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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misères de Londres
+ 3. La cage aux oiseaux
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16818]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+LES MISÈRES
+DE LONDRES
+
+III
+
+LA CAGE AUX OISEAUX
+
+
+PAR
+
+PONSON DU TERRAIL
+
+
+
+
+NEWGATE
+LE CIMETIÈRE DES SUPPLICIÉS
+
+
+
+
+I
+
+
+L'Irlandaise avait longuement causé, dans la chambrette du clocher, avec
+l'homme gris, et, sans doute, elle savait ce qui allait se passer, car
+elle ne fit aucune objection et monta dans le cab à quatre places que
+Shoking, qui était allé en avant, eut bientôt découvert.
+
+--A Hampsteadt! cria l'homme gris au cocher.
+
+L'enfant ne demanda rien non plus.
+
+N'était-il pas avec sa mère et avec l'homme qui l'avait sauvé du moulin?
+
+D'ailleurs, cet enfant était presque un homme,--il l'avait prouvé déjà.
+
+Le courage, le raisonnement, ces deux qualités essentiellement viriles,
+avaient chez lui devancé les années.
+
+Ralph avait vu pour la première fois l'homme gris dans la prison de la
+cour de police de Kilburn.
+
+Tout ce que cet homme, qui lui avait parlé le cher idiome de son pays,
+lui avait prédit, s'était réalisé.
+
+Ralph avait donc confiance dans l'homme gris comme dans sa mère, et
+lorsque celui-ci lui dit, tandis que la voiture roulait:
+
+--Mon petit Ralph, seras-tu bien obéissant?
+
+--Oh! oui, monsieur, répondit-il.
+
+--Feras-tu tout ce que je voudrai?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Le cab traversa de nouveau Waterloo-Bridge, remonta les beaux quartiers
+jusqu'à Holborn-street et prit la route d'Hampsteadt.
+
+--Est-ce que nous retournons chez mistress Fanoche? demanda Shoking.
+
+Ce nom fit tressaillir la mère et l'enfant.
+
+Cependant, aucune crainte ne se peignit sur leur visage.
+
+--Non, répondit l'homme gris. Nous allons simplement à ma maison de
+campagne.
+
+Shoking crut avoir mal entendu.
+
+--Est-ce que vous avez une maison de campagne à Hampsteadt, maître?
+demanda-t-il.
+
+--Ce n'est pas moi.
+
+--Qui donc, alors?
+
+--C'est toi.
+
+--Moi? fit Shoking stupéfait.
+
+--Toi-même, mon cher.
+
+--Maître, reprit Shoking, je suis habitué à vous voir faire des
+miracles, mais il en est que Dieu lui-même, je crois, ne saurait faire.
+
+--Bah! fit l'homme gris.
+
+--Non-seulement je n'ai pas de maison de campagne, mais encore je
+n'aurai pas de domicile dans Londres demain, car ma dernière semaine
+payée à mon boarding expire demain, et...
+
+Shoking s'arrêta.
+
+--Et? fit l'homme gris, en souriant.
+
+--Et je n'ai plus d'argent, balbutia Shoking, en baissant la tête.
+
+--Comment, dit l'homme gris, qui se plut à prendre un air sévère, tu as
+déjà dépensé les dix livres de lord Palmure?
+
+La tête de Shoking retomba presque au milieu de sa poitrine.
+
+--Dame! fit-il, j'ai cru que ça ne finirait jamais, et je suis allé un
+peu vite.
+
+--Après cela, dit l'homme gris, un mort n'a plus besoin de domicile.
+
+--Comment un mort?
+
+--Sans doute.
+
+--Mais je suis bien vivant! dit Shoking.
+
+--Je te prouverai tout-à-l'heure, non-seulement que tu es mort et qu'il
+n'y a plus de Shoking en ce monde, mais encore...
+
+--Ah! par Saint-George, s'écria Shoking, je suis crédule, maître, mais
+pas à ce point...
+
+--Attends, tu verras.
+
+Shoking regarda l'homme gris avec une véritable inquiétude.
+
+On passait alors auprès d'un réverbère et sa lueur tombait d'aplomb sur
+le visage.
+
+--Bon! dit celui-ci, souriant toujours, tu te demandes si je ne suis pas
+fou...
+
+Shoking ne répondit pas.
+
+--Et si au lieu de me suivre à Hampsteadt, tu ne ferais pas mieux de me
+conduire à Bedlam?
+
+--Dame! fit naïvement Shoking.
+
+--Eh bien! un peu de patience, mon cher, et tu verras que tout ce que je
+t'ai dit est la pure vérité.
+
+Shoking tomba en une rêverie profonde.
+
+La scène récente du cimetière avait quelque peu troublé son cerveau, et
+les paroles de l'homme gris achevaient de le confondre.
+
+Mais ce qui l'étonnait peut-être plus encore, c'est que ces paroles,
+si étranges qu'elles fussent, n'avaient point paru impressionner
+l'Irlandaise qui, même, avait eu deux ou trois fois un pâle sourire.
+
+Le cab roula quelque temps encore, puis il s'arrêta.
+
+Alors Shoking mit la tête à la portière et reconnut la montée des
+bruyères et la maison de mistress Fanoche.
+
+--Mais vous voyez bien que c'est chez mistress Fanoche que nous allons,
+dit-il.
+
+--Tu crois?
+
+--Pardine, nous voici dans Heath mount.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et voilà la maison.
+
+--Descends toujours, tu verras...
+
+En même temps, l'homme gris donna la main à l'Irlandaise qui sortit du
+cab, et son fils la suivit.
+
+Shoking les avait imités.
+
+Il demeurait planté sur ses pieds, se demandant pourquoi l'homme gris,
+qui s'était toujours montré bienveillant et affectueux, se moquait ainsi
+de lui.
+
+Cependant l'homme gris, au lieu de se diriger vers la grille de
+mistress Fanoche, s'était arrêté à la grille à côté, ce que Shoking vit
+parfaitement, car le brouillard était moins épais à Hampsteadt qui est
+sur la hauteur, et un bec de gaz se trouvait entre les deux habitations.
+
+Une chose qui eût encore étonné Shoking, si Shoking eût pu s'étonner
+de quelque chose d'ordinaire, après qu'on venait de lui certifier qu'il
+était mort, c'est que l'homme gris avait congédié le cab après avoir
+payé le cocher.
+
+On allait donc rester à Hampsteadt.
+
+Quand l'homme gris eut sonné, Shoking vit une fenêtre de la maison qui
+se trouvait au fond du jardin et qui paraissait déserte, s'éclairer
+subitement.
+
+Peu après le sable du jardin cria sous des pas d'homme et bientôt la
+grille s'ouvrit.
+
+Alors Shoking délia sa langue:
+
+--Mais où allons-nous? dit-il.
+
+--Visiter ta maison de campagne.
+
+--Encore!
+
+--Mais dame! fit l'homme gris, ai-je donc l'habitude de te mentir?
+
+Shoking, ahuri, regarda celui qui venait d'ouvrir la grille.
+
+C'était un vieux domestique en livrée et d'une tenue irréprochable.
+
+Il avait une lanterne à la main et s'inclina sans mot dire devant les
+nouveaux venus.
+
+L'homme gris poussa Shoking devant lui, et, donnant toujours le bras
+à l'Irlandaise qui tenait son fils par la main, ils entrèrent tous les
+quatre dans le jardin.
+
+Puis le valet ayant refermé la grille, les précéda dans l'allée sablée
+qui conduisait à la maison.
+
+Shoking marchait toujours en chancelant.
+
+--Je crois bien, murmurait-il, que je fais un rêve.
+
+Ils pénétrèrent dans un large vestibule dallé en marbre et garni de
+statues et de corbeilles de fleurs.
+
+Le valet ouvrit une porte à gauche, et Shoking, de plus en plus ébloui,
+se vit au seuil d'un parloir confortable et luxueux.
+
+Un grand feu de houille brûlait dans la cheminée et il y avait au milieu
+de la pièce une table toute servie.
+
+--Dans tous les cas, pensa Shoking, le rêve est assez joli.
+
+Et il aspira ces odeurs succulentes qui se dégageaient de la table.
+
+Alors l'homme gris lui dit:
+
+--Tu dois avoir faim, car nous avons oublié de dîner aujourd'hui.
+
+--Mais puisque je suis mort... dit Shoking.
+
+--C'est Shoking qui est mort...
+
+--Shoking et moi ça ne fait qu'un.
+
+--Tu verras tout à l'heure le contraire. Mais, ajouta l'homme gris, un
+gentleman aussi délicat que toi ne saurait se mettre à table dans le
+piteux costume où tu te trouves.
+
+--Où voulez-vous que j'en trouve un autre?
+
+--Ton valet de chambre va te conduire à ton cabinet de toilette et tu
+t'habilleras.
+
+--Mon... valet... de chambre?...
+
+--Sans doute.
+
+--L'homme gris s'approcha de la cheminée et secoua un gland de sonnette.
+
+Alors Shoking abasourdi vit entrer un autre valet, également en livrée
+qui, s'adressant directement à lui, lui dit:
+
+--Si Votre Honneur daigne me suivre, je conduirai Votre Honneur à son
+appartement.
+
+Cette fois, Shoking jeta un grand cri et dit à l'homme gris:
+
+--Mais pincez-moi donc le bras, réveillez-moi donc, je ne veux pas
+dormir plus longtemps!
+
+
+
+
+II
+
+
+--Mais va donc, imbécile! répéta l'homme gris en poussant Shoking par
+les épaules.
+
+Cette fois Shoking comprit qu'il ne dormait pas, car la poussée
+vigoureuse qu'il venait de recevoir l'eût certainement réveillé.
+
+Il se résigna donc et suivit le second valet.
+
+Celui-ci lui fit traverser de nouveau le vestibule et, un flambeau à la
+main, il gravit devant lui un escalier à marches de marbre.
+
+Shoking était devenu docile, et, en montant, il fit cette réflexion
+qu'un homme qui se moquait de la police et ouvrait les portes des
+prisons, comme l'homme gris, était capable de tout.
+
+Le valet, arrivé au premier étage, lui fit traverser une antichambre,
+puis un grand salon, puis un petit.
+
+Tout cela était confortable et d'un luxe divin.
+
+Après le petit salon, Shoking trouva une chambre à coucher; et, après la
+chambre, un vaste cabinet de toilette.
+
+Une large tablette de marbre jaune supportait une garniture en vermeil,
+des brosses en ivoire, des peignes d'écaille, tout le confort, tout le
+luxe d'un vieux garçon qui ne veut pas vieillir.
+
+Il y avait sur les dressoirs des pots de col-cream, des cosmétiques,
+des rasoirs, et dans un coin une baignoire pleine d'une eau tiède et
+parfumée.
+
+Shoking recommença à croire qu'il était le jouet d'un rêve, mais le rêve
+devenait de plus en plus agréable.
+
+Le valet était sérieux et digne.
+
+--Votre Honneur, dit-il, fera bien de prendre un bain.
+
+Et il se mit à le déshabiller.
+
+En un tour de main, Shoking fut débarrassé de ses guenilles, chaussé
+de pantoufles de liége, enveloppé dans un peignoir de toile fine, et il
+n'avait pas eu le temps de crier _ouf_ qu'il était dans le bain.
+
+--Pendant ce temps-là, dit alors le valet, je vais peigner et coiffer
+Votre Honneur.
+
+Et il se mit à la besogne.
+
+Shoking le laissa faire et il éprouva des voluptés infinies à sentir ses
+membres se dilater sous la douce chaleur du bain, tandis qu'un peigne
+courait dans ses cheveux blonds et déjà grisonnants.
+
+Un quart d'heure après, Shoking sortait du bain. Ses loques avaient
+disparu.
+
+Mais il y avait sur une chaise de beaux habits tout neufs, une chemise
+de batiste, une cravate blanche, un gilet à boutons de métal, et le
+valet, impassible, se mit à l'habiller aussi gravement que s'il n'eût
+jamais fait autre chose.
+
+Puis, la toilette terminée, il le conduisit devant une grande glace à
+pivot mobile.
+
+Et Shoking recula ébloui.
+
+Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il était frisé, parfumé, tiré
+à quatre épingles, et sa longue figure famélique avait même un air de
+singulière distinction.
+
+Le valet reprit le flambeau et dit:
+
+--Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre à la salle à manger?
+
+Mais Shoking fut pris d'une résolution subite, et regardant le valet
+face à face:
+
+--Ah! ça, drôle, dit-il, m'expliqueras-tu...
+
+--Que désire savoir Votre Honneur?
+
+--D'abord, qui tu es?
+
+--Je me nomme John, et je suis le valet de chambre de Votre Honneur.
+
+--Bon! et où suis-je?
+
+--Mais Votre Honneur est chez lui.
+
+--Allons donc!
+
+--Aussi vrai que je me nomme John et que Votre Seigneurie...
+
+--Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant?
+
+--Sans doute. C'est le titre qui appartient à lord Vilmot.
+
+--Hein! qu'est-ce que cela?
+
+--C'est le nom de Votre Seigneurie.
+
+--Imbécile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas qui je suis?
+
+--Lord Vilmot, répéta le valet.
+
+--Mais non; je m'appelle Shoking.
+
+--Shoking est mort! dit une voix sur le seuil.
+
+Shoking se tourna et aperçut l'homme gris.
+
+Lui aussi, avait fait un bout de toilette et remplacé ses guenilles par
+des vêtements de gentleman.
+
+Il était même aussi correctement vêtu que le jour où, sous le nom de
+lord Cornhill, il s'était présenté dans Kilburn square pour visiter la
+maison de M. Thomas Elgin.
+
+Shoking demeura bouche béante devant l'homme gris, qu'il n'avait jamais
+vu ainsi vêtu.
+
+--Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai comment lord
+Vilmot est entré dans la peau de Shoking.
+
+Le pauvre diable fit un pas vers la porte; mais le valet de chambre le
+retint par un geste respectueux:
+
+--Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie de prendre de l'argent.
+
+Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une douche d'eau glacée qui lui
+serait tombée sur la tête.
+
+--De... l'argent!... balbutia-t-il.
+
+--De l'argent, répéta le valet.
+
+--Et où veux-tu que j'en prenne?
+
+--Dans ton secrétaire, parbleu! dit l'homme gris, qui riait toujours.
+
+Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette un joli meuble de
+boule.
+
+La clé était dans la serrure.
+
+Shoking se décida à porter une main tremblante sur cette clé qui tourna.
+
+Le meuble s'ouvrit.
+
+--Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir, à présent.
+
+Shoking obéit encore.
+
+Et soudain il fit un pas en arrière
+
+Le tiroir était plein d'or.
+
+--Oh! fit-il, c'est à devenir fou!
+
+--Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant, mets quelques guinées dans
+ta poche.
+
+Et Shoking plongea une main fiévreuse dans le tiroir.
+
+Cependant comme l'or brûle les mains de ceux qui n'ont pas l'habitude
+d'y toucher, le pauvre diable se montra discret; il prit cinq ou six
+guinées seulement et les glissa dans sa poche avec hésitation.
+
+L'homme gris souriait toujours.
+
+Il prit Shoking par le bras et l'entraîna.
+
+Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il lui dit:
+
+--As-tu faim?
+
+--Je ne sais pas, répondit Shoking.
+
+--Et soif?
+
+--Pas d'avantage.
+
+Shoking ne savait même plus s'il était mort ou vivant: comment aurait-il
+pu savoir s'il avait soif ou faim?
+
+Ils arrivèrent dans le parloir où la table était dressée.
+
+Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient plus.
+
+--Où sont-ils donc? demanda naïvement Shoking.
+
+--Couchés, répondit l'homme gris.
+
+--Ici?
+
+--Parbleu!
+
+Alors le mendiant eut un accès de raison:
+
+--Maître, dit-il, depuis que je me suis attaché à vous, je vous ai
+loyalement servi.
+
+--C'est vrai, dit l'homme gris.
+
+--Ai-je donc mérité que vous vous moquiez ainsi de moi?
+
+--Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris en se mettant à table.
+
+--Vrai?
+
+Et Shoking se mit à table à son tour en disant:
+
+--Je crois que j'ai faim.
+
+--Et je parie que tu as soif.
+
+Sur ce mot, l'homme gris lui versa à boire.
+
+--Un nectar! dit Shoking qui vida son verre d'un trait.
+
+Puis il avisa sur un coin de la table une écritoire, du papier et une
+plume.
+
+--Pourquoi donc cela? dit-il.
+
+--Pour faire ton testament...
+
+A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa tomber sa fourchette:
+
+--Ah! mon Dieu! fit-il, je commence à comprendre pourquoi vous me disiez
+que Shoking était mort... Le vin que je viens de boire était sûrement
+empoisonné!
+
+
+
+
+III
+
+
+Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme gris, à partir de ce moment?
+
+Qui mistress Fanoche, qui se présenta le lendemain matin, trouva-t-elle
+dans la maison voisine de la sienne?
+
+Voilà ce qu'il nous est impossible de dire pour le moment, et nous
+allons nous transporter dans Piccadilly, à Saint-James hôtel, où étaient
+descendus, la veille au soir, le major sir John Waterley et sa jeune
+femme, arrivés par le dernier train.
+
+Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley, avait dû, pour obéir à
+la loi anglaise qui régit les grandes familles, renoncer à sa part de
+l'héritage paternel.
+
+Il est vrai que son père avait mis quinze ou vingt mille livres en
+bank-notes dans sa corbeille de mariage, mais c'est une mince fortune
+pour un ménage anglais du grand monde.
+
+Les nouveaux époux avaient donc pris, en arrivant à l'hôtel Saint-James,
+un appartement des plus simples.
+
+Il était à peine huit heures du matin et quelque chose qui ressemblait
+aux premières clartés du jour commençait à filtrer au travers du
+brouillard.
+
+Sir John Waterley était cependant déjà levé et assis au chevet du lit de
+sa femme.
+
+Tous deux causaient.
+
+--Oh! mon enfant, mon cher enfant! disait madame Waterley; vous êtes
+bien sûr, John, que nous allons le retrouver?
+
+--Oui, mon amie, répondit le major avec émotion.
+
+--Vous ne vous figurez pas, mon cher trésor, reprenait la jeune femme,
+quels funestes pressentiments m'assaillent nuit et jour.
+
+--Pourquoi ces pressentiments, mon amie?
+
+--Il y a onze ans que nous n'avons eu des nouvelles de notre enfant.
+
+--Je vous assure qu'il est vivant.
+
+--Et moi, dit miss Emily, qui cacha sa tête dans ses mains, je n'ose
+croire à vos paroles.
+
+--Vous êtes folle, ma chère. Je vous jure que nous le trouverons grand
+et robuste.
+
+--Avez-vous donc si grande confiance en cette femme qui s'en est
+chargée?
+
+Sir John tressaillit.
+
+--Mais... sans doute... dit-il.
+
+--Pauvre enfant, dit miss Emily, quel sera son avenir?
+
+Il ne sera pas riche...
+
+--Il sera soldat comme moi, dit le major.
+
+--Ah! dit encore la jeune femme, pourquoi ne sommes-nous pas soumis
+à des lois plus justes? Mon père avait des millions, et mon fils sera
+pauvre...
+
+Sir John baissa la tête et une larme silencieuse brilla dans ses yeux.
+
+--Mon ange aimé, dit-il à sa jeune femme, j'ai fait demander un cab, et
+je vais courir à Dudley-street. C'est là que demeurait cette femme quand
+je suis parti, c'est là, je suis sûr, que je retrouverai notre fils.
+
+--Mais, mon ami, dit miss Emily, pourquoi ne voulez-vous point que je
+vous accompagne? pourquoi voulez-vous retarder ma joie, si toutefois
+c'est une joie qui nous attend?
+
+Et madame Waterley soupira et leva les yeux au ciel.
+
+--Mon amie, répondit le major, je ne veux pas que vous m'accompagniez
+d'abord, parce que le voyage vous a brisée.
+
+--Oh je suis forte!
+
+--Ensuite, parce que la joie fait mal aussi bien que la douleur, et que
+je redoute pour vous les grandes émotions.
+
+Restez, je vous en prie, je serai de retour avant une heure.
+
+Et le major était sorti sur ces mots, s'était jeté dans un cab et avait
+dit au cocher de le conduire à Dudley-street.
+
+La distance de Piccadilly au quartier irlandais est courte, et le major
+l'eût franchie en quelques minutes.
+
+Le coeur lui battait quand sa main se posa sur le bouton de la porte.
+
+Pourtant le major était un homme énergique; il avait fait dix campagnes
+dans l'Inde comme l'attestait son visage bronzé, et il avait assisté à
+de rudes batailles.
+
+Mais, en ce moment, une émotion si violente l'agitait qu'il hésita à
+entrer.
+
+Comme si quelqu'un, à l'intérieur de la maison, eût deviné son angoisse,
+la porte s'ouvrit avant que la sonnette eût tinté.
+
+En même temps une femme parut sur le seuil et regarda curieusement le
+major.
+
+Ce n'était pas la vieille dame aux bésicles; c'était Mary l'Écossaise,
+que mistress Fanoche avait envoyée à Londres, à l'issue de son entrevue
+avec le mystérieux personnage de la maison voisine.
+
+Mary regarda donc le major et lui dit:
+
+--Que demande Votre Honneur?
+
+--Mistress Fanoche, dit-il.
+
+--C'est ici, et vous êtes sans doute le major Waterley?
+
+--Oui.
+
+--Madame est à son cottage d'Hampsteadt, et elle m'a envoyée ici pour
+attendre Votre Honneur.
+
+Sir John tremblait.
+
+--Elle est à Hampstead avec le fils de Votre Honneur, ajouta Mary.
+
+Le major jeta un cri et s'appuya au mur du vestibule, tant son émotion
+fut forte.
+
+--Le fils de Votre honneur est un grand et bel enfant, dit encore Mary.
+
+Le major n'en entendit pas davantage: il poussa la servante dans le cab,
+s'assit à côté d'elle et cria au cocher:
+
+--A Hampsteadt!
+
+--Heath mount, ajouta Mary l'Écossaise.
+
+Le cocher avait un bon cheval dont le major accéléra encore la rapidité
+en promettant au cocher un bon pourboire, et en moins de trois quarts
+d'heure, le major arrivait au cottage.
+
+Mistress Fanoche l'attendait dans son parloir.
+
+Elle avait fait une toilette minutieuse, mis toutes ses bagues et tous
+ses bracelets.
+
+--Mon fils! où est mon fils? dit le major en entrant.
+
+Mistress Fanoche était souriante.
+
+--Je comprends l'impatience de Votre Honneur, dit-elle. Néanmoins, je
+le supplie de m'écouter un moment. Le fils de Votre Honneur est bien
+portant, il est à deux pas d'ici, et je conduirai Votre Honneur dans
+cinq minutes, aussitôt que je lui aurai dit...
+
+Le major s'assit et maîtrisa son impatience.
+
+Mistress Fanoche reprit:
+
+--J'ai fait élever l'enfant en Irlande par une robuste paysanne qu'il
+appelle sa mère.
+
+Quand j'ai reçu la première lettre de Votre Honneur, je me suis
+empressée de les faire revenir tous deux.
+
+--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? demanda le major.
+
+--Que Votre Honneur daigne se mettre à la fenêtre.
+
+--Bien, après?
+
+--Voyez-vous le mur du jardin?
+
+--Oui.
+
+--Derrière, il y a l'habitation d'un vieux lord Irlandais, fabuleusement
+riche et qui a pris votre enfant en amitié.
+
+--Ah! fit le major.
+
+--Lord Vilmot n'a ni enfants, ni parents, et il voudrait adopter votre
+fils.
+
+Le major tressaillit.
+
+--Je tenais à vous dire cela, fit mistress Fanoche, afin que vous
+ne fussiez point trop étonné. Maintenant, si Votre Honneur veut me
+suivre...
+
+--Vous allez me montrer mon fils?
+
+--Oui.
+
+Et mistress Fanoche jeta un châle sur ses épaules, ouvrit la porte du
+parloir et sir John Waterley la suivit.
+
+Deux minutes après, elle entrait dans le jardin de cette villa où, la
+nuit précédente, Shoking avait cru faire un rêve des Mille et une Nuits.
+
+Ralph était dans le jardin.
+
+--Le voilà, dit mistress Fanoche.
+
+L'enfant leva un oeil étonné sur le major.
+
+Le major, pâle d'émotion, s'élança vers l'enfant et le prit dans ses
+bras.
+
+En ce moment, un domestique en livrée sortit de la maison, s'approcha du
+major et lui dit:
+
+--Lord Vilmot, mon maître, serait heureux de recevoir Votre Honneur.
+
+Il souffre d'un accès de goutte et ne peut quitter sa chambre.
+
+Le major serrait toujours dans ses bras celui qu'il croyait être son
+fils!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les rôles avaient été merveilleusement distribués sans doute et répétés
+avec soin en présence de ce metteur en scène prodigieux qui s'appelait
+l'homme gris, car il n'y eut personne dans la maison où pénétrait le
+major Waterley qui ne s'acquittât correctement du sien.
+
+Ralph, que le major embrassait toujours, lui disait naïvement:
+
+--C'est donc vous qui êtes mon père?
+
+Au seuil du vestibule, le major vit une femme qui fondait en larmes.
+
+C'était l'Irlandaise.
+
+L'Irlandaise joignit les mains en regardant le major et lui dit:
+
+--Ah! monsieur, ne me séparez pas de ce cher enfant... je lui ai donné
+mon lait... et je l'aime comme s'il était sorti de mes entrailles. Ne
+m'en séparez pas... je vous servirai pour rien...
+
+--Je vous le promets, dit le major ému.
+
+Et il continua son chemin sur les pas du vieux domestique qui lui avait
+dit que son maître, lord Vilmot, l'attendait avec impatience.
+
+Lord Vilmot était dans ce même parloir où, la veille au soir, Shoking et
+l'homme gris avaient soupé tête à tête.
+
+Le major aperçut un vieillard emmitouflé dans une vaste robe de chambre,
+couché sur une chaise longue et la tête enveloppée de foulards.
+
+Auprès de lui se tenait un homme vêtu de noir qui pouvait avoir
+trente-sept ou trente-huit ans.
+
+--Le docteur Gordon, mon médecin, dit lord Vilmot, en présentant cet
+homme à sir John Waterley.
+
+Le docteur et le major se saluèrent.
+
+Le domestique sortit et ferma la porte.
+
+Ralph vint s'asseoir sur le bord de la chaise longue et prit l'une des
+mains de lord Vilmot en lui disant d'une voix caressante:
+
+--Comment vas-tu aujourd'hui, mon grand ami?
+
+--Monsieur, dit lord Vilmot au major, je n'ai aucun secret pour le
+docteur Gordon que voilà, et vous permettrez, n'est-ce pas, que nous
+causions devant lui.
+
+Sir John ne devinait guère ce que lord Vilmot, qu'il voyait pour la
+première fois, pouvait avoir à lui dire, mais il était si heureux
+d'avoir auprès de lui cet enfant qu'il croyait son fils, qu'il était
+prêt à tout écouter.
+
+Il prit le siége que lui avança le docteur.
+
+--Monsieur, dit alors lord Vilmot, ce jeune enfant que vous voyez
+là fait ma joie, et je lui dois les meilleurs jours de ma vieillesse
+prématurée et souffrante.
+
+Il me vient voir chaque jour, et sa vue me rappelle un fils que
+j'ai perdu et qui était tout ce que j'aimais en ce monde. Est-ce une
+illusion? peut-être? Mais cet enfant me paraît la vivante image de mon
+fils mort.
+
+--Avait-il cet âge-là quand vous l'avez perdu?
+
+--Oui, monsieur, dit lord Vilmot, de plus en plus ému.
+
+Sir John ne savait encore où le malade en voulait venir.
+
+--Monsieur, poursuivit lord Vilmot, je suis attaqué d'une maladie qui,
+au dire du docteur, ne pardonne pas. Je puis mourir demain, et je veux
+assurer l'avenir de votre fils.
+
+--Milord... balbutia le major.
+
+Lord Vilmot fit un signe au docteur, qui prit un portefeuille sur un
+meuble et le lui tendit.
+
+Lord Vilmot continua:
+
+--Je n'ai pas de proches parents, et je veux faire de votre fils mon
+héritier. J'ai rédigé mon testament en ce sens, et vous n'aurez que
+votre signature à apposer au bas de cet acte qui porte déjà la mienne,
+pour que l'adoption soit en règle. Cependant je mets à cette adoption
+une condition...
+
+--Parlez, monsieur, dit le major.
+
+--Votre fils, grâce à la fortune et au titre que je lui laisserai,
+pourra un jour faire une grande figure dans le monde.
+
+Le major tressaillit d'orgueil.
+
+--Il faut donc qu'il soit élevé convenablement, et je désire qu'il soit
+admis à _Christ's hospital_.
+
+Il vous est facile d'obtenir son admission, à vous, officier de l'armée
+de terre, car c'est de préférence aux enfants de militaire qu'on accorde
+cette faveur.
+
+--En effet, dit le major.
+
+--J'ajouterai même, poursuivit lord Vilmot, que je désire que vous
+fassiez sur-le-champ les démarches nécessaires.
+
+--Je les ferai, dit sir John Waterley.
+
+--Je puis mourir, répéta lord Vilmot, et je ne vous cacherai pas mon
+impatience de voir l'enfant revêtu de la soutane bleue et des bas
+jaunes.
+
+--A première vue, j'ai l'air d'un excentrique, n'est-ce pas? Mais si je
+vous dis que le fils que je pleure était élève de Christ' hospital, vous
+me comprendrez.
+
+--Oui, milord.
+
+Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le déplia et le mit sous les
+yeux du major.
+
+Cet acte contenait l'énumération de la fortune de lord Vilmot.
+
+Cette fortune se composait d'un titre de rente de trente mille livres
+sterling et des titres de propriétés foncières situées en Irlande.
+
+Le major vit son fils riche; il se vit lui-même gérant au premier jour
+de cette immense fortune, et il prit la plume que lui tendait lord
+Vilmot et signa.
+
+Le docteur Gordon, ce médecin qui n'avait pas dit un mot durant cette
+scène, ne fut peut-être pas étranger à la résolution subite du major.
+
+Cet homme avait laissé peser sur lui un de ces regards chargés de
+mystérieuses effluves magnétiques qui violentaient la volonté d'autrui.
+
+C'était lui qui avait présenté la plume au major.
+
+Et le major avait pris cette plume.
+
+Lui encore qui, du doigt, avait indiqué, au bas de l'acte d'adoption, la
+place où le major devait écrire son nom.
+
+Et le major avait senti que sa main était poussée par une force
+inconnue.
+
+Il avait signé.
+
+Dès lors, il était engagé d'honneur à remplir la condition imposée par
+le donataire, c'est-à-dire de faire admettre celui qu'il croyait son
+fils au fameux collège de Christ's hospital.
+
+Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et lui dit:
+
+--Milord, à cette heure, une pauvre femme, une pauvre mère, qui ne sait
+encore si son fils est mort ou vivant, attend mon retour avec anxiété.
+
+Voulez-vous me permettre de courir à Londres et de ramener mistress
+Waterley?
+
+--Oui, certes, dit lord Vilmot.
+
+* * * * *
+
+Et quand le major fut parti, le docteur Gordon qui n'était autre que
+l'homme gris, et feu Shoking, devenu lord Vilmot, se regardèrent en
+souriant.
+
+--Je suis content de toi, dit le premier.
+
+--Maître, répondit Shoking, tout ce que nous avons fait là est fort
+bien, mais une chose m'embarrasse.
+
+--Laquelle?
+
+--Voilà l'enfant devenu le fils de sir John Waterley.
+
+--Jusqu'au jour où je démontrerai clair comme le jour au major que Ralph
+est le fils de sir Edmund Palmure. Mais ce jour est loin encore, et
+l'enfant une fois entré à Christ'hospital, nous serons tranquilles, et
+nous attendrons qu'il soit devenu homme pour lui révéler la mission qui
+lui est réservée.
+
+--Soit; mais la fortune... qui la gardera?
+
+--Lui, parbleu!
+
+--Cette fortune existe donc?
+
+--Sans doute.
+
+--Les titres de rente ne sont pas imaginaires?
+
+--Non.
+
+--Et les terres d'Irlande?...
+
+--Tout cela fait partie du patrimoine consacré à la cause que nous
+servons.
+
+--Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernière objection à faire,
+Jenny va se trouver ainsi séparée de son fils?
+
+--Non.
+
+--Comment cela?
+
+--Je me suis occupé de la faire entrer comme lingère dans le collége où
+sera l'enfant.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Elle et Suzannah.
+
+--La soeur de John Colden?
+
+--Oui.
+
+--Pauvre John! dit Shoking, il payera pour tous, celui-là.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Il sera condamné à mort pour avoir tué M. Whip.
+
+--Oui.
+
+--Et il sera pendu.
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+--Oh!
+
+--Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai?
+
+--Oh! fit Shoking, est-ce possible?
+
+--Tout est possible à celui qui veut, répondit l'homme gris.
+
+Et son accent était si convaincu que Shoking espéra revoir John Colden.
+
+Il avait foi dans le maître mystérieux qui arrachait les enfants au
+moulin sans eau.
+
+
+
+
+V
+
+
+Il est temps de revenir à un personnage de ce récit que nous avons
+momentanément perdu de vue.
+
+Nous voulons parler de John Colden.
+
+John Colden, l'Irlandais, le vagabond que l'homme gris s'était attaché
+d'un signe, un matin, dans Dudley-street.
+
+John Colden, qui avait aidé à sauver l'enfant du moulin et qui avait été
+victime de son dévouement.
+
+John était toujours à Bath square.
+
+Sa blessure était moins grave qu'on ne l'avait pensé tout d'abord.
+
+Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier jour, le docteur brusque
+et philanthrope qui faisait partie d'une société éminemment humanitaire,
+mais qui eût envoyé de bon coeur un voleur à l'échafaud, le docteur,
+disons-nous, avait froncé le sourcil et murmuré:
+
+--J'ai bien peur que le brigand ne meure dans son lit, et ce serait
+dommage, en vérité, car la cravate de chanvre lui irait à merveille.
+
+Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur s'était rasséréné.
+
+John Colden allait beaucoup mieux.
+
+Le troisième jour, il lui avait dit avec une bonhomie charmante:
+
+--Hé! hé! mon garçon, tu as plus de chance que tu ne mérites!
+
+Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir et mélancolique:
+
+--Tu guériras, mon garçon, tu guériras, lui dit-il.
+
+John Colden eut un haussement d'épaules.
+
+--Que m'importe! dit-il.
+
+--D'ici à huit jours, poursuivit le joyeux docteur, tu te porteras comme
+un charme.
+
+Et comme cette nouvelle n'amenait pas le moindre sourire sur les lèvres
+de John Colden, l'excellent homme crut devoir ajouter:
+
+--C'est après-demain la Christmas. Tu pourrais bien l'aller passer à
+Newgate.
+
+John Colden ne sourcilla pas.
+
+--As-tu des parents? poursuivit le docteur.
+
+--J'ai une soeur.
+
+--Est-elle riche?
+
+--Non.
+
+--Veux-tu lui laisser un petit héritage?
+
+John Colden le regarda.
+
+--Cela dépend de toi, poursuivit le docteur, tout à fait de toi. Mais
+je ne veux pas t'en dire plus long pour aujourd'hui; demain, nous en
+recauserons...
+
+Et le docteur était parti.
+
+Le lendemain, un homme que John Colden ne s'attendait plus à revoir,
+entra vers sept heures du matin dans sa cellule.
+
+Pendant les trois premières nuits, l'état de l'Irlandais avait été assez
+alarmant pour que l'on crût devoir le veiller.
+
+Mais, le troisième jour, le docteur avait jugé cette précaution inutile.
+
+Il avait fait le pansement, comme à l'ordinaire, mais il s'en était
+allé.
+
+John Colden avait passé la nuit tout seul.
+
+Or donc, le lendemain, la première personne qui entra dans sa cellule
+fut un personnage que John Colden ne s'attendait plus à revoir.
+
+C'était M. Bardel.
+
+M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait accusé de complicité dans
+l'évasion du petit Irlandais.
+
+L'oeil de John Colden s'éclaira.
+
+M. Bardel était seul.
+
+Néanmoins, il posa un doigt sur ses lèvres, comme pour recommander le
+silence à John Colden.
+
+Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit auprès du lit du blessé.
+
+--Tu ne m'attendais pas, dit-il?
+
+--Non, dit John Colden.
+
+--Tu me croyais en prison?
+
+--Oui.
+
+--C'est Jonathan qui y est allé à ma place.
+
+--Alors on a cru ce que j'avais dit?
+
+--Oui; l'homme gris a fait le reste.
+
+--Vous êtes toujours gardien-chef?
+
+--Plus que jamais. C'est en cette qualité que je viens te voir. Comment
+vas-tu?
+
+--Mieux.
+
+--Crois-tu que tu pourras te lever?
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Mais parce que tu vas quitter Bath square.
+
+--Ah!
+
+--Il est question de te transporter à Newgate.
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Ce soir.
+
+--Serais-je bientôt jugé?
+
+--Aux assises du lendemain de la Christmas.
+
+--C'est-à dire après demain?
+
+--Justement.
+
+John Colden ne sourcilla pas.
+
+--Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous que je pourrai voir
+Suzannah?
+
+--Ta soeur?
+
+--Oui.
+
+--Non, dit M. Bardel. Ta soeur, gardée à vue par la police, s'est
+évadée, grâce à l'homme gris.
+
+--Je sais cela.
+
+--Si elle demandait à te voir, on la reprendrait.
+
+--C'est juste, dit tristement John Colden.
+
+Puis une larme roula dans ses yeux.
+
+--J'aurais pourtant voulu la revoir avant de mourir, dit-il.
+
+Un sourire vint aux lèvres de M. Bardel.
+
+--Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort.
+
+--Les juges me condamneront...
+
+--Cela est certain.
+
+--La reine ne me fera pas grâce...
+
+--Assurément non.
+
+--Alors vous voyez bien?...
+
+--Mais l'homme gris te sauvera.
+
+Ce nom fit tressaillir John Colden.
+
+--Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel, je ne sais pas...
+
+--C'est impossible, dit John.
+
+--Rien ne lui est impossible, répliqua M. Bardel avec l'accent de la
+conviction.
+
+--Dieu vous entende, dit John, mais peu m'importe, du reste! du moment
+où je meurs pour notre mère l'Irlande, la mort ne m'épouvante pas.
+
+Et tenez, ajouta John Colden après un silence, puisque nous parlons de
+cela, laissez-moi vous demander une explication. Le docteur m'a demandé,
+hier, si j'avais des parents.
+
+--Ah! fit M. Bardel.
+
+--Et il m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de leur laisser un petit
+héritage.
+
+--Vieille canaille! grommela M. Bardel.
+
+--Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda naïvevement John Colden.
+
+--Écoute, répondit M. Bardel. Tu sais qu'en Angleterre l'arrêt de mort
+est toujours suivi de cette formule: _Et pour son corps être livré aux
+chirurgiens_.
+
+--Ah! oui, dit John Colden, je sais cela.
+
+--L'autopsie est infamante dans ce pays. Les ouvriers qui meurent dans
+les hospices font tous partie d'une société qui rachète leurs corps.
+Les médecins ne savent où trouver des cadavres, depuis qu'on a pendu
+le résurrectionniste Burker, et le docteur de Bath square voudrait
+t'acheter ton corps. Il est riche, il le payera bien.
+
+--Mais, dit John Colden, pourquoi l'achèterait-il, puisqu'il peut
+l'avoir pour rien?
+
+--Tu te trompes. Si, par impossible, tu étais pendu...
+
+--Eh bien!
+
+--Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien de Newgate.
+
+--Ah!
+
+--Mais si tu le lui vends, et s'il est prouvé qu'il t'a payé, le corps
+lui appartiendra.
+
+--Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai et j'en ferai porter le
+prix à Suzannah.
+
+--Mais si on te sauve?...
+
+--Oh!
+
+--Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris te sauvera.
+
+Et le gardien chef s'en alla.
+
+Une heure après, le docteur vint.
+
+--Eh bien! dit-il, es-tu toujours décidé à laisser quelque chose à tes
+parents?
+
+--Non, dit John, je ne veux pas vendre mon corps.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que pas plus vous que le chirurgien de Newgate ne l'aurez.
+
+--Allons donc!
+
+--Je ne serai pas pendu, dit John.
+
+Le docteur partit d'un éclat de rire.
+
+--C'est ce que nous verrons, mon garçon, dit-il. En attendant, c'est la
+dernière visite que je te fais.
+
+--Vraiment?
+
+--Tu vas aller passer la Christmas à Newgate.
+
+Le docteur voulut encore insister. Il tira sa bourse, il fit luire des
+guinées aux yeux de John.
+
+Le pauvre Irlandais répondit:
+
+--Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait me laisser pendre, et
+je ne veux pas être pendu!...
+
+--Il y en a bien d'autres qui ont parlé comme toi, dit le docteur, et on
+les a pendus tout de même.
+
+Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer un bon tour à
+son collègue de Newgate, tant il règne de confraternité parmi les
+médecins... anglais!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous êtes entré dans _Fleet street_,
+lorsque vous avez coupé perpendiculairement cette immense voie, qu'on
+appelle _Farringdon street_ sur la rive gauche et _Farringdon road_ sur
+la rive droite, quand vous venez de passer sous cette porte monumentale
+qui sépare la cité de Londres de l'agglomération, une rue s'ouvre tout à
+coup sur votre gauche.
+
+C'est Old Bailey.
+
+Elle n'est ni large ni étroite, et, à première vue, elle n'a rien
+d'effrayant.
+
+Les maisons sont noires, comme presque toutes celles de la Cité; la
+plupart sont occupées par des bureaux. Animées pendant le jour, elles
+reprennent à la nuit ce morne et silencieux aspect qu'a la Cité tout
+entière, que les commerçants désertent le soir pour aller habiter les
+environs.
+
+Un ou deux public-houses sur la gauche, un étal de boucher un peu
+plus haut; un peu plus haut encore les murs blancs et le clocher d'une
+église.
+
+C'est là tout ce que vous apercevez en entrant.
+
+Mais avancez, avancez encore.
+
+Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place triangulaire, place
+étroite, allongée, sinistre, et dont le côté oriental est formé par un
+triste et silencieux édifice.
+
+C'est Newgate.
+
+Newgate, c'est la Roquette de Londres.
+
+A Paris, on éloigne les prisons du centre de la ville, des beaux
+quartiers.
+
+Sainte-Pélagie est perdue dans le faubourg Saint-Marcel, Mazas dans
+le faubourg Saint-Antoine, la Roquette se cache en haut de la rue de
+Charonne.
+
+Londres a placé Newgate au centre même de la Cité, à deux pas de
+Saint-Paul, de la Poste, de la Banque et de la Bourse.
+
+Newgate a trois portes sur Old Bailey.
+
+Celle du milieu est affectée aux bureaux du gouverneur et à son logement
+particulier.
+
+C'est par celle de droite que le prisonnier entre dans le sinistre
+édifice.
+
+C'est devant celle de gauche que l'échafaud se dresse et par elle que le
+condamné sort pour aller mourir.
+
+Toutes trois sont exhaussées sur trois marches voûtées et garnies de
+lances de fer, pourvues de guichets grillagés.
+
+Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles à l'extérieur.
+
+On passe devant Newgate comme devant une maison ordinaire.
+
+La prison fait angle avec une autre rue qui porte son nom, Newgate
+street.
+
+C'est dans Newgate qu'est le collége Christ's hospital.
+
+C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hôpital de Saint-Barthélemy, dont
+l'amphithéâtre reçoit les corps des suppliciés.
+
+Le jour où la potence se dresse, une heure avant que le condamné monte
+sur l'échafaud, deux cloches se font entendre et tintent un long glas
+funèbre. L'une est celle de Saint-Barthélemy, l'autre, celle de Christ's
+hospital.
+
+Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens ont emporté le corps du
+supplicié.
+
+Comme en France, l'exécution est publique, seulement la potence remplace
+la guillotine.
+
+Mais l'heure est la même. A cinq heures en été, à sept en hiver.
+
+Dès la veille, le bruit de la lugubre cérémonie circule dans le
+quartier.
+
+Les négociants qui ont leurs bureaux dans Old Bailey disent alors à
+leurs employés et à leurs commis:
+
+--Vous pourrez venir une heure plus tard, demain.
+
+Le monde des affaires est matinal à Paris.
+
+A Londres, il l'est moins.
+
+Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir ouvert.
+
+Donc, à dix heures, c'est-à-dire trois heures après, le négociant d'Old
+Bailey qui arrive par l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer,
+ne trouve plus trace du drame épouvantable qu'il aurait pu voir de sa
+fenêtre.
+
+A cinq heures et demie, bien avant le jour, une escouade de policemen
+est arrivée dans Old Bailey, escortant une charrette traînée par des
+hommes, et chargée des bois de justice.
+
+Les policemen ont tendu des deux côtés de la rue une grosse chaîne.
+
+C'est la barrière que le peuple ne doit pas franchir. A six heures, à
+la lueur des torches, on a dressé l'échafaud et les deux cloches ont
+commencé à tinter. Alors le peuple est accouru.
+
+Fleuve humain, torrent de guenilles, il est monté des bords de la
+Tamise, descendu des hauteurs de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping,
+demeurés ouverts toute la nuit, et des rues sinistres de White Chapel,
+où chaque maison a connaissance d'un supplicié.
+
+Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon street, et Newgate
+street, et les abords de Saint-Barthélemy, se perchant sur les toits,
+s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant sur les arbres.
+
+Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup d'appelés, il y a peu
+d'élus.
+
+Les élus sont ceux qui arrivent les premiers.
+
+Cependant, personne ne se plaint.
+
+On n'entend pas un cri, pas un murmure.
+
+Ces flots de chair humaine sont plus silencieux que les flots de la mer
+par des temps calmes.
+
+S'ils causent entre eux, c'est à voix basse.
+
+Un sur cent verra l'échafaud, un sur mille apercevra le condamné.
+
+Qu'importe! Le plus rapproché du lieu du supplice dira à son voisin ce
+qu'il voit; celui-ci le répétera à ses voisins, et, à un quart de mille
+du hideux spectacle, chacun en apprendra les détails.
+
+A sept heures arrivera le condamné.
+
+S'il est brave, il parlera au peuple.
+
+Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera d'embrasser
+le prêtre, laissera le bonnet noir couvrir sa tête et tomber sur ses
+épaules, puis la trappe s'affaissera, et tout sera dit.
+
+A huit heures, les chirurgiens constateront la mort, et le cadavre sera
+enlevé.
+
+Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les chaînes seront
+enlevées, l'échafaud démoli, et, lorsque le négociant et le banquier
+arriveront de la campagne, ils se mettront tranquillement à la besogne,
+comme si de rien n'était.
+
+Or, ce jour-là, avant-veille de la Christmas, Old Bailey avait été
+témoin d'un semblable spectacle. On avait pendu le matin un pauvre
+diable de Français, condamné pour avoir assassiné la femme qui
+partageait sa misère.
+
+Ivres de désespoir tous deux, sans vêtements et sans pain, les deux
+malheureux avaient résolu d'en finir avec la vie.
+
+Le Français avait tué sa maîtresse d'abord, puis il avait tourné le
+coutelas fumant vers sa propre poitrine, et sa main tremblante n'était
+point parvenue à l'y enfoncer tout entier.
+
+Il avait survécu, la cour d'assises l'avait déclaré assassin et condamné
+à être pendu.
+
+C'était le matin même que le malheureux avait payé sa dette à la
+justice, et bien qu'il fût près de dix heures et qu'il ne restât pas
+dans Old Bailey la moindre trace de l'exécution, une certaine animation
+régnait au seuil des magasins, et les commis s'attroupaient et causaient
+entre eux.
+
+La maison occupée par la maison de banque Harris Johnson et Cie était
+surtout en rumeur.
+
+Cela tenait à une circonstance particulière.
+
+La maison Harris avait une succursale à Paris, et le Français qu'on
+venait de pendre avait été employé dans les bureaux de la maison de
+Londres, il y avait environ un an.
+
+Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congédié parce qu'il l'avait vu
+gris un dimanche.
+
+Or, M. Harris était un brave homme, au demeurant, et en dépit de son
+puritanisme religieux, il s'était repenti de sa dureté, lorsqu'il avait
+appris la fin tragique de son ex-employé.
+
+Il avait même fait de nombreuses démarches, huit jours auparavant, pour
+obtenir une commutation de peine.
+
+Les commis qui, tous avaient connu le pauvre Olivier, c'était le nom du
+supplicié, causaient donc entre eux, et celui-là seul qui couchait
+dans la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait s'être mis à la
+fenêtre et avoir vu l'exécution dans tous ses détails.
+
+--Alors, disait l'un, tu as bien vu?
+
+--J'ai vu la chose, répondait-il, comme je vous vois.
+
+--A-t-il parlé?
+
+--Non, il a seulement embrassé le christ que lui présentait le prêtre.
+
+--Un prêtre catholique?
+
+--Oui. L'abbé Samuel, un Irlandais.
+
+--Est-il mort avec courage?
+
+--Certainement.
+
+--Voici, le troisième depuis le jour de l'an, dit un autre commis.
+
+--Et il y en a un quatrième qui attend.
+
+--Un condamné?
+
+--Oui. C'est un nommé Bulton. Il sera pendu lundi prochain.
+
+--Et un cinquième qui va venir, dit un autre commis. Il n'est pas jugé,
+mais c'est tout comme.
+
+C'est un Irlandais qui a assassiné un gardien de Cold bath field.
+
+--Comment l'appelle-t-on?
+
+--John Colden.
+
+--Messieurs, dit une voix sévère au seuil des bureaux, à l'ouvrage, s'il
+vous plaît!...
+
+Les commis rentrèrent précipitamment.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La voix qui venait de se faire entendre était celle de monsieur Morok.
+
+Monsieur Morok était le caissier principal de la maison Harris Johnson
+et Cie.
+
+C'était un rude et terrible homme que monsieur Morok.
+
+Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq ans de maison de
+banque.
+
+A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire dans les bureaux de
+la maison Harris, au temps du grand-père du banquier actuel.
+
+Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues, les dents jaunes et mal
+plantées, chauve comme un genou, M. Morok ne savait de la vie ordinaire
+que ce qui se rapporte directement aux opérations de la banque.
+
+Pour lui, le monde était _un grand livre_ immense sur lequel les clients
+se divisaient en deux catégories, les débiteurs et les créditeurs.
+
+Tout homme qui n'était pas en relations directes ou indirectes avec la
+maison Harris, n'existait pas.
+
+M. Morok était garçon, il avait horreur des femmes et des enfants,
+et avait coutume de dire que se mettre en famille était une opération
+déplorable.
+
+Comme il ne s'était jamais amusé, il avait horreur de ceux qui
+s'amusent.
+
+Le jour où M. Harris, homme de plaisir, l'avait mis à la tête de la
+maison, avait été un mauvais jour pour tous les employés. M. Morok
+voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et jour et qu'on touchât
+les appointements les plus minimes.
+
+Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old Bailey de plus méchante
+humeur que de coutume.
+
+--Je vous demande un peu, mon cher monsieur, disait-il à monsieur
+Colmans, le teneur de livres qui entra dans sa cage grillée, à
+l'ouverture des bureaux, je vous demande un peu s'il est raisonnable
+de nous faire un pareil esclandre dans une rue où s'abritent tant de
+maisons sérieuses.
+
+Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je trouve que la peine de
+mort est nécessaire; sans cela on nous pillerait toutes nos caisses.
+Mais est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old Bailey?
+
+Toute la nuit, la foule qui circulait dans Farringdon, où je demeure,
+m'a empêché de dormir.
+
+Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête.
+
+Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à son poste.
+
+--On ne peut pourtant pas pendre à minuit, observa timidement le teneur
+de livres.
+
+--Mais on pourrait pendre ailleurs que dans Old Bailey.
+
+--Et où cela, monsieur Morok?
+
+--Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par exemple, ou dans un quartier
+quelconque du West End où on n'a rien à faire.
+
+Mais ici, nous sommes des gens sérieux. Outre que cela nous dérange, ces
+sortes de spectacles sont d'un mauvais exemple pour les jeunes gens.
+
+Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là plantés devant la porte, au
+lieu de se mettre à la besogne.
+
+Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok avait fait entendre cette
+voix formidable qui était venue troubler la conversation des commis.
+
+Chacun avait regagné sa place dans les bureaux.
+
+Alors M. Morok était rentré dans sa cage et avait procédé à l'ouverture
+de sa caisse, laquelle avait quatre serrures également compliquées et
+pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous les huit jours.
+
+Le teneur de livres crut pouvoir continuer la conversation:
+
+--Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Une exécution.
+
+--Jamais.
+
+--Cependant il y a longtemps que les bureaux de la maison sont ici.
+
+--Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six que j'y suis.
+
+--Bon! fit le teneur de livres.
+
+--On pend en moyenne cinq fois par an; c'est donc, depuis quarante-six
+ans, environ deux cent trente pendaisons que j'aurais pu voir.
+
+--Et jamais... vous n'avez eu ce courage?
+
+--Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un homme, c'est qu'il a mérité
+d'être pendu, et dès lors tout cela m'est absolument égal.
+
+--Vous n'êtes pas curieux?
+
+--Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais voulu voir pendre, c'est
+que je trouve qu'il est ridicule de pendre dans Old Bailey, et je ne
+veux pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses aldermen dans cette
+funeste habitude.
+
+--Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous donc jamais entré à
+Newgate?
+
+--Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, qui a des idées
+philanthropiques, à faire hausser les épaules, a voulu que j'allasse
+voir ce misérable Olivier.
+
+--Et vous y êtes allé?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez dû éprouver une bien grande émotion.
+
+--Moi, pas du tout.
+
+--Cependant nous l'avions tous connu.
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate.
+
+--Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.
+
+--Et le cachot des condamnés à mort?...
+
+--Je ne me souviens plus comment c'était.
+
+Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se mit à tailler sa plume.
+
+Le teneur de livres comprit que son supérieur ne parlerait plus, et il
+retourna se planter debout devant son pupitre.
+
+--Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait M. Morok; que peut-il donc y
+avoir de curieux à voir une prison dans laquelle est un homme qu'on va
+pendre?
+
+Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au grillage de la caisse.
+
+M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet supérieur.
+
+Il se trouva alors en présence d'un homme qui portait des habits de
+voyage et qui lui dit:
+
+--Parlez-vous français, monsieur?
+
+--Oui, monsieur, répondit M. Morok, avec un accent britannique.
+Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
+
+--J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une lettre de crédit sur
+votre maison.
+
+--De quelle maison?
+
+--De la maison Monteaux et Lunel, boulevard Montmartre.
+
+M. Morok allongea la main.
+
+--Donnez, dit-il.
+
+--Je désirerais en outre, poursuivit le Français, parler à M. Harris en
+personne.
+
+M. Morok répondit dédaigneusement:
+
+--M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne reçoit pas aisément.
+Voyons votre lettre?
+
+La lettre de crédit était de deux cents livres.
+
+--Faites-moi un reçu au bas, dit M. Morok qui chercha son livre de
+chèques.
+
+--Cependant, insista le Français, je vous assure que j'ai besoin de
+parler à M. Harris.
+
+--Alors, écrivez-lui et demandez une audience: peut-être vous
+recevra-t-il.
+
+--Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui même.
+
+--C'est impossible.
+
+Et M. Morok détacha le chèque sur lequel il avait inscrit la somme de
+deux cents livres et apposa la signature de la maison.
+
+Le Français continua:
+
+--Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon gouvernement.
+
+--Vous? fit dédaigneusement M. Morok.
+
+--Et comme je ne connais personne à Londres, M. Harris, qui est
+alderman, me sera d'un grand secours.
+
+--Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok, croyez-vous donc que tous les
+gens qui ont un crédit de deux cents livres chez nous?...
+
+--Pardon, dit le Français avec flegme. Et il ouvrit son portefeuille.
+
+Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous les yeux de M. Morok
+stupéfait.
+
+Cette feuille était une autre lettre de crédit.
+
+Il s'y trouvait inscrit le chiffre énorme de quarante mille livres,
+c'est-à-dire un million de francs, et la signature de la maison
+Rothschild, de Paris, était au bas.
+
+M. Morok fit un pas en arrière, assujettit de son mieux ses lunettes
+d'écaille et cria:
+
+--Jérémie! Jérémie!
+
+A ce nom, un jeune commis accourut.
+
+--Prenez un cab, Jérémie, dit M. Morok, courez à Elgin Crescent, Nothing
+hill, chez M. Harris, et priez-le de venir au plus vite.
+
+Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit avec empressement au
+Français, qui souriait:
+
+--Mais donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur.
+
+Et il se hâta d'avancer un fauteuil au voyageur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson et Cie avait sa maison
+particulière dans Elgin Crescent, tout auprès de Kinsington Garden.
+
+C'est un des quartiers les plus éloignés et les plus tranquilles du West
+End.
+
+Là, chacun a son habitation donnant sur un square commun.
+
+Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce d'aucune sorte.
+
+C'est un quartier moitié aristocratique, moitié bourgeois, où les gens
+retenus au centre de la ville tout le jour par les affaires, viennent
+retrouver chaque soir la vie de famille et les joies calmes du foyer.
+
+M. Harris avait une jeune femme, très-mondaine, et qu'il conduisait au
+bal très-souvent.
+
+La nuit précédente encore, il avait assisté à une fête splendide, qui ne
+s'était terminée qu'avec les premiers rayons de l'aube.
+
+Donc, M. Harris dormait à peine depuis une heure ou deux, lorsque le
+commis, expédié par M. Morok, arriva.
+
+M. Morok ne dérangeait pas son patron deux fois par an.
+
+Il avait, la haute main sur les affaires courantes, et, pour qu'il
+envoyât chercher M. Harris, il fallait une circonstance tout à fait
+extraordinaire.
+
+Un banquier français, arraché à son premier sommeil, eût manifesté une
+vive mauvaise humeur.
+
+M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette avec le plus grand
+calme, et, ayant donné l'ordre qu'on introduisît le commis, il se borna
+à lui demander s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait.
+
+A quoi le commis répondit qu'un étranger, un Français, s'était présenté
+dans Old Bailey et demandait instamment à le voir.
+
+--Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda M. Harris.
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous le chiffre?
+
+--Quarante mille livres.
+
+L'explication était suffisante. Un homme qui peut toucher à la minute
+quarante mille livres a toujours le droit de déranger un banquier, même
+quand ce dernier a passé la nuit au bal.
+
+M. Harris avait des chevaux, des voitures, et ses équipages étaient
+remarqués à Hyde Park.
+
+Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.
+
+Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais, il sauta dans le cab
+de son commis et s'assit à côté de lui.
+
+Trois quarts d'heure après, il arrivait dans Old Bailey.
+
+Le Français était toujours là, dans le bureau de M. Morok qui avait cru
+de son devoir de remettre du coke dans le poële et de présenter à son
+hôte deux journaux français qui arrivaient à l'adresse de M. Harris.
+
+M. Harris entra et regarda le Français avec ce flegme dont les Anglais
+ne se départent jamais:
+
+Il lui adressa la parole en français:
+
+--Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à votre service, monsieur.
+
+--Monsieur, répondit le Français, je vous demande mille pardons de vous
+avoir dérangé, mais je suis porteur d'une lettre de vos correspondants
+de Paris.
+
+Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille et en tira une
+enveloppe qui portait le timbre sec de la maison Harris et Johnson, de
+Paris, rue de la Chaussée d'Antin, 67.
+
+--Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, dit M. Harris, qui ouvrit
+une porte au fond du bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer
+son visiteur.
+
+Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre de son correspondant
+et lut:
+
+«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, chirurgien, chargé, par
+l'École de médecine de Paris, de faire des études sur la strangulation.
+M. Firmin Bellecombe est immensément riche, et il emporte de Paris des
+traites de plusieurs maisons. Vous ferez honneur à toutes celles qu'il
+vous présentera.
+
+Nous comptons que vous vous mettrez complétement à sa disposition pour
+tous les services qu'il pourra vous demander.
+
+M. Firmin Bellecombe désire, notamment, visiter les prisons, et surtout
+celle de Newgate. Il veut, en outre, faire des expériences sur les corps
+des suppliciés. Votre position d'alderman vous permettra de lui donner
+toutes les facilités à ce sujet.»
+
+Cette lettre était pressante, comme on le voit.
+
+M. Harris, après l'avoir lue, regarda son visiteur.
+
+C'était un homme jeune encore, trente-huit ans au plus, qui portait des
+favoris bruns, et avait une physionomie intelligente.
+
+Son regard surtout avait quelque chose de magnétique et d'impérieux qui
+frappa M. Harris.
+
+Le banquier lui dit:
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur. Que puis-je faire pour vous être
+agréable?
+
+--Monsieur, répondit le Français, on a pendu ce matin devant votre
+porte?
+
+--Oui.
+
+--Le corps du supplicié a été transporté à l'hôpital Saint-Barthélemy?
+
+--Je n'en sais rien, mais c'est probable.
+
+--Je désirerais être mis en rapport avec le chirurgien en chef de
+l'hôpital, et assister à la dissection de ce corps. Que dois-je faire
+pour cela?
+
+--Monsieur, répondit M. Barris, cela sera facile du moment où vous aurez
+un mot d'introduction du lord-maire.
+
+--Et... ce mot?...
+
+--Je vais m'empresser de vous le procurer.
+
+Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on lui allât chercher un cab.
+
+--M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au chirurgien.
+
+--Comme vous voudrez, répondit celui-ci.
+
+M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses gants, et le Français
+le suivit.
+
+La distance est courte d'Old Bailey à King's street, le quartier dans
+lequel s'élève le Guild hall, c'est-à-dire l'hôtel de ville de la Cité
+de Londres.
+
+C'est là que le lord-maire a ses bureaux.
+
+Le Français resta dans le cab et M. Harris entra dans l'édifice.
+
+Il en ressortit au bout d'un quart d'heure.
+
+Le lord mayor n'a rien à refuser à un alderman.
+
+M. Harris avait obtenu une carte d'entrée pour Saint-Barthélemy et une
+pour Newgate.
+
+--Monsieur, dit-il au Français, je vais avoir l'honneur de vous conduire
+à Saint-Barthélemy. C'est par là que vous voulez commencer, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, monsieur, répondit le chirurgien.
+
+Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que très-imparfaitement, et M.
+Harris se montrait heureux de pouvoir lui servir d'interprète.
+
+L'Anglais est froid, il est roide avec les étrangers. Mais si ceux-ci
+lui sont présentés et recommandés, le masque tombe, et alors il devient
+hospitalier et serviable à l'excès.
+
+M. Harris considérait déjà le Français comme son hôte, et il se croyait
+obligé de demeurer entièrement à sa disposition.
+
+Arrivés à Saint-Barthélemy, M. Harris montra sa carte et parlementa un
+moment avec le concierge.
+
+Puis, après les explications que celui-ci lui donna, M. Harris se tourna
+vers le Français:
+
+--Monsieur, dit-il, le corps du supplicié n'a point été transporté ici.
+
+--Ah!
+
+--Il est resté à Newgate, où il sera inhumé.
+
+--Sans avoir été disséqué?
+
+--Les chirurgiens se sont bornés, pour obéir à la loi, à lui faire
+deux incisions, l'une de haut en bas, l'autre transversale, et ils ont
+renoncé à la dissection.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que probablement, comme c'est demain Noël, ils ne veulent
+pas disséquer.
+
+--Ah! dit encore le Français. Mais pourrai-je voir le corps?
+
+--Je l'espère, puisque nous avons une permission pour entrer à Newgate.
+
+Et M. Harris et le chirurgien remontèrent dans le cab qui était resté à
+la porte.
+
+En ce moment un homme vêtu d'un vieil habit passa tout auprès et
+échangea un regard furtif avec le Français.
+
+Cet homme n'était autre que Shoking.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quelques minutes après, le cab de M. Harris s'arrêtait devant Newgate, à
+la porte du milieu, qui est celle du logement particulier du gouverneur.
+
+Newgate est la première prison de l'Angleterre.
+
+Le gouverneur titulaire est un colonel.
+
+C'est un haut personnage, qu'on ne voit que dans les grandes occasions,
+et qui laisse le gros de la besogne à un sous-gouverneur.
+
+Celui-ci se nomme sir Robert M...
+
+C'est un homme de cinquante ans, de robuste apparence, aux cheveux
+blonds, à l'oeil bleu, au visage perpétuellement souriant.
+
+Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche duquel il y a un triple
+galon d'argent, et une casquette ronde en cuir verni, dont la visière
+est pareillement galonnée.
+
+Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate depuis plus de vingt ans.
+
+Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la lueur sinistre des
+torches qu'on allume pour dresser l'échafaud, les lugubres apprêts de la
+toilette des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature essentiellement
+gaie.
+
+Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni dont l'humeur est la plus
+charmante.
+
+C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa prison à quelque noble
+étranger que le lord mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate.
+
+Ce fut à lui que M. Harris s'adressa.
+
+Sir Robert M... regarda fort curieusement le chirurgien français.
+
+Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit aussitôt la main.
+
+Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate plaisait à sir Robert
+M...
+
+La porte du milieu, celle du gouverneur, donne sur un corridor; à droite
+est le greffe.
+
+Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef à sa ceinture et à ouvrir
+une grille pour que, du greffe, les visiteurs se trouvassent dans la
+geôle; mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour agir ainsi.
+
+--Faites le tour, dit-il à M. Harris.
+
+M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et allèrent sonner à la
+première porte.
+
+On y arrive par un escalier de trois marches.
+
+La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée de barres de fer
+en forme de lances, qui arrivent jusqu'au cintre.
+
+Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était, on s'en souvient, le
+nom que se donnait le chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix
+pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur gauche et le logis du
+portier-consigne à leur droite.
+
+En face d'eux était une autre porte, également en fer, armée d'une
+énorme serrure et de trois verrous, et si basse que M... Harris, qui
+était grand, fut obligé de se baisser pour en franchir le seuil, après
+que sir Robert M... l'eût ouverte. Tous trois se trouvèrent alors dans
+un couloir assez sombre, qui faisait tout le tour de la prison.
+
+Sir Robert referma la porte et dit en souriant:
+
+--On ne ressort jamais par là.
+
+--Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?
+
+--Rarement. Pourtant il y a des exemples...
+
+Et le joyeux gouverneur continua à sourire.
+
+Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une salle assez vaste, au
+milieu de laquelle était une sorte de cage vitrée.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout alderman qu'il était,
+n'avait jamais visité la prison.
+
+--C'est le parloir des avocats, dit sir Robert M...
+
+On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer son avocat de l'autre;
+tous deux s'asseoient vis-à-vis, auprès de cette table qui est au
+milieu.
+
+Puis on ferme cette porte.
+
+Deux gardiens se promènent autour de la cage; ils voient tout ce que
+font le prisonnier et l'avocat; mais ils ne peuvent rien entendre de ce
+qu'ils disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte la liberté de
+la défense.
+
+Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors cellulaires.
+
+Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.
+
+Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son lit et lisait, se leva,
+se tourna contre le mur et fit le salut militaire.
+
+Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer aux deux visiteurs la
+cellule dans tous ses détails, depuis le lit de sangle qui s'accroche au
+mur, jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au prisonnier; depuis
+la tablette qui supporte ses effets, son peigne, sa brosse et son
+éponge, jusqu'à celle où il peut avoir une Bible et différents livres
+autorisés par le gouverneur.
+
+Toutes les cellules ordinaires sont sur le même modèle.
+
+M. Harris, qui servait d'interprète au Français, car sir Robert M...
+ne parlait que sa langue maternelle, exprima alors le désir de voir la
+salle de correction, puis les cachots des condamnés à mort.
+
+La salle de correction est une petite pièce qui n'a rien de sinistre.
+
+Les murs sont blancs, et elle est éclairée par trois croisées qui
+donnent sur le préau.
+
+Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, un instrument, quelque
+chose enfin dont on ne peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.
+
+C'est une manière de boîte en forme de pupitre, surmontée d'une barre
+transversale qui lui donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de
+deux trous.
+
+Et comme le Français regardait ce singulier meuble, sir Robert M... le
+prit par les épaules, le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut
+les chevilles prises dans le bas et les deux poignets engagés dans la
+barre transversale.
+
+Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, lui dit:
+
+--Quand vous retournerez dans votre pays, vous pourrez dire que vous
+avez été _au block_. C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous
+sert à donner le fouet aux pick-pockets.
+
+Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra M. Firmin
+Bellecombe, ajoutant:
+
+--Maintenant, je vais vous montrer le cachot.
+
+Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, ce bon sir Robert M...
+
+Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un corridor, ouvrit une
+porte, et le Français entra dans une cellule plongée dans une obscurité
+profonde, si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé la porte, M.
+Harris et son compagnon, qui se trouvaient à deux pas de distance, ne
+purent le voir.
+
+Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:
+
+--En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ai le droit de laisser
+là trois jours et trois nuits, au pain et à l'eau, un prisonnier
+insubordonné.
+
+Du cachot, on passa au préau.
+
+C'est une cour longue et étroite, entourée de hautes murailles.
+
+Le Français examina longtemps cet endroit.
+
+--A quoi songez-vous? demanda sir Robert.
+
+--Je songe qu'il doit être difficile de s'évader d'ici, répondit-il par
+l'entremise de M. Harris.
+
+Sir Robert haussa les épaules.
+
+--On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger Lane, de Bath
+square, et même de la Tour de Londres, au temps où c'était une prison;
+mais de Newgate, jamais!
+
+Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer dans un nouveau corridor
+sur lequel ouvraient deux portes.
+
+C'étaient les cachots des condamnés à mort.
+
+L'une de ces portes était ouverte.
+
+M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un pas en arrière.
+
+Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur le lit.
+
+Auprès brûlait un cierge mortuaire.
+
+Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et deux femmes priaient.
+
+Le cadavre était celui du malheureux supplicié.
+
+Les deux femmes étaient vêtues de longues robes de laine et le visage
+couvert d'un voile noir.
+
+Les deux jeunes gens portaient le costume des écoliers de Christ's
+hospital, les bas jaunes et la soutane bleue, et ils avaient, selon
+l'ordonnance du roi Edouard VI, la tête nue.
+
+Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne pouvait voir son visage.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, avait remarqué le
+mouvement répulsif de M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre,
+vivement rejeté en arrière.
+
+Il le prit par le bras et lui dit en souriant:
+
+--Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. C'est ce pauvre
+Olivier, le Français qui nous a dit adieu ce matin.
+
+Celui que la lettre de recommandation du correspondant de M. Harris
+qualifiait de chirurgien, était bravement entré dans la cellule.
+
+Mais M. Harris demeurait à la porte.
+
+--Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est plus fort que moi,
+j'ai de la répugnance à me trouver en présence d'un cadavre.
+
+--Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.
+
+--Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Il a été employé chez moi.
+
+Comme le front de M. Harris s'assombrissait de plus en plus, sir Robert
+crut de son devoir de distraire son visiteur:
+
+--Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux femmes?
+
+--Non.
+
+--Ce sont des ladies, des dames du plus grand monde.
+
+--Ah! fit M. Harris d'un air distrait.
+
+Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait plus le cadavre. Mais sir
+Robert M... continua:
+
+--Il y a à Londres et dans les principales villes de la libre
+Angleterre, une institution fort respectable: le club des _Dames des
+prisons_.
+
+Les dames des prisons, continua sir Robert, se recrutent parmi les
+femmes de la haute société pour la plupart; elles vont visiter les
+prisonniers, elles prennent soin de leur famille, elles veillent les
+morts.
+
+Chaque fois que nous avons une exécution, les _Dames des prisons_ se
+présentent la veille. Elles sont deux, trois quelquefois. Elles ont
+le droit de visiter le condamné, de demeurer seules avec lui et de se
+charger des recommandations qu'il peut avoir il faire à sa famille.
+
+--Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer dans le cachot?
+
+--Avec d'autant plus de facilité que le condamné est hors d'état de
+faire usage de ses mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre.
+
+Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:
+
+--Elles sont couvertes d'un voile épais, et on ne pourrait les
+reconnaître.
+
+Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens ont renoncé à l'autopsie
+du corps, elles viennent prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que
+le soir, après le coucher du soleil.
+
+Le Français s'était, pendant ce temps, approché du cadavre.
+
+Les deux femmes n'avaient point bougé.
+
+Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers lui d'un air curieux.
+
+Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non permis par les
+règlements, il avait soulevé la partie du drap qui recouvrait la tête
+du cadavre, et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de l'effet
+produit par la strangulation.
+
+Le visage était tuméfié, la langue pendante et enflée, le cou portait un
+cercle bleuâtre, et la corde avait dû serrer fortement les chairs.
+
+--Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il; cependant, il n'a
+dû mourir qu'au bout de sept à huit minutes. John Colden résistera
+davantage.
+
+Cette réflexion faite, le Français ressortit et trouva dans le couloir
+sir Robert M..., qui continuait à donner des explications à M. Harris.
+
+--Quant aux deux écoliers de Christ's hospital que vous voyez-là, disait
+le sous-gouverneur, je vais vous expliquer leur présence.
+
+--En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce qu'ils viennent faire
+dans ce cachot.
+
+--Vous savez, reprit M. Robert, que le collège a été fondé par le roi
+Edouard VI. Ce prince qui mourut à l'âge de seize ans était, comme vous
+savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi Henri VIII. Jeanne Seymour
+avait été dame d'honneur de la précédente reine, la malheureuse Anne de
+Boleyn.
+
+--Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de connaître l'histoire de
+son pays.
+
+--Jeanne avait élevé son fils dans le respect et la vénération de cette
+princesse infortunée qui avait porté sa tête sur le billot.
+
+Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et créant en faveur
+des élèves qui y seraient admis différents priviléges, lui imposa-t-il
+l'obligation de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles,
+en mémoire de la royale victime.
+
+A chaque exécution, on choisit le plus ancien écolier et le plus
+nouveau, et tous deux viennent passer quelques heures auprès du cadavre.
+
+Comme le chirurgien paraissait ne savoir que très-imparfaitement
+l'anglais, M. Harris, un peu revenu de son émotion, se fit un devoir de
+lui traduire l'explication donnée par sir Robert M...
+
+Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot.
+
+--Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert; je vais vous montrer un
+condamné à mort.
+
+--Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.
+
+--Oui.
+
+--Depuis quand est-il condamné?
+
+--Depuis hier.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Bulton.
+
+--Qu'a-t-il fait?
+
+--C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier, M. Thomas Elgin, dans
+Kilburn square.
+
+Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de M. Harris.
+
+--Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête... vous pourriez dire
+un usurier.
+
+Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la serrure de la seconde
+porte qui ouvrait sur le corridor.
+
+Alors des rugissements, qui n'avaient rien d'humain parvinrent aux
+oreilles des visiteurs.
+
+Bulton, ce colosse au dur visage, était couché sur son lit de camp.
+
+Il avait une ceinture autour du corps, et cette ceinture lui attachait
+les bras par derrière.
+
+On lui avait pareillement mis des entraves aux pieds.
+
+Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges, criait qu'il ne voulait
+pas mourir.
+
+Le chirurgien le regarda.
+
+Soudain le bandit se tut.
+
+Cet homme qu'il voyait pour la première fois exerçait sur lui tout à
+coup une véritable fascination.
+
+Sir Robert, qui était toujours de la plus belle humeur, lui dit:
+
+--A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami? vous ne serez pendu que le 2
+janvier. Vous avez sept jours pleins devant vous.
+
+--Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.
+
+--Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent sir Robert.
+Vous n'avez pas le temps de vous en apercevoir. Calcraff est un garçon
+habile. Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le Royaume-Uni. Il y
+mettra une adresse dont vous serez satisfait.
+
+Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon lui, dans le cachot, le
+sous-gouverneur fit un pas de retraite.
+
+Alors le chirurgien regarda encore une fois Bulton, et il lui fit un
+signe mystérieux.
+
+Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité de Londres, tous ceux
+qui songeaient à l'Irlande.
+
+Et Bulton tressaillit et étouffa un cri.
+
+Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et le chirurgien avait
+disparu.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le Français, M. Harris et sir Robert M... regagnèrent le préau.
+
+A l'autre extrémité est une porte qui ouvre sur un étroit passage.
+
+Quand on a franchi cette porte, on se demande quelle peut être la
+destination de cet endroit bizarre.
+
+Il a dix pieds de large et trente pieds de long.
+
+Si vous levez la tête, vous voyez le ciel.
+
+Mais vous le voyez au travers d'un grillage formé par des barres de fer
+énormes.
+
+Les voleurs de Londres ont, comme ceux de Paris, leur argot pittoresque:
+
+Ils ont surnommé ce passage la _cage aux oiseaux_.
+
+Au fond de ce passage est une autre porte, toujours en chêne ferré,
+pourvue d'un guichet et d'énormes verrous.
+
+Qu'est-ce que cette porte?
+
+Sir Robert M... était un metteur en scène consciencieux.
+
+Il ne négligeait aucun détail.
+
+Lorsque les deux visiteurs furent entrés dans la cage aux oiseaux, ils
+virent bien deux détenus qui travaillaient à enlever une des dalles,
+qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposées sur la largeur du
+passage, ont une dimension de dix pieds de long sur trois de large,
+mais ils n'y, firent aucune attention, et ils continuèrent à suivre sir
+Robert M..., qui ouvrit la porte du fond.
+
+--Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur en entrant.
+
+La cour d'assises ressemble à toutes les cours de justice possibles, et
+n'offre rien de curieux.
+
+Sir Robert M... se contenta de montrer le siége de l'attorney général,
+celui du juge et ceux des jurés, le banc du solicitor et le banc des
+prévenus.
+
+Puis se retournant vers M. Harris:
+
+--Si le prévenu est acquitté, dit-il, il sort par cette autre porte que
+vous voyez là-bas.
+
+--Ah! fit M. Harris, et s'il est condamné?
+
+--Il fait en sens inverse le chemin que nous avons parcouru.
+
+En même temps, sir Robert regagna la porte de la cage aux oiseaux.
+
+Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout à coup.
+
+Les deux détenus qui travaillaient sous la surveillance d'un gardien
+venaient de soulever la dalle et l'avaient dressée contre le mur.
+
+Puis ils s'étaient mis à creuser un trou, rejetant la terre à droite et
+à gauche.
+
+--Que font ils donc là? demanda le banquier.
+
+Alors sir Robert qui montrait sa chère prison comme on montrerait une
+lanterne magique aux enfants, se reprit à sourire et dit:
+
+--Écoutez-moi bien.
+
+--Parlez, dit M. Harris.
+
+--En France, on condamne à mort; mais la loi française, plus humaine
+que la nôtre, j'en conviens, laisse le condamné dans l'incertitude de
+l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui permet d'espérer
+encore, soit sa grâce, soit une commutation de peine, soit un événement
+quelconque qui l'arrache à sa destinée.
+
+Chez nous, le prévenu apprend en même temps que sa condamnation, le jour
+et l'heure de son supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point gracié,
+et quand il a repassé le seuil de cette porte, il frisonne et se dit:
+c'est là!
+
+--Que voulez-vous dire? fit M. Harris.
+
+--Savez-vous ce que font ces hommes?
+
+--Non.
+
+--Ils creusent une tombe, la tombe du Français qu'on a pendu ce matin.
+Vous êtes dans le cimetière des suppliciés.
+
+M. Harris jeta un cri.
+
+Quant au Français, il parut visiblement surpris lui-même, et manifesta
+une grande émotion.
+
+Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire aux lèvres, appuya sur
+la droite et posa un doigt sur le mur.
+
+Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.
+
+--Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme. Voilà Henriette Stameton
+qui a empoisonné sa maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et Drury
+un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise Mary.
+
+M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner, à mesure que, passant
+d'une dalle à l'autre, le joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du
+supplicié qu'il avait sous les pieds.
+
+Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait.
+
+--Voilà où on va mettre Olivier, dit sir Robert.
+
+--Quand? demanda M. Harris.
+
+--A la nuit tombante.
+
+--Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez donc au gouverneur
+quelques détails sur la manière dont se fait l'inhumation.
+
+Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque M. Harris lui eut
+transmis la question, il s'empressa de répondre:
+
+--L'inhumation se fait très-simplement: on a mis le cadavre dans un
+cercueil de chêne qu'on a cloué ensuite.
+
+Le cercueil est descendu dans la fosse en notre présence et en présence
+de deux gardiens, car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici.
+
+Alors, un ministre presbytérien, si c'est un Anglais, un prêtre
+catholique, si c'est un Français ou un Irlandais, fait une courte prière
+un bord de la fosse ouverte.
+
+Après quoi on rejette la terre sur la bière, on replace la dalle, et
+avec un peu de plâtre et une truelle, on la cimente.
+
+En même temps, le fossoyeur prend un ciseau à froid et grave sur le mur,
+en face, la première lettre du nom du supplicié.
+
+--Et c'est tout, dit M. Harris.
+
+--Ah! j'oubliais encore un détail.
+
+--Voyons?
+
+--Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure de chaux et de potasse
+destiné à détruire les chairs en un court espace de temps, de façon à
+éviter la corruption du corps.
+
+--Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être hors de ce lieu
+sinistre.
+
+Et ils sortirent tous trois de la cage aux oiseaux.
+
+Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau couloir et les
+visiteurs se trouvèrent au seuil d'une salle qui n'était autre que la
+cuisine.
+
+Les fourneaux étaient allumés; une marmite gigantesque chantait
+dessus, et les cuisiniers paraissaient fort affairés. L'heure du repas
+approchait.
+
+Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne blanc qui se trouvait en
+face de la cheminée.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, qui vit reluire tout à
+coup, cette armoire ouverte, des cuivres, des aciers, et aperçut des
+courroies, des sangles et des fouets.
+
+On aurait pu croire, à première vue, que c'était l'armoire à sellerie
+d'un gentleman-rider et qu'elle contenait des mors de bride, des
+étriers, des étrivières, des gourmettes et des cravaches.
+
+Sir Robert répondit:
+
+--C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.
+
+Et il étala complaisamment et plus souriant que jamais les fers qu'on
+met aux prisonniers insubordonnés, et les courroies qui anéantissent
+le mouvement et la volonté chez le condamné à mort, le boulet qu'ils
+traînaient autrefois, des carcans d'un autre âge qui servaient pour les
+expositions, les fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles;
+enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui qui va monter sur
+l'échafaud et finalement la corde et le crochet de la potence.
+
+Un amateur de curiosités et de chinoiseries ne montre pas ses bibelots
+avec plus de grâce et d'orgueil tout à la fois.
+
+--Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela se trouve-t-il dans la
+cuisine?
+
+--Levez les yeux, dit sir Robert.
+
+--Bon!
+
+--Voyez-vous ces quatre crochets dans le mur, deux au-dessus de la
+porte que nous venons de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez
+vis-à-vis?
+
+--Oui.
+
+--A ces crochets, on suspend deux immenses draps qui forment comme un
+corridor, au milieu de la cuisine et vont d'une porte à l'autre?
+
+--Oui.
+
+--C'est un passage qu'on fait pour le condamné à mort. C'est par là
+qu'il sort pour aller mourir.
+
+--Ah! vraiment? dit le Français impassible, tandis que M. Harris sentait
+ses cheveux se hérisser et que le bon sous-gouverneur le regardait avec
+son sourire jovial et paternel.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il n'y avait plus rien à voir à Newgate, sauf une chose: les masques en
+plâtre des derniers suppliciés.
+
+Ces masques sont rangés sur une tablette à l'entrée du greffe.
+
+Sir Robert se prêta à cette exhibition avec la même complaisance.
+
+Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le chirurgien français lui
+donna sa carte.
+
+Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux visiteurs jusqu'à la porte
+principale.
+
+Au moment où il prenait congé d'eux, on sonna.
+
+Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son compagnon se trouvèrent
+alors en présence d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux pieds.
+
+C'était un prêtre catholique, le même qui avait assisté, le matin,
+Olivier allant à l'échafaud, et qui, maintenant, venait dire sur la
+tombe les dernières prières.
+
+Ce prêtre, on l'a deviné déjà, c'était l'abbé Samuel.
+
+Le Français et lui échangèrent un regard furtif.
+
+Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur ni M. Harris.
+
+Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et le chirurgien
+respirèrent plus librement.
+
+--Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis heureux de vous avoir
+été agréable.
+
+--Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, monsieur, répliqua
+celui qui, pour M. Harris, s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que
+vous paraissez très-impressionnable.
+
+--Je le suis, en effet, et je vous avoue que la vue de ce cadavre...
+
+--Le malheureux avait donc été votre employé?
+
+--Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour
+l'arracher à sa destinée.
+
+Tout en causant, le banquier et son hôte traversèrent Old Bailey et
+arrivèrent à la porte de la maison occupée par les bureaux de M. Harris.
+
+Le chirurgien avait levé la tête vers les fenêtres du premier étage.
+
+--Que regardez-vous? demanda le banquier.
+
+--Vos fenêtres, et je me dis qu'elles sont tout à fait en face de
+l'endroit où se dresse l'échafaud.
+
+--Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle?
+
+--Peut-être...
+
+M. Harris eut un geste de répugnance.
+
+--Monsieur, reprit le Français, je ne suis pas un curieux, mais un
+médecin qu'on a chargé d'une mission scientifique. Je dois étudier le
+système pénitentiaire de l'Angleterre, et les effets de la peine de mort
+par la strangulation. Par conséquent, il est probable que j'aurai de
+nouveau recours à votre obligeance.
+
+--Je suis tout à votre service, répondit monsieur Harris.
+
+--Je vous demanderai donc, quand il y aura une exécution, de vouloir
+bien me donner une de vos fenêtres.
+
+--Si cela peut vous être agréable, j'en serai charmé, répondit M.
+Harris. Au reste, j'espère avoir l'honneur de vous faire une visite et
+d'aller vous prier à dîner pour le jour qui vous plaira.
+
+Le Français s'inclina.
+
+--Où êtes vous descendu? continua M. Harris.
+
+--Panton hôtel, Panton street, Haymarkett, répondit le Français.
+
+--Prenez-vous de l'argent? demanda encore M. Harris.
+
+--Pas aujourd'hui; mais après Noël, j'aurai recours à votre caisse.
+
+M. Harris tendit la main au Français et ils se séparèrent.
