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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16818-8.txt b/16818-8.txt new file mode 100644 index 0000000..719e31e --- /dev/null +++ b/16818-8.txt @@ -0,0 +1,11584 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misères de Londres + 3. La cage aux oiseaux + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16818] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LES MISÈRES +DE LONDRES + +III + +LA CAGE AUX OISEAUX + + +PAR + +PONSON DU TERRAIL + + + + +NEWGATE +LE CIMETIÈRE DES SUPPLICIÉS + + + + +I + + +L'Irlandaise avait longuement causé, dans la chambrette du clocher, avec +l'homme gris, et, sans doute, elle savait ce qui allait se passer, car +elle ne fit aucune objection et monta dans le cab à quatre places que +Shoking, qui était allé en avant, eut bientôt découvert. + +--A Hampsteadt! cria l'homme gris au cocher. + +L'enfant ne demanda rien non plus. + +N'était-il pas avec sa mère et avec l'homme qui l'avait sauvé du moulin? + +D'ailleurs, cet enfant était presque un homme,--il l'avait prouvé déjà. + +Le courage, le raisonnement, ces deux qualités essentiellement viriles, +avaient chez lui devancé les années. + +Ralph avait vu pour la première fois l'homme gris dans la prison de la +cour de police de Kilburn. + +Tout ce que cet homme, qui lui avait parlé le cher idiome de son pays, +lui avait prédit, s'était réalisé. + +Ralph avait donc confiance dans l'homme gris comme dans sa mère, et +lorsque celui-ci lui dit, tandis que la voiture roulait: + +--Mon petit Ralph, seras-tu bien obéissant? + +--Oh! oui, monsieur, répondit-il. + +--Feras-tu tout ce que je voudrai? + +--Oui, monsieur. + +Le cab traversa de nouveau Waterloo-Bridge, remonta les beaux quartiers +jusqu'à Holborn-street et prit la route d'Hampsteadt. + +--Est-ce que nous retournons chez mistress Fanoche? demanda Shoking. + +Ce nom fit tressaillir la mère et l'enfant. + +Cependant, aucune crainte ne se peignit sur leur visage. + +--Non, répondit l'homme gris. Nous allons simplement à ma maison de +campagne. + +Shoking crut avoir mal entendu. + +--Est-ce que vous avez une maison de campagne à Hampsteadt, maître? +demanda-t-il. + +--Ce n'est pas moi. + +--Qui donc, alors? + +--C'est toi. + +--Moi? fit Shoking stupéfait. + +--Toi-même, mon cher. + +--Maître, reprit Shoking, je suis habitué à vous voir faire des +miracles, mais il en est que Dieu lui-même, je crois, ne saurait faire. + +--Bah! fit l'homme gris. + +--Non-seulement je n'ai pas de maison de campagne, mais encore je +n'aurai pas de domicile dans Londres demain, car ma dernière semaine +payée à mon boarding expire demain, et... + +Shoking s'arrêta. + +--Et? fit l'homme gris, en souriant. + +--Et je n'ai plus d'argent, balbutia Shoking, en baissant la tête. + +--Comment, dit l'homme gris, qui se plut à prendre un air sévère, tu as +déjà dépensé les dix livres de lord Palmure? + +La tête de Shoking retomba presque au milieu de sa poitrine. + +--Dame! fit-il, j'ai cru que ça ne finirait jamais, et je suis allé un +peu vite. + +--Après cela, dit l'homme gris, un mort n'a plus besoin de domicile. + +--Comment un mort? + +--Sans doute. + +--Mais je suis bien vivant! dit Shoking. + +--Je te prouverai tout-à-l'heure, non-seulement que tu es mort et qu'il +n'y a plus de Shoking en ce monde, mais encore... + +--Ah! par Saint-George, s'écria Shoking, je suis crédule, maître, mais +pas à ce point... + +--Attends, tu verras. + +Shoking regarda l'homme gris avec une véritable inquiétude. + +On passait alors auprès d'un réverbère et sa lueur tombait d'aplomb sur +le visage. + +--Bon! dit celui-ci, souriant toujours, tu te demandes si je ne suis pas +fou... + +Shoking ne répondit pas. + +--Et si au lieu de me suivre à Hampsteadt, tu ne ferais pas mieux de me +conduire à Bedlam? + +--Dame! fit naïvement Shoking. + +--Eh bien! un peu de patience, mon cher, et tu verras que tout ce que je +t'ai dit est la pure vérité. + +Shoking tomba en une rêverie profonde. + +La scène récente du cimetière avait quelque peu troublé son cerveau, et +les paroles de l'homme gris achevaient de le confondre. + +Mais ce qui l'étonnait peut-être plus encore, c'est que ces paroles, +si étranges qu'elles fussent, n'avaient point paru impressionner +l'Irlandaise qui, même, avait eu deux ou trois fois un pâle sourire. + +Le cab roula quelque temps encore, puis il s'arrêta. + +Alors Shoking mit la tête à la portière et reconnut la montée des +bruyères et la maison de mistress Fanoche. + +--Mais vous voyez bien que c'est chez mistress Fanoche que nous allons, +dit-il. + +--Tu crois? + +--Pardine, nous voici dans Heath mount. + +--C'est vrai. + +--Et voilà la maison. + +--Descends toujours, tu verras... + +En même temps, l'homme gris donna la main à l'Irlandaise qui sortit du +cab, et son fils la suivit. + +Shoking les avait imités. + +Il demeurait planté sur ses pieds, se demandant pourquoi l'homme gris, +qui s'était toujours montré bienveillant et affectueux, se moquait ainsi +de lui. + +Cependant l'homme gris, au lieu de se diriger vers la grille de +mistress Fanoche, s'était arrêté à la grille à côté, ce que Shoking vit +parfaitement, car le brouillard était moins épais à Hampsteadt qui est +sur la hauteur, et un bec de gaz se trouvait entre les deux habitations. + +Une chose qui eût encore étonné Shoking, si Shoking eût pu s'étonner +de quelque chose d'ordinaire, après qu'on venait de lui certifier qu'il +était mort, c'est que l'homme gris avait congédié le cab après avoir +payé le cocher. + +On allait donc rester à Hampsteadt. + +Quand l'homme gris eut sonné, Shoking vit une fenêtre de la maison qui +se trouvait au fond du jardin et qui paraissait déserte, s'éclairer +subitement. + +Peu après le sable du jardin cria sous des pas d'homme et bientôt la +grille s'ouvrit. + +Alors Shoking délia sa langue: + +--Mais où allons-nous? dit-il. + +--Visiter ta maison de campagne. + +--Encore! + +--Mais dame! fit l'homme gris, ai-je donc l'habitude de te mentir? + +Shoking, ahuri, regarda celui qui venait d'ouvrir la grille. + +C'était un vieux domestique en livrée et d'une tenue irréprochable. + +Il avait une lanterne à la main et s'inclina sans mot dire devant les +nouveaux venus. + +L'homme gris poussa Shoking devant lui, et, donnant toujours le bras +à l'Irlandaise qui tenait son fils par la main, ils entrèrent tous les +quatre dans le jardin. + +Puis le valet ayant refermé la grille, les précéda dans l'allée sablée +qui conduisait à la maison. + +Shoking marchait toujours en chancelant. + +--Je crois bien, murmurait-il, que je fais un rêve. + +Ils pénétrèrent dans un large vestibule dallé en marbre et garni de +statues et de corbeilles de fleurs. + +Le valet ouvrit une porte à gauche, et Shoking, de plus en plus ébloui, +se vit au seuil d'un parloir confortable et luxueux. + +Un grand feu de houille brûlait dans la cheminée et il y avait au milieu +de la pièce une table toute servie. + +--Dans tous les cas, pensa Shoking, le rêve est assez joli. + +Et il aspira ces odeurs succulentes qui se dégageaient de la table. + +Alors l'homme gris lui dit: + +--Tu dois avoir faim, car nous avons oublié de dîner aujourd'hui. + +--Mais puisque je suis mort... dit Shoking. + +--C'est Shoking qui est mort... + +--Shoking et moi ça ne fait qu'un. + +--Tu verras tout à l'heure le contraire. Mais, ajouta l'homme gris, un +gentleman aussi délicat que toi ne saurait se mettre à table dans le +piteux costume où tu te trouves. + +--Où voulez-vous que j'en trouve un autre? + +--Ton valet de chambre va te conduire à ton cabinet de toilette et tu +t'habilleras. + +--Mon... valet... de chambre?... + +--Sans doute. + +--L'homme gris s'approcha de la cheminée et secoua un gland de sonnette. + +Alors Shoking abasourdi vit entrer un autre valet, également en livrée +qui, s'adressant directement à lui, lui dit: + +--Si Votre Honneur daigne me suivre, je conduirai Votre Honneur à son +appartement. + +Cette fois, Shoking jeta un grand cri et dit à l'homme gris: + +--Mais pincez-moi donc le bras, réveillez-moi donc, je ne veux pas +dormir plus longtemps! + + + + +II + + +--Mais va donc, imbécile! répéta l'homme gris en poussant Shoking par +les épaules. + +Cette fois Shoking comprit qu'il ne dormait pas, car la poussée +vigoureuse qu'il venait de recevoir l'eût certainement réveillé. + +Il se résigna donc et suivit le second valet. + +Celui-ci lui fit traverser de nouveau le vestibule et, un flambeau à la +main, il gravit devant lui un escalier à marches de marbre. + +Shoking était devenu docile, et, en montant, il fit cette réflexion +qu'un homme qui se moquait de la police et ouvrait les portes des +prisons, comme l'homme gris, était capable de tout. + +Le valet, arrivé au premier étage, lui fit traverser une antichambre, +puis un grand salon, puis un petit. + +Tout cela était confortable et d'un luxe divin. + +Après le petit salon, Shoking trouva une chambre à coucher; et, après la +chambre, un vaste cabinet de toilette. + +Une large tablette de marbre jaune supportait une garniture en vermeil, +des brosses en ivoire, des peignes d'écaille, tout le confort, tout le +luxe d'un vieux garçon qui ne veut pas vieillir. + +Il y avait sur les dressoirs des pots de col-cream, des cosmétiques, +des rasoirs, et dans un coin une baignoire pleine d'une eau tiède et +parfumée. + +Shoking recommença à croire qu'il était le jouet d'un rêve, mais le rêve +devenait de plus en plus agréable. + +Le valet était sérieux et digne. + +--Votre Honneur, dit-il, fera bien de prendre un bain. + +Et il se mit à le déshabiller. + +En un tour de main, Shoking fut débarrassé de ses guenilles, chaussé +de pantoufles de liége, enveloppé dans un peignoir de toile fine, et il +n'avait pas eu le temps de crier _ouf_ qu'il était dans le bain. + +--Pendant ce temps-là, dit alors le valet, je vais peigner et coiffer +Votre Honneur. + +Et il se mit à la besogne. + +Shoking le laissa faire et il éprouva des voluptés infinies à sentir ses +membres se dilater sous la douce chaleur du bain, tandis qu'un peigne +courait dans ses cheveux blonds et déjà grisonnants. + +Un quart d'heure après, Shoking sortait du bain. Ses loques avaient +disparu. + +Mais il y avait sur une chaise de beaux habits tout neufs, une chemise +de batiste, une cravate blanche, un gilet à boutons de métal, et le +valet, impassible, se mit à l'habiller aussi gravement que s'il n'eût +jamais fait autre chose. + +Puis, la toilette terminée, il le conduisit devant une grande glace à +pivot mobile. + +Et Shoking recula ébloui. + +Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il était frisé, parfumé, tiré +à quatre épingles, et sa longue figure famélique avait même un air de +singulière distinction. + +Le valet reprit le flambeau et dit: + +--Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre à la salle à manger? + +Mais Shoking fut pris d'une résolution subite, et regardant le valet +face à face: + +--Ah! ça, drôle, dit-il, m'expliqueras-tu... + +--Que désire savoir Votre Honneur? + +--D'abord, qui tu es? + +--Je me nomme John, et je suis le valet de chambre de Votre Honneur. + +--Bon! et où suis-je? + +--Mais Votre Honneur est chez lui. + +--Allons donc! + +--Aussi vrai que je me nomme John et que Votre Seigneurie... + +--Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant? + +--Sans doute. C'est le titre qui appartient à lord Vilmot. + +--Hein! qu'est-ce que cela? + +--C'est le nom de Votre Seigneurie. + +--Imbécile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas qui je suis? + +--Lord Vilmot, répéta le valet. + +--Mais non; je m'appelle Shoking. + +--Shoking est mort! dit une voix sur le seuil. + +Shoking se tourna et aperçut l'homme gris. + +Lui aussi, avait fait un bout de toilette et remplacé ses guenilles par +des vêtements de gentleman. + +Il était même aussi correctement vêtu que le jour où, sous le nom de +lord Cornhill, il s'était présenté dans Kilburn square pour visiter la +maison de M. Thomas Elgin. + +Shoking demeura bouche béante devant l'homme gris, qu'il n'avait jamais +vu ainsi vêtu. + +--Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai comment lord +Vilmot est entré dans la peau de Shoking. + +Le pauvre diable fit un pas vers la porte; mais le valet de chambre le +retint par un geste respectueux: + +--Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie de prendre de l'argent. + +Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une douche d'eau glacée qui lui +serait tombée sur la tête. + +--De... l'argent!... balbutia-t-il. + +--De l'argent, répéta le valet. + +--Et où veux-tu que j'en prenne? + +--Dans ton secrétaire, parbleu! dit l'homme gris, qui riait toujours. + +Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette un joli meuble de +boule. + +La clé était dans la serrure. + +Shoking se décida à porter une main tremblante sur cette clé qui tourna. + +Le meuble s'ouvrit. + +--Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir, à présent. + +Shoking obéit encore. + +Et soudain il fit un pas en arrière + +Le tiroir était plein d'or. + +--Oh! fit-il, c'est à devenir fou! + +--Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant, mets quelques guinées dans +ta poche. + +Et Shoking plongea une main fiévreuse dans le tiroir. + +Cependant comme l'or brûle les mains de ceux qui n'ont pas l'habitude +d'y toucher, le pauvre diable se montra discret; il prit cinq ou six +guinées seulement et les glissa dans sa poche avec hésitation. + +L'homme gris souriait toujours. + +Il prit Shoking par le bras et l'entraîna. + +Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il lui dit: + +--As-tu faim? + +--Je ne sais pas, répondit Shoking. + +--Et soif? + +--Pas d'avantage. + +Shoking ne savait même plus s'il était mort ou vivant: comment aurait-il +pu savoir s'il avait soif ou faim? + +Ils arrivèrent dans le parloir où la table était dressée. + +Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient plus. + +--Où sont-ils donc? demanda naïvement Shoking. + +--Couchés, répondit l'homme gris. + +--Ici? + +--Parbleu! + +Alors le mendiant eut un accès de raison: + +--Maître, dit-il, depuis que je me suis attaché à vous, je vous ai +loyalement servi. + +--C'est vrai, dit l'homme gris. + +--Ai-je donc mérité que vous vous moquiez ainsi de moi? + +--Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris en se mettant à table. + +--Vrai? + +Et Shoking se mit à table à son tour en disant: + +--Je crois que j'ai faim. + +--Et je parie que tu as soif. + +Sur ce mot, l'homme gris lui versa à boire. + +--Un nectar! dit Shoking qui vida son verre d'un trait. + +Puis il avisa sur un coin de la table une écritoire, du papier et une +plume. + +--Pourquoi donc cela? dit-il. + +--Pour faire ton testament... + +A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa tomber sa fourchette: + +--Ah! mon Dieu! fit-il, je commence à comprendre pourquoi vous me disiez +que Shoking était mort... Le vin que je viens de boire était sûrement +empoisonné! + + + + +III + + +Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme gris, à partir de ce moment? + +Qui mistress Fanoche, qui se présenta le lendemain matin, trouva-t-elle +dans la maison voisine de la sienne? + +Voilà ce qu'il nous est impossible de dire pour le moment, et nous +allons nous transporter dans Piccadilly, à Saint-James hôtel, où étaient +descendus, la veille au soir, le major sir John Waterley et sa jeune +femme, arrivés par le dernier train. + +Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley, avait dû, pour obéir à +la loi anglaise qui régit les grandes familles, renoncer à sa part de +l'héritage paternel. + +Il est vrai que son père avait mis quinze ou vingt mille livres en +bank-notes dans sa corbeille de mariage, mais c'est une mince fortune +pour un ménage anglais du grand monde. + +Les nouveaux époux avaient donc pris, en arrivant à l'hôtel Saint-James, +un appartement des plus simples. + +Il était à peine huit heures du matin et quelque chose qui ressemblait +aux premières clartés du jour commençait à filtrer au travers du +brouillard. + +Sir John Waterley était cependant déjà levé et assis au chevet du lit de +sa femme. + +Tous deux causaient. + +--Oh! mon enfant, mon cher enfant! disait madame Waterley; vous êtes +bien sûr, John, que nous allons le retrouver? + +--Oui, mon amie, répondit le major avec émotion. + +--Vous ne vous figurez pas, mon cher trésor, reprenait la jeune femme, +quels funestes pressentiments m'assaillent nuit et jour. + +--Pourquoi ces pressentiments, mon amie? + +--Il y a onze ans que nous n'avons eu des nouvelles de notre enfant. + +--Je vous assure qu'il est vivant. + +--Et moi, dit miss Emily, qui cacha sa tête dans ses mains, je n'ose +croire à vos paroles. + +--Vous êtes folle, ma chère. Je vous jure que nous le trouverons grand +et robuste. + +--Avez-vous donc si grande confiance en cette femme qui s'en est +chargée? + +Sir John tressaillit. + +--Mais... sans doute... dit-il. + +--Pauvre enfant, dit miss Emily, quel sera son avenir? + +Il ne sera pas riche... + +--Il sera soldat comme moi, dit le major. + +--Ah! dit encore la jeune femme, pourquoi ne sommes-nous pas soumis +à des lois plus justes? Mon père avait des millions, et mon fils sera +pauvre... + +Sir John baissa la tête et une larme silencieuse brilla dans ses yeux. + +--Mon ange aimé, dit-il à sa jeune femme, j'ai fait demander un cab, et +je vais courir à Dudley-street. C'est là que demeurait cette femme quand +je suis parti, c'est là, je suis sûr, que je retrouverai notre fils. + +--Mais, mon ami, dit miss Emily, pourquoi ne voulez-vous point que je +vous accompagne? pourquoi voulez-vous retarder ma joie, si toutefois +c'est une joie qui nous attend? + +Et madame Waterley soupira et leva les yeux au ciel. + +--Mon amie, répondit le major, je ne veux pas que vous m'accompagniez +d'abord, parce que le voyage vous a brisée. + +--Oh je suis forte! + +--Ensuite, parce que la joie fait mal aussi bien que la douleur, et que +je redoute pour vous les grandes émotions. + +Restez, je vous en prie, je serai de retour avant une heure. + +Et le major était sorti sur ces mots, s'était jeté dans un cab et avait +dit au cocher de le conduire à Dudley-street. + +La distance de Piccadilly au quartier irlandais est courte, et le major +l'eût franchie en quelques minutes. + +Le coeur lui battait quand sa main se posa sur le bouton de la porte. + +Pourtant le major était un homme énergique; il avait fait dix campagnes +dans l'Inde comme l'attestait son visage bronzé, et il avait assisté à +de rudes batailles. + +Mais, en ce moment, une émotion si violente l'agitait qu'il hésita à +entrer. + +Comme si quelqu'un, à l'intérieur de la maison, eût deviné son angoisse, +la porte s'ouvrit avant que la sonnette eût tinté. + +En même temps une femme parut sur le seuil et regarda curieusement le +major. + +Ce n'était pas la vieille dame aux bésicles; c'était Mary l'Écossaise, +que mistress Fanoche avait envoyée à Londres, à l'issue de son entrevue +avec le mystérieux personnage de la maison voisine. + +Mary regarda donc le major et lui dit: + +--Que demande Votre Honneur? + +--Mistress Fanoche, dit-il. + +--C'est ici, et vous êtes sans doute le major Waterley? + +--Oui. + +--Madame est à son cottage d'Hampsteadt, et elle m'a envoyée ici pour +attendre Votre Honneur. + +Sir John tremblait. + +--Elle est à Hampstead avec le fils de Votre Honneur, ajouta Mary. + +Le major jeta un cri et s'appuya au mur du vestibule, tant son émotion +fut forte. + +--Le fils de Votre honneur est un grand et bel enfant, dit encore Mary. + +Le major n'en entendit pas davantage: il poussa la servante dans le cab, +s'assit à côté d'elle et cria au cocher: + +--A Hampsteadt! + +--Heath mount, ajouta Mary l'Écossaise. + +Le cocher avait un bon cheval dont le major accéléra encore la rapidité +en promettant au cocher un bon pourboire, et en moins de trois quarts +d'heure, le major arrivait au cottage. + +Mistress Fanoche l'attendait dans son parloir. + +Elle avait fait une toilette minutieuse, mis toutes ses bagues et tous +ses bracelets. + +--Mon fils! où est mon fils? dit le major en entrant. + +Mistress Fanoche était souriante. + +--Je comprends l'impatience de Votre Honneur, dit-elle. Néanmoins, je +le supplie de m'écouter un moment. Le fils de Votre Honneur est bien +portant, il est à deux pas d'ici, et je conduirai Votre Honneur dans +cinq minutes, aussitôt que je lui aurai dit... + +Le major s'assit et maîtrisa son impatience. + +Mistress Fanoche reprit: + +--J'ai fait élever l'enfant en Irlande par une robuste paysanne qu'il +appelle sa mère. + +Quand j'ai reçu la première lettre de Votre Honneur, je me suis +empressée de les faire revenir tous deux. + +--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? demanda le major. + +--Que Votre Honneur daigne se mettre à la fenêtre. + +--Bien, après? + +--Voyez-vous le mur du jardin? + +--Oui. + +--Derrière, il y a l'habitation d'un vieux lord Irlandais, fabuleusement +riche et qui a pris votre enfant en amitié. + +--Ah! fit le major. + +--Lord Vilmot n'a ni enfants, ni parents, et il voudrait adopter votre +fils. + +Le major tressaillit. + +--Je tenais à vous dire cela, fit mistress Fanoche, afin que vous +ne fussiez point trop étonné. Maintenant, si Votre Honneur veut me +suivre... + +--Vous allez me montrer mon fils? + +--Oui. + +Et mistress Fanoche jeta un châle sur ses épaules, ouvrit la porte du +parloir et sir John Waterley la suivit. + +Deux minutes après, elle entrait dans le jardin de cette villa où, la +nuit précédente, Shoking avait cru faire un rêve des Mille et une Nuits. + +Ralph était dans le jardin. + +--Le voilà, dit mistress Fanoche. + +L'enfant leva un oeil étonné sur le major. + +Le major, pâle d'émotion, s'élança vers l'enfant et le prit dans ses +bras. + +En ce moment, un domestique en livrée sortit de la maison, s'approcha du +major et lui dit: + +--Lord Vilmot, mon maître, serait heureux de recevoir Votre Honneur. + +Il souffre d'un accès de goutte et ne peut quitter sa chambre. + +Le major serrait toujours dans ses bras celui qu'il croyait être son +fils! + + + + +IV + + +Les rôles avaient été merveilleusement distribués sans doute et répétés +avec soin en présence de ce metteur en scène prodigieux qui s'appelait +l'homme gris, car il n'y eut personne dans la maison où pénétrait le +major Waterley qui ne s'acquittât correctement du sien. + +Ralph, que le major embrassait toujours, lui disait naïvement: + +--C'est donc vous qui êtes mon père? + +Au seuil du vestibule, le major vit une femme qui fondait en larmes. + +C'était l'Irlandaise. + +L'Irlandaise joignit les mains en regardant le major et lui dit: + +--Ah! monsieur, ne me séparez pas de ce cher enfant... je lui ai donné +mon lait... et je l'aime comme s'il était sorti de mes entrailles. Ne +m'en séparez pas... je vous servirai pour rien... + +--Je vous le promets, dit le major ému. + +Et il continua son chemin sur les pas du vieux domestique qui lui avait +dit que son maître, lord Vilmot, l'attendait avec impatience. + +Lord Vilmot était dans ce même parloir où, la veille au soir, Shoking et +l'homme gris avaient soupé tête à tête. + +Le major aperçut un vieillard emmitouflé dans une vaste robe de chambre, +couché sur une chaise longue et la tête enveloppée de foulards. + +Auprès de lui se tenait un homme vêtu de noir qui pouvait avoir +trente-sept ou trente-huit ans. + +--Le docteur Gordon, mon médecin, dit lord Vilmot, en présentant cet +homme à sir John Waterley. + +Le docteur et le major se saluèrent. + +Le domestique sortit et ferma la porte. + +Ralph vint s'asseoir sur le bord de la chaise longue et prit l'une des +mains de lord Vilmot en lui disant d'une voix caressante: + +--Comment vas-tu aujourd'hui, mon grand ami? + +--Monsieur, dit lord Vilmot au major, je n'ai aucun secret pour le +docteur Gordon que voilà, et vous permettrez, n'est-ce pas, que nous +causions devant lui. + +Sir John ne devinait guère ce que lord Vilmot, qu'il voyait pour la +première fois, pouvait avoir à lui dire, mais il était si heureux +d'avoir auprès de lui cet enfant qu'il croyait son fils, qu'il était +prêt à tout écouter. + +Il prit le siége que lui avança le docteur. + +--Monsieur, dit alors lord Vilmot, ce jeune enfant que vous voyez +là fait ma joie, et je lui dois les meilleurs jours de ma vieillesse +prématurée et souffrante. + +Il me vient voir chaque jour, et sa vue me rappelle un fils que +j'ai perdu et qui était tout ce que j'aimais en ce monde. Est-ce une +illusion? peut-être? Mais cet enfant me paraît la vivante image de mon +fils mort. + +--Avait-il cet âge-là quand vous l'avez perdu? + +--Oui, monsieur, dit lord Vilmot, de plus en plus ému. + +Sir John ne savait encore où le malade en voulait venir. + +--Monsieur, poursuivit lord Vilmot, je suis attaqué d'une maladie qui, +au dire du docteur, ne pardonne pas. Je puis mourir demain, et je veux +assurer l'avenir de votre fils. + +--Milord... balbutia le major. + +Lord Vilmot fit un signe au docteur, qui prit un portefeuille sur un +meuble et le lui tendit. + +Lord Vilmot continua: + +--Je n'ai pas de proches parents, et je veux faire de votre fils mon +héritier. J'ai rédigé mon testament en ce sens, et vous n'aurez que +votre signature à apposer au bas de cet acte qui porte déjà la mienne, +pour que l'adoption soit en règle. Cependant je mets à cette adoption +une condition... + +--Parlez, monsieur, dit le major. + +--Votre fils, grâce à la fortune et au titre que je lui laisserai, +pourra un jour faire une grande figure dans le monde. + +Le major tressaillit d'orgueil. + +--Il faut donc qu'il soit élevé convenablement, et je désire qu'il soit +admis à _Christ's hospital_. + +Il vous est facile d'obtenir son admission, à vous, officier de l'armée +de terre, car c'est de préférence aux enfants de militaire qu'on accorde +cette faveur. + +--En effet, dit le major. + +--J'ajouterai même, poursuivit lord Vilmot, que je désire que vous +fassiez sur-le-champ les démarches nécessaires. + +--Je les ferai, dit sir John Waterley. + +--Je puis mourir, répéta lord Vilmot, et je ne vous cacherai pas mon +impatience de voir l'enfant revêtu de la soutane bleue et des bas +jaunes. + +--A première vue, j'ai l'air d'un excentrique, n'est-ce pas? Mais si je +vous dis que le fils que je pleure était élève de Christ' hospital, vous +me comprendrez. + +--Oui, milord. + +Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le déplia et le mit sous les +yeux du major. + +Cet acte contenait l'énumération de la fortune de lord Vilmot. + +Cette fortune se composait d'un titre de rente de trente mille livres +sterling et des titres de propriétés foncières situées en Irlande. + +Le major vit son fils riche; il se vit lui-même gérant au premier jour +de cette immense fortune, et il prit la plume que lui tendait lord +Vilmot et signa. + +Le docteur Gordon, ce médecin qui n'avait pas dit un mot durant cette +scène, ne fut peut-être pas étranger à la résolution subite du major. + +Cet homme avait laissé peser sur lui un de ces regards chargés de +mystérieuses effluves magnétiques qui violentaient la volonté d'autrui. + +C'était lui qui avait présenté la plume au major. + +Et le major avait pris cette plume. + +Lui encore qui, du doigt, avait indiqué, au bas de l'acte d'adoption, la +place où le major devait écrire son nom. + +Et le major avait senti que sa main était poussée par une force +inconnue. + +Il avait signé. + +Dès lors, il était engagé d'honneur à remplir la condition imposée par +le donataire, c'est-à-dire de faire admettre celui qu'il croyait son +fils au fameux collège de Christ's hospital. + +Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et lui dit: + +--Milord, à cette heure, une pauvre femme, une pauvre mère, qui ne sait +encore si son fils est mort ou vivant, attend mon retour avec anxiété. + +Voulez-vous me permettre de courir à Londres et de ramener mistress +Waterley? + +--Oui, certes, dit lord Vilmot. + +* * * * * + +Et quand le major fut parti, le docteur Gordon qui n'était autre que +l'homme gris, et feu Shoking, devenu lord Vilmot, se regardèrent en +souriant. + +--Je suis content de toi, dit le premier. + +--Maître, répondit Shoking, tout ce que nous avons fait là est fort +bien, mais une chose m'embarrasse. + +--Laquelle? + +--Voilà l'enfant devenu le fils de sir John Waterley. + +--Jusqu'au jour où je démontrerai clair comme le jour au major que Ralph +est le fils de sir Edmund Palmure. Mais ce jour est loin encore, et +l'enfant une fois entré à Christ'hospital, nous serons tranquilles, et +nous attendrons qu'il soit devenu homme pour lui révéler la mission qui +lui est réservée. + +--Soit; mais la fortune... qui la gardera? + +--Lui, parbleu! + +--Cette fortune existe donc? + +--Sans doute. + +--Les titres de rente ne sont pas imaginaires? + +--Non. + +--Et les terres d'Irlande?... + +--Tout cela fait partie du patrimoine consacré à la cause que nous +servons. + +--Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernière objection à faire, +Jenny va se trouver ainsi séparée de son fils? + +--Non. + +--Comment cela? + +--Je me suis occupé de la faire entrer comme lingère dans le collége où +sera l'enfant. + +--Est-ce possible? + +--Elle et Suzannah. + +--La soeur de John Colden? + +--Oui. + +--Pauvre John! dit Shoking, il payera pour tous, celui-là. + +--Que veux-tu dire? + +--Il sera condamné à mort pour avoir tué M. Whip. + +--Oui. + +--Et il sera pendu. + +--Non, dit l'homme gris. + +--Oh! + +--Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai? + +--Oh! fit Shoking, est-ce possible? + +--Tout est possible à celui qui veut, répondit l'homme gris. + +Et son accent était si convaincu que Shoking espéra revoir John Colden. + +Il avait foi dans le maître mystérieux qui arrachait les enfants au +moulin sans eau. + + + + +V + + +Il est temps de revenir à un personnage de ce récit que nous avons +momentanément perdu de vue. + +Nous voulons parler de John Colden. + +John Colden, l'Irlandais, le vagabond que l'homme gris s'était attaché +d'un signe, un matin, dans Dudley-street. + +John Colden, qui avait aidé à sauver l'enfant du moulin et qui avait été +victime de son dévouement. + +John était toujours à Bath square. + +Sa blessure était moins grave qu'on ne l'avait pensé tout d'abord. + +Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier jour, le docteur brusque +et philanthrope qui faisait partie d'une société éminemment humanitaire, +mais qui eût envoyé de bon coeur un voleur à l'échafaud, le docteur, +disons-nous, avait froncé le sourcil et murmuré: + +--J'ai bien peur que le brigand ne meure dans son lit, et ce serait +dommage, en vérité, car la cravate de chanvre lui irait à merveille. + +Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur s'était rasséréné. + +John Colden allait beaucoup mieux. + +Le troisième jour, il lui avait dit avec une bonhomie charmante: + +--Hé! hé! mon garçon, tu as plus de chance que tu ne mérites! + +Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir et mélancolique: + +--Tu guériras, mon garçon, tu guériras, lui dit-il. + +John Colden eut un haussement d'épaules. + +--Que m'importe! dit-il. + +--D'ici à huit jours, poursuivit le joyeux docteur, tu te porteras comme +un charme. + +Et comme cette nouvelle n'amenait pas le moindre sourire sur les lèvres +de John Colden, l'excellent homme crut devoir ajouter: + +--C'est après-demain la Christmas. Tu pourrais bien l'aller passer à +Newgate. + +John Colden ne sourcilla pas. + +--As-tu des parents? poursuivit le docteur. + +--J'ai une soeur. + +--Est-elle riche? + +--Non. + +--Veux-tu lui laisser un petit héritage? + +John Colden le regarda. + +--Cela dépend de toi, poursuivit le docteur, tout à fait de toi. Mais +je ne veux pas t'en dire plus long pour aujourd'hui; demain, nous en +recauserons... + +Et le docteur était parti. + +Le lendemain, un homme que John Colden ne s'attendait plus à revoir, +entra vers sept heures du matin dans sa cellule. + +Pendant les trois premières nuits, l'état de l'Irlandais avait été assez +alarmant pour que l'on crût devoir le veiller. + +Mais, le troisième jour, le docteur avait jugé cette précaution inutile. + +Il avait fait le pansement, comme à l'ordinaire, mais il s'en était +allé. + +John Colden avait passé la nuit tout seul. + +Or donc, le lendemain, la première personne qui entra dans sa cellule +fut un personnage que John Colden ne s'attendait plus à revoir. + +C'était M. Bardel. + +M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait accusé de complicité dans +l'évasion du petit Irlandais. + +L'oeil de John Colden s'éclaira. + +M. Bardel était seul. + +Néanmoins, il posa un doigt sur ses lèvres, comme pour recommander le +silence à John Colden. + +Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit auprès du lit du blessé. + +--Tu ne m'attendais pas, dit-il? + +--Non, dit John Colden. + +--Tu me croyais en prison? + +--Oui. + +--C'est Jonathan qui y est allé à ma place. + +--Alors on a cru ce que j'avais dit? + +--Oui; l'homme gris a fait le reste. + +--Vous êtes toujours gardien-chef? + +--Plus que jamais. C'est en cette qualité que je viens te voir. Comment +vas-tu? + +--Mieux. + +--Crois-tu que tu pourras te lever? + +--Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Mais parce que tu vas quitter Bath square. + +--Ah! + +--Il est question de te transporter à Newgate. + +--Aujourd'hui? + +--Ce soir. + +--Serais-je bientôt jugé? + +--Aux assises du lendemain de la Christmas. + +--C'est-à dire après demain? + +--Justement. + +John Colden ne sourcilla pas. + +--Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous que je pourrai voir +Suzannah? + +--Ta soeur? + +--Oui. + +--Non, dit M. Bardel. Ta soeur, gardée à vue par la police, s'est +évadée, grâce à l'homme gris. + +--Je sais cela. + +--Si elle demandait à te voir, on la reprendrait. + +--C'est juste, dit tristement John Colden. + +Puis une larme roula dans ses yeux. + +--J'aurais pourtant voulu la revoir avant de mourir, dit-il. + +Un sourire vint aux lèvres de M. Bardel. + +--Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort. + +--Les juges me condamneront... + +--Cela est certain. + +--La reine ne me fera pas grâce... + +--Assurément non. + +--Alors vous voyez bien?... + +--Mais l'homme gris te sauvera. + +Ce nom fit tressaillir John Colden. + +--Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel, je ne sais pas... + +--C'est impossible, dit John. + +--Rien ne lui est impossible, répliqua M. Bardel avec l'accent de la +conviction. + +--Dieu vous entende, dit John, mais peu m'importe, du reste! du moment +où je meurs pour notre mère l'Irlande, la mort ne m'épouvante pas. + +Et tenez, ajouta John Colden après un silence, puisque nous parlons de +cela, laissez-moi vous demander une explication. Le docteur m'a demandé, +hier, si j'avais des parents. + +--Ah! fit M. Bardel. + +--Et il m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de leur laisser un petit +héritage. + +--Vieille canaille! grommela M. Bardel. + +--Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda naïvevement John Colden. + +--Écoute, répondit M. Bardel. Tu sais qu'en Angleterre l'arrêt de mort +est toujours suivi de cette formule: _Et pour son corps être livré aux +chirurgiens_. + +--Ah! oui, dit John Colden, je sais cela. + +--L'autopsie est infamante dans ce pays. Les ouvriers qui meurent dans +les hospices font tous partie d'une société qui rachète leurs corps. +Les médecins ne savent où trouver des cadavres, depuis qu'on a pendu +le résurrectionniste Burker, et le docteur de Bath square voudrait +t'acheter ton corps. Il est riche, il le payera bien. + +--Mais, dit John Colden, pourquoi l'achèterait-il, puisqu'il peut +l'avoir pour rien? + +--Tu te trompes. Si, par impossible, tu étais pendu... + +--Eh bien! + +--Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien de Newgate. + +--Ah! + +--Mais si tu le lui vends, et s'il est prouvé qu'il t'a payé, le corps +lui appartiendra. + +--Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai et j'en ferai porter le +prix à Suzannah. + +--Mais si on te sauve?... + +--Oh! + +--Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris te sauvera. + +Et le gardien chef s'en alla. + +Une heure après, le docteur vint. + +--Eh bien! dit-il, es-tu toujours décidé à laisser quelque chose à tes +parents? + +--Non, dit John, je ne veux pas vendre mon corps. + +--Pourquoi? + +--Parce que pas plus vous que le chirurgien de Newgate ne l'aurez. + +--Allons donc! + +--Je ne serai pas pendu, dit John. + +Le docteur partit d'un éclat de rire. + +--C'est ce que nous verrons, mon garçon, dit-il. En attendant, c'est la +dernière visite que je te fais. + +--Vraiment? + +--Tu vas aller passer la Christmas à Newgate. + +Le docteur voulut encore insister. Il tira sa bourse, il fit luire des +guinées aux yeux de John. + +Le pauvre Irlandais répondit: + +--Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait me laisser pendre, et +je ne veux pas être pendu!... + +--Il y en a bien d'autres qui ont parlé comme toi, dit le docteur, et on +les a pendus tout de même. + +Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer un bon tour à +son collègue de Newgate, tant il règne de confraternité parmi les +médecins... anglais! + + + + +VI + + +Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous êtes entré dans _Fleet street_, +lorsque vous avez coupé perpendiculairement cette immense voie, qu'on +appelle _Farringdon street_ sur la rive gauche et _Farringdon road_ sur +la rive droite, quand vous venez de passer sous cette porte monumentale +qui sépare la cité de Londres de l'agglomération, une rue s'ouvre tout à +coup sur votre gauche. + +C'est Old Bailey. + +Elle n'est ni large ni étroite, et, à première vue, elle n'a rien +d'effrayant. + +Les maisons sont noires, comme presque toutes celles de la Cité; la +plupart sont occupées par des bureaux. Animées pendant le jour, elles +reprennent à la nuit ce morne et silencieux aspect qu'a la Cité tout +entière, que les commerçants désertent le soir pour aller habiter les +environs. + +Un ou deux public-houses sur la gauche, un étal de boucher un peu +plus haut; un peu plus haut encore les murs blancs et le clocher d'une +église. + +C'est là tout ce que vous apercevez en entrant. + +Mais avancez, avancez encore. + +Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place triangulaire, place +étroite, allongée, sinistre, et dont le côté oriental est formé par un +triste et silencieux édifice. + +C'est Newgate. + +Newgate, c'est la Roquette de Londres. + +A Paris, on éloigne les prisons du centre de la ville, des beaux +quartiers. + +Sainte-Pélagie est perdue dans le faubourg Saint-Marcel, Mazas dans +le faubourg Saint-Antoine, la Roquette se cache en haut de la rue de +Charonne. + +Londres a placé Newgate au centre même de la Cité, à deux pas de +Saint-Paul, de la Poste, de la Banque et de la Bourse. + +Newgate a trois portes sur Old Bailey. + +Celle du milieu est affectée aux bureaux du gouverneur et à son logement +particulier. + +C'est par celle de droite que le prisonnier entre dans le sinistre +édifice. + +C'est devant celle de gauche que l'échafaud se dresse et par elle que le +condamné sort pour aller mourir. + +Toutes trois sont exhaussées sur trois marches voûtées et garnies de +lances de fer, pourvues de guichets grillagés. + +Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles à l'extérieur. + +On passe devant Newgate comme devant une maison ordinaire. + +La prison fait angle avec une autre rue qui porte son nom, Newgate +street. + +C'est dans Newgate qu'est le collége Christ's hospital. + +C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hôpital de Saint-Barthélemy, dont +l'amphithéâtre reçoit les corps des suppliciés. + +Le jour où la potence se dresse, une heure avant que le condamné monte +sur l'échafaud, deux cloches se font entendre et tintent un long glas +funèbre. L'une est celle de Saint-Barthélemy, l'autre, celle de Christ's +hospital. + +Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens ont emporté le corps du +supplicié. + +Comme en France, l'exécution est publique, seulement la potence remplace +la guillotine. + +Mais l'heure est la même. A cinq heures en été, à sept en hiver. + +Dès la veille, le bruit de la lugubre cérémonie circule dans le +quartier. + +Les négociants qui ont leurs bureaux dans Old Bailey disent alors à +leurs employés et à leurs commis: + +--Vous pourrez venir une heure plus tard, demain. + +Le monde des affaires est matinal à Paris. + +A Londres, il l'est moins. + +Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir ouvert. + +Donc, à dix heures, c'est-à-dire trois heures après, le négociant d'Old +Bailey qui arrive par l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer, +ne trouve plus trace du drame épouvantable qu'il aurait pu voir de sa +fenêtre. + +A cinq heures et demie, bien avant le jour, une escouade de policemen +est arrivée dans Old Bailey, escortant une charrette traînée par des +hommes, et chargée des bois de justice. + +Les policemen ont tendu des deux côtés de la rue une grosse chaîne. + +C'est la barrière que le peuple ne doit pas franchir. A six heures, à +la lueur des torches, on a dressé l'échafaud et les deux cloches ont +commencé à tinter. Alors le peuple est accouru. + +Fleuve humain, torrent de guenilles, il est monté des bords de la +Tamise, descendu des hauteurs de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping, +demeurés ouverts toute la nuit, et des rues sinistres de White Chapel, +où chaque maison a connaissance d'un supplicié. + +Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon street, et Newgate +street, et les abords de Saint-Barthélemy, se perchant sur les toits, +s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant sur les arbres. + +Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup d'appelés, il y a peu +d'élus. + +Les élus sont ceux qui arrivent les premiers. + +Cependant, personne ne se plaint. + +On n'entend pas un cri, pas un murmure. + +Ces flots de chair humaine sont plus silencieux que les flots de la mer +par des temps calmes. + +S'ils causent entre eux, c'est à voix basse. + +Un sur cent verra l'échafaud, un sur mille apercevra le condamné. + +Qu'importe! Le plus rapproché du lieu du supplice dira à son voisin ce +qu'il voit; celui-ci le répétera à ses voisins, et, à un quart de mille +du hideux spectacle, chacun en apprendra les détails. + +A sept heures arrivera le condamné. + +S'il est brave, il parlera au peuple. + +Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera d'embrasser +le prêtre, laissera le bonnet noir couvrir sa tête et tomber sur ses +épaules, puis la trappe s'affaissera, et tout sera dit. + +A huit heures, les chirurgiens constateront la mort, et le cadavre sera +enlevé. + +Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les chaînes seront +enlevées, l'échafaud démoli, et, lorsque le négociant et le banquier +arriveront de la campagne, ils se mettront tranquillement à la besogne, +comme si de rien n'était. + +Or, ce jour-là, avant-veille de la Christmas, Old Bailey avait été +témoin d'un semblable spectacle. On avait pendu le matin un pauvre +diable de Français, condamné pour avoir assassiné la femme qui +partageait sa misère. + +Ivres de désespoir tous deux, sans vêtements et sans pain, les deux +malheureux avaient résolu d'en finir avec la vie. + +Le Français avait tué sa maîtresse d'abord, puis il avait tourné le +coutelas fumant vers sa propre poitrine, et sa main tremblante n'était +point parvenue à l'y enfoncer tout entier. + +Il avait survécu, la cour d'assises l'avait déclaré assassin et condamné +à être pendu. + +C'était le matin même que le malheureux avait payé sa dette à la +justice, et bien qu'il fût près de dix heures et qu'il ne restât pas +dans Old Bailey la moindre trace de l'exécution, une certaine animation +régnait au seuil des magasins, et les commis s'attroupaient et causaient +entre eux. + +La maison occupée par la maison de banque Harris Johnson et Cie était +surtout en rumeur. + +Cela tenait à une circonstance particulière. + +La maison Harris avait une succursale à Paris, et le Français qu'on +venait de pendre avait été employé dans les bureaux de la maison de +Londres, il y avait environ un an. + +Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congédié parce qu'il l'avait vu +gris un dimanche. + +Or, M. Harris était un brave homme, au demeurant, et en dépit de son +puritanisme religieux, il s'était repenti de sa dureté, lorsqu'il avait +appris la fin tragique de son ex-employé. + +Il avait même fait de nombreuses démarches, huit jours auparavant, pour +obtenir une commutation de peine. + +Les commis qui, tous avaient connu le pauvre Olivier, c'était le nom du +supplicié, causaient donc entre eux, et celui-là seul qui couchait +dans la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait s'être mis à la +fenêtre et avoir vu l'exécution dans tous ses détails. + +--Alors, disait l'un, tu as bien vu? + +--J'ai vu la chose, répondait-il, comme je vous vois. + +--A-t-il parlé? + +--Non, il a seulement embrassé le christ que lui présentait le prêtre. + +--Un prêtre catholique? + +--Oui. L'abbé Samuel, un Irlandais. + +--Est-il mort avec courage? + +--Certainement. + +--Voici, le troisième depuis le jour de l'an, dit un autre commis. + +--Et il y en a un quatrième qui attend. + +--Un condamné? + +--Oui. C'est un nommé Bulton. Il sera pendu lundi prochain. + +--Et un cinquième qui va venir, dit un autre commis. Il n'est pas jugé, +mais c'est tout comme. + +C'est un Irlandais qui a assassiné un gardien de Cold bath field. + +--Comment l'appelle-t-on? + +--John Colden. + +--Messieurs, dit une voix sévère au seuil des bureaux, à l'ouvrage, s'il +vous plaît!... + +Les commis rentrèrent précipitamment. + + + + +VII + + +La voix qui venait de se faire entendre était celle de monsieur Morok. + +Monsieur Morok était le caissier principal de la maison Harris Johnson +et Cie. + +C'était un rude et terrible homme que monsieur Morok. + +Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq ans de maison de +banque. + +A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire dans les bureaux de +la maison Harris, au temps du grand-père du banquier actuel. + +Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues, les dents jaunes et mal +plantées, chauve comme un genou, M. Morok ne savait de la vie ordinaire +que ce qui se rapporte directement aux opérations de la banque. + +Pour lui, le monde était _un grand livre_ immense sur lequel les clients +se divisaient en deux catégories, les débiteurs et les créditeurs. + +Tout homme qui n'était pas en relations directes ou indirectes avec la +maison Harris, n'existait pas. + +M. Morok était garçon, il avait horreur des femmes et des enfants, +et avait coutume de dire que se mettre en famille était une opération +déplorable. + +Comme il ne s'était jamais amusé, il avait horreur de ceux qui +s'amusent. + +Le jour où M. Harris, homme de plaisir, l'avait mis à la tête de la +maison, avait été un mauvais jour pour tous les employés. M. Morok +voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et jour et qu'on touchât +les appointements les plus minimes. + +Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old Bailey de plus méchante +humeur que de coutume. + +--Je vous demande un peu, mon cher monsieur, disait-il à monsieur +Colmans, le teneur de livres qui entra dans sa cage grillée, à +l'ouverture des bureaux, je vous demande un peu s'il est raisonnable +de nous faire un pareil esclandre dans une rue où s'abritent tant de +maisons sérieuses. + +Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je trouve que la peine de +mort est nécessaire; sans cela on nous pillerait toutes nos caisses. +Mais est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old Bailey? + +Toute la nuit, la foule qui circulait dans Farringdon, où je demeure, +m'a empêché de dormir. + +Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête. + +Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à son poste. + +--On ne peut pourtant pas pendre à minuit, observa timidement le teneur +de livres. + +--Mais on pourrait pendre ailleurs que dans Old Bailey. + +--Et où cela, monsieur Morok? + +--Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par exemple, ou dans un quartier +quelconque du West End où on n'a rien à faire. + +Mais ici, nous sommes des gens sérieux. Outre que cela nous dérange, ces +sortes de spectacles sont d'un mauvais exemple pour les jeunes gens. + +Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là plantés devant la porte, au +lieu de se mettre à la besogne. + +Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok avait fait entendre cette +voix formidable qui était venue troubler la conversation des commis. + +Chacun avait regagné sa place dans les bureaux. + +Alors M. Morok était rentré dans sa cage et avait procédé à l'ouverture +de sa caisse, laquelle avait quatre serrures également compliquées et +pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous les huit jours. + +Le teneur de livres crut pouvoir continuer la conversation: + +--Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, dit-il. + +--Quoi donc? + +--Une exécution. + +--Jamais. + +--Cependant il y a longtemps que les bureaux de la maison sont ici. + +--Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six que j'y suis. + +--Bon! fit le teneur de livres. + +--On pend en moyenne cinq fois par an; c'est donc, depuis quarante-six +ans, environ deux cent trente pendaisons que j'aurais pu voir. + +--Et jamais... vous n'avez eu ce courage? + +--Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un homme, c'est qu'il a mérité +d'être pendu, et dès lors tout cela m'est absolument égal. + +--Vous n'êtes pas curieux? + +--Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais voulu voir pendre, c'est +que je trouve qu'il est ridicule de pendre dans Old Bailey, et je ne +veux pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses aldermen dans cette +funeste habitude. + +--Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous donc jamais entré à +Newgate? + +--Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, qui a des idées +philanthropiques, à faire hausser les épaules, a voulu que j'allasse +voir ce misérable Olivier. + +--Et vous y êtes allé? + +--Oui. + +--Vous avez dû éprouver une bien grande émotion. + +--Moi, pas du tout. + +--Cependant nous l'avions tous connu. + +--Qu'est-ce que cela fait? + +--Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate. + +--Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok. + +--Et le cachot des condamnés à mort?... + +--Je ne me souviens plus comment c'était. + +Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se mit à tailler sa plume. + +Le teneur de livres comprit que son supérieur ne parlerait plus, et il +retourna se planter debout devant son pupitre. + +--Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait M. Morok; que peut-il donc y +avoir de curieux à voir une prison dans laquelle est un homme qu'on va +pendre? + +Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au grillage de la caisse. + +M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet supérieur. + +Il se trouva alors en présence d'un homme qui portait des habits de +voyage et qui lui dit: + +--Parlez-vous français, monsieur? + +--Oui, monsieur, répondit M. Morok, avec un accent britannique. +Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? + +--J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une lettre de crédit sur +votre maison. + +--De quelle maison? + +--De la maison Monteaux et Lunel, boulevard Montmartre. + +M. Morok allongea la main. + +--Donnez, dit-il. + +--Je désirerais en outre, poursuivit le Français, parler à M. Harris en +personne. + +M. Morok répondit dédaigneusement: + +--M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne reçoit pas aisément. +Voyons votre lettre? + +La lettre de crédit était de deux cents livres. + +--Faites-moi un reçu au bas, dit M. Morok qui chercha son livre de +chèques. + +--Cependant, insista le Français, je vous assure que j'ai besoin de +parler à M. Harris. + +--Alors, écrivez-lui et demandez une audience: peut-être vous +recevra-t-il. + +--Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui même. + +--C'est impossible. + +Et M. Morok détacha le chèque sur lequel il avait inscrit la somme de +deux cents livres et apposa la signature de la maison. + +Le Français continua: + +--Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon gouvernement. + +--Vous? fit dédaigneusement M. Morok. + +--Et comme je ne connais personne à Londres, M. Harris, qui est +alderman, me sera d'un grand secours. + +--Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok, croyez-vous donc que tous les +gens qui ont un crédit de deux cents livres chez nous?... + +--Pardon, dit le Français avec flegme. Et il ouvrit son portefeuille. + +Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous les yeux de M. Morok +stupéfait. + +Cette feuille était une autre lettre de crédit. + +Il s'y trouvait inscrit le chiffre énorme de quarante mille livres, +c'est-à-dire un million de francs, et la signature de la maison +Rothschild, de Paris, était au bas. + +M. Morok fit un pas en arrière, assujettit de son mieux ses lunettes +d'écaille et cria: + +--Jérémie! Jérémie! + +A ce nom, un jeune commis accourut. + +--Prenez un cab, Jérémie, dit M. Morok, courez à Elgin Crescent, Nothing +hill, chez M. Harris, et priez-le de venir au plus vite. + +Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit avec empressement au +Français, qui souriait: + +--Mais donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur. + +Et il se hâta d'avancer un fauteuil au voyageur. + + + + +VIII + + +M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson et Cie avait sa maison +particulière dans Elgin Crescent, tout auprès de Kinsington Garden. + +C'est un des quartiers les plus éloignés et les plus tranquilles du West +End. + +Là, chacun a son habitation donnant sur un square commun. + +Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce d'aucune sorte. + +C'est un quartier moitié aristocratique, moitié bourgeois, où les gens +retenus au centre de la ville tout le jour par les affaires, viennent +retrouver chaque soir la vie de famille et les joies calmes du foyer. + +M. Harris avait une jeune femme, très-mondaine, et qu'il conduisait au +bal très-souvent. + +La nuit précédente encore, il avait assisté à une fête splendide, qui ne +s'était terminée qu'avec les premiers rayons de l'aube. + +Donc, M. Harris dormait à peine depuis une heure ou deux, lorsque le +commis, expédié par M. Morok, arriva. + +M. Morok ne dérangeait pas son patron deux fois par an. + +Il avait, la haute main sur les affaires courantes, et, pour qu'il +envoyât chercher M. Harris, il fallait une circonstance tout à fait +extraordinaire. + +Un banquier français, arraché à son premier sommeil, eût manifesté une +vive mauvaise humeur. + +M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette avec le plus grand +calme, et, ayant donné l'ordre qu'on introduisît le commis, il se borna +à lui demander s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait. + +A quoi le commis répondit qu'un étranger, un Français, s'était présenté +dans Old Bailey et demandait instamment à le voir. + +--Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda M. Harris. + +--Oui. + +--Savez-vous le chiffre? + +--Quarante mille livres. + +L'explication était suffisante. Un homme qui peut toucher à la minute +quarante mille livres a toujours le droit de déranger un banquier, même +quand ce dernier a passé la nuit au bal. + +M. Harris avait des chevaux, des voitures, et ses équipages étaient +remarqués à Hyde Park. + +Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler. + +Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais, il sauta dans le cab +de son commis et s'assit à côté de lui. + +Trois quarts d'heure après, il arrivait dans Old Bailey. + +Le Français était toujours là, dans le bureau de M. Morok qui avait cru +de son devoir de remettre du coke dans le poële et de présenter à son +hôte deux journaux français qui arrivaient à l'adresse de M. Harris. + +M. Harris entra et regarda le Français avec ce flegme dont les Anglais +ne se départent jamais: + +Il lui adressa la parole en français: + +--Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à votre service, monsieur. + +--Monsieur, répondit le Français, je vous demande