summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/16818-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '16818-8.txt')
-rw-r--r--16818-8.txt11584
1 files changed, 11584 insertions, 0 deletions
diff --git a/16818-8.txt b/16818-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..719e31e
--- /dev/null
+++ b/16818-8.txt
@@ -0,0 +1,11584 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 3. La cage aux oiseaux
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16818]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+DE LONDRES
+
+III
+
+LA CAGE AUX OISEAUX
+
+
+PAR
+
+PONSON DU TERRAIL
+
+
+
+
+NEWGATE
+LE CIMETIÈRE DES SUPPLICIÉS
+
+
+
+
+I
+
+
+L'Irlandaise avait longuement causé, dans la chambrette du clocher, avec
+l'homme gris, et, sans doute, elle savait ce qui allait se passer, car
+elle ne fit aucune objection et monta dans le cab à quatre places que
+Shoking, qui était allé en avant, eut bientôt découvert.
+
+--A Hampsteadt! cria l'homme gris au cocher.
+
+L'enfant ne demanda rien non plus.
+
+N'était-il pas avec sa mère et avec l'homme qui l'avait sauvé du moulin?
+
+D'ailleurs, cet enfant était presque un homme,--il l'avait prouvé déjà.
+
+Le courage, le raisonnement, ces deux qualités essentiellement viriles,
+avaient chez lui devancé les années.
+
+Ralph avait vu pour la première fois l'homme gris dans la prison de la
+cour de police de Kilburn.
+
+Tout ce que cet homme, qui lui avait parlé le cher idiome de son pays,
+lui avait prédit, s'était réalisé.
+
+Ralph avait donc confiance dans l'homme gris comme dans sa mère, et
+lorsque celui-ci lui dit, tandis que la voiture roulait:
+
+--Mon petit Ralph, seras-tu bien obéissant?
+
+--Oh! oui, monsieur, répondit-il.
+
+--Feras-tu tout ce que je voudrai?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Le cab traversa de nouveau Waterloo-Bridge, remonta les beaux quartiers
+jusqu'à Holborn-street et prit la route d'Hampsteadt.
+
+--Est-ce que nous retournons chez mistress Fanoche? demanda Shoking.
+
+Ce nom fit tressaillir la mère et l'enfant.
+
+Cependant, aucune crainte ne se peignit sur leur visage.
+
+--Non, répondit l'homme gris. Nous allons simplement à ma maison de
+campagne.
+
+Shoking crut avoir mal entendu.
+
+--Est-ce que vous avez une maison de campagne à Hampsteadt, maître?
+demanda-t-il.
+
+--Ce n'est pas moi.
+
+--Qui donc, alors?
+
+--C'est toi.
+
+--Moi? fit Shoking stupéfait.
+
+--Toi-même, mon cher.
+
+--Maître, reprit Shoking, je suis habitué à vous voir faire des
+miracles, mais il en est que Dieu lui-même, je crois, ne saurait faire.
+
+--Bah! fit l'homme gris.
+
+--Non-seulement je n'ai pas de maison de campagne, mais encore je
+n'aurai pas de domicile dans Londres demain, car ma dernière semaine
+payée à mon boarding expire demain, et...
+
+Shoking s'arrêta.
+
+--Et? fit l'homme gris, en souriant.
+
+--Et je n'ai plus d'argent, balbutia Shoking, en baissant la tête.
+
+--Comment, dit l'homme gris, qui se plut à prendre un air sévère, tu as
+déjà dépensé les dix livres de lord Palmure?
+
+La tête de Shoking retomba presque au milieu de sa poitrine.
+
+--Dame! fit-il, j'ai cru que ça ne finirait jamais, et je suis allé un
+peu vite.
+
+--Après cela, dit l'homme gris, un mort n'a plus besoin de domicile.
+
+--Comment un mort?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais je suis bien vivant! dit Shoking.
+
+--Je te prouverai tout-à-l'heure, non-seulement que tu es mort et qu'il
+n'y a plus de Shoking en ce monde, mais encore...
+
+--Ah! par Saint-George, s'écria Shoking, je suis crédule, maître, mais
+pas à ce point...
+
+--Attends, tu verras.
+
+Shoking regarda l'homme gris avec une véritable inquiétude.
+
+On passait alors auprès d'un réverbère et sa lueur tombait d'aplomb sur
+le visage.
+
+--Bon! dit celui-ci, souriant toujours, tu te demandes si je ne suis pas
+fou...
+
+Shoking ne répondit pas.
+
+--Et si au lieu de me suivre à Hampsteadt, tu ne ferais pas mieux de me
+conduire à Bedlam?
+
+--Dame! fit naïvement Shoking.
+
+--Eh bien! un peu de patience, mon cher, et tu verras que tout ce que je
+t'ai dit est la pure vérité.
+
+Shoking tomba en une rêverie profonde.
+
+La scène récente du cimetière avait quelque peu troublé son cerveau, et
+les paroles de l'homme gris achevaient de le confondre.
+
+Mais ce qui l'étonnait peut-être plus encore, c'est que ces paroles,
+si étranges qu'elles fussent, n'avaient point paru impressionner
+l'Irlandaise qui, même, avait eu deux ou trois fois un pâle sourire.
+
+Le cab roula quelque temps encore, puis il s'arrêta.
+
+Alors Shoking mit la tête à la portière et reconnut la montée des
+bruyères et la maison de mistress Fanoche.
+
+--Mais vous voyez bien que c'est chez mistress Fanoche que nous allons,
+dit-il.
+
+--Tu crois?
+
+--Pardine, nous voici dans Heath mount.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et voilà la maison.
+
+--Descends toujours, tu verras...
+
+En même temps, l'homme gris donna la main à l'Irlandaise qui sortit du
+cab, et son fils la suivit.
+
+Shoking les avait imités.
+
+Il demeurait planté sur ses pieds, se demandant pourquoi l'homme gris,
+qui s'était toujours montré bienveillant et affectueux, se moquait ainsi
+de lui.
+
+Cependant l'homme gris, au lieu de se diriger vers la grille de
+mistress Fanoche, s'était arrêté à la grille à côté, ce que Shoking vit
+parfaitement, car le brouillard était moins épais à Hampsteadt qui est
+sur la hauteur, et un bec de gaz se trouvait entre les deux habitations.
+
+Une chose qui eût encore étonné Shoking, si Shoking eût pu s'étonner
+de quelque chose d'ordinaire, après qu'on venait de lui certifier qu'il
+était mort, c'est que l'homme gris avait congédié le cab après avoir
+payé le cocher.
+
+On allait donc rester à Hampsteadt.
+
+Quand l'homme gris eut sonné, Shoking vit une fenêtre de la maison qui
+se trouvait au fond du jardin et qui paraissait déserte, s'éclairer
+subitement.
+
+Peu après le sable du jardin cria sous des pas d'homme et bientôt la
+grille s'ouvrit.
+
+Alors Shoking délia sa langue:
+
+--Mais où allons-nous? dit-il.
+
+--Visiter ta maison de campagne.
+
+--Encore!
+
+--Mais dame! fit l'homme gris, ai-je donc l'habitude de te mentir?
+
+Shoking, ahuri, regarda celui qui venait d'ouvrir la grille.
+
+C'était un vieux domestique en livrée et d'une tenue irréprochable.
+
+Il avait une lanterne à la main et s'inclina sans mot dire devant les
+nouveaux venus.
+
+L'homme gris poussa Shoking devant lui, et, donnant toujours le bras
+à l'Irlandaise qui tenait son fils par la main, ils entrèrent tous les
+quatre dans le jardin.
+
+Puis le valet ayant refermé la grille, les précéda dans l'allée sablée
+qui conduisait à la maison.
+
+Shoking marchait toujours en chancelant.
+
+--Je crois bien, murmurait-il, que je fais un rêve.
+
+Ils pénétrèrent dans un large vestibule dallé en marbre et garni de
+statues et de corbeilles de fleurs.
+
+Le valet ouvrit une porte à gauche, et Shoking, de plus en plus ébloui,
+se vit au seuil d'un parloir confortable et luxueux.
+
+Un grand feu de houille brûlait dans la cheminée et il y avait au milieu
+de la pièce une table toute servie.
+
+--Dans tous les cas, pensa Shoking, le rêve est assez joli.
+
+Et il aspira ces odeurs succulentes qui se dégageaient de la table.
+
+Alors l'homme gris lui dit:
+
+--Tu dois avoir faim, car nous avons oublié de dîner aujourd'hui.
+
+--Mais puisque je suis mort... dit Shoking.
+
+--C'est Shoking qui est mort...
+
+--Shoking et moi ça ne fait qu'un.
+
+--Tu verras tout à l'heure le contraire. Mais, ajouta l'homme gris, un
+gentleman aussi délicat que toi ne saurait se mettre à table dans le
+piteux costume où tu te trouves.
+
+--Où voulez-vous que j'en trouve un autre?
+
+--Ton valet de chambre va te conduire à ton cabinet de toilette et tu
+t'habilleras.
+
+--Mon... valet... de chambre?...
+
+--Sans doute.
+
+--L'homme gris s'approcha de la cheminée et secoua un gland de sonnette.
+
+Alors Shoking abasourdi vit entrer un autre valet, également en livrée
+qui, s'adressant directement à lui, lui dit:
+
+--Si Votre Honneur daigne me suivre, je conduirai Votre Honneur à son
+appartement.
+
+Cette fois, Shoking jeta un grand cri et dit à l'homme gris:
+
+--Mais pincez-moi donc le bras, réveillez-moi donc, je ne veux pas
+dormir plus longtemps!
+
+
+
+
+II
+
+
+--Mais va donc, imbécile! répéta l'homme gris en poussant Shoking par
+les épaules.
+
+Cette fois Shoking comprit qu'il ne dormait pas, car la poussée
+vigoureuse qu'il venait de recevoir l'eût certainement réveillé.
+
+Il se résigna donc et suivit le second valet.
+
+Celui-ci lui fit traverser de nouveau le vestibule et, un flambeau à la
+main, il gravit devant lui un escalier à marches de marbre.
+
+Shoking était devenu docile, et, en montant, il fit cette réflexion
+qu'un homme qui se moquait de la police et ouvrait les portes des
+prisons, comme l'homme gris, était capable de tout.
+
+Le valet, arrivé au premier étage, lui fit traverser une antichambre,
+puis un grand salon, puis un petit.
+
+Tout cela était confortable et d'un luxe divin.
+
+Après le petit salon, Shoking trouva une chambre à coucher; et, après la
+chambre, un vaste cabinet de toilette.
+
+Une large tablette de marbre jaune supportait une garniture en vermeil,
+des brosses en ivoire, des peignes d'écaille, tout le confort, tout le
+luxe d'un vieux garçon qui ne veut pas vieillir.
+
+Il y avait sur les dressoirs des pots de col-cream, des cosmétiques,
+des rasoirs, et dans un coin une baignoire pleine d'une eau tiède et
+parfumée.
+
+Shoking recommença à croire qu'il était le jouet d'un rêve, mais le rêve
+devenait de plus en plus agréable.
+
+Le valet était sérieux et digne.
+
+--Votre Honneur, dit-il, fera bien de prendre un bain.
+
+Et il se mit à le déshabiller.
+
+En un tour de main, Shoking fut débarrassé de ses guenilles, chaussé
+de pantoufles de liége, enveloppé dans un peignoir de toile fine, et il
+n'avait pas eu le temps de crier _ouf_ qu'il était dans le bain.
+
+--Pendant ce temps-là, dit alors le valet, je vais peigner et coiffer
+Votre Honneur.
+
+Et il se mit à la besogne.
+
+Shoking le laissa faire et il éprouva des voluptés infinies à sentir ses
+membres se dilater sous la douce chaleur du bain, tandis qu'un peigne
+courait dans ses cheveux blonds et déjà grisonnants.
+
+Un quart d'heure après, Shoking sortait du bain. Ses loques avaient
+disparu.
+
+Mais il y avait sur une chaise de beaux habits tout neufs, une chemise
+de batiste, une cravate blanche, un gilet à boutons de métal, et le
+valet, impassible, se mit à l'habiller aussi gravement que s'il n'eût
+jamais fait autre chose.
+
+Puis, la toilette terminée, il le conduisit devant une grande glace à
+pivot mobile.
+
+Et Shoking recula ébloui.
+
+Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il était frisé, parfumé, tiré
+à quatre épingles, et sa longue figure famélique avait même un air de
+singulière distinction.
+
+Le valet reprit le flambeau et dit:
+
+--Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre à la salle à manger?
+
+Mais Shoking fut pris d'une résolution subite, et regardant le valet
+face à face:
+
+--Ah! ça, drôle, dit-il, m'expliqueras-tu...
+
+--Que désire savoir Votre Honneur?
+
+--D'abord, qui tu es?
+
+--Je me nomme John, et je suis le valet de chambre de Votre Honneur.
+
+--Bon! et où suis-je?
+
+--Mais Votre Honneur est chez lui.
+
+--Allons donc!
+
+--Aussi vrai que je me nomme John et que Votre Seigneurie...
+
+--Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant?
+
+--Sans doute. C'est le titre qui appartient à lord Vilmot.
+
+--Hein! qu'est-ce que cela?
+
+--C'est le nom de Votre Seigneurie.
+
+--Imbécile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas qui je suis?
+
+--Lord Vilmot, répéta le valet.
+
+--Mais non; je m'appelle Shoking.
+
+--Shoking est mort! dit une voix sur le seuil.
+
+Shoking se tourna et aperçut l'homme gris.
+
+Lui aussi, avait fait un bout de toilette et remplacé ses guenilles par
+des vêtements de gentleman.
+
+Il était même aussi correctement vêtu que le jour où, sous le nom de
+lord Cornhill, il s'était présenté dans Kilburn square pour visiter la
+maison de M. Thomas Elgin.
+
+Shoking demeura bouche béante devant l'homme gris, qu'il n'avait jamais
+vu ainsi vêtu.
+
+--Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai comment lord
+Vilmot est entré dans la peau de Shoking.
+
+Le pauvre diable fit un pas vers la porte; mais le valet de chambre le
+retint par un geste respectueux:
+
+--Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie de prendre de l'argent.
+
+Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une douche d'eau glacée qui lui
+serait tombée sur la tête.
+
+--De... l'argent!... balbutia-t-il.
+
+--De l'argent, répéta le valet.
+
+--Et où veux-tu que j'en prenne?
+
+--Dans ton secrétaire, parbleu! dit l'homme gris, qui riait toujours.
+
+Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette un joli meuble de
+boule.
+
+La clé était dans la serrure.
+
+Shoking se décida à porter une main tremblante sur cette clé qui tourna.
+
+Le meuble s'ouvrit.
+
+--Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir, à présent.
+
+Shoking obéit encore.
+
+Et soudain il fit un pas en arrière
+
+Le tiroir était plein d'or.
+
+--Oh! fit-il, c'est à devenir fou!
+
+--Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant, mets quelques guinées dans
+ta poche.
+
+Et Shoking plongea une main fiévreuse dans le tiroir.
+
+Cependant comme l'or brûle les mains de ceux qui n'ont pas l'habitude
+d'y toucher, le pauvre diable se montra discret; il prit cinq ou six
+guinées seulement et les glissa dans sa poche avec hésitation.
+
+L'homme gris souriait toujours.
+
+Il prit Shoking par le bras et l'entraîna.
+
+Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il lui dit:
+
+--As-tu faim?
+
+--Je ne sais pas, répondit Shoking.
+
+--Et soif?
+
+--Pas d'avantage.
+
+Shoking ne savait même plus s'il était mort ou vivant: comment aurait-il
+pu savoir s'il avait soif ou faim?
+
+Ils arrivèrent dans le parloir où la table était dressée.
+
+Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient plus.
+
+--Où sont-ils donc? demanda naïvement Shoking.
+
+--Couchés, répondit l'homme gris.
+
+--Ici?
+
+--Parbleu!
+
+Alors le mendiant eut un accès de raison:
+
+--Maître, dit-il, depuis que je me suis attaché à vous, je vous ai
+loyalement servi.
+
+--C'est vrai, dit l'homme gris.
+
+--Ai-je donc mérité que vous vous moquiez ainsi de moi?
+
+--Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris en se mettant à table.
+
+--Vrai?
+
+Et Shoking se mit à table à son tour en disant:
+
+--Je crois que j'ai faim.
+
+--Et je parie que tu as soif.
+
+Sur ce mot, l'homme gris lui versa à boire.
+
+--Un nectar! dit Shoking qui vida son verre d'un trait.
+
+Puis il avisa sur un coin de la table une écritoire, du papier et une
+plume.
+
+--Pourquoi donc cela? dit-il.
+
+--Pour faire ton testament...
+
+A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa tomber sa fourchette:
+
+--Ah! mon Dieu! fit-il, je commence à comprendre pourquoi vous me disiez
+que Shoking était mort... Le vin que je viens de boire était sûrement
+empoisonné!
+
+
+
+
+III
+
+
+Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme gris, à partir de ce moment?
+
+Qui mistress Fanoche, qui se présenta le lendemain matin, trouva-t-elle
+dans la maison voisine de la sienne?
+
+Voilà ce qu'il nous est impossible de dire pour le moment, et nous
+allons nous transporter dans Piccadilly, à Saint-James hôtel, où étaient
+descendus, la veille au soir, le major sir John Waterley et sa jeune
+femme, arrivés par le dernier train.
+
+Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley, avait dû, pour obéir à
+la loi anglaise qui régit les grandes familles, renoncer à sa part de
+l'héritage paternel.
+
+Il est vrai que son père avait mis quinze ou vingt mille livres en
+bank-notes dans sa corbeille de mariage, mais c'est une mince fortune
+pour un ménage anglais du grand monde.
+
+Les nouveaux époux avaient donc pris, en arrivant à l'hôtel Saint-James,
+un appartement des plus simples.
+
+Il était à peine huit heures du matin et quelque chose qui ressemblait
+aux premières clartés du jour commençait à filtrer au travers du
+brouillard.
+
+Sir John Waterley était cependant déjà levé et assis au chevet du lit de
+sa femme.
+
+Tous deux causaient.
+
+--Oh! mon enfant, mon cher enfant! disait madame Waterley; vous êtes
+bien sûr, John, que nous allons le retrouver?
+
+--Oui, mon amie, répondit le major avec émotion.
+
+--Vous ne vous figurez pas, mon cher trésor, reprenait la jeune femme,
+quels funestes pressentiments m'assaillent nuit et jour.
+
+--Pourquoi ces pressentiments, mon amie?
+
+--Il y a onze ans que nous n'avons eu des nouvelles de notre enfant.
+
+--Je vous assure qu'il est vivant.
+
+--Et moi, dit miss Emily, qui cacha sa tête dans ses mains, je n'ose
+croire à vos paroles.
+
+--Vous êtes folle, ma chère. Je vous jure que nous le trouverons grand
+et robuste.
+
+--Avez-vous donc si grande confiance en cette femme qui s'en est
+chargée?
+
+Sir John tressaillit.
+
+--Mais... sans doute... dit-il.
+
+--Pauvre enfant, dit miss Emily, quel sera son avenir?
+
+Il ne sera pas riche...
+
+--Il sera soldat comme moi, dit le major.
+
+--Ah! dit encore la jeune femme, pourquoi ne sommes-nous pas soumis
+à des lois plus justes? Mon père avait des millions, et mon fils sera
+pauvre...
+
+Sir John baissa la tête et une larme silencieuse brilla dans ses yeux.
+
+--Mon ange aimé, dit-il à sa jeune femme, j'ai fait demander un cab, et
+je vais courir à Dudley-street. C'est là que demeurait cette femme quand
+je suis parti, c'est là, je suis sûr, que je retrouverai notre fils.
+
+--Mais, mon ami, dit miss Emily, pourquoi ne voulez-vous point que je
+vous accompagne? pourquoi voulez-vous retarder ma joie, si toutefois
+c'est une joie qui nous attend?
+
+Et madame Waterley soupira et leva les yeux au ciel.
+
+--Mon amie, répondit le major, je ne veux pas que vous m'accompagniez
+d'abord, parce que le voyage vous a brisée.
+
+--Oh je suis forte!
+
+--Ensuite, parce que la joie fait mal aussi bien que la douleur, et que
+je redoute pour vous les grandes émotions.
+
+Restez, je vous en prie, je serai de retour avant une heure.
+
+Et le major était sorti sur ces mots, s'était jeté dans un cab et avait
+dit au cocher de le conduire à Dudley-street.
+
+La distance de Piccadilly au quartier irlandais est courte, et le major
+l'eût franchie en quelques minutes.
+
+Le coeur lui battait quand sa main se posa sur le bouton de la porte.
+
+Pourtant le major était un homme énergique; il avait fait dix campagnes
+dans l'Inde comme l'attestait son visage bronzé, et il avait assisté à
+de rudes batailles.
+
+Mais, en ce moment, une émotion si violente l'agitait qu'il hésita à
+entrer.
+
+Comme si quelqu'un, à l'intérieur de la maison, eût deviné son angoisse,
+la porte s'ouvrit avant que la sonnette eût tinté.
+
+En même temps une femme parut sur le seuil et regarda curieusement le
+major.
+
+Ce n'était pas la vieille dame aux bésicles; c'était Mary l'Écossaise,
+que mistress Fanoche avait envoyée à Londres, à l'issue de son entrevue
+avec le mystérieux personnage de la maison voisine.
+
+Mary regarda donc le major et lui dit:
+
+--Que demande Votre Honneur?
+
+--Mistress Fanoche, dit-il.
+
+--C'est ici, et vous êtes sans doute le major Waterley?
+
+--Oui.
+
+--Madame est à son cottage d'Hampsteadt, et elle m'a envoyée ici pour
+attendre Votre Honneur.
+
+Sir John tremblait.
+
+--Elle est à Hampstead avec le fils de Votre Honneur, ajouta Mary.
+
+Le major jeta un cri et s'appuya au mur du vestibule, tant son émotion
+fut forte.
+
+--Le fils de Votre honneur est un grand et bel enfant, dit encore Mary.
+
+Le major n'en entendit pas davantage: il poussa la servante dans le cab,
+s'assit à côté d'elle et cria au cocher:
+
+--A Hampsteadt!
+
+--Heath mount, ajouta Mary l'Écossaise.
+
+Le cocher avait un bon cheval dont le major accéléra encore la rapidité
+en promettant au cocher un bon pourboire, et en moins de trois quarts
+d'heure, le major arrivait au cottage.
+
+Mistress Fanoche l'attendait dans son parloir.
+
+Elle avait fait une toilette minutieuse, mis toutes ses bagues et tous
+ses bracelets.
+
+--Mon fils! où est mon fils? dit le major en entrant.
+
+Mistress Fanoche était souriante.
+
+--Je comprends l'impatience de Votre Honneur, dit-elle. Néanmoins, je
+le supplie de m'écouter un moment. Le fils de Votre Honneur est bien
+portant, il est à deux pas d'ici, et je conduirai Votre Honneur dans
+cinq minutes, aussitôt que je lui aurai dit...
+
+Le major s'assit et maîtrisa son impatience.
+
+Mistress Fanoche reprit:
+
+--J'ai fait élever l'enfant en Irlande par une robuste paysanne qu'il
+appelle sa mère.
+
+Quand j'ai reçu la première lettre de Votre Honneur, je me suis
+empressée de les faire revenir tous deux.
+
+--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? demanda le major.
+
+--Que Votre Honneur daigne se mettre à la fenêtre.
+
+--Bien, après?
+
+--Voyez-vous le mur du jardin?
+
+--Oui.
+
+--Derrière, il y a l'habitation d'un vieux lord Irlandais, fabuleusement
+riche et qui a pris votre enfant en amitié.
+
+--Ah! fit le major.
+
+--Lord Vilmot n'a ni enfants, ni parents, et il voudrait adopter votre
+fils.
+
+Le major tressaillit.
+
+--Je tenais à vous dire cela, fit mistress Fanoche, afin que vous
+ne fussiez point trop étonné. Maintenant, si Votre Honneur veut me
+suivre...
+
+--Vous allez me montrer mon fils?
+
+--Oui.
+
+Et mistress Fanoche jeta un châle sur ses épaules, ouvrit la porte du
+parloir et sir John Waterley la suivit.
+
+Deux minutes après, elle entrait dans le jardin de cette villa où, la
+nuit précédente, Shoking avait cru faire un rêve des Mille et une Nuits.
+
+Ralph était dans le jardin.
+
+--Le voilà, dit mistress Fanoche.
+
+L'enfant leva un oeil étonné sur le major.
+
+Le major, pâle d'émotion, s'élança vers l'enfant et le prit dans ses
+bras.
+
+En ce moment, un domestique en livrée sortit de la maison, s'approcha du
+major et lui dit:
+
+--Lord Vilmot, mon maître, serait heureux de recevoir Votre Honneur.
+
+Il souffre d'un accès de goutte et ne peut quitter sa chambre.
+
+Le major serrait toujours dans ses bras celui qu'il croyait être son
+fils!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les rôles avaient été merveilleusement distribués sans doute et répétés
+avec soin en présence de ce metteur en scène prodigieux qui s'appelait
+l'homme gris, car il n'y eut personne dans la maison où pénétrait le
+major Waterley qui ne s'acquittât correctement du sien.
+
+Ralph, que le major embrassait toujours, lui disait naïvement:
+
+--C'est donc vous qui êtes mon père?
+
+Au seuil du vestibule, le major vit une femme qui fondait en larmes.
+
+C'était l'Irlandaise.
+
+L'Irlandaise joignit les mains en regardant le major et lui dit:
+
+--Ah! monsieur, ne me séparez pas de ce cher enfant... je lui ai donné
+mon lait... et je l'aime comme s'il était sorti de mes entrailles. Ne
+m'en séparez pas... je vous servirai pour rien...
+
+--Je vous le promets, dit le major ému.
+
+Et il continua son chemin sur les pas du vieux domestique qui lui avait
+dit que son maître, lord Vilmot, l'attendait avec impatience.
+
+Lord Vilmot était dans ce même parloir où, la veille au soir, Shoking et
+l'homme gris avaient soupé tête à tête.
+
+Le major aperçut un vieillard emmitouflé dans une vaste robe de chambre,
+couché sur une chaise longue et la tête enveloppée de foulards.
+
+Auprès de lui se tenait un homme vêtu de noir qui pouvait avoir
+trente-sept ou trente-huit ans.
+
+--Le docteur Gordon, mon médecin, dit lord Vilmot, en présentant cet
+homme à sir John Waterley.
+
+Le docteur et le major se saluèrent.
+
+Le domestique sortit et ferma la porte.
+
+Ralph vint s'asseoir sur le bord de la chaise longue et prit l'une des
+mains de lord Vilmot en lui disant d'une voix caressante:
+
+--Comment vas-tu aujourd'hui, mon grand ami?
+
+--Monsieur, dit lord Vilmot au major, je n'ai aucun secret pour le
+docteur Gordon que voilà, et vous permettrez, n'est-ce pas, que nous
+causions devant lui.
+
+Sir John ne devinait guère ce que lord Vilmot, qu'il voyait pour la
+première fois, pouvait avoir à lui dire, mais il était si heureux
+d'avoir auprès de lui cet enfant qu'il croyait son fils, qu'il était
+prêt à tout écouter.
+
+Il prit le siége que lui avança le docteur.
+
+--Monsieur, dit alors lord Vilmot, ce jeune enfant que vous voyez
+là fait ma joie, et je lui dois les meilleurs jours de ma vieillesse
+prématurée et souffrante.
+
+Il me vient voir chaque jour, et sa vue me rappelle un fils que
+j'ai perdu et qui était tout ce que j'aimais en ce monde. Est-ce une
+illusion? peut-être? Mais cet enfant me paraît la vivante image de mon
+fils mort.
+
+--Avait-il cet âge-là quand vous l'avez perdu?
+
+--Oui, monsieur, dit lord Vilmot, de plus en plus ému.
+
+Sir John ne savait encore où le malade en voulait venir.
+
+--Monsieur, poursuivit lord Vilmot, je suis attaqué d'une maladie qui,
+au dire du docteur, ne pardonne pas. Je puis mourir demain, et je veux
+assurer l'avenir de votre fils.
+
+--Milord... balbutia le major.
+
+Lord Vilmot fit un signe au docteur, qui prit un portefeuille sur un
+meuble et le lui tendit.
+
+Lord Vilmot continua:
+
+--Je n'ai pas de proches parents, et je veux faire de votre fils mon
+héritier. J'ai rédigé mon testament en ce sens, et vous n'aurez que
+votre signature à apposer au bas de cet acte qui porte déjà la mienne,
+pour que l'adoption soit en règle. Cependant je mets à cette adoption
+une condition...
+
+--Parlez, monsieur, dit le major.
+
+--Votre fils, grâce à la fortune et au titre que je lui laisserai,
+pourra un jour faire une grande figure dans le monde.
+
+Le major tressaillit d'orgueil.
+
+--Il faut donc qu'il soit élevé convenablement, et je désire qu'il soit
+admis à _Christ's hospital_.
+
+Il vous est facile d'obtenir son admission, à vous, officier de l'armée
+de terre, car c'est de préférence aux enfants de militaire qu'on accorde
+cette faveur.
+
+--En effet, dit le major.
+
+--J'ajouterai même, poursuivit lord Vilmot, que je désire que vous
+fassiez sur-le-champ les démarches nécessaires.
+
+--Je les ferai, dit sir John Waterley.
+
+--Je puis mourir, répéta lord Vilmot, et je ne vous cacherai pas mon
+impatience de voir l'enfant revêtu de la soutane bleue et des bas
+jaunes.
+
+--A première vue, j'ai l'air d'un excentrique, n'est-ce pas? Mais si je
+vous dis que le fils que je pleure était élève de Christ' hospital, vous
+me comprendrez.
+
+--Oui, milord.
+
+Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le déplia et le mit sous les
+yeux du major.
+
+Cet acte contenait l'énumération de la fortune de lord Vilmot.
+
+Cette fortune se composait d'un titre de rente de trente mille livres
+sterling et des titres de propriétés foncières situées en Irlande.
+
+Le major vit son fils riche; il se vit lui-même gérant au premier jour
+de cette immense fortune, et il prit la plume que lui tendait lord
+Vilmot et signa.
+
+Le docteur Gordon, ce médecin qui n'avait pas dit un mot durant cette
+scène, ne fut peut-être pas étranger à la résolution subite du major.
+
+Cet homme avait laissé peser sur lui un de ces regards chargés de
+mystérieuses effluves magnétiques qui violentaient la volonté d'autrui.
+
+C'était lui qui avait présenté la plume au major.
+
+Et le major avait pris cette plume.
+
+Lui encore qui, du doigt, avait indiqué, au bas de l'acte d'adoption, la
+place où le major devait écrire son nom.
+
+Et le major avait senti que sa main était poussée par une force
+inconnue.
+
+Il avait signé.
+
+Dès lors, il était engagé d'honneur à remplir la condition imposée par
+le donataire, c'est-à-dire de faire admettre celui qu'il croyait son
+fils au fameux collège de Christ's hospital.
+
+Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et lui dit:
+
+--Milord, à cette heure, une pauvre femme, une pauvre mère, qui ne sait
+encore si son fils est mort ou vivant, attend mon retour avec anxiété.
+
+Voulez-vous me permettre de courir à Londres et de ramener mistress
+Waterley?
+
+--Oui, certes, dit lord Vilmot.
+
+* * * * *
+
+Et quand le major fut parti, le docteur Gordon qui n'était autre que
+l'homme gris, et feu Shoking, devenu lord Vilmot, se regardèrent en
+souriant.
+
+--Je suis content de toi, dit le premier.
+
+--Maître, répondit Shoking, tout ce que nous avons fait là est fort
+bien, mais une chose m'embarrasse.
+
+--Laquelle?
+
+--Voilà l'enfant devenu le fils de sir John Waterley.
+
+--Jusqu'au jour où je démontrerai clair comme le jour au major que Ralph
+est le fils de sir Edmund Palmure. Mais ce jour est loin encore, et
+l'enfant une fois entré à Christ'hospital, nous serons tranquilles, et
+nous attendrons qu'il soit devenu homme pour lui révéler la mission qui
+lui est réservée.
+
+--Soit; mais la fortune... qui la gardera?
+
+--Lui, parbleu!
+
+--Cette fortune existe donc?
+
+--Sans doute.
+
+--Les titres de rente ne sont pas imaginaires?
+
+--Non.
+
+--Et les terres d'Irlande?...
+
+--Tout cela fait partie du patrimoine consacré à la cause que nous
+servons.
+
+--Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernière objection à faire,
+Jenny va se trouver ainsi séparée de son fils?
+
+--Non.
+
+--Comment cela?
+
+--Je me suis occupé de la faire entrer comme lingère dans le collége où
+sera l'enfant.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Elle et Suzannah.
+
+--La soeur de John Colden?
+
+--Oui.
+
+--Pauvre John! dit Shoking, il payera pour tous, celui-là.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Il sera condamné à mort pour avoir tué M. Whip.
+
+--Oui.
+
+--Et il sera pendu.
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+--Oh!
+
+--Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai?
+
+--Oh! fit Shoking, est-ce possible?
+
+--Tout est possible à celui qui veut, répondit l'homme gris.
+
+Et son accent était si convaincu que Shoking espéra revoir John Colden.
+
+Il avait foi dans le maître mystérieux qui arrachait les enfants au
+moulin sans eau.
+
+
+
+
+V
+
+
+Il est temps de revenir à un personnage de ce récit que nous avons
+momentanément perdu de vue.
+
+Nous voulons parler de John Colden.
+
+John Colden, l'Irlandais, le vagabond que l'homme gris s'était attaché
+d'un signe, un matin, dans Dudley-street.
+
+John Colden, qui avait aidé à sauver l'enfant du moulin et qui avait été
+victime de son dévouement.
+
+John était toujours à Bath square.
+
+Sa blessure était moins grave qu'on ne l'avait pensé tout d'abord.
+
+Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier jour, le docteur brusque
+et philanthrope qui faisait partie d'une société éminemment humanitaire,
+mais qui eût envoyé de bon coeur un voleur à l'échafaud, le docteur,
+disons-nous, avait froncé le sourcil et murmuré:
+
+--J'ai bien peur que le brigand ne meure dans son lit, et ce serait
+dommage, en vérité, car la cravate de chanvre lui irait à merveille.
+
+Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur s'était rasséréné.
+
+John Colden allait beaucoup mieux.
+
+Le troisième jour, il lui avait dit avec une bonhomie charmante:
+
+--Hé! hé! mon garçon, tu as plus de chance que tu ne mérites!
+
+Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir et mélancolique:
+
+--Tu guériras, mon garçon, tu guériras, lui dit-il.
+
+John Colden eut un haussement d'épaules.
+
+--Que m'importe! dit-il.
+
+--D'ici à huit jours, poursuivit le joyeux docteur, tu te porteras comme
+un charme.
+
+Et comme cette nouvelle n'amenait pas le moindre sourire sur les lèvres
+de John Colden, l'excellent homme crut devoir ajouter:
+
+--C'est après-demain la Christmas. Tu pourrais bien l'aller passer à
+Newgate.
+
+John Colden ne sourcilla pas.
+
+--As-tu des parents? poursuivit le docteur.
+
+--J'ai une soeur.
+
+--Est-elle riche?
+
+--Non.
+
+--Veux-tu lui laisser un petit héritage?
+
+John Colden le regarda.
+
+--Cela dépend de toi, poursuivit le docteur, tout à fait de toi. Mais
+je ne veux pas t'en dire plus long pour aujourd'hui; demain, nous en
+recauserons...
+
+Et le docteur était parti.
+
+Le lendemain, un homme que John Colden ne s'attendait plus à revoir,
+entra vers sept heures du matin dans sa cellule.
+
+Pendant les trois premières nuits, l'état de l'Irlandais avait été assez
+alarmant pour que l'on crût devoir le veiller.
+
+Mais, le troisième jour, le docteur avait jugé cette précaution inutile.
+
+Il avait fait le pansement, comme à l'ordinaire, mais il s'en était
+allé.
+
+John Colden avait passé la nuit tout seul.
+
+Or donc, le lendemain, la première personne qui entra dans sa cellule
+fut un personnage que John Colden ne s'attendait plus à revoir.
+
+C'était M. Bardel.
+
+M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait accusé de complicité dans
+l'évasion du petit Irlandais.
+
+L'oeil de John Colden s'éclaira.
+
+M. Bardel était seul.
+
+Néanmoins, il posa un doigt sur ses lèvres, comme pour recommander le
+silence à John Colden.
+
+Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit auprès du lit du blessé.
+
+--Tu ne m'attendais pas, dit-il?
+
+--Non, dit John Colden.
+
+--Tu me croyais en prison?
+
+--Oui.
+
+--C'est Jonathan qui y est allé à ma place.
+
+--Alors on a cru ce que j'avais dit?
+
+--Oui; l'homme gris a fait le reste.
+
+--Vous êtes toujours gardien-chef?
+
+--Plus que jamais. C'est en cette qualité que je viens te voir. Comment
+vas-tu?
+
+--Mieux.
+
+--Crois-tu que tu pourras te lever?
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Mais parce que tu vas quitter Bath square.
+
+--Ah!
+
+--Il est question de te transporter à Newgate.
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Ce soir.
+
+--Serais-je bientôt jugé?
+
+--Aux assises du lendemain de la Christmas.
+
+--C'est-à dire après demain?
+
+--Justement.
+
+John Colden ne sourcilla pas.
+
+--Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous que je pourrai voir
+Suzannah?
+
+--Ta soeur?
+
+--Oui.
+
+--Non, dit M. Bardel. Ta soeur, gardée à vue par la police, s'est
+évadée, grâce à l'homme gris.
+
+--Je sais cela.
+
+--Si elle demandait à te voir, on la reprendrait.
+
+--C'est juste, dit tristement John Colden.
+
+Puis une larme roula dans ses yeux.
+
+--J'aurais pourtant voulu la revoir avant de mourir, dit-il.
+
+Un sourire vint aux lèvres de M. Bardel.
+
+--Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort.
+
+--Les juges me condamneront...
+
+--Cela est certain.
+
+--La reine ne me fera pas grâce...
+
+--Assurément non.
+
+--Alors vous voyez bien?...
+
+--Mais l'homme gris te sauvera.
+
+Ce nom fit tressaillir John Colden.
+
+--Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel, je ne sais pas...
+
+--C'est impossible, dit John.
+
+--Rien ne lui est impossible, répliqua M. Bardel avec l'accent de la
+conviction.
+
+--Dieu vous entende, dit John, mais peu m'importe, du reste! du moment
+où je meurs pour notre mère l'Irlande, la mort ne m'épouvante pas.
+
+Et tenez, ajouta John Colden après un silence, puisque nous parlons de
+cela, laissez-moi vous demander une explication. Le docteur m'a demandé,
+hier, si j'avais des parents.
+
+--Ah! fit M. Bardel.
+
+--Et il m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de leur laisser un petit
+héritage.
+
+--Vieille canaille! grommela M. Bardel.
+
+--Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda naïvevement John Colden.
+
+--Écoute, répondit M. Bardel. Tu sais qu'en Angleterre l'arrêt de mort
+est toujours suivi de cette formule: _Et pour son corps être livré aux
+chirurgiens_.
+
+--Ah! oui, dit John Colden, je sais cela.
+
+--L'autopsie est infamante dans ce pays. Les ouvriers qui meurent dans
+les hospices font tous partie d'une société qui rachète leurs corps.
+Les médecins ne savent où trouver des cadavres, depuis qu'on a pendu
+le résurrectionniste Burker, et le docteur de Bath square voudrait
+t'acheter ton corps. Il est riche, il le payera bien.
+
+--Mais, dit John Colden, pourquoi l'achèterait-il, puisqu'il peut
+l'avoir pour rien?
+
+--Tu te trompes. Si, par impossible, tu étais pendu...
+
+--Eh bien!
+
+--Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien de Newgate.
+
+--Ah!
+
+--Mais si tu le lui vends, et s'il est prouvé qu'il t'a payé, le corps
+lui appartiendra.
+
+--Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai et j'en ferai porter le
+prix à Suzannah.
+
+--Mais si on te sauve?...
+
+--Oh!
+
+--Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris te sauvera.
+
+Et le gardien chef s'en alla.
+
+Une heure après, le docteur vint.
+
+--Eh bien! dit-il, es-tu toujours décidé à laisser quelque chose à tes
+parents?
+
+--Non, dit John, je ne veux pas vendre mon corps.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que pas plus vous que le chirurgien de Newgate ne l'aurez.
+
+--Allons donc!
+
+--Je ne serai pas pendu, dit John.
+
+Le docteur partit d'un éclat de rire.
+
+--C'est ce que nous verrons, mon garçon, dit-il. En attendant, c'est la
+dernière visite que je te fais.
+
+--Vraiment?
+
+--Tu vas aller passer la Christmas à Newgate.
+
+Le docteur voulut encore insister. Il tira sa bourse, il fit luire des
+guinées aux yeux de John.
+
+Le pauvre Irlandais répondit:
+
+--Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait me laisser pendre, et
+je ne veux pas être pendu!...
+
+--Il y en a bien d'autres qui ont parlé comme toi, dit le docteur, et on
+les a pendus tout de même.
+
+Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer un bon tour à
+son collègue de Newgate, tant il règne de confraternité parmi les
+médecins... anglais!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous êtes entré dans _Fleet street_,
+lorsque vous avez coupé perpendiculairement cette immense voie, qu'on
+appelle _Farringdon street_ sur la rive gauche et _Farringdon road_ sur
+la rive droite, quand vous venez de passer sous cette porte monumentale
+qui sépare la cité de Londres de l'agglomération, une rue s'ouvre tout à
+coup sur votre gauche.
+
+C'est Old Bailey.
+
+Elle n'est ni large ni étroite, et, à première vue, elle n'a rien
+d'effrayant.
+
+Les maisons sont noires, comme presque toutes celles de la Cité; la
+plupart sont occupées par des bureaux. Animées pendant le jour, elles
+reprennent à la nuit ce morne et silencieux aspect qu'a la Cité tout
+entière, que les commerçants désertent le soir pour aller habiter les
+environs.
+
+Un ou deux public-houses sur la gauche, un étal de boucher un peu
+plus haut; un peu plus haut encore les murs blancs et le clocher d'une
+église.
+
+C'est là tout ce que vous apercevez en entrant.
+
+Mais avancez, avancez encore.
+
+Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place triangulaire, place
+étroite, allongée, sinistre, et dont le côté oriental est formé par un
+triste et silencieux édifice.
+
+C'est Newgate.
+
+Newgate, c'est la Roquette de Londres.
+
+A Paris, on éloigne les prisons du centre de la ville, des beaux
+quartiers.
+
+Sainte-Pélagie est perdue dans le faubourg Saint-Marcel, Mazas dans
+le faubourg Saint-Antoine, la Roquette se cache en haut de la rue de
+Charonne.
+
+Londres a placé Newgate au centre même de la Cité, à deux pas de
+Saint-Paul, de la Poste, de la Banque et de la Bourse.
+
+Newgate a trois portes sur Old Bailey.
+
+Celle du milieu est affectée aux bureaux du gouverneur et à son logement
+particulier.
+
+C'est par celle de droite que le prisonnier entre dans le sinistre
+édifice.
+
+C'est devant celle de gauche que l'échafaud se dresse et par elle que le
+condamné sort pour aller mourir.
+
+Toutes trois sont exhaussées sur trois marches voûtées et garnies de
+lances de fer, pourvues de guichets grillagés.