+
+Celui-ci descendit Old Bailey jusqu'à Fleet street et sauta dans un cab.
+
+Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais, cette fois:
+
+--Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house de master
+Wandstoon.
+
+Le cocher parut un peu étonné de voir un homme décemment vêtu donner une
+pareille indication.
+
+Mais il ne fit aucune objection et rendit la main à son cheval, qui
+descendit vers le pont de Londres, tourna sur la gauche et se mit à
+côtoyer les docks en prenant ensuite Saint-George street.
+
+Au bout de quelques minutes, le Français arrivait à la porte de ce
+public-house de sinistre apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le
+cabman, renonçant à noyer l'Irlandaise, avaient bu un verre de gin.
+
+Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house.
+
+Il était assis tout près du comptoir dans lequel trônait majestueusement
+M. Wandstoon.
+
+Cet homme, c'était Shoking.
+
+A la vue du Français, il se leva avec empressement.
+
+--Eh bien, maître? dit-il tout bas.
+
+Alors l'homme gris,--car on a deviné sans doute que le prétendu
+chirurgien qui venait de visiter Newgate avec tant de soin, n'était
+autre que notre héros,--l'homme gris, disons-nous, secoua la tête.
+
+--Son évasion est impossible, dit-il.
+
+--Impossible!
+
+--Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas un gardien qui soit à
+nous. Il ne faut pas songer à une fuite possible...
+
+--Alors, dit Shoking ému, John Colden mourra?
+
+--Non.
+
+--Pourtant il sera condamné?
+
+--Sans doute.
+
+--Et comment le sauverez-vous?
+
+--C'est mon affaire, dit l'homme gris avec calme.
+
+--Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous donné rendez-vous ici?
+
+--Parce que l'abbé Samuel doit y venir.
+
+--Quand?
+
+--Aussitôt que le supplicié de ce matin sera inhumé.
+
+Tout cela avait été dit à voix basse et monsieur Wandstoon, qui lisait
+le _Times_ avec acharnement, n'avait pu entendre un seul mot.
+
+--Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par ici que demeure Calcraff.
+
+Ce nom fit tressaillir Shoking.
+
+--Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will close square.
+
+--Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington street.
+
+--Précisément.
+
+Puis après un moment de silence, Shoking poursuivit;
+
+--Maître, je ne crois pas que vous ayez l'intention de corrompre
+Calcraff; la chose est impossible.
+
+--Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant:
+
+--Certes, reprit Shoking, si la chose eût pu se faire, la famille du
+médecin qu'il a pendu dernièrement, n'y eût manqué. La femme du docteur
+Sembrok a offert toute sa fortune.
+
+--Et Calcraff a refusé?
+
+--Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous que fasse le bourreau? il
+voudrait sauver le patient qu'il ne le pourrait pas.
+
+--Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant...
+
+--Cependant quoi?
+
+--Le bourreau peut faire son noeud de telle façon que le condamné ne
+meure pas sur le coup.
+
+--Vraiment?
+
+--Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai, moi.
+
+--Oui, mais je vous le répète, Calcraff est incorruptible.
+
+--C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-être pas.
+
+--Jefferies?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud?
+
+--Non, c'est Calcraff.
+
+--Alors, je ne comprends plus.
+
+L'homme gris ne sourcilla point.
+
+--Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure dans Parmington street,
+à deux pas d'ici.
+
+--Bon, fit Shoking.
+
+--Suppose que Jefferies devienne bourreau...
+
+--A la place de Calcraff?
+
+--Justement.
+
+--Mais Calcraff se porte bien.
+
+--Sans doute.
+
+--Il n'est pas encore mort.
+
+--Mais il peut être malade.
+
+--Alors, dit Shoking, Votre Honneur se trompe encore.
+
+Depuis que l'homme gris avait donné à Shoking le titre de lord, Shoking
+ne croyait pas devoir l'appeler décemment autrement que _Votre Honneur_.
+
+Une politesse en vaut une autre.
+
+--Ah! je me trompe? fit l'homme gris.
+
+--Comment cela?
+
+--Si Calcraff tombait malade, on ferait venir, pour le remplacer, le
+bourreau de Manchester.
+
+--Tu as raison, mais...
+
+--Mais quoi? fit Shoking.
+
+--Pour faire venir le bourreau de Manchester, il faut avoir le temps. Tu
+me diras que l'express-train va vite et le télégraphe plus vite que l'un
+et l'autre.
+
+--Dame!
+
+--Mais il y a des maladies qui vont plus vite encore.
+
+--Je ne comprends toujours pas, dit Shoking.
+
+--Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai. Je meurs de soif pour
+le moment.
+
+Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler et porta
+voluptueusement à ses lèvres la paille qui devait lui servir à l'aspirer
+lentement.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Shoking avait vu faire à l'homme gris tant de choses extraordinaires que
+rien ne l'étonnait plus.
+
+Néanmoins, comme c'était un esprit éminemment pratique et réfléchi que
+maître Shoking, il aimait à discuter toutes choses.
+
+L'homme gris aspira la moitié du sherry cobler d'un trait; puis,
+regardant son interlocuteur:
+
+--Si tu étais moins intelligent que tu n'es, fit-il, je m'empresserais
+de te dire que tout cela ne te regarde pas et je me bornerais à faire de
+toi un instrument.
+
+Mais comme tu es un garçon d'esprit, et que je compte sur ta fidélité
+absolue.
+
+--Oh! pour cela, vous avez raison.
+
+--Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu sois au courant de mes
+projets, au moins jusqu'à un certain point.
+
+--Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne fais bien que ce que je
+comprends.
+
+--Supposons donc, poursuivit l'homme gris, que Jefferies est un garçon
+corruptible.
+
+--Soit.
+
+--Et que Calcraff tombe malade subitement, non pas la veille, non pas
+dans la nuit qui précédera l'exécution, mais au moment même où il faudra
+pendre John Colden.
+
+--Oh! oh! fit Shoking.
+
+--Tu penses que l'échafaud dressé, la foule accourue, la toilette du
+patient achevée et les fameux draps de la cuisine tendus, il n'y aura
+pas moyen de reculer.
+
+--Ça, c'est vrai.
+
+--Jefferies sera donc chargé de la besogne et fera le noeud comme je
+l'entendrai.
+
+--Allez, dit Shoking, je vous écoute, mais je continue à ne pas
+comprendre. Comment voulez-vous que Calcraff tombe subitement malade?
+
+--Tu vas voir. Il y avait jadis à Paris un exécuteur des hautes oeuvres
+que chaque exécution rendait malade huit jours d'avance. Aussi le
+jour fatal arrivé, pour se donner du courage, buvait-il force verres
+d'eau-de-vie et de rhum.
+
+--Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit que du lait.
+
+--Je le sais.
+
+--Et le lait ne grise pas.
+
+--Je m'arrangerai pour que la tasse de lait qu'il boira le mette dans
+l'impossibilité de faire sa besogne.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est mon secret, passons. As-tu encore une objection à me faire?
+
+--Ah! je crois bien, fit Shoking.
+
+--Voyons?
+
+--Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies vendu à notre cause.
+
+--Bon!
+
+--Il fait un noeud qui n'amène pas la mort instantanément. Mais John
+Colden n'en est pas moins pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps.
+Et à moins que la corde ne casse.
+
+--Elle cassera, dit froidement l'homme gris.
+
+--Bon! mais je suppose que le patient tombe à terre.
+
+--Fort bien.
+
+--On le relèvera et on l'accrochera de nouveau.
+
+--Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin de te faire des
+confidences. Quand nous serons arrivés au jour de l'exécution, tu verras
+de quoi il s'agit.
+
+L'homme gris en était là des explications qu'il voulait bien donner à
+Shoking, quand la porte du public-house s'ouvrit de nouveau.
+
+Cette fois, ce fut l'abbé Samuel qui se montra sur le seuil.
+
+Aussitôt l'homme gris se leva avec empressement et courut à sa
+rencontre.
+
+--Monsieur l'abbé, lui dit-il, un homme de votre caractère ne doit
+entrer dans un bouge comme celui-ci que lorsque l'intérêt de la foi et
+celui de ses ouailles le commandent. Sortons.
+
+--Comme vous voudrez, dit le jeune prêtre.
+
+Shoking s'apprêtait à les suivre.
+
+Mais l'homme gris lui fit signe de rester à sa place, ajoutant:
+
+--Je vais revenir.
+
+Old Gravel lane est une rue déserte tout le jour, et ce n'est que la
+nuit, quand le Wapping s'éveille et commence sa fangeuse orgie, que le
+peuple l'envahit peu à peu.
+
+Le prêtre irlandais et l'homme gris se mirent à se promener de long en
+large.
+
+--C'est fait, dit l'abbé Samuel, le malheureux dort du dernier sommeil,
+comme dormira bientôt Bulton... comme...
+
+Il s'arrêta frémissant.
+
+--Vous m'avez rencontré sortant de Newgate, dit l'homme gris. J'ai
+visité la prison en détail, et je me suis assuré qu'il était impossible
+de faire évader un prisonnier.
+
+--Mon Dieu! fit l'abbé Samuel en pâlissant, faudra-t-il donc laisser
+mourir notre frère?
+
+--Non, dit l'homme gris.
+
+--Alors, que comptez-vous faire?
+
+--L'enlever.
+
+--Mais où?
+
+--Sur l'échafaud même.
+
+L'abbé Samuel regarda son interlocuteur.
+
+--Mais comment? fit-il.
+
+--Les quatre chefs fenians sont toujours à Londres?
+
+--Oui.
+
+--Et ils vous obéiront aveuglément?
+
+--Oui, puisque je suis le chef suprême, en attendant que l'enfant ait
+grandi.
+
+--Alors, dit l'homme gris, je réponds de la vie de John Colden.
+
+Maintenant parlons d'autre chose.
+
+Le prêtre regarda son compagnon d'un air surpris.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que Jefferies était
+catholique?
+
+--Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son triste emploi; mais c'est
+un catholique tiède. De plus, il n'est point affilié, et on n'oserait le
+lui proposer.
+
+--Mais il a une fille...
+
+--Une fille toujours malade et qui succombe lentement à une maladie de
+poitrine. C'est même là le côté intéressant de cet homme aux instincts
+brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien caché, que la pauvre
+fille le croit un honnête ouvrier des docks.
+
+--Et vous allez la visiter quelquefois?
+
+--Oui, dit l'abbé Samuel.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmèneriez-vous avec vous?
+
+J'ai habité les Indes, et, bien que je ne sois pas médecin de
+profession, je crois avoir apporté un remède puissant contre la phtisie.
+
+Le jeune prêtre secoua la tête.
+
+--Hélas! dit-il, je crains que l'état de la malade ne soit tellement
+avancé que tout remède ne soit désormais inutile.
+
+--Qui sait?
+
+L'abbé Samuel réfléchit un instant.
+
+--Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien l'offusque...
+
+--Il s'adoucira si je lui promets de guérir son enfant.
+
+--Eh bien! dit l'abbé Samuel, voulez-vous venir voir la pauvre fille?
+
+--Tout de suite?
+
+--Oui.
+
+--Allons, dit l'homme gris.
+
+Il rentra dans le public-house et dit à Shoking:
+
+--Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu dans une heure, tu
+te feras servir à souper. Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois
+revenu.
+
+--C'est bien, dit Shoking.
+
+Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel.
+
+Ils remontèrent Old Gravel lane.
+
+Parmington street est perpendiculaire à cette dernière rue.
+
+C'est une des ruelles les plus tristes et les plus misérables de
+Londres.
+
+On y rencontre des enfants qui marchent pieds nus et des femmes
+déguenillées.
+
+Vers le milieu est un public-house, et dans ce public-house s'assemblent
+une foule de marins, d'ouvriers des docks et de brocanteurs.
+
+C'était précisément dans cette maison que logeaient Jefferies et sa
+fille.
+
+La nuit était venue quand le prêtre et l'homme gris y arrivèrent.
+
+Tout à coup le premier tressaillit et dit:
+
+--Le voilà!
+
+--Qui donc? demanda l'homme gris.
+
+--Jefferies. Le voyez-vous?... là!... assis à cette porte?
+
+En effet, un homme était assis sur les marches de la porte bâtarde.
+
+Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses deux mains.
+
+Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son visage, et, sur ce visage,
+roulaient deux grosses larmes silencieuses.
+
+Le prêtre s'approcha et lui mit une main sur l'épaule.
+
+Le valet de Calcraff se leva tout d'une pièce et murmura:
+
+--Ah! vous venez trop tard... je crois bien que ma pauvre enfant va
+mourir...
+
+Et il regarda le prêtre d'un air affolé.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il n'y avait pas très-longtemps que Jefferies, le valet du bourreau
+Calcraff, était venu loger dans Parmington street, trois ou quatre
+années au plus.
+
+Sa fille était déjà malade, alors, mais à peine devinait-on sa
+souffrance.
+
+Le mal, dans sa première période, n'avait pas encore pâli son visage,
+entouré ses grands yeux bleus d'un cercle de bistre et donné à ses mains
+la transparence de la cire.
+
+Pendant près de deux années, la misérable population de Parmington
+street avait assisté jour par jour, heure par heure, à la marche
+inexorable et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre créature et
+la courbant peu à peu vers la tombe.
+
+Le peuple a ses moments de férocité, mais il a aussi ses jours de
+douceur et de bonté ineffables.
+
+La grande et pâle jeune fille qui cheminait lentement vers la mort, un
+triste et doux sourire aux lèvres, était devenue l'idole du quartier.
+
+Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies plus triste et plus
+préoccupé que la veille, on le pressait, on l'entourait, on lui
+demandait avec anxiété comment se trouvait Jérémiah.
+
+C'était le nom de son enfant.
+
+Qu'était-ce que Jefferies?
+
+Pendant deux années personne ne l'avait su au juste. Il disait
+travailler dans les docks, et cela importait peu.
+
+D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait qu'à ceux qui lui
+demandaient des nouvelles de sa fille.
+
+Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house qui occupait le
+rez-de-chaussée de la maison.
+
+On lui servait une pinte de porter ou de pale ale, ou un grog au gin; il
+s'asseyait dans un coin, buvait silencieusement, payait et s'en allait.
+
+On avait remarqué, cependant, qu'à certaines époques Jefferies était
+plus triste et plus inquiet que de coutume.
+
+Pourquoi?
+
+Longtemps on l'avait ignoré.
+
+La vérité est que Jefferies tremblait, chaque fois qu'il assistait
+Calcraff dans une exécution, que quelque habitant de Parmington street
+ne se trouvât parmi la foule avide du sinistre spectacle; non pour lui,
+du reste, il bravait l'infamie avec la triste philosophie des gens de sa
+profession, mais pour son enfant...
+
+Jérémiah avait seize ans; il y en avait dix que Jefferies était le valet
+de Calcraff, et la pauvre enfant l'ignorait.
+
+Jefferies tremblait que sa fille ne vînt à l'apprendre, et que cette
+horrible révélation ne la tuât.
+
+Aussi, au lendemain de chaque exécution, Jefferies se montrait-il moins
+que d'habitude, quittant Parmington street dès le matin, n'y revenant
+que le soir, avec la nuit et le brouillard.
+
+Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne à pénétrer.
+
+La petite place d'Old Bailey est assez étroite pour que la foule soit
+obligée de se tenir à distance.
+
+Jusque-là, aucun habitant de Parmington street n'avait pu voir
+l'échafaud d'assez près pour reconnaître dessus Jefferies.
+
+Hélas! la sinistre vérité s'était fait jour.
+
+Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs, habitués de ce
+public-house fréquenté par Jefferies avaient été favorisés par le sort.
+
+Partis du Wapping la veille d'une exécution, vers onze heures, ils
+étaient arrivés dans Fleet street, avec le premier flot de cette foule
+de curieux qui devait grossir jusqu'au jour.
+
+Ils avaient été poussés jusque dans Old Bailey, avaient pu se cramponner
+aux chaînes tendues par les policemen et s'y tenir accrochés jusqu'au
+moment de l'exécution.
+
+Alors tous deux avaient pu voir de près Calcraff et son valet,
+c'est-à-dire Jefferies.
+
+Et lorsque le malheureux père de Jérémiah était revenu le soir dans
+le public-house, on s'était éloigné de lui avec horreur et on l'avait
+montré du doigt.
+
+Il s'était mis à fondre en larmes, il s'était jeté à genoux, il avait
+parlé de sa fille, jurant sur la Bible qu'elle ignorait son triste
+métier.
+
+Et ces hommes grossiers avaient eu pitié du père, à cause de l'enfant;
+et l'enfant n'avait rien su, rien appris...
+
+Maintenant, dans Parmington street, on savait que Jefferies était le
+valet de Calcraff, mais on aimait la fille qui se mourait et on ne lui
+reprochait plus sa hideuse profession.
+
+Or, ce soir-là, lorsque l'abbé Samuel et l'homme gris, le voyant assis
+sur le seuil de sa porte s'approchèrent de lui, Jefferies pleurait.
+
+--Ma fille va mourir, disait-il au prêtre catholique, il est trop tard.
+
+En effet, quand Jefferies était revenu de Newgate, le matin, après
+l'exécution du Français Olivier, il avait trouvé sa fille couchée.
+
+Pâle, l'oeil fiévreux, les lèvres décolorées, elle lui avait dit:
+
+--Ah! père, tu fais bien de revenir... pour me dire adieu... j'ai lutté
+longtemps... mais le mal est plus fort que moi... je n'ai plus même le
+courage de me lever... père, père, je vais mourir...
+
+Il était resté là tout le jour, muet et sombre, au chevet de son enfant,
+s'arrachant parfois les cheveux; parfois se mettant à genoux et priant
+Dieu.
+
+Vers le soir, Jérémiah avait paru s'assoupir, et la fièvre s'était
+calmée.
+
+Alors, à demi-fou, le pauvre père était sorti; il s'était promené d'un
+pas inégal et saccadé dans toutes les rues avoisinantes; puis il était
+remonté et avait trouvé sa fille dormant, puis il était redescendu
+ensuite.
+
+Cette fois, il s'était assis sur le seuil et s'était mis à pleurer, et
+c'était là que l'abbé Samuel l'avait trouvé.
+
+--Mon ami, lui dit alors le jeune prêtre de cette voix grave et douce
+qui pénétrait jusqu'au fond de l'âme, Dieu est bon, et il ne faut jamais
+désespérer de sa clémence. Où est votre fille?
+
+--Là haut. Elle dort...
+
+--Allons la voir, dit le prêtre.
+
+En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrêtèrent sur l'homme gris et un
+geste d'étonnement et de défiance s'en échappa.
+
+--Mon ami, dit l'homme gris, je suis médecin et j'ai sauvé des gens que
+tous mes confrères avaient condamnés.
+
+Jefferies jeta un cri.
+
+Puis il regarda l'homme gris avec une avidité sauvage.
+
+--Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il.
+
+--Peut-être.
+
+--Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un homme ordinaire! reprit
+Jefferies affolé.
+
+--Voyons votre fille, dit l'homme gris.
+
+Jefferies se leva:
+
+--Venez, dit-il.
+
+Et il s'enfonça d'un pas chancelant dans l'allée noire et humide de la
+pauvre maison.
+
+--Je connais le chemin, dit l'abbé Samuel à l'homme gris, prenez ma
+main.
+
+Alors tous trois, dans l'obscurité, gagnèrent un escalier à marches
+usées.
+
+Jefferies et sa fille logeaient au troisième.
+
+A Londres, où les maisons sont basses, le troisième est généralement le
+dernier étage, et c'est là que vivent les pauvres gens.
+
+Le logis occupé par Jefferies et sa fille se composait de deux pièces
+qui se commandaient.
+
+Le lit de la malade était dans la seconde.
+
+Une chandelle brûlait sur le poêle de faïence éteint. Il faisait froid
+dans cette chambre et il s'en exhalait de fétides émanations.
+
+La poitrinaire dormait toujours.
+
+L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du lit sur la pointe des
+pieds et se mit à examiner attentivement cette figure angélique qui
+avait déjà le calme auguste de la mort.
+
+En ce moment le visage de l'homme gris, et son regard et son attitude
+exprimèrent si bien l'autorité de l'homme de science, que le pauvre père
+et le prêtre suspendirent leur âme à ses lèvres entr'ouvertes.
+
+
+
+
+XV
+
+
+L'homme gris ne se pressait pas de parler.
+
+Il avait approché la chandelle tout près du visage de la malade et il
+semblait étudier avec une attention pleine de ténacité cette couleur de
+peau qui tenait le milieu entre le blanc céreux et la stéarine, et qui
+est bien la couleur de ceux que mine la phthisie.
+
+Puis il se pencha tout près, collant presque son oreille à la poitrine
+de la jeune fille toujours endormie, et il écouta sa respiration
+haletante et saccadée.
+
+Enfin il releva la tête et dit:
+
+--Le mal est très-avancé, mais il n'est pas encore à cette limite
+extrême où tout remède est impuissant, tout secours inutile.
+
+--Vrai! s'écria l'abbé Samuel en regardant l'homme gris d'un air de
+doute.
+
+--On peut la sauver, répondit celui-ci.
+
+Quant à Jefferies, il était tombé à genoux devant l'homme gris:
+
+--Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et je vous bénirai,
+sauvez-la et je serai votre esclave...
+
+Et le malheureux pleurait et priait tout à la fois, se tordant les mains
+et se traînant aux pieds de cet homme qui venait de déclarer que rien
+n'était désespéré.
+
+Cette lumière, ces éclats de voix finirent par éveiller la malade.
+
+Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'étonnement, presque d'effroi, en
+voyant un inconnu à son chevet.
+
+Mais alors l'abbé Samuel s'avança et lui dit:
+
+--Comment allez-vous, mon enfant?
+
+Elle le reconnut et un pâle sourire vint à ses lèvres.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur l'abbé? fit-elle, vous êtes bien bon d'être
+venu me voir.
+
+Son père, toujours à genoux, se tenait à l'écart dans l'ombre.
+
+--Vous êtes bien bon, poursuivit Jérémiah qui ne vit pas Jefferies tout
+de suite, bien bon d'être venu me voir, monsieur l'abbé... d'autant plus
+que... c'est peut-être... la dernière fois... Et elle souriait encore,
+en parlant de sa fin prochaine.
+
+--Mon enfant, répondit l'abbé Samuel, monsieur que voilà, et qui est
+médecin...
+
+A ces mots, Jérémiah fixa sur l'homme gris son regard ardent et
+fiévreux; mais le sourire n'abandonna point ses lèvres.
+
+--Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que je vais mourir.
+
+Soudain Jérémiah entendit un sanglot au pied de son lit.
+
+--Ah! mon Dieu! fit-elle, mon père était là! pardonne-moi... père,
+pardonne-moi...
+
+--Mon enfant, continua l'abbé Samuel en prenant dans les siennes, cette
+main longue et diaphane que Jérémiah laissait pendre hors du lit, mon
+enfant, vous vous trompez... monsieur, qui est médecin, vous dis-je,
+affirme qu'on peut vous guérir.
+
+--Oh! fit-elle d'un air de doute.
+
+L'homme gris regardait autour de lui.
+
+--Vous êtes mal ici, dit-il enfin.
+
+Et s'adressant à Jefferies:
+
+--Cette chambre est insalubre et le voisinage des docks empoisonne l'air
+que vous respirez. Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il.
+
+--Si je le veux! s'écria le pauvre père.
+
+--Eh bien! il faut m'obéir.
+
+--Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies.
+
+--Il faut faire transporter votre fille, dès demain, dans une maison,
+que je vous indiquerai, et où je la visiterai tous les jours.
+
+L'abbé Samuel dit à son tour:
+
+--Peut-être n'avez-vous pas d'argent, mon pauvre Jefferies? Mais il ne
+faut pas vous inquiéter de cela. Monsieur est non-seulement un médecin
+savant, c'est encore un homme riche et bienfaisant, qui ne reculera
+devant aucun sacrifice pour sauver votre enfant.
+
+Jefferies baisait les mains du prêtre, comme il avait baisé celles de
+l'homme gris.
+
+Celui-ci ajouta:
+
+--Je vais vous envoyer tout à l'heure une potion que ferez prendre à
+votre fille. Cette potion calmera la fièvre, lui procurera un sommeil
+tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez de force pour se
+lever.
+
+Jefferies écoutait avec une sorte d'extase.
+
+Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait presque aussitôt sur ceux
+auxquels il adressait la parole, agissait déjà sur le grossier valet de
+Calcraff.
+
+--L'homme qui vous apportera cette potion, continua-t-il, est un homme
+à mon service et qui m'est tout dévoué. Il reviendra demain avec une
+voiture et il vous emmènera, vous et votre fille, dans une maison où je
+crois que pourrai la guérir.
+
+En même temps il mit un petit rouleau d'or sur le poêle, fit un signe
+d'adieu à la poitrinaire qui se demandait si les anges du bon Dieu
+n'avaient pas pris forme humaine pour la venir visiter, et il sortit en
+pressant la main du pauvre Jefferies, qui continuait à pleurer, mais de
+joie, maintenant qu'on lui promettait que sa fille vivrait.
+
+L'abbé Samuel le suivit.
+
+Quand ils furent dehors, ce dernier regarda l'homme gris et lui dit:
+
+--Vraiment, vous croyez qu'on peut encore sauver cette jeune fille?
+
+--Oui, en disposant des moyens que je vais employer, ce que très-peu de
+personnes pourraient faire.
+
+--Et... ces moyens?
+
+--Je ferai transporter Jérémiah à Hampsteadt.
+
+--Dans la maison où est venu le major Waterley?
+
+--Précisément. Il ne faut guère que l'espace d'une nuit pour préparer la
+chambre que je lui destine.
+
+--Comment! la préparer? fit le prêtre surpris.
+
+--N'avez-vous pas entendu dire que les médecins employaient le goudron
+pour les maladies de poitrine?
+
+--En effet.
+
+--Eh bien! je vais faire enduire de goudron le plafond, les murs et les
+portes de la chambre qu'elle habitera.
+
+--Ah! je commence à comprendre.
+
+--Pas encore, dit en souriant l'homme gris. En l'état actuel, le mal de
+Jérémiah est trop avancé pour que le goudron suffise.
+
+--Alors?
+
+--Mais... attendez. Il y a dans l'Amérique du Sud, au Paragon, à deux
+cents milles des côtes, sur les bords de la rivière Parana, une vallée
+longue de six lieues et large de deux qu'on appelle Hapna.
+
+Cette vallée jouit d'une température assez semblable à celle de Nice ou
+des îles d'Hyères.
+
+Les Américains du Sud attaqués d'une maladie de poitrine s'y rendent par
+milliers.
+
+Là, sans remède aucun, et si avancé que soit le mal, ils se guérissent
+en peu de temps.
+
+Est-ce l'influence du climat?
+
+Ils le croient tous, mais ils se trompent.
+
+--Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abbé Samuel.
+
+--La vallée renferme en abondance une espèce particulière de pin
+résineux qui charge l'atmosphère d'émanations bienfaisantes; et ces
+émanations guérissent.
+
+--Mais, observa l'abbé Samuel, je ne sais encore où vous voulez en
+venir.
+
+--J'ai analysé chimiquement la résine de ces pins, dans un voyage que
+j'ai fait à Hapna, et je connais maintenant sa composition.
+
+De même qu'on peut fabriquer de l'air et des eaux minérales, je puis
+fabriquer une résine en tout semblable à celle dont je vous parle, et la
+mélanger à cet enduit de goudron que j'appliquerai sur les murs.
+
+Puis, à l'aide d'un calorifère et d'un thermomètre, nous entretiendrons
+dans la chambre une atmosphère égale à celle de la vallée de Hapna.
+
+Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant, c'est bien simple.
+
+L'abbé Samuel le regardait avec un étonnement mêlé d'admiration.
+
+Ils étaient, tout en causant, revenus dans Old Gravel lane; mais, au
+lieu de rejoindre Shoking, ils remontèrent jusqu'à Saint-George street
+et entrèrent dans la boutique d'un _chemist dispensary_, c'est-à-dire
+d'un pharmacien.
+
+Là, l'homme gris fit préparer la potion; puis il dit à l'abbé Samuel:
+
+--Maintenant, je vais envoyer Shoking chez Jefferies, et vous reconduire
+ensuite à Saint-Gilles.
+
+Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane, ouvrit la porte
+du public-house de Master Wandstone et appela Shoking qui buvait
+philosophiquement son troisième verre de grog au gin.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Shoking s'empressa de payer sa dépense et de sortir.
+
+L'homme gris lui remit la fiole contenant la potion.
+
+--Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington street.
+
+--Chez Jefferies?
+
+--Oui.
+
+Shoking fit une légère grimace.
+
+--As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda l'homme gris en souriant.
+
+--Dame! répondit naïvement Shoking, cela pourrait bien me porter
+malheur.
+
+--Imbécile!
+
+--Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez pas à la hache.»
+
+--C'est pour les nobles et les gentlemen, ce proverbe-là, dit l'homme
+gris.
+
+--Oui, mais voici le proverbe des petites gens: «Ne touchez pas à la
+corde.»
+
+--Eh bien! la corde et Jefferies font deux.
+
+--N'est-ce pas Jefferies qui la prépare?
+
+--Oui.
+
+--Alors, c'est bien à peu près la même chose.
+
+--Mon cher ami, dit en souriant l'homme gris, Dieu m'est témoin que je
+voudrais pouvoir tenir compte de tes répugnances et avoir sous la main
+quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai personne, et il ne s'agit,
+après tout, que de prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies,
+et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est le médecin qui a
+promis de vous sauver qui m'envoie.
+
+--Donnez alors, dit Shoking en souriant.
+
+--Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, comme il faut que toute
+peine ait sa récompense, je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même
+cette vie de gentleman pour laquelle tu es né très-certainement.
+
+Shoking tressaillit.
+
+--Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme gris.
+
+--Ah!
+
+--Et tu reprends ton nom et ton titre.
+
+--C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion, que je redeviens lord
+Vilmot?
+
+--Précisément.
+
+Shoking s'était emparé de la bouteille et ne faisait plus aucune
+difficulté pour aller chez le valet de Calcraff.
+
+L'homme gris ajouta:
+
+--Quand tu te seras acquitté de cette mission, tu monteras dans un cab
+et tu iras m'attendre à Hampsteadt, dans _ta maison_.
+
+Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon Shoking. Cependant,
+comme il allait s'éloigner, un scrupule s'empara de lui.
+
+--Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.
+
+--Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque je m'éveillerai pour tout
+de bon de ce beau rêve de grandeur, le réveil sera dur?
+
+--Comment cela?
+
+--Lord Vilmot aura de la peine à redevenir Shoking.
+
+--Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en riant, il n'y a que la reine
+qui puisse créer des baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à
+ton endroit, je ne m'y opposerai pas.
+
+Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--La maison te restera et tu pourras y finir tes jours.
+
+--Vrai?
+
+--Je ne reprends jamais ce que j'ai donné.
+
+Shoking était naïf à ses heures:
+
+--Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?
+
+--L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte pas toujours malheur de s'en
+aller chez le valet de Calcraff.
+
+Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à la main, il s'élança
+vers Parmington street.
+
+Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui était monté dans un cab
+et attendait au coin de Saint-George street.
+
+Le prêtre était devenu pensif.
+
+--Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis que l'homme gris prenait
+place à côté de lui et indiquait au cocher comme but de la course, la
+place des Sept-Quadrants.
+
+--Non, en vérité, dit celui-ci.
+
+--Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine d'hommes comme vous au
+service de sa cause, elle triompherait en moins d'une année.
+
+--Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris d'une voix grave et triste,
+les hommes dévoués à l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des
+milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à ce jour, c'était un
+chef mystérieux, un homme qui aurait acquis en des luttes sombres et
+terribles une expérience et une audace qui triomphent de tout. J'avais
+cela, et je suis venu à vous.
+
+Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer, j'entrerai; là où le
+chrétien n'ose frapper, je frapperai! et au lendemain de la victoire, je
+disparaîtrai, car je ne suis pas digne de rester à votre droite.
+
+--Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la main avec expansion, ne
+parlez point ainsi.
+
+--Vous ne savez rien de mon passé, dit-il d'une voix sourde.
+
+Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche, et le prêtre respecta
+ce silence.
+
+Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais, derrière Saint-Gilles.
+
+--Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris, tandis que le cab s'arrêtait,
+rappelez-vous que je compte sur les quatre chefs?
+
+--Vous pouvez y compter, dit le prêtre.
+
+--Sans cela je ne réponds pas de la vie de John Colden.
+
+--Et s'ils vous obéissent de point en point?...
+
+--Je sauverai John Colden.
+
+--Quand dois-je les réunir?
+
+--L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant.
+
+Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea à pied vers son
+église.
+
+L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus de sa tête et le
+cocher se baissa.
+
+--Mène-moi dans Régent' street, au coin de Piccadilly, lui dit-il.
+
+Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté du café de la Régence.
+
+De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné, le trajet était
+court.
+
+Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme gris entra dans la
+boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, car à Londres, tous ces
+commerces-là se réunissent volontiers en un seul.
+
+Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits et des mieux
+assortis de Londres.
+
+--Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je suis médecin.
+
+En même temps, il lui exhiba un diplôme bien en règle.
+
+Le chimiste s'inclina.
+
+--Je suis le médecin d'une grande famille qui ne reculera devant aucun
+sacrifice pour conserver à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est
+vous dire que les services que j'attends de vous seront libéralement
+payés.
+
+Le chimiste s'inclina plus bas encore que la première fois.
+
+--Il faut que vous mettiez à ma disposition pour ce soir même un
+_préparateur_.
+
+--Je vous donnerai mon premier élève, répondit le chimiste.
+
+--Et que vous m'envoyiez les drogues et les substances suivantes.
+
+En même temps l'homme gris prit une plume et du papier sur le comptoir
+et écrivit une longue ordonnance.
+
+Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher de témoigner son
+étonnement.
+
+--Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments pour un régiment
+tout entier.
+
+--Vous croyez?
+
+--Ainsi je vois un baril de goudron...
+
+--Oui, monsieur; je vais faire une expérience sur le succès de laquelle
+je compte fort.
+
+En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille et en tira deux
+billets de vingt livres qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:
+
+--Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste préparateur, ce soir,
+avant dix heures, à Hampsteadt, Heath mount, n° 22.
+
+Le chimiste prit les quarante livres et salua avec considération un
+médecin qui faisait de semblables avances à ses malades.
+
+L'argent produira toujours son petit effet, même sur un apothicaire.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+--Ma parole d'honneur! se disait Shoking, douze heures après, je crois
+que tout ce qui m'advient n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me pincer
+pour m'assurer que je ne dors pas, c'est plus fort que moi. Cela ne doit
+pas être arrivé.
+
+Shoking se disait tout cela en se regardant avec une complaisance
+inquiète dans la grande glace à pivot de ce cabinet de toilette où,
+quelques jours auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé,
+habillé comme un parfait gentleman et salué du titre de lord.
+
+Il se disait cela, parce que même aventure venait de lui advenir.
+
+Il était rentré la veille au soir et avait trouvé l'homme gris
+causant avec Jenny l'Irlandaise et Suzannah dans le petit salon du
+rez-de-chaussée.
+
+Mais l'enfant n'y était plus.
+
+Il était entré, le matin même, au collège de Christ's hospital, et
+désormais il était à l'abri des représailles de la justice. La soutane
+bleue et les bas violets le rendaient inviolable.
+
+Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément résignée à une
+séparation, que cette séparation ne devait pas durer plus d'un jour ou
+deux.
+
+L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire admettre à Christ's
+hospital comme attachée à la lingerie.
+
+Donc, ces trois personnes causaient lorsque Shoking était arrivé.
+
+Il s'était mis à table avec elles et avait soupé de bon appétit, après,
+toutefois, avoir rendu compte de sa mission.
+
+Puis l'homme gris lui avait dit:
+
+--Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin de toi demain matin.
+
+Le même valet de chambre, qui avait si bien donné du _lord_ en plein
+visage au bon Shoking, l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à
+sa chambre à coucher.
+
+Shoking était pourtant de nouveau misérablement vêtu, et il n'avait pu
+s'empêcher de dire au superbe laquais galonné que l'homme gris attachait
+ainsi à sa personne:
+
+--Comment peux-tu m'appeler mylord, en me voyant ainsi accoutré?
+
+Mais le valet avait répondu en souriant:
+
+--Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, et que, dans un but de
+philanthropie, elle parcourt les quartiers populeux de Londres, où elle
+fait beaucoup de bien.
+
+Et Shoking avait eu beau protester, le valet de chambre avait tenu à son
+opinion.
+
+Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi comme au bon
+temps où il couchait sous les voûtes d'Adelphi.
+
+Le lendemain matin, le valet de chambre était venu l'éveiller.
+
+--Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il dit.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami de Votre Seigneurie a
+besoin d'elle.
+
+Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme gris.
+
+L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre qu'on éveillât Shoking dès
+le point du jour.
+
+Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, faire sa barbe; il
+passa une chemise de toile fine et revêtit un bizarre costume du matin,
+consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon de couleurs claires,
+ce que les Anglais appellent une _suite_.
+
+Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui tendit un chapeau gris
+et des gants de peau de daim et lui dit:
+
+--L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie qui fait suite au
+corridor.
+
+Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le chemin qu'on lui
+indiquait, et il fut pris tout coup à la gorge par une forte odeur de
+goudron.
+
+--Viens donc par ici! lui cria une voix.
+
+Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre située à l'extrémité de
+la galerie.
+
+Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il s'offrait même à
+Shoking dans un négligé que le nouveau lord blâma _in petto_.
+
+L'homme gris, en pantoufles et en manches de chemise, les bras
+retroussés au-dessus du coude, avait les mains enduites d'une sorte de
+mastic rougeâtre!
+
+--Bon! dit Shoking, encore des choses étranges!
+
+--Entre donc.
+
+Shoking entra et se trouva dans une chambre dont les murs
+disparaissaient sous une épaisse couche de goudron.
+
+Au milieu il y avait des objets bizarres, des cornues, des vases, un
+alambic, un creuset, tout un appareil de laboratoire de chimie.
+
+Shoking vit encore un jeune homme qui portait suspendu à son cou un
+tablier bleu.
+
+C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste de Régent' street.
+
+--Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.
+
+--Certainement, fit Shoking.
+
+--Eh bien! moi, je ne me suis pas couché.
+
+--Est-ce que c'était pour barioler ainsi les murs de cette chambre?
+demanda le nouveau lord avec une pointe d'ironie.
+
+--Justement.
+
+--Drôle de peinture, dans tous les cas.
+
+--C'est possible, mais j'en attends de beaux résultats. Viens, je vais
+te conduire à ta voiture.
+
+--Ma voiture?
+
+--Sans doute.
+
+Et l'homme gris s'essuya les mains et passa son bras sous celui du
+gentleman Shoking.
+
+--Que penses-tu de la petite que tu as vue hier? lui dit-il.
+
+--La fille de Jefferies?
+
+--Oui.
+
+--Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre.
+
+--Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta voiture.
+
+--Bien.
+
+--Tu l'amèneras ici.
+
+--Fort bien.
+
+--Et quand elle aura couché dans cette chambre, dont tu te moques,
+l'espace d'un mois environ, elle se portera aussi bien que toi et moi.
+
+--Est-ce possible!
+
+--Avec moi tout est possible, mon ami.
+
+Shoking n'était pas au bout de ses étonnements.
+
+A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse attelé de deux
+chevaux magnifiques.
+
+Un cocher poudré était sur le siége, deux laquais en bas de soie se
+tenaient derrière, suspendus aux étrivières.
+
+--Comment! balbutia Shoking, c'est là ma voiture?
+
+--Sans doute.
+
+--Et je vais monter dedans?
+
+--Dame! à moins que tu ne te veuilles t'asseoir sur le siége.
+
+--Et dans cette voiture, je vais aller chercher la fille de Jefferies?
+
+--Oui.
+
+--Mais, dit Shoking, ils me reconnaîtront.
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Et puis, j'étais vêtu comme je le suis ordinairement comme un pauvre
+diable qui...
+
+--Tu étais vêtu, interrompit l'homme gris, comme un grand seigneur
+excentrique qui se déguise pour faire du bien.
+
+En même temps, il abaissa le marchepied devant Shoking qui hésitait
+encore.
+
+--Mais, maître, dit encore celui-ci, croyez-vous que Jefferies
+consentira à se séparer de sa fille?
+
+--Tu lui diras qu'il peut la suivre.
+
+--Et je l'amènerai ici?
+
+--Naturellement.
+
+Sur ce mot, l'homme gris ferma la portière et fit un signe au cocher,
+qui rendit la main à ses trotteurs.
+
+--C'est égal! murmura Shoking, tandis que le carrosse descendait Heath
+mount avec la rapidité de l'éclair, celui qui me pincerait assez fort
+pour m'éveiller, me rendrait un fameux service.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Jamais, peut-être, on n'avait vu semblable spectacle dans le Wapping.
+
+Londres qui se divise en plusieurs paroisses, au point de vue
+administratif, n'est réellement composé que de deux quartiers bien
+distincts, le West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est.
+
+A l'est, le Londres commerçant, laborieux, les docks, les bassins
+gigantesques où les Indes et le monde entier versent nuit et jour leurs
+richesses et leurs produits.
+
+A l'est encore, les quartiers misérables, les enfants demi-nus, les
+femmes en haillons, les mendiants grouillant au seuil des portes, les
+maisons noires et humides, les tavernes où la débauche et la misère
+boivent de compagnie.
+
+A l'ouest, dans le West-End, les palais, les édifices, les rues larges
+et bien percées, les magasins splendides, les femmes rayonnantes de
+beauté, étincelantes de pierreries, et les cavaliers irréprochables.
+
+Les habitants du West-End ne visitent jamais l'East-End.
+
+Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que la ville monstre étale à
+l'ouest.
+
+Aussi, lorsque la population sordide du Wapping, lorsque les pauvres
+gens de Parmington street virent apparaître le carrosse de lord Vilmot
+avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses deux laquais poudrés,
+crurent-ils faire un rêve.
+
+Les enfants et les femmes accoururent au seuil des portes, d'autres se
+mirent aux fenêtres; les enfants du public-house où Jefferies buvait
+seul quelquefois, se précipitèrent au dehors.
+
+Les deux laquais avaient mis pied à terre et posé leur longue canne sur
+le trottoir.
+
+A Londres, où les impôts somptuaires sont innombrables, un lord peut,
+avec de l'argent, interrompre un moment la circulation.
+
+Il a payé pour cela, et c'est son droit.
+
+Tandis que le carrosse s'arrête, les laquais barrent le trottoir de leur
+canne, pour que Sa Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se point
+frotter à la canaille.
+
+La canaille s'arrête sans murmurer et attendant avec calme que le noble
+personnage ait mis pied à terre et soit entré dans la maison.
+
+Il se fit donc un rassemblement des deux côtés des cannes.
+
+Lord Vilmot descendit.
+
+Un homme en haillons, un rough, jeta alors un cri.
+
+Un cri d'étonnement que lui arracha la vue du personnage pour qui on
+interceptait le trottoir.
+
+Ce cri fit tourner la tête à lord Vilmot.
+
+--Mais c'est Shoking!
+
+Shoking ne perdit point la tête; il ne se déconcerta point et il salua
+le rough d'un geste.
+
+Puis il s'avança vers lui et lui dit en souriant:
+
+--Tu me reconnais?...
+
+--Excusez-moi... ce n'est pas possible... une méprise... Pardon, Votre
+Seigneurie... balbutia le rough.
+
+Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid imperturbable...
+
+--Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking. Dans le Wapping, je n'ai
+pas d'autre nom..
+
+--Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le rough qui se confondait
+toujours en excuses.
+
+--Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement, dans le West-End je
+m'appelle lord Vilmot.
+
+Et comme le rough stupéfait ne comprenait pas, Shoking poursuivit:
+
+--Je suis un lord excentrique. Je me déguise et je viens étudier la
+misère au Black horse et au bal Wilton, à la seule fin d'en rendre
+compte au parlement et d'adoucir le sort du peuple.
+
+Sur cette réponse majestueuse, Shoking fouilla dans sa poche, en retira
+une dizaine de guinées et les donna à John.
+
+Ce fut un vertige, un éblouissement.
+
+La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que Shoking s'était
+engouffré depuis longtemps dans l'allée noire de la maison de Jefferies.
+
+Et la foule de crier, de trépigner, de battre des mains et de se livrer
+à mille commentaires.
+
+Le rough n'était pas le seul qui eût connu Shoking.
+
+Il y avait maintenant dix personnes, attroupées à la maison, qui avaient
+bu avec lui, mangé avec lui, couché avec lui dans le work-house de
+Milden Road et sous les voûtes d'Adelphi.
+
+Et on se répétait que Shoking était un lord, et qu'il siégeait au
+Parlement.
+
+Que venait-il donc faire dans Parmington street?
+
+Il s'écoula un grand quart d'heure.
+
+Puis lord Vilmot reparut.
+
+Mais il n'était pas seul.
+
+Derrière lui on vit apparaître Jefferies.
+
+Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de joie et portait sa
+fille dans ses bras.
+
+Et la foule battit des mains quand elle vit le noble lord aider l'homme
+de sang à asseoir la mourante dans ce beau carrosse armorié, y monter
+ensuite, et faire asseoir à côté de lui le valet du bourreau.
+
+Puis les laquais remontèrent derrière le carrosse, Shoking distribua
+à ses anciens amis des sourires et des saluts protecteurs, le cocher
+rendit la main à ses chevaux, et tout disparut comme une vision.
+
+* * * * *
+
+Une heure après, Jefferies, sa fille et Shoking arrivaient à Hampsteadt.
+
+Le voyage avait fatigué la pauvre malade, et elle fut prise d'une telle
+faiblesse que son père fut encore obligé de la porter, pour traverser le
+jardin.
+
+L'homme gris attendait au seuil de la maison, et il avait auprès de lui
+l'abbé Samuel.
+
+Celui-ci dit à Jefferies:
+
+--Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais désespérer de la bonté de
+Dieu. Au moment où le désespoir pénétrait dans votre âme, et allait
+l'envahir tout entière, il s'est trouvé, sur votre route, un noble
+seigneur qui a eu pitié de votre détresse, et cet homme de science qui
+entrevoit la guérison de celle que vous croyiez prête à mourir.
+
+Jefferies versait des larmes.
+
+L'homme gris le conduisit à cette chambre qu'on avait préparée pour
+Jérémiah.
+
+On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra un calmant, qui eut
+l'effet d'un narcotique.
+
+La jeune fille s'endormit.
+
+--Mon Dieu! s'écria le pauvre père, ne l'avez-vous pas tuée, au moins?
+
+--Non, répondit l'homme gris, en souriant, revenez demain, vous la
+trouverez souriante, et déjà cette pâleur morbide qui couvre son visage,
+aura disparu en partie.
+
+--Mon Dieu! s'écria Jefferies, faudra-t-il donc que je m'en aille, et
+allez-vous me séparer de mon enfant?
+
+--Vous viendrez la voir tous les jours; le matin et le soir même, si
+vous le voulez; mais vous ne pouvez rester ici.
+
+Jefferies songea alors à l'infamie de sa profession, et il baissa la
+tête.
+
+--Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne de vivre ici.
+
+L'homme gris ne répondit pas.
+
+Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme gris dit à l'abbé
+Samuel:
+
+--Si je l'avais autorisé à rester, il eût renoncé à sa profession, et
+pourtant, vous savez que nous avons besoin de lui!
+
+--C'est vrai, répondit le prêtre.
+
+Puis regardant la jeune fille endormie:
+
+--Et vous espérez la sauver?
+
+--Je ne l'espère pas, j'en suis sûr... comme je suis sûr, maintenant,
+d'arracher John Colden à l'échafaud, répondit cet homme étrange avec un
+accent de conviction qui ne laissa plus aucun doute au jeune prêtre.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Que devenait John Colden pendant tout ce temps-là?
+
+John Colden avait été transféré, la veille de Noël, à Newgate.
+
+Sa blessure n'était pas complètement fermée, mais elle était en voie de
+guérison et le chirurgien philanthrope de Cold Bath field avait
+déclaré qu'il n'y avait nul inconvénient à envoyer ce misérable prendre
+possession de sa cellule dans la prison d'où on ne sort plus.
+
+C'était le bon et jovial sous-gouverneur, sir Robert M..., qui avait
+reçu le nouvel arrivant et assisté à son inscription sur les registres
+d'écrou.
+
+--Vous deviez bien vous ennuyer, mon garçon, à Cold Bath field,
+c'est une vilaine prison pour les malades. Le bruit du moulin est
+insupportable et devait vous empêcher de dormir.
+
+Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous et vous n'entendrez pas
+le moindre bruit.
+
+D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine de clémence, elle ne
+fait pas souffrir inutilement le pauvre monde.
+
+Si j'en crois le certificat que me transmet le chirurgien de Bath
+square, vous pourrez très-bien supporter les fatigues de la cour
+d'assises d'ici à quatre ou cinq jours.
+
+Il est même probable que le président du jury prendra en considération
+votre état, et qu'il vous condamnera à être promptement exécuté.
+
+Car, voyez-vous, mon garçon, acheva le bon sous-gouverneur, croyez-en ma
+vieille expérience, quand on a un mauvais quart d'heure à passer, autant
+vaut que ce soit le plus tôt possible. Après, on est bien tranquille,
+allez!
+
+John Colden eut un sourire pour cette lugubre facétie.
+
+On le conduisit à sa cellule, et on lui mit les fers.
+
+L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et bien que M. Bardel,
+en l'embrassant, lorsqu'il avait quitté Bath square, lui eût dit à
+l'oreille, «Courage, on te sauvera!» John Colden n'y croyait guère.
+
+L'enfant était sauvé.
+
+Pour lui, c'était l'essentiel. Peu lui importait de mourir.
+
+Il dormit comme un homme que n'assiége aucun remords.
+
+Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans sa cellule de bonne heure et
+lui dit:
+
+--Vous êtes Irlandais?
+
+--Oui, répondit John Colden.
+
+--Catholique, par conséquent?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il nous arrive si rarement
+d'avoir des catholiques à Newgate que nous n'avons pas d'aumônier.
+
+Hier matin, on a pendu un Français: il était catholique aussi. Un
+prêtre de ce culte s'est présenté, il a été admis à lui donner des
+consolations.
+
+Lorsque vous aurez été condamné, on fera demander ce même prêtre, si
+vous le désirez.
+
+Mais, pour le moment, la chose est impossible.
+
+Cependant, c'est aujourd'hui Noël, la plus grande fête du monde
+chrétien. Voulez-vous aller à la chapelle?
+
+--Soit, dit John Colden.
+
+--Vous entendrez l'office comme les autres détenus. Après tout, c'est
+toujours prier Dieu.
+
+John Colden fit un nouveau signe d'assentiment, et le sous-gouverneur se
+retira.
+
+Une heure après, on vint chercher John pour le conduire à la chapelle.
+
+Le dimanche, à l'heure de l'office, les détenus sont assis les uns à
+côté des autres, la face tournée vers la chaire du prédicateur.
+
+Mais le condamné à mort, s'il y en a un, a une place spéciale: un
+prie-Dieu placé tout au bas de la chaire.
+
+John Colden tressaillit en entrant.
+
+Il vit un homme revêtu de la camisole de force, et dans cet homme qui
+occupait le banc du condamné à mort, il reconnut Bulton.
+
+Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur, à lui, John Colden.
+
+Bulton, qui avait été condamné à être pendu le 2 janvier prochain.
+
+Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tête amical.
+
+John Colden, si brave et si résigné qu'il fût, ne put s'empêcher de
+faire cette réflexion que dans huit jours il occuperait certainement la
+place où était Bulton, et il sentit quelques gouttes de sueur mouiller
+la racine de ses cheveux.
+
+Quand l'office fut fini, Bulton passa près de lui.
+
+--Bonjour, frère, lui dit-il.
+
+--Dieu te garde! répondit John.
+
+Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le condamné à mort ne
+s'opposèrent pas à ce qu'il échangeât quelques mots avec John.
+
+Bulton, à force de vivre avec Suzannah, avait appris cet idiome des
+côtes d'Irlande que les Anglais ne comprennent pas.
+
+--As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton dans cette langue.
+
+--Oui.
+
+--Elle est sans doute à Milbanck?
+
+--Non, elle est libre.
+
+--Libre!
+
+--Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauvée.
+
+Bulton parut rassembler ses souvenirs:
+
+--Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait après le petit Ralph.
+
+--Oui.
+
+--Je l'ai reconnu, il est venu ici.
+
+--Quand?
+
+--Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire, peut-être était-ce pour
+toi.
+
+--Je ne sais, dit John Colden.
+
+--Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je pouvais la voir une dernière
+fois, je serais résigné.
+
+Les gardiens s'approchèrent et poussèrent Bulton en avant, le séparant
+ainsi de John Colden.
+
+Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et les nuits s'écoulèrent.
+
+Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors ne parvenait jusqu'à
+lui, et le sous-gouverneur ne le visitait plus.
+
+Matin et soir un gardien lui apportait à manger.
+
+Dans la journée, il se promenait une heure dans le préau, et il rentrait
+ensuite dans sa cellule jusques au lendemain.
+
+Un soir, cependant, il y avait juste huit jours qu'il avait rencontré
+Bulton à la chapelle, le sous-gouverneur reparut.
+
+--Eh bien! mon garçon, lui dit-il, c'est pour demain.
+
+John le regarda.
+
+--Demain la cour d'assises vous jugera, et vous serez fixé. Cela vaut
+toujours mieux, voyez-vous.
+
+--Vous avez raison, répondit John impassible.
+
+Il commençait à être de l'avis de sir Robert M..., que, quand on a un
+mauvais quart d'heure à passer, autant vaut que ce soit tout de suite.
+
+Ce fut donc avec une sorte de joie que John Colden accueillit la
+communication du sous-gouverneur.
+
+Il mangea et s'endormit ensuite comme à l'ordinaire.
+
+Mais il fut éveillé dans son premier sommeil.
+
+Était-ce une illusion? était-ce la réalité?
+
+Mais John croyait entendre à travers les murs épais de sa cellule un
+bruit sourd et mystérieux qui croissait sans cesse et qui ressemblait au
+clapotement de la mer se brisant sur les falaises.
+
+Ce bruit dura toute la nuit.
+
+Le jour vint.
+
+Avec le jour, il parut s'accroître un moment, puis il cessa tout à coup.
+
+A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et un gardien parut.
+
+--John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises.
+
+--Je suis prêt, répondit John en sortant de son lit.
+
+Puis, comme le gardien allait se retirer:
+
+--J'ai entendu un bruit étrange cette nuit, dit-il.
+
+--Ah! fit le gardien.
+
+--Et je n'ai pu dormir.
+
+--Vous n'êtes pas le seul.
+
+--Quel était donc ce bruit?
+
+Le gardien hésita.
+
+--A quoi bon vous le dire? fit-il.
+
+Et il sortit.
+
+John tomba dans une rêverie profonde.
+
+Puis tout à coup il se souvint que dans la nuit qui précède l'exécution,
+les abords de Newgate sont envahis par une foule immense, qui trépigne
+et murmure toute la nuit, et que, jusqu'à l'heure de l'expiation
+suprême, cette foule grandit, grandit toujours...
+
+Et John Colden pensa à Bulton...
+
+A Bulton qui peut-être était mort.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Pour expliquer le bruit étrange que John Colden avait entendu toute la
+nuit, il est nécessaire de faire un pas en arrière et de nous reporter
+au jour précédent.
+
+Il était huit heures et demie du matin.
+
+A cette heure là, il est à peine jour dans la ville qu'on a surnommée la
+reine des brumes.
+
+Mais si les quartiers populeux commencent à s'agiter; si le peuple
+circule dans les rues, le West-End est encore profondément endormi.
+
+Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne parcourent seuls les
+larges avenues de Belgrave square et de Piccadilly.
+
+On entendrait voler une mouche dans Pall mall, et les vagabonds, qui ont
+passé la nuit juchés sur les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert
+les yeux.
+
+Cependant un cab, ce matin-là, entra dans Chester street et vint
+s'arrêter à la porte de l'hôtel habité par lord Palmure.
+
+Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son guichet et demanda ce qu'on
+pouvait vouloir à pareille heure.
+
+Une femme descendit du cab.
+
+Cette femme était vêtue d'une robe de laine brune et un voile noir
+couvrait son visage.
+
+Elle tenait une lettre à la main.
+
+A sa vue, le suisse tressaillit.
+
+--Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de suite.
+
+Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans le cab, qui s'éloigna
+rapidement.
+
+Le suisse savait sans doute que ce message était de la dernière
+importance, car il endossa à la hâte sa houppelande galonnée.
+
+--Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui sommeillait dans
+l'antichambre, en attendant le retour de lord Palmure, comment
+allons-nous faire? Miss Ellen est allée au bal cette nuit, il n'y a pas
+une heure qu'elle est couchée.
+
+--Eh bien! répondit le valet en se frottant les yeux, il faut attendre
+que miss Ellen soit levée.
+
+--Oh! non, dit le suisse, c'est impossible.
+
+--Mon cher, reprit le suisse, vous êtes tout nouvellement au service de
+Sa Seigneurie, et il y a des choses que vous ignorez très-certainement.
+
+--Ah! fit le valet surpris.
+
+--Cela est arrivé deux fois déjà depuis trois ans.
+
+--Mais quoi donc?
+
+--Qu'une femme inconnue, couverte d'un voile noir, s'est présentée avec
+une lettre comme celle-ci.
+
+--Eh bien?
+
+--La première fois, c'était le matin, comme aujourd'hui. J'ai gardé
+la lettre jusqu'à midi. Quand je l'ai remise à miss Ellen, elle s'est
+montrée fort irritée, et elle m'a dit que je serais congédié si, une
+autre fois, ayant reçu une lettre semblable, je ne la lui faisais point
+parvenir sur-le-champ.
+
+--Alors, la seconde fois?...
+
+--La seconde fois, la lettre est arrivée à minuit. Miss Ellen venait de
+se mettre au lit. J'ai remis le message à l'une de ses femmes de chambre
+et, presque aussitôt après, miss Ellen a demandé sa voiture et elle est
+sortie.
+
+--Ah! fit le valet de chambre intrigué par cette histoire, et où
+est-elle allée?
+
+--Le cocher l'a conduite dans la Cité, auprès de Christ's hospital.
+
+Là elle a mis pied à terre et l'a renvoyé. Il n'a pas pu savoir, par
+conséquent, en quel endroit elle avait affaire.
+
+--Et quand est-elle rentrée?
+
+--Le lendemain soir seulement.
+
+--Et Sa Seigneurie ne s'est point étonnée de l'absence de sa fille?
+
+--Non.
+
+--Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette lettre à miss Ellen?
+
+--Sur-le-champ.
+
+Comme le valet de chambre hésitait néanmoins, les deux domestiques
+entendirent le bruit de la porte cochère qui se refermait.
+
+C'était lord Palmure qui rentrait à pied.
+
+Le noble lord était, on le sait, membre du Parlement.
+
+Le Parlement anglais siége le soir, et ses délibérations se prolongent
+souvent jusques au milieu de la nuit.
+
+Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait coutume d'aller finir la
+nuit à son club.
+
+Cette nuit-là, il avait été engagé dans une grosse partie de wisth qui
+s'était prolongée jusqu'à huit heures du matin.
+
+--Ma foi! dit le valet de chambre au suisse, j'aime autant que Sa
+Seigneurie me donne l'ordre de porter la lettre.
+
+Lord Palmure montait les degrés du perron en cet instant.
+
+Le suisse lui montra la lettre.
+
+Elle ressemblait à toutes les lettres possibles.
+
+Néanmoins, il y avait une croix noire dans un coin de l'enveloppe.
+
+Le noble lord vit cette croix et tressaillit.
+
+--Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas.
+
+--Eh bien! dit-il, portez cette lettre à Fanny, la femme de chambre
+française.
+
+--Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss Ellen est revenue du bal
+au petit jour.
+
+--N'importe! dit sèchement lord Palmure, on l'éveillera.
+
+Les ordres de lord Palmure furent exécutés.
+
+La femme de chambre française, qui venait de se coucher, fut éveillée.
+
+On lui remit la lettre et elle entra dans la chambre de miss Ellen.
+
+Miss Ellen dormait profondément et elle s'éveilla en disant:
+
+--Que me veut-on? qu'est-il arrivé?
+
+La femme de chambre portait un flambeau d'une main et un plateau de
+l'autre.
+
+La lettre était sur le plateau.
+
+A peine eut-elle vu la croix noire du coin de l'enveloppe que miss Ellen
+tressaillit et qu'une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
+
+--C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite.
+
+Et elle s'arracha courageusement de son lit.
+
+Miss Ellen fut vêtue en un tour de main.
+
+Cependant elle n'avait pas encore ouvert le mystérieux message, comme si
+elle eût su par avance ce qu'il contenait.
+
+A peine était-elle habillée qu'on gratta doucement à la porte.
+
+C'était lord Palmure.
+
+Lord Palmure était visiblement ému.
+
+--Allez demander ma voiture, dit miss Ellen à la femme, de chambre qui
+sortit aussitôt.
+
+Alors le père et la fille demeurèrent seuls.
+
+--Te voilà toute pâle, mon enfant, dit le noble lord.
+
+--Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y avait pas une heure que
+j'étais couchée.
+
+--Pâle et tout émue, continua lord Palmure.
+
+--Oh! mon père, répondit miss Ellen, que ne donnerais-je pas à cette
+heure pour ne point être affiliée à cette société?
+
+--Ma fille, répondit lord Palmure, l'aristocratie anglaise est la seule
+qui soit demeurée debout, en notre siècle, debout et intacte, ayant
+conservé ses richesses et ses privilèges. Savez-vous pourquoi? C'est
+qu'elle a compris ses devoirs, c'est qu'à certaines heures, elle sait
+descendre jusqu'au peuple et lui tendre la main, c'est qu'elle a le
+courage d'accepter de certaines missions que je qualifierais volontiers
+d'héroïques.
+
+--Vous avez raison, mon père: aussi serai-je à la hauteur de ma mission,
+répondit miss Ellen.
+
+Et elle brisa le cachet du message.
+
+Lord Palmure la regardait avec une visible anxiété, tandis qu'elle
+lisait.
+
+--Ah! dit-elle c'est un condamné à mort... mon Dieu! j'ai peur.
+
+--Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille dans ses bras et
+l'embrassa tendrement.
+
+Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu.
+
+Quelques minutes après, elle montait dans un petit coupé brun sans
+chiffres ni armoiries, attelé d'un seul cheval, et disait au cocher:
+
+--Menez-moi dans la Cité.
+
+Le coupé partit, gagna White Hall, puis _Trafalgar place_, puis le
+Strand, entra dans Fleet street et, sur les indications de miss Ellen,
+ne s'arrêta qu'à l'entrée d'une ruelle qui porte le nom bizarre de
+_Sermon lane_.
+
+La ruelle du Sermon descend vers la Tamise.
+
+Elle est bordée de petites maisons noires et chétives.
+
+Miss Ellen mit pied à terre et dit au cocher:
+
+--Vous pouvez rentrer à l'hôtel.
+
+Puis elle attendit que le coupé se fût éloigné.
+
+Alors elle entra dans la ruelle, chemina un moment d'un pas rapide et
+furtif et se glissa dans une allée noire, où elle disparut.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+La maison dans laquelle pénétrait miss Ellen était une des plus chétives
+de Sermon lane.
+
+Au bout de l'allée étroite, humide et obscure, il y avait un méchant
+escalier à rampe de bois.
+
+La noble fille du West-End, l'héritière d'une fortune opulente,
+monta néanmoins lestement et sans répugnance les marches usées de
+cet escalier, après avoir eu soin de laisser retomber le voile de son
+chapeau sur son visage.
+
+L'escalier était désert, on n'entendait aucun bruit dans la maison, et
+on aurait pu la croire inhabitée.
+
+Miss Ellen monta jusqu'au deuxième étage.
+
+Là elle s'arrêta devant une porte, tira une clé de sa poche et l'ouvrit.
+
+Miss Ellen était donc chez elle?
+
+Cette porte ouverte, la jeune fille se trouva au seuil d'une petite
+chambre assez pauvrement meublée et dont l'unique croisée donnait sur la
+Tamise.
+
+Elle referma la porte sur elle et donna un tour de clé.
+
+Puis elle se dirigea vers le coin le plus obscur de la chambre.
+
+Dans ce coin, il y avait une armoire, qu'elle ouvrit.
+
+Cette armoire renfermait un porte-manteau et, à ce porte-manteau,
+étaient accrochés des vêtements que miss Ellen prit un à un et étala sur
+le lit.
+
+Il y avait d'abord une robe brune à longs plis tombants, puis un manteau
+à capuchon, puis un voile noir qui devait pendre jusqu'à la ceinture.
+
+Enfin, une sorte de plaque en cuivre attachée à un cordon de laine.
+
+Cette plaque portait d'un côté une croix semblable, pour la forme, à
+celle qu'elle avait vue dans un coin de l'enveloppe qu'on lui avait
+apportée une heure auparavant.
+
+De l'autre, il s'y trouvait un numéro, le chiffre 17.
+
+Miss Ellen ne perdit pas de temps, elle se déshabilla complètement, se
+dépouilla de son bracelet et de ses bagues, revêtit ensuite une chemise
+de grosse toile, et cette robe de laine brune et ce capuchon de moine,
+et enfin elle se couvrit le visage du voile noir.
+
+Après quoi, elle suspendit la plaque de cuivre à son cou.
+
+Ainsi métamorphosée, miss Ellen revint vers la porte et l'ouvrit.
+
+Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrière en poussant un cri
+étouffé.
+
+Un homme était sur le seuil.
+
+Et cet homme lui disait:
+
+--Excusez-moi, miss Ellen, de me présenter ainsi à l'improviste.
+
+Cet homme était enveloppé dans un grand manteau dont le collet relevé
+lui cachait si bien le visage qu'on n'apercevait que ses yeux.
+
+Mais il s'échappait de ses yeux un regard qui rencontra celui de miss
+Ellen et en fit jaillir un éclair.
+
+Miss Ellen avait reconnu cet homme.
+
+Et comme elle reculait muette, éperdue, fascinée, il entra et referma la
+porte.
+
+Alors le manteau tomba.
+
+--Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu, excusez-moi de me
+présenter ainsi.
+
+--Vous! vous! fit-elle d'une voix étranglée.
+
+--Moi, répondit-il, avec calme.
+
+Et ayant à son tour donné un tour de clé, il mit la clé dans sa poche.
+
+Miss Ellen, l'altière patricienne, s'était prise à trembler.
+
+Quant à l'homme gris, car c'était lui, il se hâta d'ajouter:
+
+--Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous soyons seuls, bien que
+vous soyez en mon pouvoir, rassurez-vous, vous ne courez aucun danger.
+
+Il avait retrouvé cette voix douce et grave, timbrée d'un grain de
+mélancolie, qui savait si bien le chemin des coeurs.
+
+Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et elle répéta:
+
+--Vous encore!
+
+--Moi toujours, dit-il.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Vous demander un service.
+
+--A moi?
+
+--A vous.
+
+Elle se roidissait peu à peu contre l'émotion qui l'étreignait, et sa
+nature ardente et hautaine reprenait insensiblement le dessus.
+
+--Eh bien! répéta-t-elle, que me voulez-vous?
+
+--Vous êtes affiliée à la compagnie des _dames des prisons_?
+
+--Mon costume vous l'indique.
+
+--Je le savais et c'est pour cela que je suis venu.
+
+--Ah!
+
+--Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous demandant un service, je
+puis peut-être vous en rendre un.
+
+--Vous!
+
+--Vous êtes hardie, courageuse, miss Ellen, mais vous êtes nerveuse
+et vous êtes femme, et la triste mission qui vous échoit aujourd'hui
+remplit votre âme d'une secrète épouvante.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous donneriez la moitié de vos
+diamants pour n'avoir point été choisie par le sort pour la corvée
+qui vous arrive, car ce sera la première fois que vous aurez visité un
+condamné à mort.
+
+--C'est vrai, dit-elle, frissonnante.
+
+--Je viens vous dispenser de cette pénible mission.
+
+--Vous? Et comment cela? dit miss Ellen. Qui donc êtes-vous?
+
+--Tout et rien, répondit-il. Mais si vous me voulez écouter...
+
+--Parlez.
+
+--Le condamné à mort s'appelle Bulton.
+
+--Je le sais.
+
+--Il y a de par le monde une femme qu'il aime et qu'il veut voir une
+dernière fois.
+
+--Eh bien?
+
+--Cette femme s'offre à prendre votre place.
+
+Miss Ellen tressaillit.
+
+--Mais, dit-elle, c'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie de notre association.
+
+--Je l'avoue.
+
+--Alors, vous voyez bien...
+
+--Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec douceur, je connais
+parfaitement les statuts qui régissent les _dames des prisons_ et je
+vais vous prouver que rien, au contraire, n'est plus facile que ce que
+je vous propose.
+
+--Voyons? fit-elle.
+
+Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait d'elle, miss Ellen était
+moins effrayée.
+
+L'homme gris continua:
+
+La loi première de votre association est que vous ne vous connaissez pas
+entre vous.
+
+--C'est vrai.
+
+La présidente seule sait le nom de chacune des affiliées.
+
+--En effet.
+
+--Pour les autres, il n'y a que des numéros, vous êtes le numéro 17,
+et ce voile épais qui couvre votre visage empêchera même celle qui vous
+accompagnera tout à l'heure à Newgate de savoir qui vous êtes.
+
+--Après? dit miss Ellen.
+
+--Quand je vous suis apparu à l'improviste, où alliez-vous? Vous alliez
+au numéro 9 de la rue Pater-Noster, n'est-ce pas?
+
+--C'est là qu'est la salle de nos réunions.
+
+Une fois là, poursuivit l'homme gris, vous vous seriez présentée à la
+présidente?
+
+--Oui.
+
+--Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture de place et allez dans
+telle rue chercher la compagne que le sort vous a donnée.
+
+--C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je suis forcée de montrer
+mon visage à la présidente.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris, supposez qu'en sortant de la rue
+Pater-Noster, vous reveniez ici.
+
+--Bon!
+
+--Et que, dans cette chambre, vous échangiez ce costume avec la femme
+dont je vous parle...
+
+--En effet, dit miss Ellen, cela est possible, mais...
+
+--Mais quoi? dit l'homme gris.
+
+Elle se redressa hautaine:
+
+--Mais je ne le veux pas! dit-elle.
+
+--Même si je vous en prie?
+
+Elle eut un rire dédaigneux sous son voile.
+
+--Miss Ellen, dit froidement l'homme gris, j'ai été l'ami du malheureux
+Dick Harrisson, qui est mort pour vous et par vous.
+
+A ce nom, miss Ellen poussa un cri étouffé et se courba, frémissante,
+devant l'homme gris.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Miss Ellen Palmure avait jeté un cri tout d'abord.
+
+Tout d'abord elle s'était courbée devant cet homme qui paraissait avoir
+son secret.
+
+Mais la jeune fille qui, tout à l'heure, tremblait à la pensée qu'elle
+allait voir un condamné à mort, se redressa tout à coup.
+
+Elle rejeta en arrière ce long voile noir qui la couvrait tout entière,
+et elle apparut à l'homme gris pâle, mais l'oeil étincelant de colère et
+d'indignation.
+
+--Qui donc êtes-vous? fit-elle, vous qui avez osé pénétrer deux fois
+chez moi déjà, vous qui osez prononcer en ma présence le nom de Dick
+Harrisson?
+
+--J'étais son ami, miss Ellen.
+
+--Que m'importe!
+
+Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
+
+--Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici, bien seuls, personne ne
+nous entend, et nous pouvons parler à coeur ouvert. Je sais tout.
+
+--Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux que le reptile lève sur
+l'homme qui l'écrase sous son pied, ah! vous savez tout?...
+
+Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et désespérée.
+
+--J'ai été l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il; j'ai été le confident
+de son amour pour vous.
+
+--Après? dit-elle froidement.
+
+--Je sais que Dick est mort, possédant des lettres de vous...
+
+Miss Ellen devint livide.
+
+--Des lettres que vous avez cherchées vainement, des lettres que vous
+payeriez au poids de l'or.
+
+--Et... ces lettres?...
+
+--Je sais où elles sont, moi.
+
+Miss Ellen était frémissante de fureur et ses yeux lançaient des
+éclairs.
+
+--Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit l'homme gris, que vous ne pouvez
+pas me refuser le petit service que je vous demande.
+
+--Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces lettres?...
+
+--Je vous dirai où elles sont.
+
+--Parlez...
+
+--Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je vous demande et, demain, à
+minuit, je me présenterai chez vous.
+
+--Par le même chemin que les deux autres fois?
+
+--Oui, car il est inutile que vos gens s'aperçoivent de ma présence.
+
+--Je vois que je suis en votre pouvoir, dit miss Ellen, qui parut, en
+ce moment, faire un violent effort sur elle-même et maîtriser sa fierté
+révoltée. Il faut donc que je vous obéisse!
+
+--Et je vous en serai reconnaissant, dit l'homme gris avec un sourire.
+
+--Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tête.
+
+--Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster vous montrer à la
+présidente de l'oeuvre, dit-il, ayez le numéro et l'adresse de la dame
+qui doit vous accompagner et revenez ici.
+
+--C'est ici que voulez m'attendre?
+
+--Oui.
+
+Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le capuchon et l'homme gris
+lui ouvrit la porte.
+
+Puis elle descendit rapidement l'escalier.
+
+--Ah! murmura l'homme gris, si le regard tuait, je serais mort depuis
+longtemps; la lutte engagée n'est pas avec lord Palmure, elle est avec
+cette fille de dix-huit ans qui semble être le génie incarné du mal.
+
+Puis il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se pencha dans la rue.
+
+Il vit miss Ellen qui s'éloignait d'un pas rapide et il la suivit des
+yeux jusqu'à ce qu'elle eut tourné le coin de _Sermon lane_.
+
+Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de
+sifflet.
+
+A ce signal, une femme qui s'était tenue immobile sous le porche
+d'une porte voisine traversa la rue et disparut dans l'allée; c'était
+Suzannah.
+
+L'homme gris alla à sa rencontre dans l'escalier, la prit par la main et
+lui dit d'une voix émue en la faisant entrer dans la chambre.
+
+--Mon enfant, vous le verrez une dernière fois.
+
+Suzannah fondit en larmes.
+
+--Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait et me maltraitait bien
+quelquefois, mais il avait bon coeur... et il m'aimait...
+
+--Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les deux mains de la pécheresse
+et les pressa doucement, si j'avais pu les sauver tous deux, votre frère
+et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis en sauver qu'un et la
+vie de celui-là est chère à l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre
+Suzannah...
+
+--Je tâcherai d'en avoir, dit-elle.
+
+--Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos larmes pourraient vous
+trahir, et alors peut-être compromettriez-vous le sort de John votre
+frère.
+
+Suzannah essuya ses larmes.
+
+Puis tous deux attendirent.
+
+Bientôt on entendit au coin de Sermon lane le bruit d'un cab qui
+s'arrêtait.
+
+L'homme gris s'était mis à la fenêtre.
+
+Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des prisons, descendre du
+cab, qui ne pouvait entrer dans la ruelle, tant elle était étroite, et
+s'acheminer lentement vers la maison.
+
+Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte demeurée entrebâillée.
+
+--Voilà celle qui va vous remplacer, dit l'homme gris.
+
+La patricienne rejeta son voile en arrière et se prit à considérer
+Suzannah, la fille du peuple.
+
+Suzannah avait cette beauté particulière aux femmes de la verte Érin.
+
+--Ah! dit-elle avec dédain, c'est une Irlandaise.
+
+--Oui, mademoiselle, répondit froidement l'homme gris.
+
+--Mon humiliation est doublée, murmura miss Ellen.
+
+L'homme gris haussa les épaules et ne répondit pas. Et comme le visage,
+encore baigné de larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur, miss
+Ellen lui dit:
+
+--C'est donc votre amant qu'on va pendre?
+
+--Oui, madame, répondit Suzannah simplement.
+
+--Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce qu'il vous reste à faire:
+reprendre vos habits et donner ceux-là à cette femme, que je vais
+attendre en bas.
+
+Miss Ellen fit un signe de tête.
+
+--Dans quelle rue doit-elle aller?
+
+--Dans Old Bailey même, au numéro neuf. Le cab attendra à la porte, et
+la dame qui devait m'accompagner descendra.
+
+--C'est bien, dit l'homme gris.
+
+Et il descendit afin que miss Ellen pût, en toute liberté, changer de
+costume.
+
+Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement. Elle regarda de
+nouveau Suzannah, qui se déshabillait.
+
+Puis une idée rapide comme l'éclair traversa son cerveau.
+
+--Vous connaissez cet homme? dit-elle.
+
+--Oui, dit Suzannah.
+
+--Son nom?
+
+--L'homme gris.
+
+--Il doit en avoir un autre.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen, je cours rejoindre mon
+père qui est membre du Parlement et je fais surseoir à l'exécution de
+votre amant.
+
+--Madame, répondit Suzannah, Dieu m'est témoin que je ne lui connais pas
+d'autre nom, mais si j'en savais un autre...
+
+--Eh bien?
+
+--S'agît-il de ma propre vie, je ne vous le dirais pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cet homme est à nos yeux comme un envoyé de Dieu lui-même,
+et que celui qui le trahirait serait maudit!
+
+--Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien puissant, cet homme?
+
+--Il peut tout ce qu'il veut.
+
+--Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il pas votre amant?
+
+--Parce que mon amant n'est pas un fils de l'Irlande.
+
+--Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec ironie.
+
+--Oui, répondit Suzannah avec l'accent d'une conviction profonde.
+
+--Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe jusqu'à présent, mais
+j'aurai mon heure et je l'écraserai!... Pendant qu'elles causaient
+ainsi, les deux femmes avaient changé de vêtements.
+
+Maintenant Suzannah était couverte de la robe brune et du voile noir,
+et miss Ellen lui dit, en lui attachant au cou la plaque de cuivre qui
+portait le numéro 17.
+
+--Allez, j'attendrai ici votre retour.
+
+Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme gris sur le seuil de la porte.
+
+--Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore une fois, je vous en
+supplie, du courage et retenez vos larmes, elles pourraient vous trahir.
+
+--Je vous le promets, dit Suzannah.
+
+Et elle remonta Sermon lane.
+
+Le cab laissé par miss Ellen attendait toujours.
+
+Suzannah y monta et dit au cocher qui ne soupçonna même pas la
+substitution:
+
+--Dans Old Bailey, au numéro 9. Vous vous arrêterez à la porte et vous
+attendrez.
+
+Quant à l'homme gris, il s'était pareillement éloigné de la ruelle du
+Sermon.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+L'homme gris avait le rare privilège de faire passer sa propre volonté
+dans le coeur des autres.
+
+Suzannah, qui tout à l'heure versait d'abondantes larmes, avait fait un
+effort surhumain.
+
+Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait le courage d'entrer
+dans cette sombre prison de Newgate d'un pas ferme.
+
+Le cab s'arrêta au n°9 d'Old Bailey.
+
+L'autre dame des prisons attendait sous la porte.
+
+Elle s'élança dans le cab et dit d'une voix émue:
+
+--Bonjour, ma soeur!
+
+Suzannah s'aperçut alors que cette femme tremblait encore plus qu'elle.
+
+Elle était toute fluette, et, sous sa robe aux plis flottants, on
+devinait une taille frêle et délicate, et quelques mèches de cheveux
+blonds s'échappaient au travers du capuchon et du voile noir.
+
+La main qu'elle tendit à Suzannah était petite et mignonne, et la voix
+que celle-ci venait d'entendre trahissait une toute jeune fille, presque
+une enfant.
+
+--A Newgate! dit Suzannah au cocher.
+
+Il n'y avait guère que la rue à traverser et cent pas à faire.
+
+Cependant la dame des prisons eut le temps de dire quelques mots.
+
+--Oh! madame, madame, fit-elle en pressant dans ses petites mains les
+mains de Suzannah... savez-vous que j'ai bien peur?
+
+--Ah! vous avez peur? dit Suzannah.
+
+--Songez! reprit-elle. C'est la première fois... la première... Jusqu'à
+présent, je n'avais visité que des prisonniers ordinaires... Oh! que je
+voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible cachot...
+
+Suzannah tressaillit.
+
+La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord sans doute et qui
+avait accepté une mission au-dessus de ses forces, semblait aller au
+devant de ses désirs.
+
+Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot.
+
+Et Suzannah sentit son coeur battre à outrance.
+
+Serait-elle donc seule avec Bulton?
+
+Le cab s'arrêta devant la hideuse et sinistre porte.
+
+Le cocher descendit et sonna.
+
+Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut à qui il avait affaire,
+fit courir les verrous dans leurs gâches, et tourna l'énorme clef dans
+la serrure.
+
+La jeune fille était si émue qu'elle fut obligée, en descendant du cab,
+de s'appuyer sur l'épaule de Suzannah.
+
+L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse; elle comprit
+qu'elle avait désormais un rôle de protection à jouer.
+
+Les deux femmes pénétrèrent dans le sombre parloir.
+
+La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle avait passée sur le bras
+de Suzannah, fut prise d'un tremblement nerveux, au moment où la grille
+s'ouvrit.
+
+--Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas, soutenez-moi... je vous en
+prie...
+
+--Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah.
+
+Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir Robert M... était venu
+recevoir les dames des prisons au seuil du corridor obscur qui
+conduisait au cachot du condamné.
+
+--Mesdames, dit-il galamment, je crains bien que votre visite ne soit
+inutile.
+
+--Inutile! dit Suzannah.
+
+--Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de plus.
+
+--Mais parce que le condamné est une bête fauve qui ne cesse de hurler
+et de blasphémer, et refuse toute consolation, répondit sir Robert.
+
+--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille.
+
+--Tout à l'heure, reprit le sous-gouverneur, le révérend master
+Bloomfields a voulu lui prodiguer des consolations. Il a injurié le
+prêtre.
+
+La jeune fille tremblait de plus en plus, et Suzannah était presque
+obligée de la porter.
+
+Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements parvinrent à leurs
+oreilles.
+
+C'était Bulton qui criait et blasphémait.
+
+--Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille à demi morte d'épouvante.
+
+Et Suzannah fut obligée de la soutenir dans ses bras.
+
+--Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi, n'allez pas plus loin.
+
+Mais Suzannah répondit:
+
+--Monsieur, la personne qui m'accompagne se trouve presque mal, et je
+crois qu'elle fera bien de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus
+forte.
+
+--Et vous entrerez seule? fit sir Robert.
+
+--Oui.
+
+--Comme vous voudrez, madame.
+
+Et sir Robert ouvrit la porte du cachot.
+
+Alors la jeune fille s'appuya sur son bras, comme elle s'était
+auparavant appuyée sur Suzannah.
+
+Le prisonnier hurlait de plus belle.
+
+Il avait la camisole de force, il était solidement attaché par une jambe
+à un anneau de fer fixé dans le mur, et, par conséquent, réduit à une
+impuissance absolue.
+
+--Je vous préviens, madame, dit sir Robert en s'adressant à Suzannah,
+que vous n'avez aucun danger à courir; mais comme il nous est défendu
+d'entendre ce que vous pouvez dire au condamné, je vais vous enfermer
+avec lui.
+
+--Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut un moment de joie au milieu
+de sa douleur.
+
+--Qu'est-ce que cette béguine? hurlait Bulton en voyant Suzannah
+pénétrer dans son cachot, et que me veut-elle?
+
+Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai besoin ni de vous ni des
+vôtres.
+
+Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur avait refermé la porte
+du cachot, et Bulton se trouva seul avec la dame des prisons.
+
+Alors Suzannah releva son voile noir.
+
+Bulton jeta un cri.
+
+L'Irlandaise avait le visage inondé de larmes silencieuses.
+
+--Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres.
+
+Puis elle vint s'agenouiller auprès de ce lit sur lequel Bulton était
+étendu.
+
+--Tais-toi, répéta-t-elle, et ne blasphème plus, malheureux. Tu vois
+bien que Dieu est bon, puisqu'il nous a permis de nous revoir.
+
+Et, en effet, Bulton s'était tu.
+
+L'apparition de Suzannah, du seul être qu'il eût aimé en ce monde depuis
+bien longtemps, avait subitement calmé la fureur du condamné.
+
+Son âme s'était détendue, ses yeux s'étaient remplis de larmes.
+
+--Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon! murmurait-il.
+
+Et Suzannah avait appuyé son visage sur celui du bandit, et ils
+confondirent longtemps leurs soupirs et leurs larmes.
+
+Longtemps, la pécheresse et le bandit demeurèrent ainsi, elle parlant de
+la bonté de Dieu et du ciel qui attendait ceux qui meurent repentants,
+lui écoutant avec une sorte d'extase.
+
+Et quand trois coups frappés à la porte annoncèrent à Suzannah qu'elle
+devait enfin se retirer, Bulton paraissait transfiguré, une sorte de
+joie céleste rayonnait sur son visage, et il murmura:
+
+--Maintenant je puis mourir!
+
+* * * * *
+
+--Mais qui êtes-vous, et que lui avez-vous donc dit? demandait quelques
+minutes après sir Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce
+n'est plus le même homme.
+
+--Je suis une femme, répondit Suzannah d'une voix brisée, et j'ai su
+trouver le chemin de son coeur.
+
+--Ah! madame... madame... disait la jeune fille au moment où elles
+sortirent de Newgate, c'est vous maintenant qui tremblez.
+
+Suzannah ne répondit pas.
+
+Mais comme elle remontait dans le cab, elle éclata en sanglots sous son
+voile noir.
+
+Le sacrifice était accompli!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+On devine à présent quel était ce bruit qu'avait entendu John Colden
+durant toute la nuit et qui avait cessé subitement vers sept heures et
+demie du matin.
+
+La foule avait envahi dès la veille au soir les alentours de Newgate, et
+l'échafaud avait été dressé devant Old Bailey à quatre heures.
+
+A sept, Bulton avait expié ses crimes.
+
+Il était mort avec calme, avec résignation, après avoir demandé pardon à
+Dieu et adressé à la foule quelques paroles touchantes.