mille pardons de vous +avoir dérangé, mais je suis porteur d'une lettre de vos correspondants +de Paris. + +Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille et en tira une +enveloppe qui portait le timbre sec de la maison Harris et Johnson, de +Paris, rue de la Chaussée d'Antin, 67. + +--Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, dit M. Harris, qui ouvrit +une porte au fond du bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer +son visiteur. + +Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre de son correspondant +et lut: + +«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, chirurgien, chargé, par +l'École de médecine de Paris, de faire des études sur la strangulation. +M. Firmin Bellecombe est immensément riche, et il emporte de Paris des +traites de plusieurs maisons. Vous ferez honneur à toutes celles qu'il +vous présentera. + +Nous comptons que vous vous mettrez complétement à sa disposition pour +tous les services qu'il pourra vous demander. + +M. Firmin Bellecombe désire, notamment, visiter les prisons, et surtout +celle de Newgate. Il veut, en outre, faire des expériences sur les corps +des suppliciés. Votre position d'alderman vous permettra de lui donner +toutes les facilités à ce sujet.» + +Cette lettre était pressante, comme on le voit. + +M. Harris, après l'avoir lue, regarda son visiteur. + +C'était un homme jeune encore, trente-huit ans au plus, qui portait des +favoris bruns, et avait une physionomie intelligente. + +Son regard surtout avait quelque chose de magnétique et d'impérieux qui +frappa M. Harris. + +Le banquier lui dit: + +--Je suis à vos ordres, monsieur. Que puis-je faire pour vous être +agréable? + +--Monsieur, répondit le Français, on a pendu ce matin devant votre +porte? + +--Oui. + +--Le corps du supplicié a été transporté à l'hôpital Saint-Barthélemy? + +--Je n'en sais rien, mais c'est probable. + +--Je désirerais être mis en rapport avec le chirurgien en chef de +l'hôpital, et assister à la dissection de ce corps. Que dois-je faire +pour cela? + +--Monsieur, répondit M. Barris, cela sera facile du moment où vous aurez +un mot d'introduction du lord-maire. + +--Et... ce mot?... + +--Je vais m'empresser de vous le procurer. + +Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on lui allât chercher un cab. + +--M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au chirurgien. + +--Comme vous voudrez, répondit celui-ci. + +M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses gants, et le Français +le suivit. + +La distance est courte d'Old Bailey à King's street, le quartier dans +lequel s'élève le Guild hall, c'est-à-dire l'hôtel de ville de la Cité +de Londres. + +C'est là que le lord-maire a ses bureaux. + +Le Français resta dans le cab et M. Harris entra dans l'édifice. + +Il en ressortit au bout d'un quart d'heure. + +Le lord mayor n'a rien à refuser à un alderman. + +M. Harris avait obtenu une carte d'entrée pour Saint-Barthélemy et une +pour Newgate. + +--Monsieur, dit-il au Français, je vais avoir l'honneur de vous conduire +à Saint-Barthélemy. C'est par là que vous voulez commencer, n'est-ce +pas? + +--Oui, monsieur, répondit le chirurgien. + +Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que très-imparfaitement, et M. +Harris se montrait heureux de pouvoir lui servir d'interprète. + +L'Anglais est froid, il est roide avec les étrangers. Mais si ceux-ci +lui sont présentés et recommandés, le masque tombe, et alors il devient +hospitalier et serviable à l'excès. + +M. Harris considérait déjà le Français comme son hôte, et il se croyait +obligé de demeurer entièrement à sa disposition. + +Arrivés à Saint-Barthélemy, M. Harris montra sa carte et parlementa un +moment avec le concierge. + +Puis, après les explications que celui-ci lui donna, M. Harris se tourna +vers le Français: + +--Monsieur, dit-il, le corps du supplicié n'a point été transporté ici. + +--Ah! + +--Il est resté à Newgate, où il sera inhumé. + +--Sans avoir été disséqué? + +--Les chirurgiens se sont bornés, pour obéir à la loi, à lui faire +deux incisions, l'une de haut en bas, l'autre transversale, et ils ont +renoncé à la dissection. + +--Pourquoi? + +--Mais parce que probablement, comme c'est demain Noël, ils ne veulent +pas disséquer. + +--Ah! dit encore le Français. Mais pourrai-je voir le corps? + +--Je l'espère, puisque nous avons une permission pour entrer à Newgate. + +Et M. Harris et le chirurgien remontèrent dans le cab qui était resté à +la porte. + +En ce moment un homme vêtu d'un vieil habit passa tout auprès et +échangea un regard furtif avec le Français. + +Cet homme n'était autre que Shoking. + + + + +IX + + +Quelques minutes après, le cab de M. Harris s'arrêtait devant Newgate, à +la porte du milieu, qui est celle du logement particulier du gouverneur. + +Newgate est la première prison de l'Angleterre. + +Le gouverneur titulaire est un colonel. + +C'est un haut personnage, qu'on ne voit que dans les grandes occasions, +et qui laisse le gros de la besogne à un sous-gouverneur. + +Celui-ci se nomme sir Robert M... + +C'est un homme de cinquante ans, de robuste apparence, aux cheveux +blonds, à l'oeil bleu, au visage perpétuellement souriant. + +Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche duquel il y a un triple +galon d'argent, et une casquette ronde en cuir verni, dont la visière +est pareillement galonnée. + +Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate depuis plus de vingt ans. + +Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la lueur sinistre des +torches qu'on allume pour dresser l'échafaud, les lugubres apprêts de la +toilette des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature essentiellement +gaie. + +Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni dont l'humeur est la plus +charmante. + +C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa prison à quelque noble +étranger que le lord mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate. + +Ce fut à lui que M. Harris s'adressa. + +Sir Robert M... regarda fort curieusement le chirurgien français. + +Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit aussitôt la main. + +Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate plaisait à sir Robert +M... + +La porte du milieu, celle du gouverneur, donne sur un corridor; à droite +est le greffe. + +Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef à sa ceinture et à ouvrir +une grille pour que, du greffe, les visiteurs se trouvassent dans la +geôle; mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour agir ainsi. + +--Faites le tour, dit-il à M. Harris. + +M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et allèrent sonner à la +première porte. + +On y arrive par un escalier de trois marches. + +La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée de barres de fer +en forme de lances, qui arrivent jusqu'au cintre. + +Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était, on s'en souvient, le +nom que se donnait le chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix +pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur gauche et le logis du +portier-consigne à leur droite. + +En face d'eux était une autre porte, également en fer, armée d'une +énorme serrure et de trois verrous, et si basse que M... Harris, qui +était grand, fut obligé de se baisser pour en franchir le seuil, après +que sir Robert M... l'eût ouverte. Tous trois se trouvèrent alors dans +un couloir assez sombre, qui faisait tout le tour de la prison. + +Sir Robert referma la porte et dit en souriant: + +--On ne ressort jamais par là. + +--Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate? + +--Rarement. Pourtant il y a des exemples... + +Et le joyeux gouverneur continua à sourire. + +Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une salle assez vaste, au +milieu de laquelle était une sorte de cage vitrée. + +--Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout alderman qu'il était, +n'avait jamais visité la prison. + +--C'est le parloir des avocats, dit sir Robert M... + +On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer son avocat de l'autre; +tous deux s'asseoient vis-à-vis, auprès de cette table qui est au +milieu. + +Puis on ferme cette porte. + +Deux gardiens se promènent autour de la cage; ils voient tout ce que +font le prisonnier et l'avocat; mais ils ne peuvent rien entendre de ce +qu'ils disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte la liberté de +la défense. + +Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors cellulaires. + +Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule. + +Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son lit et lisait, se leva, +se tourna contre le mur et fit le salut militaire. + +Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer aux deux visiteurs la +cellule dans tous ses détails, depuis le lit de sangle qui s'accroche au +mur, jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au prisonnier; depuis +la tablette qui supporte ses effets, son peigne, sa brosse et son +éponge, jusqu'à celle où il peut avoir une Bible et différents livres +autorisés par le gouverneur. + +Toutes les cellules ordinaires sont sur le même modèle. + +M. Harris, qui servait d'interprète au Français, car sir Robert M... +ne parlait que sa langue maternelle, exprima alors le désir de voir la +salle de correction, puis les cachots des condamnés à mort. + +La salle de correction est une petite pièce qui n'a rien de sinistre. + +Les murs sont blancs, et elle est éclairée par trois croisées qui +donnent sur le préau. + +Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, un instrument, quelque +chose enfin dont on ne peut deviner l'emploi et qui attire l'attention. + +C'est une manière de boîte en forme de pupitre, surmontée d'une barre +transversale qui lui donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de +deux trous. + +Et comme le Français regardait ce singulier meuble, sir Robert M... le +prit par les épaules, le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut +les chevilles prises dans le bas et les deux poignets engagés dans la +barre transversale. + +Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, lui dit: + +--Quand vous retournerez dans votre pays, vous pourrez dire que vous +avez été _au block_. C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous +sert à donner le fouet aux pick-pockets. + +Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra M. Firmin +Bellecombe, ajoutant: + +--Maintenant, je vais vous montrer le cachot. + +Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, ce bon sir Robert M... + +Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un corridor, ouvrit une +porte, et le Français entra dans une cellule plongée dans une obscurité +profonde, si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé la porte, M. +Harris et son compagnon, qui se trouvaient à deux pas de distance, ne +purent le voir. + +Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit: + +--En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ai le droit de laisser +là trois jours et trois nuits, au pain et à l'eau, un prisonnier +insubordonné. + +Du cachot, on passa au préau. + +C'est une cour longue et étroite, entourée de hautes murailles. + +Le Français examina longtemps cet endroit. + +--A quoi songez-vous? demanda sir Robert. + +--Je songe qu'il doit être difficile de s'évader d'ici, répondit-il par +l'entremise de M. Harris. + +Sir Robert haussa les épaules. + +--On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger Lane, de Bath +square, et même de la Tour de Londres, au temps où c'était une prison; +mais de Newgate, jamais! + +Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer dans un nouveau corridor +sur lequel ouvraient deux portes. + +C'étaient les cachots des condamnés à mort. + +L'une de ces portes était ouverte. + +M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un pas en arrière. + +Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur le lit. + +Auprès brûlait un cierge mortuaire. + +Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et deux femmes priaient. + +Le cadavre était celui du malheureux supplicié. + +Les deux femmes étaient vêtues de longues robes de laine et le visage +couvert d'un voile noir. + +Les deux jeunes gens portaient le costume des écoliers de Christ's +hospital, les bas jaunes et la soutane bleue, et ils avaient, selon +l'ordonnance du roi Edouard VI, la tête nue. + +Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne pouvait voir son visage. + + + + +X + + +Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, avait remarqué le +mouvement répulsif de M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre, +vivement rejeté en arrière. + +Il le prit par le bras et lui dit en souriant: + +--Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. C'est ce pauvre +Olivier, le Français qui nous a dit adieu ce matin. + +Celui que la lettre de recommandation du correspondant de M. Harris +qualifiait de chirurgien, était bravement entré dans la cellule. + +Mais M. Harris demeurait à la porte. + +--Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est plus fort que moi, +j'ai de la répugnance à me trouver en présence d'un cadavre. + +--Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur. + +--Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux. + +--Ah! vraiment? + +--Il a été employé chez moi. + +Comme le front de M. Harris s'assombrissait de plus en plus, sir Robert +crut de son devoir de distraire son visiteur: + +--Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux femmes? + +--Non. + +--Ce sont des ladies, des dames du plus grand monde. + +--Ah! fit M. Harris d'un air distrait. + +Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait plus le cadavre. Mais sir +Robert M... continua: + +--Il y a à Londres et dans les principales villes de la libre +Angleterre, une institution fort respectable: le club des _Dames des +prisons_. + +Les dames des prisons, continua sir Robert, se recrutent parmi les +femmes de la haute société pour la plupart; elles vont visiter les +prisonniers, elles prennent soin de leur famille, elles veillent les +morts. + +Chaque fois que nous avons une exécution, les _Dames des prisons_ se +présentent la veille. Elles sont deux, trois quelquefois. Elles ont +le droit de visiter le condamné, de demeurer seules avec lui et de se +charger des recommandations qu'il peut avoir il faire à sa famille. + +--Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer dans le cachot? + +--Avec d'autant plus de facilité que le condamné est hors d'état de +faire usage de ses mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre. + +Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit: + +--Elles sont couvertes d'un voile épais, et on ne pourrait les +reconnaître. + +Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens ont renoncé à l'autopsie +du corps, elles viennent prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que +le soir, après le coucher du soleil. + +Le Français s'était, pendant ce temps, approché du cadavre. + +Les deux femmes n'avaient point bougé. + +Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers lui d'un air curieux. + +Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non permis par les +règlements, il avait soulevé la partie du drap qui recouvrait la tête +du cadavre, et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de l'effet +produit par la strangulation. + +Le visage était tuméfié, la langue pendante et enflée, le cou portait un +cercle bleuâtre, et la corde avait dû serrer fortement les chairs. + +--Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il; cependant, il n'a +dû mourir qu'au bout de sept à huit minutes. John Colden résistera +davantage. + +Cette réflexion faite, le Français ressortit et trouva dans le couloir +sir Robert M..., qui continuait à donner des explications à M. Harris. + +--Quant aux deux écoliers de Christ's hospital que vous voyez-là, disait +le sous-gouverneur, je vais vous expliquer leur présence. + +--En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce qu'ils viennent faire +dans ce cachot. + +--Vous savez, reprit M. Robert, que le collège a été fondé par le roi +Edouard VI. Ce prince qui mourut à l'âge de seize ans était, comme vous +savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi Henri VIII. Jeanne Seymour +avait été dame d'honneur de la précédente reine, la malheureuse Anne de +Boleyn. + +--Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de connaître l'histoire de +son pays. + +--Jeanne avait élevé son fils dans le respect et la vénération de cette +princesse infortunée qui avait porté sa tête sur le billot. + +Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et créant en faveur +des élèves qui y seraient admis différents priviléges, lui imposa-t-il +l'obligation de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles, +en mémoire de la royale victime. + +A chaque exécution, on choisit le plus ancien écolier et le plus +nouveau, et tous deux viennent passer quelques heures auprès du cadavre. + +Comme le chirurgien paraissait ne savoir que très-imparfaitement +l'anglais, M. Harris, un peu revenu de son émotion, se fit un devoir de +lui traduire l'explication donnée par sir Robert M... + +Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot. + +--Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert; je vais vous montrer un +condamné à mort. + +--Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris. + +--Oui. + +--Depuis quand est-il condamné? + +--Depuis hier. + +--Comment s'appelle-t-il? + +--Bulton. + +--Qu'a-t-il fait? + +--C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier, M. Thomas Elgin, dans +Kilburn square. + +Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de M. Harris. + +--Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête... vous pourriez dire +un usurier. + +Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la serrure de la seconde +porte qui ouvrait sur le corridor. + +Alors des rugissements, qui n'avaient rien d'humain parvinrent aux +oreilles des visiteurs. + +Bulton, ce colosse au dur visage, était couché sur son lit de camp. + +Il avait une ceinture autour du corps, et cette ceinture lui attachait +les bras par derrière. + +On lui avait pareillement mis des entraves aux pieds. + +Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges, criait qu'il ne voulait +pas mourir. + +Le chirurgien le regarda. + +Soudain le bandit se tut. + +Cet homme qu'il voyait pour la première fois exerçait sur lui tout à +coup une véritable fascination. + +Sir Robert, qui était toujours de la plus belle humeur, lui dit: + +--A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami? vous ne serez pendu que le 2 +janvier. Vous avez sept jours pleins devant vous. + +--Je ne veux pas mourir! hurla Bulton. + +--Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent sir Robert. +Vous n'avez pas le temps de vous en apercevoir. Calcraff est un garçon +habile. Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le Royaume-Uni. Il y +mettra une adresse dont vous serez satisfait. + +Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon lui, dans le cachot, le +sous-gouverneur fit un pas de retraite. + +Alors le chirurgien regarda encore une fois Bulton, et il lui fit un +signe mystérieux. + +Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité de Londres, tous ceux +qui songeaient à l'Irlande. + +Et Bulton tressaillit et étouffa un cri. + +Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et le chirurgien avait +disparu. + + + + +XI + + +Le Français, M. Harris et sir Robert M... regagnèrent le préau. + +A l'autre extrémité est une porte qui ouvre sur un étroit passage. + +Quand on a franchi cette porte, on se demande quelle peut être la +destination de cet endroit bizarre. + +Il a dix pieds de large et trente pieds de long. + +Si vous levez la tête, vous voyez le ciel. + +Mais vous le voyez au travers d'un grillage formé par des barres de fer +énormes. + +Les voleurs de Londres ont, comme ceux de Paris, leur argot pittoresque: + +Ils ont surnommé ce passage la _cage aux oiseaux_. + +Au fond de ce passage est une autre porte, toujours en chêne ferré, +pourvue d'un guichet et d'énormes verrous. + +Qu'est-ce que cette porte? + +Sir Robert M... était un metteur en scène consciencieux. + +Il ne négligeait aucun détail. + +Lorsque les deux visiteurs furent entrés dans la cage aux oiseaux, ils +virent bien deux détenus qui travaillaient à enlever une des dalles, +qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposées sur la largeur du +passage, ont une dimension de dix pieds de long sur trois de large, +mais ils n'y, firent aucune attention, et ils continuèrent à suivre sir +Robert M..., qui ouvrit la porte du fond. + +--Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur en entrant. + +La cour d'assises ressemble à toutes les cours de justice possibles, et +n'offre rien de curieux. + +Sir Robert M... se contenta de montrer le siége de l'attorney général, +celui du juge et ceux des jurés, le banc du solicitor et le banc des +prévenus. + +Puis se retournant vers M. Harris: + +--Si le prévenu est acquitté, dit-il, il sort par cette autre porte que +vous voyez là-bas. + +--Ah! fit M. Harris, et s'il est condamné? + +--Il fait en sens inverse le chemin que nous avons parcouru. + +En même temps, sir Robert regagna la porte de la cage aux oiseaux. + +Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout à coup. + +Les deux détenus qui travaillaient sous la surveillance d'un gardien +venaient de soulever la dalle et l'avaient dressée contre le mur. + +Puis ils s'étaient mis à creuser un trou, rejetant la terre à droite et +à gauche. + +--Que font ils donc là? demanda le banquier. + +Alors sir Robert qui montrait sa chère prison comme on montrerait une +lanterne magique aux enfants, se reprit à sourire et dit: + +--Écoutez-moi bien. + +--Parlez, dit M. Harris. + +--En France, on condamne à mort; mais la loi française, plus humaine +que la nôtre, j'en conviens, laisse le condamné dans l'incertitude de +l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui permet d'espérer +encore, soit sa grâce, soit une commutation de peine, soit un événement +quelconque qui l'arrache à sa destinée. + +Chez nous, le prévenu apprend en même temps que sa condamnation, le jour +et l'heure de son supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point gracié, +et quand il a repassé le seuil de cette porte, il frisonne et se dit: +c'est là! + +--Que voulez-vous dire? fit M. Harris. + +--Savez-vous ce que font ces hommes? + +--Non. + +--Ils creusent une tombe, la tombe du Français qu'on a pendu ce matin. +Vous êtes dans le cimetière des suppliciés. + +M. Harris jeta un cri. + +Quant au Français, il parut visiblement surpris lui-même, et manifesta +une grande émotion. + +Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire aux lèvres, appuya sur +la droite et posa un doigt sur le mur. + +Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale. + +--Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme. Voilà Henriette Stameton +qui a empoisonné sa maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et Drury +un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise Mary. + +M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner, à mesure que, passant +d'une dalle à l'autre, le joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du +supplicié qu'il avait sous les pieds. + +Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait. + +--Voilà où on va mettre Olivier, dit sir Robert. + +--Quand? demanda M. Harris. + +--A la nuit tombante. + +--Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez donc au gouverneur +quelques détails sur la manière dont se fait l'inhumation. + +Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque M. Harris lui eut +transmis la question, il s'empressa de répondre: + +--L'inhumation se fait très-simplement: on a mis le cadavre dans un +cercueil de chêne qu'on a cloué ensuite. + +Le cercueil est descendu dans la fosse en notre présence et en présence +de deux gardiens, car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici. + +Alors, un ministre presbytérien, si c'est un Anglais, un prêtre +catholique, si c'est un Français ou un Irlandais, fait une courte prière +un bord de la fosse ouverte. + +Après quoi on rejette la terre sur la bière, on replace la dalle, et +avec un peu de plâtre et une truelle, on la cimente. + +En même temps, le fossoyeur prend un ciseau à froid et grave sur le mur, +en face, la première lettre du nom du supplicié. + +--Et c'est tout, dit M. Harris. + +--Ah! j'oubliais encore un détail. + +--Voyons? + +--Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure de chaux et de potasse +destiné à détruire les chairs en un court espace de temps, de façon à +éviter la corruption du corps. + +--Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être hors de ce lieu +sinistre. + +Et ils sortirent tous trois de la cage aux oiseaux. + +Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau couloir et les +visiteurs se trouvèrent au seuil d'une salle qui n'était autre que la +cuisine. + +Les fourneaux étaient allumés; une marmite gigantesque chantait +dessus, et les cuisiniers paraissaient fort affairés. L'heure du repas +approchait. + +Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne blanc qui se trouvait en +face de la cheminée. + +--Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, qui vit reluire tout à +coup, cette armoire ouverte, des cuivres, des aciers, et aperçut des +courroies, des sangles et des fouets. + +On aurait pu croire, à première vue, que c'était l'armoire à sellerie +d'un gentleman-rider et qu'elle contenait des mors de bride, des +étriers, des étrivières, des gourmettes et des cravaches. + +Sir Robert répondit: + +--C'est ici qu'on tourmente les prisonniers. + +Et il étala complaisamment et plus souriant que jamais les fers qu'on +met aux prisonniers insubordonnés, et les courroies qui anéantissent +le mouvement et la volonté chez le condamné à mort, le boulet qu'ils +traînaient autrefois, des carcans d'un autre âge qui servaient pour les +expositions, les fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles; +enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui qui va monter sur +l'échafaud et finalement la corde et le crochet de la potence. + +Un amateur de curiosités et de chinoiseries ne montre pas ses bibelots +avec plus de grâce et d'orgueil tout à la fois. + +--Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela se trouve-t-il dans la +cuisine? + +--Levez les yeux, dit sir Robert. + +--Bon! + +--Voyez-vous ces quatre crochets dans le mur, deux au-dessus de la +porte que nous venons de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez +vis-à-vis? + +--Oui. + +--A ces crochets, on suspend deux immenses draps qui forment comme un +corridor, au milieu de la cuisine et vont d'une porte à l'autre? + +--Oui. + +--C'est un passage qu'on fait pour le condamné à mort. C'est par là +qu'il sort pour aller mourir. + +--Ah! vraiment? dit le Français impassible, tandis que M. Harris sentait +ses cheveux se hérisser et que le bon sous-gouverneur le regardait avec +son sourire jovial et paternel. + + + + +XII + + +Il n'y avait plus rien à voir à Newgate, sauf une chose: les masques en +plâtre des derniers suppliciés. + +Ces masques sont rangés sur une tablette à l'entrée du greffe. + +Sir Robert se prêta à cette exhibition avec la même complaisance. + +Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le chirurgien français lui +donna sa carte. + +Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux visiteurs jusqu'à la porte +principale. + +Au moment où il prenait congé d'eux, on sonna. + +Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son compagnon se trouvèrent +alors en présence d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux pieds. + +C'était un prêtre catholique, le même qui avait assisté, le matin, +Olivier allant à l'échafaud, et qui, maintenant, venait dire sur la +tombe les dernières prières. + +Ce prêtre, on l'a deviné déjà, c'était l'abbé Samuel. + +Le Français et lui échangèrent un regard furtif. + +Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur ni M. Harris. + +Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et le chirurgien +respirèrent plus librement. + +--Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis heureux de vous avoir +été agréable. + +--Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, monsieur, répliqua +celui qui, pour M. Harris, s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que +vous paraissez très-impressionnable. + +--Je le suis, en effet, et je vous avoue que la vue de ce cadavre... + +--Le malheureux avait donc été votre employé? + +--Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour +l'arracher à sa destinée. + +Tout en causant, le banquier et son hôte traversèrent Old Bailey et +arrivèrent à la porte de la maison occupée par les bureaux de M. Harris. + +Le chirurgien avait levé la tête vers les fenêtres du premier étage. + +--Que regardez-vous? demanda le banquier. + +--Vos fenêtres, et je me dis qu'elles sont tout à fait en face de +l'endroit où se dresse l'échafaud. + +--Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle? + +--Peut-être... + +M. Harris eut un geste de répugnance. + +--Monsieur, reprit le Français, je ne suis pas un curieux, mais un +médecin qu'on a chargé d'une mission scientifique. Je dois étudier le +système pénitentiaire de l'Angleterre, et les effets de la peine de mort +par la strangulation. Par conséquent, il est probable que j'aurai de +nouveau recours à votre obligeance. + +--Je suis tout à votre service, répondit monsieur Harris. + +--Je vous demanderai donc, quand il y aura une exécution, de vouloir +bien me donner une de vos fenêtres. + +--Si cela peut vous être agréable, j'en serai charmé, répondit M. +Harris. Au reste, j'espère avoir l'honneur de vous faire une visite et +d'aller vous prier à dîner pour le jour qui vous plaira. + +Le Français s'inclina. + +--Où êtes vous descendu? continua M. Harris. + +--Panton hôtel, Panton street, Haymarkett, répondit le Français. + +--Prenez-vous de l'argent? demanda encore M. Harris. + +--Pas aujourd'hui; mais après Noël, j'aurai recours à votre caisse. + +M. Harris tendit la main au Français et ils se séparèrent. + +Celui-ci descendit Old Bailey jusqu'à Fleet street et sauta dans un cab. + +Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais, cette fois: + +--Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house de master +Wandstoon. + +Le cocher parut un peu étonné de voir un homme décemment vêtu donner une +pareille indication. + +Mais il ne fit aucune objection et rendit la main à son cheval, qui +descendit vers le pont de Londres, tourna sur la gauche et se mit à +côtoyer les docks en prenant ensuite Saint-George street. + +Au bout de quelques minutes, le Français arrivait à la porte de ce +public-house de sinistre apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le +cabman, renonçant à noyer l'Irlandaise, avaient bu un verre de gin. + +Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house. + +Il était assis tout près du comptoir dans lequel trônait majestueusement +M. Wandstoon. + +Cet homme, c'était Shoking. + +A la vue du Français, il se leva avec empressement. + +--Eh bien, maître? dit-il tout bas. + +Alors l'homme gris,--car on a deviné sans doute que le prétendu +chirurgien qui venait de visiter Newgate avec tant de soin, n'était +autre que notre héros,--l'homme gris, disons-nous, secoua la tête. + +--Son évasion est impossible, dit-il. + +--Impossible! + +--Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas un gardien qui soit à +nous. Il ne faut pas songer à une fuite possible... + +--Alors, dit Shoking ému, John Colden mourra? + +--Non. + +--Pourtant il sera condamné? + +--Sans doute. + +--Et comment le sauverez-vous? + +--C'est mon affaire, dit l'homme gris avec calme. + +--Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous donné rendez-vous ici? + +--Parce que l'abbé Samuel doit y venir. + +--Quand? + +--Aussitôt que le supplicié de ce matin sera inhumé. + +Tout cela avait été dit à voix basse et monsieur Wandstoon, qui lisait +le _Times_ avec acharnement, n'avait pu entendre un seul mot. + +--Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par ici que demeure Calcraff. + +Ce nom fit tressaillir Shoking. + +--Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will close square. + +--Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington street. + +--Précisément. + +Puis après un moment de silence, Shoking poursuivit; + +--Maître, je ne crois pas que vous ayez l'intention de corrompre +Calcraff; la chose est impossible. + +--Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant: + +--Certes, reprit Shoking, si la chose eût pu se faire, la famille du +médecin qu'il a pendu dernièrement, n'y eût manqué. La femme du docteur +Sembrok a offert toute sa fortune. + +--Et Calcraff a refusé? + +--Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous que fasse le bourreau? il +voudrait sauver le patient qu'il ne le pourrait pas. + +--Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant... + +--Cependant quoi? + +--Le bourreau peut faire son noeud de telle façon que le condamné ne +meure pas sur le coup. + +--Vraiment? + +--Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai, moi. + +--Oui, mais je vous le répète, Calcraff est incorruptible. + +--C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-être pas. + +--Jefferies? + +--Oui. + +--Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud? + +--Non, c'est Calcraff. + +--Alors, je ne comprends plus. + +L'homme gris ne sourcilla point. + +--Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure dans Parmington street, +à deux pas d'ici. + +--Bon, fit Shoking. + +--Suppose que Jefferies devienne bourreau... + +--A la place de Calcraff? + +--Justement. + +--Mais Calcraff se porte bien. + +--Sans doute. + +--Il n'est pas encore mort. + +--Mais il peut être malade. + +--Alors, dit Shoking, Votre Honneur se trompe encore. + +Depuis que l'homme gris avait donné à Shoking le titre de lord, Shoking +ne croyait pas devoir l'appeler décemment autrement que _Votre Honneur_. + +Une politesse en vaut une autre. + +--Ah! je me trompe? fit l'homme gris. + +--Comment cela? + +--Si Calcraff tombait malade, on ferait venir, pour le remplacer, le +bourreau de Manchester. + +--Tu as raison, mais... + +--Mais quoi? fit Shoking. + +--Pour faire venir le bourreau de Manchester, il faut avoir le temps. Tu +me diras que l'express-train va vite et le télégraphe plus vite que l'un +et l'autre. + +--Dame! + +--Mais il y a des maladies qui vont plus vite encore. + +--Je ne comprends toujours pas, dit Shoking. + +--Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai. Je meurs de soif pour +le moment. + +Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler et porta +voluptueusement à ses lèvres la paille qui devait lui servir à l'aspirer +lentement. + + + + +XIII + + +Shoking avait vu faire à l'homme gris tant de choses extraordinaires que +rien ne l'étonnait plus. + +Néanmoins, comme c'était un esprit éminemment pratique et réfléchi que +maître Shoking, il aimait à discuter toutes choses. + +L'homme gris aspira la moitié du sherry cobler d'un trait; puis, +regardant son interlocuteur: + +--Si tu étais moins intelligent que tu n'es, fit-il, je m'empresserais +de te dire que tout cela ne te regarde pas et je me bornerais à faire de +toi un instrument. + +Mais comme tu es un garçon d'esprit, et que je compte sur ta fidélité +absolue. + +--Oh! pour cela, vous avez raison. + +--Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu sois au courant de mes +projets, au moins jusqu'à un certain point. + +--Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne fais bien que ce que je +comprends. + +--Supposons donc, poursuivit l'homme gris, que Jefferies est un garçon +corruptible. + +--Soit. + +--Et que Calcraff tombe malade subitement, non pas la veille, non pas +dans la nuit qui précédera l'exécution, mais au moment même où il faudra +pendre John Colden. + +--Oh! oh! fit Shoking. + +--Tu penses que l'échafaud dressé, la foule accourue, la toilette du +patient achevée et les fameux draps de la cuisine tendus, il n'y aura +pas moyen de reculer. + +--Ça, c'est vrai. + +--Jefferies sera donc chargé de la besogne et fera le noeud comme je +l'entendrai. + +--Allez, dit Shoking, je vous écoute, mais je continue à ne pas +comprendre. Comment voulez-vous que Calcraff tombe subitement malade? + +--Tu vas voir. Il y avait jadis à Paris un exécuteur des hautes oeuvres +que chaque exécution rendait malade huit jours d'avance. Aussi le +jour fatal arrivé, pour se donner du courage, buvait-il force verres +d'eau-de-vie et de rhum. + +--Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit que du lait. + +--Je le sais. + +--Et le lait ne grise pas. + +--Je m'arrangerai pour que la tasse de lait qu'il boira le mette dans +l'impossibilité de faire sa besogne. + +--Comment cela? + +--C'est mon secret, passons. As-tu encore une objection à me faire? + +--Ah! je crois bien, fit Shoking. + +--Voyons? + +--Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies vendu à notre cause. + +--Bon! + +--Il fait un noeud qui n'amène pas la mort instantanément. Mais John +Colden n'en est pas moins pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps. +Et à moins que la corde ne casse. + +--Elle cassera, dit froidement l'homme gris. + +--Bon! mais je suppose que le patient tombe à terre. + +--Fort bien. + +--On le relèvera et on l'accrochera de nouveau. + +--Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin de te faire des +confidences. Quand nous serons arrivés au jour de l'exécution, tu verras +de quoi il s'agit. + +L'homme gris en était là des explications qu'il voulait bien donner à +Shoking, quand la porte du public-house s'ouvrit de nouveau. + +Cette fois, ce fut l'abbé Samuel qui se montra sur le seuil. + +Aussitôt l'homme gris se leva avec empressement et courut à sa +rencontre. + +--Monsieur l'abbé, lui dit-il, un homme de votre caractère ne doit +entrer dans un bouge comme celui-ci que lorsque l'intérêt de la foi et +celui de ses ouailles le commandent. Sortons. + +--Comme vous voudrez, dit le jeune prêtre. + +Shoking s'apprêtait à les suivre. + +Mais l'homme gris lui fit signe de rester à sa place, ajoutant: + +--Je vais revenir. + +Old Gravel lane est une rue déserte tout le jour, et ce n'est que la +nuit, quand le Wapping s'éveille et commence sa fangeuse orgie, que le +peuple l'envahit peu à peu. + +Le prêtre irlandais et l'homme gris se mirent à se promener de long en +large. + +--C'est fait, dit l'abbé Samuel, le malheureux dort du dernier sommeil, +comme dormira bientôt Bulton... comme... + +Il s'arrêta frémissant. + +--Vous m'avez rencontré sortant de Newgate, dit l'homme gris. J'ai +visité la prison en détail, et je me suis assuré qu'il était impossible +de faire évader un prisonnier. + +--Mon Dieu! fit l'abbé Samuel en pâlissant, faudra-t-il donc laisser +mourir notre frère? + +--Non, dit l'homme gris. + +--Alors, que comptez-vous faire? + +--L'enlever. + +--Mais où? + +--Sur l'échafaud même. + +L'abbé Samuel regarda son interlocuteur. + +--Mais comment? fit-il. + +--Les quatre chefs fenians sont toujours à Londres? + +--Oui. + +--Et ils vous obéiront aveuglément? + +--Oui, puisque je suis le chef suprême, en attendant que l'enfant ait +grandi. + +--Alors, dit l'homme gris, je réponds de la vie de John Colden. + +Maintenant parlons d'autre chose. + +Le prêtre regarda son compagnon d'un air surpris. + +--Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que Jefferies était +catholique? + +--Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son triste emploi; mais c'est +un catholique tiède. De plus, il n'est point affilié, et on n'oserait le +lui proposer. + +--Mais il a une fille... + +--Une fille toujours malade et qui succombe lentement à une maladie de +poitrine. C'est même là le côté intéressant de cet homme aux instincts +brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien caché, que la pauvre +fille le croit un honnête ouvrier des docks. + +--Et vous allez la visiter quelquefois? + +--Oui, dit l'abbé Samuel. + +--Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmèneriez-vous avec vous? + +J'ai habité les Indes, et, bien que je ne sois pas médecin de +profession, je crois avoir apporté un remède puissant contre la phtisie. + +Le jeune prêtre secoua la tête. + +--Hélas! dit-il, je crains que l'état de la malade ne soit tellement +avancé que tout remède ne soit désormais inutile. + +--Qui sait? + +L'abbé Samuel réfléchit un instant. + +--Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien l'offusque... + +--Il s'adoucira si je lui promets de guérir son enfant. + +--Eh bien! dit l'abbé Samuel, voulez-vous venir voir la pauvre fille? + +--Tout de suite? + +--Oui. + +--Allons, dit l'homme gris. + +Il rentra dans le public-house et dit à Shoking: + +--Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu dans une heure, tu +te feras servir à souper. Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois +revenu. + +--C'est bien, dit Shoking. + +Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel. + +Ils remontèrent Old Gravel lane. + +Parmington street est perpendiculaire à cette dernière rue. + +C'est une des ruelles les plus tristes et les plus misérables de +Londres. + +On y rencontre des enfants qui marchent pieds nus et des femmes +déguenillées. + +Vers le milieu est un public-house, et dans ce public-house s'assemblent +une foule de marins, d'ouvriers des docks et de brocanteurs. + +C'était précisément dans cette maison que logeaient Jefferies et sa +fille. + +La nuit était venue quand le prêtre et l'homme gris y arrivèrent. + +Tout à coup le premier tressaillit et dit: + +--Le voilà! + +--Qui donc? demanda l'homme gris. + +--Jefferies. Le voyez-vous?... là!... assis à cette porte? + +En effet, un homme était assis sur les marches de la porte bâtarde. + +Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses deux mains. + +Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son visage, et, sur ce visage, +roulaient deux grosses larmes silencieuses. + +Le prêtre s'approcha et lui mit une main sur l'épaule. + +Le valet de Calcraff se leva tout d'une pièce et murmura: + +--Ah! vous venez trop tard... je crois bien que ma pauvre enfant va +mourir... + +Et il regarda le prêtre d'un air affolé. + + + + +XIV + + +Il n'y avait pas très-longtemps que Jefferies, le valet du bourreau +Calcraff, était venu loger dans Parmington street, trois ou quatre +années au plus. + +Sa fille était déjà malade, alors, mais à peine devinait-on sa +souffrance. + +Le mal, dans sa première période, n'avait pas encore pâli son visage, +entouré ses grands yeux bleus d'un cercle de bistre et donné à ses mains +la transparence de la cire. + +Pendant près de deux années, la misérable population de Parmington +street avait assisté jour par jour, heure par heure, à la marche +inexorable et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre créature et +la courbant peu à peu vers la tombe. + +Le peuple a ses moments de férocité, mais il a aussi ses jours de +douceur et de bonté ineffables. + +La grande et pâle jeune fille qui cheminait lentement vers la mort, un +triste et doux sourire aux lèvres, était devenue l'idole du quartier. + +Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies plus triste et plus +préoccupé que la veille, on le pressait, on l'entourait, on lui +demandait avec anxiété comment se trouvait Jérémiah. + +C'était le nom de son enfant. + +Qu'était-ce que Jefferies? + +Pendant deux années personne ne l'avait su au juste. Il disait +travailler dans les docks, et cela importait peu. + +D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait qu'à ceux qui lui +demandaient des nouvelles de sa fille. + +Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house qui occupait le +rez-de-chaussée de la maison. + +On lui servait une pinte de porter ou de pale ale, ou un grog au gin; il +s'asseyait dans un coin, buvait silencieusement, payait et s'en allait. + +On avait remarqué, cependant, qu'à certaines époques Jefferies était +plus triste et plus inquiet que de coutume. + +Pourquoi? + +Longtemps on l'avait ignoré. + +La vérité est que Jefferies tremblait, chaque fois qu'il assistait +Calcraff dans une exécution, que quelque habitant de Parmington street +ne se trouvât parmi la foule avide du sinistre spectacle; non pour lui, +du reste, il bravait l'infamie avec la triste philosophie des gens de sa +profession, mais pour son enfant... + +Jérémiah avait seize ans; il y en avait dix que Jefferies était le valet +de Calcraff, et la pauvre enfant l'ignorait. + +Jefferies tremblait que sa fille ne vînt à l'apprendre, et que cette +horrible révélation ne la tuât. + +Aussi, au lendemain de chaque exécution, Jefferies se montrait-il moins +que d'habitude, quittant Parmington street dès le matin, n'y revenant +que le soir, avec la nuit et le brouillard. + +Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne à pénétrer. + +La petite place d'Old Bailey est assez étroite pour que la foule soit +obligée de se tenir à distance. + +Jusque-là, aucun habitant de Parmington street n'avait pu voir +l'échafaud d'assez près pour reconnaître dessus Jefferies. + +Hélas! la sinistre vérité s'était fait jour. + +Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs, habitués de ce +public-house fréquenté par Jefferies avaient été favorisés par le sort. + +Partis du Wapping la veille d'une exécution, vers onze heures, ils +étaient arrivés dans Fleet street, avec le premier flot de cette foule +de curieux qui devait grossir jusqu'au jour. + +Ils avaient été poussés jusque dans Old Bailey, avaient pu se cramponner +aux chaînes tendues par les policemen et s'y tenir accrochés jusqu'au +moment de l'exécution. + +Alors tous deux avaient pu voir de près Calcraff et son valet, +c'est-à-dire Jefferies. + +Et lorsque le malheureux père de Jérémiah était revenu le soir dans +le public-house, on s'était éloigné de lui avec horreur et on l'avait +montré du doigt. + +Il s'était mis à fondre en larmes, il s'était jeté à genoux, il avait +parlé de sa fille, jurant sur la Bible qu'elle ignorait son triste +métier. + +Et ces hommes grossiers avaient eu pitié du père, à cause de l'enfant; +et l'enfant n'avait rien su, rien appris... + +Maintenant, dans Parmington street, on savait que Jefferies était le +valet de Calcraff, mais on aimait la fille qui se mourait et on ne lui +reprochait plus sa hideuse profession. + +Or, ce soir-là, lorsque l'abbé Samuel et l'homme gris, le voyant assis +sur le seuil de sa porte s'approchèrent de lui, Jefferies pleurait. + +--Ma fille va mourir, disait-il au prêtre catholique, il est trop tard. + +En effet, quand Jefferies était revenu de Newgate, le matin, après +l'exécution du Français Olivier, il avait trouvé sa fille couchée. + +Pâle, l'oeil fiévreux, les lèvres décolorées, elle lui avait dit: + +--Ah! père, tu fais bien de revenir... pour me dire adieu... j'ai lutté +longtemps... mais le mal est plus fort que moi... je n'ai plus même le +courage de me lever... père, père, je vais mourir... + +Il était resté là tout le jour, muet et sombre, au chevet de son enfant, +s'arrachant parfois les cheveux; parfois se mettant à genoux et priant +Dieu. + +Vers le soir, Jérémiah avait paru s'assoupir, et la fièvre s'était +calmée. + +Alors, à demi-fou, le pauvre père était sorti; il s'était promené d'un +pas inégal et saccadé dans toutes les rues avoisinantes; puis il était +remonté et avait trouvé sa fille dormant, puis il était redescendu +ensuite. + +Cette fois, il s'était assis sur le seuil et s'était mis à pleurer, et +c'était là que l'abbé Samuel l'avait trouvé. + +--Mon ami, lui dit alors le jeune prêtre de cette voix grave et douce +qui pénétrait jusqu'au fond de l'âme, Dieu est bon, et il ne faut jamais +désespérer de sa clémence. Où est votre fille? + +--Là haut. Elle dort... + +--Allons la voir, dit le prêtre. + +En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrêtèrent sur l'homme gris et un +geste d'étonnement et de défiance s'en échappa. + +--Mon ami, dit l'homme gris, je suis médecin et j'ai sauvé des gens que +tous mes confrères avaient condamnés. + +Jefferies jeta un cri. + +Puis il regarda l'homme gris avec une avidité sauvage. + +--Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il. + +--Peut-être. + +--Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un homme ordinaire! reprit +Jefferies affolé. + +--Voyons votre fille, dit l'homme gris. + +Jefferies se leva: + +--Venez, dit-il. + +Et il s'enfonça d'un pas chancelant dans l'allée noire et humide de la +pauvre maison. + +--Je connais le chemin, dit l'abbé Samuel à l'homme gris, prenez ma +main. + +Alors tous trois, dans l'obscurité, gagnèrent un escalier à marches +usées. + +Jefferies et sa fille logeaient au troisième. + +A Londres, où les maisons sont basses, le troisième est généralement le +dernier étage, et c'est là que vivent les pauvres gens. + +Le logis occupé par Jefferies et sa fille se composait de deux pièces +qui se commandaient. + +Le lit de la malade était dans la seconde. + +Une chandelle brûlait sur le poêle de faïence éteint. Il faisait froid +dans cette chambre et il s'en exhalait de fétides émanations. + +La poitrinaire dormait toujours. + +L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du lit sur la pointe des +pieds et se mit à examiner attentivement cette figure angélique qui +avait déjà le calme auguste de la mort. + +En ce moment le visage de l'homme gris, et son regard et son attitude +exprimèrent si bien l'autorité de l'homme de science, que le pauvre père +et le prêtre suspendirent leur âme à ses lèvres entr'ouvertes. + + + + +XV + + +L'homme gris ne se pressait pas de parler. + +Il avait approché la chandelle tout près du visage de la malade et il +semblait étudier avec une attention pleine de ténacité cette couleur de +peau qui tenait le milieu entre le blanc céreux et la stéarine, et qui +est bien la couleur de ceux que mine la phthisie. + +Puis il se pencha tout près, collant presque son oreille à la poitrine +de la jeune fille toujours endormie, et il écouta sa respiration +haletante et saccadée. + +Enfin il releva la tête et dit: + +--Le mal est très-avancé, mais il n'est pas encore à cette limite +extrême où tout remède est impuissant, tout secours inutile. + +--Vrai! s'écria l'abbé Samuel en regardant l'homme gris d'un air de +doute. + +--On peut la sauver, répondit celui-ci. + +Quant à Jefferies, il était tombé à genoux devant l'homme gris: + +--Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et je vous bénirai, +sauvez-la et je serai votre esclave... + +Et le malheureux pleurait et priait tout à la fois, se tordant les mains +et se traînant aux pieds de cet homme qui venait de déclarer que rien +n'était désespéré. + +Cette lumière, ces éclats de voix finirent par éveiller la malade. + +Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'étonnement, presque d'effroi, en +voyant un inconnu à son chevet. + +Mais alors l'abbé Samuel s'avança et lui dit: + +--Comment allez-vous, mon enfant? + +Elle le reconnut et un pâle sourire vint à ses lèvres. + +--Ah! c'est vous, monsieur l'abbé? fit-elle, vous êtes bien bon d'être +venu me voir. + +Son père, toujours à genoux, se tenait à l'écart dans l'ombre. + +--Vous êtes bien bon, poursuivit Jérémiah qui ne vit pas Jefferies tout +de suite, bien bon d'être venu me voir, monsieur l'abbé... d'autant plus +que... c'est peut-être... la dernière fois... Et elle souriait encore, +en parlant de sa fin prochaine. + +--Mon enfant, répondit l'abbé Samuel, monsieur que voilà, et qui est +médecin... + +A ces mots, Jérémiah fixa sur l'homme gris son regard ardent et +fiévreux; mais le sourire n'abandonna point ses lèvres. + +--Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que je vais mourir. + +Soudain Jérémiah entendit un sanglot au pied de son lit. + +--Ah! mon Dieu! fit-elle, mon père était là! pardonne-moi... père, +pardonne-moi... + +--Mon enfant, continua l'abbé Samuel en prenant dans les siennes, cette +main longue et diaphane que Jérémiah laissait pendre hors du lit, mon +enfant, vous vous trompez... monsieur, qui est médecin, vous dis-je, +affirme qu'on peut vous guérir. + +--Oh! fit-elle d'un air de doute. + +L'homme gris regardait autour de lui. + +--Vous êtes mal ici, dit-il enfin. + +Et s'adressant à Jefferies: + +--Cette chambre est insalubre et le voisinage des docks empoisonne l'air +que vous respirez. Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il. + +--Si je le veux! s'écria le pauvre père. + +--Eh bien! il faut m'obéir. + +--Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies. + +--Il faut faire transporter votre fille, dès demain, dans une maison, +que je vous indiquerai, et où je la visiterai tous les jours. + +L'abbé Samuel dit à son tour: + +--Peut-être n'avez-vous pas d'argent, mon pauvre Jefferies? Mais il ne +faut pas vous inquiéter de cela. Monsieur est non-seulement un médecin +savant, c'est encore un homme riche et bienfaisant, qui ne reculera +devant aucun sacrifice pour sauver votre enfant. + +Jefferies baisait les mains du prêtre, comme il avait baisé celles de +l'homme gris. + +Celui-ci ajouta: + +--Je vais vous envoyer tout à l'heure une potion que ferez prendre à +votre fille. Cette potion calmera la fièvre, lui procurera un sommeil +tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez de force pour se +lever. + +Jefferies écoutait avec une sorte d'extase. + +Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait presque aussitôt sur ceux +auxquels il adressait la parole, agissait déjà sur le grossier valet de +Calcraff. + +--L'homme qui vous apportera cette potion, continua-t-il, est un homme +à mon service et qui m'est tout dévoué. Il reviendra demain avec une +voiture et il vous emmènera, vous et votre fille, dans une maison où je +crois que pourrai la guérir. + +En même temps il mit un petit rouleau d'or sur le poêle, fit un signe +d'adieu à la poitrinaire qui se demandait si les anges du bon Dieu +n'avaient pas pris forme humaine pour la venir visiter, et il sortit en +pressant la main du pauvre Jefferies, qui continuait à pleurer, mais de +joie, maintenant qu'on lui promettait que sa fille vivrait. + +L'abbé Samuel le suivit. + +Quand ils furent dehors, ce dernier regarda l'homme gris et lui dit: + +--Vraiment, vous croyez qu'on peut encore sauver cette jeune fille? + +--Oui, en disposant des moyens que je vais employer, ce que très-peu de +personnes pourraient faire. + +--Et... ces moyens? + +--Je ferai transporter Jérémiah à Hampsteadt. + +--Dans la maison où est venu le major Waterley? + +--Précisément. Il ne faut guère que l'espace d'une nuit pour préparer la +chambre que je lui destine. + +--Comment! la préparer? fit le prêtre surpris. + +--N'avez-vous pas entendu dire que les médecins employaient le goudron +pour les maladies de poitrine? + +--En effet. + +--Eh bien! je vais faire enduire de goudron le plafond, les murs et les +portes de la chambre qu'elle habitera. + +--Ah! je commence à comprendre. + +--Pas encore, dit en souriant l'homme gris. En l'état actuel, le mal de +Jérémiah est trop avancé pour que le goudron suffise. + +--Alors? + +--Mais... attendez. Il y a dans l'Amérique du Sud, au Paragon, à deux +cents milles des côtes, sur les bords de la rivière Parana, une vallée +longue de six lieues et large de deux qu'on appelle Hapna. + +Cette vallée jouit d'une température assez semblable à celle de Nice ou +des îles d'Hyères. + +Les Américains du Sud attaqués d'une maladie de poitrine s'y rendent par +milliers. + +Là, sans remède aucun, et si avancé que soit le mal, ils se guérissent +en peu de temps. + +Est-ce l'influence du climat? + +Ils le croient tous, mais ils se trompent. + +--Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abbé Samuel. + +--La vallée renferme en abondance une espèce particulière de pin +résineux qui charge l'atmosphère d'émanations bienfaisantes; et ces +émanations guérissent. + +--Mais, observa l'abbé Samuel, je ne sais encore où vous voulez en +venir. + +--J'ai analysé chimiquement la résine de ces pins, dans un voyage que +j'ai fait à Hapna, et je connais maintenant sa composition. + +De même qu'on peut fabriquer de l'air et des eaux minérales, je puis +fabriquer une résine en tout semblable à celle dont je vous parle, et la +mélanger à cet enduit de goudron que j'appliquerai sur les murs. + +Puis, à l'aide d'un calorifère et d'un thermomètre, nous entretiendrons +dans la chambre une atmosphère égale à celle de la vallée de Hapna. + +Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant, c'est bien simple. + +L'abbé Samuel le regardait avec un étonnement mêlé d'admiration. + +Ils étaient, tout en causant, revenus dans Old Gravel lane; mais, au +lieu de rejoindre Shoking, ils remontèrent jusqu'à Saint-George street +et entrèrent dans la boutique d'un _chemist dispensary_, c'est-à-dire +d'un pharmacien. + +Là, l'homme gris fit préparer la potion; puis il dit à l'abbé Samuel: + +--Maintenant, je vais envoyer Shoking chez Jefferies, et vous reconduire +ensuite à Saint-Gilles. + +Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane, ouvrit la porte +du public-house de Master Wandstone et appela Shoking qui buvait +philosophiquement son troisième verre de grog au gin. + + + + +XVI + + +Shoking s'empressa de payer sa dépense et de sortir. + +L'homme gris lui remit la fiole contenant la potion. + +--Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington street. + +--Chez Jefferies? + +--Oui. + +Shoking fit une légère grimace. + +--As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda l'homme gris en souriant. + +--Dame! répondit naïvement Shoking, cela pourrait bien me porter +malheur. + +--Imbécile! + +--Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez pas à la hache.» + +--C'est pour les nobles et les gentlemen, ce proverbe-là, dit l'homme +gris. + +--Oui, mais voici le proverbe des petites gens: «Ne touchez pas à la +corde.» + +--Eh bien! la corde et Jefferies font deux. + +--N'est-ce pas Jefferies qui la prépare? + +--Oui. + +--Alors, c'est bien à peu près la même chose. + +--Mon cher ami, dit en souriant l'homme gris, Dieu m'est témoin que je +voudrais pouvoir tenir compte de tes répugnances et avoir sous la main +quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai personne, et il ne s'agit, +après tout, que de prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies, +et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est le médecin qui a +promis de vous sauver qui m'envoie. + +--Donnez alors, dit Shoking en souriant. + +--Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, comme il faut que toute +peine ait sa récompense, je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même +cette vie de gentleman pour laquelle tu es né très-certainement. + +Shoking tressaillit. + +--Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme gris. + +--Ah! + +--Et tu reprends ton nom et ton titre. + +--C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion, que je redeviens lord +Vilmot? + +--Précisément. + +Shoking s'était emparé de la bouteille et ne faisait plus aucune +difficulté pour aller chez le valet de Calcraff. + +L'homme gris ajouta: + +--Quand tu te seras acquitté de cette mission, tu monteras dans un cab +et tu iras m'attendre à Hampsteadt, dans _ta maison_. + +Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon Shoking. Cependant, +comme il allait s'éloigner, un scrupule s'empara de lui. + +--Qu'est-ce encore? fit l'homme gris. + +--Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque je m'éveillerai pour tout +de bon de ce beau rêve de grandeur, le réveil sera dur? + +--Comment cela? + +--Lord Vilmot aura de la peine à redevenir Shoking. + +--Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en riant, il n'y a que la reine +qui puisse créer des baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à +ton endroit, je ne m'y opposerai pas. + +Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre une chose. + +--Laquelle? + +--La maison te restera et tu pourras y finir tes jours. + +--Vrai? + +--Je ne reprends jamais ce que j'ai donné. + +Shoking était naïf à ses heures: + +--Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs? + +--L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte pas toujours malheur de s'en +aller chez le valet de Calcraff. + +Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à la main, il s'élança +vers Parmington street. + +Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui était monté dans un cab +et attendait au coin de Saint-George street. + +Le prêtre était devenu pensif. + +--Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis que l'homme gris prenait +place à côté de lui et indiquait au cocher comme but de la course, la +place des Sept-Quadrants. + +--Non, en vérité, dit celui-ci. + +--Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine d'hommes comme vous au +service de sa cause, elle triompherait en moins d'une année. + +--Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris d'une voix grave et triste, +les hommes dévoués à l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des +milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à ce jour, c'était un +chef mystérieux, un homme qui aurait acquis en des luttes sombres et +terribles une expérience et une audace qui triomphent de tout. J'avais +cela, et je suis venu à vous. + +Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer, j'entrerai; là où le +chrétien n'ose frapper, je frapperai! et au lendemain de la victoire, je +disparaîtrai, car je ne suis pas digne de rester à votre droite. + +--Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la main avec expansion, ne +parlez point ainsi. + +--Vous ne savez rien de mon passé, dit-il d'une voix sourde. + +Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche, et le prêtre respecta +ce silence. + +Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais, derrière Saint-Gilles. + +--Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris, tandis que le cab s'arrêtait, +rappelez-vous que je compte sur les quatre chefs? + +--Vous pouvez y compter, dit le prêtre. + +--Sans cela je ne réponds pas de la vie de John Colden. + +--Et s'ils vous obéissent de point en point?... + +--Je sauverai John Colden. + +--Quand dois-je les réunir? + +--L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant. + +Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea à pied vers son +église. + +L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus de sa tête et le +cocher se baissa. + +--Mène-moi dans Régent' street, au coin de Piccadilly, lui dit-il. + +Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté du café de la Régence. + +De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné, le trajet était +court. + +Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme gris entra dans la +boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, car à Londres, tous ces +commerces-là se réunissent volontiers en un seul. + +Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits et des mieux +assortis de Londres. + +--Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je suis médecin. + +En même temps, il lui exhiba un diplôme bien en règle. + +Le chimiste s'inclina. + +--Je suis le médecin d'une grande famille qui ne reculera devant aucun +sacrifice pour conserver à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est +vous dire que les services que j'attends de vous seront libéralement +payés. + +Le chimiste s'inclina plus bas encore que la première fois. + +--Il faut que vous mettiez à ma disposition pour ce soir même un +_préparateur_. + +--Je vous donnerai mon premier élève, répondit le chimiste. + +--Et que vous m'envoyiez les drogues et les substances suivantes. + +En même temps l'homme gris prit une plume et du papier sur le comptoir +et écrivit une longue ordonnance. + +Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher de témoigner son +étonnement. + +--Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments pour un régiment +tout entier. + +--Vous croyez? + +--Ainsi je vois un baril de goudron... + +--Oui, monsieur; je vais faire une expérience sur le succès de laquelle +je compte fort. + +En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille et en tira deux +billets de vingt livres qu'il posa sur le comptoir, ajoutant: + +--Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste préparateur, ce soir, +avant dix heures, à Hampsteadt, Heath mount, n° 22. + +Le chimiste prit les quarante livres et salua avec considération un +médecin qui faisait de semblables avances à ses malades. + +L'argent produira toujours son petit effet, même sur un apothicaire. + + + + +XVII + + +--Ma parole d'honneur! se disait Shoking, douze heures après, je crois +que tout ce qui m'advient n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me pincer +pour m'assurer que je ne dors pas, c'est plus fort que moi. Cela ne doit +pas être arrivé. + +Shoking se disait tout cela en se regardant avec une complaisance +inquiète dans la grande glace à pivot de ce cabinet de toilette où, +quelques jours auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé, +habillé comme un parfait gentleman et salué du titre de lord. + +Il se disait cela, parce que même aventure venait de lui advenir. + +Il était rentré la veille au soir et avait trouvé l'homme gris +causant avec Jenny l'Irlandaise et Suzannah dans le petit salon du +rez-de-chaussée. + +Mais l'enfant n'y était plus. + +Il était entré, le matin même, au collège de Christ's hospital, et +désormais il était à l'abri des représailles de la justice. La soutane +bleue et les bas violets le rendaient inviolable. + +Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément résignée à une +séparation, que cette séparation ne devait pas durer plus d'un jour ou +deux. + +L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire admettre à Christ's +hospital comme attachée à la lingerie. + +Donc, ces trois personnes causaient lorsque Shoking était arrivé. + +Il s'était mis à table avec elles et avait soupé de bon appétit, après, +toutefois, avoir rendu compte de sa mission. + +Puis l'homme gris lui avait dit: + +--Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin de toi demain matin. + +Le même valet de chambre, qui avait si bien donné du _lord_ en plein +visage au bon Shoking, l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à +sa chambre à coucher. + +Shoking était pourtant de nouveau misérablement vêtu, et il n'avait pu +s'empêcher de dire au superbe laquais galonné que l'homme gris attachait +ainsi à sa personne: + +--Comment peux-tu m'appeler mylord, en me voyant ainsi accoutré? + +Mais le valet avait répondu en souriant: + +--Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, et que, dans un but de +philanthropie, elle parcourt les quartiers populeux de Londres, où elle +fait beaucoup de bien. + +Et Shoking avait eu beau protester, le valet de chambre avait tenu à son +opinion. + +Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi comme au bon +temps où il couchait sous les voûtes d'Adelphi. + +Le lendemain matin, le valet de chambre était venu l'éveiller. + +--Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il dit. + +--Quelle heure est-il? + +--Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami de Votre Seigneurie a +besoin d'elle. + +Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme gris. + +L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre qu'on éveillât Shoking dès +le point du jour. + +Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, faire sa barbe; il +passa une chemise de toile fine et revêtit un bizarre costume du matin, +consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon de couleurs claires, +ce que les Anglais appellent une _suite_. + +Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui tendit un chapeau gris +et des gants de peau de daim et lui dit: + +--L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie qui fait suite au +corridor. + +Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le chemin qu'on lui +indiquait, et il fut pris tout coup à la gorge par une forte odeur de +goudron. + +--Viens donc par ici! lui cria une voix. + +Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre située à l'extrémité de +la galerie. + +Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il s'offrait même à +Shoking dans un négligé que le nouveau lord blâma _in petto_. + +L'homme gris, en pantoufles et en manches de chemise, les bras +retroussés au-dessus du coude, avait les mains enduites d'une sorte de +mastic rougeâtre! + +--Bon! dit Shoking, encore des choses étranges! + +--Entre donc. + +Shoking entra et se trouva dans une chambre dont les murs +disparaissaient sous une épaisse couche de goudron. + +Au milieu il y avait des objets bizarres, des cornues, des vases, un +alambic, un creuset, tout un appareil de laboratoire de chimie. + +Shoking vit encore un jeune homme qui portait suspendu à son cou un +tablier bleu. + +C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste de Régent' street. + +--Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris. + +--Certainement, fit Shoking. + +--Eh bien! moi, je ne me suis pas couché. + +--Est-ce que c'était pour barioler ainsi les murs de cette chambre? +demanda le nouveau lord avec une pointe d'ironie. + +--Justement. + +--Drôle de peinture, dans tous les cas. + +--C'est possible, mais j'en attends de beaux résultats. Viens, je vais +te conduire à ta voiture. + +--Ma voiture? + +--Sans doute. + +Et l'homme gris s'essuya les mains et passa son bras sous celui du +gentleman Shoking. + +--Que penses-tu de la petite que tu as vue hier? lui dit-il. + +--La fille de Jefferies? + +--Oui. + +--Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre. + +--Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta voiture. + +--Bien. + +--Tu l'amèneras ici. + +--Fort bien. + +--Et quand elle aura couché dans cette chambre, dont tu te moques, +l'espace d'un mois environ, elle se portera aussi bien que toi et moi. + +--Est-ce possible! + +--Avec moi tout est possible, mon ami. + +Shoking n'était pas au bout de ses étonnements. + +A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse attelé de deux +chevaux magnifiques. + +Un cocher poudré était sur le siége, deux laquais en bas de soie se +tenaient derrière, suspendus aux étrivières. + +--Comment! balbutia Shoking, c'est là ma voiture? + +--Sans doute. + +--Et je vais monter dedans? + +--Dame! à moins que tu ne te veuilles t'asseoir sur le siége. + +--Et dans cette voiture, je vais aller chercher la fille de Jefferies? + +--Oui. + +--Mais, dit Shoking, ils me reconnaîtront. + +--Sans aucun doute. + +--Et puis, j'étais vêtu comme je le suis ordinairement comme un pauvre +diable qui... + +--Tu étais vêtu, interrompit l'homme gris, comme un grand seigneur +excentrique qui se déguise pour faire du bien. + +En même temps, il abaissa le marchepied devant Shoking qui hésitait +encore. + +--Mais, maître, dit encore celui-ci, croyez-vous que Jefferies +consentira à se séparer de sa fille? + +--Tu lui diras qu'il peut la suivre. + +--Et je l'amènerai ici? + +--Naturellement. + +Sur ce mot, l'homme gris ferma la portière et fit un signe au cocher, +qui rendit la main à ses trotteurs. + +--C'est égal! murmura Shoking, tandis que le carrosse descendait Heath +mount avec la rapidité de l'éclair, celui qui me pincerait assez fort +pour m'éveiller, me rendrait un fameux service. + + + + +XVIII + + +Jamais, peut-être, on n'avait vu semblable spectacle dans le Wapping. + +Londres qui se divise en plusieurs paroisses, au point de vue +administratif, n'est réellement composé que de deux quartiers bien +distincts, le West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est. + +A l'est, le Londres commerçant, laborieux, les docks, les bassins +gigantesques où les Indes et le monde entier versent nuit et jour leurs +richesses et leurs produits. + +A l'est encore, les quartiers misérables, les enfants demi-nus, les +femmes en haillons, les mendiants grouillant au seuil des portes, les +maisons noires et humides, les tavernes où la débauche et la misère +boivent de compagnie. + +A l'ouest, dans le West-End, les palais, les édifices, les rues larges +et bien percées, les magasins splendides, les femmes rayonnantes de +beauté, étincelantes de pierreries, et les cavaliers irréprochables. + +Les habitants du West-End ne visitent jamais l'East-End. + +Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que la ville monstre étale à +l'ouest. + +Aussi, lorsque la population sordide du Wapping, lorsque les pauvres +gens de Parmington street virent apparaître le carrosse de lord Vilmot +avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses deux laquais poudrés, +crurent-ils faire un rêve. + +Les enfants et les femmes accoururent au seuil des portes, d'autres se +mirent aux fenêtres; les enfants du public-house où Jefferies buvait +seul quelquefois, se précipitèrent au dehors. + +Les deux laquais avaient mis pied à terre et posé leur longue canne sur +le trottoir. + +A Londres, où les impôts somptuaires sont innombrables, un lord peut, +avec de l'argent, interrompre un moment la circulation. + +Il a payé pour cela, et c'est son droit. + +Tandis que le carrosse s'arrête, les laquais barrent le trottoir de leur +canne, pour que Sa Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se point +frotter à la canaille. + +La canaille s'arrête sans murmurer et attendant avec calme que le noble +personnage ait mis pied à terre et soit entré dans la maison. + +Il se fit donc un rassemblement des deux côtés des cannes. + +Lord Vilmot descendit. + +Un homme en haillons, un rough, jeta alors un cri. + +Un cri d'étonnement que lui arracha la vue du personnage pour qui on +interceptait le trottoir. + +Ce cri fit tourner la tête à lord Vilmot. + +--Mais c'est Shoking! + +Shoking ne perdit point la tête; il ne se déconcerta point et il salua +le rough d'un geste. + +Puis il s'avança vers lui et lui dit en souriant: + +--Tu me reconnais?... + +--Excusez-moi... ce n'est pas possible... une méprise... Pardon, Votre +Seigneurie... balbutia le rough. + +Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid imperturbable... + +--Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking. Dans le Wapping, je n'ai +pas d'autre nom.. + +--Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le rough qui se confondait +toujours en excuses. + +--Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement, dans le West-End je +m'appelle lord Vilmot. + +Et comme le rough stupéfait ne comprenait pas, Shoking poursuivit: + +--Je suis un lord excentrique. Je me déguise et je viens étudier la +misère au Black horse et au bal Wilton, à la seule fin d'en rendre +compte au parlement et d'adoucir le sort du peuple. + +Sur cette réponse majestueuse, Shoking fouilla dans sa poche, en retira +une dizaine de guinées et les donna à John. + +Ce fut un vertige, un éblouissement. + +La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que Shoking s'était +engouffré depuis longtemps dans l'allée noire de la maison de Jefferies. + +Et la foule de crier, de trépigner, de battre des mains et de se livrer +à mille commentaires. + +Le rough n'était pas le seul qui eût connu Shoking. + +Il y avait maintenant dix personnes, attroupées à la maison, qui avaient +bu avec lui, mangé avec lui, couché avec lui dans le work-house de +Milden Road et sous les voûtes d'Adelphi. + +Et on se répétait que Shoking était un lord, et qu'il siégeait au +Parlement. + +Que venait-il donc faire dans Parmington street? + +Il s'écoula un grand quart d'heure. + +Puis lord Vilmot reparut. + +Mais il n'était pas seul. + +Derrière lui on vit apparaître Jefferies. + +Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de joie et portait sa +fille dans ses bras. + +Et la foule battit des mains quand elle vit le noble lord aider l'homme +de sang à asseoir la mourante dans ce beau carrosse armorié, y monter +ensuite, et faire asseoir à côté de lui le valet du bourreau. + +Puis les laquais remontèrent derrière le carrosse, Shoking distribua +à ses anciens amis des sourires et des saluts protecteurs, le cocher +rendit la main à ses chevaux, et tout disparut comme une vision. + +* * * * * + +Une heure après, Jefferies, sa fille et Shoking arrivaient à Hampsteadt. + +Le voyage avait fatigué la pauvre malade, et elle fut prise d'une telle +faiblesse que son père fut encore obligé de la porter, pour traverser le +jardin. + +L'homme gris attendait au seuil de la maison, et il avait auprès de lui +l'abbé Samuel. + +Celui-ci dit à Jefferies: + +--Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais désespérer de la bonté de +Dieu. Au moment où le désespoir pénétrait dans votre âme, et allait +l'envahir tout entière, il s'est trouvé, sur votre route, un noble +seigneur qui a eu pitié de votre détresse, et cet homme de science qui +entrevoit la guérison de celle que vous croyiez prête à mourir. + +Jefferies versait des larmes. + +L'homme gris le conduisit à cette chambre qu'on avait préparée pour +Jérémiah. + +On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra un calmant, qui eut +l'effet d'un narcotique. + +La jeune fille s'endormit. + +--Mon Dieu! s'écria le pauvre père, ne l'avez-vous pas tuée, au moins? + +--Non, répondit l'homme gris, en souriant, revenez demain, vous la +trouverez souriante, et déjà cette pâleur morbide qui couvre son visage, +aura disparu en partie. + +--Mon Dieu! s'écria Jefferies, faudra-t-il donc que je m'en aille, et +allez-vous me séparer de mon enfant? + +--Vous viendrez la voir tous les jours; le matin et le soir même, si +vous le voulez; mais vous ne pouvez rester ici. + +Jefferies songea alors à l'infamie de sa profession, et il baissa la +tête. + +--Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne de vivre ici. + +L'homme gris ne répondit pas. + +Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme gris dit à l'abbé +Samuel: + +--Si je l'avais autorisé à rester, il eût renoncé à sa profession, et +pourtant, vous savez que nous avons besoin de lui! + +--C'est vrai, répondit le prêtre. + +Puis regardant la jeune fille endormie: + +--Et vous espérez la sauver? + +--Je ne l'espère pas, j'en suis sûr... comme je suis sûr, maintenant, +d'arracher John Colden à l'échafaud, répondit cet homme étrange avec un +accent de conviction qui ne laissa plus aucun doute au jeune prêtre. + + + + +XIX + + +Que devenait John Colden pendant tout ce temps-là? + +John Colden avait été transféré, la veille de Noël, à Newgate. + +Sa blessure n'était pas complètement fermée, mais elle était en voie de +guérison et le chirurgien philanthrope de Cold Bath field avait +déclaré qu'il n'y avait nul inconvénient à envoyer ce misérable prendre +possession de sa cellule dans la prison d'où on ne sort plus. + +C'était le bon et jovial sous-gouverneur, sir Robert M..., qui avait +reçu le nouvel arrivant et assisté à son inscription sur les registres +d'écrou. + +--Vous deviez bien vous ennuyer, mon garçon, à Cold Bath field, +c'est une vilaine prison pour les malades. Le bruit du moulin est +insupportable et devait vous empêcher de dormir. + +Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous et vous n'entendrez pas +le moindre bruit. + +D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine de clémence, elle ne +fait pas souffrir inutilement le pauvre monde. + +Si j'en crois le certificat que me transmet le chirurgien de Bath +square, vous pourrez très-bien supporter les fatigues de la cour +d'assises d'ici à quatre ou cinq jours. + +Il est même probable que le président du jury prendra en considération +votre état, et qu'il vous condamnera à être promptement exécuté. + +Car, voyez-vous, mon garçon, acheva le bon sous-gouverneur, croyez-en ma +vieille expérience, quand on a un mauvais quart d'heure à passer, autant +vaut que ce soit le plus tôt possible. Après, on est bien tranquille, +allez! + +John Colden eut un sourire pour cette lugubre facétie. + +On le conduisit à sa cellule, et on lui mit les fers. + +L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et bien que M. Bardel, +en l'embrassant, lorsqu'il avait quitté Bath square, lui eût dit à +l'oreille, «Courage, on te sauvera!» John Colden n'y croyait guère. + +L'enfant était sauvé. + +Pour lui, c'était l'essentiel. Peu lui importait de mourir. + +Il dormit comme un homme que n'assiége aucun remords. + +Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans sa cellule de bonne heure et +lui dit: + +--Vous êtes Irlandais? + +--Oui, répondit John Colden. + +--Catholique, par conséquent? + +--Oui. + +--Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il nous arrive si rarement +d'avoir des catholiques à Newgate que nous n'avons pas d'aumônier. + +Hier matin, on a pendu un Français: il était catholique aussi. Un +prêtre de ce culte s'est présenté, il a été admis à lui donner des +consolations. + +Lorsque vous aurez été condamné, on fera demander ce même prêtre, si +vous le désirez. + +Mais, pour le moment, la chose est impossible. + +Cependant, c'est aujourd'hui Noël, la plus grande fête du monde +chrétien. Voulez-vous aller à la chapelle? + +--Soit, dit John Colden. + +--Vous entendrez l'office comme les autres détenus. Après tout, c'est +toujours prier Dieu. + +John Colden fit un nouveau signe d'assentiment, et le sous-gouverneur se +retira. + +Une heure après, on vint chercher John pour le conduire à la chapelle. + +Le dimanche, à l'heure de l'office, les détenus sont assis les uns à +côté des autres, la face tournée vers la chaire du prédicateur. + +Mais le condamné à mort, s'il y en a un, a une place spéciale: un +prie-Dieu placé tout au bas de la chaire. + +John Colden tressaillit en entrant. + +Il vit un homme revêtu de la camisole de force, et dans cet homme qui +occupait le banc du condamné à mort, il reconnut Bulton. + +Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur, à lui, John Colden. + +Bulton, qui avait été condamné à être pendu le 2 janvier prochain. + +Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tête amical. + +John Colden, si brave et si résigné qu'il fût, ne put s'empêcher de +faire cette réflexion que dans huit jours il occuperait certainement la +place où était Bulton, et il sentit quelques gouttes de sueur mouiller +la racine de ses cheveux. + +Quand l'office fut fini, Bulton passa près de lui. + +--Bonjour, frère, lui dit-il. + +--Dieu te garde! répondit John. + +Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le condamné à mort ne +s'opposèrent pas à ce qu'il échangeât quelques mots avec John. + +Bulton, à force de vivre avec Suzannah, avait appris cet idiome des +côtes d'Irlande que les Anglais ne comprennent pas. + +--As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton dans cette langue. + +--Oui. + +--Elle est sans doute à Milbanck? + +--Non, elle est libre. + +--Libre! + +--Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauvée. + +Bulton parut rassembler ses souvenirs: + +--Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait après le petit Ralph. + +--Oui. + +--Je l'ai reconnu, il est venu ici. + +--Quand? + +--Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire, peut-être était-ce pour +toi. + +--Je ne sais, dit John Colden. + +--Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je pouvais la voir une dernière +fois, je serais résigné. + +Les gardiens s'approchèrent et poussèrent Bulton en avant, le séparant +ainsi de John Colden. + +Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et les nuits s'écoulèrent. + +Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors ne parvenait jusqu'à +lui, et le sous-gouverneur ne le visitait plus. + +Matin et soir un gardien lui apportait à manger. + +Dans la journée, il se promenait une heure dans le préau, et il rentrait +ensuite dans sa cellule jusques au lendemain. + +Un soir, cependant, il y avait juste huit jours qu'il avait rencontré +Bulton à la chapelle, le sous-gouverneur reparut. + +--Eh bien! mon garçon, lui dit-il, c'est pour demain. + +John le regarda. + +--Demain la cour d'assises vous jugera, et vous serez fixé. Cela vaut +toujours mieux, voyez-vous. + +--Vous avez raison, répondit John impassible. + +Il commençait à être de l'avis de sir Robert M..., que, quand on a un +mauvais quart d'heure à passer, autant vaut que ce soit tout de suite. + +Ce fut donc avec une sorte de joie que John Colden accueillit la +communication du sous-gouverneur. + +Il mangea et s'endormit ensuite comme à l'ordinaire. + +Mais il fut éveillé dans son premier sommeil. + +Était-ce une illusion? était-ce la réalité? + +Mais John croyait entendre à travers les murs épais de sa cellule un +bruit sourd et mystérieux qui croissait sans cesse et qui ressemblait au +clapotement de la mer se brisant sur les falaises. + +Ce bruit dura toute la nuit. + +Le jour vint. + +Avec le jour, il parut s'accroître un moment, puis il cessa tout à coup. + +A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et un gardien parut. + +--John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises. + +--Je suis prêt, répondit John en sortant de son lit. + +Puis, comme le gardien allait se retirer: + +--J'ai entendu un bruit étrange cette nuit, dit-il. + +--Ah! fit le gardien. + +--Et je n'ai pu dormir. + +--Vous n'êtes pas le seul. + +--Quel était donc ce bruit? + +Le gardien hésita. + +--A quoi bon vous le dire? fit-il. + +Et il sortit. + +John tomba dans une rêverie profonde. + +Puis tout à coup il se souvint que dans la nuit qui précède l'exécution, +les abords de Newgate sont envahis par une foule immense, qui trépigne +et murmure toute la nuit, et que, jusqu'à l'heure de l'expiation +suprême, cette foule grandit, grandit toujours... + +Et John Colden pensa à Bulton... + +A Bulton qui peut-être était mort. + + + + +XX + + +Pour expliquer le bruit étrange que John Colden avait entendu toute la +nuit, il est nécessaire de faire un pas en arrière et de nous reporter +au jour précédent. + +Il était huit heures et demie du matin. + +A cette heure là, il est à peine jour dans la ville qu'on a surnommée la +reine des brumes. + +Mais si les quartiers populeux commencent à s'agiter; si le peuple +circule dans les rues, le West-End est encore profondément endormi. + +Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne parcourent seuls les +larges avenues de Belgrave square et de Piccadilly. + +On entendrait voler une mouche dans Pall mall, et les vagabonds, qui ont +passé la nuit juchés sur les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert +les yeux. + +Cependant un cab, ce matin-là, entra dans Chester street et vint +s'arrêter à la porte de l'hôtel habité par lord Palmure. + +Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son guichet et demanda ce qu'on +pouvait vouloir à pareille heure. + +Une femme descendit du cab. + +Cette femme était vêtue d'une robe de laine brune et un voile noir +couvrait son visage. + +Elle tenait une lettre à la main. + +A sa vue, le suisse tressaillit. + +--Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de suite. + +Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans le cab, qui s'éloigna +rapidement. + +Le suisse savait sans doute que ce message était de la dernière +importance, car il endossa à la hâte sa houppelande galonnée. + +--Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui sommeillait dans +l'antichambre, en attendant le retour de lord Palmure, comment +allons-nous faire? Miss Ellen est allée au bal cette nuit, il n'y a pas +une heure qu'elle est couchée. + +--Eh bien! répondit le valet en se frottant les yeux, il faut attendre +que miss Ellen soit levée. + +--Oh! non, dit le suisse, c'est impossible. + +--Mon cher, reprit le suisse, vous êtes tout nouvellement au service de +Sa Seigneurie, et il y a des choses que vous ignorez très-certainement. + +--Ah! fit le valet surpris. + +--Cela est arrivé deux fois déjà depuis trois ans. + +--Mais quoi donc? + +--Qu'une femme inconnue, couverte d'un voile noir, s'est présentée avec +une lettre comme celle-ci. + +--Eh bien? + +--La première fois, c'était le matin, comme aujourd'hui. J'ai gardé +la lettre jusqu'à midi. Quand je l'ai remise à miss Ellen, elle s'est +montrée fort irritée, et elle m'a dit que je serais congédié si, une +autre fois, ayant reçu une lettre semblable, je ne la lui faisais point +parvenir sur-le-champ. + +--Alors, la seconde fois?... + +--La seconde fois, la lettre est arrivée à minuit. Miss Ellen venait de +se mettre au lit. J'ai remis le message à l'une de ses femmes de chambre +et, presque aussitôt après, miss Ellen a demandé sa voiture et elle est +sortie. + +--Ah! fit le valet de chambre intrigué par cette histoire, et où +est-elle allée? + +--Le cocher l'a conduite dans la Cité, auprès de Christ's hospital. + +Là elle a mis pied à terre et l'a renvoyé. Il n'a pas pu savoir, par +conséquent, en quel endroit elle avait affaire. + +--Et quand est-elle rentrée? + +--Le lendemain soir seulement. + +--Et Sa Seigneurie ne s'est point étonnée de l'absence de sa fille? + +--Non. + +--Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette lettre à miss Ellen? + +--Sur-le-champ. + +Comme le valet de chambre hésitait néanmoins, les deux domestiques +entendirent le bruit de la porte cochère qui se refermait. + +C'était lord Palmure qui rentrait à pied. + +Le noble lord était, on le sait, membre du Parlement. + +Le Parlement anglais siége le soir, et ses délibérations se prolongent +souvent jusques au milieu de la nuit. + +Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait coutume d'aller finir la +nuit à son club. + +Cette nuit-là, il avait été engagé dans une grosse partie de wisth qui +s'était prolongée jusqu'à huit heures du matin. + +--Ma foi! dit le valet de chambre au suisse, j'aime autant que Sa +Seigneurie me donne l'ordre de porter la lettre. + +Lord Palmure montait les degrés du perron en cet instant. + +Le suisse lui montra la lettre. + +Elle ressemblait à toutes les lettres possibles. + +Néanmoins, il y avait une croix noire dans un coin de l'enveloppe. + +Le noble lord vit cette croix et tressaillit. + +--Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas. + +--Eh bien! dit-il, portez cette lettre à Fanny, la femme de chambre +française. + +--Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss Ellen est revenue du bal +au petit jour. + +--N'importe! dit sèchement lord Palmure, on l'éveillera. + +Les ordres de lord Palmure furent exécutés. + +La femme de chambre française, qui venait de se coucher, fut éveillée. + +On lui remit la lettre et elle entra dans la chambre de miss Ellen. + +Miss Ellen dormait profondément et elle s'éveilla en disant: + +--Que me veut-on? qu'est-il arrivé? + +La femme de chambre portait un flambeau d'une main et un plateau de +l'autre. + +La lettre était sur le plateau. + +A peine eut-elle vu la croix noire du coin de l'enveloppe que miss Ellen +tressaillit et qu'une pâleur mortelle se répandit sur son visage. + +--C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite. + +Et elle s'arracha courageusement de son lit. + +Miss Ellen fut vêtue en un tour de main. + +Cependant elle n'avait pas encore ouvert le mystérieux message, comme si +elle eût su par avance ce qu'il contenait. + +A peine était-elle habillée qu'on gratta doucement à la porte. + +C'était lord Palmure. + +Lord Palmure était visiblement ému. + +--Allez demander ma voiture, dit miss Ellen à la femme, de chambre qui +sortit aussitôt. + +Alors le père et la fille demeurèrent seuls. + +--Te voilà toute pâle, mon enfant, dit le noble lord. + +--Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y avait pas une heure que +j'étais couchée. + +--Pâle et tout émue, continua lord Palmure. + +--Oh! mon père, répondit miss Ellen, que ne donnerais-je pas à cette +heure pour ne point être affiliée à cette société? + +--Ma fille, répondit lord Palmure, l'aristocratie anglaise est la seule +qui soit demeurée debout, en notre siècle, debout et intacte, ayant +conservé ses richesses et ses privilèges. Savez-vous pourquoi? C'est +qu'elle a compris ses devoirs, c'est qu'à certaines heures, elle sait +descendre jusqu'au peuple et lui tendre la main, c'est qu'elle a le +courage d'accepter de certaines missions que je qualifierais volontiers +d'héroïques. + +--Vous avez raison, mon père: aussi serai-je à la hauteur de ma mission, +répondit miss Ellen. + +Et elle brisa le cachet du message. + +Lord Palmure la regardait avec une visible anxiété, tandis qu'elle +lisait. + +--Ah! dit-elle c'est un condamné à mort... mon Dieu! j'ai peur. + +--Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille dans ses bras et +l'embrassa tendrement. + +Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu. + +Quelques minutes après, elle montait dans un petit coupé brun sans +chiffres ni armoiries, attelé d'un seul cheval, et disait au cocher: + +--Menez-moi dans la Cité. + +Le coupé partit, gagna White Hall, puis _Trafalgar place_, puis le +Strand, entra dans Fleet street et, sur les indications de miss Ellen, +ne s'arrêta qu'à l'entrée d'une ruelle qui porte le nom bizarre de +_Sermon lane_. + +La ruelle du Sermon descend vers la Tamise. + +Elle est bordée de petites maisons noires et chétives. + +Miss Ellen mit pied à terre et dit au cocher: + +--Vous pouvez rentrer à l'hôtel. + +Puis elle attendit que le coupé se fût éloigné. + +Alors elle entra dans la ruelle, chemina un moment d'un pas rapide et +furtif et se glissa dans une allée noire, où elle disparut. + + + + +XXI + + +La maison dans laquelle pénétrait miss Ellen était une des plus chétives +de Sermon lane. + +Au bout de l'allée étroite, humide et obscure, il y avait un méchant +escalier à rampe de bois. + +La noble fille du West-End, l'héritière d'une fortune opulente, +monta néanmoins lestement et sans répugnance les marches usées de +cet escalier, après avoir eu soin de laisser retomber le voile de son +chapeau sur son visage. + +L'escalier était désert, on n'entendait aucun bruit dans la maison, et +on aurait pu la croire inhabitée. + +Miss Ellen monta jusqu'au deuxième étage. + +Là elle s'arrêta devant une porte, tira une clé de sa poche et l'ouvrit. + +Miss Ellen était donc chez elle? + +Cette porte ouverte, la jeune fille se trouva au seuil d'une petite +chambre assez pauvrement meublée et dont l'unique croisée donnait sur la +Tamise. + +Elle referma la porte sur elle et donna un tour de clé. + +Puis elle se dirigea vers le coin le plus obscur de la chambre. + +Dans ce coin, il y avait une armoire, qu'elle ouvrit. + +Cette armoire renfermait un porte-manteau et, à ce porte-manteau, +étaient accrochés des vêtements que miss Ellen prit un à un et étala sur +le lit. + +Il y avait d'abord une robe brune à longs plis tombants, puis un manteau +à capuchon, puis un voile noir qui devait pendre jusqu'à la ceinture. + +Enfin, une sorte de plaque en cuivre attachée à un cordon de laine. + +Cette plaque portait d'un côté une croix semblable, pour la forme, à +celle qu'elle avait vue dans un coin de l'enveloppe qu'on lui avait +apportée une heure auparavant. + +De l'autre, il s'y trouvait un numéro, le chiffre 17. + +Miss Ellen ne perdit pas de temps, elle se déshabilla complètement, se +dépouilla de son bracelet et de ses bagues, revêtit ensuite une chemise +de grosse toile, et cette robe de laine brune et ce capuchon de moine, +et enfin elle se couvrit le visage du voile noir. + +Après quoi, elle suspendit la plaque de cuivre à son cou. + +Ainsi métamorphosée, miss Ellen revint vers la porte et l'ouvrit. + +Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrière en poussant un cri +étouffé. + +Un homme était sur le seuil. + +Et cet homme lui disait: + +--Excusez-moi, miss Ellen, de me présenter ainsi à l'improviste. + +Cet homme était enveloppé dans un grand manteau dont le collet relevé +lui cachait si bien le visage qu'on n'apercevait que ses yeux. + +Mais il s'échappait de ses yeux un regard qui rencontra celui de miss +Ellen et en fit jaillir un éclair. + +Miss Ellen avait reconnu cet homme. + +Et comme elle reculait muette, éperdue, fascinée, il entra et referma la +porte. + +Alors le manteau tomba. + +--Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu, excusez-moi de me +présenter ainsi. + +--Vous! vous! fit-elle d'une voix étranglée. + +--Moi, répondit-il, avec calme. + +Et ayant à son tour donné un tour de clé, il mit la clé dans sa poche. + +Miss Ellen, l'altière patricienne, s'était prise à trembler. + +Quant à l'homme gris, car c'était lui, il se hâta d'ajouter: + +--Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous soyons seuls, bien que +vous soyez en mon pouvoir, rassurez-vous, vous ne courez aucun danger. + +Il avait retrouvé cette voix douce et grave, timbrée d'un grain de +mélancolie, qui savait si bien le chemin des coeurs. + +Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et elle répéta: + +--Vous encore! + +--Moi toujours, dit-il. + +--Que me voulez-vous? + +--Vous demander un service. + +--A moi? + +--A vous. + +Elle se roidissait peu à peu contre l'émotion qui l'étreignait, et sa +nature ardente et hautaine reprenait insensiblement le dessus. + +--Eh bien! répéta-t-elle, que me voulez-vous? + +--Vous êtes affiliée à la compagnie des _dames des prisons_? + +--Mon costume vous l'indique. + +--Je le savais et c'est pour cela que je suis venu. + +--Ah! + +--Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous demandant un service, je +puis peut-être vous en rendre un. + +--Vous! + +--Vous êtes hardie, courageuse, miss Ellen, mais vous êtes nerveuse +et vous êtes femme, et la triste mission qui vous échoit aujourd'hui +remplit votre âme d'une secrète épouvante. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous donneriez la moitié de vos +diamants pour n'avoir point été choisie par le sort pour la corvée +qui vous arrive, car ce sera la première fois que vous aurez visité un +condamné à mort. + +--C'est vrai, dit-elle, frissonnante. + +--Je viens vous dispenser de cette pénible mission. + +--Vous? Et comment cela? dit miss Ellen. Qui donc êtes-vous? + +--Tout et rien, répondit-il. Mais si vous me voulez écouter... + +--Parlez. + +--Le condamné à mort s'appelle Bulton. + +--Je le sais. + +--Il y a de par le monde une femme qu'il aime et qu'il veut voir une +dernière fois. + +--Eh bien? + +--Cette femme s'offre à prendre votre place. + +Miss Ellen tressaillit. + +--Mais, dit-elle, c'est impossible. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie de notre association. + +--Je l'avoue. + +--Alors, vous voyez bien... + +--Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec douceur, je connais +parfaitement les statuts qui régissent les _dames des prisons_ et je +vais vous prouver que rien, au contraire, n'est plus facile que ce que +je vous propose. + +--Voyons? fit-elle. + +Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait d'elle, miss Ellen était +moins effrayée. + +L'homme gris continua: + +La loi première de votre association est que vous ne vous connaissez pas +entre vous. + +--C'est vrai. + +La présidente seule sait le nom de chacune des affiliées. + +--En effet. + +--Pour les autres, il n'y a que des numéros, vous êtes le numéro 17, +et ce voile épais qui couvre votre visage empêchera même celle qui vous +accompagnera tout à l'heure à Newgate de savoir qui vous êtes. + +--Après? dit miss Ellen. + +--Quand je vous suis apparu à l'improviste, où alliez-vous? Vous alliez +au numéro 9 de la rue Pater-Noster, n'est-ce pas? + +--C'est là qu'est la salle de nos réunions. + +Une fois là, poursuivit l'homme gris, vous vous seriez présentée à la +présidente? + +--Oui. + +--Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture de place et allez dans +telle rue chercher la compagne que le sort vous a donnée. + +--C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je suis forcée de montrer +mon visage à la présidente. + +--Eh bien! reprit l'homme gris, supposez qu'en sortant de la rue +Pater-Noster, vous reveniez ici. + +--Bon! + +--Et que, dans cette chambre, vous échangiez ce costume avec la femme +dont je vous parle... + +--En effet, dit miss Ellen, cela est possible, mais... + +--Mais quoi? dit l'homme gris. + +Elle se redressa hautaine: + +--Mais je ne le veux pas! dit-elle. + +--Même si je vous en prie? + +Elle eut un rire dédaigneux sous son voile. + +--Miss Ellen, dit froidement l'homme gris, j'ai été l'ami du malheureux +Dick Harrisson, qui est mort pour vous et par vous. + +A ce nom, miss Ellen poussa un cri étouffé et se courba, frémissante, +devant l'homme gris. + + + + +XXII + + +Miss Ellen Palmure avait jeté un cri tout d'abord. + +Tout d'abord elle s'était courbée devant cet homme qui paraissait avoir +son secret. + +Mais la jeune fille qui, tout à l'heure, tremblait à la pensée qu'elle +allait voir un condamné à mort, se redressa tout à coup. + +Elle rejeta en arrière ce long voile noir qui la couvrait tout entière, +et elle apparut à l'homme gris pâle, mais l'oeil étincelant de colère et +d'indignation. + +--Qui donc êtes-vous? fit-elle, vous qui avez osé pénétrer deux fois +chez moi déjà, vous qui osez prononcer en ma présence le nom de Dick +Harrisson? + +--J'étais son ami, miss Ellen. + +--Que m'importe! + +Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris. + +--Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici, bien seuls, personne ne +nous entend, et nous pouvons parler à coeur ouvert. Je sais tout. + +--Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux que le reptile lève sur +l'homme qui l'écrase sous son pied, ah! vous savez tout?... + +Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et désespérée. + +--J'ai été l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il; j'ai été le confident +de son amour pour vous. + +--Après? dit-elle froidement. + +--Je sais que Dick est mort, possédant des lettres de vous... + +Miss Ellen devint livide. + +--Des lettres que vous avez cherchées vainement, des lettres que vous +payeriez au poids de l'or. + +--Et... ces lettres?... + +--Je sais où elles sont, moi. + +Miss Ellen était frémissante de fureur et ses yeux lançaient des +éclairs. + +--Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit l'homme gris, que vous ne pouvez +pas me refuser le petit service que je vous demande. + +--Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces lettres?... + +--Je vous dirai où elles sont. + +--Parlez... + +--Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je vous demande et, demain, à +minuit, je me présenterai chez vous. + +--Par le même chemin que les deux autres fois? + +--Oui, car il est inutile que vos gens s'aperçoivent de ma présence. + +--Je vois que je suis en votre pouvoir, dit miss Ellen, qui parut, en +ce moment, faire un violent effort sur elle-même et maîtriser sa fierté +révoltée. Il faut donc que je vous obéisse! + +--Et je vous en serai reconnaissant, dit l'homme gris avec un sourire. + +--Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tête. + +--Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster vous montrer à la +présidente de l'oeuvre, dit-il, ayez le numéro et l'adresse de la dame +qui doit vous accompagner et revenez ici. + +--C'est ici que voulez m'attendre? + +--Oui. + +Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le capuchon et l'homme gris +lui ouvrit la porte. + +Puis elle descendit rapidement l'escalier. + +--Ah! murmura l'homme gris, si le regard tuait, je serais mort depuis +longtemps; la lutte engagée n'est pas avec lord Palmure, elle est avec +cette fille de dix-huit ans qui semble être le génie incarné du mal. + +Puis il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se pencha dans la rue. + +Il vit miss Ellen qui s'éloignait d'un pas rapide et il la suivit des +yeux jusqu'à ce qu'elle eut tourné le coin de _Sermon lane_. + +Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de +sifflet. + +A ce signal, une femme qui s'était tenue immobile sous le porche +d'une porte voisine traversa la rue et disparut dans l'allée; c'était +Suzannah. + +L'homme gris alla à sa rencontre dans l'escalier, la prit par la main et +lui dit d'une voix émue en la faisant entrer dans la chambre. + +--Mon enfant, vous le verrez une dernière fois. + +Suzannah fondit en larmes. + +--Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait et me maltraitait bien +quelquefois, mais il avait bon coeur... et il m'aimait... + +--Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les deux mains de la pécheresse +et les pressa doucement, si j'avais pu les sauver tous deux, votre frère +et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis en sauver qu'un et la +vie de celui-là est chère à l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre +Suzannah... + +--Je tâcherai d'en avoir, dit-elle. + +--Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos larmes pourraient vous +trahir, et alors peut-être compromettriez-vous le sort de John votre +frère. + +Suzannah essuya ses larmes. + +Puis tous deux attendirent. + +Bientôt on entendit au coin de Sermon lane le bruit d'un cab qui +s'arrêtait. + +L'homme gris s'était mis à la fenêtre. + +Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des prisons, descendre du +cab, qui ne pouvait entrer dans la ruelle, tant elle était étroite, et +s'acheminer lentement vers la maison. + +Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte demeurée entrebâillée. + +--Voilà celle qui va vous remplacer, dit l'homme gris. + +La patricienne rejeta son voile en arrière et se prit à considérer +Suzannah, la fille du peuple. + +Suzannah avait cette beauté particulière aux femmes de la verte Érin. + +--Ah! dit-elle avec dédain, c'est une Irlandaise. + +--Oui, mademoiselle, répondit froidement l'homme gris. + +--Mon humiliation est doublée, murmura miss Ellen. + +L'homme gris haussa les épaules et ne répondit pas. Et comme le visage, +encore baigné de larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur, miss +Ellen lui dit: + +--C'est donc votre amant qu'on va pendre? + +--Oui, madame, répondit Suzannah simplement. + +--Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce qu'il vous reste à faire: +reprendre vos habits et donner ceux-là à cette femme, que je vais +attendre en bas. + +Miss Ellen fit un signe de tête. + +--Dans quelle rue doit-elle aller? + +--Dans Old Bailey même, au numéro neuf. Le cab attendra à la porte, et +la dame qui devait m'accompagner descendra. + +--C'est bien, dit l'homme gris. + +Et il descendit afin que miss Ellen pût, en toute liberté, changer de +costume. + +Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement. Elle regarda de +nouveau Suzannah, qui se déshabillait. + +Puis une idée rapide comme l'éclair traversa son cerveau. + +--Vous connaissez cet homme? dit-elle. + +--Oui, dit Suzannah. + +--Son nom? + +--L'homme gris. + +--Il doit en avoir un autre. + +--Je l'ignore. + +--Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen, je cours rejoindre mon +père qui est membre du Parlement et je fais surseoir à l'exécution de +votre amant. + +--Madame, répondit Suzannah, Dieu m'est témoin que je ne lui connais pas +d'autre nom, mais si j'en savais un autre... + +--Eh bien? + +--S'agît-il de ma propre vie, je ne vous le dirais pas. + +--Pourquoi? + +--Parce que cet homme est à nos yeux comme un envoyé de Dieu lui-même, +et que celui qui le trahirait serait maudit! + +--Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien puissant, cet homme? + +--Il peut tout ce qu'il veut. + +--Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il pas votre amant? + +--Parce que mon amant n'est pas un fils de l'Irlande. + +--Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec ironie. + +--Oui, répondit Suzannah avec l'accent d'une conviction profonde. + +--Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe jusqu'à présent, mais +j'aurai mon heure et je l'écraserai!... Pendant qu'elles causaient +ainsi, les deux femmes avaient changé de vêtements. + +Maintenant Suzannah était couverte de la robe brune et du voile noir, +et miss Ellen lui dit, en lui attachant au cou la plaque de cuivre qui +portait le numéro 17. + +--Allez, j'attendrai ici votre retour. + +Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme gris sur le seuil de la porte. + +--Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore une fois, je vous en +supplie, du courage et retenez vos larmes, elles pourraient vous trahir. + +--Je vous le promets, dit Suzannah. + +Et elle remonta Sermon lane. + +Le cab laissé par miss Ellen attendait toujours. + +Suzannah y monta et dit au cocher qui ne soupçonna même pas la +substitution: + +--Dans Old Bailey, au numéro 9. Vous vous arrêterez à la porte et vous +attendrez. + +Quant à l'homme gris, il s'était pareillement éloigné de la ruelle du +Sermon. + + + + +XXIII + + +L'homme gris avait le rare privilège de faire passer sa propre volonté +dans le coeur des autres. + +Suzannah, qui tout à l'heure versait d'abondantes larmes, avait fait un +effort surhumain. + +Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait le courage d'entrer +dans cette sombre prison de Newgate d'un pas ferme. + +Le cab s'arrêta au n°9 d'Old Bailey. + +L'autre dame des prisons attendait sous la porte. + +Elle s'élança dans le cab et dit d'une voix émue: + +--Bonjour, ma soeur! + +Suzannah s'aperçut alors que cette femme tremblait encore plus qu'elle. + +Elle était toute fluette, et, sous sa robe aux plis flottants, on +devinait une taille frêle et délicate, et quelques mèches de cheveux +blonds s'échappaient au travers du capuchon et du voile noir. + +La main qu'elle tendit à Suzannah était petite et mignonne, et la voix +que celle-ci venait d'entendre trahissait une toute jeune fille, presque +une enfant. + +--A Newgate! dit Suzannah au cocher. + +Il n'y avait guère que la rue à traverser et cent pas à faire. + +Cependant la dame des prisons eut le temps de dire quelques mots. + +--Oh! madame, madame, fit-elle en pressant dans ses petites mains les +mains de Suzannah... savez-vous que j'ai bien peur? + +--Ah! vous avez peur? dit Suzannah. + +--Songez! reprit-elle. C'est la première fois... la première... Jusqu'à +présent, je n'avais visité que des prisonniers ordinaires... Oh! que je +voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible cachot... + +Suzannah tressaillit. + +La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord sans doute et qui +avait accepté une mission au-dessus de ses forces, semblait aller au +devant de ses désirs. + +Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot. + +Et Suzannah sentit son coeur battre à outrance. + +Serait-elle donc seule avec Bulton? + +Le cab s'arrêta devant la hideuse et sinistre porte. + +Le cocher descendit et sonna. + +Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut à qui il avait affaire, +fit courir les verrous dans leurs gâches, et tourna l'énorme clef dans +la serrure. + +La jeune fille était si émue qu'elle fut obligée, en descendant du cab, +de s'appuyer sur l'épaule de Suzannah. + +L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse; elle comprit +qu'elle avait désormais un rôle de protection à jouer. + +Les deux femmes pénétrèrent dans le sombre parloir. + +La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle avait passée sur le bras +de Suzannah, fut prise d'un tremblement nerveux, au moment où la grille +s'ouvrit. + +--Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas, soutenez-moi... je vous en +prie... + +--Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah. + +Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir Robert M... était venu +recevoir les dames des prisons au seuil du corridor obscur qui +conduisait au cachot du condamné. + +--Mesdames, dit-il galamment, je crains bien que votre visite ne soit +inutile. + +--Inutile! dit Suzannah. + +--Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de plus. + +--Mais parce que le condamné est une bête fauve qui ne cesse de hurler +et de blasphémer, et refuse toute consolation, répondit sir Robert. + +--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille. + +--Tout à l'heure, reprit le sous-gouverneur, le révérend master +Bloomfields a voulu lui prodiguer des consolations. Il a injurié le +prêtre. + +La jeune fille tremblait de plus en plus, et Suzannah était presque +obligée de la porter. + +Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements parvinrent à leurs +oreilles. + +C'était Bulton qui criait et blasphémait. + +--Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille à demi morte d'épouvante. + +Et Suzannah fut obligée de la soutenir dans ses bras. + +--Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi, n'allez