et meurtrière...
+Joseph, à ce moment, lui ressemblait...</p>
+
+<br>
+
+<p>Les jours passèrent, et les mois... Naturellement,
+les magistrats ne purent rien découvrir et
+ils abandonnèrent l'instruction, définitivement...
+Leur opinion était que le coup avait été exécuté
+par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon
+dos. Et allez donc chercher dans le tas!...</p>
+
+<p>Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina
+violemment la magistrature, qui ne pouvait
+lui rendre son argenterie. Mais elle ne renonça
+pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier
+de Louis XVI», comme disait Joseph. Elle avait
+chaque jour des combinaisons nouvelles et biscornues,
+qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels,
+fatigués de ces billevesées, ne lui répondaient
+même plus... Je fus enfin rassurée sur
+le compte de Joseph... car je redoutais toujours
+une catastrophe pour lui...</p>
+
+<p>Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le
+serviteur familial, la perle rare. Je ne puis m'empêcher
+de pouffer au souvenir d'une conversation
+que, la journée même du vol, je surpris derrière
+la porte du salon, entre Madame et le procureur
+de la République, un petit sec, à lèvres minces, à
+teint bilieux, et dont le profil était coupant,
+comme une lame de sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne soupçonnez personne parmi vos
+gens? demanda le procureur... Votre cocher?</p>
+
+<p>&mdash;Joseph! s'écria Madame scandalisée... un
+homme qui nous est si dévoué... qui depuis plus
+de quinze ans est à notre service!... la probité
+même, Monsieur le procureur... une perle!... il
+se jetterait au feu pour nous...</p>
+
+<p>Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aurait que cette fille, la femme de
+chambre. Je ne la connais pas, moi, cette fille.
+Elle a peut-être de très mauvaises relations à
+Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois
+je l'ai surprise, en train de boire le vin de la
+table et de manger nos pruneaux... Quand on
+boit le vin de ses maîtres... on est capable de
+tout...</p>
+
+<p>Et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;On ne devrait jamais prendre de domestiques
+à Paris... Elle est singulière, en effet.</p>
+
+<p>Non, mais voyez-vous cette chipie?...</p>
+
+<p>C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient
+de tout le monde, sauf de celui qui les vole,
+naturellement. Car j'étais de plus en plus convaincue
+que Joseph avait été l'âme de cette
+affaire. Depuis longtemps je l'avais surveillé,
+non par un sentiment hostile, vous pensez bien,
+mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce
+fidèle et dévoué serviteur, cette perle unique, chapardait
+tout ce qu'il pouvait dans la maison. Il
+dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de
+menues choses susceptibles d'être revendues,
+sans qu'il fût possible d'en connaître l'origine.
+Et son ami le sacristain ne venait pas le soir,
+dans la sellerie, pour rien, et pour y discuter
+seulement sur les bienfaits de l'antisémitisme.
+En homme avisé, patient, prudent, méthodique,
+Joseph n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens
+font les gros comptes annuels, et je suis
+persuadée que de cette façon, il triplait, quadruplait
+ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner.
+Je sais bien qu'il y a une différence entre de si
+menus vols et un pillage audacieux comme fut
+celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve
+qu'il aimait aussi à travailler dans le grand... Qui
+me dit que Joseph n'était pas alors affilié à une
+bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je
+voudrais encore savoir tout cela!</p>
+
+<p>Depuis le soir où son baiser me fut comme un
+aveu du crime, où sa confiance alla vers moi avec
+la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau le
+tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper
+de paroles douces et de caresses, il ne se
+démentit plus... Et il entra dans la folie d'espoir
+de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua
+tous les détails du vol; et il battit les chiens
+qui n'aboyèrent pas, et il menaça de son poing
+les voleurs inconnus, les chimériques voleurs
+comme s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais
+plus à quoi m'en tenir sur le compte de cet impénétrable
+bonhomme... Un jour, je croyais à son
+crime, un autre jour à son innocence. Et c'était
+horriblement agaçant.</p>
+
+<p>Comme autrefois, nous nous retrouvions, le
+soir, à la sellerie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Joseph?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, Célestine!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous
+avez l'air de me fuir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... depuis cette fameuse matinée...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de
+trop mauvaises idées.</p>
+
+<p>Et triste, il dodelinait de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est
+pour rire. Est-ce que je vous aimerais si vous
+aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est
+pas bien...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand partons-nous?... Je ne puis plus
+vivre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite... Il faut encore attendre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... ça se peut pas... tout de suite...</p>
+
+<p>Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie,
+je disais:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère
+pressé de m'avoir...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces...