+
+Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert M..., qui était
+l'expansion même, n'avait pas manqué de proclamer que le repentir du
+condamné était l'oeuvre d'une des dames des prisons, et la popularité de
+cette oeuvre pieuse s'en était accrue.
+
+Donc, Bulton avait été pendu le matin.
+
+John Colden, après le départ du gardien qui était venu lui annoncer que
+l'heure de son jugement était arrivée, et qui avait refusé de lui donner
+aucune explication, John Colden avait deviné la vérité.
+
+--Aujourd'hui c'était le tour de Bulton, s'était-il dit. Bientôt ce sera
+le mien.
+
+L'Irlandais se leva avec résignation, s'habilla, prit, comme de coutume,
+son repas du matin et attendit que l'on vînt le chercher.
+
+A dix heures précises, la porte de sa cellule se rouvrit.
+
+Cette fois, sir Robert M... en personne se présenta.
+
+--Allons, mon garçon, dit-il, un peu de courage. C'est le moment le plus
+dur. Le reste n'est rien.
+
+--Je suis prêt à vous suivre, dit John Colden.
+
+Derrière sir Robert il y avait un gardien qui portait sur un plateau un
+flacon et un verre.
+
+--Prenez un verre de gin, ça réchauffe, dit encore le bon
+sous-gouverneur.
+
+--Merci, répondit John Colden, je n'ai pas froid.
+
+Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen qui formaient la haie
+dans le corridor.
+
+Il fallait passer devant le cachot des condamnés à mort.
+
+La veille, John Colden entendait encore les hurlements furieux de
+Bulton.
+
+Cette fois un silence profond régnait dans le corridor.
+
+John Colden secoua la tête en passant et dit avec un sourire triste:
+
+--Je crois bien que le pauvre Bulton est calmé.
+
+--Et pour toujours, dit un policeman.
+
+Cette fois John Colden fut fixé.
+
+Pour se rendre à la Cour d'assises, il fallait d'abord traverser le
+préau et ensuite la Cage aux Oiseaux.
+
+John leva les yeux et vit un lambeau d'azur au-dessus de sa tête, au
+milieu des nuages gris qui couraient dans le ciel.
+
+Il aspira à pleins poumons une bouffée d'air libre et dit à sir Robert,
+qui marchait à côté de lui.
+
+--Cela vaut mieux qu'un verre de gin.
+
+Un des gardiens qui tenait la tête du triste cortége ouvrit la porte de
+la Cage aux Oiseaux.
+
+John entra dans ce singulier passage et aperçut deux prisonniers qui
+étaient occupés à soulever une dalle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils font donc là? demanda-t-il à sir Robert M...
+
+Mais le sous-gouverneur ne lui répondit pas et se borna à crier aux
+policemen:
+
+--Mais marchez donc plus vite, vous autres!
+
+John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette dalle, mais il ne put se
+défendre d'une sorte de terreur vague.
+
+La porte de la cour d'assises était grande ouverte.
+
+C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas très-grande.
+
+Le public entre par une porte qui ouvre sur la rue de Newgate, les juges
+par une autre, l'accusé par une troisième, celle qui donne dans la Cage
+aux Oiseaux.
+
+Les jurés étaient à leur banc, le juge sur son siège.
+
+Derrière, il y avait une foule avide d'émotions, mais silencieuse et
+calme.
+
+Le public anglais est partout le même, au théâtre ou à la cour de
+justice.
+
+Jamais il n'a songé à troubler le bon ordre.
+
+John, en s'asseyant à son banc, entre deux soldats, promena sur cette
+foule un regard indifférent.
+
+Mais cependant il tressaillit tout à coup.
+
+Parmi les curieux, il avait aperçu un gentleman qui se tenait au premier
+rang.
+
+Ce personnage, qui était d'une tenue irréprochable et portait des
+lunettes vertes, John Colden l'avait reconnu sur-le-champ.
+
+C'était l'homme gris.
+
+Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage encore et il répondit
+avec un grand sang-froid à toutes les questions que lui fit le juge.
+
+John Colden n'avait rien à nier.
+
+On lui demanda si c'était bien lui qui avait enlevé le petit Irlandais,
+et il répondit affirmativement.
+
+Quand on l'invita à nommer ses complices, il refusa, se bornant à dire
+que M. Whip, qu'il avait tué, avait favorisé l'évasion du prisonnier.
+
+En vain le chef du jury, puis l'attorney général, essayèrent-ils de lui
+faire entrevoir une commutation de peine, s'il faisait des aveux, John
+Colden demeura muet.
+
+La présence de l'homme gris soutenait son courage.
+
+Un solicitor nommé d'office, car John Colden était trop pauvre pour
+payer un avocat, présenta sa défense avec calme et conviction.
+
+Un moment même, l'orateur parvint à émouvoir l'auditoire à ce point que
+l'homme gris laissa percer une certaine inquiétude sur son visage.
+
+Il avait pris des mesures sans doute pour arracher John Colden à
+l'échafaud, mais il n'avait pas prévu sa déportation.
+
+Enfin les craintes de l'homme gris se dissipèrent.
+
+Le jury, après une longue délibération, rendit un verdict affirmatif.
+
+John Colden était coupable de meurtre avec préméditation.
+
+Un des soldats assis auprès de l'accusé se pencha vers son compagnon,
+tandis que les jurés délibéraient et lui dit:
+
+--Ça va faire deux pour commencer l'année.
+
+John Colden l'entendit:
+
+--Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai qu'on a pendu Bulton
+ce matin?
+
+--Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas vu qu'on travaillait
+dans la Cage aux Oiseaux?
+
+Alors John se rappela les deux ouvriers qui soulevaient une dalle quand
+il avait passé.
+
+--C'est donc là le cimetière des suppliciés, dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Ah! fit John Colden avec indifférence.
+
+Et il attendit son sort.
+
+Les jurés avaient repris leurs places et le juge venait de se couvrir.
+
+--Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec émotion.
+
+John se leva.
+
+Alors le juge lui donna lecture de la déclaration du jury et des
+articles de la loi qui correspondaient à cette déclaration.
+
+Puis il prononça, avec une émotion croissante, la peine de mort.
+
+John s'inclina.
+
+--Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il encore, à moins que vous
+n'ayez une objection sérieuse à présenter contre cette date.
+
+--Aucune, répondit John Golden.
+
+* * * * *
+
+Les débats, les plaidoiries et la réplique de l'attorney général avaient
+duré plusieurs heures.
+
+Lorsque le condamné repassa dans la Cage aux Oiseaux, Bulton y dormait
+du dernier sommeil.
+
+John tressaillit en voyant la dalle reposée et tout à l'entour un filet
+de plâtre blanc qui attestait que la tombe venait d'être scellée.
+
+Puis il aperçut un B qu'on venait de graver sur le mur.
+
+Alors il s'arrêta un moment sur la dalle voisine et, regardant sir
+Robert M...:
+
+--C'est là que je serai, moi, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
+
+Le sous-gouverneur ne répondit pas.
+
+Seulement on aurait pu voir rouler une larme dans les yeux de cet homme
+qui riait toujours.
+
+Et John Colden se remit en marche d'un pas ferme et la tête haute,
+murmurant:
+
+--Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir c'est aller à Dieu!...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Cependant, plusieurs jours s'étaient écoulés, et l'heure fixée pour le
+supplice de John Colden s'avançait.
+
+Encore quarante-huit heures, et l'échafaud qui s'était dressé pour
+Bulton se dresserait de nouveau pour John Colden.
+
+Le peuple de Londres est comme celui de Paris.
+
+Il est avide de ces lugubres tragédies qui n'ont d'autre rampe que les
+rayons blafards du petit jour.
+
+Longtemps à l'avance, il s'occupe d'avoir une bonne place à ce spectacle
+de mort.
+
+Plus favorisé que le peuple de Paris, qui s'en va quelquefois huit nuits
+de suite sur la place de la Roquette, celui de Londres sait l'heure et
+le jour, et ne se dérange pas inutilement.
+
+Pendant les derniers jours qui précèdent l'exécution, le condamné
+devient le sujet de toutes les conversations, soit dans les tavernes et
+les public-houses, soit chez les pâtissiers et les marchands d'huîtres.
+
+Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle plus d'autre chose.
+
+Le condamné, deux ou trois jours avant sa dernière heure, devient le
+lion du moment.
+
+Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule d'anecdotes, ceux qui
+ont eu le bonheur de pénétrer dans l'enceinte réservée au public, le
+jour de la cour d'assises, se complaisent à répéter les arguments de
+l'attorney général et la plaidoirie du solicitor, et le petit discours
+que le juge, en prononçant la peine de mort, a fait, les larmes aux
+yeux, au condamné.
+
+En Angleterre, le pari est tellement dans les moeurs, que le moindre
+événement est un prétexte à gageures.
+
+On engage donc des paris sur le jour de l'exécution, l'heure, la
+température du moment, le courage ou la faiblesse du condamné.
+
+Mourra-t-il bien ou mal?
+
+Telle est la question.
+
+Un pari formidable s'était engagé là-dessus, au Blak-horse, le
+public-house fameux que nous connaissons, et dans la cave duquel trônait
+majestueusement mistress Brandy.
+
+C'était le six janvier, et l'exécution devait avoir lieu le huit.
+
+La cave du Cheval-Noir était pleine.
+
+Les deux garçons de mistress Brandy ne suffisaient point à servir les
+chopes de bière, à verser le gin dans les verres et à préparer des
+sherry cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il y a des
+aristocrates partout, même au Wapping.
+
+Il y avait de tout ce soir-là, et disons-le tout de suite, les marins
+étaient en si grand nombre que les voleurs se trouvaient en minorité.
+
+Parmi les premiers, on voyait Williams, ce matelot aux cheveux et
+aux favoris rouges que l'homme gris avait terrassé, quelques jours
+auparavant.
+
+Williams avait retrouvé toute sa faconde, toute sa forfanterie
+insolente.
+
+Pendant un jour ou deux, il s'était tenu tranquille, mais comme l'homme
+gris n'avait pas reparu au Blak-horse, Williams s'était senti plus à
+l'aise et sa nature querelleuse avait repris le dessus.
+
+Parmi les voleurs, on voyait également une de nos anciennes
+connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi elles, cette affreuse
+Betty, qui voulait accaparer l'amour de Williams et avait essayé
+d'arracher les yeux à la pauvre Irlandaise.
+
+Comme Betty n'en était encore qu'à son onzième verre de gin, elle
+conservait une lueur de raison et causait presque comme un être humain.
+
+--Mon petit Williams, disait-elle, mon chéri, mon amour, n'est-ce pas
+que tu me conduiras dans Old Bailey demain soir? Nous irons de bonne
+heure, et nous arriverons les premiers.
+
+Williams haussa les épaules:
+
+--Cela ne m'amuse guère, moi, dit-il, d'attendre toute la nuit pour voir
+pendre.
+
+--Il y a en face de la porte de Newgate un public-house où nous pourrons
+boire.
+
+--Mais où tu ne verras rien, ricana le matelot.
+
+--Par exemple! dit Betty.
+
+--Non, tu ne verras rien, répéta Williams, car lorsque l'heure de
+l'exécution viendra, tu seras ivre morte.
+
+On se mit à rire.
+
+--Une belle chose, en vérité! continua Williams, d'un ton dédaigneux,
+que de voir un homme déjà mort de peur.
+
+--Qui a dit cela? exclama une voix.
+
+C'était la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'était levé.
+
+--Moi, dit Williams.
+
+--Tu dis que John Colden sera déjà mort de peur?
+
+--Oui.
+
+--Je parie qu'il mourra bien, moi.
+
+--Que paries-tu?
+
+--Comme je suis sûr de gagner, je parie ce qu'on voudra.
+
+--Une livre! dit Williams qui avait touché sa prime d'embarquement le
+matin même.
+
+--Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams parie une livre!
+
+--Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+--Tu es donc riche? lui dit une femme à mi-voix.
+
+--Je n'ai plus un penny, répondit Jak, mais je trouverai à dévaliser un
+cokney, ce soir ou demain.
+
+--Moi, dit Williams, je propose de confier les enjeux à mistress Brandy.
+
+--Non, dit Jak.
+
+--Mais si, fit une autre voix. Hé! l'Oiseau-Bleu, je suis de moitié, si
+tu veux, et je dépose la guinée.
+
+Celui qui venait de parler ainsi, n'était autre que ce rough déguenillé
+qui avait vu, quelques jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot,
+descendre de voiture à la porte de Jefferies, le valet de Calcraff.
+
+Et il jeta une guinée toute neuve sur le comptoir.
+
+--De l'or! s'écria Jak, tu as de l'or, toi?
+
+--Pourquoi pas!
+
+Et le rough, prenant un air mystérieux:
+
+--Williams, dit-il, je vous fais un autre pari.
+
+--Lequel?
+
+--Que nous avons bu et trinqué pendant tout l'hiver avec un membre du
+Parlement, sans nous en douter.
+
+--Tu es ivre, dit Williams.
+
+--Je crois plutôt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu.
+
+--Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le rough.
+
+--Un membre du Parlement?
+
+--Oui.
+
+--Et où donc ça avons-nous bu avec lui?
+
+--Ici.
+
+Ce fut un éclat de rire général.
+
+Il est même venu tous les soirs pendant plusieurs mois, continua le
+rough.
+
+--Tu te moques de nous!
+
+--Et c'était un bon compagnon, je vous jure?
+
+Williams continuait à hausser les épaules.
+
+--Comment donc s'appelait-il, ce membre du Parlement? demanda Jak en
+riant.
+
+--Lord Vilmot.
+
+--Connais pas! dit Williams.
+
+--Ni moi, fit Jak.
+
+--Ni personne, dit Betty, qui buvait son douzième verre de gin.
+
+--Mais il avait pour nous un autre nom, fit le rough.
+
+--Ah!
+
+--Il s'appelait Shoking.
+
+Cette fois l'éclat de rire devint gigantesque.
+
+--Shoking, un lord! dit Jak.
+
+--Shoking, membre du Parlement, fit Williams.
+
+--Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le rappelle... il couchait à la
+work'house de Mill en road.
+
+Williams serra les poings.
+
+--Je suis bon garçon, dit-il, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.
+
+--Je ne me moque de personne.
+
+--Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des excuses à tous, continua
+l'irascible matelot.
+
+--Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui serra les poings
+pareillement et s'apprêta à se défendre.
+
+--Voilà Williams bien fier, dit ironiquement l'Oiseau-Bleu. On voit bien
+que l'homme gris n'est pas ici.
+
+Williams entendit ce propos.
+
+--Si tu parles de l'homme gris, dit Williams, qui laissa le rough
+tranquille et s'avança vers l'Oiseau-Bleu, je t'assomme.
+
+Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage apparut en haut
+des marches de l'escalier qui descendait dans la cave, et une pâleur
+mortelle couvrit aussitôt le visage du querelleur Williams.
+
+Ce personnage qui se montrait ainsi tout à coup, c'était l'homme gris.
+
+L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le jour où il avait terrassé
+Williams.
+
+Et Williams se prit à frissonner.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le peuple aura toujours le respect de la force brutale.
+
+L'apparition de l'homme gris fut saluée par des hurrahs et par des
+acclamations:
+
+On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le terrible et le féroce; et
+il était juste qu'on lui payât un petit tribut d'admiration.
+
+--Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute part.
+
+--Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.
+
+Williams serrait les poings et avait pris une pose de défense.
+
+Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la main:
+
+--Est-ce que lorsque deux hommes de coeur se sont battus, dit-il, ils ne
+deviennent pas amis?
+
+Williams respira, et il prit la main qu'on lui tendait.
+
+Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à personne, si ce n'est à
+Shoking.
+
+Mais ce soir-là il fut plus expansif.
+
+--Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait ici?
+
+--Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était John qui nous racontait une
+histoire que personne ne voulait croire.
+
+--Et... cette histoire?...
+
+Le rough ne se fit pas prier.
+
+--Je disais moi, fit-il, que Shoking était un lord et un membre du
+Parlement.
+
+--Shoking?
+
+--Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+--Sans doute, je le connais.
+
+--Eh bien! convenez que ce que dit John n'a pas l'ombre du sens commun.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, dit froidement l'homme gris.
+
+Cette réponse produisit une certaine sensation.
+
+--Et, ajouta-t-il, John a raison.
+
+--Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est un lord?
+
+--Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait parlé.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le noble lord ne viendra plus ici, maintenant qu'on sait qui
+il est.
+
+L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction que personne n'osa
+plus mettre en doute l'opinion émise par le rough.
+
+Celui-ci était triomphant.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais mes excuses, mon
+garçon.
+
+Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant:
+
+--Veux-tu boire avec moi?
+
+--Volontiers, dit le rough.
+
+--Et vous, camarade?
+
+Il s'adressait à l'homme gris.
+
+--Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci.
+
+Et tous trois s'attablèrent.
+
+--Puisque tu voulais m'assommer tout à l'heure, dit à son tour
+l'Oiseau-Bleu, il me semble que tu pourrais bien m'offrir un verre de
+gin.
+
+--Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.
+
+--Ce Williams, cria Betty, qui en était à son quatorzième verre, il va
+boire sa prime en deux jours.
+
+--Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement Williams.
+
+--Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme gris d'un ton de
+reproche.
+
+--Elle m'ennuie, dit Williams.
+
+--Tu auras ton verre de porto, dit l'homme gris: assieds-toi là,
+mignonne.
+
+Et l'horrible créature prit pareillement place à la table de Williams.
+
+Ce dernier commençait à être ivre.
+
+Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa point.
+
+L'homme gris se pencha à l'oreille du rough.
+
+--C'est pour toi que je viens ici, dit-il.
+
+--Pour moi? fit le rough en tressaillant.
+
+--Oui.
+
+--Vous me connaissez donc?
+
+--Moi, non; mais lord Vilmot te connaît...
+
+--Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.
+
+--Et il m'a chargé d'une commission pour toi.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Où demeures-tu?
+
+--A deux pas d'ici, dans Well close square.
+
+--Au numéro 17, n'est-ce pas?
+
+--Justement.
+
+--Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée de la maison?
+
+--Oui.
+
+--Et des femmes au second étage?
+
+--C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous parlez, il y a précisément
+Betty. Mais elle ne rentre jamais chez elle avant le jour.
+
+--Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, car elle doit souvent
+cuver son ivresse dans le ruisseau.
+
+Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.
+
+L'homme gris poursuivit:
+
+--La maison a trois étages: tu demeures au troisième, les femmes au
+second; mais qui demeure au premier?
+
+Le rough tressaillit.
+
+Puis il se prit à sourire:
+
+--Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.
+
+--Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me le dises.
+
+--Eh bien! c'est Calcraff.
+
+--Le bourreau de Londres?
+
+--Oui.
+
+--Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie ici, car, ajouta l'homme
+gris, s'il faut tout te dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie
+lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était.
+
+--Et Sa Seigneurie vous envoie pour me parler?
+
+--Oui.
+
+--Que désire-t-elle?
+
+L'homme gris et le rough causaient tout bas, et personne ne pouvait les
+entendre.
+
+D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams achevaient de se griser
+et ne regardaient que leurs verres.
+
+--Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant toujours au rough,
+qu'un lord, membre du Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au
+Black-horse, est un lord excentrique.
+
+--Certainement, dit le rough.
+
+--Et un lord excentrique a des caprices étranges.
+
+--Bon!
+
+--Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une fantaisie qui lui trotte par
+la cervelle.
+
+--Laquelle?
+
+--Il voudrait avoir de la corde de pendu.
+
+--En vérité!
+
+--Il prétend que la corde de pendu porte bonheur, et qu'il a des sommes
+très-fortes engagées aux prochaines courses d'Epsom.
+
+--Je commence à comprendre, dit le rough. Il vous a chargé d'aller en
+demander à Calcraff.
+
+--Oui et non.
+
+--Comment cela?
+
+--Il m'a chargé de te voir d'abord.
+
+--Et puis?
+
+--Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer cette nuit dans la
+chambre de Betty.
+
+--Après?
+
+--Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a à faire, mais voilà mon
+idée à moi.
+
+--Voyons?
+
+--Nous allons achever de griser Betty, nous l'emmènerons dehors, et
+quand nous l'aurons couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras
+dans sa poche la clef de sa chambre.
+
+--Et Williams?
+
+--Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit l'homme gris en
+souriant, mais nous n'avons rien à craindre de lui. Encore une bouteille
+de porto, et il va rouler sous la table.
+
+--Je le crois.
+
+Alors l'homme gris éleva la voix:
+
+--Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous donc deux autres bouteilles
+de porto: c'est moi qui paye!...
+
+--Non, non, c'est moi.... balbutia Williams d'une voix épaissie par
+l'ivresse, c'est moi, toujours moi!...
+
+Et il jeta une deuxième guinée sur la table.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+On apporta les deux autres bouteilles de porto.
+
+Ce fut un véritable scandale.
+
+Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, du porter et du gin,
+mais jamais le vin de Porto n'y avait coulé aussi abondamment.
+
+Ceux qui n'étaient point admis à la table de Williams se prirent à
+murmurer.
+
+D'autres se mirent à rire.
+
+Quelques-uns prétendirent tout bas que si Shoking était un lord, l'homme
+gris pouvait bien en être un autre, et deux voleurs qui sortaient de
+Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se disaient qu'il y avait
+peut-être un coup à faire, en le suivant, s'il s'en allait seul de la
+cave du Cheval-Noir.
+
+Pendant ce temps, Williams buvait toujours et racontait ses campagnes.
+
+L'homme gris et le rough avait échangé un regard et n'avaient plus qu'à
+attendre.
+
+A mesure qu'il parlait, la langue de Williams s'épaississait et ses yeux
+clignotaient.
+
+Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de temps en temps son
+bredouillement, pour dire à Betty:
+
+--Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre morte.
+
+Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
+
+Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme gris, il l'avait vu à
+l'oeuvre dans le Brook street.
+
+Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de paraître avoir rencontré
+l'homme gris ailleurs que dans la taverne du Blak-horse.
+
+Williams, à force de prédire à Betty qu'elle roulerait sous la table,
+lui donna l'exemple.
+
+Son verre, encore plein, lui échappa des mains, et il se laissa glisser
+de son escabeau sur le sol en grommelant:
+
+--J'ai mon compte.
+
+Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit un banc sous la tête, en
+guise d'oreiller.
+
+Puis elle se leva et dit:
+
+--Il fait trop chaud ici. Sortons!
+
+--J'allais te le proposer, dit galamment l'homme gris.
+
+Betty le regarda.
+
+--C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu Williams?
+
+--Oui.
+
+--Tu es donc bien fort?
+
+Et elle eut un accent d'admiration.
+
+--Peuh! fit modestement l'homme gris.
+
+Betty reprit:
+
+--Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais?
+
+--Certainement.
+
+--Veux-tu être mon homme?
+
+--Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire à l'ignoble créature,
+nous causerons de tout cela en haut.
+
+--Tu veux donc t'en aller d'ici?
+
+--N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?
+
+--C'est juste. Eh bien! allons!...
+
+L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu, et se leva.
+
+Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras.
+
+Le rough sortit avec eux.
+
+Tous trois remontèrent les marches de l'escalier, arrivèrent dans la
+rue, et le rough dit:
+
+--Je sais un endroit où il y a de fameuse ale.
+
+--Et où cela? demanda Betty.
+
+--A deux pas, dans Well close square.
+
+--Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée que l'homme gris m'aimerait.
+N'est-ce pas, tu m'aimeras, mon mignon?
+
+--Certainement, répondit l'homme gris. Seulement, tiens-toi un peu plus
+droite.
+
+--Est-ce que je marche de travers?
+
+--Oui, un peu.
+
+--Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a trahie... Aussi, je me...
+vengerai...
+
+Elle était de plus en plus lourde au bras de l'homme gris.
+
+Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre le bal Wilson et ils
+se trouvaient maintenant au seuil de Well close square.
+
+Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.
+
+--C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai des fourmis dans les
+jambes.
+
+--Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.
+
+--Nous y sommes, au grand air.
+
+--Veux-tu t'asseoir là?
+
+Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était dans le square.
+
+Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant à regarder l'homme
+gris et lui disant:
+
+--Tu me plais... du moment que tu as battu Williams... tu seras mon
+homme, pas vrai?
+
+Elle parlait maintenant d'une voix assourdie par l'ivresse et ses yeux
+ne demeuraient ouverts qu'à force de volonté.
+
+L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau regard.
+
+Betty bredouillait de plus en plus:
+
+--Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me montent des jambes à
+l'estomac. Bon! il me semble que j'en ai sur la tête...
+
+Et elle se coucha tout de son long sur le banc.
+
+C'était le coup de grâce de l'ivresse.
+
+Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes après l'homme gris et son
+compagnon entendirent un ronflement sonore.
+
+--Bon! voilà le moment, dit l'homme gris.
+
+--Faut-il prendre la clef?
+
+--Oui.
+
+Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses heures, fouilla Betty
+adroitement et lui enleva la clef de sa chambre.
+
+Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc et se dirigèrent vers la
+maison où logeait Calcraff.
+
+Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme gris s'arrêta:
+
+--Un instant, dit-il: puisque tu habites la maison, tu dois la connaître
+parfaitement.
+
+--Sans doute, répondit le rough.
+
+--As-tu jamais pénétré chez Calcraff?
+
+--Une fois.
+
+--Comment cela?
+
+--Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à l'éteindre.
+
+--Fort bien.
+
+--Ce qui fait que je me suis promené par tout son logis. C'est fort
+curieux.
+
+--Est-ce qu'il est seul au premier étage?
+
+--Tout seul avec sa servante.
+
+--Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien de pièces?
+
+--Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée?
+
+--Oui.
+
+--C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est celle de son laboratoire.
+
+C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus, quand on lui permet
+d'emporter le corps. Il est un peu chirurgien, dit-on.
+
+C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses instruments, depuis les
+fers à marquer jusqu'aux cordes.
+
+L'homme gris suivait attentivement les détails de cette description
+sommaire.
+
+Et levant les yeux vers le deuxième étage:
+
+--Où est la chambre de Betty? demanda-t-il.
+
+--A la fenêtre du milieu.
+
+--Par conséquent, cette chambre est au-dessus du laboratoire de
+Calcraff?
+
+--Oui, justement.
+
+--C'est là ce que je voulais savoir. Allons maintenant.
+
+Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent l'allée humide et
+noire de la maison, marchant sur la pointe du pied.
+
+L'homme gris murmura:
+
+--Mon plan est fait...
+
+--Pour avoir la corde de pendu?
+
+--Oui.
+
+Le rough montait l'escalier le premier, et quand il eut ouvert la porte
+de la chambre de Betty:
+
+--Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment vous ferez pour pénétrer
+chez Calcraff.
+
+--Tu vas voir.
+
+Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était plongée dans l'obscurité.
+
+--Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna l'homme gris.
+
+En même temps, il tira de sa poche un petit outil en deux morceaux qu'il
+se mit à ajuster.
+
+Pendant ce temps, le rough s'était procuré de la lumière et regardait
+l'homme gris avec étonnement.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche en deux morceaux, qu'il
+s'empressait de réunir, était un outil des plus vulgaires, un tarière.
+
+En démontant le manche, il avait pu le cacher sous ses vêtements.
+
+A Londres, où toutes les maisons sont de construction légère, les
+planchers sont en bois et n'ont pas grande épaisseur.
+
+--Que faites-vous donc? demanda le rough, qui vit l'homme gris
+s'agenouiller et appuyer sa tarière sur le plancher.
+
+--Tu le vois, je perce un trou.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour voir ce qui se passe en bas.
+
+Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça sans bruit et
+lentement dans le plancher.
+
+Ce fut l'affaire de quelques minutes.
+
+Au bout de ce temps, le plancher était à jour.
+
+Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda à John de souffler la
+chandelle.
+
+La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée dans l'obscurité;
+mais un filet de lumière qui passait sous la porte de la pièce voisine
+et venait mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou percé par
+l'homme gris, attestait que Calcraff ne dormait pas.
+
+L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre pour appliquer son oeil au
+trou, vit ce filet de lumière et dit:
+
+--Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.
+
+--Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé ce trou? fit le rough. Il
+est trop petit pour y passer autre chose que le doigt.
+
+--Oui, mais il est assez grand pour nous servir de judas.
+
+--Je comprends encore moins pourquoi vous m'avez fait souffler la
+chandelle.
+
+--C'est bien simple pourtant. Suppose que la chandelle soit allumée.
+
+--Bon!
+
+--Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne dans son laboratoire.
+
+--Eh bien?
+
+--Et qu'il lève les yeux. La lumière nous trahira en lui montrant le
+trou.
+
+--Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais pas à cela.
+
+--Maintenant, reprit l'homme gris à voix basse, en attendant qu'il
+éteigne sa lampe et qu'il dorme, causons.
+
+--Soit, dit le rough à voix basse.
+
+--Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, est fort curieux de tout ce
+qui précède ou suit une exécution.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir ce que fait Calcraff
+ordinairement.
+
+--Je puis vous le dire, moi, fit le rough.
+
+--Eh bien! va, je t'écoute.
+
+En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne chôme, Calcraff se
+lève de bonne heure.
+
+--Fort bien.
+
+--Une vieille femme, qui lui sert de servante, lui fait à déjeuner.
+
+Il mange et s'en va.
+
+--Sais-tu où?
+
+--Il se promène tantôt dans les docks, tantôt dans les beaux quartiers
+du West-End, où il est moins connu de vue et où il n'a pas peur que les
+enfants le poursuivent en le huant.
+
+Il lunch dans la première taverne venue, va prendre son repas du soir,
+tout seul, un peu partout, boit deux ou trois chopes de bière et rentre
+chez lui.
+
+Jamais il ne parle à personne.
+
+--Et lorsqu'il a une exécution à faire?
+
+--Alors ses habitudes sont un peu changées.
+
+--Comment cela?
+
+--La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive au petit jour, et
+Calcraff lui donne ses ordres.
+
+C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser l'échafaud pendant la
+nuit; c'est lui qui emporte la corde et le bonnet noir. Calcraff ne
+touche à rien jusqu'au dernier moment.
+
+Il passe la journée hors de chez lui, comme à l'ordinaire, mais les gens
+qui l'ont vue luncher assurent qu'il ne boit que de l'eau.
+
+Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire, il revient chez lui à la
+nuit tombante et se couche aussitôt.
+
+--Sans avoir soupé?
+
+--Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le courage de remplir son
+triste métier qu'à la condition d'avoir l'estomac libre et la tête
+calme.
+
+A deux heures du matin, il se relève, s'habille et boit une tasse de
+lait.
+
+Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en va à Newgate attendre
+l'heure de l'exécution.
+
+--Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais je voudrais bien savoir
+ce que Jefferies et lui se disent quand le valet vient recevoir les
+ordres du maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais toi, tu
+peux t'en aller.
+
+En même temps, l'homme gris tira de sa poche une dizaine de guinées et
+les mit dans la main du rough, frémissant à ce contact.
+
+--Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--La corde de pendu.
+
+--Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends ton argent et va te
+coucher.
+
+Le rough ne se le fit pas répéter.
+
+L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il fut sorti, il
+s'enferma.
+
+Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé, se pencha de nouveau et
+regarda.
+
+Le filet de lumière avait disparu.
+
+Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car un ronflement sonore
+se faisait entendre de l'autre côté de la porte du laboratoire.
+
+Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres objets qui eussent bien
+plus encore excité la curiosité de John le rough s'il eût été encore là.
+
+C'était d'abord une petite boule de cuivre de la grosseur d'une bille à
+jouer, suspendue à un long fil de laiton.
+
+Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent, elle passa
+librement à travers le trou du plancher et, dévelopant le fil de laiton,
+l'homme gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.
+
+Le second objet qu'il plaça auprès du trou et dans lequel il incrusta le
+bout du fil de laiton était une petite boîte en métal de dix pouces de
+longueur.
+
+Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers le plancher, par
+le fil de laiton, avec la petite boule qui était descendue dans le
+laboratoire.
+
+Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se trouvait sur la surface
+supérieure de la boîte.
+
+Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades d'étincelles et la
+petite boule de cuivre flamboya, représentant sur sa surface tout ce que
+le laboratoire renfermait.
+
+C'était un appareil à lumière électrique que l'homme gris venait de
+mettre en activité; et le laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre,
+se refléta tout entier sur la petite boule de cuivre et l'homme gris put
+en examiner en détail les moindres objets.
+
+--A présent, dit-il, je sais ce que je voulais savoir, et je vais
+attendre Jefferies.
+
+Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse et la lumière
+s'éteignit.
+
+Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, remit le tout
+dans sa poche et, s'allongeant sur le parquet et se roulant dans son
+manteau, il attendit le point du jour.
+
+* * * * *
+
+Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur le banc de Well close
+square et rêvait qu'elle était la femme de l'homme gris, le gaillard
+assez robuste pour avoir battu Williams le terrible.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Le lendemain, vers huit heures du matin, les misérables habitants de
+Well close square virent Jefferies sortir de chez Calcraff.
+
+Il emportait un paquet enveloppé de serge verte.
+
+--Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours pour demain, à ce qu'il
+paraît.
+
+Il y avait un groupe de roughs à la porte du public-house qui occupait
+le rez-de-chaussée de la maison habitée par le bourreau.
+
+--Quoi donc qui est pour demain? demanda une balayeuse qui se
+réconfortait d'un verre de gin.
+
+--L'exécution de John Colden, répondit un jeune homme, ne voyez vous pas
+Jefferies qui passe?
+
+--Hé! Jefferies? cria la balayeuse.
+
+Le valet du bourreau s'arrêta.
+
+--Venez donc boire un verre de gin avec nous, si vous n'êtes pas trop
+fier, reprit cette femme qui était jeune et ne manquait pas de beauté
+sous ses haillons.
+
+--Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec Jefferies! dit un autre
+rough.
+
+--C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Jefferies s'était arrêté hésitant.
+
+--Allons, vieux, dit un des hommes qui se trouvaient sur le seuil du
+public-house, est-ce que vous allez nous refuser?
+
+--Non, dit Jefferies.
+
+Et il s'approcha et porta la main à son bonnet.
+
+Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient qu'il avait
+pleuré.
+
+Un rough qui demeurait dans Parmington street lui dit:
+
+--Comment va ta fille?
+
+--Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle est chez un lord qui
+m'avait promis de la guérir, mais je n'y crois guère. Hier elle était
+plus faible encore que de coutume.
+
+Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies et roulèrent lentement
+sur ses joues creuses.
+
+--C'est donc pour demain? fit la balayeuse.
+
+Jefferies tressaillit.
+
+--Oui, c'est pour demain, dit-il.
+
+--La corde est là-dedans, n'est-ce pas?
+
+Et la jeune femme toucha le paquet.
+
+Jefferies se recula vivement.
+
+--N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Cela porte malheur.
+
+--Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire ça, au contraire, reprit la
+balayeuse. De la corde de pendu! c'est de la réussite.
+
+--Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.
+
+--Elle est donc neuve?
+
+--Oui, l'autre était usée; John Colden est un solide gaillard à ce qu'on
+dit. Il ne faut pas que la corde casse.
+
+--Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à ton aise de la mort d'un
+homme.
+
+--L'habitude, fit un autre.
+
+--Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner sa vie.
+
+Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main fiévreuse qu'il porta à
+ses lèvres le verre de gin que le land lord lui versa.
+
+La balayeuse reprit:
+
+--Tu ferais bien grâce à John Colden si on te promettait la vie de ta
+fille, hein?
+
+Le malheureux devint livide.
+
+--Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? Ce n'est pas moi
+qui pends, c'est Calcraff.
+
+--Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est qu'un instrument. Quand
+il refuserait de pendre John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on
+ferait venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.
+
+--C'est encore vrai.
+
+--Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais nous n'avons pas le droit
+de faire grâce.
+
+Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva à toutes jambes,
+tandis que la balayeuse disait:
+
+--J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours ça.
+
+Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé, tantôt rapide, tantôt
+lent.
+
+Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah venait sans cesse à ses
+lèvres.
+
+C'est que le malheureux père, qui avait vu sa fille la veille au soir,
+l'avait trouvée plus pâle, plus défaillante encore que de coutume, et
+malgré l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu qui répondait
+de la sauver, il était parti la mort dans l'âme.
+
+Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house voisin, chez
+lequel il allait boire quelquefois, l'avait appelé et lui avait dit:
+
+--Calcraff est venu.
+
+--Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus comment je vis, je sais
+pourquoi!
+
+--Il vous attend demain matin.
+
+Jefferies était monté chez lui et s'était couché.
+
+Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie pendant laquelle il
+n'avait cessé de balbutier le nom de son enfant, Jefferies s'était
+habillé à la hâte et avait couru chez Calcraff.
+
+Calcraff lui avait dit:
+
+--C'est pour demain. Prends les outils et veille à ce que tout soit
+prêt.
+
+Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi que les crochets destinés
+à la fixer, et le bonnet de laine noire qui devait recouvrir la tête du
+condamné au moment suprême.
+
+Puis il lui avait dit encore:
+
+--Comment va ta fille?
+
+Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était sorti de chez Calcraff
+et que les roughs du public-house l'avaient appelé, ils avaient pu voir
+comme il était pâle et anéanti.
+
+Donc Jefferies s'en alla.
+
+Il revint dans Parmington street et monta chez lui la corde, le bonnet
+noir et les crochets.
+
+Puis il redescendit et sauta dans un cab.
+
+Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement qu'à pied, sauf
+lorsqu'il s'agissait du service de l'État.
+
+Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient une indemnité de voiture
+pour aller prévenir les gardiens des bois de justice.
+
+En France, le bourreau a l'échafaud démonté dans sa maison.
+
+En Angleterre, les bois de justice sont confiés à deux sous-aides qui
+logent dans un quartier éloigné.
+
+Ces deux hommes ont pour mission de dresser l'échafaud, qu'ils apportent
+démonté, pendant la nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux
+cheval.
+
+Il occupait une maison dans Mill en road, dans l'extrême East-End, tout
+à côté d'un cimetière.
+
+Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit conduire.
+
+Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, au lieu de
+revenir dans Parmington-street, il pria le cocher de le conduire, dans
+Hampsteadt.
+
+Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le paya et le renvoya.
+
+Ensuite il continua son chemin à pied, et, à mesure qu'il avançait,
+sa marche devenait plus lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il
+s'arrêtait, comme si les forces lui eussent manqué tout à coup.
+
+C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille de ce joli cottage où
+était sa fille, son coeur cessait de battre, et il s'attendait à quelque
+nouvelle sinistre.
+
+Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la grille et s'assit sur
+une borne, attachant un oeil anxieux sur la maison où tout paraissait
+tranquille.
+
+Enfin, une fenêtre s'ouvrit.
+
+Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître l'homme gris.
+
+Celui-ci le salua de la main et lui cria:
+
+--Ça va mieux!
+
+Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.
+
+En deux bonds il traversa la rue et arriva tout affolé dans le jardin.
+
+L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre.
+
+--Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter encore; aujourd'hui je ne
+doute plus, et il dépend de vous que votre fille vive!
+
+--De moi! exclama Jefferies frémissant.
+
+--De vous, répéta l'homme gris.
+
+Et il prit le valet du bourreau par le bras et le fit entrer dans la
+maison.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre de Jefferies?
+
+Pour le comprendre, il faut nous reporter à une heure plus tôt et
+pénétrer dans cette chambre aux murs enduits de goudron, dans laquelle
+Jérémiah avait été transportée une douzaine de jours auparavant.
+
+Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient à voix basse.
+
+Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse brûlait encore sur la
+cheminée.
+
+Jérémiah dormait.
+
+La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil était régulier, et
+on n'entendait plus retentir cette respiration sifflante des premiers
+jours.
+
+Les trois personnes qui causaient tout bas au pied du lit étaient
+Suzannah l'Irlandaise, l'abbé Samuel et Shoking.
+
+Shoking disait:
+
+--Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste hier.
+
+--Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la malade, qui semblait
+renaître à la vie depuis quelques jours, est retombée hier soir.
+
+--Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que le mal est sans remède.
+
+--Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis de la sauver, et il la
+sauvera.
+
+L'abbé Samuel ne répondit rien.
+
+--Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque matin, jusqu'avant-hier,
+l'homme gris allumait un réchaud, sur les charbons ardents duquel il
+répandait une poudre brune, laquelle se dégageait aussitôt en une fumée
+épaisse qui remplissait la chambre et exhalait une odeur âpre?
+
+--Oui, dit Suzannah.
+
+--Et lorsque Jérémiah avait respiré cette odeur, elle se sentait
+soulagée sur-le-champ, l'oppression disparaissait et de belles couleurs
+roses revenaient à ses joues.
+
+--Tout cela est vrai, dit Suzannah.
+
+--Hier matin, continua Shoking, l'homme gris n'a point recommencé:
+pourquoi?
+
+--Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et Suzannah.
+
+--Je le sais, moi, dit Shoking.
+
+--Ah!
+
+--Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies venait, il voyait sa
+fille allant mieux et l'espoir lui revenait au coeur, et il pleurait de
+joie, le pauvre homme.
+
+--Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la mort dans le coeur.
+
+--C'est que le mal paraissait avoir repris tout son empire.
+
+C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.
+
+--Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.
+
+--Parce que l'homme gris a son projet. Mais chut!
+
+Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur était venu mourir,
+Shoking se leva et s'approcha de la croisée.
+
+Une voiture venait de s'arrêter devant la grille et de cette voiture
+descendait l'homme gris, enveloppé dans un large manteau qui le couvrait
+de la tête aux pieds.
+
+Shoking courut à sa rencontre et lui prit le manteau, lorsque l'homme
+gris, l'ayant ouvert lui apparut dans cet humble costume qu'on lui
+voyait le soir à la taverne du Cheval-Noir.
+
+Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion:
+
+--Maître! maître! venez vite, la pauvre petite est bien mal.
+
+L'homme gris le suivit sans mot dire.
+
+Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait toujours.
+
+--Voyez comme elle est pâle dit Shoking.
+
+--Comme ses pauvres lèvres sont décolorées, ajouta Suzannah.
+
+L'homme gris demeura impassible.
+
+Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:
+
+--Je la guérirai, si je le veux.
+
+--Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent à la fois le prêtre, la
+femme et le mendiant.
+
+--Peut-être... cela dépendra de Jefferies, attendons qu'il vienne.
+
+--Je comprends, murmura Shoking, c'est un échange d'existences qu'il va
+lui proposer.
+
+Une heure après, Jefferies arrivait et nous avons vu l'homme gris aller
+à sa rencontre et lui dire:
+
+--La guérison de votre fille dépend de vous.
+
+Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la malade.
+
+Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela et crut qu'elle était
+morte.
+
+Mais le sourire n'avait point abandonné les lèvres de l'homme gris.
+
+--Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est entre vos mains.
+
+--Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que puis-je donc faire pour sauver
+mon enfant?
+
+--Je te le dirai tout à l'heure.
+
+Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:
+
+--Viens avec moi.
+
+Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et les yeux pleins de
+larmes au chevet de sa fille endormie.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître l'homme gris et
+Shoking.
+
+Ce premier tenait à la main un petit coffret en bois des îles.
+
+L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli de charbons ardents.
+
+Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la chambre, l'homme gris
+ouvrit le coffret, qui était plein de cette poudre noirâtre dont il
+s'était déjà servi, et il en répandit le contenu sur le brasier.
+
+Soudain une fumée épaisse monta lentement dans la chambre et en
+quelques minutes l'eut envahie à ce point que les quatre personnes qui
+entouraient la malade ne purent se voir au travers.
+
+Cela dura environ un quart-d'heure.
+
+Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les murs, se dissipant
+insensiblement au milieu.
+
+Les murs goudronnés semblaient l'attirer et l'absorber à mesure.
+
+--Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris à Jefferies.
+
+O miracle!
+
+La pâleur de la malade avait disparu, de belles couleurs rosées se
+répandaient sur ses joues et sa respiration, si faible tout à l'heure
+qu'on eût pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah était morte,
+sa respiration se faisait entendre avec une régularité sonore.
+
+Jefferies jeta un cri.
+
+Ce cri éveilla Jérémiah.
+
+Elle ouvrit les yeux et reconnut son père.
+
+Alors un sourire angélique vint à ses lèvres.
+
+Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de baisers furieux.
+
+Et ses larmes brûlantes tombaient une à une sur le doux visage de la
+jeune fille.
+
+--Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade hier, et j'ai cru que
+c'était fini... mais aujourd'hui, je sens que ça va mieux... beaucoup
+mieux...
+
+Elle fit un léger effort et se remit sur son séant.
+
+Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un autre sourire; puis elle
+vit Suzannah, et lui tendit la main.
+
+--Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie de caresses, si je pouvais
+vivre, comme je serais heureuse! Si tu savais comme on est bon pour
+moi... ici!...
+
+--Je le sais, dit le pauvre père en pleurant.
+
+L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule et lui dit:
+
+--Suis-moi.
+
+Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor voisin.
+
+--Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle trente fois encore
+l'expérience que je viens de faire, tu pourras emmener ta fille, non
+plus en voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant avec
+ivresse le grand air.
+
+--Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, qui voulut se mettre à
+genoux.
+
+L'homme gris l'arrêta.
+
+--Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette poudre noire que je
+verse dans le charbon enflammé?
+
+Jefferies frissonna.
+
+--Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, vous savez que je suis
+pauvre et misérable: ne viendrez-vous pas à mon aide?
+
+--Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de l'or qu'on la pourrait
+payer, Jefferies, cette précieuse substance qui peut sauver ta fille.
+
+--Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre diable qui, en ce
+moment, suspendit son âme tout entière aux lèvres de l'homme gris.
+
+--Avec la vie d'un homme, répondit-il.
+
+Et alors Jefferies le regarda, en proie à un effroi indicible.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+--La vie d'un homme, la vie d'un homme! murmurait Jefferies avec un
+accent désolé; oh! je n'en ai qu'une à vous offrir. C'est la mienne.
+Prenez-la... mais sauvez ma fille.
+
+--Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris, suis-moi encore.
+
+Et il le fit redescendre au rez-de-chaussée, dans ce petit salon où
+Shoking s'était trouvé, quelques jours auparavant, métamorphosé en lord
+Vilmot.
+
+Auprès de la cheminée pendait un tuyau de caoutchouc qui correspondait
+avec la chambre de la malade.
+
+L'homme gris approcha de ses lèvres l'embouchure d'ivoire de ce tuyau,
+et dit:
+
+--Suzannah, descends.
+
+Jefferies était comme un homme privé de raison et se demandait, en
+regardant l'homme gris, ce que celui-ci voulait dire.
+
+Suzannah descendit.
+
+--Regarde cette femme, dit alors l'homme gris.
+
+--C'est un ange, dit Jefferies, elle a veillé ma pauvre enfant chaque
+nuit.
+
+--Et depuis huit jours elle a bien pleuré, va.
+
+A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah cacha sa tête dans ses
+mains et fondit en larmes.
+
+--Cette femme qui a veillé ton enfant, reprit l'homme gris d'une voix
+émue et grave, cette femme qui l'a soignée avec le dévouement d'une
+soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui elle est?
+
+--Non, balbutia Jefferies.
+
+--Eh bien! c'était la compagne dévouée, la femme devant Dieu d'un homme
+que tu as connu, d'un homme qui est mort... et mort par toi...
+
+Jefferies recula, frissonnant.
+
+--C'était la femme de Bulton, acheva l'homme gris.
+
+Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri d'horreur et tomba à
+genoux.
+
+Jamais peut-être il n'avait compris son infamie comme il la comprenait
+en ce moment.
+
+--Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme, qui est une soeur pour ta
+fille, tu n'as pas seulement tué l'homme qu'elle aimait, tu vas faire
+plus encore...
+
+Jefferies, les cheveux hérissés, regardait tour à tour l'homme gris et
+Suzannah, et son coeur se remplit d'une ténébreuse épouvante.
+
+--Tu es allé ce matin dans Well close square, reprit l'homme gris.
+
+Jefferies sentit ses cheveux se hérisser.
+
+--Calcraff t'a donné ses ordres...
+
+Pâle comme un mort, Jefferies baissa la tête.
+
+--Tu as emporté de chez lui, avant de venir ici, un paquet recouvert
+d'une serge verte. Ce paquet renfermait le bonnet noir et la corde...
+
+Un cri sourd s'échappa de la poitrine de Jefferies.
+
+--Demain tu passeras cette corde au cou d'un homme appelé...
+
+Jefferies tremblait de tous ses membres, et en ce moment, il eût voulu
+mourir, car il pressentait quelque épouvantable révélation.
+
+--Comment s'appelle ce condamné? dit encore l'homme gris.
+
+--John Colden, murmura Jefferies d'une voix éteinte.
+
+--Eh bien! demande à Suzannah qui est cet homme?
+
+Et comme le valet de Calcraff attachait sur Suzannah un regard éperdu:
+
+--C'est mon frère! dit-elle.
+
+Alors Jefferies se leva tout d'une pièce.
+
+Sa face pâle se colora tout à coup et il s'écria d'une voix vibrante et
+sauvage:
+
+--Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez, mais je n'aiderai point
+Calcraff.
+
+--Au contraire, dit l'homme gris, il faut que tu l'aides, il faut que
+tu sauves John Colden. Si tu veux que ta fille vive, il faut que John
+Colden vive aussi.
+
+La loi du talion était une loi de mort jusqu'à présent, j'en veux faire
+une loi de salut.
+
+Jefferies, les cheveux hérissés, les yeux hagards ne répondait pas.
+
+Il regardait l'homme gris, il semblait se demander comment lui,
+Jefferies, pouvait faire ce que le lord mayor et tous les aldermen
+réunis ne pourraient, c'est-à-dire accorder la vie à un homme condamné à
+mourir.
+
+L'homme gris devina sa pensée.
+
+--Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es pas la reine et tu ne
+saurais faire grâce.
+
+--Hélas! dit Jefferies affolé.
+
+--Tu n'es pas le bourreau, mais son valet... et tu ne passes pas la
+corde au cou du patient.
+
+--Non, dit encore Jefferies.
+
+Et il paraissait en proie à une sorte de délire.
+
+L'homme gris le prit par la main:
+
+--Calme-toi, dit-il, tâche de retrouver ton sang-froid; je sauverai ta
+fille!
+
+--Vous la sauverez!
+
+--Oui, si tu me promets de faire ce que je te demande, et tu vas voir
+que ce que je te demande est possible.
+
+Jefferies se sentait un peu soulagé, et ce fut avec une sorte d'avidité
+qu'il leva de nouveau les yeux sur son interlocuteur.
+
+--Écoute-moi bien et réponds-moi nettement, reprit l'homme gris:
+
+Si Calcraff était malade, le remplacerais-tu?
+
+--Non. On ferait venir l'exécuteur de Manchester ou de Liverpool.
+
+--Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose une chose. Il est six
+heures et demie du matin, l'échafaud est dressé, le peuple s'agite et
+gronde à l'entour de Newgate. Le condamné est prêt... les draps
+blancs entre lesquels il doit traverser la cuisine sont tendus, et le
+malheureux s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff et par
+le prêtre.
+
+--Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait pas.
+
+--Calcraff n'a plus que quelques pas à faire, poursuivit l'homme gris.
+Tout à coup, il s'arrête, chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le
+temps d'envoyer chercher le bourreau de Manchester?
+
+--Oh! non.
+
+--Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff.
+
+--Oui, mais Calcraff se porte bien.
+
+--Qui sait?
+
+Et, posant de nouveau la main sur l'épaule de Jefferies, l'homme gris
+ajouta:
+
+--Sans moi, ta fille serait morte depuis huit jours, et cependant elle
+vivra. Crois-tu donc que je ne puisse faire des choses impossibles en
+apparence?
+
+Jefferies le regardait toujours.
+
+--Écoute encore, reprit-il. Ce que je te disais tout à l'heure arrivera.
+Au dernier moment, Calcraff tombera foudroyé. Alors c'est toi qui le
+remplaceras.
+
+--Eh bien! fit Jefferries frémissant, que voulez-vous que je fasse?
+
+--Tu passeras la corde au cou de John Colden.
+
+--Bon.
+
+--Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux.
+
+--Et puis?
+
+--Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras dans l'éternité.
+
+--Mais, dit Jefferies d'une voix étranglée, et regardant Suzannah qui
+frissonnait et pleurait, ce n'est point la vie de John Colden que vous
+me demandez, c'est sa mort.
+
+Un sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.
+
+--Tu porteras la corde, qui doit servir demain à l'exécution, à un
+endroit que je te désignerai.
+
+Nous nous arrangerons de façon qu'elle ne serre pas trop le cou de John
+Colden, acheva l'homme gris.
+
+Jefferies continuait à ne pas comprendre.
+
+Mais il commençait à avoir une foi aveugle en cet homme qui disputait si
+victorieusement sa fille à la mort.
+
+--Je vous obéirai, dit-il. Sur la vie de ma fille, que vous tenez entre
+vos mains, je vous jure que je serai votre esclave.
+
+--C'est bien. Alors écoute-moi encore. A quelle heure, cette nuit,
+partiras-tu de chez toi pour aller présider à l'érection de l'échafaud?
+
+--A minuit.
+
+--Tu auras la corde et les autres instruments du supplice?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! entre dans une maison de Farrington street qui porte le n°
+189; tu monteras au troisième, tu frapperas à la porte de l'escalier et
+on t'ouvrira. Si tu exécutes de point en point ce que moi ou lord Vilmot
+te commanderons, John Colden ne mourra pas, et si John Colden ne meurt
+pas, ta fille sera sauvée.
+
+Jefferies regarda de nouveau Suzannah.
+
+L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'espérance brillait dans ses
+yeux.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Jefferies avait donné ses ordres aux sous-aides qui devaient dresser
+l'échafaud.
+
+Jusqu'au soir il n'avait plus rien à faire.
+
+Il obtint de l'homme gris la permission de rester avec sa fille jusqu'à
+cinq heures de l'après-midi.
+
+Alors seulement il se retira.
+
+Shoking n'avait pas bougé non plus.
+
+Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit à part et lui dit:
+
+--Demain nous allons jouer une grosse partie, mon ami, et il faut tout
+prévoir.
+
+--Que voulez-vous dire, maître? demanda Shoking.
+
+--Il peut se faire qu'il m'arrive malheur.
+
+--A vous? fit Shoking avec effroi.
+
+--Oui, à moi.
+
+--Et comment cela?
+
+--Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre depuis ce matin.
+
+--Maître!
+
+--Et quand j'aurai sauvé John Colden, il se peut faire que je sois
+obligé de me cacher pendant quelques jours.
+
+--Ah!
+
+--Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien, mon ami, que je veux
+tenir la parole que j'ai donnée à Jefferies, du moment où il aura tenu
+la sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis pas ici, il faut
+que tu puisses, sans moi, continuer le traitement que je fais subir à
+Jerémiah. Je vais donc t'initier à mon secret.
+
+Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking dans une chambre voisine
+qu'il avait convertie en laboratoire de chimie. Le réchaud et la boîte à
+la poudre brune s'y trouvaient.
+
+--Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris.
+
+--Parlez, maître.
+
+--Je t'ai dit qu'il y avait en Amérique une vallée dont le séjour
+guérissait rapidement la phthisie.
+
+--Oui.
+
+--Et que cette guérison devait être attribuée non au climat, mais
+à certaines émanations résineuses qui se dégagent des arbres qui la
+couvrent.
+
+--Eh bien? dit Shoking.
+
+--Ces émanations, poursuivit l'homme gris, je les ai analysées et j'ai
+constaté en elles un mélange de goudron et d'acide phénique.
+
+Le goudron seul serait impuissant, mais combiné avec l'acide phénique,
+il obtient un résultat décisif.
+
+--Après? dit Shoking, qui écoutait attentivement.
+
+--Cette poudre que tu me vois jeter chaque matin et chaque soir dans
+le réchaud n'est autre chose que le phénol pulvérisé. Tu trouveras ce
+phénol chez tous les apothicaires.
+
+--Bon!
+
+--Si donc j'étais obligé de m'absenter, ou de me tenir caché pendant
+quelques jours, si je ne pouvais revenir ici, tu continuerais à brûler
+du phénol chaque matin et chaque soir dans la chambre de Jérémiah.
+
+--Oui maître, dit Shoking; et vous croyez que Jérémiah guérira?
+
+--J'en suis sûr. Maintenant, va prendre tes habits ordinaires, tu
+redeviens Shoking pour ce soir.
+
+--Est-ce que je vais avec vous?
+
+--Sans doute.
+
+L'homme gris s'était enveloppé de nouveau de ce grand manteau qui le
+couvrait de la tête aux pieds.
+
+Une seule personne restait auprès de la malade, c'était Suzannah.
+
+Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme gris.
+
+--Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle, faisant allusion à John
+Colden.
+
+--Je tiens toujours ce que j'ai promis, répondit-il.
+
+Shoking et lui s'en allèrent.
+
+L'ombre et le brouillard planaient déjà sur Londres.
+
+L'homme gris monta dans un cab avec Shoking, et indiqua Old Bailey au
+cocher.
+
+Mais comme le cab traversait Holborn street, l'homme gris souleva la
+petite trappe, et, paraissant changer d'avis, il fit arrêter le cab à la
+porte d'un armurier.
+
+--Attends-moi, dit-il à Shoking qui resta dans la voiture.
+
+L'armurier avait sans doute reçu déjà la visite de l'homme gris, car il
+le salua comme une connaissance.
+
+--Est-ce prêt? dit le premier.
+
+--Oui, Votre Honneur.
+
+Et l'armurier remit d'abord à l'homme gris une sorte de boule que
+celui-ci mit dans la poche de son manteau; puis un autre petit paquet
+enveloppé dans un morceau d'étoffe.
+
+Et enfin une canne.
+
+Shoking regardait et ne comprenait pas.
+
+L'homme gris, muni de ces objets, remonta dans le cab et dit à Shoking:
+
+--Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient que des fusils, des
+épées et des pistolets?
+
+--Dame! fit Shoking.
+
+--Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant, ils vendent aussi des
+cannes.
+
+--Que voulez-vous donc faire de cette canne? dit Shoking.
+
+--Tu verras cela demain matin.
+
+Et il cria au cocher:
+
+--Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrêterez à la porte de la
+maison de banque Harris et Compagnie.
+
+Un quart d'heure après, l'homme gris descendait encore et laissait
+Shoking dans le cab.
+
+M. Harris, prévenu le matin par un mot jeté à la poste, était resté dans
+ses bureaux.
+
+Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien français qui avait des
+lettres de crédit d'un million.
+
+M. Harris reçut le chirurgien avec empressement.
+
+--Vous m'avez annoncé votre visite, lui dit-il, et je me doute du motif
+qui vous amène.
+
+--Ah! vraiment? dit le prétendu chirurgien.
+
+--C'est demain qu'on pend le condamné irlandais.
+
+--Justement.
+
+--Et il vous serait agréable de voir l'exécution?
+
+L'homme gris fit un signe de tête affirmatif.
+
+--J'ai tout prévu, dit M. Harris.
+
+L'homme gris s'inclina.
+
+--Venez avec moi, ajouta le banquier.
+
+En même temps il sonna et dit à un garçon de bureau:
+
+--Envoyez-moi M. Smith.
+
+M. Smith était le commis qui, seul, couchait dans les bureaux.
+
+--Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le prétendu chirurgien,
+monsieur est la personne dont je vous ai parlé.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Venez avec nous, continua le banquier.
+
+Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite porte qui donnait sur
+un escalier.
+
+Cet escalier conduisait au premier étage de la maison.
+
+M. Smith avait pris une des lampes qui se trouvaient sur le bureau du
+banquier, et il passa le premier pour éclairer.
+
+Arrivé au premier étage, il poussa une porte et l'homme gris se trouva
+au seuil d'une chambre spacieuse dans laquelle on avait dressé deux
+lits.
+
+--Vous coucherez là, dit M. Harris, et je crois bien qu'on n'aura nul
+besoin de vous réveiller.
+
+--Je ne dormirai pas, dit l'homme gris.
+
+--Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris, le tapage qui se fera dans la
+rue, deux ou trois heures avant l'exécution, vous réveillera.
+
+Et M. Harris ouvrit la croisée et fit signe à son hôte d'approcher.
+
+--Tenez, voyez-vous ce réverbère?
+
+--Oui.
+
+--C'est juste au-dessous qu'on dresse l'échafaud.
+
+--Ah! fort bien, dit l'homme gris.
+
+--Vous n'en serez pas à dix mètres et vous pourrez voir tous les détails
+de l'exécution.
+
+L'homme gris s'inclina.
+
+--Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant à son commis, vous
+attendrez que monsieur soit rentré pour fermer les portes.
+
+--Oh! dit le prétendu chirurgien, je reviendrai de bonne heure, entre
+neuf et dix.
+
+--Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car dès minuit, la rue sera
+complètement encombrée.
+
+L'homme gris se confondit en remerciements, donna une poignée de main à
+M. Smith, prit congé de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait
+toujours dans le cab.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+--Dans Farringdon street! ordonna l'homme gris au cocher.
+
+La maison dans laquelle il avait donné rendez-vous à Jefferies se
+trouvait tout à fait à l'angle de Fleet street et faisait face à la
+porte de la cité.
+
+--Viens avec moi, dit l'homme gris à Shoking.
+
+Tous deux descendirent de voiture et s'engagèrent dans une allée assez
+étroite, d'où s'échappait cette odeur nauséabonde qui est particulière
+aux maisons populeuses.
+
+Ils montèrent au troisième étage, et là l'homme gris, ayant tiré une
+clef de sa poche, ouvrit une porte et introduisit Shoking dans un petit
+logement à peu près vide de meubles.
+
+--Chez qui sommes-nous donc? demanda Shoking, tandis que son compagnon
+se procurait de la lumière.
+
+--Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai comme ça une douzaine de
+logis dans Londres, mais comme je les habite rarement, ils sont un peu
+négligés, comme tu vois.
+
+Shoking ne fit pas d'autre observation.
+
+L'homme gris ferma la porte et poursuivit:
+
+--Sais-tu faire un noeud coulant?
+
+--Parbleu! répondit Shoking.
+
+--Eh bien! essayons...
+
+Et il alla chercher une corde qui était pendue dans un coin de la
+chambre.
+
+Une corde toute neuve et tout à fait semblable à celle que Jefferies
+devait emporter de chez Calcraff pour pendre le malheureux John Colden.
+
+--Fais un noeud, dit-il en la tendant à Shoking.
+
+Shoking s'empara de la corde et exécuta le noeud avec une habileté
+incontestable.
+
+--Tu aurais fait un excellent valet de bourreau, dit l'homme gris en
+souriant.
+
+Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit:
+
+--Maintenant, regarde à ton tour.
+
+Et il fit un noeud qui parut à Shoking en tout semblable au sien.
+
+--Vois-tu une différence entre eux? reprit l'homme gris en pliant la
+corde en deux, de façon à placer les deux noeuds à côté l'un de l'autre.
+
+--Non, dit Shoking.
+
+--Alors, donne-moi ton poignet.
+
+Shoking présenta son poing fermé.
+
+L'homme gris passa le noeud fait par Shoking autour du poignet en
+disant:
+
+--Je suppose que c'est ton cou.
+
+Et il tira sur la corde.
+
+--Aïe! fit Shoking, si c'était mon cou, je serais étranglé déjà.
+
+--Bon! voyons l'autre, maintenant.
+
+Et dégageant le poignet du premier noeud, il le passa dans le second,
+c'est-à-dire dans celui qu'il avait fait lui-même.
+
+Puis il tira sur la corde.
+
+Mais, ô miracle! la corde eut beau serrer le poignet, Shoking n'éprouva
+aucune souffrance.
+
+--Comprends-tu, maintenant? dit l'homme gris.
+
+--Ma foi, non! répondit Shoking.
+
+--C'est pourtant bien simple, je t'assure. Cette corde, qui est d'un
+bout à l'autre de la même couleur, est cependant composée de deux
+substances.
+
+--Comment cela?
+
+--Chanvre d'un côté et caoutchouc de l'autre.
+
+--Après? fit Shoking.
+
+--Eh bien?
+
+--La corde aura la force de le soutenir un moment en l'air, mais le
+caoutchouc prêtera assez pour que le poids du corps n'entraîne pas la
+strangulation immédiate.
+
+--Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas avec cette corde-là...
+
+--Tu te trompes complètement.
+
+--Ah!
+
+--N'ai-je pas dit à Jefferies de venir ici?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! comme cette corde est de la même épaisseur, de la même
+longueur et de la même couleur que celle que lui a donnée Calcraff...
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je les ai mesurées la nuit dernière, dit l'homme gris.
+
+Et sans vouloir s'expliquer davantage, il ajouta:
+
+--La vie de John Colden est entre tes mains, songes-y bien, car si tu te
+trompais, ni moi ni Jefferies ne pourrions le sauver.
+
+--Oh! répondit Shoking, soyez tranquille, je ne me tromperai pas.
+D'ailleurs, il y a pour cela un excellent moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de laisser le noeud fait du côté du caoutchouc.
+
+--Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris, quand Jefferies
+viendra, tu lui donneras cette corde en échange de celle qu'il
+apportera. A ce prix, je réponds de tout.
+
+--Alors John Colden est sauvé, dit Shoking, car je réponds de tout. Mais
+que vais-je faire en attendant Jefferies?
+
+--Rien, tu attendras. Jefferies sera ici à minuit.
+
+--Et quand il sera parti?
+
+--Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey.
+
+--Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode d'arriver dans Old Bailey à
+minuit.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il y aura une foule énorme et compacte qui se pressera aux
+abords.
+
+Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme gris.
+
+--Ne t'inquiète pas de cela, dit-il.
+
+--Ah?
+
+--Quand tu seras dans la rue et que tu voudras jouer des coudes pour
+qu'on te livre passage, tu entendras bien certainement des gens qui
+parlent le patois irlandais.
+
+--Eh bien!
+
+--Tu frapperas sur l'épaule de l'un d'eux, le premier venu.
+
+--Et puis?
+
+--Et tu lui feras le signe mystérieux que je t'ai enseigné. Alors bien
+certainement cet homme te prendra par le bras et la foule s'écartera
+peu à peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques à la porte du
+banquier Harris.
+
+Je serai à la fenêtre, et je descendrai t'ouvrir.
+
+--Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, maître? demanda Shoking.
+
+--Oui, mon garçon. Au revoir...
+
+Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre et redescendit.
+
+Le cab attendait toujours à la porte.
+
+L'homme gris y remonta et dit au cocher:
+
+--Mène-moi au tunnel de la Tamise.
+
+Le cab descendit Farringdon jusqu'à la rue qui longe le fleuve et porte
+son nom, Thames' street.
+
+C'est une longue artère qui sert, pour ainsi dire, de ceinture au midi,
+à la cité de Londres, et aboutit à la Poissonnerie.
+
+Là, elle change de nom et s'appelle Saint-George.
+
+Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur du Wapping.
+
+Une fois encore, l'homme gris entra dans Old Gravel lane, mais il ne
+s'arrêta point au public-house de master Wandstoon; il tourna à gauche
+et le cab s'arrêta devant l'espèce de tour qui sert d'entrée au tunnel.
+
+Le tunnel est peu fréquenté; la compagnie qui le possède perd son argent
+peu à peu, tant les passants sont rares, et les boutiques souterraines
+qui le bordent se ferment une à une.
+
+Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le tunnel, le soir surtout.
+
+Aussi le préposé à la perception fut-il quelque peu étonné de voir un
+homme bien mis jeter un penny sur son bureau, se présenter au tourniquet
+et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier qui descend
+au-dessous du fleuve.
+
+Mais l'homme gris ne se préoccupa point de cet étonnement.
+
+Il atteignit la galerie souterraine, allongea le pas et ne mit pas un
+quart d'heure à atteindre l'autre rive.
+
+Au bout du tunnel est un autre escalier semblable en tous points au
+premier.
+
+Quand on a gravi cet escalier, on trouve une ruelle, Swan lane, qui
+conduit à une chapelle.
+
+Autour de cette chapelle est un cimetière.
+
+Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme gris.
+
+Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des plus misérables de
+Londres, si misérable que le public-house, cet établissement qui
+foisonne partout ailleurs, y est rare.
+
+Cependant, il s'en trouve un à l'angle de Swan lane, et tout à fait en
+face de la chapelle et du cimetière. Et ce fut dans ce public-house que
+l'homme gris entra.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Le public-house dans lequel l'homme gris entra était désert comme le
+quartier.
+
+Le landlord seul était assis derrière son comptoir.
+
+L'homme gris lui fit un signe,--ce signe mystérieux qui reliait entre
+eux les fils de l'Irlande.
+
+Et, tout aussitôt, le landlord perdit son visage impassible, et
+s'empressa de quitter le journal qu'il lisait à la lueur d'un maigre bec
+de gaz.
+
+--Suis-je le premier? dit l'homme gris.
+
+--Oh! non, répondit le landlord. Le prêtre est arrivé.
+
+--Alors la porte est ouverte?
+
+--Oui, vous n'aurez qu'à la pousser.
+
+--Et le prêtre est seul?
+
+--Jusqu'à présent.
+
+--C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre ici quelques minutes
+encore.
+
+Et il s'assit tout auprès de la porte, afin de voir ce qui se passait au
+dehors.
+
+La nuit était moins brumeuse qu'à l'ordinaire et avait même une certaine
+transparence qui permettait de voir à distance.
+
+Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris était dans le
+public-house, qu'il entendit un bruit de pas dans l'éloignement.
+
+Puis ces pas se rapprochèrent et, enfin, un homme apparut et vint
+contourner la grille du cimetière.
+
+Cette grille était à peine à hauteur d'appui.
+
+Celui qui s'en approchait était de haute taille, et l'homme gris se dit;
+
+--Ce doit être _l'Américain_.
+
+L'Américain enjamba la grille et entra dans le cimetière. L'homme
+gris le suivit des yeux jusque auprès d'une tombe derrière laquelle il
+disparut tout à coup.
+
+On eût dit que la terre s'était entr'ouverte et l'avait englouti.
+
+L'homme gris ne s'en étonna point et conserva son poste d'observation.
+
+Peu après, un autre personnage, venant d'une direction opposée, se
+montra pareillement auprès de la grille, l'enjamba à son tour, suivit le
+même chemin et disparut, comme le premier, derrière la même tombe.
+
+--Et de deux! fit l'homme gris.
+
+Puis il attendit encore.
+
+Enfin, dix minutes plus tard, deux autres hommes arrivèrent en même
+temps, et comme les premiers se perdirent au milieu du cimetière.
+
+--Fort bien, dit l'homme gris.
+
+Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord:
+
+--Tu le vois, il est huit heures et demie.
+
+--Oui, maître.
+
+--A neuf heures précises tu siffleras, s'il n'y a personne dans la rue;
+ce sera signe que nous pouvons sortir.
+
+Le landlord s'inclina.
+
+Alors l'homme gris quitta le public-house et se dirigea à son tour vers
+le cimetière dans lequel il pénétra de la même façon que les quatre
+personnes qui l'avaient précédé.
+
+Comme elles, il marcha droit à la tombe derrière laquelle elles avaient
+disparu.
+
+Cette tombe était un petit monument carré dans lequel on pénétrait par
+une porte que l'homme gris n'eut qu'à pousser et qui céda devant lui.
+
+Il se trouva alors au milieu d'une obscurité profonde, et il frappa
+trois fois du pied.
+
+Soudain, le sol fléchit sous lui, une dalle tourna comme une bascule et
+une sorte de crevasse se fit, par laquelle il disparut à son tour.
+
+Puis la dalle remonta et prit sa place.
+
+Le monument dans lequel l'homme gris était entré était un caveau
+de famille; et ce monument servait d'entrée à un souterrain que
+certainement peu de gens connaissaient.
+
+Après que la dalle, en tournant, lui eut livré passage, l'homme gris se
+trouva dans le souterrain.
+
+C'était une petite salle ronde autour de laquelle étaient rangés des
+cercueils de plomb portant différentes inscriptions.
+
+Une lampe était posée sur l'un d'eux.
+
+Et à la clarté de cette lampe l'homme gris put voir cinq personnes
+réunies au milieu de la salle.
+
+Ces cinq personnes étaient l'abbé Samuel et les quatre chefs fenians
+qui, au début de notre histoire, s'étaient donné rendez-vous dans
+l'église Saint-Gilles, à la messe de huit heures, le 27 octobre.
+
+Tous quatre saluèrent l'homme gris comme un supérieur.
+
+--Eh bien! dit celui-ci, êtes vous prêts?
+
+--Oui, répondit le premier, celui qu'à sa haute taille, l'homme gris
+avait reconnu pour l'Américain.
+
+J'ai huit cents hommes déterminés aux environs du pont de Londres.
+
+--Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi déjà les alentours de
+Saint-Paul, dit le second.
+
+--Et nous, dirent à la fois le troisième et le quatrième, nous avons
+réuni six mille personnes hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet
+street comme un torrent aussitôt que le signal sera donné.
+
+--Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il faut qu'avant dix heures tout
+le monde soit à son poste, car le bon peuple de Londres, qui veut voir
+pendre, escortera la charrette qui porte l'échafaud et ira grossissant à
+mesure que la charrette approchera de Newgate.
+
+--Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais souvenez-vous des grilles
+de Hyde-Park: nous les avons renversées en un clin d'oeil.
+
+--Aussi faudra-t-il faire des chaînes qui barreront la rue.
+
+--Soyez tranquille, dit un autre, je réponds de nos gens.
+
+--Moi, dit à son tour l'abbé Samuel, j'ai obtenu la permission de passer
+la nuit dans la cellule du condamné.
+
+--Je n'osais l'espérer, dit l'homme gris. Je pensais qu'on ne vous
+laisserait entrer qu'un peu avant l'exécution.
+
+Puis, s'adressant à l'Américain:
+
+--Et la tasse de lait?
+
+--C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira lui-même à Calcraff.
+
+--En répondez-vous toujours? car c'est le seul homme que je n'ai pu voir
+moi-même.
+
+--C'est un fenian d'Amérique, et je n'ai eu qu'à me faire reconnaître de
+lui pour qu'il m'obéît.
+
+--Ainsi, reprit un des chefs, nous répondons d'enlever le patient, mais
+ne sera-t-il pas mort?
+
+--Je vous le promets, répondit l'homme gris.
+
+Il tira de nouveau sa montre:
+
+--Neuf heures, dit-il.
+
+L'abbé Samuel saisit alors une corde qui pendait de la voûte et qui
+servait à faire mouvoir la dalle.
+
+En même temps l'homme gris éteignit la lampe.
+
+La dalle tourna et la salle souterraine se trouva de nouveau en
+communication avec le caveau supérieur, dont la porte était demeurée
+ouverte.
+
+L'Américain, qui était le plus grand, s'était placé au-dessous de
+l'ouverture.
+
+L'homme gris lui sauta sur les épaules et atteignit ainsi le caveau
+supérieur.
+
+Les trois autres chefs et l'abbé l'imitèrent.
+
+Puis quand tous furent en haut, l'homme gris se pencha et saisit
+l'Américain par les poignets.
+
+Alors, avec une force herculéenne, il le tira, à son tour, dans le
+caveau supérieur.
+
+Presque aussitôt après, on entendit un coup de sifflet.
+
+--C'est le landlord qui nous appelle, dit l'homme gris. Nous pouvons
+sortir.
+
+Et il se glissa le premier dans le cimetière.
+
+La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne restait plus de trace
+de ce mystérieux conciliabule qui avait eu lieu dans le caveau.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Tous les six sortirent du cimetière sans avoir été inquiétés et sans
+avoir vu l'ombre d'un policeman.
+
+L'homme gris marchait en avant.
+
+Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer dans le tunnel, chemin
+qu'avait déjà suivi l'homme gris, ils descendirent au bord de l'eau.
+
+Le fleuve était comme les rues, presque désert, et les innombrables
+bateaux à vapeur qui le sillonnaient pendant le jour étaient rentrés
+dans leurs débarcadères.
+
+Cependant, un peu sur la gauche, tout à fait au bord, un panache de
+fumée grise montait lentement dans le brouillard rouge.
+
+Ce fut vers ce panache que l'abbé Samuel et ses compagnons se
+dirigèrent.
+
+L'homme gris reconnut un petit steam-boat.
+
+Et, se tournant vers l'Américain.
+
+--Est-ce là le bateau à vapeur qui vous a amené?
+
+--Oui, répondit le chef fenian.
+
+--Alors le capitaine est à nous?
+
+--Le capitaine et l'équipage. C'est à bord que j'ai organisé le signal.
+
+--Vous m'avez paru si expert, dit l'homme gris qui sauta lestement
+sur le pont du petit bateau à vapeur, que je vous ai laissé le soin de
+préparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce que vous allez faire?
+
+--Sans doute, répondit l'Américain.
+
+Le prêtre, les quatre chefs et l'homme gris étant à bord, le capitaine
+du bateau prit le large.
+
+Alors l'Américain entraîna l'homme gris à l'avant du bateau et lui dit:
+
+--Voyez-vous le dôme de Saint-Paul?
+
+--Oui.
+
+--Il domine toute la ville.
+
+--Oh! certainement.
+
+--C'est de là que va partir le signal.
+
+--Comment?
+
+--Vous allez voir. Il y a un homme qui est caché tout en haut du dôme
+dans la lanterne, et cet homme nous appartient.
+
+--Comment s'est-il introduit dans l'église?
+
+--Il y est entré une heure avant qu'on ne fermât les portes et il s'est
+glissé dans l'escalier du dôme.
+
+--Vous pensez qu'on ne l'aura pas découvert?
+
+--J'en suis sûr, car tout à l'heure, avec un télescope, j'ai pu voir
+non pas l'homme, la nuit n'est pas assez claire, mais un petit point
+rougeâtre qui n'était autre que le feu de son cigare.
+
+--Bon! après?
+
+--Vous allez voir, dit l'Américain, c'est simple comme bonjour. Du haut
+du dôme, il a l'oeil fixé sur la Tamise.
+
+--Ah!
+
+--Dans la direction du pont de Londres qui est le point convenu entre
+nous.
+
+Le bateau à vapeur, qui était tout petit, fendait; l'eau avec la
+rapidité d'un cygne. Il passa sous le pont de Londres et vint stopper un
+moment entre ce pont-là, et celui du chemin de fer qui conduit à la gare
+de Cannons street.
+
+Soudain le capitaine, sur un signe de l'Américain, fit hisser un feu
+vert.
+
+L'homme gris avait compris, mais il regarda néanmoins attentivement.
+
+Au feu vert succéda un feu rouge, puis un feu violet, puis tout
+s'éteignit.
+
+--Regardez maintenant, dit l'Américain.
+
+L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul qui dominait de sa coupole
+gigantesque toute la colline qui forme la cité de Londres.
+
+Et cette coupole s'illumina tout à coup d'une immense gerbe de lumière
+électrique qui rayonna successivement aux quatre points cardinaux de la
+ville.
+
+--Voilà le signal, dit l'Américain.
+
+La lumière brilla environ deux minutes, mais ce fut assez pour éclairer
+Londres tout entier.
+
+Puis tout rentra dans l'obscurité.
+
+Alors le petit bateau à vapeur se remit en mouvement, passa devant la
+gare de Cannons street et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette
+ruelle qui montait à la Cité.
+
+--A présent, dit l'homme gris, que chacun soit à son poste. Il n'y a
+plus une minute à perdre.
+
+Et tandis que les quatre chefs se dispersaient pour rejoindre chacun
+l'armée mystérieuse qu'il avait recrutée et qui devait marcher sur
+Newgate, l'abbé Samuel et l'homme gris continuèrent leur chemin côte à
+côte.
+
+Le petit bateau à vapeur avait repris le large.
+
+Au bout de Sermon lane, l'abbé Samuel et son compagnon trouvèrent la rue
+Paternoster et se dirigèrent vers Saint-Paul.
+
+Ordinairement, la nuit, la Cité est déserte.
+
+Mais cette nuit-là elle était déjà envahie par une foule compacte qui se
+ruait vers Newgate.
+
+De nombreuses patrouilles de policemen circulaient en tous sens et il
+était facile de voir que le signal donné du haut de Saint-Paul avait été
+compris.
+
+Une véritable marée humaine montait de tous les bas-fonds de la Cité
+vers l'église cathédrale,--silencieuse, pressée, en bon ordre.
+
+Le peuple anglais n'est jamais bruyant.
+
+Cependant l'homme gris et l'abbé Samuel s'ouvrirent facilement un
+passage.
+
+A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils entendaient parler
+l'idiome irlandais plus fréquemment.
+
+Évidemment les soldats de la verte Erine se trouveraient au premier
+rang.
+
+Le prêtre disait de temps en temps à haute voix:
+
+--Je suis le confesseur du condamné. Laissez-moi passer.
+
+Et la foule s'écartait avec respect, et le prêtre, suivi de l'homme
+gris, put ainsi arriver jusqu'à ce carré formé par des chaînes et au
+milieu duquel allait se dresser l'échafaud.
+
+Les policemen étaient en force dans Old Bailey.
+
+L'homme gris en entendit un qui disait:
+
+--Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils auront le temps
+d'attendre.
+
+L'abbé Samuel se fit reconnaître et la porte de Newgate s'ouvrit devant
+lui.
+
+Quant à l'homme gris, il s'était arrêté devant la maison de banque de M.
+Harris.
+
+Une lumière brillait au premier étage et il y avait un homme à une
+fenêtre.
+
+C'était M. Smith, le commis qui gardait la maison et était chargé d'en
+faire les honneurs, cette nuit-là, au prétendu chirurgien français.
+
+L'homme gris le salua de la main et M. Smith le reconnut.
+
+--Je descends vous ouvrir, fit-il.
+
+Et, en effet, il vint entre-bâiller la porte et l'homme gris se glissa
+dans la maison.
+
+M. Smith avait un flambeau à la main.
+
+--Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu autant de monde que ce
+soir, et d'aussi bonne heure.
+
+--Vraiment?
+
+--Vous allez en juger.
+
+Et M. Smith conduisit son hôte à cette chambre d'où on pouvait voir
+l'échafaud à une distance de dix pas, lorsqu'il serait dressé.
+
+Il posa dans un coin, et fort négligemment, la canne qu'il avait achetée
+chez un armurier d'Holborn street et dont il ne s'était pas séparé.
+
+Puis il plaça sur la cheminée les deux objets qu'il avait achetés en
+même temps.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosité.
+
+--Des instruments de chirurgie, répondit-il.
+
+--Mon cher monsieur, dit alors le commis, si vous voulez vous coucher et
+prendre un peu de repos, je vous éveillerai quand il en sera temps.
+
+--Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie de dormir. Si vous le
+voulez, nous allons fumer un cigare.
+
+Il tira son étui de sa poche et le présenta au commis.
+
+M. Smith accepta un cigare et l'alluma.
+
+Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit à fumer avec ce
+recueillement particulier aux Anglais.
+
+Un quart d'heure après, le cigare avait produit son effet, et M. Smith
+dormait profondément.
+
+Alors l'homme gris eut un sourire.
+
+--Maintenant, dit-il, je suis chez moi.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Le narcotique absorbé par le commis, dans la fumée du cigare que lui
+avait donné l'homme gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus à
+s'occuper de M. Smith.
+
+Il dormirait sept ou huit heures de suite et on pouvait faire tout le
+bruit possible sans qu'il s'éveillât.
+
+L'homme gris le prit donc à bras le corps et le porta sur un des lits.
+
+Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda.
+
+La foule commençait à être compacte dans Old Bailey.
+
+Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit, sans tapage, avec ce
+flegme silencieux qui est le côté saillant du caractère anglais.
+
+Deux escouades de policemen bordaient le carré formé par les chaînes
+qu'on avait tendues dès huit heures du soir.
+
+En France, une armée de sergents de ville serait bousculée par la foule
+en un clin d'oeil.
+
+En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre son petit bâton au-dessus
+de sa tête pour que la foule ne fasse pas un pas de plus.
+
+L'homme gris fumait tranquillement et, de temps en temps, il consultait
+sa montre.
+
+La foule grossissait toujours et de loin en loin quelques mots étouffés
+montaient aux oreilles de l'homme gris.
+
+Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais.
+
+Les chefs fenians avaient tenu parole.
+
+Tout ce monde qui remplissait Old Bailey était l'armée mystérieuse sur
+laquelle l'Irlande comptait pour délivrer John Colden.
+
+Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de toutes parts comme le
+clapotement des vagues sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure
+grandit tout à coup et l'homme gris vit les policemen agiter leurs
+petits bâtons.
+
+Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité d'Old Bailey, au
+coin de Fleet street, une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement.
+
+En même temps, il entendit résonner le pavé sous le pied d'un cheval et
+il vit apparaître cette charrette qui renfermait les bois de justice.
+
+Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient debout, ayant chacun
+une torche à la main.
+
+Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son paquet enveloppé de serge
+verte sous le bras, avait bien plutôt l'air du patient qu'on va pendre
+que du valet de l'exécuteur.
+
+La foule s'écartait devant le hideux véhicule et Jefferies arriva ainsi
+jusque sous la fenêtre de l'homme gris.
+
+--Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.
+
+Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur de sa fille.
+
+Il porta la main à son bonnet et, en même temps, il fit un petit signe
+mystérieux qui voulait dire sans doute:
+
+--Tout est prêt, ne craignez rien.
+
+Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les policemen détendirent un
+moment pour laisser passer le cortège.
+
+Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la tendirent de nouveau et
+le peuple respecta cette barrière et n'essaya pas d'aller plus loin.
+
+Le véhicule s'était arrêté devant la troisième porte de Newgate et,
+comme l'avait dit M. Haris, tout à fait en face de cette croisée où se
+montrait l'homme gris.
+
+Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies faisait descendre une à
+une toutes les pièces du sinistre édifice.
+
+L'homme gris se prit à suivre avec une grande attention tous les détails
+de l'opération, qui dura environ deux heures.
+
+Cependant, de temps en temps, il jetait un furtif regard au-dessous de
+lui et fronçait le sourcil.
+
+Shoking n'arrivait pas.
+
+Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante qui assistait à la
+construction de l'échafaud, un coup de sifflet se fit entendre.
+
+Et, en même temps, à la lueur des torches, l'homme gris aperçut Shoking.
+
+Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue, suant à grosses gouttes,
+avait eu bien du mal à se frayer un passage au milieu de cette marée
+humaine.
+
+Mais, à force de jouer des coudes et de pousser l'un et l'autre, il
+avait fini par arriver jusqu'à la porte de M. Harris.