pas plus loin. + +Mais Suzannah répondit: + +--Monsieur, la personne qui m'accompagne se trouve presque mal, et je +crois qu'elle fera bien de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus +forte. + +--Et vous entrerez seule? fit sir Robert. + +--Oui. + +--Comme vous voudrez, madame. + +Et sir Robert ouvrit la porte du cachot. + +Alors la jeune fille s'appuya sur son bras, comme elle s'était +auparavant appuyée sur Suzannah. + +Le prisonnier hurlait de plus belle. + +Il avait la camisole de force, il était solidement attaché par une jambe +à un anneau de fer fixé dans le mur, et, par conséquent, réduit à une +impuissance absolue. + +--Je vous préviens, madame, dit sir Robert en s'adressant à Suzannah, +que vous n'avez aucun danger à courir; mais comme il nous est défendu +d'entendre ce que vous pouvez dire au condamné, je vais vous enfermer +avec lui. + +--Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut un moment de joie au milieu +de sa douleur. + +--Qu'est-ce que cette béguine? hurlait Bulton en voyant Suzannah +pénétrer dans son cachot, et que me veut-elle? + +Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai besoin ni de vous ni des +vôtres. + +Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur avait refermé la porte +du cachot, et Bulton se trouva seul avec la dame des prisons. + +Alors Suzannah releva son voile noir. + +Bulton jeta un cri. + +L'Irlandaise avait le visage inondé de larmes silencieuses. + +--Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres. + +Puis elle vint s'agenouiller auprès de ce lit sur lequel Bulton était +étendu. + +--Tais-toi, répéta-t-elle, et ne blasphème plus, malheureux. Tu vois +bien que Dieu est bon, puisqu'il nous a permis de nous revoir. + +Et, en effet, Bulton s'était tu. + +L'apparition de Suzannah, du seul être qu'il eût aimé en ce monde depuis +bien longtemps, avait subitement calmé la fureur du condamné. + +Son âme s'était détendue, ses yeux s'étaient remplis de larmes. + +--Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon! murmurait-il. + +Et Suzannah avait appuyé son visage sur celui du bandit, et ils +confondirent longtemps leurs soupirs et leurs larmes. + +Longtemps, la pécheresse et le bandit demeurèrent ainsi, elle parlant de +la bonté de Dieu et du ciel qui attendait ceux qui meurent repentants, +lui écoutant avec une sorte d'extase. + +Et quand trois coups frappés à la porte annoncèrent à Suzannah qu'elle +devait enfin se retirer, Bulton paraissait transfiguré, une sorte de +joie céleste rayonnait sur son visage, et il murmura: + +--Maintenant je puis mourir! + +* * * * * + +--Mais qui êtes-vous, et que lui avez-vous donc dit? demandait quelques +minutes après sir Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce +n'est plus le même homme. + +--Je suis une femme, répondit Suzannah d'une voix brisée, et j'ai su +trouver le chemin de son coeur. + +--Ah! madame... madame... disait la jeune fille au moment où elles +sortirent de Newgate, c'est vous maintenant qui tremblez. + +Suzannah ne répondit pas. + +Mais comme elle remontait dans le cab, elle éclata en sanglots sous son +voile noir. + +Le sacrifice était accompli! + + + + +XXIV + + +On devine à présent quel était ce bruit qu'avait entendu John Colden +durant toute la nuit et qui avait cessé subitement vers sept heures et +demie du matin. + +La foule avait envahi dès la veille au soir les alentours de Newgate, et +l'échafaud avait été dressé devant Old Bailey à quatre heures. + +A sept, Bulton avait expié ses crimes. + +Il était mort avec calme, avec résignation, après avoir demandé pardon à +Dieu et adressé à la foule quelques paroles touchantes. + +Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert M..., qui était +l'expansion même, n'avait pas manqué de proclamer que le repentir du +condamné était l'oeuvre d'une des dames des prisons, et la popularité de +cette oeuvre pieuse s'en était accrue. + +Donc, Bulton avait été pendu le matin. + +John Colden, après le départ du gardien qui était venu lui annoncer que +l'heure de son jugement était arrivée, et qui avait refusé de lui donner +aucune explication, John Colden avait deviné la vérité. + +--Aujourd'hui c'était le tour de Bulton, s'était-il dit. Bientôt ce sera +le mien. + +L'Irlandais se leva avec résignation, s'habilla, prit, comme de coutume, +son repas du matin et attendit que l'on vînt le chercher. + +A dix heures précises, la porte de sa cellule se rouvrit. + +Cette fois, sir Robert M... en personne se présenta. + +--Allons, mon garçon, dit-il, un peu de courage. C'est le moment le plus +dur. Le reste n'est rien. + +--Je suis prêt à vous suivre, dit John Colden. + +Derrière sir Robert il y avait un gardien qui portait sur un plateau un +flacon et un verre. + +--Prenez un verre de gin, ça réchauffe, dit encore le bon +sous-gouverneur. + +--Merci, répondit John Colden, je n'ai pas froid. + +Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen qui formaient la haie +dans le corridor. + +Il fallait passer devant le cachot des condamnés à mort. + +La veille, John Colden entendait encore les hurlements furieux de +Bulton. + +Cette fois un silence profond régnait dans le corridor. + +John Colden secoua la tête en passant et dit avec un sourire triste: + +--Je crois bien que le pauvre Bulton est calmé. + +--Et pour toujours, dit un policeman. + +Cette fois John Colden fut fixé. + +Pour se rendre à la Cour d'assises, il fallait d'abord traverser le +préau et ensuite la Cage aux Oiseaux. + +John leva les yeux et vit un lambeau d'azur au-dessus de sa tête, au +milieu des nuages gris qui couraient dans le ciel. + +Il aspira à pleins poumons une bouffée d'air libre et dit à sir Robert, +qui marchait à côté de lui. + +--Cela vaut mieux qu'un verre de gin. + +Un des gardiens qui tenait la tête du triste cortége ouvrit la porte de +la Cage aux Oiseaux. + +John entra dans ce singulier passage et aperçut deux prisonniers qui +étaient occupés à soulever une dalle. + +--Qu'est-ce qu'ils font donc là? demanda-t-il à sir Robert M... + +Mais le sous-gouverneur ne lui répondit pas et se borna à crier aux +policemen: + +--Mais marchez donc plus vite, vous autres! + +John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette dalle, mais il ne put se +défendre d'une sorte de terreur vague. + +La porte de la cour d'assises était grande ouverte. + +C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas très-grande. + +Le public entre par une porte qui ouvre sur la rue de Newgate, les juges +par une autre, l'accusé par une troisième, celle qui donne dans la Cage +aux Oiseaux. + +Les jurés étaient à leur banc, le juge sur son siège. + +Derrière, il y avait une foule avide d'émotions, mais silencieuse et +calme. + +Le public anglais est partout le même, au théâtre ou à la cour de +justice. + +Jamais il n'a songé à troubler le bon ordre. + +John, en s'asseyant à son banc, entre deux soldats, promena sur cette +foule un regard indifférent. + +Mais cependant il tressaillit tout à coup. + +Parmi les curieux, il avait aperçu un gentleman qui se tenait au premier +rang. + +Ce personnage, qui était d'une tenue irréprochable et portait des +lunettes vertes, John Colden l'avait reconnu sur-le-champ. + +C'était l'homme gris. + +Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage encore et il répondit +avec un grand sang-froid à toutes les questions que lui fit le juge. + +John Colden n'avait rien à nier. + +On lui demanda si c'était bien lui qui avait enlevé le petit Irlandais, +et il répondit affirmativement. + +Quand on l'invita à nommer ses complices, il refusa, se bornant à dire +que M. Whip, qu'il avait tué, avait favorisé l'évasion du prisonnier. + +En vain le chef du jury, puis l'attorney général, essayèrent-ils de lui +faire entrevoir une commutation de peine, s'il faisait des aveux, John +Colden demeura muet. + +La présence de l'homme gris soutenait son courage. + +Un solicitor nommé d'office, car John Colden était trop pauvre pour +payer un avocat, présenta sa défense avec calme et conviction. + +Un moment même, l'orateur parvint à émouvoir l'auditoire à ce point que +l'homme gris laissa percer une certaine inquiétude sur son visage. + +Il avait pris des mesures sans doute pour arracher John Colden à +l'échafaud, mais il n'avait pas prévu sa déportation. + +Enfin les craintes de l'homme gris se dissipèrent. + +Le jury, après une longue délibération, rendit un verdict affirmatif. + +John Colden était coupable de meurtre avec préméditation. + +Un des soldats assis auprès de l'accusé se pencha vers son compagnon, +tandis que les jurés délibéraient et lui dit: + +--Ça va faire deux pour commencer l'année. + +John Colden l'entendit: + +--Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai qu'on a pendu Bulton +ce matin? + +--Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas vu qu'on travaillait +dans la Cage aux Oiseaux? + +Alors John se rappela les deux ouvriers qui soulevaient une dalle quand +il avait passé. + +--C'est donc là le cimetière des suppliciés, dit-il. + +--Oui. + +--Ah! fit John Colden avec indifférence. + +Et il attendit son sort. + +Les jurés avaient repris leurs places et le juge venait de se couvrir. + +--Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec émotion. + +John se leva. + +Alors le juge lui donna lecture de la déclaration du jury et des +articles de la loi qui correspondaient à cette déclaration. + +Puis il prononça, avec une émotion croissante, la peine de mort. + +John s'inclina. + +--Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il encore, à moins que vous +n'ayez une objection sérieuse à présenter contre cette date. + +--Aucune, répondit John Golden. + +* * * * * + +Les débats, les plaidoiries et la réplique de l'attorney général avaient +duré plusieurs heures. + +Lorsque le condamné repassa dans la Cage aux Oiseaux, Bulton y dormait +du dernier sommeil. + +John tressaillit en voyant la dalle reposée et tout à l'entour un filet +de plâtre blanc qui attestait que la tombe venait d'être scellée. + +Puis il aperçut un B qu'on venait de graver sur le mur. + +Alors il s'arrêta un moment sur la dalle voisine et, regardant sir +Robert M...: + +--C'est là que je serai, moi, n'est-ce pas? lui demanda-t-il. + +Le sous-gouverneur ne répondit pas. + +Seulement on aurait pu voir rouler une larme dans les yeux de cet homme +qui riait toujours. + +Et John Colden se remit en marche d'un pas ferme et la tête haute, +murmurant: + +--Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir c'est aller à Dieu!... + + + + +XXV + + +Cependant, plusieurs jours s'étaient écoulés, et l'heure fixée pour le +supplice de John Colden s'avançait. + +Encore quarante-huit heures, et l'échafaud qui s'était dressé pour +Bulton se dresserait de nouveau pour John Colden. + +Le peuple de Londres est comme celui de Paris. + +Il est avide de ces lugubres tragédies qui n'ont d'autre rampe que les +rayons blafards du petit jour. + +Longtemps à l'avance, il s'occupe d'avoir une bonne place à ce spectacle +de mort. + +Plus favorisé que le peuple de Paris, qui s'en va quelquefois huit nuits +de suite sur la place de la Roquette, celui de Londres sait l'heure et +le jour, et ne se dérange pas inutilement. + +Pendant les derniers jours qui précèdent l'exécution, le condamné +devient le sujet de toutes les conversations, soit dans les tavernes et +les public-houses, soit chez les pâtissiers et les marchands d'huîtres. + +Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle plus d'autre chose. + +Le condamné, deux ou trois jours avant sa dernière heure, devient le +lion du moment. + +Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule d'anecdotes, ceux qui +ont eu le bonheur de pénétrer dans l'enceinte réservée au public, le +jour de la cour d'assises, se complaisent à répéter les arguments de +l'attorney général et la plaidoirie du solicitor, et le petit discours +que le juge, en prononçant la peine de mort, a fait, les larmes aux +yeux, au condamné. + +En Angleterre, le pari est tellement dans les moeurs, que le moindre +événement est un prétexte à gageures. + +On engage donc des paris sur le jour de l'exécution, l'heure, la +température du moment, le courage ou la faiblesse du condamné. + +Mourra-t-il bien ou mal? + +Telle est la question. + +Un pari formidable s'était engagé là-dessus, au Blak-horse, le +public-house fameux que nous connaissons, et dans la cave duquel trônait +majestueusement mistress Brandy. + +C'était le six janvier, et l'exécution devait avoir lieu le huit. + +La cave du Cheval-Noir était pleine. + +Les deux garçons de mistress Brandy ne suffisaient point à servir les +chopes de bière, à verser le gin dans les verres et à préparer des +sherry cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il y a des +aristocrates partout, même au Wapping. + +Il y avait de tout ce soir-là, et disons-le tout de suite, les marins +étaient en si grand nombre que les voleurs se trouvaient en minorité. + +Parmi les premiers, on voyait Williams, ce matelot aux cheveux et +aux favoris rouges que l'homme gris avait terrassé, quelques jours +auparavant. + +Williams avait retrouvé toute sa faconde, toute sa forfanterie +insolente. + +Pendant un jour ou deux, il s'était tenu tranquille, mais comme l'homme +gris n'avait pas reparu au Blak-horse, Williams s'était senti plus à +l'aise et sa nature querelleuse avait repris le dessus. + +Parmi les voleurs, on voyait également une de nos anciennes +connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu. + +Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi elles, cette affreuse +Betty, qui voulait accaparer l'amour de Williams et avait essayé +d'arracher les yeux à la pauvre Irlandaise. + +Comme Betty n'en était encore qu'à son onzième verre de gin, elle +conservait une lueur de raison et causait presque comme un être humain. + +--Mon petit Williams, disait-elle, mon chéri, mon amour, n'est-ce pas +que tu me conduiras dans Old Bailey demain soir? Nous irons de bonne +heure, et nous arriverons les premiers. + +Williams haussa les épaules: + +--Cela ne m'amuse guère, moi, dit-il, d'attendre toute la nuit pour voir +pendre. + +--Il y a en face de la porte de Newgate un public-house où nous pourrons +boire. + +--Mais où tu ne verras rien, ricana le matelot. + +--Par exemple! dit Betty. + +--Non, tu ne verras rien, répéta Williams, car lorsque l'heure de +l'exécution viendra, tu seras ivre morte. + +On se mit à rire. + +--Une belle chose, en vérité! continua Williams, d'un ton dédaigneux, +que de voir un homme déjà mort de peur. + +--Qui a dit cela? exclama une voix. + +C'était la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'était levé. + +--Moi, dit Williams. + +--Tu dis que John Colden sera déjà mort de peur? + +--Oui. + +--Je parie qu'il mourra bien, moi. + +--Que paries-tu? + +--Comme je suis sûr de gagner, je parie ce qu'on voudra. + +--Une livre! dit Williams qui avait touché sa prime d'embarquement le +matin même. + +--Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams parie une livre! + +--Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu. + +--Tu es donc riche? lui dit une femme à mi-voix. + +--Je n'ai plus un penny, répondit Jak, mais je trouverai à dévaliser un +cokney, ce soir ou demain. + +--Moi, dit Williams, je propose de confier les enjeux à mistress Brandy. + +--Non, dit Jak. + +--Mais si, fit une autre voix. Hé! l'Oiseau-Bleu, je suis de moitié, si +tu veux, et je dépose la guinée. + +Celui qui venait de parler ainsi, n'était autre que ce rough déguenillé +qui avait vu, quelques jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot, +descendre de voiture à la porte de Jefferies, le valet de Calcraff. + +Et il jeta une guinée toute neuve sur le comptoir. + +--De l'or! s'écria Jak, tu as de l'or, toi? + +--Pourquoi pas! + +Et le rough, prenant un air mystérieux: + +--Williams, dit-il, je vous fais un autre pari. + +--Lequel? + +--Que nous avons bu et trinqué pendant tout l'hiver avec un membre du +Parlement, sans nous en douter. + +--Tu es ivre, dit Williams. + +--Je crois plutôt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu. + +--Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le rough. + +--Un membre du Parlement? + +--Oui. + +--Et où donc ça avons-nous bu avec lui? + +--Ici. + +Ce fut un éclat de rire général. + +Il est même venu tous les soirs pendant plusieurs mois, continua le +rough. + +--Tu te moques de nous! + +--Et c'était un bon compagnon, je vous jure? + +Williams continuait à hausser les épaules. + +--Comment donc s'appelait-il, ce membre du Parlement? demanda Jak en +riant. + +--Lord Vilmot. + +--Connais pas! dit Williams. + +--Ni moi, fit Jak. + +--Ni personne, dit Betty, qui buvait son douzième verre de gin. + +--Mais il avait pour nous un autre nom, fit le rough. + +--Ah! + +--Il s'appelait Shoking. + +Cette fois l'éclat de rire devint gigantesque. + +--Shoking, un lord! dit Jak. + +--Shoking, membre du Parlement, fit Williams. + +--Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le rappelle... il couchait à la +work'house de Mill en road. + +Williams serra les poings. + +--Je suis bon garçon, dit-il, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi. + +--Je ne me moque de personne. + +--Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des excuses à tous, continua +l'irascible matelot. + +--Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui serra les poings +pareillement et s'apprêta à se défendre. + +--Voilà Williams bien fier, dit ironiquement l'Oiseau-Bleu. On voit bien +que l'homme gris n'est pas ici. + +Williams entendit ce propos. + +--Si tu parles de l'homme gris, dit Williams, qui laissa le rough +tranquille et s'avança vers l'Oiseau-Bleu, je t'assomme. + +Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage apparut en haut +des marches de l'escalier qui descendait dans la cave, et une pâleur +mortelle couvrit aussitôt le visage du querelleur Williams. + +Ce personnage qui se montrait ainsi tout à coup, c'était l'homme gris. + +L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le jour où il avait terrassé +Williams. + +Et Williams se prit à frissonner. + + + + +XXVI + + +Le peuple aura toujours le respect de la force brutale. + +L'apparition de l'homme gris fut saluée par des hurrahs et par des +acclamations: + +On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le terrible et le féroce; et +il était juste qu'on lui payât un petit tribut d'admiration. + +--Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute part. + +--Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu. + +Williams serrait les poings et avait pris une pose de défense. + +Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la main: + +--Est-ce que lorsque deux hommes de coeur se sont battus, dit-il, ils ne +deviennent pas amis? + +Williams respira, et il prit la main qu'on lui tendait. + +Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à personne, si ce n'est à +Shoking. + +Mais ce soir-là il fut plus expansif. + +--Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait ici? + +--Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était John qui nous racontait une +histoire que personne ne voulait croire. + +--Et... cette histoire?... + +Le rough ne se fit pas prier. + +--Je disais moi, fit-il, que Shoking était un lord et un membre du +Parlement. + +--Shoking? + +--Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu. + +--Sans doute, je le connais. + +--Eh bien! convenez que ce que dit John n'a pas l'ombre du sens commun. + +--Je ne suis pas de votre avis, dit froidement l'homme gris. + +Cette réponse produisit une certaine sensation. + +--Et, ajouta-t-il, John a raison. + +--Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est un lord? + +--Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait parlé. + +--Pourquoi? + +--Parce que le noble lord ne viendra plus ici, maintenant qu'on sait qui +il est. + +L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction que personne n'osa +plus mettre en doute l'opinion émise par le rough. + +Celui-ci était triomphant. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais mes excuses, mon +garçon. + +Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant: + +--Veux-tu boire avec moi? + +--Volontiers, dit le rough. + +--Et vous, camarade? + +Il s'adressait à l'homme gris. + +--Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci. + +Et tous trois s'attablèrent. + +--Puisque tu voulais m'assommer tout à l'heure, dit à son tour +l'Oiseau-Bleu, il me semble que tu pourrais bien m'offrir un verre de +gin. + +--Fi donc! dit Williams, j'offre du porto. + +--Ce Williams, cria Betty, qui en était à son quatorzième verre, il va +boire sa prime en deux jours. + +--Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement Williams. + +--Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme gris d'un ton de +reproche. + +--Elle m'ennuie, dit Williams. + +--Tu auras ton verre de porto, dit l'homme gris: assieds-toi là, +mignonne. + +Et l'horrible créature prit pareillement place à la table de Williams. + +Ce dernier commençait à être ivre. + +Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa point. + +L'homme gris se pencha à l'oreille du rough. + +--C'est pour toi que je viens ici, dit-il. + +--Pour moi? fit le rough en tressaillant. + +--Oui. + +--Vous me connaissez donc? + +--Moi, non; mais lord Vilmot te connaît... + +--Je le crois bien, fit le rough avec orgueil. + +--Et il m'a chargé d'une commission pour toi. + +--Ah! vraiment? + +--Où demeures-tu? + +--A deux pas d'ici, dans Well close square. + +--Au numéro 17, n'est-ce pas? + +--Justement. + +--Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée de la maison? + +--Oui. + +--Et des femmes au second étage? + +--C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous parlez, il y a précisément +Betty. Mais elle ne rentre jamais chez elle avant le jour. + +--Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, car elle doit souvent +cuver son ivresse dans le ruisseau. + +Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif. + +L'homme gris poursuivit: + +--La maison a trois étages: tu demeures au troisième, les femmes au +second; mais qui demeure au premier? + +Le rough tressaillit. + +Puis il se prit à sourire: + +--Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il. + +--Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me le dises. + +--Eh bien! c'est Calcraff. + +--Le bourreau de Londres? + +--Oui. + +--Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie ici, car, ajouta l'homme +gris, s'il faut tout te dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie +lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était. + +--Et Sa Seigneurie vous envoie pour me parler? + +--Oui. + +--Que désire-t-elle? + +L'homme gris et le rough causaient tout bas, et personne ne pouvait les +entendre. + +D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams achevaient de se griser +et ne regardaient que leurs verres. + +--Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant toujours au rough, +qu'un lord, membre du Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au +Black-horse, est un lord excentrique. + +--Certainement, dit le rough. + +--Et un lord excentrique a des caprices étranges. + +--Bon! + +--Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une fantaisie qui lui trotte par +la cervelle. + +--Laquelle? + +--Il voudrait avoir de la corde de pendu. + +--En vérité! + +--Il prétend que la corde de pendu porte bonheur, et qu'il a des sommes +très-fortes engagées aux prochaines courses d'Epsom. + +--Je commence à comprendre, dit le rough. Il vous a chargé d'aller en +demander à Calcraff. + +--Oui et non. + +--Comment cela? + +--Il m'a chargé de te voir d'abord. + +--Et puis? + +--Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer cette nuit dans la +chambre de Betty. + +--Après? + +--Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a à faire, mais voilà mon +idée à moi. + +--Voyons? + +--Nous allons achever de griser Betty, nous l'emmènerons dehors, et +quand nous l'aurons couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras +dans sa poche la clef de sa chambre. + +--Et Williams? + +--Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit l'homme gris en +souriant, mais nous n'avons rien à craindre de lui. Encore une bouteille +de porto, et il va rouler sous la table. + +--Je le crois. + +Alors l'homme gris éleva la voix: + +--Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous donc deux autres bouteilles +de porto: c'est moi qui paye!... + +--Non, non, c'est moi.... balbutia Williams d'une voix épaissie par +l'ivresse, c'est moi, toujours moi!... + +Et il jeta une deuxième guinée sur la table. + + + + +XXVII + + +On apporta les deux autres bouteilles de porto. + +Ce fut un véritable scandale. + +Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, du porter et du gin, +mais jamais le vin de Porto n'y avait coulé aussi abondamment. + +Ceux qui n'étaient point admis à la table de Williams se prirent à +murmurer. + +D'autres se mirent à rire. + +Quelques-uns prétendirent tout bas que si Shoking était un lord, l'homme +gris pouvait bien en être un autre, et deux voleurs qui sortaient de +Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se disaient qu'il y avait +peut-être un coup à faire, en le suivant, s'il s'en allait seul de la +cave du Cheval-Noir. + +Pendant ce temps, Williams buvait toujours et racontait ses campagnes. + +L'homme gris et le rough avait échangé un regard et n'avaient plus qu'à +attendre. + +A mesure qu'il parlait, la langue de Williams s'épaississait et ses yeux +clignotaient. + +Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de temps en temps son +bredouillement, pour dire à Betty: + +--Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre morte. + +Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu. + +Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme gris, il l'avait vu à +l'oeuvre dans le Brook street. + +Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de paraître avoir rencontré +l'homme gris ailleurs que dans la taverne du Blak-horse. + +Williams, à force de prédire à Betty qu'elle roulerait sous la table, +lui donna l'exemple. + +Son verre, encore plein, lui échappa des mains, et il se laissa glisser +de son escabeau sur le sol en grommelant: + +--J'ai mon compte. + +Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit un banc sous la tête, en +guise d'oreiller. + +Puis elle se leva et dit: + +--Il fait trop chaud ici. Sortons! + +--J'allais te le proposer, dit galamment l'homme gris. + +Betty le regarda. + +--C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu Williams? + +--Oui. + +--Tu es donc bien fort? + +Et elle eut un accent d'admiration. + +--Peuh! fit modestement l'homme gris. + +Betty reprit: + +--Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais? + +--Certainement. + +--Veux-tu être mon homme? + +--Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire à l'ignoble créature, +nous causerons de tout cela en haut. + +--Tu veux donc t'en aller d'ici? + +--N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud? + +--C'est juste. Eh bien! allons!... + +L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu, et se leva. + +Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras. + +Le rough sortit avec eux. + +Tous trois remontèrent les marches de l'escalier, arrivèrent dans la +rue, et le rough dit: + +--Je sais un endroit où il y a de fameuse ale. + +--Et où cela? demanda Betty. + +--A deux pas, dans Well close square. + +--Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée que l'homme gris m'aimerait. +N'est-ce pas, tu m'aimeras, mon mignon? + +--Certainement, répondit l'homme gris. Seulement, tiens-toi un peu plus +droite. + +--Est-ce que je marche de travers? + +--Oui, un peu. + +--Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a trahie... Aussi, je me... +vengerai... + +Elle était de plus en plus lourde au bras de l'homme gris. + +Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre le bal Wilson et ils +se trouvaient maintenant au seuil de Well close square. + +Betty fit un faux pas et se redressa avec peine. + +--C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai des fourmis dans les +jambes. + +--Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris. + +--Nous y sommes, au grand air. + +--Veux-tu t'asseoir là? + +Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était dans le square. + +Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant à regarder l'homme +gris et lui disant: + +--Tu me plais... du moment que tu as battu Williams... tu seras mon +homme, pas vrai? + +Elle parlait maintenant d'une voix assourdie par l'ivresse et ses yeux +ne demeuraient ouverts qu'à force de volonté. + +L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau regard. + +Betty bredouillait de plus en plus: + +--Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me montent des jambes à +l'estomac. Bon! il me semble que j'en ai sur la tête... + +Et elle se coucha tout de son long sur le banc. + +C'était le coup de grâce de l'ivresse. + +Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes après l'homme gris et son +compagnon entendirent un ronflement sonore. + +--Bon! voilà le moment, dit l'homme gris. + +--Faut-il prendre la clef? + +--Oui. + +Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses heures, fouilla Betty +adroitement et lui enleva la clef de sa chambre. + +Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc et se dirigèrent vers la +maison où logeait Calcraff. + +Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme gris s'arrêta: + +--Un instant, dit-il: puisque tu habites la maison, tu dois la connaître +parfaitement. + +--Sans doute, répondit le rough. + +--As-tu jamais pénétré chez Calcraff? + +--Une fois. + +--Comment cela? + +--Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à l'éteindre. + +--Fort bien. + +--Ce qui fait que je me suis promené par tout son logis. C'est fort +curieux. + +--Est-ce qu'il est seul au premier étage? + +--Tout seul avec sa servante. + +--Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien de pièces? + +--Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée? + +--Oui. + +--C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est celle de son laboratoire. + +C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus, quand on lui permet +d'emporter le corps. Il est un peu chirurgien, dit-on. + +C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses instruments, depuis les +fers à marquer jusqu'aux cordes. + +L'homme gris suivait attentivement les détails de cette description +sommaire. + +Et levant les yeux vers le deuxième étage: + +--Où est la chambre de Betty? demanda-t-il. + +--A la fenêtre du milieu. + +--Par conséquent, cette chambre est au-dessus du laboratoire de +Calcraff? + +--Oui, justement. + +--C'est là ce que je voulais savoir. Allons maintenant. + +Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent l'allée humide et +noire de la maison, marchant sur la pointe du pied. + +L'homme gris murmura: + +--Mon plan est fait... + +--Pour avoir la corde de pendu? + +--Oui. + +Le rough montait l'escalier le premier, et quand il eut ouvert la porte +de la chambre de Betty: + +--Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment vous ferez pour pénétrer +chez Calcraff. + +--Tu vas voir. + +Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était plongée dans l'obscurité. + +--Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna l'homme gris. + +En même temps, il tira de sa poche un petit outil en deux morceaux qu'il +se mit à ajuster. + +Pendant ce temps, le rough s'était procuré de la lumière et regardait +l'homme gris avec étonnement. + + + + +XXVIII + + +L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche en deux morceaux, qu'il +s'empressait de réunir, était un outil des plus vulgaires, un tarière. + +En démontant le manche, il avait pu le cacher sous ses vêtements. + +A Londres, où toutes les maisons sont de construction légère, les +planchers sont en bois et n'ont pas grande épaisseur. + +--Que faites-vous donc? demanda le rough, qui vit l'homme gris +s'agenouiller et appuyer sa tarière sur le plancher. + +--Tu le vois, je perce un trou. + +--Pourquoi faire? + +--Pour voir ce qui se passe en bas. + +Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça sans bruit et +lentement dans le plancher. + +Ce fut l'affaire de quelques minutes. + +Au bout de ce temps, le plancher était à jour. + +Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda à John de souffler la +chandelle. + +La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée dans l'obscurité; +mais un filet de lumière qui passait sous la porte de la pièce voisine +et venait mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou percé par +l'homme gris, attestait que Calcraff ne dormait pas. + +L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre pour appliquer son oeil au +trou, vit ce filet de lumière et dit: + +--Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre. + +--Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé ce trou? fit le rough. Il +est trop petit pour y passer autre chose que le doigt. + +--Oui, mais il est assez grand pour nous servir de judas. + +--Je comprends encore moins pourquoi vous m'avez fait souffler la +chandelle. + +--C'est bien simple pourtant. Suppose que la chandelle soit allumée. + +--Bon! + +--Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne dans son laboratoire. + +--Eh bien? + +--Et qu'il lève les yeux. La lumière nous trahira en lui montrant le +trou. + +--Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais pas à cela. + +--Maintenant, reprit l'homme gris à voix basse, en attendant qu'il +éteigne sa lampe et qu'il dorme, causons. + +--Soit, dit le rough à voix basse. + +--Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, est fort curieux de tout ce +qui précède ou suit une exécution. + +--Ah! vraiment? + +--Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir ce que fait Calcraff +ordinairement. + +--Je puis vous le dire, moi, fit le rough. + +--Eh bien! va, je t'écoute. + +En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne chôme, Calcraff se +lève de bonne heure. + +--Fort bien. + +--Une vieille femme, qui lui sert de servante, lui fait à déjeuner. + +Il mange et s'en va. + +--Sais-tu où? + +--Il se promène tantôt dans les docks, tantôt dans les beaux quartiers +du West-End, où il est moins connu de vue et où il n'a pas peur que les +enfants le poursuivent en le huant. + +Il lunch dans la première taverne venue, va prendre son repas du soir, +tout seul, un peu partout, boit deux ou trois chopes de bière et rentre +chez lui. + +Jamais il ne parle à personne. + +--Et lorsqu'il a une exécution à faire? + +--Alors ses habitudes sont un peu changées. + +--Comment cela? + +--La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive au petit jour, et +Calcraff lui donne ses ordres. + +C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser l'échafaud pendant la +nuit; c'est lui qui emporte la corde et le bonnet noir. Calcraff ne +touche à rien jusqu'au dernier moment. + +Il passe la journée hors de chez lui, comme à l'ordinaire, mais les gens +qui l'ont vue luncher assurent qu'il ne boit que de l'eau. + +Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire, il revient chez lui à la +nuit tombante et se couche aussitôt. + +--Sans avoir soupé? + +--Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le courage de remplir son +triste métier qu'à la condition d'avoir l'estomac libre et la tête +calme. + +A deux heures du matin, il se relève, s'habille et boit une tasse de +lait. + +Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en va à Newgate attendre +l'heure de l'exécution. + +--Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais je voudrais bien savoir +ce que Jefferies et lui se disent quand le valet vient recevoir les +ordres du maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais toi, tu +peux t'en aller. + +En même temps, l'homme gris tira de sa poche une dizaine de guinées et +les mit dans la main du rough, frémissant à ce contact. + +--Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose. + +--Laquelle? + +--La corde de pendu. + +--Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends ton argent et va te +coucher. + +Le rough ne se le fit pas répéter. + +L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il fut sorti, il +s'enferma. + +Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé, se pencha de nouveau et +regarda. + +Le filet de lumière avait disparu. + +Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car un ronflement sonore +se faisait entendre de l'autre côté de la porte du laboratoire. + +Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres objets qui eussent bien +plus encore excité la curiosité de John le rough s'il eût été encore là. + +C'était d'abord une petite boule de cuivre de la grosseur d'une bille à +jouer, suspendue à un long fil de laiton. + +Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent, elle passa +librement à travers le trou du plancher et, dévelopant le fil de laiton, +l'homme gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire. + +Le second objet qu'il plaça auprès du trou et dans lequel il incrusta le +bout du fil de laiton était une petite boîte en métal de dix pouces de +longueur. + +Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers le plancher, par +le fil de laiton, avec la petite boule qui était descendue dans le +laboratoire. + +Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se trouvait sur la surface +supérieure de la boîte. + +Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades d'étincelles et la +petite boule de cuivre flamboya, représentant sur sa surface tout ce que +le laboratoire renfermait. + +C'était un appareil à lumière électrique que l'homme gris venait de +mettre en activité; et le laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre, +se refléta tout entier sur la petite boule de cuivre et l'homme gris put +en examiner en détail les moindres objets. + +--A présent, dit-il, je sais ce que je voulais savoir, et je vais +attendre Jefferies. + +Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse et la lumière +s'éteignit. + +Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, remit le tout +dans sa poche et, s'allongeant sur le parquet et se roulant dans son +manteau, il attendit le point du jour. + +* * * * * + +Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur le banc de Well close +square et rêvait qu'elle était la femme de l'homme gris, le gaillard +assez robuste pour avoir battu Williams le terrible. + + + + +XXIX + + +Le lendemain, vers huit heures du matin, les misérables habitants de +Well close square virent Jefferies sortir de chez Calcraff. + +Il emportait un paquet enveloppé de serge verte. + +--Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours pour demain, à ce qu'il +paraît. + +Il y avait un groupe de roughs à la porte du public-house qui occupait +le rez-de-chaussée de la maison habitée par le bourreau. + +--Quoi donc qui est pour demain? demanda une balayeuse qui se +réconfortait d'un verre de gin. + +--L'exécution de John Colden, répondit un jeune homme, ne voyez vous pas +Jefferies qui passe? + +--Hé! Jefferies? cria la balayeuse. + +Le valet du bourreau s'arrêta. + +--Venez donc boire un verre de gin avec nous, si vous n'êtes pas trop +fier, reprit cette femme qui était jeune et ne manquait pas de beauté +sous ses haillons. + +--Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec Jefferies! dit un autre +rough. + +--C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous fait? + +Jefferies s'était arrêté hésitant. + +--Allons, vieux, dit un des hommes qui se trouvaient sur le seuil du +public-house, est-ce que vous allez nous refuser? + +--Non, dit Jefferies. + +Et il s'approcha et porta la main à son bonnet. + +Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient qu'il avait +pleuré. + +Un rough qui demeurait dans Parmington street lui dit: + +--Comment va ta fille? + +--Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle est chez un lord qui +m'avait promis de la guérir, mais je n'y crois guère. Hier elle était +plus faible encore que de coutume. + +Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies et roulèrent lentement +sur ses joues creuses. + +--C'est donc pour demain? fit la balayeuse. + +Jefferies tressaillit. + +--Oui, c'est pour demain, dit-il. + +--La corde est là-dedans, n'est-ce pas? + +Et la jeune femme toucha le paquet. + +Jefferies se recula vivement. + +--N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!... + +--Pourquoi? + +--Cela porte malheur. + +--Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire ça, au contraire, reprit la +balayeuse. De la corde de pendu! c'est de la réussite. + +--Pas quand elle est neuve, dit Jefferies. + +--Elle est donc neuve? + +--Oui, l'autre était usée; John Colden est un solide gaillard à ce qu'on +dit. Il ne faut pas que la corde casse. + +--Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à ton aise de la mort d'un +homme. + +--L'habitude, fit un autre. + +--Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner sa vie. + +Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main fiévreuse qu'il porta à +ses lèvres le verre de gin que le land lord lui versa. + +La balayeuse reprit: + +--Tu ferais bien grâce à John Colden si on te promettait la vie de ta +fille, hein? + +Le malheureux devint livide. + +--Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? Ce n'est pas moi +qui pends, c'est Calcraff. + +--Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est qu'un instrument. Quand +il refuserait de pendre John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on +ferait venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool. + +--C'est encore vrai. + +--Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais nous n'avons pas le droit +de faire grâce. + +Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva à toutes jambes, +tandis que la balayeuse disait: + +--J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours ça. + +Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé, tantôt rapide, tantôt +lent. + +Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah venait sans cesse à ses +lèvres. + +C'est que le malheureux père, qui avait vu sa fille la veille au soir, +l'avait trouvée plus pâle, plus défaillante encore que de coutume, et +malgré l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu qui répondait +de la sauver, il était parti la mort dans l'âme. + +Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house voisin, chez +lequel il allait boire quelquefois, l'avait appelé et lui avait dit: + +--Calcraff est venu. + +--Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus comment je vis, je sais +pourquoi! + +--Il vous attend demain matin. + +Jefferies était monté chez lui et s'était couché. + +Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie pendant laquelle il +n'avait cessé de balbutier le nom de son enfant, Jefferies s'était +habillé à la hâte et avait couru chez Calcraff. + +Calcraff lui avait dit: + +--C'est pour demain. Prends les outils et veille à ce que tout soit +prêt. + +Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi que les crochets destinés +à la fixer, et le bonnet de laine noire qui devait recouvrir la tête du +condamné au moment suprême. + +Puis il lui avait dit encore: + +--Comment va ta fille? + +Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était sorti de chez Calcraff +et que les roughs du public-house l'avaient appelé, ils avaient pu voir +comme il était pâle et anéanti. + +Donc Jefferies s'en alla. + +Il revint dans Parmington street et monta chez lui la corde, le bonnet +noir et les crochets. + +Puis il redescendit et sauta dans un cab. + +Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement qu'à pied, sauf +lorsqu'il s'agissait du service de l'État. + +Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient une indemnité de voiture +pour aller prévenir les gardiens des bois de justice. + +En France, le bourreau a l'échafaud démonté dans sa maison. + +En Angleterre, les bois de justice sont confiés à deux sous-aides qui +logent dans un quartier éloigné. + +Ces deux hommes ont pour mission de dresser l'échafaud, qu'ils apportent +démonté, pendant la nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux +cheval. + +Il occupait une maison dans Mill en road, dans l'extrême East-End, tout +à côté d'un cimetière. + +Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit conduire. + +Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, au lieu de +revenir dans Parmington-street, il pria le cocher de le conduire, dans +Hampsteadt. + +Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le paya et le renvoya. + +Ensuite il continua son chemin à pied, et, à mesure qu'il avançait, +sa marche devenait plus lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il +s'arrêtait, comme si les forces lui eussent manqué tout à coup. + +C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille de ce joli cottage où +était sa fille, son coeur cessait de battre, et il s'attendait à quelque +nouvelle sinistre. + +Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la grille et s'assit sur +une borne, attachant un oeil anxieux sur la maison où tout paraissait +tranquille. + +Enfin, une fenêtre s'ouvrit. + +Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître l'homme gris. + +Celui-ci le salua de la main et lui cria: + +--Ça va mieux! + +Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations. + +En deux bonds il traversa la rue et arriva tout affolé dans le jardin. + +L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre. + +--Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter encore; aujourd'hui je ne +doute plus, et il dépend de vous que votre fille vive! + +--De moi! exclama Jefferies frémissant. + +--De vous, répéta l'homme gris. + +Et il prit le valet du bourreau par le bras et le fit entrer dans la +maison. + + + + +XXX + + +Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre de Jefferies? + +Pour le comprendre, il faut nous reporter à une heure plus tôt et +pénétrer dans cette chambre aux murs enduits de goudron, dans laquelle +Jérémiah avait été transportée une douzaine de jours auparavant. + +Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient à voix basse. + +Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse brûlait encore sur la +cheminée. + +Jérémiah dormait. + +La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil était régulier, et +on n'entendait plus retentir cette respiration sifflante des premiers +jours. + +Les trois personnes qui causaient tout bas au pied du lit étaient +Suzannah l'Irlandaise, l'abbé Samuel et Shoking. + +Shoking disait: + +--Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste hier. + +--Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la malade, qui semblait +renaître à la vie depuis quelques jours, est retombée hier soir. + +--Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que le mal est sans remède. + +--Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis de la sauver, et il la +sauvera. + +L'abbé Samuel ne répondit rien. + +--Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque matin, jusqu'avant-hier, +l'homme gris allumait un réchaud, sur les charbons ardents duquel il +répandait une poudre brune, laquelle se dégageait aussitôt en une fumée +épaisse qui remplissait la chambre et exhalait une odeur âpre? + +--Oui, dit Suzannah. + +--Et lorsque Jérémiah avait respiré cette odeur, elle se sentait +soulagée sur-le-champ, l'oppression disparaissait et de belles couleurs +roses revenaient à ses joues. + +--Tout cela est vrai, dit Suzannah. + +--Hier matin, continua Shoking, l'homme gris n'a point recommencé: +pourquoi? + +--Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et Suzannah. + +--Je le sais, moi, dit Shoking. + +--Ah! + +--Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies venait, il voyait sa +fille allant mieux et l'espoir lui revenait au coeur, et il pleurait de +joie, le pauvre homme. + +--Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la mort dans le coeur. + +--C'est que le mal paraissait avoir repris tout son empire. + +C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi. + +--Mais pourquoi? demanda encore Suzannah. + +--Parce que l'homme gris a son projet. Mais chut! + +Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur était venu mourir, +Shoking se leva et s'approcha de la croisée. + +Une voiture venait de s'arrêter devant la grille et de cette voiture +descendait l'homme gris, enveloppé dans un large manteau qui le couvrait +de la tête aux pieds. + +Shoking courut à sa rencontre et lui prit le manteau, lorsque l'homme +gris, l'ayant ouvert lui apparut dans cet humble costume qu'on lui +voyait le soir à la taverne du Cheval-Noir. + +Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion: + +--Maître! maître! venez vite, la pauvre petite est bien mal. + +L'homme gris le suivit sans mot dire. + +Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait toujours. + +--Voyez comme elle est pâle dit Shoking. + +--Comme ses pauvres lèvres sont décolorées, ajouta Suzannah. + +L'homme gris demeura impassible. + +Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit: + +--Je la guérirai, si je le veux. + +--Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent à la fois le prêtre, la +femme et le mendiant. + +--Peut-être... cela dépendra de Jefferies, attendons qu'il vienne. + +--Je comprends, murmura Shoking, c'est un échange d'existences qu'il va +lui proposer. + +Une heure après, Jefferies arrivait et nous avons vu l'homme gris aller +à sa rencontre et lui dire: + +--La guérison de votre fille dépend de vous. + +Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la malade. + +Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela et crut qu'elle était +morte. + +Mais le sourire n'avait point abandonné les lèvres de l'homme gris. + +--Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est entre vos mains. + +--Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que puis-je donc faire pour sauver +mon enfant? + +--Je te le dirai tout à l'heure. + +Alors il se tourna vers Shoking et lui dit: + +--Viens avec moi. + +Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et les yeux pleins de +larmes au chevet de sa fille endormie. + +Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître l'homme gris et +Shoking. + +Ce premier tenait à la main un petit coffret en bois des îles. + +L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli de charbons ardents. + +Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la chambre, l'homme gris +ouvrit le coffret, qui était plein de cette poudre noirâtre dont il +s'était déjà servi, et il en répandit le contenu sur le brasier. + +Soudain une fumée épaisse monta lentement dans la chambre et en +quelques minutes l'eut envahie à ce point que les quatre personnes qui +entouraient la malade ne purent se voir au travers. + +Cela dura environ un quart-d'heure. + +Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les murs, se dissipant +insensiblement au milieu. + +Les murs goudronnés semblaient l'attirer et l'absorber à mesure. + +--Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris à Jefferies. + +O miracle! + +La pâleur de la malade avait disparu, de belles couleurs rosées se +répandaient sur ses joues et sa respiration, si faible tout à l'heure +qu'on eût pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah était morte, +sa respiration se faisait entendre avec une régularité sonore. + +Jefferies jeta un cri. + +Ce cri éveilla Jérémiah. + +Elle ouvrit les yeux et reconnut son père. + +Alors un sourire angélique vint à ses lèvres. + +Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de baisers furieux. + +Et ses larmes brûlantes tombaient une à une sur le doux visage de la +jeune fille. + +--Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade hier, et j'ai cru que +c'était fini... mais aujourd'hui, je sens que ça va mieux... beaucoup +mieux... + +Elle fit un léger effort et se remit sur son séant. + +Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un autre sourire; puis elle +vit Suzannah, et lui tendit la main. + +--Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie de caresses, si je pouvais +vivre, comme je serais heureuse! Si tu savais comme on est bon pour +moi... ici!... + +--Je le sais, dit le pauvre père en pleurant. + +L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule et lui dit: + +--Suis-moi. + +Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor voisin. + +--Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle trente fois encore +l'expérience que je viens de faire, tu pourras emmener ta fille, non +plus en voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant avec +ivresse le grand air. + +--Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, qui voulut se mettre à +genoux. + +L'homme gris l'arrêta. + +--Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette poudre noire que je +verse dans le charbon enflammé? + +Jefferies frissonna. + +--Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, vous savez que je suis +pauvre et misérable: ne viendrez-vous pas à mon aide? + +--Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de l'or qu'on la pourrait +payer, Jefferies, cette précieuse substance qui peut sauver ta fille. + +--Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre diable qui, en ce +moment, suspendit son âme tout entière aux lèvres de l'homme gris. + +--Avec la vie d'un homme, répondit-il. + +Et alors Jefferies le regarda, en proie à un effroi indicible. + + + + +XXXI + + +--La vie d'un homme, la vie d'un homme! murmurait Jefferies avec un +accent désolé; oh! je n'en ai qu'une à vous offrir. C'est la mienne. +Prenez-la... mais sauvez ma fille. + +--Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris, suis-moi encore. + +Et il le fit redescendre au rez-de-chaussée, dans ce petit salon où +Shoking s'était trouvé, quelques jours auparavant, métamorphosé en lord +Vilmot. + +Auprès de la cheminée pendait un tuyau de caoutchouc qui correspondait +avec la chambre de la malade. + +L'homme gris approcha de ses lèvres l'embouchure d'ivoire de ce tuyau, +et dit: + +--Suzannah, descends. + +Jefferies était comme un homme privé de raison et se demandait, en +regardant l'homme gris, ce que celui-ci voulait dire. + +Suzannah descendit. + +--Regarde cette femme, dit alors l'homme gris. + +--C'est un ange, dit Jefferies, elle a veillé ma pauvre enfant chaque +nuit. + +--Et depuis huit jours elle a bien pleuré, va. + +A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah cacha sa tête dans ses +mains et fondit en larmes. + +--Cette femme qui a veillé ton enfant, reprit l'homme gris d'une voix +émue et grave, cette femme qui l'a soignée avec le dévouement d'une +soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui elle est? + +--Non, balbutia Jefferies. + +--Eh bien! c'était la compagne dévouée, la femme devant Dieu d'un homme +que tu as connu, d'un homme qui est mort... et mort par toi... + +Jefferies recula, frissonnant. + +--C'était la femme de Bulton, acheva l'homme gris. + +Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri d'horreur et tomba à +genoux. + +Jamais peut-être il n'avait compris son infamie comme il la comprenait +en ce moment. + +--Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme, qui est une soeur pour ta +fille, tu n'as pas seulement tué l'homme qu'elle aimait, tu vas faire +plus encore... + +Jefferies, les cheveux hérissés, regardait tour à tour l'homme gris et +Suzannah, et son coeur se remplit d'une ténébreuse épouvante. + +--Tu es allé ce matin dans Well close square, reprit l'homme gris. + +Jefferies sentit ses cheveux se hérisser. + +--Calcraff t'a donné ses ordres... + +Pâle comme un mort, Jefferies baissa la tête. + +--Tu as emporté de chez lui, avant de venir ici, un paquet recouvert +d'une serge verte. Ce paquet renfermait le bonnet noir et la corde... + +Un cri sourd s'échappa de la poitrine de Jefferies. + +--Demain tu passeras cette corde au cou d'un homme appelé... + +Jefferies tremblait de tous ses membres, et en ce moment, il eût voulu +mourir, car il pressentait quelque épouvantable révélation. + +--Comment