+Si c'est Dieu possible!... Mais, j'en
+bous... j'en bous!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, partons...</p>
+
+<p>Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ça ne se peut pas encore...</p>
+
+<p>Tout naturellement, je songeais:</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie,
+il ne peut pas s'en aller maintenant, ni
+s'établir... On aurait des soupçons peut-être. Il
+faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur
+cette mystérieuse affaire...</p>
+
+<p>Un autre soir, je proposai:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un
+moyen de partir d'ici... il faudrait avoir une discussion
+avec Madame et l'obliger à nous mettre à
+la porte tous les deux...</p>
+
+<p>Mais il protesta vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine.
+Ah! mais non... Moi, j'aime mes maîtres... Ce
+sont de bons maîtres... Il faut bien quitter d'avec
+eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens...
+des gens sérieux, quoi... Il faut que les maîtres
+nous regrettent et qu'ils soient embêtés... et qu'ils
+pleurent de nous voir partir...</p>
+
+<p>Avec une gravité triste où je ne sentis aucune
+ironie, il affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vous savez, ça me fera du deuil de
+m'en aller d'ici... Depuis quinze ans que je suis
+ici... dame!... on s'attache à une maison... Et
+vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... m'écriai-je, en riant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut
+aimer ses maîtres... les maîtres sont les maîtres...
+Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez bien
+gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez
+bien... Ne répondez pas... Enfin, quoi, Célestine,
+il faut bien quitter d'avec eux... d'avec Madame,
+surtout...</p>
+
+<p>Je suivis les conseils de Joseph et, durant les
+mois que nous avions à rester au Prieuré, je me
+promis de devenir une femme de chambre modèle,
+une perle, moi aussi... Toutes les intelligences,
+toutes les complaisances, toutes les délicatesses,
+je les prodiguai... Madame s'humanisait avec
+moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon
+amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent
+amené ce changement dans le caractère de
+Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil,
+et jusque dans ses raisons de vivre. Comme
+après une grande douleur, après la perte foudroyante
+d'un être uniquement chéri, elle ne luttait
+plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement
+de ses nerfs vaincus et de ses fiertés
+humiliées, et elle ne semblait plus chercher auprès
+de ceux qui l'entouraient que de la consolation,
+de la pitié, de la confiance. L'enfer du Prieuré se
+transformait pour tout le monde en un vrai paradis...</p>
+
+<p>C'est au plein de cette paix familiale, de cette
+douceur domestique, que j'annonçai un matin à
+Madame la nécessité où j'étais de la quitter...
+J'inventai une histoire romanesque... je devais
+retourner au pays, pour y épouser un brave garçon
+qui m'attendait depuis longtemps. En termes
+attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets,
+les bontés de Madame, etc... Madame fut atterrée...
+Elle essaya de me retenir, par les sentiments
+et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages,
+de me donner une belle chambre, au second étage
+de la maison. Mais, devant ma résolution, elle
+dut se résigner...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'habituais si bien à vous, maintenant!...
+soupira-t-elle... Ah! je n'ai pas de chance...</p>
+
+<p>Mais ce fut bien pire quand, huit jours après,
+Joseph vint à son tour expliquer que, se faisant
+trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait plus
+continuer son service et qu'il avait besoin de
+repos.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous
+aussi?... Ce n'est pas possible... La malédiction
+est donc sur le Prieuré... Tout le monde m'abandonne...
+tout m'abandonne...</p>
+
+<p>Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur
+pleura. Marianne pleura...</p>
+
+<p>&mdash;Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...</p>
+
+<p>Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets...
+il emportait aussi l'argenterie!...</p>
+
+<p>Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais
+aucun scrupule à jouir de l'argent de Joseph, de
+l'argent volé&mdash;non ce n'était pas cela... quel
+est l'argent qui n'est pas volé?&mdash;mais je craignis
+que le sentiment que j'éprouvais ne fût qu'une
+curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, sur
+mon esprit comme sur ma chair, un ascendant
+qui n'était peut-être pas durable... Et peut-être
+n'était-ce en moi qu'une perversion momentanée
+de mes sens?... Il y avait des moments où je me
+demandais aussi si ce n'était pas mon imagination&mdash;portée
+aux rêves exceptionnels&mdash;qui
+avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était
+point réellement qu'une simple brute, un paysan,
+incapable même d'une belle violence, même d'un
+beau crime?... Les suites de cet acte m'épouvantaient...
+Et puis&mdash;n'est-ce pas une chose vraiment
+inexplicable?&mdash;cette idée que je ne servirais
+plus chez les autres me causait quelque
+regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais
+avec une grande joie la nouvelle de ma liberté.