+
+--Attends-moi et cramponne-toi au marteau de la porte, lui cria l'homme
+gris.
+
+Deux minutes après, Shoking se glissait dans la maison et l'homme gris
+refermait vivement la porte.
+
+Puis il prenait le mendiant par la main, car il était descendu sans
+lumière, et il le conduisait dans cette chambre où la lueur des torches
+allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre.
+
+Il était alors deux heures du matin.
+
+--Eh bien? dit l'homme gris.
+
+--Jefferies a la corde et m'a laissé la sienne.
+
+--Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans le bout du caoutchouc.
+
+--Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à arriver jusqu'ici; j'avais
+beau faire des signes, je n'avançais pas facilement.
+
+Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit où dormait le commis et il
+fit un pas en arrière, disant:
+
+--Je croyais que nous étions seuls.
+
+--Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est pas celui-là qui nous
+gênera. Il dort.
+
+--Mais il peut s'éveiller.
+
+--Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des pichenettes sur le nez. Il a
+fumé de l'opium.
+
+--Ah! bon! dit Shoking.
+
+Le travail des aides de Jefferies continuait, la sinistre plate-forme
+était dressée.
+
+Puis bientôt après, on vit s'élever la potence et Jefferies, montant au
+long d'une échelle, fixa à son extrémité le crochet destiné à supporter
+la corde.
+
+Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite la trappe fatale, et
+alors l'homme gris dit à Shoking:
+
+--C'est fait!...
+
+Les deux aides s'assirent tranquillement sur le bord de la plate-forme,
+les jambes pendantes au-dessus de la foule.
+
+Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que l'heure de l'exécution
+sonnât.
+
+Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte de Newgate qui était de
+plain-pied avec l'échafaud et par où devait sortir le condamné.
+
+Cette porte s'était ouverte et refermée sur lui.
+
+--Maître, dit alors Shoking, je crois avoir compris ce qui va se passer.
+
+--Ah!
+
+--La corde ne serrera pas assez le cou de John pour l'étrangler
+sur-le-champ.
+
+--Cela est vrai.
+
+--Et la foule aura le temps de briser les chaînes, d'entourer l'échafaud
+et de le dépendre.
+
+--Non, dit l'homme gris, la corde cassera auparavant et le pendu
+tombera.
+
+--Ah! la corde cassera?
+
+--Oui.
+
+--Comment?
+
+Alors l'homme gris alla prendre la canne qui se trouvait dans un coin et
+à cette canne il ajusta une boule de cuivre qui était grosse comme une
+pomme, et puis une autre pièce qui n'était autre qu'une batterie de
+fusil.
+
+La canne était creuse et rayée comme le canon d'une carabine.
+
+--Un fusil à vent! dit Shoking.
+
+--Oui.
+
+--Et c'est avec cela que vous couperez la corde?
+
+--Aussi facilement que je coupe une balle sur la lame d'un couteau à
+vingt-cinq pas, répondit tranquillement l'homme gris.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Et pendant ce temps-là à quoi songeait John Colden, le condamné?
+
+Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont voués à une cause ou à une
+idée, savent être martyrs.
+
+On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait. Il l'avait même
+espéré un moment, alors qu'il était encore à Cold Bath fields.
+
+Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate, cette espérance était
+devenue de plus en plus faible, et elle avait fini par s'évanouir.
+
+Depuis qu'il était condamné, depuis surtout qu'il avait appris
+l'exécution de Bulton, John Colden se faisait peu à peu à cette idée que
+sa dernière heure approchait et qu'il irait dormir du dernier sommeil
+dans la Cage aux oiseaux, tout à côté de l'amant de la pauvre Suzannah.
+
+Et les jours passaient, et John comptait maintenant les heures.
+
+Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, le sous-gouverneur,
+qui lui témoignait de l'amitié et ne cessait de lui dire qu'on
+s'exagérait beaucoup l'importance du dernier supplice et que cela
+n'avait absolument rien d'effrayant.
+
+John Colden souriait avec mélancolie et se bornait à répondre:
+
+--Je saurai mourir.
+
+Enfin la veille de l'exécution était arrivée.
+
+La dernière journée d'un condamné est peut-être moins lugubre et moins
+monotone que celles qui la précèdent.
+
+Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du prêtre d'abord, ensuite
+du gouverneur; puis, dans le courant du jour, ce sont les dames des
+prisons qui viennent lui apporter des consolations.
+
+Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital, chargés de
+remplir le voeu du roi Edouard VI, viennent à leur tour.
+
+Cette dernière visite est peut-être celle qui touche le plus le
+malheureux qui va mourir.
+
+L'enfance a des accents, des paroles et des sourires qui vont droit à
+l'âme la plus endurcie.
+
+A huit heures, John Colden avait donc reçu la visite d'un prêtre.
+
+Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel.
+
+C'était un ministre protestant.
+
+Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique la grâce de
+voir un ministre de sa religion, ce n'est que lorsqu'il a refusé
+inflexiblement les secours d'un prêtre anglican.
+
+Le ministre savait que John Colden était catholique.
+
+Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour la forme et en était-il
+ressorti aussitôt.
+
+Le gouverneur était venu ensuite, accompagné du shérif, qui avait
+demandé à John si, au moment suprême, il ne voulait pas dénoncer ses
+complices.
+
+John avait répondu négativement.
+
+A midi, le prêtre catholique s'était présenté.
+
+Celui-là, c'était l'abbé Samuel.
+
+John avait, en le voyant, perdu son impassibilité, et quelques larmes
+avaient subitement roulé dans ses yeux.
+
+Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le condamné pendant plus
+d'une heure, et il l'avait préparé à la mort.
+
+Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait avec ses amis a
+sauver John Colden.
+
+Comment donc, alors qu'on était presque sûr des amis, ne lui avait-il
+pas laissé entrevoir le salut?
+
+Ceci tenait à la prudence de l'homme gris.
+
+Celui-ci avait dit la veille:
+
+--L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux qui essayent de le
+sauver, d'une façon si malheureuse, si désespérée, si maladroite, qu'il
+les fait périr avec lui.
+
+Ainsi de John.
+
+Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère plus, car il
+pourrait nous trahir par son attitude confiante, éveiller l'attention de
+l'autorité, et faire échouer tous nos projets.
+
+Le prêtre quitta donc John en lui parlant du ciel et de Dieu, qui
+n'abandonne jamais ses serviteurs.
+
+Il le quitta en lui promettant de revenir le soir et de passer la nuit
+en prières auprès de lui.
+
+Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames des prisons.
+
+Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la cellule s'ouvrit.
+
+Le gardien-chef lui dit:
+
+--John, voici deux jeunes clercs du collége de Christ's hospital qui
+vienne vous visiter, selon la coutume établie par le roi Edward.
+
+Et John vit apparaître d'abord un grand jeune homme, le plus ancien des
+élèves, et un enfant, le dernier venu et le plus jeune.
+
+Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa un cri et se demanda si
+Dieu ne faisait pas un miracle en sa faveur.
+
+Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître l'enfant de Jenny
+l'Irlandaise, le petit Ralph, celui pour qui il allait subir le dernier
+supplice, le rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.
+
+Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres, et John maîtrisa sa
+joie.
+
+Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John Colden comme un ange
+descendu sur la terre.
+
+L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la raison et le courage
+d'un homme.
+
+Quand il eut fait un signe à John Colden, il se tourna vers son
+compagnon, le grand écolier:
+
+--George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, n'est-ce pas?
+
+--On nous l'a dit, répondit l'écolier.
+
+--Veux-tu que je lui parle, le langage de son pays?
+
+--Mais, dit le grand camarade avec étonnement, Anglais ou Irlandais, ne
+parlons-nous pas la même langue?
+
+--Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande ont un idiome que je
+sais.
+
+John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant avec une muette
+extase.
+
+Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais:
+
+--Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour venir te voir, mon bon
+John, toi qui m'as sauvé du moulin.
+
+--Ah! dit John dans la même langue, Dieu a donc fait un miracle?
+
+--Pourquoi? fit naïvement l'enfant.
+
+--Il a donc fait un miracle pour que je vous voie sous cet habit,
+continua le condamné.
+
+--C'est Shoking et ma mère, et notre ami l'homme gris qui m'ont mis à
+Christ's hospital, répondit Ralph. Et je vois tous les jours ma mère et
+mon amie Suzannah.
+
+--Suzannah! murmura John, dont les yeux s'emplirent de larmes.
+
+Et l'enfant raconta au condamné comment il était entré à Christ's
+hospital, sous le nom de Ralph Waterley, et comment Shoking était devenu
+lord Vilmot.
+
+Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même, et il ne songeait
+plus qu'il allait mourir.
+
+N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance de l'Irlande?
+
+--Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils disent tous que tu seras
+pendu demain.
+
+--A sept heures, dit John.
+
+--Mais je suis sûr que non, moi.
+
+John tressaillit et regarda l'enfant.
+
+--Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta l'enfant.
+
+Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme du condamné une voix
+confuse qui lui dit:
+
+--La vérité est dans la bouche des enfants.
+
+Et son âme, où venait de se faire entendre cette voix mystérieuse,
+s'emplit tout à coup d'une vague espérance.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+John Colden regardait toujours Ralph, cherchant à lire sur son visage la
+cause de cette assurance avec laquelle il parlait de son salut.
+
+L'enfant était calme, il souriait.
+
+--Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. Notre ami l'homme gris
+l'a promis à ma mère, et tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le
+tient.
+
+--Ah! cher enfant de Dieu, répondit John, puisque vous n'êtes plus au
+moulin, que m'importe à présent de mourir!
+
+--Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.
+
+John Colden secoua la tête:
+
+--Le prêtre est venu, dit-il.
+
+--L'abbé Samuel?
+
+--Oui.
+
+--Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais pas?
+
+--Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.
+
+--Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas promis, comme il l'a promis
+à ma mère.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné, j'avais fait le sacrifice
+de ma vie, j'attendais avec calme ma dernière heure, et voici que cet
+enfant vient ébranler mon courage.
+
+Le grand écolier de Christ's hospital écoutait sans la comprendre cette
+conversation du condamné et de son petit camarade.
+
+D'ailleurs, ce jeune homme,--il avait près de vingt ans,--était peu
+intelligent.
+
+Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était venu là comme il eût
+assisté à un cours.
+
+De temps en temps, pendant que Ralph et John Colden continuaient à
+causer, il tirait sa montre et paraissait trouver le temps long.
+
+De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait au trou vitré pratiqué
+dans la porte.
+
+C'était le surveillant qui avait le droit de voir, mais non pas
+d'entendre.
+
+Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la porte de la cellule
+s'ouvrit de nouveau.
+
+Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait.
+
+En même temps, le gardien chef dit aux deux élèves de Christ's hospital:
+
+--Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.
+
+Ralph se jeta au cou de John Colden.
+
+--Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci.
+
+--Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant.
+
+John secoua la tête.
+
+Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui avait paru triste et
+résigné.
+
+--Non, dit-il encore, je sais bien que je vais mourir... adieu, mon
+jeune maître, je meurs pour l'Irlande et pour vous.
+
+--L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit alors le prêtre d'une
+voix grave et douce.
+
+Et John tressaillit encore, et ce vague espoir qui avait déjà envahi son
+âme, l'emplit de nouveau.
+
+Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura seul avec le
+condamné.
+
+Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine que John avait
+entendu déjà dans la nuit qui avait précédé l'exécution de Bulton,
+commençait à se faire entendre et perçait les murs épais de Newgate.
+
+--John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre échafaud.
+
+--Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que l'enfant me berçait d'un
+fol espoir.
+
+--Que vous disait-il, John?
+
+--Qu'on travaillait à me sauver.
+
+--C'est vrai, dit le prêtre.
+
+John attacha sur lui un oeil éperdu:
+
+--Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez donc pas une espérance
+qui pourrait affaiblir mon courage. Ce matin, d'ailleurs...
+
+--Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne pouvais pas rester avec
+vous jusqu'à la dernière heure.
+
+--Je ne comprends pas, dit John.
+
+--Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant sa pensée, la joie que vous
+auriez éprouvée en apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous
+sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.
+
+--Et... maintenant?
+
+--Maintenant, John, j'ai obtenu la permission de demeurer avec vous
+cette nuit; et comme je ne vous quitterai plus, je puis vous dire: on a
+l'espoir de vous sauver.
+
+John avait des battements de coeur terribles à mesure que le prêtre
+parlait.
+
+Celui-ci continua:
+
+--Nos frères travaillent: mais la Providence a quelquefois des vues
+secrètes, et le plan le mieux combiné peut échouer. A tout hasard,
+mon ami, il faut me faire votre confession et vous préparer à mourir
+saintement et noblement, comme un digne fils de l'Irlande que vous êtes.
+
+--Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on me sauver? Les murs de
+Newgate sont épais et les soldats veillent.
+
+Le prêtre ne répondit pas.
+
+Le sourd murmure du dehors grandissait de minute en minute, pénétrant
+l'enceinte massive de la prison, comme une vibration de cloche
+gigantesque.
+
+John se mit à genoux; il se confessa, il écouta les exhortations du
+prêtre qui lui parlait toujours de la vie éternelle, comme si lui-même
+il eût perdu cette espérance qu'il avait mise tout à l'heure au coeur du
+condamné.
+
+Les heures passaient, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus
+stridents.
+
+L'abbé tira sa montre.
+
+--Cinq heures, dit-il, ils vont venir.
+
+--Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit un moment à la gorge, nos
+amis ont échoué, vous voyez bien.
+
+Le prêtre ne répondit pas.
+
+Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des morts.
+
+A cinq heures et demie, la porte de la cellule s'ouvrit et le lord
+gouverneur, le bon et jovial sir Robert M..., entra.
+
+--Allons, mon ami, voici l'heure... Vous n'avez plus que quelques
+mauvais instants à passer.
+
+Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff.
+
+Celui-ci s'approcha de John.
+
+--Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, je vous adjure, au nom de
+Dieu et de la justice, de nommer vos complices, si vous en avez.
+
+--Je n'en ai pas, répondit-il.
+
+--Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va vous conduire à la
+chapelle.
+
+Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent le condamné de ses
+entraves et l'aidèrent à s'habiller.
+
+L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des morts.
+
+Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le jeune prêtre.
+
+Celui-ci était d'une pâleur mortelle.
+
+--Allons, pensa le condamné, il est comme moi, il a perdu tout espoir.
+
+Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté par le sous-gouverneur, le
+shériff et une escouade de gardiens, John monta à la chapelle.
+
+Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer la messe.
+
+Dans les pays protestants, il arrive souvent que les catholiques, qui
+sont en minorité, n'ont point d'église et célèbrent dans le temple, à
+de certains jours et à de certaines heures, les cérémonies de leur
+religion.
+
+Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle catholique.
+
+Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff demeurèrent en dehors,
+le prêtre revêtit ses habits sacerdotaux et dit la messe devant un autel
+improvisé.
+
+Comme il achevait, un bruit domina tous les autres bruits et vint
+frapper l'oreille du condamné prosterné sur les dalles.
+
+C'était le tintement lugubre des cloches de l'hôpital Saint-Barthélémy,
+qui sonnent des glas funèbres, une demi-heure auparavant et pendant
+tout le temps ensuite que dure l'exécution et que le corps du supplicié
+demeure accroché au gibet.
+
+Et John se releva, murmurant:
+
+--Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve l'Irlande!
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+John, le rough qui, la nuit précédente, avait conduit l'homme gris dans
+le logement de Betty, situé, comme on le sait, au-dessus de celui de
+Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails qu'il avait donnés sur
+le bourreau de Londres.
+
+Calcraff était un homme entre deux âges, d'une force herculéenne et d'un
+caractère sombre.
+
+Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible profession sont en proie à
+une éternelle tristesse.
+
+Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens et s'occupent
+d'anatomie avec une sorte de passion.
+
+Isolés de la société qui les repousse avec une muette horreur, les
+bourreaux vivent à l'écart, parlent peu, et se livrent ordinairement à
+des études sérieuses.
+
+La plupart sont sobres.
+
+Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, faisait un repas frugal
+et se couchait.
+
+La veille des exécutions il ne soupait pas.
+
+Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff s'était contenté d'une
+tasse de thé et s'était mis au lit avant huit heures.
+
+Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.
+
+Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose, passer la corde au cou du
+condamné, lui rabattre le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans
+l'éternité.
+
+Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt.
+
+Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et demie du matin et ne se
+leva que lorsque la sonnerie d'un _réveil_ placé sur la cheminée de sa
+chambre, se fit entendre.
+
+Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au coude dans un baquet
+d'eau froide et plaça sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se
+trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir dessus une gerbe
+glacée.
+
+Cet homme qui depuis trente années exerçait son terrible ministère
+n'avait jamais exécuté un patient sans être pris, deux ou trois heures
+auparavant, d'un tremblement nerveux dont il ne devenait maître qu'en
+s'administrant des douches d'eau glacée.
+
+Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son manteau, et descendit sans
+bruit l'escalier de sa maison, après avoir soigneusement fermé la porte.
+
+Well close square était désert, à cette heure matinale.
+
+Cependant il y avait un cab dans un angle de la place qui paraissait
+attendre le bourreau.
+
+Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la station de voitures la
+plus proche.
+
+Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le cabman ne lui fit aucune
+question.
+
+Il savait où il allait.
+
+Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un passage au milieu de
+la foule énorme qui de toute part se rendait à Newgate, mais devant
+Saint-Paul, le cabman s'arrêta.
+
+Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit, donna une demi-couronne
+au cabman et appela deux policemen, de qui il se fit reconnaître.
+
+Alors les deux policemen agitèrent leur bâton et, se plaçant à côté de
+lui, crièrent:
+
+--Place! place à Calcraff!
+
+Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en entendant ces mots,
+et Calcraff passait.
+
+Le peuple de Londres a une superstition.
+
+Quiconque touche au bourreau, meurt de sa main quelque jour.
+
+Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur, et Calcraff put-il
+arriver jusqu'à la porte de Newgate, qui s'ouvrit aussitôt devant lui.
+
+Il était alors cinq heures et demie du matin.
+
+Ce fut le portier-consigne qui le reçut.
+
+--Vous êtes en avance, lui dit-il.
+
+--Un peu, répondit Calcraff.
+
+--Le condamné est catholique, comme vous savez.
+
+--Je le sais, dit Calcraff.
+
+--Et on lui dit la messe dans la chapelle.
+
+Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe de
+l'intérieur de la prison et il se rendit à la cuisine, selon son
+habitude.
+
+Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus, il était en proie à
+cette émotion qu'il ne parvenait jamais à dominer qu'au dernier moment.
+
+Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:
+
+--Vous venez boire votre tasse de lait?
+
+--Oui.
+
+Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle se trouvait un bol
+de lait froid.
+
+Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette et sortit de la
+cuisine sans dire un mot.
+
+Deux gardiens l'accompagnaient.
+
+Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une petite salle qui prend
+le jour par en haut.
+
+C'est la salle de la toilette.
+
+C'est là que le bourreau et son aide attendent que le condamné sorte de
+la chapelle.
+
+C'est là que la remise leur en est faite solennellement.
+
+Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un énorme registre tout
+ouvert.
+
+Le gouverneur et les gardiens entrent avec le condamné dans cette salle,
+dont on ferme les portes...
+
+Alors le valet du bourreau ouvre une armoire dans laquelle il prend une
+ceinture de cuir et des courroies.
+
+Les courroies servent à entraver les jambes du condamné, la ceinture lui
+prend les mains, les ramène et les lie derrière le dos.
+
+Quand ces sinistres préparatifs sont terminés, le gouverneur de la
+prison, qui est venu là en grand uniforme, dit à Calcraff:
+
+--Maintenant cet homme est à vous.
+
+--Je le reçois, dit Calcraff.
+
+Et il s'approche du registre ouvert et donne un reçu du condamné, qu'il
+signe de son nom et de son paraphe.
+
+Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé sur le ministre ou le
+prêtre qui l'assiste, et sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers
+l'échafaud.
+
+Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la toilette, Jefferies y
+était seul.
+
+Jefferies était plus pâle et plus tremblant que Calcraff et il
+dissimulait mal son émotion.
+
+Cependant Calcraff n'y prit pas garde.
+
+--Tout est prêt? demanda-t-il.
+
+--Tout, répondit le valet.
+
+Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le long du mur.
+
+--Est-ce que vous avez encore votre tremblement? demanda Jefferies après
+un silence.
+
+--Non, mais...
+
+Calcraff s'arrêta et porta la main à son front.
+
+--Quoi donc? fit Jefferies.
+
+--Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête.
+
+--Ah!
+
+--J'ai comme du feu dans la poitrine et de la glace sur le front.
+
+Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.
+
+--Oh! c'est singulier, dit-il.
+
+Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent.
+
+--Vous devriez pourtant vous habituer, depuis trente ans que vous êtes
+dans le métier,... dit Jefferies.
+
+--Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose... Oh! maintenant, voilà
+que c'est la tête qui me brûle... dit Calcraff.
+
+Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était levé tout à
+l'heure.
+
+Un éclair de sombre joie passa alors dans les yeux de Jefferies.
+
+En même temps les cloches de Saint-Barthélémy commencèrent à tinter, et,
+faisant un effort suprême, le bourreau se releva et dit:
+
+--Il faut pourtant que je fasse mon métier... Bon! voilà que mes jambes
+fléchissent... Soutiens-moi donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon
+Dieu!
+
+--Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, qui sentait
+gronder dans son coeur une tempête de joie.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser l'offre que lui
+faisait Jefferies d'aller lui chercher une seconde tasse de lait.
+
+La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient le condamné apparurent
+dans le corridor.
+
+Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait au mur et la
+souffrance qu'il éprouvait devenait de plus en plus vive.
+
+--Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.
+
+Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff sur le visage duquel
+il épiait avec anxiété les progrès de ce mal mystérieux dont il était
+subitement atteint.
+
+Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda le condamné qui entrait
+soutenu par le prêtre et par le sous-gouverneur.
+
+Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère rougeur monta à son
+front.
+
+La présence de l'abbé Samuel en ce lieu, c'était une attestation muette
+que l'homme gris continuait à veiller sur le malheureux qui croyait sa
+dernière heure arrivée.
+
+John était pâle, mais il marchait la tête haute, et s'il ne conservait
+que peu d'espoir, du moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.
+
+L'attitude de John était si noble, si résignée, si exempte de faiblesse,
+du reste, qu'une grande émotion s'était emparée de tous ceux qui
+composaient son funèbre cortége.
+
+Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur avait cessé de rire, et on
+voyait deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
+
+Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage:
+
+--Nous vous remettons cet homme, et il est à vous désormais.
+
+Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea pas de la place où il
+était.
+
+Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en perdant le point d'appui
+de la muraille.
+
+L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff, mais un regard de Jefferies
+le rassura.
+
+Ce dernier s'approcha alors du condamné avec les entraves et il lui
+passa la ceinture.
+
+John Colden n'opposa aucune résistance.
+
+Tout le monde se tenait à l'écart, comme si chacun avait eu peur de
+toucher à ces courroies maudites qui allaient réduire John Colden à
+l'impuissance.
+
+Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de lui, et il y eut un moment
+où les lèvres de Jefferies furent si près de l'oreille du prêtre
+qu'elles murmurèrent:
+
+--Calcraff ne peut plus marcher... courage!
+
+John Colden entendit et le sang afflua à son coeur, et son visage pâle
+s'empourpra tout à coup.
+
+Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après la ceinture.
+
+Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies aux pieds.
+
+Alors le gouverneur de la prison, personnage qui n'apparaissait qu'aux
+grandes occasions, entra et fit un signe à Calcraff.
+
+Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha du registre et se mit à
+écrire d'une main tremblante le reçu du condamné.
+
+Mais, comme il ne manquait plus que sa signature au bas de l'acte, ses
+jambes fléchirent, ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant:
+
+--Je crois que je vais mourir.
+
+Ce fût un coup de théâtre.
+
+Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur et le shériff se
+regardèrent.
+
+Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:
+
+--Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse qui le prend.
+Ordinairement, c'est la veille qu'il l'a.
+
+On savait que Calcraff avait souvent un tremblement nerveux quelques
+heures avant les exécutions.
+
+Le shériff lui dit:
+
+--Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la loi. Du courage!
+
+Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à d'horribles convulsions
+et disait:
+
+--Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force.
+
+On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur tira de sa poche un
+flacon de sels.
+
+Calcraff essaya par deux fois de se relever, il ne le put pas.
+
+Cependant on n'était plus assez loin du mur d'enceinte de la prison pour
+ne pas entendre le murmure strident de la foule qui s'impatientait à
+mesure que l'heure approchait.
+
+--Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur.
+
+--C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff, levez-vous!
+
+--Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les tortures n'avaient plus de
+nom.
+
+John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait qu'en ce moment sa vie
+tenait à un miracle.
+
+--Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle et chacun de ses
+hurlements augmente l'agonie de ce malheureux.
+
+--Il faut en finir, dit le shériff.
+
+--Certainement, dit le gouverneur.
+
+Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.
+
+--Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis vingt ans pour ne le savoir
+remplacer au besoin, dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...
+
+--Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...
+
+Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions, et le shériff
+fit signe qu'il fallait passer outre.
+
+Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot: Courage.
+
+Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se mit en route.
+
+Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre la cuisine.
+
+C'est par là, on le sait, que le condamné sort pour mourir.
+
+On avait tendu dans la cuisine deux grands draps blancs qui masquaient
+les fourneaux et formaient comme une ruelle.
+
+La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était encore fermée, mais on
+entendait, au travers, les trépignements et les sourds frémissements de
+la foule impatiente de voir mourir un homme.
+
+En ce moment John Colden sentit un peu de sa force d'âme l'abandonner.
+
+Comment pouvait-il croire encore qu'on allait le sauver?
+
+C'est à cette dernière minute qu'on offre au condamné un verre de gin.
+
+Le cuisinier se présenta donc avec un plateau sur lequel était un verre
+plein.
+
+John Colden le refusa.
+
+--A quoi bon? dit-il.
+
+Et il se remit en marche.
+
+Alors la porte s'ouvrit.
+
+Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur et serré à la gorge par
+cette mystérieuse épouvante de la mort qui s'empare des plus braves.
+
+Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec le seuil de la porte et
+tout à l'entour une nuée de têtes qui vociféraient.
+
+Les torches des aides brûlaient encore.
+
+La corde pendait au gibet.
+
+--Courage! dit le prêtre.
+
+Et il embrassa le condamné.
+
+John Colden fit un effort suprême, et, franchissant le seuil de la
+porte, il se trouva sur l'échafaud.
+
+Alors, il promena un dernier regard, un regard où se lisait encore un
+reste d'amour pour la vie, mélangé à une résignation toute chrétienne.
+
+Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.
+
+John se retourna et chercha le prêtre des yeux.
+
+Le prêtre n'était plus là.
+
+--Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu sauve l'Irlande!
+
+Et comme il regardait encore, cherchant dans cette marée humaine un
+visage ami, Jefferies lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne
+vit plus rien!
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Pour comprendre maintenant ce qui allait se passer, il faut sortir de
+Newgate, abandonnant un moment John Colden, qui avait déjà la corde
+au cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre l'homme gris et
+Shoking. Ceux-ci n'avaient pas bougé de cette chambre dans laquelle le
+commis dormait toujours profondément.
+
+Jusqu'à l'heure où les cloches de Saint-Barthélémy avaient commencé à se
+faire entendre, l'homme gris, accoudé à la fenêtre, dominant cette nuée
+de têtes d'où montait, un murmure plus strident de minute en minute,
+avait tranquillement fumé cigare sur cigare. La lueur des torches,
+que les sous-aides du bourreau avaient fichées aux quatre coins de
+l'échafaud, projetait dans la chambre assez de clarté pour que l'homme
+gris et Shoking se passassent de lumière.
+
+Au petit jour, les torches s'éteignirent; puis les cloches commencèrent
+à tinter. Alors l'homme gris quitta la fenêtre et dit à Shoking:
+
+--Je vais avoir besoin de ton épaule.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu vas voir.
+
+Il ferma la fenêtre et alla prendre sur la cheminée cette boule de
+cuivre qu'il avait apportée dans sa poche et qui avait la grosseur d'une
+pomme de calville.
+
+--Regarde bien, dit-il.
+
+--Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela?
+
+--Cette boule est creuse.
+
+--Ah!
+
+--Elle est pleine d'air comprimé et si elle éclatait, elle produirait
+l'effet d'une bombe: c'est-à-dire que ses éclats iraient tuer à cent
+mètres et briseraient tout ce qu'ils rencontreraient...
+
+--Après? fit Shoking avec curiosité.
+
+L'homme gris prit ensuite la canne à laquelle il ajusta une petite
+crosse.
+
+Puis il vissa la boule en dessous.
+
+--Voilà que cela ressemble à un fusil, dit Shoking.
+
+--C'en est un.
+
+--Où est la balle?
+
+--Dans le canon. Vois-tu la détente?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! cette détente fait mouvoir un piston; ce piston descend dans
+la boule pleine d'air comprimé et soulève une soupape.
+
+La soupape laisse échapper un jet d'air et ce jet d'air chasse la balle
+avec autant de force qu'une charge de poudre.
+
+Le canon est rayé et la balle va tout droit à son but, pour peu que le
+tireur ait visé juste.
+
+--Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du coup.
+
+--Imbécile! répondit l'homme gris, un fusil à vent ne fait pas de bruit:
+sans cela je me servirais d'une arme à feu.
+
+--Maître, dit encore Shoking, qu'arriverait-il si votre balle ne coupait
+pas la corde?
+
+--John Colden serait perdu.
+
+Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur:
+
+--Pourquoi donc avez vous besoin de mon épaule?
+
+--Pour me faire un point d'appui et viser plus juste.
+
+--Ah!
+
+Le fusil était prêt. L'homme gris s'approcha de la fenêtre, mais,
+au lieu de l'ouvrir, il passa sa main gauche sur un des carreaux, et
+Shoking entendit un sourd crépitement.
+
+Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme gris venait de couper une
+vitre.
+
+--Que faites-vous? dit Shoking.
+
+--Je fais un passage à la balle.
+
+--Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fenêtre?
+
+--Parce qu'il faut tout prévoir, et que si la fenêtre était ouverte,
+nous pourrions être aperçus des gens qui seront sur l'échafaud au
+dernier moment. Les cloches sonnaient toujours et le jour grandissait.
+
+La foule avait peine à contenir son impatience, car le moment
+approchait.
+
+--Mets-toi là, dit l'homme gris en plaçant Shoking au milieu de la
+chambre, à deux pas de la fenêtre et tiens-toi bien quand tu sentiras le
+canon du fusil sur ton épaule.
+
+--Soyez tranquille, répondit Shoking, je serai aussi immobile qu'une
+statue.
+
+L'homme gris s'approcha de la fenêtre et attendit, la montre à la main.
+
+Sept heures sonnèrent. Au même instant, la porte de Newgate s'ouvrit et
+le condamné parut.
+
+La foule se prit à trépigner et on entendit de sourds craquements.
+C'étaient les chaînes qui entouraient l'échafaud qui se brisaient sous
+l'effort de la foule.
+
+L'homme gris vit John Colden debout sur l'échafaud, à côté de Jefferies,
+plus pâle que lui.
+
+Et alors il revint derrière Shoking et appuya le canon du fusil sur son
+épaule.
+
+Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamné, la trappe joua et un
+immense murmure monta des profondeurs de la foule.
+
+John Colden se balança dans les airs l'espace d'une seconde. Soudain
+l'homme gris pressa la détente et la balle siffla.
+
+Soudain aussi la corde fut coupée en deux, à un pied ou deux de la tête
+de John Colden.
+
+Et le pendu tomba sur le sol, en même temps qu'une nouvelle rumeur se
+faisait entendre... La foule avait brisé les chaînes, envahi l'espace
+resté libre autour de l'échafaud, bousculé les policemen et renversé
+l'échafaud...
+
+Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la fenêtre et purent voir un
+spectacle inouï.
+
+Les fenians étaient maîtres du terrain et ils emportaient John Colden
+évanoui, mais vivant.
+
+* * * * *
+
+--Maintenant, dit l'homme gris à Shoking, sauvons-nous et au plus vite,
+car il ne fait pas bon ici désormais.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+On lisait le lendemain dans le _Times_.
+
+«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté la reine s'aperçoive
+des périls que nous courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours
+croissante du fenianisme.
+
+Ce n'est plus seulement la police qu'il faut armer et mettre en
+campagne.
+
+La police est insuffisante vis-à-vis de cette armée occulte,
+souterraine, et qui menace notre ordre social jusque dans ses
+fondements.
+
+C'est avec une profonde stupeur que nous avons appris et que l'Europe
+apprendra ce qui s'est passé hier.
+
+Un Irlandais, appelé John Colden, condamné à mort pour crime
+d'assassinat, a été enlevé sur l'échafaud même et soustrait à la
+vindicte publique.
+
+Diverses circonstances mystérieuses ont précédé et suivi cet événement
+étrange et audacieux.
+
+Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à Newgate vers six heures du
+matin pour y remplir son ministère, a été pris subitement de convulsions
+et de coliques, et comme il était impossible de surseoir à l'exécution,
+c'est son valet, nommé Jefferies, qui l'a remplacé.
+
+Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est monté sur l'échafaud.
+
+On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé ensuite du bonnet noir et
+la trappe s'est ouverte, lançant le patient dans l'espace.
+
+Mais au même instant la corde s'est cassée, et le patient est tombé sur
+le sol, encore vivant.
+
+Au même instant aussi le peuple a brisé les chaînes qui entouraient
+l'échafaud, et, malgré la police, malgré la force armée, le patient à
+été enlevé et emporté.
+
+Jusqu'à présent il a été impossible de savoir ce qu'il était devenu.
+
+Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze mille Irlandais entouraient
+l'échafaud, et que le peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse
+aux exécutions, n'avait pu approcher.
+
+Les policemen de service dans la Cité ont affirmé que, dès la veille,
+neuf ou dix heures du soir, une véritable marée humaine avait envahi les
+abords de Newgate, et que l'élément irlandais y dominait.
+
+Un brigadier de policemen était même allé à Scotland Yard avertir sir
+Richardson, le chef de la police de Londres.
+
+Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné le but réel de cette
+manifestation populaire, et il s'est borné à doubler le nombre des
+policemen.
+
+Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et quand la foule a fini par
+s'éclaircir, qu'on a fini par comprendre ce qui s'était passé.
+
+D'abord on a cru que Jefferies, le valet du bourreau, était le complice
+des fenians et qu'il avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès
+lors, se serait brisée facilement sous le poids du condamné.
+
+Mais il a fallu renoncer à cette supposition et reconnaître l'innocence
+de Jefferies.
+
+La corde a été coupée par une balle, au moment même où elle se tendait.
+
+On a retrouvé cette balle dans le mur de la prison, un peu à gauche de
+la porte.
+
+Cependant on n'avait pas entendu de coup de feu.
+
+A force de recherches, voici ce qu'on a appris:
+
+Tout le monde connaît à Londres la grande maison de banque Harris et
+Cie.
+
+Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis Newgate et précisément
+en face de l'endroit où on dresse ordinairement l'échafaud.
+
+Un seul employé couche dans la maison.
+
+Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, demeurent dans
+l'agglomération et arrivent le matin par les chemins de fer ou les
+omnibus.
+
+L'étonnement de ces divers employés a été grand lorsqu'ils ont trouvé la
+porte fermée à dix heures du matin.
+
+La police avait fini par faire évacuer Old Bailey, l'échafaud avait
+disparu et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.
+
+Cependant le caissier avait frappé vainement, la maison demeurait close
+et l'employé gardien ne paraissait pas.
+
+Un serrurier a ouvert la porte.
+
+Alors on est monté dans la chambre où M. Smith, c'est le nom de cet
+employé, couche ordinairement.
+
+On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond sommeil, dont il a été
+impossible de le tirer tout d'abord.
+
+Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté qu'il était sous l'influence
+d'un narcotique puissant, et ce n'est qu'en lui faisant respirer de
+l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler à la vie.
+
+Pressé de questions, l'employé a répondu alors qu'il avait, sur l'ordre
+de M. Harris, introduit la veille, dans sa chambre, un Français curieux
+de voir de près une exécution capitale, que ce Français lui avait offert
+un cigare et que lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré trois
+gorgées de fumée.
+
+La police a été avertie.
+
+Elle a commencé par découvrir un carreau de la fenêtre coupé avec un
+diamant; puis elle a retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à
+vent, celui qui a servi sans doute à chasser la balle qui est allée
+s'enfoncer dans le mur de Newgate, après avoir opéré la section de la
+corde.
+
+A propos de fusil à vent, il faut que la police de Londres nous permette
+de lui donner un conseil.
+
+En France, le fusil à vent est une arme prohibée, et en France on a
+raison.
+
+En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun bruit et qui peut, par
+conséquent, servir à commettre des crimes, est vendue publiquement chez
+tous les arquebusiers.
+
+Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons pas que cette liberté
+doive s'étendre jusqu'à permettre la vente d'un engin qui peut être
+employé d'une manière aussi funeste.
+
+M. Harris, averti par la police, s'est empressé d'accourir, et voici les
+renseignements qu'il a donnés:
+
+Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe, se disant chargé par
+le gouvernement de son pays d'une mission scientifique, s'est présenté
+porteur d'une lettre de crédit importante.
+
+M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement à sa disposition et
+accéder à tous ses désirs.
+
+C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de visiter Newgate,
+Saint-Barthélémy, et enfin qu'il s'est installé dans cette chambre de
+la maison de banque, dans le but, disait-il, de faire des études sur la
+mort par strangulation.
+
+Cet audacieux étranger est-il réellement Français? On en doute.
+
+Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était de connivence avec les
+fenians qui ont enlevé John Colden.
+
+On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer que la police
+l'arrêtera.
+
+Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff a été pareillement l'objet
+d'une enquête.
+
+On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné dans une tasse de
+lait.
+
+Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au fond du bol, a déclaré
+qu'il n'y avait aucune trace de poison.
+
+Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques heures.
+
+Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater qu'un trou avait été
+percé dans le plafond de son laboratoire.
+
+Ce trou, comme on va le voir, a été un indice précieux pour la
+police...»
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+L'article du _Times_ continuait ainsi:
+
+«Calcraff demeure dans Well close square, quartier du Wapping.
+
+Il habite une maison de chétive apparence occupée par un public-house au
+rez-de-chaussée et par des gens sans aveu aux étages supérieurs.
+
+Parmi ces derniers est une femme, si on peut donner ce nom à une
+créature perdue de vices et de débauches, qui vit avec les matelots et
+les voleurs, et est perpétuellement en état d'ivresse.
+
+Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une chambre juste au-dessus du
+laboratoire de Calcraff.
+
+C'est donc chez elle que le trou a été percé à l'aide d'une tarière.
+
+Betty a été arrêtée.
+
+Mais elle a prouvé qu'elle n'avait point passé la nuit chez elle depuis
+trois jours.
+
+Seulement, elle s'est souvenue avoir passé la soirée dans une
+taverne appelée le Black horse, en compagnie de deux hommes qu'elle a
+parfaitement dépeints.
+
+L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent à la canaille de
+Londres.
+
+C'est un rough appelé John.
+
+Il a été facile de le retrouver dans un public-house où il buvait sans
+relâche depuis l'avant-veille, montrant complaisamment une poignée d'or
+qui lui avait été donnée, disait-il, par lord Vilmot.
+
+Qu'est-ce que lord Vilmot?
+
+Nul ne le sait, et, en dépit des assertions du rough, aucun membre du
+parlement ne porte ce nom-là.
+
+Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur excentrique qui se déguise
+en mendiant et court les tavernes du Wapping en se faisant appeler
+Shoking.
+
+Pressé de questions et menacé d'être mis en prison, John a fait des
+aveux.
+
+Il a reconnu qu'il avait passé la soirée au Black horse avec Betty et
+un certain personnage dont il a donné le signalement et qui n'est connu
+dans le Wapping que sous le sobriquet de l'_homme gris_.
+
+Cet homme gris l'aurait aidé à coucher Betty ivre morte sur un banc de
+Well close square et à lui voler ensuite la clé de sa chambre.
+
+Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce mystérieux lord Vilmot,
+qui est, paraît-il, introuvable, se sont introduits dans la chambre de
+Betty, tandis que cette créature dormait à la belle étoile.
+
+Alors l'homme gris a percé un trou dans le plancher, au-dessus du
+laboratoire de Calcraff, afin, disait-il, de se procurer de la corde de
+pendu pour plaire à lord Vilmot.
+
+Mais, le trou percé, cet homme a renvoyé le rough et il est resté seul
+dans la chambre de Betty.
+
+A quoi a servi ce trou?
+
+On a fini par le découvrir.
+
+Calcraff prend du thé le soir, et la théière dont il se sert était
+précisément au-dessous de ce trou sur une table.
+
+Le même chimiste qui avait analysé le bol de lait, a trouvé dans la
+théière une substance vénéneuse qui a occasionné les vomissements et les
+tranchées auxquelles il s'était trouvé en proie le lendemain.
+
+On a tout lieu de croire que les fenians, dont l'homme gris paraît être
+un agent important, avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner du
+temps et faire surseoir l'exécution.
+
+Enfin, le rough John, ayant été mis en rapport avec M. Harris, lui
+a dépeint ce personnage appelé l'homme gris avec une exactitude
+si parfaite que le banquier a cru reconnaître le Français Firmin
+Bellecombe.
+
+La police continue ses investigations, mais jusqu'à présent elle n'a pu
+découvrir ni le prétendu lord Vilmot ni l'homme gris.
+
+Il est probable que ces deux hommes sont affiliés au fenianisme.»
+
+Ainsi se terminait l'article du _Times_.
+
+Or, il était dix heures du matin, et lord Palmure, qui achevait de
+déjeuner, en avait fait la lecture à sa fille miss Ellen.
+
+Miss Ellen était demeurée impassible.
+
+--Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit enfin le noble lord.
+
+--Mon père, répondit-elle, je pense que le _Times_ se trompe.
+
+--Comment cela?
+
+--Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle l'homme gris est affilié aux
+fenians?
+
+--Oui.
+
+--Le _Times_ se trompe. Cet homme n'est point un affilié, c'est leur
+chef suprême.
+
+Lord Palmure eut un geste d'étonnement.
+
+--Cet homme poursuivit miss Ellen, est le même qui nous a enlevé Ralph.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--Le même qui a osé venir ici... en pleine nuit...
+
+--Vous l'avez donc vu?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Et c'est un Français?
+
+--Je ne sais pas. Il parle le français, l'anglais et l'allemand avec une
+remarquable pureté.
+
+Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-là qui vous a mis un masque
+de poix sur le visage.
+
+--Est-ce possible?
+
+--C'est lui qui a sauvé Ralph du moulin, c'est lui qui l'a fait
+disparaître.
+
+--Et où peut-il être cet enfant? dit encore lord Palmure.
+
+--Je le sais, moi.
+
+--Vous!
+
+--Oui, mon père. Il est aujourd'hui, sous un nom d'emprunt, inscrit sur
+les registres de Christ's hospital et, par conséquent, inviolable.
+
+Lord Palmure poussa un cri de rage.
+
+--Mais comment savez-vous tout cela? dit-il.
+
+Miss Ellen fronça le sourcil.
+
+--Écoutez-moi, mon père, dit-elle enfin.
+
+--Parlez...
+
+--Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me suis fait un serment.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de briser l'oeuvre tout entière, en terrassant l'ouvrier.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Le jour où les fenians n'auront plus de chef, ils seront vaincus.
+
+--Et, selon vous, ce chef est cet _homme gris_?
+
+--Oui.
+
+--Et c'est avec lui que vous voulez lutter?
+
+--Je lutterai et je triompherai, dit froidement mis Ellen.
+
+--Vous, ma fille?
+
+--Moi, mais à une condition.
+
+--Voyons?
+
+--Au lieu de m'interroger, mon père, au lieu de vouloir pénétrer mes
+projets, vous les servirez aveuglément.
+
+--Mais.
+
+Un sourire altier vint aux lèvres de la jeune fille:
+
+--Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis qu'une femme, une enfant
+même, et il est temps encore que je reste dans mon rôle. Cependant j'ai
+la foi qui fait les âmes hardies, j'ai la volonté, j'ai le génie!...
+
+Seule, toute seul, si vous le voulez, mon père, j'engagerai avec
+le personnage mystérieux que je hais, une lutte dans laquelle il
+succombera, je vous le jure.
+
+Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte d'admiration.
+
+--Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obéisse.
+
+--Sans m'interroger jamais.
+
+--Soit, dit le noble lord.
+
+--Vous me le promettez, mon père?
+
+--Je vous le jure.
+
+Un éclair passa dans les yeux de miss Ellen.
+
+--A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle, je saurai bien
+t'arracher ton masque et te faire dire ton vrai nom.
+
+A nous deux?
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc juré la perte de l'homme
+gris.
+
+Était-ce parce que ce mystérieux personnage avait osé s'introduire chez
+elle en pleine nuit et lui tenir un langage plein d'audace?
+
+Était-ce parce qu'il s'était jeté au travers des projets de lord Palmure
+et lui avait arraché cet enfant sur lequel le noble pair avait fondé de
+secrètes espérances de fortune?
+
+Était-ce enfin parce que cet homme l'avait, par deux fois, tenue courbée
+sous son regard dominateur?
+
+Non, miss Ellen eût peut-être pardonné tout cela.
+
+Elle haïssait maintenant l'homme gris, elle s'était fait le serment de
+lui voir un jour au cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris
+avait son secret.
+
+Et qu'il nous soit permis de nous reporter à ce jour où il lui était
+apparu dans cette petite chambre d'une maison de Sermon lane où la jeune
+patricienne allait revêtir son costume de dame des prisons.
+
+On se rapelle ce qui s'était passé.
+
+L'homme gris avait dit à miss Ellen:
+
+--Je sais où sont les lettres d'amour que vous avez écrites au
+malheureux Dick Harrisson.
+
+Et dès lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il avait voulu.
+
+Elle avait consenti à céder son voile noir et sa robe de laine à
+Suzannah l'Irlandaise; elle avait attendu dans cette chambre le retour
+de la maîtresse de Bulton.
+
+Puis, quand Suzannah était revenue, lorsqu'elle lui avait rendu ce
+costume que miss Ellen considérait désormais comme souillé par un impur
+contact, elle l'avait entassé pièce à pièce, à l'exception de la plaque
+de cuivre, dans le poêle de faïence, qui se trouvait dans la chambre et
+elle y avait mis le feu.
+
+On se souvient encore que l'homme gris, en quittant miss Ellen, lui
+avait dit:
+
+--Demain, à minuit, je serai chez vous.
+
+L'homme gris n'avait point tenu sa parole.
+
+Pourquoi?
+
+Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez elle, avait trouvé une
+lettre sur sa cheminée.
+
+D'où venait-elle? qui l'avait apportée? mystère!
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+ «Miss Ellen,
+
+ Je m'absente pour quelques jours et ne puis être au rendez-vous
+ que je vous ai donné. Ne craignez rien, _elles_ sont en sûreté.
+
+ Votre ennemi.»
+
+Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement. L'homme gris n'avait
+point reparu.
+
+Mais, comme on le voit, le _Times_ donnait de ses nouvelles, et miss
+Ellen avait fait le serment de perdre cet homme qui avait l'audace de
+posséder le secret de sa faute.
+
+Donc, la fière patricienne avait obtenu que son père devînt l'aveugle
+instrument de ses volontés.
+
+Dès ce jour-là, elle lui dit:
+
+--Mon père, l'argent est le nerf de la guerre, il me faut un crédit
+illimité chez vos banquiers.
+
+Lord Palmure lui avait remis un volumineux carnet de chèques de la
+banque de Londres, lui disant:
+
+--Quand il sera épuisé, je vous en remettrai un autre.
+
+Et, le soir même, miss Ellen se mit en campagne.
+
+A huit heures et demie, tandis que lord Palmure se rendait au parlement,
+miss Ellen vêtue de couleurs sombres, un voile épais sur le visage et
+enveloppée dans un grand manteau dont le capuchon pouvait au besoin
+dissimuler complètement ses traits, miss Ellen, disons-nous, monta dans
+un petit coupé bas, attelé d'un seul cheval, conduit par un cocher sans
+livrée, et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave square, se
+fit conduire de l'autre côté du pont de Westminster, dans le quartier du
+Southwark.
+
+--Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour lui indiquer la rue où
+elle voulait aller.
+
+C'était dans Adams' street, si on s'en souvient, que logeait la pauvre
+mistress Harrisson, la mère de l'infortuné Dick, qui était mort d'amour
+pour miss Ellen.
+
+Le coupé était traîné par un excellent cheval, et, bien que le trajet
+fût assez long, miss Ellen fut bientôt arrivée à l'entrée d'Adams'
+street.
+
+Là elle fit arrêter, mit pied à terre, enjoignit au cocher de ne point
+bouger de place et s'aventura toute seule dans ce quartier misérable, où
+une femme de qualité n'aurait pas osé passer en plein jour.
+
+Le Southwark n'est pas, du reste, un quartier dangereux et mal famé
+comme White Chapel et le Wapping.
+
+Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en parcourent les rues; il y
+a peu de voleurs, par la raison toute simple qu'il n'y a rien à voler.
+
+Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement aussi le théâtre
+de ces scènes de meurtre qui ensanglantent si souvent les quartiers
+populeux de Londres.
+
+Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie catholiques.
+
+C'est dans le Southwark qu'est, du reste, la cathédrale de ces derniers,
+Saint-George.
+
+Peut-être aussi est-ce à cause de cela que les prêtres anglicans, avides
+de propagande et de conversions, sont plus nombreux là que partout
+ailleurs.
+
+Il y a des chapelles à chaque coin de rue, et il n'est pas de famille
+catholique qui ne soit épiée, surveillée, et auprès de laquelle les
+clergymen ne tentent mille efforts pour la ramener dans le giron de
+l'Église réformée.
+
+Où allait miss Ellen?
+
+Elle passa sans s'arrêter devant la porte de cette maison, où était mort
+Dick Harrison; elle suivit Adams' street dans toute sa longueur, et ne
+ralentit sa marche qu'à l'entrée d'un de ces passages noirs, qui sont
+nombreux dans Londres et qui portent le nom de _court_.
+
+Celui-là se nommait _King's court_, ce qui voulait dire _passage du
+Roi_.
+
+Ce n'était certainement pas la première fois que miss Ellen s'aventurait
+dans ce quartier, car elle entra dans le passage sans aucune hésitation,
+et peu soucieuse de l'obscurité brumeuse qui y régnait et que ne
+parvenait point à dissiper un maigre et unique bec de gaz placé à
+l'entrée.
+
+Elle chemina jusqu'au milieu et frappa à une porte qui se trouvait sur
+la gauche.
+
+La maison dans laquelle cette porte donnait accès était noire, enfumée,
+composée d'un seul étage et d'un rez-de-chaussée, et les fenêtres en
+étaient garnies de carreaux de papier huilé, en guise de vitres.
+
+Une seule de ces fenêtres était éclairée, si toutefois on pouvait
+prendre pour de la clarté un rayon blafard qui s'en échappait.
+
+Miss Ellen frappa trois petits coups secs et régulièrement espacés.
+
+Alors une voix se fit entendre derrière la porte.
+
+--Qui est là? disait-elle.
+
+--Je viens de Chester street, répondit miss Ellen.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+La jeune patricienne se trouva alors au seuil d'une salle délabrée, d'où
+s'échappait une odeur nauséabonde, et au milieu de laquelle un poêle en
+faïence laissait échapper quelques flammes bleuâtres.
+
+C'était la clarté aperçue du dehors.
+
+Deux enfants, demi-nus, un petit garçon et une fille de dix ou douze
+ans, étaient couchés sur un amas de paille fétide.
+
+Auprès du poêle, une femme encore jeune, mais dont le visage amaigri
+trahissait une vie de privations, raccommodait, à la lueur du foyer
+quelques loques qui n'avaient plus forme de vêtements humains.
+
+En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec une sorte d'empressement.
+
+--Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit miss Ellen.
+
+--Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi l'ont emmené; il est en
+prison.
+
+Les enfants s'étaient levés et entouraient la jeune fille avec une sorte
+de curiosité mélancolique.
+
+--Oui, reprit la femme, depuis que vous nous avez abandonnés, milady,
+le malheur est revenu... Paddy est en prison, et sans la charité d'un
+prêtre catholique, nos enfants et moi serions morts de faim...
+
+Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir silencieusement
+auprès du poêle, sans témoigner la moindre répugnance pour ce bouge
+infect, où régnait une atmosphère nauséabonde.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+La pauvresse continua:
+
+--Vous nous avez abandonnés, milady, et vous avez eu bien tort, je vous
+jure, car Paddy n'était point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a
+pu pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher son secret.
+
+Prières et menaces n'y ont rien fait.
+
+Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il avait employés par votre
+ordre, ont tout bouleversé dans le logis de la pauvre dame, fouillé
+partout et qu'ils sont allés jusqu'à la menacer de la tuer, si elle ne
+vous rendait pas ce qu'elle savait, il vous a dit la vérité.
+
+Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous nous avez abandonnés.
+
+--Je m'en repens, dit simplement miss Ellen, et je vais venir de nouveau
+à votre aide.
+
+Ce disant, elle posa deux guinées sur le poêle.
+
+La pauvresse allongea vivement la main vers cet or et un rayon de joie
+brilla dans ses yeux.
+
+Mais ce rayon s'éteignit presque aussitôt.
+
+--Hélas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon Paddy.
+
+--Il est donc en prison? demanda miss Ellen.
+
+--Oui, milady.
+
+--En prison pour dettes?
+
+--A White cross, milady.
+
+--Et pour quelle somme?
+
+--M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui vouliez du bien, lui avait
+prêté cinq guinées, à la condition qu'il en rendrait quinze.
+
+--Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison?
+
+--Oui, milady.
+
+--Il faudra l'aller délivrer, Ann, dit miss Ellen.
+
+Et elle tira de son sein un petit portefeuille en maroquin vert et en
+retira un billet de vingt livres, qu'elle tendit à la pauvresse.
+
+Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit à genoux devant la jeune
+fille et baisa le bas de sa robe.
+
+--Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est trop tard, ce soir, pour que
+vous alliez à White cross payer la pension de votre mari; mais vous irez
+demain, n'est-ce pas?
+
+--Oh! oui, milady, dès demain matin.
+
+--Et vous lui direz que j'ai de la besogne à lui donner; et que s'il
+veut venir dans Chester street demain, à pareille heure, et m'attendre
+à la petite porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui lui seront
+agréables.
+
+La pauvresse pleurait de joie et les enfants baisaient avec tendresse
+les mains de miss Ellen.
+
+Celle-ci reprit:
+
+--Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez été réduite à implorer la
+charité d'un prêtre catholique?
+
+--Oui, milady.
+
+--Vous n'êtes pourtant pas de cette religion?
+
+--Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu faire pour nous, disant
+que nous ne sommes pas du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants à
+la maison de refuge; on les a refusés en disant qu'il n'y avait pas de
+place.
+
+Il y avait un mois que Paddy était en prison. J'avais tant travaillé que
+j'avais les yeux comme perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans
+pain était arrivé.
+
+Mes pauvres enfants n'avaient pas mangé depuis la veille et je me
+soutenais à peine.
+
+Comme je les entendais crier et pleurer, le désespoir me prit; je sortis
+comme une folle et je m'en allai par les rues tendant la main, au risque
+de me voir conduire en prison par un policeman.
+
+Mais dans le Southwark, qui donc pourrait faire l'aumône, puisque tout
+le monde aurait besoin de la recevoir?
+
+Il y avait plus de deux heures que j'errais à l'aventure, implorant
+vainement la charité des passants.
+
+Mes forces s'épuisaient, mes oreilles bourdonnaient, j'avais du sang
+dans les yeux.
+
+A force de marcher, j'étais arrivée à la porte de Saint-George, l'église
+des catholiques.
+
+Là, mes yeux se fermèrent, en même temps que mes jambes fléchissaient,
+et je m'écriai:
+
+--Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre volonté, mais donnez
+du pain à mes enfants...
+
+Un prêtre sortait de l'église en ce moment.
+
+Il entendit mes dernières paroles, il vint à moi et me releva.
+
+--Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne jamais ceux qui s'adressent
+à lui.
+
+Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec émotion, j'oubliai en ce
+moment tout ce que les clergymen nous ont enseigné contre les prêtres
+catholiques.
+
+Celui-là me donna le bras et voulut que je le conduisisse auprès de mes
+enfants.
+
+En route, il entra chez un boulanger et il acheta du pain, puis chez
+un boucher et il y prit un morceau de viande, et enfin dans un
+public-house, où il se fit donner un pot de bière.
+
+Il ne me demanda pas, lui, si j'étais anglicane ou catholique. Il disait
+que tous les hommes sont frères.
+
+Chaque semaine, il vient nous visiter et il nous donne une couronne.
+C'est de quoi vivre pendant huit jours.
+
+--Lui avez-vous dit que Paddy était en prison?
+
+--Hélas! oui, répondit Ann, mais il n'est pas riche, le pauvre homme, et
+je crois bien qu'il donne aux pauvres le peu qu'il a. Où aurait-il pris
+quinze guinées?
+
+--C'est juste.
+
+Miss Ellen garda un moment le silence, puis tout à coup:
+
+--Ainsi il vient toutes les semaines?
+
+--Oui, milady.
+
+--A jour fixe?
+
+--Oui.
+
+--Quel est ce jour?
+
+--Le dimanche soir.
+
+Miss Ellen réfléchit qu'on était alors au lundi.
+
+--Ainsi, dit-elle, il est venu hier?
+
+--Oui, milady.
+
+--Et vous ne le verrez pas avant dimanche prochain?
+
+--Je ne crois pas.
+
+Miss Ellen réfléchit encore.
+
+--Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un prêtre de la paroisse
+Saint-George?
+
+--Non, répondit Ann, il est de Saint-Gilles, de l'autre côté de l'eau,
+mais il vient à Saint-George quelquefois.
+
+Miss Ellen tressaillit.
+
+--Savez-vous son nom? dit-elle encore.
+
+--Oui, on l'appelle l'abbé Samuel.
+
+Ce nom n'était sans doute pas inconnu à miss Ellen, car elle ne put
+réprimer un geste de surprise et peut-être de joie.
+
+--Vous le connaissez? dit Ann.
+
+--On m'en a parlé. Il est jeune, n'est-ce pas?
+
+--Tout jeune. Il n'a pas trente ans.
+
+Miss Ellen se leva.
+
+--Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je vais vous donner.
+
+--Parlez, milady.
+
+--Demain matin, vous irez à White cross, et vous ferez mettre votre mari
+en liberté.
+
+--Oui, milady.
+
+--Puis, vous lui direz que sa fortune, la vôtre, celle de vos enfants
+est faite s'il veut m'obéir.
+
+--Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il le faut, dit Ann.
+
+Miss Ellen sourit.
+
+--Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien d'impossible. Vous lui direz
+qu'il ne manque pas de venir demain soir.
+
+--Dans Chester street, à la petite porte du jardin?
+
+--Oui.
+
+--Il y sera, milady, je vous le jure.
+
+--Faites-moi encore une promesse, Ann.
+
+--J'écoute, milady.
+
+--Si par hasard le prêtre catholique vous venait visiter avant dimanche,
+vous ne lui parleriez pas de moi.
+
+--Je vous le jure, dit Ann.
+
+Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile sur son visage et s'en
+alla.
+
+--Je suis bien sur la trace de l'abbé Samuel, se dit-elle, quand je
+tiendrai celui-là, je serai sur la piste de l'homme gris!
+
+Voici que le hasard se met dans mon jeu.
+
+Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour rejoindre la voiture qui
+l'attendait à l'autre extrémité.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Comme miss Ellen entrait dans Adam's street deux roughs complétement
+ivres sortaient d'une taverne.
+
+Miss Ellen doubla le pas.
+
+Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, lui prit la taille et lui
+dit:
+
+--Où vas-tu donc ainsi, cher amour?
+
+Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre glissa des bras de
+l'ivrogne et prit la fuite.
+
+Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à courir après elle.
+
+Le rough lui criait:
+
+--Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es Fanny, la fille de
+l'écaillère Bentam, et tu cours chez John Farlen, ton amant.
+
+En parlant ainsi, le rough était de bonne foi; et miss Ellen avait beau
+courir, il la gagnait de vitesse, répétant:
+
+--Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais, et la maîtresse de
+ce fainéant de John Farlen, à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de
+poing; mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa femme... et nous
+verrons alors, s'il est bon à quelque chose.
+
+Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle était tout à l'heure à
+l'extrémité d'Adams' street, où elle retrouverait sa voiture...
+
+Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste au moment où elle
+passait devant un autre public-house.
+
+Alors, miss Ellen jeta un cri:
+
+--Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny Bentam.
+
+--Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais ta voix.
+
+--Laissez-moi, vous dis-je.
+
+Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux.
+
+--Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est pas là pour te défendre.
+D'ailleurs, c'est un propre à rien.
+
+Miss Ellen se débattait toujours.
+
+Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les bras, et miss Ellen put se
+dégager.
+
+La courageuse jeune fille avait toujours sur elle un petit stylet à lame
+damasquinée, à manche de nacre.
+
+Tandis que le rough la tenait brutalement par les épaules, elle était
+parvenue à prendre cette arme à sa ceinture et à dégager son bras.
+
+--Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle m'a assassiné.
+
+Et il tomba.
+
+Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre ivrogne s'était acharné à
+sa poursuite, et il parvint à la ressaisir.
+
+En même temps, le cri du rough blessé avait retenti jusque dans le
+cabaret, et les gens qui s'y trouvaient étaient sortis en toute hâte.
+
+Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de ces vastes ruches de
+frelons, qui se trouvent dans les bois, et presque toujours au long d'un
+poteau indicateur?
+
+C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air est orageux; les frelons
+dorment dans leur demeure souterraine.
+
+Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement au soleil, au
+bord de son trou.
+
+Vous passez, et vous l'écrasez...
+
+Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons en sortent,
+bourdonnant, irrités, terribles, et si vous n'avez pris la fuite assez
+vite, vous êtes perdu!
+
+Il en fut ainsi de miss Ellen.
+
+Tandis que le rough qu'elle avait frappé en pleine poitrine tombait
+baigné dans son sang, l'autre avait saisi la jeune fille et, de la
+taverne voisine, des maisons environnantes, des profondeurs du sol,
+de partout avait surgi tout à coup une foule en guenilles, furieuse,
+hurlante, et qui entourait miss Ellen.
+
+Cette fois, la jeune fille se débattait vainement.
+
+--Ah! coquine! disaient les uns.
+
+--Ah! misérable! hurlaient les autres.
+
+--Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui se tordait sur le sol.
+
+--C'est une voleuse!
+
+--Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.
+
+--C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait l'autre ivrogne, qui
+secouait toujours miss Ellen après lui avoir arraché son poignard.
+
+--Il faut la conduire à la station de police! criait une grosse commère
+qui s'était approchée le poing sur la hanche.
+
+En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber son voile, et son
+radieux visage apparaissait maintenant à découvert dans le rayon
+lumineux qui partait du public-house.
+
+--Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre ivrogne.
+
+--Ce serait dommage de lui passer la corde au cou...
+
+--C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un autre, si ce pauvre diable
+vient à mourir.
+
+Un moment étourdie, frappée de stupeur, miss
+
+Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid.
+
+Elle promena même sur cette foule irritée un regard impérieux et
+s'écria:
+
+--Mais regardez-moi donc, vous verrez que vous ne me connaissez pas!
+
+--C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je ne la connais pas, et il
+y a trente ans que je suis du quartier...
+
+--Cet homme, dit miss Ellen, en montrant le blessé qui continuait à
+vociférer, m'a insultée comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a
+rejointe... je me suis débattue...
+
+--Et tu l'as frappé, dit la commère, qui se sentait d'autant moins
+portée à l'indulgence que miss Ellen était jolie.
+
+Cependant la jeune fille parlait avec énergie, avec autorité, et elle
+s'était fait des partisans.
+
+--Je me suis défendue, disait-elle, j'étais dans mon droit...
+
+--Oui, oui, firent quelques voix.
+
+--Non! ripostèrent plusieurs autres.
+
+Miss Ellen était, on s'en souvient, vêtue fort simplement; néanmoins son
+linge irréprochable et ses mains blanches attestaient qu'elle n'était
+pas une fille du peuple.
+
+--Hé! mes amis, dit la marchande de poisson, je vous le répète,
+mademoiselle est une belle de nuit de Regent' street, et ce pourrait
+bien être une voleuse aussi.
+
+--Vous mentez, madame! s'écria miss Ellen avec une grande énergie.
+
+--Il faut la conduire à la station de police! répéta la marchande de
+poisson.
+
+--Oui, oui, dirent les uns.
+
+--Non, firent les autres.
+
+Cette populace était déjà divisée en deux camps.
+
+Seulement les partisans de la jeune fille n'étaient pas en nombre et
+ceux qui la voulaient conduire en prison allaient l'emporter.
+
+Soudain un nouveau personnage intervint.
+
+D'où sortait-il?
+
+Personne n'aurait pu le dire.
+
+Mais il arriva comme un ouragan; il tomba comme la foudre au milieu de
+cette foule qui voulait conduire miss Ellen à la station de police.
+
+Ses deux poings fermés décrivirent un double moulinet en sens inverse et
+frappèrent.
+
+Et, à chaque tour de bras, un des hommes qui serraient miss Ellen de
+plus près, tomba comme un boeuf sous la masse du boucher.
+
+En même temps cet homme prit miss Ellen dans ses bras, fit un bond
+prodigieux, et, enlevant la jeune fille, il se mit à courir jusqu'au
+coupé qui attendait toujours au coin d'Adam's street.
+
+Cela dura cinq minutes.
+
+L'homme ouvrit la portière, jeta miss Ellen suffoquée au fond de sa
+voiture et cria au cocher:
+
+--Chester street.
+
+En même temps, il s'assit à côté de miss Ellen.
+
+Et comme un rayon des lanternes du coupé tombait en ce moment sur son
+visage, la jeune patricienne jeta un cri:
+
+--_L'homme gris!_
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+C'était bien l'homme gris, en effet, qui venait de sauver miss Ellen.
+
+D'où venait-il? comment était-il arrivé à point?
+
+C'était là ce que nul n'aurait pu dire; et probablement personne ne le
+connaissait dans le Southwark.
+
+Quand le coupé fut en mouvement, lorsque miss Ellen eut respiré, l'homme
+gris dit d'un ton railleur à la jeune fille:
+
+--Avouez, miss Ellen, que je suis arrivé à temps.
+
+--Vous! vous! disait-elle avec un accent égaré.
+
+--Moi, miss Ellen.
+
+--Mais qui donc êtes-vous?... Comment vous trouvez-vous toujours sur mon
+chemin?...
+
+--Le hasard.
+
+--Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous.
+
+--Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent de gravité mélancolique,
+je vous jure bien que c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de
+vous venir en aide.
+
+Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux point le savoir.
+Peut-être espérez-vous revoir la mère de Dick...
+
+--Taisez-vous! s'écria-t-elle.
+
+--Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si, au lieu de me retirer
+sur-le-champ, j'ai osé monter dans votre voiture, c'est que je ne suis
+pas fâché de causer un instant avec vous...
+
+--Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose à me dire, je suis prête
+à vous écouter. Mais, ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez
+rendu un service aujourd'hui, un grand service même, car si on m'avait
+conduite à la station de police, j'eusse été contrainte de me faire
+reconnaître. Permettez-moi donc de vous remercier, monsieur.
+
+Elle essaya de prononcer ces derniers mots d'un ton affectueux, et n'y
+put parvenir.
+
+En dépit de ses efforts, la haine perçait dans sa voix.
+
+--Si j'ai osé m'asseoir près de vous, miss Ellen, reprit l'homme gris,
+c'est que je voulais m'excuser d'avoir manqué au rendez-vous que je vous
+avais donné...
+
+--Ah! c'est juste.
+
+--Je vous avais même promis de vous dire où étaient les lettres que vous
+aviez écrites à Dick...
+
+Miss Ellen se sentit pâlir, et elle regretta peut-être de ne pas encore
+être aux mains de cette populace en délire qui lui pouvait faire un
+mauvais parti.
+
+--Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous avez un cheval qui marche un
+train d'enfer; nous voici tout à l'heure au pont de Westminster, et, si
+cela continue, en un rien de temps nous serons dans Belgrave square, et,
+par conséquent, chez vous.
+
+Miss Ellen baissa la glace du coupé.
+
+--Williams, dit-elle à son cocher, allez au pas, traversez le pont,
+passez devant l'abbaye, prenez Parliament street et White hall, et
+allez-vous-en jusqu'à Trafalgar square.
+
+Le cocher fit un signe de tête affirmatif et mit son cheval au pas.
+
+Alors miss Ellen dit à l'homme gris:
+
+--Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, je vous écoute.
+
+--Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable d'incivilité, en
+apparence, et je tiens à me disculper.
+
+J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu un véritable service en
+consentant à céder vos habits et votre plaque de cuivre à cette pauvre
+Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernière fois.
+
+En échange, je vous avais promis... de me présenter chez vous... le
+lendemain.
+
+--A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie.
+
+--C'était l'heure la plus commode pour ne vous point compromettre.
+
+--C'est juste, mais vous n'êtes pas venu.
+
+--J'ai été accablé de courses, d'affaires mystérieuses, miss Ellen; vous
+savez qu'on allait pendre John Colden.
+
+--En effet, dit miss Ellen.
+
+--John Colden est un des fils dévoués de cette Irlande que votre père a
+trahie et dont vous vous êtes déclarée l'ennemie.
+
+--Après? dit froidement miss Ellen.
+
+--John Colden, poursuivit-il, avait risqué sa vie pour arracher l'enfant
+au moulin.
+
+--Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante, je sais cela.
+
+--Il fallait donc à tout prix sauver John Colden.
+
+--Et-vous l'avez sauvé! ricana la patricienne.
+
+--J'aurais mauvaise grâce à nier ce que le _Times_ a raconté si
+longuement.
+
+--Continuez, dit froidement miss Ellen.
+
+--Or donc, poursuivit l'homme gris, John Colden est sauvé; mais ma tête
+est mise à prix.
+
+L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions plus larges:
+
+--Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle, pour la mettre en
+sûreté?
+
+--J'attends moins et plus de vous, miss Ellen.
+
+--Ah! par exemple!
+
+Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe qui avait plusieurs fois
+déjà déconcerté miss Ellen, je suis l'homme qui a coupé la corde de John
+Colden; la police me recherche; si je suis pris, je serai condamné, et
+si je suis condamné, je serai pendu. Je sais que vous me haïssez...
+
+--J'ai la franchise d'en convenir, dit miss Ellen, bien que tout à
+l'heure vous m'ayiez sauvée.
+
+--Eh bien! continua l'homme gris, j'ai néanmoins l'audace de monter dans
+cette voiture. Nous voici dans Parliament street et, Scotland yard est
+à deux pas; j'aperçois des policemen se promenant deux par deux sur les
+trottoirs, je vois deux horse-guard, dans leur guérite, à la porte le
+l'amirauté. Vous n'avez qu'à baisser la glace de cette portière, à jeter
+un cri, à faire un signe, et je suis pris...
+
+--Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce moment, un furieux
+battement de coeur.
+
+--Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas, je reste auprès de vous, et
+je suis si bien armé que je ne crains rien.
+
+--Ah! vous êtes armé?
+
+--Oui; d'un secret.
+
+Miss Ellen tressaillit.
+
+--Je vous ai dit tout à l'heure, miss Ellen, que j'attendais de vous
+plus que le salut de ma tête.
+
+--En vérité! fit-elle avec une ironie croissante.
+
+--Je veux que vous deveniez mon alliée...
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Je dis mieux, ma complice.
+
+--Vous êtes fou!
+
+--Écoutez, dit-il froidement, votre père a trahi l'Irlande.
+
+--Mon père est Anglais, monsieur.
+
+--Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur les mots. Je veux que
+vous serviez l'Irlande, moi.
+
+Miss Ellen eut un ricanement cruel.
+
+--Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte et forcée.
+
+--Qui sait?
+
+Et il la regarda; et, une fois encore, elle se sentit palpiter sous cet
+oeil noir et profond qui la bouleversait.
+
+Pourtant elle releva bientôt la tête:
+
+--Et vous comptez sans doute sur ces lettres que le hasard, la trahison
+ou peut-être un crime ont mises entre vos mains? Car, vous les avez,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, mis Ellen.
+
+--Où donc les avez-vous prises?
+
+--Dans le cercueil de Dick Harrisson.
+
+Miss Ellen étouffa un cri:
+
+--Ah! sotte que j'étais, murmura-t-elle, j'aurais dû m'en douter!
+
+L'homme gris poursuivit:
+
+--Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur ces lettres que je compte.
+Je les garde, néanmoins, car elles sont pour moi une arme défensive.
+
+--Et sur quoi donc basez-vous cette espérance de me voir un jour servir
+l'Irlande? demanda miss Ellen toujours railleuse.
+
+--Vous me haïssez trop pour que je ne vous domine pas un jour,
+répondit-il.
+
+Et il ouvrit la portière vivement:
+
+--Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutôt... ne craignez rien... vos
+lettres sont en sûreté...
+
+Il sauta lestement à terre, et miss Ellen stupéfaite, n'avait pas encore
+eu le temps de prononcer un mot qu'il s'éloignait en courant.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Miss Ellen demeura stupéfaite de ce brusque départ.
+
+Elle n'avait pas eu le temps de respirer que l'homme gris avait déjà
+disparu.
+
+--Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine et de mépris tout à la
+fois, cet homme me brave, mais je l'écraserai comme un reptile.
+
+La patricienne avait des tempêtes dans l'âme.
+
+Quel était cet homme qui possédait son secret?
+
+Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui elle ne savait rien?
+
+Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantôt montant à Hyde Park un
+cheval pur sang, et tantôt s'attablant dans une taverne du Wapping avec
+des voleurs et des filles perdues, cet homme avait osé parler la tête
+haute à miss Ellen.
+
+Il l'avait courbée sous son regard d'aigle, il avait eu l'impudence de
+lui dire: «Je veux que vous serviez l'Irlande que votre père a trahie!»
+
+Ces dernières paroles étaient une menace, une menace qui froissait
+l'orgueil de miss Ellen, plus encore que celle de faire usage de ces
+lettres que Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bière.
+
+--Oh! se dit miss Ellen, après une minute de rêverie, il faut que cet
+homme soit châtié!
+
+Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait au petit doigt du
+cocher.
+
+Celui-ci s'arrêta et se pencha pour recevoir ses ordres.
+
+--A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et ventre à terre.
+
+Le cocher rendit la main à son trotteur, qui fila comme une flèche.
+
+Pendant que le rapide attelage dévorait l'espace, miss Ellen se disait:
+
+--Les haines religieuses sont mieux, trempées que les haines politiques.
+Ce prêtre que je vais voir servira ma vengeance plus sûrement et plus
+fidèlement que tous les ministres du monde.
+
+Une lueur s'était faite, comme on va le voir, dans l'esprit de miss
+Ellen, et la fière patricienne avait tout à coup trouvé un auxiliaire
+digne de la comprendre.
+
+Notting Hill est un quartier éloigné de Londres, à l'ouest de Kinsington
+gardens.
+
+Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement ratissés et
+entretenus, quelques parcs en miniature où paissent çà et là deux ou
+trois moutons, des centaines de jolies maisons, toutes bâties sur le
+même modèle et qui paraissent sortir d'une boîte à jouets de Nuremberg;
+et pas une boutique ni un magasin.
+
+Aussi, dès neuf heures du soir, les rues sont désertes, et si l'Anglais
+était curieux, tout le monde se mettrait aux fenêtres en entendant
+rouler une voiture.
+
+En vingt minutes, le coupé de miss Ellen s'arrêta entre la grille de
+Kinsington gardens et Notting Hill.
+
+Le cocher se pencha de nouveau et attendit.
+
+--Elgin Crescent, lui dit mis Ellen.
+
+Le coupé repartit. Quelques minutes après, il s'arrêtait devant une
+petite maison, soeur jumelle de toutes celles du quartier, ayant son
+petit jardin donnant, par derrière, sur un square, avec une grille de
+communication.
+
+Miss Ellen mit pied à terre, monta lentement les trois marches de
+la porte d'entrée et appuya ses doigts mignons sur le bouton de la
+sonnette.
+
+Il n'y avait pas une âme dans la rue, pas une lumière ne brillait aux
+fenêtres de la maison.
+
+On eût dit qu'elle était déserte.
+
+Cependant, à peine miss Ellen eût-elle sonné que des pas retentirent
+à l'intérieur, des pas lents, mesurés, qui avaient quelque chose de
+méthodique et de solennel.
+
+Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra sur le seuil, tenant à
+la main un de ces bougeoirs à dossier de cuivre poli qu'on appelle des
+lampes d'escalier.
+
+Cet homme était vêtu de noir des pieds à la tête et cravaté de blanc.
+
+Il portait une de ces longues redingotes auxquelles il est toujours
+facile, à Londres, de reconnaître les ministres de la religion
+anglicane.
+
+A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite, comme il convient à
+un saint pasteur, qui doit toujours se mettre en garde contre les
+tentations du démon.
+
+--Vous êtes le révérend sir Peters Town? lui dit la jeune fille.
+
+--Oui, milady, répondit-il, attachant sur la jeune fille un oeil
+austère.
+
+--C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen.
+
+Et elle entra.
+
+Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite.
+
+Miss Ellen lui dit:
+
+--C'est bien à Votre Honneur que j'en ai, et que Votre Honneur se
+rassure, je ne suis ni une solliciteuse ni une importune.
+
+Le révérend était déjà fixé. Il avait aperçu dans la rue le coupé de
+miss Ellen.
+
+En dépit de ses vêtements d'une simplicité bourgeoise, miss Ellen avait
+un grand air qui acheva de subjuguer sir Peters Town.
+
+Il emmena la jeune fille au fond du corridor et poussa une porte d'où
+s'échappait un rayon de clarté.
+
+Miss Ellen était au seuil d'une manière de cabinet de travail, dont les
+fenêtres donnaient sur le jardin et le square; ce qui expliquait que, de
+la rue, elle n'eût pas vu de lumière.
+
+Cette pièce assez vaste était tendue d'une étoffe verte qui devait la
+rendre fort sombre, pendant le jour.
+
+Une vaste table surchargée de livres et de papiers était au milieu, et
+tout auprès se trouvait une cheminée dans laquelle brûlait un maigre
+feu.
+
+L'homme chez qui miss Ellen pénétrait ne paraissait pas, comme on voit,
+sacrifier grand chose au confortable.
+
+Il avança un siége à miss Ellen de l'autre côté de la table qu'il mit
+entre elle et lui comme une barrière et lui dit:
+
+--A qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Je le vois, répondit miss Ellen, vous ne me reconnaissez pas.
+
+--En effet, dit-il, je ne sais... il me semble pourtant...
+
+Et il la regardait avec une attention méticuleuse et qui n'était pas
+dépourvue de défiance.
+
+Ce personnage était un homme d'environ cinquante-cinq ans.
+
+Il était grand, mince, chauve, avec quelques mèches de cheveux
+grisonnants qui descendaient irrégulièrement aux deux côtés de ses
+tempes osseuses.
+
+Ses lèvres minces, son nez droit, ses petits yeux gris, profondément
+enfoncés sous une arcade sourcilière énorme, lui donnaient une
+expression de volonté sauvage et d'énergique dureté.
+
+On devinait en lui, à première vue, un de ces prêtres méthodistes qui
+ne songent qu'à convertir de gré ou de force à leur doctrine tous ceux
+qu'ils trouvent sur leur chemin.
+
+Miss Ellen lui dit:
+
+--Je vous ai vu cependant deux fois.
+
+--Ah! fit le révérend.
+
+--Chez mon père, ajouta-t-elle.
+
+--Votre... père?...
+
+--Oui, et j'ai assisté même a un entretien des plus sérieux que vous
+avez eu avec lui.
+
+Le révérend regardait miss Ellen avec une ténacité croissante.
+
+--J'ai pourtant la mémoire des visages, dit-il.
+
+--Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire quelque peu ironique, tandis
+que le prêtre baissait tout à coup les yeux sous son regard.
+
+--Mais, reprit-il, il y a évidemment quelque chose de changé... dans
+votre personne...
+
+--Ou dans mon costume, dit miss Ellen.
+
+--Peut-être...
+
+--Mon révérend, reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps d'exercer
+votre mémoire et je vais lui venir en aide sur-le-champ.
+
+--Ah! fit M. Peters' Town.
+
+--Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord Palmure.
+
+Ce fut comme un coup de théâtre.
+
+A ce nom, le révérend se leva vivement et s'inclina aussi bas que
+possible en disant:
+
+--Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un étourdi, et cependant à mon
+âge...
+
+--Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas chez vous à dix heures et
+demie du soir, et toute seule, sans de graves et puissantes raisons...
+
+Le révérend s'inclina encore.
+
+--Je viens _pour l'Irlande_, dit-elle.
+
+Ces mots firent passer un nuage sur le front blafard du prêtre, et un
+éclair de haine subite s'échappa de ses petits yeux qui pétillaient
+alors d'un fauve éclat.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ces mots: _pour l'Irlande_, accentués d'une certaine façon par miss
+Ellen, avaient suffi pour établir comme un courant de sympathie
+électrique entre elle et le révérend Peters Town. Elle continua:
+
+--Mon révérend, la fille de lord Palmure, comme vous le pensez bien, est
+au courant de la politique.
+
+--Cela doit être, fit le prêtre en saluant de nouveau.
+
+--Et elle n'ignore aucune des questions qui intéressent en ce moment
+l'Angleterre.
+
+Ici, il y eut un nouveau salut du révérend.
+
+Miss Ellen poursuivit:
+
+--Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi.
+
+--Ah!
+
+--Je décachette son courrier et je réponds souvent en son nom aux plus
+hauts personnages.
+
+Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit de sa jeunesse,
+à cette voix calme, légèrement ironique, et douée d'un timbre plein
+d'autorité.
+
+--Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme vous le savez, une grande
+autorité à la Chambre haute.
+
+Le révérend fit un geste affirmatif.
+
+--Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande et de ces misérables qui
+ont depuis quelque temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse.
+
+Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair de haine.
+
+--Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a des ennemis plus
+acharnés que mon père et les hommes de son parti.
+
+--Et... fit le révérend en fronçant le sourcil, quels sont ces hommes,
+mademoiselle?
+
+--Vous et les vôtres.
+
+--Vous croyez?
+
+La haine de parti s'émousse quelquefois, continua miss Ellen, la haine
+de secte, jamais.
+
+Le clergé anglican hait mortellement le clergé catholique, dont le
+foyer, pour les trois royaumes, est l'Irlande.
+
+--Fort bien, dit le prêtre.
+
+--C'est une haine sans trêve, sans merci, que celle que vous avez vouée
+à l'Irlande, reprit miss Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.
+
+Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât nettement.
+
+--Vous avez offert à mon père le secours de cette armée occulte que vous
+commandez, n'est-ce pas?
+
+Sir Peters Town regarda de nouveau miss Ellen.
+
+Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et moqueur qui sied à ceux
+qui touchent à la diplomatie.
+
+--La religion anglicane, comme le catholicisme, poursuivit miss Ellen,
+a ses affiliations religieuses qui ont un but politique, ses sociétés
+mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le clergé régulier et
+l'archevêque de Cantorbéry lui-même.
+
+Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces associations, la plus
+puissante, selon moi, celle qui a voué une guerre d'extermination à
+l'Irlande...
+
+--Cela est vrai, miss Ellen.
+
+--Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner votre concours, comme mon
+père, qui a été mal inspiré ce jour-là, je viens à vous.
+
+--Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles de miss Ellen, lord
+Palmure se ravise?
+
+--Non, je ne viens pas de sa part.
+
+--De laquelle donc venez-vous?
+
+--De la mienne, dit froidement miss Ellen.
+
+Le révérend la regarda de nouveau.
+
+Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout son être.
+
+Son regard avait heurté celui de miss Ellen comme se heurteraient deux
+lames d'épée forgées et trempées ensemble, après avoir été tirées du
+même bloc d'acier.
+
+Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle en cette jeune fille à
+l'oeil dominateur, et que la nature avait armée pour la lutte, en lui
+donnant une beauté souveraine.
+
+--Parlez, miss Ellen, dit-il.
+
+Cela voulait dire:
+
+--Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir comme vous me servirez.
+
+--Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et les vôtres avez fait
+beaucoup contre l'Irlande, et cependant vos tentatives n'ont pas été
+couronnées de succès.
+
+Le ministre se mordit les lèvres.
+
+--Un de vos instruments les plus dociles et les plus sûrs vous a manqué
+tout à coup. Je veux parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui avait
+emprisonné à White cross un homme que vous considérez avec raison comme
+un des amis du parti irlandais.
+
+Je veux parler de l'abbé Samuel.
+
+--Vous savez cela? dit Peters' Town.
+
+--Je sais encore que vos ennemis attendaient quatre chefs qui devaient
+se trouver, un dimanche, à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et
+se réunir autour de ce prêtre dont je vous parle.
+
+--C'est vrai.
+
+--Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont pu d'abord se réunir, et ils
+ont erré longtemps dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement
+et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils ne se connaissaient pas.
+
+--Cela est vrai encore.
+
+--M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et il vous a manqué au moment
+où vous aviez le plus besoin de lui.
+
+Le révérend soupira.
+
+--Le prêtre est sorti de prison.
+
+--Hélas!
+
+--Et les quatre chefs que vous aviez dispersés aux quatre coins de
+Londres et qui certainement n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par
+se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend?
+
+--Parfaitement, dit sir Peters Town.
+
+--Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux jours, les fenians, car
+il faut bien les appeler par leur nom, ont arraché un des leurs à
+l'échafaud, à l'heure même de l'exécution, et quand il avait au cou la
+corde du bourreau.
+
+L'oeil du révérend Peters Town étincela de fureur.
+
+--Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, mais il est une chose que
+vous ne savez pas.
+
+--Ah!
+
+--C'est que cet homme qu'on croit être leur instrument...
+
+--L'homme gris?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien? fit le prêtre anxieux.
+
+--C'est leur chef suprême, dit miss Ellen.
+
+Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, ce que vous, le
+chef d'une armée mystérieuse, ce que mon père, un membre influent de la
+Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.