s'appelle ce condamné? dit encore l'homme gris. + +--John Colden, murmura Jefferies d'une voix éteinte. + +--Eh bien! demande à Suzannah qui est cet homme? + +Et comme le valet de Calcraff attachait sur Suzannah un regard éperdu: + +--C'est mon frère! dit-elle. + +Alors Jefferies se leva tout d'une pièce. + +Sa face pâle se colora tout à coup et il s'écria d'une voix vibrante et +sauvage: + +--Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez, mais je n'aiderai point +Calcraff. + +--Au contraire, dit l'homme gris, il faut que tu l'aides, il faut que +tu sauves John Colden. Si tu veux que ta fille vive, il faut que John +Colden vive aussi. + +La loi du talion était une loi de mort jusqu'à présent, j'en veux faire +une loi de salut. + +Jefferies, les cheveux hérissés, les yeux hagards ne répondait pas. + +Il regardait l'homme gris, il semblait se demander comment lui, +Jefferies, pouvait faire ce que le lord mayor et tous les aldermen +réunis ne pourraient, c'est-à-dire accorder la vie à un homme condamné à +mourir. + +L'homme gris devina sa pensée. + +--Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es pas la reine et tu ne +saurais faire grâce. + +--Hélas! dit Jefferies affolé. + +--Tu n'es pas le bourreau, mais son valet... et tu ne passes pas la +corde au cou du patient. + +--Non, dit encore Jefferies. + +Et il paraissait en proie à une sorte de délire. + +L'homme gris le prit par la main: + +--Calme-toi, dit-il, tâche de retrouver ton sang-froid; je sauverai ta +fille! + +--Vous la sauverez! + +--Oui, si tu me promets de faire ce que je te demande, et tu vas voir +que ce que je te demande est possible. + +Jefferies se sentait un peu soulagé, et ce fut avec une sorte d'avidité +qu'il leva de nouveau les yeux sur son interlocuteur. + +--Écoute-moi bien et réponds-moi nettement, reprit l'homme gris: + +Si Calcraff était malade, le remplacerais-tu? + +--Non. On ferait venir l'exécuteur de Manchester ou de Liverpool. + +--Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose une chose. Il est six +heures et demie du matin, l'échafaud est dressé, le peuple s'agite et +gronde à l'entour de Newgate. Le condamné est prêt... les draps +blancs entre lesquels il doit traverser la cuisine sont tendus, et le +malheureux s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff et par +le prêtre. + +--Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait pas. + +--Calcraff n'a plus que quelques pas à faire, poursuivit l'homme gris. +Tout à coup, il s'arrête, chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le +temps d'envoyer chercher le bourreau de Manchester? + +--Oh! non. + +--Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff. + +--Oui, mais Calcraff se porte bien. + +--Qui sait? + +Et, posant de nouveau la main sur l'épaule de Jefferies, l'homme gris +ajouta: + +--Sans moi, ta fille serait morte depuis huit jours, et cependant elle +vivra. Crois-tu donc que je ne puisse faire des choses impossibles en +apparence? + +Jefferies le regardait toujours. + +--Écoute encore, reprit-il. Ce que je te disais tout à l'heure arrivera. +Au dernier moment, Calcraff tombera foudroyé. Alors c'est toi qui le +remplaceras. + +--Eh bien! fit Jefferries frémissant, que voulez-vous que je fasse? + +--Tu passeras la corde au cou de John Colden. + +--Bon. + +--Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux. + +--Et puis? + +--Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras dans l'éternité. + +--Mais, dit Jefferies d'une voix étranglée, et regardant Suzannah qui +frissonnait et pleurait, ce n'est point la vie de John Colden que vous +me demandez, c'est sa mort. + +Un sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris. + +--Tu porteras la corde, qui doit servir demain à l'exécution, à un +endroit que je te désignerai. + +Nous nous arrangerons de façon qu'elle ne serre pas trop le cou de John +Colden, acheva l'homme gris. + +Jefferies continuait à ne pas comprendre. + +Mais il commençait à avoir une foi aveugle en cet homme qui disputait si +victorieusement sa fille à la mort. + +--Je vous obéirai, dit-il. Sur la vie de ma fille, que vous tenez entre +vos mains, je vous jure que je serai votre esclave. + +--C'est bien. Alors écoute-moi encore. A quelle heure, cette nuit, +partiras-tu de chez toi pour aller présider à l'érection de l'échafaud? + +--A minuit. + +--Tu auras la corde et les autres instruments du supplice? + +--Oui. + +--Eh bien! entre dans une maison de Farrington street qui porte le n° +189; tu monteras au troisième, tu frapperas à la porte de l'escalier et +on t'ouvrira. Si tu exécutes de point en point ce que moi ou lord Vilmot +te commanderons, John Colden ne mourra pas, et si John Colden ne meurt +pas, ta fille sera sauvée. + +Jefferies regarda de nouveau Suzannah. + +L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'espérance brillait dans ses +yeux. + + + + +XXXII + + +Jefferies avait donné ses ordres aux sous-aides qui devaient dresser +l'échafaud. + +Jusqu'au soir il n'avait plus rien à faire. + +Il obtint de l'homme gris la permission de rester avec sa fille jusqu'à +cinq heures de l'après-midi. + +Alors seulement il se retira. + +Shoking n'avait pas bougé non plus. + +Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit à part et lui dit: + +--Demain nous allons jouer une grosse partie, mon ami, et il faut tout +prévoir. + +--Que voulez-vous dire, maître? demanda Shoking. + +--Il peut se faire qu'il m'arrive malheur. + +--A vous? fit Shoking avec effroi. + +--Oui, à moi. + +--Et comment cela? + +--Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre depuis ce matin. + +--Maître! + +--Et quand j'aurai sauvé John Colden, il se peut faire que je sois +obligé de me cacher pendant quelques jours. + +--Ah! + +--Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien, mon ami, que je veux +tenir la parole que j'ai donnée à Jefferies, du moment où il aura tenu +la sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis pas ici, il faut +que tu puisses, sans moi, continuer le traitement que je fais subir à +Jerémiah. Je vais donc t'initier à mon secret. + +Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking dans une chambre voisine +qu'il avait convertie en laboratoire de chimie. Le réchaud et la boîte à +la poudre brune s'y trouvaient. + +--Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris. + +--Parlez, maître. + +--Je t'ai dit qu'il y avait en Amérique une vallée dont le séjour +guérissait rapidement la phthisie. + +--Oui. + +--Et que cette guérison devait être attribuée non au climat, mais +à certaines émanations résineuses qui se dégagent des arbres qui la +couvrent. + +--Eh bien? dit Shoking. + +--Ces émanations, poursuivit l'homme gris, je les ai analysées et j'ai +constaté en elles un mélange de goudron et d'acide phénique. + +Le goudron seul serait impuissant, mais combiné avec l'acide phénique, +il obtient un résultat décisif. + +--Après? dit Shoking, qui écoutait attentivement. + +--Cette poudre que tu me vois jeter chaque matin et chaque soir dans +le réchaud n'est autre chose que le phénol pulvérisé. Tu trouveras ce +phénol chez tous les apothicaires. + +--Bon! + +--Si donc j'étais obligé de m'absenter, ou de me tenir caché pendant +quelques jours, si je ne pouvais revenir ici, tu continuerais à brûler +du phénol chaque matin et chaque soir dans la chambre de Jérémiah. + +--Oui maître, dit Shoking; et vous croyez que Jérémiah guérira? + +--J'en suis sûr. Maintenant, va prendre tes habits ordinaires, tu +redeviens Shoking pour ce soir. + +--Est-ce que je vais avec vous? + +--Sans doute. + +L'homme gris s'était enveloppé de nouveau de ce grand manteau qui le +couvrait de la tête aux pieds. + +Une seule personne restait auprès de la malade, c'était Suzannah. + +Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme gris. + +--Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle, faisant allusion à John +Colden. + +--Je tiens toujours ce que j'ai promis, répondit-il. + +Shoking et lui s'en allèrent. + +L'ombre et le brouillard planaient déjà sur Londres. + +L'homme gris monta dans un cab avec Shoking, et indiqua Old Bailey au +cocher. + +Mais comme le cab traversait Holborn street, l'homme gris souleva la +petite trappe, et, paraissant changer d'avis, il fit arrêter le cab à la +porte d'un armurier. + +--Attends-moi, dit-il à Shoking qui resta dans la voiture. + +L'armurier avait sans doute reçu déjà la visite de l'homme gris, car il +le salua comme une connaissance. + +--Est-ce prêt? dit le premier. + +--Oui, Votre Honneur. + +Et l'armurier remit d'abord à l'homme gris une sorte de boule que +celui-ci mit dans la poche de son manteau; puis un autre petit paquet +enveloppé dans un morceau d'étoffe. + +Et enfin une canne. + +Shoking regardait et ne comprenait pas. + +L'homme gris, muni de ces objets, remonta dans le cab et dit à Shoking: + +--Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient que des fusils, des +épées et des pistolets? + +--Dame! fit Shoking. + +--Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant, ils vendent aussi des +cannes. + +--Que voulez-vous donc faire de cette canne? dit Shoking. + +--Tu verras cela demain matin. + +Et il cria au cocher: + +--Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrêterez à la porte de la +maison de banque Harris et Compagnie. + +Un quart d'heure après, l'homme gris descendait encore et laissait +Shoking dans le cab. + +M. Harris, prévenu le matin par un mot jeté à la poste, était resté dans +ses bureaux. + +Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien français qui avait des +lettres de crédit d'un million. + +M. Harris reçut le chirurgien avec empressement. + +--Vous m'avez annoncé votre visite, lui dit-il, et je me doute du motif +qui vous amène. + +--Ah! vraiment? dit le prétendu chirurgien. + +--C'est demain qu'on pend le condamné irlandais. + +--Justement. + +--Et il vous serait agréable de voir l'exécution? + +L'homme gris fit un signe de tête affirmatif. + +--J'ai tout prévu, dit M. Harris. + +L'homme gris s'inclina. + +--Venez avec moi, ajouta le banquier. + +En même temps il sonna et dit à un garçon de bureau: + +--Envoyez-moi M. Smith. + +M. Smith était le commis qui, seul, couchait dans les bureaux. + +--Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le prétendu chirurgien, +monsieur est la personne dont je vous ai parlé. + +Le jeune homme s'inclina. + +--Venez avec nous, continua le banquier. + +Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite porte qui donnait sur +un escalier. + +Cet escalier conduisait au premier étage de la maison. + +M. Smith avait pris une des lampes qui se trouvaient sur le bureau du +banquier, et il passa le premier pour éclairer. + +Arrivé au premier étage, il poussa une porte et l'homme gris se trouva +au seuil d'une chambre spacieuse dans laquelle on avait dressé deux +lits. + +--Vous coucherez là, dit M. Harris, et je crois bien qu'on n'aura nul +besoin de vous réveiller. + +--Je ne dormirai pas, dit l'homme gris. + +--Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris, le tapage qui se fera dans la +rue, deux ou trois heures avant l'exécution, vous réveillera. + +Et M. Harris ouvrit la croisée et fit signe à son hôte d'approcher. + +--Tenez, voyez-vous ce réverbère? + +--Oui. + +--C'est juste au-dessous qu'on dresse l'échafaud. + +--Ah! fort bien, dit l'homme gris. + +--Vous n'en serez pas à dix mètres et vous pourrez voir tous les détails +de l'exécution. + +L'homme gris s'inclina. + +--Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant à son commis, vous +attendrez que monsieur soit rentré pour fermer les portes. + +--Oh! dit le prétendu chirurgien, je reviendrai de bonne heure, entre +neuf et dix. + +--Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car dès minuit, la rue sera +complètement encombrée. + +L'homme gris se confondit en remerciements, donna une poignée de main à +M. Smith, prit congé de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait +toujours dans le cab. + + + + +XXXIII + + +--Dans Farringdon street! ordonna l'homme gris au cocher. + +La maison dans laquelle il avait donné rendez-vous à Jefferies se +trouvait tout à fait à l'angle de Fleet street et faisait face à la +porte de la cité. + +--Viens avec moi, dit l'homme gris à Shoking. + +Tous deux descendirent de voiture et s'engagèrent dans une allée assez +étroite, d'où s'échappait cette odeur nauséabonde qui est particulière +aux maisons populeuses. + +Ils montèrent au troisième étage, et là l'homme gris, ayant tiré une +clef de sa poche, ouvrit une porte et introduisit Shoking dans un petit +logement à peu près vide de meubles. + +--Chez qui sommes-nous donc? demanda Shoking, tandis que son compagnon +se procurait de la lumière. + +--Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai comme ça une douzaine de +logis dans Londres, mais comme je les habite rarement, ils sont un peu +négligés, comme tu vois. + +Shoking ne fit pas d'autre observation. + +L'homme gris ferma la porte et poursuivit: + +--Sais-tu faire un noeud coulant? + +--Parbleu! répondit Shoking. + +--Eh bien! essayons... + +Et il alla chercher une corde qui était pendue dans un coin de la +chambre. + +Une corde toute neuve et tout à fait semblable à celle que Jefferies +devait emporter de chez Calcraff pour pendre le malheureux John Colden. + +--Fais un noeud, dit-il en la tendant à Shoking. + +Shoking s'empara de la corde et exécuta le noeud avec une habileté +incontestable. + +--Tu aurais fait un excellent valet de bourreau, dit l'homme gris en +souriant. + +Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit: + +--Maintenant, regarde à ton tour. + +Et il fit un noeud qui parut à Shoking en tout semblable au sien. + +--Vois-tu une différence entre eux? reprit l'homme gris en pliant la +corde en deux, de façon à placer les deux noeuds à côté l'un de l'autre. + +--Non, dit Shoking. + +--Alors, donne-moi ton poignet. + +Shoking présenta son poing fermé. + +L'homme gris passa le noeud fait par Shoking autour du poignet en +disant: + +--Je suppose que c'est ton cou. + +Et il tira sur la corde. + +--Aïe! fit Shoking, si c'était mon cou, je serais étranglé déjà. + +--Bon! voyons l'autre, maintenant. + +Et dégageant le poignet du premier noeud, il le passa dans le second, +c'est-à-dire dans celui qu'il avait fait lui-même. + +Puis il tira sur la corde. + +Mais, ô miracle! la corde eut beau serrer le poignet, Shoking n'éprouva +aucune souffrance. + +--Comprends-tu, maintenant? dit l'homme gris. + +--Ma foi, non! répondit Shoking. + +--C'est pourtant bien simple, je t'assure. Cette corde, qui est d'un +bout à l'autre de la même couleur, est cependant composée de deux +substances. + +--Comment cela? + +--Chanvre d'un côté et caoutchouc de l'autre. + +--Après? fit Shoking. + +--Eh bien? + +--La corde aura la force de le soutenir un moment en l'air, mais le +caoutchouc prêtera assez pour que le poids du corps n'entraîne pas la +strangulation immédiate. + +--Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas avec cette corde-là... + +--Tu te trompes complètement. + +--Ah! + +--N'ai-je pas dit à Jefferies de venir ici? + +--Sans doute. + +--Eh bien! comme cette corde est de la même épaisseur, de la même +longueur et de la même couleur que celle que lui a donnée Calcraff... + +--Comment le savez-vous? + +--Je les ai mesurées la nuit dernière, dit l'homme gris. + +Et sans vouloir s'expliquer davantage, il ajouta: + +--La vie de John Colden est entre tes mains, songes-y bien, car si tu te +trompais, ni moi ni Jefferies ne pourrions le sauver. + +--Oh! répondit Shoking, soyez tranquille, je ne me tromperai pas. +D'ailleurs, il y a pour cela un excellent moyen. + +--Lequel? + +--C'est de laisser le noeud fait du côté du caoutchouc. + +--Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris, quand Jefferies +viendra, tu lui donneras cette corde en échange de celle qu'il +apportera. A ce prix, je réponds de tout. + +--Alors John Colden est sauvé, dit Shoking, car je réponds de tout. Mais +que vais-je faire en attendant Jefferies? + +--Rien, tu attendras. Jefferies sera ici à minuit. + +--Et quand il sera parti? + +--Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey. + +--Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode d'arriver dans Old Bailey à +minuit. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il y aura une foule énorme et compacte qui se pressera aux +abords. + +Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme gris. + +--Ne t'inquiète pas de cela, dit-il. + +--Ah? + +--Quand tu seras dans la rue et que tu voudras jouer des coudes pour +qu'on te livre passage, tu entendras bien certainement des gens qui +parlent le patois irlandais. + +--Eh bien! + +--Tu frapperas sur l'épaule de l'un d'eux, le premier venu. + +--Et puis? + +--Et tu lui feras le signe mystérieux que je t'ai enseigné. Alors bien +certainement cet homme te prendra par le bras et la foule s'écartera +peu à peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques à la porte du +banquier Harris. + +Je serai à la fenêtre, et je descendrai t'ouvrir. + +--Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, maître? demanda Shoking. + +--Oui, mon garçon. Au revoir... + +Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre et redescendit. + +Le cab attendait toujours à la porte. + +L'homme gris y remonta et dit au cocher: + +--Mène-moi au tunnel de la Tamise. + +Le cab descendit Farringdon jusqu'à la rue qui longe le fleuve et porte +son nom, Thames' street. + +C'est une longue artère qui sert, pour ainsi dire, de ceinture au midi, +à la cité de Londres, et aboutit à la Poissonnerie. + +Là, elle change de nom et s'appelle Saint-George. + +Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur du Wapping. + +Une fois encore, l'homme gris entra dans Old Gravel lane, mais il ne +s'arrêta point au public-house de master Wandstoon; il tourna à gauche +et le cab s'arrêta devant l'espèce de tour qui sert d'entrée au tunnel. + +Le tunnel est peu fréquenté; la compagnie qui le possède perd son argent +peu à peu, tant les passants sont rares, et les boutiques souterraines +qui le bordent se ferment une à une. + +Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le tunnel, le soir surtout. + +Aussi le préposé à la perception fut-il quelque peu étonné de voir un +homme bien mis jeter un penny sur son bureau, se présenter au tourniquet +et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier qui descend +au-dessous du fleuve. + +Mais l'homme gris ne se préoccupa point de cet étonnement. + +Il atteignit la galerie souterraine, allongea le pas et ne mit pas un +quart d'heure à atteindre l'autre rive. + +Au bout du tunnel est un autre escalier semblable en tous points au +premier. + +Quand on a gravi cet escalier, on trouve une ruelle, Swan lane, qui +conduit à une chapelle. + +Autour de cette chapelle est un cimetière. + +Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme gris. + +Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des plus misérables de +Londres, si misérable que le public-house, cet établissement qui +foisonne partout ailleurs, y est rare. + +Cependant, il s'en trouve un à l'angle de Swan lane, et tout à fait en +face de la chapelle et du cimetière. Et ce fut dans ce public-house que +l'homme gris entra. + + + + +XXXIV + + +Le public-house dans lequel l'homme gris entra était désert comme le +quartier. + +Le landlord seul était assis derrière son comptoir. + +L'homme gris lui fit un signe,--ce signe mystérieux qui reliait entre +eux les fils de l'Irlande. + +Et, tout aussitôt, le landlord perdit son visage impassible, et +s'empressa de quitter le journal qu'il lisait à la lueur d'un maigre bec +de gaz. + +--Suis-je le premier? dit l'homme gris. + +--Oh! non, répondit le landlord. Le prêtre est arrivé. + +--Alors la porte est ouverte? + +--Oui, vous n'aurez qu'à la pousser. + +--Et le prêtre est seul? + +--Jusqu'à présent. + +--C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre ici quelques minutes +encore. + +Et il s'assit tout auprès de la porte, afin de voir ce qui se passait au +dehors. + +La nuit était moins brumeuse qu'à l'ordinaire et avait même une certaine +transparence qui permettait de voir à distance. + +Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris était dans le +public-house, qu'il entendit un bruit de pas dans l'éloignement. + +Puis ces pas se rapprochèrent et, enfin, un homme apparut et vint +contourner la grille du cimetière. + +Cette grille était à peine à hauteur d'appui. + +Celui qui s'en approchait était de haute taille, et l'homme gris se dit; + +--Ce doit être _l'Américain_. + +L'Américain enjamba la grille et entra dans le cimetière. L'homme +gris le suivit des yeux jusque auprès d'une tombe derrière laquelle il +disparut tout à coup. + +On eût dit que la terre s'était entr'ouverte et l'avait englouti. + +L'homme gris ne s'en étonna point et conserva son poste d'observation. + +Peu après, un autre personnage, venant d'une direction opposée, se +montra pareillement auprès de la grille, l'enjamba à son tour, suivit le +même chemin et disparut, comme le premier, derrière la même tombe. + +--Et de deux! fit l'homme gris. + +Puis il attendit encore. + +Enfin, dix minutes plus tard, deux autres hommes arrivèrent en même +temps, et comme les premiers se perdirent au milieu du cimetière. + +--Fort bien, dit l'homme gris. + +Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord: + +--Tu le vois, il est huit heures et demie. + +--Oui, maître. + +--A neuf heures précises tu siffleras, s'il n'y a personne dans la rue; +ce sera signe que nous pouvons sortir. + +Le landlord s'inclina. + +Alors l'homme gris quitta le public-house et se dirigea à son tour vers +le cimetière dans lequel il pénétra de la même façon que les quatre +personnes qui l'avaient précédé. + +Comme elles, il marcha droit à la tombe derrière laquelle elles avaient +disparu. + +Cette tombe était un petit monument carré dans lequel on pénétrait par +une porte que l'homme gris n'eut qu'à pousser et qui céda devant lui. + +Il se trouva alors au milieu d'une obscurité profonde, et il frappa +trois fois du pied. + +Soudain, le sol fléchit sous lui, une dalle tourna comme une bascule et +une sorte de crevasse se fit, par laquelle il disparut à son tour. + +Puis la dalle remonta et prit sa place. + +Le monument dans lequel l'homme gris était entré était un caveau +de famille; et ce monument servait d'entrée à un souterrain que +certainement peu de gens connaissaient. + +Après que la dalle, en tournant, lui eut livré passage, l'homme gris se +trouva dans le souterrain. + +C'était une petite salle ronde autour de laquelle étaient rangés des +cercueils de plomb portant différentes inscriptions. + +Une lampe était posée sur l'un d'eux. + +Et à la clarté de cette lampe l'homme gris put voir cinq personnes +réunies au milieu de la salle. + +Ces cinq personnes étaient l'abbé Samuel et les quatre chefs fenians +qui, au début de notre histoire, s'étaient donné rendez-vous dans +l'église Saint-Gilles, à la messe de huit heures, le 27 octobre. + +Tous quatre saluèrent l'homme gris comme un supérieur. + +--Eh bien! dit celui-ci, êtes vous prêts? + +--Oui, répondit le premier, celui qu'à sa haute taille, l'homme gris +avait reconnu pour l'Américain. + +J'ai huit cents hommes déterminés aux environs du pont de Londres. + +--Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi déjà les alentours de +Saint-Paul, dit le second. + +--Et nous, dirent à la fois le troisième et le quatrième, nous avons +réuni six mille personnes hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet +street comme un torrent aussitôt que le signal sera donné. + +--Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il faut qu'avant dix heures tout +le monde soit à son poste, car le bon peuple de Londres, qui veut voir +pendre, escortera la charrette qui porte l'échafaud et ira grossissant à +mesure que la charrette approchera de Newgate. + +--Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais souvenez-vous des grilles +de Hyde-Park: nous les avons renversées en un clin d'oeil. + +--Aussi faudra-t-il faire des chaînes qui barreront la rue. + +--Soyez tranquille, dit un autre, je réponds de nos gens. + +--Moi, dit à son tour l'abbé Samuel, j'ai obtenu la permission de passer +la nuit dans la cellule du condamné. + +--Je n'osais l'espérer, dit l'homme gris. Je pensais qu'on ne vous +laisserait entrer qu'un peu avant l'exécution. + +Puis, s'adressant à l'Américain: + +--Et la tasse de lait? + +--C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira lui-même à Calcraff. + +--En répondez-vous toujours? car c'est le seul homme que je n'ai pu voir +moi-même. + +--C'est un fenian d'Amérique, et je n'ai eu qu'à me faire reconnaître de +lui pour qu'il m'obéît. + +--Ainsi, reprit un des chefs, nous répondons d'enlever le patient, mais +ne sera-t-il pas mort? + +--Je vous le promets, répondit l'homme gris. + +Il tira de nouveau sa montre: + +--Neuf heures, dit-il. + +L'abbé Samuel saisit alors une corde qui pendait de la voûte et qui +servait à faire mouvoir la dalle. + +En même temps l'homme gris éteignit la lampe. + +La dalle tourna et la salle souterraine se trouva de nouveau en +communication avec le caveau supérieur, dont la porte était demeurée +ouverte. + +L'Américain, qui était le plus grand, s'était placé au-dessous de +l'ouverture. + +L'homme gris lui sauta sur les épaules et atteignit ainsi le caveau +supérieur. + +Les trois autres chefs et l'abbé l'imitèrent. + +Puis quand tous furent en haut, l'homme gris se pencha et saisit +l'Américain par les poignets. + +Alors, avec une force herculéenne, il le tira, à son tour, dans le +caveau supérieur. + +Presque aussitôt après, on entendit un coup de sifflet. + +--C'est le landlord qui nous appelle, dit l'homme gris. Nous pouvons +sortir. + +Et il se glissa le premier dans le cimetière. + +La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne restait plus de trace +de ce mystérieux conciliabule qui avait eu lieu dans le caveau. + + + + +XXXV + + +Tous les six sortirent du cimetière sans avoir été inquiétés et sans +avoir vu l'ombre d'un policeman. + +L'homme gris marchait en avant. + +Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer dans le tunnel, chemin +qu'avait déjà suivi l'homme gris, ils descendirent au bord de l'eau. + +Le fleuve était comme les rues, presque désert, et les innombrables +bateaux à vapeur qui le sillonnaient pendant le jour étaient rentrés +dans leurs débarcadères. + +Cependant, un peu sur la gauche, tout à fait au bord, un panache de +fumée grise montait lentement dans le brouillard rouge. + +Ce fut vers ce panache que l'abbé Samuel et ses compagnons se +dirigèrent. + +L'homme gris reconnut un petit steam-boat. + +Et, se tournant vers l'Américain. + +--Est-ce là le bateau à vapeur qui vous a amené? + +--Oui, répondit le chef fenian. + +--Alors le capitaine est à nous? + +--Le capitaine et l'équipage. C'est à bord que j'ai organisé le signal. + +--Vous m'avez paru si expert, dit l'homme gris qui sauta lestement +sur le pont du petit bateau à vapeur, que je vous ai laissé le soin de +préparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce que vous allez faire? + +--Sans doute, répondit l'Américain. + +Le prêtre, les quatre chefs et l'homme gris étant à bord, le capitaine +du bateau prit le large. + +Alors l'Américain entraîna l'homme gris à l'avant du bateau et lui dit: + +--Voyez-vous le dôme de Saint-Paul? + +--Oui. + +--Il domine toute la ville. + +--Oh! certainement. + +--C'est de là que va partir le signal. + +--Comment? + +--Vous allez voir. Il y a un homme qui est caché tout en haut du dôme +dans la lanterne, et cet homme nous appartient. + +--Comment s'est-il introduit dans l'église? + +--Il y est entré une heure avant qu'on ne fermât les portes et il s'est +glissé dans l'escalier du dôme. + +--Vous pensez qu'on ne l'aura pas découvert? + +--J'en suis sûr, car tout à l'heure, avec un télescope, j'ai pu voir +non pas l'homme, la nuit n'est pas assez claire, mais un petit point +rougeâtre qui n'était autre que le feu de son cigare. + +--Bon! après? + +--Vous allez voir, dit l'Américain, c'est simple comme bonjour. Du haut +du dôme, il a l'oeil fixé sur la Tamise. + +--Ah! + +--Dans la direction du pont de Londres qui est le point convenu entre +nous. + +Le bateau à vapeur, qui était tout petit, fendait; l'eau avec la +rapidité d'un cygne. Il passa sous le pont de Londres et vint stopper un +moment entre ce pont-là, et celui du chemin de fer qui conduit à la gare +de Cannons street. + +Soudain le capitaine, sur un signe de l'Américain, fit hisser un feu +vert. + +L'homme gris avait compris, mais il regarda néanmoins attentivement. + +Au feu vert succéda un feu rouge, puis un feu violet, puis tout +s'éteignit. + +--Regardez maintenant, dit l'Américain. + +L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul qui dominait de sa coupole +gigantesque toute la colline qui forme la cité de Londres. + +Et cette coupole s'illumina tout à coup d'une immense gerbe de lumière +électrique qui rayonna successivement aux quatre points cardinaux de la +ville. + +--Voilà le signal, dit l'Américain. + +La lumière brilla environ deux minutes, mais ce fut assez pour éclairer +Londres tout entier. + +Puis tout rentra dans l'obscurité. + +Alors le petit bateau à vapeur se remit en mouvement, passa devant la +gare de Cannons street et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette +ruelle qui montait à la Cité. + +--A présent, dit l'homme gris, que chacun soit à son poste. Il n'y a +plus une minute à perdre. + +Et tandis que les quatre chefs se dispersaient pour rejoindre chacun +l'armée mystérieuse qu'il avait recrutée et qui devait marcher sur +Newgate, l'abbé Samuel et l'homme gris continuèrent leur chemin côte à +côte. + +Le petit bateau à vapeur avait repris le large. + +Au bout de Sermon lane, l'abbé Samuel et son compagnon trouvèrent la rue +Paternoster et se dirigèrent vers Saint-Paul. + +Ordinairement, la nuit, la Cité est déserte. + +Mais cette nuit-là elle était déjà envahie par une foule compacte qui se +ruait vers Newgate. + +De nombreuses patrouilles de policemen circulaient en tous sens et il +était facile de voir que le signal donné du haut de Saint-Paul avait été +compris. + +Une véritable marée humaine montait de tous les bas-fonds de la Cité +vers l'église cathédrale,--silencieuse, pressée, en bon ordre. + +Le peuple anglais n'est jamais bruyant. + +Cependant l'homme gris et l'abbé Samuel s'ouvrirent facilement un +passage. + +A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils entendaient parler +l'idiome irlandais plus fréquemment. + +Évidemment les soldats de la verte Erine se trouveraient au premier +rang. + +Le prêtre disait de temps en temps à haute voix: + +--Je suis le confesseur du condamné. Laissez-moi passer. + +Et la foule s'écartait avec respect, et le prêtre, suivi de l'homme +gris, put ainsi arriver jusqu'à ce carré formé par des chaînes et au +milieu duquel allait se dresser l'échafaud. + +Les policemen étaient en force dans Old Bailey. + +L'homme gris en entendit un qui disait: + +--Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils auront le temps +d'attendre. + +L'abbé Samuel se fit reconnaître et la porte de Newgate s'ouvrit devant +lui. + +Quant à l'homme gris, il s'était arrêté devant la maison de banque de M. +Harris. + +Une lumière brillait au premier étage et il y avait un homme à une +fenêtre. + +C'était M. Smith, le commis qui gardait la maison et était chargé d'en +faire les honneurs, cette nuit-là, au prétendu chirurgien français. + +L'homme gris le salua de la main et M. Smith le reconnut. + +--Je descends vous ouvrir, fit-il. + +Et, en effet, il vint entre-bâiller la porte et l'homme gris se glissa +dans la maison. + +M. Smith avait un flambeau à la main. + +--Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu autant de monde que ce +soir, et d'aussi bonne heure. + +--Vraiment? + +--Vous allez en juger. + +Et M. Smith conduisit son hôte à cette chambre d'où on pouvait voir +l'échafaud à une distance de dix pas, lorsqu'il serait dressé. + +Il posa dans un coin, et fort négligemment, la canne qu'il avait achetée +chez un armurier d'Holborn street et dont il ne s'était pas séparé. + +Puis il plaça sur la cheminée les deux objets qu'il avait achetés en +même temps. + +--Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosité. + +--Des instruments de chirurgie, répondit-il. + +--Mon cher monsieur, dit alors le commis, si vous voulez vous coucher et +prendre un peu de repos, je vous éveillerai quand il en sera temps. + +--Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie de dormir. Si vous le +voulez, nous allons fumer un cigare. + +Il tira son étui de sa poche et le présenta au commis. + +M. Smith accepta un cigare et l'alluma. + +Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit à fumer avec ce +recueillement particulier aux Anglais. + +Un quart d'heure après, le cigare avait produit son effet, et M. Smith +dormait profondément. + +Alors l'homme gris eut un sourire. + +--Maintenant, dit-il, je suis chez moi. + + + + +XXXVI + + +Le narcotique absorbé par le commis, dans la fumée du cigare que lui +avait donné l'homme gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus à +s'occuper de M. Smith. + +Il dormirait sept ou huit heures de suite et on pouvait faire tout le +bruit possible sans qu'il s'éveillât. + +L'homme gris le prit donc à bras le corps et le porta sur un des lits. + +Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda. + +La foule commençait à être compacte dans Old Bailey. + +Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit, sans tapage, avec ce +flegme silencieux qui est le côté saillant du caractère anglais. + +Deux escouades de policemen bordaient le carré formé par les chaînes +qu'on avait tendues dès huit heures du soir. + +En France, une armée de sergents de ville serait bousculée par la foule +en un clin d'oeil. + +En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre son petit bâton au-dessus +de sa tête pour que la foule ne fasse pas un pas de plus. + +L'homme gris fumait tranquillement et, de temps en temps, il consultait +sa montre. + +La foule grossissait toujours et de loin en loin quelques mots étouffés +montaient aux oreilles de l'homme gris. + +Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais. + +Les chefs fenians avaient tenu parole. + +Tout ce monde qui remplissait Old Bailey était l'armée mystérieuse sur +laquelle l'Irlande comptait pour délivrer John Colden. + +Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de toutes parts comme le +clapotement des vagues sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure +grandit tout à coup et l'homme gris vit les policemen agiter leurs +petits bâtons. + +Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité d'Old Bailey, au +coin de Fleet street, une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement. + +En même temps, il entendit résonner le pavé sous le pied d'un cheval et +il vit apparaître cette charrette qui renfermait les bois de justice. + +Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient debout, ayant chacun +une torche à la main. + +Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son paquet enveloppé de serge +verte sous le bras, avait bien plutôt l'air du patient qu'on va pendre +que du valet de l'exécuteur. + +La foule s'écartait devant le hideux véhicule et Jefferies arriva ainsi +jusque sous la fenêtre de l'homme gris. + +--Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier. + +Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur de sa fille. + +Il porta la main à son bonnet et, en même temps, il fit un petit signe +mystérieux qui voulait dire sans doute: + +--Tout est prêt, ne craignez rien. + +Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les policemen détendirent un +moment pour laisser passer le cortège. + +Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la tendirent de nouveau et +le peuple respecta cette barrière et n'essaya pas d'aller plus loin. + +Le véhicule s'était arrêté devant la troisième porte de Newgate et, +comme l'avait dit M. Haris, tout à fait en face de cette croisée où se +montrait l'homme gris. + +Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies faisait descendre une à +une toutes les pièces du sinistre édifice. + +L'homme gris se prit à suivre avec une grande attention tous les détails +de l'opération, qui dura environ deux heures. + +Cependant, de temps en temps, il jetait un furtif regard au-dessous de +lui et fronçait le sourcil. + +Shoking n'arrivait pas. + +Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante qui assistait à la +construction de l'échafaud, un coup de sifflet se fit entendre. + +Et, en même temps, à la lueur des torches, l'homme gris aperçut Shoking. + +Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue, suant à grosses gouttes, +avait eu bien du mal à se frayer un passage au milieu de cette marée +humaine. + +Mais, à force de jouer des coudes et de pousser l'un et l'autre, il +avait fini par arriver jusqu'à la porte de M. Harris. + +--Attends-moi et cramponne-toi au marteau de la porte, lui cria l'homme +gris. + +Deux minutes après, Shoking se glissait dans la maison et l'homme gris +refermait vivement la porte. + +Puis il prenait le mendiant par la main, car il était descendu sans +lumière, et il le conduisait dans cette chambre où la lueur des torches +allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre. + +Il était alors deux heures du matin. + +--Eh bien? dit l'homme gris. + +--Jefferies a la corde et m'a laissé la sienne. + +--Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans le bout du caoutchouc. + +--Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à arriver jusqu'ici; j'avais +beau faire des signes, je n'avançais pas facilement. + +Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit où dormait le commis et il +fit un pas en arrière, disant: + +--Je croyais que nous étions seuls. + +--Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est pas celui-là qui nous +gênera. Il dort. + +--Mais il peut s'éveiller. + +--Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des pichenettes sur le nez. Il a +fumé de l'opium. + +--Ah! bon! dit Shoking. + +Le travail des aides de Jefferies continuait, la sinistre plate-forme +était dressée. + +Puis bientôt après, on vit s'élever la potence et Jefferies, montant au +long d'une échelle, fixa à son extrémité le crochet destiné à supporter +la corde. + +Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite la trappe fatale, et +alors l'homme gris dit à Shoking: + +--C'est fait!... + +Les deux aides s'assirent tranquillement sur le bord de la plate-forme, +les jambes pendantes au-dessus de la foule. + +Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que l'heure de l'exécution +sonnât. + +Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte de Newgate qui était de +plain-pied avec l'échafaud et par où devait sortir le condamné. + +Cette porte s'était ouverte et refermée sur lui. + +--Maître, dit alors Shoking, je crois avoir compris ce qui va se passer. + +--Ah! + +--La corde ne serrera pas assez le cou de John pour l'étrangler +sur-le-champ. + +--Cela est vrai. + +--Et la foule aura le temps de briser les chaînes, d'entourer l'échafaud +et de le dépendre. + +--Non, dit l'homme gris, la corde cassera auparavant et le pendu +tombera. + +--Ah! la corde cassera? + +--Oui. + +--Comment? + +Alors l'homme gris alla prendre la canne qui se trouvait dans un coin et +à cette canne il ajusta une boule de cuivre qui était grosse comme une +pomme, et puis une autre pièce qui n'était autre qu'une batterie de +fusil. + +La canne était creuse et rayée comme le canon d'une carabine. + +--Un fusil à vent! dit Shoking. + +--Oui. + +--Et c'est avec cela que vous couperez la corde? + +--Aussi facilement que je coupe une balle sur la lame d'un couteau à +vingt-cinq pas, répondit tranquillement l'homme gris. + + + + +XXXVII + + +Et pendant ce temps-là à quoi songeait John Colden, le condamné? + +Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont voués à une cause ou à une +idée, savent être martyrs. + +On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait. Il l'avait même +espéré un moment, alors qu'il était encore à Cold Bath fields. + +Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate, cette espérance était +devenue de plus en plus faible, et elle avait fini par s'évanouir. + +Depuis qu'il était condamné, depuis surtout qu'il avait appris +l'exécution de Bulton, John Colden se faisait peu à peu à cette idée que +sa dernière heure approchait et qu'il irait dormir du dernier sommeil +dans la Cage aux oiseaux, tout à côté de l'amant de la pauvre Suzannah. + +Et les jours passaient, et John comptait maintenant les heures. + +Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, le sous-gouverneur, +qui lui témoignait de l'amitié et ne cessait de lui dire qu'on +s'exagérait beaucoup l'importance du dernier supplice et que cela +n'avait absolument rien d'effrayant. + +John Colden souriait avec mélancolie et se bornait à répondre: + +--Je saurai mourir. + +Enfin la veille de l'exécution était arrivée. + +La dernière journée d'un condamné est peut-être moins lugubre et moins +monotone que celles qui la précèdent. + +Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du prêtre d'abord, ensuite +du gouverneur; puis, dans le courant du jour, ce sont les dames des +prisons qui viennent lui apporter des consolations. + +Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital, chargés de +remplir le voeu du roi Edouard VI, viennent à leur tour. + +Cette dernière visite est peut-être celle qui touche le plus le +malheureux qui va mourir. + +L'enfance a des accents, des paroles et des sourires qui vont droit à +l'âme la plus endurcie. + +A huit heures, John Colden avait donc reçu la visite d'un prêtre. + +Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel. + +C'était un ministre protestant. + +Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique la grâce de +voir un ministre de sa religion, ce n'est que lorsqu'il a refusé +inflexiblement les secours d'un prêtre anglican. + +Le ministre savait que John Colden était catholique. + +Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour la forme et en était-il +ressorti aussitôt. + +Le gouverneur était venu ensuite, accompagné du shérif, qui avait +demandé à John si, au moment suprême, il ne voulait pas dénoncer ses +complices. + +John avait répondu négativement. + +A midi, le prêtre catholique s'était présenté. + +Celui-là, c'était l'abbé Samuel. + +John avait, en le voyant, perdu son impassibilité, et quelques larmes +avaient subitement roulé dans ses yeux. + +Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le condamné pendant plus +d'une heure, et il l'avait préparé à la mort. + +Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait avec ses amis a +sauver John Colden. + +Comment donc, alors qu'on était presque sûr des amis, ne lui avait-il +pas laissé entrevoir le salut? + +Ceci tenait à la prudence de l'homme gris. + +Celui-ci avait dit la veille: + +--L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux qui essayent de le +sauver, d'une façon si malheureuse, si désespérée, si maladroite, qu'il +les fait périr avec lui. + +Ainsi de John. + +Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère plus, car il +pourrait nous trahir par son attitude confiante, éveiller l'attention de +l'autorité, et faire échouer tous nos projets. + +Le prêtre quitta donc John en lui parlant du ciel et de Dieu, qui +n'abandonne jamais ses serviteurs. + +Il le quitta en lui promettant de revenir le soir et de passer la nuit +en prières auprès de lui. + +Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames des prisons. + +Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la cellule s'ouvrit. + +Le gardien-chef lui dit: + +--John, voici deux jeunes clercs du collége de Christ's hospital qui +vienne vous visiter, selon la coutume établie par le roi Edward. + +Et John vit apparaître d'abord un grand jeune homme, le plus ancien des +élèves, et un enfant, le dernier venu et le plus jeune. + +Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa un cri et se demanda si +Dieu ne faisait pas un miracle en sa faveur. + +Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître l'enfant de Jenny +l'Irlandaise, le petit Ralph, celui pour qui il allait subir le dernier +supplice, le rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait. + +Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres, et John maîtrisa sa +joie. + +Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John Colden comme un ange +descendu sur la terre. + +L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la raison et le courage +d'un homme. + +Quand il eut fait un signe à John Colden, il se tourna vers son +compagnon, le grand écolier: + +--George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, n'est-ce pas? + +--On nous l'a dit, répondit l'écolier. + +--Veux-tu que je lui parle, le langage de son pays? + +--Mais, dit le grand camarade avec étonnement, Anglais ou Irlandais, ne +parlons-nous pas la même langue? + +--Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande ont un idiome que je +sais. + +John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant avec une muette +extase. + +Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais: + +--Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour venir te voir, mon bon +John, toi qui m'as sauvé du moulin. + +--Ah! dit John dans la même langue, Dieu a donc fait un miracle? + +--Pourquoi? fit naïvement l'enfant. + +--Il a donc fait un miracle pour que je vous voie sous cet habit, +continua le condamné. + +--C'est Shoking et ma mère, et notre ami l'homme gris qui m'ont mis à +Christ's hospital, répondit Ralph. Et je vois tous les jours ma mère et +mon amie Suzannah. + +--Suzannah! murmura John, dont les yeux s'emplirent de larmes. + +Et l'enfant raconta au condamné comment il était entré à Christ's +hospital, sous le nom de Ralph Waterley, et comment Shoking était devenu +lord Vilmot. + +Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même, et il ne songeait +plus qu'il allait mourir. + +N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance de l'Irlande? + +--Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils disent tous que tu seras +pendu demain. + +--A sept heures, dit John. + +--Mais je suis sûr que non, moi. + +John tressaillit et regarda l'enfant. + +--Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta l'enfant. + +Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme du condamné une voix +confuse qui lui dit: + +--La vérité est dans la bouche des enfants. + +Et son âme, où venait de se faire entendre cette voix mystérieuse, +s'emplit tout à coup d'une vague espérance. + + + + +XXXVIII + + +John Colden regardait toujours Ralph, cherchant à lire sur son visage la +cause de cette assurance avec laquelle il parlait de son salut. + +L'enfant était calme, il souriait. + +--Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. Notre ami l'homme gris +l'a promis à ma mère, et tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le +tient. + +--Ah! cher enfant de Dieu, répondit John, puisque vous n'êtes plus au +moulin, que m'importe à présent de mourir! + +--Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction. + +John Colden secoua la tête: + +--Le prêtre est venu, dit-il. + +--L'abbé Samuel? + +--Oui. + +--Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais pas? + +--Non, fit John, il ne m'a pas dit cela. + +--Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas promis, comme il l'a promis +à ma mère. + +--Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné, j'avais fait le sacrifice +de ma vie, j'attendais avec calme ma dernière heure, et voici que cet +enfant vient ébranler mon courage. + +Le grand écolier de Christ's hospital écoutait sans la comprendre cette +conversation du condamné et de son petit camarade. + +D'ailleurs, ce jeune homme,--il avait près de vingt ans,--était peu +intelligent. + +Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était venu là comme il eût +assisté à un cours. + +De temps en temps, pendant que Ralph et John Colden continuaient à +causer, il tirait sa montre et paraissait trouver le temps long. + +De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait au trou vitré pratiqué +dans la porte. + +C'était le surveillant qui avait le droit de voir, mais non pas +d'entendre. + +Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la porte de la cellule +s'ouvrit de nouveau. + +Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait. + +En même temps, le gardien chef dit aux deux élèves de Christ's hospital: + +--Messieurs, il est temps que vous vous retiriez. + +Ralph se jeta au cou de John Colden. + +--Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci. + +--Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant. + +John secoua la tête. + +Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui avait paru triste et +résigné. + +--Non, dit-il encore, je sais bien que je vais mourir... adieu, mon +jeune maître, je meurs pour l'Irlande et pour vous. + +--L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit alors le prêtre d'une +voix grave et douce. + +Et John tressaillit encore, et ce vague espoir qui avait déjà envahi son +âme, l'emplit de nouveau. + +Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura seul avec le +condamné. + +Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine que John avait +entendu déjà dans la nuit qui avait précédé l'exécution de Bulton, +commençait à se faire entendre et perçait les murs épais de Newgate. + +--John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre échafaud. + +--Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que l'enfant me berçait d'un +fol espoir. + +--Que vous disait-il, John? + +--Qu'on travaillait à me sauver. + +--C'est vrai, dit le prêtre. + +John attacha sur lui un oeil éperdu: + +--Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez donc pas une espérance +qui pourrait affaiblir mon courage. Ce matin, d'ailleurs... + +--Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne pouvais pas rester avec +vous jusqu'à la dernière heure. + +--Je ne comprends pas, dit John. + +--Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant sa pensée, la joie que vous +auriez éprouvée en apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous +sauver, pouvait vous trahir et tout perdre. + +--Et... maintenant? + +--Maintenant, John, j'ai obtenu la permission de demeurer avec vous +cette nuit; et comme je ne vous quitterai plus, je puis vous dire: on a +l'espoir de vous sauver. + +John avait des battements de coeur terribles à mesure que le prêtre +parlait. + +Celui-ci continua: + +--Nos frères travaillent: mais la Providence a quelquefois des vues +secrètes, et le plan le mieux combiné peut échouer. A tout hasard, +mon ami, il faut me faire votre confession et vous préparer à mourir +saintement et noblement, comme un digne fils de l'Irlande que vous êtes. + +--Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on me sauver? Les murs de +Newgate sont épais et les soldats veillent. + +Le prêtre ne répondit pas. + +Le sourd murmure du dehors grandissait de minute en minute, pénétrant +l'enceinte massive de la prison, comme une vibration de cloche +gigantesque. + +John se mit à genoux; il se confessa, il écouta les exhortations du +prêtre qui lui parlait toujours de la vie éternelle, comme si lui-même +il eût perdu cette espérance qu'il avait mise tout à l'heure au coeur du +condamné. + +Les heures passaient, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus +stridents. + +L'abbé tira sa montre. + +--Cinq heures, dit-il, ils vont venir. + +--Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit un moment à la gorge, nos +amis ont échoué, vous voyez bien. + +Le prêtre ne répondit pas. + +Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des morts. + +A cinq heures et demie, la porte de la cellule s'ouvrit et le lord +gouverneur, le bon et jovial sir Robert M..., entra. + +--Allons, mon ami, voici l'heure... Vous n'avez plus que quelques +mauvais instants à passer. + +Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff. + +Celui-ci s'approcha de John. + +--Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, je vous adjure, au nom de +Dieu et de la justice, de nommer vos complices, si vous en avez. + +--Je n'en ai pas, répondit-il. + +--Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va vous conduire à la +chapelle. + +Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent le condamné de ses +entraves et l'aidèrent à s'habiller. + +L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des morts. + +Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le jeune prêtre. + +Celui-ci était d'une pâleur mortelle. + +--Allons, pensa le condamné, il est comme moi, il a perdu tout espoir. + +Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté par le sous-gouverneur, le +shériff et une escouade de gardiens, John monta à la chapelle. + +Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer la messe. + +Dans les pays protestants, il arrive souvent que les catholiques, qui +sont en minorité, n'ont point d'église et célèbrent dans le temple, à +de certains jours et à de certaines heures, les cérémonies de leur +religion. + +Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle catholique. + +Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff demeurèrent en dehors, +le prêtre revêtit ses habits sacerdotaux et dit la messe devant un autel +improvisé. + +Comme il achevait, un bruit domina tous les autres bruits et vint +frapper l'oreille du condamné prosterné sur les dalles. + +C'était le tintement lugubre des cloches de l'hôpital Saint-Barthélémy, +qui sonnent des glas funèbres, une demi-heure auparavant et pendant +tout le temps ensuite que dure l'exécution et que le corps du supplicié +demeure accroché au gibet. + +Et John se releva, murmurant: + +--Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve l'Irlande! + + + + +XXXIX + + +John, le rough qui, la nuit précédente, avait conduit l'homme gris dans +le logement de Betty, situé, comme on le sait, au-dessus de celui de +Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails qu'il avait donnés sur +le bourreau de Londres. + +Calcraff était un homme entre deux âges, d'une force herculéenne et d'un +caractère sombre. + +Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible profession sont en proie à +une éternelle tristesse. + +Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens et s'occupent +d'anatomie avec une sorte de passion. + +Isolés de la société qui les repousse avec une muette horreur, les +bourreaux vivent à l'écart, parlent peu, et se livrent ordinairement à +des études sérieuses. + +La plupart sont sobres. + +Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, faisait un repas frugal +et se couchait. + +La veille des exécutions il ne soupait pas. + +Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff s'était contenté d'une +tasse de thé et s'était mis au lit avant huit heures. + +Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies. + +Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose, passer la corde au cou du +condamné, lui rabattre le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans +l'éternité. + +Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt. + +Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et demie du matin et ne se +leva que lorsque la sonnerie d'un _réveil_ placé sur la cheminée de sa +chambre, se fit entendre. + +Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au coude dans un baquet +d'eau froide et plaça sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se +trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir dessus une gerbe +glacée. + +Cet homme qui depuis trente années exerçait son terrible ministère +n'avait jamais exécuté un patient sans être pris, deux ou trois heures +auparavant, d'un tremblement nerveux dont il ne devenait maître qu'en +s'administrant des douches d'eau glacée. + +Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son manteau, et descendit sans +bruit l'escalier de sa maison, après avoir soigneusement fermé la porte. + +Well close square était désert, à cette heure matinale. + +Cependant