+
+Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles à l'extérieur.
+
+On passe devant Newgate comme devant une maison ordinaire.
+
+La prison fait angle avec une autre rue qui porte son nom, Newgate
+street.
+
+C'est dans Newgate qu'est le collége Christ's hospital.
+
+C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hôpital de Saint-Barthélemy, dont
+l'amphithéâtre reçoit les corps des suppliciés.
+
+Le jour où la potence se dresse, une heure avant que le condamné monte
+sur l'échafaud, deux cloches se font entendre et tintent un long glas
+funèbre. L'une est celle de Saint-Barthélemy, l'autre, celle de Christ's
+hospital.
+
+Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens ont emporté le corps du
+supplicié.
+
+Comme en France, l'exécution est publique, seulement la potence remplace
+la guillotine.
+
+Mais l'heure est la même. A cinq heures en été, à sept en hiver.
+
+Dès la veille, le bruit de la lugubre cérémonie circule dans le
+quartier.
+
+Les négociants qui ont leurs bureaux dans Old Bailey disent alors à
+leurs employés et à leurs commis:
+
+--Vous pourrez venir une heure plus tard, demain.
+
+Le monde des affaires est matinal à Paris.
+
+A Londres, il l'est moins.
+
+Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir ouvert.
+
+Donc, à dix heures, c'est-à-dire trois heures après, le négociant d'Old
+Bailey qui arrive par l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer,
+ne trouve plus trace du drame épouvantable qu'il aurait pu voir de sa
+fenêtre.
+
+A cinq heures et demie, bien avant le jour, une escouade de policemen
+est arrivée dans Old Bailey, escortant une charrette traînée par des
+hommes, et chargée des bois de justice.
+
+Les policemen ont tendu des deux côtés de la rue une grosse chaîne.
+
+C'est la barrière que le peuple ne doit pas franchir. A six heures, à
+la lueur des torches, on a dressé l'échafaud et les deux cloches ont
+commencé à tinter. Alors le peuple est accouru.
+
+Fleuve humain, torrent de guenilles, il est monté des bords de la
+Tamise, descendu des hauteurs de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping,
+demeurés ouverts toute la nuit, et des rues sinistres de White Chapel,
+où chaque maison a connaissance d'un supplicié.
+
+Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon street, et Newgate
+street, et les abords de Saint-Barthélemy, se perchant sur les toits,
+s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant sur les arbres.
+
+Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup d'appelés, il y a peu
+d'élus.
+
+Les élus sont ceux qui arrivent les premiers.
+
+Cependant, personne ne se plaint.
+
+On n'entend pas un cri, pas un murmure.
+
+Ces flots de chair humaine sont plus silencieux que les flots de la mer
+par des temps calmes.
+
+S'ils causent entre eux, c'est à voix basse.
+
+Un sur cent verra l'échafaud, un sur mille apercevra le condamné.
+
+Qu'importe! Le plus rapproché du lieu du supplice dira à son voisin ce
+qu'il voit; celui-ci le répétera à ses voisins, et, à un quart de mille
+du hideux spectacle, chacun en apprendra les détails.
+
+A sept heures arrivera le condamné.
+
+S'il est brave, il parlera au peuple.
+
+Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera d'embrasser
+le prêtre, laissera le bonnet noir couvrir sa tête et tomber sur ses
+épaules, puis la trappe s'affaissera, et tout sera dit.
+
+A huit heures, les chirurgiens constateront la mort, et le cadavre sera
+enlevé.
+
+Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les chaînes seront
+enlevées, l'échafaud démoli, et, lorsque le négociant et le banquier
+arriveront de la campagne, ils se mettront tranquillement à la besogne,
+comme si de rien n'était.
+
+Or, ce jour-là, avant-veille de la Christmas, Old Bailey avait été
+témoin d'un semblable spectacle. On avait pendu le matin un pauvre
+diable de Français, condamné pour avoir assassiné la femme qui
+partageait sa misère.
+
+Ivres de désespoir tous deux, sans vêtements et sans pain, les deux
+malheureux avaient résolu d'en finir avec la vie.
+
+Le Français avait tué sa maîtresse d'abord, puis il avait tourné le
+coutelas fumant vers sa propre poitrine, et sa main tremblante n'était
+point parvenue à l'y enfoncer tout entier.
+
+Il avait survécu, la cour d'assises l'avait déclaré assassin et condamné
+à être pendu.
+
+C'était le matin même que le malheureux avait payé sa dette à la
+justice, et bien qu'il fût près de dix heures et qu'il ne restât pas
+dans Old Bailey la moindre trace de l'exécution, une certaine animation
+régnait au seuil des magasins, et les commis s'attroupaient et causaient
+entre eux.
+
+La maison occupée par la maison de banque Harris Johnson et Cie était
+surtout en rumeur.
+
+Cela tenait à une circonstance particulière.
+
+La maison Harris avait une succursale à Paris, et le Français qu'on
+venait de pendre avait été employé dans les bureaux de la maison de
+Londres, il y avait environ un an.
+
+Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congédié parce qu'il l'avait vu
+gris un dimanche.
+
+Or, M. Harris était un brave homme, au demeurant, et en dépit de son
+puritanisme religieux, il s'était repenti de sa dureté, lorsqu'il avait
+appris la fin tragique de son ex-employé.
+
+Il avait même fait de nombreuses démarches, huit jours auparavant, pour
+obtenir une commutation de peine.
+
+Les commis qui, tous avaient connu le pauvre Olivier, c'était le nom du
+supplicié, causaient donc entre eux, et celui-là seul qui couchait
+dans la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait s'être mis à la
+fenêtre et avoir vu l'exécution dans tous ses détails.
+
+--Alors, disait l'un, tu as bien vu?
+
+--J'ai vu la chose, répondait-il, comme je vous vois.
+
+--A-t-il parlé?
+
+--Non, il a seulement embrassé le christ que lui présentait le prêtre.
+
+--Un prêtre catholique?
+
+--Oui. L'abbé Samuel, un Irlandais.
+
+--Est-il mort avec courage?
+
+--Certainement.
+
+--Voici, le troisième depuis le jour de l'an, dit un autre commis.
+
+--Et il y en a un quatrième qui attend.
+
+--Un condamné?
+
+--Oui. C'est un nommé Bulton. Il sera pendu lundi prochain.
+
+--Et un cinquième qui va venir, dit un autre commis. Il n'est pas jugé,
+mais c'est tout comme.
+
+C'est un Irlandais qui a assassiné un gardien de Cold bath field.
+
+--Comment l'appelle-t-on?
+
+--John Colden.
+
+--Messieurs, dit une voix sévère au seuil des bureaux, à l'ouvrage, s'il
+vous plaît!...
+
+Les commis rentrèrent précipitamment.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La voix qui venait de se faire entendre était celle de monsieur Morok.
+
+Monsieur Morok était le caissier principal de la maison Harris Johnson
+et Cie.
+
+C'était un rude et terrible homme que monsieur Morok.
+
+Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq ans de maison de
+banque.
+
+A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire dans les bureaux de
+la maison Harris, au temps du grand-père du banquier actuel.
+
+Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues, les dents jaunes et mal
+plantées, chauve comme un genou, M. Morok ne savait de la vie ordinaire
+que ce qui se rapporte directement aux opérations de la banque.
+
+Pour lui, le monde était _un grand livre_ immense sur lequel les clients
+se divisaient en deux catégories, les débiteurs et les créditeurs.
+
+Tout homme qui n'était pas en relations directes ou indirectes avec la
+maison Harris, n'existait pas.
+
+M. Morok était garçon, il avait horreur des femmes et des enfants,
+et avait coutume de dire que se mettre en famille était une opération
+déplorable.
+
+Comme il ne s'était jamais amusé, il avait horreur de ceux qui
+s'amusent.
+
+Le jour où M. Harris, homme de plaisir, l'avait mis à la tête de la
+maison, avait été un mauvais jour pour tous les employés. M. Morok
+voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et jour et qu'on touchât
+les appointements les plus minimes.
+
+Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old Bailey de plus méchante
+humeur que de coutume.
+
+--Je vous demande un peu, mon cher monsieur, disait-il à monsieur
+Colmans, le teneur de livres qui entra dans sa cage grillée, à
+l'ouverture des bureaux, je vous demande un peu s'il est raisonnable
+de nous faire un pareil esclandre dans une rue où s'abritent tant de
+maisons sérieuses.
+
+Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je trouve que la peine de
+mort est nécessaire; sans cela on nous pillerait toutes nos caisses.
+Mais est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old Bailey?
+
+Toute la nuit, la foule qui circulait dans Farringdon, où je demeure,
+m'a empêché de dormir.
+
+Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête.
+
+Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à son poste.
+
+--On ne peut pourtant pas pendre à minuit, observa timidement le teneur
+de livres.
+
+--Mais on pourrait pendre ailleurs que dans Old Bailey.
+
+--Et où cela, monsieur Morok?
+
+--Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par exemple, ou dans un quartier
+quelconque du West End où on n'a rien à faire.
+
+Mais ici, nous sommes des gens sérieux. Outre que cela nous dérange, ces
+sortes de spectacles sont d'un mauvais exemple pour les jeunes gens.
+
+Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là plantés devant la porte, au
+lieu de se mettre à la besogne.
+
+Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok avait fait entendre cette
+voix formidable qui était venue troubler la conversation des commis.
+
+Chacun avait regagné sa place dans les bureaux.
+
+Alors M. Morok était rentré dans sa cage et avait procédé à l'ouverture
+de sa caisse, laquelle avait quatre serrures également compliquées et
+pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous les huit jours.
+
+Le teneur de livres crut pouvoir continuer la conversation:
+
+--Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Une exécution.
+
+--Jamais.
+
+--Cependant il y a longtemps que les bureaux de la maison sont ici.
+
+--Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six que j'y suis.
+
+--Bon! fit le teneur de livres.
+
+--On pend en moyenne cinq fois par an; c'est donc, depuis quarante-six
+ans, environ deux cent trente pendaisons que j'aurais pu voir.
+
+--Et jamais... vous n'avez eu ce courage?
+
+--Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un homme, c'est qu'il a mérité
+d'être pendu, et dès lors tout cela m'est absolument égal.
+
+--Vous n'êtes pas curieux?
+
+--Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais voulu voir pendre, c'est
+que je trouve qu'il est ridicule de pendre dans Old Bailey, et je ne
+veux pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses aldermen dans cette
+funeste habitude.
+
+--Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous donc jamais entré à
+Newgate?
+
+--Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, qui a des idées
+philanthropiques, à faire hausser les épaules, a voulu que j'allasse
+voir ce misérable Olivier.
+
+--Et vous y êtes allé?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez dû éprouver une bien grande émotion.
+
+--Moi, pas du tout.
+
+--Cependant nous l'avions tous connu.
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate.
+
+--Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.
+
+--Et le cachot des condamnés à mort?...
+
+--Je ne me souviens plus comment c'était.
+
+Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se mit à tailler sa plume.
+
+Le teneur de livres comprit que son supérieur ne parlerait plus, et il
+retourna se planter debout devant son pupitre.
+
+--Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait M. Morok; que peut-il donc y
+avoir de curieux à voir une prison dans laquelle est un homme qu'on va
+pendre?
+
+Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au grillage de la caisse.
+
+M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet supérieur.
+
+Il se trouva alors en présence d'un homme qui portait des habits de
+voyage et qui lui dit:
+
+--Parlez-vous français, monsieur?
+
+--Oui, monsieur, répondit M. Morok, avec un accent britannique.
+Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
+
+--J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une lettre de crédit sur
+votre maison.
+
+--De quelle maison?
+
+--De la maison Monteaux et Lunel, boulevard Montmartre.
+
+M. Morok allongea la main.
+
+--Donnez, dit-il.
+
+--Je désirerais en outre, poursuivit le Français, parler à M. Harris en
+personne.
+
+M. Morok répondit dédaigneusement:
+
+--M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne reçoit pas aisément.
+Voyons votre lettre?
+
+La lettre de crédit était de deux cents livres.
+
+--Faites-moi un reçu au bas, dit M. Morok qui chercha son livre de
+chèques.
+
+--Cependant, insista le Français, je vous assure que j'ai besoin de
+parler à M. Harris.
+
+--Alors, écrivez-lui et demandez une audience: peut-être vous
+recevra-t-il.
+
+--Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui même.
+
+--C'est impossible.
+
+Et M. Morok détacha le chèque sur lequel il avait inscrit la somme de
+deux cents livres et apposa la signature de la maison.
+
+Le Français continua:
+
+--Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon gouvernement.
+
+--Vous? fit dédaigneusement M. Morok.
+
+--Et comme je ne connais personne à Londres, M. Harris, qui est
+alderman, me sera d'un grand secours.
+
+--Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok, croyez-vous donc que tous les
+gens qui ont un crédit de deux cents livres chez nous?...
+
+--Pardon, dit le Français avec flegme. Et il ouvrit son portefeuille.
+
+Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous les yeux de M. Morok
+stupéfait.
+
+Cette feuille était une autre lettre de crédit.
+
+Il s'y trouvait inscrit le chiffre énorme de quarante mille livres,
+c'est-à-dire un million de francs, et la signature de la maison
+Rothschild, de Paris, était au bas.
+
+M. Morok fit un pas en arrière, assujettit de son mieux ses lunettes
+d'écaille et cria:
+
+--Jérémie! Jérémie!
+
+A ce nom, un jeune commis accourut.
+
+--Prenez un cab, Jérémie, dit M. Morok, courez à Elgin Crescent, Nothing
+hill, chez M. Harris, et priez-le de venir au plus vite.
+
+Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit avec empressement au
+Français, qui souriait:
+
+--Mais donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur.
+
+Et il se hâta d'avancer un fauteuil au voyageur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson et Cie avait sa maison
+particulière dans Elgin Crescent, tout auprès de Kinsington Garden.
+
+C'est un des quartiers les plus éloignés et les plus tranquilles du West
+End.
+
+Là, chacun a son habitation donnant sur un square commun.
+
+Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce d'aucune sorte.
+
+C'est un quartier moitié aristocratique, moitié bourgeois, où les gens
+retenus au centre de la ville tout le jour par les affaires, viennent
+retrouver chaque soir la vie de famille et les joies calmes du foyer.
+
+M. Harris avait une jeune femme, très-mondaine, et qu'il conduisait au
+bal très-souvent.
+
+La nuit précédente encore, il avait assisté à une fête splendide, qui ne
+s'était terminée qu'avec les premiers rayons de l'aube.
+
+Donc, M. Harris dormait à peine depuis une heure ou deux, lorsque le
+commis, expédié par M. Morok, arriva.
+
+M. Morok ne dérangeait pas son patron deux fois par an.
+
+Il avait, la haute main sur les affaires courantes, et, pour qu'il
+envoyât chercher M. Harris, il fallait une circonstance tout à fait
+extraordinaire.
+
+Un banquier français, arraché à son premier sommeil, eût manifesté une
+vive mauvaise humeur.
+
+M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette avec le plus grand
+calme, et, ayant donné l'ordre qu'on introduisît le commis, il se borna
+à lui demander s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait.
+
+A quoi le commis répondit qu'un étranger, un Français, s'était présenté
+dans Old Bailey et demandait instamment à le voir.
+
+--Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda M. Harris.
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous le chiffre?
+
+--Quarante mille livres.
+
+L'explication était suffisante. Un homme qui peut toucher à la minute
+quarante mille livres a toujours le droit de déranger un banquier, même
+quand ce dernier a passé la nuit au bal.
+
+M. Harris avait des chevaux, des voitures, et ses équipages étaient
+remarqués à Hyde Park.
+
+Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.
+
+Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais, il sauta dans le cab
+de son commis et s'assit à côté de lui.
+
+Trois quarts d'heure après, il arrivait dans Old Bailey.
+
+Le Français était toujours là, dans le bureau de M. Morok qui avait cru
+de son devoir de remettre du coke dans le poële et de présenter à son
+hôte deux journaux français qui arrivaient à l'adresse de M. Harris.
+
+M. Harris entra et regarda le Français avec ce flegme dont les Anglais
+ne se départent jamais:
+
+Il lui adressa la parole en français:
+
+--Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à votre service, monsieur.
+
+--Monsieur, répondit le Français, je vous demande mille pardons de vous
+avoir dérangé, mais je suis porteur d'une lettre de vos correspondants
+de Paris.
+
+Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille et en tira une
+enveloppe qui portait le timbre sec de la maison Harris et Johnson, de
+Paris, rue de la Chaussée d'Antin, 67.
+
+--Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, dit M. Harris, qui ouvrit
+une porte au fond du bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer
+son visiteur.
+
+Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre de son correspondant
+et lut:
+
+«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, chirurgien, chargé, par
+l'École de médecine de Paris, de faire des études sur la strangulation.
+M. Firmin Bellecombe est immensément riche, et il emporte de Paris des
+traites de plusieurs maisons. Vous ferez honneur à toutes celles qu'il
+vous présentera.
+
+Nous comptons que vous vous mettrez complétement à sa disposition pour
+tous les services qu'il pourra vous demander.
+
+M. Firmin Bellecombe désire, notamment, visiter les prisons, et surtout
+celle de Newgate. Il veut, en outre, faire des expériences sur les corps
+des suppliciés. Votre position d'alderman vous permettra de lui donner
+toutes les facilités à ce sujet.»
+
+Cette lettre était pressante, comme on le voit.
+
+M. Harris, après l'avoir lue, regarda son visiteur.
+
+C'était un homme jeune encore, trente-huit ans au plus, qui portait des
+favoris bruns, et avait une physionomie intelligente.
+
+Son regard surtout avait quelque chose de magnétique et d'impérieux qui
+frappa M. Harris.
+
+Le banquier lui dit:
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur. Que puis-je faire pour vous être
+agréable?
+
+--Monsieur, répondit le Français, on a pendu ce matin devant votre
+porte?
+
+--Oui.
+
+--Le corps du supplicié a été transporté à l'hôpital Saint-Barthélemy?
+
+--Je n'en sais rien, mais c'est probable.
+
+--Je désirerais être mis en rapport avec le chirurgien en chef de
+l'hôpital, et assister à la dissection de ce corps. Que dois-je faire
+pour cela?
+
+--Monsieur, répondit M. Barris, cela sera facile du moment où vous aurez
+un mot d'introduction du lord-maire.
+
+--Et... ce mot?...
+
+--Je vais m'empresser de vous le procurer.
+
+Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on lui allât chercher un cab.
+
+--M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au chirurgien.
+
+--Comme vous voudrez, répondit celui-ci.
+
+M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses gants, et le Français
+le suivit.
+
+La distance est courte d'Old Bailey à King's street, le quartier dans
+lequel s'élève le Guild hall, c'est-à-dire l'hôtel de ville de la Cité
+de Londres.
+
+C'est là que le lord-maire a ses bureaux.
+
+Le Français resta dans le cab et M. Harris entra dans l'édifice.
+
+Il en ressortit au bout d'un quart d'heure.
+
+Le lord mayor n'a rien à refuser à un alderman.
+
+M. Harris avait obtenu une carte d'entrée pour Saint-Barthélemy et une
+pour Newgate.
+
+--Monsieur, dit-il au Français, je vais avoir l'honneur de vous conduire
+à Saint-Barthélemy. C'est par là que vous voulez commencer, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, monsieur, répondit le chirurgien.
+
+Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que très-imparfaitement, et M.
+Harris se montrait heureux de pouvoir lui servir d'interprète.
+
+L'Anglais est froid, il est roide avec les étrangers. Mais si ceux-ci
+lui sont présentés et recommandés, le masque tombe, et alors il devient
+hospitalier et serviable à l'excès.
+
+M. Harris considérait déjà le Français comme son hôte, et il se croyait
+obligé de demeurer entièrement à sa disposition.
+
+Arrivés à Saint-Barthélemy, M. Harris montra sa carte et parlementa un
+moment avec le concierge.
+
+Puis, après les explications que celui-ci lui donna, M. Harris se tourna
+vers le Français:
+
+--Monsieur, dit-il, le corps du supplicié n'a point été transporté ici.
+
+--Ah!
+
+--Il est resté à Newgate, où il sera inhumé.
+
+--Sans avoir été disséqué?
+
+--Les chirurgiens se sont bornés, pour obéir à la loi, à lui faire
+deux incisions, l'une de haut en bas, l'autre transversale, et ils ont
+renoncé à la dissection.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que probablement, comme c'est demain Noël, ils ne veulent
+pas disséquer.
+
+--Ah! dit encore le Français. Mais pourrai-je voir le corps?
+
+--Je l'espère, puisque nous avons une permission pour entrer à Newgate.
+
+Et M. Harris et le chirurgien remontèrent dans le cab qui était resté à
+la porte.
+
+En ce moment un homme vêtu d'un vieil habit passa tout auprès et
+échangea un regard furtif avec le Français.
+
+Cet homme n'était autre que Shoking.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quelques minutes après, le cab de M. Harris s'arrêtait devant Newgate, à
+la porte du milieu, qui est celle du logement particulier du gouverneur.
+
+Newgate est la première prison de l'Angleterre.
+
+Le gouverneur titulaire est un colonel.
+
+C'est un haut personnage, qu'on ne voit que dans les grandes occasions,
+et qui laisse le gros de la besogne à un sous-gouverneur.
+
+Celui-ci se nomme sir Robert M...
+
+C'est un homme de cinquante ans, de robuste apparence, aux cheveux
+blonds, à l'oeil bleu, au visage perpétuellement souriant.
+
+Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche duquel il y a un triple
+galon d'argent, et une casquette ronde en cuir verni, dont la visière
+est pareillement galonnée.
+
+Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate depuis plus de vingt ans.
+
+Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la lueur sinistre des
+torches qu'on allume pour dresser l'échafaud, les lugubres apprêts de la
+toilette des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature essentiellement
+gaie.
+
+Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni dont l'humeur est la plus
+charmante.
+
+C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa prison à quelque noble
+étranger que le lord mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate.
+
+Ce fut à lui que M. Harris s'adressa.
+
+Sir Robert M... regarda fort curieusement le chirurgien français.
+
+Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit aussitôt la main.
+
+Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate plaisait à sir Robert
+M...
+
+La porte du milieu, celle du gouverneur, donne sur un corridor; à droite
+est le greffe.
+
+Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef à sa ceinture et à ouvrir
+une grille pour que, du greffe, les visiteurs se trouvassent dans la
+geôle; mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour agir ainsi.
+
+--Faites le tour, dit-il à M. Harris.
+
+M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et allèrent sonner à la
+première porte.
+
+On y arrive par un escalier de trois marches.
+
+La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée de barres de fer
+en forme de lances, qui arrivent jusqu'au cintre.
+
+Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était, on s'en souvient, le
+nom que se donnait le chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix
+pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur gauche et le logis du
+portier-consigne à leur droite.
+
+En face d'eux était une autre porte, également en fer, armée d'une
+énorme serrure et de trois verrous, et si basse que M... Harris, qui
+était grand, fut obligé de se baisser pour en franchir le seuil, après
+que sir Robert M... l'eût ouverte. Tous trois se trouvèrent alors dans
+un couloir assez sombre, qui faisait tout le tour de la prison.
+
+Sir Robert referma la porte et dit en souriant:
+
+--On ne ressort jamais par là.
+
+--Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?
+
+--Rarement. Pourtant il y a des exemples...
+
+Et le joyeux gouverneur continua à sourire.
+
+Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une salle assez vaste, au
+milieu de laquelle était une sorte de cage vitrée.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout alderman qu'il était,
+n'avait jamais visité la prison.
+
+--C'est le parloir des avocats, dit sir Robert M...
+
+On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer son avocat de l'autre;
+tous deux s'asseoient vis-à-vis, auprès de cette table qui est au
+milieu.
+
+Puis on ferme cette porte.
+
+Deux gardiens se promènent autour de la cage; ils voient tout ce que
+font le prisonnier et l'avocat; mais ils ne peuvent rien entendre de ce
+qu'ils disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte la liberté de
+la défense.
+
+Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors cellulaires.
+
+Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.
+
+Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son lit et lisait, se leva,
+se tourna contre le mur et fit le salut militaire.
+
+Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer aux deux visiteurs la
+cellule dans tous ses détails, depuis le lit de sangle qui s'accroche au
+mur, jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au prisonnier; depuis
+la tablette qui supporte ses effets, son peigne, sa brosse et son
+éponge, jusqu'à celle où il peut avoir une Bible et différents livres
+autorisés par le gouverneur.
+
+Toutes les cellules ordinaires sont sur le même modèle.
+
+M. Harris, qui servait d'interprète au Français, car sir Robert M...
+ne parlait que sa langue maternelle, exprima alors le désir de voir la
+salle de correction, puis les cachots des condamnés à mort.
+
+La salle de correction est une petite pièce qui n'a rien de sinistre.
+
+Les murs sont blancs, et elle est éclairée par trois croisées qui
+donnent sur le préau.
+
+Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, un instrument, quelque
+chose enfin dont on ne peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.
+
+C'est une manière de boîte en forme de pupitre, surmontée d'une barre
+transversale qui lui donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de
+deux trous.
+
+Et comme le Français regardait ce singulier meuble, sir Robert M... le
+prit par les épaules, le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut
+les chevilles prises dans le bas et les deux poignets engagés dans la
+barre transversale.
+
+Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, lui dit:
+
+--Quand vous retournerez dans votre pays, vous pourrez dire que vous
+avez été _au block_. C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous
+sert à donner le fouet aux pick-pockets.
+
+Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra M. Firmin
+Bellecombe, ajoutant:
+
+--Maintenant, je vais vous montrer le cachot.
+
+Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, ce bon sir Robert M...
+
+Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un corridor, ouvrit une
+porte, et le Français entra dans une cellule plongée dans une obscurité
+profonde, si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé la porte, M.
+Harris et son compagnon, qui se trouvaient à deux pas de distance, ne
+purent le voir.
+
+Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:
+
+--En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ai le droit de laisser
+là trois jours et trois nuits, au pain et à l'eau, un prisonnier
+insubordonné.
+
+Du cachot, on passa au préau.
+
+C'est une cour longue et étroite, entourée de hautes murailles.
+
+Le Français examina longtemps cet endroit.
+
+--A quoi songez-vous? demanda sir Robert.
+
+--Je songe qu'il doit être difficile de s'évader d'ici, répondit-il par
+l'entremise de M. Harris.
+
+Sir Robert haussa les épaules.
+
+--On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger Lane, de Bath
+square, et même de la Tour de Londres, au temps où c'était une prison;
+mais de Newgate, jamais!
+
+Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer dans un nouveau corridor
+sur lequel ouvraient deux portes.
+
+C'étaient les cachots des condamnés à mort.
+
+L'une de ces portes était ouverte.
+
+M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un pas en arrière.
+
+Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur le lit.
+
+Auprès brûlait un cierge mortuaire.
+
+Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et deux femmes priaient.
+
+Le cadavre était celui du malheureux supplicié.
+
+Les deux femmes étaient vêtues de longues robes de laine et le visage
+couvert d'un voile noir.
+
+Les deux jeunes gens portaient le costume des écoliers de Christ's
+hospital, les bas jaunes et la soutane bleue, et ils avaient, selon
+l'ordonnance du roi Edouard VI, la tête nue.
+
+Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne pouvait voir son visage.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, avait remarqué le
+mouvement répulsif de M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre,
+vivement rejeté en arrière.
+
+Il le prit par le bras et lui dit en souriant:
+
+--Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. C'est ce pauvre
+Olivier, le Français qui nous a dit adieu ce matin.
+
+Celui que la lettre de recommandation du correspondant de M. Harris
+qualifiait de chirurgien, était bravement entré dans la cellule.
+
+Mais M. Harris demeurait à la porte.
+
+--Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est plus fort que moi,
+j'ai de la répugnance à me trouver en présence d'un cadavre.
+
+--Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.
+
+--Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Il a été employé chez moi.
+
+Comme le front de M. Harris s'assombrissait de plus en plus, sir Robert
+crut de son devoir de distraire son visiteur:
+
+--Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux femmes?
+
+--Non.
+
+--Ce sont des ladies, des dames du plus grand monde.
+
+--Ah! fit M. Harris d'un air distrait.
+
+Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait plus le cadavre. Mais sir
+Robert M... continua:
+
+--Il y a à Londres et dans les principales villes de la libre
+Angleterre, une institution fort respectable: le club des _Dames des
+prisons_.
+
+Les dames des prisons, continua sir Robert, se recrutent parmi les
+femmes de la haute société pour la plupart; elles vont visiter les
+prisonniers, elles prennent soin de leur famille, elles veillent les
+morts.
+
+Chaque fois que nous avons une exécution, les _Dames des prisons_ se
+présentent la veille. Elles sont deux, trois quelquefois. Elles ont
+le droit de visiter le condamné, de demeurer seules avec lui et de se
+charger des recommandations qu'il peut avoir il faire à sa famille.
+
+--Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer dans le cachot?
+
+--Avec d'autant plus de facilité que le condamné est hors d'état de
+faire usage de ses mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre.
+
+Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:
+
+--Elles sont couvertes d'un voile épais, et on ne pourrait les
+reconnaître.
+
+Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens ont renoncé à l'autopsie
+du corps, elles viennent prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que
+le soir, après le coucher du soleil.
+
+Le Français s'était, pendant ce temps, approché du cadavre.
+
+Les deux femmes n'avaient point bougé.
+
+Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers lui d'un air curieux.
+
+Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non permis par les
+règlements, il avait soulevé la partie du drap qui recouvrait la tête
+du cadavre, et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de l'effet
+produit par la strangulation.
+
+Le visage était tuméfié, la langue pendante et enflée, le cou portait un
+cercle bleuâtre, et la corde avait dû serrer fortement les chairs.
+
+--Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il; cependant, il n'a
+dû mourir qu'au bout de sept à huit minutes. John Colden résistera
+davantage.
+
+Cette réflexion faite, le Français ressortit et trouva dans le couloir
+sir Robert M..., qui continuait à donner des explications à M. Harris.
+
+--Quant aux deux écoliers de Christ's hospital que vous voyez-là, disait
+le sous-gouverneur, je vais vous expliquer leur présence.
+
+--En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce qu'ils viennent faire
+dans ce cachot.
+
+--Vous savez, reprit M. Robert, que le collège a été fondé par le roi
+Edouard VI. Ce prince qui mourut à l'âge de seize ans était, comme vous
+savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi Henri VIII. Jeanne Seymour
+avait été dame d'honneur de la précédente reine, la malheureuse Anne de
+Boleyn.
+
+--Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de connaître l'histoire de
+son pays.
+
+--Jeanne avait élevé son fils dans le respect et la vénération de cette
+princesse infortunée qui avait porté sa tête sur le billot.
+
+Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et créant en faveur
+des élèves qui y seraient admis différents priviléges, lui imposa-t-il
+l'obligation de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles,
+en mémoire de la royale victime.
+
+A chaque exécution, on choisit le plus ancien écolier et le plus
+nouveau, et tous deux viennent passer quelques heures auprès du cadavre.
+
+Comme le chirurgien paraissait ne savoir que très-imparfaitement
+l'anglais, M. Harris, un peu revenu de son émotion, se fit un devoir de
+lui traduire l'explication donnée par sir Robert M...
+
+Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot.
+
+--Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert; je vais vous montrer un
+condamné à mort.
+
+--Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.
+
+--Oui.
+
+--Depuis quand est-il condamné?
+
+--Depuis hier.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Bulton.
+
+--Qu'a-t-il fait?
+
+--C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier, M. Thomas Elgin, dans
+Kilburn square.
+
+Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de M. Harris.
+
+--Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête... vous pourriez dire
+un usurier.
+
+Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la serrure de la seconde
+porte qui ouvrait sur le corridor.
+
+Alors des rugissements, qui n'avaient rien d'humain parvinrent aux
+oreilles des visiteurs.
+
+Bulton, ce colosse au dur visage, était couché sur son lit de camp.
+
+Il avait une ceinture autour du corps, et cette ceinture lui attachait
+les bras par derrière.
+
+On lui avait pareillement mis des entraves aux pieds.
+
+Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges, criait qu'il ne voulait
+pas mourir.
+
+Le chirurgien le regarda.
+
+Soudain le bandit se tut.
+
+Cet homme qu'il voyait pour la première fois exerçait sur lui tout à
+coup une véritable fascination.
+
+Sir Robert, qui était toujours de la plus belle humeur, lui dit:
+
+--A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami? vous ne serez pendu que le 2
+janvier. Vous avez sept jours pleins devant vous.
+
+--Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.
+
+--Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent sir Robert.
+Vous n'avez pas le temps de vous en apercevoir. Calcraff est un garçon
+habile. Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le Royaume-Uni. Il y
+mettra une adresse dont vous serez satisfait.
+
+Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon lui, dans le cachot, le
+sous-gouverneur fit un pas de retraite.
+
+Alors le chirurgien regarda encore une fois Bulton, et il lui fit un
+signe mystérieux.
+
+Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité de Londres, tous ceux
+qui songeaient à l'Irlande.
+
+Et Bulton tressaillit et étouffa un cri.
+
+Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et le chirurgien avait
+disparu.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le Français, M. Harris et sir Robert M... regagnèrent le préau.
+
+A l'autre extrémité est une porte qui ouvre sur un étroit passage.
+
+Quand on a franchi cette porte, on se demande quelle peut être la
+destination de cet endroit bizarre.
+
+Il a dix pieds de large et trente pieds de long.
+
+Si vous levez la tête, vous voyez le ciel.
+
+Mais vous le voyez au travers d'un grillage formé par des barres de fer
+énormes.
+
+Les voleurs de Londres ont, comme ceux de Paris, leur argot pittoresque:
+
+Ils ont surnommé ce passage la _cage aux oiseaux_.
+
+Au fond de ce passage est une autre porte, toujours en chêne ferré,
+pourvue d'un guichet et d'énormes verrous.
+
+Qu'est-ce que cette porte?
+
+Sir Robert M... était un metteur en scène consciencieux.
+
+Il ne négligeait aucun détail.
+
+Lorsque les deux visiteurs furent entrés dans la cage aux oiseaux, ils
+virent bien deux détenus qui travaillaient à enlever une des dalles,
+qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposées sur la largeur du
+passage, ont une dimension de dix pieds de long sur trois de large,
+mais ils n'y, firent aucune attention, et ils continuèrent à suivre sir
+Robert M..., qui ouvrit la porte du fond.
+
+--Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur en entrant.
+
+La cour d'assises ressemble à toutes les cours de justice possibles, et
+n'offre rien de curieux.
+
+Sir Robert M... se contenta de montrer le siége de l'attorney général,
+celui du juge et ceux des jurés, le banc du solicitor et le banc des
+prévenus.
+
+Puis se retournant vers M. Harris:
+
+--Si le prévenu est acquitté, dit-il, il sort par cette autre porte que
+vous voyez là-bas.
+
+--Ah! fit M. Harris, et s'il est condamné?
+
+--Il fait en sens inverse le chemin que nous avons parcouru.
+
+En même temps, sir Robert regagna la porte de la cage aux oiseaux.
+
+Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout à coup.
+
+Les deux détenus qui travaillaient sous la surveillance d'un gardien
+venaient de soulever la dalle et l'avaient dressée contre le mur.
+
+Puis ils s'étaient mis à creuser un trou, rejetant la terre à droite et
+à gauche.
+
+--Que font ils donc là? demanda le banquier.
+
+Alors sir Robert qui montrait sa chère prison comme on montrerait une
+lanterne magique aux enfants, se reprit à sourire et dit:
+
+--Écoutez-moi bien.
+
+--Parlez, dit M. Harris.
+
+--En France, on condamne à mort; mais la loi française, plus humaine
+que la nôtre, j'en conviens, laisse le condamné dans l'incertitude de
+l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui permet d'espérer
+encore, soit sa grâce, soit une commutation de peine, soit un événement
+quelconque qui l'arrache à sa destinée.
+
+Chez nous, le prévenu apprend en même temps que sa condamnation, le jour
+et l'heure de son supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point gracié,
+et quand il a repassé le seuil de cette porte, il frisonne et se dit:
+c'est là!
+
+--Que voulez-vous dire? fit M. Harris.
+
+--Savez-vous ce que font ces hommes?
+
+--Non.
+
+--Ils creusent une tombe, la tombe du Français qu'on a pendu ce matin.
+Vous êtes dans le cimetière des suppliciés.
+
+M. Harris jeta un cri.
+
+Quant au Français, il parut visiblement surpris lui-même, et manifesta
+une grande émotion.
+
+Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire aux lèvres, appuya sur
+la droite et posa un doigt sur le mur.
+
+Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.
+
+--Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme. Voilà Henriette Stameton
+qui a empoisonné sa maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et Drury
+un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise Mary.
+
+M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner, à mesure que, passant
+d'une dalle à l'autre, le joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du
+supplicié qu'il avait sous les pieds.
+
+Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait.
+
+--Voilà où on va mettre Olivier, dit sir Robert.
+
+--Quand? demanda M. Harris.
+
+--A la nuit tombante.
+
+--Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez donc au gouverneur
+quelques détails sur la manière dont se fait l'inhumation.
+
+Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque M. Harris lui eut
+transmis la question, il s'empressa de répondre:
+
+--L'inhumation se fait très-simplement: on a mis le cadavre dans un
+cercueil de chêne qu'on a cloué ensuite.
+
+Le cercueil est descendu dans la fosse en notre présence et en présence
+de deux gardiens, car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici.
+
+Alors, un ministre presbytérien, si c'est un Anglais, un prêtre
+catholique, si c'est un Français ou un Irlandais, fait une courte prière
+un bord de la fosse ouverte.
+
+Après quoi on rejette la terre sur la bière, on replace la dalle, et
+avec un peu de plâtre et une truelle, on la cimente.
+
+En même temps, le fossoyeur prend un ciseau à froid et grave sur le mur,
+en face, la première lettre du nom du supplicié.
+
+--Et c'est tout, dit M. Harris.
+
+--Ah! j'oubliais encore un détail.
+
+--Voyons?
+
+--Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure de chaux et de potasse
+destiné à détruire les chairs en un court espace de temps, de façon à
+éviter la corruption du corps.
+
+--Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être hors de ce lieu
+sinistre.
+
+Et ils sortirent tous trois de la cage aux oiseaux.
+
+Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau couloir et les
+visiteurs se trouvèrent au seuil d'une salle qui n'était autre que la
+cuisine.
+
+Les fourneaux étaient allumés; une marmite gigantesque chantait
+dessus, et les cuisiniers paraissaient fort affairés. L'heure du repas
+approchait.
+
+Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne blanc qui se trouvait en
+face de la cheminée.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, qui vit reluire tout à
+coup, cette armoire ouverte, des cuivres, des aciers, et aperçut des
+courroies, des sangles et des fouets.
+
+On aurait pu croire, à première vue, que c'était l'armoire à sellerie
+d'un gentleman-rider et qu'elle contenait des mors de bride, des
+étriers, des étrivières, des gourmettes et des cravaches.
+
+Sir Robert répondit:
+
+--C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.
+
+Et il étala complaisamment et plus souriant que jamais les fers qu'on
+met aux prisonniers insubordonnés, et les courroies qui anéantissent
+le mouvement et la volonté chez le condamné à mort, le boulet qu'ils
+traînaient autrefois, des carcans d'un autre âge qui servaient pour les
+expositions, les fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles;
+enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui qui va monter sur
+l'échafaud et finalement la corde et le crochet de la potence.
+
+Un amateur de curiosités et de chinoiseries ne montre pas ses bibelots
+avec plus de grâce et d'orgueil tout à la fois.
+
+--Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela se trouve-t-il dans la
+cuisine?
+
+--Levez les yeux, dit sir Robert.
+
+--Bon!
+
+--Voyez-vous ces quatre crochets dans le mur, deux au-dessus de la
+porte que nous venons de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez
+vis-à-vis?
+
+--Oui.
+
+--A ces crochets, on suspend deux immenses draps qui forment comme un
+corridor, au milieu de la cuisine et vont d'une porte à l'autre?
+
+--Oui.
+
+--C'est un passage qu'on fait pour le condamné à mort. C'est par là
+qu'il sort pour aller mourir.
+
+--Ah! vraiment? dit le Français impassible, tandis que M. Harris sentait
+ses cheveux se hérisser et que le bon sous-gouverneur le regardait avec
+son sourire jovial et paternel.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il n'y avait plus rien à voir à Newgate, sauf une chose: les masques en
+plâtre des derniers suppliciés.
+
+Ces masques sont rangés sur une tablette à l'entrée du greffe.
+
+Sir Robert se prêta à cette exhibition avec la même complaisance.
+
+Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le chirurgien français lui
+donna sa carte.
+
+Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux visiteurs jusqu'à la porte
+principale.
+
+Au moment où il prenait congé d'eux, on sonna.
+
+Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son compagnon se trouvèrent
+alors en présence d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux pieds.
+
+C'était un prêtre catholique, le même qui avait assisté, le matin,
+Olivier allant à l'échafaud, et qui, maintenant, venait dire sur la
+tombe les dernières prières.
+
+Ce prêtre, on l'a deviné déjà, c'était l'abbé Samuel.
+
+Le Français et lui échangèrent un regard furtif.
+
+Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur ni M. Harris.
+
+Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et le chirurgien
+respirèrent plus librement.
+
+--Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis heureux de vous avoir
+été agréable.
+
+--Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, monsieur, répliqua
+celui qui, pour M. Harris, s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que
+vous paraissez très-impressionnable.
+
+--Je le suis, en effet, et je vous avoue que la vue de ce cadavre...
+
+--Le malheureux avait donc été votre employé?
+
+--Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour
+l'arracher à sa destinée.
+
+Tout en causant, le banquier et son hôte traversèrent Old Bailey et
+arrivèrent à la porte de la maison occupée par les bureaux de M. Harris.
+
+Le chirurgien avait levé la tête vers les fenêtres du premier étage.
+
+--Que regardez-vous? demanda le banquier.
+
+--Vos fenêtres, et je me dis qu'elles sont tout à fait en face de
+l'endroit où se dresse l'échafaud.
+
+--Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle?
+
+--Peut-être...
+
+M. Harris eut un geste de répugnance.
+
+--Monsieur, reprit le Français, je ne suis pas un curieux, mais un
+médecin qu'on a chargé d'une mission scientifique. Je dois étudier le
+système pénitentiaire de l'Angleterre, et les effets de la peine de mort
+par la strangulation. Par conséquent, il est probable que j'aurai de
+nouveau recours à votre obligeance.
+
+--Je suis tout à votre service, répondit monsieur Harris.
+
+--Je vous demanderai donc, quand il y aura une exécution, de vouloir
+bien me donner une de vos fenêtres.
+
+--Si cela peut vous être agréable, j'en serai charmé, répondit M.
+Harris. Au reste, j'espère avoir l'honneur de vous faire une visite et
+d'aller vous prier à dîner pour le jour qui vous plaira.
+
+Le Français s'inclina.
+
+--Où êtes vous descendu? continua M. Harris.
+
+--Panton hôtel, Panton street, Haymarkett, répondit le Français.
+
+--Prenez-vous de l'argent? demanda encore M. Harris.
+
+--Pas aujourd'hui; mais après Noël, j'aurai recours à votre caisse.
+
+M. Harris tendit la main au Français et ils se séparèrent.
+
+Celui-ci descendit Old Bailey jusqu'à Fleet street et sauta dans un cab.
+
+Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais, cette fois:
+
+--Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house de master
+Wandstoon.
+
+Le cocher parut un peu étonné de voir un homme décemment vêtu donner une
+pareille indication.