+Eh bien, non!... D'être domestique, on a ça dans
+le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois allait
+me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit
+intérieur, sévère et froid, pareil à un intérieur
+d'ouvrier, ma vie médiocre, privée de toutes ces
+jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces
+à manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon
+plaisir de les servir, de les chiffonner, de les pomponner,
+de m'y plonger, comme dans un bain de
+parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.</p>
+
+<p>Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux
+où j'arrivai au Prieuré, que je finirais avec ce
+bonhomme étrange, silencieux et bourru, qui me
+regardait avec tant de dédain?...</p>
+
+<p>Maintenant, nous sommes dans le petit café...
+Joseph a rajeuni. Il n'est plus courbé, ni lourdaud.
+Et il marche d'une table à l'autre, et il
+trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple,
+l'échine élastique. Ses épaules qui m'effrayaient
+ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois si
+terrible, a quelque chose de paternel et de reposé.
+Toujours rasé de frais, la peau brune et luisante
+ainsi que de l'acajou, coiffé d'un béret crâne,
+vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air
+d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui
+aurait vu des choses extraordinaires et traversé
+d'extravagants pays. Ce que j'admire en lui, c'est
+sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude
+dans son regard... On voit que sa vie repose
+sur des bases solides. Plus violemment que jamais,
+il est pour la famille, pour la propriété, pour la
+religion, pour la marine, pour l'armée, pour la
+patrie... Moi, il m'épate!</p>
+
+<p>En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix
+mille francs... L'autre jour, le commissariat maritime
+lui a adjugé un lot d'épaves de quinze
+mille francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu
+avec un fort bénéfice. Il fait aussi de petites
+affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de l'argent
+à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir
+en acquérant la maison voisine. On y installerait
+peut-être un café-concert...</p>
+
+<p>Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle
+est sa fortune?... Je n'en sais rien. Il n'aime pas
+que je lui parle de cela; il n'aime pas que je lui
+parle du temps où nous étions en place... On
+dirait qu'il a tout oublié et que sa vie n'a réellement
+commencé que du jour où il prit possession
+du petit café... Quand je lui adresse une question
+qui me tourmente, il semble ne pas comprendre
+ce que je dis. Et dans son regard, alors, passent
+des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais
+je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai
+le mystère de sa vie... Et c'est peut-être cet
+inconnu qui m'attache tant à lui...</p>
+
+<p>Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y
+cloche. Nous avons trois garçons pour servir les
+clients, une bonne à tout faire pour la cuisine et
+pour le ménage, et cela marche à la baguette...
+Il est vrai qu'en trois mois nous avons changé
+quatre fois de bonne... Ce qu'elles sont exigeantes,
+les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses,
+et dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est
+dégoûtant...</p>
+
+<p>Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au
+milieu d'une forêt de fioles enluminées. Je suis
+là aussi pour la parade et pour la causette...
+Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me
+refuse jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il
+aime que le soir je montre ma peau dans un
+petit décolletage aguichant... Il faut allumer le
+client, l'entretenir dans une constante joie, dans
+un constant désir de ma personne... Il y a déjà
+deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux ou trois
+mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font
+une cour assidue. Naturellement, pour me plaire,
+ils dépensent beaucoup. Joseph les gâte spécialement,
+car ce sont de terribles pochards. Nous
+avons pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent
+avec nous et chaque soir se paient du vin, des
+liqueurs de supplément, dont tout le monde profite...
+Ils sont fort galants avec moi et je les excite
+de mon mieux... Mais il ne faudrait pas, je pense,
+que mes façons dépassassent l'encouragement des
+banales oeillades, des sourires équivoques et des
+illusoires promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs...
+Joseph me suffit, et je crois bien que je perdrais
+au change, même s'il s'agissait de le tromper
+avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme...
+Bien peu de jeunes gens seraient capables de
+satisfaire une femme comme lui... C'est drôle,
+vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve
+personne d'aussi beau que mon Joseph... Je l'ai
+dans la peau, quoi!... Oh! le vieux monstre!... Ce
+qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs
+de l'amour, et il en invente... Quand on pense
+qu'il n'a pas quitté la province... qu'il a été
+toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu
+apprendre tous ces vices-là...</p>
+
+<p>Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique.
+Grâce à lui, le petit café, dont l'enseigne:
+<span class="sc">A l'armée française</span>! brille sur tout le quartier,
+le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses
+lettres de feu, est maintenant le rendez-vous officiel
+des antisémites marquants et des plus
+bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent
+fraterniser là, dans des soulographies héroïques,
+avec des sous-officiers de l'armée et des gradés
+de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes,
+et, plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers
+ont tiré leurs sabres, menaçant de crever
+des traîtres imaginaires... Le soir du débarquement
+de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit
+café allait crouler sous les cris de: «Vive l'armée!»
+et «Mort aux juifs!» Ce soir-là, Joseph, qui est
+déjà populaire dans la ville, eut un succès fou. Il
+monta sur une table et il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Si le traître est coupable, qu'on le rembarque...