il y avait un cab dans un angle de la place qui paraissait +attendre le bourreau. + +Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la station de voitures la +plus proche. + +Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le cabman ne lui fit aucune +question. + +Il savait où il allait. + +Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un passage au milieu de +la foule énorme qui de toute part se rendait à Newgate, mais devant +Saint-Paul, le cabman s'arrêta. + +Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit, donna une demi-couronne +au cabman et appela deux policemen, de qui il se fit reconnaître. + +Alors les deux policemen agitèrent leur bâton et, se plaçant à côté de +lui, crièrent: + +--Place! place à Calcraff! + +Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en entendant ces mots, +et Calcraff passait. + +Le peuple de Londres a une superstition. + +Quiconque touche au bourreau, meurt de sa main quelque jour. + +Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur, et Calcraff put-il +arriver jusqu'à la porte de Newgate, qui s'ouvrit aussitôt devant lui. + +Il était alors cinq heures et demie du matin. + +Ce fut le portier-consigne qui le reçut. + +--Vous êtes en avance, lui dit-il. + +--Un peu, répondit Calcraff. + +--Le condamné est catholique, comme vous savez. + +--Je le sais, dit Calcraff. + +--Et on lui dit la messe dans la chapelle. + +Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe de +l'intérieur de la prison et il se rendit à la cuisine, selon son +habitude. + +Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus, il était en proie à +cette émotion qu'il ne parvenait jamais à dominer qu'au dernier moment. + +Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit: + +--Vous venez boire votre tasse de lait? + +--Oui. + +Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle se trouvait un bol +de lait froid. + +Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette et sortit de la +cuisine sans dire un mot. + +Deux gardiens l'accompagnaient. + +Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une petite salle qui prend +le jour par en haut. + +C'est la salle de la toilette. + +C'est là que le bourreau et son aide attendent que le condamné sorte de +la chapelle. + +C'est là que la remise leur en est faite solennellement. + +Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un énorme registre tout +ouvert. + +Le gouverneur et les gardiens entrent avec le condamné dans cette salle, +dont on ferme les portes... + +Alors le valet du bourreau ouvre une armoire dans laquelle il prend une +ceinture de cuir et des courroies. + +Les courroies servent à entraver les jambes du condamné, la ceinture lui +prend les mains, les ramène et les lie derrière le dos. + +Quand ces sinistres préparatifs sont terminés, le gouverneur de la +prison, qui est venu là en grand uniforme, dit à Calcraff: + +--Maintenant cet homme est à vous. + +--Je le reçois, dit Calcraff. + +Et il s'approche du registre ouvert et donne un reçu du condamné, qu'il +signe de son nom et de son paraphe. + +Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé sur le ministre ou le +prêtre qui l'assiste, et sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers +l'échafaud. + +Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la toilette, Jefferies y +était seul. + +Jefferies était plus pâle et plus tremblant que Calcraff et il +dissimulait mal son émotion. + +Cependant Calcraff n'y prit pas garde. + +--Tout est prêt? demanda-t-il. + +--Tout, répondit le valet. + +Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le long du mur. + +--Est-ce que vous avez encore votre tremblement? demanda Jefferies après +un silence. + +--Non, mais... + +Calcraff s'arrêta et porta la main à son front. + +--Quoi donc? fit Jefferies. + +--Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête. + +--Ah! + +--J'ai comme du feu dans la poitrine et de la glace sur le front. + +Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement. + +--Oh! c'est singulier, dit-il. + +Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent. + +--Vous devriez pourtant vous habituer, depuis trente ans que vous êtes +dans le métier,... dit Jefferies. + +--Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose... Oh! maintenant, voilà +que c'est la tête qui me brûle... dit Calcraff. + +Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était levé tout à +l'heure. + +Un éclair de sombre joie passa alors dans les yeux de Jefferies. + +En même temps les cloches de Saint-Barthélémy commencèrent à tinter, et, +faisant un effort suprême, le bourreau se releva et dit: + +--Il faut pourtant que je fasse mon métier... Bon! voilà que mes jambes +fléchissent... Soutiens-moi donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon +Dieu! + +--Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, qui sentait +gronder dans son coeur une tempête de joie. + + + + +XL + + +Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser l'offre que lui +faisait Jefferies d'aller lui chercher une seconde tasse de lait. + +La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient le condamné apparurent +dans le corridor. + +Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait au mur et la +souffrance qu'il éprouvait devenait de plus en plus vive. + +--Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant. + +Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff sur le visage duquel +il épiait avec anxiété les progrès de ce mal mystérieux dont il était +subitement atteint. + +Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda le condamné qui entrait +soutenu par le prêtre et par le sous-gouverneur. + +Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère rougeur monta à son +front. + +La présence de l'abbé Samuel en ce lieu, c'était une attestation muette +que l'homme gris continuait à veiller sur le malheureux qui croyait sa +dernière heure arrivée. + +John était pâle, mais il marchait la tête haute, et s'il ne conservait +que peu d'espoir, du moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande. + +L'attitude de John était si noble, si résignée, si exempte de faiblesse, +du reste, qu'une grande émotion s'était emparée de tous ceux qui +composaient son funèbre cortége. + +Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur avait cessé de rire, et on +voyait deux grosses larmes rouler dans ses yeux. + +Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage: + +--Nous vous remettons cet homme, et il est à vous désormais. + +Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea pas de la place où il +était. + +Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en perdant le point d'appui +de la muraille. + +L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff, mais un regard de Jefferies +le rassura. + +Ce dernier s'approcha alors du condamné avec les entraves et il lui +passa la ceinture. + +John Colden n'opposa aucune résistance. + +Tout le monde se tenait à l'écart, comme si chacun avait eu peur de +toucher à ces courroies maudites qui allaient réduire John Colden à +l'impuissance. + +Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de lui, et il y eut un moment +où les lèvres de Jefferies furent si près de l'oreille du prêtre +qu'elles murmurèrent: + +--Calcraff ne peut plus marcher... courage! + +John Colden entendit et le sang afflua à son coeur, et son visage pâle +s'empourpra tout à coup. + +Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après la ceinture. + +Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies aux pieds. + +Alors le gouverneur de la prison, personnage qui n'apparaissait qu'aux +grandes occasions, entra et fit un signe à Calcraff. + +Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha du registre et se mit à +écrire d'une main tremblante le reçu du condamné. + +Mais, comme il ne manquait plus que sa signature au bas de l'acte, ses +jambes fléchirent, ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant: + +--Je crois que je vais mourir. + +Ce fût un coup de théâtre. + +Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur et le shériff se +regardèrent. + +Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit: + +--Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse qui le prend. +Ordinairement, c'est la veille qu'il l'a. + +On savait que Calcraff avait souvent un tremblement nerveux quelques +heures avant les exécutions. + +Le shériff lui dit: + +--Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la loi. Du courage! + +Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à d'horribles convulsions +et disait: + +--Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force. + +On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur tira de sa poche un +flacon de sels. + +Calcraff essaya par deux fois de se relever, il ne le put pas. + +Cependant on n'était plus assez loin du mur d'enceinte de la prison pour +ne pas entendre le murmure strident de la foule qui s'impatientait à +mesure que l'heure approchait. + +--Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur. + +--C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff, levez-vous! + +--Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les tortures n'avaient plus de +nom. + +John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait qu'en ce moment sa vie +tenait à un miracle. + +--Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle et chacun de ses +hurlements augmente l'agonie de ce malheureux. + +--Il faut en finir, dit le shériff. + +--Certainement, dit le gouverneur. + +Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier. + +--Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis vingt ans pour ne le savoir +remplacer au besoin, dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre... + +--Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!... + +Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions, et le shériff +fit signe qu'il fallait passer outre. + +Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot: Courage. + +Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se mit en route. + +Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre la cuisine. + +C'est par là, on le sait, que le condamné sort pour mourir. + +On avait tendu dans la cuisine deux grands draps blancs qui masquaient +les fourneaux et formaient comme une ruelle. + +La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était encore fermée, mais on +entendait, au travers, les trépignements et les sourds frémissements de +la foule impatiente de voir mourir un homme. + +En ce moment John Colden sentit un peu de sa force d'âme l'abandonner. + +Comment pouvait-il croire encore qu'on allait le sauver? + +C'est à cette dernière minute qu'on offre au condamné un verre de gin. + +Le cuisinier se présenta donc avec un plateau sur lequel était un verre +plein. + +John Colden le refusa. + +--A quoi bon? dit-il. + +Et il se remit en marche. + +Alors la porte s'ouvrit. + +Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur et serré à la gorge par +cette mystérieuse épouvante de la mort qui s'empare des plus braves. + +Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec le seuil de la porte et +tout à l'entour une nuée de têtes qui vociféraient. + +Les torches des aides brûlaient encore. + +La corde pendait au gibet. + +--Courage! dit le prêtre. + +Et il embrassa le condamné. + +John Colden fit un effort suprême, et, franchissant le seuil de la +porte, il se trouva sur l'échafaud. + +Alors, il promena un dernier regard, un regard où se lisait encore un +reste d'amour pour la vie, mélangé à une résignation toute chrétienne. + +Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou. + +John se retourna et chercha le prêtre des yeux. + +Le prêtre n'était plus là. + +--Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu sauve l'Irlande! + +Et comme il regardait encore, cherchant dans cette marée humaine un +visage ami, Jefferies lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne +vit plus rien! + + + + +XLI + + +Pour comprendre maintenant ce qui allait se passer, il faut sortir de +Newgate, abandonnant un moment John Colden, qui avait déjà la corde +au cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre l'homme gris et +Shoking. Ceux-ci n'avaient pas bougé de cette chambre dans laquelle le +commis dormait toujours profondément. + +Jusqu'à l'heure où les cloches de Saint-Barthélémy avaient commencé à se +faire entendre, l'homme gris, accoudé à la fenêtre, dominant cette nuée +de têtes d'où montait, un murmure plus strident de minute en minute, +avait tranquillement fumé cigare sur cigare. La lueur des torches, +que les sous-aides du bourreau avaient fichées aux quatre coins de +l'échafaud, projetait dans la chambre assez de clarté pour que l'homme +gris et Shoking se passassent de lumière. + +Au petit jour, les torches s'éteignirent; puis les cloches commencèrent +à tinter. Alors l'homme gris quitta la fenêtre et dit à Shoking: + +--Je vais avoir besoin de ton épaule. + +--Comment cela? + +--Tu vas voir. + +Il ferma la fenêtre et alla prendre sur la cheminée cette boule de +cuivre qu'il avait apportée dans sa poche et qui avait la grosseur d'une +pomme de calville. + +--Regarde bien, dit-il. + +--Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela? + +--Cette boule est creuse. + +--Ah! + +--Elle est pleine d'air comprimé et si elle éclatait, elle produirait +l'effet d'une bombe: c'est-à-dire que ses éclats iraient tuer à cent +mètres et briseraient tout ce qu'ils rencontreraient... + +--Après? fit Shoking avec curiosité. + +L'homme gris prit ensuite la canne à laquelle il ajusta une petite +crosse. + +Puis il vissa la boule en dessous. + +--Voilà que cela ressemble à un fusil, dit Shoking. + +--C'en est un. + +--Où est la balle? + +--Dans le canon. Vois-tu la détente? + +--Oui. + +--Eh bien! cette détente fait mouvoir un piston; ce piston descend dans +la boule pleine d'air comprimé et soulève une soupape. + +La soupape laisse échapper un jet d'air et ce jet d'air chasse la balle +avec autant de force qu'une charge de poudre. + +Le canon est rayé et la balle va tout droit à son but, pour peu que le +tireur ait visé juste. + +--Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du coup. + +--Imbécile! répondit l'homme gris, un fusil à vent ne fait pas de bruit: +sans cela je me servirais d'une arme à feu. + +--Maître, dit encore Shoking, qu'arriverait-il si votre balle ne coupait +pas la corde? + +--John Colden serait perdu. + +Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur: + +--Pourquoi donc avez vous besoin de mon épaule? + +--Pour me faire un point d'appui et viser plus juste. + +--Ah! + +Le fusil était prêt. L'homme gris s'approcha de la fenêtre, mais, +au lieu de l'ouvrir, il passa sa main gauche sur un des carreaux, et +Shoking entendit un sourd crépitement. + +Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme gris venait de couper une +vitre. + +--Que faites-vous? dit Shoking. + +--Je fais un passage à la balle. + +--Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fenêtre? + +--Parce qu'il faut tout prévoir, et que si la fenêtre était ouverte, +nous pourrions être aperçus des gens qui seront sur l'échafaud au +dernier moment. Les cloches sonnaient toujours et le jour grandissait. + +La foule avait peine à contenir son impatience, car le moment +approchait. + +--Mets-toi là, dit l'homme gris en plaçant Shoking au milieu de la +chambre, à deux pas de la fenêtre et tiens-toi bien quand tu sentiras le +canon du fusil sur ton épaule. + +--Soyez tranquille, répondit Shoking, je serai aussi immobile qu'une +statue. + +L'homme gris s'approcha de la fenêtre et attendit, la montre à la main. + +Sept heures sonnèrent. Au même instant, la porte de Newgate s'ouvrit et +le condamné parut. + +La foule se prit à trépigner et on entendit de sourds craquements. +C'étaient les chaînes qui entouraient l'échafaud qui se brisaient sous +l'effort de la foule. + +L'homme gris vit John Colden debout sur l'échafaud, à côté de Jefferies, +plus pâle que lui. + +Et alors il revint derrière Shoking et appuya le canon du fusil sur son +épaule. + +Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamné, la trappe joua et un +immense murmure monta des profondeurs de la foule. + +John Colden se balança dans les airs l'espace d'une seconde. Soudain +l'homme gris pressa la détente et la balle siffla. + +Soudain aussi la corde fut coupée en deux, à un pied ou deux de la tête +de John Colden. + +Et le pendu tomba sur le sol, en même temps qu'une nouvelle rumeur se +faisait entendre... La foule avait brisé les chaînes, envahi l'espace +resté libre autour de l'échafaud, bousculé les policemen et renversé +l'échafaud... + +Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la fenêtre et purent voir un +spectacle inouï. + +Les fenians étaient maîtres du terrain et ils emportaient John Colden +évanoui, mais vivant. + +* * * * * + +--Maintenant, dit l'homme gris à Shoking, sauvons-nous et au plus vite, +car il ne fait pas bon ici désormais. + + + + +XLII + + +On lisait le lendemain dans le _Times_. + +«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté la reine s'aperçoive +des périls que nous courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours +croissante du fenianisme. + +Ce n'est plus seulement la police qu'il faut armer et mettre en +campagne. + +La police est insuffisante vis-à-vis de cette armée occulte, +souterraine, et qui menace notre ordre social jusque dans ses +fondements. + +C'est avec une profonde stupeur que nous avons appris et que l'Europe +apprendra ce qui s'est passé hier. + +Un Irlandais, appelé John Colden, condamné à mort pour crime +d'assassinat, a été enlevé sur l'échafaud même et soustrait à la +vindicte publique. + +Diverses circonstances mystérieuses ont précédé et suivi cet événement +étrange et audacieux. + +Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à Newgate vers six heures du +matin pour y remplir son ministère, a été pris subitement de convulsions +et de coliques, et comme il était impossible de surseoir à l'exécution, +c'est son valet, nommé Jefferies, qui l'a remplacé. + +Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est monté sur l'échafaud. + +On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé ensuite du bonnet noir et +la trappe s'est ouverte, lançant le patient dans l'espace. + +Mais au même instant la corde s'est cassée, et le patient est tombé sur +le sol, encore vivant. + +Au même instant aussi le peuple a brisé les chaînes qui entouraient +l'échafaud, et, malgré la police, malgré la force armée, le patient à +été enlevé et emporté. + +Jusqu'à présent il a été impossible de savoir ce qu'il était devenu. + +Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze mille Irlandais entouraient +l'échafaud, et que le peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse +aux exécutions, n'avait pu approcher. + +Les policemen de service dans la Cité ont affirmé que, dès la veille, +neuf ou dix heures du soir, une véritable marée humaine avait envahi les +abords de Newgate, et que l'élément irlandais y dominait. + +Un brigadier de policemen était même allé à Scotland Yard avertir sir +Richardson, le chef de la police de Londres. + +Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné le but réel de cette +manifestation populaire, et il s'est borné à doubler le nombre des +policemen. + +Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et quand la foule a fini par +s'éclaircir, qu'on a fini par comprendre ce qui s'était passé. + +D'abord on a cru que Jefferies, le valet du bourreau, était le complice +des fenians et qu'il avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès +lors, se serait brisée facilement sous le poids du condamné. + +Mais il a fallu renoncer à cette supposition et reconnaître l'innocence +de Jefferies. + +La corde a été coupée par une balle, au moment même où elle se tendait. + +On a retrouvé cette balle dans le mur de la prison, un peu à gauche de +la porte. + +Cependant on n'avait pas entendu de coup de feu. + +A force de recherches, voici ce qu'on a appris: + +Tout le monde connaît à Londres la grande maison de banque Harris et +Cie. + +Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis Newgate et précisément +en face de l'endroit où on dresse ordinairement l'échafaud. + +Un seul employé couche dans la maison. + +Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, demeurent dans +l'agglomération et arrivent le matin par les chemins de fer ou les +omnibus. + +L'étonnement de ces divers employés a été grand lorsqu'ils ont trouvé la +porte fermée à dix heures du matin. + +La police avait fini par faire évacuer Old Bailey, l'échafaud avait +disparu et tout était rentré dans l'ordre accoutumé. + +Cependant le caissier avait frappé vainement, la maison demeurait close +et l'employé gardien ne paraissait pas. + +Un serrurier a ouvert la porte. + +Alors on est monté dans la chambre où M. Smith, c'est le nom de cet +employé, couche ordinairement. + +On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond sommeil, dont il a été +impossible de le tirer tout d'abord. + +Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté qu'il était sous l'influence +d'un narcotique puissant, et ce n'est qu'en lui faisant respirer de +l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler à la vie. + +Pressé de questions, l'employé a répondu alors qu'il avait, sur l'ordre +de M. Harris, introduit la veille, dans sa chambre, un Français curieux +de voir de près une exécution capitale, que ce Français lui avait offert +un cigare et que lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré trois +gorgées de fumée. + +La police a été avertie. + +Elle a commencé par découvrir un carreau de la fenêtre coupé avec un +diamant; puis elle a retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à +vent, celui qui a servi sans doute à chasser la balle qui est allée +s'enfoncer dans le mur de Newgate, après avoir opéré la section de la +corde. + +A propos de fusil à vent, il faut que la police de Londres nous permette +de lui donner un conseil. + +En France, le fusil à vent est une arme prohibée, et en France on a +raison. + +En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun bruit et qui peut, par +conséquent, servir à commettre des crimes, est vendue publiquement chez +tous les arquebusiers. + +Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons pas que cette liberté +doive s'étendre jusqu'à permettre la vente d'un engin qui peut être +employé d'une manière aussi funeste. + +M. Harris, averti par la police, s'est empressé d'accourir, et voici les +renseignements qu'il a donnés: + +Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe, se disant chargé par +le gouvernement de son pays d'une mission scientifique, s'est présenté +porteur d'une lettre de crédit importante. + +M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement à sa disposition et +accéder à tous ses désirs. + +C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de visiter Newgate, +Saint-Barthélémy, et enfin qu'il s'est installé dans cette chambre de +la maison de banque, dans le but, disait-il, de faire des études sur la +mort par strangulation. + +Cet audacieux étranger est-il réellement Français? On en doute. + +Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était de connivence avec les +fenians qui ont enlevé John Colden. + +On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer que la police +l'arrêtera. + +Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff a été pareillement l'objet +d'une enquête. + +On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné dans une tasse de +lait. + +Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au fond du bol, a déclaré +qu'il n'y avait aucune trace de poison. + +Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques heures. + +Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater qu'un trou avait été +percé dans le plafond de son laboratoire. + +Ce trou, comme on va le voir, a été un indice précieux pour la +police...» + + + + +XLIII + + +L'article du _Times_ continuait ainsi: + +«Calcraff demeure dans Well close square, quartier du Wapping. + +Il habite une maison de chétive apparence occupée par un public-house au +rez-de-chaussée et par des gens sans aveu aux étages supérieurs. + +Parmi ces derniers est une femme, si on peut donner ce nom à une +créature perdue de vices et de débauches, qui vit avec les matelots et +les voleurs, et est perpétuellement en état d'ivresse. + +Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une chambre juste au-dessus du +laboratoire de Calcraff. + +C'est donc chez elle que le trou a été percé à l'aide d'une tarière. + +Betty a été arrêtée. + +Mais elle a prouvé qu'elle n'avait point passé la nuit chez elle depuis +trois jours. + +Seulement, elle s'est souvenue avoir passé la soirée dans une +taverne appelée le Black horse, en compagnie de deux hommes qu'elle a +parfaitement dépeints. + +L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent à la canaille de +Londres. + +C'est un rough appelé John. + +Il a été facile de le retrouver dans un public-house où il buvait sans +relâche depuis l'avant-veille, montrant complaisamment une poignée d'or +qui lui avait été donnée, disait-il, par lord Vilmot. + +Qu'est-ce que lord Vilmot? + +Nul ne le sait, et, en dépit des assertions du rough, aucun membre du +parlement ne porte ce nom-là. + +Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur excentrique qui se déguise +en mendiant et court les tavernes du Wapping en se faisant appeler +Shoking. + +Pressé de questions et menacé d'être mis en prison, John a fait des +aveux. + +Il a reconnu qu'il avait passé la soirée au Black horse avec Betty et +un certain personnage dont il a donné le signalement et qui n'est connu +dans le Wapping que sous le sobriquet de l'_homme gris_. + +Cet homme gris l'aurait aidé à coucher Betty ivre morte sur un banc de +Well close square et à lui voler ensuite la clé de sa chambre. + +Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce mystérieux lord Vilmot, +qui est, paraît-il, introuvable, se sont introduits dans la chambre de +Betty, tandis que cette créature dormait à la belle étoile. + +Alors l'homme gris a percé un trou dans le plancher, au-dessus du +laboratoire de Calcraff, afin, disait-il, de se procurer de la corde de +pendu pour plaire à lord Vilmot. + +Mais, le trou percé, cet homme a renvoyé le rough et il est resté seul +dans la chambre de Betty. + +A quoi a servi ce trou? + +On a fini par le découvrir. + +Calcraff prend du thé le soir, et la théière dont il se sert était +précisément au-dessous de ce trou sur une table. + +Le même chimiste qui avait analysé le bol de lait, a trouvé dans la +théière une substance vénéneuse qui a occasionné les vomissements et les +tranchées auxquelles il s'était trouvé en proie le lendemain. + +On a tout lieu de croire que les fenians, dont l'homme gris paraît être +un agent important, avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner du +temps et faire surseoir l'exécution. + +Enfin, le rough John, ayant été mis en rapport avec M. Harris, lui +a dépeint ce personnage appelé l'homme gris avec une exactitude +si parfaite que le banquier a cru reconnaître le Français Firmin +Bellecombe. + +La police continue ses investigations, mais jusqu'à présent elle n'a pu +découvrir ni le prétendu lord Vilmot ni l'homme gris. + +Il est probable que ces deux hommes sont affiliés au fenianisme.» + +Ainsi se terminait l'article du _Times_. + +Or, il était dix heures du matin, et lord Palmure, qui achevait de +déjeuner, en avait fait la lecture à sa fille miss Ellen. + +Miss Ellen était demeurée impassible. + +--Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit enfin le noble lord. + +--Mon père, répondit-elle, je pense que le _Times_ se trompe. + +--Comment cela? + +--Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle l'homme gris est affilié aux +fenians? + +--Oui. + +--Le _Times_ se trompe. Cet homme n'est point un affilié, c'est leur +chef suprême. + +Lord Palmure eut un geste d'étonnement. + +--Cet homme poursuivit miss Ellen, est le même qui nous a enlevé Ralph. + +--Oh! par exemple! + +--Le même qui a osé venir ici... en pleine nuit... + +--Vous l'avez donc vu? + +--Oui, mon père. + +--Et c'est un Français? + +--Je ne sais pas. Il parle le français, l'anglais et l'allemand avec une +remarquable pureté. + +Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-là qui vous a mis un masque +de poix sur le visage. + +--Est-ce possible? + +--C'est lui qui a sauvé Ralph du moulin, c'est lui qui l'a fait +disparaître. + +--Et où peut-il être cet enfant? dit encore lord Palmure. + +--Je le sais, moi. + +--Vous! + +--Oui, mon père. Il est aujourd'hui, sous un nom d'emprunt, inscrit sur +les registres de Christ's hospital et, par conséquent, inviolable. + +Lord Palmure poussa un cri de rage. + +--Mais comment savez-vous tout cela? dit-il. + +Miss Ellen fronça le sourcil. + +--Écoutez-moi, mon père, dit-elle enfin. + +--Parlez... + +--Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me suis fait un serment. + +--Lequel? + +--Celui de briser l'oeuvre tout entière, en terrassant l'ouvrier. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Le jour où les fenians n'auront plus de chef, ils seront vaincus. + +--Et, selon vous, ce chef est cet _homme gris_? + +--Oui. + +--Et c'est avec lui que vous voulez lutter? + +--Je lutterai et je triompherai, dit froidement mis Ellen. + +--Vous, ma fille? + +--Moi, mais à une condition. + +--Voyons? + +--Au lieu de m'interroger, mon père, au lieu de vouloir pénétrer mes +projets, vous les servirez aveuglément. + +--Mais. + +Un sourire altier vint aux lèvres de la jeune fille: + +--Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis qu'une femme, une enfant +même, et il est temps encore que je reste dans mon rôle. Cependant j'ai +la foi qui fait les âmes hardies, j'ai la volonté, j'ai le génie!... + +Seule, toute seul, si vous le voulez, mon père, j'engagerai avec +le personnage mystérieux que je hais, une lutte dans laquelle il +succombera, je vous le jure. + +Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte d'admiration. + +--Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obéisse. + +--Sans m'interroger jamais. + +--Soit, dit le noble lord. + +--Vous me le promettez, mon père? + +--Je vous le jure. + +Un éclair passa dans les yeux de miss Ellen. + +--A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle, je saurai bien +t'arracher ton masque et te faire dire ton vrai nom. + +A nous deux? + + + + +XLIV + + +Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc juré la perte de l'homme +gris. + +Était-ce parce que ce mystérieux personnage avait osé s'introduire chez +elle en pleine nuit et lui tenir un langage plein d'audace? + +Était-ce parce qu'il s'était jeté au travers des projets de lord Palmure +et lui avait arraché cet enfant sur lequel le noble pair avait fondé de +secrètes espérances de fortune? + +Était-ce enfin parce que cet homme l'avait, par deux fois, tenue courbée +sous son regard dominateur? + +Non, miss Ellen eût peut-être pardonné tout cela. + +Elle haïssait maintenant l'homme gris, elle s'était fait le serment de +lui voir un jour au cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris +avait son secret. + +Et qu'il nous soit permis de nous reporter à ce jour où il lui était +apparu dans cette petite chambre d'une maison de Sermon lane où la jeune +patricienne allait revêtir son costume de dame des prisons. + +On se rapelle ce qui s'était passé. + +L'homme gris avait dit à miss Ellen: + +--Je sais où sont les lettres d'amour que vous avez écrites au +malheureux Dick Harrisson. + +Et dès lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il avait voulu. + +Elle avait consenti à céder son voile noir et sa robe de laine à +Suzannah l'Irlandaise; elle avait attendu dans cette chambre le retour +de la maîtresse de Bulton. + +Puis, quand Suzannah était revenue, lorsqu'elle lui avait rendu ce +costume que miss Ellen considérait désormais comme souillé par un impur +contact, elle l'avait entassé pièce à pièce, à l'exception de la plaque +de cuivre, dans le poêle de faïence, qui se trouvait dans la chambre et +elle y avait mis le feu. + +On se souvient encore que l'homme gris, en quittant miss Ellen, lui +avait dit: + +--Demain, à minuit, je serai chez vous. + +L'homme gris n'avait point tenu sa parole. + +Pourquoi? + +Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez elle, avait trouvé une +lettre sur sa cheminée. + +D'où venait-elle? qui l'avait apportée? mystère! + +La lettre était ainsi conçue: + + «Miss Ellen, + + Je m'absente pour quelques jours et ne puis être au rendez-vous + que je vous ai donné. Ne craignez rien, _elles_ sont en sûreté. + + Votre ennemi.» + +Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement. L'homme gris n'avait +point reparu. + +Mais, comme on le voit, le _Times_ donnait de ses nouvelles, et miss +Ellen avait fait le serment de perdre cet homme qui avait l'audace de +posséder le secret de sa faute. + +Donc, la fière patricienne avait obtenu que son père devînt l'aveugle +instrument de ses volontés. + +Dès ce jour-là, elle lui dit: + +--Mon père, l'argent est le nerf de la guerre, il me faut un crédit +illimité chez vos banquiers. + +Lord Palmure lui avait remis un volumineux carnet de chèques de la +banque de Londres, lui disant: + +--Quand il sera épuisé, je vous en remettrai un autre. + +Et, le soir même, miss Ellen se mit en campagne. + +A huit heures et demie, tandis que lord Palmure se rendait au parlement, +miss Ellen vêtue de couleurs sombres, un voile épais sur le visage et +enveloppée dans un grand manteau dont le capuchon pouvait au besoin +dissimuler complètement ses traits, miss Ellen, disons-nous, monta dans +un petit coupé bas, attelé d'un seul cheval, conduit par un cocher sans +livrée, et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave square, se +fit conduire de l'autre côté du pont de Westminster, dans le quartier du +Southwark. + +--Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour lui indiquer la rue où +elle voulait aller. + +C'était dans Adams' street, si on s'en souvient, que logeait la pauvre +mistress Harrisson, la mère de l'infortuné Dick, qui était mort d'amour +pour miss Ellen. + +Le coupé était traîné par un excellent cheval, et, bien que le trajet +fût assez long, miss Ellen fut bientôt arrivée à l'entrée d'Adams' +street. + +Là elle fit arrêter, mit pied à terre, enjoignit au cocher de ne point +bouger de place et s'aventura toute seule dans ce quartier misérable, où +une femme de qualité n'aurait pas osé passer en plein jour. + +Le Southwark n'est pas, du reste, un quartier dangereux et mal famé +comme White Chapel et le Wapping. + +Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en parcourent les rues; il y +a peu de voleurs, par la raison toute simple qu'il n'y a rien à voler. + +Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement aussi le théâtre +de ces scènes de meurtre qui ensanglantent si souvent les quartiers +populeux de Londres. + +Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie catholiques. + +C'est dans le Southwark qu'est, du reste, la cathédrale de ces derniers, +Saint-George. + +Peut-être aussi est-ce à cause de cela que les prêtres anglicans, avides +de propagande et de conversions, sont plus nombreux là que partout +ailleurs. + +Il y a des chapelles à chaque coin de rue, et il n'est pas de famille +catholique qui ne soit épiée, surveillée, et auprès de laquelle les +clergymen ne tentent mille efforts pour la ramener dans le giron de +l'Église réformée. + +Où allait miss Ellen? + +Elle passa sans s'arrêter devant la porte de cette maison, où était mort +Dick Harrison; elle suivit Adams' street dans toute sa longueur, et ne +ralentit sa marche qu'à l'entrée d'un de ces passages noirs, qui sont +nombreux dans Londres et qui portent le nom de _court_. + +Celui-là se nommait _King's court_, ce qui voulait dire _passage du +Roi_. + +Ce n'était certainement pas la première fois que miss Ellen s'aventurait +dans ce quartier, car elle entra dans le passage sans aucune hésitation, +et peu soucieuse de l'obscurité brumeuse qui y régnait et que ne +parvenait point à dissiper un maigre et unique bec de gaz placé à +l'entrée. + +Elle chemina jusqu'au milieu et frappa à une porte qui se trouvait sur +la gauche. + +La maison dans laquelle cette porte donnait accès était noire, enfumée, +composée d'un seul étage et d'un rez-de-chaussée, et les fenêtres en +étaient garnies de carreaux de papier huilé, en guise de vitres. + +Une seule de ces fenêtres était éclairée, si toutefois on pouvait +prendre pour de la clarté un rayon blafard qui s'en échappait. + +Miss Ellen frappa trois petits coups secs et régulièrement espacés. + +Alors une voix se fit entendre derrière la porte. + +--Qui est là? disait-elle. + +--Je viens de Chester street, répondit miss Ellen. + +La porte s'ouvrit. + +La jeune patricienne se trouva alors au seuil d'une salle délabrée, d'où +s'échappait une odeur nauséabonde, et au milieu de laquelle un poêle en +faïence laissait échapper quelques flammes bleuâtres. + +C'était la clarté aperçue du dehors. + +Deux enfants, demi-nus, un petit garçon et une fille de dix ou douze +ans, étaient couchés sur un amas de paille fétide. + +Auprès du poêle, une femme encore jeune, mais dont le visage amaigri +trahissait une vie de privations, raccommodait, à la lueur du foyer +quelques loques qui n'avaient plus forme de vêtements humains. + +En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec une sorte d'empressement. + +--Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce pas? + +--Oui, dit miss Ellen. + +--Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi l'ont emmené; il est en +prison. + +Les enfants s'étaient levés et entouraient la jeune fille avec une sorte +de curiosité mélancolique. + +--Oui, reprit la femme, depuis que vous nous avez abandonnés, milady, +le malheur est revenu... Paddy est en prison, et sans la charité d'un +prêtre catholique, nos enfants et moi serions morts de faim... + +Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir silencieusement +auprès du poêle, sans témoigner la moindre répugnance pour ce bouge +infect, où régnait une atmosphère nauséabonde. + + + + +XLV + + +La pauvresse continua: + +--Vous nous avez abandonnés, milady, et vous avez eu bien tort, je vous +jure, car Paddy n'était point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a +pu pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher son secret. + +Prières et menaces n'y ont rien fait. + +Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il avait employés par votre +ordre, ont tout bouleversé dans le logis de la pauvre dame, fouillé +partout et qu'ils sont allés jusqu'à la menacer de la tuer, si elle ne +vous rendait pas ce qu'elle savait, il vous a dit la vérité. + +Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous nous avez abandonnés. + +--Je m'en repens, dit simplement miss Ellen, et je vais venir de nouveau +à votre aide. + +Ce disant, elle posa deux guinées sur le poêle. + +La pauvresse allongea vivement la main vers cet or et un rayon de joie +brilla dans ses yeux. + +Mais ce rayon s'éteignit presque aussitôt. + +--Hélas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon Paddy. + +--Il est donc en prison? demanda miss Ellen. + +--Oui, milady. + +--En prison pour dettes? + +--A White cross, milady. + +--Et pour quelle somme? + +--M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui vouliez du bien, lui avait +prêté cinq guinées, à la condition qu'il en rendrait quinze. + +--Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison? + +--Oui, milady. + +--Il faudra l'aller délivrer, Ann, dit miss Ellen. + +Et elle tira de son sein un petit portefeuille en maroquin vert et en +retira un billet de vingt livres, qu'elle tendit à la pauvresse. + +Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit à genoux devant la jeune +fille et baisa le bas de sa robe. + +--Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est trop tard, ce soir, pour que +vous alliez à White cross payer la pension de votre mari; mais vous irez +demain, n'est-ce pas? + +--Oh! oui, milady, dès demain matin. + +--Et vous lui direz que j'ai de la besogne à lui donner; et que s'il +veut venir dans Chester street demain, à pareille heure, et m'attendre +à la petite porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui lui seront +agréables. + +La pauvresse pleurait de joie et les enfants baisaient avec tendresse +les mains de miss Ellen. + +Celle-ci reprit: + +--Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez été réduite à implorer la +charité d'un prêtre catholique? + +--Oui, milady. + +--Vous n'êtes pourtant pas de cette religion? + +--Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu faire pour nous, disant +que nous ne sommes pas du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants à +la maison de refuge; on les a refusés en disant qu'il n'y avait pas de +place. + +Il y avait un mois que Paddy était en prison. J'avais tant travaillé que +j'avais les yeux comme perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans +pain était arrivé. + +Mes pauvres enfants n'avaient pas mangé depuis la veille et je me +soutenais à peine. + +Comme je les entendais crier et pleurer, le désespoir me prit; je sortis +comme une folle et je m'en allai par les rues tendant la main, au risque +de me voir conduire en prison par un policeman. + +Mais dans le Southwark, qui donc pourrait faire l'aumône, puisque tout +le monde aurait besoin de la recevoir? + +Il y avait plus de deux heures que j'errais à l'aventure, implorant +vainement la charité des passants. + +Mes forces s'épuisaient, mes oreilles bourdonnaient, j'avais du sang +dans les yeux. + +A force de marcher, j'étais arrivée à la porte de Saint-George, l'église +des catholiques. + +Là, mes yeux se fermèrent, en même temps que mes jambes fléchissaient, +et je m'écriai: + +--Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre volonté, mais donnez +du pain à mes enfants... + +Un prêtre sortait de l'église en ce moment. + +Il entendit mes dernières paroles, il vint à moi et me releva. + +--Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne jamais ceux qui s'adressent +à lui. + +Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec émotion, j'oubliai en ce +moment tout ce que les clergymen nous ont enseigné contre les prêtres +catholiques. + +Celui-là me donna le bras et voulut que je le conduisisse auprès de mes +enfants. + +En route, il entra chez un boulanger et il acheta du pain, puis chez +un boucher et il y prit un morceau de viande, et enfin dans un +public-house, où il se fit donner un pot de bière. + +Il ne me demanda pas, lui, si j'étais anglicane ou catholique. Il disait +que tous les hommes sont frères. + +Chaque semaine, il vient nous visiter et il nous donne une couronne. +C'est de quoi vivre pendant huit jours. + +--Lui avez-vous dit que Paddy était en prison? + +--Hélas! oui, répondit Ann, mais il n'est pas riche, le pauvre homme, et +je crois bien qu'il donne aux pauvres le peu qu'il a. Où aurait-il pris +quinze guinées? + +--C'est juste. + +Miss Ellen garda un moment le silence, puis tout à coup: + +--Ainsi il vient toutes les semaines? + +--Oui, milady. + +--A jour fixe? + +--Oui. + +--Quel est ce jour? + +--Le dimanche soir. + +Miss Ellen réfléchit qu'on était alors au lundi. + +--Ainsi, dit-elle, il est venu hier? + +--Oui, milady. + +--Et vous ne le verrez pas avant dimanche prochain? + +--Je ne crois pas. + +Miss Ellen réfléchit encore. + +--Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un prêtre de la paroisse +Saint-George? + +--Non, répondit Ann, il est de Saint-Gilles, de l'autre côté de l'eau, +mais il vient à Saint-George quelquefois. + +Miss Ellen tressaillit. + +--Savez-vous son nom? dit-elle encore. + +--Oui, on l'appelle l'abbé Samuel. + +Ce nom n'était sans doute pas inconnu à miss Ellen, car elle ne put +réprimer un geste de surprise et peut-être de joie. + +--Vous le connaissez? dit Ann. + +--On m'en a parlé. Il est jeune, n'est-ce pas? + +--Tout jeune. Il n'a pas trente ans. + +Miss Ellen se leva. + +--Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je vais vous donner. + +--Parlez, milady. + +--Demain matin, vous irez à White cross, et vous ferez mettre votre mari +en liberté. + +--Oui, milady. + +--Puis, vous lui direz que sa fortune, la vôtre, celle de vos enfants +est faite s'il veut m'obéir. + +--Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il le faut, dit Ann. + +Miss Ellen sourit. + +--Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien d'impossible. Vous lui direz +qu'il ne manque pas de venir demain soir. + +--Dans Chester street, à la petite porte du jardin? + +--Oui. + +--Il y sera, milady, je vous le jure. + +--Faites-moi encore une promesse, Ann. + +--J'écoute, milady. + +--Si par hasard le prêtre catholique vous venait visiter avant dimanche, +vous ne lui parleriez pas de moi. + +--Je vous le jure, dit Ann. + +Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile sur son visage et s'en +alla. + +--Je suis bien sur la trace de l'abbé Samuel, se dit-elle, quand je +tiendrai celui-là, je serai sur la piste de l'homme gris! + +Voici que le hasard se met dans mon jeu. + +Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour rejoindre la voiture qui +l'attendait à l'autre extrémité. + + + + +XLVI + + +Comme miss Ellen entrait dans Adam's street deux roughs complétement +ivres sortaient d'une taverne. + +Miss Ellen doubla le pas. + +Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, lui prit la taille et lui +dit: + +--Où vas-tu donc ainsi, cher amour? + +Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre glissa des bras de +l'ivrogne et prit la fuite. + +Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à courir après elle. + +Le rough lui criait: + +--Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es Fanny, la fille de +l'écaillère Bentam, et tu cours chez John Farlen, ton amant. + +En parlant ainsi, le rough était de bonne foi; et miss Ellen avait beau +courir, il la gagnait de vitesse, répétant: + +--Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais, et la maîtresse de +ce fainéant de John Farlen, à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de +poing; mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa femme... et nous +verrons alors, s'il est bon à quelque chose. + +Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle était tout à l'heure à +l'extrémité d'Adams' street, où elle retrouverait sa voiture... + +Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste au moment où elle +passait devant un autre public-house. + +Alors, miss Ellen jeta un cri: + +--Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny Bentam. + +--Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais ta voix. + +--Laissez-moi, vous dis-je. + +Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux. + +--Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est pas là pour te défendre. +D'ailleurs, c'est un propre à rien. + +Miss Ellen se débattait toujours. + +Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les bras, et miss Ellen put se +dégager. + +La courageuse jeune fille avait toujours sur elle un petit stylet à lame +damasquinée, à manche de nacre. + +Tandis que le rough la tenait brutalement par les épaules, elle était +parvenue à prendre cette arme à sa ceinture et à dégager son bras. + +--Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle m'a assassiné. + +Et il tomba. + +Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre ivrogne s'était acharné à +sa poursuite, et il parvint à la ressaisir. + +En même temps, le cri du rough blessé avait retenti jusque dans le +cabaret, et les gens qui s'y trouvaient étaient sortis en toute hâte. + +Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de ces vastes ruches de +frelons, qui se trouvent dans les bois, et presque toujours au long d'un +poteau indicateur? + +C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air est orageux; les frelons +dorment dans leur demeure souterraine. + +Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement au soleil, au +bord de son trou. + +Vous passez, et vous l'écrasez... + +Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons en sortent, +bourdonnant, irrités, terribles, et si vous n'avez pris la fuite assez +vite, vous êtes perdu! + +Il en fut ainsi de miss Ellen. + +Tandis que le rough qu'elle avait frappé en pleine poitrine tombait +baigné dans son sang, l'autre avait saisi la jeune fille et, de la +taverne voisine, des maisons environnantes, des profondeurs du sol, +de partout avait surgi tout à coup une foule en guenilles, furieuse, +hurlante, et qui entourait miss Ellen. + +Cette fois, la jeune fille se débattait vainement. + +--Ah! coquine! disaient les uns. + +--Ah! misérable! hurlaient les autres. + +--Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui se tordait sur le sol. + +--C'est une voleuse! + +--Non, c'est une belle de nuit de Regent' street. + +--C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait l'autre ivrogne, qui +secouait toujours miss Ellen après lui avoir arraché son poignard. + +--Il faut la conduire à la station de police! criait une grosse commère +qui s'était approchée le poing sur la hanche. + +En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber son voile, et son +radieux visage apparaissait maintenant à découvert dans le rayon +lumineux qui partait du public-house. + +--Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre ivrogne. + +--Ce serait dommage de lui passer la corde au cou... + +--C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un autre, si ce pauvre diable +vient à mourir. + +Un moment étourdie, frappée de stupeur, miss + +Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid. + +Elle promena même sur cette foule irritée un regard impérieux et +s'écria: + +--Mais regardez-moi donc, vous verrez que vous ne me connaissez pas! + +--C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je ne la connais pas, et il +y a trente ans que je suis du quartier... + +--Cet homme, dit miss Ellen, en montrant le blessé qui continuait à +vociférer, m'a insultée comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a +rejointe... je me suis débattue... + +--Et tu l'as frappé, dit la commère, qui se sentait d'autant moins +portée à l'indulgence que miss Ellen était jolie. + +Cependant la jeune fille parlait avec énergie, avec autorité, et elle +s'était fait des partisans. + +--Je me suis défendue, disait-elle, j'étais dans mon droit... + +--Oui, oui, firent quelques voix. + +--Non! ripostèrent plusieurs autres. + +Miss Ellen était, on s'en souvient, vêtue fort simplement; néanmoins son +linge irréprochable et ses mains blanches attestaient qu'elle n'était +pas une fille du peuple. + +--Hé! mes amis, dit la marchande de poisson, je vous le répète, +mademoiselle est une belle de nuit de Regent' street, et ce pourrait +bien être une voleuse aussi. + +--Vous mentez, madame! s'écria miss Ellen avec une grande énergie. + +--Il faut la conduire à la station de police! répéta la marchande de +poisson. + +--Oui, oui, dirent les uns. + +--Non, firent les autres. + +Cette populace était déjà divisée en deux camps. + +Seulement les partisans de la jeune fille n'étaient pas en nombre et +ceux qui la voulaient conduire en prison allaient l'emporter. + +Soudain un nouveau personnage intervint. + +D'où sortait-il? + +Personne n'aurait pu le dire. + +Mais il arriva comme un ouragan; il tomba comme la foudre au milieu de +cette foule qui voulait conduire miss Ellen à la station de police. + +Ses deux poings fermés décrivirent un double moulinet en sens inverse et +frappèrent. + +Et, à chaque tour de bras, un des hommes qui serraient miss Ellen de +plus près, tomba comme un boeuf sous la masse du boucher. + +En même temps cet homme prit miss Ellen dans ses bras, fit un bond +prodigieux, et, enlevant la jeune fille, il se mit à courir jusqu'au +coupé qui attendait toujours au coin d'Adam's street. + +Cela dura cinq minutes. + +L'homme ouvrit la portière, jeta miss Ellen suffoquée au fond de sa +voiture et cria au cocher: + +--Chester street. + +En même temps, il s'assit à côté de miss Ellen. + +Et comme un rayon des lanternes du coupé tombait en ce moment sur son +visage, la jeune patricienne jeta un cri: + +--_L'homme gris!