+
+Mais il ne fit aucune objection et rendit la main à son cheval, qui
+descendit vers le pont de Londres, tourna sur la gauche et se mit à
+côtoyer les docks en prenant ensuite Saint-George street.
+
+Au bout de quelques minutes, le Français arrivait à la porte de ce
+public-house de sinistre apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le
+cabman, renonçant à noyer l'Irlandaise, avaient bu un verre de gin.
+
+Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house.
+
+Il était assis tout près du comptoir dans lequel trônait majestueusement
+M. Wandstoon.
+
+Cet homme, c'était Shoking.
+
+A la vue du Français, il se leva avec empressement.
+
+--Eh bien, maître? dit-il tout bas.
+
+Alors l'homme gris,--car on a deviné sans doute que le prétendu
+chirurgien qui venait de visiter Newgate avec tant de soin, n'était
+autre que notre héros,--l'homme gris, disons-nous, secoua la tête.
+
+--Son évasion est impossible, dit-il.
+
+--Impossible!
+
+--Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas un gardien qui soit à
+nous. Il ne faut pas songer à une fuite possible...
+
+--Alors, dit Shoking ému, John Colden mourra?
+
+--Non.
+
+--Pourtant il sera condamné?
+
+--Sans doute.
+
+--Et comment le sauverez-vous?
+
+--C'est mon affaire, dit l'homme gris avec calme.
+
+--Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous donné rendez-vous ici?
+
+--Parce que l'abbé Samuel doit y venir.
+
+--Quand?
+
+--Aussitôt que le supplicié de ce matin sera inhumé.
+
+Tout cela avait été dit à voix basse et monsieur Wandstoon, qui lisait
+le _Times_ avec acharnement, n'avait pu entendre un seul mot.
+
+--Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par ici que demeure Calcraff.
+
+Ce nom fit tressaillir Shoking.
+
+--Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will close square.
+
+--Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington street.
+
+--Précisément.
+
+Puis après un moment de silence, Shoking poursuivit;
+
+--Maître, je ne crois pas que vous ayez l'intention de corrompre
+Calcraff; la chose est impossible.
+
+--Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant:
+
+--Certes, reprit Shoking, si la chose eût pu se faire, la famille du
+médecin qu'il a pendu dernièrement, n'y eût manqué. La femme du docteur
+Sembrok a offert toute sa fortune.
+
+--Et Calcraff a refusé?
+
+--Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous que fasse le bourreau? il
+voudrait sauver le patient qu'il ne le pourrait pas.
+
+--Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant...
+
+--Cependant quoi?
+
+--Le bourreau peut faire son noeud de telle façon que le condamné ne
+meure pas sur le coup.
+
+--Vraiment?
+
+--Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai, moi.
+
+--Oui, mais je vous le répète, Calcraff est incorruptible.
+
+--C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-être pas.
+
+--Jefferies?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud?
+
+--Non, c'est Calcraff.
+
+--Alors, je ne comprends plus.
+
+L'homme gris ne sourcilla point.
+
+--Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure dans Parmington street,
+à deux pas d'ici.
+
+--Bon, fit Shoking.
+
+--Suppose que Jefferies devienne bourreau...
+
+--A la place de Calcraff?
+
+--Justement.
+
+--Mais Calcraff se porte bien.
+
+--Sans doute.
+
+--Il n'est pas encore mort.
+
+--Mais il peut être malade.
+
+--Alors, dit Shoking, Votre Honneur se trompe encore.
+
+Depuis que l'homme gris avait donné à Shoking le titre de lord, Shoking
+ne croyait pas devoir l'appeler décemment autrement que _Votre Honneur_.
+
+Une politesse en vaut une autre.
+
+--Ah! je me trompe? fit l'homme gris.
+
+--Comment cela?
+
+--Si Calcraff tombait malade, on ferait venir, pour le remplacer, le
+bourreau de Manchester.
+
+--Tu as raison, mais...
+
+--Mais quoi? fit Shoking.
+
+--Pour faire venir le bourreau de Manchester, il faut avoir le temps. Tu
+me diras que l'express-train va vite et le télégraphe plus vite que l'un
+et l'autre.
+
+--Dame!
+
+--Mais il y a des maladies qui vont plus vite encore.
+
+--Je ne comprends toujours pas, dit Shoking.
+
+--Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai. Je meurs de soif pour
+le moment.
+
+Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler et porta
+voluptueusement à ses lèvres la paille qui devait lui servir à l'aspirer
+lentement.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Shoking avait vu faire à l'homme gris tant de choses extraordinaires que
+rien ne l'étonnait plus.
+
+Néanmoins, comme c'était un esprit éminemment pratique et réfléchi que
+maître Shoking, il aimait à discuter toutes choses.
+
+L'homme gris aspira la moitié du sherry cobler d'un trait; puis,
+regardant son interlocuteur:
+
+--Si tu étais moins intelligent que tu n'es, fit-il, je m'empresserais
+de te dire que tout cela ne te regarde pas et je me bornerais à faire de
+toi un instrument.
+
+Mais comme tu es un garçon d'esprit, et que je compte sur ta fidélité
+absolue.
+
+--Oh! pour cela, vous avez raison.
+
+--Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu sois au courant de mes
+projets, au moins jusqu'à un certain point.
+
+--Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne fais bien que ce que je
+comprends.
+
+--Supposons donc, poursuivit l'homme gris, que Jefferies est un garçon
+corruptible.
+
+--Soit.
+
+--Et que Calcraff tombe malade subitement, non pas la veille, non pas
+dans la nuit qui précédera l'exécution, mais au moment même où il faudra
+pendre John Colden.
+
+--Oh! oh! fit Shoking.
+
+--Tu penses que l'échafaud dressé, la foule accourue, la toilette du
+patient achevée et les fameux draps de la cuisine tendus, il n'y aura
+pas moyen de reculer.
+
+--Ça, c'est vrai.
+
+--Jefferies sera donc chargé de la besogne et fera le noeud comme je
+l'entendrai.
+
+--Allez, dit Shoking, je vous écoute, mais je continue à ne pas
+comprendre. Comment voulez-vous que Calcraff tombe subitement malade?
+
+--Tu vas voir. Il y avait jadis à Paris un exécuteur des hautes oeuvres
+que chaque exécution rendait malade huit jours d'avance. Aussi le
+jour fatal arrivé, pour se donner du courage, buvait-il force verres
+d'eau-de-vie et de rhum.
+
+--Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit que du lait.
+
+--Je le sais.
+
+--Et le lait ne grise pas.
+
+--Je m'arrangerai pour que la tasse de lait qu'il boira le mette dans
+l'impossibilité de faire sa besogne.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est mon secret, passons. As-tu encore une objection à me faire?
+
+--Ah! je crois bien, fit Shoking.
+
+--Voyons?
+
+--Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies vendu à notre cause.
+
+--Bon!
+
+--Il fait un noeud qui n'amène pas la mort instantanément. Mais John
+Colden n'en est pas moins pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps.
+Et à moins que la corde ne casse.
+
+--Elle cassera, dit froidement l'homme gris.
+
+--Bon! mais je suppose que le patient tombe à terre.
+
+--Fort bien.
+
+--On le relèvera et on l'accrochera de nouveau.
+
+--Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin de te faire des
+confidences. Quand nous serons arrivés au jour de l'exécution, tu verras
+de quoi il s'agit.
+
+L'homme gris en était là des explications qu'il voulait bien donner à
+Shoking, quand la porte du public-house s'ouvrit de nouveau.
+
+Cette fois, ce fut l'abbé Samuel qui se montra sur le seuil.
+
+Aussitôt l'homme gris se leva avec empressement et courut à sa
+rencontre.
+
+--Monsieur l'abbé, lui dit-il, un homme de votre caractère ne doit
+entrer dans un bouge comme celui-ci que lorsque l'intérêt de la foi et
+celui de ses ouailles le commandent. Sortons.
+
+--Comme vous voudrez, dit le jeune prêtre.
+
+Shoking s'apprêtait à les suivre.
+
+Mais l'homme gris lui fit signe de rester à sa place, ajoutant:
+
+--Je vais revenir.
+
+Old Gravel lane est une rue déserte tout le jour, et ce n'est que la
+nuit, quand le Wapping s'éveille et commence sa fangeuse orgie, que le
+peuple l'envahit peu à peu.
+
+Le prêtre irlandais et l'homme gris se mirent à se promener de long en
+large.
+
+--C'est fait, dit l'abbé Samuel, le malheureux dort du dernier sommeil,
+comme dormira bientôt Bulton... comme...
+
+Il s'arrêta frémissant.
+
+--Vous m'avez rencontré sortant de Newgate, dit l'homme gris. J'ai
+visité la prison en détail, et je me suis assuré qu'il était impossible
+de faire évader un prisonnier.
+
+--Mon Dieu! fit l'abbé Samuel en pâlissant, faudra-t-il donc laisser
+mourir notre frère?
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+--Alors, que comptez-vous faire?
+
+--L'enlever.
+
+--Mais où?
+
+--Sur l'échafaud même.
+
+L'abbé Samuel regarda son interlocuteur.
+
+--Mais comment? fit-il.
+
+--Les quatre chefs fenians sont toujours à Londres?
+
+--Oui.
+
+--Et ils vous obéiront aveuglément?
+
+--Oui, puisque je suis le chef suprême, en attendant que l'enfant ait
+grandi.
+
+--Alors, dit l'homme gris, je réponds de la vie de John Colden.
+
+Maintenant parlons d'autre chose.
+
+Le prêtre regarda son compagnon d'un air surpris.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que Jefferies était
+catholique?
+
+--Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son triste emploi; mais c'est
+un catholique tiède. De plus, il n'est point affilié, et on n'oserait le
+lui proposer.
+
+--Mais il a une fille...
+
+--Une fille toujours malade et qui succombe lentement à une maladie de
+poitrine. C'est même là le côté intéressant de cet homme aux instincts
+brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien caché, que la pauvre
+fille le croit un honnête ouvrier des docks.
+
+--Et vous allez la visiter quelquefois?
+
+--Oui, dit l'abbé Samuel.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmèneriez-vous avec vous?
+
+J'ai habité les Indes, et, bien que je ne sois pas médecin de
+profession, je crois avoir apporté un remède puissant contre la phtisie.
+
+Le jeune prêtre secoua la tête.
+
+--Hélas! dit-il, je crains que l'état de la malade ne soit tellement
+avancé que tout remède ne soit désormais inutile.
+
+--Qui sait?
+
+L'abbé Samuel réfléchit un instant.
+
+--Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien l'offusque...
+
+--Il s'adoucira si je lui promets de guérir son enfant.
+
+--Eh bien! dit l'abbé Samuel, voulez-vous venir voir la pauvre fille?
+
+--Tout de suite?
+
+--Oui.
+
+--Allons, dit l'homme gris.
+
+Il rentra dans le public-house et dit à Shoking:
+
+--Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu dans une heure, tu
+te feras servir à souper. Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois
+revenu.
+
+--C'est bien, dit Shoking.
+
+Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel.
+
+Ils remontèrent Old Gravel lane.
+
+Parmington street est perpendiculaire à cette dernière rue.
+
+C'est une des ruelles les plus tristes et les plus misérables de
+Londres.
+
+On y rencontre des enfants qui marchent pieds nus et des femmes
+déguenillées.
+
+Vers le milieu est un public-house, et dans ce public-house s'assemblent
+une foule de marins, d'ouvriers des docks et de brocanteurs.
+
+C'était précisément dans cette maison que logeaient Jefferies et sa
+fille.
+
+La nuit était venue quand le prêtre et l'homme gris y arrivèrent.
+
+Tout à coup le premier tressaillit et dit:
+
+--Le voilà!
+
+--Qui donc? demanda l'homme gris.
+
+--Jefferies. Le voyez-vous?... là!... assis à cette porte?
+
+En effet, un homme était assis sur les marches de la porte bâtarde.
+
+Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses deux mains.
+
+Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son visage, et, sur ce visage,
+roulaient deux grosses larmes silencieuses.
+
+Le prêtre s'approcha et lui mit une main sur l'épaule.
+
+Le valet de Calcraff se leva tout d'une pièce et murmura:
+
+--Ah! vous venez trop tard... je crois bien que ma pauvre enfant va
+mourir...
+
+Et il regarda le prêtre d'un air affolé.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il n'y avait pas très-longtemps que Jefferies, le valet du bourreau
+Calcraff, était venu loger dans Parmington street, trois ou quatre
+années au plus.
+
+Sa fille était déjà malade, alors, mais à peine devinait-on sa
+souffrance.
+
+Le mal, dans sa première période, n'avait pas encore pâli son visage,
+entouré ses grands yeux bleus d'un cercle de bistre et donné à ses mains
+la transparence de la cire.
+
+Pendant près de deux années, la misérable population de Parmington
+street avait assisté jour par jour, heure par heure, à la marche
+inexorable et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre créature et
+la courbant peu à peu vers la tombe.
+
+Le peuple a ses moments de férocité, mais il a aussi ses jours de
+douceur et de bonté ineffables.
+
+La grande et pâle jeune fille qui cheminait lentement vers la mort, un
+triste et doux sourire aux lèvres, était devenue l'idole du quartier.
+
+Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies plus triste et plus
+préoccupé que la veille, on le pressait, on l'entourait, on lui
+demandait avec anxiété comment se trouvait Jérémiah.
+
+C'était le nom de son enfant.
+
+Qu'était-ce que Jefferies?
+
+Pendant deux années personne ne l'avait su au juste. Il disait
+travailler dans les docks, et cela importait peu.
+
+D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait qu'à ceux qui lui
+demandaient des nouvelles de sa fille.
+
+Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house qui occupait le
+rez-de-chaussée de la maison.
+
+On lui servait une pinte de porter ou de pale ale, ou un grog au gin; il
+s'asseyait dans un coin, buvait silencieusement, payait et s'en allait.
+
+On avait remarqué, cependant, qu'à certaines époques Jefferies était
+plus triste et plus inquiet que de coutume.
+
+Pourquoi?
+
+Longtemps on l'avait ignoré.
+
+La vérité est que Jefferies tremblait, chaque fois qu'il assistait
+Calcraff dans une exécution, que quelque habitant de Parmington street
+ne se trouvât parmi la foule avide du sinistre spectacle; non pour lui,
+du reste, il bravait l'infamie avec la triste philosophie des gens de sa
+profession, mais pour son enfant...
+
+Jérémiah avait seize ans; il y en avait dix que Jefferies était le valet
+de Calcraff, et la pauvre enfant l'ignorait.
+
+Jefferies tremblait que sa fille ne vînt à l'apprendre, et que cette
+horrible révélation ne la tuât.
+
+Aussi, au lendemain de chaque exécution, Jefferies se montrait-il moins
+que d'habitude, quittant Parmington street dès le matin, n'y revenant
+que le soir, avec la nuit et le brouillard.
+
+Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne à pénétrer.
+
+La petite place d'Old Bailey est assez étroite pour que la foule soit
+obligée de se tenir à distance.
+
+Jusque-là, aucun habitant de Parmington street n'avait pu voir
+l'échafaud d'assez près pour reconnaître dessus Jefferies.
+
+Hélas! la sinistre vérité s'était fait jour.
+
+Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs, habitués de ce
+public-house fréquenté par Jefferies avaient été favorisés par le sort.
+
+Partis du Wapping la veille d'une exécution, vers onze heures, ils
+étaient arrivés dans Fleet street, avec le premier flot de cette foule
+de curieux qui devait grossir jusqu'au jour.
+
+Ils avaient été poussés jusque dans Old Bailey, avaient pu se cramponner
+aux chaînes tendues par les policemen et s'y tenir accrochés jusqu'au
+moment de l'exécution.
+
+Alors tous deux avaient pu voir de près Calcraff et son valet,
+c'est-à-dire Jefferies.
+
+Et lorsque le malheureux père de Jérémiah était revenu le soir dans
+le public-house, on s'était éloigné de lui avec horreur et on l'avait
+montré du doigt.
+
+Il s'était mis à fondre en larmes, il s'était jeté à genoux, il avait
+parlé de sa fille, jurant sur la Bible qu'elle ignorait son triste
+métier.
+
+Et ces hommes grossiers avaient eu pitié du père, à cause de l'enfant;
+et l'enfant n'avait rien su, rien appris...
+
+Maintenant, dans Parmington street, on savait que Jefferies était le
+valet de Calcraff, mais on aimait la fille qui se mourait et on ne lui
+reprochait plus sa hideuse profession.
+
+Or, ce soir-là, lorsque l'abbé Samuel et l'homme gris, le voyant assis
+sur le seuil de sa porte s'approchèrent de lui, Jefferies pleurait.
+
+--Ma fille va mourir, disait-il au prêtre catholique, il est trop tard.
+
+En effet, quand Jefferies était revenu de Newgate, le matin, après
+l'exécution du Français Olivier, il avait trouvé sa fille couchée.
+
+Pâle, l'oeil fiévreux, les lèvres décolorées, elle lui avait dit:
+
+--Ah! père, tu fais bien de revenir... pour me dire adieu... j'ai lutté
+longtemps... mais le mal est plus fort que moi... je n'ai plus même le
+courage de me lever... père, père, je vais mourir...
+
+Il était resté là tout le jour, muet et sombre, au chevet de son enfant,
+s'arrachant parfois les cheveux; parfois se mettant à genoux et priant
+Dieu.
+
+Vers le soir, Jérémiah avait paru s'assoupir, et la fièvre s'était
+calmée.
+
+Alors, à demi-fou, le pauvre père était sorti; il s'était promené d'un
+pas inégal et saccadé dans toutes les rues avoisinantes; puis il était
+remonté et avait trouvé sa fille dormant, puis il était redescendu
+ensuite.
+
+Cette fois, il s'était assis sur le seuil et s'était mis à pleurer, et
+c'était là que l'abbé Samuel l'avait trouvé.
+
+--Mon ami, lui dit alors le jeune prêtre de cette voix grave et douce
+qui pénétrait jusqu'au fond de l'âme, Dieu est bon, et il ne faut jamais
+désespérer de sa clémence. Où est votre fille?
+
+--Là haut. Elle dort...
+
+--Allons la voir, dit le prêtre.
+
+En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrêtèrent sur l'homme gris et un
+geste d'étonnement et de défiance s'en échappa.
+
+--Mon ami, dit l'homme gris, je suis médecin et j'ai sauvé des gens que
+tous mes confrères avaient condamnés.
+
+Jefferies jeta un cri.
+
+Puis il regarda l'homme gris avec une avidité sauvage.
+
+--Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il.
+
+--Peut-être.
+
+--Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un homme ordinaire! reprit
+Jefferies affolé.
+
+--Voyons votre fille, dit l'homme gris.
+
+Jefferies se leva:
+
+--Venez, dit-il.
+
+Et il s'enfonça d'un pas chancelant dans l'allée noire et humide de la
+pauvre maison.
+
+--Je connais le chemin, dit l'abbé Samuel à l'homme gris, prenez ma
+main.
+
+Alors tous trois, dans l'obscurité, gagnèrent un escalier à marches
+usées.
+
+Jefferies et sa fille logeaient au troisième.
+
+A Londres, où les maisons sont basses, le troisième est généralement le
+dernier étage, et c'est là que vivent les pauvres gens.
+
+Le logis occupé par Jefferies et sa fille se composait de deux pièces
+qui se commandaient.
+
+Le lit de la malade était dans la seconde.
+
+Une chandelle brûlait sur le poêle de faïence éteint. Il faisait froid
+dans cette chambre et il s'en exhalait de fétides émanations.
+
+La poitrinaire dormait toujours.
+
+L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du lit sur la pointe des
+pieds et se mit à examiner attentivement cette figure angélique qui
+avait déjà le calme auguste de la mort.
+
+En ce moment le visage de l'homme gris, et son regard et son attitude
+exprimèrent si bien l'autorité de l'homme de science, que le pauvre père
+et le prêtre suspendirent leur âme à ses lèvres entr'ouvertes.
+
+
+
+
+XV
+
+
+L'homme gris ne se pressait pas de parler.
+
+Il avait approché la chandelle tout près du visage de la malade et il
+semblait étudier avec une attention pleine de ténacité cette couleur de
+peau qui tenait le milieu entre le blanc céreux et la stéarine, et qui
+est bien la couleur de ceux que mine la phthisie.
+
+Puis il se pencha tout près, collant presque son oreille à la poitrine
+de la jeune fille toujours endormie, et il écouta sa respiration
+haletante et saccadée.
+
+Enfin il releva la tête et dit:
+
+--Le mal est très-avancé, mais il n'est pas encore à cette limite
+extrême où tout remède est impuissant, tout secours inutile.
+
+--Vrai! s'écria l'abbé Samuel en regardant l'homme gris d'un air de
+doute.
+
+--On peut la sauver, répondit celui-ci.
+
+Quant à Jefferies, il était tombé à genoux devant l'homme gris:
+
+--Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et je vous bénirai,
+sauvez-la et je serai votre esclave...
+
+Et le malheureux pleurait et priait tout à la fois, se tordant les mains
+et se traînant aux pieds de cet homme qui venait de déclarer que rien
+n'était désespéré.
+
+Cette lumière, ces éclats de voix finirent par éveiller la malade.
+
+Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'étonnement, presque d'effroi, en
+voyant un inconnu à son chevet.
+
+Mais alors l'abbé Samuel s'avança et lui dit:
+
+--Comment allez-vous, mon enfant?
+
+Elle le reconnut et un pâle sourire vint à ses lèvres.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur l'abbé? fit-elle, vous êtes bien bon d'être
+venu me voir.
+
+Son père, toujours à genoux, se tenait à l'écart dans l'ombre.
+
+--Vous êtes bien bon, poursuivit Jérémiah qui ne vit pas Jefferies tout
+de suite, bien bon d'être venu me voir, monsieur l'abbé... d'autant plus
+que... c'est peut-être... la dernière fois... Et elle souriait encore,
+en parlant de sa fin prochaine.
+
+--Mon enfant, répondit l'abbé Samuel, monsieur que voilà, et qui est
+médecin...
+
+A ces mots, Jérémiah fixa sur l'homme gris son regard ardent et
+fiévreux; mais le sourire n'abandonna point ses lèvres.
+
+--Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que je vais mourir.
+
+Soudain Jérémiah entendit un sanglot au pied de son lit.
+
+--Ah! mon Dieu! fit-elle, mon père était là! pardonne-moi... père,
+pardonne-moi...
+
+--Mon enfant, continua l'abbé Samuel en prenant dans les siennes, cette
+main longue et diaphane que Jérémiah laissait pendre hors du lit, mon
+enfant, vous vous trompez... monsieur, qui est médecin, vous dis-je,
+affirme qu'on peut vous guérir.
+
+--Oh! fit-elle d'un air de doute.
+
+L'homme gris regardait autour de lui.
+
+--Vous êtes mal ici, dit-il enfin.
+
+Et s'adressant à Jefferies:
+
+--Cette chambre est insalubre et le voisinage des docks empoisonne l'air
+que vous respirez. Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il.
+
+--Si je le veux! s'écria le pauvre père.
+
+--Eh bien! il faut m'obéir.
+
+--Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies.
+
+--Il faut faire transporter votre fille, dès demain, dans une maison,
+que je vous indiquerai, et où je la visiterai tous les jours.
+
+L'abbé Samuel dit à son tour:
+
+--Peut-être n'avez-vous pas d'argent, mon pauvre Jefferies? Mais il ne
+faut pas vous inquiéter de cela. Monsieur est non-seulement un médecin
+savant, c'est encore un homme riche et bienfaisant, qui ne reculera
+devant aucun sacrifice pour sauver votre enfant.
+
+Jefferies baisait les mains du prêtre, comme il avait baisé celles de
+l'homme gris.
+
+Celui-ci ajouta:
+
+--Je vais vous envoyer tout à l'heure une potion que ferez prendre à
+votre fille. Cette potion calmera la fièvre, lui procurera un sommeil
+tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez de force pour se
+lever.
+
+Jefferies écoutait avec une sorte d'extase.
+
+Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait presque aussitôt sur ceux
+auxquels il adressait la parole, agissait déjà sur le grossier valet de
+Calcraff.
+
+--L'homme qui vous apportera cette potion, continua-t-il, est un homme
+à mon service et qui m'est tout dévoué. Il reviendra demain avec une
+voiture et il vous emmènera, vous et votre fille, dans une maison où je
+crois que pourrai la guérir.
+
+En même temps il mit un petit rouleau d'or sur le poêle, fit un signe
+d'adieu à la poitrinaire qui se demandait si les anges du bon Dieu
+n'avaient pas pris forme humaine pour la venir visiter, et il sortit en
+pressant la main du pauvre Jefferies, qui continuait à pleurer, mais de
+joie, maintenant qu'on lui promettait que sa fille vivrait.
+
+L'abbé Samuel le suivit.
+
+Quand ils furent dehors, ce dernier regarda l'homme gris et lui dit:
+
+--Vraiment, vous croyez qu'on peut encore sauver cette jeune fille?
+
+--Oui, en disposant des moyens que je vais employer, ce que très-peu de
+personnes pourraient faire.
+
+--Et... ces moyens?
+
+--Je ferai transporter Jérémiah à Hampsteadt.
+
+--Dans la maison où est venu le major Waterley?
+
+--Précisément. Il ne faut guère que l'espace d'une nuit pour préparer la
+chambre que je lui destine.
+
+--Comment! la préparer? fit le prêtre surpris.
+
+--N'avez-vous pas entendu dire que les médecins employaient le goudron
+pour les maladies de poitrine?
+
+--En effet.
+
+--Eh bien! je vais faire enduire de goudron le plafond, les murs et les
+portes de la chambre qu'elle habitera.
+
+--Ah! je commence à comprendre.
+
+--Pas encore, dit en souriant l'homme gris. En l'état actuel, le mal de
+Jérémiah est trop avancé pour que le goudron suffise.
+
+--Alors?
+
+--Mais... attendez. Il y a dans l'Amérique du Sud, au Paragon, à deux
+cents milles des côtes, sur les bords de la rivière Parana, une vallée
+longue de six lieues et large de deux qu'on appelle Hapna.
+
+Cette vallée jouit d'une température assez semblable à celle de Nice ou
+des îles d'Hyères.
+
+Les Américains du Sud attaqués d'une maladie de poitrine s'y rendent par
+milliers.
+
+Là, sans remède aucun, et si avancé que soit le mal, ils se guérissent
+en peu de temps.
+
+Est-ce l'influence du climat?
+
+Ils le croient tous, mais ils se trompent.
+
+--Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abbé Samuel.
+
+--La vallée renferme en abondance une espèce particulière de pin
+résineux qui charge l'atmosphère d'émanations bienfaisantes; et ces
+émanations guérissent.
+
+--Mais, observa l'abbé Samuel, je ne sais encore où vous voulez en
+venir.
+
+--J'ai analysé chimiquement la résine de ces pins, dans un voyage que
+j'ai fait à Hapna, et je connais maintenant sa composition.
+
+De même qu'on peut fabriquer de l'air et des eaux minérales, je puis
+fabriquer une résine en tout semblable à celle dont je vous parle, et la
+mélanger à cet enduit de goudron que j'appliquerai sur les murs.
+
+Puis, à l'aide d'un calorifère et d'un thermomètre, nous entretiendrons
+dans la chambre une atmosphère égale à celle de la vallée de Hapna.
+
+Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant, c'est bien simple.
+
+L'abbé Samuel le regardait avec un étonnement mêlé d'admiration.
+
+Ils étaient, tout en causant, revenus dans Old Gravel lane; mais, au
+lieu de rejoindre Shoking, ils remontèrent jusqu'à Saint-George street
+et entrèrent dans la boutique d'un _chemist dispensary_, c'est-à-dire
+d'un pharmacien.
+
+Là, l'homme gris fit préparer la potion; puis il dit à l'abbé Samuel:
+
+--Maintenant, je vais envoyer Shoking chez Jefferies, et vous reconduire
+ensuite à Saint-Gilles.
+
+Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane, ouvrit la porte
+du public-house de Master Wandstone et appela Shoking qui buvait
+philosophiquement son troisième verre de grog au gin.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Shoking s'empressa de payer sa dépense et de sortir.
+
+L'homme gris lui remit la fiole contenant la potion.
+
+--Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington street.
+
+--Chez Jefferies?
+
+--Oui.
+
+Shoking fit une légère grimace.
+
+--As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda l'homme gris en souriant.
+
+--Dame! répondit naïvement Shoking, cela pourrait bien me porter
+malheur.
+
+--Imbécile!
+
+--Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez pas à la hache.»
+
+--C'est pour les nobles et les gentlemen, ce proverbe-là, dit l'homme
+gris.
+
+--Oui, mais voici le proverbe des petites gens: «Ne touchez pas à la
+corde.»
+
+--Eh bien! la corde et Jefferies font deux.
+
+--N'est-ce pas Jefferies qui la prépare?
+
+--Oui.
+
+--Alors, c'est bien à peu près la même chose.
+
+--Mon cher ami, dit en souriant l'homme gris, Dieu m'est témoin que je
+voudrais pouvoir tenir compte de tes répugnances et avoir sous la main
+quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai personne, et il ne s'agit,
+après tout, que de prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies,
+et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est le médecin qui a
+promis de vous sauver qui m'envoie.
+
+--Donnez alors, dit Shoking en souriant.
+
+--Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, comme il faut que toute
+peine ait sa récompense, je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même
+cette vie de gentleman pour laquelle tu es né très-certainement.
+
+Shoking tressaillit.
+
+--Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme gris.
+
+--Ah!
+
+--Et tu reprends ton nom et ton titre.
+
+--C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion, que je redeviens lord
+Vilmot?
+
+--Précisément.
+
+Shoking s'était emparé de la bouteille et ne faisait plus aucune
+difficulté pour aller chez le valet de Calcraff.
+
+L'homme gris ajouta:
+
+--Quand tu te seras acquitté de cette mission, tu monteras dans un cab
+et tu iras m'attendre à Hampsteadt, dans _ta maison_.
+
+Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon Shoking. Cependant,
+comme il allait s'éloigner, un scrupule s'empara de lui.
+
+--Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.
+
+--Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque je m'éveillerai pour tout
+de bon de ce beau rêve de grandeur, le réveil sera dur?
+
+--Comment cela?
+
+--Lord Vilmot aura de la peine à redevenir Shoking.
+
+--Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en riant, il n'y a que la reine
+qui puisse créer des baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à
+ton endroit, je ne m'y opposerai pas.
+
+Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--La maison te restera et tu pourras y finir tes jours.
+
+--Vrai?
+
+--Je ne reprends jamais ce que j'ai donné.
+
+Shoking était naïf à ses heures:
+
+--Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?
+
+--L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte pas toujours malheur de s'en
+aller chez le valet de Calcraff.
+
+Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à la main, il s'élança
+vers Parmington street.
+
+Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui était monté dans un cab
+et attendait au coin de Saint-George street.
+
+Le prêtre était devenu pensif.
+
+--Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis que l'homme gris prenait
+place à côté de lui et indiquait au cocher comme but de la course, la
+place des Sept-Quadrants.
+
+--Non, en vérité, dit celui-ci.
+
+--Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine d'hommes comme vous au
+service de sa cause, elle triompherait en moins d'une année.
+
+--Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris d'une voix grave et triste,
+les hommes dévoués à l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des
+milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à ce jour, c'était un
+chef mystérieux, un homme qui aurait acquis en des luttes sombres et
+terribles une expérience et une audace qui triomphent de tout. J'avais
+cela, et je suis venu à vous.
+
+Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer, j'entrerai; là où le
+chrétien n'ose frapper, je frapperai! et au lendemain de la victoire, je
+disparaîtrai, car je ne suis pas digne de rester à votre droite.
+
+--Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la main avec expansion, ne
+parlez point ainsi.
+
+--Vous ne savez rien de mon passé, dit-il d'une voix sourde.
+
+Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche, et le prêtre respecta
+ce silence.
+
+Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais, derrière Saint-Gilles.
+
+--Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris, tandis que le cab s'arrêtait,
+rappelez-vous que je compte sur les quatre chefs?
+
+--Vous pouvez y compter, dit le prêtre.
+
+--Sans cela je ne réponds pas de la vie de John Colden.
+
+--Et s'ils vous obéissent de point en point?...
+
+--Je sauverai John Colden.
+
+--Quand dois-je les réunir?
+
+--L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant.
+
+Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea à pied vers son
+église.
+
+L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus de sa tête et le
+cocher se baissa.
+
+--Mène-moi dans Régent' street, au coin de Piccadilly, lui dit-il.
+
+Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté du café de la Régence.
+
+De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné, le trajet était
+court.
+
+Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme gris entra dans la
+boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, car à Londres, tous ces
+commerces-là se réunissent volontiers en un seul.
+
+Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits et des mieux
+assortis de Londres.
+
+--Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je suis médecin.
+
+En même temps, il lui exhiba un diplôme bien en règle.
+
+Le chimiste s'inclina.
+
+--Je suis le médecin d'une grande famille qui ne reculera devant aucun
+sacrifice pour conserver à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est
+vous dire que les services que j'attends de vous seront libéralement
+payés.
+
+Le chimiste s'inclina plus bas encore que la première fois.
+
+--Il faut que vous mettiez à ma disposition pour ce soir même un
+_préparateur_.
+
+--Je vous donnerai mon premier élève, répondit le chimiste.
+
+--Et que vous m'envoyiez les drogues et les substances suivantes.
+
+En même temps l'homme gris prit une plume et du papier sur le comptoir
+et écrivit une longue ordonnance.
+
+Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher de témoigner son
+étonnement.
+
+--Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments pour un régiment
+tout entier.
+
+--Vous croyez?
+
+--Ainsi je vois un baril de goudron...
+
+--Oui, monsieur; je vais faire une expérience sur le succès de laquelle
+je compte fort.
+
+En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille et en tira deux
+billets de vingt livres qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:
+
+--Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste préparateur, ce soir,
+avant dix heures, à Hampsteadt, Heath mount, n° 22.
+
+Le chimiste prit les quarante livres et salua avec considération un
+médecin qui faisait de semblables avances à ses malades.
+
+L'argent produira toujours son petit effet, même sur un apothicaire.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+--Ma parole d'honneur! se disait Shoking, douze heures après, je crois
+que tout ce qui m'advient n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me pincer
+pour m'assurer que je ne dors pas, c'est plus fort que moi. Cela ne doit
+pas être arrivé.
+
+Shoking se disait tout cela en se regardant avec une complaisance
+inquiète dans la grande glace à pivot de ce cabinet de toilette où,
+quelques jours auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé,
+habillé comme un parfait gentleman et salué du titre de lord.
+
+Il se disait cela, parce que même aventure venait de lui advenir.
+
+Il était rentré la veille au soir et avait trouvé l'homme gris
+causant avec Jenny l'Irlandaise et Suzannah dans le petit salon du
+rez-de-chaussée.
+
+Mais l'enfant n'y était plus.
+
+Il était entré, le matin même, au collège de Christ's hospital, et
+désormais il était à l'abri des représailles de la justice. La soutane
+bleue et les bas violets le rendaient inviolable.
+
+Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément résignée à une
+séparation, que cette séparation ne devait pas durer plus d'un jour ou
+deux.
+
+L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire admettre à Christ's
+hospital comme attachée à la lingerie.
+
+Donc, ces trois personnes causaient lorsque Shoking était arrivé.
+
+Il s'était mis à table avec elles et avait soupé de bon appétit, après,
+toutefois, avoir rendu compte de sa mission.
+
+Puis l'homme gris lui avait dit:
+
+--Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin de toi demain matin.
+
+Le même valet de chambre, qui avait si bien donné du _lord_ en plein
+visage au bon Shoking, l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à
+sa chambre à coucher.
+
+Shoking était pourtant de nouveau misérablement vêtu, et il n'avait pu
+s'empêcher de dire au superbe laquais galonné que l'homme gris attachait
+ainsi à sa personne:
+
+--Comment peux-tu m'appeler mylord, en me voyant ainsi accoutré?
+
+Mais le valet avait répondu en souriant:
+
+--Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, et que, dans un but de
+philanthropie, elle parcourt les quartiers populeux de Londres, où elle
+fait beaucoup de bien.
+
+Et Shoking avait eu beau protester, le valet de chambre avait tenu à son
+opinion.
+
+Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi comme au bon
+temps où il couchait sous les voûtes d'Adelphi.
+
+Le lendemain matin, le valet de chambre était venu l'éveiller.
+
+--Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il dit.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami de Votre Seigneurie a
+besoin d'elle.
+
+Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme gris.
+
+L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre qu'on éveillât Shoking dès
+le point du jour.
+
+Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, faire sa barbe; il
+passa une chemise de toile fine et revêtit un bizarre costume du matin,
+consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon de couleurs claires,
+ce que les Anglais appellent une _suite_.
+
+Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui tendit un chapeau gris
+et des gants de peau de daim et lui dit:
+
+--L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie qui fait suite au
+corridor.
+
+Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le chemin qu'on lui
+indiquait, et il fut pris tout coup à la gorge par une forte odeur de
+goudron.
+
+--Viens donc par ici! lui cria une voix.
+
+Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre située à l'extrémité de
+la galerie.
+
+Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il s'offrait même à
+Shoking dans un négligé que le nouveau lord blâma _in petto_.
+
+L'homme gris, en pantoufles et en manches de chemise, les bras
+retroussés au-dessus du coude, avait les mains enduites d'une sorte de
+mastic rougeâtre!
+
+--Bon! dit Shoking, encore des choses étranges!
+
+--Entre donc.
+
+Shoking entra et se trouva dans une chambre dont les murs
+disparaissaient sous une épaisse couche de goudron.
+
+Au milieu il y avait des objets bizarres, des cornues, des vases, un
+alambic, un creuset, tout un appareil de laboratoire de chimie.
+
+Shoking vit encore un jeune homme qui portait suspendu à son cou un
+tablier bleu.
+
+C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste de Régent' street.
+
+--Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.
+
+--Certainement, fit Shoking.
+
+--Eh bien! moi, je ne me suis pas couché.
+
+--Est-ce que c'était pour barioler ainsi les murs de cette chambre?
+demanda le nouveau lord avec une pointe d'ironie.
+
+--Justement.
+
+--Drôle de peinture, dans tous les cas.
+
+--C'est possible, mais j'en attends de beaux résultats. Viens, je vais
+te conduire à ta voiture.
+
+--Ma voiture?
+
+--Sans doute.
+
+Et l'homme gris s'essuya les mains et passa son bras sous celui du
+gentleman Shoking.
+
+--Que penses-tu de la petite que tu as vue hier? lui dit-il.
+
+--La fille de Jefferies?
+
+--Oui.
+
+--Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre.
+
+--Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta voiture.
+
+--Bien.
+
+--Tu l'amèneras ici.
+
+--Fort bien.
+
+--Et quand elle aura couché dans cette chambre, dont tu te moques,
+l'espace d'un mois environ, elle se portera aussi bien que toi et moi.
+
+--Est-ce possible!
+
+--Avec moi tout est possible, mon ami.
+
+Shoking n'était pas au bout de ses étonnements.
+
+A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse attelé de deux
+chevaux magnifiques.
+
+Un cocher poudré était sur le siége, deux laquais en bas de soie se
+tenaient derrière, suspendus aux étrivières.
+
+--Comment! balbutia Shoking, c'est là ma voiture?
+
+--Sans doute.
+
+--Et je vais monter dedans?
+
+--Dame! à moins que tu ne te veuilles t'asseoir sur le siége.
+
+--Et dans cette voiture, je vais aller chercher la fille de Jefferies?
+
+--Oui.
+
+--Mais, dit Shoking, ils me reconnaîtront.
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Et puis, j'étais vêtu comme je le suis ordinairement comme un pauvre
+diable qui...
+
+--Tu étais vêtu, interrompit l'homme gris, comme un grand seigneur
+excentrique qui se déguise pour faire du bien.
+
+En même temps, il abaissa le marchepied devant Shoking qui hésitait
+encore.
+
+--Mais, maître, dit encore celui-ci, croyez-vous que Jefferies
+consentira à se séparer de sa fille?
+
+--Tu lui diras qu'il peut la suivre.
+
+--Et je l'amènerai ici?
+
+--Naturellement.
+
+Sur ce mot, l'homme gris ferma la portière et fit un signe au cocher,
+qui rendit la main à ses trotteurs.
+
+--C'est égal! murmura Shoking, tandis que le carrosse descendait Heath
+mount avec la rapidité de l'éclair, celui qui me pincerait assez fort
+pour m'éveiller, me rendrait un fameux service.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Jamais, peut-être, on n'avait vu semblable spectacle dans le Wapping.
+
+Londres qui se divise en plusieurs paroisses, au point de vue
+administratif, n'est réellement composé que de deux quartiers bien
+distincts, le West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est.
+
+A l'est, le Londres commerçant, laborieux, les docks, les bassins
+gigantesques où les Indes et le monde entier versent nuit et jour leurs
+richesses et leurs produits.
+
+A l'est encore, les quartiers misérables, les enfants demi-nus, les
+femmes en haillons, les mendiants grouillant au seuil des portes, les
+maisons noires et humides, les tavernes où la débauche et la misère
+boivent de compagnie.
+
+A l'ouest, dans le West-End, les palais, les édifices, les rues larges
+et bien percées, les magasins splendides, les femmes rayonnantes de
+beauté, étincelantes de pierreries, et les cavaliers irréprochables.
+
+Les habitants du West-End ne visitent jamais l'East-End.
+
+Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que la ville monstre étale à
+l'ouest.
+
+Aussi, lorsque la population sordide du Wapping, lorsque les pauvres
+gens de Parmington street virent apparaître le carrosse de lord Vilmot
+avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses deux laquais poudrés,
+crurent-ils faire un rêve.
+
+Les enfants et les femmes accoururent au seuil des portes, d'autres se
+mirent aux fenêtres; les enfants du public-house où Jefferies buvait
+seul quelquefois, se précipitèrent au dehors.
+
+Les deux laquais avaient mis pied à terre et posé leur longue canne sur
+le trottoir.
+
+A Londres, où les impôts somptuaires sont innombrables, un lord peut,
+avec de l'argent, interrompre un moment la circulation.
+
+Il a payé pour cela, et c'est son droit.
+
+Tandis que le carrosse s'arrête, les laquais barrent le trottoir de leur
+canne, pour que Sa Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se point
+frotter à la canaille.
+
+La canaille s'arrête sans murmurer et attendant avec calme que le noble
+personnage ait mis pied à terre et soit entré dans la maison.
+
+Il se fit donc un rassemblement des deux côtés des cannes.
+
+Lord Vilmot descendit.
+
+Un homme en haillons, un rough, jeta alors un cri.
+
+Un cri d'étonnement que lui arracha la vue du personnage pour qui on
+interceptait le trottoir.
+
+Ce cri fit tourner la tête à lord Vilmot.
+
+--Mais c'est Shoking!
+
+Shoking ne perdit point la tête; il ne se déconcerta point et il salua
+le rough d'un geste.
+
+Puis il s'avança vers lui et lui dit en souriant:
+
+--Tu me reconnais?...
+
+--Excusez-moi... ce n'est pas possible... une méprise... Pardon, Votre
+Seigneurie... balbutia le rough.
+
+Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid imperturbable...
+
+--Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking. Dans le Wapping, je n'ai
+pas d'autre nom..
+
+--Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le rough qui se confondait
+toujours en excuses.
+
+--Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement, dans le West-End je
+m'appelle lord Vilmot.