+S'il est innocent, qu'on le fusille...</p>
+
+<p>De toutes parts, on vociféra:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!</p>
+
+<p>Cette proposition avait porté l'enthousiasme
+jusqu'au paroxysme. On n'entendait dans le café,
+dominant les hurlements, que des cliquetis de
+sabre, et des poings s'abattant sur les tables de
+marbre. Quelqu'un, ayant voulu dire on ne sait
+quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur lui,
+d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui
+cassa cinq dents... Frappé à coups de plat de
+sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié mort, le
+malheureux fut jeté comme une ordure dans la
+rue, toujours aux cris de: «Vive l'armée! Mort
+aux Juifs!»</p>
+
+<p>Il y a des moments où j'ai peur dans cette
+atmosphère de tuerie, parmi toutes ces faces bestiales,
+lourdes d'alcool et de meurtre... Mais
+Joseph me rassure:</p>
+
+<p>&mdash;C'est rien... fait-il... Faut ça pour les
+affaires...</p>
+
+<p>Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant
+les mains, très gai, m'annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Les nouvelles sont mauvaises. On parle de
+la guerre avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg
+allait être bombardé?</p>
+
+<p>&mdash;Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement,
+j'ai pensé à une chose... j'ai pensé à un
+coup... à un riche coup...</p>
+
+<p>Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer
+quelque immense canaillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Plus je te regarde... dit-il... et plus je me
+dis que tu n'as pas une tête de bretonne. Non, tu
+n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais plutôt
+une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un
+fameux coup d'oeil dans le comptoir?</p>
+
+<p>J'éprouvai de la déception... Je croyais que
+Joseph allait me proposer une chose terrible...
+J'étais fière déjà d'être de moitié dans une entreprise
+hardie... Chaque fois que je le vois songeur,
+mes idées s'allument tout de suite. J'imagine des
+tragédies, des escalades nocturnes, des pillages,
+des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la
+bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait
+que d'une réclame, petite et vulgaire...</p>
+
+<p>Les mains dans ses poches, crâne sous son
+béret bleu, il se dandinait drôlement...</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends?... insista-t-il. Au moment
+d'une guerre... une Alsacienne bien jolie, bien
+frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite le
+patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme
+pour saouler les gens... Qu'est-ce que
+tu en penses?... Je te ferais mettre sur les
+journaux... et même, peut-être, sur des affiches...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux rester en dame!... répondis-je,
+un peu sèchement.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la
+première fois, nous en vînmes aux mots violents.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne faisais pas tant de manières quand tu
+couchais avec tout le monde... cria Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi,
+parce que j'en dirais trop long...</p>
+
+<p>&mdash;Putain!</p>
+
+<p>&mdash;Voleur!</p>
+
+<p>Un client entra... Il ne fut plus question de
+rien. Et le soir, on se raccommoda dans les baisers...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne...
+avec du velours et de la soie... Au fond, je suis
+sans force contre la volonté de Joseph. Malgré ce
+petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède
+comme un démon. Et je suis heureuse d'être
+à lui... Je sens que je ferai tout ce qu'il voudra
+que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira
+d'aller... jusqu'au crime!...</p>
+
+
+<p>Mars 1900.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="sml">OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU</p>
+
+<p class="sml"><span class="sc">Dans la Bibliothèque-charpentier</span>
+à 3 fr. 50 le volume.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b> 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Jardin des Supplices</b> (38e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Journal d'une femme de chambre</b> (126e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique</b> (28e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Farces et Moralités</b> 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>La 628-E8</b> (39e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Dingo</b> (17e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b>. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Contes de la Chaumière</b>, avec deux eaux-fortes de</p>
+<p class="sml">Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la <i>Petite</i></p>
+<p class="sml"><i>Bibliothèque-Charpentier</i> 4 fr.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Calvaire</b>. Édition illustrée (<span class="sc">Olendorff</span>,
+éditeur) 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>L'abbé Jules</b>. (<span class="sc">Olendorff</span>, éditeur) 3 fr. 50</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<p class="sml"><b>THÉÂTRE.</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Les Mauvais Bergers</b>, pièce en cinq actes 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Les Affaires sont les Affaires</b>, comédie en trois</p>
+<p class="sml">actes (16e mille) 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Foyer</b>, comédie en trois actes. En collaboration</p>
+<p class="sml">avec <span class="sc">Thadée Natanson</span> (8e mille) 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Vieux Ménages</b>, comédie en un acte 1 fr.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Portefeuille</b>, comédie en un acte 1 fr.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<p class="sml">4973.&mdash;L. Imp. réunies.&mdash;7, rue Saint-Benoit, Paris.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Journal d'une Femme de Chambre
+by Octave Mirbeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE ***
+
+***** This file should be named 16820-h.htm or 16820-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16820/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..a6ca657
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #16820 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16820)