_ + + + + +XLVII + + +C'était bien l'homme gris, en effet, qui venait de sauver miss Ellen. + +D'où venait-il? comment était-il arrivé à point? + +C'était là ce que nul n'aurait pu dire; et probablement personne ne le +connaissait dans le Southwark. + +Quand le coupé fut en mouvement, lorsque miss Ellen eut respiré, l'homme +gris dit d'un ton railleur à la jeune fille: + +--Avouez, miss Ellen, que je suis arrivé à temps. + +--Vous! vous! disait-elle avec un accent égaré. + +--Moi, miss Ellen. + +--Mais qui donc êtes-vous?... Comment vous trouvez-vous toujours sur mon +chemin?... + +--Le hasard. + +--Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous. + +--Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent de gravité mélancolique, +je vous jure bien que c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de +vous venir en aide. + +Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux point le savoir. +Peut-être espérez-vous revoir la mère de Dick... + +--Taisez-vous! s'écria-t-elle. + +--Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si, au lieu de me retirer +sur-le-champ, j'ai osé monter dans votre voiture, c'est que je ne suis +pas fâché de causer un instant avec vous... + +--Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose à me dire, je suis prête +à vous écouter. Mais, ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez +rendu un service aujourd'hui, un grand service même, car si on m'avait +conduite à la station de police, j'eusse été contrainte de me faire +reconnaître. Permettez-moi donc de vous remercier, monsieur. + +Elle essaya de prononcer ces derniers mots d'un ton affectueux, et n'y +put parvenir. + +En dépit de ses efforts, la haine perçait dans sa voix. + +--Si j'ai osé m'asseoir près de vous, miss Ellen, reprit l'homme gris, +c'est que je voulais m'excuser d'avoir manqué au rendez-vous que je vous +avais donné... + +--Ah! c'est juste. + +--Je vous avais même promis de vous dire où étaient les lettres que vous +aviez écrites à Dick... + +Miss Ellen se sentit pâlir, et elle regretta peut-être de ne pas encore +être aux mains de cette populace en délire qui lui pouvait faire un +mauvais parti. + +--Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous avez un cheval qui marche un +train d'enfer; nous voici tout à l'heure au pont de Westminster, et, si +cela continue, en un rien de temps nous serons dans Belgrave square, et, +par conséquent, chez vous. + +Miss Ellen baissa la glace du coupé. + +--Williams, dit-elle à son cocher, allez au pas, traversez le pont, +passez devant l'abbaye, prenez Parliament street et White hall, et +allez-vous-en jusqu'à Trafalgar square. + +Le cocher fit un signe de tête affirmatif et mit son cheval au pas. + +Alors miss Ellen dit à l'homme gris: + +--Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, je vous écoute. + +--Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable d'incivilité, en +apparence, et je tiens à me disculper. + +J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu un véritable service en +consentant à céder vos habits et votre plaque de cuivre à cette pauvre +Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernière fois. + +En échange, je vous avais promis... de me présenter chez vous... le +lendemain. + +--A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie. + +--C'était l'heure la plus commode pour ne vous point compromettre. + +--C'est juste, mais vous n'êtes pas venu. + +--J'ai été accablé de courses, d'affaires mystérieuses, miss Ellen; vous +savez qu'on allait pendre John Colden. + +--En effet, dit miss Ellen. + +--John Colden est un des fils dévoués de cette Irlande que votre père a +trahie et dont vous vous êtes déclarée l'ennemie. + +--Après? dit froidement miss Ellen. + +--John Colden, poursuivit-il, avait risqué sa vie pour arracher l'enfant +au moulin. + +--Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante, je sais cela. + +--Il fallait donc à tout prix sauver John Colden. + +--Et-vous l'avez sauvé! ricana la patricienne. + +--J'aurais mauvaise grâce à nier ce que le _Times_ a raconté si +longuement. + +--Continuez, dit froidement miss Ellen. + +--Or donc, poursuivit l'homme gris, John Colden est sauvé; mais ma tête +est mise à prix. + +L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions plus larges: + +--Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle, pour la mettre en +sûreté? + +--J'attends moins et plus de vous, miss Ellen. + +--Ah! par exemple! + +Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe qui avait plusieurs fois +déjà déconcerté miss Ellen, je suis l'homme qui a coupé la corde de John +Colden; la police me recherche; si je suis pris, je serai condamné, et +si je suis condamné, je serai pendu. Je sais que vous me haïssez... + +--J'ai la franchise d'en convenir, dit miss Ellen, bien que tout à +l'heure vous m'ayiez sauvée. + +--Eh bien! continua l'homme gris, j'ai néanmoins l'audace de monter dans +cette voiture. Nous voici dans Parliament street et, Scotland yard est +à deux pas; j'aperçois des policemen se promenant deux par deux sur les +trottoirs, je vois deux horse-guard, dans leur guérite, à la porte le +l'amirauté. Vous n'avez qu'à baisser la glace de cette portière, à jeter +un cri, à faire un signe, et je suis pris... + +--Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce moment, un furieux +battement de coeur. + +--Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas, je reste auprès de vous, et +je suis si bien armé que je ne crains rien. + +--Ah! vous êtes armé? + +--Oui; d'un secret. + +Miss Ellen tressaillit. + +--Je vous ai dit tout à l'heure, miss Ellen, que j'attendais de vous +plus que le salut de ma tête. + +--En vérité! fit-elle avec une ironie croissante. + +--Je veux que vous deveniez mon alliée... + +--Ah! par exemple! + +--Je dis mieux, ma complice. + +--Vous êtes fou! + +--Écoutez, dit-il froidement, votre père a trahi l'Irlande. + +--Mon père est Anglais, monsieur. + +--Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur les mots. Je veux que +vous serviez l'Irlande, moi. + +Miss Ellen eut un ricanement cruel. + +--Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte et forcée. + +--Qui sait? + +Et il la regarda; et, une fois encore, elle se sentit palpiter sous cet +oeil noir et profond qui la bouleversait. + +Pourtant elle releva bientôt la tête: + +--Et vous comptez sans doute sur ces lettres que le hasard, la trahison +ou peut-être un crime ont mises entre vos mains? Car, vous les avez, +n'est-ce pas? + +--Oui, mis Ellen. + +--Où donc les avez-vous prises? + +--Dans le cercueil de Dick Harrisson. + +Miss Ellen étouffa un cri: + +--Ah! sotte que j'étais, murmura-t-elle, j'aurais dû m'en douter! + +L'homme gris poursuivit: + +--Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur ces lettres que je compte. +Je les garde, néanmoins, car elles sont pour moi une arme défensive. + +--Et sur quoi donc basez-vous cette espérance de me voir un jour servir +l'Irlande? demanda miss Ellen toujours railleuse. + +--Vous me haïssez trop pour que je ne vous domine pas un jour, +répondit-il. + +Et il ouvrit la portière vivement: + +--Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutôt... ne craignez rien... vos +lettres sont en sûreté... + +Il sauta lestement à terre, et miss Ellen stupéfaite, n'avait pas encore +eu le temps de prononcer un mot qu'il s'éloignait en courant. + + + + +XLVIII + + +Miss Ellen demeura stupéfaite de ce brusque départ. + +Elle n'avait pas eu le temps de respirer que l'homme gris avait déjà +disparu. + +--Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine et de mépris tout à la +fois, cet homme me brave, mais je l'écraserai comme un reptile. + +La patricienne avait des tempêtes dans l'âme. + +Quel était cet homme qui possédait son secret? + +Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui elle ne savait rien? + +Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantôt montant à Hyde Park un +cheval pur sang, et tantôt s'attablant dans une taverne du Wapping avec +des voleurs et des filles perdues, cet homme avait osé parler la tête +haute à miss Ellen. + +Il l'avait courbée sous son regard d'aigle, il avait eu l'impudence de +lui dire: «Je veux que vous serviez l'Irlande que votre père a trahie!» + +Ces dernières paroles étaient une menace, une menace qui froissait +l'orgueil de miss Ellen, plus encore que celle de faire usage de ces +lettres que Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bière. + +--Oh! se dit miss Ellen, après une minute de rêverie, il faut que cet +homme soit châtié! + +Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait au petit doigt du +cocher. + +Celui-ci s'arrêta et se pencha pour recevoir ses ordres. + +--A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et ventre à terre. + +Le cocher rendit la main à son trotteur, qui fila comme une flèche. + +Pendant que le rapide attelage dévorait l'espace, miss Ellen se disait: + +--Les haines religieuses sont mieux, trempées que les haines politiques. +Ce prêtre que je vais voir servira ma vengeance plus sûrement et plus +fidèlement que tous les ministres du monde. + +Une lueur s'était faite, comme on va le voir, dans l'esprit de miss +Ellen, et la fière patricienne avait tout à coup trouvé un auxiliaire +digne de la comprendre. + +Notting Hill est un quartier éloigné de Londres, à l'ouest de Kinsington +gardens. + +Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement ratissés et +entretenus, quelques parcs en miniature où paissent çà et là deux ou +trois moutons, des centaines de jolies maisons, toutes bâties sur le +même modèle et qui paraissent sortir d'une boîte à jouets de Nuremberg; +et pas une boutique ni un magasin. + +Aussi, dès neuf heures du soir, les rues sont désertes, et si l'Anglais +était curieux, tout le monde se mettrait aux fenêtres en entendant +rouler une voiture. + +En vingt minutes, le coupé de miss Ellen s'arrêta entre la grille de +Kinsington gardens et Notting Hill. + +Le cocher se pencha de nouveau et attendit. + +--Elgin Crescent, lui dit mis Ellen. + +Le coupé repartit. Quelques minutes après, il s'arrêtait devant une +petite maison, soeur jumelle de toutes celles du quartier, ayant son +petit jardin donnant, par derrière, sur un square, avec une grille de +communication. + +Miss Ellen mit pied à terre, monta lentement les trois marches de +la porte d'entrée et appuya ses doigts mignons sur le bouton de la +sonnette. + +Il n'y avait pas une âme dans la rue, pas une lumière ne brillait aux +fenêtres de la maison. + +On eût dit qu'elle était déserte. + +Cependant, à peine miss Ellen eût-elle sonné que des pas retentirent +à l'intérieur, des pas lents, mesurés, qui avaient quelque chose de +méthodique et de solennel. + +Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra sur le seuil, tenant à +la main un de ces bougeoirs à dossier de cuivre poli qu'on appelle des +lampes d'escalier. + +Cet homme était vêtu de noir des pieds à la tête et cravaté de blanc. + +Il portait une de ces longues redingotes auxquelles il est toujours +facile, à Londres, de reconnaître les ministres de la religion +anglicane. + +A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite, comme il convient à +un saint pasteur, qui doit toujours se mettre en garde contre les +tentations du démon. + +--Vous êtes le révérend sir Peters Town? lui dit la jeune fille. + +--Oui, milady, répondit-il, attachant sur la jeune fille un oeil +austère. + +--C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen. + +Et elle entra. + +Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite. + +Miss Ellen lui dit: + +--C'est bien à Votre Honneur que j'en ai, et que Votre Honneur se +rassure, je ne suis ni une solliciteuse ni une importune. + +Le révérend était déjà fixé. Il avait aperçu dans la rue le coupé de +miss Ellen. + +En dépit de ses vêtements d'une simplicité bourgeoise, miss Ellen avait +un grand air qui acheva de subjuguer sir Peters Town. + +Il emmena la jeune fille au fond du corridor et poussa une porte d'où +s'échappait un rayon de clarté. + +Miss Ellen était au seuil d'une manière de cabinet de travail, dont les +fenêtres donnaient sur le jardin et le square; ce qui expliquait que, de +la rue, elle n'eût pas vu de lumière. + +Cette pièce assez vaste était tendue d'une étoffe verte qui devait la +rendre fort sombre, pendant le jour. + +Une vaste table surchargée de livres et de papiers était au milieu, et +tout auprès se trouvait une cheminée dans laquelle brûlait un maigre +feu. + +L'homme chez qui miss Ellen pénétrait ne paraissait pas, comme on voit, +sacrifier grand chose au confortable. + +Il avança un siége à miss Ellen de l'autre côté de la table qu'il mit +entre elle et lui comme une barrière et lui dit: + +--A qui ai-je l'honneur de parler? + +--Je le vois, répondit miss Ellen, vous ne me reconnaissez pas. + +--En effet, dit-il, je ne sais... il me semble pourtant... + +Et il la regardait avec une attention méticuleuse et qui n'était pas +dépourvue de défiance. + +Ce personnage était un homme d'environ cinquante-cinq ans. + +Il était grand, mince, chauve, avec quelques mèches de cheveux +grisonnants qui descendaient irrégulièrement aux deux côtés de ses +tempes osseuses. + +Ses lèvres minces, son nez droit, ses petits yeux gris, profondément +enfoncés sous une arcade sourcilière énorme, lui donnaient une +expression de volonté sauvage et d'énergique dureté. + +On devinait en lui, à première vue, un de ces prêtres méthodistes qui +ne songent qu'à convertir de gré ou de force à leur doctrine tous ceux +qu'ils trouvent sur leur chemin. + +Miss Ellen lui dit: + +--Je vous ai vu cependant deux fois. + +--Ah! fit le révérend. + +--Chez mon père, ajouta-t-elle. + +--Votre... père?... + +--Oui, et j'ai assisté même a un entretien des plus sérieux que vous +avez eu avec lui. + +Le révérend regardait miss Ellen avec une ténacité croissante. + +--J'ai pourtant la mémoire des visages, dit-il. + +--Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire quelque peu ironique, tandis +que le prêtre baissait tout à coup les yeux sous son regard. + +--Mais, reprit-il, il y a évidemment quelque chose de changé... dans +votre personne... + +--Ou dans mon costume, dit miss Ellen. + +--Peut-être... + +--Mon révérend, reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps d'exercer +votre mémoire et je vais lui venir en aide sur-le-champ. + +--Ah! fit M. Peters' Town. + +--Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord Palmure. + +Ce fut comme un coup de théâtre. + +A ce nom, le révérend se leva vivement et s'inclina aussi bas que +possible en disant: + +--Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un étourdi, et cependant à mon +âge... + +--Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas chez vous à dix heures et +demie du soir, et toute seule, sans de graves et puissantes raisons... + +Le révérend s'inclina encore. + +--Je viens _pour l'Irlande_, dit-elle. + +Ces mots firent passer un nuage sur le front blafard du prêtre, et un +éclair de haine subite s'échappa de ses petits yeux qui pétillaient +alors d'un fauve éclat. + + + + +XLIX + + +Ces mots: _pour l'Irlande_, accentués d'une certaine façon par miss +Ellen, avaient suffi pour établir comme un courant de sympathie +électrique entre elle et le révérend Peters Town. Elle continua: + +--Mon révérend, la fille de lord Palmure, comme vous le pensez bien, est +au courant de la politique. + +--Cela doit être, fit le prêtre en saluant de nouveau. + +--Et elle n'ignore aucune des questions qui intéressent en ce moment +l'Angleterre. + +Ici, il y eut un nouveau salut du révérend. + +Miss Ellen poursuivit: + +--Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi. + +--Ah! + +--Je décachette son courrier et je réponds souvent en son nom aux plus +hauts personnages. + +Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit de sa jeunesse, +à cette voix calme, légèrement ironique, et douée d'un timbre plein +d'autorité. + +--Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme vous le savez, une grande +autorité à la Chambre haute. + +Le révérend fit un geste affirmatif. + +--Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande et de ces misérables qui +ont depuis quelque temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse. + +Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair de haine. + +--Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a des ennemis plus +acharnés que mon père et les hommes de son parti. + +--Et... fit le révérend en fronçant le sourcil, quels sont ces hommes, +mademoiselle? + +--Vous et les vôtres. + +--Vous croyez? + +La haine de parti s'émousse quelquefois, continua miss Ellen, la haine +de secte, jamais. + +Le clergé anglican hait mortellement le clergé catholique, dont le +foyer, pour les trois royaumes, est l'Irlande. + +--Fort bien, dit le prêtre. + +--C'est une haine sans trêve, sans merci, que celle que vous avez vouée +à l'Irlande, reprit miss Ellen, et c'est pour cela que je suis venue. + +Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât nettement. + +--Vous avez offert à mon père le secours de cette armée occulte que vous +commandez, n'est-ce pas? + +Sir Peters Town regarda de nouveau miss Ellen. + +Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et moqueur qui sied à ceux +qui touchent à la diplomatie. + +--La religion anglicane, comme le catholicisme, poursuivit miss Ellen, +a ses affiliations religieuses qui ont un but politique, ses sociétés +mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le clergé régulier et +l'archevêque de Cantorbéry lui-même. + +Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces associations, la plus +puissante, selon moi, celle qui a voué une guerre d'extermination à +l'Irlande... + +--Cela est vrai, miss Ellen. + +--Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner votre concours, comme mon +père, qui a été mal inspiré ce jour-là, je viens à vous. + +--Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles de miss Ellen, lord +Palmure se ravise? + +--Non, je ne viens pas de sa part. + +--De laquelle donc venez-vous? + +--De la mienne, dit froidement miss Ellen. + +Le révérend la regarda de nouveau. + +Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout son être. + +Son regard avait heurté celui de miss Ellen comme se heurteraient deux +lames d'épée forgées et trempées ensemble, après avoir été tirées du +même bloc d'acier. + +Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle en cette jeune fille à +l'oeil dominateur, et que la nature avait armée pour la lutte, en lui +donnant une beauté souveraine. + +--Parlez, miss Ellen, dit-il. + +Cela voulait dire: + +--Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir comme vous me servirez. + +--Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et les vôtres avez fait +beaucoup contre l'Irlande, et cependant vos tentatives n'ont pas été +couronnées de succès. + +Le ministre se mordit les lèvres. + +--Un de vos instruments les plus dociles et les plus sûrs vous a manqué +tout à coup. Je veux parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui avait +emprisonné à White cross un homme que vous considérez avec raison comme +un des amis du parti irlandais. + +Je veux parler de l'abbé Samuel. + +--Vous savez cela? dit Peters' Town. + +--Je sais encore que vos ennemis attendaient quatre chefs qui devaient +se trouver, un dimanche, à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et +se réunir autour de ce prêtre dont je vous parle. + +--C'est vrai. + +--Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont pu d'abord se réunir, et ils +ont erré longtemps dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement +et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils ne se connaissaient pas. + +--Cela est vrai encore. + +--M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et il vous a manqué au moment +où vous aviez le plus besoin de lui. + +Le révérend soupira. + +--Le prêtre est sorti de prison. + +--Hélas! + +--Et les quatre chefs que vous aviez dispersés aux quatre coins de +Londres et qui certainement n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par +se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend? + +--Parfaitement, dit sir Peters Town. + +--Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux jours, les fenians, car +il faut bien les appeler par leur nom, ont arraché un des leurs à +l'échafaud, à l'heure même de l'exécution, et quand il avait au cou la +corde du bourreau. + +L'oeil du révérend Peters Town étincela de fureur. + +--Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, mais il est une chose que +vous ne savez pas. + +--Ah! + +--C'est que cet homme qu'on croit être leur instrument... + +--L'homme gris? + +--Oui. + +--Eh bien? fit le prêtre anxieux. + +--C'est leur chef suprême, dit miss Ellen. + +Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, ce que vous, le +chef d'une armée mystérieuse, ce que mon père, un membre influent de la +Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi. + +Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta d'un geste: + +--Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, ou plutôt introuvable +et qui a mis sur les dents depuis deux jours toute la police de Scotland +Yard, je le connais, moi. + +--Vous! exclama le prêtre. + +--Je l'ai vu. + +--Mais où? + +--Chez moi, et ailleurs. + +--Quand? + +--Chez moi, il y a trois semaines. + +--Il a osé aller chez vous! + +--Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure. + +--Une heure! s'écria sir Peters Town. + +--Je l'ai eu à mes côtés, dans ma voiture, et je lui ai parlé +familièrement comme je vous parle... + +--Mais... cet homme... balbutia le prêtre stupéfait, d'où venait-il, que +vous voulait-il?... + +--Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant, voulez-vous savoir +pourquoi je suis venue? + +--Parlez... + +--Mon père hait l'Irlande pour des motifs politiques. + +--Fort bien, dit le révérend. + +--Vous haïssez l'Irlande, vous et les vôtres, de toute la puissance +sauvage et vivace d'une haine de secte et de croyance. + +--Soit. + +--Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet homme dont je vous +parle, et qui semble tenir les destinées de ce pays dans sa main et les +préparer à un triomphe prochain. + +--Oh! cela ne sera pas! s'écria sir Peters Town. + +--Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent cruel, et je me suis fait +un serment, celui de ne me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie brisé +comme un roseau, et tenu palpitant et demandant grâce sous mes pieds. + +Comprenez-vous maintenant, mon révérend, pourquoi je suis venue à vous? + +--Oui, répondit-il. + +Et la jeune fille, froissée dans son orgueil et le ministre austère et +fanatique échangèrent un nouveau regard, et ce regard fut un pacte de +haine et de vengeance tout entier. + +Puis ils se tendirent la main... + +L'homme gris avait désormais deux ennemis implacables. + + +FIN DU TROISIÈME VOLUME + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 16818-8.txt or 16818-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16818/ + +Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misères de Londres + 3. La cage aux oiseaux + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16818] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h2>LES MISÈRES<br> + +DE LONDRES</h2> + + +<h2>III</h2> +<br><br> + +<h1>LA CAGE AUX OISEAUX</h1> + + + +<h4>PAR</h4> +<br> + +<h2>PONSON DU TERRAIL</h2> +<br><br><br> + + + + + + +<h3>NEWGATE<br> + +LE CIMETIÈRE DES SUPPLICIÉS</h3> + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br> + + +<p>L'Irlandaise avait longuement causé, dans la +chambrette du clocher, avec l'homme gris, et, +sans doute, elle savait ce qui allait se passer, +car elle ne fit aucune objection et monta dans le +cab à quatre places que Shoking, qui était allé en +avant, eut bientôt découvert.</p> + +<p>—A Hampsteadt! cria l'homme gris au +cocher.</p> + +<p>L'enfant ne demanda rien non plus.</p> + +<p>N'était-il pas avec sa mère et avec l'homme qui +l'avait sauvé du moulin?</p> + +<p>D'ailleurs, cet enfant était presque un homme,—il +l'avait prouvé déjà.</p> + +<p>Le courage, le raisonnement, ces deux qualités +essentiellement viriles, avaient chez lui devancé +les années.</p> + +<p>Ralph avait vu pour la première fois l'homme +gris dans la prison de la cour de police de Kilburn.</p> + +<p>Tout ce que cet homme, qui lui avait parlé le +cher idiome de son pays, lui avait prédit, s'était +réalisé.</p> + +<p>Ralph avait donc confiance dans l'homme gris +comme dans sa mère, et lorsque celui-ci lui dit, +tandis que la voiture roulait:</p> + +<p>—Mon petit Ralph, seras-tu bien obéissant?</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur, répondit-il.</p> + +<p>—Feras-tu tout ce que je voudrai?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Le cab traversa de nouveau Waterloo-Bridge, +remonta les beaux quartiers jusqu'à Holborn-street +et prit la route d'Hampsteadt.</p> + +<p>—Est-ce que nous retournons chez mistress +Fanoche? demanda Shoking.</p> + +<p>Ce nom fit tressaillir la mère et l'enfant.</p> + +<p>Cependant, aucune crainte ne se peignit sur +leur visage.</p> + +<p>—Non, répondit l'homme gris. Nous allons +simplement à ma maison de campagne.</p> + +<p>Shoking crut avoir mal entendu.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez une maison de campagne +à Hampsteadt, maître? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi.</p> + +<p>—Qui donc, alors?</p> + +<p>—C'est toi.</p> + +<p>—Moi? fit Shoking stupéfait.</p> + +<p>—Toi-même, mon cher.</p> + +<p>—Maître, reprit Shoking, je suis habitué à +vous voir faire des miracles, mais il en est que +Dieu lui-même, je crois, ne saurait faire.</p> + +<p>—Bah! fit l'homme gris.</p> + +<p>—Non-seulement je n'ai pas de maison de +campagne, mais encore je n'aurai pas de domicile +dans Londres demain, car ma dernière semaine +payée à mon boarding expire demain, +et...</p> + +<p>Shoking s'arrêta.</p> + +<p>—Et? fit l'homme gris, en souriant.</p> + +<p>—Et je n'ai plus d'argent, balbutia Shoking, +en baissant la tête.</p> + +<p>—Comment, dit l'homme gris, qui se plut à +prendre un air sévère, tu as déjà dépensé les dix +livres de lord Palmure?</p> + +<p>La tête de Shoking retomba presque au milieu +de sa poitrine.</p> + +<p>—Dame! fit-il, j'ai cru que ça ne finirait jamais, +et je suis allé un peu vite.</p> + +<p>—Après cela, dit l'homme gris, un mort n'a +plus besoin de domicile.</p> + +<p>—Comment un mort?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Mais je suis bien vivant! dit Shoking.</p> + +<p>—Je te prouverai tout-à-l'heure, non-seulement +que tu es mort et qu'il n'y a plus de Shoking +en ce monde, mais encore...</p> + +<p>—Ah! par Saint-George, s'écria Shoking, je +suis crédule, maître, mais pas à ce point...</p> + +<p>—Attends, tu verras.</p> + +<p>Shoking regarda l'homme gris avec une véritable +inquiétude.</p> + +<p>On passait alors auprès d'un réverbère et sa +lueur tombait d'aplomb sur le visage.</p> + +<p>—Bon! dit celui-ci, souriant toujours, tu te +demandes si je ne suis pas fou...</p> + +<p>Shoking ne répondit pas.</p> + +<p>—Et si au lieu de me suivre à Hampsteadt, +tu ne ferais pas mieux de me conduire à Bedlam?</p> + +<p>—Dame! fit naïvement Shoking.</p> + +<p>—Eh bien! un peu de patience, mon cher, +et tu verras que tout ce que je t'ai dit est la pure +vérité.</p> + +<p>Shoking tomba en une rêverie profonde.</p> + +<p>La scène récente du cimetière avait quelque +peu troublé son cerveau, et les paroles de l'homme +gris achevaient de le confondre.</p> + +<p>Mais ce qui l'étonnait peut-être plus encore, +c'est que ces paroles, si étranges qu'elles fussent, +n'avaient point paru impressionner l'Irlandaise +qui, même, avait eu deux ou trois fois un pâle +sourire.</p> + +<p>Le cab roula quelque temps encore, puis il +s'arrêta.</p> + +<p>Alors Shoking mit la tête à la portière et reconnut +la montée des bruyères et la maison de +mistress Fanoche.</p> + +<p>—Mais vous voyez bien que c'est chez mistress +Fanoche que nous allons, dit-il.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Pardine, nous voici dans Heath mount.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Et voilà la maison.</p> + +<p>—Descends toujours, tu verras...</p> + +<p>En même temps, l'homme gris donna la main +à l'Irlandaise qui sortit du cab, et son fils la +suivit.</p> + +<p>Shoking les avait imités.</p> + +<p>Il demeurait planté sur ses pieds, se demandant +pourquoi l'homme gris, qui s'était toujours +montré bienveillant et affectueux, se moquait +ainsi de lui.</p> + +<p>Cependant l'homme gris, au lieu de se diriger +vers la grille de mistress Fanoche, s'était arrêté +à la grille à côté, ce que Shoking vit parfaitement, +car le brouillard était moins épais à Hampsteadt +qui est sur la hauteur, et un bec de gaz se +trouvait entre les deux habitations.</p> + +<p>Une chose qui eût encore étonné Shoking, si +Shoking eût pu s'étonner de quelque chose d'ordinaire, +après qu'on venait de lui certifier qu'il +était mort, c'est que l'homme gris avait congédié +le cab après avoir payé le cocher.</p> + +<p>On allait donc rester à Hampsteadt.</p> + +<p>Quand l'homme gris eut sonné, Shoking vit +une fenêtre de la maison qui se trouvait au fond +du jardin et qui paraissait déserte, s'éclairer +subitement.</p> + +<p>Peu après le sable du jardin cria sous des pas +d'homme et bientôt la grille s'ouvrit.</p> + +<p>Alors Shoking délia sa langue:</p> + +<p>—Mais où allons-nous? dit-il.</p> + +<p>—Visiter ta maison de campagne.</p> + +<p>—Encore!</p> + +<p>—Mais dame! fit l'homme gris, ai-je donc l'habitude +de te mentir?</p> + +<p>Shoking, ahuri, regarda celui qui venait d'ouvrir +la grille.</p> + +<p>C'était un vieux domestique en livrée et d'une +tenue irréprochable.</p> + +<p>Il avait une lanterne à la main et s'inclina sans +mot dire devant les nouveaux venus.</p> + +<p>L'homme gris poussa Shoking devant lui, et, +donnant toujours le bras à l'Irlandaise qui tenait +son fils par la main, ils entrèrent tous les quatre +dans le jardin.</p> + +<p>Puis le valet ayant refermé la grille, les précéda +dans l'allée sablée qui conduisait à la +maison.</p> + +<p>Shoking marchait toujours en chancelant.</p> + +<p>—Je crois bien, murmurait-il, que je fais un +rêve.</p> + +<p>Ils pénétrèrent dans un large vestibule dallé en +marbre et garni de statues et de corbeilles de +fleurs.</p> + +<p>Le valet ouvrit une porte à gauche, et Shoking, +de plus en plus ébloui, se vit au seuil d'un parloir +confortable et luxueux.</p> + +<p>Un grand feu de houille brûlait dans la cheminée +et il y avait au milieu de la pièce une table +toute servie.</p> + +<p>—Dans tous les cas, pensa Shoking, le rêve +est assez joli.</p> + +<p>Et il aspira ces odeurs succulentes qui se dégageaient +de la table.</p> + +<p>Alors l'homme gris lui dit:</p> + +<p>—Tu dois avoir faim, car nous avons oublié +de dîner aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais puisque je suis mort... dit Shoking.</p> + +<p>—C'est Shoking qui est mort...</p> + +<p>—Shoking et moi ça ne fait qu'un.</p> + +<p>—Tu verras tout à l'heure le contraire. Mais, +ajouta l'homme gris, un gentleman aussi délicat +que toi ne saurait se mettre à table dans le piteux +costume où tu te trouves.</p> + +<p>—Où voulez-vous que j'en trouve un autre?</p> + +<p>—Ton valet de chambre va te conduire à ton +cabinet de toilette et tu t'habilleras.</p> + +<p>—Mon... valet... de chambre?...</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—L'homme gris s'approcha de la cheminée et +secoua un gland de sonnette.</p> + +<p>Alors Shoking abasourdi vit entrer un autre +valet, également en livrée qui, s'adressant directement +à lui, lui dit:</p> + +<p>—Si Votre Honneur daigne me suivre, je +conduirai Votre Honneur à son appartement.</p> + +<p>Cette fois, Shoking jeta un grand cri et dit à +l'homme gris:</p> + +<p>—Mais pincez-moi donc le bras, réveillez-moi +donc, je ne veux pas dormir plus longtemps!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>—Mais va donc, imbécile! répéta l'homme +gris en poussant Shoking par les épaules.</p> + +<p>Cette fois Shoking comprit qu'il ne dormait +pas, car la poussée vigoureuse qu'il venait de +recevoir l'eût certainement réveillé.</p> + +<p>Il se résigna donc et suivit le second valet.</p> + +<p>Celui-ci lui fit traverser de nouveau le vestibule +et, un flambeau à la main, il gravit devant +lui un escalier à marches de marbre.</p> + +<p>Shoking était devenu docile, et, en montant, +il fit cette réflexion qu'un homme qui se moquait +de la police et ouvrait les portes des prisons, +comme l'homme gris, était capable de +tout.</p> + +<p>Le valet, arrivé au premier étage, lui fit traverser +une antichambre, puis un grand salon, +puis un petit.</p> + +<p>Tout cela était confortable et d'un luxe divin.</p> + +<p>Après le petit salon, Shoking trouva une chambre +à coucher; et, après la chambre, un vaste +cabinet de toilette.</p> + +<p>Une large tablette de marbre jaune supportait +une garniture en vermeil, des brosses en ivoire, +des peignes d'écaille, tout le confort, tout le luxe +d'un vieux garçon qui ne veut pas vieillir.</p> + +<p>Il y avait sur les dressoirs des pots de col-cream, +des cosmétiques, des rasoirs, et dans un +coin une baignoire pleine d'une eau tiède et parfumée.</p> + +<p>Shoking recommença à croire qu'il était le +jouet d'un rêve, mais le rêve devenait de plus en +plus agréable.</p> + +<p>Le valet était sérieux et digne.</p> + +<p>—Votre Honneur, dit-il, fera bien de prendre +un bain.</p> + +<p>Et il se mit à le déshabiller.</p> + +<p>En un tour de main, Shoking fut débarrassé de +ses guenilles, chaussé de pantoufles de liége, enveloppé +dans un peignoir de toile fine, et il n'avait +pas eu le temps de crier <i>ouf</i> qu'il était dans le +bain.</p> + +<p>—Pendant ce temps-là, dit alors le valet, je +vais peigner et coiffer Votre Honneur.</p> + +<p>Et il se mit à la besogne.</p> + +<p>Shoking le laissa faire et il éprouva des voluptés +infinies à sentir ses membres se dilater +sous la douce chaleur du bain, tandis qu'un peigne +courait dans ses cheveux blonds et déjà grisonnants.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Shoking sortait du +bain. Ses loques avaient disparu.</p> + +<p>Mais il y avait sur une chaise de beaux habits +tout neufs, une chemise de batiste, une cravate +blanche, un gilet à boutons de métal, et le valet, +impassible, se mit à l'habiller aussi gravement que +s'il n'eût jamais fait autre chose.</p> + +<p>Puis, la toilette terminée, il le conduisit devant +une grande glace à pivot mobile.</p> + +<p>Et Shoking recula ébloui.</p> + +<p>Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il était +frisé, parfumé, tiré à quatre épingles, et sa longue +figure famélique avait même un air de singulière +distinction.</p> + +<p>Le valet reprit le flambeau et dit:</p> + +<p>—Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre +à la salle à manger?</p> + +<p>Mais Shoking fut pris d'une résolution subite, +et regardant le valet face à face:</p> + +<p>—Ah! ça, drôle, dit-il, m'expliqueras-tu...</p> + +<p>—Que désire savoir Votre Honneur?</p> + +<p>—D'abord, qui tu es?</p> + +<p>—Je me nomme John, et je suis le valet de +chambre de Votre Honneur.</p> + +<p>—Bon! et où suis-je?</p> + +<p>—Mais Votre Honneur est chez lui.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Aussi vrai que je me nomme John et que +Votre Seigneurie...</p> + +<p>—Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant?</p> + +<p>—Sans doute. C'est le titre qui appartient à +lord Vilmot.</p> + +<p>—Hein! qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—C'est le nom de Votre Seigneurie.</p> + +<p>—Imbécile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas +qui je suis?</p> + +<p>—Lord Vilmot, répéta le valet.</p> + +<p>—Mais non; je m'appelle Shoking.</p> + +<p>—Shoking est mort! dit une voix sur le +seuil.</p> + +<p>Shoking se tourna et aperçut l'homme gris.</p> + +<p>Lui aussi, avait fait un bout de toilette et +remplacé ses guenilles par des vêtements de gentleman.</p> + +<p>Il était même aussi correctement vêtu que le +jour où, sous le nom de lord Cornhill, il s'était +présenté dans Kilburn square pour visiter la +maison de M. Thomas Elgin.</p> + +<p>Shoking demeura bouche béante devant +l'homme gris, qu'il n'avait jamais vu ainsi +vêtu.</p> + +<p>—Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai +comment lord Vilmot est entré dans la +peau de Shoking.</p> + +<p>Le pauvre diable fit un pas vers la porte; +mais le valet de chambre le retint par un geste +respectueux:</p> + +<p>—Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie +de prendre de l'argent.</p> + +<p>Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une +douche d'eau glacée qui lui serait tombée sur +la tête.</p> + +<p>—De... l'argent!... balbutia-t-il.</p> + +<p>—De l'argent, répéta le valet.</p> + +<p>—Et où veux-tu que j'en prenne?</p> + +<p>—Dans ton secrétaire, parbleu! dit l'homme +gris, qui riait toujours.</p> + +<p>Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette +un joli meuble de boule.</p> + +<p>La clé était dans la serrure.</p> + +<p>Shoking se décida à porter une main tremblante +sur cette clé qui tourna.</p> + +<p>Le meuble s'ouvrit.</p> + +<p>—Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir, à +présent.</p> + +<p>Shoking obéit encore.</p> + +<p>Et soudain il fit un pas en arrière</p> + +<p>Le tiroir était plein d'or.</p> + +<p>—Oh! fit-il, c'est à devenir fou!</p> + +<p>—Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant, +mets quelques guinées dans ta poche.</p> + +<p>Et Shoking plongea une main fiévreuse dans le +tiroir.</p> + +<p>Cependant comme l'or brûle les mains de ceux +qui n'ont pas l'habitude d'y toucher, le pauvre +diable se montra discret; il prit cinq ou six guinées +seulement et les glissa dans sa poche avec +hésitation.</p> + +<p>L'homme gris souriait toujours.</p> + +<p>Il prit Shoking par le bras et l'entraîna.</p> + +<p>Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il +lui dit:</p> + +<p>—As-tu faim?</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit Shoking.</p> + +<p>—Et soif?</p> + +<p>—Pas d'avantage.</p> + +<p>Shoking ne savait même plus s'il était mort ou +vivant: comment aurait-il pu savoir s'il avait soif +ou faim?</p> + +<p>Ils arrivèrent dans le parloir où la table était +dressée.</p> + +<p>Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient +plus.</p> + +<p>—Où sont-ils donc? demanda naïvement +Shoking.</p> + +<p>—Couchés, répondit l'homme gris.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>Alors le mendiant eut un accès de raison:</p> + +<p>—Maître, dit-il, depuis que je me suis attaché +à vous, je vous ai loyalement servi.</p> + +<p>—C'est vrai, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Ai-je donc mérité que vous vous moquiez +ainsi de moi?</p> + +<p>—Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris +en se mettant à table.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>Et Shoking se mit à table à son tour en disant:</p> + +<p>—Je crois que j'ai faim.</p> + +<p>—Et je parie que tu as soif.</p> + +<p>Sur ce mot, l'homme gris lui versa à boire.</p> + +<p>—Un nectar! dit Shoking qui vida son verre +d'un trait.</p> + +<p>Puis il avisa sur un coin de la table une écritoire, +du papier et une plume.</p> + +<p>—Pourquoi donc cela? dit-il.</p> + +<p>—Pour faire ton testament...</p> + +<p>A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa +tomber sa fourchette:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! fit-il, je commence à comprendre +pourquoi vous me disiez que Shoking +était mort... Le vin que je viens de boire était +sûrement empoisonné!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme +gris, à partir de ce moment?</p> + +<p>Qui mistress Fanoche, qui se présenta le lendemain +matin, trouva-t-elle dans la maison voisine +de la sienne?</p> + +<p>Voilà ce qu'il nous est impossible de dire pour +le moment, et nous allons nous transporter dans +Piccadilly, à Saint-James hôtel, où étaient descendus, +la veille au soir, le major sir John Waterley +et sa jeune femme, arrivés par le dernier +train.</p> + +<p>Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley, +avait dû, pour obéir à la loi anglaise qui +régit les grandes familles, renoncer à sa part de +l'héritage paternel.</p> + +<p>Il est vrai que son père avait mis quinze ou +vingt mille livres en bank-notes dans sa corbeille +de mariage, mais c'est une mince fortune pour un +ménage anglais du grand monde.</p> + +<p>Les nouveaux époux avaient donc pris, en arrivant +à l'hôtel Saint-James, un appartement des +plus simples.</p> + +<p>Il était à peine huit heures du matin et quelque +chose qui ressemblait aux premières clartés +du jour commençait à filtrer au travers du brouillard.</p> + +<p>Sir John Waterley était cependant déjà levé et +assis au chevet du lit de sa femme.</p> + +<p>Tous deux causaient.</p> + +<p>—Oh! mon enfant, mon cher enfant! disait +madame Waterley; vous êtes bien sûr, John, que +nous allons le retrouver?</p> + +<p>—Oui, mon amie, répondit le major avec émotion.</p> + +<p>—Vous ne vous figurez pas, mon cher trésor, +reprenait la jeune femme, quels funestes pressentiments +m'assaillent nuit et jour.</p> + +<p>—Pourquoi ces pressentiments, mon amie?</p> + +<p>—Il y a onze ans que nous n'avons eu des +nouvelles de notre enfant.</p> + +<p>—Je vous assure qu'il est vivant.</p> + +<p>—Et moi, dit miss Emily, qui cacha sa tête +dans ses mains, je n'ose croire à vos paroles.</p> + +<p>—Vous êtes folle, ma chère. Je vous jure que +nous le trouverons grand et robuste.</p> + +<p>—Avez-vous donc si grande confiance en cette +femme qui s'en est chargée?</p> + +<p>Sir John tressaillit.</p> + +<p>—Mais... sans doute... dit-il.</p> + +<p>—Pauvre enfant, dit miss Emily, quel sera +son avenir?</p> + +<p>Il ne sera pas riche...</p> + +<p>—Il sera soldat comme moi, dit le major.</p> + +<p>—Ah! dit encore la jeune femme, pourquoi +ne sommes-nous pas soumis à des lois plus justes? +Mon père avait des millions, et mon fils sera +pauvre...</p> + +<p>Sir John baissa la tête et une larme silencieuse +brilla dans ses yeux.</p> + +<p>—Mon ange aimé, dit-il à sa jeune femme, +j'ai fait demander un cab, et je vais courir à Dudley-street. +C'est là que demeurait cette femme +quand je suis parti, c'est là, je suis sûr, que je +retrouverai notre fils.</p> + +<p>—Mais, mon ami, dit miss Emily, pourquoi +ne voulez-vous point que je vous accompagne? +pourquoi voulez-vous retarder ma joie, si toutefois +c'est une joie qui nous attend?</p> + +<p>Et madame Waterley soupira et leva les yeux +au ciel.</p> + +<p>—Mon amie, répondit le major, je ne veux +pas que vous m'accompagniez d'abord, parce que +le voyage vous a brisée.</p> + +<p>—Oh je suis forte!</p> + +<p>—Ensuite, parce que la joie fait mal aussi +bien que la douleur, et que je redoute pour vous +les grandes émotions.</p> + +<p>Restez, je vous en prie, je serai de retour avant +une heure.</p> + +<p>Et le major était sorti sur ces mots, s'était jeté +dans un cab et avait dit au cocher de le conduire +à Dudley-street.</p> + +<p>La distance de Piccadilly au quartier irlandais +est courte, et le major l'eût franchie en quelques +minutes.</p> + +<p>Le coeur lui battait quand sa main se posa sur +le bouton de la porte.</p> + +<p>Pourtant le major était un homme énergique; +il avait fait dix campagnes dans l'Inde comme +l'attestait son visage bronzé, et il avait assisté à +de rudes batailles.</p> + +<p>Mais, en ce moment, une émotion si violente +l'agitait qu'il hésita à entrer.</p> + +<p>Comme si quelqu'un, à l'intérieur de la maison, +eût deviné son angoisse, la porte s'ouvrit +avant que la sonnette eût tinté.</p> + +<p>En même temps une femme parut sur le seuil +et regarda curieusement le major.</p> + +<p>Ce n'était pas la vieille dame aux bésicles; c'était +Mary l'Écossaise, que mistress Fanoche avait +envoyée à Londres, à l'issue de son entrevue +avec le mystérieux personnage de la maison voisine.</p> + +<p>Mary regarda donc le major et lui dit:</p> + +<p>—Que demande Votre Honneur?</p> + +<p>—Mistress Fanoche, dit-il.</p> + +<p>—C'est ici, et vous êtes sans doute le major +Waterley?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Madame est à son cottage d'Hampsteadt, et +elle m'a envoyée ici pour attendre Votre Honneur.</p> + +<p>Sir John tremblait.</p> + +<p>—Elle est à Hampstead avec le fils de Votre +Honneur, ajouta Mary.</p> + +<p>Le major jeta un cri et s'appuya au mur du +vestibule, tant son émotion fut forte.</p> + +<p>—Le fils de Votre honneur est un grand et +bel enfant, dit encore Mary.</p> + +<p>Le major n'en entendit pas davantage: il poussa +la servante dans le cab, s'assit à côté d'elle et cria +au cocher:</p> + +<p>—A Hampsteadt!</p> + +<p>—Heath mount, ajouta Mary l'Écossaise.</p> + +<p>Le cocher avait un bon cheval dont le major +accéléra encore la rapidité en promettant au cocher +un bon pourboire, et en moins de trois quarts +d'heure, le major arrivait au cottage.</p> + +<p>Mistress Fanoche l'attendait dans son parloir.</p> + +<p>Elle avait fait une toilette minutieuse, mis +toutes ses bagues et tous ses bracelets.</p> + +<p>—Mon fils! où est mon fils? dit le major en +entrant.</p> + +<p>Mistress Fanoche était souriante.</p> + +<p>—Je comprends l'impatience de Votre Honneur, +dit-elle. Néanmoins, je le supplie de m'écouter +un moment. Le fils de Votre Honneur est +bien portant, il est à deux pas d'ici, et je conduirai +Votre Honneur dans cinq minutes, aussitôt que +je lui aurai dit...</p> + +<p>Le major s'assit et maîtrisa son impatience.</p> + +<p>Mistress Fanoche reprit:</p> + +<p>—J'ai fait élever l'enfant en Irlande par une +robuste paysanne qu'il appelle sa mère.</p> + +<p>Quand j'ai reçu la première lettre de Votre +Honneur, je me suis empressée de les faire revenir +tous deux.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? demanda +le major.</p> + +<p>—Que Votre Honneur daigne se mettre à la +fenêtre.</p> + +<p>—Bien, après?</p> + +<p>—Voyez-vous le mur du jardin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Derrière, il y a l'habitation d'un vieux lord +Irlandais, fabuleusement riche et qui a pris votre +enfant en amitié.</p> + +<p>—Ah! fit le major.</p> + +<p>—Lord Vilmot n'a ni enfants, ni parents, et il +voudrait adopter votre fils.</p> + +<p>Le major tressaillit.</p> + +<p>—Je tenais à vous dire cela, fit mistress +Fanoche, afin que vous ne fussiez point trop +étonné. Maintenant, si Votre Honneur veut me +suivre...</p> + +<p>—Vous allez me montrer mon fils?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et mistress Fanoche jeta un châle sur ses +épaules, ouvrit la porte du parloir et sir John +Waterley la suivit.</p> + +<p>Deux minutes après, elle entrait dans le jardin +de cette villa où, la nuit précédente, Shoking +avait cru faire un rêve des Mille et une Nuits.</p> + +<p>Ralph était dans le jardin.</p> + +<p>—Le voilà, dit mistress Fanoche.</p> + +<p>L'enfant leva un oeil étonné sur le major.</p> + +<p>Le major, pâle d'émotion, s'élança vers l'enfant +et le prit dans ses bras.</p> + +<p>En ce moment, un domestique en livrée sortit +de la maison, s'approcha du major et lui dit:</p> + +<p>—Lord Vilmot, mon maître, serait heureux +de recevoir Votre Honneur.</p> + +<p>Il souffre d'un accès de goutte et ne peut quitter +sa chambre.</p> + +<p>Le major serrait toujours dans ses bras celui +qu'il croyait être son fils!</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>Les rôles avaient été merveilleusement distribués +sans doute et répétés avec soin en présence +de ce metteur en scène prodigieux qui s'appelait +l'homme gris, car il n'y eut personne dans la maison +où pénétrait le major Waterley qui ne s'acquittât +correctement du sien.</p> + +<p>Ralph, que le major embrassait toujours, lui +disait naïvement:</p> + +<p>—C'est donc vous qui êtes mon père?</p> + +<p>Au seuil du vestibule, le major vit une femme +qui fondait en larmes.</p> + +<p>C'était l'Irlandaise.</p> + +<p>L'Irlandaise joignit les mains en regardant le +major et lui dit:</p> + +<p>—Ah! monsieur, ne me séparez pas de ce cher +enfant... je lui ai donné mon lait... et je l'aime +comme s'il était sorti de mes entrailles. Ne m'en +séparez pas... je vous servirai pour rien...</p> + +<p>—Je vous le promets, dit le major ému.</p> + +<p>Et il continua son chemin sur les pas du vieux +domestique qui lui avait dit que son maître, lord +Vilmot, l'attendait avec impatience.</p> + +<p>Lord Vilmot était dans ce même parloir où, la +veille au soir, Shoking et l'homme gris avaient +soupé tête à tête.</p> + +<p>Le major aperçut un vieillard emmitouflé dans +une vaste robe de chambre, couché sur une chaise +longue et la tête enveloppée de foulards.</p> + +<p>Auprès de lui se tenait un homme vêtu de noir +qui pouvait avoir trente-sept ou trente-huit ans.</p> + +<p>—Le docteur Gordon, mon médecin, dit lord +Vilmot, en présentant cet homme à sir John +Waterley.</p> + +<p>Le docteur et le major se saluèrent.</p> + +<p>Le domestique sortit et ferma la porte.</p> + +<p>Ralph vint s'asseoir sur le bord de la chaise +longue et prit l'une des mains de lord Vilmot en +lui disant d'une voix caressante:</p> + +<p>—Comment vas-tu aujourd'hui, mon grand +ami?</p> + +<p>—Monsieur, dit lord Vilmot au major, je n'ai +aucun secret pour le docteur Gordon que voilà, et +vous permettrez, n'est-ce pas, que nous causions +devant lui.</p> + +<p>Sir John ne devinait guère ce que lord Vilmot, +qu'il voyait pour la première fois, pouvait avoir +à lui dire, mais il était si heureux d'avoir auprès +de lui cet enfant qu'il croyait son fils, qu'il était +prêt à tout écouter.</p> + +<p>Il prit le siége que lui avança le docteur.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors lord Vilmot, ce jeune +enfant que vous voyez là fait ma joie, et je lui +dois les meilleurs jours de ma vieillesse prématurée +et souffrante.</p> + +<p>Il me vient voir chaque jour, et sa vue me rappelle +un fils que j'ai perdu et qui était tout ce +que j'aimais en ce monde. Est-ce une illusion? +peut-être? Mais cet enfant me paraît la vivante +image de mon fils mort.</p> + +<p>—Avait-il cet âge-là quand vous l'avez perdu?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit lord Vilmot, de plus en +plus ému.</p> + +<p>Sir John ne savait encore où le malade en voulait +venir.</p> + +<p>—Monsieur, poursuivit lord Vilmot, je suis +attaqué d'une maladie qui, au dire du docteur, ne +pardonne pas. Je puis mourir demain, et je veux +assurer l'avenir de votre fils.</p> + +<p>—Milord... balbutia le major.</p> + +<p>Lord Vilmot fit un signe au docteur, qui prit +un portefeuille sur un meuble et le lui tendit.</p> + +<p>Lord Vilmot continua:</p> + +<p>—Je n'ai pas de proches parents, et je veux +faire de votre fils mon héritier. J'ai rédigé mon +testament en ce sens, et vous n'aurez que votre +signature à apposer au bas de cet acte qui porte +déjà la mienne, pour que l'adoption soit en règle. +Cependant je mets à cette adoption une condition...</p> + +<p>—Parlez, monsieur, dit le major.</p> + +<p>—Votre fils, grâce à la fortune et au titre que +je lui laisserai, pourra un jour faire une grande +figure dans le monde.</p> + +<p>Le major tressaillit d'orgueil.</p> + +<p>—Il faut donc qu'il soit élevé convenablement, +et je désire qu'il soit admis à <i>Christ's hospital</i>.</p> + +<p>Il vous est facile d'obtenir son admission, à +vous, officier de l'armée de terre, car c'est de +préférence aux enfants de militaire qu'on accorde +cette faveur.</p> + +<p>—En effet, dit le major.</p> + +<p>—J'ajouterai même, poursuivit lord Vilmot, +que je désire que vous fassiez sur-le-champ les +démarches nécessaires.</p> + +<p>—Je les ferai, dit sir John Waterley.</p> + +<p>—Je puis mourir, répéta lord Vilmot, et je +ne vous cacherai pas mon impatience de voir +l'enfant revêtu de la soutane bleue et des bas +jaunes.</p> + +<p>—A première vue, j'ai l'air d'un excentrique, +n'est-ce pas? Mais si je vous dis que le fils que +je pleure était élève de Christ' hospital, vous me +comprendrez.</p> + +<p>—Oui, milord.</p> + +<p>Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le déplia +et le mit sous les yeux du major.</p> + +<p>Cet acte contenait l'énumération de la fortune de +lord Vilmot.</p> + +<p>Cette fortune se composait d'un titre de rente +de trente mille livres sterling et des titres de propriétés +foncières situées en Irlande.</p> + +<p>Le major vit son fils riche; il se vit lui-même +gérant au premier jour de cette immense fortune, +et il prit la plume que lui tendait lord Vilmot et +signa.</p> + +<p>Le docteur Gordon, ce médecin qui n'avait pas +dit un mot durant cette scène, ne fut peut-être pas +étranger à la résolution subite du major.</p> + +<p>Cet homme avait laissé peser sur lui un de ces +regards chargés de mystérieuses effluves magnétiques +qui violentaient la volonté d'autrui.</p> + +<p>C'était lui qui avait présenté la plume au +major.</p> + +<p>Et le major avait pris cette plume.</p> + +<p>Lui encore qui, du doigt, avait indiqué, au bas +de l'acte d'adoption, la place où le major devait +écrire son nom.</p> + +<p>Et le major avait senti que sa main était poussée +par une force inconnue.</p> + +<p>Il avait signé.</p> + +<p>Dès lors, il était engagé d'honneur à remplir la +condition imposée par le donataire, c'est-à-dire +de faire admettre celui qu'il croyait son fils au +fameux collège de Christ's hospital.</p> + +<p>Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et +lui dit:</p> + +<p>—Milord, à cette heure, une pauvre femme, +une pauvre mère, qui ne sait encore si son fils est +mort ou vivant, attend mon retour avec anxiété.</p> + +<p>Voulez-vous me permettre de courir à Londres +et de ramener mistress Waterley?</p> + +<p>—Oui, certes, dit lord Vilmot.</p> + +<br> + +<p>Et quand le major fut parti, le docteur Gordon +qui n'était autre que l'homme gris, et feu Shoking, +devenu lord Vilmot, se regardèrent en souriant.</p> + +<p>—Je suis content de toi, dit le premier.</p> + +<p>—Maître, répondit Shoking, tout ce que nous +avons fait là est fort bien, mais une chose m'embarrasse.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Voilà l'enfant devenu le fils de sir John +Waterley.</p> + +<p>—Jusqu'au jour où je démontrerai clair comme le +jour au major que Ralph est le fils de sir Edmund +Palmure. Mais ce jour est loin encore, et l'enfant +une fois entré à Christ'hospital, nous serons tranquilles, +et nous attendrons qu'il soit devenu +homme pour lui révéler la mission qui lui est réservée.</p> + +<p>—Soit; mais la fortune... qui la gardera?</p> + +<p>—Lui, parbleu!</p> + +<p>—Cette fortune existe donc?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Les titres de rente ne sont pas imaginaires?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et les terres d'Irlande?...</p> + +<p>—Tout cela fait partie du patrimoine consacré +à la cause que nous servons.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernière +objection à faire, Jenny va se trouver ainsi +séparée de son fils?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je me suis occupé de la faire entrer comme +lingère dans le collége où sera l'enfant.</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—Elle et Suzannah.</p> + +<p>—La soeur de John Colden?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pauvre John! dit Shoking, il payera pour +tous, celui-là.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Il sera condamné à mort pour avoir tué +M. Whip.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et il sera pendu.</p> + +<p>—Non, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai?</p> + +<p>—Oh! fit Shoking, est-ce possible?</p> + +<p>—Tout est possible à celui qui veut, répondit +l'homme gris.</p> + +<p>Et son accent était si convaincu que Shoking +espéra revoir John Colden.</p> + +<p>Il avait foi dans le maître mystérieux qui arrachait +les enfants au moulin sans eau.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>Il est temps de revenir à un personnage de +ce récit que nous avons momentanément perdu +de vue.</p> + +<p>Nous voulons parler de John Colden.</p> + +<p>John Colden, l'Irlandais, le vagabond que +l'homme gris s'était attaché d'un signe, un matin, +dans Dudley-street.</p> + +<p>John Colden, qui avait aidé à sauver l'enfant +du moulin et qui avait été victime de son dévouement.</p> + +<p>John était toujours à Bath square.</p> + +<p>Sa blessure était moins grave qu'on ne l'avait +pensé tout d'abord.</p> + +<p>Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier +jour, le docteur brusque et philanthrope qui faisait +partie d'une société éminemment humanitaire, +mais qui eût envoyé de bon coeur un voleur +à l'échafaud, le docteur, disons-nous, avait froncé +le sourcil et murmuré:</p> + +<p>—J'ai bien peur que le brigand ne meure dans +son lit, et ce serait dommage, en vérité, car la +cravate de chanvre lui irait à merveille.</p> + +<p>Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur +s'était rasséréné.</p> + +<p>John Colden allait beaucoup mieux.</p> + +<p>Le troisième jour, il lui avait dit avec une bonhomie +charmante:</p> + +<p>—Hé! hé! mon garçon, tu as plus de chance +que tu ne mérites!</p> + +<p>Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir +et mélancolique:</p> + +<p>—Tu guériras, mon garçon, tu guériras, lui +dit-il.</p> + +<p>John Colden eut un haussement d'épaules.</p> + +<p>—Que m'importe! dit-il.</p> + +<p>—D'ici à huit jours, poursuivit le joyeux docteur, +tu te porteras comme un charme.</p> + +<p>Et comme cette nouvelle n'amenait pas le +moindre sourire sur les lèvres de John Colden, +l'excellent homme crut devoir ajouter:</p> + +<p>—C'est après-demain la Christmas. Tu pourrais +bien l'aller passer à Newgate.</p> + +<p>John Colden ne sourcilla pas.</p> + +<p>—As-tu des parents? poursuivit le docteur.</p> + +<p>—J'ai une soeur.</p> + +<p>—Est-elle riche?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Veux-tu lui laisser un petit héritage?</p> + +<p>John Colden le regarda.</p> + +<p>—Cela dépend de toi, poursuivit le docteur, +tout à fait de toi. Mais je ne veux pas t'en dire plus +long pour aujourd'hui; demain, nous en recauserons...</p> + +<p>Et le docteur était parti.</p> + +<p>Le lendemain, un homme que John Colden ne +s'attendait plus à revoir, entra vers sept heures +du matin dans sa cellule.</p> + +<p>Pendant les trois premières nuits, l'état de +l'Irlandais avait été assez alarmant pour que l'on +crût devoir le veiller.</p> + +<p>Mais, le troisième jour, le docteur avait jugé +cette précaution inutile.</p> + +<p>Il avait fait le pansement, comme à l'ordinaire, +mais il s'en était allé.</p> + +<p>John Colden avait passé la nuit tout seul.</p> + +<p>Or donc, le lendemain, la première personne +qui entra dans sa cellule fut un personnage que +John Colden ne s'attendait plus à revoir.</p> + +<p>C'était M. Bardel.</p> + +<p>M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait +accusé de complicité dans l'évasion du petit Irlandais.</p> + +<p>L'oeil de John Colden s'éclaira.</p> + +<p>M. Bardel était seul.</p> + +<p>Néanmoins, il posa un doigt sur ses lèvres, +comme pour recommander le silence à John +Colden.</p> + +<p>Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit +auprès du lit du blessé.</p> + +<p>—Tu ne m'attendais pas, dit-il?</p> + +<p>—Non, dit John Colden.</p> + +<p>—Tu me croyais en prison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est Jonathan qui y est allé à ma place.</p> + +<p>—Alors on a cru ce que j'avais dit?</p> + +<p>—Oui; l'homme gris a fait le reste.</p> + +<p>—Vous êtes toujours gardien-chef?</p> + +<p>—Plus que jamais. C'est en cette qualité que +je viens te voir. Comment vas-tu?</p> + +<p>—Mieux.</p> + +<p>—Crois-tu que tu pourras te lever?</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela?</p> + +<p>—Mais parce que tu vas quitter Bath square.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Il est question de te transporter à Newgate.</p> + +<p>—Aujourd'hui?</p> + +<p>—Ce soir.</p> + +<p>—Serais-je bientôt jugé?</p> + +<p>—Aux assises du lendemain de la Christmas.</p> + +<p>—C'est-à dire après demain?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>John Colden ne sourcilla pas.</p> + +<p>—Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous +que je pourrai voir Suzannah?