+
+Et comme le rough stupéfait ne comprenait pas, Shoking poursuivit:
+
+--Je suis un lord excentrique. Je me déguise et je viens étudier la
+misère au Black horse et au bal Wilton, à la seule fin d'en rendre
+compte au parlement et d'adoucir le sort du peuple.
+
+Sur cette réponse majestueuse, Shoking fouilla dans sa poche, en retira
+une dizaine de guinées et les donna à John.
+
+Ce fut un vertige, un éblouissement.
+
+La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que Shoking s'était
+engouffré depuis longtemps dans l'allée noire de la maison de Jefferies.
+
+Et la foule de crier, de trépigner, de battre des mains et de se livrer
+à mille commentaires.
+
+Le rough n'était pas le seul qui eût connu Shoking.
+
+Il y avait maintenant dix personnes, attroupées à la maison, qui avaient
+bu avec lui, mangé avec lui, couché avec lui dans le work-house de
+Milden Road et sous les voûtes d'Adelphi.
+
+Et on se répétait que Shoking était un lord, et qu'il siégeait au
+Parlement.
+
+Que venait-il donc faire dans Parmington street?
+
+Il s'écoula un grand quart d'heure.
+
+Puis lord Vilmot reparut.
+
+Mais il n'était pas seul.
+
+Derrière lui on vit apparaître Jefferies.
+
+Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de joie et portait sa
+fille dans ses bras.
+
+Et la foule battit des mains quand elle vit le noble lord aider l'homme
+de sang à asseoir la mourante dans ce beau carrosse armorié, y monter
+ensuite, et faire asseoir à côté de lui le valet du bourreau.
+
+Puis les laquais remontèrent derrière le carrosse, Shoking distribua
+à ses anciens amis des sourires et des saluts protecteurs, le cocher
+rendit la main à ses chevaux, et tout disparut comme une vision.
+
+* * * * *
+
+Une heure après, Jefferies, sa fille et Shoking arrivaient à Hampsteadt.
+
+Le voyage avait fatigué la pauvre malade, et elle fut prise d'une telle
+faiblesse que son père fut encore obligé de la porter, pour traverser le
+jardin.
+
+L'homme gris attendait au seuil de la maison, et il avait auprès de lui
+l'abbé Samuel.
+
+Celui-ci dit à Jefferies:
+
+--Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais désespérer de la bonté de
+Dieu. Au moment où le désespoir pénétrait dans votre âme, et allait
+l'envahir tout entière, il s'est trouvé, sur votre route, un noble
+seigneur qui a eu pitié de votre détresse, et cet homme de science qui
+entrevoit la guérison de celle que vous croyiez prête à mourir.
+
+Jefferies versait des larmes.
+
+L'homme gris le conduisit à cette chambre qu'on avait préparée pour
+Jérémiah.
+
+On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra un calmant, qui eut
+l'effet d'un narcotique.
+
+La jeune fille s'endormit.
+
+--Mon Dieu! s'écria le pauvre père, ne l'avez-vous pas tuée, au moins?
+
+--Non, répondit l'homme gris, en souriant, revenez demain, vous la
+trouverez souriante, et déjà cette pâleur morbide qui couvre son visage,
+aura disparu en partie.
+
+--Mon Dieu! s'écria Jefferies, faudra-t-il donc que je m'en aille, et
+allez-vous me séparer de mon enfant?
+
+--Vous viendrez la voir tous les jours; le matin et le soir même, si
+vous le voulez; mais vous ne pouvez rester ici.
+
+Jefferies songea alors à l'infamie de sa profession, et il baissa la
+tête.
+
+--Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne de vivre ici.
+
+L'homme gris ne répondit pas.
+
+Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme gris dit à l'abbé
+Samuel:
+
+--Si je l'avais autorisé à rester, il eût renoncé à sa profession, et
+pourtant, vous savez que nous avons besoin de lui!
+
+--C'est vrai, répondit le prêtre.
+
+Puis regardant la jeune fille endormie:
+
+--Et vous espérez la sauver?
+
+--Je ne l'espère pas, j'en suis sûr... comme je suis sûr, maintenant,
+d'arracher John Colden à l'échafaud, répondit cet homme étrange avec un
+accent de conviction qui ne laissa plus aucun doute au jeune prêtre.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Que devenait John Colden pendant tout ce temps-là?
+
+John Colden avait été transféré, la veille de Noël, à Newgate.
+
+Sa blessure n'était pas complètement fermée, mais elle était en voie de
+guérison et le chirurgien philanthrope de Cold Bath field avait
+déclaré qu'il n'y avait nul inconvénient à envoyer ce misérable prendre
+possession de sa cellule dans la prison d'où on ne sort plus.
+
+C'était le bon et jovial sous-gouverneur, sir Robert M..., qui avait
+reçu le nouvel arrivant et assisté à son inscription sur les registres
+d'écrou.
+
+--Vous deviez bien vous ennuyer, mon garçon, à Cold Bath field,
+c'est une vilaine prison pour les malades. Le bruit du moulin est
+insupportable et devait vous empêcher de dormir.
+
+Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous et vous n'entendrez pas
+le moindre bruit.
+
+D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine de clémence, elle ne
+fait pas souffrir inutilement le pauvre monde.
+
+Si j'en crois le certificat que me transmet le chirurgien de Bath
+square, vous pourrez très-bien supporter les fatigues de la cour
+d'assises d'ici à quatre ou cinq jours.
+
+Il est même probable que le président du jury prendra en considération
+votre état, et qu'il vous condamnera à être promptement exécuté.
+
+Car, voyez-vous, mon garçon, acheva le bon sous-gouverneur, croyez-en ma
+vieille expérience, quand on a un mauvais quart d'heure à passer, autant
+vaut que ce soit le plus tôt possible. Après, on est bien tranquille,
+allez!
+
+John Colden eut un sourire pour cette lugubre facétie.
+
+On le conduisit à sa cellule, et on lui mit les fers.
+
+L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et bien que M. Bardel,
+en l'embrassant, lorsqu'il avait quitté Bath square, lui eût dit à
+l'oreille, «Courage, on te sauvera!» John Colden n'y croyait guère.
+
+L'enfant était sauvé.
+
+Pour lui, c'était l'essentiel. Peu lui importait de mourir.
+
+Il dormit comme un homme que n'assiége aucun remords.
+
+Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans sa cellule de bonne heure et
+lui dit:
+
+--Vous êtes Irlandais?
+
+--Oui, répondit John Colden.
+
+--Catholique, par conséquent?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il nous arrive si rarement
+d'avoir des catholiques à Newgate que nous n'avons pas d'aumônier.
+
+Hier matin, on a pendu un Français: il était catholique aussi. Un
+prêtre de ce culte s'est présenté, il a été admis à lui donner des
+consolations.
+
+Lorsque vous aurez été condamné, on fera demander ce même prêtre, si
+vous le désirez.
+
+Mais, pour le moment, la chose est impossible.
+
+Cependant, c'est aujourd'hui Noël, la plus grande fête du monde
+chrétien. Voulez-vous aller à la chapelle?
+
+--Soit, dit John Colden.
+
+--Vous entendrez l'office comme les autres détenus. Après tout, c'est
+toujours prier Dieu.
+
+John Colden fit un nouveau signe d'assentiment, et le sous-gouverneur se
+retira.
+
+Une heure après, on vint chercher John pour le conduire à la chapelle.
+
+Le dimanche, à l'heure de l'office, les détenus sont assis les uns à
+côté des autres, la face tournée vers la chaire du prédicateur.
+
+Mais le condamné à mort, s'il y en a un, a une place spéciale: un
+prie-Dieu placé tout au bas de la chaire.
+
+John Colden tressaillit en entrant.
+
+Il vit un homme revêtu de la camisole de force, et dans cet homme qui
+occupait le banc du condamné à mort, il reconnut Bulton.
+
+Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur, à lui, John Colden.
+
+Bulton, qui avait été condamné à être pendu le 2 janvier prochain.
+
+Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tête amical.
+
+John Colden, si brave et si résigné qu'il fût, ne put s'empêcher de
+faire cette réflexion que dans huit jours il occuperait certainement la
+place où était Bulton, et il sentit quelques gouttes de sueur mouiller
+la racine de ses cheveux.
+
+Quand l'office fut fini, Bulton passa près de lui.
+
+--Bonjour, frère, lui dit-il.
+
+--Dieu te garde! répondit John.
+
+Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le condamné à mort ne
+s'opposèrent pas à ce qu'il échangeât quelques mots avec John.
+
+Bulton, à force de vivre avec Suzannah, avait appris cet idiome des
+côtes d'Irlande que les Anglais ne comprennent pas.
+
+--As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton dans cette langue.
+
+--Oui.
+
+--Elle est sans doute à Milbanck?
+
+--Non, elle est libre.
+
+--Libre!
+
+--Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauvée.
+
+Bulton parut rassembler ses souvenirs:
+
+--Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait après le petit Ralph.
+
+--Oui.
+
+--Je l'ai reconnu, il est venu ici.
+
+--Quand?
+
+--Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire, peut-être était-ce pour
+toi.
+
+--Je ne sais, dit John Colden.
+
+--Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je pouvais la voir une dernière
+fois, je serais résigné.
+
+Les gardiens s'approchèrent et poussèrent Bulton en avant, le séparant
+ainsi de John Colden.
+
+Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et les nuits s'écoulèrent.
+
+Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors ne parvenait jusqu'à
+lui, et le sous-gouverneur ne le visitait plus.
+
+Matin et soir un gardien lui apportait à manger.
+
+Dans la journée, il se promenait une heure dans le préau, et il rentrait
+ensuite dans sa cellule jusques au lendemain.
+
+Un soir, cependant, il y avait juste huit jours qu'il avait rencontré
+Bulton à la chapelle, le sous-gouverneur reparut.
+
+--Eh bien! mon garçon, lui dit-il, c'est pour demain.
+
+John le regarda.
+
+--Demain la cour d'assises vous jugera, et vous serez fixé. Cela vaut
+toujours mieux, voyez-vous.
+
+--Vous avez raison, répondit John impassible.
+
+Il commençait à être de l'avis de sir Robert M..., que, quand on a un
+mauvais quart d'heure à passer, autant vaut que ce soit tout de suite.
+
+Ce fut donc avec une sorte de joie que John Colden accueillit la
+communication du sous-gouverneur.
+
+Il mangea et s'endormit ensuite comme à l'ordinaire.
+
+Mais il fut éveillé dans son premier sommeil.
+
+Était-ce une illusion? était-ce la réalité?
+
+Mais John croyait entendre à travers les murs épais de sa cellule un
+bruit sourd et mystérieux qui croissait sans cesse et qui ressemblait au
+clapotement de la mer se brisant sur les falaises.
+
+Ce bruit dura toute la nuit.
+
+Le jour vint.
+
+Avec le jour, il parut s'accroître un moment, puis il cessa tout à coup.
+
+A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et un gardien parut.
+
+--John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises.
+
+--Je suis prêt, répondit John en sortant de son lit.
+
+Puis, comme le gardien allait se retirer:
+
+--J'ai entendu un bruit étrange cette nuit, dit-il.
+
+--Ah! fit le gardien.
+
+--Et je n'ai pu dormir.
+
+--Vous n'êtes pas le seul.
+
+--Quel était donc ce bruit?
+
+Le gardien hésita.
+
+--A quoi bon vous le dire? fit-il.
+
+Et il sortit.
+
+John tomba dans une rêverie profonde.
+
+Puis tout à coup il se souvint que dans la nuit qui précède l'exécution,
+les abords de Newgate sont envahis par une foule immense, qui trépigne
+et murmure toute la nuit, et que, jusqu'à l'heure de l'expiation
+suprême, cette foule grandit, grandit toujours...
+
+Et John Colden pensa à Bulton...
+
+A Bulton qui peut-être était mort.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Pour expliquer le bruit étrange que John Colden avait entendu toute la
+nuit, il est nécessaire de faire un pas en arrière et de nous reporter
+au jour précédent.
+
+Il était huit heures et demie du matin.
+
+A cette heure là, il est à peine jour dans la ville qu'on a surnommée la
+reine des brumes.
+
+Mais si les quartiers populeux commencent à s'agiter; si le peuple
+circule dans les rues, le West-End est encore profondément endormi.
+
+Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne parcourent seuls les
+larges avenues de Belgrave square et de Piccadilly.
+
+On entendrait voler une mouche dans Pall mall, et les vagabonds, qui ont
+passé la nuit juchés sur les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert
+les yeux.
+
+Cependant un cab, ce matin-là, entra dans Chester street et vint
+s'arrêter à la porte de l'hôtel habité par lord Palmure.
+
+Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son guichet et demanda ce qu'on
+pouvait vouloir à pareille heure.
+
+Une femme descendit du cab.
+
+Cette femme était vêtue d'une robe de laine brune et un voile noir
+couvrait son visage.
+
+Elle tenait une lettre à la main.
+
+A sa vue, le suisse tressaillit.
+
+--Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de suite.
+
+Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans le cab, qui s'éloigna
+rapidement.
+
+Le suisse savait sans doute que ce message était de la dernière
+importance, car il endossa à la hâte sa houppelande galonnée.
+
+--Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui sommeillait dans
+l'antichambre, en attendant le retour de lord Palmure, comment
+allons-nous faire? Miss Ellen est allée au bal cette nuit, il n'y a pas
+une heure qu'elle est couchée.
+
+--Eh bien! répondit le valet en se frottant les yeux, il faut attendre
+que miss Ellen soit levée.
+
+--Oh! non, dit le suisse, c'est impossible.
+
+--Mon cher, reprit le suisse, vous êtes tout nouvellement au service de
+Sa Seigneurie, et il y a des choses que vous ignorez très-certainement.
+
+--Ah! fit le valet surpris.
+
+--Cela est arrivé deux fois déjà depuis trois ans.
+
+--Mais quoi donc?
+
+--Qu'une femme inconnue, couverte d'un voile noir, s'est présentée avec
+une lettre comme celle-ci.
+
+--Eh bien?
+
+--La première fois, c'était le matin, comme aujourd'hui. J'ai gardé
+la lettre jusqu'à midi. Quand je l'ai remise à miss Ellen, elle s'est
+montrée fort irritée, et elle m'a dit que je serais congédié si, une
+autre fois, ayant reçu une lettre semblable, je ne la lui faisais point
+parvenir sur-le-champ.
+
+--Alors, la seconde fois?...
+
+--La seconde fois, la lettre est arrivée à minuit. Miss Ellen venait de
+se mettre au lit. J'ai remis le message à l'une de ses femmes de chambre
+et, presque aussitôt après, miss Ellen a demandé sa voiture et elle est
+sortie.
+
+--Ah! fit le valet de chambre intrigué par cette histoire, et où
+est-elle allée?
+
+--Le cocher l'a conduite dans la Cité, auprès de Christ's hospital.
+
+Là elle a mis pied à terre et l'a renvoyé. Il n'a pas pu savoir, par
+conséquent, en quel endroit elle avait affaire.
+
+--Et quand est-elle rentrée?
+
+--Le lendemain soir seulement.
+
+--Et Sa Seigneurie ne s'est point étonnée de l'absence de sa fille?
+
+--Non.
+
+--Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette lettre à miss Ellen?
+
+--Sur-le-champ.
+
+Comme le valet de chambre hésitait néanmoins, les deux domestiques
+entendirent le bruit de la porte cochère qui se refermait.
+
+C'était lord Palmure qui rentrait à pied.
+
+Le noble lord était, on le sait, membre du Parlement.
+
+Le Parlement anglais siége le soir, et ses délibérations se prolongent
+souvent jusques au milieu de la nuit.
+
+Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait coutume d'aller finir la
+nuit à son club.
+
+Cette nuit-là, il avait été engagé dans une grosse partie de wisth qui
+s'était prolongée jusqu'à huit heures du matin.
+
+--Ma foi! dit le valet de chambre au suisse, j'aime autant que Sa
+Seigneurie me donne l'ordre de porter la lettre.
+
+Lord Palmure montait les degrés du perron en cet instant.
+
+Le suisse lui montra la lettre.
+
+Elle ressemblait à toutes les lettres possibles.
+
+Néanmoins, il y avait une croix noire dans un coin de l'enveloppe.
+
+Le noble lord vit cette croix et tressaillit.
+
+--Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas.
+
+--Eh bien! dit-il, portez cette lettre à Fanny, la femme de chambre
+française.
+
+--Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss Ellen est revenue du bal
+au petit jour.
+
+--N'importe! dit sèchement lord Palmure, on l'éveillera.
+
+Les ordres de lord Palmure furent exécutés.
+
+La femme de chambre française, qui venait de se coucher, fut éveillée.
+
+On lui remit la lettre et elle entra dans la chambre de miss Ellen.
+
+Miss Ellen dormait profondément et elle s'éveilla en disant:
+
+--Que me veut-on? qu'est-il arrivé?
+
+La femme de chambre portait un flambeau d'une main et un plateau de
+l'autre.
+
+La lettre était sur le plateau.
+
+A peine eut-elle vu la croix noire du coin de l'enveloppe que miss Ellen
+tressaillit et qu'une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
+
+--C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite.
+
+Et elle s'arracha courageusement de son lit.
+
+Miss Ellen fut vêtue en un tour de main.
+
+Cependant elle n'avait pas encore ouvert le mystérieux message, comme si
+elle eût su par avance ce qu'il contenait.
+
+A peine était-elle habillée qu'on gratta doucement à la porte.
+
+C'était lord Palmure.
+
+Lord Palmure était visiblement ému.
+
+--Allez demander ma voiture, dit miss Ellen à la femme, de chambre qui
+sortit aussitôt.
+
+Alors le père et la fille demeurèrent seuls.
+
+--Te voilà toute pâle, mon enfant, dit le noble lord.
+
+--Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y avait pas une heure que
+j'étais couchée.
+
+--Pâle et tout émue, continua lord Palmure.
+
+--Oh! mon père, répondit miss Ellen, que ne donnerais-je pas à cette
+heure pour ne point être affiliée à cette société?
+
+--Ma fille, répondit lord Palmure, l'aristocratie anglaise est la seule
+qui soit demeurée debout, en notre siècle, debout et intacte, ayant
+conservé ses richesses et ses privilèges. Savez-vous pourquoi? C'est
+qu'elle a compris ses devoirs, c'est qu'à certaines heures, elle sait
+descendre jusqu'au peuple et lui tendre la main, c'est qu'elle a le
+courage d'accepter de certaines missions que je qualifierais volontiers
+d'héroïques.
+
+--Vous avez raison, mon père: aussi serai-je à la hauteur de ma mission,
+répondit miss Ellen.
+
+Et elle brisa le cachet du message.
+
+Lord Palmure la regardait avec une visible anxiété, tandis qu'elle
+lisait.
+
+--Ah! dit-elle c'est un condamné à mort... mon Dieu! j'ai peur.
+
+--Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille dans ses bras et
+l'embrassa tendrement.
+
+Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu.
+
+Quelques minutes après, elle montait dans un petit coupé brun sans
+chiffres ni armoiries, attelé d'un seul cheval, et disait au cocher:
+
+--Menez-moi dans la Cité.
+
+Le coupé partit, gagna White Hall, puis _Trafalgar place_, puis le
+Strand, entra dans Fleet street et, sur les indications de miss Ellen,
+ne s'arrêta qu'à l'entrée d'une ruelle qui porte le nom bizarre de
+_Sermon lane_.
+
+La ruelle du Sermon descend vers la Tamise.
+
+Elle est bordée de petites maisons noires et chétives.
+
+Miss Ellen mit pied à terre et dit au cocher:
+
+--Vous pouvez rentrer à l'hôtel.
+
+Puis elle attendit que le coupé se fût éloigné.
+
+Alors elle entra dans la ruelle, chemina un moment d'un pas rapide et
+furtif et se glissa dans une allée noire, où elle disparut.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+La maison dans laquelle pénétrait miss Ellen était une des plus chétives
+de Sermon lane.
+
+Au bout de l'allée étroite, humide et obscure, il y avait un méchant
+escalier à rampe de bois.
+
+La noble fille du West-End, l'héritière d'une fortune opulente,
+monta néanmoins lestement et sans répugnance les marches usées de
+cet escalier, après avoir eu soin de laisser retomber le voile de son
+chapeau sur son visage.
+
+L'escalier était désert, on n'entendait aucun bruit dans la maison, et
+on aurait pu la croire inhabitée.
+
+Miss Ellen monta jusqu'au deuxième étage.
+
+Là elle s'arrêta devant une porte, tira une clé de sa poche et l'ouvrit.
+
+Miss Ellen était donc chez elle?
+
+Cette porte ouverte, la jeune fille se trouva au seuil d'une petite
+chambre assez pauvrement meublée et dont l'unique croisée donnait sur la
+Tamise.
+
+Elle referma la porte sur elle et donna un tour de clé.
+
+Puis elle se dirigea vers le coin le plus obscur de la chambre.
+
+Dans ce coin, il y avait une armoire, qu'elle ouvrit.
+
+Cette armoire renfermait un porte-manteau et, à ce porte-manteau,
+étaient accrochés des vêtements que miss Ellen prit un à un et étala sur
+le lit.
+
+Il y avait d'abord une robe brune à longs plis tombants, puis un manteau
+à capuchon, puis un voile noir qui devait pendre jusqu'à la ceinture.
+
+Enfin, une sorte de plaque en cuivre attachée à un cordon de laine.
+
+Cette plaque portait d'un côté une croix semblable, pour la forme, à
+celle qu'elle avait vue dans un coin de l'enveloppe qu'on lui avait
+apportée une heure auparavant.
+
+De l'autre, il s'y trouvait un numéro, le chiffre 17.
+
+Miss Ellen ne perdit pas de temps, elle se déshabilla complètement, se
+dépouilla de son bracelet et de ses bagues, revêtit ensuite une chemise
+de grosse toile, et cette robe de laine brune et ce capuchon de moine,
+et enfin elle se couvrit le visage du voile noir.
+
+Après quoi, elle suspendit la plaque de cuivre à son cou.
+
+Ainsi métamorphosée, miss Ellen revint vers la porte et l'ouvrit.
+
+Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrière en poussant un cri
+étouffé.
+
+Un homme était sur le seuil.
+
+Et cet homme lui disait:
+
+--Excusez-moi, miss Ellen, de me présenter ainsi à l'improviste.
+
+Cet homme était enveloppé dans un grand manteau dont le collet relevé
+lui cachait si bien le visage qu'on n'apercevait que ses yeux.
+
+Mais il s'échappait de ses yeux un regard qui rencontra celui de miss
+Ellen et en fit jaillir un éclair.
+
+Miss Ellen avait reconnu cet homme.
+
+Et comme elle reculait muette, éperdue, fascinée, il entra et referma la
+porte.
+
+Alors le manteau tomba.
+
+--Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu, excusez-moi de me
+présenter ainsi.
+
+--Vous! vous! fit-elle d'une voix étranglée.
+
+--Moi, répondit-il, avec calme.
+
+Et ayant à son tour donné un tour de clé, il mit la clé dans sa poche.
+
+Miss Ellen, l'altière patricienne, s'était prise à trembler.
+
+Quant à l'homme gris, car c'était lui, il se hâta d'ajouter:
+
+--Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous soyons seuls, bien que
+vous soyez en mon pouvoir, rassurez-vous, vous ne courez aucun danger.
+
+Il avait retrouvé cette voix douce et grave, timbrée d'un grain de
+mélancolie, qui savait si bien le chemin des coeurs.
+
+Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et elle répéta:
+
+--Vous encore!
+
+--Moi toujours, dit-il.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Vous demander un service.
+
+--A moi?
+
+--A vous.
+
+Elle se roidissait peu à peu contre l'émotion qui l'étreignait, et sa
+nature ardente et hautaine reprenait insensiblement le dessus.
+
+--Eh bien! répéta-t-elle, que me voulez-vous?
+
+--Vous êtes affiliée à la compagnie des _dames des prisons_?
+
+--Mon costume vous l'indique.
+
+--Je le savais et c'est pour cela que je suis venu.
+
+--Ah!
+
+--Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous demandant un service, je
+puis peut-être vous en rendre un.
+
+--Vous!
+
+--Vous êtes hardie, courageuse, miss Ellen, mais vous êtes nerveuse
+et vous êtes femme, et la triste mission qui vous échoit aujourd'hui
+remplit votre âme d'une secrète épouvante.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous donneriez la moitié de vos
+diamants pour n'avoir point été choisie par le sort pour la corvée
+qui vous arrive, car ce sera la première fois que vous aurez visité un
+condamné à mort.
+
+--C'est vrai, dit-elle, frissonnante.
+
+--Je viens vous dispenser de cette pénible mission.
+
+--Vous? Et comment cela? dit miss Ellen. Qui donc êtes-vous?
+
+--Tout et rien, répondit-il. Mais si vous me voulez écouter...
+
+--Parlez.
+
+--Le condamné à mort s'appelle Bulton.
+
+--Je le sais.
+
+--Il y a de par le monde une femme qu'il aime et qu'il veut voir une
+dernière fois.
+
+--Eh bien?
+
+--Cette femme s'offre à prendre votre place.
+
+Miss Ellen tressaillit.
+
+--Mais, dit-elle, c'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie de notre association.
+
+--Je l'avoue.
+
+--Alors, vous voyez bien...
+
+--Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec douceur, je connais
+parfaitement les statuts qui régissent les _dames des prisons_ et je
+vais vous prouver que rien, au contraire, n'est plus facile que ce que
+je vous propose.
+
+--Voyons? fit-elle.
+
+Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait d'elle, miss Ellen était
+moins effrayée.
+
+L'homme gris continua:
+
+La loi première de votre association est que vous ne vous connaissez pas
+entre vous.
+
+--C'est vrai.
+
+La présidente seule sait le nom de chacune des affiliées.
+
+--En effet.
+
+--Pour les autres, il n'y a que des numéros, vous êtes le numéro 17,
+et ce voile épais qui couvre votre visage empêchera même celle qui vous
+accompagnera tout à l'heure à Newgate de savoir qui vous êtes.
+
+--Après? dit miss Ellen.
+
+--Quand je vous suis apparu à l'improviste, où alliez-vous? Vous alliez
+au numéro 9 de la rue Pater-Noster, n'est-ce pas?
+
+--C'est là qu'est la salle de nos réunions.
+
+Une fois là, poursuivit l'homme gris, vous vous seriez présentée à la
+présidente?
+
+--Oui.
+
+--Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture de place et allez dans
+telle rue chercher la compagne que le sort vous a donnée.
+
+--C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je suis forcée de montrer
+mon visage à la présidente.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris, supposez qu'en sortant de la rue
+Pater-Noster, vous reveniez ici.
+
+--Bon!
+
+--Et que, dans cette chambre, vous échangiez ce costume avec la femme
+dont je vous parle...
+
+--En effet, dit miss Ellen, cela est possible, mais...
+
+--Mais quoi? dit l'homme gris.
+
+Elle se redressa hautaine:
+
+--Mais je ne le veux pas! dit-elle.
+
+--Même si je vous en prie?
+
+Elle eut un rire dédaigneux sous son voile.
+
+--Miss Ellen, dit froidement l'homme gris, j'ai été l'ami du malheureux
+Dick Harrisson, qui est mort pour vous et par vous.
+
+A ce nom, miss Ellen poussa un cri étouffé et se courba, frémissante,
+devant l'homme gris.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Miss Ellen Palmure avait jeté un cri tout d'abord.
+
+Tout d'abord elle s'était courbée devant cet homme qui paraissait avoir
+son secret.
+
+Mais la jeune fille qui, tout à l'heure, tremblait à la pensée qu'elle
+allait voir un condamné à mort, se redressa tout à coup.
+
+Elle rejeta en arrière ce long voile noir qui la couvrait tout entière,
+et elle apparut à l'homme gris pâle, mais l'oeil étincelant de colère et
+d'indignation.
+
+--Qui donc êtes-vous? fit-elle, vous qui avez osé pénétrer deux fois
+chez moi déjà, vous qui osez prononcer en ma présence le nom de Dick
+Harrisson?
+
+--J'étais son ami, miss Ellen.
+
+--Que m'importe!
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
+
+--Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici, bien seuls, personne ne
+nous entend, et nous pouvons parler à coeur ouvert. Je sais tout.
+
+--Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux que le reptile lève sur
+l'homme qui l'écrase sous son pied, ah! vous savez tout?...
+
+Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et désespérée.
+
+--J'ai été l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il; j'ai été le confident
+de son amour pour vous.
+
+--Après? dit-elle froidement.
+
+--Je sais que Dick est mort, possédant des lettres de vous...
+
+Miss Ellen devint livide.
+
+--Des lettres que vous avez cherchées vainement, des lettres que vous
+payeriez au poids de l'or.
+
+--Et... ces lettres?...
+
+--Je sais où elles sont, moi.
+
+Miss Ellen était frémissante de fureur et ses yeux lançaient des
+éclairs.
+
+--Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit l'homme gris, que vous ne pouvez
+pas me refuser le petit service que je vous demande.
+
+--Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces lettres?...
+
+--Je vous dirai où elles sont.
+
+--Parlez...
+
+--Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je vous demande et, demain, à
+minuit, je me présenterai chez vous.
+
+--Par le même chemin que les deux autres fois?
+
+--Oui, car il est inutile que vos gens s'aperçoivent de ma présence.
+
+--Je vois que je suis en votre pouvoir, dit miss Ellen, qui parut, en
+ce moment, faire un violent effort sur elle-même et maîtriser sa fierté
+révoltée. Il faut donc que je vous obéisse!
+
+--Et je vous en serai reconnaissant, dit l'homme gris avec un sourire.
+
+--Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tête.
+
+--Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster vous montrer à la
+présidente de l'oeuvre, dit-il, ayez le numéro et l'adresse de la dame
+qui doit vous accompagner et revenez ici.
+
+--C'est ici que voulez m'attendre?
+
+--Oui.
+
+Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le capuchon et l'homme gris
+lui ouvrit la porte.
+
+Puis elle descendit rapidement l'escalier.
+
+--Ah! murmura l'homme gris, si le regard tuait, je serais mort depuis
+longtemps; la lutte engagée n'est pas avec lord Palmure, elle est avec
+cette fille de dix-huit ans qui semble être le génie incarné du mal.
+
+Puis il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se pencha dans la rue.
+
+Il vit miss Ellen qui s'éloignait d'un pas rapide et il la suivit des
+yeux jusqu'à ce qu'elle eut tourné le coin de _Sermon lane_.
+
+Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de
+sifflet.
+
+A ce signal, une femme qui s'était tenue immobile sous le porche
+d'une porte voisine traversa la rue et disparut dans l'allée; c'était
+Suzannah.
+
+L'homme gris alla à sa rencontre dans l'escalier, la prit par la main et
+lui dit d'une voix émue en la faisant entrer dans la chambre.
+
+--Mon enfant, vous le verrez une dernière fois.
+
+Suzannah fondit en larmes.
+
+--Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait et me maltraitait bien
+quelquefois, mais il avait bon coeur... et il m'aimait...
+
+--Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les deux mains de la pécheresse
+et les pressa doucement, si j'avais pu les sauver tous deux, votre frère
+et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis en sauver qu'un et la
+vie de celui-là est chère à l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre
+Suzannah...
+
+--Je tâcherai d'en avoir, dit-elle.
+
+--Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos larmes pourraient vous
+trahir, et alors peut-être compromettriez-vous le sort de John votre
+frère.
+
+Suzannah essuya ses larmes.
+
+Puis tous deux attendirent.
+
+Bientôt on entendit au coin de Sermon lane le bruit d'un cab qui
+s'arrêtait.
+
+L'homme gris s'était mis à la fenêtre.
+
+Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des prisons, descendre du
+cab, qui ne pouvait entrer dans la ruelle, tant elle était étroite, et
+s'acheminer lentement vers la maison.
+
+Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte demeurée entrebâillée.
+
+--Voilà celle qui va vous remplacer, dit l'homme gris.
+
+La patricienne rejeta son voile en arrière et se prit à considérer
+Suzannah, la fille du peuple.
+
+Suzannah avait cette beauté particulière aux femmes de la verte Érin.
+
+--Ah! dit-elle avec dédain, c'est une Irlandaise.
+
+--Oui, mademoiselle, répondit froidement l'homme gris.
+
+--Mon humiliation est doublée, murmura miss Ellen.
+
+L'homme gris haussa les épaules et ne répondit pas. Et comme le visage,
+encore baigné de larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur, miss
+Ellen lui dit:
+
+--C'est donc votre amant qu'on va pendre?
+
+--Oui, madame, répondit Suzannah simplement.
+
+--Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce qu'il vous reste à faire:
+reprendre vos habits et donner ceux-là à cette femme, que je vais
+attendre en bas.
+
+Miss Ellen fit un signe de tête.
+
+--Dans quelle rue doit-elle aller?
+
+--Dans Old Bailey même, au numéro neuf. Le cab attendra à la porte, et
+la dame qui devait m'accompagner descendra.
+
+--C'est bien, dit l'homme gris.
+
+Et il descendit afin que miss Ellen pût, en toute liberté, changer de
+costume.
+
+Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement. Elle regarda de
+nouveau Suzannah, qui se déshabillait.
+
+Puis une idée rapide comme l'éclair traversa son cerveau.
+
+--Vous connaissez cet homme? dit-elle.
+
+--Oui, dit Suzannah.
+
+--Son nom?
+
+--L'homme gris.
+
+--Il doit en avoir un autre.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen, je cours rejoindre mon
+père qui est membre du Parlement et je fais surseoir à l'exécution de
+votre amant.
+
+--Madame, répondit Suzannah, Dieu m'est témoin que je ne lui connais pas
+d'autre nom, mais si j'en savais un autre...
+
+--Eh bien?
+
+--S'agît-il de ma propre vie, je ne vous le dirais pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cet homme est à nos yeux comme un envoyé de Dieu lui-même,
+et que celui qui le trahirait serait maudit!
+
+--Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien puissant, cet homme?
+
+--Il peut tout ce qu'il veut.
+
+--Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il pas votre amant?
+
+--Parce que mon amant n'est pas un fils de l'Irlande.
+
+--Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec ironie.
+
+--Oui, répondit Suzannah avec l'accent d'une conviction profonde.
+
+--Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe jusqu'à présent, mais
+j'aurai mon heure et je l'écraserai!... Pendant qu'elles causaient
+ainsi, les deux femmes avaient changé de vêtements.
+
+Maintenant Suzannah était couverte de la robe brune et du voile noir,
+et miss Ellen lui dit, en lui attachant au cou la plaque de cuivre qui
+portait le numéro 17.
+
+--Allez, j'attendrai ici votre retour.
+
+Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme gris sur le seuil de la porte.
+
+--Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore une fois, je vous en
+supplie, du courage et retenez vos larmes, elles pourraient vous trahir.
+
+--Je vous le promets, dit Suzannah.
+
+Et elle remonta Sermon lane.
+
+Le cab laissé par miss Ellen attendait toujours.
+
+Suzannah y monta et dit au cocher qui ne soupçonna même pas la
+substitution:
+
+--Dans Old Bailey, au numéro 9. Vous vous arrêterez à la porte et vous
+attendrez.
+
+Quant à l'homme gris, il s'était pareillement éloigné de la ruelle du
+Sermon.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+L'homme gris avait le rare privilège de faire passer sa propre volonté
+dans le coeur des autres.
+
+Suzannah, qui tout à l'heure versait d'abondantes larmes, avait fait un
+effort surhumain.
+
+Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait le courage d'entrer
+dans cette sombre prison de Newgate d'un pas ferme.
+
+Le cab s'arrêta au n°9 d'Old Bailey.
+
+L'autre dame des prisons attendait sous la porte.
+
+Elle s'élança dans le cab et dit d'une voix émue:
+
+--Bonjour, ma soeur!
+
+Suzannah s'aperçut alors que cette femme tremblait encore plus qu'elle.
+
+Elle était toute fluette, et, sous sa robe aux plis flottants, on
+devinait une taille frêle et délicate, et quelques mèches de cheveux
+blonds s'échappaient au travers du capuchon et du voile noir.
+
+La main qu'elle tendit à Suzannah était petite et mignonne, et la voix
+que celle-ci venait d'entendre trahissait une toute jeune fille, presque
+une enfant.
+
+--A Newgate! dit Suzannah au cocher.
+
+Il n'y avait guère que la rue à traverser et cent pas à faire.
+
+Cependant la dame des prisons eut le temps de dire quelques mots.
+
+--Oh! madame, madame, fit-elle en pressant dans ses petites mains les
+mains de Suzannah... savez-vous que j'ai bien peur?
+
+--Ah! vous avez peur? dit Suzannah.
+
+--Songez! reprit-elle. C'est la première fois... la première... Jusqu'à
+présent, je n'avais visité que des prisonniers ordinaires... Oh! que je
+voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible cachot...
+
+Suzannah tressaillit.
+
+La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord sans doute et qui
+avait accepté une mission au-dessus de ses forces, semblait aller au
+devant de ses désirs.
+
+Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot.
+
+Et Suzannah sentit son coeur battre à outrance.
+
+Serait-elle donc seule avec Bulton?
+
+Le cab s'arrêta devant la hideuse et sinistre porte.
+
+Le cocher descendit et sonna.
+
+Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut à qui il avait affaire,
+fit courir les verrous dans leurs gâches, et tourna l'énorme clef dans
+la serrure.
+
+La jeune fille était si émue qu'elle fut obligée, en descendant du cab,
+de s'appuyer sur l'épaule de Suzannah.
+
+L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse; elle comprit
+qu'elle avait désormais un rôle de protection à jouer.
+
+Les deux femmes pénétrèrent dans le sombre parloir.
+
+La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle avait passée sur le bras
+de Suzannah, fut prise d'un tremblement nerveux, au moment où la grille
+s'ouvrit.
+
+--Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas, soutenez-moi... je vous en
+prie...
+
+--Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah.
+
+Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir Robert M... était venu
+recevoir les dames des prisons au seuil du corridor obscur qui
+conduisait au cachot du condamné.
+
+--Mesdames, dit-il galamment, je crains bien que votre visite ne soit
+inutile.
+
+--Inutile! dit Suzannah.
+
+--Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de plus.
+
+--Mais parce que le condamné est une bête fauve qui ne cesse de hurler
+et de blasphémer, et refuse toute consolation, répondit sir Robert.
+
+--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille.
+
+--Tout à l'heure, reprit le sous-gouverneur, le révérend master
+Bloomfields a voulu lui prodiguer des consolations. Il a injurié le
+prêtre.
+
+La jeune fille tremblait de plus en plus, et Suzannah était presque
+obligée de la porter.
+
+Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements parvinrent à leurs
+oreilles.
+
+C'était Bulton qui criait et blasphémait.
+
+--Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille à demi morte d'épouvante.
+
+Et Suzannah fut obligée de la soutenir dans ses bras.
+
+--Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi, n'allez pas plus loin.
+
+Mais Suzannah répondit:
+
+--Monsieur, la personne qui m'accompagne se trouve presque mal, et je
+crois qu'elle fera bien de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus
+forte.
+
+--Et vous entrerez seule? fit sir Robert.
+
+--Oui.
+
+--Comme vous voudrez, madame.
+
+Et sir Robert ouvrit la porte du cachot.
+
+Alors la jeune fille s'appuya sur son bras, comme elle s'était
+auparavant appuyée sur Suzannah.
+
+Le prisonnier hurlait de plus belle.
+
+Il avait la camisole de force, il était solidement attaché par une jambe
+à un anneau de fer fixé dans le mur, et, par conséquent, réduit à une
+impuissance absolue.
+
+--Je vous préviens, madame, dit sir Robert en s'adressant à Suzannah,
+que vous n'avez aucun danger à courir; mais comme il nous est défendu
+d'entendre ce que vous pouvez dire au condamné, je vais vous enfermer
+avec lui.
+
+--Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut un moment de joie au milieu
+de sa douleur.
+
+--Qu'est-ce que cette béguine? hurlait Bulton en voyant Suzannah
+pénétrer dans son cachot, et que me veut-elle?
+
+Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai besoin ni de vous ni des
+vôtres.
+
+Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur avait refermé la porte
+du cachot, et Bulton se trouva seul avec la dame des prisons.
+
+Alors Suzannah releva son voile noir.
+
+Bulton jeta un cri.
+
+L'Irlandaise avait le visage inondé de larmes silencieuses.
+
+--Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres.
+
+Puis elle vint s'agenouiller auprès de ce lit sur lequel Bulton était
+étendu.
+
+--Tais-toi, répéta-t-elle, et ne blasphème plus, malheureux. Tu vois
+bien que Dieu est bon, puisqu'il nous a permis de nous revoir.
+
+Et, en effet, Bulton s'était tu.
+
+L'apparition de Suzannah, du seul être qu'il eût aimé en ce monde depuis
+bien longtemps, avait subitement calmé la fureur du condamné.
+
+Son âme s'était détendue, ses yeux s'étaient remplis de larmes.
+
+--Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon! murmurait-il.
+
+Et Suzannah avait appuyé son visage sur celui du bandit, et ils
+confondirent longtemps leurs soupirs et leurs larmes.
+
+Longtemps, la pécheresse et le bandit demeurèrent ainsi, elle parlant de
+la bonté de Dieu et du ciel qui attendait ceux qui meurent repentants,
+lui écoutant avec une sorte d'extase.
+
+Et quand trois coups frappés à la porte annoncèrent à Suzannah qu'elle
+devait enfin se retirer, Bulton paraissait transfiguré, une sorte de
+joie céleste rayonnait sur son visage, et il murmura:
+
+--Maintenant je puis mourir!
+
+* * * * *
+
+--Mais qui êtes-vous, et que lui avez-vous donc dit? demandait quelques
+minutes après sir Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce
+n'est plus le même homme.
+
+--Je suis une femme, répondit Suzannah d'une voix brisée, et j'ai su
+trouver le chemin de son coeur.
+
+--Ah! madame... madame... disait la jeune fille au moment où elles
+sortirent de Newgate, c'est vous maintenant qui tremblez.
+
+Suzannah ne répondit pas.
+
+Mais comme elle remontait dans le cab, elle éclata en sanglots sous son
+voile noir.
+
+Le sacrifice était accompli!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+On devine à présent quel était ce bruit qu'avait entendu John Colden
+durant toute la nuit et qui avait cessé subitement vers sept heures et
+demie du matin.
+
+La foule avait envahi dès la veille au soir les alentours de Newgate, et
+l'échafaud avait été dressé devant Old Bailey à quatre heures.
+
+A sept, Bulton avait expié ses crimes.
+
+Il était mort avec calme, avec résignation, après avoir demandé pardon à
+Dieu et adressé à la foule quelques paroles touchantes.
+
+Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert M..., qui était
+l'expansion même, n'avait pas manqué de proclamer que le repentir du
+condamné était l'oeuvre d'une des dames des prisons, et la popularité de
+cette oeuvre pieuse s'en était accrue.
+
+Donc, Bulton avait été pendu le matin.
+
+John Colden, après le départ du gardien qui était venu lui annoncer que
+l'heure de son jugement était arrivée, et qui avait refusé de lui donner
+aucune explication, John Colden avait deviné la vérité.
+
+--Aujourd'hui c'était le tour de Bulton, s'était-il dit. Bientôt ce sera
+le mien.
+
+L'Irlandais se leva avec résignation, s'habilla, prit, comme de coutume,
+son repas du matin et attendit que l'on vînt le chercher.
+
+A dix heures précises, la porte de sa cellule se rouvrit.
+
+Cette fois, sir Robert M... en personne se présenta.
+
+--Allons, mon garçon, dit-il, un peu de courage. C'est le moment le plus
+dur. Le reste n'est rien.