+
+Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta d'un geste:
+
+--Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, ou plutôt introuvable
+et qui a mis sur les dents depuis deux jours toute la police de Scotland
+Yard, je le connais, moi.
+
+--Vous! exclama le prêtre.
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Mais où?
+
+--Chez moi, et ailleurs.
+
+--Quand?
+
+--Chez moi, il y a trois semaines.
+
+--Il a osé aller chez vous!
+
+--Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.
+
+--Une heure! s'écria sir Peters Town.
+
+--Je l'ai eu à mes côtés, dans ma voiture, et je lui ai parlé
+familièrement comme je vous parle...
+
+--Mais... cet homme... balbutia le prêtre stupéfait, d'où venait-il, que
+vous voulait-il?...
+
+--Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant, voulez-vous savoir
+pourquoi je suis venue?
+
+--Parlez...
+
+--Mon père hait l'Irlande pour des motifs politiques.
+
+--Fort bien, dit le révérend.
+
+--Vous haïssez l'Irlande, vous et les vôtres, de toute la puissance
+sauvage et vivace d'une haine de secte et de croyance.
+
+--Soit.
+
+--Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet homme dont je vous
+parle, et qui semble tenir les destinées de ce pays dans sa main et les
+préparer à un triomphe prochain.
+
+--Oh! cela ne sera pas! s'écria sir Peters Town.
+
+--Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent cruel, et je me suis fait
+un serment, celui de ne me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie brisé
+comme un roseau, et tenu palpitant et demandant grâce sous mes pieds.
+
+Comprenez-vous maintenant, mon révérend, pourquoi je suis venue à vous?
+
+--Oui, répondit-il.
+
+Et la jeune fille, froissée dans son orgueil et le ministre austère et
+fanatique échangèrent un nouveau regard, et ce regard fut un pacte de
+haine et de vengeance tout entier.
+
+Puis ils se tendirent la main...
+
+L'homme gris avait désormais deux ennemis implacables.
+
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+***** This file should be named 16818-8.txt or 16818-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16818/
+
+Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les misères de Londres
+ 3. La cage aux oiseaux
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+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16818]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
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+
+
+<h2>LES MISÈRES<br>
+
+DE LONDRES</h2>
+
+
+<h2>III</h2>
+<br><br>
+
+<h1>LA CAGE AUX OISEAUX</h1>
+
+
+
+<h4>PAR</h4>
+<br>
+
+<h2>PONSON DU TERRAIL</h2>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>NEWGATE<br>
+
+LE CIMETIÈRE DES SUPPLICIÉS</h3>
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'Irlandaise avait longuement causé, dans la
+chambrette du clocher, avec l'homme gris, et,
+sans doute, elle savait ce qui allait se passer,
+car elle ne fit aucune objection et monta dans le
+cab à quatre places que Shoking, qui était allé en
+avant, eut bientôt découvert.</p>
+
+<p>&mdash;A Hampsteadt! cria l'homme gris au
+cocher.</p>
+
+<p>L'enfant ne demanda rien non plus.</p>
+
+<p>N'était-il pas avec sa mère et avec l'homme qui
+l'avait sauvé du moulin?</p>
+
+<p>D'ailleurs, cet enfant était presque un homme,&mdash;il
+l'avait prouvé déjà.</p>
+
+<p>Le courage, le raisonnement, ces deux qualités
+essentiellement viriles, avaient chez lui devancé
+les années.</p>
+
+<p>Ralph avait vu pour la première fois l'homme
+gris dans la prison de la cour de police de Kilburn.</p>
+
+<p>Tout ce que cet homme, qui lui avait parlé le
+cher idiome de son pays, lui avait prédit, s'était
+réalisé.</p>
+
+<p>Ralph avait donc confiance dans l'homme gris
+comme dans sa mère, et lorsque celui-ci lui dit,
+tandis que la voiture roulait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Ralph, seras-tu bien obéissant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Feras-tu tout ce que je voudrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Le cab traversa de nouveau Waterloo-Bridge,
+remonta les beaux quartiers jusqu'à Holborn-street
+et prit la route d'Hampsteadt.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous retournons chez mistress
+Fanoche? demanda Shoking.</p>
+
+<p>Ce nom fit tressaillir la mère et l'enfant.</p>
+
+<p>Cependant, aucune crainte ne se peignit sur
+leur visage.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'homme gris. Nous allons
+simplement à ma maison de campagne.</p>
+
+<p>Shoking crut avoir mal entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez une maison de campagne
+à Hampsteadt, maître? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? fit Shoking stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Toi-même, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, reprit Shoking, je suis habitué à
+vous voir faire des miracles, mais il en est que
+Dieu lui-même, je crois, ne saurait faire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement je n'ai pas de maison de
+campagne, mais encore je n'aurai pas de domicile
+dans Londres demain, car ma dernière semaine
+payée à mon boarding expire demain,
+et...</p>
+
+<p>Shoking s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Et? fit l'homme gris, en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'ai plus d'argent, balbutia Shoking,
+en baissant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit l'homme gris, qui se plut à
+prendre un air sévère, tu as déjà dépensé les dix
+livres de lord Palmure?</p>
+
+<p>La tête de Shoking retomba presque au milieu
+de sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit-il, j'ai cru que ça ne finirait jamais,
+et je suis allé un peu vite.</p>
+
+<p>&mdash;Après cela, dit l'homme gris, un mort n'a
+plus besoin de domicile.</p>
+
+<p>&mdash;Comment un mort?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis bien vivant! dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Je te prouverai tout-à-l'heure, non-seulement
+que tu es mort et qu'il n'y a plus de Shoking
+en ce monde, mais encore...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par Saint-George, s'écria Shoking, je
+suis crédule, maître, mais pas à ce point...</p>
+
+<p>&mdash;Attends, tu verras.</p>
+
+<p>Shoking regarda l'homme gris avec une véritable
+inquiétude.</p>
+
+<p>On passait alors auprès d'un réverbère et sa
+lueur tombait d'aplomb sur le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit celui-ci, souriant toujours, tu te
+demandes si je ne suis pas fou...</p>
+
+<p>Shoking ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et si au lieu de me suivre à Hampsteadt,
+tu ne ferais pas mieux de me conduire à Bedlam?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit naïvement Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! un peu de patience, mon cher,
+et tu verras que tout ce que je t'ai dit est la pure
+vérité.</p>
+
+<p>Shoking tomba en une rêverie profonde.</p>
+
+<p>La scène récente du cimetière avait quelque
+peu troublé son cerveau, et les paroles de l'homme
+gris achevaient de le confondre.</p>
+
+<p>Mais ce qui l'étonnait peut-être plus encore,
+c'est que ces paroles, si étranges qu'elles fussent,
+n'avaient point paru impressionner l'Irlandaise
+qui, même, avait eu deux ou trois fois un pâle
+sourire.</p>
+
+<p>Le cab roula quelque temps encore, puis il
+s'arrêta.</p>
+
+<p>Alors Shoking mit la tête à la portière et reconnut
+la montée des bruyères et la maison de
+mistress Fanoche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voyez bien que c'est chez mistress
+Fanoche que nous allons, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Pardine, nous voici dans Heath mount.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Descends toujours, tu verras...</p>
+
+<p>En même temps, l'homme gris donna la main
+à l'Irlandaise qui sortit du cab, et son fils la
+suivit.</p>
+
+<p>Shoking les avait imités.</p>
+
+<p>Il demeurait planté sur ses pieds, se demandant
+pourquoi l'homme gris, qui s'était toujours
+montré bienveillant et affectueux, se moquait
+ainsi de lui.</p>
+
+<p>Cependant l'homme gris, au lieu de se diriger
+vers la grille de mistress Fanoche, s'était arrêté
+à la grille à côté, ce que Shoking vit parfaitement,
+car le brouillard était moins épais à Hampsteadt
+qui est sur la hauteur, et un bec de gaz se
+trouvait entre les deux habitations.</p>
+
+<p>Une chose qui eût encore étonné Shoking, si
+Shoking eût pu s'étonner de quelque chose d'ordinaire,
+après qu'on venait de lui certifier qu'il
+était mort, c'est que l'homme gris avait congédié
+le cab après avoir payé le cocher.</p>
+
+<p>On allait donc rester à Hampsteadt.</p>
+
+<p>Quand l'homme gris eut sonné, Shoking vit
+une fenêtre de la maison qui se trouvait au fond
+du jardin et qui paraissait déserte, s'éclairer
+subitement.</p>
+
+<p>Peu après le sable du jardin cria sous des pas
+d'homme et bientôt la grille s'ouvrit.</p>
+
+<p>Alors Shoking délia sa langue:</p>
+
+<p>&mdash;Mais où allons-nous? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Visiter ta maison de campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Encore!</p>
+
+<p>&mdash;Mais dame! fit l'homme gris, ai-je donc l'habitude
+de te mentir?</p>
+
+<p>Shoking, ahuri, regarda celui qui venait d'ouvrir
+la grille.</p>
+
+<p>C'était un vieux domestique en livrée et d'une
+tenue irréprochable.</p>
+
+<p>Il avait une lanterne à la main et s'inclina sans
+mot dire devant les nouveaux venus.</p>
+
+<p>L'homme gris poussa Shoking devant lui, et,
+donnant toujours le bras à l'Irlandaise qui tenait
+son fils par la main, ils entrèrent tous les quatre
+dans le jardin.</p>
+
+<p>Puis le valet ayant refermé la grille, les précéda
+dans l'allée sablée qui conduisait à la
+maison.</p>
+
+<p>Shoking marchait toujours en chancelant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, murmurait-il, que je fais un
+rêve.</p>
+
+<p>Ils pénétrèrent dans un large vestibule dallé en
+marbre et garni de statues et de corbeilles de
+fleurs.</p>
+
+<p>Le valet ouvrit une porte à gauche, et Shoking,
+de plus en plus ébloui, se vit au seuil d'un parloir
+confortable et luxueux.</p>
+
+<p>Un grand feu de houille brûlait dans la cheminée
+et il y avait au milieu de la pièce une table
+toute servie.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, pensa Shoking, le rêve
+est assez joli.</p>
+
+<p>Et il aspira ces odeurs succulentes qui se dégageaient
+de la table.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois avoir faim, car nous avons oublié
+de dîner aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je suis mort... dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Shoking qui est mort...</p>
+
+<p>&mdash;Shoking et moi ça ne fait qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras tout à l'heure le contraire. Mais,
+ajouta l'homme gris, un gentleman aussi délicat
+que toi ne saurait se mettre à table dans le piteux
+costume où tu te trouves.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous que j'en trouve un autre?</p>
+
+<p>&mdash;Ton valet de chambre va te conduire à ton
+cabinet de toilette et tu t'habilleras.</p>
+
+<p>&mdash;Mon... valet... de chambre?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris s'approcha de la cheminée et
+secoua un gland de sonnette.</p>
+
+<p>Alors Shoking abasourdi vit entrer un autre
+valet, également en livrée qui, s'adressant directement
+à lui, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Honneur daigne me suivre, je
+conduirai Votre Honneur à son appartement.</p>
+
+<p>Cette fois, Shoking jeta un grand cri et dit à
+l'homme gris:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pincez-moi donc le bras, réveillez-moi
+donc, je ne veux pas dormir plus longtemps!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Mais va donc, imbécile! répéta l'homme
+gris en poussant Shoking par les épaules.</p>
+
+<p>Cette fois Shoking comprit qu'il ne dormait
+pas, car la poussée vigoureuse qu'il venait de
+recevoir l'eût certainement réveillé.</p>
+
+<p>Il se résigna donc et suivit le second valet.</p>
+
+<p>Celui-ci lui fit traverser de nouveau le vestibule
+et, un flambeau à la main, il gravit devant
+lui un escalier à marches de marbre.</p>
+
+<p>Shoking était devenu docile, et, en montant,
+il fit cette réflexion qu'un homme qui se moquait
+de la police et ouvrait les portes des prisons,
+comme l'homme gris, était capable de
+tout.</p>
+
+<p>Le valet, arrivé au premier étage, lui fit traverser
+une antichambre, puis un grand salon,
+puis un petit.</p>
+
+<p>Tout cela était confortable et d'un luxe divin.</p>
+
+<p>Après le petit salon, Shoking trouva une chambre
+à coucher; et, après la chambre, un vaste
+cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Une large tablette de marbre jaune supportait
+une garniture en vermeil, des brosses en ivoire,
+des peignes d'écaille, tout le confort, tout le luxe
+d'un vieux garçon qui ne veut pas vieillir.</p>
+
+<p>Il y avait sur les dressoirs des pots de col-cream,
+des cosmétiques, des rasoirs, et dans un
+coin une baignoire pleine d'une eau tiède et parfumée.</p>
+
+<p>Shoking recommença à croire qu'il était le
+jouet d'un rêve, mais le rêve devenait de plus en
+plus agréable.</p>
+
+<p>Le valet était sérieux et digne.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Honneur, dit-il, fera bien de prendre
+un bain.</p>
+
+<p>Et il se mit à le déshabiller.</p>
+
+<p>En un tour de main, Shoking fut débarrassé de
+ses guenilles, chaussé de pantoufles de liége, enveloppé
+dans un peignoir de toile fine, et il n'avait
+pas eu le temps de crier <i>ouf</i> qu'il était dans le
+bain.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ce temps-là, dit alors le valet, je
+vais peigner et coiffer Votre Honneur.</p>
+
+<p>Et il se mit à la besogne.</p>
+
+<p>Shoking le laissa faire et il éprouva des voluptés
+infinies à sentir ses membres se dilater
+sous la douce chaleur du bain, tandis qu'un peigne
+courait dans ses cheveux blonds et déjà grisonnants.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, Shoking sortait du
+bain. Ses loques avaient disparu.</p>
+
+<p>Mais il y avait sur une chaise de beaux habits
+tout neufs, une chemise de batiste, une cravate
+blanche, un gilet à boutons de métal, et le valet,
+impassible, se mit à l'habiller aussi gravement que
+s'il n'eût jamais fait autre chose.</p>
+
+<p>Puis, la toilette terminée, il le conduisit devant
+une grande glace à pivot mobile.</p>
+
+<p>Et Shoking recula ébloui.</p>
+
+<p>Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il était
+frisé, parfumé, tiré à quatre épingles, et sa longue
+figure famélique avait même un air de singulière
+distinction.</p>
+
+<p>Le valet reprit le flambeau et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre
+à la salle à manger?</p>
+
+<p>Mais Shoking fut pris d'une résolution subite,
+et regardant le valet face à face:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, drôle, dit-il, m'expliqueras-tu...</p>
+
+<p>&mdash;Que désire savoir Votre Honneur?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, qui tu es?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme John, et je suis le valet de
+chambre de Votre Honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et où suis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Mais Votre Honneur est chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que je me nomme John et que
+Votre Seigneurie...</p>
+
+<p>&mdash;Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. C'est le titre qui appartient à
+lord Vilmot.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom de Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas
+qui je suis?</p>
+
+<p>&mdash;Lord Vilmot, répéta le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; je m'appelle Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Shoking est mort! dit une voix sur le
+seuil.</p>
+
+<p>Shoking se tourna et aperçut l'homme gris.</p>
+
+<p>Lui aussi, avait fait un bout de toilette et
+remplacé ses guenilles par des vêtements de gentleman.</p>
+
+<p>Il était même aussi correctement vêtu que le
+jour où, sous le nom de lord Cornhill, il s'était
+présenté dans Kilburn square pour visiter la
+maison de M. Thomas Elgin.</p>
+
+<p>Shoking demeura bouche béante devant
+l'homme gris, qu'il n'avait jamais vu ainsi
+vêtu.</p>
+
+<p>&mdash;Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai
+comment lord Vilmot est entré dans la
+peau de Shoking.</p>
+
+<p>Le pauvre diable fit un pas vers la porte;
+mais le valet de chambre le retint par un geste
+respectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie
+de prendre de l'argent.</p>
+
+<p>Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une
+douche d'eau glacée qui lui serait tombée sur
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;De... l'argent!... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent, répéta le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Et où veux-tu que j'en prenne?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ton secrétaire, parbleu! dit l'homme
+gris, qui riait toujours.</p>
+
+<p>Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette
+un joli meuble de boule.</p>
+
+<p>La clé était dans la serrure.</p>
+
+<p>Shoking se décida à porter une main tremblante
+sur cette clé qui tourna.</p>
+
+<p>Le meuble s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir, à
+présent.</p>
+
+<p>Shoking obéit encore.</p>
+
+<p>Et soudain il fit un pas en arrière</p>
+
+<p>Le tiroir était plein d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il, c'est à devenir fou!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant,
+mets quelques guinées dans ta poche.</p>
+
+<p>Et Shoking plongea une main fiévreuse dans le
+tiroir.</p>
+
+<p>Cependant comme l'or brûle les mains de ceux
+qui n'ont pas l'habitude d'y toucher, le pauvre
+diable se montra discret; il prit cinq ou six guinées
+seulement et les glissa dans sa poche avec
+hésitation.</p>
+
+<p>L'homme gris souriait toujours.</p>
+
+<p>Il prit Shoking par le bras et l'entraîna.</p>
+
+<p>Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu faim?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répondit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Et soif?</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'avantage.</p>
+
+<p>Shoking ne savait même plus s'il était mort ou
+vivant: comment aurait-il pu savoir s'il avait soif
+ou faim?</p>
+
+<p>Ils arrivèrent dans le parloir où la table était
+dressée.</p>
+
+<p>Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils donc? demanda naïvement
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Couchés, répondit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>Alors le mendiant eut un accès de raison:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit-il, depuis que je me suis attaché
+à vous, je vous ai loyalement servi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je donc mérité que vous vous moquiez
+ainsi de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris
+en se mettant à table.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>Et Shoking se mit à table à son tour en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai faim.</p>
+
+<p>&mdash;Et je parie que tu as soif.</p>
+
+<p>Sur ce mot, l'homme gris lui versa à boire.</p>
+
+<p>&mdash;Un nectar! dit Shoking qui vida son verre
+d'un trait.</p>
+
+<p>Puis il avisa sur un coin de la table une écritoire,
+du papier et une plume.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc cela? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire ton testament...</p>
+
+<p>A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa
+tomber sa fourchette:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! fit-il, je commence à comprendre
+pourquoi vous me disiez que Shoking
+était mort... Le vin que je viens de boire était
+sûrement empoisonné!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+<p>Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme
+gris, à partir de ce moment?</p>
+
+<p>Qui mistress Fanoche, qui se présenta le lendemain
+matin, trouva-t-elle dans la maison voisine
+de la sienne?</p>
+
+<p>Voilà ce qu'il nous est impossible de dire pour
+le moment, et nous allons nous transporter dans
+Piccadilly, à Saint-James hôtel, où étaient descendus,
+la veille au soir, le major sir John Waterley
+et sa jeune femme, arrivés par le dernier
+train.</p>
+
+<p>Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley,
+avait dû, pour obéir à la loi anglaise qui
+régit les grandes familles, renoncer à sa part de
+l'héritage paternel.</p>
+
+<p>Il est vrai que son père avait mis quinze ou
+vingt mille livres en bank-notes dans sa corbeille
+de mariage, mais c'est une mince fortune pour un
+ménage anglais du grand monde.</p>
+
+<p>Les nouveaux époux avaient donc pris, en arrivant
+à l'hôtel Saint-James, un appartement des
+plus simples.</p>
+
+<p>Il était à peine huit heures du matin et quelque
+chose qui ressemblait aux premières clartés
+du jour commençait à filtrer au travers du brouillard.</p>
+
+<p>Sir John Waterley était cependant déjà levé et
+assis au chevet du lit de sa femme.</p>
+
+<p>Tous deux causaient.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon enfant, mon cher enfant! disait
+madame Waterley; vous êtes bien sûr, John, que
+nous allons le retrouver?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon amie, répondit le major avec émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous figurez pas, mon cher trésor,
+reprenait la jeune femme, quels funestes pressentiments
+m'assaillent nuit et jour.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ces pressentiments, mon amie?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a onze ans que nous n'avons eu des
+nouvelles de notre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'il est vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit miss Emily, qui cacha sa tête
+dans ses mains, je n'ose croire à vos paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, ma chère. Je vous jure que
+nous le trouverons grand et robuste.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc si grande confiance en cette
+femme qui s'en est chargée?</p>
+
+<p>Sir John tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... sans doute... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, dit miss Emily, quel sera
+son avenir?</p>
+
+<p>Il ne sera pas riche...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera soldat comme moi, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit encore la jeune femme, pourquoi
+ne sommes-nous pas soumis à des lois plus justes?
+Mon père avait des millions, et mon fils sera
+pauvre...</p>
+
+<p>Sir John baissa la tête et une larme silencieuse
+brilla dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ange aimé, dit-il à sa jeune femme,
+j'ai fait demander un cab, et je vais courir à Dudley-street.
+C'est là que demeurait cette femme
+quand je suis parti, c'est là, je suis sûr, que je
+retrouverai notre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, dit miss Emily, pourquoi
+ne voulez-vous point que je vous accompagne?
+pourquoi voulez-vous retarder ma joie, si toutefois
+c'est une joie qui nous attend?</p>
+
+<p>Et madame Waterley soupira et leva les yeux
+au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie, répondit le major, je ne veux
+pas que vous m'accompagniez d'abord, parce que
+le voyage vous a brisée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh je suis forte!</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, parce que la joie fait mal aussi
+bien que la douleur, et que je redoute pour vous
+les grandes émotions.</p>
+
+<p>Restez, je vous en prie, je serai de retour avant
+une heure.</p>
+
+<p>Et le major était sorti sur ces mots, s'était jeté
+dans un cab et avait dit au cocher de le conduire
+à Dudley-street.</p>
+
+<p>La distance de Piccadilly au quartier irlandais
+est courte, et le major l'eût franchie en quelques
+minutes.</p>
+
+<p>Le coeur lui battait quand sa main se posa sur
+le bouton de la porte.</p>
+
+<p>Pourtant le major était un homme énergique;
+il avait fait dix campagnes dans l'Inde comme
+l'attestait son visage bronzé, et il avait assisté à
+de rudes batailles.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, une émotion si violente
+l'agitait qu'il hésita à entrer.</p>
+
+<p>Comme si quelqu'un, à l'intérieur de la maison,
+eût deviné son angoisse, la porte s'ouvrit
+avant que la sonnette eût tinté.</p>
+
+<p>En même temps une femme parut sur le seuil
+et regarda curieusement le major.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la vieille dame aux bésicles; c'était
+Mary l'Écossaise, que mistress Fanoche avait
+envoyée à Londres, à l'issue de son entrevue
+avec le mystérieux personnage de la maison voisine.</p>
+
+<p>Mary regarda donc le major et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que demande Votre Honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Mistress Fanoche, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, et vous êtes sans doute le major
+Waterley?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame est à son cottage d'Hampsteadt, et
+elle m'a envoyée ici pour attendre Votre Honneur.</p>
+
+<p>Sir John tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à Hampstead avec le fils de Votre
+Honneur, ajouta Mary.</p>
+
+<p>Le major jeta un cri et s'appuya au mur du
+vestibule, tant son émotion fut forte.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Votre honneur est un grand et
+bel enfant, dit encore Mary.</p>
+
+<p>Le major n'en entendit pas davantage: il poussa
+la servante dans le cab, s'assit à côté d'elle et cria
+au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;A Hampsteadt!</p>
+
+<p>&mdash;Heath mount, ajouta Mary l'Écossaise.</p>
+
+<p>Le cocher avait un bon cheval dont le major
+accéléra encore la rapidité en promettant au cocher
+un bon pourboire, et en moins de trois quarts
+d'heure, le major arrivait au cottage.</p>
+
+<p>Mistress Fanoche l'attendait dans son parloir.</p>
+
+<p>Elle avait fait une toilette minutieuse, mis
+toutes ses bagues et tous ses bracelets.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! où est mon fils? dit le major en
+entrant.</p>
+
+<p>Mistress Fanoche était souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends l'impatience de Votre Honneur,
+dit-elle. Néanmoins, je le supplie de m'écouter
+un moment. Le fils de Votre Honneur est
+bien portant, il est à deux pas d'ici, et je conduirai
+Votre Honneur dans cinq minutes, aussitôt que
+je lui aurai dit...</p>
+
+<p>Le major s'assit et maîtrisa son impatience.</p>
+
+<p>Mistress Fanoche reprit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait élever l'enfant en Irlande par une
+robuste paysanne qu'il appelle sa mère.</p>
+
+<p>Quand j'ai reçu la première lettre de Votre
+Honneur, je me suis empressée de les faire revenir
+tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? demanda
+le major.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Honneur daigne se mettre à la
+fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, après?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous le mur du jardin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Derrière, il y a l'habitation d'un vieux lord
+Irlandais, fabuleusement riche et qui a pris votre
+enfant en amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Vilmot n'a ni enfants, ni parents, et il
+voudrait adopter votre fils.</p>
+
+<p>Le major tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je tenais à vous dire cela, fit mistress
+Fanoche, afin que vous ne fussiez point trop
+étonné. Maintenant, si Votre Honneur veut me
+suivre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me montrer mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et mistress Fanoche jeta un châle sur ses
+épaules, ouvrit la porte du parloir et sir John
+Waterley la suivit.</p>
+
+<p>Deux minutes après, elle entrait dans le jardin
+de cette villa où, la nuit précédente, Shoking
+avait cru faire un rêve des Mille et une Nuits.</p>
+
+<p>Ralph était dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, dit mistress Fanoche.</p>
+
+<p>L'enfant leva un oeil étonné sur le major.</p>
+
+<p>Le major, pâle d'émotion, s'élança vers l'enfant
+et le prit dans ses bras.</p>
+
+<p>En ce moment, un domestique en livrée sortit
+de la maison, s'approcha du major et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Lord Vilmot, mon maître, serait heureux
+de recevoir Votre Honneur.</p>
+
+<p>Il souffre d'un accès de goutte et ne peut quitter
+sa chambre.</p>
+
+<p>Le major serrait toujours dans ses bras celui
+qu'il croyait être son fils!</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Les rôles avaient été merveilleusement distribués
+sans doute et répétés avec soin en présence
+de ce metteur en scène prodigieux qui s'appelait
+l'homme gris, car il n'y eut personne dans la maison
+où pénétrait le major Waterley qui ne s'acquittât
+correctement du sien.</p>
+
+<p>Ralph, que le major embrassait toujours, lui
+disait naïvement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vous qui êtes mon père?</p>
+
+<p>Au seuil du vestibule, le major vit une femme
+qui fondait en larmes.</p>
+
+<p>C'était l'Irlandaise.</p>
+
+<p>L'Irlandaise joignit les mains en regardant le
+major et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, ne me séparez pas de ce cher
+enfant... je lui ai donné mon lait... et je l'aime
+comme s'il était sorti de mes entrailles. Ne m'en
+séparez pas... je vous servirai pour rien...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, dit le major ému.</p>
+
+<p>Et il continua son chemin sur les pas du vieux
+domestique qui lui avait dit que son maître, lord
+Vilmot, l'attendait avec impatience.</p>
+
+<p>Lord Vilmot était dans ce même parloir où, la
+veille au soir, Shoking et l'homme gris avaient
+soupé tête à tête.</p>
+
+<p>Le major aperçut un vieillard emmitouflé dans
+une vaste robe de chambre, couché sur une chaise
+longue et la tête enveloppée de foulards.</p>
+
+<p>Auprès de lui se tenait un homme vêtu de noir
+qui pouvait avoir trente-sept ou trente-huit ans.</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur Gordon, mon médecin, dit lord
+Vilmot, en présentant cet homme à sir John
+Waterley.</p>
+
+<p>Le docteur et le major se saluèrent.</p>
+
+<p>Le domestique sortit et ferma la porte.</p>
+
+<p>Ralph vint s'asseoir sur le bord de la chaise
+longue et prit l'une des mains de lord Vilmot en
+lui disant d'une voix caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu aujourd'hui, mon grand
+ami?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit lord Vilmot au major, je n'ai
+aucun secret pour le docteur Gordon que voilà, et
+vous permettrez, n'est-ce pas, que nous causions
+devant lui.</p>
+
+<p>Sir John ne devinait guère ce que lord Vilmot,
+qu'il voyait pour la première fois, pouvait avoir
+à lui dire, mais il était si heureux d'avoir auprès
+de lui cet enfant qu'il croyait son fils, qu'il était
+prêt à tout écouter.</p>
+
+<p>Il prit le siége que lui avança le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit alors lord Vilmot, ce jeune
+enfant que vous voyez là fait ma joie, et je lui
+dois les meilleurs jours de ma vieillesse prématurée
+et souffrante.</p>
+
+<p>Il me vient voir chaque jour, et sa vue me rappelle
+un fils que j'ai perdu et qui était tout ce
+que j'aimais en ce monde. Est-ce une illusion?
+peut-être? Mais cet enfant me paraît la vivante
+image de mon fils mort.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il cet âge-là quand vous l'avez perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit lord Vilmot, de plus en
+plus ému.</p>
+
+<p>Sir John ne savait encore où le malade en voulait
+venir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, poursuivit lord Vilmot, je suis
+attaqué d'une maladie qui, au dire du docteur, ne
+pardonne pas. Je puis mourir demain, et je veux
+assurer l'avenir de votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Milord... balbutia le major.</p>
+
+<p>Lord Vilmot fit un signe au docteur, qui prit
+un portefeuille sur un meuble et le lui tendit.</p>
+
+<p>Lord Vilmot continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de proches parents, et je veux
+faire de votre fils mon héritier. J'ai rédigé mon
+testament en ce sens, et vous n'aurez que votre
+signature à apposer au bas de cet acte qui porte
+déjà la mienne, pour que l'adoption soit en règle.
+Cependant je mets à cette adoption une condition...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils, grâce à la fortune et au titre que
+je lui laisserai, pourra un jour faire une grande
+figure dans le monde.</p>
+
+<p>Le major tressaillit d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc qu'il soit élevé convenablement,
+et je désire qu'il soit admis à <i>Christ's hospital</i>.</p>
+
+<p>Il vous est facile d'obtenir son admission, à
+vous, officier de l'armée de terre, car c'est de
+préférence aux enfants de militaire qu'on accorde
+cette faveur.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;J'ajouterai même, poursuivit lord Vilmot,
+que je désire que vous fassiez sur-le-champ les
+démarches nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ferai, dit sir John Waterley.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis mourir, répéta lord Vilmot, et je
+ne vous cacherai pas mon impatience de voir
+l'enfant revêtu de la soutane bleue et des bas
+jaunes.</p>
+
+<p>&mdash;A première vue, j'ai l'air d'un excentrique,
+n'est-ce pas? Mais si je vous dis que le fils que
+je pleure était élève de Christ' hospital, vous me
+comprendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milord.</p>
+
+<p>Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le déplia
+et le mit sous les yeux du major.</p>
+
+<p>Cet acte contenait l'énumération de la fortune de
+lord Vilmot.</p>
+
+<p>Cette fortune se composait d'un titre de rente
+de trente mille livres sterling et des titres de propriétés
+foncières situées en Irlande.</p>
+
+<p>Le major vit son fils riche; il se vit lui-même
+gérant au premier jour de cette immense fortune,
+et il prit la plume que lui tendait lord Vilmot et
+signa.</p>
+
+<p>Le docteur Gordon, ce médecin qui n'avait pas
+dit un mot durant cette scène, ne fut peut-être pas
+étranger à la résolution subite du major.</p>
+
+<p>Cet homme avait laissé peser sur lui un de ces
+regards chargés de mystérieuses effluves magnétiques
+qui violentaient la volonté d'autrui.</p>
+
+<p>C'était lui qui avait présenté la plume au
+major.</p>
+
+<p>Et le major avait pris cette plume.</p>
+
+<p>Lui encore qui, du doigt, avait indiqué, au bas
+de l'acte d'adoption, la place où le major devait
+écrire son nom.</p>
+
+<p>Et le major avait senti que sa main était poussée
+par une force inconnue.</p>
+
+<p>Il avait signé.</p>
+
+<p>Dès lors, il était engagé d'honneur à remplir la
+condition imposée par le donataire, c'est-à-dire
+de faire admettre celui qu'il croyait son fils au
+fameux collège de Christ's hospital.</p>
+
+<p>Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Milord, à cette heure, une pauvre femme,
+une pauvre mère, qui ne sait encore si son fils est
+mort ou vivant, attend mon retour avec anxiété.</p>
+
+<p>Voulez-vous me permettre de courir à Londres
+et de ramener mistress Waterley?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, dit lord Vilmot.</p>
+
+<br>
+
+<p>Et quand le major fut parti, le docteur Gordon
+qui n'était autre que l'homme gris, et feu Shoking,
+devenu lord Vilmot, se regardèrent en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de toi, dit le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, répondit Shoking, tout ce que nous
+avons fait là est fort bien, mais une chose m'embarrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'enfant devenu le fils de sir John
+Waterley.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour où je démontrerai clair comme le
+jour au major que Ralph est le fils de sir Edmund
+Palmure. Mais ce jour est loin encore, et l'enfant
+une fois entré à Christ'hospital, nous serons tranquilles,
+et nous attendrons qu'il soit devenu
+homme pour lui révéler la mission qui lui est réservée.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais la fortune... qui la gardera?</p>
+
+<p>&mdash;Lui, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Cette fortune existe donc?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Les titres de rente ne sont pas imaginaires?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et les terres d'Irlande?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela fait partie du patrimoine consacré
+à la cause que nous servons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernière
+objection à faire, Jenny va se trouver ainsi
+séparée de son fils?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis occupé de la faire entrer comme
+lingère dans le collége où sera l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Elle et Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;La soeur de John Colden?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre John! dit Shoking, il payera pour
+tous, celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il sera condamné à mort pour avoir tué
+M. Whip.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il sera pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Shoking, est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible à celui qui veut, répondit
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Et son accent était si convaincu que Shoking
+espéra revoir John Colden.</p>
+
+<p>Il avait foi dans le maître mystérieux qui arrachait
+les enfants au moulin sans eau.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+<p>Il est temps de revenir à un personnage de
+ce récit que nous avons momentanément perdu
+de vue.</p>
+
+<p>Nous voulons parler de John Colden.</p>
+
+<p>John Colden, l'Irlandais, le vagabond que
+l'homme gris s'était attaché d'un signe, un matin,
+dans Dudley-street.</p>
+
+<p>John Colden, qui avait aidé à sauver l'enfant
+du moulin et qui avait été victime de son dévouement.</p>
+
+<p>John était toujours à Bath square.</p>
+
+<p>Sa blessure était moins grave qu'on ne l'avait
+pensé tout d'abord.</p>
+
+<p>Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier
+jour, le docteur brusque et philanthrope qui faisait
+partie d'une société éminemment humanitaire,
+mais qui eût envoyé de bon coeur un voleur
+à l'échafaud, le docteur, disons-nous, avait froncé
+le sourcil et murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur que le brigand ne meure dans
+son lit, et ce serait dommage, en vérité, car la
+cravate de chanvre lui irait à merveille.</p>
+
+<p>Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur
+s'était rasséréné.</p>
+
+<p>John Colden allait beaucoup mieux.</p>
+
+<p>Le troisième jour, il lui avait dit avec une bonhomie
+charmante:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! mon garçon, tu as plus de chance
+que tu ne mérites!</p>
+
+<p>Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir
+et mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;Tu guériras, mon garçon, tu guériras, lui
+dit-il.</p>
+
+<p>John Colden eut un haussement d'épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;D'ici à huit jours, poursuivit le joyeux docteur,
+tu te porteras comme un charme.</p>
+
+<p>Et comme cette nouvelle n'amenait pas le
+moindre sourire sur les lèvres de John Colden,
+l'excellent homme crut devoir ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;C'est après-demain la Christmas. Tu pourrais
+bien l'aller passer à Newgate.</p>
+
+<p>John Colden ne sourcilla pas.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des parents? poursuivit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle riche?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lui laisser un petit héritage?</p>
+
+<p>John Colden le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de toi, poursuivit le docteur,
+tout à fait de toi. Mais je ne veux pas t'en dire plus
+long pour aujourd'hui; demain, nous en recauserons...</p>
+
+<p>Et le docteur était parti.</p>
+
+<p>Le lendemain, un homme que John Colden ne
+s'attendait plus à revoir, entra vers sept heures
+du matin dans sa cellule.</p>
+
+<p>Pendant les trois premières nuits, l'état de
+l'Irlandais avait été assez alarmant pour que l'on
+crût devoir le veiller.</p>
+
+<p>Mais, le troisième jour, le docteur avait jugé
+cette précaution inutile.</p>
+
+<p>Il avait fait le pansement, comme à l'ordinaire,
+mais il s'en était allé.</p>
+
+<p>John Colden avait passé la nuit tout seul.</p>
+
+<p>Or donc, le lendemain, la première personne
+qui entra dans sa cellule fut un personnage que
+John Colden ne s'attendait plus à revoir.</p>
+
+<p>C'était M. Bardel.</p>
+
+<p>M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait
+accusé de complicité dans l'évasion du petit Irlandais.</p>
+
+<p>L'oeil de John Colden s'éclaira.</p>
+
+<p>M. Bardel était seul.</p>
+
+<p>Néanmoins, il posa un doigt sur ses lèvres,
+comme pour recommander le silence à John
+Colden.</p>
+
+<p>Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit
+auprès du lit du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'attendais pas, dit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me croyais en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Jonathan qui y est allé à ma place.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on a cru ce que j'avais dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; l'homme gris a fait le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes toujours gardien-chef?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais. C'est en cette qualité que
+je viens te voir. Comment vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que tu pourras te lever?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que tu vas quitter Bath square.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Il est question de te transporter à Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Serais-je bientôt jugé?</p>
+
+<p>&mdash;Aux assises du lendemain de la Christmas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à dire après demain?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>John Colden ne sourcilla pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous
+que je pourrai voir Suzannah?</p>
+
+<p>&mdash;Ta soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit M. Bardel. Ta soeur, gardée à vue
+par la police, s'est évadée, grâce à l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle demandait à te voir, on la reprendrait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit tristement John Colden.</p>
+
+<p>Puis une larme roula dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pourtant voulu la revoir avant de
+mourir, dit-il.</p>
+
+<p>Un sourire vint aux lèvres de M. Bardel.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort.</p>
+
+<p>&mdash;Les juges me condamneront...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain.</p>
+
+<p>&mdash;La reine ne me fera pas grâce...</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous voyez bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'homme gris te sauvera.</p>
+
+<p>Ce nom fit tressaillir John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel,
+je ne sais pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne lui est impossible, répliqua M. Bardel
+avec l'accent de la conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende, dit John, mais peu
+m'importe, du reste! du moment où je meurs
+pour notre mère l'Irlande, la mort ne m'épouvante
+pas.</p>
+
+<p>Et tenez, ajouta John Colden après un silence,
+puisque nous parlons de cela, laissez-moi vous
+demander une explication. Le docteur m'a demandé,
+hier, si j'avais des parents.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M. Bardel.</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de leur
+laisser un petit héritage.</p>
+
+<p>&mdash;Vieille canaille! grommela M. Bardel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda naïvevement
+John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, répondit M. Bardel. Tu sais qu'en
+Angleterre l'arrêt de mort est toujours suivi de
+cette formule: <i>Et pour son corps être livré aux
+chirurgiens</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit John Colden, je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;L'autopsie est infamante dans ce pays. Les
+ouvriers qui meurent dans les hospices font tous
+partie d'une société qui rachète leurs corps. Les
+médecins ne savent où trouver des cadavres, depuis
+qu'on a pendu le résurrectionniste Burker,
+et le docteur de Bath square voudrait t'acheter
+ton corps. Il est riche, il le payera bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit John Colden, pourquoi l'achèterait-il,
+puisqu'il peut l'avoir pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes. Si, par impossible, tu étais
+pendu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien
+de Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si tu le lui vends, et s'il est prouvé qu'il
+t'a payé, le corps lui appartiendra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai
+et j'en ferai porter le prix à Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si on te sauve?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris
+te sauvera.</p>
+
+<p>Et le gardien chef s'en alla.</p>
+
+<p>Une heure après, le docteur vint.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, es-tu toujours décidé à laisser
+quelque chose à tes parents?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit John, je ne veux pas vendre mon
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que pas plus vous que le chirurgien
+de Newgate ne l'aurez.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas pendu, dit John.</p>
+
+<p>Le docteur partit d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, mon garçon, dit-il.
+En attendant, c'est la dernière visite que je te
+fais.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller passer la Christmas à Newgate.</p>
+
+<p>Le docteur voulut encore insister. Il tira sa
+bourse, il fit luire des guinées aux yeux de John.</p>
+
+<p>Le pauvre Irlandais répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait
+me laisser pendre, et je ne veux pas être
+pendu!...</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a bien d'autres qui ont parlé comme
+toi, dit le docteur, et on les a pendus tout de
+même.</p>
+
+<p>Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer
+un bon tour à son collègue de Newgate, tant il
+règne de confraternité parmi les médecins... anglais!</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous êtes
+entré dans <i>Fleet street</i>, lorsque vous avez coupé
+perpendiculairement cette immense voie, qu'on
+appelle <i>Farringdon street</i> sur la rive gauche et
+<i>Farringdon road</i> sur la rive droite, quand vous
+venez de passer sous cette porte monumentale
+qui sépare la cité de Londres de l'agglomération,
+une rue s'ouvre tout à coup sur votre gauche.</p>
+
+<p>C'est Old Bailey.</p>
+
+<p>Elle n'est ni large ni étroite, et, à première
+vue, elle n'a rien d'effrayant.</p>
+
+<p>Les maisons sont noires, comme presque toutes
+celles de la Cité; la plupart sont occupées
+par des bureaux. Animées pendant le jour,
+elles reprennent à la nuit ce morne et silencieux
+aspect qu'a la Cité tout entière, que les commerçants
+désertent le soir pour aller habiter les
+environs.</p>
+
+<p>Un ou deux public-houses sur la gauche, un
+étal de boucher un peu plus haut; un peu plus
+haut encore les murs blancs et le clocher d'une
+église.</p>
+
+<p>C'est là tout ce que vous apercevez en entrant.</p>
+
+<p>Mais avancez, avancez encore.</p>
+
+<p>Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place
+triangulaire, place étroite, allongée, sinistre, et
+dont le côté oriental est formé par un triste et
+silencieux édifice.</p>
+
+<p>C'est Newgate.</p>
+
+<p>Newgate, c'est la Roquette de Londres.</p>
+
+<p>A Paris, on éloigne les prisons du centre de la
+ville, des beaux quartiers.</p>
+
+<p>Sainte-Pélagie est perdue dans le faubourg
+Saint-Marcel, Mazas dans le faubourg Saint-Antoine,
+la Roquette se cache en haut de la rue
+de Charonne.</p>
+
+<p>Londres a placé Newgate au centre même de la
+Cité, à deux pas de Saint-Paul, de la Poste, de la
+Banque et de la Bourse.</p>
+
+<p>Newgate a trois portes sur Old Bailey.</p>
+
+<p>Celle du milieu est affectée aux bureaux du gouverneur
+et à son logement particulier.</p>
+
+<p>C'est par celle de droite que le prisonnier
+entre dans le sinistre édifice.</p>
+
+<p>C'est devant celle de gauche que l'échafaud se
+dresse et par elle que le condamné sort pour aller
+mourir.</p>
+
+<p>Toutes trois sont exhaussées sur trois marches
+voûtées et garnies de lances de fer, pourvues
+de guichets grillagés.</p>
+
+<p>Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles à
+l'extérieur.</p>
+
+<p>On passe devant Newgate comme devant une
+maison ordinaire.</p>
+
+<p>La prison fait angle avec une autre rue qui
+porte son nom, Newgate street.</p>
+
+<p>C'est dans Newgate qu'est le collége Christ's
+hospital.</p>
+
+<p>C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hôpital de
+Saint-Barthélemy, dont l'amphithéâtre reçoit les
+corps des suppliciés.</p>
+
+<p>Le jour où la potence se dresse, une heure
+avant que le condamné monte sur l'échafaud,
+deux cloches se font entendre et tintent un long
+glas funèbre. L'une est celle de Saint-Barthélemy,
+l'autre, celle de Christ's hospital.</p>
+
+<p>Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens
+ont emporté le corps du supplicié.</p>
+
+<p>Comme en France, l'exécution est publique,
+seulement la potence remplace la guillotine.</p>
+
+<p>Mais l'heure est la même. A cinq heures en
+été, à sept en hiver.</p>
+
+<p>Dès la veille, le bruit de la lugubre cérémonie
+circule dans le quartier.</p>
+
+<p>Les négociants qui ont leurs bureaux dans Old
+Bailey disent alors à leurs employés et à leurs
+commis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez venir une heure plus tard,
+demain.</p>
+
+<p>Le monde des affaires est matinal à Paris.</p>
+
+<p>A Londres, il l'est moins.</p>
+
+<p>Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir
+ouvert.</p>
+
+<p>Donc, à dix heures, c'est-à-dire trois heures
+après, le négociant d'Old Bailey qui arrive par
+l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer, ne
+trouve plus trace du drame épouvantable qu'il
+aurait pu voir de sa fenêtre.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie, bien avant le jour,
+une escouade de policemen est arrivée dans
+Old Bailey, escortant une charrette traînée par
+des hommes, et chargée des bois de justice.</p>
+
+<p>Les policemen ont tendu des deux côtés de la
+rue une grosse chaîne.</p>
+
+<p>C'est la barrière que le peuple ne doit pas
+franchir. A six heures, à la lueur des torches, on
+a dressé l'échafaud et les deux cloches ont commencé
+à tinter. Alors le peuple est accouru.</p>
+
+<p>Fleuve humain, torrent de guenilles, il est
+monté des bords de la Tamise, descendu des hauteurs
+de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping,
+demeurés ouverts toute la nuit, et des rues
+sinistres de White Chapel, où chaque maison a
+connaissance d'un supplicié.</p>
+
+<p>Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon
+street, et Newgate street, et les abords
+de Saint-Barthélemy, se perchant sur les toits,
+s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant
+sur les arbres.</p>
+
+<p>Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup
+d'appelés, il y a peu d'élus.</p>
+
+<p>Les élus sont ceux qui arrivent les premiers.</p>
+
+<p>Cependant, personne ne se plaint.</p>
+
+<p>On n'entend pas un cri, pas un murmure.</p>
+
+<p>Ces flots de chair humaine sont plus silencieux
+que les flots de la mer par des temps calmes.</p>
+
+<p>S'ils causent entre eux, c'est à voix basse.</p>
+
+<p>Un sur cent verra l'échafaud, un sur mille apercevra
+le condamné.</p>
+
+<p>Qu'importe! Le plus rapproché du lieu du supplice
+dira à son voisin ce qu'il voit; celui-ci le répétera
+à ses voisins, et, à un quart de mille du
+hideux spectacle, chacun en apprendra les détails.</p>
+
+<p>A sept heures arrivera le condamné.</p>
+
+<p>S'il est brave, il parlera au peuple.</p>
+
+<p>Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera
+d'embrasser le prêtre, laissera le bonnet noir
+couvrir sa tête et tomber sur ses épaules, puis la
+trappe s'affaissera, et tout sera dit.</p>
+
+<p>A huit heures, les chirurgiens constateront la
+mort, et le cadavre sera enlevé.</p>
+
+<p>Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les
+chaînes seront enlevées, l'échafaud démoli, et,
+lorsque le négociant et le banquier arriveront de
+la campagne, ils se mettront tranquillement à la
+besogne, comme si de rien n'était.</p>
+
+<p>Or, ce jour-là, avant-veille de la Christmas,
+Old Bailey avait été témoin d'un semblable spectacle.
+On avait pendu le matin un pauvre diable
+de Français, condamné pour avoir assassiné la
+femme qui partageait sa misère.</p>
+
+<p>Ivres de désespoir tous deux, sans vêtements
+et sans pain, les deux malheureux avaient résolu
+d'en finir avec la vie.</p>
+
+<p>Le Français avait tué sa maîtresse d'abord,
+puis il avait tourné le coutelas fumant vers sa
+propre poitrine, et sa main tremblante n'était
+point parvenue à l'y enfoncer tout entier.</p>
+
+<p>Il avait survécu, la cour d'assises l'avait déclaré
+assassin et condamné à être pendu.</p>
+
+<p>C'était le matin même que le malheureux
+avait payé sa dette à la justice, et bien qu'il
+fût près de dix heures et qu'il ne restât pas dans
+Old Bailey la moindre trace de l'exécution, une
+certaine animation régnait au seuil des magasins,
+et les commis s'attroupaient et causaient
+entre eux.</p>
+
+<p>La maison occupée par la maison de banque
+Harris Johnson et Cie était surtout en rumeur.</p>
+
+<p>Cela tenait à une circonstance particulière.</p>
+
+<p>La maison Harris avait une succursale à Paris,
+et le Français qu'on venait de pendre avait été
+employé dans les bureaux de la maison de Londres,
+il y avait environ un an.</p>
+
+<p>Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congédié
+parce qu'il l'avait vu gris un dimanche.</p>
+
+<p>Or, M. Harris était un brave homme, au demeurant,
+et en dépit de son puritanisme religieux,
+il s'était repenti de sa dureté, lorsqu'il
+avait appris la fin tragique de son ex-employé.</p>
+
+<p>Il avait même fait de nombreuses démarches,
+huit jours auparavant, pour obtenir une commutation
+de peine.</p>
+
+<p>Les commis qui, tous avaient connu le pauvre
+Olivier, c'était le nom du supplicié, causaient
+donc entre eux, et celui-là seul qui couchait dans
+la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait
+s'être mis à la fenêtre et avoir vu l'exécution dans
+tous ses détails.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, disait l'un, tu as bien vu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu la chose, répondait-il, comme je vous
+vois.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il a seulement embrassé le christ que
+lui présentait le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Un prêtre catholique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. L'abbé Samuel, un Irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il mort avec courage?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, le troisième depuis le jour de l'an, dit
+un autre commis.</p>
+
+<p>&mdash;Et il y en a un quatrième qui attend.</p>
+
+<p>&mdash;Un condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est un nommé Bulton. Il sera pendu
+lundi prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Et un cinquième qui va venir, dit un autre
+commis. Il n'est pas jugé, mais c'est tout comme.</p>
+
+<p>C'est un Irlandais qui a assassiné un gardien de
+Cold bath field.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'appelle-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit une voix sévère au seuil des
+bureaux, à l'ouvrage, s'il vous plaît!...</p>
+
+<p>Les commis rentrèrent précipitamment.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+<p>La voix qui venait de se faire entendre était
+celle de monsieur Morok.</p>
+
+<p>Monsieur Morok était le caissier principal de
+la maison Harris Johnson et Cie.</p>
+
+<p>C'était un rude et terrible homme que monsieur
+Morok.</p>
+
+<p>Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq
+ans de maison de banque.</p>
+
+<p>A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire
+dans les bureaux de la maison Harris,
+au temps du grand-père du banquier actuel.</p>
+
+<p>Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues,
+les dents jaunes et mal plantées, chauve
+comme un genou, M. Morok ne savait
+de la vie ordinaire que ce qui se rapporte directement
+aux opérations de la banque.</p>
+
+<p>Pour lui, le monde était <i>un grand livre</i> immense
+sur lequel les clients se divisaient en
+deux catégories, les débiteurs et les créditeurs.</p>
+
+<p>Tout homme qui n'était pas en relations directes
+ou indirectes avec la maison Harris, n'existait
+pas.</p>
+
+<p>M. Morok était garçon, il avait horreur des
+femmes et des enfants, et avait coutume de dire
+que se mettre en famille était une opération
+déplorable.</p>
+
+<p>Comme il ne s'était jamais amusé, il avait
+horreur de ceux qui s'amusent.</p>
+
+<p>Le jour où M. Harris, homme de plaisir,
+l'avait mis à la tête de la maison, avait été un
+mauvais jour pour tous les employés. M. Morok
+voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et
+jour et qu'on touchât les appointements les plus
+minimes.</p>
+
+<p>Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old
+Bailey de plus méchante humeur que de coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande un peu, mon cher monsieur,
+disait-il à monsieur Colmans, le teneur
+de livres qui entra dans sa cage grillée, à l'ouverture
+des bureaux, je vous demande un peu s'il
+est raisonnable de nous faire un pareil esclandre
+dans une rue où s'abritent tant de maisons sérieuses.</p>
+
+<p>Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je
+trouve que la peine de mort est nécessaire; sans
+cela on nous pillerait toutes nos caisses. Mais
+est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old
+Bailey?</p>
+
+<p>Toute la nuit, la foule qui circulait dans
+Farringdon, où je demeure, m'a empêché de
+dormir.</p>
+
+<p>Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête.</p>
+
+<p>Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à
+son poste.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pourtant pas pendre à minuit,
+observa timidement le teneur de livres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on pourrait pendre ailleurs que dans
+Old Bailey.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela, monsieur Morok?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par
+exemple, ou dans un quartier quelconque du
+West End où on n'a rien à faire.</p>
+
+<p>Mais ici, nous sommes des gens sérieux.
+Outre que cela nous dérange, ces sortes de
+spectacles sont d'un mauvais exemple pour les
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là
+plantés devant la porte, au lieu de se mettre à la
+besogne.</p>
+
+<p>Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok
+avait fait entendre cette voix formidable
+qui était venue troubler la conversation des
+commis.</p>
+
+<p>Chacun avait regagné sa place dans les bureaux.</p>
+
+<p>Alors M. Morok était rentré dans sa cage et
+avait procédé à l'ouverture de sa caisse, laquelle
+avait quatre serrures également compliquées et
+pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous
+les huit jours.</p>
+
+<p>Le teneur de livres crut pouvoir continuer la
+conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant il y a longtemps que les bureaux
+de la maison sont ici.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six
+que j'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit le teneur de livres.</p>
+
+<p>&mdash;On pend en moyenne cinq fois par an;
+c'est donc, depuis quarante-six ans, environ
+deux cent trente pendaisons que j'aurais pu
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et jamais... vous n'avez eu ce courage?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un
+homme, c'est qu'il a mérité d'être pendu, et dès
+lors tout cela m'est absolument égal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas curieux?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais
+voulu voir pendre, c'est que je trouve qu'il est ridicule
+de pendre dans Old Bailey, et je ne veux
+pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses
+aldermen dans cette funeste habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous
+donc jamais entré à Newgate?</p>
+
+<p>&mdash;Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris,
+qui a des idées philanthropiques, à faire hausser
+les épaules, a voulu que j'allasse voir ce misérable
+Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y êtes allé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû éprouver une bien grande
+émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant nous l'avions tous connu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cachot des condamnés à mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens plus comment c'était.</p>
+
+<p>Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se
+mit à tailler sa plume.</p>
+
+<p>Le teneur de livres comprit que son supérieur
+ne parlerait plus, et il retourna se planter debout
+devant son pupitre.</p>
+
+<p>&mdash;Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait
+M. Morok; que peut-il donc y avoir de curieux à
+voir une prison dans laquelle est un homme qu'on
+va pendre?</p>
+
+<p>Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au
+grillage de la caisse.</p>
+
+<p>M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet supérieur.</p>
+
+<p>Il se trouva alors en présence d'un homme
+qui portait des habits de voyage et qui lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous français, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit M. Morok, avec
+un accent britannique. Qu'est-ce qu'il y a pour
+votre service?</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une
+lettre de crédit sur votre maison.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle maison?</p>
+
+<p>&mdash;De la maison Monteaux et Lunel, boulevard
+Montmartre.</p>
+
+<p>M. Morok allongea la main.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais en outre, poursuivit le Français,
+parler à M. Harris en personne.</p>
+
+<p>M. Morok répondit dédaigneusement:</p>
+
+<p>&mdash;M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne
+reçoit pas aisément. Voyons votre lettre?</p>
+
+<p>La lettre de crédit était de deux cents livres.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi un reçu au bas, dit M. Morok qui
+chercha son livre de chèques.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, insista le Français, je vous
+assure que j'ai besoin de parler à M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, écrivez-lui et demandez une audience:
+peut-être vous recevra-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui
+même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>Et M. Morok détacha le chèque sur lequel il
+avait inscrit la somme de deux cents livres et apposa
+la signature de la maison.</p>
+
+<p>Le Français continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon
+gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? fit dédaigneusement M. Morok.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme je ne connais personne à Londres,
+M. Harris, qui est alderman, me sera d'un grand
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok,
+croyez-vous donc que tous les gens qui ont un
+crédit de deux cents livres chez nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit le Français avec flegme.
+Et il ouvrit son portefeuille.</p>
+
+<p>Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous
+les yeux de M. Morok stupéfait.</p>
+
+<p>Cette feuille était une autre lettre de crédit.</p>
+
+<p>Il s'y trouvait inscrit le chiffre énorme de
+quarante mille livres, c'est-à-dire un million de
+francs, et la signature de la maison Rothschild, de
+Paris, était au bas.</p>
+
+<p>M. Morok fit un pas en arrière, assujettit de
+son mieux ses lunettes d'écaille et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Jérémie! Jérémie!</p>
+
+<p>A ce nom, un jeune commis accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez un cab, Jérémie, dit M. Morok, courez
+à Elgin Crescent, Nothing hill, chez M. Harris, et
+priez-le de venir au plus vite.</p>
+
+<p>Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit
+avec empressement au Français, qui souriait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais donnez-vous donc la peine d'entrer,
+monsieur.</p>
+
+<p>Et il se hâta d'avancer un fauteuil au voyageur.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson
+et Cie avait sa maison particulière dans
+Elgin Crescent, tout auprès de Kinsington Garden.</p>
+
+<p>C'est un des quartiers les plus éloignés et les
+plus tranquilles du West End.</p>
+
+<p>Là, chacun a son habitation donnant sur un
+square commun.</p>
+
+<p>Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce
+d'aucune sorte.</p>
+
+<p>C'est un quartier moitié aristocratique, moitié
+bourgeois, où les gens retenus au centre de la
+ville tout le jour par les affaires, viennent retrouver
+chaque soir la vie de famille et les joies
+calmes du foyer.</p>
+
+<p>M. Harris avait une jeune femme, très-mondaine,
+et qu'il conduisait au bal très-souvent.</p>
+
+<p>La nuit précédente encore, il avait assisté à
+une fête splendide, qui ne s'était terminée qu'avec
+les premiers rayons de l'aube.</p>
+
+<p>Donc, M. Harris dormait à peine depuis une
+heure ou deux, lorsque le commis, expédié par
+M. Morok, arriva.</p>
+
+<p>M. Morok ne dérangeait pas son patron deux
+fois par an.</p>
+
+<p>Il avait, la haute main sur les affaires courantes,
+et, pour qu'il envoyât chercher M. Harris,
+il fallait une circonstance tout à fait extraordinaire.</p>
+
+<p>Un banquier français, arraché à son premier
+sommeil, eût manifesté une vive mauvaise humeur.</p>
+
+<p>M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette
+avec le plus grand calme, et, ayant donné l'ordre
+qu'on introduisît le commis, il se borna à lui demander
+s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait.</p>
+
+<p>A quoi le commis répondit qu'un étranger, un
+Français, s'était présenté dans Old Bailey et demandait
+instamment à le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda
+M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous le chiffre?</p>
+
+<p>&mdash;Quarante mille livres.</p>
+
+<p>L'explication était suffisante. Un homme qui
+peut toucher à la minute quarante mille livres a
+toujours le droit de déranger un banquier, même
+quand ce dernier a passé la nuit au bal.</p>
+
+<p>M. Harris avait des chevaux, des voitures, et
+ses équipages étaient remarqués à Hyde Park.</p>
+
+<p>Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.</p>
+
+<p>Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais,
+il sauta dans le cab de son commis et s'assit
+à côté de lui.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure après, il arrivait dans
+Old Bailey.</p>
+
+<p>Le Français était toujours là, dans le bureau
+de M. Morok qui avait cru de son devoir de remettre
+du coke dans le poële et de présenter à
+son hôte deux journaux français qui arrivaient à
+l'adresse de M. Harris.</p>
+
+<p>M. Harris entra et regarda le Français avec ce
+flegme dont les Anglais ne se départent jamais:</p>
+
+<p>Il lui adressa la parole en français:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à
+votre service, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le Français, je vous demande
+mille pardons de vous avoir dérangé, mais
+je suis porteur d'une lettre de vos correspondants
+de Paris.</p>
+
+<p>Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille
+et en tira une enveloppe qui portait le timbre
+sec de la maison Harris et Johnson, de Paris, rue
+de la Chaussée d'Antin, 67.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur,
+dit M. Harris, qui ouvrit une porte au fond du
+bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer
+son visiteur.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre
+de son correspondant et lut:</p>
+
+<p>«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe,
+chirurgien, chargé, par l'École de médecine de
+Paris, de faire des études sur la strangulation.
+M. Firmin Bellecombe est immensément riche,
+et il emporte de Paris des traites de plusieurs
+maisons. Vous ferez honneur à toutes celles
+qu'il vous présentera.</p>
+
+<p>Nous comptons que vous vous mettrez complétement
+à sa disposition pour tous les services
+qu'il pourra vous demander.</p>
+
+<p>M. Firmin Bellecombe désire, notamment,
+visiter les prisons, et surtout celle de Newgate.
+Il veut, en outre, faire des expériences sur les
+corps des suppliciés. Votre position d'alderman
+vous permettra de lui donner toutes les facilités
+à ce sujet.»</p>
+
+<p>Cette lettre était pressante, comme on le
+voit.</p>
+
+<p>M. Harris, après l'avoir lue, regarda son visiteur.</p>
+
+<p>C'était un homme jeune encore, trente-huit ans
+au plus, qui portait des favoris bruns, et avait
+une physionomie intelligente.</p>
+
+<p>Son regard surtout avait quelque chose de
+magnétique et d'impérieux qui frappa M. Harris.</p>
+
+<p>Le banquier lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, monsieur. Que puis-je
+faire pour vous être agréable?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le Français, on a pendu
+ce matin devant votre porte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps du supplicié a été transporté à
+l'hôpital Saint-Barthélemy?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais c'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais être mis en rapport avec le
+chirurgien en chef de l'hôpital, et assister à la
+dissection de ce corps. Que dois-je faire pour
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit M. Barris, cela sera
+facile du moment où vous aurez un mot d'introduction
+du lord-maire.</p>
+
+<p>&mdash;Et... ce mot?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'empresser de vous le procurer.</p>
+
+<p>Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on
+lui allât chercher un cab.</p>
+
+<p>&mdash;M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au
+chirurgien.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses
+gants, et le Français le suivit.</p>
+
+<p>La distance est courte d'Old Bailey à King's
+street, le quartier dans lequel s'élève le Guild
+hall, c'est-à-dire l'hôtel de ville de la Cité de
+Londres.</p>
+
+<p>C'est là que le lord-maire a ses bureaux.</p>
+
+<p>Le Français resta dans le cab et M. Harris entra
+dans l'édifice.</p>
+
+<p>Il en ressortit au bout d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Le lord mayor n'a rien à refuser à un alderman.</p>
+
+<p>M. Harris avait obtenu une carte d'entrée pour
+Saint-Barthélemy et une pour Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il au Français, je vais avoir
+l'honneur de vous conduire à Saint-Barthélemy.
+C'est par là que vous voulez commencer, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit le chirurgien.</p>
+
+<p>Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que très-imparfaitement,
+et M. Harris se montrait heureux
+de pouvoir lui servir d'interprète.</p>
+
+<p>L'Anglais est froid, il est roide avec les étrangers.
+Mais si ceux-ci lui sont présentés et recommandés,
+le masque tombe, et alors il devient hospitalier
+et serviable à l'excès.</p>
+
+<p>M. Harris considérait déjà le Français comme
+son hôte, et il se croyait obligé de demeurer entièrement
+à sa disposition.</p>
+
+<p>Arrivés à Saint-Barthélemy, M. Harris montra
+sa carte et parlementa un moment avec le concierge.</p>
+
+<p>Puis, après les explications que celui-ci lui
+donna, M. Harris se tourna vers le Français:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, le corps du supplicié n'a
+point été transporté ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Il est resté à Newgate, où il sera inhumé.</p>
+
+<p>&mdash;Sans avoir été disséqué?</p>
+
+<p>&mdash;Les chirurgiens se sont bornés, pour obéir
+à la loi, à lui faire deux incisions, l'une de haut en
+bas, l'autre transversale, et ils ont renoncé à la
+dissection.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que probablement, comme c'est
+demain Noël, ils ne veulent pas disséquer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit encore le Français. Mais pourrai-je
+voir le corps?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, puisque nous avons une permission
+pour entrer à Newgate.</p>
+
+<p>Et M. Harris et le chirurgien remontèrent dans
+le cab qui était resté à la porte.</p>
+
+<p>En ce moment un homme vêtu d'un vieil habit
+passa tout auprès et échangea un regard furtif
+avec le Français.</p>
+
+<p>Cet homme n'était autre que Shoking.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Quelques minutes après, le cab de M. Harris
+s'arrêtait devant Newgate, à la porte du milieu,
+qui est celle du logement particulier du gouverneur.</p>
+
+<p>Newgate est la première prison de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le gouverneur titulaire est un colonel.</p>
+
+<p>C'est un haut personnage, qu'on ne voit que
+dans les grandes occasions, et qui laisse le gros
+de la besogne à un sous-gouverneur.</p>
+
+<p>Celui-ci se nomme sir Robert M...</p>
+
+<p>C'est un homme de cinquante ans, de robuste
+apparence, aux cheveux blonds, à l'oeil bleu, au
+visage perpétuellement souriant.</p>
+
+<p>Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche
+duquel il y a un triple galon d'argent, et une casquette
+ronde en cuir verni, dont la visière est pareillement
+galonnée.</p>
+
+<p>Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate
+depuis plus de vingt ans.</p>
+
+<p>Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la
+lueur sinistre des torches qu'on allume pour dresser
+l'échafaud, les lugubres apprêts de la toilette
+des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature
+essentiellement gaie.</p>
+
+<p>Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni
+dont l'humeur est la plus charmante.</p>
+
+<p>C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa
+prison à quelque noble étranger que le lord
+mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate.</p>
+
+<p>Ce fut à lui que M. Harris s'adressa.</p>
+
+<p>Sir Robert M... regarda fort curieusement le
+chirurgien français.</p>
+
+<p>Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit
+aussitôt la main.</p>
+
+<p>Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate
+plaisait à sir Robert M...</p>
+
+<p>La porte du milieu, celle du gouverneur, donne
+sur un corridor; à droite est le greffe.</p>
+
+<p>Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef
+à sa ceinture et à ouvrir une grille pour que, du
+greffe, les visiteurs se trouvassent dans la geôle;
+mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour
+agir ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Faites le tour, dit-il à M. Harris.</p>
+
+<p>M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et
+allèrent sonner à la première porte.</p>
+
+<p>On y arrive par un escalier de trois marches.</p>
+
+<p>La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée
+de barres de fer en forme de lances, qui
+arrivent jusqu'au cintre.</p>
+
+<p>Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était,
+on s'en souvient, le nom que se donnait le
+chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix
+pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur
+gauche et le logis du portier-consigne à leur
+droite.</p>
+
+<p>En face d'eux était une autre porte, également
+en fer, armée d'une énorme serrure et de trois
+verrous, et si basse que M... Harris, qui était
+grand, fut obligé de se baisser pour en franchir
+le seuil, après que sir Robert M... l'eût ouverte.
+Tous trois se trouvèrent alors dans un couloir
+assez sombre, qui faisait tout le tour de la
+prison.</p>
+
+<p>Sir Robert referma la porte et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;On ne ressort jamais par là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?</p>
+
+<p>&mdash;Rarement. Pourtant il y a des exemples...</p>
+
+<p>Et le joyeux gouverneur continua à sourire.</p>
+
+<p>Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une
+salle assez vaste, au milieu de laquelle était une
+sorte de cage vitrée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout
+alderman qu'il était, n'avait jamais visité la prison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le parloir des avocats, dit sir Robert
+M...</p>
+
+<p>On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer
+son avocat de l'autre; tous deux s'asseoient
+vis-à-vis, auprès de cette table qui est au milieu.</p>
+
+<p>Puis on ferme cette porte.</p>
+
+<p>Deux gardiens se promènent autour de la cage;
+ils voient tout ce que font le prisonnier et l'avocat;
+mais ils ne peuvent rien entendre de ce qu'ils
+disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte
+la liberté de la défense.</p>
+
+<p>Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors
+cellulaires.</p>
+
+<p>Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.</p>
+
+<p>Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son
+lit et lisait, se leva, se tourna contre le mur et fit
+le salut militaire.</p>
+
+<p>Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer
+aux deux visiteurs la cellule dans tous ses détails,
+depuis le lit de sangle qui s'accroche au mur,
+jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au
+prisonnier; depuis la tablette qui supporte ses
+effets, son peigne, sa brosse et son éponge, jusqu'à
+celle où il peut avoir une Bible et différents
+livres autorisés par le gouverneur.</p>
+
+<p>Toutes les cellules ordinaires sont sur le même
+modèle.</p>
+
+<p>M. Harris, qui servait d'interprète au Français,
+car sir Robert M... ne parlait que sa langue maternelle,
+exprima alors le désir de voir la salle de
+correction, puis les cachots des condamnés à
+mort.</p>
+
+<p>La salle de correction est une petite pièce qui
+n'a rien de sinistre.</p>
+
+<p>Les murs sont blancs, et elle est éclairée par
+trois croisées qui donnent sur le préau.</p>
+
+<p>Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil,
+un instrument, quelque chose enfin dont on ne
+peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.</p>
+
+<p>C'est une manière de boîte en forme de pupitre,
+surmontée d'une barre transversale qui lui
+donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de
+deux trous.</p>
+
+<p>Et comme le Français regardait ce singulier
+meuble, sir Robert M... le prit par les épaules,
+le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut les
+chevilles prises dans le bas et les deux poignets
+engagés dans la barre transversale.</p>
+
+<p>Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous retournerez dans votre pays,
+vous pourrez dire que vous avez été <i>au block</i>.
+C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous
+sert à donner le fouet aux pick-pockets.</p>
+
+<p>Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra
+M. Firmin Bellecombe, ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je vais vous montrer le cachot.</p>
+
+<p>Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre,
+ce bon sir Robert M...</p>
+
+<p>Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un
+corridor, ouvrit une porte, et le Français entra
+dans une cellule plongée dans une obscurité profonde,
+si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé
+la porte, M. Harris et son compagnon, qui
+se trouvaient à deux pas de distance, ne purent le
+voir.</p>
+
+<p>Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;En vertu de mon pouvoir discrétionnaire,
+j'ai le droit de laisser là trois jours et trois nuits,
+au pain et à l'eau, un prisonnier insubordonné.</p>
+
+<p>Du cachot, on passa au préau.</p>
+
+<p>C'est une cour longue et étroite, entourée de
+hautes murailles.</p>
+
+<p>Le Français examina longtemps cet endroit.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi songez-vous? demanda sir Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Je songe qu'il doit être difficile de s'évader
+d'ici, répondit-il par l'entremise de M. Harris.</p>
+
+<p>Sir Robert haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger
+Lane, de Bath square, et même de la Tour
+de Londres, au temps où c'était une prison; mais
+de Newgate, jamais!</p>
+
+<p>Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer
+dans un nouveau corridor sur lequel ouvraient
+deux portes.</p>
+
+<p>C'étaient les cachots des condamnés à mort.</p>
+
+<p>L'une de ces portes était ouverte.</p>
+
+<p>M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un
+pas en arrière.</p>
+
+<p>Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur
+le lit.</p>
+
+<p>Auprès brûlait un cierge mortuaire.</p>
+
+<p>Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et
+deux femmes priaient.</p>
+
+<p>Le cadavre était celui du malheureux supplicié.</p>
+
+<p>Les deux femmes étaient vêtues de longues robes
+de laine et le visage couvert d'un voile noir.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens portaient le costume des
+écoliers de Christ's hospital, les bas jaunes et la
+soutane bleue, et ils avaient, selon l'ordonnance
+du roi Edouard VI, la tête nue.</p>
+
+<p>Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne
+pouvait voir son visage.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+
+<p>Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate,
+avait remarqué le mouvement répulsif de
+M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre, vivement
+rejeté en arrière.</p>
+
+<p>Il le prit par le bras et lui dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux.
+C'est ce pauvre Olivier, le Français qui
+nous a dit adieu ce matin.</p>
+
+<p>Celui que la lettre de recommandation du correspondant
+de M. Harris qualifiait de chirurgien,
+était bravement entré dans la cellule.</p>
+
+<p>Mais M. Harris demeurait à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est
+plus fort que moi, j'ai de la répugnance à me trouver
+en présence d'un cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été employé chez moi.</p>
+
+<p>Comme le front de M. Harris s'assombrissait de
+plus en plus, sir Robert crut de son devoir de
+distraire son visiteur:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux
+femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des ladies, des dames du plus grand
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M. Harris d'un air distrait.</p>
+
+<p>Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait
+plus le cadavre. Mais sir Robert M... continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a à Londres et dans les principales villes
+de la libre Angleterre, une institution fort respectable:
+le club des <i>Dames des prisons</i>.</p>
+
+<p>Les dames des prisons, continua sir Robert,
+se recrutent parmi les femmes de la haute société
+pour la plupart; elles vont visiter les prisonniers,
+elles prennent soin de leur famille, elles
+veillent les morts.</p>
+
+<p>Chaque fois que nous avons une exécution, les
+<i>Dames des prisons</i> se présentent la veille. Elles
+sont deux, trois quelquefois. Elles ont le droit de
+visiter le condamné, de demeurer seules avec lui
+et de se charger des recommandations qu'il peut
+avoir il faire à sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer
+dans le cachot?</p>
+
+<p>&mdash;Avec d'autant plus de facilité que le condamné
+est hors d'état de faire usage de ses
+mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre.</p>
+
+<p>Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont couvertes d'un voile épais, et on
+ne pourrait les reconnaître.</p>
+
+<p>Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens
+ont renoncé à l'autopsie du corps, elles viennent
+prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que le
+soir, après le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Le Français s'était, pendant ce temps, approché
+du cadavre.</p>
+
+<p>Les deux femmes n'avaient point bougé.</p>
+
+<p>Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers
+lui d'un air curieux.</p>
+
+<p>Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non
+permis par les règlements, il avait soulevé la
+partie du drap qui recouvrait la tête du cadavre,
+et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de
+l'effet produit par la strangulation.</p>
+
+<p>Le visage était tuméfié, la langue pendante et
+enflée, le cou portait un cercle bleuâtre, et la
+corde avait dû serrer fortement les chairs.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il;
+cependant, il n'a dû mourir qu'au bout
+de sept à huit minutes. John Colden résistera
+davantage.</p>
+
+<p>Cette réflexion faite, le Français ressortit et
+trouva dans le couloir sir Robert M..., qui continuait
+à donner des explications à M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux deux écoliers de Christ's hospital
+que vous voyez-là, disait le sous-gouverneur, je
+vais vous expliquer leur présence.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce
+qu'ils viennent faire dans ce cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit M. Robert, que le collège
+a été fondé par le roi Edouard VI. Ce prince
+qui mourut à l'âge de seize ans était, comme
+vous savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi
+Henri VIII. Jeanne Seymour avait été dame d'honneur
+de la précédente reine, la malheureuse Anne
+de Boleyn.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de
+connaître l'histoire de son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne avait élevé son fils dans le respect
+et la vénération de cette princesse infortunée qui
+avait porté sa tête sur le billot.</p>
+
+<p>Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et
+créant en faveur des élèves qui y seraient admis
+différents priviléges, lui imposa-t-il l'obligation
+de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles,
+en mémoire de la royale victime.</p>
+
+<p>A chaque exécution, on choisit le plus ancien
+écolier et le plus nouveau, et tous deux viennent
+passer quelques heures auprès du cadavre.</p>
+
+<p>Comme le chirurgien paraissait ne savoir que
+très-imparfaitement l'anglais, M. Harris, un peu
+revenu de son émotion, se fit un devoir de lui traduire
+l'explication donnée par sir Robert M...</p>
+
+<p>Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert;
+je vais vous montrer un condamné à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand est-il condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bulton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier,
+M. Thomas Elgin, dans Kilburn square.</p>
+
+<p>Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de
+M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête...
+vous pourriez dire un usurier.</p>
+
+<p>Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la
+serrure de la seconde porte qui ouvrait sur le
+corridor.</p>
+
+<p>Alors des rugissements, qui n'avaient rien
+d'humain parvinrent aux oreilles des visiteurs.</p>
+
+<p>Bulton, ce colosse au dur visage, était couché
+sur son lit de camp.</p>
+
+<p>Il avait une ceinture autour du corps, et cette
+ceinture lui attachait les bras par derrière.</p>
+
+<p>On lui avait pareillement mis des entraves aux
+pieds.</p>
+
+<p>Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges,
+criait qu'il ne voulait pas mourir.</p>
+
+<p>Le chirurgien le regarda.</p>
+
+<p>Soudain le bandit se tut.</p>
+
+<p>Cet homme qu'il voyait pour la première fois
+exerçait sur lui tout à coup une véritable fascination.</p>
+
+<p>Sir Robert, qui était toujours de la plus belle
+humeur, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami?
+vous ne serez pendu que le 2 janvier. Vous avez
+sept jours pleins devant vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent
+sir Robert. Vous n'avez pas le temps de
+vous en apercevoir. Calcraff est un garçon habile.
+Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le
+Royaume-Uni. Il y mettra une adresse dont vous
+serez satisfait.</p>
+
+<p>Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon
+lui, dans le cachot, le sous-gouverneur fit un pas
+de retraite.</p>
+
+<p>Alors le chirurgien regarda encore une fois
+Bulton, et il lui fit un signe mystérieux.</p>
+
+<p>Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité
+de Londres, tous ceux qui songeaient à l'Irlande.</p>
+
+<p>Et Bulton tressaillit et étouffa un cri.</p>
+
+<p>Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et
+le chirurgien avait disparu.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le Français, M. Harris et sir Robert M... regagnèrent
+le préau.</p>
+
+<p>A l'autre extrémité est une porte qui ouvre sur
+un étroit passage.</p>
+
+<p>Quand on a franchi cette porte, on se demande
+quelle peut être la destination de cet endroit
+bizarre.</p>
+
+<p>Il a dix pieds de large et trente pieds de long.</p>
+
+<p>Si vous levez la tête, vous voyez le ciel.</p>
+
+<p>Mais vous le voyez au travers d'un grillage
+formé par des barres de fer énormes.</p>
+
+<p>Les voleurs de Londres ont, comme ceux de
+Paris, leur argot pittoresque:</p>
+
+<p>Ils ont surnommé ce passage la <i>cage aux
+oiseaux</i>.</p>
+
+<p>Au fond de ce passage est une autre porte,
+toujours en chêne ferré, pourvue d'un guichet et
+d'énormes verrous.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cette porte?</p>
+
+<p>Sir Robert M... était un metteur en scène
+consciencieux.</p>
+
+<p>Il ne négligeait aucun détail.</p>
+
+<p>Lorsque les deux visiteurs furent entrés dans
+la cage aux oiseaux, ils virent bien deux détenus
+qui travaillaient à enlever une des dalles,
+qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposées
+sur la largeur du passage, ont une dimension de
+dix pieds de long sur trois de large, mais ils n'y,
+firent aucune attention, et ils continuèrent à
+suivre sir Robert M..., qui ouvrit la porte du
+fond.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur
+en entrant.</p>
+
+<p>La cour d'assises ressemble à toutes les cours
+de justice possibles, et n'offre rien de curieux.</p>
+
+<p>Sir Robert M... se contenta de montrer le
+siége de l'attorney général, celui du juge et ceux
+des jurés, le banc du solicitor et le banc des
+prévenus.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers M. Harris:</p>
+
+<p>&mdash;Si le prévenu est acquitté, dit-il, il sort par
+cette autre porte que vous voyez là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M. Harris, et s'il est condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Il fait en sens inverse le chemin que nous
+avons parcouru.</p>
+
+<p>En même temps, sir Robert regagna la porte
+de la cage aux oiseaux.</p>
+
+<p>Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout
+à coup.</p>
+
+<p>Les deux détenus qui travaillaient sous la surveillance
+d'un gardien venaient de soulever la
+dalle et l'avaient dressée contre le mur.</p>
+
+<p>Puis ils s'étaient mis à creuser un trou, rejetant
+la terre à droite et à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Que font ils donc là? demanda le banquier.</p>
+
+<p>Alors sir Robert qui montrait sa chère prison
+comme on montrerait une lanterne magique aux
+enfants, se reprit à sourire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;En France, on condamne à mort; mais la
+loi française, plus humaine que la nôtre, j'en
+conviens, laisse le condamné dans l'incertitude
+de l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui
+permet d'espérer encore, soit sa grâce, soit une
+commutation de peine, soit un événement quelconque
+qui l'arrache à sa destinée.</p>
+
+<p>Chez nous, le prévenu apprend en même temps
+que sa condamnation, le jour et l'heure de son
+supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point gracié,
+et quand il a repassé le seuil de cette porte, il
+frisonne et se dit: c'est là!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que font ces hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ils creusent une tombe, la tombe du Français
+qu'on a pendu ce matin. Vous êtes dans le
+cimetière des suppliciés.</p>
+
+<p>M. Harris jeta un cri.</p>
+
+<p>Quant au Français, il parut visiblement surpris
+lui-même, et manifesta une grande émotion.</p>
+
+<p>Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire
+aux lèvres, appuya sur la droite et posa un doigt
+sur le mur.</p>
+
+<p>Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme.