+
+--Je suis prêt à vous suivre, dit John Colden.
+
+Derrière sir Robert il y avait un gardien qui portait sur un plateau un
+flacon et un verre.
+
+--Prenez un verre de gin, ça réchauffe, dit encore le bon
+sous-gouverneur.
+
+--Merci, répondit John Colden, je n'ai pas froid.
+
+Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen qui formaient la haie
+dans le corridor.
+
+Il fallait passer devant le cachot des condamnés à mort.
+
+La veille, John Colden entendait encore les hurlements furieux de
+Bulton.
+
+Cette fois un silence profond régnait dans le corridor.
+
+John Colden secoua la tête en passant et dit avec un sourire triste:
+
+--Je crois bien que le pauvre Bulton est calmé.
+
+--Et pour toujours, dit un policeman.
+
+Cette fois John Colden fut fixé.
+
+Pour se rendre à la Cour d'assises, il fallait d'abord traverser le
+préau et ensuite la Cage aux Oiseaux.
+
+John leva les yeux et vit un lambeau d'azur au-dessus de sa tête, au
+milieu des nuages gris qui couraient dans le ciel.
+
+Il aspira à pleins poumons une bouffée d'air libre et dit à sir Robert,
+qui marchait à côté de lui.
+
+--Cela vaut mieux qu'un verre de gin.
+
+Un des gardiens qui tenait la tête du triste cortége ouvrit la porte de
+la Cage aux Oiseaux.
+
+John entra dans ce singulier passage et aperçut deux prisonniers qui
+étaient occupés à soulever une dalle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils font donc là? demanda-t-il à sir Robert M...
+
+Mais le sous-gouverneur ne lui répondit pas et se borna à crier aux
+policemen:
+
+--Mais marchez donc plus vite, vous autres!
+
+John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette dalle, mais il ne put se
+défendre d'une sorte de terreur vague.
+
+La porte de la cour d'assises était grande ouverte.
+
+C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas très-grande.
+
+Le public entre par une porte qui ouvre sur la rue de Newgate, les juges
+par une autre, l'accusé par une troisième, celle qui donne dans la Cage
+aux Oiseaux.
+
+Les jurés étaient à leur banc, le juge sur son siège.
+
+Derrière, il y avait une foule avide d'émotions, mais silencieuse et
+calme.
+
+Le public anglais est partout le même, au théâtre ou à la cour de
+justice.
+
+Jamais il n'a songé à troubler le bon ordre.
+
+John, en s'asseyant à son banc, entre deux soldats, promena sur cette
+foule un regard indifférent.
+
+Mais cependant il tressaillit tout à coup.
+
+Parmi les curieux, il avait aperçu un gentleman qui se tenait au premier
+rang.
+
+Ce personnage, qui était d'une tenue irréprochable et portait des
+lunettes vertes, John Colden l'avait reconnu sur-le-champ.
+
+C'était l'homme gris.
+
+Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage encore et il répondit
+avec un grand sang-froid à toutes les questions que lui fit le juge.
+
+John Colden n'avait rien à nier.
+
+On lui demanda si c'était bien lui qui avait enlevé le petit Irlandais,
+et il répondit affirmativement.
+
+Quand on l'invita à nommer ses complices, il refusa, se bornant à dire
+que M. Whip, qu'il avait tué, avait favorisé l'évasion du prisonnier.
+
+En vain le chef du jury, puis l'attorney général, essayèrent-ils de lui
+faire entrevoir une commutation de peine, s'il faisait des aveux, John
+Colden demeura muet.
+
+La présence de l'homme gris soutenait son courage.
+
+Un solicitor nommé d'office, car John Colden était trop pauvre pour
+payer un avocat, présenta sa défense avec calme et conviction.
+
+Un moment même, l'orateur parvint à émouvoir l'auditoire à ce point que
+l'homme gris laissa percer une certaine inquiétude sur son visage.
+
+Il avait pris des mesures sans doute pour arracher John Colden à
+l'échafaud, mais il n'avait pas prévu sa déportation.
+
+Enfin les craintes de l'homme gris se dissipèrent.
+
+Le jury, après une longue délibération, rendit un verdict affirmatif.
+
+John Colden était coupable de meurtre avec préméditation.
+
+Un des soldats assis auprès de l'accusé se pencha vers son compagnon,
+tandis que les jurés délibéraient et lui dit:
+
+--Ça va faire deux pour commencer l'année.
+
+John Colden l'entendit:
+
+--Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai qu'on a pendu Bulton
+ce matin?
+
+--Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas vu qu'on travaillait
+dans la Cage aux Oiseaux?
+
+Alors John se rappela les deux ouvriers qui soulevaient une dalle quand
+il avait passé.
+
+--C'est donc là le cimetière des suppliciés, dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Ah! fit John Colden avec indifférence.
+
+Et il attendit son sort.
+
+Les jurés avaient repris leurs places et le juge venait de se couvrir.
+
+--Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec émotion.
+
+John se leva.
+
+Alors le juge lui donna lecture de la déclaration du jury et des
+articles de la loi qui correspondaient à cette déclaration.
+
+Puis il prononça, avec une émotion croissante, la peine de mort.
+
+John s'inclina.
+
+--Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il encore, à moins que vous
+n'ayez une objection sérieuse à présenter contre cette date.
+
+--Aucune, répondit John Golden.
+
+* * * * *
+
+Les débats, les plaidoiries et la réplique de l'attorney général avaient
+duré plusieurs heures.
+
+Lorsque le condamné repassa dans la Cage aux Oiseaux, Bulton y dormait
+du dernier sommeil.
+
+John tressaillit en voyant la dalle reposée et tout à l'entour un filet
+de plâtre blanc qui attestait que la tombe venait d'être scellée.
+
+Puis il aperçut un B qu'on venait de graver sur le mur.
+
+Alors il s'arrêta un moment sur la dalle voisine et, regardant sir
+Robert M...:
+
+--C'est là que je serai, moi, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
+
+Le sous-gouverneur ne répondit pas.
+
+Seulement on aurait pu voir rouler une larme dans les yeux de cet homme
+qui riait toujours.
+
+Et John Colden se remit en marche d'un pas ferme et la tête haute,
+murmurant:
+
+--Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir c'est aller à Dieu!...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Cependant, plusieurs jours s'étaient écoulés, et l'heure fixée pour le
+supplice de John Colden s'avançait.
+
+Encore quarante-huit heures, et l'échafaud qui s'était dressé pour
+Bulton se dresserait de nouveau pour John Colden.
+
+Le peuple de Londres est comme celui de Paris.
+
+Il est avide de ces lugubres tragédies qui n'ont d'autre rampe que les
+rayons blafards du petit jour.
+
+Longtemps à l'avance, il s'occupe d'avoir une bonne place à ce spectacle
+de mort.
+
+Plus favorisé que le peuple de Paris, qui s'en va quelquefois huit nuits
+de suite sur la place de la Roquette, celui de Londres sait l'heure et
+le jour, et ne se dérange pas inutilement.
+
+Pendant les derniers jours qui précèdent l'exécution, le condamné
+devient le sujet de toutes les conversations, soit dans les tavernes et
+les public-houses, soit chez les pâtissiers et les marchands d'huîtres.
+
+Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle plus d'autre chose.
+
+Le condamné, deux ou trois jours avant sa dernière heure, devient le
+lion du moment.
+
+Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule d'anecdotes, ceux qui
+ont eu le bonheur de pénétrer dans l'enceinte réservée au public, le
+jour de la cour d'assises, se complaisent à répéter les arguments de
+l'attorney général et la plaidoirie du solicitor, et le petit discours
+que le juge, en prononçant la peine de mort, a fait, les larmes aux
+yeux, au condamné.
+
+En Angleterre, le pari est tellement dans les moeurs, que le moindre
+événement est un prétexte à gageures.
+
+On engage donc des paris sur le jour de l'exécution, l'heure, la
+température du moment, le courage ou la faiblesse du condamné.
+
+Mourra-t-il bien ou mal?
+
+Telle est la question.
+
+Un pari formidable s'était engagé là-dessus, au Blak-horse, le
+public-house fameux que nous connaissons, et dans la cave duquel trônait
+majestueusement mistress Brandy.
+
+C'était le six janvier, et l'exécution devait avoir lieu le huit.
+
+La cave du Cheval-Noir était pleine.
+
+Les deux garçons de mistress Brandy ne suffisaient point à servir les
+chopes de bière, à verser le gin dans les verres et à préparer des
+sherry cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il y a des
+aristocrates partout, même au Wapping.
+
+Il y avait de tout ce soir-là, et disons-le tout de suite, les marins
+étaient en si grand nombre que les voleurs se trouvaient en minorité.
+
+Parmi les premiers, on voyait Williams, ce matelot aux cheveux et
+aux favoris rouges que l'homme gris avait terrassé, quelques jours
+auparavant.
+
+Williams avait retrouvé toute sa faconde, toute sa forfanterie
+insolente.
+
+Pendant un jour ou deux, il s'était tenu tranquille, mais comme l'homme
+gris n'avait pas reparu au Blak-horse, Williams s'était senti plus à
+l'aise et sa nature querelleuse avait repris le dessus.
+
+Parmi les voleurs, on voyait également une de nos anciennes
+connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi elles, cette affreuse
+Betty, qui voulait accaparer l'amour de Williams et avait essayé
+d'arracher les yeux à la pauvre Irlandaise.
+
+Comme Betty n'en était encore qu'à son onzième verre de gin, elle
+conservait une lueur de raison et causait presque comme un être humain.
+
+--Mon petit Williams, disait-elle, mon chéri, mon amour, n'est-ce pas
+que tu me conduiras dans Old Bailey demain soir? Nous irons de bonne
+heure, et nous arriverons les premiers.
+
+Williams haussa les épaules:
+
+--Cela ne m'amuse guère, moi, dit-il, d'attendre toute la nuit pour voir
+pendre.
+
+--Il y a en face de la porte de Newgate un public-house où nous pourrons
+boire.
+
+--Mais où tu ne verras rien, ricana le matelot.
+
+--Par exemple! dit Betty.
+
+--Non, tu ne verras rien, répéta Williams, car lorsque l'heure de
+l'exécution viendra, tu seras ivre morte.
+
+On se mit à rire.
+
+--Une belle chose, en vérité! continua Williams, d'un ton dédaigneux,
+que de voir un homme déjà mort de peur.
+
+--Qui a dit cela? exclama une voix.
+
+C'était la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'était levé.
+
+--Moi, dit Williams.
+
+--Tu dis que John Colden sera déjà mort de peur?
+
+--Oui.
+
+--Je parie qu'il mourra bien, moi.
+
+--Que paries-tu?
+
+--Comme je suis sûr de gagner, je parie ce qu'on voudra.
+
+--Une livre! dit Williams qui avait touché sa prime d'embarquement le
+matin même.
+
+--Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams parie une livre!
+
+--Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+--Tu es donc riche? lui dit une femme à mi-voix.
+
+--Je n'ai plus un penny, répondit Jak, mais je trouverai à dévaliser un
+cokney, ce soir ou demain.
+
+--Moi, dit Williams, je propose de confier les enjeux à mistress Brandy.
+
+--Non, dit Jak.
+
+--Mais si, fit une autre voix. Hé! l'Oiseau-Bleu, je suis de moitié, si
+tu veux, et je dépose la guinée.
+
+Celui qui venait de parler ainsi, n'était autre que ce rough déguenillé
+qui avait vu, quelques jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot,
+descendre de voiture à la porte de Jefferies, le valet de Calcraff.
+
+Et il jeta une guinée toute neuve sur le comptoir.
+
+--De l'or! s'écria Jak, tu as de l'or, toi?
+
+--Pourquoi pas!
+
+Et le rough, prenant un air mystérieux:
+
+--Williams, dit-il, je vous fais un autre pari.
+
+--Lequel?
+
+--Que nous avons bu et trinqué pendant tout l'hiver avec un membre du
+Parlement, sans nous en douter.
+
+--Tu es ivre, dit Williams.
+
+--Je crois plutôt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu.
+
+--Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le rough.
+
+--Un membre du Parlement?
+
+--Oui.
+
+--Et où donc ça avons-nous bu avec lui?
+
+--Ici.
+
+Ce fut un éclat de rire général.
+
+Il est même venu tous les soirs pendant plusieurs mois, continua le
+rough.
+
+--Tu te moques de nous!
+
+--Et c'était un bon compagnon, je vous jure?
+
+Williams continuait à hausser les épaules.
+
+--Comment donc s'appelait-il, ce membre du Parlement? demanda Jak en
+riant.
+
+--Lord Vilmot.
+
+--Connais pas! dit Williams.
+
+--Ni moi, fit Jak.
+
+--Ni personne, dit Betty, qui buvait son douzième verre de gin.
+
+--Mais il avait pour nous un autre nom, fit le rough.
+
+--Ah!
+
+--Il s'appelait Shoking.
+
+Cette fois l'éclat de rire devint gigantesque.
+
+--Shoking, un lord! dit Jak.
+
+--Shoking, membre du Parlement, fit Williams.
+
+--Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le rappelle... il couchait à la
+work'house de Mill en road.
+
+Williams serra les poings.
+
+--Je suis bon garçon, dit-il, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.
+
+--Je ne me moque de personne.
+
+--Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des excuses à tous, continua
+l'irascible matelot.
+
+--Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui serra les poings
+pareillement et s'apprêta à se défendre.
+
+--Voilà Williams bien fier, dit ironiquement l'Oiseau-Bleu. On voit bien
+que l'homme gris n'est pas ici.
+
+Williams entendit ce propos.
+
+--Si tu parles de l'homme gris, dit Williams, qui laissa le rough
+tranquille et s'avança vers l'Oiseau-Bleu, je t'assomme.
+
+Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage apparut en haut
+des marches de l'escalier qui descendait dans la cave, et une pâleur
+mortelle couvrit aussitôt le visage du querelleur Williams.
+
+Ce personnage qui se montrait ainsi tout à coup, c'était l'homme gris.
+
+L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le jour où il avait terrassé
+Williams.
+
+Et Williams se prit à frissonner.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le peuple aura toujours le respect de la force brutale.
+
+L'apparition de l'homme gris fut saluée par des hurrahs et par des
+acclamations:
+
+On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le terrible et le féroce; et
+il était juste qu'on lui payât un petit tribut d'admiration.
+
+--Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute part.
+
+--Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.
+
+Williams serrait les poings et avait pris une pose de défense.
+
+Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la main:
+
+--Est-ce que lorsque deux hommes de coeur se sont battus, dit-il, ils ne
+deviennent pas amis?
+
+Williams respira, et il prit la main qu'on lui tendait.
+
+Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à personne, si ce n'est à
+Shoking.
+
+Mais ce soir-là il fut plus expansif.
+
+--Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait ici?
+
+--Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était John qui nous racontait une
+histoire que personne ne voulait croire.
+
+--Et... cette histoire?...
+
+Le rough ne se fit pas prier.
+
+--Je disais moi, fit-il, que Shoking était un lord et un membre du
+Parlement.
+
+--Shoking?
+
+--Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+--Sans doute, je le connais.
+
+--Eh bien! convenez que ce que dit John n'a pas l'ombre du sens commun.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, dit froidement l'homme gris.
+
+Cette réponse produisit une certaine sensation.
+
+--Et, ajouta-t-il, John a raison.
+
+--Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est un lord?
+
+--Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait parlé.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le noble lord ne viendra plus ici, maintenant qu'on sait qui
+il est.
+
+L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction que personne n'osa
+plus mettre en doute l'opinion émise par le rough.
+
+Celui-ci était triomphant.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais mes excuses, mon
+garçon.
+
+Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant:
+
+--Veux-tu boire avec moi?
+
+--Volontiers, dit le rough.
+
+--Et vous, camarade?
+
+Il s'adressait à l'homme gris.
+
+--Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci.
+
+Et tous trois s'attablèrent.
+
+--Puisque tu voulais m'assommer tout à l'heure, dit à son tour
+l'Oiseau-Bleu, il me semble que tu pourrais bien m'offrir un verre de
+gin.
+
+--Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.
+
+--Ce Williams, cria Betty, qui en était à son quatorzième verre, il va
+boire sa prime en deux jours.
+
+--Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement Williams.
+
+--Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme gris d'un ton de
+reproche.
+
+--Elle m'ennuie, dit Williams.
+
+--Tu auras ton verre de porto, dit l'homme gris: assieds-toi là,
+mignonne.
+
+Et l'horrible créature prit pareillement place à la table de Williams.
+
+Ce dernier commençait à être ivre.
+
+Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa point.
+
+L'homme gris se pencha à l'oreille du rough.
+
+--C'est pour toi que je viens ici, dit-il.
+
+--Pour moi? fit le rough en tressaillant.
+
+--Oui.
+
+--Vous me connaissez donc?
+
+--Moi, non; mais lord Vilmot te connaît...
+
+--Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.
+
+--Et il m'a chargé d'une commission pour toi.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Où demeures-tu?
+
+--A deux pas d'ici, dans Well close square.
+
+--Au numéro 17, n'est-ce pas?
+
+--Justement.
+
+--Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée de la maison?
+
+--Oui.
+
+--Et des femmes au second étage?
+
+--C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous parlez, il y a précisément
+Betty. Mais elle ne rentre jamais chez elle avant le jour.
+
+--Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, car elle doit souvent
+cuver son ivresse dans le ruisseau.
+
+Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.
+
+L'homme gris poursuivit:
+
+--La maison a trois étages: tu demeures au troisième, les femmes au
+second; mais qui demeure au premier?
+
+Le rough tressaillit.
+
+Puis il se prit à sourire:
+
+--Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.
+
+--Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me le dises.
+
+--Eh bien! c'est Calcraff.
+
+--Le bourreau de Londres?
+
+--Oui.
+
+--Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie ici, car, ajouta l'homme
+gris, s'il faut tout te dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie
+lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était.
+
+--Et Sa Seigneurie vous envoie pour me parler?
+
+--Oui.
+
+--Que désire-t-elle?
+
+L'homme gris et le rough causaient tout bas, et personne ne pouvait les
+entendre.
+
+D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams achevaient de se griser
+et ne regardaient que leurs verres.
+
+--Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant toujours au rough,
+qu'un lord, membre du Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au
+Black-horse, est un lord excentrique.
+
+--Certainement, dit le rough.
+
+--Et un lord excentrique a des caprices étranges.
+
+--Bon!
+
+--Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une fantaisie qui lui trotte par
+la cervelle.
+
+--Laquelle?
+
+--Il voudrait avoir de la corde de pendu.
+
+--En vérité!
+
+--Il prétend que la corde de pendu porte bonheur, et qu'il a des sommes
+très-fortes engagées aux prochaines courses d'Epsom.
+
+--Je commence à comprendre, dit le rough. Il vous a chargé d'aller en
+demander à Calcraff.
+
+--Oui et non.
+
+--Comment cela?
+
+--Il m'a chargé de te voir d'abord.
+
+--Et puis?
+
+--Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer cette nuit dans la
+chambre de Betty.
+
+--Après?
+
+--Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a à faire, mais voilà mon
+idée à moi.
+
+--Voyons?
+
+--Nous allons achever de griser Betty, nous l'emmènerons dehors, et
+quand nous l'aurons couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras
+dans sa poche la clef de sa chambre.
+
+--Et Williams?
+
+--Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit l'homme gris en
+souriant, mais nous n'avons rien à craindre de lui. Encore une bouteille
+de porto, et il va rouler sous la table.
+
+--Je le crois.
+
+Alors l'homme gris éleva la voix:
+
+--Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous donc deux autres bouteilles
+de porto: c'est moi qui paye!...
+
+--Non, non, c'est moi.... balbutia Williams d'une voix épaissie par
+l'ivresse, c'est moi, toujours moi!...
+
+Et il jeta une deuxième guinée sur la table.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+On apporta les deux autres bouteilles de porto.
+
+Ce fut un véritable scandale.
+
+Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, du porter et du gin,
+mais jamais le vin de Porto n'y avait coulé aussi abondamment.
+
+Ceux qui n'étaient point admis à la table de Williams se prirent à
+murmurer.
+
+D'autres se mirent à rire.
+
+Quelques-uns prétendirent tout bas que si Shoking était un lord, l'homme
+gris pouvait bien en être un autre, et deux voleurs qui sortaient de
+Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se disaient qu'il y avait
+peut-être un coup à faire, en le suivant, s'il s'en allait seul de la
+cave du Cheval-Noir.
+
+Pendant ce temps, Williams buvait toujours et racontait ses campagnes.
+
+L'homme gris et le rough avait échangé un regard et n'avaient plus qu'à
+attendre.
+
+A mesure qu'il parlait, la langue de Williams s'épaississait et ses yeux
+clignotaient.
+
+Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de temps en temps son
+bredouillement, pour dire à Betty:
+
+--Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre morte.
+
+Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme gris, il l'avait vu à
+l'oeuvre dans le Brook street.
+
+Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de paraître avoir rencontré
+l'homme gris ailleurs que dans la taverne du Blak-horse.
+
+Williams, à force de prédire à Betty qu'elle roulerait sous la table,
+lui donna l'exemple.
+
+Son verre, encore plein, lui échappa des mains, et il se laissa glisser
+de son escabeau sur le sol en grommelant:
+
+--J'ai mon compte.
+
+Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit un banc sous la tête, en
+guise d'oreiller.
+
+Puis elle se leva et dit:
+
+--Il fait trop chaud ici. Sortons!
+
+--J'allais te le proposer, dit galamment l'homme gris.
+
+Betty le regarda.
+
+--C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu Williams?
+
+--Oui.
+
+--Tu es donc bien fort?
+
+Et elle eut un accent d'admiration.
+
+--Peuh! fit modestement l'homme gris.
+
+Betty reprit:
+
+--Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais?
+
+--Certainement.
+
+--Veux-tu être mon homme?
+
+--Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire à l'ignoble créature,
+nous causerons de tout cela en haut.
+
+--Tu veux donc t'en aller d'ici?
+
+--N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?
+
+--C'est juste. Eh bien! allons!...
+
+L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu, et se leva.
+
+Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras.
+
+Le rough sortit avec eux.
+
+Tous trois remontèrent les marches de l'escalier, arrivèrent dans la
+rue, et le rough dit:
+
+--Je sais un endroit où il y a de fameuse ale.
+
+--Et où cela? demanda Betty.
+
+--A deux pas, dans Well close square.
+
+--Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée que l'homme gris m'aimerait.
+N'est-ce pas, tu m'aimeras, mon mignon?
+
+--Certainement, répondit l'homme gris. Seulement, tiens-toi un peu plus
+droite.
+
+--Est-ce que je marche de travers?
+
+--Oui, un peu.
+
+--Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a trahie... Aussi, je me...
+vengerai...
+
+Elle était de plus en plus lourde au bras de l'homme gris.
+
+Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre le bal Wilson et ils
+se trouvaient maintenant au seuil de Well close square.
+
+Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.
+
+--C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai des fourmis dans les
+jambes.
+
+--Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.
+
+--Nous y sommes, au grand air.
+
+--Veux-tu t'asseoir là?
+
+Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était dans le square.
+
+Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant à regarder l'homme
+gris et lui disant:
+
+--Tu me plais... du moment que tu as battu Williams... tu seras mon
+homme, pas vrai?
+
+Elle parlait maintenant d'une voix assourdie par l'ivresse et ses yeux
+ne demeuraient ouverts qu'à force de volonté.
+
+L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau regard.
+
+Betty bredouillait de plus en plus:
+
+--Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me montent des jambes à
+l'estomac. Bon! il me semble que j'en ai sur la tête...
+
+Et elle se coucha tout de son long sur le banc.
+
+C'était le coup de grâce de l'ivresse.
+
+Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes après l'homme gris et son
+compagnon entendirent un ronflement sonore.
+
+--Bon! voilà le moment, dit l'homme gris.
+
+--Faut-il prendre la clef?
+
+--Oui.
+
+Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses heures, fouilla Betty
+adroitement et lui enleva la clef de sa chambre.
+
+Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc et se dirigèrent vers la
+maison où logeait Calcraff.
+
+Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme gris s'arrêta:
+
+--Un instant, dit-il: puisque tu habites la maison, tu dois la connaître
+parfaitement.
+
+--Sans doute, répondit le rough.
+
+--As-tu jamais pénétré chez Calcraff?
+
+--Une fois.
+
+--Comment cela?
+
+--Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à l'éteindre.
+
+--Fort bien.
+
+--Ce qui fait que je me suis promené par tout son logis. C'est fort
+curieux.
+
+--Est-ce qu'il est seul au premier étage?
+
+--Tout seul avec sa servante.
+
+--Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien de pièces?
+
+--Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée?
+
+--Oui.
+
+--C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est celle de son laboratoire.
+
+C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus, quand on lui permet
+d'emporter le corps. Il est un peu chirurgien, dit-on.
+
+C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses instruments, depuis les
+fers à marquer jusqu'aux cordes.
+
+L'homme gris suivait attentivement les détails de cette description
+sommaire.
+
+Et levant les yeux vers le deuxième étage:
+
+--Où est la chambre de Betty? demanda-t-il.
+
+--A la fenêtre du milieu.
+
+--Par conséquent, cette chambre est au-dessus du laboratoire de
+Calcraff?
+
+--Oui, justement.
+
+--C'est là ce que je voulais savoir. Allons maintenant.
+
+Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent l'allée humide et
+noire de la maison, marchant sur la pointe du pied.
+
+L'homme gris murmura:
+
+--Mon plan est fait...
+
+--Pour avoir la corde de pendu?
+
+--Oui.
+
+Le rough montait l'escalier le premier, et quand il eut ouvert la porte
+de la chambre de Betty:
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment vous ferez pour pénétrer
+chez Calcraff.
+
+--Tu vas voir.
+
+Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était plongée dans l'obscurité.
+
+--Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna l'homme gris.
+
+En même temps, il tira de sa poche un petit outil en deux morceaux qu'il
+se mit à ajuster.
+
+Pendant ce temps, le rough s'était procuré de la lumière et regardait
+l'homme gris avec étonnement.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche en deux morceaux, qu'il
+s'empressait de réunir, était un outil des plus vulgaires, un tarière.
+
+En démontant le manche, il avait pu le cacher sous ses vêtements.
+
+A Londres, où toutes les maisons sont de construction légère, les
+planchers sont en bois et n'ont pas grande épaisseur.
+
+--Que faites-vous donc? demanda le rough, qui vit l'homme gris
+s'agenouiller et appuyer sa tarière sur le plancher.
+
+--Tu le vois, je perce un trou.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour voir ce qui se passe en bas.
+
+Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça sans bruit et
+lentement dans le plancher.
+
+Ce fut l'affaire de quelques minutes.
+
+Au bout de ce temps, le plancher était à jour.
+
+Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda à John de souffler la
+chandelle.
+
+La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée dans l'obscurité;
+mais un filet de lumière qui passait sous la porte de la pièce voisine
+et venait mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou percé par
+l'homme gris, attestait que Calcraff ne dormait pas.
+
+L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre pour appliquer son oeil au
+trou, vit ce filet de lumière et dit:
+
+--Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.
+
+--Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé ce trou? fit le rough. Il
+est trop petit pour y passer autre chose que le doigt.
+
+--Oui, mais il est assez grand pour nous servir de judas.
+
+--Je comprends encore moins pourquoi vous m'avez fait souffler la
+chandelle.
+
+--C'est bien simple pourtant. Suppose que la chandelle soit allumée.
+
+--Bon!
+
+--Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne dans son laboratoire.
+
+--Eh bien?
+
+--Et qu'il lève les yeux. La lumière nous trahira en lui montrant le
+trou.
+
+--Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais pas à cela.
+
+--Maintenant, reprit l'homme gris à voix basse, en attendant qu'il
+éteigne sa lampe et qu'il dorme, causons.
+
+--Soit, dit le rough à voix basse.
+
+--Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, est fort curieux de tout ce
+qui précède ou suit une exécution.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir ce que fait Calcraff
+ordinairement.
+
+--Je puis vous le dire, moi, fit le rough.
+
+--Eh bien! va, je t'écoute.
+
+En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne chôme, Calcraff se
+lève de bonne heure.
+
+--Fort bien.
+
+--Une vieille femme, qui lui sert de servante, lui fait à déjeuner.
+
+Il mange et s'en va.
+
+--Sais-tu où?
+
+--Il se promène tantôt dans les docks, tantôt dans les beaux quartiers
+du West-End, où il est moins connu de vue et où il n'a pas peur que les
+enfants le poursuivent en le huant.
+
+Il lunch dans la première taverne venue, va prendre son repas du soir,
+tout seul, un peu partout, boit deux ou trois chopes de bière et rentre
+chez lui.
+
+Jamais il ne parle à personne.
+
+--Et lorsqu'il a une exécution à faire?
+
+--Alors ses habitudes sont un peu changées.
+
+--Comment cela?
+
+--La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive au petit jour, et
+Calcraff lui donne ses ordres.
+
+C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser l'échafaud pendant la
+nuit; c'est lui qui emporte la corde et le bonnet noir. Calcraff ne
+touche à rien jusqu'au dernier moment.
+
+Il passe la journée hors de chez lui, comme à l'ordinaire, mais les gens
+qui l'ont vue luncher assurent qu'il ne boit que de l'eau.
+
+Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire, il revient chez lui à la
+nuit tombante et se couche aussitôt.
+
+--Sans avoir soupé?
+
+--Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le courage de remplir son
+triste métier qu'à la condition d'avoir l'estomac libre et la tête
+calme.
+
+A deux heures du matin, il se relève, s'habille et boit une tasse de
+lait.
+
+Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en va à Newgate attendre
+l'heure de l'exécution.
+
+--Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais je voudrais bien savoir
+ce que Jefferies et lui se disent quand le valet vient recevoir les
+ordres du maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais toi, tu
+peux t'en aller.
+
+En même temps, l'homme gris tira de sa poche une dizaine de guinées et
+les mit dans la main du rough, frémissant à ce contact.
+
+--Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--La corde de pendu.
+
+--Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends ton argent et va te
+coucher.
+
+Le rough ne se le fit pas répéter.
+
+L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il fut sorti, il
+s'enferma.
+
+Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé, se pencha de nouveau et
+regarda.
+
+Le filet de lumière avait disparu.
+
+Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car un ronflement sonore
+se faisait entendre de l'autre côté de la porte du laboratoire.
+
+Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres objets qui eussent bien
+plus encore excité la curiosité de John le rough s'il eût été encore là.
+
+C'était d'abord une petite boule de cuivre de la grosseur d'une bille à
+jouer, suspendue à un long fil de laiton.
+
+Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent, elle passa
+librement à travers le trou du plancher et, dévelopant le fil de laiton,
+l'homme gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.
+
+Le second objet qu'il plaça auprès du trou et dans lequel il incrusta le
+bout du fil de laiton était une petite boîte en métal de dix pouces de
+longueur.
+
+Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers le plancher, par
+le fil de laiton, avec la petite boule qui était descendue dans le
+laboratoire.
+
+Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se trouvait sur la surface
+supérieure de la boîte.
+
+Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades d'étincelles et la
+petite boule de cuivre flamboya, représentant sur sa surface tout ce que
+le laboratoire renfermait.
+
+C'était un appareil à lumière électrique que l'homme gris venait de
+mettre en activité; et le laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre,
+se refléta tout entier sur la petite boule de cuivre et l'homme gris put
+en examiner en détail les moindres objets.
+
+--A présent, dit-il, je sais ce que je voulais savoir, et je vais
+attendre Jefferies.
+
+Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse et la lumière
+s'éteignit.
+
+Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, remit le tout
+dans sa poche et, s'allongeant sur le parquet et se roulant dans son
+manteau, il attendit le point du jour.
+
+* * * * *
+
+Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur le banc de Well close
+square et rêvait qu'elle était la femme de l'homme gris, le gaillard
+assez robuste pour avoir battu Williams le terrible.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Le lendemain, vers huit heures du matin, les misérables habitants de
+Well close square virent Jefferies sortir de chez Calcraff.
+
+Il emportait un paquet enveloppé de serge verte.
+
+--Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours pour demain, à ce qu'il
+paraît.
+
+Il y avait un groupe de roughs à la porte du public-house qui occupait
+le rez-de-chaussée de la maison habitée par le bourreau.
+
+--Quoi donc qui est pour demain? demanda une balayeuse qui se
+réconfortait d'un verre de gin.
+
+--L'exécution de John Colden, répondit un jeune homme, ne voyez vous pas
+Jefferies qui passe?
+
+--Hé! Jefferies? cria la balayeuse.
+
+Le valet du bourreau s'arrêta.
+
+--Venez donc boire un verre de gin avec nous, si vous n'êtes pas trop
+fier, reprit cette femme qui était jeune et ne manquait pas de beauté
+sous ses haillons.
+
+--Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec Jefferies! dit un autre
+rough.
+
+--C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Jefferies s'était arrêté hésitant.
+
+--Allons, vieux, dit un des hommes qui se trouvaient sur le seuil du
+public-house, est-ce que vous allez nous refuser?
+
+--Non, dit Jefferies.
+
+Et il s'approcha et porta la main à son bonnet.
+
+Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient qu'il avait
+pleuré.
+
+Un rough qui demeurait dans Parmington street lui dit:
+
+--Comment va ta fille?
+
+--Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle est chez un lord qui
+m'avait promis de la guérir, mais je n'y crois guère. Hier elle était
+plus faible encore que de coutume.
+
+Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies et roulèrent lentement
+sur ses joues creuses.
+
+--C'est donc pour demain? fit la balayeuse.
+
+Jefferies tressaillit.
+
+--Oui, c'est pour demain, dit-il.
+
+--La corde est là-dedans, n'est-ce pas?
+
+Et la jeune femme toucha le paquet.
+
+Jefferies se recula vivement.
+
+--N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Cela porte malheur.
+
+--Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire ça, au contraire, reprit la
+balayeuse. De la corde de pendu! c'est de la réussite.
+
+--Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.
+
+--Elle est donc neuve?
+
+--Oui, l'autre était usée; John Colden est un solide gaillard à ce qu'on
+dit. Il ne faut pas que la corde casse.
+
+--Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à ton aise de la mort d'un
+homme.
+
+--L'habitude, fit un autre.
+
+--Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner sa vie.
+
+Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main fiévreuse qu'il porta à
+ses lèvres le verre de gin que le land lord lui versa.
+
+La balayeuse reprit:
+
+--Tu ferais bien grâce à John Colden si on te promettait la vie de ta
+fille, hein?
+
+Le malheureux devint livide.
+
+--Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? Ce n'est pas moi
+qui pends, c'est Calcraff.
+
+--Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est qu'un instrument. Quand
+il refuserait de pendre John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on
+ferait venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais nous n'avons pas le droit
+de faire grâce.
+
+Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva à toutes jambes,
+tandis que la balayeuse disait:
+
+--J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours ça.
+
+Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé, tantôt rapide, tantôt
+lent.
+
+Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah venait sans cesse à ses
+lèvres.
+
+C'est que le malheureux père, qui avait vu sa fille la veille au soir,
+l'avait trouvée plus pâle, plus défaillante encore que de coutume, et
+malgré l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu qui répondait
+de la sauver, il était parti la mort dans l'âme.
+
+Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house voisin, chez
+lequel il allait boire quelquefois, l'avait appelé et lui avait dit:
+
+--Calcraff est venu.
+
+--Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus comment je vis, je sais
+pourquoi!
+
+--Il vous attend demain matin.
+
+Jefferies était monté chez lui et s'était couché.
+
+Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie pendant laquelle il
+n'avait cessé de balbutier le nom de son enfant, Jefferies s'était
+habillé à la hâte et avait couru chez Calcraff.
+
+Calcraff lui avait dit:
+
+--C'est pour demain. Prends les outils et veille à ce que tout soit
+prêt.
+
+Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi que les crochets destinés
+à la fixer, et le bonnet de laine noire qui devait recouvrir la tête du
+condamné au moment suprême.
+
+Puis il lui avait dit encore:
+
+--Comment va ta fille?
+
+Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était sorti de chez Calcraff
+et que les roughs du public-house l'avaient appelé, ils avaient pu voir
+comme il était pâle et anéanti.
+
+Donc Jefferies s'en alla.
+
+Il revint dans Parmington street et monta chez lui la corde, le bonnet
+noir et les crochets.
+
+Puis il redescendit et sauta dans un cab.
+
+Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement qu'à pied, sauf
+lorsqu'il s'agissait du service de l'État.
+
+Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient une indemnité de voiture
+pour aller prévenir les gardiens des bois de justice.
+
+En France, le bourreau a l'échafaud démonté dans sa maison.
+
+En Angleterre, les bois de justice sont confiés à deux sous-aides qui
+logent dans un quartier éloigné.
+
+Ces deux hommes ont pour mission de dresser l'échafaud, qu'ils apportent
+démonté, pendant la nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux
+cheval.
+
+Il occupait une maison dans Mill en road, dans l'extrême East-End, tout
+à côté d'un cimetière.
+
+Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit conduire.
+
+Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, au lieu de
+revenir dans Parmington-street, il pria le cocher de le conduire, dans
+Hampsteadt.
+
+Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le paya et le renvoya.
+
+Ensuite il continua son chemin à pied, et, à mesure qu'il avançait,
+sa marche devenait plus lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il
+s'arrêtait, comme si les forces lui eussent manqué tout à coup.
+
+C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille de ce joli cottage où
+était sa fille, son coeur cessait de battre, et il s'attendait à quelque
+nouvelle sinistre.
+
+Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la grille et s'assit sur
+une borne, attachant un oeil anxieux sur la maison où tout paraissait
+tranquille.
+
+Enfin, une fenêtre s'ouvrit.
+
+Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître l'homme gris.
+
+Celui-ci le salua de la main et lui cria:
+
+--Ça va mieux!
+
+Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.
+
+En deux bonds il traversa la rue et arriva tout affolé dans le jardin.
+
+L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre.
+
+--Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter encore; aujourd'hui je ne
+doute plus, et il dépend de vous que votre fille vive!
+
+--De moi! exclama Jefferies frémissant.
+
+--De vous, répéta l'homme gris.
+
+Et il prit le valet du bourreau par le bras et le fit entrer dans la
+maison.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre de Jefferies?
+
+Pour le comprendre, il faut nous reporter à une heure plus tôt et
+pénétrer dans cette chambre aux murs enduits de goudron, dans laquelle
+Jérémiah avait été transportée une douzaine de jours auparavant.
+
+Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient à voix basse.
+
+Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse brûlait encore sur la
+cheminée.
+
+Jérémiah dormait.
+
+La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil était régulier, et
+on n'entendait plus retentir cette respiration sifflante des premiers
+jours.
+
+Les trois personnes qui causaient tout bas au pied du lit étaient
+Suzannah l'Irlandaise, l'abbé Samuel et Shoking.
+
+Shoking disait:
+
+--Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste hier.
+
+--Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la malade, qui semblait
+renaître à la vie depuis quelques jours, est retombée hier soir.
+
+--Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que le mal est sans remède.
+
+--Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis de la sauver, et il la
+sauvera.
+
+L'abbé Samuel ne répondit rien.
+
+--Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque matin, jusqu'avant-hier,
+l'homme gris allumait un réchaud, sur les charbons ardents duquel il
+répandait une poudre brune, laquelle se dégageait aussitôt en une fumée
+épaisse qui remplissait la chambre et exhalait une odeur âpre?
+
+--Oui, dit Suzannah.
+
+--Et lorsque Jérémiah avait respiré cette odeur, elle se sentait
+soulagée sur-le-champ, l'oppression disparaissait et de belles couleurs
+roses revenaient à ses joues.
+
+--Tout cela est vrai, dit Suzannah.
+
+--Hier matin, continua Shoking, l'homme gris n'a point recommencé:
+pourquoi?
+
+--Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et Suzannah.
+
+--Je le sais, moi, dit Shoking.
+
+--Ah!
+
+--Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies venait, il voyait sa
+fille allant mieux et l'espoir lui revenait au coeur, et il pleurait de
+joie, le pauvre homme.
+
+--Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la mort dans le coeur.
+
+--C'est que le mal paraissait avoir repris tout son empire.
+
+C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.
+
+--Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.
+
+--Parce que l'homme gris a son projet. Mais chut!
+
+Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur était venu mourir,
+Shoking se leva et s'approcha de la croisée.
+
+Une voiture venait de s'arrêter devant la grille et de cette voiture
+descendait l'homme gris, enveloppé dans un large manteau qui le couvrait
+de la tête aux pieds.
+
+Shoking courut à sa rencontre et lui prit le manteau, lorsque l'homme
+gris, l'ayant ouvert lui apparut dans cet humble costume qu'on lui
+voyait le soir à la taverne du Cheval-Noir.
+
+Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion:
+
+--Maître! maître! venez vite, la pauvre petite est bien mal.
+
+L'homme gris le suivit sans mot dire.
+
+Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait toujours.
+
+--Voyez comme elle est pâle dit Shoking.
+
+--Comme ses pauvres lèvres sont décolorées, ajouta Suzannah.
+
+L'homme gris demeura impassible.
+
+Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:
+
+--Je la guérirai, si je le veux.
+
+--Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent à la fois le prêtre, la
+femme et le mendiant.
+
+--Peut-être... cela dépendra de Jefferies, attendons qu'il vienne.
+
+--Je comprends, murmura Shoking, c'est un échange d'existences qu'il va
+lui proposer.
+
+Une heure après, Jefferies arrivait et nous avons vu l'homme gris aller
+à sa rencontre et lui dire:
+
+--La guérison de votre fille dépend de vous.
+
+Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la malade.
+
+Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela et crut qu'elle était
+morte.
+
+Mais le sourire n'avait point abandonné les lèvres de l'homme gris.
+
+--Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est entre vos mains.
+
+--Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que puis-je donc faire pour sauver
+mon enfant?
+
+--Je te le dirai tout à l'heure.
+
+Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:
+
+--Viens avec moi.
+
+Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et les yeux pleins de
+larmes au chevet de sa fille endormie.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître l'homme gris et
+Shoking.
+
+Ce premier tenait à la main un petit coffret en bois des îles.
+
+L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli de charbons ardents.
+
+Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la chambre, l'homme gris
+ouvrit le coffret, qui était plein de cette poudre noirâtre dont il
+s'était déjà servi, et il en répandit le contenu sur le brasier.
+
+Soudain une fumée épaisse monta lentement dans la chambre et en
+quelques minutes l'eut envahie à ce point que les quatre personnes qui
+entouraient la malade ne purent se voir au travers.
+
+Cela dura environ un quart-d'heure.
+
+Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les murs, se dissipant
+insensiblement au milieu.
+
+Les murs goudronnés semblaient l'attirer et l'absorber à mesure.
+
+--Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris à Jefferies.
+
+O miracle!
+
+La pâleur de la malade avait disparu, de belles couleurs rosées se
+répandaient sur ses joues et sa respiration, si faible tout à l'heure
+qu'on eût pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah était morte,
+sa respiration se faisait entendre avec une régularité sonore.
+
+Jefferies jeta un cri.
+
+Ce cri éveilla Jérémiah.
+
+Elle ouvrit les yeux et reconnut son père.
+
+Alors un sourire angélique vint à ses lèvres.
+
+Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de baisers furieux.
+
+Et ses larmes brûlantes tombaient une à une sur le doux visage de la
+jeune fille.
+
+--Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade hier, et j'ai cru que
+c'était fini... mais aujourd'hui, je sens que ça va mieux... beaucoup
+mieux...
+
+Elle fit un léger effort et se remit sur son séant.
+
+Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un autre sourire; puis elle
+vit Suzannah, et lui tendit la main.
+
+--Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie de caresses, si je pouvais
+vivre, comme je serais heureuse! Si tu savais comme on est bon pour
+moi... ici!...
+
+--Je le sais, dit le pauvre père en pleurant.
+
+L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule et lui dit:
+
+--Suis-moi.
+
+Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor voisin.
+
+--Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle trente fois encore
+l'expérience que je viens de faire, tu pourras emmener ta fille, non
+plus en voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant avec
+ivresse le grand air.
+
+--Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, qui voulut se mettre à
+genoux.
+
+L'homme gris l'arrêta.
+
+--Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette poudre noire que je
+verse dans le charbon enflammé?
+
+Jefferies frissonna.
+
+--Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, vous savez que je suis
+pauvre et misérable: ne viendrez-vous pas à mon aide?
+
+--Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de l'or qu'on la pourrait
+payer, Jefferies, cette précieuse substance qui peut sauver ta fille.
+
+--Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre diable qui, en ce
+moment, suspendit son âme tout entière aux lèvres de l'homme gris.
+
+--Avec la vie d'un homme, répondit-il.
+
+Et alors Jefferies le regarda, en proie à un effroi indicible.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+--La vie d'un homme, la vie d'un homme! murmurait Jefferies avec un
+accent désolé; oh! je n'en ai qu'une à vous offrir. C'est la mienne.
+Prenez-la... mais sauvez ma fille.
+
+--Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris, suis-moi encore.
+
+Et il le fit redescendre au rez-de-chaussée, dans ce petit salon où
+Shoking s'était trouvé, quelques jours auparavant, métamorphosé en lord
+Vilmot.
+
+Auprès de la cheminée pendait un tuyau de caoutchouc qui correspondait
+avec la chambre de la malade.
+
+L'homme gris approcha de ses lèvres l'embouchure d'ivoire de ce tuyau,
+et dit:
+
+--Suzannah, descends.
+
+Jefferies était comme un homme privé de raison et se demandait, en
+regardant l'homme gris, ce que celui-ci voulait dire.
+
+Suzannah descendit.
+
+--Regarde cette femme, dit alors l'homme gris.
+
+--C'est un ange, dit Jefferies, elle a veillé ma pauvre enfant chaque
+nuit.
+
+--Et depuis huit jours elle a bien pleuré, va.
+
+A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah cacha sa tête dans ses
+mains et fondit en larmes.
+
+--Cette femme qui a veillé ton enfant, reprit l'homme gris d'une voix
+émue et grave, cette femme qui l'a soignée avec le dévouement d'une
+soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui elle est?
+
+--Non, balbutia Jefferies.
+
+--Eh bien! c'était la compagne dévouée, la femme devant Dieu d'un homme
+que tu as connu, d'un homme qui est mort... et mort par toi...
+
+Jefferies recula, frissonnant.
+
+--C'était la femme de Bulton, acheva l'homme gris.
+
+Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri d'horreur et tomba à
+genoux.
+
+Jamais peut-être il n'avait compris son infamie comme il la comprenait
+en ce moment.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme, qui est une soeur pour ta
+fille, tu n'as pas seulement tué l'homme qu'elle aimait, tu vas faire
+plus encore...
+
+Jefferies, les cheveux hérissés, regardait tour à tour l'homme gris et
+Suzannah, et son coeur se remplit d'une ténébreuse épouvante.
+
+--Tu es allé ce matin dans Well close square, reprit l'homme gris.
+
+Jefferies sentit ses cheveux se hérisser.
+
+--Calcraff t'a donné ses ordres...
+
+Pâle comme un mort, Jefferies baissa la tête.
+
+--Tu as emporté de chez lui, avant de venir ici, un paquet recouvert
+d'une serge verte. Ce paquet renfermait le bonnet noir et la corde...
+
+Un cri sourd s'échappa de la poitrine de Jefferies.
+
+--Demain tu passeras cette corde au cou d'un homme appelé...
+
+Jefferies tremblait de tous ses membres, et en ce moment, il eût voulu
+mourir, car il pressentait quelque épouvantable révélation.
+
+--Comment s'appelle ce condamné? dit encore l'homme gris.
+
+--John Colden, murmura Jefferies d'une voix éteinte.
+
+--Eh bien! demande à Suzannah qui est cet homme?
+
+Et comme le valet de Calcraff attachait sur Suzannah un regard éperdu:
+
+--C'est mon frère! dit-elle.
+
+Alors Jefferies se leva tout d'une pièce.
+
+Sa face pâle se colora tout à coup et il s'écria d'une voix vibrante et
+sauvage:
+
+--Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez, mais je n'aiderai point
+Calcraff.
+
+--Au contraire, dit l'homme gris, il faut que tu l'aides, il faut que
+tu sauves John Colden. Si tu veux que ta fille vive, il faut que John
+Colden vive aussi.
+
+La loi du talion était une loi de mort jusqu'à présent, j'en veux faire
+une loi de salut.
+
+Jefferies, les cheveux hérissés, les yeux hagards ne répondait pas.
+
+Il regardait l'homme gris, il semblait se demander comment lui,
+Jefferies, pouvait faire ce que le lord mayor et tous les aldermen
+réunis ne pourraient, c'est-à-dire accorder la vie à un homme condamné à
+mourir.
+
+L'homme gris devina sa pensée.
+
+--Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es pas la reine et tu ne
+saurais faire grâce.
+
+--Hélas! dit Jefferies affolé.
+
+--Tu n'es pas le bourreau, mais son valet... et tu ne passes pas la
+corde au cou du patient.
+
+--Non, dit encore Jefferies.
+
+Et il paraissait en proie à une sorte de délire.
+
+L'homme gris le prit par la main:
+
+--Calme-toi, dit-il, tâche de retrouver ton sang-froid; je sauverai ta
+fille!
+
+--Vous la sauverez!
+
+--Oui, si tu me promets de faire ce que je te demande, et tu vas voir
+que ce que je te demande est possible.
+
+Jefferies se sentait un peu soulagé, et ce fut avec une sorte d'avidité
+qu'il leva de nouveau les yeux sur son interlocuteur.
+
+--Écoute-moi bien et réponds-moi nettement, reprit l'homme gris:
+
+Si Calcraff était malade, le remplacerais-tu?
+
+--Non. On ferait venir l'exécuteur de Manchester ou de Liverpool.
+
+--Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose une chose. Il est six
+heures et demie du matin, l'échafaud est dressé, le peuple s'agite et
+gronde à l'entour de Newgate. Le condamné est prêt... les draps
+blancs entre lesquels il doit traverser la cuisine sont tendus, et le
+malheureux s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff et par
+le prêtre.
+
+--Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait pas.
+
+--Calcraff n'a plus que quelques pas à faire, poursuivit l'homme gris.
+Tout à coup, il s'arrête, chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le
+temps d'envoyer chercher le bourreau de Manchester?
+
+--Oh! non.
+
+--Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff.
+
+--Oui, mais Calcraff se porte bien.
+
+--Qui sait?
+
+Et, posant de nouveau la main sur l'épaule de Jefferies, l'homme gris
+ajouta:
+
+--Sans moi, ta fille serait morte depuis huit jours, et cependant elle
+vivra. Crois-tu donc que je ne puisse faire des choses impossibles en
+apparence?
+
+Jefferies le regardait toujours.
+
+--Écoute encore, reprit-il. Ce que je te disais tout à l'heure arrivera.
+Au dernier moment, Calcraff tombera foudroyé. Alors c'est toi qui le
+remplaceras.
+
+--Eh bien! fit Jefferries frémissant, que voulez-vous que je fasse?
+
+--Tu passeras la corde au cou de John Colden.
+
+--Bon.
+
+--Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux.
+
+--Et puis?
+
+--Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras dans l'éternité.
+
+--Mais, dit Jefferies d'une voix étranglée, et regardant Suzannah qui
+frissonnait et pleurait, ce n'est point la vie de John Colden que vous
+me demandez, c'est sa mort.
+
+Un sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.
+
+--Tu porteras la corde, qui doit servir demain à l'exécution, à un
+endroit que je te désignerai.
+
+Nous nous arrangerons de façon qu'elle ne serre pas trop le cou de John
+Colden, acheva l'homme gris.
+
+Jefferies continuait à ne pas comprendre.
+
+Mais il commençait à avoir une foi aveugle en cet homme qui disputait si
+victorieusement sa fille à la mort.
+
+--Je vous obéirai, dit-il. Sur la vie de ma fille, que vous tenez entre
+vos mains, je vous jure que je serai votre esclave.
+
+--C'est bien. Alors écoute-moi encore. A quelle heure, cette nuit,
+partiras-tu de chez toi pour aller présider à l'érection de l'échafaud?
+
+--A minuit.
+
+--Tu auras la corde et les autres instruments du supplice?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! entre dans une maison de Farrington street qui porte le n°
+189; tu monteras au troisième, tu frapperas à la porte de l'escalier et
+on t'ouvrira. Si tu exécutes de point en point ce que moi ou lord Vilmot
+te commanderons, John Colden ne mourra pas, et si John Colden ne meurt
+pas, ta fille sera sauvée.
+
+Jefferies regarda de nouveau Suzannah.
+
+L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'espérance brillait dans ses
+yeux.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Jefferies avait donné ses ordres aux sous-aides qui devaient dresser
+l'échafaud.
+
+Jusqu'au soir il n'avait plus rien à faire.
+
+Il obtint de l'homme gris la permission de rester avec sa fille jusqu'à
+cinq heures de l'après-midi.
+
+Alors seulement il se retira.
+
+Shoking n'avait pas bougé non plus.
+
+Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit à part et lui dit:
+
+--Demain nous allons jouer une grosse partie, mon ami, et il faut tout
+prévoir.
+
+--Que voulez-vous dire, maître? demanda Shoking.
+
+--Il peut se faire qu'il m'arrive malheur.
+
+--A vous? fit Shoking avec effroi.
+
+--Oui, à moi.
+
+--Et comment cela?
+
+--Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre depuis ce matin.
+
+--Maître!
+
+--Et quand j'aurai sauvé John Colden, il se peut faire que je sois
+obligé de me cacher pendant quelques jours.
+
+--Ah!
+
+--Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien, mon ami, que je veux
+tenir la parole que j'ai donnée à Jefferies, du moment où il aura tenu
+la sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis pas ici, il faut
+que tu puisses, sans moi, continuer le traitement que je fais subir à
+Jerémiah. Je vais donc t'initier à mon secret.
+
+Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking dans une chambre voisine
+qu'il avait convertie en laboratoire de chimie. Le réchaud et la boîte à
+la poudre brune s'y trouvaient.
+
+--Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris.
+
+--Parlez, maître.
+
+--Je t'ai dit qu'il y avait en Amérique une vallée dont le séjour
+guérissait rapidement la phthisie.
+
+--Oui.
+
+--Et que cette guérison devait être attribuée non au climat, mais
+à certaines émanations résineuses qui se dégagent des arbres qui la
+couvrent.
+
+--Eh bien? dit Shoking.
+
+--Ces émanations, poursuivit l'homme gris, je les ai analysées et j'ai
+constaté en elles un mélange de goudron et d'acide phénique.
+
+Le goudron seul serait impuissant, mais combiné avec l'acide phénique,
+il obtient un résultat décisif.
+
+--Après? dit Shoking, qui écoutait attentivement.
+
+--Cette poudre que tu me vois jeter chaque matin et chaque soir dans
+le réchaud n'est autre chose que le phénol pulvérisé. Tu trouveras ce
+phénol chez tous les apothicaires.
+
+--Bon!
+
+--Si donc j'étais obligé de m'absenter, ou de me tenir caché pendant
+quelques jours, si je ne pouvais revenir ici, tu continuerais à brûler
+du phénol chaque matin et chaque soir dans la chambre de Jérémiah.
+
+--Oui maître, dit Shoking; et vous croyez que Jérémiah guérira?
+
+--J'en suis sûr. Maintenant, va prendre tes habits ordinaires, tu
+redeviens Shoking pour ce soir.
+
+--Est-ce que je vais avec vous?
+
+--Sans doute.
+
+L'homme gris s'était enveloppé de nouveau de ce grand manteau qui le
+couvrait de la tête aux pieds.
+
+Une seule personne restait auprès de la malade, c'était Suzannah.
+
+Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme gris.
+
+--Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle, faisant allusion à John
+Colden.
+
+--Je tiens toujours ce que j'ai promis, répondit-il.
+
+Shoking et lui s'en allèrent.
+
+L'ombre et le brouillard planaient déjà sur Londres.
+
+L'homme gris monta dans un cab avec Shoking, et indiqua Old Bailey au
+cocher.
+
+Mais comme le cab traversait Holborn street, l'homme gris souleva la
+petite trappe, et, paraissant changer d'avis, il fit arrêter le cab à la
+porte d'un armurier.
+
+--Attends-moi, dit-il à Shoking qui resta dans la voiture.
+
+L'armurier avait sans doute reçu déjà la visite de l'homme gris, car il
+le salua comme une connaissance.
+
+--Est-ce prêt? dit le premier.
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+Et l'armurier remit d'abord à l'homme gris une sorte de boule que
+celui-ci mit dans la poche de son manteau; puis un autre petit paquet
+enveloppé dans un morceau d'étoffe.
+
+Et enfin une canne.
+
+Shoking regardait et ne comprenait pas.
+
+L'homme gris, muni de ces objets, remonta dans le cab et dit à Shoking:
+
+--Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient que des fusils, des
+épées et des pistolets?
+
+--Dame! fit Shoking.
+
+--Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant, ils vendent aussi des
+cannes.
+
+--Que voulez-vous donc faire de cette canne? dit Shoking.
+
+--Tu verras cela demain matin.
+
+Et il cria au cocher:
+
+--Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrêterez à la porte de la
+maison de banque Harris et Compagnie.
+
+Un quart d'heure après, l'homme gris descendait encore et laissait
+Shoking dans le cab.
+
+M. Harris, prévenu le matin par un mot jeté à la poste, était resté dans
+ses bureaux.
+
+Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien français qui avait des
+lettres de crédit d'un million.
+
+M. Harris reçut le chirurgien avec empressement.
+
+--Vous m'avez annoncé votre visite, lui dit-il, et je me doute du motif
+qui vous amène.
+
+--Ah! vraiment? dit le prétendu chirurgien.
+
+--C'est demain qu'on pend le condamné irlandais.
+
+--Justement.
+
+--Et il vous serait agréable de voir l'exécution?
+
+L'homme gris fit un signe de tête affirmatif.
+
+--J'ai tout prévu, dit M. Harris.
+
+L'homme gris s'inclina.
+
+--Venez avec moi, ajouta le banquier.
+
+En même temps il sonna et dit à un garçon de bureau:
+
+--Envoyez-moi M. Smith.
+
+M. Smith était le commis qui, seul, couchait dans les bureaux.
+
+--Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le prétendu chirurgien,
+monsieur est la personne dont je vous ai parlé.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Venez avec nous, continua le banquier.
+
+Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite porte qui donnait sur
+un escalier.
+
+Cet escalier conduisait au premier étage de la maison.
+
+M. Smith avait pris une des lampes qui se trouvaient sur le bureau du
+banquier, et il passa le premier pour éclairer.
+
+Arrivé au premier étage, il poussa une porte et l'homme gris se trouva
+au seuil d'une chambre spacieuse dans laquelle on avait dressé deux
+lits.
+
+--Vous coucherez là, dit M. Harris, et je crois bien qu'on n'aura nul
+besoin de vous réveiller.
+
+--Je ne dormirai pas, dit l'homme gris.
+
+--Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris, le tapage qui se fera dans la
+rue, deux ou trois heures avant l'exécution, vous réveillera.
+
+Et M. Harris ouvrit la croisée et fit signe à son hôte d'approcher.
+
+--Tenez, voyez-vous ce réverbère?
+
+--Oui.
+
+--C'est juste au-dessous qu'on dresse l'échafaud.
+
+--Ah! fort bien, dit l'homme gris.
+
+--Vous n'en serez pas à dix mètres et vous pourrez voir tous les détails
+de l'exécution.
+
+L'homme gris s'inclina.
+
+--Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant à son commis, vous
+attendrez que monsieur soit rentré pour fermer les portes.
+
+--Oh! dit le prétendu chirurgien, je reviendrai de bonne heure, entre
+neuf et dix.
+
+--Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car dès minuit, la rue sera
+complètement encombrée.
+
+L'homme gris se confondit en remerciements, donna une poignée de main à
+M. Smith, prit congé de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait
+toujours dans le cab.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+--Dans Farringdon street! ordonna l'homme gris au cocher.
+
+La maison dans laquelle il avait donné rendez-vous à Jefferies se
+trouvait tout à fait à l'angle de Fleet street et faisait face à la
+porte de la cité.
+
+--Viens avec moi, dit l'homme gris à Shoking.
+
+Tous deux descendirent de voiture et s'engagèrent dans une allée assez
+étroite, d'où s'échappait cette odeur nauséabonde qui est particulière
+aux maisons populeuses.
+
+Ils montèrent au troisième étage, et là l'homme gris, ayant tiré une
+clef de sa poche, ouvrit une porte et introduisit Shoking dans un petit
+logement à peu près vide de meubles.
+
+--Chez qui sommes-nous donc? demanda Shoking, tandis que son compagnon
+se procurait de la lumière.
+
+--Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai comme ça une douzaine de
+logis dans Londres, mais comme je les habite rarement, ils sont un peu
+négligés, comme tu vois.
+
+Shoking ne fit pas d'autre observation.
+
+L'homme gris ferma la porte et poursuivit:
+
+--Sais-tu faire un noeud coulant?
+
+--Parbleu! répondit Shoking.
+
+--Eh bien! essayons...
+
+Et il alla chercher une corde qui était pendue dans un coin de la
+chambre.
+
+Une corde toute neuve et tout à fait semblable à celle que Jefferies
+devait emporter de chez Calcraff pour pendre le malheureux John Colden.
+
+--Fais un noeud, dit-il en la tendant à Shoking.
+
+Shoking s'empara de la corde et exécuta le noeud avec une habileté
+incontestable.
+
+--Tu aurais fait un excellent valet de bourreau, dit l'homme gris en
+souriant.
+
+Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit:
+
+--Maintenant, regarde à ton tour.
+
+Et il fit un noeud qui parut à Shoking en tout semblable au sien.
+
+--Vois-tu une différence entre eux? reprit l'homme gris en pliant la
+corde en deux, de façon à placer les deux noeuds à côté l'un de l'autre.
+
+--Non, dit Shoking.
+
+--Alors, donne-moi ton poignet.
+
+Shoking présenta son poing fermé.
+
+L'homme gris passa le noeud fait par Shoking autour du poignet en
+disant:
+
+--Je suppose que c'est ton cou.
+
+Et il tira sur la corde.
+
+--Aïe! fit Shoking, si c'était mon cou, je serais étranglé déjà.
+
+--Bon! voyons l'autre, maintenant.
+
+Et dégageant le poignet du premier noeud, il le passa dans le second,
+c'est-à-dire dans celui qu'il avait fait lui-même.
+
+Puis il tira sur la corde.
+
+Mais, ô miracle! la corde eut beau serrer le poignet, Shoking n'éprouva
+aucune souffrance.
+
+--Comprends-tu, maintenant? dit l'homme gris.
+
+--Ma foi, non! répondit Shoking.
+
+--C'est pourtant bien simple, je t'assure. Cette corde, qui est d'un
+bout à l'autre de la même couleur, est cependant composée de deux
+substances.
+
+--Comment cela?
+
+--Chanvre d'un côté et caoutchouc de l'autre.
+
+--Après? fit Shoking.
+
+--Eh bien?
+
+--La corde aura la force de le soutenir un moment en l'air, mais le
+caoutchouc prêtera assez pour que le poids du corps n'entraîne pas la
+strangulation immédiate.
+
+--Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas avec cette corde-là...
+
+--Tu te trompes complètement.
+
+--Ah!
+
+--N'ai-je pas dit à Jefferies de venir ici?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! comme cette corde est de la même épaisseur, de la même
+longueur et de la même couleur que celle que lui a donnée Calcraff...
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je les ai mesurées la nuit dernière, dit l'homme gris.
+
+Et sans vouloir s'expliquer davantage, il ajouta:
+
+--La vie de John Colden est entre tes mains, songes-y bien, car si tu te
+trompais, ni moi ni Jefferies ne pourrions le sauver.
+
+--Oh! répondit Shoking, soyez tranquille, je ne me tromperai pas.
+D'ailleurs, il y a pour cela un excellent moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de laisser le noeud fait du côté du caoutchouc.
+
+--Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris, quand Jefferies
+viendra, tu lui donneras cette corde en échange de celle qu'il
+apportera. A ce prix, je réponds de tout.
+
+--Alors John Colden est sauvé, dit Shoking, car je réponds de tout. Mais
+que vais-je faire en attendant Jefferies?
+
+--Rien, tu attendras. Jefferies sera ici à minuit.
+
+--Et quand il sera parti?
+
+--Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey.
+
+--Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode d'arriver dans Old Bailey à
+minuit.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il y aura une foule énorme et compacte qui se pressera aux
+abords.
+
+Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme gris.
+
+--Ne t'inquiète pas de cela, dit-il.
+
+--Ah?
+
+--Quand tu seras dans la rue et que tu voudras jouer des coudes pour
+qu'on te livre passage, tu entendras bien certainement des gens qui
+parlent le patois irlandais.
+
+--Eh bien!
+
+--Tu frapperas sur l'épaule de l'un d'eux, le premier venu.
+
+--Et puis?
+
+--Et tu lui feras le signe mystérieux que je t'ai enseigné. Alors bien
+certainement cet homme te prendra par le bras et la foule s'écartera
+peu à peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques à la porte du
+banquier Harris.
+
+Je serai à la fenêtre, et je descendrai t'ouvrir.
+
+--Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, maître? demanda Shoking.
+
+--Oui, mon garçon. Au revoir...
+
+Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre et redescendit.
+
+Le cab attendait toujours à la porte.
+
+L'homme gris y remonta et dit au cocher:
+
+--Mène-moi au tunnel de la Tamise.
+
+Le cab descendit Farringdon jusqu'à la rue qui longe le fleuve et porte
+son nom, Thames' street.
+
+C'est une longue artère qui sert, pour ainsi dire, de ceinture au midi,
+à la cité de Londres, et aboutit à la Poissonnerie.
+
+Là, elle change de nom et s'appelle Saint-George.
+
+Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur du Wapping.
+
+Une fois encore, l'homme gris entra dans Old Gravel lane, mais il ne
+s'arrêta point au public-house de master Wandstoon; il tourna à gauche
+et le cab s'arrêta devant l'espèce de tour qui sert d'entrée au tunnel.
+
+Le tunnel est peu fréquenté; la compagnie qui le possède perd son argent
+peu à peu, tant les passants sont rares, et les boutiques souterraines
+qui le bordent se ferment une à une.
+
+Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le tunnel, le soir surtout.
+
+Aussi le préposé à la perception fut-il quelque peu étonné de voir un
+homme bien mis jeter un penny sur son bureau, se présenter au tourniquet
+et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier qui descend
+au-dessous du fleuve.
+
+Mais l'homme gris ne se préoccupa point de cet étonnement.
+
+Il atteignit la galerie souterraine, allongea le pas et ne mit pas un
+quart d'heure à atteindre l'autre rive.
+
+Au bout du tunnel est un autre escalier semblable en tous points au
+premier.
+
+Quand on a gravi cet escalier, on trouve une ruelle, Swan lane, qui
+conduit à une chapelle.
+
+Autour de cette chapelle est un cimetière.
+
+Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme gris.
+
+Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des plus misérables de
+Londres, si misérable que le public-house, cet établissement qui
+foisonne partout ailleurs, y est rare.
+
+Cependant, il s'en trouve un à l'angle de Swan lane, et tout à fait en
+face de la chapelle et du cimetière. Et ce fut dans ce public-house que
+l'homme gris entra.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Le public-house dans lequel l'homme gris entra était désert comme le
+quartier.
+
+Le landlord seul était assis derrière son comptoir.
+
+L'homme gris lui fit un signe,--ce signe mystérieux qui reliait entre
+eux les fils de l'Irlande.
+
+Et, tout aussitôt, le landlord perdit son visage impassible, et
+s'empressa de quitter le journal qu'il lisait à la lueur d'un maigre bec
+de gaz.
+
+--Suis-je le premier? dit l'homme gris.
+
+--Oh! non, répondit le landlord. Le prêtre est arrivé.
+
+--Alors la porte est ouverte?
+
+--Oui, vous n'aurez qu'à la pousser.
+
+--Et le prêtre est seul?
+
+--Jusqu'à présent.
+
+--C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre ici quelques minutes
+encore.
+
+Et il s'assit tout auprès de la porte, afin de voir ce qui se passait au
+dehors.
+
+La nuit était moins brumeuse qu'à l'ordinaire et avait même une certaine
+transparence qui permettait de voir à distance.
+
+Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris était dans le
+public-house, qu'il entendit un bruit de pas dans l'éloignement.
+
+Puis ces pas se rapprochèrent et, enfin, un homme apparut et vint
+contourner la grille du cimetière.
+
+Cette grille était à peine à hauteur d'appui.
+
+Celui qui s'en approchait était de haute taille, et l'homme gris se dit;
+
+--Ce doit être _l'Américain_.
+
+L'Américain enjamba la grille et entra dans le cimetière. L'homme
+gris le suivit des yeux jusque auprès d'une tombe derrière laquelle il
+disparut tout à coup.
+
+On eût dit que la terre s'était entr'ouverte et l'avait englouti.
+
+L'homme gris ne s'en étonna point et conserva son poste d'observation.
+
+Peu après, un autre personnage, venant d'une direction opposée, se
+montra pareillement auprès de la grille, l'enjamba à son tour, suivit le
+même chemin et disparut, comme le premier, derrière la même tombe.
+
+--Et de deux! fit l'homme gris.
+
+Puis il attendit encore.
+
+Enfin, dix minutes plus tard, deux autres hommes arrivèrent en même
+temps, et comme les premiers se perdirent au milieu du cimetière.
+
+--Fort bien, dit l'homme gris.
+
+Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord:
+
+--Tu le vois, il est huit heures et demie.
+
+--Oui, maître.
+
+--A neuf heures précises tu siffleras, s'il n'y a personne dans la rue;
+ce sera signe que nous pouvons sortir.
+
+Le landlord s'inclina.
+
+Alors l'homme gris quitta le public-house et se dirigea à son tour vers
+le cimetière dans lequel il pénétra de la même façon que les quatre
+personnes qui l'avaient précédé.
+
+Comme elles, il marcha droit à la tombe derrière laquelle elles avaient
+disparu.
+
+Cette tombe était un petit monument carré dans lequel on pénétrait par
+une porte que l'homme gris n'eut qu'à pousser et qui céda devant lui.
+
+Il se trouva alors au milieu d'une obscurité profonde, et il frappa
+trois fois du pied.
+
+Soudain, le sol fléchit sous lui, une dalle tourna comme une bascule et
+une sorte de crevasse se fit, par laquelle il disparut à son tour.
+
+Puis la dalle remonta et prit sa place.
+
+Le monument dans lequel l'homme gris était entré était un caveau
+de famille; et ce monument servait d'entrée à un souterrain que
+certainement peu de gens connaissaient.
+
+Après que la dalle, en tournant, lui eut livré passage, l'homme gris se
+trouva dans le souterrain.
+
+C'était une petite salle ronde autour de laquelle étaient rangés des
+cercueils de plomb portant différentes inscriptions.
+
+Une lampe était posée sur l'un d'eux.
+
+Et à la clarté de cette lampe l'homme gris put voir cinq personnes
+réunies au milieu de la salle.
+
+Ces cinq personnes étaient l'abbé Samuel et les quatre chefs fenians
+qui, au début de notre histoire, s'étaient donné rendez-vous dans
+l'église Saint-Gilles, à la messe de huit heures, le 27 octobre.
+
+Tous quatre saluèrent l'homme gris comme un supérieur.
+
+--Eh bien! dit celui-ci, êtes vous prêts?
+
+--Oui, répondit le premier, celui qu'à sa haute taille, l'homme gris
+avait reconnu pour l'Américain.
+
+J'ai huit cents hommes déterminés aux environs du pont de Londres.
+
+--Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi déjà les alentours de
+Saint-Paul, dit le second.
+
+--Et nous, dirent à la fois le troisième et le quatrième, nous avons
+réuni six mille personnes hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet
+street comme un torrent aussitôt que le signal sera donné.
+
+--Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il faut qu'avant dix heures tout
+le monde soit à son poste, car le bon peuple de Londres, qui veut voir
+pendre, escortera la charrette qui porte l'échafaud et ira grossissant à
+mesure que la charrette approchera de Newgate.
+
+--Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais souvenez-vous des grilles
+de Hyde-Park: nous les avons renversées en un clin d'oeil.
+
+--Aussi faudra-t-il faire des chaînes qui barreront la rue.
+
+--Soyez tranquille, dit un autre, je réponds de nos gens.
+
+--Moi, dit à son tour l'abbé Samuel, j'ai obtenu la permission de passer
+la nuit dans la cellule du condamné.
+
+--Je n'osais l'espérer, dit l'homme gris. Je pensais qu'on ne vous
+laisserait entrer qu'un peu avant l'exécution.
+
+Puis, s'adressant à l'Américain:
+
+--Et la tasse de lait?
+
+--C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira lui-même à Calcraff.
+
+--En répondez-vous toujours? car c'est le seul homme que je n'ai pu voir
+moi-même.
+
+--C'est un fenian d'Amérique, et je n'ai eu qu'à me faire reconnaître de
+lui pour qu'il m'obéît.
+
+--Ainsi, reprit un des chefs, nous répondons d'enlever le patient, mais
+ne sera-t-il pas mort?
+
+--Je vous le promets, répondit l'homme gris.
+
+Il tira de nouveau sa montre:
+
+--Neuf heures, dit-il.
+
+L'abbé Samuel saisit alors une corde qui pendait de la voûte et qui
+servait à faire mouvoir la dalle.
+
+En même temps l'homme gris éteignit la lampe.
+
+La dalle tourna et la salle souterraine se trouva de nouveau en
+communication avec le caveau supérieur, dont la porte était demeurée
+ouverte.
+
+L'Américain, qui était le plus grand, s'était placé au-dessous de
+l'ouverture.
+
+L'homme gris lui sauta sur les épaules et atteignit ainsi le caveau
+supérieur.
+
+Les trois autres chefs et l'abbé l'imitèrent.
+
+Puis quand tous furent en haut, l'homme gris se pencha et saisit
+l'Américain par les poignets.
+
+Alors, avec une force herculéenne, il le tira, à son tour, dans le
+caveau supérieur.
+
+Presque aussitôt après, on entendit un coup de sifflet.
+
+--C'est le landlord qui nous appelle, dit l'homme gris. Nous pouvons
+sortir.
+
+Et il se glissa le premier dans le cimetière.
+
+La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne restait plus de trace
+de ce mystérieux conciliabule qui avait eu lieu dans le caveau.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Tous les six sortirent du cimetière sans avoir été inquiétés et sans
+avoir vu l'ombre d'un policeman.
+
+L'homme gris marchait en avant.
+
+Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer dans le tunnel, chemin
+qu'avait déjà suivi l'homme gris, ils descendirent au bord de l'eau.
+
+Le fleuve était comme les rues, presque désert, et les innombrables
+bateaux à vapeur qui le sillonnaient pendant le jour étaient rentrés
+dans leurs débarcadères.
+
+Cependant, un peu sur la gauche, tout à fait au bord, un panache de
+fumée grise montait lentement dans le brouillard rouge.
+
+Ce fut vers ce panache que l'abbé Samuel et ses compagnons se
+dirigèrent.
+
+L'homme gris reconnut un petit steam-boat.
+
+Et, se tournant vers l'Américain.
+
+--Est-ce là le bateau à vapeur qui vous a amené?
+
+--Oui, répondit le chef fenian.
+
+--Alors le capitaine est à nous?
+
+--Le capitaine et l'équipage. C'est à bord que j'ai organisé le signal.
+
+--Vous m'avez paru si expert, dit l'homme gris qui sauta lestement
+sur le pont du petit bateau à vapeur, que je vous ai laissé le soin de
+préparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce que vous allez faire?
+
+--Sans doute, répondit l'Américain.
+
+Le prêtre, les quatre chefs et l'homme gris étant à bord, le capitaine
+du bateau prit le large.
+
+Alors l'Américain entraîna l'homme gris à l'avant du bateau et lui dit:
+
+--Voyez-vous le dôme de Saint-Paul?
+
+--Oui.
+
+--Il domine toute la ville.
+
+--Oh! certainement.
+
+--C'est de là que va partir le signal.
+
+--Comment?
+
+--Vous allez voir. Il y a un homme qui est caché tout en haut du dôme
+dans la lanterne, et cet homme nous appartient.
+
+--Comment s'est-il introduit dans l'église?
+
+--Il y est entré une heure avant qu'on ne fermât les portes et il s'est
+glissé dans l'escalier du dôme.
+
+--Vous pensez qu'on ne l'aura pas découvert?
+
+--J'en suis sûr, car tout à l'heure, avec un télescope, j'ai pu voir
+non pas l'homme, la nuit n'est pas assez claire, mais un petit point
+rougeâtre qui n'était autre que le feu de son cigare.
+
+--Bon! après?
+
+--Vous allez voir, dit l'Américain, c'est simple comme bonjour. Du haut
+du dôme, il a l'oeil fixé sur la Tamise.
+
+--Ah!
+
+--Dans la direction du pont de Londres qui est le point convenu entre
+nous.
+
+Le bateau à vapeur, qui était tout petit, fendait; l'eau avec la
+rapidité d'un cygne. Il passa sous le pont de Londres et vint stopper un
+moment entre ce pont-là, et celui du chemin de fer qui conduit à la gare
+de Cannons street.
+
+Soudain le capitaine, sur un signe de l'Américain, fit hisser un feu
+vert.
+
+L'homme gris avait compris, mais il regarda néanmoins attentivement.
+
+Au feu vert succéda un feu rouge, puis un feu violet, puis tout
+s'éteignit.
+
+--Regardez maintenant, dit l'Américain.
+
+L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul qui dominait de sa coupole
+gigantesque toute la colline qui forme la cité de Londres.
+
+Et cette coupole s'illumina tout à coup d'une immense gerbe de lumière
+électrique qui rayonna successivement aux quatre points cardinaux de la
+ville.
+
+--Voilà le signal, dit l'Américain.
+
+La lumière brilla environ deux minutes, mais ce fut assez pour éclairer
+Londres tout entier.
+
+Puis tout rentra dans l'obscurité.
+
+Alors le petit bateau à vapeur se remit en mouvement, passa devant la
+gare de Cannons street et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette
+ruelle qui montait à la Cité.
+
+--A présent, dit l'homme gris, que chacun soit à son poste. Il n'y a
+plus une minute à perdre.
+
+Et tandis que les quatre chefs se dispersaient pour rejoindre chacun
+l'armée mystérieuse qu'il avait recrutée et qui devait marcher sur
+Newgate, l'abbé Samuel et l'homme gris continuèrent leur chemin côte à
+côte.
+
+Le petit bateau à vapeur avait repris le large.
+
+Au bout de Sermon lane, l'abbé Samuel et son compagnon trouvèrent la rue
+Paternoster et se dirigèrent vers Saint-Paul.
+
+Ordinairement, la nuit, la Cité est déserte.
+
+Mais cette nuit-là elle était déjà envahie par une foule compacte qui se
+ruait vers Newgate.
+
+De nombreuses patrouilles de policemen circulaient en tous sens et il
+était facile de voir que le signal donné du haut de Saint-Paul avait été
+compris.
+
+Une véritable marée humaine montait de tous les bas-fonds de la Cité
+vers l'église cathédrale,--silencieuse, pressée, en bon ordre.
+
+Le peuple anglais n'est jamais bruyant.
+
+Cependant l'homme gris et l'abbé Samuel s'ouvrirent facilement un
+passage.
+
+A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils entendaient parler
+l'idiome irlandais plus fréquemment.
+
+Évidemment les soldats de la verte Erine se trouveraient au premier
+rang.
+
+Le prêtre disait de temps en temps à haute voix:
+
+--Je suis le confesseur du condamné. Laissez-moi passer.
+
+Et la foule s'écartait avec respect, et le prêtre, suivi de l'homme
+gris, put ainsi arriver jusqu'à ce carré formé par des chaînes et au
+milieu duquel allait se dresser l'échafaud.
+
+Les policemen étaient en force dans Old Bailey.
+
+L'homme gris en entendit un qui disait:
+
+--Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils auront le temps
+d'attendre.
+
+L'abbé Samuel se fit reconnaître et la porte de Newgate s'ouvrit devant
+lui.
+
+Quant à l'homme gris, il s'était arrêté devant la maison de banque de M.
+Harris.
+
+Une lumière brillait au premier étage et il y avait un homme à une
+fenêtre.
+
+C'était M. Smith, le commis qui gardait la maison et était chargé d'en
+faire les honneurs, cette nuit-là, au prétendu chirurgien français.
+
+L'homme gris le salua de la main et M. Smith le reconnut.
+
+--Je descends vous ouvrir, fit-il.
+
+Et, en effet, il vint entre-bâiller la porte et l'homme gris se glissa
+dans la maison.
+
+M. Smith avait un flambeau à la main.
+
+--Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu autant de monde que ce
+soir, et d'aussi bonne heure.
+
+--Vraiment?
+
+--Vous allez en juger.
+
+Et M. Smith conduisit son hôte à cette chambre d'où on pouvait voir
+l'échafaud à une distance de dix pas, lorsqu'il serait dressé.
+
+Il posa dans un coin, et fort négligemment, la canne qu'il avait achetée
+chez un armurier d'Holborn street et dont il ne s'était pas séparé.
+
+Puis il plaça sur la cheminée les deux objets qu'il avait achetés en
+même temps.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosité.
+
+--Des instruments de chirurgie, répondit-il.
+
+--Mon cher monsieur, dit alors le commis, si vous voulez vous coucher et
+prendre un peu de repos, je vous éveillerai quand il en sera temps.
+
+--Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie de dormir. Si vous le
+voulez, nous allons fumer un cigare.
+
+Il tira son étui de sa poche et le présenta au commis.
+
+M. Smith accepta un cigare et l'alluma.
+
+Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit à fumer avec ce
+recueillement particulier aux Anglais.
+
+Un quart d'heure après, le cigare avait produit son effet, et M. Smith
+dormait profondément.
+
+Alors l'homme gris eut un sourire.
+
+--Maintenant, dit-il, je suis chez moi.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Le narcotique absorbé par le commis, dans la fumée du cigare que lui
+avait donné l'homme gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus à
+s'occuper de M. Smith.
+
+Il dormirait sept ou huit heures de suite et on pouvait faire tout le
+bruit possible sans qu'il s'éveillât.
+
+L'homme gris le prit donc à bras le corps et le porta sur un des lits.
+
+Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda.
+
+La foule commençait à être compacte dans Old Bailey.
+
+Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit, sans tapage, avec ce
+flegme silencieux qui est le côté saillant du caractère anglais.
+
+Deux escouades de policemen bordaient le carré formé par les chaînes
+qu'on avait tendues dès huit heures du soir.
+
+En France, une armée de sergents de ville serait bousculée par la foule
+en un clin d'oeil.
+
+En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre son petit bâton au-dessus
+de sa tête pour que la foule ne fasse pas un pas de plus.
+
+L'homme gris fumait tranquillement et, de temps en temps, il consultait
+sa montre.
+
+La foule grossissait toujours et de loin en loin quelques mots étouffés
+montaient aux oreilles de l'homme gris.
+
+Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais.
+
+Les chefs fenians avaient tenu parole.
+
+Tout ce monde qui remplissait Old Bailey était l'armée mystérieuse sur
+laquelle l'Irlande comptait pour délivrer John Colden.
+
+Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de toutes parts comme le
+clapotement des vagues sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure
+grandit tout à coup et l'homme gris vit les policemen agiter leurs
+petits bâtons.
+
+Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité d'Old Bailey, au
+coin de Fleet street, une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement.
+
+En même temps, il entendit résonner le pavé sous le pied d'un cheval et
+il vit apparaître cette charrette qui renfermait les bois de justice.
+
+Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient debout, ayant chacun
+une torche à la main.
+
+Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son paquet enveloppé de serge
+verte sous le bras, avait bien plutôt l'air du patient qu'on va pendre
+que du valet de l'exécuteur.
+
+La foule s'écartait devant le hideux véhicule et Jefferies arriva ainsi
+jusque sous la fenêtre de l'homme gris.
+
+--Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.
+
+Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur de sa fille.
+
+Il porta la main à son bonnet et, en même temps, il fit un petit signe
+mystérieux qui voulait dire sans doute:
+
+--Tout est prêt, ne craignez rien.
+
+Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les policemen détendirent un
+moment pour laisser passer le cortège.
+
+Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la tendirent de nouveau et
+le peuple respecta cette barrière et n'essaya pas d'aller plus loin.
+
+Le véhicule s'était arrêté devant la troisième porte de Newgate et,
+comme l'avait dit M. Haris, tout à fait en face de cette croisée où se
+montrait l'homme gris.
+
+Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies faisait descendre une à
+une toutes les pièces du sinistre édifice.
+
+L'homme gris se prit à suivre avec une grande attention tous les détails
+de l'opération, qui dura environ deux heures.
+
+Cependant, de temps en temps, il jetait un furtif regard au-dessous de
+lui et fronçait le sourcil.
+
+Shoking n'arrivait pas.
+
+Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante qui assistait à la
+construction de l'échafaud, un coup de sifflet se fit entendre.
+
+Et, en même temps, à la lueur des torches, l'homme gris aperçut Shoking.
+
+Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue, suant à grosses gouttes,
+avait eu bien du mal à se frayer un passage au milieu de cette marée
+humaine.
+
+Mais, à force de jouer des coudes et de pousser l'un et l'autre, il
+avait fini par arriver jusqu'à la porte de M. Harris.
+
+--Attends-moi et cramponne-toi au marteau de la porte, lui cria l'homme
+gris.
+
+Deux minutes après, Shoking se glissait dans la maison et l'homme gris
+refermait vivement la porte.
+
+Puis il prenait le mendiant par la main, car il était descendu sans
+lumière, et il le conduisait dans cette chambre où la lueur des torches
+allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre.
+
+Il était alors deux heures du matin.
+
+--Eh bien? dit l'homme gris.
+
+--Jefferies a la corde et m'a laissé la sienne.
+
+--Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans le bout du caoutchouc.
+
+--Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à arriver jusqu'ici; j'avais
+beau faire des signes, je n'avançais pas facilement.
+
+Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit où dormait le commis et il
+fit un pas en arrière, disant:
+
+--Je croyais que nous étions seuls.
+
+--Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est pas celui-là qui nous
+gênera. Il dort.
+
+--Mais il peut s'éveiller.
+
+--Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des pichenettes sur le nez. Il a
+fumé de l'opium.
+
+--Ah! bon! dit Shoking.
+
+Le travail des aides de Jefferies continuait, la sinistre plate-forme
+était dressée.
+
+Puis bientôt après, on vit s'élever la potence et Jefferies, montant au
+long d'une échelle, fixa à son extrémité le crochet destiné à supporter
+la corde.
+
+Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite la trappe fatale, et
+alors l'homme gris dit à Shoking:
+
+--C'est fait!...
+
+Les deux aides s'assirent tranquillement sur le bord de la plate-forme,
+les jambes pendantes au-dessus de la foule.