+Voilà Henriette Stameton qui a empoisonné sa
+maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et
+Drury un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise
+Mary.</p>
+
+<p>M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner,
+à mesure que, passant d'une dalle à l'autre, le
+joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du
+supplicié qu'il avait sous les pieds.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà où on va mettre Olivier, dit sir
+Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? demanda M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;A la nuit tombante.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez
+donc au gouverneur quelques détails sur
+la manière dont se fait l'inhumation.</p>
+
+<p>Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque
+M. Harris lui eut transmis la question, il s'empressa
+de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;L'inhumation se fait très-simplement: on
+a mis le cadavre dans un cercueil de chêne qu'on
+a cloué ensuite.</p>
+
+<p>Le cercueil est descendu dans la fosse en
+notre présence et en présence de deux gardiens,
+car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici.</p>
+
+<p>Alors, un ministre presbytérien, si c'est un
+Anglais, un prêtre catholique, si c'est un Français
+ou un Irlandais, fait une courte prière un
+bord de la fosse ouverte.</p>
+
+<p>Après quoi on rejette la terre sur la bière, on
+replace la dalle, et avec un peu de plâtre et une
+truelle, on la cimente.</p>
+
+<p>En même temps, le fossoyeur prend un ciseau
+à froid et grave sur le mur, en face, la première
+lettre du nom du supplicié.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout, dit M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'oubliais encore un détail.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure
+de chaux et de potasse destiné à détruire
+les chairs en un court espace de temps, de façon
+à éviter la corruption du corps.</p>
+
+<p>&mdash;Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être
+hors de ce lieu sinistre.</p>
+
+<p>Et ils sortirent tous trois de la cage aux
+oiseaux.</p>
+
+<p>Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau
+couloir et les visiteurs se trouvèrent au
+seuil d'une salle qui n'était autre que la cuisine.</p>
+
+<p>Les fourneaux étaient allumés; une marmite
+gigantesque chantait dessus, et les cuisiniers
+paraissaient fort affairés. L'heure du repas approchait.</p>
+
+<p>Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne
+blanc qui se trouvait en face de la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris,
+qui vit reluire tout à coup, cette armoire ouverte,
+des cuivres, des aciers, et aperçut des courroies,
+des sangles et des fouets.</p>
+
+<p>On aurait pu croire, à première vue, que c'était
+l'armoire à sellerie d'un gentleman-rider et qu'elle
+contenait des mors de bride, des étriers, des
+étrivières, des gourmettes et des cravaches.</p>
+
+<p>Sir Robert répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.</p>
+
+<p>Et il étala complaisamment et plus souriant que
+jamais les fers qu'on met aux prisonniers insubordonnés,
+et les courroies qui anéantissent le mouvement
+et la volonté chez le condamné à mort, le
+boulet qu'ils traînaient autrefois, des carcans d'un
+autre âge qui servaient pour les expositions, les
+fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles;
+enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui
+qui va monter sur l'échafaud et finalement la
+corde et le crochet de la potence.</p>
+
+<p>Un amateur de curiosités et de chinoiseries
+ne montre pas ses bibelots avec plus de grâce et
+d'orgueil tout à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela
+se trouve-t-il dans la cuisine?</p>
+
+<p>&mdash;Levez les yeux, dit sir Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ces quatre crochets dans le
+mur, deux au-dessus de la porte que nous venons
+de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez
+vis-à-vis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A ces crochets, on suspend deux immenses
+draps qui forment comme un corridor, au milieu
+de la cuisine et vont d'une porte à l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un passage qu'on fait pour le condamné
+à mort. C'est par là qu'il sort pour aller
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? dit le Français impassible,
+tandis que M. Harris sentait ses cheveux se hérisser
+et que le bon sous-gouverneur le regardait
+avec son sourire jovial et paternel.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Il n'y avait plus rien à voir à Newgate, sauf
+une chose: les masques en plâtre des derniers
+suppliciés.</p>
+
+<p>Ces masques sont rangés sur une tablette à l'entrée
+du greffe.</p>
+
+<p>Sir Robert se prêta à cette exhibition avec la
+même complaisance.</p>
+
+<p>Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le
+chirurgien français lui donna sa carte.</p>
+
+<p>Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux
+visiteurs jusqu'à la porte principale.</p>
+
+<p>Au moment où il prenait congé d'eux, on
+sonna.</p>
+
+<p>Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son
+compagnon se trouvèrent alors en présence
+d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux
+pieds.</p>
+
+<p>C'était un prêtre catholique, le même qui avait
+assisté, le matin, Olivier allant à l'échafaud, et
+qui, maintenant, venait dire sur la tombe les
+dernières prières.</p>
+
+<p>Ce prêtre, on l'a deviné déjà, c'était l'abbé
+Samuel.</p>
+
+<p>Le Français et lui échangèrent un regard furtif.</p>
+
+<p>Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur
+ni M. Harris.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et
+le chirurgien respirèrent plus librement.</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis
+heureux de vous avoir été agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant,
+monsieur, répliqua celui qui, pour M. Harris,
+s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que
+vous paraissez très-impressionnable.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, en effet, et je vous avoue que la
+vue de ce cadavre...</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux avait donc été votre employé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dépendu
+de moi pour l'arracher à sa destinée.</p>
+
+<p>Tout en causant, le banquier et son hôte
+traversèrent Old Bailey et arrivèrent à la porte
+de la maison occupée par les bureaux de M. Harris.</p>
+
+<p>Le chirurgien avait levé la tête vers les fenêtres
+du premier étage.</p>
+
+<p>&mdash;Que regardez-vous? demanda le banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Vos fenêtres, et je me dis qu'elles sont
+tout à fait en face de l'endroit où se dresse l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>M. Harris eut un geste de répugnance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit le Français, je ne suis pas
+un curieux, mais un médecin qu'on a chargé
+d'une mission scientifique. Je dois étudier le système
+pénitentiaire de l'Angleterre, et les effets de
+la peine de mort par la strangulation. Par conséquent,
+il est probable que j'aurai de nouveau recours
+à votre obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout à votre service, répondit monsieur
+Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai donc, quand il y aura
+une exécution, de vouloir bien me donner une de
+vos fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela peut vous être agréable, j'en serai
+charmé, répondit M. Harris. Au reste, j'espère
+avoir l'honneur de vous faire une visite et d'aller
+vous prier à dîner pour le jour qui vous
+plaira.</p>
+
+<p>Le Français s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Où êtes vous descendu? continua M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Panton hôtel, Panton street, Haymarkett,
+répondit le Français.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-vous de l'argent? demanda encore
+M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Pas aujourd'hui; mais après Noël, j'aurai
+recours à votre caisse.</p>
+
+<p>M. Harris tendit la main au Français et ils se
+séparèrent.</p>
+
+<p>Celui-ci descendit Old Bailey jusqu'à Fleet
+street et sauta dans un cab.</p>
+
+<p>Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais,
+cette fois:</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house
+de master Wandstoon.</p>
+
+<p>Le cocher parut un peu étonné de voir un
+homme décemment vêtu donner une pareille indication.</p>
+
+<p>Mais il ne fit aucune objection et rendit la
+main à son cheval, qui descendit vers le pont de
+Londres, tourna sur la gauche et se mit à côtoyer
+les docks en prenant ensuite Saint-George
+street.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, le Français arrivait
+à la porte de ce public-house de sinistre
+apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le
+cabman, renonçant à noyer l'Irlandaise, avaient
+bu un verre de gin.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house.</p>
+
+<p>Il était assis tout près du comptoir dans lequel
+trônait majestueusement M. Wandstoon.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était Shoking.</p>
+
+<p>A la vue du Français, il se leva avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maître? dit-il tout bas.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris,&mdash;car on a deviné sans
+doute que le prétendu chirurgien qui venait de
+visiter Newgate avec tant de soin, n'était autre
+que notre héros,&mdash;l'homme gris, disons-nous,
+secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Son évasion est impossible, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas
+un gardien qui soit à nous. Il ne faut pas songer
+à une fuite possible...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Shoking ému, John Colden
+mourra?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant il sera condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le sauverez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon affaire, dit l'homme gris avec
+calme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous
+donné rendez-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'abbé Samuel doit y venir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt que le supplicié de ce matin sera
+inhumé.</p>
+
+<p>Tout cela avait été dit à voix basse et monsieur
+Wandstoon, qui lisait le <i>Times</i> avec acharnement,
+n'avait pu entendre un seul mot.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par
+ici que demeure Calcraff.</p>
+
+<p>Ce nom fit tressaillir Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will
+close square.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington
+street.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>Puis après un moment de silence, Shoking
+poursuivit;</p>
+
+<p>&mdash;Maître, je ne crois pas que vous ayez l'intention
+de corrompre Calcraff; la chose est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit Shoking, si la chose eût pu se
+faire, la famille du médecin qu'il a pendu dernièrement,
+n'y eût manqué. La femme du docteur
+Sembrok a offert toute sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Et Calcraff a refusé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous
+que fasse le bourreau? il voudrait sauver le patient
+qu'il ne le pourrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le bourreau peut faire son noeud de telle
+façon que le condamné ne meure pas sur le coup.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai,
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je vous le répète, Calcraff est incorruptible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-être
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Jefferies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je ne comprends plus.</p>
+
+<p>L'homme gris ne sourcilla point.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure
+dans Parmington street, à deux pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Suppose que Jefferies devienne bourreau...</p>
+
+<p>&mdash;A la place de Calcraff?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Calcraff se porte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas encore mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il peut être malade.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Shoking, Votre Honneur se
+trompe encore.</p>
+
+<p>Depuis que l'homme gris avait donné à Shoking
+le titre de lord, Shoking ne croyait pas devoir
+l'appeler décemment autrement que <i>Votre
+Honneur</i>.</p>
+
+<p>Une politesse en vaut une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je me trompe? fit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Si Calcraff tombait malade, on ferait venir,
+pour le remplacer, le bourreau de Manchester.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire venir le bourreau de Manchester,
+il faut avoir le temps. Tu me diras que l'express-train
+va vite et le télégraphe plus vite que l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a des maladies qui vont plus vite
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends toujours pas, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai.
+Je meurs de soif pour le moment.</p>
+
+<p>Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler
+et porta voluptueusement à ses lèvres la paille
+qui devait lui servir à l'aspirer lentement.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking avait vu faire à l'homme gris tant de
+choses extraordinaires que rien ne l'étonnait plus.</p>
+
+<p>Néanmoins, comme c'était un esprit éminemment
+pratique et réfléchi que maître Shoking, il
+aimait à discuter toutes choses.</p>
+
+<p>L'homme gris aspira la moitié du sherry cobler
+d'un trait; puis, regardant son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu étais moins intelligent que tu n'es, fit-il,
+je m'empresserais de te dire que tout cela ne
+te regarde pas et je me bornerais à faire de toi un
+instrument.</p>
+
+<p>Mais comme tu es un garçon d'esprit, et que
+je compte sur ta fidélité absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu
+sois au courant de mes projets, au moins jusqu'à
+un certain point.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne
+fais bien que ce que je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Supposons donc, poursuivit l'homme gris,
+que Jefferies est un garçon corruptible.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Et que Calcraff tombe malade subitement,
+non pas la veille, non pas dans la nuit qui précédera
+l'exécution, mais au moment même où il faudra
+pendre John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses que l'échafaud dressé, la foule
+accourue, la toilette du patient achevée et les fameux
+draps de la cuisine tendus, il n'y aura pas
+moyen de reculer.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Jefferies sera donc chargé de la besogne et
+fera le noeud comme je l'entendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit Shoking, je vous écoute, mais je
+continue à ne pas comprendre. Comment voulez-vous
+que Calcraff tombe subitement malade?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir. Il y avait jadis à Paris un exécuteur
+des hautes oeuvres que chaque exécution
+rendait malade huit jours d'avance. Aussi le jour
+fatal arrivé, pour se donner du courage, buvait-il
+force verres d'eau-de-vie et de rhum.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit
+que du lait.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lait ne grise pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'arrangerai pour que la tasse de lait
+qu'il boira le mette dans l'impossibilité de faire sa
+besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret, passons. As-tu encore
+une objection à me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien, fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies
+vendu à notre cause.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un noeud qui n'amène pas la mort instantanément.
+Mais John Colden n'en est pas moins
+pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps.
+Et à moins que la corde ne casse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle cassera, dit froidement l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! mais je suppose que le patient tombe
+à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;On le relèvera et on l'accrochera de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin
+de te faire des confidences. Quand nous serons
+arrivés au jour de l'exécution, tu verras de
+quoi il s'agit.</p>
+
+<p>L'homme gris en était là des explications qu'il
+voulait bien donner à Shoking, quand la porte du
+public-house s'ouvrit de nouveau.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut l'abbé Samuel qui se montra
+sur le seuil.</p>
+
+<p>Aussitôt l'homme gris se leva avec empressement
+et courut à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, lui dit-il, un homme de votre
+caractère ne doit entrer dans un bouge comme
+celui-ci que lorsque l'intérêt de la foi et celui de
+ses ouailles le commandent. Sortons.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, dit le jeune prêtre.</p>
+
+<p>Shoking s'apprêtait à les suivre.</p>
+
+<p>Mais l'homme gris lui fit signe de rester à sa
+place, ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais revenir.</p>
+
+<p>Old Gravel lane est une rue déserte tout le jour,
+et ce n'est que la nuit, quand le Wapping s'éveille
+et commence sa fangeuse orgie, que le peuple l'envahit
+peu à peu.</p>
+
+<p>Le prêtre irlandais et l'homme gris se mirent à
+se promener de long en large.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit l'abbé Samuel, le malheureux
+dort du dernier sommeil, comme dormira bientôt
+Bulton... comme...</p>
+
+<p>Il s'arrêta frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez rencontré sortant de Newgate,
+dit l'homme gris. J'ai visité la prison en détail, et
+je me suis assuré qu'il était impossible de faire
+évader un prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! fit l'abbé Samuel en pâlissant,
+faudra-t-il donc laisser mourir notre frère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que comptez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;L'enlever.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'échafaud même.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel regarda son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les quatre chefs fenians sont toujours à
+Londres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils vous obéiront aveuglément?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque je suis le chef suprême, en
+attendant que l'enfant ait grandi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit l'homme gris, je réponds de la vie
+de John Colden.</p>
+
+<p>Maintenant parlons d'autre chose.</p>
+
+<p>Le prêtre regarda son compagnon d'un air
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que
+Jefferies était catholique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son
+triste emploi; mais c'est un catholique tiède. De
+plus, il n'est point affilié, et on n'oserait le lui
+proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a une fille...</p>
+
+<p>&mdash;Une fille toujours malade et qui succombe
+lentement à une maladie de poitrine. C'est même
+là le côté intéressant de cet homme aux instincts
+brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien
+caché, que la pauvre fille le croit un honnête ouvrier
+des docks.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez la visiter quelquefois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmèneriez-vous
+avec vous?</p>
+
+<p>J'ai habité les Indes, et, bien que je ne sois pas
+médecin de profession, je crois avoir apporté un
+remède puissant contre la phtisie.</p>
+
+<p>Le jeune prêtre secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-il, je crains que l'état de la malade
+ne soit tellement avancé que tout remède ne soit
+désormais inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?</p>
+
+<p>L'abbé Samuel réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien
+l'offusque...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'adoucira si je lui promets de guérir son
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'abbé Samuel, voulez-vous venir
+voir la pauvre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>Il rentra dans le public-house et dit à Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu
+dans une heure, tu te feras servir à souper.
+Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois revenu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Shoking.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Ils remontèrent Old Gravel lane.</p>
+
+<p>Parmington street est perpendiculaire à cette
+dernière rue.</p>
+
+<p>C'est une des ruelles les plus tristes et les plus
+misérables de Londres.</p>
+
+<p>On y rencontre des enfants qui marchent pieds
+nus et des femmes déguenillées.</p>
+
+<p>Vers le milieu est un public-house, et dans ce
+public-house s'assemblent une foule de marins,
+d'ouvriers des docks et de brocanteurs.</p>
+
+<p>C'était précisément dans cette maison que logeaient
+Jefferies et sa fille.</p>
+
+<p>La nuit était venue quand le prêtre et l'homme
+gris y arrivèrent.</p>
+
+<p>Tout à coup le premier tressaillit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Jefferies. Le voyez-vous?... là!... assis à cette
+porte?</p>
+
+<p>En effet, un homme était assis sur les marches
+de la porte bâtarde.</p>
+
+<p>Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tête
+dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son
+visage, et, sur ce visage, roulaient deux grosses
+larmes silencieuses.</p>
+
+<p>Le prêtre s'approcha et lui mit une main sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>Le valet de Calcraff se leva tout d'une pièce et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous venez trop tard... je crois bien
+que ma pauvre enfant va mourir...</p>
+
+<p>Et il regarda le prêtre d'un air affolé.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+
+
+<p>Il n'y avait pas très-longtemps que Jefferies, le
+valet du bourreau Calcraff, était venu loger dans
+Parmington street, trois ou quatre années au
+plus.</p>
+
+<p>Sa fille était déjà malade, alors, mais à peine
+devinait-on sa souffrance.</p>
+
+<p>Le mal, dans sa première période, n'avait pas
+encore pâli son visage, entouré ses grands yeux
+bleus d'un cercle de bistre et donné à ses mains
+la transparence de la cire.</p>
+
+<p>Pendant près de deux années, la misérable population
+de Parmington street avait assisté jour
+par jour, heure par heure, à la marche inexorable
+et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre
+créature et la courbant peu à peu vers la tombe.</p>
+
+<p>Le peuple a ses moments de férocité, mais il a
+aussi ses jours de douceur et de bonté ineffables.</p>
+
+<p>La grande et pâle jeune fille qui cheminait lentement
+vers la mort, un triste et doux sourire aux
+lèvres, était devenue l'idole du quartier.</p>
+
+<p>Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies
+plus triste et plus préoccupé que la veille, on le
+pressait, on l'entourait, on lui demandait avec
+anxiété comment se trouvait Jérémiah.</p>
+
+<p>C'était le nom de son enfant.</p>
+
+<p>Qu'était-ce que Jefferies?</p>
+
+<p>Pendant deux années personne ne l'avait su au
+juste. Il disait travailler dans les docks, et cela
+importait peu.</p>
+
+<p>D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait
+qu'à ceux qui lui demandaient des nouvelles de
+sa fille.</p>
+
+<p>Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house
+qui occupait le rez-de-chaussée de la maison.</p>
+
+<p>On lui servait une pinte de porter ou de pale
+ale, ou un grog au gin; il s'asseyait dans un coin,
+buvait silencieusement, payait et s'en allait.</p>
+
+<p>On avait remarqué, cependant, qu'à certaines
+époques Jefferies était plus triste et plus inquiet
+que de coutume.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Longtemps on l'avait ignoré.</p>
+
+<p>La vérité est que Jefferies tremblait, chaque
+fois qu'il assistait Calcraff dans une exécution,
+que quelque habitant de Parmington street ne se
+trouvât parmi la foule avide du sinistre spectacle;
+non pour lui, du reste, il bravait l'infamie avec la
+triste philosophie des gens de sa profession, mais
+pour son enfant...</p>
+
+<p>Jérémiah avait seize ans; il y en avait dix que
+Jefferies était le valet de Calcraff, et la pauvre enfant
+l'ignorait.</p>
+
+<p>Jefferies tremblait que sa fille ne vînt à l'apprendre,
+et que cette horrible révélation ne la
+tuât.</p>
+
+<p>Aussi, au lendemain de chaque exécution, Jefferies
+se montrait-il moins que d'habitude, quittant
+Parmington street dès le matin, n'y revenant que
+le soir, avec la nuit et le brouillard.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne à
+pénétrer.</p>
+
+<p>La petite place d'Old Bailey est assez étroite
+pour que la foule soit obligée de se tenir à distance.</p>
+
+<p>Jusque-là, aucun habitant de Parmington
+street n'avait pu voir l'échafaud d'assez près pour
+reconnaître dessus Jefferies.</p>
+
+<p>Hélas! la sinistre vérité s'était fait jour.</p>
+
+<p>Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs,
+habitués de ce public-house fréquenté par Jefferies
+avaient été favorisés par le sort.</p>
+
+<p>Partis du Wapping la veille d'une exécution,
+vers onze heures, ils étaient arrivés dans Fleet
+street, avec le premier flot de cette foule de curieux
+qui devait grossir jusqu'au jour.</p>
+
+<p>Ils avaient été poussés jusque dans Old Bailey,
+avaient pu se cramponner aux chaînes tendues
+par les policemen et s'y tenir accrochés jusqu'au
+moment de l'exécution.</p>
+
+<p>Alors tous deux avaient pu voir de près Calcraff
+et son valet, c'est-à-dire Jefferies.</p>
+
+<p>Et lorsque le malheureux père de Jérémiah
+était revenu le soir dans le public-house, on
+s'était éloigné de lui avec horreur et on l'avait
+montré du doigt.</p>
+
+<p>Il s'était mis à fondre en larmes, il s'était jeté
+à genoux, il avait parlé de sa fille, jurant sur la
+Bible qu'elle ignorait son triste métier.</p>
+
+<p>Et ces hommes grossiers avaient eu pitié du
+père, à cause de l'enfant; et l'enfant n'avait rien
+su, rien appris...</p>
+
+<p>Maintenant, dans Parmington street, on savait
+que Jefferies était le valet de Calcraff, mais on aimait
+la fille qui se mourait et on ne lui reprochait
+plus sa hideuse profession.</p>
+
+<p>Or, ce soir-là, lorsque l'abbé Samuel et
+l'homme gris, le voyant assis sur le seuil de sa
+porte s'approchèrent de lui, Jefferies pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille va mourir, disait-il au prêtre catholique,
+il est trop tard.</p>
+
+<p>En effet, quand Jefferies était revenu de
+Newgate, le matin, après l'exécution du Français
+Olivier, il avait trouvé sa fille couchée.</p>
+
+<p>Pâle, l'oeil fiévreux, les lèvres décolorées, elle
+lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! père, tu fais bien de revenir... pour me
+dire adieu... j'ai lutté longtemps... mais le mal est
+plus fort que moi... je n'ai plus même le courage
+de me lever... père, père, je vais mourir...</p>
+
+<p>Il était resté là tout le jour, muet et sombre, au
+chevet de son enfant, s'arrachant parfois les cheveux;
+parfois se mettant à genoux et priant Dieu.</p>
+
+<p>Vers le soir, Jérémiah avait paru s'assoupir,
+et la fièvre s'était calmée.</p>
+
+<p>Alors, à demi-fou, le pauvre père était sorti;
+il s'était promené d'un pas inégal et saccadé dans
+toutes les rues avoisinantes; puis il était remonté
+et avait trouvé sa fille dormant, puis il était redescendu
+ensuite.</p>
+
+<p>Cette fois, il s'était assis sur le seuil et s'était
+mis à pleurer, et c'était là que l'abbé Samuel
+l'avait trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit alors le jeune prêtre de
+cette voix grave et douce qui pénétrait jusqu'au
+fond de l'âme, Dieu est bon, et il ne faut jamais
+désespérer de sa clémence. Où est votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Là haut. Elle dort...</p>
+
+<p>&mdash;Allons la voir, dit le prêtre.</p>
+
+<p>En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrêtèrent
+sur l'homme gris et un geste d'étonnement et de
+défiance s'en échappa.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit l'homme gris, je suis médecin
+et j'ai sauvé des gens que tous mes confrères
+avaient condamnés.</p>
+
+<p>Jefferies jeta un cri.</p>
+
+<p>Puis il regarda l'homme gris avec une avidité
+sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un
+homme ordinaire! reprit Jefferies affolé.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons votre fille, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>Jefferies se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-il.</p>
+
+<p>Et il s'enfonça d'un pas chancelant dans l'allée
+noire et humide de la pauvre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais le chemin, dit l'abbé Samuel à
+l'homme gris, prenez ma main.</p>
+
+<p>Alors tous trois, dans l'obscurité, gagnèrent
+un escalier à marches usées.</p>
+
+<p>Jefferies et sa fille logeaient au troisième.</p>
+
+<p>A Londres, où les maisons sont basses, le troisième
+est généralement le dernier étage, et c'est
+là que vivent les pauvres gens.</p>
+
+<p>Le logis occupé par Jefferies et sa fille se composait
+de deux pièces qui se commandaient.</p>
+
+<p>Le lit de la malade était dans la seconde.</p>
+
+<p>Une chandelle brûlait sur le poêle de faïence
+éteint. Il faisait froid dans cette chambre et il s'en
+exhalait de fétides émanations.</p>
+
+<p>La poitrinaire dormait toujours.</p>
+
+<p>L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du
+lit sur la pointe des pieds et se mit à examiner
+attentivement cette figure angélique qui avait déjà
+le calme auguste de la mort.</p>
+
+<p>En ce moment le visage de l'homme gris, et
+son regard et son attitude exprimèrent si bien
+l'autorité de l'homme de science, que le pauvre
+père et le prêtre suspendirent leur âme à ses lèvres
+entr'ouvertes.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'homme gris ne se pressait pas de parler.</p>
+
+<p>Il avait approché la chandelle tout près du
+visage de la malade et il semblait étudier avec
+une attention pleine de ténacité cette couleur de
+peau qui tenait le milieu entre le blanc céreux et
+la stéarine, et qui est bien la couleur de ceux que
+mine la phthisie.</p>
+
+<p>Puis il se pencha tout près, collant presque
+son oreille à la poitrine de la jeune fille toujours
+endormie, et il écouta sa respiration haletante et
+saccadée.</p>
+
+<p>Enfin il releva la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le mal est très-avancé, mais il n'est pas
+encore à cette limite extrême où tout remède est
+impuissant, tout secours inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai! s'écria l'abbé Samuel en regardant
+l'homme gris d'un air de doute.</p>
+
+<p>&mdash;On peut la sauver, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Quant à Jefferies, il était tombé à genoux devant
+l'homme gris:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et
+je vous bénirai, sauvez-la et je serai votre esclave...</p>
+
+<p>Et le malheureux pleurait et priait tout à la
+fois, se tordant les mains et se traînant aux pieds
+de cet homme qui venait de déclarer que rien
+n'était désespéré.</p>
+
+<p>Cette lumière, ces éclats de voix finirent par
+éveiller la malade.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'étonnement,
+presque d'effroi, en voyant un inconnu à
+son chevet.</p>
+
+<p>Mais alors l'abbé Samuel s'avança et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous, mon enfant?</p>
+
+<p>Elle le reconnut et un pâle sourire vint à ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur l'abbé? fit-elle,
+vous êtes bien bon d'être venu me voir.</p>
+
+<p>Son père, toujours à genoux, se tenait à l'écart
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon, poursuivit Jérémiah
+qui ne vit pas Jefferies tout de suite, bien bon
+d'être venu me voir, monsieur l'abbé... d'autant
+plus que... c'est peut-être... la dernière fois... Et
+elle souriait encore, en parlant de sa fin prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, répondit l'abbé Samuel, monsieur
+que voilà, et qui est médecin...</p>
+
+<p>A ces mots, Jérémiah fixa sur l'homme gris
+son regard ardent et fiévreux; mais le sourire
+n'abandonna point ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que
+je vais mourir.</p>
+
+<p>Soudain Jérémiah entendit un sanglot au pied
+de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! fit-elle, mon père était là!
+pardonne-moi... père, pardonne-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, continua l'abbé Samuel en prenant
+dans les siennes, cette main longue et diaphane
+que Jérémiah laissait pendre hors du lit,
+mon enfant, vous vous trompez... monsieur, qui
+est médecin, vous dis-je, affirme qu'on peut vous
+guérir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle d'un air de doute.</p>
+
+<p>L'homme gris regardait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mal ici, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Et s'adressant à Jefferies:</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre est insalubre et le voisinage
+des docks empoisonne l'air que vous respirez.
+Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le veux! s'écria le pauvre père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut m'obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire transporter votre fille, dès demain,
+dans une maison, que je vous indiquerai,
+et où je la visiterai tous les jours.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel dit à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être n'avez-vous pas d'argent, mon
+pauvre Jefferies? Mais il ne faut pas vous inquiéter
+de cela. Monsieur est non-seulement un médecin
+savant, c'est encore un homme riche et
+bienfaisant, qui ne reculera devant aucun sacrifice
+pour sauver votre enfant.</p>
+
+<p>Jefferies baisait les mains du prêtre, comme
+il avait baisé celles de l'homme gris.</p>
+
+<p>Celui-ci ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous envoyer tout à l'heure une
+potion que ferez prendre à votre fille. Cette potion
+calmera la fièvre, lui procurera un sommeil
+tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez
+de force pour se lever.</p>
+
+<p>Jefferies écoutait avec une sorte d'extase.</p>
+
+<p>Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait
+presque aussitôt sur ceux auxquels il adressait la
+parole, agissait déjà sur le grossier valet de
+Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui vous apportera cette potion,
+continua-t-il, est un homme à mon service et qui
+m'est tout dévoué. Il reviendra demain avec une
+voiture et il vous emmènera, vous et votre fille,
+dans une maison où je crois que pourrai la guérir.</p>
+
+<p>En même temps il mit un petit rouleau d'or sur
+le poêle, fit un signe d'adieu à la poitrinaire qui
+se demandait si les anges du bon Dieu n'avaient
+pas pris forme humaine pour la venir visiter, et
+il sortit en pressant la main du pauvre Jefferies,
+qui continuait à pleurer, mais de joie, maintenant
+qu'on lui promettait que sa fille vivrait.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel le suivit.</p>
+
+<p>Quand ils furent dehors, ce dernier regarda
+l'homme gris et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous croyez qu'on peut encore
+sauver cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en disposant des moyens que je vais
+employer, ce que très-peu de personnes pourraient
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et... ces moyens?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai transporter Jérémiah à Hampsteadt.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la maison où est venu le major Waterley?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Il ne faut guère que l'espace
+d'une nuit pour préparer la chambre que je lui
+destine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! la préparer? fit le prêtre surpris.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu dire que les médecins
+employaient le goudron pour les maladies
+de poitrine?</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais faire enduire de goudron le
+plafond, les murs et les portes de la chambre
+qu'elle habitera.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je commence à comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, dit en souriant l'homme gris.
+En l'état actuel, le mal de Jérémiah est trop
+avancé pour que le goudron suffise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... attendez. Il y a dans l'Amérique du
+Sud, au Paragon, à deux cents milles des côtes, sur
+les bords de la rivière Parana, une vallée longue
+de six lieues et large de deux qu'on appelle
+Hapna.</p>
+
+<p>Cette vallée jouit d'une température assez semblable
+à celle de Nice ou des îles d'Hyères.</p>
+
+<p>Les Américains du Sud attaqués d'une maladie
+de poitrine s'y rendent par milliers.</p>
+
+<p>Là, sans remède aucun, et si avancé que soit le
+mal, ils se guérissent en peu de temps.</p>
+
+<p>Est-ce l'influence du climat?</p>
+
+<p>Ils le croient tous, mais ils se trompent.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;La vallée renferme en abondance une espèce
+particulière de pin résineux qui charge l'atmosphère
+d'émanations bienfaisantes; et ces émanations
+guérissent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, observa l'abbé Samuel, je ne sais
+encore où vous voulez en venir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai analysé chimiquement la résine de ces
+pins, dans un voyage que j'ai fait à Hapna, et je
+connais maintenant sa composition.</p>
+
+<p>De même qu'on peut fabriquer de l'air et des
+eaux minérales, je puis fabriquer une résine en
+tout semblable à celle dont je vous parle, et la
+mélanger à cet enduit de goudron que j'appliquerai
+sur les murs.</p>
+
+<p>Puis, à l'aide d'un calorifère et d'un thermomètre,
+nous entretiendrons dans la chambre une
+atmosphère égale à celle de la vallée de Hapna.</p>
+
+<p>Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant,
+c'est bien simple.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel le regardait avec un étonnement
+mêlé d'admiration.</p>
+
+<p>Ils étaient, tout en causant, revenus dans Old
+Gravel lane; mais, au lieu de rejoindre Shoking,
+ils remontèrent jusqu'à Saint-George street et
+entrèrent dans la boutique d'un <i>chemist dispensary</i>,
+c'est-à-dire d'un pharmacien.</p>
+
+<p>Là, l'homme gris fit préparer la potion; puis
+il dit à l'abbé Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je vais envoyer Shoking chez
+Jefferies, et vous reconduire ensuite à Saint-Gilles.</p>
+
+<p>Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane,
+ouvrit la porte du public-house de Master Wandstone
+et appela Shoking qui buvait philosophiquement
+son troisième verre de grog au gin.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Shoking s'empressa de payer sa dépense et de
+sortir.</p>
+
+<p>L'homme gris lui remit la fiole contenant la
+potion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington
+street.</p>
+
+<p>&mdash;Chez Jefferies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Shoking fit une légère grimace.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda
+l'homme gris en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! répondit naïvement Shoking, cela
+pourrait bien me porter malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez
+pas à la hache.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour les nobles et les gentlemen, ce
+proverbe-là, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais voici le proverbe des petites gens:
+«Ne touchez pas à la corde.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la corde et Jefferies font deux.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas Jefferies qui la prépare?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est bien à peu près la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit en souriant l'homme
+gris, Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir
+tenir compte de tes répugnances et avoir sous la
+main quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai
+personne, et il ne s'agit, après tout, que de
+prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies,
+et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est
+le médecin qui a promis de vous sauver qui
+m'envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez alors, dit Shoking en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris,
+comme il faut que toute peine ait sa récompense,
+je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même
+cette vie de gentleman pour laquelle tu es né
+très-certainement.</p>
+
+<p>Shoking tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme
+gris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu reprends ton nom et ton titre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion,
+que je redeviens lord Vilmot?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>Shoking s'était emparé de la bouteille et ne
+faisait plus aucune difficulté pour aller chez le
+valet de Calcraff.</p>
+
+<p>L'homme gris ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu te seras acquitté de cette mission,
+tu monteras dans un cab et tu iras m'attendre à
+Hampsteadt, dans <i>ta maison</i>.</p>
+
+<p>Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon
+Shoking. Cependant, comme il allait s'éloigner,
+un scrupule s'empara de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque
+je m'éveillerai pour tout de bon de ce beau
+rêve de grandeur, le réveil sera dur?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Lord Vilmot aura de la peine à redevenir
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en
+riant, il n'y a que la reine qui puisse créer des
+baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à
+ton endroit, je ne m'y opposerai pas.</p>
+
+<p>Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre
+une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;La maison te restera et tu pourras y finir
+tes jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reprends jamais ce que j'ai donné.</p>
+
+<p>Shoking était naïf à ses heures:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?</p>
+
+<p>&mdash;L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte
+pas toujours malheur de s'en aller chez le valet
+de Calcraff.</p>
+
+<p>Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à
+la main, il s'élança vers Parmington street.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui
+était monté dans un cab et attendait au coin de
+Saint-George street.</p>
+
+<p>Le prêtre était devenu pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis
+que l'homme gris prenait place à côté de lui et
+indiquait au cocher comme but de la course, la
+place des Sept-Quadrants.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine
+d'hommes comme vous au service de sa cause,
+elle triompherait en moins d'une année.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris
+d'une voix grave et triste, les hommes dévoués à
+l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des
+milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à
+ce jour, c'était un chef mystérieux, un homme
+qui aurait acquis en des luttes sombres et terribles
+une expérience et une audace qui triomphent
+de tout. J'avais cela, et je suis venu à vous.</p>
+
+<p>Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer,
+j'entrerai; là où le chrétien n'ose frapper, je
+frapperai! et au lendemain de la victoire, je disparaîtrai,
+car je ne suis pas digne de rester à votre
+droite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la
+main avec expansion, ne parlez point ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez rien de mon passé, dit-il
+d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche,
+et le prêtre respecta ce silence.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais,
+derrière Saint-Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris,
+tandis que le cab s'arrêtait, rappelez-vous que je
+compte sur les quatre chefs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez y compter, dit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela je ne réponds pas de la vie de
+John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'ils vous obéissent de point en point?...</p>
+
+<p>&mdash;Je sauverai John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Quand dois-je les réunir?</p>
+
+<p>&mdash;L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant.</p>
+
+<p>Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea
+à pied vers son église.</p>
+
+<p>L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus
+de sa tête et le cocher se baissa.</p>
+
+<p>&mdash;Mène-moi dans Régent' street, au coin de
+Piccadilly, lui dit-il.</p>
+
+<p>Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté
+du café de la Régence.</p>
+
+<p>De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné,
+le trajet était court.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme
+gris entra dans la boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur,
+car à Londres, tous ces commerces-là
+se réunissent volontiers en un seul.</p>
+
+<p>Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits
+et des mieux assortis de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je
+suis médecin.</p>
+
+<p>En même temps, il lui exhiba un diplôme bien
+en règle.</p>
+
+<p>Le chimiste s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le médecin d'une grande famille
+qui ne reculera devant aucun sacrifice pour conserver
+à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est
+vous dire que les services que j'attends de vous
+seront libéralement payés.</p>
+
+<p>Le chimiste s'inclina plus bas encore que la
+première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous mettiez à ma disposition
+pour ce soir même un <i>préparateur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnerai mon premier élève, répondit
+le chimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous m'envoyiez les drogues et les
+substances suivantes.</p>
+
+<p>En même temps l'homme gris prit une plume
+et du papier sur le comptoir et écrivit une longue
+ordonnance.</p>
+
+<p>Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher
+de témoigner son étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments
+pour un régiment tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je vois un baril de goudron...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; je vais faire une expérience
+sur le succès de laquelle je compte fort.</p>
+
+<p>En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille
+et en tira deux billets de vingt livres
+qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste
+préparateur, ce soir, avant dix heures, à
+Hampsteadt, Heath mount, n° 22.</p>
+
+<p>Le chimiste prit les quarante livres et salua
+avec considération un médecin qui faisait de semblables
+avances à ses malades.</p>
+
+<p>L'argent produira toujours son petit effet, même
+sur un apothicaire.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Ma parole d'honneur! se disait Shoking,
+douze heures après, je crois que tout ce qui m'advient
+n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me
+pincer pour m'assurer que je ne dors pas,
+c'est plus fort que moi. Cela ne doit pas être arrivé.</p>
+
+<p>Shoking se disait tout cela en se regardant avec
+une complaisance inquiète dans la grande glace
+à pivot de ce cabinet de toilette où, quelques jours
+auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé,
+habillé comme un parfait gentleman et salué
+du titre de lord.</p>
+
+<p>Il se disait cela, parce que même aventure venait
+de lui advenir.</p>
+
+<p>Il était rentré la veille au soir et avait trouvé
+l'homme gris causant avec Jenny l'Irlandaise et
+Suzannah dans le petit salon du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Mais l'enfant n'y était plus.</p>
+
+<p>Il était entré, le matin même, au collège de
+Christ's hospital, et désormais il était à l'abri des
+représailles de la justice. La soutane bleue et les
+bas violets le rendaient inviolable.</p>
+
+<p>Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément
+résignée à une séparation, que cette séparation
+ne devait pas durer plus d'un jour ou
+deux.</p>
+
+<p>L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire
+admettre à Christ's hospital comme attachée à la
+lingerie.</p>
+
+<p>Donc, ces trois personnes causaient lorsque
+Shoking était arrivé.</p>
+
+<p>Il s'était mis à table avec elles et avait soupé
+de bon appétit, après, toutefois, avoir rendu
+compte de sa mission.</p>
+
+<p>Puis l'homme gris lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin
+de toi demain matin.</p>
+
+<p>Le même valet de chambre, qui avait si bien
+donné du <i>lord</i> en plein visage au bon Shoking,
+l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à sa
+chambre à coucher.</p>
+
+<p>Shoking était pourtant de nouveau misérablement
+vêtu, et il n'avait pu s'empêcher de dire au
+superbe laquais galonné que l'homme gris attachait
+ainsi à sa personne:</p>
+
+<p>&mdash;Comment peux-tu m'appeler mylord, en me
+voyant ainsi accoutré?</p>
+
+<p>Mais le valet avait répondu en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que Votre Seigneurie est excentrique,
+et que, dans un but de philanthropie, elle
+parcourt les quartiers populeux de Londres, où
+elle fait beaucoup de bien.</p>
+
+<p>Et Shoking avait eu beau protester, le valet de
+chambre avait tenu à son opinion.</p>
+
+<p>Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi
+comme au bon temps où il couchait sous les
+voûtes d'Adelphi.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le valet de chambre était
+venu l'éveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami
+de Votre Seigneurie a besoin d'elle.</p>
+
+<p>Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme
+gris.</p>
+
+<p>L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre
+qu'on éveillât Shoking dès le point du jour.</p>
+
+<p>Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux,
+faire sa barbe; il passa une chemise de
+toile fine et revêtit un bizarre costume du matin,
+consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon
+de couleurs claires, ce que les Anglais appellent
+une <i>suite</i>.</p>
+
+<p>Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui
+tendit un chapeau gris et des gants de peau de
+daim et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie
+qui fait suite au corridor.</p>
+
+<p>Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le
+chemin qu'on lui indiquait, et il fut pris tout
+coup à la gorge par une forte odeur de goudron.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc par ici! lui cria une voix.</p>
+
+<p>Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre
+située à l'extrémité de la galerie.</p>
+
+<p>Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il
+s'offrait même à Shoking dans un négligé que le
+nouveau lord blâma <i>in petto</i>.</p>
+
+<p>L'homme gris, en pantoufles et en manches de
+chemise, les bras retroussés au-dessus du coude,
+avait les mains enduites d'une sorte de mastic
+rougeâtre!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Shoking, encore des choses
+étranges!</p>
+
+<p>&mdash;Entre donc.</p>
+
+<p>Shoking entra et se trouva dans une chambre
+dont les murs disparaissaient sous une épaisse
+couche de goudron.</p>
+
+<p>Au milieu il y avait des objets bizarres, des
+cornues, des vases, un alambic, un creuset, tout
+un appareil de laboratoire de chimie.</p>
+
+<p>Shoking vit encore un jeune homme qui portait
+suspendu à son cou un tablier bleu.</p>
+
+<p>C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste
+de Régent' street.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je ne me suis pas couché.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'était pour barioler ainsi les
+murs de cette chambre? demanda le nouveau
+lord avec une pointe d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Drôle de peinture, dans tous les cas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais j'en attends de beaux
+résultats. Viens, je vais te conduire à ta voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ma voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>Et l'homme gris s'essuya les mains et passa
+son bras sous celui du gentleman Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu de la petite que tu as vue
+hier? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de Jefferies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta
+voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'amèneras ici.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand elle aura couché dans cette
+chambre, dont tu te moques, l'espace d'un mois
+environ, elle se portera aussi bien que toi et
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi tout est possible, mon ami.</p>
+
+<p>Shoking n'était pas au bout de ses étonnements.</p>
+
+<p>A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse
+attelé de deux chevaux magnifiques.</p>
+
+<p>Un cocher poudré était sur le siége, deux laquais
+en bas de soie se tenaient derrière, suspendus
+aux étrivières.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! balbutia Shoking, c'est là ma
+voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais monter dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! à moins que tu ne te veuilles t'asseoir
+sur le siége.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans cette voiture, je vais aller chercher
+la fille de Jefferies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, ils me reconnaîtront.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, j'étais vêtu comme je le suis ordinairement
+comme un pauvre diable qui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais vêtu, interrompit l'homme gris,
+comme un grand seigneur excentrique qui se déguise
+pour faire du bien.</p>
+
+<p>En même temps, il abaissa le marchepied devant
+Shoking qui hésitait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maître, dit encore celui-ci, croyez-vous
+que Jefferies consentira à se séparer de sa
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras qu'il peut la suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'amènerai ici?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>Sur ce mot, l'homme gris ferma la portière et
+fit un signe au cocher, qui rendit la main à ses
+trotteurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal! murmura Shoking, tandis que
+le carrosse descendait Heath mount avec la rapidité
+de l'éclair, celui qui me pincerait assez fort
+pour m'éveiller, me rendrait un fameux service.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Jamais, peut-être, on n'avait vu semblable spectacle
+dans le Wapping.</p>
+
+<p>Londres qui se divise en plusieurs paroisses,
+au point de vue administratif, n'est réellement
+composé que de deux quartiers bien distincts, le
+West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est.</p>
+
+<p>A l'est, le Londres commerçant, laborieux, les
+docks, les bassins gigantesques où les Indes et le
+monde entier versent nuit et jour leurs richesses
+et leurs produits.</p>
+
+<p>A l'est encore, les quartiers misérables, les enfants
+demi-nus, les femmes en haillons, les mendiants
+grouillant au seuil des portes, les maisons
+noires et humides, les tavernes où la débauche et
+la misère boivent de compagnie.</p>
+
+<p>A l'ouest, dans le West-End, les palais, les édifices,
+les rues larges et bien percées, les magasins
+splendides, les femmes rayonnantes de beauté,
+étincelantes de pierreries, et les cavaliers irréprochables.</p>
+
+<p>Les habitants du West-End ne visitent jamais
+l'East-End.</p>
+
+<p>Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que
+la ville monstre étale à l'ouest.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque la population sordide du Wapping,
+lorsque les pauvres gens de Parmington
+street virent apparaître le carrosse de lord Vilmot
+avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses
+deux laquais poudrés, crurent-ils faire un rêve.</p>
+
+<p>Les enfants et les femmes accoururent au seuil
+des portes, d'autres se mirent aux fenêtres; les
+enfants du public-house où Jefferies buvait seul
+quelquefois, se précipitèrent au dehors.</p>
+
+<p>Les deux laquais avaient mis pied à terre et posé
+leur longue canne sur le trottoir.</p>
+
+<p>A Londres, où les impôts somptuaires sont innombrables,
+un lord peut, avec de l'argent, interrompre
+un moment la circulation.</p>
+
+<p>Il a payé pour cela, et c'est son droit.</p>
+
+<p>Tandis que le carrosse s'arrête, les laquais
+barrent le trottoir de leur canne, pour que Sa
+Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se
+point frotter à la canaille.</p>
+
+<p>La canaille s'arrête sans murmurer et attendant
+avec calme que le noble personnage ait mis
+pied à terre et soit entré dans la maison.</p>
+
+<p>Il se fit donc un rassemblement des deux côtés
+des cannes.</p>
+
+<p>Lord Vilmot descendit.</p>
+
+<p>Un homme en haillons, un rough, jeta alors un
+cri.</p>
+
+<p>Un cri d'étonnement que lui arracha la vue du
+personnage pour qui on interceptait le trottoir.</p>
+
+<p>Ce cri fit tourner la tête à lord Vilmot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est Shoking!</p>
+
+<p>Shoking ne perdit point la tête; il ne se déconcerta
+point et il salua le rough d'un geste.</p>
+
+<p>Puis il s'avança vers lui et lui dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me reconnais?...</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi... ce n'est pas possible... une
+méprise... Pardon, Votre Seigneurie... balbutia
+le rough.</p>
+
+<p>Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid
+imperturbable...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking.
+Dans le Wapping, je n'ai pas d'autre nom..</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le
+rough qui se confondait toujours en excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement,
+dans le West-End je m'appelle lord Vilmot.</p>
+
+<p>Et comme le rough stupéfait ne comprenait pas,
+Shoking poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un lord excentrique. Je me déguise
+et je viens étudier la misère au Black horse et au
+bal Wilton, à la seule fin d'en rendre compte au
+parlement et d'adoucir le sort du peuple.</p>
+
+<p>Sur cette réponse majestueuse, Shoking fouilla
+dans sa poche, en retira une dizaine de guinées
+et les donna à John.</p>
+
+<p>Ce fut un vertige, un éblouissement.</p>
+
+<p>La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que
+Shoking s'était engouffré depuis longtemps dans
+l'allée noire de la maison de Jefferies.</p>
+
+<p>Et la foule de crier, de trépigner, de battre des
+mains et de se livrer à mille commentaires.</p>
+
+<p>Le rough n'était pas le seul qui eût connu
+Shoking.</p>
+
+<p>Il y avait maintenant dix personnes, attroupées
+à la maison, qui avaient bu avec lui, mangé avec
+lui, couché avec lui dans le work-house de Milden
+Road et sous les voûtes d'Adelphi.</p>
+
+<p>Et on se répétait que Shoking était un lord, et
+qu'il siégeait au Parlement.</p>
+
+<p>Que venait-il donc faire dans Parmington street?</p>
+
+<p>Il s'écoula un grand quart d'heure.</p>
+
+<p>Puis lord Vilmot reparut.</p>
+
+<p>Mais il n'était pas seul.</p>
+
+<p>Derrière lui on vit apparaître Jefferies.</p>
+
+<p>Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de
+joie et portait sa fille dans ses bras.</p>
+
+<p>Et la foule battit des mains quand elle vit le
+noble lord aider l'homme de sang à asseoir la
+mourante dans ce beau carrosse armorié, y monter
+ensuite, et faire asseoir à côté de lui le valet
+du bourreau.</p>
+
+<p>Puis les laquais remontèrent derrière le carrosse,
+Shoking distribua à ses anciens amis des
+sourires et des saluts protecteurs, le cocher rendit
+la main à ses chevaux, et tout disparut comme
+une vision.</p>
+
+<br>
+
+<p>Une heure après, Jefferies, sa fille et Shoking
+arrivaient à Hampsteadt.</p>
+
+<p>Le voyage avait fatigué la pauvre malade, et
+elle fut prise d'une telle faiblesse que son père
+fut encore obligé de la porter, pour traverser le
+jardin.</p>
+
+<p>L'homme gris attendait au seuil de la maison,
+et il avait auprès de lui l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Celui-ci dit à Jefferies:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais
+désespérer de la bonté de Dieu. Au moment où le
+désespoir pénétrait dans votre âme, et allait l'envahir
+tout entière, il s'est trouvé, sur votre route,
+un noble seigneur qui a eu pitié de votre détresse,
+et cet homme de science qui entrevoit la
+guérison de celle que vous croyiez prête à
+mourir.</p>
+
+<p>Jefferies versait des larmes.</p>
+
+<p>L'homme gris le conduisit à cette chambre
+qu'on avait préparée pour Jérémiah.</p>
+
+<p>On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra
+un calmant, qui eut l'effet d'un narcotique.</p>
+
+<p>La jeune fille s'endormit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria le pauvre père, ne l'avez-vous
+pas tuée, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'homme gris, en souriant,
+revenez demain, vous la trouverez souriante, et
+déjà cette pâleur morbide qui couvre son visage,
+aura disparu en partie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria Jefferies, faudra-t-il donc
+que je m'en aille, et allez-vous me séparer de
+mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez la voir tous les jours; le matin
+et le soir même, si vous le voulez; mais vous
+ne pouvez rester ici.</p>
+
+<p>Jefferies songea alors à l'infamie de sa profession,
+et il baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne
+de vivre ici.</p>
+
+<p>L'homme gris ne répondit pas.</p>
+
+<p>Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme
+gris dit à l'abbé Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'avais autorisé à rester, il eût renoncé
+à sa profession, et pourtant, vous savez que nous
+avons besoin de lui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit le prêtre.</p>
+
+<p>Puis regardant la jeune fille endormie:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous espérez la sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'espère pas, j'en suis sûr... comme je
+suis sûr, maintenant, d'arracher John Colden à
+l'échafaud, répondit cet homme étrange avec un
+accent de conviction qui ne laissa plus aucun
+doute au jeune prêtre.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX</h3>
+<br>
+
+
+
+<p>Que devenait John Colden pendant tout ce
+temps-là?</p>
+
+<p>John Colden avait été transféré, la veille de
+Noël, à Newgate.</p>
+
+<p>Sa blessure n'était pas complètement fermée,
+mais elle était en voie de guérison et le chirurgien
+philanthrope de Cold Bath field avait
+déclaré qu'il n'y avait nul inconvénient à envoyer
+ce misérable prendre possession de sa cellule
+dans la prison d'où on ne sort plus.</p>
+
+<p>C'était le bon et jovial sous-gouverneur, sir
+Robert M..., qui avait reçu le nouvel arrivant
+et assisté à son inscription sur les registres
+d'écrou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous deviez bien vous ennuyer, mon garçon,
+à Cold Bath field, c'est une vilaine prison pour
+les malades. Le bruit du moulin est insupportable
+et devait vous empêcher de dormir.</p>
+
+<p>Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous
+et vous n'entendrez pas le moindre bruit.</p>
+
+<p>D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine
+de clémence, elle ne fait pas souffrir inutilement
+le pauvre monde.</p>
+
+<p>Si j'en crois le certificat que me transmet le
+chirurgien de Bath square, vous pourrez très-bien
+supporter les fatigues de la cour d'assises d'ici
+à quatre ou cinq jours.</p>
+
+<p>Il est même probable que le président du jury
+prendra en considération votre état, et qu'il
+vous condamnera à être promptement exécuté.</p>
+
+<p>Car, voyez-vous, mon garçon, acheva le bon
+sous-gouverneur, croyez-en ma vieille expérience,
+quand on a un mauvais quart d'heure à passer,
+autant vaut que ce soit le plus tôt possible. Après,
+on est bien tranquille, allez!</p>
+
+<p>John Colden eut un sourire pour cette lugubre
+facétie.</p>
+
+<p>On le conduisit à sa cellule, et on lui mit les
+fers.</p>
+
+<p>L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et
+bien que M. Bardel, en l'embrassant, lorsqu'il
+avait quitté Bath square, lui eût dit à l'oreille,
+«Courage, on te sauvera!» John Colden n'y
+croyait guère.</p>
+
+<p>L'enfant était sauvé.</p>
+
+<p>Pour lui, c'était l'essentiel. Peu lui importait
+de mourir.</p>
+
+<p>Il dormit comme un homme que n'assiége aucun
+remords.</p>
+
+<p>Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans
+sa cellule de bonne heure et lui dit:</p>
+
+
+<p>&mdash;Vous êtes Irlandais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Catholique, par conséquent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il
+nous arrive si rarement d'avoir des catholiques à
+Newgate que nous n'avons pas d'aumônier.</p>
+
+<p>Hier matin, on a pendu un Français: il était
+catholique aussi. Un prêtre de ce culte s'est présenté,
+il a été admis à lui donner des consolations.</p>
+
+<p>Lorsque vous aurez été condamné, on fera demander
+ce même prêtre, si vous le désirez.</p>
+
+<p>Mais, pour le moment, la chose est impossible.</p>
+
+<p>Cependant, c'est aujourd'hui Noël, la plus
+grande fête du monde chrétien. Voulez-vous aller
+à la chapelle?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendrez l'office comme les autres
+détenus. Après tout, c'est toujours prier Dieu.</p>
+
+<p>John Colden fit un nouveau signe d'assentiment,
+et le sous-gouverneur se retira.</p>
+
+<p>Une heure après, on vint chercher John pour le
+conduire à la chapelle.</p>
+
+<p>Le dimanche, à l'heure de l'office, les détenus
+sont assis les uns à côté des autres, la face tournée
+vers la chaire du prédicateur.</p>
+
+<p>Mais le condamné à mort, s'il y en a un, a une
+place spéciale: un prie-Dieu placé tout au bas de
+la chaire.</p>
+
+<p>John Colden tressaillit en entrant.</p>
+
+<p>Il vit un homme revêtu de la camisole de force,
+et dans cet homme qui occupait le banc du condamné
+à mort, il reconnut Bulton.</p>
+
+<p>Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur, à lui,
+John Colden.</p>
+
+<p>Bulton, qui avait été condamné à être pendu
+le 2 janvier prochain.</p>
+
+<p>Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tête
+amical.</p>
+
+<p>John Colden, si brave et si résigné qu'il fût,
+ne put s'empêcher de faire cette réflexion que
+dans huit jours il occuperait certainement la place
+où était Bulton, et il sentit quelques gouttes de
+sueur mouiller la racine de ses cheveux.</p>
+
+<p>Quand l'office fut fini, Bulton passa près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, frère, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu te garde! répondit John.</p>
+
+<p>Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le
+condamné à mort ne s'opposèrent pas à ce qu'il
+échangeât quelques mots avec John.</p>
+
+<p>Bulton, à force de vivre avec Suzannah, avait
+appris cet idiome des côtes d'Irlande que les Anglais
+ne comprennent pas.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton
+dans cette langue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sans doute à Milbanck?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle est libre.</p>
+
+<p>&mdash;Libre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauvée.</p>
+
+<p>Bulton parut rassembler ses souvenirs:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait après
+le petit Ralph.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai reconnu, il est venu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire,
+peut-être était-ce pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je
+pouvais la voir une dernière fois, je serais résigné.</p>
+
+<p>Les gardiens s'approchèrent et poussèrent Bulton
+en avant, le séparant ainsi de John Colden.</p>
+
+<p>Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et
+les nuits s'écoulèrent.</p>
+
+<p>Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors
+ne parvenait jusqu'à lui, et le sous-gouverneur
+ne le visitait plus.</p>
+
+<p>Matin et soir un gardien lui apportait à manger.</p>
+
+<p>Dans la journée, il se promenait une heure
+dans le préau, et il rentrait ensuite dans sa cellule
+jusques au lendemain.</p>
+
+<p>Un soir, cependant, il y avait juste huit jours
+qu'il avait rencontré Bulton à la chapelle, le sous-gouverneur
+reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon garçon, lui dit-il, c'est pour
+demain.</p>
+
+<p>John le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Demain la cour d'assises vous jugera, et vous
+serez fixé. Cela vaut toujours mieux, voyez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, répondit John impassible.</p>
+
+<p>Il commençait à être de l'avis de sir Robert M...,
+que, quand on a un mauvais quart d'heure à
+passer, autant vaut que ce soit tout de suite.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une sorte de joie que John
+Colden accueillit la communication du sous-gouverneur.</p>
+
+<p>Il mangea et s'endormit ensuite comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Mais il fut éveillé dans son premier sommeil.</p>
+
+<p>Était-ce une illusion? était-ce la réalité?</p>
+
+<p>Mais John croyait entendre à travers les murs
+épais de sa cellule un bruit sourd et mystérieux
+qui croissait sans cesse et qui ressemblait au
+clapotement de la mer se brisant sur les falaises.</p>
+
+<p>Ce bruit dura toute la nuit.</p>
+
+<p>Le jour vint.</p>
+
+<p>Avec le jour, il parut s'accroître un moment,
+puis il cessa tout à coup.</p>
+
+<p>A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et
+un gardien parut.</p>
+
+<p>&mdash;John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, répondit John en sortant de
+son lit.</p>
+
+<p>Puis, comme le gardien allait se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu un bruit étrange cette nuit,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le gardien.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'ai pu dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas le seul.</p>
+
+<p>&mdash;Quel était donc ce bruit?</p>
+
+<p>Le gardien hésita.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon vous le dire? fit-il.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>John tomba dans une rêverie profonde.</p>
+
+<p>Puis tout à coup il se souvint que dans la nuit
+qui précède l'exécution, les abords de Newgate
+sont envahis par une foule immense, qui trépigne
+et murmure toute la nuit, et que, jusqu'à l'heure
+de l'expiation suprême, cette foule grandit, grandit
+toujours...</p>
+
+<p>Et John Colden pensa à Bulton...</p>
+
+<p>A Bulton qui peut-être était mort.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XX</h3>
+<br>
+
+<p>Pour expliquer le bruit étrange que John Colden
+avait entendu toute la nuit, il est nécessaire de
+faire un pas en arrière et de nous reporter au
+jour précédent.</p>
+
+<p>Il était huit heures et demie du matin.</p>
+
+<p>A cette heure là, il est à peine jour dans la ville
+qu'on a surnommée la reine des brumes.</p>
+
+<p>Mais si les quartiers populeux commencent à
+s'agiter; si le peuple circule dans les rues, le
+West-End est encore profondément endormi.</p>
+
+<p>Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne
+parcourent seuls les larges avenues de
+Belgrave square et de Piccadilly.</p>
+
+<p>On entendrait voler une mouche dans Pall mall,
+et les vagabonds, qui ont passé la nuit juchés sur
+les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert les
+yeux.</p>
+
+<p>Cependant un cab, ce matin-là, entra dans
+Chester street et vint s'arrêter à la porte de l'hôtel
+habité par lord Palmure.</p>
+
+<p>Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son
+guichet et demanda ce qu'on pouvait vouloir à
+pareille heure.</p>
+
+<p>Une femme descendit du cab.</p>
+
+<p>Cette femme était vêtue d'une robe de laine
+brune et un voile noir couvrait son visage.</p>
+
+<p>Elle tenait une lettre à la main.</p>
+
+<p>A sa vue, le suisse tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de
+suite.</p>
+
+<p>Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans
+le cab, qui s'éloigna rapidement.</p>
+
+<p>Le suisse savait sans doute que ce message était
+de la dernière importance, car il endossa à la hâte
+sa houppelande galonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui
+sommeillait dans l'antichambre, en attendant le
+retour de lord Palmure, comment allons-nous
+faire? Miss Ellen est allée au bal cette nuit, il n'y
+a pas une heure qu'elle est couchée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit le valet en se frottant
+les yeux, il faut attendre que miss Ellen soit
+levée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit le suisse, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, reprit le suisse, vous êtes tout
+nouvellement au service de Sa Seigneurie, et il
+y a des choses que vous ignorez très-certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le valet surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est arrivé deux fois déjà depuis trois
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'une femme inconnue, couverte d'un
+voile noir, s'est présentée avec une lettre comme
+celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;La première fois, c'était le matin, comme
+aujourd'hui. J'ai gardé la lettre jusqu'à midi.
+Quand je l'ai remise à miss Ellen, elle s'est montrée
+fort irritée, et elle m'a dit que je serais congédié
+si, une autre fois, ayant reçu une lettre semblable,
+je ne la lui faisais point parvenir sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, la seconde fois?...</p>
+
+<p>&mdash;La seconde fois, la lettre est arrivée à minuit.
+Miss Ellen venait de se mettre au lit. J'ai remis le
+message à l'une de ses femmes de chambre et,
+presque aussitôt après, miss Ellen a demandé sa
+voiture et elle est sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le valet de chambre intrigué par cette
+histoire, et où est-elle allée?</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher l'a conduite dans la Cité, auprès
+de Christ's hospital.</p>
+
+<p>Là elle a mis pied à terre et l'a renvoyé. Il n'a
+pas pu savoir, par conséquent, en quel endroit elle
+avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand est-elle rentrée?</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain soir seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sa Seigneurie ne s'est point étonnée de
+l'absence de sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette
+lettre à miss Ellen?</p>
+
+<p>&mdash;Sur-le-champ.</p>
+
+<p>Comme le valet de chambre hésitait néanmoins,
+les deux domestiques entendirent le bruit de la
+porte cochère qui se refermait.</p>
+
+<p>C'était lord Palmure qui rentrait à pied.</p>
+
+<p>Le noble lord était, on le sait, membre du
+Parlement.</p>
+
+<p>Le Parlement anglais siége le soir, et ses délibérations
+se prolongent souvent jusques au milieu
+de la nuit.</p>
+
+<p>Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait
+coutume d'aller finir la nuit à son club.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, il avait été engagé dans une grosse
+partie de wisth qui s'était prolongée jusqu'à huit
+heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit le valet de chambre au suisse,
+j'aime autant que Sa Seigneurie me donne l'ordre
+de porter la lettre.</p>
+
+<p>Lord Palmure montait les degrés du perron en
+cet instant.</p>
+
+<p>Le suisse lui montra la lettre.</p>
+
+<p>Elle ressemblait à toutes les lettres possibles.</p>
+
+<p>Néanmoins, il y avait une croix noire dans un
+coin de l'enveloppe.</p>
+
+<p>Le noble lord vit cette croix et tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, portez cette lettre à Fanny,
+la femme de chambre française.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss
+Ellen est revenue du bal au petit jour.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! dit sèchement lord Palmure, on
+l'éveillera.</p>
+
+<p>Les ordres de lord Palmure furent exécutés.</p>
+
+<p>La femme de chambre française, qui venait de
+se coucher, fut éveillée.</p>
+
+<p>On lui remit la lettre et elle entra dans la
+chambre de miss Ellen.</p>
+
+<p>Miss Ellen dormait profondément et elle s'éveilla
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut-on? qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>La femme de chambre portait un flambeau
+d'une main et un plateau de l'autre.</p>
+
+<p>La lettre était sur le plateau.</p>
+
+<p>A peine eut-elle vu la croix noire du coin de
+l'enveloppe que miss Ellen tressaillit et qu'une
+pâleur mortelle se répandit sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite.</p>
+
+<p>Et elle s'arracha courageusement de son lit.</p>
+
+<p>Miss Ellen fut vêtue en un tour de main.</p>
+
+<p>Cependant elle n'avait pas encore ouvert le
+mystérieux message, comme si elle eût su par
+avance ce qu'il contenait.</p>
+
+<p>A peine était-elle habillée qu'on gratta doucement
+à la porte.</p>
+
+<p>C'était lord Palmure.</p>
+
+<p>Lord Palmure était visiblement ému.</p>
+
+<p>&mdash;Allez demander ma voiture, dit miss Ellen
+à la femme, de chambre qui sortit aussitôt.</p>
+
+<p>Alors le père et la fille demeurèrent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà toute pâle, mon enfant, dit le noble
+lord.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y
+avait pas une heure que j'étais couchée.</p>
+
+<p>&mdash;Pâle et tout émue, continua lord Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père, répondit miss Ellen, que ne
+donnerais-je pas à cette heure pour ne point être
+affiliée à cette société?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, répondit lord Palmure, l'aristocratie
+anglaise est la seule qui soit demeurée
+debout, en notre siècle, debout et intacte, ayant
+conservé ses richesses et ses privilèges. Savez-vous
+pourquoi? C'est qu'elle a compris ses devoirs,
+c'est qu'à certaines heures, elle sait descendre
+jusqu'au peuple et lui tendre la main,
+c'est qu'elle a le courage d'accepter de certaines
+missions que je qualifierais volontiers d'héroïques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon père: aussi serai-je
+à la hauteur de ma mission, répondit miss
+Ellen.</p>
+
+<p>Et elle brisa le cachet du message.</p>
+
+<p>Lord Palmure la regardait avec une visible
+anxiété, tandis qu'elle lisait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle c'est un condamné à mort...
+mon Dieu! j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille
+dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, elle montait dans un
+petit coupé brun sans chiffres ni armoiries, attelé
+d'un seul cheval, et disait au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Menez-moi dans la Cité.</p>
+
+<p>Le coupé partit, gagna White Hall, puis <i>Trafalgar
+place</i>, puis le Strand, entra dans Fleet
+street et, sur les indications de miss Ellen, ne
+s'arrêta qu'à l'entrée d'une ruelle qui porte le
+nom bizarre de <i>Sermon lane</i>.</p>
+
+<p>La ruelle du Sermon descend vers la Tamise.</p>
+
+<p>Elle est bordée de petites maisons noires et
+chétives.</p>
+
+<p>Miss Ellen mit pied à terre et dit au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez rentrer à l'hôtel.</p>
+
+<p>Puis elle attendit que le coupé se fût éloigné.</p>
+
+<p>Alors elle entra dans la ruelle, chemina un
+moment d'un pas rapide et furtif et se glissa dans
+une allée noire, où elle disparut.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXI</h3>
+<br>
+
+
+<p>La maison dans laquelle pénétrait miss Ellen
+était une des plus chétives de Sermon lane.</p>
+
+<p>Au bout de l'allée étroite, humide et obscure,
+il y avait un méchant escalier à rampe de bois.</p>
+
+<p>La noble fille du West-End, l'héritière d'une
+fortune opulente, monta néanmoins lestement
+et sans répugnance les marches usées de cet escalier,
+après avoir eu soin de laisser retomber le
+voile de son chapeau sur son visage.</p>
+
+<p>L'escalier était désert, on n'entendait aucun
+bruit dans la maison, et on aurait pu la croire
+inhabitée.</p>
+
+<p>Miss Ellen monta jusqu'au deuxième étage.</p>
+
+<p>Là elle s'arrêta devant une porte, tira une clé
+de sa poche et l'ouvrit.</p>
+
+<p>Miss Ellen était donc chez elle?</p>
+
+<p>Cette porte ouverte, la jeune fille se trouva au
+seuil d'une petite chambre assez pauvrement meublée
+et dont l'unique croisée donnait sur la Tamise.</p>
+
+<p>Elle referma la porte sur elle et donna un tour
+de clé.</p>
+
+<p>Puis elle se dirigea vers le coin le plus obscur
+de la chambre.</p>
+
+<p>Dans ce coin, il y avait une armoire, qu'elle
+ouvrit.</p>
+
+<p>Cette armoire renfermait un porte-manteau et,
+à ce porte-manteau, étaient accrochés des vêtements
+que miss Ellen prit un à un et étala sur le
+lit.</p>
+
+<p>Il y avait d'abord une robe brune à longs plis
+tombants, puis un manteau à capuchon, puis un
+voile noir qui devait pendre jusqu'à la ceinture.</p>
+
+<p>Enfin, une sorte de plaque en cuivre attachée à
+un cordon de laine.</p>
+
+<p>Cette plaque portait d'un côté une croix semblable,
+pour la forme, à celle qu'elle avait vue
+dans un coin de l'enveloppe qu'on lui avait apportée
+une heure auparavant.</p>
+
+<p>De l'autre, il s'y trouvait un numéro, le
+chiffre 17.</p>
+
+<p>Miss Ellen ne perdit pas de temps, elle se déshabilla
+complètement, se dépouilla de son bracelet
+et de ses bagues, revêtit ensuite une chemise de
+grosse toile, et cette robe de laine brune et ce capuchon
+de moine, et enfin elle se couvrit le visage
+du voile noir.</p>
+
+<p>Après quoi, elle suspendit la plaque de cuivre
+à son cou.</p>
+
+<p>Ainsi métamorphosée, miss Ellen revint vers la
+porte et l'ouvrit.</p>
+
+<p>Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrière
+en poussant un cri étouffé.</p>
+
+<p>Un homme était sur le seuil.</p>
+
+<p>Et cet homme lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, miss Ellen, de me présenter
+ainsi à l'improviste.</p>
+
+<p>Cet homme était enveloppé dans un grand
+manteau dont le collet relevé lui cachait si bien le
+visage qu'on n'apercevait que ses yeux.</p>
+
+<p>Mais il s'échappait de ses yeux un regard qui
+rencontra celui de miss Ellen et en fit jaillir un
+éclair.</p>
+
+<p>Miss Ellen avait reconnu cet homme.</p>
+
+<p>Et comme elle reculait muette, éperdue, fascinée,
+il entra et referma la porte.</p>
+
+<p>Alors le manteau tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu,
+excusez-moi de me présenter ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous! fit-elle d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit-il, avec calme.</p>
+
+<p>Et ayant à son tour donné un tour de clé, il mit
+la clé dans sa poche.</p>
+
+<p>Miss Ellen, l'altière patricienne, s'était prise
+à trembler.</p>
+
+<p>Quant à l'homme gris, car c'était lui, il se hâta
+d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous
+soyons seuls, bien que vous soyez en mon pouvoir,
+rassurez-vous, vous ne courez aucun danger.</p>
+
+<p>Il avait retrouvé cette voix douce et grave,
+timbrée d'un grain de mélancolie, qui savait si
+bien le chemin des coeurs.</p>
+
+<p>Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et
+elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous encore!</p>
+
+<p>&mdash;Moi toujours, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous demander un service.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;A vous.</p>
+
+<p>Elle se roidissait peu à peu contre l'émotion
+qui l'étreignait, et sa nature ardente et hautaine
+reprenait insensiblement le dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répéta-t-elle, que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes affiliée à la compagnie des <i>dames
+des prisons</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Mon costume vous l'indique.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais et c'est pour cela que je suis
+venu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous
+demandant un service, je puis peut-être vous en
+rendre un.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes hardie, courageuse, miss Ellen,
+mais vous êtes nerveuse et vous êtes femme, et
+la triste mission qui vous échoit aujourd'hui
+remplit votre âme d'une secrète épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous
+donneriez la moitié de vos diamants pour n'avoir
+point été choisie par le sort pour la corvée qui
+vous arrive, car ce sera la première fois que vous
+aurez visité un condamné à mort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle, frissonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous dispenser de cette pénible
+mission.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? Et comment cela? dit miss Ellen.
+Qui donc êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout et rien, répondit-il. Mais si vous me
+voulez écouter...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Le condamné à mort s'appelle Bulton.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de par le monde une femme qu'il
+aime et qu'il veut voir une dernière fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme s'offre à prendre votre place.</p>
+
+<p>Miss Ellen tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie
+de notre association.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voyez bien...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec
+douceur, je connais parfaitement les statuts qui
+régissent les <i>dames des prisons</i> et je vais vous
+prouver que rien, au contraire, n'est plus facile
+que ce que je vous propose.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons? fit-elle.</p>
+
+<p>Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait
+d'elle, miss Ellen était moins effrayée.</p>
+
+<p>L'homme gris continua:</p>
+
+<p>La loi première de votre association est que
+vous ne vous connaissez pas entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>La présidente seule sait le nom de chacune des
+affiliées.</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Pour les autres, il n'y a que des numéros,
+vous êtes le numéro 17, et ce voile épais qui
+couvre votre visage empêchera même celle qui
+vous accompagnera tout à l'heure à Newgate de
+savoir qui vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Après? dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous suis apparu à l'improviste, où
+alliez-vous? Vous alliez au numéro 9 de la rue
+Pater-Noster, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'est la salle de nos réunions.</p>
+
+<p>Une fois là, poursuivit l'homme gris, vous vous
+seriez présentée à la présidente?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture
+de place et allez dans telle rue chercher la compagne
+que le sort vous a donnée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je
+suis forcée de montrer mon visage à la présidente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit l'homme gris, supposez
+qu'en sortant de la rue Pater-Noster, vous reveniez
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Et que, dans cette chambre, vous échangiez
+ce costume avec la femme dont je vous parle...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit miss Ellen, cela est possible,
+mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? dit l'homme gris.</p>
+
+<p>Elle se redressa hautaine:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne le veux pas! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Même si je vous en prie?</p>
+
+<p>Elle eut un rire dédaigneux sous son voile.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit froidement l'homme gris,
+j'ai été l'ami du malheureux Dick Harrisson, qui
+est mort pour vous et par vous.</p>
+
+<p>A ce nom, miss Ellen poussa un cri étouffé et
+se courba, frémissante, devant l'homme gris.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen Palmure avait jeté un cri tout
+d'abord.</p>
+
+<p>Tout d'abord elle s'était courbée devant cet
+homme qui paraissait avoir son secret.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille qui, tout à l'heure, tremblait
+à la pensée qu'elle allait voir un condamné à
+mort, se redressa tout à coup.</p>
+
+<p>Elle rejeta en arrière ce long voile noir qui la
+couvrait tout entière, et elle apparut à l'homme
+gris pâle, mais l'oeil étincelant de colère et d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc êtes-vous? fit-elle, vous qui avez
+osé pénétrer deux fois chez moi déjà, vous qui
+osez prononcer en ma présence le nom de Dick
+Harrisson?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais son ami, miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe!</p>
+
+<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici,
+bien seuls, personne ne nous entend, et nous
+pouvons parler à coeur ouvert. Je sais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux
+que le reptile lève sur l'homme qui l'écrase sous
+son pied, ah! vous savez tout?...</p>
+
+<p>Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et
+désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il;
+j'ai été le confident de son amour pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Après? dit-elle froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que Dick est mort, possédant des
+lettres de vous...</p>
+
+<p>Miss Ellen devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;Des lettres que vous avez cherchées vainement,
+des lettres que vous payeriez au poids de
+l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Et... ces lettres?...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais où elles sont, moi.</p>
+
+<p>Miss Ellen était frémissante de fureur et ses
+yeux lançaient des éclairs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit
+l'homme gris, que vous ne pouvez pas me refuser
+le petit service que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces
+lettres?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai où elles sont.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je
+vous demande et, demain, à minuit, je me présenterai
+chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Par le même chemin que les deux autres
+fois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car il est inutile que vos gens s'aperçoivent
+de ma présence.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que je suis en votre pouvoir, dit
+miss Ellen, qui parut, en ce moment, faire un
+violent effort sur elle-même et maîtriser sa fierté
+révoltée. Il faut donc que je vous obéisse!</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en serai reconnaissant, dit
+l'homme gris avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster
+vous montrer à la présidente de l'oeuvre, dit-il,
+ayez le numéro et l'adresse de la dame qui doit
+vous accompagner et revenez ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que voulez m'attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le
+capuchon et l'homme gris lui ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Puis elle descendit rapidement l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura l'homme gris, si le regard
+tuait, je serais mort depuis longtemps; la lutte
+engagée n'est pas avec lord Palmure, elle est
+avec cette fille de dix-huit ans qui semble être le
+génie incarné du mal.</p>
+
+<p>Puis il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se
+pencha dans la rue.</p>
+
+<p>Il vit miss Ellen qui s'éloignait d'un pas rapide
+et il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eut
+tourné le coin de <i>Sermon lane</i>.</p>
+
+<p>Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre
+un coup de sifflet.</p>
+
+<p>A ce signal, une femme qui s'était tenue immobile
+sous le porche d'une porte voisine traversa
+la rue et disparut dans l'allée; c'était Suzannah.</p>
+
+<p>L'homme gris alla à sa rencontre dans l'escalier,
+la prit par la main et lui dit d'une voix émue
+en la faisant entrer dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, vous le verrez une dernière
+fois.</p>
+
+<p>Suzannah fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait
+et me maltraitait bien quelquefois, mais il avait
+bon coeur... et il m'aimait...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les
+deux mains de la pécheresse et les pressa doucement,
+si j'avais pu les sauver tous deux, votre
+frère et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis
+en sauver qu'un et la vie de celui-là est chère à
+l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre Suzannah...</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai d'en avoir, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos
+larmes pourraient vous trahir, et alors peut-être
+compromettriez-vous le sort de John votre frère.</p>
+
+<p>Suzannah essuya ses larmes.</p>
+
+<p>Puis tous deux attendirent.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit au coin de Sermon lane le
+bruit d'un cab qui s'arrêtait.</p>
+
+<p>L'homme gris s'était mis à la fenêtre.</p>
+
+<p>Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des
+prisons, descendre du cab, qui ne pouvait entrer
+dans la ruelle, tant elle était étroite, et s'acheminer
+lentement vers la maison.</p>
+
+<p>Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte
+demeurée entrebâillée.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà celle qui va vous remplacer, dit
+l'homme gris.</p>
+
+<p>La patricienne rejeta son voile en arrière et se
+prit à considérer Suzannah, la fille du peuple.</p>
+
+<p>Suzannah avait cette beauté particulière aux
+femmes de la verte Érin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle avec dédain, c'est une Irlandaise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, répondit froidement
+l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Mon humiliation est doublée, murmura
+miss Ellen.</p>
+
+<p>L'homme gris haussa les épaules et ne répondit
+pas. Et comme le visage, encore baigné de
+larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur,
+miss Ellen lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc votre amant qu'on va pendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Suzannah simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce
+qu'il vous reste à faire: reprendre vos habits et
+donner ceux-là à cette femme, que je vais attendre
+en bas.</p>
+
+<p>Miss Ellen fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle rue doit-elle aller?</p>
+
+<p>&mdash;Dans Old Bailey même, au numéro neuf. Le
+cab attendra à la porte, et la dame qui devait
+m'accompagner descendra.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>Et il descendit afin que miss Ellen pût, en
+toute liberté, changer de costume.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement.
+Elle regarda de nouveau Suzannah, qui
+se déshabillait.</p>
+
+<p>Puis une idée rapide comme l'éclair traversa
+son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cet homme? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit en avoir un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen,
+je cours rejoindre mon père qui est membre du
+Parlement et je fais surseoir à l'exécution de votre
+amant.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Suzannah, Dieu m'est témoin
+que je ne lui connais pas d'autre nom, mais
+si j'en savais un autre...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;S'agît-il de ma propre vie, je ne vous le
+dirais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cet homme est à nos yeux comme
+un envoyé de Dieu lui-même, et que celui qui le
+trahirait serait maudit!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien
+puissant, cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Il peut tout ce qu'il veut.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il
+pas votre amant?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que mon amant n'est pas un fils de
+l'Irlande.</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec
+ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Suzannah avec l'accent d'une
+conviction profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe
+jusqu'à présent, mais j'aurai mon heure et je l'écraserai!...
+Pendant qu'elles causaient ainsi, les
+deux femmes avaient changé de vêtements.</p>
+
+<p>Maintenant Suzannah était couverte de la robe
+brune et du voile noir, et miss Ellen lui dit, en lui
+attachant au cou la plaque de cuivre qui portait le
+numéro 17.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, j'attendrai ici votre retour.</p>
+
+<p>Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme
+gris sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore
+une fois, je vous en supplie, du courage et retenez
+vos larmes, elles pourraient vous trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, dit Suzannah.</p>
+
+<p>Et elle remonta Sermon lane.</p>
+
+<p>Le cab laissé par miss Ellen attendait toujours.</p>
+
+<p>Suzannah y monta et dit au cocher qui ne
+soupçonna même pas la substitution:</p>
+
+<p>&mdash;Dans Old Bailey, au numéro 9. Vous vous
+arrêterez à la porte et vous attendrez.</p>
+
+<p>Quant à l'homme gris, il s'était pareillement
+éloigné de la ruelle du Sermon.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'homme gris avait le rare privilège de faire
+passer sa propre volonté dans le coeur des autres.</p>
+
+<p>Suzannah, qui tout à l'heure versait d'abondantes
+larmes, avait fait un effort surhumain.</p>
+
+<p>Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait
+le courage d'entrer dans cette sombre prison de
+Newgate d'un pas ferme.</p>
+
+<p>Le cab s'arrêta au n°9 d'Old Bailey.</p>
+
+<p>L'autre dame des prisons attendait sous la
+porte.</p>
+
+<p>Elle s'élança dans le cab et dit d'une voix
+émue:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, ma soeur!</p>
+
+<p>Suzannah s'aperçut alors que cette femme tremblait
+encore plus qu'elle.</p>
+
+<p>Elle était toute fluette, et, sous sa robe aux
+plis flottants, on devinait une taille frêle et délicate,
+et quelques mèches de cheveux blonds s'échappaient
+au travers du capuchon et du voile
+noir.</p>
+
+<p>La main qu'elle tendit à Suzannah était petite
+et mignonne, et la voix que celle-ci venait d'entendre
+trahissait une toute jeune fille, presque une
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;A Newgate! dit Suzannah au cocher.</p>
+
+<p>Il n'y avait guère que la rue à traverser et cent
+pas à faire.</p>
+
+<p>Cependant la dame des prisons eut le temps de
+dire quelques mots.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, madame, fit-elle en pressant
+dans ses petites mains les mains de Suzannah...
+savez-vous que j'ai bien peur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez peur? dit Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Songez! reprit-elle. C'est la première fois...
+la première... Jusqu'à présent, je n'avais visité
+que des prisonniers ordinaires... Oh! que je
+voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible
+cachot...</p>
+
+<p>Suzannah tressaillit.</p>
+
+<p>La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord
+sans doute et qui avait accepté une mission au-dessus
+de ses forces, semblait aller au devant de
+ses désirs.</p>
+
+<p>Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot.</p>
+
+<p>Et Suzannah sentit son coeur battre à outrance.</p>
+
+<p>Serait-elle donc seule avec Bulton?</p>
+
+<p>Le cab s'arrêta devant la hideuse et sinistre
+porte.</p>
+
+<p>Le cocher descendit et sonna.</p>
+
+<p>Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut
+à qui il avait affaire, fit courir les verrous dans
+leurs gâches, et tourna l'énorme clef dans la serrure.</p>
+
+<p>La jeune fille était si émue qu'elle fut obligée,
+en descendant du cab, de s'appuyer sur l'épaule
+de Suzannah.</p>
+
+<p>L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse;
+elle comprit qu'elle avait désormais un
+rôle de protection à jouer.</p>
+
+<p>Les deux femmes pénétrèrent dans le sombre
+parloir.</p>
+
+<p>La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle
+avait passée sur le bras de Suzannah, fut prise
+d'un tremblement nerveux, au moment où la
+grille s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas,
+soutenez-moi... je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah.</p>
+
+<p>Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir
+Robert M... était venu recevoir les dames des prisons
+au seuil du corridor obscur qui conduisait
+au cachot du condamné.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit-il galamment, je crains bien
+que votre visite ne soit inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! dit Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que le condamné est une bête
+fauve qui ne cesse de hurler et de blasphémer,
+et refuse toute consolation, répondit sir Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! fit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, reprit le sous-gouverneur, le
+révérend master Bloomfields a voulu lui prodiguer
+des consolations. Il a injurié le prêtre.</p>
+
+<p>La jeune fille tremblait de plus en plus, et
+Suzannah était presque obligée de la porter.</p>
+
+<p>Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements
+parvinrent à leurs oreilles.</p>
+
+<p>C'était Bulton qui criait et blasphémait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille à
+demi morte d'épouvante.</p>
+
+<p>Et Suzannah fut obligée de la soutenir dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi,
+n'allez pas plus loin.</p>
+
+<p>Mais Suzannah répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, la personne qui m'accompagne se
+trouve presque mal, et je crois qu'elle fera bien
+de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus
+forte.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous entrerez seule? fit sir Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, madame.</p>
+
+<p>Et sir Robert ouvrit la porte du cachot.</p>
+
+<p>Alors la jeune fille s'appuya sur son bras,
+comme elle s'était auparavant appuyée sur Suzannah.</p>
+
+<p>Le prisonnier hurlait de plus belle.</p>
+
+<p>Il avait la camisole de force, il était solidement
+attaché par une jambe à un anneau de fer fixé
+dans le mur, et, par conséquent, réduit à une impuissance
+absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous préviens, madame, dit sir Robert en
+s'adressant à Suzannah, que vous n'avez aucun
+danger à courir; mais comme il nous est défendu
+d'entendre ce que vous pouvez dire au condamné,
+je vais vous enfermer avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut
+un moment de joie au milieu de sa douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cette béguine? hurlait Bulton
+en voyant Suzannah pénétrer dans son cachot, et
+que me veut-elle?</p>
+
+<p>Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai
+besoin ni de vous ni des vôtres.</p>
+
+<p>Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur
+avait refermé la porte du cachot, et Bulton se
+trouva seul avec la dame des prisons.</p>
+
+<p>Alors Suzannah releva son voile noir.</p>
+
+<p>Bulton jeta un cri.</p>
+
+<p>L'Irlandaise avait le visage inondé de larmes
+silencieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Puis elle vint s'agenouiller auprès de ce lit sur
+lequel Bulton était étendu.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, répéta-t-elle, et ne blasphème plus,
+malheureux. Tu vois bien que Dieu est bon, puisqu'il
+nous a permis de nous revoir.</p>
+
+<p>Et, en effet, Bulton s'était tu.</p>
+
+<p>L'apparition de Suzannah, du seul être qu'il
+eût aimé en ce monde depuis bien longtemps,
+avait subitement calmé la fureur du condamné.</p>
+
+<p>Son âme s'était détendue, ses yeux s'étaient
+remplis de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon!
+murmurait-il.</p>
+
+<p>Et Suzannah avait appuyé son visage sur celui
+du bandit, et ils confondirent longtemps leurs soupirs
+et leurs larmes.</p>
+
+<p>Longtemps, la pécheresse et le bandit demeurèrent
+ainsi, elle parlant de la bonté de Dieu et du
+ciel qui attendait ceux qui meurent repentants,
+lui écoutant avec une sorte d'extase.</p>
+
+<p>Et quand trois coups frappés à la porte annoncèrent
+à Suzannah qu'elle devait enfin se retirer,
+Bulton paraissait transfiguré, une sorte de joie
+céleste rayonnait sur son visage, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je puis mourir!</p>
+
+<br>
+
+<p>&mdash;Mais qui êtes-vous, et que lui avez-vous
+donc dit? demandait quelques minutes après sir
+Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce
+n'est plus le même homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une femme, répondit Suzannah d'une
+voix brisée, et j'ai su trouver le chemin de son
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... madame... disait la jeune
+fille au moment où elles sortirent de Newgate,
+c'est vous maintenant qui tremblez.</p>
+
+<p>Suzannah ne répondit pas.</p>
+
+<p>Mais comme elle remontait dans le cab, elle
+éclata en sanglots sous son voile noir.</p>
+
+<p>Le sacrifice était accompli!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>On devine à présent quel était ce bruit qu'avait
+entendu John Colden durant toute la nuit et qui
+avait cessé subitement vers sept heures et demie
+du matin.</p>
+
+<p>La foule avait envahi dès la veille au soir les
+alentours de Newgate, et l'échafaud avait été
+dressé devant Old Bailey à quatre heures.</p>
+
+<p>A sept, Bulton avait expié ses crimes.</p>
+
+<p>Il était mort avec calme, avec résignation, après
+avoir demandé pardon à Dieu et adressé à la
+foule quelques paroles touchantes.</p>
+
+<p>Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert
+M..., qui était l'expansion même, n'avait pas
+manqué de proclamer que le repentir du condamné
+était l'oeuvre d'une des dames des prisons,
+et la popularité de cette oeuvre pieuse s'en était
+accrue.</p>
+
+<p>Donc, Bulton avait été pendu le matin.</p>
+
+<p>John Colden, après le départ du gardien qui
+était venu lui annoncer que l'heure de son jugement
+était arrivée, et qui avait refusé de lui donner
+aucune explication, John Colden avait deviné
+la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui c'était le tour de Bulton, s'était-il
+dit. Bientôt ce sera le mien.</p>
+
+<p>L'Irlandais se leva avec résignation, s'habilla,
+prit, comme de coutume, son repas du matin et
+attendit que l'on vînt le chercher.</p>
+
+<p>A dix heures précises, la porte de sa cellule se
+rouvrit.</p>
+
+<p>Cette fois, sir Robert M... en personne se présenta.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon garçon, dit-il, un peu de courage.