+
+Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que l'heure de l'exécution
+sonnât.
+
+Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte de Newgate qui était de
+plain-pied avec l'échafaud et par où devait sortir le condamné.
+
+Cette porte s'était ouverte et refermée sur lui.
+
+--Maître, dit alors Shoking, je crois avoir compris ce qui va se passer.
+
+--Ah!
+
+--La corde ne serrera pas assez le cou de John pour l'étrangler
+sur-le-champ.
+
+--Cela est vrai.
+
+--Et la foule aura le temps de briser les chaînes, d'entourer l'échafaud
+et de le dépendre.
+
+--Non, dit l'homme gris, la corde cassera auparavant et le pendu
+tombera.
+
+--Ah! la corde cassera?
+
+--Oui.
+
+--Comment?
+
+Alors l'homme gris alla prendre la canne qui se trouvait dans un coin et
+à cette canne il ajusta une boule de cuivre qui était grosse comme une
+pomme, et puis une autre pièce qui n'était autre qu'une batterie de
+fusil.
+
+La canne était creuse et rayée comme le canon d'une carabine.
+
+--Un fusil à vent! dit Shoking.
+
+--Oui.
+
+--Et c'est avec cela que vous couperez la corde?
+
+--Aussi facilement que je coupe une balle sur la lame d'un couteau à
+vingt-cinq pas, répondit tranquillement l'homme gris.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Et pendant ce temps-là à quoi songeait John Colden, le condamné?
+
+Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont voués à une cause ou à une
+idée, savent être martyrs.
+
+On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait. Il l'avait même
+espéré un moment, alors qu'il était encore à Cold Bath fields.
+
+Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate, cette espérance était
+devenue de plus en plus faible, et elle avait fini par s'évanouir.
+
+Depuis qu'il était condamné, depuis surtout qu'il avait appris
+l'exécution de Bulton, John Colden se faisait peu à peu à cette idée que
+sa dernière heure approchait et qu'il irait dormir du dernier sommeil
+dans la Cage aux oiseaux, tout à côté de l'amant de la pauvre Suzannah.
+
+Et les jours passaient, et John comptait maintenant les heures.
+
+Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, le sous-gouverneur,
+qui lui témoignait de l'amitié et ne cessait de lui dire qu'on
+s'exagérait beaucoup l'importance du dernier supplice et que cela
+n'avait absolument rien d'effrayant.
+
+John Colden souriait avec mélancolie et se bornait à répondre:
+
+--Je saurai mourir.
+
+Enfin la veille de l'exécution était arrivée.
+
+La dernière journée d'un condamné est peut-être moins lugubre et moins
+monotone que celles qui la précèdent.
+
+Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du prêtre d'abord, ensuite
+du gouverneur; puis, dans le courant du jour, ce sont les dames des
+prisons qui viennent lui apporter des consolations.
+
+Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital, chargés de
+remplir le voeu du roi Edouard VI, viennent à leur tour.
+
+Cette dernière visite est peut-être celle qui touche le plus le
+malheureux qui va mourir.
+
+L'enfance a des accents, des paroles et des sourires qui vont droit à
+l'âme la plus endurcie.
+
+A huit heures, John Colden avait donc reçu la visite d'un prêtre.
+
+Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel.
+
+C'était un ministre protestant.
+
+Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique la grâce de
+voir un ministre de sa religion, ce n'est que lorsqu'il a refusé
+inflexiblement les secours d'un prêtre anglican.
+
+Le ministre savait que John Colden était catholique.
+
+Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour la forme et en était-il
+ressorti aussitôt.
+
+Le gouverneur était venu ensuite, accompagné du shérif, qui avait
+demandé à John si, au moment suprême, il ne voulait pas dénoncer ses
+complices.
+
+John avait répondu négativement.
+
+A midi, le prêtre catholique s'était présenté.
+
+Celui-là, c'était l'abbé Samuel.
+
+John avait, en le voyant, perdu son impassibilité, et quelques larmes
+avaient subitement roulé dans ses yeux.
+
+Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le condamné pendant plus
+d'une heure, et il l'avait préparé à la mort.
+
+Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait avec ses amis a
+sauver John Colden.
+
+Comment donc, alors qu'on était presque sûr des amis, ne lui avait-il
+pas laissé entrevoir le salut?
+
+Ceci tenait à la prudence de l'homme gris.
+
+Celui-ci avait dit la veille:
+
+--L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux qui essayent de le
+sauver, d'une façon si malheureuse, si désespérée, si maladroite, qu'il
+les fait périr avec lui.
+
+Ainsi de John.
+
+Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère plus, car il
+pourrait nous trahir par son attitude confiante, éveiller l'attention de
+l'autorité, et faire échouer tous nos projets.
+
+Le prêtre quitta donc John en lui parlant du ciel et de Dieu, qui
+n'abandonne jamais ses serviteurs.
+
+Il le quitta en lui promettant de revenir le soir et de passer la nuit
+en prières auprès de lui.
+
+Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames des prisons.
+
+Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la cellule s'ouvrit.
+
+Le gardien-chef lui dit:
+
+--John, voici deux jeunes clercs du collége de Christ's hospital qui
+vienne vous visiter, selon la coutume établie par le roi Edward.
+
+Et John vit apparaître d'abord un grand jeune homme, le plus ancien des
+élèves, et un enfant, le dernier venu et le plus jeune.
+
+Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa un cri et se demanda si
+Dieu ne faisait pas un miracle en sa faveur.
+
+Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître l'enfant de Jenny
+l'Irlandaise, le petit Ralph, celui pour qui il allait subir le dernier
+supplice, le rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.
+
+Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres, et John maîtrisa sa
+joie.
+
+Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John Colden comme un ange
+descendu sur la terre.
+
+L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la raison et le courage
+d'un homme.
+
+Quand il eut fait un signe à John Colden, il se tourna vers son
+compagnon, le grand écolier:
+
+--George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, n'est-ce pas?
+
+--On nous l'a dit, répondit l'écolier.
+
+--Veux-tu que je lui parle, le langage de son pays?
+
+--Mais, dit le grand camarade avec étonnement, Anglais ou Irlandais, ne
+parlons-nous pas la même langue?
+
+--Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande ont un idiome que je
+sais.
+
+John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant avec une muette
+extase.
+
+Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais:
+
+--Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour venir te voir, mon bon
+John, toi qui m'as sauvé du moulin.
+
+--Ah! dit John dans la même langue, Dieu a donc fait un miracle?
+
+--Pourquoi? fit naïvement l'enfant.
+
+--Il a donc fait un miracle pour que je vous voie sous cet habit,
+continua le condamné.
+
+--C'est Shoking et ma mère, et notre ami l'homme gris qui m'ont mis à
+Christ's hospital, répondit Ralph. Et je vois tous les jours ma mère et
+mon amie Suzannah.
+
+--Suzannah! murmura John, dont les yeux s'emplirent de larmes.
+
+Et l'enfant raconta au condamné comment il était entré à Christ's
+hospital, sous le nom de Ralph Waterley, et comment Shoking était devenu
+lord Vilmot.
+
+Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même, et il ne songeait
+plus qu'il allait mourir.
+
+N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance de l'Irlande?
+
+--Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils disent tous que tu seras
+pendu demain.
+
+--A sept heures, dit John.
+
+--Mais je suis sûr que non, moi.
+
+John tressaillit et regarda l'enfant.
+
+--Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta l'enfant.
+
+Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme du condamné une voix
+confuse qui lui dit:
+
+--La vérité est dans la bouche des enfants.
+
+Et son âme, où venait de se faire entendre cette voix mystérieuse,
+s'emplit tout à coup d'une vague espérance.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+John Colden regardait toujours Ralph, cherchant à lire sur son visage la
+cause de cette assurance avec laquelle il parlait de son salut.
+
+L'enfant était calme, il souriait.
+
+--Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. Notre ami l'homme gris
+l'a promis à ma mère, et tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le
+tient.
+
+--Ah! cher enfant de Dieu, répondit John, puisque vous n'êtes plus au
+moulin, que m'importe à présent de mourir!
+
+--Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.
+
+John Colden secoua la tête:
+
+--Le prêtre est venu, dit-il.
+
+--L'abbé Samuel?
+
+--Oui.
+
+--Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais pas?
+
+--Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.
+
+--Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas promis, comme il l'a promis
+à ma mère.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné, j'avais fait le sacrifice
+de ma vie, j'attendais avec calme ma dernière heure, et voici que cet
+enfant vient ébranler mon courage.
+
+Le grand écolier de Christ's hospital écoutait sans la comprendre cette
+conversation du condamné et de son petit camarade.
+
+D'ailleurs, ce jeune homme,--il avait près de vingt ans,--était peu
+intelligent.
+
+Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était venu là comme il eût
+assisté à un cours.
+
+De temps en temps, pendant que Ralph et John Colden continuaient à
+causer, il tirait sa montre et paraissait trouver le temps long.
+
+De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait au trou vitré pratiqué
+dans la porte.
+
+C'était le surveillant qui avait le droit de voir, mais non pas
+d'entendre.
+
+Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la porte de la cellule
+s'ouvrit de nouveau.
+
+Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait.
+
+En même temps, le gardien chef dit aux deux élèves de Christ's hospital:
+
+--Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.
+
+Ralph se jeta au cou de John Colden.
+
+--Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci.
+
+--Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant.
+
+John secoua la tête.
+
+Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui avait paru triste et
+résigné.
+
+--Non, dit-il encore, je sais bien que je vais mourir... adieu, mon
+jeune maître, je meurs pour l'Irlande et pour vous.
+
+--L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit alors le prêtre d'une
+voix grave et douce.
+
+Et John tressaillit encore, et ce vague espoir qui avait déjà envahi son
+âme, l'emplit de nouveau.
+
+Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura seul avec le
+condamné.
+
+Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine que John avait
+entendu déjà dans la nuit qui avait précédé l'exécution de Bulton,
+commençait à se faire entendre et perçait les murs épais de Newgate.
+
+--John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre échafaud.
+
+--Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que l'enfant me berçait d'un
+fol espoir.
+
+--Que vous disait-il, John?
+
+--Qu'on travaillait à me sauver.
+
+--C'est vrai, dit le prêtre.
+
+John attacha sur lui un oeil éperdu:
+
+--Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez donc pas une espérance
+qui pourrait affaiblir mon courage. Ce matin, d'ailleurs...
+
+--Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne pouvais pas rester avec
+vous jusqu'à la dernière heure.
+
+--Je ne comprends pas, dit John.
+
+--Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant sa pensée, la joie que vous
+auriez éprouvée en apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous
+sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.
+
+--Et... maintenant?
+
+--Maintenant, John, j'ai obtenu la permission de demeurer avec vous
+cette nuit; et comme je ne vous quitterai plus, je puis vous dire: on a
+l'espoir de vous sauver.
+
+John avait des battements de coeur terribles à mesure que le prêtre
+parlait.
+
+Celui-ci continua:
+
+--Nos frères travaillent: mais la Providence a quelquefois des vues
+secrètes, et le plan le mieux combiné peut échouer. A tout hasard,
+mon ami, il faut me faire votre confession et vous préparer à mourir
+saintement et noblement, comme un digne fils de l'Irlande que vous êtes.
+
+--Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on me sauver? Les murs de
+Newgate sont épais et les soldats veillent.
+
+Le prêtre ne répondit pas.
+
+Le sourd murmure du dehors grandissait de minute en minute, pénétrant
+l'enceinte massive de la prison, comme une vibration de cloche
+gigantesque.
+
+John se mit à genoux; il se confessa, il écouta les exhortations du
+prêtre qui lui parlait toujours de la vie éternelle, comme si lui-même
+il eût perdu cette espérance qu'il avait mise tout à l'heure au coeur du
+condamné.
+
+Les heures passaient, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus
+stridents.
+
+L'abbé tira sa montre.
+
+--Cinq heures, dit-il, ils vont venir.
+
+--Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit un moment à la gorge, nos
+amis ont échoué, vous voyez bien.
+
+Le prêtre ne répondit pas.
+
+Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des morts.
+
+A cinq heures et demie, la porte de la cellule s'ouvrit et le lord
+gouverneur, le bon et jovial sir Robert M..., entra.
+
+--Allons, mon ami, voici l'heure... Vous n'avez plus que quelques
+mauvais instants à passer.
+
+Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff.
+
+Celui-ci s'approcha de John.
+
+--Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, je vous adjure, au nom de
+Dieu et de la justice, de nommer vos complices, si vous en avez.
+
+--Je n'en ai pas, répondit-il.
+
+--Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va vous conduire à la
+chapelle.
+
+Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent le condamné de ses
+entraves et l'aidèrent à s'habiller.
+
+L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des morts.
+
+Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le jeune prêtre.
+
+Celui-ci était d'une pâleur mortelle.
+
+--Allons, pensa le condamné, il est comme moi, il a perdu tout espoir.
+
+Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté par le sous-gouverneur, le
+shériff et une escouade de gardiens, John monta à la chapelle.
+
+Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer la messe.
+
+Dans les pays protestants, il arrive souvent que les catholiques, qui
+sont en minorité, n'ont point d'église et célèbrent dans le temple, à
+de certains jours et à de certaines heures, les cérémonies de leur
+religion.
+
+Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle catholique.
+
+Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff demeurèrent en dehors,
+le prêtre revêtit ses habits sacerdotaux et dit la messe devant un autel
+improvisé.
+
+Comme il achevait, un bruit domina tous les autres bruits et vint
+frapper l'oreille du condamné prosterné sur les dalles.
+
+C'était le tintement lugubre des cloches de l'hôpital Saint-Barthélémy,
+qui sonnent des glas funèbres, une demi-heure auparavant et pendant
+tout le temps ensuite que dure l'exécution et que le corps du supplicié
+demeure accroché au gibet.
+
+Et John se releva, murmurant:
+
+--Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve l'Irlande!
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+John, le rough qui, la nuit précédente, avait conduit l'homme gris dans
+le logement de Betty, situé, comme on le sait, au-dessus de celui de
+Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails qu'il avait donnés sur
+le bourreau de Londres.
+
+Calcraff était un homme entre deux âges, d'une force herculéenne et d'un
+caractère sombre.
+
+Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible profession sont en proie à
+une éternelle tristesse.
+
+Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens et s'occupent
+d'anatomie avec une sorte de passion.
+
+Isolés de la société qui les repousse avec une muette horreur, les
+bourreaux vivent à l'écart, parlent peu, et se livrent ordinairement à
+des études sérieuses.
+
+La plupart sont sobres.
+
+Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, faisait un repas frugal
+et se couchait.
+
+La veille des exécutions il ne soupait pas.
+
+Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff s'était contenté d'une
+tasse de thé et s'était mis au lit avant huit heures.
+
+Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.
+
+Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose, passer la corde au cou du
+condamné, lui rabattre le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans
+l'éternité.
+
+Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt.
+
+Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et demie du matin et ne se
+leva que lorsque la sonnerie d'un _réveil_ placé sur la cheminée de sa
+chambre, se fit entendre.
+
+Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au coude dans un baquet
+d'eau froide et plaça sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se
+trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir dessus une gerbe
+glacée.
+
+Cet homme qui depuis trente années exerçait son terrible ministère
+n'avait jamais exécuté un patient sans être pris, deux ou trois heures
+auparavant, d'un tremblement nerveux dont il ne devenait maître qu'en
+s'administrant des douches d'eau glacée.
+
+Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son manteau, et descendit sans
+bruit l'escalier de sa maison, après avoir soigneusement fermé la porte.
+
+Well close square était désert, à cette heure matinale.
+
+Cependant il y avait un cab dans un angle de la place qui paraissait
+attendre le bourreau.
+
+Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la station de voitures la
+plus proche.
+
+Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le cabman ne lui fit aucune
+question.
+
+Il savait où il allait.
+
+Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un passage au milieu de
+la foule énorme qui de toute part se rendait à Newgate, mais devant
+Saint-Paul, le cabman s'arrêta.
+
+Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit, donna une demi-couronne
+au cabman et appela deux policemen, de qui il se fit reconnaître.
+
+Alors les deux policemen agitèrent leur bâton et, se plaçant à côté de
+lui, crièrent:
+
+--Place! place à Calcraff!
+
+Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en entendant ces mots,
+et Calcraff passait.
+
+Le peuple de Londres a une superstition.
+
+Quiconque touche au bourreau, meurt de sa main quelque jour.
+
+Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur, et Calcraff put-il
+arriver jusqu'à la porte de Newgate, qui s'ouvrit aussitôt devant lui.
+
+Il était alors cinq heures et demie du matin.
+
+Ce fut le portier-consigne qui le reçut.
+
+--Vous êtes en avance, lui dit-il.
+
+--Un peu, répondit Calcraff.
+
+--Le condamné est catholique, comme vous savez.
+
+--Je le sais, dit Calcraff.
+
+--Et on lui dit la messe dans la chapelle.
+
+Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe de
+l'intérieur de la prison et il se rendit à la cuisine, selon son
+habitude.
+
+Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus, il était en proie à
+cette émotion qu'il ne parvenait jamais à dominer qu'au dernier moment.
+
+Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:
+
+--Vous venez boire votre tasse de lait?
+
+--Oui.
+
+Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle se trouvait un bol
+de lait froid.
+
+Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette et sortit de la
+cuisine sans dire un mot.
+
+Deux gardiens l'accompagnaient.
+
+Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une petite salle qui prend
+le jour par en haut.
+
+C'est la salle de la toilette.
+
+C'est là que le bourreau et son aide attendent que le condamné sorte de
+la chapelle.
+
+C'est là que la remise leur en est faite solennellement.
+
+Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un énorme registre tout
+ouvert.
+
+Le gouverneur et les gardiens entrent avec le condamné dans cette salle,
+dont on ferme les portes...
+
+Alors le valet du bourreau ouvre une armoire dans laquelle il prend une
+ceinture de cuir et des courroies.
+
+Les courroies servent à entraver les jambes du condamné, la ceinture lui
+prend les mains, les ramène et les lie derrière le dos.
+
+Quand ces sinistres préparatifs sont terminés, le gouverneur de la
+prison, qui est venu là en grand uniforme, dit à Calcraff:
+
+--Maintenant cet homme est à vous.
+
+--Je le reçois, dit Calcraff.
+
+Et il s'approche du registre ouvert et donne un reçu du condamné, qu'il
+signe de son nom et de son paraphe.
+
+Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé sur le ministre ou le
+prêtre qui l'assiste, et sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers
+l'échafaud.
+
+Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la toilette, Jefferies y
+était seul.
+
+Jefferies était plus pâle et plus tremblant que Calcraff et il
+dissimulait mal son émotion.
+
+Cependant Calcraff n'y prit pas garde.
+
+--Tout est prêt? demanda-t-il.
+
+--Tout, répondit le valet.
+
+Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le long du mur.
+
+--Est-ce que vous avez encore votre tremblement? demanda Jefferies après
+un silence.
+
+--Non, mais...
+
+Calcraff s'arrêta et porta la main à son front.
+
+--Quoi donc? fit Jefferies.
+
+--Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête.
+
+--Ah!
+
+--J'ai comme du feu dans la poitrine et de la glace sur le front.
+
+Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.
+
+--Oh! c'est singulier, dit-il.
+
+Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent.
+
+--Vous devriez pourtant vous habituer, depuis trente ans que vous êtes
+dans le métier,... dit Jefferies.
+
+--Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose... Oh! maintenant, voilà
+que c'est la tête qui me brûle... dit Calcraff.
+
+Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était levé tout à
+l'heure.
+
+Un éclair de sombre joie passa alors dans les yeux de Jefferies.
+
+En même temps les cloches de Saint-Barthélémy commencèrent à tinter, et,
+faisant un effort suprême, le bourreau se releva et dit:
+
+--Il faut pourtant que je fasse mon métier... Bon! voilà que mes jambes
+fléchissent... Soutiens-moi donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon
+Dieu!
+
+--Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, qui sentait
+gronder dans son coeur une tempête de joie.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser l'offre que lui
+faisait Jefferies d'aller lui chercher une seconde tasse de lait.
+
+La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient le condamné apparurent
+dans le corridor.
+
+Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait au mur et la
+souffrance qu'il éprouvait devenait de plus en plus vive.
+
+--Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.
+
+Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff sur le visage duquel
+il épiait avec anxiété les progrès de ce mal mystérieux dont il était
+subitement atteint.
+
+Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda le condamné qui entrait
+soutenu par le prêtre et par le sous-gouverneur.
+
+Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère rougeur monta à son
+front.
+
+La présence de l'abbé Samuel en ce lieu, c'était une attestation muette
+que l'homme gris continuait à veiller sur le malheureux qui croyait sa
+dernière heure arrivée.
+
+John était pâle, mais il marchait la tête haute, et s'il ne conservait
+que peu d'espoir, du moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.
+
+L'attitude de John était si noble, si résignée, si exempte de faiblesse,
+du reste, qu'une grande émotion s'était emparée de tous ceux qui
+composaient son funèbre cortége.
+
+Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur avait cessé de rire, et on
+voyait deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
+
+Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage:
+
+--Nous vous remettons cet homme, et il est à vous désormais.
+
+Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea pas de la place où il
+était.
+
+Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en perdant le point d'appui
+de la muraille.
+
+L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff, mais un regard de Jefferies
+le rassura.
+
+Ce dernier s'approcha alors du condamné avec les entraves et il lui
+passa la ceinture.
+
+John Colden n'opposa aucune résistance.
+
+Tout le monde se tenait à l'écart, comme si chacun avait eu peur de
+toucher à ces courroies maudites qui allaient réduire John Colden à
+l'impuissance.
+
+Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de lui, et il y eut un moment
+où les lèvres de Jefferies furent si près de l'oreille du prêtre
+qu'elles murmurèrent:
+
+--Calcraff ne peut plus marcher... courage!
+
+John Colden entendit et le sang afflua à son coeur, et son visage pâle
+s'empourpra tout à coup.
+
+Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après la ceinture.
+
+Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies aux pieds.
+
+Alors le gouverneur de la prison, personnage qui n'apparaissait qu'aux
+grandes occasions, entra et fit un signe à Calcraff.
+
+Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha du registre et se mit à
+écrire d'une main tremblante le reçu du condamné.
+
+Mais, comme il ne manquait plus que sa signature au bas de l'acte, ses
+jambes fléchirent, ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant:
+
+--Je crois que je vais mourir.
+
+Ce fût un coup de théâtre.
+
+Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur et le shériff se
+regardèrent.
+
+Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:
+
+--Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse qui le prend.
+Ordinairement, c'est la veille qu'il l'a.
+
+On savait que Calcraff avait souvent un tremblement nerveux quelques
+heures avant les exécutions.
+
+Le shériff lui dit:
+
+--Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la loi. Du courage!
+
+Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à d'horribles convulsions
+et disait:
+
+--Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force.
+
+On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur tira de sa poche un
+flacon de sels.
+
+Calcraff essaya par deux fois de se relever, il ne le put pas.
+
+Cependant on n'était plus assez loin du mur d'enceinte de la prison pour
+ne pas entendre le murmure strident de la foule qui s'impatientait à
+mesure que l'heure approchait.
+
+--Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur.
+
+--C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff, levez-vous!
+
+--Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les tortures n'avaient plus de
+nom.
+
+John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait qu'en ce moment sa vie
+tenait à un miracle.
+
+--Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle et chacun de ses
+hurlements augmente l'agonie de ce malheureux.
+
+--Il faut en finir, dit le shériff.
+
+--Certainement, dit le gouverneur.
+
+Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.
+
+--Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis vingt ans pour ne le savoir
+remplacer au besoin, dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...
+
+--Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...
+
+Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions, et le shériff
+fit signe qu'il fallait passer outre.
+
+Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot: Courage.
+
+Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se mit en route.
+
+Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre la cuisine.
+
+C'est par là, on le sait, que le condamné sort pour mourir.
+
+On avait tendu dans la cuisine deux grands draps blancs qui masquaient
+les fourneaux et formaient comme une ruelle.
+
+La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était encore fermée, mais on
+entendait, au travers, les trépignements et les sourds frémissements de
+la foule impatiente de voir mourir un homme.
+
+En ce moment John Colden sentit un peu de sa force d'âme l'abandonner.
+
+Comment pouvait-il croire encore qu'on allait le sauver?
+
+C'est à cette dernière minute qu'on offre au condamné un verre de gin.
+
+Le cuisinier se présenta donc avec un plateau sur lequel était un verre
+plein.
+
+John Colden le refusa.
+
+--A quoi bon? dit-il.
+
+Et il se remit en marche.
+
+Alors la porte s'ouvrit.
+
+Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur et serré à la gorge par
+cette mystérieuse épouvante de la mort qui s'empare des plus braves.
+
+Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec le seuil de la porte et
+tout à l'entour une nuée de têtes qui vociféraient.
+
+Les torches des aides brûlaient encore.
+
+La corde pendait au gibet.
+
+--Courage! dit le prêtre.
+
+Et il embrassa le condamné.
+
+John Colden fit un effort suprême, et, franchissant le seuil de la
+porte, il se trouva sur l'échafaud.
+
+Alors, il promena un dernier regard, un regard où se lisait encore un
+reste d'amour pour la vie, mélangé à une résignation toute chrétienne.
+
+Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.
+
+John se retourna et chercha le prêtre des yeux.
+
+Le prêtre n'était plus là.
+
+--Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu sauve l'Irlande!
+
+Et comme il regardait encore, cherchant dans cette marée humaine un
+visage ami, Jefferies lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne
+vit plus rien!
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Pour comprendre maintenant ce qui allait se passer, il faut sortir de
+Newgate, abandonnant un moment John Colden, qui avait déjà la corde
+au cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre l'homme gris et
+Shoking. Ceux-ci n'avaient pas bougé de cette chambre dans laquelle le
+commis dormait toujours profondément.
+
+Jusqu'à l'heure où les cloches de Saint-Barthélémy avaient commencé à se
+faire entendre, l'homme gris, accoudé à la fenêtre, dominant cette nuée
+de têtes d'où montait, un murmure plus strident de minute en minute,
+avait tranquillement fumé cigare sur cigare. La lueur des torches,
+que les sous-aides du bourreau avaient fichées aux quatre coins de
+l'échafaud, projetait dans la chambre assez de clarté pour que l'homme
+gris et Shoking se passassent de lumière.
+
+Au petit jour, les torches s'éteignirent; puis les cloches commencèrent
+à tinter. Alors l'homme gris quitta la fenêtre et dit à Shoking:
+
+--Je vais avoir besoin de ton épaule.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu vas voir.
+
+Il ferma la fenêtre et alla prendre sur la cheminée cette boule de
+cuivre qu'il avait apportée dans sa poche et qui avait la grosseur d'une
+pomme de calville.
+
+--Regarde bien, dit-il.
+
+--Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela?
+
+--Cette boule est creuse.
+
+--Ah!
+
+--Elle est pleine d'air comprimé et si elle éclatait, elle produirait
+l'effet d'une bombe: c'est-à-dire que ses éclats iraient tuer à cent
+mètres et briseraient tout ce qu'ils rencontreraient...
+
+--Après? fit Shoking avec curiosité.
+
+L'homme gris prit ensuite la canne à laquelle il ajusta une petite
+crosse.
+
+Puis il vissa la boule en dessous.
+
+--Voilà que cela ressemble à un fusil, dit Shoking.
+
+--C'en est un.
+
+--Où est la balle?
+
+--Dans le canon. Vois-tu la détente?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! cette détente fait mouvoir un piston; ce piston descend dans
+la boule pleine d'air comprimé et soulève une soupape.
+
+La soupape laisse échapper un jet d'air et ce jet d'air chasse la balle
+avec autant de force qu'une charge de poudre.
+
+Le canon est rayé et la balle va tout droit à son but, pour peu que le
+tireur ait visé juste.
+
+--Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du coup.
+
+--Imbécile! répondit l'homme gris, un fusil à vent ne fait pas de bruit:
+sans cela je me servirais d'une arme à feu.
+
+--Maître, dit encore Shoking, qu'arriverait-il si votre balle ne coupait
+pas la corde?
+
+--John Colden serait perdu.
+
+Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur:
+
+--Pourquoi donc avez vous besoin de mon épaule?
+
+--Pour me faire un point d'appui et viser plus juste.
+
+--Ah!
+
+Le fusil était prêt. L'homme gris s'approcha de la fenêtre, mais,
+au lieu de l'ouvrir, il passa sa main gauche sur un des carreaux, et
+Shoking entendit un sourd crépitement.
+
+Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme gris venait de couper une
+vitre.
+
+--Que faites-vous? dit Shoking.
+
+--Je fais un passage à la balle.
+
+--Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fenêtre?
+
+--Parce qu'il faut tout prévoir, et que si la fenêtre était ouverte,
+nous pourrions être aperçus des gens qui seront sur l'échafaud au
+dernier moment. Les cloches sonnaient toujours et le jour grandissait.
+
+La foule avait peine à contenir son impatience, car le moment
+approchait.
+
+--Mets-toi là, dit l'homme gris en plaçant Shoking au milieu de la
+chambre, à deux pas de la fenêtre et tiens-toi bien quand tu sentiras le
+canon du fusil sur ton épaule.
+
+--Soyez tranquille, répondit Shoking, je serai aussi immobile qu'une
+statue.
+
+L'homme gris s'approcha de la fenêtre et attendit, la montre à la main.
+
+Sept heures sonnèrent. Au même instant, la porte de Newgate s'ouvrit et
+le condamné parut.
+
+La foule se prit à trépigner et on entendit de sourds craquements.
+C'étaient les chaînes qui entouraient l'échafaud qui se brisaient sous
+l'effort de la foule.
+
+L'homme gris vit John Colden debout sur l'échafaud, à côté de Jefferies,
+plus pâle que lui.
+
+Et alors il revint derrière Shoking et appuya le canon du fusil sur son
+épaule.
+
+Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamné, la trappe joua et un
+immense murmure monta des profondeurs de la foule.
+
+John Colden se balança dans les airs l'espace d'une seconde. Soudain
+l'homme gris pressa la détente et la balle siffla.
+
+Soudain aussi la corde fut coupée en deux, à un pied ou deux de la tête
+de John Colden.
+
+Et le pendu tomba sur le sol, en même temps qu'une nouvelle rumeur se
+faisait entendre... La foule avait brisé les chaînes, envahi l'espace
+resté libre autour de l'échafaud, bousculé les policemen et renversé
+l'échafaud...
+
+Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la fenêtre et purent voir un
+spectacle inouï.
+
+Les fenians étaient maîtres du terrain et ils emportaient John Colden
+évanoui, mais vivant.
+
+* * * * *
+
+--Maintenant, dit l'homme gris à Shoking, sauvons-nous et au plus vite,
+car il ne fait pas bon ici désormais.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+On lisait le lendemain dans le _Times_.
+
+«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté la reine s'aperçoive
+des périls que nous courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours
+croissante du fenianisme.
+
+Ce n'est plus seulement la police qu'il faut armer et mettre en
+campagne.
+
+La police est insuffisante vis-à-vis de cette armée occulte,
+souterraine, et qui menace notre ordre social jusque dans ses
+fondements.
+
+C'est avec une profonde stupeur que nous avons appris et que l'Europe
+apprendra ce qui s'est passé hier.
+
+Un Irlandais, appelé John Colden, condamné à mort pour crime
+d'assassinat, a été enlevé sur l'échafaud même et soustrait à la
+vindicte publique.
+
+Diverses circonstances mystérieuses ont précédé et suivi cet événement
+étrange et audacieux.
+
+Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à Newgate vers six heures du
+matin pour y remplir son ministère, a été pris subitement de convulsions
+et de coliques, et comme il était impossible de surseoir à l'exécution,
+c'est son valet, nommé Jefferies, qui l'a remplacé.
+
+Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est monté sur l'échafaud.
+
+On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé ensuite du bonnet noir et
+la trappe s'est ouverte, lançant le patient dans l'espace.
+
+Mais au même instant la corde s'est cassée, et le patient est tombé sur
+le sol, encore vivant.
+
+Au même instant aussi le peuple a brisé les chaînes qui entouraient
+l'échafaud, et, malgré la police, malgré la force armée, le patient à
+été enlevé et emporté.
+
+Jusqu'à présent il a été impossible de savoir ce qu'il était devenu.
+
+Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze mille Irlandais entouraient
+l'échafaud, et que le peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse
+aux exécutions, n'avait pu approcher.
+
+Les policemen de service dans la Cité ont affirmé que, dès la veille,
+neuf ou dix heures du soir, une véritable marée humaine avait envahi les
+abords de Newgate, et que l'élément irlandais y dominait.
+
+Un brigadier de policemen était même allé à Scotland Yard avertir sir
+Richardson, le chef de la police de Londres.
+
+Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné le but réel de cette
+manifestation populaire, et il s'est borné à doubler le nombre des
+policemen.
+
+Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et quand la foule a fini par
+s'éclaircir, qu'on a fini par comprendre ce qui s'était passé.
+
+D'abord on a cru que Jefferies, le valet du bourreau, était le complice
+des fenians et qu'il avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès
+lors, se serait brisée facilement sous le poids du condamné.
+
+Mais il a fallu renoncer à cette supposition et reconnaître l'innocence
+de Jefferies.
+
+La corde a été coupée par une balle, au moment même où elle se tendait.
+
+On a retrouvé cette balle dans le mur de la prison, un peu à gauche de
+la porte.
+
+Cependant on n'avait pas entendu de coup de feu.
+
+A force de recherches, voici ce qu'on a appris:
+
+Tout le monde connaît à Londres la grande maison de banque Harris et
+Cie.
+
+Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis Newgate et précisément
+en face de l'endroit où on dresse ordinairement l'échafaud.
+
+Un seul employé couche dans la maison.
+
+Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, demeurent dans
+l'agglomération et arrivent le matin par les chemins de fer ou les
+omnibus.
+
+L'étonnement de ces divers employés a été grand lorsqu'ils ont trouvé la
+porte fermée à dix heures du matin.
+
+La police avait fini par faire évacuer Old Bailey, l'échafaud avait
+disparu et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.
+
+Cependant le caissier avait frappé vainement, la maison demeurait close
+et l'employé gardien ne paraissait pas.
+
+Un serrurier a ouvert la porte.
+
+Alors on est monté dans la chambre où M. Smith, c'est le nom de cet
+employé, couche ordinairement.
+
+On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond sommeil, dont il a été
+impossible de le tirer tout d'abord.
+
+Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté qu'il était sous l'influence
+d'un narcotique puissant, et ce n'est qu'en lui faisant respirer de
+l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler à la vie.
+
+Pressé de questions, l'employé a répondu alors qu'il avait, sur l'ordre
+de M. Harris, introduit la veille, dans sa chambre, un Français curieux
+de voir de près une exécution capitale, que ce Français lui avait offert
+un cigare et que lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré trois
+gorgées de fumée.
+
+La police a été avertie.
+
+Elle a commencé par découvrir un carreau de la fenêtre coupé avec un
+diamant; puis elle a retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à
+vent, celui qui a servi sans doute à chasser la balle qui est allée
+s'enfoncer dans le mur de Newgate, après avoir opéré la section de la
+corde.
+
+A propos de fusil à vent, il faut que la police de Londres nous permette
+de lui donner un conseil.
+
+En France, le fusil à vent est une arme prohibée, et en France on a
+raison.
+
+En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun bruit et qui peut, par
+conséquent, servir à commettre des crimes, est vendue publiquement chez
+tous les arquebusiers.
+
+Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons pas que cette liberté
+doive s'étendre jusqu'à permettre la vente d'un engin qui peut être
+employé d'une manière aussi funeste.
+
+M. Harris, averti par la police, s'est empressé d'accourir, et voici les
+renseignements qu'il a donnés:
+
+Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe, se disant chargé par
+le gouvernement de son pays d'une mission scientifique, s'est présenté
+porteur d'une lettre de crédit importante.
+
+M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement à sa disposition et
+accéder à tous ses désirs.
+
+C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de visiter Newgate,
+Saint-Barthélémy, et enfin qu'il s'est installé dans cette chambre de
+la maison de banque, dans le but, disait-il, de faire des études sur la
+mort par strangulation.
+
+Cet audacieux étranger est-il réellement Français? On en doute.
+
+Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était de connivence avec les
+fenians qui ont enlevé John Colden.
+
+On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer que la police
+l'arrêtera.
+
+Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff a été pareillement l'objet
+d'une enquête.
+
+On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné dans une tasse de
+lait.
+
+Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au fond du bol, a déclaré
+qu'il n'y avait aucune trace de poison.
+
+Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques heures.
+
+Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater qu'un trou avait été
+percé dans le plafond de son laboratoire.
+
+Ce trou, comme on va le voir, a été un indice précieux pour la
+police...»
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+L'article du _Times_ continuait ainsi:
+
+«Calcraff demeure dans Well close square, quartier du Wapping.
+
+Il habite une maison de chétive apparence occupée par un public-house au
+rez-de-chaussée et par des gens sans aveu aux étages supérieurs.
+
+Parmi ces derniers est une femme, si on peut donner ce nom à une
+créature perdue de vices et de débauches, qui vit avec les matelots et
+les voleurs, et est perpétuellement en état d'ivresse.
+
+Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une chambre juste au-dessus du
+laboratoire de Calcraff.
+
+C'est donc chez elle que le trou a été percé à l'aide d'une tarière.
+
+Betty a été arrêtée.
+
+Mais elle a prouvé qu'elle n'avait point passé la nuit chez elle depuis
+trois jours.
+
+Seulement, elle s'est souvenue avoir passé la soirée dans une
+taverne appelée le Black horse, en compagnie de deux hommes qu'elle a
+parfaitement dépeints.
+
+L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent à la canaille de
+Londres.
+
+C'est un rough appelé John.
+
+Il a été facile de le retrouver dans un public-house où il buvait sans
+relâche depuis l'avant-veille, montrant complaisamment une poignée d'or
+qui lui avait été donnée, disait-il, par lord Vilmot.
+
+Qu'est-ce que lord Vilmot?
+
+Nul ne le sait, et, en dépit des assertions du rough, aucun membre du
+parlement ne porte ce nom-là.
+
+Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur excentrique qui se déguise
+en mendiant et court les tavernes du Wapping en se faisant appeler
+Shoking.
+
+Pressé de questions et menacé d'être mis en prison, John a fait des
+aveux.
+
+Il a reconnu qu'il avait passé la soirée au Black horse avec Betty et
+un certain personnage dont il a donné le signalement et qui n'est connu
+dans le Wapping que sous le sobriquet de l'_homme gris_.
+
+Cet homme gris l'aurait aidé à coucher Betty ivre morte sur un banc de
+Well close square et à lui voler ensuite la clé de sa chambre.
+
+Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce mystérieux lord Vilmot,
+qui est, paraît-il, introuvable, se sont introduits dans la chambre de
+Betty, tandis que cette créature dormait à la belle étoile.
+
+Alors l'homme gris a percé un trou dans le plancher, au-dessus du
+laboratoire de Calcraff, afin, disait-il, de se procurer de la corde de
+pendu pour plaire à lord Vilmot.
+
+Mais, le trou percé, cet homme a renvoyé le rough et il est resté seul
+dans la chambre de Betty.
+
+A quoi a servi ce trou?
+
+On a fini par le découvrir.
+
+Calcraff prend du thé le soir, et la théière dont il se sert était
+précisément au-dessous de ce trou sur une table.
+
+Le même chimiste qui avait analysé le bol de lait, a trouvé dans la
+théière une substance vénéneuse qui a occasionné les vomissements et les
+tranchées auxquelles il s'était trouvé en proie le lendemain.
+
+On a tout lieu de croire que les fenians, dont l'homme gris paraît être
+un agent important, avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner du
+temps et faire surseoir l'exécution.
+
+Enfin, le rough John, ayant été mis en rapport avec M. Harris, lui
+a dépeint ce personnage appelé l'homme gris avec une exactitude
+si parfaite que le banquier a cru reconnaître le Français Firmin
+Bellecombe.
+
+La police continue ses investigations, mais jusqu'à présent elle n'a pu
+découvrir ni le prétendu lord Vilmot ni l'homme gris.
+
+Il est probable que ces deux hommes sont affiliés au fenianisme.»
+
+Ainsi se terminait l'article du _Times_.
+
+Or, il était dix heures du matin, et lord Palmure, qui achevait de
+déjeuner, en avait fait la lecture à sa fille miss Ellen.
+
+Miss Ellen était demeurée impassible.
+
+--Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit enfin le noble lord.
+
+--Mon père, répondit-elle, je pense que le _Times_ se trompe.
+
+--Comment cela?
+
+--Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle l'homme gris est affilié aux
+fenians?
+
+--Oui.
+
+--Le _Times_ se trompe. Cet homme n'est point un affilié, c'est leur
+chef suprême.
+
+Lord Palmure eut un geste d'étonnement.
+
+--Cet homme poursuivit miss Ellen, est le même qui nous a enlevé Ralph.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--Le même qui a osé venir ici... en pleine nuit...
+
+--Vous l'avez donc vu?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Et c'est un Français?
+
+--Je ne sais pas. Il parle le français, l'anglais et l'allemand avec une
+remarquable pureté.
+
+Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-là qui vous a mis un masque
+de poix sur le visage.
+
+--Est-ce possible?
+
+--C'est lui qui a sauvé Ralph du moulin, c'est lui qui l'a fait
+disparaître.
+
+--Et où peut-il être cet enfant? dit encore lord Palmure.
+
+--Je le sais, moi.
+
+--Vous!
+
+--Oui, mon père. Il est aujourd'hui, sous un nom d'emprunt, inscrit sur
+les registres de Christ's hospital et, par conséquent, inviolable.
+
+Lord Palmure poussa un cri de rage.
+
+--Mais comment savez-vous tout cela? dit-il.
+
+Miss Ellen fronça le sourcil.
+
+--Écoutez-moi, mon père, dit-elle enfin.
+
+--Parlez...
+
+--Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me suis fait un serment.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de briser l'oeuvre tout entière, en terrassant l'ouvrier.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Le jour où les fenians n'auront plus de chef, ils seront vaincus.
+
+--Et, selon vous, ce chef est cet _homme gris_?
+
+--Oui.
+
+--Et c'est avec lui que vous voulez lutter?
+
+--Je lutterai et je triompherai, dit froidement mis Ellen.
+
+--Vous, ma fille?
+
+--Moi, mais à une condition.
+
+--Voyons?
+
+--Au lieu de m'interroger, mon père, au lieu de vouloir pénétrer mes
+projets, vous les servirez aveuglément.
+
+--Mais.
+
+Un sourire altier vint aux lèvres de la jeune fille:
+
+--Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis qu'une femme, une enfant
+même, et il est temps encore que je reste dans mon rôle. Cependant j'ai
+la foi qui fait les âmes hardies, j'ai la volonté, j'ai le génie!...
+
+Seule, toute seul, si vous le voulez, mon père, j'engagerai avec
+le personnage mystérieux que je hais, une lutte dans laquelle il
+succombera, je vous le jure.
+
+Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte d'admiration.
+
+--Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obéisse.
+
+--Sans m'interroger jamais.
+
+--Soit, dit le noble lord.
+
+--Vous me le promettez, mon père?
+
+--Je vous le jure.
+
+Un éclair passa dans les yeux de miss Ellen.
+
+--A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle, je saurai bien
+t'arracher ton masque et te faire dire ton vrai nom.
+
+A nous deux?
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc juré la perte de l'homme
+gris.
+
+Était-ce parce que ce mystérieux personnage avait osé s'introduire chez
+elle en pleine nuit et lui tenir un langage plein d'audace?
+
+Était-ce parce qu'il s'était jeté au travers des projets de lord Palmure
+et lui avait arraché cet enfant sur lequel le noble pair avait fondé de
+secrètes espérances de fortune?
+
+Était-ce enfin parce que cet homme l'avait, par deux fois, tenue courbée
+sous son regard dominateur?
+
+Non, miss Ellen eût peut-être pardonné tout cela.
+
+Elle haïssait maintenant l'homme gris, elle s'était fait le serment de
+lui voir un jour au cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris
+avait son secret.
+
+Et qu'il nous soit permis de nous reporter à ce jour où il lui était
+apparu dans cette petite chambre d'une maison de Sermon lane où la jeune
+patricienne allait revêtir son costume de dame des prisons.
+
+On se rapelle ce qui s'était passé.
+
+L'homme gris avait dit à miss Ellen:
+
+--Je sais où sont les lettres d'amour que vous avez écrites au
+malheureux Dick Harrisson.
+
+Et dès lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il avait voulu.
+
+Elle avait consenti à céder son voile noir et sa robe de laine à
+Suzannah l'Irlandaise; elle avait attendu dans cette chambre le retour
+de la maîtresse de Bulton.
+
+Puis, quand Suzannah était revenue, lorsqu'elle lui avait rendu ce
+costume que miss Ellen considérait désormais comme souillé par un impur
+contact, elle l'avait entassé pièce à pièce, à l'exception de la plaque
+de cuivre, dans le poêle de faïence, qui se trouvait dans la chambre et
+elle y avait mis le feu.
+
+On se souvient encore que l'homme gris, en quittant miss Ellen, lui
+avait dit:
+
+--Demain, à minuit, je serai chez vous.
+
+L'homme gris n'avait point tenu sa parole.
+
+Pourquoi?
+
+Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez elle, avait trouvé une
+lettre sur sa cheminée.
+
+D'où venait-elle? qui l'avait apportée? mystère!
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+ «Miss Ellen,
+
+ Je m'absente pour quelques jours et ne puis être au rendez-vous
+ que je vous ai donné. Ne craignez rien, _elles_ sont en sûreté.
+
+ Votre ennemi.»
+
+Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement. L'homme gris n'avait
+point reparu.
+
+Mais, comme on le voit, le _Times_ donnait de ses nouvelles, et miss
+Ellen avait fait le serment de perdre cet homme qui avait l'audace de
+posséder le secret de sa faute.
+
+Donc, la fière patricienne avait obtenu que son père devînt l'aveugle
+instrument de ses volontés.
+
+Dès ce jour-là, elle lui dit:
+
+--Mon père, l'argent est le nerf de la guerre, il me faut un crédit
+illimité chez vos banquiers.
+
+Lord Palmure lui avait remis un volumineux carnet de chèques de la
+banque de Londres, lui disant:
+
+--Quand il sera épuisé, je vous en remettrai un autre.
+
+Et, le soir même, miss Ellen se mit en campagne.
+
+A huit heures et demie, tandis que lord Palmure se rendait au parlement,
+miss Ellen vêtue de couleurs sombres, un voile épais sur le visage et
+enveloppée dans un grand manteau dont le capuchon pouvait au besoin
+dissimuler complètement ses traits, miss Ellen, disons-nous, monta dans
+un petit coupé bas, attelé d'un seul cheval, conduit par un cocher sans
+livrée, et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave square, se
+fit conduire de l'autre côté du pont de Westminster, dans le quartier du
+Southwark.
+
+--Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour lui indiquer la rue où
+elle voulait aller.
+
+C'était dans Adams' street, si on s'en souvient, que logeait la pauvre
+mistress Harrisson, la mère de l'infortuné Dick, qui était mort d'amour
+pour miss Ellen.
+
+Le coupé était traîné par un excellent cheval, et, bien que le trajet
+fût assez long, miss Ellen fut bientôt arrivée à l'entrée d'Adams'
+street.
+
+Là elle fit arrêter, mit pied à terre, enjoignit au cocher de ne point
+bouger de place et s'aventura toute seule dans ce quartier misérable, où
+une femme de qualité n'aurait pas osé passer en plein jour.
+
+Le Southwark n'est pas, du reste, un quartier dangereux et mal famé
+comme White Chapel et le Wapping.
+
+Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en parcourent les rues; il y
+a peu de voleurs, par la raison toute simple qu'il n'y a rien à voler.
+
+Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement aussi le théâtre
+de ces scènes de meurtre qui ensanglantent si souvent les quartiers
+populeux de Londres.
+
+Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie catholiques.
+
+C'est dans le Southwark qu'est, du reste, la cathédrale de ces derniers,
+Saint-George.
+
+Peut-être aussi est-ce à cause de cela que les prêtres anglicans, avides
+de propagande et de conversions, sont plus nombreux là que partout
+ailleurs.
+
+Il y a des chapelles à chaque coin de rue, et il n'est pas de famille
+catholique qui ne soit épiée, surveillée, et auprès de laquelle les
+clergymen ne tentent mille efforts pour la ramener dans le giron de
+l'Église réformée.
+
+Où allait miss Ellen?
+
+Elle passa sans s'arrêter devant la porte de cette maison, où était mort
+Dick Harrison; elle suivit Adams' street dans toute sa longueur, et ne
+ralentit sa marche qu'à l'entrée d'un de ces passages noirs, qui sont
+nombreux dans Londres et qui portent le nom de _court_.
+
+Celui-là se nommait _King's court_, ce qui voulait dire _passage du
+Roi_.
+
+Ce n'était certainement pas la première fois que miss Ellen s'aventurait
+dans ce quartier, car elle entra dans le passage sans aucune hésitation,
+et peu soucieuse de l'obscurité brumeuse qui y régnait et que ne
+parvenait point à dissiper un maigre et unique bec de gaz placé à
+l'entrée.
+
+Elle chemina jusqu'au milieu et frappa à une porte qui se trouvait sur
+la gauche.
+
+La maison dans laquelle cette porte donnait accès était noire, enfumée,
+composée d'un seul étage et d'un rez-de-chaussée, et les fenêtres en
+étaient garnies de carreaux de papier huilé, en guise de vitres.
+
+Une seule de ces fenêtres était éclairée, si toutefois on pouvait
+prendre pour de la clarté un rayon blafard qui s'en échappait.
+
+Miss Ellen frappa trois petits coups secs et régulièrement espacés.
+
+Alors une voix se fit entendre derrière la porte.
+
+--Qui est là? disait-elle.
+
+--Je viens de Chester street, répondit miss Ellen.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+La jeune patricienne se trouva alors au seuil d'une salle délabrée, d'où
+s'échappait une odeur nauséabonde, et au milieu de laquelle un poêle en
+faïence laissait échapper quelques flammes bleuâtres.
+
+C'était la clarté aperçue du dehors.
+
+Deux enfants, demi-nus, un petit garçon et une fille de dix ou douze
+ans, étaient couchés sur un amas de paille fétide.
+
+Auprès du poêle, une femme encore jeune, mais dont le visage amaigri
+trahissait une vie de privations, raccommodait, à la lueur du foyer
+quelques loques qui n'avaient plus forme de vêtements humains.
+
+En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec une sorte d'empressement.
+
+--Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit miss Ellen.
+
+--Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi l'ont emmené; il est en
+prison.
+
+Les enfants s'étaient levés et entouraient la jeune fille avec une sorte
+de curiosité mélancolique.
+
+--Oui, reprit la femme, depuis que vous nous avez abandonnés, milady,
+le malheur est revenu... Paddy est en prison, et sans la charité d'un
+prêtre catholique, nos enfants et moi serions morts de faim...
+
+Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir silencieusement
+auprès du poêle, sans témoigner la moindre répugnance pour ce bouge
+infect, où régnait une atmosphère nauséabonde.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+La pauvresse continua:
+
+--Vous nous avez abandonnés, milady, et vous avez eu bien tort, je vous
+jure, car Paddy n'était point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a
+pu pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher son secret.
+
+Prières et menaces n'y ont rien fait.
+
+Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il avait employés par votre
+ordre, ont tout bouleversé dans le logis de la pauvre dame, fouillé
+partout et qu'ils sont allés jusqu'à la menacer de la tuer, si elle ne
+vous rendait pas ce qu'elle savait, il vous a dit la vérité.
+
+Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous nous avez abandonnés.
+
+--Je m'en repens, dit simplement miss Ellen, et je vais venir de nouveau
+à votre aide.
+
+Ce disant, elle posa deux guinées sur le poêle.
+
+La pauvresse allongea vivement la main vers cet or et un rayon de joie
+brilla dans ses yeux.
+
+Mais ce rayon s'éteignit presque aussitôt.
+
+--Hélas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon Paddy.
+
+--Il est donc en prison? demanda miss Ellen.
+
+--Oui, milady.
+
+--En prison pour dettes?
+
+--A White cross, milady.
+
+--Et pour quelle somme?
+
+--M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui vouliez du bien, lui avait
+prêté cinq guinées, à la condition qu'il en rendrait quinze.
+
+--Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison?
+
+--Oui, milady.
+
+--Il faudra l'aller délivrer, Ann, dit miss Ellen.
+
+Et elle tira de son sein un petit portefeuille en maroquin vert et en
+retira un billet de vingt livres, qu'elle tendit à la pauvresse.
+
+Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit à genoux devant la jeune
+fille et baisa le bas de sa robe.
+
+--Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est trop tard, ce soir, pour que
+vous alliez à White cross payer la pension de votre mari; mais vous irez
+demain, n'est-ce pas?
+
+--Oh! oui, milady, dès demain matin.
+
+--Et vous lui direz que j'ai de la besogne à lui donner; et que s'il
+veut venir dans Chester street demain, à pareille heure, et m'attendre
+à la petite porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui lui seront
+agréables.
+
+La pauvresse pleurait de joie et les enfants baisaient avec tendresse
+les mains de miss Ellen.
+
+Celle-ci reprit:
+
+--Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez été réduite à implorer la
+charité d'un prêtre catholique?
+
+--Oui, milady.
+
+--Vous n'êtes pourtant pas de cette religion?
+
+--Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu faire pour nous, disant
+que nous ne sommes pas du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants à
+la maison de refuge; on les a refusés en disant qu'il n'y avait pas de
+place.
+
+Il y avait un mois que Paddy était en prison. J'avais tant travaillé que
+j'avais les yeux comme perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans
+pain était arrivé.
+
+Mes pauvres enfants n'avaient pas mangé depuis la veille et je me
+soutenais à peine.
+
+Comme je les entendais crier et pleurer, le désespoir me prit; je sortis
+comme une folle et je m'en allai par les rues tendant la main, au risque
+de me voir conduire en prison par un policeman.
+
+Mais dans le Southwark, qui donc pourrait faire l'aumône, puisque tout
+le monde aurait besoin de la recevoir?
+
+Il y avait plus de deux heures que j'errais à l'aventure, implorant
+vainement la charité des passants.
+
+Mes forces s'épuisaient, mes oreilles bourdonnaient, j'avais du sang
+dans les yeux.
+
+A force de marcher, j'étais arrivée à la porte de Saint-George, l'église
+des catholiques.
+
+Là, mes yeux se fermèrent, en même temps que mes jambes fléchissaient,
+et je m'écriai:
+
+--Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre volonté, mais donnez
+du pain à mes enfants...
+
+Un prêtre sortait de l'église en ce moment.
+
+Il entendit mes dernières paroles, il vint à moi et me releva.
+
+--Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne jamais ceux qui s'adressent
+à lui.
+
+Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec émotion, j'oubliai en ce
+moment tout ce que les clergymen nous ont enseigné contre les prêtres
+catholiques.
+
+Celui-là me donna le bras et voulut que je le conduisisse auprès de mes
+enfants.
+
+En route, il entra chez un boulanger et il acheta du pain, puis chez
+un boucher et il y prit un morceau de viande, et enfin dans un
+public-house, où il se fit donner un pot de bière.
+
+Il ne me demanda pas, lui, si j'étais anglicane ou catholique. Il disait
+que tous les hommes sont frères.
+
+Chaque semaine, il vient nous visiter et il nous donne une couronne.
+C'est de quoi vivre pendant huit jours.
+
+--Lui avez-vous dit que Paddy était en prison?
+
+--Hélas! oui, répondit Ann, mais il n'est pas riche, le pauvre homme, et
+je crois bien qu'il donne aux pauvres le peu qu'il a. Où aurait-il pris
+quinze guinées?
+
+--C'est juste.
+
+Miss Ellen garda un moment le silence, puis tout à coup:
+
+--Ainsi il vient toutes les semaines?
+
+--Oui, milady.
+
+--A jour fixe?
+
+--Oui.
+
+--Quel est ce jour?
+
+--Le dimanche soir.
+
+Miss Ellen réfléchit qu'on était alors au lundi.
+
+--Ainsi, dit-elle, il est venu hier?
+
+--Oui, milady.
+
+--Et vous ne le verrez pas avant dimanche prochain?
+
+--Je ne crois pas.
+
+Miss Ellen réfléchit encore.
+
+--Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un prêtre de la paroisse
+Saint-George?
+
+--Non, répondit Ann, il est de Saint-Gilles, de l'autre côté de l'eau,
+mais il vient à Saint-George quelquefois.
+
+Miss Ellen tressaillit.
+
+--Savez-vous son nom? dit-elle encore.
+
+--Oui, on l'appelle l'abbé Samuel.
+
+Ce nom n'était sans doute pas inconnu à miss Ellen, car elle ne put
+réprimer un geste de surprise et peut-être de joie.
+
+--Vous le connaissez? dit Ann.
+
+--On m'en a parlé. Il est jeune, n'est-ce pas?
+
+--Tout jeune. Il n'a pas trente ans.
+
+Miss Ellen se leva.
+
+--Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je vais vous donner.
+
+--Parlez, milady.
+
+--Demain matin, vous irez à White cross, et vous ferez mettre votre mari
+en liberté.
+
+--Oui, milady.
+
+--Puis, vous lui direz que sa fortune, la vôtre, celle de vos enfants
+est faite s'il veut m'obéir.
+
+--Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il le faut, dit Ann.
+
+Miss Ellen sourit.
+
+--Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien d'impossible. Vous lui direz
+qu'il ne manque pas de venir demain soir.
+
+--Dans Chester street, à la petite porte du jardin?
+
+--Oui.
+
+--Il y sera, milady, je vous le jure.
+
+--Faites-moi encore une promesse, Ann.
+
+--J'écoute, milady.
+
+--Si par hasard le prêtre catholique vous venait visiter avant dimanche,
+vous ne lui parleriez pas de moi.
+
+--Je vous le jure, dit Ann.
+
+Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile sur son visage et s'en
+alla.
+
+--Je suis bien sur la trace de l'abbé Samuel, se dit-elle, quand je
+tiendrai celui-là, je serai sur la piste de l'homme gris!
+
+Voici que le hasard se met dans mon jeu.
+
+Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour rejoindre la voiture qui
+l'attendait à l'autre extrémité.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Comme miss Ellen entrait dans Adam's street deux roughs complétement
+ivres sortaient d'une taverne.
+
+Miss Ellen doubla le pas.
+
+Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, lui prit la taille et lui
+dit:
+
+--Où vas-tu donc ainsi, cher amour?
+
+Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre glissa des bras de
+l'ivrogne et prit la fuite.
+
+Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à courir après elle.
+
+Le rough lui criait:
+
+--Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es Fanny, la fille de
+l'écaillère Bentam, et tu cours chez John Farlen, ton amant.
+
+En parlant ainsi, le rough était de bonne foi; et miss Ellen avait beau
+courir, il la gagnait de vitesse, répétant:
+
+--Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais, et la maîtresse de
+ce fainéant de John Farlen, à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de
+poing; mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa femme... et nous
+verrons alors, s'il est bon à quelque chose.
+
+Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle était tout à l'heure à
+l'extrémité d'Adams' street, où elle retrouverait sa voiture...
+
+Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste au moment où elle
+passait devant un autre public-house.
+
+Alors, miss Ellen jeta un cri:
+
+--Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny Bentam.
+
+--Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais ta voix.
+
+--Laissez-moi, vous dis-je.
+
+Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux.
+
+--Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est pas là pour te défendre.
+D'ailleurs, c'est un propre à rien.
+
+Miss Ellen se débattait toujours.
+
+Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les bras, et miss Ellen put se
+dégager.
+
+La courageuse jeune fille avait toujours sur elle un petit stylet à lame
+damasquinée, à manche de nacre.
+
+Tandis que le rough la tenait brutalement par les épaules, elle était
+parvenue à prendre cette arme à sa ceinture et à dégager son bras.
+
+--Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle m'a assassiné.
+
+Et il tomba.
+
+Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre ivrogne s'était acharné à
+sa poursuite, et il parvint à la ressaisir.
+
+En même temps, le cri du rough blessé avait retenti jusque dans le
+cabaret, et les gens qui s'y trouvaient étaient sortis en toute hâte.
+
+Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de ces vastes ruches de
+frelons, qui se trouvent dans les bois, et presque toujours au long d'un
+poteau indicateur?
+
+C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air est orageux; les frelons
+dorment dans leur demeure souterraine.
+
+Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement au soleil, au
+bord de son trou.
+
+Vous passez, et vous l'écrasez...
+
+Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons en sortent,
+bourdonnant, irrités, terribles, et si vous n'avez pris la fuite assez
+vite, vous êtes perdu!
+
+Il en fut ainsi de miss Ellen.
+
+Tandis que le rough qu'elle avait frappé en pleine poitrine tombait
+baigné dans son sang, l'autre avait saisi la jeune fille et, de la
+taverne voisine, des maisons environnantes, des profondeurs du sol,
+de partout avait surgi tout à coup une foule en guenilles, furieuse,
+hurlante, et qui entourait miss Ellen.
+
+Cette fois, la jeune fille se débattait vainement.
+
+--Ah! coquine! disaient les uns.
+
+--Ah! misérable! hurlaient les autres.
+
+--Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui se tordait sur le sol.
+
+--C'est une voleuse!
+
+--Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.
+
+--C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait l'autre ivrogne, qui
+secouait toujours miss Ellen après lui avoir arraché son poignard.
+
+--Il faut la conduire à la station de police! criait une grosse commère
+qui s'était approchée le poing sur la hanche.
+
+En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber son voile, et son
+radieux visage apparaissait maintenant à découvert dans le rayon
+lumineux qui partait du public-house.
+
+--Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre ivrogne.
+
+--Ce serait dommage de lui passer la corde au cou...
+
+--C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un autre, si ce pauvre diable
+vient à mourir.
+
+Un moment étourdie, frappée de stupeur, miss
+
+Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid.
+
+Elle promena même sur cette foule irritée un regard impérieux et
+s'écria:
+
+--Mais regardez-moi donc, vous verrez que vous ne me connaissez pas!
+
+--C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je ne la connais pas, et il
+y a trente ans que je suis du quartier...
+
+--Cet homme, dit miss Ellen, en montrant le blessé qui continuait à
+vociférer, m'a insultée comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a
+rejointe... je me suis débattue...
+
+--Et tu l'as frappé, dit la commère, qui se sentait d'autant moins
+portée à l'indulgence que miss Ellen était jolie.
+
+Cependant la jeune fille parlait avec énergie, avec autorité, et elle
+s'était fait des partisans.
+
+--Je me suis défendue, disait-elle, j'étais dans mon droit...
+
+--Oui, oui, firent quelques voix.
+
+--Non! ripostèrent plusieurs autres.
+
+Miss Ellen était, on s'en souvient, vêtue fort simplement; néanmoins son
+linge irréprochable et ses mains blanches attestaient qu'elle n'était
+pas une fille du peuple.
+
+--Hé! mes amis, dit la marchande de poisson, je vous le répète,
+mademoiselle est une belle de nuit de Regent' street, et ce pourrait
+bien être une voleuse aussi.
+
+--Vous mentez, madame! s'écria miss Ellen avec une grande énergie.
+
+--Il faut la conduire à la station de police! répéta la marchande de
+poisson.
+
+--Oui, oui, dirent les uns.
+
+--Non, firent les autres.
+
+Cette populace était déjà divisée en deux camps.
+
+Seulement les partisans de la jeune fille n'étaient pas en nombre et
+ceux qui la voulaient conduire en prison allaient l'emporter.
+
+Soudain un nouveau personnage intervint.
+
+D'où sortait-il?
+
+Personne n'aurait pu le dire.
+
+Mais il arriva comme un ouragan; il tomba comme la foudre au milieu de
+cette foule qui voulait conduire miss Ellen à la station de police.
+
+Ses deux poings fermés décrivirent un double moulinet en sens inverse et
+frappèrent.
+
+Et, à chaque tour de bras, un des hommes qui serraient miss Ellen de
+plus près, tomba comme un boeuf sous la masse du boucher.
+
+En même temps cet homme prit miss Ellen dans ses bras, fit un bond
+prodigieux, et, enlevant la jeune fille, il se mit à courir jusqu'au
+coupé qui attendait toujours au coin d'Adam's street.
+
+Cela dura cinq minutes.
+
+L'homme ouvrit la portière, jeta miss Ellen suffoquée au fond de sa
+voiture et cria au cocher:
+
+--Chester street.
+
+En même temps, il s'assit à côté de miss Ellen.
+
+Et comme un rayon des lanternes du coupé tombait en ce moment sur son
+visage, la jeune patricienne jeta un cri:
+
+--_L'homme gris!_
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+C'était bien l'homme gris, en effet, qui venait de sauver miss Ellen.
+
+D'où venait-il? comment était-il arrivé à point?
+
+C'était là ce que nul n'aurait pu dire; et probablement personne ne le
+connaissait dans le Southwark.
+
+Quand le coupé fut en mouvement, lorsque miss Ellen eut respiré, l'homme
+gris dit d'un ton railleur à la jeune fille:
+
+--Avouez, miss Ellen, que je suis arrivé à temps.
+
+--Vous! vous! disait-elle avec un accent égaré.
+
+--Moi, miss Ellen.
+
+--Mais qui donc êtes-vous?... Comment vous trouvez-vous toujours sur mon
+chemin?...
+
+--Le hasard.
+
+--Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous.
+
+--Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent de gravité mélancolique,
+je vous jure bien que c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de
+vous venir en aide.
+
+Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux point le savoir.
+Peut-être espérez-vous revoir la mère de Dick...
+
+--Taisez-vous! s'écria-t-elle.
+
+--Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si, au lieu de me retirer
+sur-le-champ, j'ai osé monter dans votre voiture, c'est que je ne suis
+pas fâché de causer un instant avec vous...
+
+--Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose à me dire, je suis prête
+à vous écouter. Mais, ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez
+rendu un service aujourd'hui, un grand service même, car si on m'avait
+conduite à la station de police, j'eusse été contrainte de me faire
+reconnaître. Permettez-moi donc de vous remercier, monsieur.
+
+Elle essaya de prononcer ces derniers mots d'un ton affectueux, et n'y
+put parvenir.
+
+En dépit de ses efforts, la haine perçait dans sa voix.
+
+--Si j'ai osé m'asseoir près de vous, miss Ellen, reprit l'homme gris,
+c'est que je voulais m'excuser d'avoir manqué au rendez-vous que je vous
+avais donné...
+
+--Ah! c'est juste.
+
+--Je vous avais même promis de vous dire où étaient les lettres que vous
+aviez écrites à Dick...
+
+Miss Ellen se sentit pâlir, et elle regretta peut-être de ne pas encore
+être aux mains de cette populace en délire qui lui pouvait faire un
+mauvais parti.
+
+--Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous avez un cheval qui marche un
+train d'enfer; nous voici tout à l'heure au pont de Westminster, et, si
+cela continue, en un rien de temps nous serons dans Belgrave square, et,
+par conséquent, chez vous.
+
+Miss Ellen baissa la glace du coupé.
+
+--Williams, dit-elle à son cocher, allez au pas, traversez le pont,
+passez devant l'abbaye, prenez Parliament street et White hall, et
+allez-vous-en jusqu'à Trafalgar square.
+
+Le cocher fit un signe de tête affirmatif et mit son cheval au pas.
+
+Alors miss Ellen dit à l'homme gris:
+
+--Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, je vous écoute.
+
+--Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable d'incivilité, en
+apparence, et je tiens à me disculper.
+
+J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu un véritable service en
+consentant à céder vos habits et votre plaque de cuivre à cette pauvre
+Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernière fois.
+
+En échange, je vous avais promis... de me présenter chez vous... le
+lendemain.
+
+--A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie.
+
+--C'était l'heure la plus commode pour ne vous point compromettre.
+
+--C'est juste, mais vous n'êtes pas venu.
+
+--J'ai été accablé de courses, d'affaires mystérieuses, miss Ellen; vous
+savez qu'on allait pendre John Colden.
+
+--En effet, dit miss Ellen.
+
+--John Colden est un des fils dévoués de cette Irlande que votre père a
+trahie et dont vous vous êtes déclarée l'ennemie.
+
+--Après? dit froidement miss Ellen.
+
+--John Colden, poursuivit-il, avait risqué sa vie pour arracher l'enfant
+au moulin.
+
+--Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante, je sais cela.
+
+--Il fallait donc à tout prix sauver John Colden.
+
+--Et-vous l'avez sauvé! ricana la patricienne.
+
+--J'aurais mauvaise grâce à nier ce que le _Times_ a raconté si
+longuement.
+
+--Continuez, dit froidement miss Ellen.
+
+--Or donc, poursuivit l'homme gris, John Colden est sauvé; mais ma tête
+est mise à prix.
+
+L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions plus larges:
+
+--Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle, pour la mettre en
+sûreté?
+
+--J'attends moins et plus de vous, miss Ellen.
+
+--Ah! par exemple!
+
+Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe qui avait plusieurs fois
+déjà déconcerté miss Ellen, je suis l'homme qui a coupé la corde de John
+Colden; la police me recherche; si je suis pris, je serai condamné, et
+si je suis condamné, je serai pendu. Je sais que vous me haïssez...
+
+--J'ai la franchise d'en convenir, dit miss Ellen, bien que tout à
+l'heure vous m'ayiez sauvée.
+
+--Eh bien! continua l'homme gris, j'ai néanmoins l'audace de monter dans
+cette voiture. Nous voici dans Parliament street et, Scotland yard est
+à deux pas; j'aperçois des policemen se promenant deux par deux sur les
+trottoirs, je vois deux horse-guard, dans leur guérite, à la porte le
+l'amirauté. Vous n'avez qu'à baisser la glace de cette portière, à jeter
+un cri, à faire un signe, et je suis pris...
+
+--Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce moment, un furieux
+battement de coeur.
+
+--Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas, je reste auprès de vous, et
+je suis si bien armé que je ne crains rien.
+
+--Ah! vous êtes armé?
+
+--Oui; d'un secret.
+
+Miss Ellen tressaillit.
+
+--Je vous ai dit tout à l'heure, miss Ellen, que j'attendais de vous
+plus que le salut de ma tête.
+
+--En vérité! fit-elle avec une ironie croissante.
+
+--Je veux que vous deveniez mon alliée...
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Je dis mieux, ma complice.
+
+--Vous êtes fou!
+
+--Écoutez, dit-il froidement, votre père a trahi l'Irlande.
+
+--Mon père est Anglais, monsieur.
+
+--Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur les mots. Je veux que
+vous serviez l'Irlande, moi.
+
+Miss Ellen eut un ricanement cruel.
+
+--Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte et forcée.
+
+--Qui sait?
+
+Et il la regarda; et, une fois encore, elle se sentit palpiter sous cet
+oeil noir et profond qui la bouleversait.
+
+Pourtant elle releva bientôt la tête:
+
+--Et vous comptez sans doute sur ces lettres que le hasard, la trahison
+ou peut-être un crime ont mises entre vos mains? Car, vous les avez,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, mis Ellen.
+
+--Où donc les avez-vous prises?
+
+--Dans le cercueil de Dick Harrisson.
+
+Miss Ellen étouffa un cri:
+
+--Ah! sotte que j'étais, murmura-t-elle, j'aurais dû m'en douter!
+
+L'homme gris poursuivit:
+
+--Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur ces lettres que je compte.
+Je les garde, néanmoins, car elles sont pour moi une arme défensive.
+
+--Et sur quoi donc basez-vous cette espérance de me voir un jour servir
+l'Irlande? demanda miss Ellen toujours railleuse.
+
+--Vous me haïssez trop pour que je ne vous domine pas un jour,
+répondit-il.
+
+Et il ouvrit la portière vivement:
+
+--Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutôt... ne craignez rien... vos
+lettres sont en sûreté...
+
+Il sauta lestement à terre, et miss Ellen stupéfaite, n'avait pas encore
+eu le temps de prononcer un mot qu'il s'éloignait en courant.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Miss Ellen demeura stupéfaite de ce brusque départ.
+
+Elle n'avait pas eu le temps de respirer que l'homme gris avait déjà
+disparu.
+
+--Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine et de mépris tout à la
+fois, cet homme me brave, mais je l'écraserai comme un reptile.
+
+La patricienne avait des tempêtes dans l'âme.
+
+Quel était cet homme qui possédait son secret?
+
+Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui elle ne savait rien?
+
+Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantôt montant à Hyde Park un
+cheval pur sang, et tantôt s'attablant dans une taverne du Wapping avec
+des voleurs et des filles perdues, cet homme avait osé parler la tête
+haute à miss Ellen.
+
+Il l'avait courbée sous son regard d'aigle, il avait eu l'impudence de
+lui dire: «Je veux que vous serviez l'Irlande que votre père a trahie!»
+
+Ces dernières paroles étaient une menace, une menace qui froissait
+l'orgueil de miss Ellen, plus encore que celle de faire usage de ces
+lettres que Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bière.
+
+--Oh! se dit miss Ellen, après une minute de rêverie, il faut que cet
+homme soit châtié!
+
+Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait au petit doigt du
+cocher.
+
+Celui-ci s'arrêta et se pencha pour recevoir ses ordres.
+
+--A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et ventre à terre.
+
+Le cocher rendit la main à son trotteur, qui fila comme une flèche.
+
+Pendant que le rapide attelage dévorait l'espace, miss Ellen se disait:
+
+--Les haines religieuses sont mieux, trempées que les haines politiques.
+Ce prêtre que je vais voir servira ma vengeance plus sûrement et plus
+fidèlement que tous les ministres du monde.
+
+Une lueur s'était faite, comme on va le voir, dans l'esprit de miss
+Ellen, et la fière patricienne avait tout à coup trouvé un auxiliaire
+digne de la comprendre.
+
+Notting Hill est un quartier éloigné de Londres, à l'ouest de Kinsington
+gardens.
+
+Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement ratissés et
+entretenus, quelques parcs en miniature où paissent çà et là deux ou
+trois moutons, des centaines de jolies maisons, toutes bâties sur le
+même modèle et qui paraissent sortir d'une boîte à jouets de Nuremberg;
+et pas une boutique ni un magasin.
+
+Aussi, dès neuf heures du soir, les rues sont désertes, et si l'Anglais
+était curieux, tout le monde se mettrait aux fenêtres en entendant
+rouler une voiture.
+
+En vingt minutes, le coupé de miss Ellen s'arrêta entre la grille de
+Kinsington gardens et Notting Hill.
+
+Le cocher se pencha de nouveau et attendit.
+
+--Elgin Crescent, lui dit mis Ellen.
+
+Le coupé repartit. Quelques minutes après, il s'arrêtait devant une
+petite maison, soeur jumelle de toutes celles du quartier, ayant son
+petit jardin donnant, par derrière, sur un square, avec une grille de
+communication.
+
+Miss Ellen mit pied à terre, monta lentement les trois marches de
+la porte d'entrée et appuya ses doigts mignons sur le bouton de la
+sonnette.
+
+Il n'y avait pas une âme dans la rue, pas une lumière ne brillait aux
+fenêtres de la maison.
+
+On eût dit qu'elle était déserte.
+
+Cependant, à peine miss Ellen eût-elle sonné que des pas retentirent
+à l'intérieur, des pas lents, mesurés, qui avaient quelque chose de
+méthodique et de solennel.
+
+Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra sur le seuil, tenant à
+la main un de ces bougeoirs à dossier de cuivre poli qu'on appelle des
+lampes d'escalier.
+
+Cet homme était vêtu de noir des pieds à la tête et cravaté de blanc.
+
+Il portait une de ces longues redingotes auxquelles il est toujours
+facile, à Londres, de reconnaître les ministres de la religion
+anglicane.
+
+A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite, comme il convient à
+un saint pasteur, qui doit toujours se mettre en garde contre les
+tentations du démon.
+
+--Vous êtes le révérend sir Peters Town? lui dit la jeune fille.
+
+--Oui, milady, répondit-il, attachant sur la jeune fille un oeil
+austère.
+
+--C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen.
+
+Et elle entra.
+
+Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite.
+
+Miss Ellen lui dit:
+
+--C'est bien à Votre Honneur que j'en ai, et que Votre Honneur se
+rassure, je ne suis ni une solliciteuse ni une importune.
+
+Le révérend était déjà fixé. Il avait aperçu dans la rue le coupé de
+miss Ellen.
+
+En dépit de ses vêtements d'une simplicité bourgeoise, miss Ellen avait
+un grand air qui acheva de subjuguer sir Peters Town.
+
+Il emmena la jeune fille au fond du corridor et poussa une porte d'où
+s'échappait un rayon de clarté.
+
+Miss Ellen était au seuil d'une manière de cabinet de travail, dont les
+fenêtres donnaient sur le jardin et le square; ce qui expliquait que, de
+la rue, elle n'eût pas vu de lumière.
+
+Cette pièce assez vaste était tendue d'une étoffe verte qui devait la
+rendre fort sombre, pendant le jour.
+
+Une vaste table surchargée de livres et de papiers était au milieu, et
+tout auprès se trouvait une cheminée dans laquelle brûlait un maigre
+feu.
+
+L'homme chez qui miss Ellen pénétrait ne paraissait pas, comme on voit,
+sacrifier grand chose au confortable.
+
+Il avança un siége à miss Ellen de l'autre côté de la table qu'il mit
+entre elle et lui comme une barrière et lui dit:
+
+--A qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Je le vois, répondit miss Ellen, vous ne me reconnaissez pas.
+
+--En effet, dit-il, je ne sais... il me semble pourtant...
+
+Et il la regardait avec une attention méticuleuse et qui n'était pas
+dépourvue de défiance.
+
+Ce personnage était un homme d'environ cinquante-cinq ans.
+
+Il était grand, mince, chauve, avec quelques mèches de cheveux
+grisonnants qui descendaient irrégulièrement aux deux côtés de ses
+tempes osseuses.
+
+Ses lèvres minces, son nez droit, ses petits yeux gris, profondément
+enfoncés sous une arcade sourcilière énorme, lui donnaient une
+expression de volonté sauvage et d'énergique dureté.
+
+On devinait en lui, à première vue, un de ces prêtres méthodistes qui
+ne songent qu'à convertir de gré ou de force à leur doctrine tous ceux
+qu'ils trouvent sur leur chemin.
+
+Miss Ellen lui dit:
+
+--Je vous ai vu cependant deux fois.
+
+--Ah! fit le révérend.
+
+--Chez mon père, ajouta-t-elle.
+
+--Votre... père?...
+
+--Oui, et j'ai assisté même a un entretien des plus sérieux que vous
+avez eu avec lui.
+
+Le révérend regardait miss Ellen avec une ténacité croissante.
+
+--J'ai pourtant la mémoire des visages, dit-il.
+
+--Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire quelque peu ironique, tandis
+que le prêtre baissait tout à coup les yeux sous son regard.
+
+--Mais, reprit-il, il y a évidemment quelque chose de changé... dans
+votre personne...
+
+--Ou dans mon costume, dit miss Ellen.
+
+--Peut-être...
+
+--Mon révérend, reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps d'exercer
+votre mémoire et je vais lui venir en aide sur-le-champ.
+
+--Ah! fit M. Peters' Town.
+
+--Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord Palmure.
+
+Ce fut comme un coup de théâtre.
+
+A ce nom, le révérend se leva vivement et s'inclina aussi bas que
+possible en disant:
+
+--Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un étourdi, et cependant à mon
+âge...
+
+--Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas chez vous à dix heures et
+demie du soir, et toute seule, sans de graves et puissantes raisons...
+
+Le révérend s'inclina encore.
+
+--Je viens _pour l'Irlande_, dit-elle.
+
+Ces mots firent passer un nuage sur le front blafard du prêtre, et un
+éclair de haine subite s'échappa de ses petits yeux qui pétillaient
+alors d'un fauve éclat.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ces mots: _pour l'Irlande_, accentués d'une certaine façon par miss
+Ellen, avaient suffi pour établir comme un courant de sympathie
+électrique entre elle et le révérend Peters Town. Elle continua:
+
+--Mon révérend, la fille de lord Palmure, comme vous le pensez bien, est
+au courant de la politique.
+
+--Cela doit être, fit le prêtre en saluant de nouveau.
+
+--Et elle n'ignore aucune des questions qui intéressent en ce moment
+l'Angleterre.
+
+Ici, il y eut un nouveau salut du révérend.
+
+Miss Ellen poursuivit:
+
+--Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi.
+
+--Ah!
+
+--Je décachette son courrier et je réponds souvent en son nom aux plus
+hauts personnages.
+
+Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit de sa jeunesse,
+à cette voix calme, légèrement ironique, et douée d'un timbre plein
+d'autorité.
+
+--Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme vous le savez, une grande
+autorité à la Chambre haute.
+
+Le révérend fit un geste affirmatif.
+
+--Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande et de ces misérables qui
+ont depuis quelque temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse.
+
+Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair de haine.
+
+--Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a des ennemis plus
+acharnés que mon père et les hommes de son parti.
+
+--Et... fit le révérend en fronçant le sourcil, quels sont ces hommes,
+mademoiselle?
+
+--Vous et les vôtres.
+
+--Vous croyez?
+
+La haine de parti s'émousse quelquefois, continua miss Ellen, la haine
+de secte, jamais.
+
+Le clergé anglican hait mortellement le clergé catholique, dont le
+foyer, pour les trois royaumes, est l'Irlande.
+
+--Fort bien, dit le prêtre.
+
+--C'est une haine sans trêve, sans merci, que celle que vous avez vouée
+à l'Irlande, reprit miss Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.
+
+Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât nettement.
+
+--Vous avez offert à mon père le secours de cette armée occulte que vous
+commandez, n'est-ce pas?
+
+Sir Peters Town regarda de nouveau miss Ellen.
+
+Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et moqueur qui sied à ceux
+qui touchent à la diplomatie.
+
+--La religion anglicane, comme le catholicisme, poursuivit miss Ellen,
+a ses affiliations religieuses qui ont un but politique, ses sociétés
+mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le clergé régulier et
+l'archevêque de Cantorbéry lui-même.
+
+Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces associations, la plus
+puissante, selon moi, celle qui a voué une guerre d'extermination à
+l'Irlande...
+
+--Cela est vrai, miss Ellen.
+
+--Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner votre concours, comme mon
+père, qui a été mal inspiré ce jour-là, je viens à vous.
+
+--Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles de miss Ellen, lord
+Palmure se ravise?
+
+--Non, je ne viens pas de sa part.
+
+--De laquelle donc venez-vous?
+
+--De la mienne, dit froidement miss Ellen.
+
+Le révérend la regarda de nouveau.
+
+Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout son être.
+
+Son regard avait heurté celui de miss Ellen comme se heurteraient deux
+lames d'épée forgées et trempées ensemble, après avoir été tirées du
+même bloc d'acier.
+
+Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle en cette jeune fille à
+l'oeil dominateur, et que la nature avait armée pour la lutte, en lui
+donnant une beauté souveraine.
+
+--Parlez, miss Ellen, dit-il.
+
+Cela voulait dire:
+
+--Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir comme vous me servirez.
+
+--Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et les vôtres avez fait
+beaucoup contre l'Irlande, et cependant vos tentatives n'ont pas été
+couronnées de succès.
+
+Le ministre se mordit les lèvres.
+
+--Un de vos instruments les plus dociles et les plus sûrs vous a manqué
+tout à coup. Je veux parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui avait
+emprisonné à White cross un homme que vous considérez avec raison comme
+un des amis du parti irlandais.
+
+Je veux parler de l'abbé Samuel.
+
+--Vous savez cela? dit Peters' Town.
+
+--Je sais encore que vos ennemis attendaient quatre chefs qui devaient
+se trouver, un dimanche, à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et
+se réunir autour de ce prêtre dont je vous parle.
+
+--C'est vrai.
+
+--Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont pu d'abord se réunir, et ils
+ont erré longtemps dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement
+et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils ne se connaissaient pas.
+
+--Cela est vrai encore.
+
+--M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et il vous a manqué au moment
+où vous aviez le plus besoin de lui.
+
+Le révérend soupira.
+
+--Le prêtre est sorti de prison.
+
+--Hélas!
+
+--Et les quatre chefs que vous aviez dispersés aux quatre coins de
+Londres et qui certainement n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par
+se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend?
+
+--Parfaitement, dit sir Peters Town.
+
+--Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux jours, les fenians, car
+il faut bien les appeler par leur nom, ont arraché un des leurs à
+l'échafaud, à l'heure même de l'exécution, et quand il avait au cou la
+corde du bourreau.
+
+L'oeil du révérend Peters Town étincela de fureur.
+
+--Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, mais il est une chose que
+vous ne savez pas.
+
+--Ah!
+
+--C'est que cet homme qu'on croit être leur instrument...
+
+--L'homme gris?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien? fit le prêtre anxieux.
+
+--C'est leur chef suprême, dit miss Ellen.
+
+Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, ce que vous, le
+chef d'une armée mystérieuse, ce que mon père, un membre influent de la
+Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.
+
+Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta d'un geste:
+
+--Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, ou plutôt introuvable
+et qui a mis sur les dents depuis deux jours toute la police de Scotland
+Yard, je le connais, moi.
+
+--Vous! exclama le prêtre.
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Mais où?
+
+--Chez moi, et ailleurs.
+
+--Quand?
+
+--Chez moi, il y a trois semaines.
+
+--Il a osé aller chez vous!
+
+--Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.
+
+--Une heure! s'écria sir Peters Town.
+
+--Je l'ai eu à mes côtés, dans ma voiture, et je lui ai parlé
+familièrement comme je vous parle...
+
+--Mais... cet homme... balbutia le prêtre stupéfait, d'où venait-il, que
+vous voulait-il?...
+
+--Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant, voulez-vous savoir
+pourquoi je suis venue?
+
+--Parlez...
+
+--Mon père hait l'Irlande pour des motifs politiques.
+
+--Fort bien, dit le révérend.
+
+--Vous haïssez l'Irlande, vous et les vôtres, de toute la puissance
+sauvage et vivace d'une haine de secte et de croyance.
+
+--Soit.
+
+--Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet homme dont je vous
+parle, et qui semble tenir les destinées de ce pays dans sa main et les
+préparer à un triomphe prochain.
+
+--Oh! cela ne sera pas! s'écria sir Peters Town.
+
+--Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent cruel, et je me suis fait
+un serment, celui de ne me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie brisé
+comme un roseau, et tenu palpitant et demandant grâce sous mes pieds.
+
+Comprenez-vous maintenant, mon révérend, pourquoi je suis venue à vous?
+
+--Oui, répondit-il.
+
+Et la jeune fille, froissée dans son orgueil et le ministre austère et
+fanatique échangèrent un nouveau regard, et ce regard fut un pacte de
+haine et de vengeance tout entier.
+
+Puis ils se tendirent la main...
+
+L'homme gris avait désormais deux ennemis implacables.
+
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+***** This file should be named 16818-8.txt or 16818-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16818/
+
+Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+