+C'est le moment le plus dur. Le reste n'est
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à vous suivre, dit John Colden.</p>
+
+<p>Derrière sir Robert il y avait un gardien qui
+portait sur un plateau un flacon et un verre.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez un verre de gin, ça réchauffe, dit
+encore le bon sous-gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, répondit John Colden, je n'ai pas
+froid.</p>
+
+<p>Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen
+qui formaient la haie dans le corridor.</p>
+
+<p>Il fallait passer devant le cachot des condamnés
+à mort.</p>
+
+<p>La veille, John Colden entendait encore les
+hurlements furieux de Bulton.</p>
+
+<p>Cette fois un silence profond régnait dans le
+corridor.</p>
+
+<p>John Colden secoua la tête en passant et dit
+avec un sourire triste:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que le pauvre Bulton est
+calmé.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour toujours, dit un policeman.</p>
+
+<p>Cette fois John Colden fut fixé.</p>
+
+<p>Pour se rendre à la Cour d'assises, il fallait
+d'abord traverser le préau et ensuite la Cage aux
+Oiseaux.</p>
+
+<p>John leva les yeux et vit un lambeau d'azur
+au-dessus de sa tête, au milieu des nuages gris
+qui couraient dans le ciel.</p>
+
+<p>Il aspira à pleins poumons une bouffée d'air
+libre et dit à sir Robert, qui marchait à côté
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut mieux qu'un verre de gin.</p>
+
+<p>Un des gardiens qui tenait la tête du triste
+cortége ouvrit la porte de la Cage aux Oiseaux.</p>
+
+<p>John entra dans ce singulier passage et aperçut
+deux prisonniers qui étaient occupés à soulever
+une dalle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils font donc là? demanda-t-il
+à sir Robert M...</p>
+
+<p>Mais le sous-gouverneur ne lui répondit pas et
+se borna à crier aux policemen:</p>
+
+<p>&mdash;Mais marchez donc plus vite, vous autres!</p>
+
+<p>John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette
+dalle, mais il ne put se défendre d'une sorte de
+terreur vague.</p>
+
+<p>La porte de la cour d'assises était grande ouverte.</p>
+
+<p>C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas
+très-grande.</p>
+
+<p>Le public entre par une porte qui ouvre sur la
+rue de Newgate, les juges par une autre, l'accusé
+par une troisième, celle qui donne dans la Cage
+aux Oiseaux.</p>
+
+<p>Les jurés étaient à leur banc, le juge sur son
+siège.</p>
+
+<p>Derrière, il y avait une foule avide d'émotions,
+mais silencieuse et calme.</p>
+
+<p>Le public anglais est partout le même, au théâtre
+ou à la cour de justice.</p>
+
+<p>Jamais il n'a songé à troubler le bon ordre.</p>
+
+<p>John, en s'asseyant à son banc, entre deux soldats,
+promena sur cette foule un regard indifférent.</p>
+
+<p>Mais cependant il tressaillit tout à coup.</p>
+
+<p>Parmi les curieux, il avait aperçu un gentleman
+qui se tenait au premier rang.</p>
+
+<p>Ce personnage, qui était d'une tenue irréprochable
+et portait des lunettes vertes, John Colden
+l'avait reconnu sur-le-champ.</p>
+
+<p>C'était l'homme gris.</p>
+
+<p>Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage
+encore et il répondit avec un grand sang-froid
+à toutes les questions que lui fit le juge.</p>
+
+<p>John Colden n'avait rien à nier.</p>
+
+<p>On lui demanda si c'était bien lui qui avait
+enlevé le petit Irlandais, et il répondit affirmativement.</p>
+
+<p>Quand on l'invita à nommer ses complices, il
+refusa, se bornant à dire que M. Whip, qu'il
+avait tué, avait favorisé l'évasion du prisonnier.</p>
+
+<p>En vain le chef du jury, puis l'attorney général,
+essayèrent-ils de lui faire entrevoir une commutation
+de peine, s'il faisait des aveux, John Colden
+demeura muet.</p>
+
+<p>La présence de l'homme gris soutenait son
+courage.</p>
+
+<p>Un solicitor nommé d'office, car John Colden
+était trop pauvre pour payer un avocat, présenta
+sa défense avec calme et conviction.</p>
+
+<p>Un moment même, l'orateur parvint à émouvoir
+l'auditoire à ce point que l'homme gris laissa
+percer une certaine inquiétude sur son visage.</p>
+
+<p>Il avait pris des mesures sans doute pour arracher
+John Colden à l'échafaud, mais il n'avait pas
+prévu sa déportation.</p>
+
+<p>Enfin les craintes de l'homme gris se dissipèrent.</p>
+
+<p>Le jury, après une longue délibération, rendit
+un verdict affirmatif.</p>
+
+<p>John Colden était coupable de meurtre avec
+préméditation.</p>
+
+<p>Un des soldats assis auprès de l'accusé se pencha
+vers son compagnon, tandis que les jurés
+délibéraient et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça va faire deux pour commencer l'année.</p>
+
+<p>John Colden l'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai
+qu'on a pendu Bulton ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas
+vu qu'on travaillait dans la Cage aux Oiseaux?</p>
+
+<p>Alors John se rappela les deux ouvriers qui
+soulevaient une dalle quand il avait passé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc là le cimetière des suppliciés,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit John Colden avec indifférence.</p>
+
+<p>Et il attendit son sort.</p>
+
+<p>Les jurés avaient repris leurs places et le juge
+venait de se couvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec
+émotion.</p>
+
+<p>John se leva.</p>
+
+<p>Alors le juge lui donna lecture de la déclaration
+du jury et des articles de la loi qui correspondaient
+à cette déclaration.</p>
+
+<p>Puis il prononça, avec une émotion croissante,
+la peine de mort.</p>
+
+<p>John s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il
+encore, à moins que vous n'ayez une objection
+sérieuse à présenter contre cette date.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, répondit John Golden.</p>
+
+<br>
+
+<p>Les débats, les plaidoiries et la réplique de
+l'attorney général avaient duré plusieurs heures.</p>
+
+<p>Lorsque le condamné repassa dans la Cage
+aux Oiseaux, Bulton y dormait du dernier sommeil.</p>
+
+<p>John tressaillit en voyant la dalle reposée et
+tout à l'entour un filet de plâtre blanc qui attestait
+que la tombe venait d'être scellée.</p>
+
+<p>Puis il aperçut un B qu'on venait de graver sur
+le mur.</p>
+
+<p>Alors il s'arrêta un moment sur la dalle voisine
+et, regardant sir Robert M...:</p>
+
+<p>&mdash;C'est là que je serai, moi, n'est-ce pas?
+lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le sous-gouverneur ne répondit pas.</p>
+
+<p>Seulement on aurait pu voir rouler une larme
+dans les yeux de cet homme qui riait toujours.</p>
+
+<p>Et John Colden se remit en marche d'un pas
+ferme et la tête haute, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir
+c'est aller à Dieu!...</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cependant, plusieurs jours s'étaient écoulés,
+et l'heure fixée pour le supplice de John Colden
+s'avançait.</p>
+
+<p>Encore quarante-huit heures, et l'échafaud qui
+s'était dressé pour Bulton se dresserait de nouveau
+pour John Colden.</p>
+
+<p>Le peuple de Londres est comme celui de
+Paris.</p>
+
+<p>Il est avide de ces lugubres tragédies qui n'ont
+d'autre rampe que les rayons blafards du petit
+jour.</p>
+
+<p>Longtemps à l'avance, il s'occupe d'avoir une
+bonne place à ce spectacle de mort.</p>
+
+<p>Plus favorisé que le peuple de Paris, qui s'en
+va quelquefois huit nuits de suite sur la place de
+la Roquette, celui de Londres sait l'heure et le
+jour, et ne se dérange pas inutilement.</p>
+
+<p>Pendant les derniers jours qui précèdent l'exécution,
+le condamné devient le sujet de toutes
+les conversations, soit dans les tavernes et les public-houses,
+soit chez les pâtissiers et les marchands
+d'huîtres.</p>
+
+<p>Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle
+plus d'autre chose.</p>
+
+<p>Le condamné, deux ou trois jours avant sa dernière
+heure, devient le lion du moment.</p>
+
+<p>Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule
+d'anecdotes, ceux qui ont eu le bonheur de pénétrer
+dans l'enceinte réservée au public, le jour
+de la cour d'assises, se complaisent à répéter les
+arguments de l'attorney général et la plaidoirie
+du solicitor, et le petit discours que le juge, en
+prononçant la peine de mort, a fait, les larmes aux
+yeux, au condamné.</p>
+
+<p>En Angleterre, le pari est tellement dans les
+moeurs, que le moindre événement est un prétexte
+à gageures.</p>
+
+<p>On engage donc des paris sur le jour de l'exécution,
+l'heure, la température du moment, le
+courage ou la faiblesse du condamné.</p>
+
+<p>Mourra-t-il bien ou mal?</p>
+
+<p>Telle est la question.</p>
+
+<p>Un pari formidable s'était engagé là-dessus, au
+Blak-horse, le public-house fameux que nous connaissons,
+et dans la cave duquel trônait majestueusement
+mistress Brandy.</p>
+
+<p>C'était le six janvier, et l'exécution devait avoir
+lieu le huit.</p>
+
+<p>La cave du Cheval-Noir était pleine.</p>
+
+<p>Les deux garçons de mistress Brandy ne suffisaient
+point à servir les chopes de bière, à verser
+le gin dans les verres et à préparer des sherry
+cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il
+y a des aristocrates partout, même au Wapping.</p>
+
+<p>Il y avait de tout ce soir-là, et disons-le tout
+de suite, les marins étaient en si grand nombre
+que les voleurs se trouvaient en minorité.</p>
+
+<p>Parmi les premiers, on voyait Williams, ce
+matelot aux cheveux et aux favoris rouges que
+l'homme gris avait terrassé, quelques jours
+auparavant.</p>
+
+<p>Williams avait retrouvé toute sa faconde, toute
+sa forfanterie insolente.</p>
+
+<p>Pendant un jour ou deux, il s'était tenu tranquille,
+mais comme l'homme gris n'avait pas reparu
+au Blak-horse, Williams s'était senti plus à
+l'aise et sa nature querelleuse avait repris le
+dessus.</p>
+
+<p>Parmi les voleurs, on voyait également une
+de nos anciennes connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu.</p>
+
+<p>Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi
+elles, cette affreuse Betty, qui voulait accaparer
+l'amour de Williams et avait essayé d'arracher
+les yeux à la pauvre Irlandaise.</p>
+
+<p>Comme Betty n'en était encore qu'à son onzième
+verre de gin, elle conservait une lueur de
+raison et causait presque comme un être humain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Williams, disait-elle, mon chéri,
+mon amour, n'est-ce pas que tu me conduiras
+dans Old Bailey demain soir? Nous irons de
+bonne heure, et nous arriverons les premiers.</p>
+
+<p>Williams haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'amuse guère, moi, dit-il, d'attendre
+toute la nuit pour voir pendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a en face de la porte de Newgate un public-house
+où nous pourrons boire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où tu ne verras rien, ricana le matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! dit Betty.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne verras rien, répéta Williams, car
+lorsque l'heure de l'exécution viendra, tu seras
+ivre morte.</p>
+
+<p>On se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle chose, en vérité! continua Williams,
+d'un ton dédaigneux, que de voir un
+homme déjà mort de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a dit cela? exclama une voix.</p>
+
+<p>C'était la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'était
+levé.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Williams.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis que John Colden sera déjà mort de
+peur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie qu'il mourra bien, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Que paries-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis sûr de gagner, je parie ce
+qu'on voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Une livre! dit Williams qui avait touché sa
+prime d'embarquement le matin même.</p>
+
+<p>&mdash;Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams
+parie une livre!</p>
+
+<p>&mdash;Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc riche? lui dit une femme à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus un penny, répondit Jak, mais
+je trouverai à dévaliser un cokney, ce soir ou demain.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Williams, je propose de confier les
+enjeux à mistress Brandy.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Jak.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, fit une autre voix. Hé! l'Oiseau-Bleu,
+je suis de moitié, si tu veux, et je dépose
+la guinée.</p>
+
+<p>Celui qui venait de parler ainsi, n'était autre
+que ce rough déguenillé qui avait vu, quelques
+jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot,
+descendre de voiture à la porte de Jefferies, le valet
+de Calcraff.</p>
+
+<p>Et il jeta une guinée toute neuve sur le comptoir.</p>
+
+<p>&mdash;De l'or! s'écria Jak, tu as de l'or, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas!</p>
+
+<p>Et le rough, prenant un air mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Williams, dit-il, je vous fais un autre
+pari.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Que nous avons bu et trinqué pendant tout
+l'hiver avec un membre du Parlement, sans nous
+en douter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ivre, dit Williams.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois plutôt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le
+rough.</p>
+
+<p>&mdash;Un membre du Parlement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et où donc ça avons-nous bu avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>Ce fut un éclat de rire général.</p>
+
+<p>Il est même venu tous les soirs pendant plusieurs
+mois, continua le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te moques de nous!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était un bon compagnon, je vous
+jure?</p>
+
+<p>Williams continuait à hausser les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc s'appelait-il, ce membre du
+Parlement? demanda Jak en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Vilmot.</p>
+
+<p>&mdash;Connais pas! dit Williams.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, fit Jak.</p>
+
+<p>&mdash;Ni personne, dit Betty, qui buvait son
+douzième verre de gin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il avait pour nous un autre nom, fit le
+rough.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelait Shoking.</p>
+
+<p>Cette fois l'éclat de rire devint gigantesque.</p>
+
+<p>&mdash;Shoking, un lord! dit Jak.</p>
+
+<p>&mdash;Shoking, membre du Parlement, fit Williams.</p>
+
+<p>&mdash;Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le
+rappelle... il couchait à la work'house de Mill en
+road.</p>
+
+<p>Williams serra les poings.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bon garçon, dit-il, mais je n'aime
+pas qu'on se moque de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me moque de personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des
+excuses à tous, continua l'irascible matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui
+serra les poings pareillement et s'apprêta à se défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Williams bien fier, dit ironiquement
+l'Oiseau-Bleu. On voit bien que l'homme gris
+n'est pas ici.</p>
+
+<p>Williams entendit ce propos.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu parles de l'homme gris, dit Williams,
+qui laissa le rough tranquille et s'avança vers
+l'Oiseau-Bleu, je t'assomme.</p>
+
+<p>Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage
+apparut en haut des marches de l'escalier
+qui descendait dans la cave, et une pâleur mortelle
+couvrit aussitôt le visage du querelleur Williams.</p>
+
+<p>Ce personnage qui se montrait ainsi tout à
+coup, c'était l'homme gris.</p>
+
+<p>L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le
+jour où il avait terrassé Williams.</p>
+
+<p>Et Williams se prit à frissonner.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le peuple aura toujours le respect de la force
+brutale.</p>
+
+<p>L'apparition de l'homme gris fut saluée par des
+hurrahs et par des acclamations:</p>
+
+<p>On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le
+terrible et le féroce; et il était juste qu'on lui
+payât un petit tribut d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute
+part.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.</p>
+
+<p>Williams serrait les poings et avait pris une
+pose de défense.</p>
+
+<p>Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que lorsque deux hommes de coeur
+se sont battus, dit-il, ils ne deviennent pas amis?</p>
+
+<p>Williams respira, et il prit la main qu'on lui
+tendait.</p>
+
+<p>Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à
+personne, si ce n'est à Shoking.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là il fut plus expansif.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était
+John qui nous racontait une histoire que personne
+ne voulait croire.</p>
+
+<p>&mdash;Et... cette histoire?...</p>
+
+<p>Le rough ne se fit pas prier.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais moi, fit-il, que Shoking était un
+lord et un membre du Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Shoking?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! convenez que ce que dit John n'a
+pas l'ombre du sens commun.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de votre avis, dit froidement
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Cette réponse produisit une certaine sensation.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta-t-il, John a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est
+un lord?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait
+parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le noble lord ne viendra plus ici,
+maintenant qu'on sait qui il est.</p>
+
+<p>L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction
+que personne n'osa plus mettre en doute
+l'opinion émise par le rough.</p>
+
+<p>Celui-ci était triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais
+mes excuses, mon garçon.</p>
+
+<p>Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu boire avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, camarade?</p>
+
+<p>Il s'adressait à l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Et tous trois s'attablèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu voulais m'assommer tout à
+l'heure, dit à son tour l'Oiseau-Bleu, il me semble
+que tu pourrais bien m'offrir un verre de gin.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Williams, cria Betty, qui en était à son
+quatorzième verre, il va boire sa prime en deux
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement
+Williams.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme
+gris d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'ennuie, dit Williams.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras ton verre de porto, dit l'homme
+gris: assieds-toi là, mignonne.</p>
+
+<p>Et l'horrible créature prit pareillement place
+à la table de Williams.</p>
+
+<p>Ce dernier commençait à être ivre.</p>
+
+<p>Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa
+point.</p>
+
+<p>L'homme gris se pencha à l'oreille du rough.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour toi que je viens ici, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? fit le rough en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, non; mais lord Vilmot te connaît...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a chargé d'une commission pour
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Où demeures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;A deux pas d'ici, dans Well close square.</p>
+
+<p>&mdash;Au numéro 17, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée
+de la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et des femmes au second étage?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous
+parlez, il y a précisément Betty. Mais elle ne rentre
+jamais chez elle avant le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant,
+car elle doit souvent cuver son ivresse dans
+le ruisseau.</p>
+
+<p>Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.</p>
+
+<p>L'homme gris poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;La maison a trois étages: tu demeures au
+troisième, les femmes au second; mais qui demeure
+au premier?</p>
+
+<p>Le rough tressaillit.</p>
+
+<p>Puis il se prit à sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me
+le dises.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Le bourreau de Londres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie
+ici, car, ajouta l'homme gris, s'il faut tout te
+dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie
+lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sa Seigneurie vous envoie pour me
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que désire-t-elle?</p>
+
+<p>L'homme gris et le rough causaient tout bas, et
+personne ne pouvait les entendre.</p>
+
+<p>D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams
+achevaient de se griser et ne regardaient que leurs
+verres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant
+toujours au rough, qu'un lord, membre du
+Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au
+Black-horse, est un lord excentrique.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Et un lord excentrique a des caprices
+étranges.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une
+fantaisie qui lui trotte par la cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Il voudrait avoir de la corde de pendu.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Il prétend que la corde de pendu porte
+bonheur, et qu'il a des sommes très-fortes engagées
+aux prochaines courses d'Epsom.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à comprendre, dit le rough. Il
+vous a chargé d'aller en demander à Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a chargé de te voir d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer
+cette nuit dans la chambre de Betty.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a
+à faire, mais voilà mon idée à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons achever de griser Betty, nous
+l'emmènerons dehors, et quand nous l'aurons
+couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras
+dans sa poche la clef de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et Williams?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit
+l'homme gris en souriant, mais nous n'avons rien
+à craindre de lui. Encore une bouteille de porto,
+et il va rouler sous la table.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris éleva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous
+donc deux autres bouteilles de porto: c'est moi
+qui paye!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est moi.... balbutia Williams
+d'une voix épaissie par l'ivresse, c'est moi, toujours
+moi!...</p>
+
+<p>Et il jeta une deuxième guinée sur la table.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>On apporta les deux autres bouteilles de porto.</p>
+
+<p>Ce fut un véritable scandale.</p>
+
+<p>Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale,
+du porter et du gin, mais jamais le vin de Porto
+n'y avait coulé aussi abondamment.</p>
+
+<p>Ceux qui n'étaient point admis à la table de
+Williams se prirent à murmurer.</p>
+
+<p>D'autres se mirent à rire.</p>
+
+<p>Quelques-uns prétendirent tout bas que si
+Shoking était un lord, l'homme gris pouvait bien
+en être un autre, et deux voleurs qui sortaient
+de Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se
+disaient qu'il y avait peut-être un coup à faire,
+en le suivant, s'il s'en allait seul de la cave du
+Cheval-Noir.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Williams buvait toujours et
+racontait ses campagnes.</p>
+
+<p>L'homme gris et le rough avait échangé un
+regard et n'avaient plus qu'à attendre.</p>
+
+<p>A mesure qu'il parlait, la langue de Williams
+s'épaississait et ses yeux clignotaient.</p>
+
+<p>Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de
+temps en temps son bredouillement, pour dire à
+Betty:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre
+morte.</p>
+
+<p>Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.</p>
+
+<p>Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme
+gris, il l'avait vu à l'oeuvre dans le Brook street.</p>
+
+<p>Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de
+paraître avoir rencontré l'homme gris ailleurs
+que dans la taverne du Blak-horse.</p>
+
+<p>Williams, à force de prédire à Betty qu'elle
+roulerait sous la table, lui donna l'exemple.</p>
+
+<p>Son verre, encore plein, lui échappa des mains,
+et il se laissa glisser de son escabeau sur le sol
+en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon compte.</p>
+
+<p>Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit
+un banc sous la tête, en guise d'oreiller.</p>
+
+<p>Puis elle se leva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait trop chaud ici. Sortons!</p>
+
+<p>&mdash;J'allais te le proposer, dit galamment
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Betty le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu
+Williams?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc bien fort?</p>
+
+<p>Et elle eut un accent d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit modestement l'homme gris.</p>
+
+<p>Betty reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu être mon homme?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire
+à l'ignoble créature, nous causerons de tout cela
+en haut.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc t'en aller d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Eh bien! allons!...</p>
+
+<p>L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu,
+et se leva.</p>
+
+<p>Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras.</p>
+
+<p>Le rough sortit avec eux.</p>
+
+<p>Tous trois remontèrent les marches de l'escalier,
+arrivèrent dans la rue, et le rough dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais un endroit où il y a de fameuse ale.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela? demanda Betty.</p>
+
+<p>&mdash;A deux pas, dans Well close square.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée
+que l'homme gris m'aimerait. N'est-ce pas, tu
+m'aimeras, mon mignon?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit l'homme gris. Seulement,
+tiens-toi un peu plus droite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je marche de travers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a
+trahie... Aussi, je me... vengerai...</p>
+
+<p>Elle était de plus en plus lourde au bras de
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre
+le bal Wilson et ils se trouvaient maintenant au
+seuil de Well close square.</p>
+
+<p>Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai
+des fourmis dans les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes, au grand air.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu t'asseoir là?</p>
+
+<p>Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était
+dans le square.</p>
+
+<p>Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant
+à regarder l'homme gris et lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me plais... du moment que tu as battu
+Williams... tu seras mon homme, pas vrai?</p>
+
+<p>Elle parlait maintenant d'une voix assourdie
+par l'ivresse et ses yeux ne demeuraient ouverts
+qu'à force de volonté.</p>
+
+<p>L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau
+regard.</p>
+
+<p>Betty bredouillait de plus en plus:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me
+montent des jambes à l'estomac. Bon! il me
+semble que j'en ai sur la tête...</p>
+
+<p>Et elle se coucha tout de son long sur le banc.</p>
+
+<p>C'était le coup de grâce de l'ivresse.</p>
+
+<p>Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes
+après l'homme gris et son compagnon entendirent
+un ronflement sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voilà le moment, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il prendre la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses
+heures, fouilla Betty adroitement et lui enleva la
+clef de sa chambre.</p>
+
+<p>Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc
+et se dirigèrent vers la maison où logeait Calcraff.</p>
+
+<p>Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme
+gris s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit-il: puisque tu habites la
+maison, tu dois la connaître parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit le rough.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu jamais pénétré chez Calcraff?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à
+l'éteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fait que je me suis promené par tout
+son logis. C'est fort curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est seul au premier étage?</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul avec sa servante.</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien
+de pièces?</p>
+
+<p>&mdash;Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est
+celle de son laboratoire.</p>
+
+<p>C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus,
+quand on lui permet d'emporter le corps.
+Il est un peu chirurgien, dit-on.</p>
+
+<p>C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses
+instruments, depuis les fers à marquer jusqu'aux
+cordes.</p>
+
+<p>L'homme gris suivait attentivement les détails
+de cette description sommaire.</p>
+
+<p>Et levant les yeux vers le deuxième étage:</p>
+
+<p>&mdash;Où est la chambre de Betty? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la fenêtre du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Par conséquent, cette chambre est au-dessus
+du laboratoire de Calcraff?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, justement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ce que je voulais savoir. Allons
+maintenant.</p>
+
+<p>Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent
+l'allée humide et noire de la maison, marchant
+sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>L'homme gris murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon plan est fait...</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir la corde de pendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Le rough montait l'escalier le premier, et quand
+il eut ouvert la porte de la chambre de Betty:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment
+vous ferez pour pénétrer chez Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était
+plongée dans l'obscurité.</p>
+
+<p>&mdash;Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna
+l'homme gris.</p>
+
+<p>En même temps, il tira de sa poche un petit
+outil en deux morceaux qu'il se mit à ajuster.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le rough s'était procuré de
+la lumière et regardait l'homme gris avec étonnement.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche
+en deux morceaux, qu'il s'empressait de réunir,
+était un outil des plus vulgaires, un tarière.</p>
+
+<p>En démontant le manche, il avait pu le cacher
+sous ses vêtements.</p>
+
+<p>A Londres, où toutes les maisons sont de construction
+légère, les planchers sont en bois et n'ont
+pas grande épaisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc? demanda le rough,
+qui vit l'homme gris s'agenouiller et appuyer sa
+tarière sur le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois, je perce un trou.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir ce qui se passe en bas.</p>
+
+<p>Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça
+sans bruit et lentement dans le plancher.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire de quelques minutes.</p>
+
+<p>Au bout de ce temps, le plancher était à jour.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda
+à John de souffler la chandelle.</p>
+
+<p>La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée
+dans l'obscurité; mais un filet de lumière qui
+passait sous la porte de la pièce voisine et venait
+mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou
+percé par l'homme gris, attestait que Calcraff ne
+dormait pas.</p>
+
+<p>L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre
+pour appliquer son oeil au trou, vit ce filet de lumière
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé
+ce trou? fit le rough. Il est trop petit pour y passer
+autre chose que le doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est assez grand pour nous servir
+de judas.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends encore moins pourquoi vous
+m'avez fait souffler la chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple pourtant. Suppose que la
+chandelle soit allumée.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne
+dans son laboratoire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il lève les yeux. La lumière nous
+trahira en lui montrant le trou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais
+pas à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit l'homme gris à voix
+basse, en attendant qu'il éteigne sa lampe et qu'il
+dorme, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le rough à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux,
+est fort curieux de tout ce qui précède ou suit
+une exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir
+ce que fait Calcraff ordinairement.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous le dire, moi, fit le rough.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va, je t'écoute.</p>
+
+<p>En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne
+chôme, Calcraff se lève de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Une vieille femme, qui lui sert de servante,
+lui fait à déjeuner.</p>
+
+<p>Il mange et s'en va.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu où?</p>
+
+<p>&mdash;Il se promène tantôt dans les docks, tantôt
+dans les beaux quartiers du West-End, où il est
+moins connu de vue et où il n'a pas peur que les
+enfants le poursuivent en le huant.</p>
+
+<p>Il lunch dans la première taverne venue, va
+prendre son repas du soir, tout seul, un peu partout,
+boit deux ou trois chopes de bière et rentre
+chez lui.</p>
+
+<p>Jamais il ne parle à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsqu'il a une exécution à faire?</p>
+
+<p>&mdash;Alors ses habitudes sont un peu changées.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive
+au petit jour, et Calcraff lui donne ses
+ordres.</p>
+
+<p>C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser
+l'échafaud pendant la nuit; c'est lui qui emporte
+la corde et le bonnet noir. Calcraff ne touche à
+rien jusqu'au dernier moment.</p>
+
+<p>Il passe la journée hors de chez lui, comme à
+l'ordinaire, mais les gens qui l'ont vue luncher
+assurent qu'il ne boit que de l'eau.</p>
+
+<p>Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire,
+il revient chez lui à la nuit tombante et se couche
+aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Sans avoir soupé?</p>
+
+<p>&mdash;Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le
+courage de remplir son triste métier qu'à la condition
+d'avoir l'estomac libre et la tête calme.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, il se relève, s'habille
+et boit une tasse de lait.</p>
+
+<p>Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en
+va à Newgate attendre l'heure de l'exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais
+je voudrais bien savoir ce que Jefferies et lui se
+disent quand le valet vient recevoir les ordres du
+maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais
+toi, tu peux t'en aller.</p>
+
+<p>En même temps, l'homme gris tira de sa poche
+une dizaine de guinées et les mit dans la main du
+rough, frémissant à ce contact.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;La corde de pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends
+ton argent et va te coucher.</p>
+
+<p>Le rough ne se le fit pas répéter.</p>
+
+<p>L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte,
+et quand il fut sorti, il s'enferma.</p>
+
+<p>Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé,
+se pencha de nouveau et regarda.</p>
+
+<p>Le filet de lumière avait disparu.</p>
+
+<p>Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car
+un ronflement sonore se faisait entendre de l'autre
+côté de la porte du laboratoire.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres
+objets qui eussent bien plus encore excité la curiosité
+de John le rough s'il eût été encore là.</p>
+
+<p>C'était d'abord une petite boule de cuivre de
+la grosseur d'une bille à jouer, suspendue à un
+long fil de laiton.</p>
+
+<p>Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent,
+elle passa librement à travers le trou du
+plancher et, dévelopant le fil de laiton, l'homme
+gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.</p>
+
+<p>Le second objet qu'il plaça auprès du trou et
+dans lequel il incrusta le bout du fil de laiton était
+une petite boîte en métal de dix pouces de longueur.</p>
+
+<p>Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers
+le plancher, par le fil de laiton, avec la petite
+boule qui était descendue dans le laboratoire.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se
+trouvait sur la surface supérieure de la boîte.</p>
+
+<p>Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades
+d'étincelles et la petite boule de cuivre flamboya,
+représentant sur sa surface tout ce que le
+laboratoire renfermait.</p>
+
+<p>C'était un appareil à lumière électrique que
+l'homme gris venait de mettre en activité; et le
+laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre, se
+refléta tout entier sur la petite boule de cuivre
+et l'homme gris put en examiner en détail les
+moindres objets.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, dit-il, je sais ce que je voulais
+savoir, et je vais attendre Jefferies.</p>
+
+<p>Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse
+et la lumière s'éteignit.</p>
+
+<p>Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton,
+remit le tout dans sa poche et, s'allongeant
+sur le parquet et se roulant dans son manteau, il
+attendit le point du jour.</p>
+
+<br>
+
+<p>Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur
+le banc de Well close square et rêvait qu'elle était
+la femme de l'homme gris, le gaillard assez robuste
+pour avoir battu Williams le terrible.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le lendemain, vers huit heures du matin, les
+misérables habitants de Well close square virent
+Jefferies sortir de chez Calcraff.</p>
+
+<p>Il emportait un paquet enveloppé de serge
+verte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours
+pour demain, à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>Il y avait un groupe de roughs à la porte du
+public-house qui occupait le rez-de-chaussée de la
+maison habitée par le bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc qui est pour demain? demanda
+une balayeuse qui se réconfortait d'un verre de
+gin.</p>
+
+<p>&mdash;L'exécution de John Colden, répondit un
+jeune homme, ne voyez vous pas Jefferies qui
+passe?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Jefferies? cria la balayeuse.</p>
+
+<p>Le valet du bourreau s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc boire un verre de gin avec nous,
+si vous n'êtes pas trop fier, reprit cette femme qui
+était jeune et ne manquait pas de beauté sous ses
+haillons.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec
+Jefferies! dit un autre rough.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous
+fait?</p>
+
+<p>Jefferies s'était arrêté hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vieux, dit un des hommes qui se
+trouvaient sur le seuil du public-house, est-ce que
+vous allez nous refuser?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Jefferies.</p>
+
+<p>Et il s'approcha et porta la main à son bonnet.</p>
+
+<p>Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient
+qu'il avait pleuré.</p>
+
+<p>Un rough qui demeurait dans Parmington street
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment va ta fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle
+est chez un lord qui m'avait promis de la guérir,
+mais je n'y crois guère. Hier elle était plus faible
+encore que de coutume.</p>
+
+<p>Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies
+et roulèrent lentement sur ses joues creuses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour demain? fit la balayeuse.</p>
+
+<p>Jefferies tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est pour demain, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;La corde est là-dedans, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et la jeune femme toucha le paquet.</p>
+
+<p>Jefferies se recula vivement.</p>
+
+<p>&mdash;N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela porte malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire
+ça, au contraire, reprit la balayeuse. De la corde
+de pendu! c'est de la réussite.</p>
+
+<p>&mdash;Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc neuve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'autre était usée; John Colden est un
+solide gaillard à ce qu'on dit. Il ne faut pas que
+la corde casse.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à
+ton aise de la mort d'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;L'habitude, fit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner
+sa vie.</p>
+
+<p>Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main
+fiévreuse qu'il porta à ses lèvres le verre de gin
+que le land lord lui versa.</p>
+
+<p>La balayeuse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ferais bien grâce à John Colden si on te
+promettait la vie de ta fille, hein?</p>
+
+<p>Le malheureux devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible?
+Ce n'est pas moi qui pends, c'est Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est
+qu'un instrument. Quand il refuserait de pendre
+John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on ferait
+venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais
+nous n'avons pas le droit de faire grâce.</p>
+
+<p>Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva
+à toutes jambes, tandis que la balayeuse disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours
+ça.</p>
+
+<p>Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé,
+tantôt rapide, tantôt lent.</p>
+
+<p>Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah
+venait sans cesse à ses lèvres.</p>
+
+<p>C'est que le malheureux père, qui avait vu sa
+fille la veille au soir, l'avait trouvée plus pâle,
+plus défaillante encore que de coutume, et malgré
+l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu
+qui répondait de la sauver, il était parti la
+mort dans l'âme.</p>
+
+<p>Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house
+voisin, chez lequel il allait boire quelquefois,
+l'avait appelé et lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Calcraff est venu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus
+comment je vis, je sais pourquoi!</p>
+
+<p>&mdash;Il vous attend demain matin.</p>
+
+<p>Jefferies était monté chez lui et s'était couché.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie
+pendant laquelle il n'avait cessé de balbutier
+le nom de son enfant, Jefferies s'était habillé à la
+hâte et avait couru chez Calcraff.</p>
+
+<p>Calcraff lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour demain. Prends les outils et veille
+à ce que tout soit prêt.</p>
+
+<p>Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi
+que les crochets destinés à la fixer, et le bonnet
+de laine noire qui devait recouvrir la tête du condamné
+au moment suprême.</p>
+
+<p>Puis il lui avait dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Comment va ta fille?</p>
+
+<p>Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était
+sorti de chez Calcraff et que les roughs du public-house
+l'avaient appelé, ils avaient pu voir comme
+il était pâle et anéanti.</p>
+
+<p>Donc Jefferies s'en alla.</p>
+
+<p>Il revint dans Parmington street et monta chez
+lui la corde, le bonnet noir et les crochets.</p>
+
+<p>Puis il redescendit et sauta dans un cab.</p>
+
+<p>Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement
+qu'à pied, sauf lorsqu'il s'agissait du
+service de l'État.</p>
+
+<p>Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient
+une indemnité de voiture pour aller prévenir les
+gardiens des bois de justice.</p>
+
+<p>En France, le bourreau a l'échafaud démonté
+dans sa maison.</p>
+
+<p>En Angleterre, les bois de justice sont confiés à
+deux sous-aides qui logent dans un quartier
+éloigné.</p>
+
+<p>Ces deux hommes ont pour mission de dresser
+l'échafaud, qu'ils apportent démonté, pendant la
+nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux
+cheval.</p>
+
+<p>Il occupait une maison dans Mill en road,
+dans l'extrême East-End, tout à côté d'un cimetière.</p>
+
+<p>Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit
+conduire.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff,
+au lieu de revenir dans Parmington-street, il
+pria le cocher de le conduire, dans Hampsteadt.</p>
+
+<p>Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le
+paya et le renvoya.</p>
+
+<p>Ensuite il continua son chemin à pied, et, à
+mesure qu'il avançait, sa marche devenait plus
+lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il s'arrêtait,
+comme si les forces lui eussent manqué tout à
+coup.</p>
+
+<p>C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille
+de ce joli cottage où était sa fille, son coeur cessait
+de battre, et il s'attendait à quelque nouvelle
+sinistre.</p>
+
+<p>Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la
+grille et s'assit sur une borne, attachant un oeil
+anxieux sur la maison où tout paraissait tranquille.</p>
+
+<p>Enfin, une fenêtre s'ouvrit.</p>
+
+<p>Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Celui-ci le salua de la main et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ça va mieux!</p>
+
+<p>Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.</p>
+
+<p>En deux bonds il traversa la rue et arriva tout
+affolé dans le jardin.</p>
+
+<p>L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter
+encore; aujourd'hui je ne doute plus, et il dépend
+de vous que votre fille vive!</p>
+
+<p>&mdash;De moi! exclama Jefferies frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;De vous, répéta l'homme gris.</p>
+
+<p>Et il prit le valet du bourreau par le bras et le
+fit entrer dans la maison.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXX</h3>
+<br>
+
+
+
+
+
+<p>Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre
+de Jefferies?</p>
+
+<p>Pour le comprendre, il faut nous reporter à une
+heure plus tôt et pénétrer dans cette chambre aux
+murs enduits de goudron, dans laquelle Jérémiah
+avait été transportée une douzaine de jours auparavant.</p>
+
+<p>Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient
+à voix basse.</p>
+
+<p>Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse
+brûlait encore sur la cheminée.</p>
+
+<p>Jérémiah dormait.</p>
+
+<p>La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil
+était régulier, et on n'entendait plus retentir cette
+respiration sifflante des premiers jours.</p>
+
+<p>Les trois personnes qui causaient tout bas au
+pied du lit étaient Suzannah l'Irlandaise, l'abbé
+Samuel et Shoking.</p>
+
+<p>Shoking disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste
+hier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la
+malade, qui semblait renaître à la vie depuis
+quelques jours, est retombée hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que
+le mal est sans remède.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis
+de la sauver, et il la sauvera.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque
+matin, jusqu'avant-hier, l'homme gris allumait
+un réchaud, sur les charbons ardents duquel il
+répandait une poudre brune, laquelle se dégageait
+aussitôt en une fumée épaisse qui remplissait
+la chambre et exhalait une odeur âpre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsque Jérémiah avait respiré cette
+odeur, elle se sentait soulagée sur-le-champ, l'oppression
+disparaissait et de belles couleurs roses
+revenaient à ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai, dit Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Hier matin, continua Shoking, l'homme gris
+n'a point recommencé: pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et
+Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, moi, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies
+venait, il voyait sa fille allant mieux et l'espoir
+lui revenait au coeur, et il pleurait de joie, le
+pauvre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la
+mort dans le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le mal paraissait avoir repris tout
+son empire.</p>
+
+<p>C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'homme gris a son projet. Mais
+chut!</p>
+
+<p>Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur
+était venu mourir, Shoking se leva et s'approcha
+de la croisée.</p>
+
+<p>Une voiture venait de s'arrêter devant la grille
+et de cette voiture descendait l'homme gris, enveloppé
+dans un large manteau qui le couvrait de
+la tête aux pieds.</p>
+
+<p>Shoking courut à sa rencontre et lui prit le
+manteau, lorsque l'homme gris, l'ayant ouvert lui
+apparut dans cet humble costume qu'on lui voyait
+le soir à la taverne du Cheval-Noir.</p>
+
+<p>Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Maître! maître! venez vite, la pauvre petite
+est bien mal.</p>
+
+<p>L'homme gris le suivit sans mot dire.</p>
+
+<p>Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez comme elle est pâle dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ses pauvres lèvres sont décolorées,
+ajouta Suzannah.</p>
+
+<p>L'homme gris demeura impassible.</p>
+
+<p>Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je la guérirai, si je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent
+à la fois le prêtre, la femme et le mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... cela dépendra de Jefferies,
+attendons qu'il vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, murmura Shoking, c'est un
+échange d'existences qu'il va lui proposer.</p>
+
+<p>Une heure après, Jefferies arrivait et nous
+avons vu l'homme gris aller à sa rencontre et
+lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;La guérison de votre fille dépend de vous.</p>
+
+<p>Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la
+malade.</p>
+
+<p>Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela
+et crut qu'elle était morte.</p>
+
+<p>Mais le sourire n'avait point abandonné les
+lèvres de l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est
+entre vos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que
+puis-je donc faire pour sauver mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le dirai tout à l'heure.</p>
+
+<p>Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec moi.</p>
+
+<p>Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et
+les yeux pleins de larmes au chevet de sa fille
+endormie.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître
+l'homme gris et Shoking.</p>
+
+<p>Ce premier tenait à la main un petit coffret en
+bois des îles.</p>
+
+<p>L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli
+de charbons ardents.</p>
+
+<p>Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la
+chambre, l'homme gris ouvrit le coffret, qui était
+plein de cette poudre noirâtre dont il s'était déjà
+servi, et il en répandit le contenu sur le brasier.</p>
+
+<p>Soudain une fumée épaisse monta lentement
+dans la chambre et en quelques minutes l'eut envahie
+à ce point que les quatre personnes qui
+entouraient la malade ne purent se voir au travers.</p>
+
+<p>Cela dura environ un quart-d'heure.</p>
+
+<p>Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les
+murs, se dissipant insensiblement au milieu.</p>
+
+<p>Les murs goudronnés semblaient l'attirer et
+l'absorber à mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris
+à Jefferies.</p>
+
+<p>O miracle!</p>
+
+<p>La pâleur de la malade avait disparu, de belles
+couleurs rosées se répandaient sur ses joues et
+sa respiration, si faible tout à l'heure qu'on eût
+pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah
+était morte, sa respiration se faisait entendre
+avec une régularité sonore.</p>
+
+<p>Jefferies jeta un cri.</p>
+
+<p>Ce cri éveilla Jérémiah.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les yeux et reconnut son père.</p>
+
+<p>Alors un sourire angélique vint à ses lèvres.</p>
+
+<p>Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de
+baisers furieux.</p>
+
+<p>Et ses larmes brûlantes tombaient une à une
+sur le doux visage de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade
+hier, et j'ai cru que c'était fini... mais aujourd'hui,
+je sens que ça va mieux... beaucoup
+mieux...</p>
+
+<p>Elle fit un léger effort et se remit sur son
+séant.</p>
+
+<p>Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un
+autre sourire; puis elle vit Suzannah, et lui tendit
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie
+de caresses, si je pouvais vivre, comme je serais
+heureuse! Si tu savais comme on est bon pour
+moi... ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit le pauvre père en pleurant.</p>
+
+<p>L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-moi.</p>
+
+<p>Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor
+voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle
+trente fois encore l'expérience que je viens de
+faire, tu pourras emmener ta fille, non plus en
+voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant
+avec ivresse le grand air.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies,
+qui voulut se mettre à genoux.</p>
+
+<p>L'homme gris l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette
+poudre noire que je verse dans le charbon enflammé?</p>
+
+<p>Jefferies frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel,
+vous savez que je suis pauvre et misérable: ne
+viendrez-vous pas à mon aide?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de
+l'or qu'on la pourrait payer, Jefferies, cette précieuse
+substance qui peut sauver ta fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre
+diable qui, en ce moment, suspendit son âme
+tout entière aux lèvres de l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la vie d'un homme, répondit-il.</p>
+
+<p>Et alors Jefferies le regarda, en proie à un
+effroi indicible.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXI</h3>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;La vie d'un homme, la vie d'un homme!
+murmurait Jefferies avec un accent désolé; oh! je
+n'en ai qu'une à vous offrir. C'est la mienne.
+Prenez-la... mais sauvez ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris,
+suis-moi encore.</p>
+
+<p>Et il le fit redescendre au rez-de-chaussée,
+dans ce petit salon où Shoking s'était trouvé,
+quelques jours auparavant, métamorphosé en
+lord Vilmot.</p>
+
+<p>Auprès de la cheminée pendait un tuyau de
+caoutchouc qui correspondait avec la chambre de
+la malade.</p>
+
+<p>L'homme gris approcha de ses lèvres l'embouchure
+d'ivoire de ce tuyau, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Suzannah, descends.</p>
+
+<p>Jefferies était comme un homme privé de raison
+et se demandait, en regardant l'homme gris,
+ce que celui-ci voulait dire.</p>
+
+<p>Suzannah descendit.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde cette femme, dit alors l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ange, dit Jefferies, elle a veillé ma
+pauvre enfant chaque nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis huit jours elle a bien pleuré, va.</p>
+
+<p>A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah
+cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme qui a veillé ton enfant, reprit
+l'homme gris d'une voix émue et grave, cette
+femme qui l'a soignée avec le dévouement d'une
+soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui
+elle est?</p>
+
+<p>&mdash;Non, balbutia Jefferies.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'était la compagne dévouée, la
+femme devant Dieu d'un homme que tu as connu,
+d'un homme qui est mort... et mort par toi...</p>
+
+<p>Jefferies recula, frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;C'était la femme de Bulton, acheva l'homme
+gris.</p>
+
+<p>Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri
+d'horreur et tomba à genoux.</p>
+
+<p>Jamais peut-être il n'avait compris son infamie
+comme il la comprenait en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme,
+qui est une soeur pour ta fille, tu n'as pas seulement
+tué l'homme qu'elle aimait, tu vas faire plus
+encore...</p>
+
+<p>Jefferies, les cheveux hérissés, regardait tour à
+tour l'homme gris et Suzannah, et son coeur se
+remplit d'une ténébreuse épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es allé ce matin dans Well close square,
+reprit l'homme gris.</p>
+
+<p>Jefferies sentit ses cheveux se hérisser.</p>
+
+<p>&mdash;Calcraff t'a donné ses ordres...</p>
+
+<p>Pâle comme un mort, Jefferies baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as emporté de chez lui, avant de venir
+ici, un paquet recouvert d'une serge verte. Ce
+paquet renfermait le bonnet noir et la corde...</p>
+
+<p>Un cri sourd s'échappa de la poitrine de Jefferies.</p>
+
+<p>&mdash;Demain tu passeras cette corde au cou d'un
+homme appelé...</p>
+
+<p>Jefferies tremblait de tous ses membres, et en
+ce moment, il eût voulu mourir, car il pressentait
+quelque épouvantable révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle ce condamné? dit encore
+l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;John Colden, murmura Jefferies d'une voix
+éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demande à Suzannah qui est cet
+homme?</p>
+
+<p>Et comme le valet de Calcraff attachait sur
+Suzannah un regard éperdu:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frère! dit-elle.</p>
+
+<p>Alors Jefferies se leva tout d'une pièce.</p>
+
+<p>Sa face pâle se colora tout à coup et il s'écria
+d'une voix vibrante et sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez,
+mais je n'aiderai point Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit l'homme gris, il faut que
+tu l'aides, il faut que tu sauves John Colden.
+Si tu veux que ta fille vive, il faut que John Colden
+vive aussi.</p>
+
+<p>La loi du talion était une loi de mort jusqu'à
+présent, j'en veux faire une loi de salut.</p>
+
+<p>Jefferies, les cheveux hérissés, les yeux hagards
+ne répondait pas.</p>
+
+<p>Il regardait l'homme gris, il semblait se demander
+comment lui, Jefferies, pouvait faire ce que le
+lord mayor et tous les aldermen réunis ne pourraient,
+c'est-à-dire accorder la vie à un homme
+condamné à mourir.</p>
+
+<p>L'homme gris devina sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es
+pas la reine et tu ne saurais faire grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Jefferies affolé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas le bourreau, mais son valet...
+et tu ne passes pas la corde au cou du patient.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit encore Jefferies.</p>
+
+<p>Et il paraissait en proie à une sorte de délire.</p>
+
+<p>L'homme gris le prit par la main:</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, dit-il, tâche de retrouver ton
+sang-froid; je sauverai ta fille!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la sauverez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu me promets de faire ce que je te
+demande, et tu vas voir que ce que je te demande
+est possible.</p>
+
+<p>Jefferies se sentait un peu soulagé, et ce fut
+avec une sorte d'avidité qu'il leva de nouveau les
+yeux sur son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi bien et réponds-moi nettement,
+reprit l'homme gris:</p>
+
+<p>Si Calcraff était malade, le remplacerais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non. On ferait venir l'exécuteur de Manchester
+ou de Liverpool.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose
+une chose. Il est six heures et demie du
+matin, l'échafaud est dressé, le peuple s'agite et
+gronde à l'entour de Newgate. Le condamné est
+prêt... les draps blancs entre lesquels il doit traverser
+la cuisine sont tendus, et le malheureux
+s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff
+et par le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Calcraff n'a plus que quelques pas à faire,
+poursuivit l'homme gris. Tout à coup, il s'arrête,
+chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le temps
+d'envoyer chercher le bourreau de Manchester?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais Calcraff se porte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?</p>
+
+<p>Et, posant de nouveau la main sur l'épaule de
+Jefferies, l'homme gris ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Sans moi, ta fille serait morte depuis huit
+jours, et cependant elle vivra. Crois-tu donc que
+je ne puisse faire des choses impossibles en apparence?</p>
+
+<p>Jefferies le regardait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute encore, reprit-il. Ce que je te disais
+tout à l'heure arrivera. Au dernier moment, Calcraff
+tombera foudroyé. Alors c'est toi qui le
+remplaceras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Jefferries frémissant, que voulez-vous
+que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Tu passeras la corde au cou de John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Bon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras
+dans l'éternité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Jefferies d'une voix étranglée, et
+regardant Suzannah qui frissonnait et pleurait,
+ce n'est point la vie de John Colden que vous me
+demandez, c'est sa mort.</p>
+
+<p>Un sourire glissa sur les lèvres de l'homme
+gris.</p>
+
+<p>&mdash;Tu porteras la corde, qui doit servir demain
+à l'exécution, à un endroit que je te désignerai.</p>
+
+<p>Nous nous arrangerons de façon qu'elle ne serre
+pas trop le cou de John Colden, acheva l'homme
+gris.</p>
+
+<p>Jefferies continuait à ne pas comprendre.</p>
+
+<p>Mais il commençait à avoir une foi aveugle en
+cet homme qui disputait si victorieusement sa
+fille à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéirai, dit-il. Sur la vie de ma fille,
+que vous tenez entre vos mains, je vous jure que
+je serai votre esclave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Alors écoute-moi encore. A
+quelle heure, cette nuit, partiras-tu de chez toi
+pour aller présider à l'érection de l'échafaud?</p>
+
+<p>&mdash;A minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras la corde et les autres instruments
+du supplice?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! entre dans une maison de Farrington
+street qui porte le n° 189; tu monteras au
+troisième, tu frapperas à la porte de l'escalier et
+on t'ouvrira. Si tu exécutes de point en point ce
+que moi ou lord Vilmot te commanderons, John
+Colden ne mourra pas, et si John Colden ne
+meurt pas, ta fille sera sauvée.</p>
+
+<p>Jefferies regarda de nouveau Suzannah.</p>
+
+<p>L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'espérance
+brillait dans ses yeux.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Jefferies avait donné ses ordres aux sous-aides
+qui devaient dresser l'échafaud.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir il n'avait plus rien à faire.</p>
+
+<p>Il obtint de l'homme gris la permission de
+rester avec sa fille jusqu'à cinq heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Alors seulement il se retira.</p>
+
+<p>Shoking n'avait pas bougé non plus.</p>
+
+<p>Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit à
+part et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain nous allons jouer une grosse partie,
+mon ami, et il faut tout prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, maître? demanda
+Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Il peut se faire qu'il m'arrive malheur.</p>
+
+<p>&mdash;A vous? fit Shoking avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre
+depuis ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Maître!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand j'aurai sauvé John Colden, il se
+peut faire que je sois obligé de me cacher pendant
+quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien,
+mon ami, que je veux tenir la parole que j'ai
+donnée à Jefferies, du moment où il aura tenu la
+sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis
+pas ici, il faut que tu puisses, sans moi, continuer
+le traitement que je fais subir à Jerémiah. Je vais
+donc t'initier à mon secret.</p>
+
+<p>Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking
+dans une chambre voisine qu'il avait convertie en
+laboratoire de chimie. Le réchaud et la boîte à la
+poudre brune s'y trouvaient.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit qu'il y avait en Amérique une
+vallée dont le séjour guérissait rapidement la
+phthisie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et que cette guérison devait être attribuée
+non au climat, mais à certaines émanations résineuses
+qui se dégagent des arbres qui la couvrent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Ces émanations, poursuivit l'homme gris, je
+les ai analysées et j'ai constaté en elles un mélange
+de goudron et d'acide phénique.</p>
+
+<p>Le goudron seul serait impuissant, mais combiné
+avec l'acide phénique, il obtient un résultat
+décisif.</p>
+
+<p>&mdash;Après? dit Shoking, qui écoutait attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Cette poudre que tu me vois jeter chaque
+matin et chaque soir dans le réchaud n'est autre
+chose que le phénol pulvérisé. Tu trouveras ce
+phénol chez tous les apothicaires.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Si donc j'étais obligé de m'absenter, ou de
+me tenir caché pendant quelques jours, si je ne
+pouvais revenir ici, tu continuerais à brûler du
+phénol chaque matin et chaque soir dans la chambre
+de Jérémiah.</p>
+
+<p>&mdash;Oui maître, dit Shoking; et vous croyez que
+Jérémiah guérira?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr. Maintenant, va prendre tes
+habits ordinaires, tu redeviens Shoking pour ce
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vais avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>L'homme gris s'était enveloppé de nouveau de
+ce grand manteau qui le couvrait de la tête aux
+pieds.</p>
+
+<p>Une seule personne restait auprès de la malade,
+c'était Suzannah.</p>
+
+<p>Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme
+gris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle,
+faisant allusion à John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens toujours ce que j'ai promis, répondit-il.</p>
+
+<p>Shoking et lui s'en allèrent.</p>
+
+<p>L'ombre et le brouillard planaient déjà sur
+Londres.</p>
+
+<p>L'homme gris monta dans un cab avec Shoking,
+et indiqua Old Bailey au cocher.</p>
+
+<p>Mais comme le cab traversait Holborn street,
+l'homme gris souleva la petite trappe, et, paraissant
+changer d'avis, il fit arrêter le cab à la porte
+d'un armurier.</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi, dit-il à Shoking qui resta dans
+la voiture.</p>
+
+<p>L'armurier avait sans doute reçu déjà la visite
+de l'homme gris, car il le salua comme une connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce prêt? dit le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Honneur.</p>
+
+<p>Et l'armurier remit d'abord à l'homme gris une
+sorte de boule que celui-ci mit dans la poche de
+son manteau; puis un autre petit paquet enveloppé
+dans un morceau d'étoffe.</p>
+
+<p>Et enfin une canne.</p>
+
+<p>Shoking regardait et ne comprenait pas.</p>
+
+<p>L'homme gris, muni de ces objets, remonta
+dans le cab et dit à Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient
+que des fusils, des épées et des pistolets?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant,
+ils vendent aussi des cannes.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc faire de cette canne?
+dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras cela demain matin.</p>
+
+<p>Et il cria au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrêterez
+à la porte de la maison de banque Harris
+et Compagnie.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, l'homme gris descendait
+encore et laissait Shoking dans le cab.</p>
+
+<p>M. Harris, prévenu le matin par un mot jeté à la
+poste, était resté dans ses bureaux.</p>
+
+<p>Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien
+français qui avait des lettres de crédit d'un million.</p>
+
+<p>M. Harris reçut le chirurgien avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez annoncé votre visite, lui dit-il,
+et je me doute du motif qui vous amène.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? dit le prétendu chirurgien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain qu'on pend le condamné irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Et il vous serait agréable de voir l'exécution?</p>
+
+<p>L'homme gris fit un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout prévu, dit M. Harris.</p>
+
+<p>L'homme gris s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, ajouta le banquier.</p>
+
+<p>En même temps il sonna et dit à un garçon de
+bureau:</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi M. Smith.</p>
+
+<p>M. Smith était le commis qui, seul, couchait
+dans les bureaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le
+prétendu chirurgien, monsieur est la personne
+dont je vous ai parlé.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec nous, continua le banquier.</p>
+
+<p>Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite
+porte qui donnait sur un escalier.</p>
+
+<p>Cet escalier conduisait au premier étage de la
+maison.</p>
+
+<p>M. Smith avait pris une des lampes qui se
+trouvaient sur le bureau du banquier, et il passa
+le premier pour éclairer.</p>
+
+<p>Arrivé au premier étage, il poussa une porte et
+l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre
+spacieuse dans laquelle on avait dressé deux lits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous coucherez là, dit M. Harris, et je crois
+bien qu'on n'aura nul besoin de vous réveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dormirai pas, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris,
+le tapage qui se fera dans la rue, deux ou trois
+heures avant l'exécution, vous réveillera.</p>
+
+<p>Et M. Harris ouvrit la croisée et fit signe à son
+hôte d'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voyez-vous ce réverbère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste au-dessous qu'on dresse l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en serez pas à dix mètres et vous
+pourrez voir tous les détails de l'exécution.</p>
+
+<p>L'homme gris s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant
+à son commis, vous attendrez que monsieur soit
+rentré pour fermer les portes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le prétendu chirurgien, je reviendrai
+de bonne heure, entre neuf et dix.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car
+dès minuit, la rue sera complètement encombrée.</p>
+
+<p>L'homme gris se confondit en remerciements,
+donna une poignée de main à M. Smith, prit
+congé de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait
+toujours dans le cab.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Dans Farringdon street! ordonna l'homme
+gris au cocher.</p>
+
+<p>La maison dans laquelle il avait donné rendez-vous
+à Jefferies se trouvait tout à fait à l'angle
+de Fleet street et faisait face à la porte de la
+cité.</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec moi, dit l'homme gris à Shoking.</p>
+
+<p>Tous deux descendirent de voiture et s'engagèrent
+dans une allée assez étroite, d'où s'échappait
+cette odeur nauséabonde qui est particulière
+aux maisons populeuses.</p>
+
+<p>Ils montèrent au troisième étage, et là l'homme
+gris, ayant tiré une clef de sa poche, ouvrit une
+porte et introduisit Shoking dans un petit logement
+à peu près vide de meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui sommes-nous donc? demanda
+Shoking, tandis que son compagnon se procurait
+de la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai
+comme ça une douzaine de logis dans Londres,
+mais comme je les habite rarement, ils sont un
+peu négligés, comme tu vois.</p>
+
+<p>Shoking ne fit pas d'autre observation.</p>
+
+<p>L'homme gris ferma la porte et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu faire un noeud coulant?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! répondit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! essayons...</p>
+
+<p>Et il alla chercher une corde qui était pendue
+dans un coin de la chambre.</p>
+
+<p>Une corde toute neuve et tout à fait semblable
+à celle que Jefferies devait emporter de chez Calcraff
+pour pendre le malheureux John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Fais un noeud, dit-il en la tendant à Shoking.</p>
+
+<p>Shoking s'empara de la corde et exécuta le
+noeud avec une habileté incontestable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais fait un excellent valet de bourreau,
+dit l'homme gris en souriant.</p>
+
+<p>Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, regarde à ton tour.</p>
+
+<p>Et il fit un noeud qui parut à Shoking en tout
+semblable au sien.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu une différence entre eux? reprit
+l'homme gris en pliant la corde en deux, de
+façon à placer les deux noeuds à côté l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, donne-moi ton poignet.</p>
+
+<p>Shoking présenta son poing fermé.</p>
+
+<p>L'homme gris passa le noeud fait par Shoking
+autour du poignet en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que c'est ton cou.</p>
+
+<p>Et il tira sur la corde.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! fit Shoking, si c'était mon cou, je serais
+étranglé déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voyons l'autre, maintenant.</p>
+
+<p>Et dégageant le poignet du premier noeud, il
+le passa dans le second, c'est-à-dire dans celui
+qu'il avait fait lui-même.</p>
+
+<p>Puis il tira sur la corde.</p>
+
+<p>Mais, ô miracle! la corde eut beau serrer le poignet,
+Shoking n'éprouva aucune souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Comprends-tu, maintenant? dit l'homme
+gris.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non! répondit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant bien simple, je t'assure.
+Cette corde, qui est d'un bout à l'autre de la
+même couleur, est cependant composée de deux
+substances.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Chanvre d'un côté et caoutchouc de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Après? fit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;La corde aura la force de le soutenir un
+moment en l'air, mais le caoutchouc prêtera assez
+pour que le poids du corps n'entraîne pas la
+strangulation immédiate.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas
+avec cette corde-là...</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes complètement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas dit à Jefferies de venir ici?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comme cette corde est de la même
+épaisseur, de la même longueur et de la même
+couleur que celle que lui a donnée Calcraff...</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai mesurées la nuit dernière, dit
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Et sans vouloir s'expliquer davantage, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La vie de John Colden est entre tes mains,
+songes-y bien, car si tu te trompais, ni moi ni
+Jefferies ne pourrions le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit Shoking, soyez tranquille, je
+ne me tromperai pas. D'ailleurs, il y a pour cela
+un excellent moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de laisser le noeud fait du côté du
+caoutchouc.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris,
+quand Jefferies viendra, tu lui donneras
+cette corde en échange de celle qu'il apportera. A
+ce prix, je réponds de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Alors John Colden est sauvé, dit Shoking,
+car je réponds de tout. Mais que vais-je faire en
+attendant Jefferies?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, tu attendras. Jefferies sera ici à minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il sera parti?</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode
+d'arriver dans Old Bailey à minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il y aura une foule énorme et compacte
+qui se pressera aux abords.</p>
+
+<p>Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme
+gris.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas de cela, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu seras dans la rue et que tu voudras
+jouer des coudes pour qu'on te livre passage,
+tu entendras bien certainement des gens qui parlent
+le patois irlandais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Tu frapperas sur l'épaule de l'un d'eux, le
+premier venu.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu lui feras le signe mystérieux que je
+t'ai enseigné. Alors bien certainement cet homme
+te prendra par le bras et la foule s'écartera peu
+à peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques
+à la porte du banquier Harris.</p>
+
+<p>Je serai à la fenêtre, et je descendrai t'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, maître?
+demanda Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon garçon. Au revoir...</p>
+
+<p>Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre
+et redescendit.</p>
+
+<p>Le cab attendait toujours à la porte.</p>
+
+<p>L'homme gris y remonta et dit au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Mène-moi au tunnel de la Tamise.</p>
+
+<p>Le cab descendit Farringdon jusqu'à la rue
+qui longe le fleuve et porte son nom, Thames' street.</p>
+
+<p>C'est une longue artère qui sert, pour ainsi
+dire, de ceinture au midi, à la cité de Londres,
+et aboutit à la Poissonnerie.</p>
+
+<p>Là, elle change de nom et s'appelle Saint-George.</p>
+
+<p>Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur
+du Wapping.</p>
+
+<p>Une fois encore, l'homme gris entra dans Old
+Gravel lane, mais il ne s'arrêta point au public-house
+de master Wandstoon; il tourna à gauche
+et le cab s'arrêta devant l'espèce de tour qui sert
+d'entrée au tunnel.</p>
+
+<p>Le tunnel est peu fréquenté; la compagnie qui
+le possède perd son argent peu à peu, tant les
+passants sont rares, et les boutiques souterraines
+qui le bordent se ferment une à une.</p>
+
+<p>Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le
+tunnel, le soir surtout.</p>
+
+<p>Aussi le préposé à la perception fut-il quelque
+peu étonné de voir un homme bien mis jeter un
+penny sur son bureau, se présenter au tourniquet
+et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier
+qui descend au-dessous du fleuve.</p>
+
+<p>Mais l'homme gris ne se préoccupa point de cet
+étonnement.</p>
+
+<p>Il atteignit la galerie souterraine, allongea le
+pas et ne mit pas un quart d'heure à atteindre
+l'autre rive.</p>
+
+<p>Au bout du tunnel est un autre escalier semblable
+en tous points au premier.</p>
+
+<p>Quand on a gravi cet escalier, on trouve une
+ruelle, Swan lane, qui conduit à une chapelle.</p>
+
+<p>Autour de cette chapelle est un cimetière.</p>
+
+<p>Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme
+gris.</p>
+
+<p>Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des
+plus misérables de Londres, si misérable que le
+public-house, cet établissement qui foisonne partout
+ailleurs, y est rare.</p>
+
+<p>Cependant, il s'en trouve un à l'angle de Swan
+lane, et tout à fait en face de la chapelle et du cimetière.
+Et ce fut dans ce public-house que l'homme
+gris entra.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le public-house dans lequel l'homme gris entra
+était désert comme le quartier.</p>
+
+<p>Le landlord seul était assis derrière son
+comptoir.</p>
+
+<p>L'homme gris lui fit un signe,&mdash;ce signe mystérieux
+qui reliait entre eux les fils de l'Irlande.</p>
+
+<p>Et, tout aussitôt, le landlord perdit son visage
+impassible, et s'empressa de quitter le
+journal qu'il lisait à la lueur d'un maigre bec de
+gaz.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je le premier? dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, répondit le landlord. Le prêtre est
+arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors la porte est ouverte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous n'aurez qu'à la pousser.</p>
+
+<p>&mdash;Et le prêtre est seul?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à présent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre
+ici quelques minutes encore.</p>
+
+<p>Et il s'assit tout auprès de la porte, afin de voir
+ce qui se passait au dehors.</p>
+
+<p>La nuit était moins brumeuse qu'à l'ordinaire
+et avait même une certaine transparence qui permettait
+de voir à distance.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris
+était dans le public-house, qu'il entendit un bruit
+de pas dans l'éloignement.</p>
+
+<p>Puis ces pas se rapprochèrent et, enfin, un
+homme apparut et vint contourner la grille du cimetière.</p>
+
+<p>Cette grille était à peine à hauteur d'appui.</p>
+
+<p>Celui qui s'en approchait était de haute taille,
+et l'homme gris se dit;</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être <i>l'Américain</i>.</p>
+
+<p>L'Américain enjamba la grille et entra dans le
+cimetière. L'homme gris le suivit des yeux jusque
+auprès d'une tombe derrière laquelle il disparut
+tout à coup.</p>
+
+<p>On eût dit que la terre s'était entr'ouverte et
+l'avait englouti.</p>
+
+<p>L'homme gris ne s'en étonna point et conserva
+son poste d'observation.</p>
+
+<p>Peu après, un autre personnage, venant d'une
+direction opposée, se montra pareillement auprès
+de la grille, l'enjamba à son tour, suivit le même
+chemin et disparut, comme le premier, derrière la
+même tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Et de deux! fit l'homme gris.</p>
+
+<p>Puis il attendit encore.</p>
+
+<p>Enfin, dix minutes plus tard, deux autres
+hommes arrivèrent en même temps, et comme les
+premiers se perdirent au milieu du cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit l'homme gris.</p>
+
+<p>Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord:</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois, il est huit heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître.</p>
+
+<p>&mdash;A neuf heures précises tu siffleras, s'il n'y a
+personne dans la rue; ce sera signe que nous
+pouvons sortir.</p>
+
+<p>Le landlord s'inclina.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris quitta le public-house et se
+dirigea à son tour vers le cimetière dans lequel il
+pénétra de la même façon que les quatre personnes
+qui l'avaient précédé.</p>
+
+<p>Comme elles, il marcha droit à la tombe derrière
+laquelle elles avaient disparu.</p>
+
+<p>Cette tombe était un petit monument carré dans
+lequel on pénétrait par une porte que l'homme
+gris n'eut qu'à pousser et qui céda devant lui.</p>
+
+<p>Il se trouva alors au milieu d'une obscurité
+profonde, et il frappa trois fois du pied.</p>
+
+<p>Soudain, le sol fléchit sous lui, une dalle tourna
+comme une bascule et une sorte de crevasse se
+fit, par laquelle il disparut à son tour.</p>
+
+<p>Puis la dalle remonta et prit sa place.</p>
+
+<p>Le monument dans lequel l'homme gris était
+entré était un caveau de famille; et ce monument
+servait d'entrée à un souterrain que certainement
+peu de gens connaissaient.</p>
+
+<p>Après que la dalle, en tournant, lui eut livré
+passage, l'homme gris se trouva dans le souterrain.</p>
+
+<p>C'était une petite salle ronde autour de laquelle
+étaient rangés des cercueils de plomb portant
+différentes inscriptions.</p>
+
+<p>Une lampe était posée sur l'un d'eux.</p>
+
+<p>Et à la clarté de cette lampe l'homme gris put
+voir cinq personnes réunies au milieu de la salle.</p>
+
+<p>Ces cinq personnes étaient l'abbé Samuel et les
+quatre chefs fenians qui, au début de notre histoire,
+s'étaient donné rendez-vous dans l'église
+Saint-Gilles, à la messe de huit heures, le 27 octobre.</p>
+
+<p>Tous quatre saluèrent l'homme gris comme un
+supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit celui-ci, êtes vous prêts?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le premier, celui qu'à sa haute
+taille, l'homme gris avait reconnu pour l'Américain.</p>
+
+<p>J'ai huit cents hommes déterminés aux environs
+du pont de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi déjà
+les alentours de Saint-Paul, dit le second.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, dirent à la fois le troisième et le
+quatrième, nous avons réuni six mille personnes
+hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet
+street comme un torrent aussitôt que le signal
+sera donné.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il
+faut qu'avant dix heures tout le monde soit à son
+poste, car le bon peuple de Londres, qui veut
+voir pendre, escortera la charrette qui porte l'échafaud
+et ira grossissant à mesure que la charrette
+approchera de Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais
+souvenez-vous des grilles de Hyde-Park: nous
+les avons renversées en un clin d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi faudra-t-il faire des chaînes qui barreront
+la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, dit un autre, je réponds de
+nos gens.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit à son tour l'abbé Samuel, j'ai obtenu
+la permission de passer la nuit dans la cellule
+du condamné.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais l'espérer, dit l'homme gris. Je
+pensais qu'on ne vous laisserait entrer qu'un peu
+avant l'exécution.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à l'Américain:</p>
+
+<p>&mdash;Et la tasse de lait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira
+lui-même à Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;En répondez-vous toujours? car c'est le seul
+homme que je n'ai pu voir moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fenian d'Amérique, et je n'ai eu
+qu'à me faire reconnaître de lui pour qu'il m'obéît.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit un des chefs, nous répondons
+d'enlever le patient, mais ne sera-t-il pas mort?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, répondit l'homme gris.</p>
+
+<p>Il tira de nouveau sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Neuf heures, dit-il.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel saisit alors une corde qui pendait
+de la voûte et qui servait à faire mouvoir la
+dalle.</p>
+
+<p>En même temps l'homme gris éteignit la
+lampe.</p>
+
+<p>La dalle tourna et la salle souterraine se trouva
+de nouveau en communication avec le caveau supérieur,
+dont la porte était demeurée ouverte.</p>
+
+<p>L'Américain, qui était le plus grand, s'était
+placé au-dessous de l'ouverture.</p>
+
+<p>L'homme gris lui sauta sur les épaules et atteignit
+ainsi le caveau supérieur.</p>
+
+<p>Les trois autres chefs et l'abbé l'imitèrent.</p>
+
+<p>Puis quand tous furent en haut, l'homme gris
+se pencha et saisit l'Américain par les poignets.</p>
+
+<p>Alors, avec une force herculéenne, il le tira, à
+son tour, dans le caveau supérieur.</p>
+
+<p>Presque aussitôt après, on entendit un coup de
+sifflet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le landlord qui nous appelle, dit
+l'homme gris. Nous pouvons sortir.</p>
+
+<p>Et il se glissa le premier dans le cimetière.</p>
+
+<p>La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne
+restait plus de trace de ce mystérieux conciliabule
+qui avait eu lieu dans le caveau.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Tous les six sortirent du cimetière sans avoir
+été inquiétés et sans avoir vu l'ombre d'un policeman.</p>
+
+<p>L'homme gris marchait en avant.</p>
+
+<p>Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer
+dans le tunnel, chemin qu'avait déjà suivi
+l'homme gris, ils descendirent au bord de
+l'eau.</p>
+
+<p>Le fleuve était comme les rues, presque désert,
+et les innombrables bateaux à vapeur qui
+le sillonnaient pendant le jour étaient rentrés
+dans leurs débarcadères.</p>
+
+<p>Cependant, un peu sur la gauche, tout à fait au
+bord, un panache de fumée grise montait lentement
+dans le brouillard rouge.</p>
+
+<p>Ce fut vers ce panache que l'abbé Samuel et
+ses compagnons se dirigèrent.</p>
+
+<p>L'homme gris reconnut un petit steam-boat.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers l'Américain.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là le bateau à vapeur qui vous a
+amené?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le chef fenian.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le capitaine est à nous?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine et l'équipage. C'est à bord que
+j'ai organisé le signal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez paru si expert, dit l'homme
+gris qui sauta lestement sur le pont du petit bateau
+à vapeur, que je vous ai laissé le soin de
+préparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce
+que vous allez faire?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit l'Américain.</p>
+
+<p>Le prêtre, les quatre chefs et l'homme gris
+étant à bord, le capitaine du bateau prit le
+large.</p>
+
+<p>Alors l'Américain entraîna l'homme gris à l'avant
+du bateau et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous le dôme de Saint-Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il domine toute la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de là que va partir le signal.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir. Il y a un homme qui est
+caché tout en haut du dôme dans la lanterne, et
+cet homme nous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'est-il introduit dans l'église?</p>
+
+<p>&mdash;Il y est entré une heure avant qu'on ne
+fermât les portes et il s'est glissé dans l'escalier
+du dôme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez qu'on ne l'aura pas découvert?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr, car tout à l'heure, avec un télescope,
+j'ai pu voir non pas l'homme, la nuit
+n'est pas assez claire, mais un petit point rougeâtre
+qui n'était autre que le feu de son cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! après?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, dit l'Américain, c'est simple
+comme bonjour. Du haut du dôme, il a l'oeil
+fixé sur la Tamise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Dans la direction du pont de Londres qui
+est le point convenu entre nous.</p>
+
+<p>Le bateau à vapeur, qui était tout petit, fendait;
+l'eau avec la rapidité d'un cygne. Il passa sous
+le pont de Londres et vint stopper un moment
+entre ce pont-là, et celui du chemin de fer qui
+conduit à la gare de Cannons street.</p>
+
+<p>Soudain le capitaine, sur un signe de l'Américain,
+fit hisser un feu vert.</p>
+
+<p>L'homme gris avait compris, mais il regarda
+néanmoins attentivement.</p>
+
+<p>Au feu vert succéda un feu rouge, puis un feu
+violet, puis tout s'éteignit.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez maintenant, dit l'Américain.</p>
+
+<p>L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul
+qui dominait de sa coupole gigantesque toute la
+colline qui forme la cité de Londres.</p>
+
+<p>Et cette coupole s'illumina tout à coup d'une
+immense gerbe de lumière électrique qui rayonna
+successivement aux quatre points cardinaux de
+la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le signal, dit l'Américain.</p>
+
+<p>La lumière brilla environ deux minutes, mais
+ce fut assez pour éclairer Londres tout entier.</p>
+
+<p>Puis tout rentra dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Alors le petit bateau à vapeur se remit en mouvement,
+passa devant la gare de Cannons street
+et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette
+ruelle qui montait à la Cité.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, dit l'homme gris, que chacun
+soit à son poste. Il n'y a plus une minute à
+perdre.</p>
+
+<p>Et tandis que les quatre chefs se dispersaient
+pour rejoindre chacun l'armée mystérieuse qu'il
+avait recrutée et qui devait marcher sur Newgate,
+l'abbé Samuel et l'homme gris continuèrent leur
+chemin côte à côte.</p>
+
+<p>Le petit bateau à vapeur avait repris le
+large.</p>
+
+<p>Au bout de Sermon lane, l'abbé Samuel et son
+compagnon trouvèrent la rue Paternoster et se
+dirigèrent vers Saint-Paul.</p>
+
+<p>Ordinairement, la nuit, la Cité est déserte.</p>
+
+<p>Mais cette nuit-là elle était déjà envahie par
+une foule compacte qui se ruait vers Newgate.</p>
+
+<p>De nombreuses patrouilles de policemen circulaient
+en tous sens et il était facile de voir que
+le signal donné du haut de Saint-Paul avait été
+compris.</p>
+
+<p>Une véritable marée humaine montait de tous
+les bas-fonds de la Cité vers l'église cathédrale,&mdash;silencieuse,
+pressée, en bon ordre.</p>
+
+<p>Le peuple anglais n'est jamais bruyant.</p>
+
+<p>Cependant l'homme gris et l'abbé Samuel s'ouvrirent
+facilement un passage.</p>
+
+<p>A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils
+entendaient parler l'idiome irlandais plus fréquemment.</p>
+
+<p>Évidemment les soldats de la verte Erine se
+trouveraient au premier rang.</p>
+
+<p>Le prêtre disait de temps en temps à haute
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le confesseur du condamné. Laissez-moi
+passer.</p>
+
+<p>Et la foule s'écartait avec respect, et le prêtre,
+suivi de l'homme gris, put ainsi arriver jusqu'à
+ce carré formé par des chaînes et au milieu duquel
+allait se dresser l'échafaud.</p>
+
+<p>Les policemen étaient en force dans Old
+Bailey.</p>
+
+<p>L'homme gris en entendit un qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils
+auront le temps d'attendre.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel se fit reconnaître et la porte de
+Newgate s'ouvrit devant lui.</p>
+
+<p>Quant à l'homme gris, il s'était arrêté devant la
+maison de banque de M. Harris.</p>
+
+<p>Une lumière brillait au premier étage et il y
+avait un homme à une fenêtre.</p>
+
+<p>C'était M. Smith, le commis qui gardait la maison
+et était chargé d'en faire les honneurs, cette
+nuit-là, au prétendu chirurgien français.</p>
+
+<p>L'homme gris le salua de la main et M. Smith
+le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Je descends vous ouvrir, fit-il.</p>
+
+<p>Et, en effet, il vint entre-bâiller la porte et
+l'homme gris se glissa dans la maison.</p>
+
+<p>M. Smith avait un flambeau à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu
+autant de monde que ce soir, et d'aussi bonne
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en juger.</p>
+
+<p>Et M. Smith conduisit son hôte à cette chambre
+d'où on pouvait voir l'échafaud à une distance de
+dix pas, lorsqu'il serait dressé.</p>
+
+<p>Il posa dans un coin, et fort négligemment, la
+canne qu'il avait achetée chez un armurier
+d'Holborn street et dont il ne s'était pas séparé.</p>
+
+<p>Puis il plaça sur la cheminée les deux objets
+qu'il avait achetés en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Des instruments de chirurgie, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, dit alors le commis, si
+vous voulez vous coucher et prendre un peu
+de repos, je vous éveillerai quand il en sera
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie
+de dormir. Si vous le voulez, nous allons fumer
+un cigare.</p>
+
+<p>Il tira son étui de sa poche et le présenta au
+commis.</p>
+
+<p>M. Smith accepta un cigare et l'alluma.</p>
+
+<p>Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit à
+fumer avec ce recueillement particulier aux Anglais.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, le cigare avait produit
+son effet, et M. Smith dormait profondément.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, je suis chez moi.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le narcotique absorbé par le commis, dans la
+fumée du cigare que lui avait donné l'homme
+gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus
+à s'occuper de M. Smith.</p>
+
+<p>Il dormirait sept ou huit heures de suite et on
+pouvait faire tout le bruit possible sans qu'il
+s'éveillât.</p>
+
+<p>L'homme gris le prit donc à bras le corps et
+le porta sur un des lits.</p>
+
+<p>Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda.</p>
+
+<p>La foule commençait à être compacte dans Old
+Bailey.</p>
+
+<p>Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit,
+sans tapage, avec ce flegme silencieux qui est le
+côté saillant du caractère anglais.</p>
+
+<p>Deux escouades de policemen bordaient le carré
+formé par les chaînes qu'on avait tendues dès
+huit heures du soir.</p>
+
+<p>En France, une armée de sergents de ville serait
+bousculée par la foule en un clin d'oeil.</p>
+
+<p>En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre
+son petit bâton au-dessus de sa tête pour que la
+foule ne fasse pas un pas de plus.</p>
+
+<p>L'homme gris fumait tranquillement et, de
+temps en temps, il consultait sa montre.</p>
+
+<p>La foule grossissait toujours et de loin en
+loin quelques mots étouffés montaient aux oreilles
+de l'homme gris.</p>
+
+<p>Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais.</p>
+
+<p>Les chefs fenians avaient tenu parole.</p>
+
+<p>Tout ce monde qui remplissait Old Bailey
+était l'armée mystérieuse sur laquelle l'Irlande
+comptait pour délivrer John Colden.</p>
+
+<p>Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de
+toutes parts comme le clapotement des vagues
+sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure
+grandit tout à coup et l'homme gris vit les
+policemen agiter leurs petits bâtons.</p>
+
+<p>Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité
+d'Old Bailey, au coin de Fleet street,
+une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement.</p>
+
+<p>En même temps, il entendit résonner le pavé
+sous le pied d'un cheval et il vit apparaître
+cette charrette qui renfermait les bois de justice.</p>
+
+<p>Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient
+debout, ayant chacun une torche à la
+main.</p>
+
+<p>Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son
+paquet enveloppé de serge verte sous le bras,
+avait bien plutôt l'air du patient qu'on va
+pendre que du valet de l'exécuteur.</p>
+
+<p>La foule s'écartait devant le hideux véhicule
+et Jefferies arriva ainsi jusque sous la fenêtre
+de l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.</p>
+
+<p>Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur
+de sa fille.</p>
+
+<p>Il porta la main à son bonnet et, en même
+temps, il fit un petit signe mystérieux qui voulait
+dire sans doute:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt, ne craignez rien.</p>
+
+<p>Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les
+policemen détendirent un moment pour laisser
+passer le cortège.</p>
+
+<p>Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la
+tendirent de nouveau et le peuple respecta cette
+barrière et n'essaya pas d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Le véhicule s'était arrêté devant la troisième
+porte de Newgate et, comme l'avait dit M. Haris,
+tout à fait en face de cette croisée où se montrait
+l'homme gris.</p>
+
+<p>Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies
+faisait descendre une à une toutes les pièces du
+sinistre édifice.</p>
+
+<p>L'homme gris se prit à suivre avec une grande
+attention tous les détails de l'opération, qui dura
+environ deux heures.</p>
+
+<p>Cependant, de temps en temps, il jetait un
+furtif regard au-dessous de lui et fronçait le
+sourcil.</p>
+
+<p>Shoking n'arrivait pas.</p>
+
+<p>Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante
+qui assistait à la construction de l'échafaud,
+un coup de sifflet se fit entendre.</p>
+
+<p>Et, en même temps, à la lueur des torches,
+l'homme gris aperçut Shoking.</p>
+
+<p>Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue,
+suant à grosses gouttes, avait eu bien du mal à
+se frayer un passage au milieu de cette marée
+humaine.</p>
+
+<p>Mais, à force de jouer des coudes et de pousser
+l'un et l'autre, il avait fini par arriver jusqu'à
+la porte de M. Harris.</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi et cramponne-toi au marteau
+de la porte, lui cria l'homme gris.</p>
+
+<p>Deux minutes après, Shoking se glissait dans
+la maison et l'homme gris refermait vivement
+la porte.</p>
+
+<p>Puis il prenait le mendiant par la main, car il
+était descendu sans lumière, et il le conduisait
+dans cette chambre où la lueur des torches
+allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre.</p>
+
+<p>Il était alors deux heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit l'homme gris.</p>
+
+<p>&mdash;Jefferies a la corde et m'a laissé la
+sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans
+le bout du caoutchouc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à
+arriver jusqu'ici; j'avais beau faire des signes, je
+n'avançais pas facilement.</p>
+
+<p>Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit
+où dormait le commis et il fit un pas en arrière,
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que nous étions seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est
+pas celui-là qui nous gênera. Il dort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il peut s'éveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des
+pichenettes sur le nez. Il a fumé de l'opium.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! dit Shoking.</p>
+
+<p>Le travail des aides de Jefferies continuait,
+la sinistre plate-forme était dressée.</p>
+
+<p>Puis bientôt après, on vit s'élever la potence
+et Jefferies, montant au long d'une échelle, fixa
+à son extrémité le crochet destiné à supporter
+la corde.</p>
+
+<p>Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite
+la trappe fatale, et alors l'homme gris dit à Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait!...</p>
+
+<p>Les deux aides s'assirent tranquillement sur
+le bord de la plate-forme, les jambes pendantes
+au-dessus de la foule.</p>
+
+<p>Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que
+l'heure de l'exécution sonnât.</p>
+
+<p>Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte
+de Newgate qui était de plain-pied avec l'échafaud
+et par où devait sortir le condamné.</p>
+
+<p>Cette porte s'était ouverte et refermée sur
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit alors Shoking, je crois avoir
+compris ce qui va se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;La corde ne serrera pas assez le cou de
+John pour l'étrangler sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et la foule aura le temps de briser les
+chaînes, d'entourer l'échafaud et de le dépendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'homme gris, la corde cassera
+auparavant et le pendu tombera.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la corde cassera?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>Alors l'homme gris alla prendre la canne
+qui se trouvait dans un coin et à cette canne il
+ajusta une boule de cuivre qui était grosse
+comme une pomme, et puis une autre pièce qui
+n'était autre qu'une batterie de fusil.</p>
+
+<p>La canne était creuse et rayée comme le canon
+d'une carabine.</p>
+
+<p>&mdash;Un fusil à vent! dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est avec cela que vous couperez la
+corde?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi facilement que je coupe une balle
+sur la lame d'un couteau à vingt-cinq pas, répondit
+tranquillement l'homme gris.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Et pendant ce temps-là à quoi songeait John
+Colden, le condamné?</p>
+
+<p>Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont
+voués à une cause ou à une idée, savent être
+martyrs.</p>
+
+<p>On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait.
+Il l'avait même espéré un moment, alors
+qu'il était encore à Cold Bath fields.</p>
+
+<p>Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate,
+cette espérance était devenue de plus en plus
+faible, et elle avait fini par s'évanouir.</p>
+
+<p>Depuis qu'il était condamné, depuis surtout
+qu'il avait appris l'exécution de Bulton, John
+Colden se faisait peu à peu à cette idée que sa
+dernière heure approchait et qu'il irait dormir du
+dernier sommeil dans la Cage aux oiseaux, tout
+à côté de l'amant de la pauvre Suzannah.</p>
+
+<p>Et les jours passaient, et John comptait maintenant
+les heures.</p>
+
+<p>Il recevait tous les matins la visite de sir Robert,
+le sous-gouverneur, qui lui témoignait de l'amitié
+et ne cessait de lui dire qu'on s'exagérait beaucoup
+l'importance du dernier supplice et que cela
+n'avait absolument rien d'effrayant.</p>
+
+<p>John Colden souriait avec mélancolie et se bornait
+à répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai mourir.</p>
+
+<p>Enfin la veille de l'exécution était arrivée.</p>
+
+<p>La dernière journée d'un condamné est peut-être
+moins lugubre et moins monotone que celles
+qui la précèdent.</p>
+
+<p>Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du
+prêtre d'abord, ensuite du gouverneur; puis, dans
+le courant du jour, ce sont les dames des prisons
+qui viennent lui apporter des consolations.</p>
+
+<p>Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital,
+chargés de remplir le voeu du roi Edouard VI,
+viennent à leur tour.</p>
+
+<p>Cette dernière visite est peut-être celle qui
+touche le plus le malheureux qui va mourir.</p>
+
+<p>L'enfance a des accents, des paroles et des sourires
+qui vont droit à l'âme la plus endurcie.</p>
+
+<p>A huit heures, John Colden avait donc reçu la
+visite d'un prêtre.</p>
+
+<p>Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>C'était un ministre protestant.</p>
+
+<p>Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique
+la grâce de voir un ministre de sa religion,
+ce n'est que lorsqu'il a refusé inflexiblement
+les secours d'un prêtre anglican.</p>
+
+<p>Le ministre savait que John Colden était catholique.</p>
+
+<p>Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour
+la forme et en était-il ressorti aussitôt.</p>
+
+<p>Le gouverneur était venu ensuite, accompagné
+du shérif, qui avait demandé à John si, au moment
+suprême, il ne voulait pas dénoncer ses
+complices.</p>
+
+<p>John avait répondu négativement.</p>
+
+<p>A midi, le prêtre catholique s'était présenté.</p>
+
+<p>Celui-là, c'était l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>John avait, en le voyant, perdu son impassibilité,
+et quelques larmes avaient subitement roulé
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le
+condamné pendant plus d'une heure, et il l'avait
+préparé à la mort.</p>
+
+<p>Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait
+avec ses amis a sauver John Colden.</p>
+
+<p>Comment donc, alors qu'on était presque sûr
+des amis, ne lui avait-il pas laissé entrevoir le
+salut?</p>
+
+<p>Ceci tenait à la prudence de l'homme gris.</p>
+
+<p>Celui-ci avait dit la veille:</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux
+qui essayent de le sauver, d'une façon si malheureuse,
+si désespérée, si maladroite, qu'il les fait
+périr avec lui.</p>
+
+<p>Ainsi de John.</p>
+
+<p>Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère
+plus, car il pourrait nous trahir par son
+attitude confiante, éveiller l'attention de l'autorité,
+et faire échouer tous nos projets.</p>
+
+<p>Le prêtre quitta donc John en lui parlant du
+ciel et de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs.</p>
+
+<p>Il le quitta en lui promettant de revenir le soir
+et de passer la nuit en prières auprès de lui.</p>
+
+<p>Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames
+des prisons.</p>
+
+<p>Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la
+cellule s'ouvrit.</p>
+
+<p>Le gardien-chef lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;John, voici deux jeunes clercs du collége de
+Christ's hospital qui vienne vous visiter, selon la
+coutume établie par le roi Edward.</p>
+
+<p>Et John vit apparaître d'abord un grand jeune
+homme, le plus ancien des élèves, et un enfant,
+le dernier venu et le plus jeune.</p>
+
+<p>Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa
+un cri et se demanda si Dieu ne faisait pas un
+miracle en sa faveur.</p>
+
+<p>Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître
+l'enfant de Jenny l'Irlandaise, le petit Ralph,
+celui pour qui il allait subir le dernier supplice, le
+rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.</p>
+
+<p>Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres,
+et John maîtrisa sa joie.</p>
+
+<p>Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John
+Colden comme un ange descendu sur la terre.</p>
+
+<p>L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la
+raison et le courage d'un homme.</p>
+
+<p>Quand il eut fait un signe à John Colden, il se
+tourna vers son compagnon, le grand écolier:</p>
+
+<p>&mdash;George, lui dit-il, cet homme est Irlandais,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;On nous l'a dit, répondit l'écolier.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je lui parle, le langage de son
+pays?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le grand camarade avec étonnement,
+Anglais ou Irlandais, ne parlons-nous pas la
+même langue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande
+ont un idiome que je sais.</p>
+
+<p>John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant
+avec une muette extase.</p>
+
+<p>Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour
+venir te voir, mon bon John, toi qui m'as sauvé
+du moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit John dans la même langue, Dieu a
+donc fait un miracle?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit naïvement l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc fait un miracle pour que je vous
+voie sous cet habit, continua le condamné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Shoking et ma mère, et notre ami
+l'homme gris qui m'ont mis à Christ's hospital, répondit
+Ralph. Et je vois tous les jours ma mère
+et mon amie Suzannah.</p>
+
+<p>&mdash;Suzannah! murmura John, dont les yeux
+s'emplirent de larmes.</p>
+
+<p>Et l'enfant raconta au condamné comment il
+était entré à Christ's hospital, sous le nom de Ralph
+Waterley, et comment Shoking était devenu lord
+Vilmot.</p>
+
+<p>Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même,
+et il ne songeait plus qu'il allait mourir.</p>
+
+<p>N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance
+de l'Irlande?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils
+disent tous que tu seras pendu demain.</p>
+
+<p>&mdash;A sept heures, dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis sûr que non, moi.</p>
+
+<p>John tressaillit et regarda l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta
+l'enfant.</p>
+
+<p>Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme
+du condamné une voix confuse qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;La vérité est dans la bouche des enfants.</p>
+
+<p>Et son âme, où venait de se faire entendre cette
+voix mystérieuse, s'emplit tout à coup d'une vague
+espérance.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>John Colden regardait toujours Ralph, cherchant
+à lire sur son visage la cause de cette assurance
+avec laquelle il parlait de son salut.</p>
+
+<p>L'enfant était calme, il souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera.
+Notre ami l'homme gris l'a promis à ma mère, et
+tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le
+tient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher enfant de Dieu, répondit John,
+puisque vous n'êtes plus au moulin, que m'importe
+à présent de mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.</p>
+
+<p>John Colden secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre est venu, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Samuel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas
+promis, comme il l'a promis à ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné,
+j'avais fait le sacrifice de ma vie, j'attendais
+avec calme ma dernière heure, et voici que
+cet enfant vient ébranler mon courage.</p>
+
+<p>Le grand écolier de Christ's hospital écoutait
+sans la comprendre cette conversation du condamné
+et de son petit camarade.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce jeune homme,&mdash;il avait près de
+vingt ans,&mdash;était peu intelligent.</p>
+
+<p>Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était
+venu là comme il eût assisté à un cours.</p>
+
+<p>De temps en temps, pendant que Ralph et John
+Colden continuaient à causer, il tirait sa montre
+et paraissait trouver le temps long.</p>
+
+<p>De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait
+au trou vitré pratiqué dans la porte.</p>
+
+<p>C'était le surveillant qui avait le droit de voir,
+mais non pas d'entendre.</p>
+
+<p>Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la
+porte de la cellule s'ouvrit de nouveau.</p>
+
+<p>Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait.</p>
+
+<p>En même temps, le gardien chef dit aux deux
+élèves de Christ's hospital:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.</p>
+
+<p>Ralph se jeta au cou de John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant.</p>
+
+<p>John secoua la tête.</p>
+
+<p>Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui
+avait paru triste et résigné.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il encore, je sais bien que je vais
+mourir... adieu, mon jeune maître, je meurs pour
+l'Irlande et pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit
+alors le prêtre d'une voix grave et douce.</p>
+
+<p>Et John tressaillit encore, et ce vague espoir
+qui avait déjà envahi son âme, l'emplit de nouveau.</p>
+
+<p>Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura
+seul avec le condamné.</p>
+
+<p>Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine
+que John avait entendu déjà dans la nuit
+qui avait précédé l'exécution de Bulton, commençait
+à se faire entendre et perçait les murs épais
+de Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre
+échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que
+l'enfant me berçait d'un fol espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous disait-il, John?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on travaillait à me sauver.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le prêtre.</p>
+
+<p>John attacha sur lui un oeil éperdu:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez
+donc pas une espérance qui pourrait affaiblir mon
+courage. Ce matin, d'ailleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne
+pouvais pas rester avec vous jusqu'à la dernière
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant
+sa pensée, la joie que vous auriez éprouvée en
+apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous
+sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Et... maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, John, j'ai obtenu la permission
+de demeurer avec vous cette nuit; et comme je ne
+vous quitterai plus, je puis vous dire: on a l'espoir
+de vous sauver.</p>
+
+<p>John avait des battements de coeur terribles à
+mesure que le prêtre parlait.</p>
+
+<p>Celui-ci continua:</p>
+
+<p>&mdash;Nos frères travaillent: mais la Providence
+a quelquefois des vues secrètes, et le plan le
+mieux combiné peut échouer. A tout hasard, mon
+ami, il faut me faire votre confession et vous préparer
+à mourir saintement et noblement, comme
+un digne fils de l'Irlande que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on
+me sauver? Les murs de Newgate sont
+épais et les soldats veillent.</p>
+
+<p>Le prêtre ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le sourd murmure du dehors grandissait de
+minute en minute, pénétrant l'enceinte massive
+de la prison, comme une vibration de cloche gigantesque.</p>
+
+<p>John se mit à genoux; il se confessa, il écouta
+les exhortations du prêtre qui lui parlait toujours
+de la vie éternelle, comme si lui-même il eût
+perdu cette espérance qu'il avait mise tout à
+l'heure au coeur du condamné.</p>
+
+<p>Les heures passaient, et les bruits du dehors
+devenaient de plus en plus stridents.</p>
+
+<p>L'abbé tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq heures, dit-il, ils vont venir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit
+un moment à la gorge, nos amis ont échoué,
+vous voyez bien.</p>
+
+<p>Le prêtre ne répondit pas.</p>
+
+<p>Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des
+morts.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie, la porte de la cellule
+s'ouvrit et le lord gouverneur, le bon et jovial
+sir Robert M..., entra.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, voici l'heure... Vous
+n'avez plus que quelques mauvais instants à passer.</p>
+
+<p>Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff.</p>
+
+<p>Celui-ci s'approcha de John.</p>
+
+<p>&mdash;Au dernier moment, John Colden, lui dit-il,
+je vous adjure, au nom de Dieu et de la justice,
+de nommer vos complices, si vous en avez.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va
+vous conduire à la chapelle.</p>
+
+<p>Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent
+le condamné de ses entraves et l'aidèrent à s'habiller.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des
+morts.</p>
+
+<p>Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le
+jeune prêtre.</p>
+
+<p>Celui-ci était d'une pâleur mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pensa le condamné, il est comme
+moi, il a perdu tout espoir.</p>
+
+<p>Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté
+par le sous-gouverneur, le shériff et une escouade
+de gardiens, John monta à la chapelle.</p>
+
+<p>Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer
+la messe.</p>
+
+<p>Dans les pays protestants, il arrive souvent que
+les catholiques, qui sont en minorité, n'ont point
+d'église et célèbrent dans le temple, à de certains
+jours et à de certaines heures, les cérémonies de
+leur religion.</p>
+
+<p>Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle
+catholique.</p>
+
+<p>Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff
+demeurèrent en dehors, le prêtre revêtit ses habits
+sacerdotaux et dit la messe devant un autel
+improvisé.</p>
+
+<p>Comme il achevait, un bruit domina tous les
+autres bruits et vint frapper l'oreille du condamné
+prosterné sur les dalles.</p>
+
+<p>C'était le tintement lugubre des cloches de
+l'hôpital Saint-Barthélémy, qui sonnent des glas
+funèbres, une demi-heure auparavant et pendant
+tout le temps ensuite que dure l'exécution et que
+le corps du supplicié demeure accroché au gibet.</p>
+
+<p>Et John se releva, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve
+l'Irlande!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXXIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>John, le rough qui, la nuit précédente, avait
+conduit l'homme gris dans le logement de Betty,
+situé, comme on le sait, au-dessus de celui de
+Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails
+qu'il avait donnés sur le bourreau de Londres.</p>
+
+<p>Calcraff était un homme entre deux âges,
+d'une force herculéenne et d'un caractère sombre.</p>
+
+<p>Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible
+profession sont en proie à une éternelle tristesse.</p>
+
+<p>Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens
+et s'occupent d'anatomie avec une sorte
+de passion.</p>
+
+<p>Isolés de la société qui les repousse avec une
+muette horreur, les bourreaux vivent à l'écart,
+parlent peu, et se livrent ordinairement à des
+études sérieuses.</p>
+
+<p>La plupart sont sobres.</p>
+
+<p>Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir,
+faisait un repas frugal et se couchait.</p>
+
+<p>La veille des exécutions il ne soupait pas.</p>
+
+<p>Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff
+s'était contenté d'une tasse de thé et s'était mis au
+lit avant huit heures.</p>
+
+<p>Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.</p>
+
+<p>Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose,
+passer la corde au cou du condamné, lui rabattre
+le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans l'éternité.</p>
+
+<p>Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt.</p>
+
+<p>Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et
+demie du matin et ne se leva que lorsque la sonnerie
+d'un <i>réveil</i> placé sur la cheminée de sa
+chambre, se fit entendre.</p>
+
+<p>Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au
+coude dans un baquet d'eau froide et plaça
+sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se
+trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir
+dessus une gerbe glacée.</p>
+
+<p>Cet homme qui depuis trente années exerçait
+son terrible ministère n'avait jamais exécuté un
+patient sans être pris, deux ou trois heures auparavant,
+d'un tremblement nerveux dont il ne
+devenait maître qu'en s'administrant des douches
+d'eau glacée.</p>
+
+<p>Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son
+manteau, et descendit sans bruit l'escalier de
+sa maison, après avoir soigneusement fermé la
+porte.</p>
+
+<p>Well close square était désert, à cette heure matinale.</p>
+
+<p>Cependant il y avait un cab dans un angle de
+la place qui paraissait attendre le bourreau.</p>
+
+<p>Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la
+station de voitures la plus proche.</p>
+
+<p>Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le
+cabman ne lui fit aucune question.</p>
+
+<p>Il savait où il allait.</p>
+
+<p>Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un
+passage au milieu de la foule énorme qui de
+toute part se rendait à Newgate, mais devant
+Saint-Paul, le cabman s'arrêta.</p>
+
+<p>Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit,
+donna une demi-couronne au cabman et appela
+deux policemen, de qui il se fit reconnaître.</p>
+
+<p>Alors les deux policemen agitèrent leur bâton
+et, se plaçant à côté de lui, crièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Place! place à Calcraff!</p>
+
+<p>Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en
+entendant ces mots, et Calcraff passait.</p>
+
+<p>Le peuple de Londres a une superstition.</p>
+
+<p>Quiconque touche au bourreau, meurt de sa
+main quelque jour.</p>
+
+<p>Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur,
+et Calcraff put-il arriver jusqu'à la porte de Newgate,
+qui s'ouvrit aussitôt devant lui.</p>
+
+<p>Il était alors cinq heures et demie du matin.</p>
+
+<p>Ce fut le portier-consigne qui le reçut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes en avance, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, répondit Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Le condamné est catholique, comme vous
+savez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit Calcraff.</p>
+
+<p>&mdash;Et on lui dit la messe dans la chapelle.</p>
+
+<p>Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe
+de l'intérieur de la prison et il se rendit à
+la cuisine, selon son habitude.</p>
+
+<p>Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus,
+il était en proie à cette émotion qu'il ne parvenait
+jamais à dominer qu'au dernier moment.</p>
+
+<p>Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez boire votre tasse de lait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle
+se trouvait un bol de lait froid.</p>
+
+<p>Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette
+et sortit de la cuisine sans dire un mot.</p>
+
+<p>Deux gardiens l'accompagnaient.</p>
+
+<p>Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une
+petite salle qui prend le jour par en haut.</p>
+
+<p>C'est la salle de la toilette.</p>
+
+<p>C'est là que le bourreau et son aide attendent
+que le condamné sorte de la chapelle.</p>
+
+<p>C'est là que la remise leur en est faite solennellement.</p>
+
+<p>Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un
+énorme registre tout ouvert.</p>
+
+<p>Le gouverneur et les gardiens entrent avec le
+condamné dans cette salle, dont on ferme les
+portes...</p>
+
+<p>Alors le valet du bourreau ouvre une armoire
+dans laquelle il prend une ceinture de cuir et des
+courroies.</p>
+
+<p>Les courroies servent à entraver les jambes du
+condamné, la ceinture lui prend les mains, les ramène
+et les lie derrière le dos.</p>
+
+<p>Quand ces sinistres préparatifs sont terminés,
+le gouverneur de la prison, qui est venu là en
+grand uniforme, dit à Calcraff:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant cet homme est à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le reçois, dit Calcraff.</p>
+
+<p>Et il s'approche du registre ouvert et donne un
+reçu du condamné, qu'il signe de son nom et de
+son paraphe.</p>
+
+<p>Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé
+sur le ministre ou le prêtre qui l'assiste, et
+sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers l'échafaud.</p>
+
+<p>Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la
+toilette, Jefferies y était seul.</p>
+
+<p>Jefferies était plus pâle et plus tremblant que
+Calcraff et il dissimulait mal son émotion.</p>
+
+<p>Cependant Calcraff n'y prit pas garde.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, répondit le valet.</p>
+
+<p>Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le
+long du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez encore votre tremblement?
+demanda Jefferies après un silence.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais...</p>
+
+<p>Calcraff s'arrêta et porta la main à son front.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? fit Jefferies.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai comme du feu dans la poitrine et de la
+glace sur le front.</p>
+
+<p>Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est singulier, dit-il.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez pourtant vous habituer, depuis
+trente ans que vous êtes dans le métier,...
+dit Jefferies.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose...
+Oh! maintenant, voilà que c'est la tête qui me
+brûle... dit Calcraff.</p>
+
+<p>Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était
+levé tout à l'heure.</p>
+
+<p>Un éclair de sombre joie passa alors dans les
+yeux de Jefferies.</p>
+
+<p>En même temps les cloches de Saint-Barthélémy
+commencèrent à tinter, et, faisant un effort
+suprême, le bourreau se releva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je fasse mon métier...
+Bon! voilà que mes jambes fléchissent... Soutiens-moi
+donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies,
+qui sentait gronder dans son coeur une
+tempête de joie.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XL</h3>
+<br>
+
+
+<p>Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser
+l'offre que lui faisait Jefferies d'aller lui
+chercher une seconde tasse de lait.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient
+le condamné apparurent dans le corridor.</p>
+
+<p>Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait
+au mur et la souffrance qu'il éprouvait devenait
+de plus en plus vive.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.</p>
+
+<p>Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff
+sur le visage duquel il épiait avec anxiété
+les progrès de ce mal mystérieux dont il était subitement
+atteint.</p>
+
+<p>Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda
+le condamné qui entrait soutenu par le prêtre et
+par le sous-gouverneur.</p>
+
+<p>Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère
+rougeur monta à son front.</p>
+
+<p>La présence de l'abbé Samuel en ce lieu,
+c'était une attestation muette que l'homme
+gris continuait à veiller sur le malheureux qui
+croyait sa dernière heure arrivée.</p>
+
+<p>John était pâle, mais il marchait la tête haute,
+et s'il ne conservait que peu d'espoir, du
+moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.</p>
+
+<p>L'attitude de John était si noble, si résignée,
+si exempte de faiblesse, du reste, qu'une grande
+émotion s'était emparée de tous ceux qui composaient
+son funèbre cortége.</p>
+
+<p>Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur
+avait cessé de rire, et on voyait deux grosses
+larmes rouler dans ses yeux.</p>
+
+<p>Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous remettons cet homme, et il est à
+vous désormais.</p>
+
+<p>Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea
+pas de la place où il était.</p>
+
+<p>Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en
+perdant le point d'appui de la muraille.</p>
+
+<p>L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff,
+mais un regard de Jefferies le rassura.</p>
+
+<p>Ce dernier s'approcha alors du condamné avec
+les entraves et il lui passa la ceinture.</p>
+
+<p>John Colden n'opposa aucune résistance.</p>
+
+<p>Tout le monde se tenait à l'écart, comme si
+chacun avait eu peur de toucher à ces courroies
+maudites qui allaient réduire John Colden à l'impuissance.</p>
+
+<p>Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de
+lui, et il y eut un moment où les lèvres de Jefferies
+furent si près de l'oreille du prêtre qu'elles
+murmurèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Calcraff ne peut plus marcher... courage!</p>
+
+<p>John Colden entendit et le sang afflua à son
+coeur, et son visage pâle s'empourpra tout à
+coup.</p>
+
+<p>Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après
+la ceinture.</p>
+
+<p>Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies
+aux pieds.</p>
+
+<p>Alors le gouverneur de la prison, personnage
+qui n'apparaissait qu'aux grandes occasions, entra
+et fit un signe à Calcraff.</p>
+
+<p>Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha
+du registre et se mit à écrire d'une main tremblante
+le reçu du condamné.</p>
+
+<p>Mais, comme il ne manquait plus que sa signature
+au bas de l'acte, ses jambes fléchirent,
+ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je vais mourir.</p>
+
+<p>Ce fût un coup de théâtre.</p>
+
+<p>Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur
+et le shériff se regardèrent.</p>
+
+<p>Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse
+qui le prend. Ordinairement, c'est la veille
+qu'il l'a.</p>
+
+<p>On savait que Calcraff avait souvent un tremblement
+nerveux quelques heures avant les exécutions.</p>
+
+<p>Le shériff lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la
+loi. Du courage!</p>
+
+<p>Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à
+d'horribles convulsions et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le courage qui me manque,
+c'est la force.</p>
+
+<p>On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur
+tira de sa poche un flacon de sels.</p>
+
+<p>Calcraff essaya par deux fois de se relever, il
+ne le put pas.</p>
+
+<p>Cependant on n'était plus assez loin du mur
+d'enceinte de la prison pour ne pas entendre le
+murmure strident de la foule qui s'impatientait à
+mesure que l'heure approchait.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff,
+levez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les
+tortures n'avaient plus de nom.</p>
+
+<p>John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait
+qu'en ce moment sa vie tenait à un miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle
+et chacun de ses hurlements augmente l'agonie
+de ce malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en finir, dit le shériff.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit le gouverneur.</p>
+
+<p>Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis
+vingt ans pour ne le savoir remplacer au besoin,
+dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...</p>
+
+<p>Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions,
+et le shériff fit signe qu'il fallait passer
+outre.</p>
+
+<p>Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot:
+Courage.</p>
+
+<p>Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se
+mit en route.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre
+la cuisine.</p>
+
+<p>C'est par là, on le sait, que le condamné sort
+pour mourir.</p>
+
+<p>On avait tendu dans la cuisine deux grands
+draps blancs qui masquaient les fourneaux et formaient
+comme une ruelle.</p>
+
+<p>La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était
+encore fermée, mais on entendait, au travers, les
+trépignements et les sourds frémissements de la
+foule impatiente de voir mourir un homme.</p>
+
+<p>En ce moment John Colden sentit un peu de sa
+force d'âme l'abandonner.</p>
+
+<p>Comment pouvait-il croire encore qu'on allait
+le sauver?</p>
+
+<p>C'est à cette dernière minute qu'on offre au
+condamné un verre de gin.</p>
+
+<p>Le cuisinier se présenta donc avec un plateau
+sur lequel était un verre plein.</p>
+
+<p>John Colden le refusa.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? dit-il.</p>
+
+<p>Et il se remit en marche.</p>
+
+<p>Alors la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur
+et serré à la gorge par cette mystérieuse
+épouvante de la mort qui s'empare des plus
+braves.</p>
+
+<p>Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec
+le seuil de la porte et tout à l'entour une nuée
+de têtes qui vociféraient.</p>
+
+<p>Les torches des aides brûlaient encore.</p>
+
+<p>La corde pendait au gibet.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! dit le prêtre.</p>
+
+<p>Et il embrassa le condamné.</p>
+
+<p>John Colden fit un effort suprême, et, franchissant
+le seuil de la porte, il se trouva sur l'échafaud.</p>
+
+<p>Alors, il promena un dernier regard, un regard
+où se lisait encore un reste d'amour pour la
+vie, mélangé à une résignation toute chrétienne.</p>
+
+<p>Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.</p>
+
+<p>John se retourna et chercha le prêtre des
+yeux.</p>
+
+<p>Le prêtre n'était plus là.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu
+sauve l'Irlande!</p>
+
+<p>Et comme il regardait encore, cherchant dans
+cette marée humaine un visage ami, Jefferies
+lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne
+vit plus rien!</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Pour comprendre maintenant ce qui allait se
+passer, il faut sortir de Newgate, abandonnant un
+moment John Colden, qui avait déjà la corde au
+cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre
+l'homme gris et Shoking. Ceux-ci n'avaient pas
+bougé de cette chambre dans laquelle le commis
+dormait toujours profondément.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'heure où les cloches de Saint-Barthélémy
+avaient commencé à se faire entendre,
+l'homme gris, accoudé à la fenêtre, dominant cette
+nuée de têtes d'où montait, un murmure plus strident
+de minute en minute, avait tranquillement
+fumé cigare sur cigare. La lueur des torches,
+que les sous-aides du bourreau avaient fichées
+aux quatre coins de l'échafaud, projetait dans la
+chambre assez de clarté pour que l'homme gris et
+Shoking se passassent de lumière.</p>
+
+<p>Au petit jour, les torches s'éteignirent; puis les
+cloches commencèrent à tinter. Alors l'homme
+gris quitta la fenêtre et dit à Shoking:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avoir besoin de ton épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir.</p>
+
+<p>Il ferma la fenêtre et alla prendre sur la cheminée
+cette boule de cuivre qu'il avait apportée
+dans sa poche et qui avait la grosseur d'une
+pomme de calville.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde bien, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Cette boule est creuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est pleine d'air comprimé et si elle
+éclatait, elle produirait l'effet d'une bombe: c'est-à-dire
+que ses éclats iraient tuer à cent mètres et
+briseraient tout ce qu'ils rencontreraient...</p>
+
+<p>&mdash;Après? fit Shoking avec curiosité.</p>
+
+<p>L'homme gris prit ensuite la canne à laquelle il
+ajusta une petite crosse.</p>
+
+<p>Puis il vissa la boule en dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que cela ressemble à un fusil, dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est un.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la balle?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le canon. Vois-tu la détente?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette détente fait mouvoir un piston;
+ce piston descend dans la boule pleine d'air
+comprimé et soulève une soupape.</p>
+
+<p>La soupape laisse échapper un jet d'air et ce jet
+d'air chasse la balle avec autant de force qu'une
+charge de poudre.</p>
+
+<p>Le canon est rayé et la balle va tout droit à
+son but, pour peu que le tireur ait visé juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! répondit l'homme gris, un fusil à
+vent ne fait pas de bruit: sans cela je me servirais
+d'une arme à feu.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit encore Shoking, qu'arriverait-il
+si votre balle ne coupait pas la corde?</p>
+
+<p>&mdash;John Colden serait perdu.</p>
+
+<p>Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc avez vous besoin de mon
+épaule?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me faire un point d'appui et viser
+plus juste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Le fusil était prêt. L'homme gris s'approcha de
+la fenêtre, mais, au lieu de l'ouvrir, il passa sa
+main gauche sur un des carreaux, et Shoking
+entendit un sourd crépitement.</p>
+
+<p>Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme
+gris venait de couper une vitre.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? dit Shoking.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais un passage à la balle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut tout prévoir, et que si la
+fenêtre était ouverte, nous pourrions être aperçus
+des gens qui seront sur l'échafaud au dernier
+moment. Les cloches sonnaient toujours et le
+jour grandissait.</p>
+
+<p>La foule avait peine à contenir son impatience,
+car le moment approchait.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi là, dit l'homme gris en plaçant Shoking
+au milieu de la chambre, à deux pas de la
+fenêtre et tiens-toi bien quand tu sentiras le canon
+du fusil sur ton épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, répondit Shoking, je serai
+aussi immobile qu'une statue.</p>
+
+<p>L'homme gris s'approcha de la fenêtre et attendit,
+la montre à la main.</p>
+
+<p>Sept heures sonnèrent. Au même instant, la
+porte de Newgate s'ouvrit et le condamné parut.</p>
+
+<p>La foule se prit à trépigner et on entendit de
+sourds craquements. C'étaient les chaînes qui
+entouraient l'échafaud qui se brisaient sous l'effort
+de la foule.</p>
+
+<p>L'homme gris vit John Colden debout sur l'échafaud,
+à côté de Jefferies, plus pâle que lui.</p>
+
+<p>Et alors il revint derrière Shoking et appuya le
+canon du fusil sur son épaule.</p>
+
+<p>Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamné,
+la trappe joua et un immense murmure
+monta des profondeurs de la foule.</p>
+
+<p>John Colden se balança dans les airs l'espace
+d'une seconde. Soudain l'homme gris pressa la
+détente et la balle siffla.</p>
+
+<p>Soudain aussi la corde fut coupée en deux, à un
+pied ou deux de la tête de John Colden.</p>
+
+<p>Et le pendu tomba sur le sol, en même temps
+qu'une nouvelle rumeur se faisait entendre... La
+foule avait brisé les chaînes, envahi l'espace resté
+libre autour de l'échafaud, bousculé les policemen
+et renversé l'échafaud...</p>
+
+<p>Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la
+fenêtre et purent voir un spectacle inouï.</p>
+
+<p>Les fenians étaient maîtres du terrain et ils
+emportaient John Colden évanoui, mais vivant.</p>
+
+<br>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit l'homme gris à Shoking,
+sauvons-nous et au plus vite, car il ne fait pas
+bon ici désormais.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLII</h3>
+<br>
+
+
+<p>On lisait le lendemain dans le <i>Times</i>.</p>
+
+<p>«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté
+la reine s'aperçoive des périls que nous
+courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours
+croissante du fenianisme.</p>
+
+<p>Ce n'est plus seulement la police qu'il faut
+armer et mettre en campagne.</p>
+
+<p>La police est insuffisante vis-à-vis de cette
+armée occulte, souterraine, et qui menace notre
+ordre social jusque dans ses fondements.</p>
+
+<p>C'est avec une profonde stupeur que nous avons
+appris et que l'Europe apprendra ce qui s'est
+passé hier.</p>
+
+<p>Un Irlandais, appelé John Colden, condamné
+à mort pour crime d'assassinat, a été enlevé sur
+l'échafaud même et soustrait à la vindicte publique.</p>
+
+<p>Diverses circonstances mystérieuses ont précédé
+et suivi cet événement étrange et audacieux.</p>
+
+<p>Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à
+Newgate vers six heures du matin pour y remplir
+son ministère, a été pris subitement de convulsions
+et de coliques, et comme il était impossible
+de surseoir à l'exécution, c'est son valet,
+nommé Jefferies, qui l'a remplacé.</p>
+
+<p>Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est
+monté sur l'échafaud.</p>
+
+<p>On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé
+ensuite du bonnet noir et la trappe s'est ouverte,
+lançant le patient dans l'espace.</p>
+
+<p>Mais au même instant la corde s'est cassée,
+et le patient est tombé sur le sol, encore vivant.</p>
+
+<p>Au même instant aussi le peuple a brisé les
+chaînes qui entouraient l'échafaud, et, malgré la
+police, malgré la force armée, le patient à été
+enlevé et emporté.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent il a été impossible de savoir
+ce qu'il était devenu.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze
+mille Irlandais entouraient l'échafaud, et que le
+peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse
+aux exécutions, n'avait pu approcher.</p>
+
+<p>Les policemen de service dans la Cité ont affirmé
+que, dès la veille, neuf ou dix heures du
+soir, une véritable marée humaine avait envahi
+les abords de Newgate, et que l'élément irlandais
+y dominait.</p>
+
+<p>Un brigadier de policemen était même allé à
+Scotland Yard avertir sir Richardson, le chef
+de la police de Londres.</p>
+
+<p>Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné
+le but réel de cette manifestation populaire,
+et il s'est borné à doubler le nombre des
+policemen.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et
+quand la foule a fini par s'éclaircir, qu'on a fini
+par comprendre ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>D'abord on a cru que Jefferies, le valet du
+bourreau, était le complice des fenians et qu'il
+avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès
+lors, se serait brisée facilement sous le poids
+du condamné.</p>
+
+<p>Mais il a fallu renoncer à cette supposition et
+reconnaître l'innocence de Jefferies.</p>
+
+<p>La corde a été coupée par une balle, au moment
+même où elle se tendait.</p>
+
+<p>On a retrouvé cette balle dans le mur de la
+prison, un peu à gauche de la porte.</p>
+
+<p>Cependant on n'avait pas entendu de coup de
+feu.</p>
+
+<p>A force de recherches, voici ce qu'on a appris:</p>
+
+<p>Tout le monde connaît à Londres la grande
+maison de banque Harris et Cie.</p>
+
+<p>Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis
+Newgate et précisément en face de l'endroit
+où on dresse ordinairement l'échafaud.</p>
+
+<p>Un seul employé couche dans la maison.</p>
+
+<p>Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris,
+demeurent dans l'agglomération et arrivent
+le matin par les chemins de fer ou les omnibus.</p>
+
+<p>L'étonnement de ces divers employés a été
+grand lorsqu'ils ont trouvé la porte fermée à dix
+heures du matin.</p>
+
+<p>La police avait fini par faire évacuer Old
+Bailey, l'échafaud avait disparu et tout était
+rentré dans l'ordre accoutumé.</p>
+
+<p>Cependant le caissier avait frappé vainement,
+la maison demeurait close et l'employé gardien
+ne paraissait pas.</p>
+
+<p>Un serrurier a ouvert la porte.</p>
+
+<p>Alors on est monté dans la chambre où M. Smith,
+c'est le nom de cet employé, couche ordinairement.</p>
+
+<p>On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond
+sommeil, dont il a été impossible de le tirer
+tout d'abord.</p>
+
+<p>Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté
+qu'il était sous l'influence d'un narcotique puissant,
+et ce n'est qu'en lui faisant respirer de
+l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler
+à la vie.</p>
+
+<p>Pressé de questions, l'employé a répondu
+alors qu'il avait, sur l'ordre de M. Harris, introduit
+la veille, dans sa chambre, un Français
+curieux de voir de près une exécution capitale,
+que ce Français lui avait offert un cigare et que
+lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré
+trois gorgées de fumée.</p>
+
+<p>La police a été avertie.</p>
+
+<p>Elle a commencé par découvrir un carreau de
+la fenêtre coupé avec un diamant; puis elle a
+retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à
+vent, celui qui a servi sans doute à chasser la
+balle qui est allée s'enfoncer dans le mur de
+Newgate, après avoir opéré la section de la
+corde.</p>
+
+<p>A propos de fusil à vent, il faut que la police
+de Londres nous permette de lui donner un
+conseil.</p>
+
+<p>En France, le fusil à vent est une arme prohibée,
+et en France on a raison.</p>
+
+<p>En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun
+bruit et qui peut, par conséquent, servir à commettre
+des crimes, est vendue publiquement chez
+tous les arquebusiers.</p>
+
+<p>Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons
+pas que cette liberté doive s'étendre jusqu'à
+permettre la vente d'un engin qui peut être
+employé d'une manière aussi funeste.</p>
+
+<p>M. Harris, averti par la police, s'est empressé
+d'accourir, et voici les renseignements qu'il a
+donnés:</p>
+
+<p>Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe,
+se disant chargé par le gouvernement
+de son pays d'une mission scientifique, s'est
+présenté porteur d'une lettre de crédit importante.</p>
+
+<p>M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement
+à sa disposition et accéder à tous ses désirs.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de
+visiter Newgate, Saint-Barthélémy, et enfin qu'il
+s'est installé dans cette chambre de la maison de
+banque, dans le but, disait-il, de faire des études
+sur la mort par strangulation.</p>
+
+<p>Cet audacieux étranger est-il réellement Français?
+On en doute.</p>
+
+<p>Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était
+de connivence avec les fenians qui ont enlevé
+John Colden.</p>
+
+<p>On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer
+que la police l'arrêtera.</p>
+
+<p>Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff
+a été pareillement l'objet d'une enquête.</p>
+
+<p>On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné
+dans une tasse de lait.</p>
+
+<p>Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au
+fond du bol, a déclaré qu'il n'y avait aucune trace
+de poison.</p>
+
+<p>Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques
+heures.</p>
+
+<p>Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater
+qu'un trou avait été percé dans le plafond de son
+laboratoire.</p>
+
+<p>Ce trou, comme on va le voir, a été un indice
+précieux pour la police...»</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'article du <i>Times</i> continuait ainsi:</p>
+
+<p>«Calcraff demeure dans Well close square,
+quartier du Wapping.</p>
+
+<p>Il habite une maison de chétive apparence occupée
+par un public-house au rez-de-chaussée
+et par des gens sans aveu aux étages supérieurs.</p>
+
+<p>Parmi ces derniers est une femme, si on peut
+donner ce nom à une créature perdue de vices
+et de débauches, qui vit avec les matelots et
+les voleurs, et est perpétuellement en état d'ivresse.</p>
+
+<p>Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une
+chambre juste au-dessus du laboratoire de Calcraff.</p>
+
+<p>C'est donc chez elle que le trou a été percé à
+l'aide d'une tarière.</p>
+
+<p>Betty a été arrêtée.</p>
+
+<p>Mais elle a prouvé qu'elle n'avait point passé
+la nuit chez elle depuis trois jours.</p>
+
+<p>Seulement, elle s'est souvenue avoir passé la
+soirée dans une taverne appelée le Black horse,
+en compagnie de deux hommes qu'elle a parfaitement
+dépeints.</p>
+
+<p>L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent
+à la canaille de Londres.</p>
+
+<p>C'est un rough appelé John.</p>
+
+<p>Il a été facile de le retrouver dans un public-house
+où il buvait sans relâche depuis l'avant-veille,
+montrant complaisamment une poignée
+d'or qui lui avait été donnée, disait-il, par lord
+Vilmot.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que lord Vilmot?</p>
+
+<p>Nul ne le sait, et, en dépit des assertions du
+rough, aucun membre du parlement ne porte ce
+nom-là.</p>
+
+<p>Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur
+excentrique qui se déguise en mendiant et court
+les tavernes du Wapping en se faisant appeler
+Shoking.</p>
+
+<p>Pressé de questions et menacé d'être mis en
+prison, John a fait des aveux.</p>
+
+<p>Il a reconnu qu'il avait passé la soirée au
+Black horse avec Betty et un certain personnage
+dont il a donné le signalement et qui n'est connu
+dans le Wapping que sous le sobriquet de
+l'<i>homme gris</i>.</p>
+
+<p>Cet homme gris l'aurait aidé à coucher Betty
+ivre morte sur un banc de Well close square et
+à lui voler ensuite la clé de sa chambre.</p>
+
+<p>Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce
+mystérieux lord Vilmot, qui est, paraît-il, introuvable,
+se sont introduits dans la chambre de
+Betty, tandis que cette créature dormait à la belle
+étoile.</p>
+
+<p>Alors l'homme gris a percé un trou dans le
+plancher, au-dessus du laboratoire de Calcraff,
+afin, disait-il, de se procurer de la corde de pendu
+pour plaire à lord Vilmot.</p>
+
+<p>Mais, le trou percé, cet homme a renvoyé le
+rough et il est resté seul dans la chambre de
+Betty.</p>
+
+<p>A quoi a servi ce trou?</p>
+
+<p>On a fini par le découvrir.</p>
+
+<p>Calcraff prend du thé le soir, et la théière dont
+il se sert était précisément au-dessous de ce trou
+sur une table.</p>
+
+<p>Le même chimiste qui avait analysé le bol
+de lait, a trouvé dans la théière une substance
+vénéneuse qui a occasionné les vomissements et
+les tranchées auxquelles il s'était trouvé en proie
+le lendemain.</p>
+
+<p>On a tout lieu de croire que les fenians, dont
+l'homme gris paraît être un agent important,
+avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner
+du temps et faire surseoir l'exécution.</p>
+
+<p>Enfin, le rough John, ayant été mis en rapport
+avec M. Harris, lui a dépeint ce personnage
+appelé l'homme gris avec une exactitude si parfaite
+que le banquier a cru reconnaître le Français
+Firmin Bellecombe.</p>
+
+<p>La police continue ses investigations, mais
+jusqu'à présent elle n'a pu découvrir ni le prétendu
+lord Vilmot ni l'homme gris.</p>
+
+<p>Il est probable que ces deux hommes sont
+affiliés au fenianisme.»</p>
+
+<p>Ainsi se terminait l'article du <i>Times</i>.</p>
+
+<p>Or, il était dix heures du matin, et lord Palmure,
+qui achevait de déjeuner, en avait fait la
+lecture à sa fille miss Ellen.</p>
+
+<p>Miss Ellen était demeurée impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit
+enfin le noble lord.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit-elle, je pense que le
+<i>Times</i> se trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle
+l'homme gris est affilié aux fenians?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Times</i> se trompe. Cet homme n'est point
+un affilié, c'est leur chef suprême.</p>
+
+<p>Lord Palmure eut un geste d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme poursuivit miss Ellen, est le
+même qui nous a enlevé Ralph.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Le même qui a osé venir ici... en pleine
+nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc vu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est un Français?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Il parle le français, l'anglais
+et l'allemand avec une remarquable pureté.</p>
+
+<p>Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-là
+qui vous a mis un masque de poix sur le
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui a sauvé Ralph du moulin,
+c'est lui qui l'a fait disparaître.</p>
+
+<p>&mdash;Et où peut-il être cet enfant? dit encore
+lord Palmure.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père. Il est aujourd'hui, sous un
+nom d'emprunt, inscrit sur les registres de
+Christ's hospital et, par conséquent, inviolable.</p>
+
+<p>Lord Palmure poussa un cri de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment savez-vous tout cela? dit-il.</p>
+
+<p>Miss Ellen fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, mon père, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me
+suis fait un serment.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de briser l'oeuvre tout entière, en
+terrassant l'ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où les fenians n'auront plus de chef,
+ils seront vaincus.</p>
+
+<p>&mdash;Et, selon vous, ce chef est cet <i>homme gris</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est avec lui que vous voulez lutter?</p>
+
+<p>&mdash;Je lutterai et je triompherai, dit froidement
+mis Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mais à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de m'interroger, mon père, au lieu
+de vouloir pénétrer mes projets, vous les servirez
+aveuglément.</p>
+
+<p>&mdash;Mais.</p>
+
+<p>Un sourire altier vint aux lèvres de la jeune
+fille:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis
+qu'une femme, une enfant même, et il est temps
+encore que je reste dans mon rôle. Cependant
+j'ai la foi qui fait les âmes hardies, j'ai la volonté,
+j'ai le génie!...</p>
+
+<p>Seule, toute seul, si vous le voulez, mon père,
+j'engagerai avec le personnage mystérieux que
+je hais, une lutte dans laquelle il succombera, je
+vous le jure.</p>
+
+<p>Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte
+d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obéisse.</p>
+
+<p>&mdash;Sans m'interroger jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le noble lord.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le promettez, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>Un éclair passa dans les yeux de miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle,
+je saurai bien t'arracher ton masque et
+te faire dire ton vrai nom.</p>
+
+<p>A nous deux?</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc
+juré la perte de l'homme gris.</p>
+
+<p>Était-ce parce que ce mystérieux personnage
+avait osé s'introduire chez elle en pleine nuit et
+lui tenir un langage plein d'audace?</p>
+
+<p>Était-ce parce qu'il s'était jeté au travers des
+projets de lord Palmure et lui avait arraché cet
+enfant sur lequel le noble pair avait fondé de
+secrètes espérances de fortune?</p>
+
+<p>Était-ce enfin parce que cet homme l'avait,
+par deux fois, tenue courbée sous son regard dominateur?</p>
+
+<p>Non, miss Ellen eût peut-être pardonné tout
+cela.</p>
+
+<p>Elle haïssait maintenant l'homme gris, elle
+s'était fait le serment de lui voir un jour au
+cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris
+avait son secret.</p>
+
+<p>Et qu'il nous soit permis de nous reporter à ce
+jour où il lui était apparu dans cette petite
+chambre d'une maison de Sermon lane où la
+jeune patricienne allait revêtir son costume de
+dame des prisons.</p>
+
+<p>On se rapelle ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>L'homme gris avait dit à miss Ellen:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais où sont les lettres d'amour que
+vous avez écrites au malheureux Dick Harrisson.</p>
+
+<p>Et dès lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il
+avait voulu.</p>
+
+<p>Elle avait consenti à céder son voile noir et
+sa robe de laine à Suzannah l'Irlandaise; elle
+avait attendu dans cette chambre le retour de la
+maîtresse de Bulton.</p>
+
+<p>Puis, quand Suzannah était revenue, lorsqu'elle
+lui avait rendu ce costume que miss Ellen
+considérait désormais comme souillé par un
+impur contact, elle l'avait entassé pièce à
+pièce, à l'exception de la plaque de cuivre, dans
+le poêle de faïence, qui se trouvait dans la
+chambre et elle y avait mis le feu.</p>
+
+<p>On se souvient encore que l'homme gris, en
+quittant miss Ellen, lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, à minuit, je serai chez vous.</p>
+
+<p>L'homme gris n'avait point tenu sa parole.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez
+elle, avait trouvé une lettre sur sa cheminée.</p>
+
+<p>D'où venait-elle? qui l'avait apportée?
+mystère!</p>
+
+<p>La lettre était ainsi conçue:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Miss Ellen,</p>
+
+<p>Je m'absente pour quelques jours et ne puis
+être au rendez-vous que je vous ai donné. Ne
+craignez rien, <i>elles</i> sont en sûreté.</p>
+
+<p>Votre ennemi.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement.
+L'homme gris n'avait point reparu.</p>
+
+<p>Mais, comme on le voit, le <i>Times</i> donnait de
+ses nouvelles, et miss Ellen avait fait le serment
+de perdre cet homme qui avait l'audace
+de posséder le secret de sa faute.</p>
+
+<p>Donc, la fière patricienne avait obtenu que son
+père devînt l'aveugle instrument de ses volontés.</p>
+
+<p>Dès ce jour-là, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, l'argent est le nerf de la guerre,
+il me faut un crédit illimité chez vos banquiers.</p>
+
+<p>Lord Palmure lui avait remis un volumineux
+carnet de chèques de la banque de Londres, lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il sera épuisé, je vous en remettrai
+un autre.</p>
+
+<p>Et, le soir même, miss Ellen se mit en campagne.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, tandis que lord Palmure
+se rendait au parlement, miss Ellen vêtue
+de couleurs sombres, un voile épais sur le visage
+et enveloppée dans un grand manteau dont
+le capuchon pouvait au besoin dissimuler
+complètement ses traits, miss Ellen, disons-nous,
+monta dans un petit coupé bas, attelé d'un
+seul cheval, conduit par un cocher sans livrée,
+et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave
+square, se fit conduire de l'autre côté du pont
+de Westminster, dans le quartier du Soutwark.</p>
+
+<p>&mdash;Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour
+lui indiquer la rue où elle voulait aller.</p>
+
+<p>C'était dans Adams' street, si on s'en souvient,
+que logeait la pauvre mistress Harrisson, la
+mère de l'infortuné Dick, qui était mort d'amour
+pour miss Ellen.</p>
+
+<p>Le coupé était traîné par un excellent cheval,
+et, bien que le trajet fût assez long, miss Ellen fut
+bientôt arrivée à l'entrée d'Adams' street.</p>
+
+<p>Là elle fit arrêter, mit pied à terre, enjoignit
+au cocher de ne point bouger de place et
+s'aventura toute seule dans ce quartier misérable,
+où une femme de qualité n'aurait pas osé passer
+en plein jour.</p>
+
+<p>Le Soutwark n'est pas, du reste, un quartier
+dangereux et mal famé comme White Chapel et
+le Wapping.</p>
+
+<p>Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en
+parcourent les rues; il y a peu de voleurs, par
+la raison toute simple qu'il n'y a rien à voler.</p>
+
+<p>Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement
+aussi le théâtre de ces scènes de meurtre
+qui ensanglantent si souvent les quartiers populeux
+de Londres.</p>
+
+<p>Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie
+catholiques.</p>
+
+<p>C'est dans le Soutwark qu'est, du reste, la
+cathédrale de ces derniers, Saint-George.</p>
+
+<p>Peut-être aussi est-ce à cause de cela que les
+prêtres anglicans, avides de propagande et de
+conversions, sont plus nombreux là que partout
+ailleurs.</p>
+
+<p>Il y a des chapelles à chaque coin de rue, et
+il n'est pas de famille catholique qui ne soit
+épiée, surveillée, et auprès de laquelle les clergymen
+ne tentent mille efforts pour la ramener
+dans le giron de l'Église réformée.</p>
+
+<p>Où allait miss Ellen?</p>
+
+<p>Elle passa sans s'arrêter devant la porte de
+cette maison, où était mort Dick Harrison; elle
+suivit Adams' street dans toute sa longueur, et
+ne ralentit sa marche qu'à l'entrée d'un de ces
+passages noirs, qui sont nombreux dans Londres
+et qui portent le nom de <i>court</i>.</p>
+
+<p>Celui-là se nommait <i>King's court</i>, ce qui voulait
+dire <i>passage du Roi</i>.</p>
+
+<p>Ce n'était certainement pas la première fois que
+miss Ellen s'aventurait dans ce quartier, car elle
+entra dans le passage sans aucune hésitation, et
+peu soucieuse de l'obscurité brumeuse qui y régnait
+et que ne parvenait point à dissiper un
+maigre et unique bec de gaz placé à l'entrée.</p>
+
+<p>Elle chemina jusqu'au milieu et frappa à une
+porte qui se trouvait sur la gauche.</p>
+
+<p>La maison dans laquelle cette porte donnait
+accès était noire, enfumée, composée d'un seul
+étage et d'un rez-de-chaussée, et les fenêtres en
+étaient garnies de carreaux de papier huilé, en
+guise de vitres.</p>
+
+<p>Une seule de ces fenêtres était éclairée, si
+toutefois on pouvait prendre pour de la clarté
+un rayon blafard qui s'en échappait.</p>
+
+<p>Miss Ellen frappa trois petits coups secs et
+régulièrement espacés.</p>
+
+<p>Alors une voix se fit entendre derrière la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? disait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Chester street, répondit miss
+Ellen.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>La jeune patricienne se trouva alors au seuil
+d'une salle délabrée, d'où s'échappait une odeur
+nauséabonde, et au milieu de laquelle un poêle
+en faïence laissait échapper quelques flammes
+bleuâtres.</p>
+
+<p>C'était la clarté aperçue du dehors.</p>
+
+<p>Deux enfants, demi-nus, un petit garçon et
+une fille de dix ou douze ans, étaient couchés
+sur un amas de paille fétide.</p>
+
+<p>Auprès du poêle, une femme encore jeune,
+mais dont le visage amaigri trahissait une vie de
+privations, raccommodait, à la lueur du foyer
+quelques loques qui n'avaient plus forme de vêtements
+humains.</p>
+
+<p>En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec
+une sorte d'empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi
+l'ont emmené; il est en prison.</p>
+
+<p>Les enfants s'étaient levés et entouraient la
+jeune fille avec une sorte de curiosité mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit la femme, depuis que vous nous
+avez abandonnés, milady, le malheur est revenu...
+Paddy est en prison, et sans la charité
+d'un prêtre catholique, nos enfants et moi serions
+morts de faim...</p>
+
+<p>Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir
+silencieusement auprès du poêle, sans témoigner
+la moindre répugnance pour ce bouge infect, où
+régnait une atmosphère nauséabonde.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLV</h3>
+<br>
+
+<p>La pauvresse continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous avez abandonnés, milady, et vous
+avez eu bien tort, je vous jure, car Paddy n'était
+point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a pu
+pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher
+son secret.</p>
+
+<p>Prières et menaces n'y ont rien fait.</p>
+
+<p>Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il
+avait employés par votre ordre, ont tout bouleversé
+dans le logis de la pauvre dame, fouillé partout
+et qu'ils sont allés jusqu'à la menacer de la
+tuer, si elle ne vous rendait pas ce qu'elle savait,
+il vous a dit la vérité.</p>
+
+<p>Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous
+nous avez abandonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en repens, dit simplement miss Ellen,
+et je vais venir de nouveau à votre aide.</p>
+
+<p>Ce disant, elle posa deux guinées sur le poêle.</p>
+
+<p>La pauvresse allongea vivement la main vers
+cet or et un rayon de joie brilla dans ses yeux.</p>
+
+<p>Mais ce rayon s'éteignit presque aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon
+Paddy.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc en prison? demanda miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady.</p>
+
+<p>&mdash;En prison pour dettes?</p>
+
+<p>&mdash;A White cross, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quelle somme?</p>
+
+<p>&mdash;M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui
+vouliez du bien, lui avait prêté cinq guinées, à
+la condition qu'il en rendrait quinze.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra l'aller délivrer, Ann, dit miss
+Ellen.</p>
+
+<p>Et elle tira de son sein un petit portefeuille en
+maroquin vert et en retira un billet de vingt livres,
+qu'elle tendit à la pauvresse.</p>
+
+<p>Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit à
+genoux devant la jeune fille et baisa le bas de sa
+robe.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est
+trop tard, ce soir, pour que vous alliez à White
+cross payer la pension de votre mari; mais vous
+irez demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, milady, dès demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui direz que j'ai de la besogne à lui
+donner; et que s'il veut venir dans Chester street
+demain, à pareille heure, et m'attendre à la petite
+porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui
+lui seront agréables.</p>
+
+<p>La pauvresse pleurait de joie et les enfants
+baisaient avec tendresse les mains de miss Ellen.</p>
+
+<p>Celle-ci reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez
+été réduite à implorer la charité d'un prêtre catholique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pourtant pas de cette religion?</p>
+
+<p>&mdash;Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu
+faire pour nous, disant que nous ne sommes pas
+du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants à la
+maison de refuge; on les a refusés en disant qu'il
+n'y avait pas de place.</p>
+
+<p>Il y avait un mois que Paddy était en prison.
+J'avais tant travaillé que j'avais les yeux comme
+perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans
+pain était arrivé.</p>
+
+<p>Mes pauvres enfants n'avaient pas mangé depuis
+la veille et je me soutenais à peine.</p>
+
+<p>Comme je les entendais crier et pleurer, le désespoir
+me prit; je sortis comme une folle et je
+m'en allai par les rues tendant la main, au risque
+de me voir conduire en prison par un policeman.</p>
+
+<p>Mais dans le Soutwark, qui donc pourrait faire
+l'aumône, puisque tout le monde aurait besoin
+de la recevoir?</p>
+
+<p>Il y avait plus de deux heures que j'errais à
+l'aventure, implorant vainement la charité des
+passants.</p>
+
+<p>Mes forces s'épuisaient, mes oreilles bourdonnaient,
+j'avais du sang dans les yeux.</p>
+
+<p>A force de marcher, j'étais arrivée à la porte
+de Saint-George, l'église des catholiques.</p>
+
+<p>Là, mes yeux se fermèrent, en même temps
+que mes jambes fléchissaient, et je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre
+volonté, mais donnez du pain à mes enfants...</p>
+
+<p>Un prêtre sortait de l'église en ce moment.</p>
+
+<p>Il entendit mes dernières paroles, il vint à moi
+et me releva.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne
+jamais ceux qui s'adressent à lui.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec
+émotion, j'oubliai en ce moment tout ce que les
+clergymen nous ont enseigné contre les prêtres
+catholiques.</p>
+
+<p>Celui-là me donna le bras et voulut que je le
+conduisisse auprès de mes enfants.</p>
+
+<p>En route, il entra chez un boulanger et il acheta
+du pain, puis chez un boucher et il y prit un
+morceau de viande, et enfin dans un public-house,
+où il se fit donner un pot de bière.</p>
+
+<p>Il ne me demanda pas, lui, si j'étais anglicane
+ou catholique. Il disait que tous les hommes sont
+frères.</p>
+
+<p>Chaque semaine, il vient nous visiter et il
+nous donne une couronne. C'est de quoi vivre
+pendant huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Lui avez-vous dit que Paddy était en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, répondit Ann, mais il n'est pas
+riche, le pauvre homme, et je crois bien qu'il
+donne aux pauvres le peu qu'il a. Où aurait-il
+pris quinze guinées?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>Miss Ellen garda un moment le silence, puis
+tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il vient toutes les semaines?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady.</p>
+
+<p>&mdash;A jour fixe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce jour?</p>
+
+<p>&mdash;Le dimanche soir.</p>
+
+<p>Miss Ellen réfléchit qu'on était alors au lundi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-elle, il est venu hier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne le verrez pas avant dimanche
+prochain?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>Miss Ellen réfléchit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un
+prêtre de la paroisse Saint-George?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Ann, il est de Saint-Gilles, de
+l'autre côté de l'eau, mais il vient à Saint-George
+quelquefois.</p>
+
+<p>Miss Ellen tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous son nom? dit-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on l'appelle l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>Ce nom n'était sans doute pas inconnu à miss
+Ellen, car elle ne put réprimer un geste de surprise
+et peut-être de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? dit Ann.</p>
+
+<p>&mdash;On m'en a parlé. Il est jeune, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tout jeune. Il n'a pas trente ans.</p>
+
+<p>Miss Ellen se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je
+vais vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, vous irez à White cross, et
+vous ferez mettre votre mari en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, vous lui direz que sa fortune, la vôtre,
+celle de vos enfants est faite s'il veut m'obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il
+le faut, dit Ann.</p>
+
+<p>Miss Ellen sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien
+d'impossible. Vous lui direz qu'il ne manque pas
+de venir demain soir.</p>
+
+<p>&mdash;Dans Chester street, à la petite porte du
+jardin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il y sera, milady, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi encore une promesse, Ann.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute, milady.</p>
+
+<p>&mdash;Si par hasard le prêtre catholique vous venait
+visiter avant dimanche, vous ne lui parleriez
+pas de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, dit Ann.</p>
+
+<p>Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile
+sur son visage et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien sur la trace de l'abbé Samuel,
+se dit-elle, quand je tiendrai celui-là, je serai sur
+la piste de l'homme gris!</p>
+
+<p>Voici que le hasard se met dans mon jeu.</p>
+
+<p>Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour
+rejoindre la voiture qui l'attendait à l'autre extrémité.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLVI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Comme miss Ellen entrait dans Adam's street
+deux roughs complétement ivres sortaient d'une taverne.</p>
+
+<p>Miss Ellen doubla le pas.</p>
+
+<p>Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit,
+lui prit la taille et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu donc ainsi, cher amour?</p>
+
+<p>Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre
+glissa des bras de l'ivrogne et prit la fuite.</p>
+
+<p>Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à
+courir après elle.</p>
+
+<p>Le rough lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es
+Fanny, la fille de l'écaillère Bentam, et tu cours
+chez John Farlen, ton amant.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le rough était de bonne foi;
+et miss Ellen avait beau courir, il la gagnait de
+vitesse, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais,
+et la maîtresse de ce fainéant de John Farlen,
+à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de poing;
+mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa
+femme... et nous verrons alors, s'il est bon à
+quelque chose.</p>
+
+<p>Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle
+était tout à l'heure à l'extrémité d'Adams' street, où
+elle retrouverait sa voiture...</p>
+
+<p>Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste
+au moment où elle passait devant un autre public-house.</p>
+
+<p>Alors, miss Ellen jeta un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny
+Bentam.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais
+ta voix.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, vous dis-je.</p>
+
+<p>Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est
+pas là pour te défendre. D'ailleurs, c'est un propre
+à rien.</p>
+
+<p>Miss Ellen se débattait toujours.</p>
+
+<p>Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les
+bras, et miss Ellen put se dégager.</p>
+
+<p>La courageuse jeune fille avait toujours sur
+elle un petit stylet à lame damasquinée, à manche
+de nacre.</p>
+
+<p>Tandis que le rough la tenait brutalement par
+les épaules, elle était parvenue à prendre cette
+arme à sa ceinture et à dégager son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle
+m'a assassiné.</p>
+
+<p>Et il tomba.</p>
+
+<p>Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre
+ivrogne s'était acharné à sa poursuite, et il parvint
+à la ressaisir.</p>
+
+<p>En même temps, le cri du rough blessé avait
+retenti jusque dans le cabaret, et les gens qui s'y
+trouvaient étaient sortis en toute hâte.</p>
+
+<p>Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de
+ces vastes ruches de frelons, qui se trouvent dans
+les bois, et presque toujours au long d'un poteau
+indicateur?</p>
+
+<p>C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air
+est orageux; les frelons dorment dans leur demeure
+souterraine.</p>
+
+<p>Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement
+au soleil, au bord de son trou.</p>
+
+<p>Vous passez, et vous l'écrasez...</p>
+
+<p>Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons
+en sortent, bourdonnant, irrités, terribles,
+et si vous n'avez pris la fuite assez vite, vous
+êtes perdu!</p>
+
+<p>Il en fut ainsi de miss Ellen.</p>
+
+<p>Tandis que le rough qu'elle avait frappé en
+pleine poitrine tombait baigné dans son sang,
+l'autre avait saisi la jeune fille et, de la taverne
+voisine, des maisons environnantes, des profondeurs
+du sol, de partout avait surgi tout à coup
+une foule en guenilles, furieuse, hurlante, et qui
+entourait miss Ellen.</p>
+
+<p>Cette fois, la jeune fille se débattait vainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! coquine! disaient les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable! hurlaient les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui
+se tordait sur le sol.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une voleuse!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.</p>
+
+<p>&mdash;C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait
+l'autre ivrogne, qui secouait toujours miss Ellen
+après lui avoir arraché son poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut la conduire à la station de police!
+criait une grosse commère qui s'était approchée le
+poing sur la hanche.</p>
+
+<p>En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber
+son voile, et son radieux visage apparaissait
+maintenant à découvert dans le rayon lumineux
+qui partait du public-house.</p>
+
+<p>&mdash;Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre
+ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait dommage de lui passer la corde au
+cou...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un
+autre, si ce pauvre diable vient à mourir.</p>
+
+<p>Un moment étourdie, frappée de stupeur, miss</p>
+
+<p>Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid.</p>
+
+<p>Elle promena même sur cette foule irritée un
+regard impérieux et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez-moi donc, vous verrez que
+vous ne me connaissez pas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je
+ne la connais pas, et il y a trente ans que je suis
+du quartier...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, dit miss Ellen, en montrant
+le blessé qui continuait à vociférer, m'a insultée
+comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a rejointe...
+je me suis débattue...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'as frappé, dit la commère, qui se
+sentait d'autant moins portée à l'indulgence que
+miss Ellen était jolie.</p>
+
+<p>Cependant la jeune fille parlait avec énergie,
+avec autorité, et elle s'était fait des partisans.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis défendue, disait-elle, j'étais dans
+mon droit...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, firent quelques voix.</p>
+
+<p>&mdash;Non! ripostèrent plusieurs autres.</p>
+
+<p>Miss Ellen était, on s'en souvient, vêtue fort
+simplement; néanmoins son linge irréprochable
+et ses mains blanches attestaient qu'elle n'était
+pas une fille du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mes amis, dit la marchande de poisson,
+je vous le répète, mademoiselle est une belle de
+nuit de Regent' street, et ce pourrait bien être une
+voleuse aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, madame! s'écria miss Ellen
+avec une grande énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut la conduire à la station de police! répéta
+la marchande de poisson.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dirent les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Non, firent les autres.</p>
+
+<p>Cette populace était déjà divisée en deux
+camps.</p>
+
+<p>Seulement les partisans de la jeune fille n'étaient
+pas en nombre et ceux qui la voulaient
+conduire en prison allaient l'emporter.</p>
+
+<p>Soudain un nouveau personnage intervint.</p>
+
+<p>D'où sortait-il?</p>
+
+<p>Personne n'aurait pu le dire.</p>
+
+<p>Mais il arriva comme un ouragan; il tomba
+comme la foudre au milieu de cette foule qui
+voulait conduire miss Ellen à la station de police.</p>
+
+<p>Ses deux poings fermés décrivirent un double
+moulinet en sens inverse et frappèrent.</p>
+
+<p>Et, à chaque tour de bras, un des hommes qui
+serraient miss Ellen de plus près, tomba comme
+un boeuf sous la masse du boucher.</p>
+
+<p>En même temps cet homme prit miss Ellen
+dans ses bras, fit un bond prodigieux, et, enlevant
+la jeune fille, il se mit à courir jusqu'au coupé
+qui attendait toujours au coin d'Adam's street.</p>
+
+<p>Cela dura cinq minutes.</p>
+
+<p>L'homme ouvrit la portière, jeta miss Ellen
+suffoquée au fond de sa voiture et cria au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Chester street.</p>
+
+<p>En même temps, il s'assit à côté de miss Ellen.</p>
+
+<p>Et comme un rayon des lanternes du coupé
+tombait en ce moment sur son visage, la jeune
+patricienne jeta un cri:</p>
+
+<p>&mdash;<i>L'homme gris!</i></p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLVII</h3>
+<br>
+
+
+<p>C'était bien l'homme gris, en effet, qui venait
+de sauver miss Ellen.</p>
+
+<p>D'où venait-il? comment était-il arrivé à point?</p>
+
+<p>C'était là ce que nul n'aurait pu dire; et probablement
+personne ne le connaissait dans le
+Southwark.</p>
+
+<p>Quand le coupé fut en mouvement, lorsque
+miss Ellen eut respiré, l'homme gris dit d'un ton
+railleur à la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, miss Ellen, que je suis arrivé à
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous! disait-elle avec un accent égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc êtes-vous?... Comment vous
+trouvez-vous toujours sur mon chemin?...</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent
+de gravité mélancolique, je vous jure bien que
+c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de
+vous venir en aide.</p>
+
+<p>Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux
+point le savoir. Peut-être espérez-vous revoir la
+mère de Dick...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si,
+au lieu de me retirer sur-le-champ, j'ai osé monter
+dans votre voiture, c'est que je ne suis pas
+fâché de causer un instant avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose
+à me dire, je suis prête à vous écouter. Mais,
+ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez
+rendu un service aujourd'hui, un grand service
+même, car si on m'avait conduite à la station de
+police, j'eusse été contrainte de me faire reconnaître.
+Permettez-moi donc de vous remercier,
+monsieur.</p>
+
+<p>Elle essaya de prononcer ces derniers mots
+d'un ton affectueux, et n'y put parvenir.</p>
+
+<p>En dépit de ses efforts, la haine perçait dans
+sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai osé m'asseoir près de vous, miss
+Ellen, reprit l'homme gris, c'est que je voulais
+m'excuser d'avoir manqué au rendez-vous que je
+vous avais donné...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais même promis de vous dire où
+étaient les lettres que vous aviez écrites à Dick...</p>
+
+<p>Miss Ellen se sentit pâlir, et elle regretta peut-être
+de ne pas encore être aux mains de cette
+populace en délire qui lui pouvait faire un mauvais
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous
+avez un cheval qui marche un train d'enfer; nous
+voici tout à l'heure au pont de Westminster, et,
+si cela continue, en un rien de temps nous serons
+dans Belgrave square, et, par conséquent, chez
+vous.</p>
+
+<p>Miss Ellen baissa la glace du coupé.</p>
+
+<p>&mdash;Williams, dit-elle à son cocher, allez au pas,
+traversez le pont, passez devant l'abbaye, prenez
+Parliament street et White hall, et allez-vous-en
+jusqu'à Trafalgar square.</p>
+
+<p>Le cocher fit un signe de tête affirmatif et mit
+son cheval au pas.</p>
+
+<p>Alors miss Ellen dit à l'homme gris:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, vous pouvez parler,
+je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable
+d'incivilité, en apparence, et je tiens à me
+disculper.</p>
+
+<p>J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu
+un véritable service en consentant à céder vos
+habits et votre plaque de cuivre à cette pauvre
+Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernière
+fois.</p>
+
+<p>En échange, je vous avais promis... de me
+présenter chez vous... le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;C'était l'heure la plus commode pour ne
+vous point compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, mais vous n'êtes pas venu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été accablé de courses, d'affaires mystérieuses,
+miss Ellen; vous savez qu'on allait pendre
+John Colden.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;John Colden est un des fils dévoués de cette
+Irlande que votre père a trahie et dont vous vous
+êtes déclarée l'ennemie.</p>
+
+<p>&mdash;Après? dit froidement miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;John Colden, poursuivit-il, avait risqué sa
+vie pour arracher l'enfant au moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante,
+je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait donc à tout prix sauver John
+Colden.</p>
+
+<p>&mdash;Et-vous l'avez sauvé! ricana la patricienne.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais mauvaise grâce à nier ce que le
+<i>Times</i> a raconté si longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit froidement miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Or donc, poursuivit l'homme gris, John
+Colden est sauvé; mais ma tête est mise à prix.</p>
+
+<p>L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions
+plus larges:</p>
+
+<p>&mdash;Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle,
+pour la mettre en sûreté?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends moins et plus de vous, miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!</p>
+
+<p>Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe
+qui avait plusieurs fois déjà déconcerté miss
+Ellen, je suis l'homme qui a coupé la corde de
+John Colden; la police me recherche; si je suis
+pris, je serai condamné, et si je suis condamné,
+je serai pendu. Je sais que vous me haïssez...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la franchise d'en convenir, dit miss
+Ellen, bien que tout à l'heure vous m'ayiez sauvée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua l'homme gris, j'ai néanmoins
+l'audace de monter dans cette voiture. Nous
+voici dans Parliament street et, Scotland yard est
+à deux pas; j'aperçois des policemen se promenant
+deux par deux sur les trottoirs, je vois deux
+horse-guard, dans leur guérite, à la porte le l'amirauté.
+Vous n'avez qu'à baisser la glace de cette
+portière, à jeter un cri, à faire un signe, et je suis
+pris...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce
+moment, un furieux battement de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas,
+je reste auprès de vous, et je suis si bien armé
+que je ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes armé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; d'un secret.</p>
+
+<p>Miss Ellen tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit tout à l'heure, miss Ellen, que
+j'attendais de vous plus que le salut de ma tête.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! fit-elle avec une ironie croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous deveniez mon alliée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis mieux, ma complice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il froidement, votre père a trahi
+l'Irlande.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est Anglais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur
+les mots. Je veux que vous serviez l'Irlande, moi.</p>
+
+<p>Miss Ellen eut un ricanement cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte
+et forcée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?</p>
+
+<p>Et il la regarda; et, une fois encore, elle se
+sentit palpiter sous cet oeil noir et profond qui la
+bouleversait.</p>
+
+<p>Pourtant elle releva bientôt la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous comptez sans doute sur ces lettres
+que le hasard, la trahison ou peut-être un crime
+ont mises entre vos mains? Car, vous les avez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mis Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc les avez-vous prises?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cercueil de Dick Harrisson.</p>
+
+<p>Miss Ellen étouffa un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sotte que j'étais, murmura-t-elle, j'aurais
+dû m'en douter!</p>
+
+<p>L'homme gris poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur
+ces lettres que je compte. Je les garde, néanmoins,
+car elles sont pour moi une arme défensive.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quoi donc basez-vous cette espérance
+de me voir un jour servir l'Irlande? demanda
+miss Ellen toujours railleuse.</p>
+
+
+<p>&mdash;Vous me haïssez trop pour que je ne vous
+domine pas un jour, répondit-il.</p>
+
+<p>Et il ouvrit la portière vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutôt...
+ne craignez rien... vos lettres sont en sûreté...</p>
+
+<p>Il sauta lestement à terre, et miss Ellen stupéfaite,
+n'avait pas encore eu le temps de prononcer
+un mot qu'il s'éloignait en courant.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLVIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Miss Ellen demeura stupéfaite de ce brusque
+départ.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas eu le temps de respirer que
+l'homme gris avait déjà disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine
+et de mépris tout à la fois, cet homme me brave,
+mais je l'écraserai comme un reptile.</p>
+
+<p>La patricienne avait des tempêtes dans l'âme.</p>
+
+<p>Quel était cet homme qui possédait son secret?</p>
+
+<p>Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui
+elle ne savait rien?</p>
+
+<p>Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantôt
+montant à Hyde Park un cheval pur sang, et tantôt
+s'attablant dans une taverne du Wapping avec
+des voleurs et des filles perdues, cet homme avait
+osé parler la tête haute à miss Ellen.</p>
+
+<p>Il l'avait courbée sous son regard d'aigle, il
+avait eu l'impudence de lui dire: «Je veux que
+vous serviez l'Irlande que votre père a trahie!»</p>
+
+<p>Ces dernières paroles étaient une menace, une
+menace qui froissait l'orgueil de miss Ellen, plus
+encore que celle de faire usage de ces lettres que
+Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! se dit miss Ellen, après une minute de
+rêverie, il faut que cet homme soit châtié!</p>
+
+<p>Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait
+au petit doigt du cocher.</p>
+
+<p>Celui-ci s'arrêta et se pencha pour recevoir ses
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et
+ventre à terre.</p>
+
+<p>Le cocher rendit la main à son trotteur, qui
+fila comme une flèche.</p>
+
+<p>Pendant que le rapide attelage dévorait l'espace,
+miss Ellen se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Les haines religieuses sont mieux, trempées
+que les haines politiques. Ce prêtre que je vais
+voir servira ma vengeance plus sûrement et plus
+fidèlement que tous les ministres du monde.</p>
+
+<p>Une lueur s'était faite, comme on va le voir,
+dans l'esprit de miss Ellen, et la fière patricienne
+avait tout à coup trouvé un auxiliaire digne de la
+comprendre.</p>
+
+<p>Notting Hill est un quartier éloigné de Londres,
+à l'ouest de Kinsington gardens.</p>
+
+<p>Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement
+ratissés et entretenus, quelques
+parcs en miniature où paissent çà et là deux ou
+trois moutons, des centaines de jolies maisons,
+toutes bâties sur le même modèle et qui paraissent
+sortir d'une boîte à jouets de Nuremberg; et
+pas une boutique ni un magasin.</p>
+
+<p>Aussi, dès neuf heures du soir, les rues sont
+désertes, et si l'Anglais était curieux, tout le
+monde se mettrait aux fenêtres en entendant rouler
+une voiture.</p>
+
+<p>En vingt minutes, le coupé de miss Ellen s'arrêta
+entre la grille de Kinsington gardens et
+Notting Hill.</p>
+
+<p>Le cocher se pencha de nouveau et attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Elgin Crescent, lui dit mis Ellen.</p>
+
+<p>Le coupé repartit. Quelques minutes après, il
+s'arrêtait devant une petite maison, soeur jumelle
+de toutes celles du quartier, ayant son petit jardin
+donnant, par derrière, sur un square, avec une
+grille de communication.</p>
+
+<p>Miss Ellen mit pied à terre, monta lentement
+les trois marches de la porte d'entrée et appuya
+ses doigts mignons sur le bouton de la sonnette.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une âme dans la rue, pas une
+lumière ne brillait aux fenêtres de la maison.</p>
+
+<p>On eût dit qu'elle était déserte.</p>
+
+<p>Cependant, à peine miss Ellen eût-elle sonné
+que des pas retentirent à l'intérieur, des pas lents,
+mesurés, qui avaient quelque chose de méthodique
+et de solennel.</p>
+
+<p>Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra
+sur le seuil, tenant à la main un de ces bougeoirs
+à dossier de cuivre poli qu'on appelle des lampes
+d'escalier.</p>
+
+<p>Cet homme était vêtu de noir des pieds à la
+tête et cravaté de blanc.</p>
+
+<p>Il portait une de ces longues redingotes auxquelles
+il est toujours facile, à Londres, de reconnaître
+les ministres de la religion anglicane.</p>
+
+<p>A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite,
+comme il convient à un saint pasteur, qui doit
+toujours se mettre en garde contre les tentations
+du démon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le révérend sir Peters Town? lui
+dit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, milady, répondit-il, attachant sur la
+jeune fille un oeil austère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>Et elle entra.</p>
+
+<p>Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite.</p>
+
+<p>Miss Ellen lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien à Votre Honneur que j'en ai, et
+que Votre Honneur se rassure, je ne suis ni une
+solliciteuse ni une importune.</p>
+
+<p>Le révérend était déjà fixé. Il avait aperçu dans
+la rue le coupé de miss Ellen.</p>
+
+<p>En dépit de ses vêtements d'une simplicité
+bourgeoise, miss Ellen avait un grand air qui
+acheva de subjuguer sir Peters Town.</p>
+
+<p>Il emmena la jeune fille au fond du corridor et
+poussa une porte d'où s'échappait un rayon de
+clarté.</p>
+
+<p>Miss Ellen était au seuil d'une manière de cabinet
+de travail, dont les fenêtres donnaient sur
+le jardin et le square; ce qui expliquait que, de
+la rue, elle n'eût pas vu de lumière.</p>
+
+<p>Cette pièce assez vaste était tendue d'une étoffe
+verte qui devait la rendre fort sombre, pendant
+le jour.</p>
+
+<p>Une vaste table surchargée de livres et de papiers
+était au milieu, et tout auprès se trouvait
+une cheminée dans laquelle brûlait un maigre
+feu.</p>
+
+<p>L'homme chez qui miss Ellen pénétrait ne
+paraissait pas, comme on voit, sacrifier grand
+chose au confortable.</p>
+
+<p>Il avança un siége à miss Ellen de l'autre côté
+de la table qu'il mit entre elle et lui comme une
+barrière et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;A qui ai-je l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois, répondit miss Ellen, vous ne me
+reconnaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il, je ne sais... il me semble
+pourtant...</p>
+
+<p>Et il la regardait avec une attention méticuleuse
+et qui n'était pas dépourvue de défiance.</p>
+
+<p>Ce personnage était un homme d'environ cinquante-cinq
+ans.</p>
+
+<p>Il était grand, mince, chauve, avec quelques
+mèches de cheveux grisonnants qui descendaient
+irrégulièrement aux deux côtés de ses tempes
+osseuses.</p>
+
+<p>Ses lèvres minces, son nez droit, ses petits
+yeux gris, profondément enfoncés sous une arcade
+sourcilière énorme, lui donnaient une expression
+de volonté sauvage et d'énergique dureté.</p>
+
+<p>On devinait en lui, à première vue, un de ces
+prêtres méthodistes qui ne songent qu'à convertir
+de gré ou de force à leur doctrine tous ceux qu'ils
+trouvent sur leur chemin.</p>
+
+<p>Miss Ellen lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai vu cependant deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le révérend.</p>
+
+<p>&mdash;Chez mon père, ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre... père?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'ai assisté même a un entretien des
+plus sérieux que vous avez eu avec lui.</p>
+
+<p>Le révérend regardait miss Ellen avec une ténacité
+croissante.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pourtant la mémoire des visages, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire
+quelque peu ironique, tandis que le prêtre baissait
+tout à coup les yeux sous son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit-il, il y a évidemment quelque
+chose de changé... dans votre personne...</p>
+
+<p>&mdash;Ou dans mon costume, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, reprit-elle, je n'ai vraiment
+pas le temps d'exercer votre mémoire et je vais
+lui venir en aide sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M. Peters' Town.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord
+Palmure.</p>
+
+<p>Ce fut comme un coup de théâtre.</p>
+
+<p>A ce nom, le révérend se leva vivement et s'inclina
+aussi bas que possible en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un
+étourdi, et cependant à mon âge...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas
+chez vous à dix heures et demie du soir, et toute
+seule, sans de graves et puissantes raisons...</p>
+
+<p>Le révérend s'inclina encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens <i>pour l'Irlande</i>, dit-elle.</p>
+
+<p>Ces mots firent passer un nuage sur le front
+blafard du prêtre, et un éclair de haine subite
+s'échappa de ses petits yeux qui pétillaient
+alors d'un fauve éclat.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XLIX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Ces mots: <i>pour l'Irlande</i>, accentués d'une certaine
+façon par miss Ellen, avaient suffi pour
+établir comme un courant de sympathie électrique
+entre elle et le révérend Peters Town. Elle
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, la fille de lord Palmure,
+comme vous le pensez bien, est au courant de la
+politique.</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit être, fit le prêtre en saluant de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle n'ignore aucune des questions qui
+intéressent en ce moment l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ici, il y eut un nouveau salut du révérend.</p>
+
+<p>Miss Ellen poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Je décachette son courrier et je réponds souvent
+en son nom aux plus hauts personnages.</p>
+
+<p>Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit
+de sa jeunesse, à cette voix calme, légèrement
+ironique, et douée d'un timbre plein d'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme
+vous le savez, une grande autorité à la Chambre
+haute.</p>
+
+<p>Le révérend fit un geste affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande
+et de ces misérables qui ont depuis quelque
+temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse.</p>
+
+<p>Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair
+de haine.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a
+des ennemis plus acharnés que mon père et les
+hommes de son parti.</p>
+
+<p>&mdash;Et... fit le révérend en fronçant le sourcil,
+quels sont ces hommes, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous et les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>La haine de parti s'émousse quelquefois,
+continua miss Ellen, la haine de secte, jamais.</p>
+
+<p>Le clergé anglican hait mortellement le clergé
+catholique, dont le foyer, pour les trois royaumes,
+est l'Irlande.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une haine sans trêve, sans merci, que
+celle que vous avez vouée à l'Irlande, reprit miss
+Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.</p>
+
+<p>Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât
+nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez offert à mon père le secours de
+cette armée occulte que vous commandez, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Sir Peters Town regarda de nouveau miss
+Ellen.</p>
+
+<p>Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et
+moqueur qui sied à ceux qui touchent à la diplomatie.</p>
+
+<p>&mdash;La religion anglicane, comme le catholicisme,
+poursuivit miss Ellen, a ses affiliations
+religieuses qui ont un but politique, ses sociétés
+mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le
+clergé régulier et l'archevêque de Cantorbéry
+lui-même.</p>
+
+<p>Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces
+associations, la plus puissante, selon moi, celle
+qui a voué une guerre d'extermination à l'Irlande...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, miss Ellen.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner
+votre concours, comme mon père, qui a été mal
+inspiré ce jour-là, je viens à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles
+de miss Ellen, lord Palmure se ravise?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne viens pas de sa part.</p>
+
+<p>&mdash;De laquelle donc venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De la mienne, dit froidement miss Ellen.</p>
+
+<p>Le révérend la regarda de nouveau.</p>
+
+<p>Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout
+son être.</p>
+
+<p>Son regard avait heurté celui de miss Ellen
+comme se heurteraient deux lames d'épée forgées
+et trempées ensemble, après avoir été tirées du
+même bloc d'acier.</p>
+
+<p>Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle
+en cette jeune fille à l'oeil dominateur, et que la
+nature avait armée pour la lutte, en lui donnant
+une beauté souveraine.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, miss Ellen, dit-il.</p>
+
+<p>Cela voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir
+comme vous me servirez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et
+les vôtres avez fait beaucoup contre l'Irlande, et
+cependant vos tentatives n'ont pas été couronnées
+de succès.</p>
+
+<p>Le ministre se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Un de vos instruments les plus dociles et
+les plus sûrs vous a manqué tout à coup. Je veux
+parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui
+avait emprisonné à White cross un homme que
+vous considérez avec raison comme un des amis
+du parti irlandais.</p>
+
+<p>Je veux parler de l'abbé Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez cela? dit Peters' Town.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais encore que vos ennemis attendaient
+quatre chefs qui devaient se trouver, un dimanche,
+à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et se réunir
+autour de ce prêtre dont je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont
+pu d'abord se réunir, et ils ont erré longtemps
+dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement
+et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils
+ne se connaissaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai encore.</p>
+
+<p>&mdash;M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et
+il vous a manqué au moment où vous aviez le
+plus besoin de lui.</p>
+
+<p>Le révérend soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre est sorti de prison.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Et les quatre chefs que vous aviez dispersés
+aux quatre coins de Londres et qui certainement
+n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par
+se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit sir Peters Town.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux
+jours, les fenians, car il faut bien les appeler par
+leur nom, ont arraché un des leurs à l'échafaud, à
+l'heure même de l'exécution, et quand il avait au
+cou la corde du bourreau.</p>
+
+<p>L'oeil du révérend Peters Town étincela de
+fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez aussi cela, continua miss Ellen,
+mais il est une chose que vous ne savez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cet homme qu'on croit être leur
+instrument...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme gris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit le prêtre anxieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est leur chef suprême, dit miss Ellen.</p>
+
+<p>Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante,
+ce que vous, le chef d'une armée mystérieuse,
+ce que mon père, un membre influent de
+la Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.</p>
+
+<p>Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta
+d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible,
+ou plutôt introuvable et qui a mis sur les dents
+depuis deux jours toute la police de Scotland
+Yard, je le connais, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! exclama le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, et ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, il y a trois semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Il a osé aller chez vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure! s'écria sir Peters Town.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai eu à mes côtés, dans ma voiture, et je
+lui ai parlé familièrement comme je vous parle...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... cet homme... balbutia le prêtre stupéfait,
+d'où venait-il, que vous voulait-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant,
+voulez-vous savoir pourquoi je suis venue?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père hait l'Irlande pour des motifs politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le révérend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous haïssez l'Irlande, vous et les vôtres, de
+toute la puissance sauvage et vivace d'une haine
+de secte et de croyance.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet
+homme dont je vous parle, et qui semble tenir
+les destinées de ce pays dans sa main et les préparer
+à un triomphe prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela ne sera pas! s'écria sir Peters
+Town.</p>
+
+<p>&mdash;Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent
+cruel, et je me suis fait un serment, celui de ne
+me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie brisé
+comme un roseau, et tenu palpitant et demandant
+grâce sous mes pieds.</p>
+
+<p>Comprenez-vous maintenant, mon révérend,
+pourquoi je suis venue à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il.</p>
+
+<p>Et la jeune fille, froissée dans son orgueil et le
+ministre austère et fanatique échangèrent un nouveau
+regard, et ce regard fut un pacte de haine et
+de vengeance tout entier.</p>
+
+<p>Puis ils se tendirent la main...</p>
+
+<p>L'homme gris avait désormais deux ennemis
+implacables.</p>
+<br>
+
+
+
+<p>FIN DU TROISIÈME VOLUME</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES ***
+
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+Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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