</p> + +<p>—Ta soeur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Non, dit M. Bardel. Ta soeur, gardée à vue +par la police, s'est évadée, grâce à l'homme gris.</p> + +<p>—Je sais cela.</p> + +<p>—Si elle demandait à te voir, on la reprendrait.</p> + +<p>—C'est juste, dit tristement John Colden.</p> + +<p>Puis une larme roula dans ses yeux.</p> + +<p>—J'aurais pourtant voulu la revoir avant de +mourir, dit-il.</p> + +<p>Un sourire vint aux lèvres de M. Bardel.</p> + +<p>—Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort.</p> + +<p>—Les juges me condamneront...</p> + +<p>—Cela est certain.</p> + +<p>—La reine ne me fera pas grâce...</p> + +<p>—Assurément non.</p> + +<p>—Alors vous voyez bien?...</p> + +<p>—Mais l'homme gris te sauvera.</p> + +<p>Ce nom fit tressaillir John Colden.</p> + +<p>—Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel, +je ne sais pas...</p> + +<p>—C'est impossible, dit John.</p> + +<p>—Rien ne lui est impossible, répliqua M. Bardel +avec l'accent de la conviction.</p> + +<p>—Dieu vous entende, dit John, mais peu +m'importe, du reste! du moment où je meurs +pour notre mère l'Irlande, la mort ne m'épouvante +pas.</p> + +<p>Et tenez, ajouta John Colden après un silence, +puisque nous parlons de cela, laissez-moi vous +demander une explication. Le docteur m'a demandé, +hier, si j'avais des parents.</p> + +<p>—Ah! fit M. Bardel.</p> + +<p>—Et il m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de leur +laisser un petit héritage.</p> + +<p>—Vieille canaille! grommela M. Bardel.</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda naïvevement +John Colden.</p> + +<p>—Écoute, répondit M. Bardel. Tu sais qu'en +Angleterre l'arrêt de mort est toujours suivi de +cette formule: <i>Et pour son corps être livré aux +chirurgiens</i>.</p> + +<p>—Ah! oui, dit John Colden, je sais cela.</p> + +<p>—L'autopsie est infamante dans ce pays. Les +ouvriers qui meurent dans les hospices font tous +partie d'une société qui rachète leurs corps. Les +médecins ne savent où trouver des cadavres, depuis +qu'on a pendu le résurrectionniste Burker, +et le docteur de Bath square voudrait t'acheter +ton corps. Il est riche, il le payera bien.</p> + +<p>—Mais, dit John Colden, pourquoi l'achèterait-il, +puisqu'il peut l'avoir pour rien?</p> + +<p>—Tu te trompes. Si, par impossible, tu étais +pendu...</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien +de Newgate.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Mais si tu le lui vends, et s'il est prouvé qu'il +t'a payé, le corps lui appartiendra.</p> + +<p>—Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai +et j'en ferai porter le prix à Suzannah.</p> + +<p>—Mais si on te sauve?...</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris +te sauvera.</p> + +<p>Et le gardien chef s'en alla.</p> + +<p>Une heure après, le docteur vint.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, es-tu toujours décidé à laisser +quelque chose à tes parents?</p> + +<p>—Non, dit John, je ne veux pas vendre mon +corps.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que pas plus vous que le chirurgien +de Newgate ne l'aurez.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Je ne serai pas pendu, dit John.</p> + +<p>Le docteur partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons, mon garçon, dit-il. +En attendant, c'est la dernière visite que je te +fais.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Tu vas aller passer la Christmas à Newgate.</p> + +<p>Le docteur voulut encore insister. Il tira sa +bourse, il fit luire des guinées aux yeux de John.</p> + +<p>Le pauvre Irlandais répondit:</p> + +<p>—Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait +me laisser pendre, et je ne veux pas être +pendu!...</p> + +<p>—Il y en a bien d'autres qui ont parlé comme +toi, dit le docteur, et on les a pendus tout de +même.</p> + +<p>Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer +un bon tour à son collègue de Newgate, tant il +règne de confraternité parmi les médecins... anglais!</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous êtes +entré dans <i>Fleet street</i>, lorsque vous avez coupé +perpendiculairement cette immense voie, qu'on +appelle <i>Farringdon street</i> sur la rive gauche et +<i>Farringdon road</i> sur la rive droite, quand vous +venez de passer sous cette porte monumentale +qui sépare la cité de Londres de l'agglomération, +une rue s'ouvre tout à coup sur votre gauche.</p> + +<p>C'est Old Bailey.</p> + +<p>Elle n'est ni large ni étroite, et, à première +vue, elle n'a rien d'effrayant.</p> + +<p>Les maisons sont noires, comme presque toutes +celles de la Cité; la plupart sont occupées +par des bureaux. Animées pendant le jour, +elles reprennent à la nuit ce morne et silencieux +aspect qu'a la Cité tout entière, que les commerçants +désertent le soir pour aller habiter les +environs.</p> + +<p>Un ou deux public-houses sur la gauche, un +étal de boucher un peu plus haut; un peu plus +haut encore les murs blancs et le clocher d'une +église.</p> + +<p>C'est là tout ce que vous apercevez en entrant.</p> + +<p>Mais avancez, avancez encore.</p> + +<p>Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place +triangulaire, place étroite, allongée, sinistre, et +dont le côté oriental est formé par un triste et +silencieux édifice.</p> + +<p>C'est Newgate.</p> + +<p>Newgate, c'est la Roquette de Londres.</p> + +<p>A Paris, on éloigne les prisons du centre de la +ville, des beaux quartiers.</p> + +<p>Sainte-Pélagie est perdue dans le faubourg +Saint-Marcel, Mazas dans le faubourg Saint-Antoine, +la Roquette se cache en haut de la rue +de Charonne.</p> + +<p>Londres a placé Newgate au centre même de la +Cité, à deux pas de Saint-Paul, de la Poste, de la +Banque et de la Bourse.</p> + +<p>Newgate a trois portes sur Old Bailey.</p> + +<p>Celle du milieu est affectée aux bureaux du gouverneur +et à son logement particulier.</p> + +<p>C'est par celle de droite que le prisonnier +entre dans le sinistre édifice.</p> + +<p>C'est devant celle de gauche que l'échafaud se +dresse et par elle que le condamné sort pour aller +mourir.</p> + +<p>Toutes trois sont exhaussées sur trois marches +voûtées et garnies de lances de fer, pourvues +de guichets grillagés.</p> + +<p>Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles à +l'extérieur.</p> + +<p>On passe devant Newgate comme devant une +maison ordinaire.</p> + +<p>La prison fait angle avec une autre rue qui +porte son nom, Newgate street.</p> + +<p>C'est dans Newgate qu'est le collége Christ's +hospital.</p> + +<p>C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hôpital de +Saint-Barthélemy, dont l'amphithéâtre reçoit les +corps des suppliciés.</p> + +<p>Le jour où la potence se dresse, une heure +avant que le condamné monte sur l'échafaud, +deux cloches se font entendre et tintent un long +glas funèbre. L'une est celle de Saint-Barthélemy, +l'autre, celle de Christ's hospital.</p> + +<p>Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens +ont emporté le corps du supplicié.</p> + +<p>Comme en France, l'exécution est publique, +seulement la potence remplace la guillotine.</p> + +<p>Mais l'heure est la même. A cinq heures en +été, à sept en hiver.</p> + +<p>Dès la veille, le bruit de la lugubre cérémonie +circule dans le quartier.</p> + +<p>Les négociants qui ont leurs bureaux dans Old +Bailey disent alors à leurs employés et à leurs +commis:</p> + +<p>—Vous pourrez venir une heure plus tard, +demain.</p> + +<p>Le monde des affaires est matinal à Paris.</p> + +<p>A Londres, il l'est moins.</p> + +<p>Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir +ouvert.</p> + +<p>Donc, à dix heures, c'est-à-dire trois heures +après, le négociant d'Old Bailey qui arrive par +l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer, ne +trouve plus trace du drame épouvantable qu'il +aurait pu voir de sa fenêtre.</p> + +<p>A cinq heures et demie, bien avant le jour, +une escouade de policemen est arrivée dans +Old Bailey, escortant une charrette traînée par +des hommes, et chargée des bois de justice.</p> + +<p>Les policemen ont tendu des deux côtés de la +rue une grosse chaîne.</p> + +<p>C'est la barrière que le peuple ne doit pas +franchir. A six heures, à la lueur des torches, on +a dressé l'échafaud et les deux cloches ont commencé +à tinter. Alors le peuple est accouru.</p> + +<p>Fleuve humain, torrent de guenilles, il est +monté des bords de la Tamise, descendu des hauteurs +de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping, +demeurés ouverts toute la nuit, et des rues +sinistres de White Chapel, où chaque maison a +connaissance d'un supplicié.</p> + +<p>Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon +street, et Newgate street, et les abords +de Saint-Barthélemy, se perchant sur les toits, +s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant +sur les arbres.</p> + +<p>Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup +d'appelés, il y a peu d'élus.</p> + +<p>Les élus sont ceux qui arrivent les premiers.</p> + +<p>Cependant, personne ne se plaint.</p> + +<p>On n'entend pas un cri, pas un murmure.</p> + +<p>Ces flots de chair humaine sont plus silencieux +que les flots de la mer par des temps calmes.</p> + +<p>S'ils causent entre eux, c'est à voix basse.</p> + +<p>Un sur cent verra l'échafaud, un sur mille apercevra +le condamné.</p> + +<p>Qu'importe! Le plus rapproché du lieu du supplice +dira à son voisin ce qu'il voit; celui-ci le répétera +à ses voisins, et, à un quart de mille du +hideux spectacle, chacun en apprendra les détails.</p> + +<p>A sept heures arrivera le condamné.</p> + +<p>S'il est brave, il parlera au peuple.</p> + +<p>Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera +d'embrasser le prêtre, laissera le bonnet noir +couvrir sa tête et tomber sur ses épaules, puis la +trappe s'affaissera, et tout sera dit.</p> + +<p>A huit heures, les chirurgiens constateront la +mort, et le cadavre sera enlevé.</p> + +<p>Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les +chaînes seront enlevées, l'échafaud démoli, et, +lorsque le négociant et le banquier arriveront de +la campagne, ils se mettront tranquillement à la +besogne, comme si de rien n'était.</p> + +<p>Or, ce jour-là, avant-veille de la Christmas, +Old Bailey avait été témoin d'un semblable spectacle. +On avait pendu le matin un pauvre diable +de Français, condamné pour avoir assassiné la +femme qui partageait sa misère.</p> + +<p>Ivres de désespoir tous deux, sans vêtements +et sans pain, les deux malheureux avaient résolu +d'en finir avec la vie.</p> + +<p>Le Français avait tué sa maîtresse d'abord, +puis il avait tourné le coutelas fumant vers sa +propre poitrine, et sa main tremblante n'était +point parvenue à l'y enfoncer tout entier.</p> + +<p>Il avait survécu, la cour d'assises l'avait déclaré +assassin et condamné à être pendu.</p> + +<p>C'était le matin même que le malheureux +avait payé sa dette à la justice, et bien qu'il +fût près de dix heures et qu'il ne restât pas dans +Old Bailey la moindre trace de l'exécution, une +certaine animation régnait au seuil des magasins, +et les commis s'attroupaient et causaient +entre eux.</p> + +<p>La maison occupée par la maison de banque +Harris Johnson et Cie était surtout en rumeur.</p> + +<p>Cela tenait à une circonstance particulière.</p> + +<p>La maison Harris avait une succursale à Paris, +et le Français qu'on venait de pendre avait été +employé dans les bureaux de la maison de Londres, +il y avait environ un an.</p> + +<p>Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congédié +parce qu'il l'avait vu gris un dimanche.</p> + +<p>Or, M. Harris était un brave homme, au demeurant, +et en dépit de son puritanisme religieux, +il s'était repenti de sa dureté, lorsqu'il +avait appris la fin tragique de son ex-employé.</p> + +<p>Il avait même fait de nombreuses démarches, +huit jours auparavant, pour obtenir une commutation +de peine.</p> + +<p>Les commis qui, tous avaient connu le pauvre +Olivier, c'était le nom du supplicié, causaient +donc entre eux, et celui-là seul qui couchait dans +la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait +s'être mis à la fenêtre et avoir vu l'exécution dans +tous ses détails.</p> + +<p>—Alors, disait l'un, tu as bien vu?</p> + +<p>—J'ai vu la chose, répondait-il, comme je vous +vois.</p> + +<p>—A-t-il parlé?</p> + +<p>—Non, il a seulement embrassé le christ que +lui présentait le prêtre.</p> + +<p>—Un prêtre catholique?</p> + +<p>—Oui. L'abbé Samuel, un Irlandais.</p> + +<p>—Est-il mort avec courage?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Voici, le troisième depuis le jour de l'an, dit +un autre commis.</p> + +<p>—Et il y en a un quatrième qui attend.</p> + +<p>—Un condamné?</p> + +<p>—Oui. C'est un nommé Bulton. Il sera pendu +lundi prochain.</p> + +<p>—Et un cinquième qui va venir, dit un autre +commis. Il n'est pas jugé, mais c'est tout comme.</p> + +<p>C'est un Irlandais qui a assassiné un gardien de +Cold bath field.</p> + +<p>—Comment l'appelle-t-on?</p> + +<p>—John Colden.</p> + +<p>—Messieurs, dit une voix sévère au seuil des +bureaux, à l'ouvrage, s'il vous plaît!...</p> + +<p>Les commis rentrèrent précipitamment.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>La voix qui venait de se faire entendre était +celle de monsieur Morok.</p> + +<p>Monsieur Morok était le caissier principal de +la maison Harris Johnson et Cie.</p> + +<p>C'était un rude et terrible homme que monsieur +Morok.</p> + +<p>Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq +ans de maison de banque.</p> + +<p>A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire +dans les bureaux de la maison Harris, +au temps du grand-père du banquier actuel.</p> + +<p>Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues, +les dents jaunes et mal plantées, chauve +comme un genou, M. Morok ne savait +de la vie ordinaire que ce qui se rapporte directement +aux opérations de la banque.</p> + +<p>Pour lui, le monde était <i>un grand livre</i> immense +sur lequel les clients se divisaient en +deux catégories, les débiteurs et les créditeurs.</p> + +<p>Tout homme qui n'était pas en relations directes +ou indirectes avec la maison Harris, n'existait +pas.</p> + +<p>M. Morok était garçon, il avait horreur des +femmes et des enfants, et avait coutume de dire +que se mettre en famille était une opération +déplorable.</p> + +<p>Comme il ne s'était jamais amusé, il avait +horreur de ceux qui s'amusent.</p> + +<p>Le jour où M. Harris, homme de plaisir, +l'avait mis à la tête de la maison, avait été un +mauvais jour pour tous les employés. M. Morok +voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et +jour et qu'on touchât les appointements les plus +minimes.</p> + +<p>Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old +Bailey de plus méchante humeur que de coutume.</p> + +<p>—Je vous demande un peu, mon cher monsieur, +disait-il à monsieur Colmans, le teneur +de livres qui entra dans sa cage grillée, à l'ouverture +des bureaux, je vous demande un peu s'il +est raisonnable de nous faire un pareil esclandre +dans une rue où s'abritent tant de maisons sérieuses.</p> + +<p>Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je +trouve que la peine de mort est nécessaire; sans +cela on nous pillerait toutes nos caisses. Mais +est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old +Bailey?</p> + +<p>Toute la nuit, la foule qui circulait dans +Farringdon, où je demeure, m'a empêché de +dormir.</p> + +<p>Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête.</p> + +<p>Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à +son poste.</p> + +<p>—On ne peut pourtant pas pendre à minuit, +observa timidement le teneur de livres.</p> + +<p>—Mais on pourrait pendre ailleurs que dans +Old Bailey.</p> + +<p>—Et où cela, monsieur Morok?</p> + +<p>—Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par +exemple, ou dans un quartier quelconque du +West End où on n'a rien à faire.</p> + +<p>Mais ici, nous sommes des gens sérieux. +Outre que cela nous dérange, ces sortes de +spectacles sont d'un mauvais exemple pour les +jeunes gens.</p> + +<p>Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là +plantés devant la porte, au lieu de se mettre à la +besogne.</p> + +<p>Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok +avait fait entendre cette voix formidable +qui était venue troubler la conversation des +commis.</p> + +<p>Chacun avait regagné sa place dans les bureaux.</p> + +<p>Alors M. Morok était rentré dans sa cage et +avait procédé à l'ouverture de sa caisse, laquelle +avait quatre serrures également compliquées et +pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous +les huit jours.</p> + +<p>Le teneur de livres crut pouvoir continuer la +conversation:</p> + +<p>—Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, +dit-il.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Une exécution.</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Cependant il y a longtemps que les bureaux +de la maison sont ici.</p> + +<p>—Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six +que j'y suis.</p> + +<p>—Bon! fit le teneur de livres.</p> + +<p>—On pend en moyenne cinq fois par an; +c'est donc, depuis quarante-six ans, environ +deux cent trente pendaisons que j'aurais pu +voir.</p> + +<p>—Et jamais... vous n'avez eu ce courage?</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un +homme, c'est qu'il a mérité d'être pendu, et dès +lors tout cela m'est absolument égal.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas curieux?</p> + +<p>—Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais +voulu voir pendre, c'est que je trouve qu'il est ridicule +de pendre dans Old Bailey, et je ne veux +pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses +aldermen dans cette funeste habitude.</p> + +<p>—Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous +donc jamais entré à Newgate?</p> + +<p>—Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, +qui a des idées philanthropiques, à faire hausser +les épaules, a voulu que j'allasse voir ce misérable +Olivier.</p> + +<p>—Et vous y êtes allé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous avez dû éprouver une bien grande +émotion.</p> + +<p>—Moi, pas du tout.</p> + +<p>—Cependant nous l'avions tous connu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela fait?</p> + +<p>—Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate.</p> + +<p>—Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.</p> + +<p>—Et le cachot des condamnés à mort?...</p> + +<p>—Je ne me souviens plus comment c'était.</p> + +<p>Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se +mit à tailler sa plume.</p> + +<p>Le teneur de livres comprit que son supérieur +ne parlerait plus, et il retourna se planter debout +devant son pupitre.</p> + +<p>—Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait +M. Morok; que peut-il donc y avoir de curieux à +voir une prison dans laquelle est un homme qu'on +va pendre?</p> + +<p>Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au +grillage de la caisse.</p> + +<p>M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet supérieur.</p> + +<p>Il se trouva alors en présence d'un homme +qui portait des habits de voyage et qui lui +dit:</p> + +<p>—Parlez-vous français, monsieur?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit M. Morok, avec +un accent britannique. Qu'est-ce qu'il y a pour +votre service?</p> + +<p>—J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une +lettre de crédit sur votre maison.</p> + +<p>—De quelle maison?</p> + +<p>—De la maison Monteaux et Lunel, boulevard +Montmartre.</p> + +<p>M. Morok allongea la main.</p> + +<p>—Donnez, dit-il.</p> + +<p>—Je désirerais en outre, poursuivit le Français, +parler à M. Harris en personne.</p> + +<p>M. Morok répondit dédaigneusement:</p> + +<p>—M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne +reçoit pas aisément. Voyons votre lettre?</p> + +<p>La lettre de crédit était de deux cents livres.</p> + +<p>—Faites-moi un reçu au bas, dit M. Morok qui +chercha son livre de chèques.</p> + +<p>—Cependant, insista le Français, je vous +assure que j'ai besoin de parler à M. Harris.</p> + +<p>—Alors, écrivez-lui et demandez une audience: +peut-être vous recevra-t-il.</p> + +<p>—Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui +même.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>Et M. Morok détacha le chèque sur lequel il +avait inscrit la somme de deux cents livres et apposa +la signature de la maison.</p> + +<p>Le Français continua:</p> + +<p>—Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon +gouvernement.</p> + +<p>—Vous? fit dédaigneusement M. Morok.</p> + +<p>—Et comme je ne connais personne à Londres, +M. Harris, qui est alderman, me sera d'un grand +secours.</p> + +<p>—Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok, +croyez-vous donc que tous les gens qui ont un +crédit de deux cents livres chez nous?...</p> + +<p>—Pardon, dit le Français avec flegme. +Et il ouvrit son portefeuille.</p> + +<p>Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous +les yeux de M. Morok stupéfait.</p> + +<p>Cette feuille était une autre lettre de crédit.</p> + +<p>Il s'y trouvait inscrit le chiffre énorme de +quarante mille livres, c'est-à-dire un million de +francs, et la signature de la maison Rothschild, de +Paris, était au bas.</p> + +<p>M. Morok fit un pas en arrière, assujettit de +son mieux ses lunettes d'écaille et cria:</p> + +<p>—Jérémie! Jérémie!</p> + +<p>A ce nom, un jeune commis accourut.</p> + +<p>—Prenez un cab, Jérémie, dit M. Morok, courez +à Elgin Crescent, Nothing hill, chez M. Harris, et +priez-le de venir au plus vite.</p> + +<p>Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit +avec empressement au Français, qui souriait:</p> + +<p>—Mais donnez-vous donc la peine d'entrer, +monsieur.</p> + +<p>Et il se hâta d'avancer un fauteuil au voyageur.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson +et Cie avait sa maison particulière dans +Elgin Crescent, tout auprès de Kinsington Garden.</p> + +<p>C'est un des quartiers les plus éloignés et les +plus tranquilles du West End.</p> + +<p>Là, chacun a son habitation donnant sur un +square commun.</p> + +<p>Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce +d'aucune sorte.</p> + +<p>C'est un quartier moitié aristocratique, moitié +bourgeois, où les gens retenus au centre de la +ville tout le jour par les affaires, viennent retrouver +chaque soir la vie de famille et les joies +calmes du foyer.</p> + +<p>M. Harris avait une jeune femme, très-mondaine, +et qu'il conduisait au bal très-souvent.</p> + +<p>La nuit précédente encore, il avait assisté à +une fête splendide, qui ne s'était terminée qu'avec +les premiers rayons de l'aube.</p> + +<p>Donc, M. Harris dormait à peine depuis une +heure ou deux, lorsque le commis, expédié par +M. Morok, arriva.</p> + +<p>M. Morok ne dérangeait pas son patron deux +fois par an.</p> + +<p>Il avait, la haute main sur les affaires courantes, +et, pour qu'il envoyât chercher M. Harris, +il fallait une circonstance tout à fait extraordinaire.</p> + +<p>Un banquier français, arraché à son premier +sommeil, eût manifesté une vive mauvaise humeur.</p> + +<p>M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette +avec le plus grand calme, et, ayant donné l'ordre +qu'on introduisît le commis, il se borna à lui demander +s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait.</p> + +<p>A quoi le commis répondit qu'un étranger, un +Français, s'était présenté dans Old Bailey et demandait +instamment à le voir.</p> + +<p>—Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda +M. Harris.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Savez-vous le chiffre?</p> + +<p>—Quarante mille livres.</p> + +<p>L'explication était suffisante. Un homme qui +peut toucher à la minute quarante mille livres a +toujours le droit de déranger un banquier, même +quand ce dernier a passé la nuit au bal.</p> + +<p>M. Harris avait des chevaux, des voitures, et +ses équipages étaient remarqués à Hyde Park.</p> + +<p>Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.</p> + +<p>Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais, +il sauta dans le cab de son commis et s'assit +à côté de lui.</p> + +<p>Trois quarts d'heure après, il arrivait dans +Old Bailey.</p> + +<p>Le Français était toujours là, dans le bureau +de M. Morok qui avait cru de son devoir de remettre +du coke dans le poële et de présenter à +son hôte deux journaux français qui arrivaient à +l'adresse de M. Harris.</p> + +<p>M. Harris entra et regarda le Français avec ce +flegme dont les Anglais ne se départent jamais:</p> + +<p>Il lui adressa la parole en français:</p> + +<p>—Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à +votre service, monsieur.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le Français, je vous demande +mille pardons de vous avoir dérangé, mais +je suis porteur d'une lettre de vos correspondants +de Paris.</p> + +<p>Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille +et en tira une enveloppe qui portait le timbre +sec de la maison Harris et Johnson, de Paris, rue +de la Chaussée d'Antin, 67.</p> + +<p>—Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, +dit M. Harris, qui ouvrit une porte au fond du +bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer +son visiteur.</p> + +<p>Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre +de son correspondant et lut:</p> + +<p>«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, +chirurgien, chargé, par l'École de médecine de +Paris, de faire des études sur la strangulation. +M. Firmin Bellecombe est immensément riche, +et il emporte de Paris des traites de plusieurs +maisons. Vous ferez honneur à toutes celles +qu'il vous présentera.</p> + +<p>Nous comptons que vous vous mettrez complétement +à sa disposition pour tous les services +qu'il pourra vous demander.</p> + +<p>M. Firmin Bellecombe désire, notamment, +visiter les prisons, et surtout celle de Newgate. +Il veut, en outre, faire des expériences sur les +corps des suppliciés. Votre position d'alderman +vous permettra de lui donner toutes les facilités +à ce sujet.»</p> + +<p>Cette lettre était pressante, comme on le +voit.</p> + +<p>M. Harris, après l'avoir lue, regarda son visiteur.</p> + +<p>C'était un homme jeune encore, trente-huit ans +au plus, qui portait des favoris bruns, et avait +une physionomie intelligente.</p> + +<p>Son regard surtout avait quelque chose de +magnétique et d'impérieux qui frappa M. Harris.</p> + +<p>Le banquier lui dit:</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur. Que puis-je +faire pour vous être agréable?</p> + +<p>—Monsieur, répondit le Français, on a pendu +ce matin devant votre porte?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Le corps du supplicié a été transporté à +l'hôpital Saint-Barthélemy?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais c'est probable.</p> + +<p>—Je désirerais être mis en rapport avec le +chirurgien en chef de l'hôpital, et assister à la +dissection de ce corps. Que dois-je faire pour +cela?</p> + +<p>—Monsieur, répondit M. Barris, cela sera +facile du moment où vous aurez un mot d'introduction +du lord-maire.</p> + +<p>—Et... ce mot?...</p> + +<p>—Je vais m'empresser de vous le procurer.</p> + +<p>Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on +lui allât chercher un cab.</p> + +<p>—M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au +chirurgien.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, répondit celui-ci.</p> + +<p>M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses +gants, et le Français le suivit.</p> + +<p>La distance est courte d'Old Bailey à King's +street, le quartier dans lequel s'élève le Guild +hall, c'est-à-dire l'hôtel de ville de la Cité de +Londres.</p> + +<p>C'est là que le lord-maire a ses bureaux.</p> + +<p>Le Français resta dans le cab et M. Harris entra +dans l'édifice.</p> + +<p>Il en ressortit au bout d'un quart d'heure.</p> + +<p>Le lord mayor n'a rien à refuser à un alderman.</p> + +<p>M. Harris avait obtenu une carte d'entrée pour +Saint-Barthélemy et une pour Newgate.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il au Français, je vais avoir +l'honneur de vous conduire à Saint-Barthélemy. +C'est par là que vous voulez commencer, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit le chirurgien.</p> + +<p>Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que très-imparfaitement, +et M. Harris se montrait heureux +de pouvoir lui servir d'interprète.</p> + +<p>L'Anglais est froid, il est roide avec les étrangers. +Mais si ceux-ci lui sont présentés et recommandés, +le masque tombe, et alors il devient hospitalier +et serviable à l'excès.</p> + +<p>M. Harris considérait déjà le Français comme +son hôte, et il se croyait obligé de demeurer entièrement +à sa disposition.</p> + +<p>Arrivés à Saint-Barthélemy, M. Harris montra +sa carte et parlementa un moment avec le concierge.</p> + +<p>Puis, après les explications que celui-ci lui +donna, M. Harris se tourna vers le Français:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, le corps du supplicié n'a +point été transporté ici.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Il est resté à Newgate, où il sera inhumé.</p> + +<p>—Sans avoir été disséqué?</p> + +<p>—Les chirurgiens se sont bornés, pour obéir +à la loi, à lui faire deux incisions, l'une de haut en +bas, l'autre transversale, et ils ont renoncé à la +dissection.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Mais parce que probablement, comme c'est +demain Noël, ils ne veulent pas disséquer.</p> + +<p>—Ah! dit encore le Français. Mais pourrai-je +voir le corps?</p> + +<p>—Je l'espère, puisque nous avons une permission +pour entrer à Newgate.</p> + +<p>Et M. Harris et le chirurgien remontèrent dans +le cab qui était resté à la porte.</p> + +<p>En ce moment un homme vêtu d'un vieil habit +passa tout auprès et échangea un regard furtif +avec le Français.</p> + +<p>Cet homme n'était autre que Shoking.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + + +<p>Quelques minutes après, le cab de M. Harris +s'arrêtait devant Newgate, à la porte du milieu, +qui est celle du logement particulier du gouverneur.</p> + +<p>Newgate est la première prison de l'Angleterre.</p> + +<p>Le gouverneur titulaire est un colonel.</p> + +<p>C'est un haut personnage, qu'on ne voit que +dans les grandes occasions, et qui laisse le gros +de la besogne à un sous-gouverneur.</p> + +<p>Celui-ci se nomme sir Robert M...</p> + +<p>C'est un homme de cinquante ans, de robuste +apparence, aux cheveux blonds, à l'oeil bleu, au +visage perpétuellement souriant.</p> + +<p>Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche +duquel il y a un triple galon d'argent, et une casquette +ronde en cuir verni, dont la visière est pareillement +galonnée.</p> + +<p>Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate +depuis plus de vingt ans.</p> + +<p>Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la +lueur sinistre des torches qu'on allume pour dresser +l'échafaud, les lugubres apprêts de la toilette +des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature +essentiellement gaie.</p> + +<p>Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni +dont l'humeur est la plus charmante.</p> + +<p>C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa +prison à quelque noble étranger que le lord +mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate.</p> + +<p>Ce fut à lui que M. Harris s'adressa.</p> + +<p>Sir Robert M... regarda fort curieusement le +chirurgien français.</p> + +<p>Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit +aussitôt la main.</p> + +<p>Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate +plaisait à sir Robert M...</p> + +<p>La porte du milieu, celle du gouverneur, donne +sur un corridor; à droite est le greffe.</p> + +<p>Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef +à sa ceinture et à ouvrir une grille pour que, du +greffe, les visiteurs se trouvassent dans la geôle; +mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour +agir ainsi.</p> + +<p>—Faites le tour, dit-il à M. Harris.</p> + +<p>M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et +allèrent sonner à la première porte.</p> + +<p>On y arrive par un escalier de trois marches.</p> + +<p>La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée +de barres de fer en forme de lances, qui +arrivent jusqu'au cintre.</p> + +<p>Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était, +on s'en souvient, le nom que se donnait le +chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix +pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur +gauche et le logis du portier-consigne à leur +droite.</p> + +<p>En face d'eux était une autre porte, également +en fer, armée d'une énorme serrure et de trois +verrous, et si basse que M... Harris, qui était +grand, fut obligé de se baisser pour en franchir +le seuil, après que sir Robert M... l'eût ouverte. +Tous trois se trouvèrent alors dans un couloir +assez sombre, qui faisait tout le tour de la +prison.</p> + +<p>Sir Robert referma la porte et dit en souriant:</p> + +<p>—On ne ressort jamais par là.</p> + +<p>—Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?</p> + +<p>—Rarement. Pourtant il y a des exemples...</p> + +<p>Et le joyeux gouverneur continua à sourire.</p> + +<p>Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une +salle assez vaste, au milieu de laquelle était une +sorte de cage vitrée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout +alderman qu'il était, n'avait jamais visité la prison.</p> + +<p>—C'est le parloir des avocats, dit sir Robert +M...</p> + +<p>On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer +son avocat de l'autre; tous deux s'asseoient +vis-à-vis, auprès de cette table qui est au milieu.</p> + +<p>Puis on ferme cette porte.</p> + +<p>Deux gardiens se promènent autour de la cage; +ils voient tout ce que font le prisonnier et l'avocat; +mais ils ne peuvent rien entendre de ce qu'ils +disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte +la liberté de la défense.</p> + +<p>Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors +cellulaires.</p> + +<p>Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.</p> + +<p>Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son +lit et lisait, se leva, se tourna contre le mur et fit +le salut militaire.</p> + +<p>Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer +aux deux visiteurs la cellule dans tous ses détails, +depuis le lit de sangle qui s'accroche au mur, +jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au +prisonnier; depuis la tablette qui supporte ses +effets, son peigne, sa brosse et son éponge, jusqu'à +celle où il peut avoir une Bible et différents +livres autorisés par le gouverneur.</p> + +<p>Toutes les cellules ordinaires sont sur le même +modèle.</p> + +<p>M. Harris, qui servait d'interprète au Français, +car sir Robert M... ne parlait que sa langue maternelle, +exprima alors le désir de voir la salle de +correction, puis les cachots des condamnés à +mort.</p> + +<p>La salle de correction est une petite pièce qui +n'a rien de sinistre.</p> + +<p>Les murs sont blancs, et elle est éclairée par +trois croisées qui donnent sur le préau.</p> + +<p>Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, +un instrument, quelque chose enfin dont on ne +peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.</p> + +<p>C'est une manière de boîte en forme de pupitre, +surmontée d'une barre transversale qui lui +donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de +deux trous.</p> + +<p>Et comme le Français regardait ce singulier +meuble, sir Robert M... le prit par les épaules, +le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut les +chevilles prises dans le bas et les deux poignets +engagés dans la barre transversale.</p> + +<p>Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, +lui dit:</p> + +<p>—Quand vous retournerez dans votre pays, +vous pourrez dire que vous avez été <i>au block</i>. +C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous +sert à donner le fouet aux pick-pockets.</p> + +<p>Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra +M. Firmin Bellecombe, ajoutant:</p> + +<p>—Maintenant, je vais vous montrer le cachot.</p> + +<p>Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, +ce bon sir Robert M...</p> + +<p>Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un +corridor, ouvrit une porte, et le Français entra +dans une cellule plongée dans une obscurité profonde, +si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé +la porte, M. Harris et son compagnon, qui +se trouvaient à deux pas de distance, ne purent le +voir.</p> + +<p>Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:</p> + +<p>—En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, +j'ai le droit de laisser là trois jours et trois nuits, +au pain et à l'eau, un prisonnier insubordonné.</p> + +<p>Du cachot, on passa au préau.</p> + +<p>C'est une cour longue et étroite, entourée de +hautes murailles.</p> + +<p>Le Français examina longtemps cet endroit.</p> + +<p>—A quoi songez-vous? demanda sir Robert.</p> + +<p>—Je songe qu'il doit être difficile de s'évader +d'ici, répondit-il par l'entremise de M. Harris.</p> + +<p>Sir Robert haussa les épaules.</p> + +<p>—On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger +Lane, de Bath square, et même de la Tour +de Londres, au temps où c'était une prison; mais +de Newgate, jamais!</p> + +<p>Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer +dans un nouveau corridor sur lequel ouvraient +deux portes.</p> + +<p>C'étaient les cachots des condamnés à mort.</p> + +<p>L'une de ces portes était ouverte.</p> + +<p>M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un +pas en arrière.</p> + +<p>Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur +le lit.</p> + +<p>Auprès brûlait un cierge mortuaire.</p> + +<p>Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et +deux femmes priaient.</p> + +<p>Le cadavre était celui du malheureux supplicié.</p> + +<p>Les deux femmes étaient vêtues de longues robes +de laine et le visage couvert d'un voile noir.</p> + +<p>Les deux jeunes gens portaient le costume des +écoliers de Christ's hospital, les bas jaunes et la +soutane bleue, et ils avaient, selon l'ordonnance +du roi Edouard VI, la tête nue.</p> + +<p>Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne +pouvait voir son visage.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br> + + +<p>Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, +avait remarqué le mouvement répulsif de +M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre, vivement +rejeté en arrière.</p> + +<p>Il le prit par le bras et lui dit en souriant:</p> + +<p>—Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. +C'est ce pauvre Olivier, le Français qui +nous a dit adieu ce matin.</p> + +<p>Celui que la lettre de recommandation du correspondant +de M. Harris qualifiait de chirurgien, +était bravement entré dans la cellule.</p> + +<p>Mais M. Harris demeurait à la porte.</p> + +<p>—Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est +plus fort que moi, j'ai de la répugnance à me trouver +en présence d'un cadavre.</p> + +<p>—Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.</p> + +<p>—Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Il a été employé chez moi.</p> + +<p>Comme le front de M. Harris s'assombrissait de +plus en plus, sir Robert crut de son devoir de +distraire son visiteur:</p> + +<p>—Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux +femmes?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ce sont des ladies, des dames du plus grand +monde.</p> + +<p>—Ah! fit M. Harris d'un air distrait.</p> + +<p>Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait +plus le cadavre. Mais sir Robert M... continua:</p> + +<p>—Il y a à Londres et dans les principales villes +de la libre Angleterre, une institution fort respectable: +le club des <i>Dames des prisons</i>.</p> + +<p>Les dames des prisons, continua sir Robert, +se recrutent parmi les femmes de la haute société +pour la plupart; elles vont visiter les prisonniers, +elles prennent soin de leur famille, elles +veillent les morts.</p> + +<p>Chaque fois que nous avons une exécution, les +<i>Dames des prisons</i> se présentent la veille. Elles +sont deux, trois quelquefois. Elles ont le droit de +visiter le condamné, de demeurer seules avec lui +et de se charger des recommandations qu'il peut +avoir il faire à sa famille.</p> + +<p>—Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer +dans le cachot?</p> + +<p>—Avec d'autant plus de facilité que le condamné +est hors d'état de faire usage de ses +mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre.</p> + +<p>Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:</p> + +<p>—Elles sont couvertes d'un voile épais, et on +ne pourrait les reconnaître.</p> + +<p>Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens +ont renoncé à l'autopsie du corps, elles viennent +prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que le +soir, après le coucher du soleil.</p> + +<p>Le Français s'était, pendant ce temps, approché +du cadavre.</p> + +<p>Les deux femmes n'avaient point bougé.</p> + +<p>Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers +lui d'un air curieux.</p> + +<p>Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non +permis par les règlements, il avait soulevé la +partie du drap qui recouvrait la tête du cadavre, +et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de +l'effet produit par la strangulation.</p> + +<p>Le visage était tuméfié, la langue pendante et +enflée, le cou portait un cercle bleuâtre, et la +corde avait dû serrer fortement les chairs.</p> + +<p>—Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il; +cependant, il n'a dû mourir qu'au bout +de sept à huit minutes. John Colden résistera +davantage.</p> + +<p>Cette réflexion faite, le Français ressortit et +trouva dans le couloir sir Robert M..., qui continuait +à donner des explications à M. Harris.</p> + +<p>—Quant aux deux écoliers de Christ's hospital +que vous voyez-là, disait le sous-gouverneur, je +vais vous expliquer leur présence.</p> + +<p>—En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce +qu'ils viennent faire dans ce cachot.</p> + +<p>—Vous savez, reprit M. Robert, que le collège +a été fondé par le roi Edouard VI. Ce prince +qui mourut à l'âge de seize ans était, comme +vous savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi +Henri VIII. Jeanne Seymour avait été dame d'honneur +de la précédente reine, la malheureuse Anne +de Boleyn.</p> + +<p>—Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de +connaître l'histoire de son pays.</p> + +<p>—Jeanne avait élevé son fils dans le respect +et la vénération de cette princesse infortunée qui +avait porté sa tête sur le billot.</p> + +<p>Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et +créant en faveur des élèves qui y seraient admis +différents priviléges, lui imposa-t-il l'obligation +de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles, +en mémoire de la royale victime.</p> + +<p>A chaque exécution, on choisit le plus ancien +écolier et le plus nouveau, et tous deux viennent +passer quelques heures auprès du cadavre.</p> + +<p>Comme le chirurgien paraissait ne savoir que +très-imparfaitement l'anglais, M. Harris, un peu +revenu de son émotion, se fit un devoir de lui traduire +l'explication donnée par sir Robert M...</p> + +<p>Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot.</p> + +<p>—Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert; +je vais vous montrer un condamné à mort.</p> + +<p>—Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Depuis quand est-il condamné?</p> + +<p>—Depuis hier.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Bulton.</p> + +<p>—Qu'a-t-il fait?</p> + +<p>—C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier, +M. Thomas Elgin, dans Kilburn square.</p> + +<p>Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de +M. Harris.</p> + +<p>—Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête... +vous pourriez dire un usurier.</p> + +<p>Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la +serrure de la seconde porte qui ouvrait sur le +corridor.</p> + +<p>Alors des rugissements, qui n'avaient rien +d'humain parvinrent aux oreilles des visiteurs.</p> + +<p>Bulton, ce colosse au dur visage, était couché +sur son lit de camp.</p> + +<p>Il avait une ceinture autour du corps, et cette +ceinture lui attachait les bras par derrière.</p> + +<p>On lui avait pareillement mis des entraves aux +pieds.</p> + +<p>Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges, +criait qu'il ne voulait pas mourir.</p> + +<p>Le chirurgien le regarda.</p> + +<p>Soudain le bandit se tut.</p> + +<p>Cet homme qu'il voyait pour la première fois +exerçait sur lui tout à coup une véritable fascination.</p> + +<p>Sir Robert, qui était toujours de la plus belle +humeur, lui dit:</p> + +<p>—A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami? +vous ne serez pendu que le 2 janvier. Vous avez +sept jours pleins devant vous.</p> + +<p>—Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.</p> + +<p>—Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent +sir Robert. Vous n'avez pas le temps de +vous en apercevoir. Calcraff est un garçon habile. +Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le +Royaume-Uni. Il y mettra une adresse dont vous +serez satisfait.</p> + +<p>Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon +lui, dans le cachot, le sous-gouverneur fit un pas +de retraite.</p> + +<p>Alors le chirurgien regarda encore une fois +Bulton, et il lui fit un signe mystérieux.</p> + +<p>Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité +de Londres, tous ceux qui songeaient à l'Irlande.</p> + +<p>Et Bulton tressaillit et étouffa un cri.</p> + +<p>Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et +le chirurgien avait disparu.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br> + + +<p>Le Français, M. Harris et sir Robert M... regagnèrent +le préau.</p> + +<p>A l'autre extrémité est une porte qui ouvre sur +un étroit passage.</p> + +<p>Quand on a franchi cette porte, on se demande +quelle peut être la destination de cet endroit +bizarre.</p> + +<p>Il a dix pieds de large et trente pieds de long.</p> + +<p>Si vous levez la tête, vous voyez le ciel.</p> + +<p>Mais vous le voyez au travers d'un grillage +formé par des barres de fer énormes.</p> + +<p>Les voleurs de Londres ont, comme ceux de +Paris, leur argot pittoresque:</p> + +<p>Ils ont surnommé ce passage la <i>cage aux +oiseaux</i>.</p> + +<p>Au fond de ce passage est une autre porte, +toujours en chêne ferré, pourvue d'un guichet et +d'énormes verrous.</p> + +<p>Qu'est-ce que cette porte?</p> + +<p>Sir Robert M... était un metteur en scène +consciencieux.</p> + +<p>Il ne négligeait aucun détail.</p> + +<p>Lorsque les deux visiteurs furent entrés dans +la cage aux oiseaux, ils virent bien deux détenus +qui travaillaient à enlever une des dalles, +qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposées +sur la largeur du passage, ont une dimension de +dix pieds de long sur trois de large, mais ils n'y, +firent aucune attention, et ils continuèrent à +suivre sir Robert M..., qui ouvrit la porte du +fond.</p> + +<p>—Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur +en entrant.</p> + +<p>La cour d'assises ressemble à toutes les cours +de justice possibles, et n'offre rien de curieux.</p> + +<p>Sir Robert M... se contenta de montrer le +siége de l'attorney général, celui du juge et ceux +des jurés, le banc du solicitor et le banc des +prévenus.</p> + +<p>Puis se retournant vers M. Harris:</p> + +<p>—Si le prévenu est acquitté, dit-il, il sort par +cette autre porte que vous voyez là-bas.</p> + +<p>—Ah! fit M. Harris, et s'il est condamné?</p> + +<p>—Il fait en sens inverse le chemin que nous +avons parcouru.</p> + +<p>En même temps, sir Robert regagna la porte +de la cage aux oiseaux.</p> + +<p>Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout +à coup.</p> + +<p>Les deux détenus qui travaillaient sous la surveillance +d'un gardien venaient de soulever la +dalle et l'avaient dressée contre le mur.</p> + +<p>Puis ils s'étaient mis à creuser un trou, rejetant +la terre à droite et à gauche.</p> + +<p>—Que font ils donc là? demanda le banquier.</p> + +<p>Alors sir Robert qui montrait sa chère prison +comme on montrerait une lanterne magique aux +enfants, se reprit à sourire et dit:</p> + +<p>—Écoutez-moi bien.</p> + +<p>—Parlez, dit M. Harris.</p> + +<p>—En France, on condamne à mort; mais la +loi française, plus humaine que la nôtre, j'en +conviens, laisse le condamné dans l'incertitude +de l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui +permet d'espérer encore, soit sa grâce, soit une +commutation de peine, soit un événement quelconque +qui l'arrache à sa destinée.</p> + +<p>Chez nous, le prévenu apprend en même temps +que sa condamnation, le jour et l'heure de son +supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point gracié, +et quand il a repassé le seuil de cette porte, il +frisonne et se dit: c'est là!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit M. Harris.</p> + +<p>—Savez-vous ce que font ces hommes?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ils creusent une tombe, la tombe du Français +qu'on a pendu ce matin. Vous êtes dans le +cimetière des suppliciés.</p> + +<p>M. Harris jeta un cri.</p> + +<p>Quant au Français, il parut visiblement surpris +lui-même, et manifesta une grande émotion.</p> + +<p>Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire +aux lèvres, appuya sur la droite et posa un doigt +sur le mur.</p> + +<p>Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.</p> + +<p>—Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme. +Voilà Henriette Stameton qui a empoisonné sa +maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et +Drury un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise +Mary.</p> + +<p>M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner, +à mesure que, passant d'une dalle à l'autre, le +joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du +supplicié qu'il avait sous les pieds.</p> + +<p>Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait.</p> + +<p>—Voilà où on va mettre Olivier, dit sir +Robert.</p> + +<p>—Quand? demanda M. Harris.</p> + +<p>—A la nuit tombante.</p> + +<p>—Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez +donc au gouverneur quelques détails sur +la manière dont se fait l'inhumation.</p> + +<p>Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque +M. Harris lui eut transmis la question, il s'empressa +de répondre:</p> + +<p>—L'inhumation se fait très-simplement: on +a mis le cadavre dans un cercueil de chêne qu'on +a cloué ensuite.</p> + +<p>Le cercueil est descendu dans la fosse en +notre présence et en présence de deux gardiens, +car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici.</p> + +<p>Alors, un ministre presbytérien, si c'est un +Anglais, un prêtre catholique, si c'est un Français +ou un Irlandais, fait une courte prière un +bord de la fosse ouverte.</p> + +<p>Après quoi on rejette la terre sur la bière, on +replace la dalle, et avec un peu de plâtre et une +truelle, on la cimente.</p> + +<p>En même temps, le fossoyeur prend un ciseau +à froid et grave sur le mur, en face, la première +lettre du nom du supplicié.</p> + +<p>—Et c'est tout, dit M. Harris.</p> + +<p>—Ah! j'oubliais encore un détail.</p> + +<p>—Voyons?</p> + +<p>—Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure +de chaux et de potasse destiné à détruire +les chairs en un court espace de temps, de façon +à éviter la corruption du corps.</p> + +<p>—Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être +hors de ce lieu sinistre.</p> + +<p>Et ils sortirent tous trois de la cage aux +oiseaux.</p> + +<p>Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau +couloir et les visiteurs se trouvèrent au +seuil d'une salle qui n'était autre que la cuisine.</p> + +<p>Les fourneaux étaient allumés; une marmite +gigantesque chantait dessus, et les cuisiniers +paraissaient fort affairés. L'heure du repas approchait.</p> + +<p>Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne +blanc qui se trouvait en face de la cheminée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, +qui vit reluire tout à coup, cette armoire ouverte, +des cuivres, des aciers, et aperçut des courroies, +des sangles et des fouets.</p> + +<p>On aurait pu croire, à première vue, que c'était +l'armoire à sellerie d'un gentleman-rider et qu'elle +contenait des mors de bride, des étriers, des +étrivières, des gourmettes et des cravaches.</p> + +<p>Sir Robert répondit:</p> + +<p>—C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.</p> + +<p>Et il étala complaisamment et plus souriant que +jamais les fers qu'on met aux prisonniers insubordonnés, +et les courroies qui anéantissent le mouvement +et la volonté chez le condamné à mort, le +boulet qu'ils traînaient autrefois, des carcans d'un +autre âge qui servaient pour les expositions, les +fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles; +enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui +qui va monter sur l'échafaud et finalement la +corde et le crochet de la potence.</p> + +<p>Un amateur de curiosités et de chinoiseries +ne montre pas ses bibelots avec plus de grâce et +d'orgueil tout à la fois.</p> + +<p>—Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela +se trouve-t-il dans la cuisine?</p> + +<p>—Levez les yeux, dit sir Robert.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Voyez-vous ces quatre crochets dans le +mur, deux au-dessus de la porte que nous venons +de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez +vis-à-vis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A ces crochets, on suspend deux immenses +draps qui forment comme un corridor, au milieu +de la cuisine et vont d'une porte à l'autre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est un passage qu'on fait pour le condamné +à mort. C'est par là qu'il sort pour aller +mourir.</p> + +<p>—Ah! vraiment? dit le Français impassible, +tandis que M. Harris sentait ses cheveux se hérisser +et que le bon sous-gouverneur le regardait +avec son sourire jovial et paternel.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br> + + +<p>Il n'y avait plus rien à voir à Newgate, sauf +une chose: les masques en plâtre des derniers +suppliciés.</p> + +<p>Ces masques sont rangés sur une tablette à l'entrée +du greffe.</p> + +<p>Sir Robert se prêta à cette exhibition avec la +même complaisance.</p> + +<p>Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le +chirurgien français lui donna sa carte.</p> + +<p>Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux +visiteurs jusqu'à la porte principale.</p> + +<p>Au moment où il prenait congé d'eux, on +sonna.</p> + +<p>Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son +compagnon se trouvèrent alors en présence +d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux +pieds.</p> + +<p>C'était un prêtre catholique, le même qui avait +assisté, le matin, Olivier allant à l'échafaud, et +qui, maintenant, venait dire sur la tombe les +dernières prières.</p> + +<p>Ce prêtre, on l'a deviné déjà, c'était l'abbé +Samuel.</p> + +<p>Le Français et lui échangèrent un regard furtif.</p> + +<p>Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur +ni M. Harris.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et +le chirurgien respirèrent plus librement.</p> + +<p>—Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis +heureux de vous avoir été agréable.</p> + +<p>—Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, +monsieur, répliqua celui qui, pour M. Harris, +s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que +vous paraissez très-impressionnable.</p> + +<p>—Je le suis, en effet, et je vous avoue que la +vue de ce cadavre...</p> + +<p>—Le malheureux avait donc été votre employé?</p> + +<p>—Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dépendu +de moi pour l'arracher à sa destinée.</p> + +<p>Tout en causant, le banquier et son hôte +traversèrent Old Bailey et arrivèrent à la porte +de la maison occupée par les bureaux de M. Harris.</p> + +<p>Le chirurgien avait levé la tête vers les fenêtres +du premier étage.</p> + +<p>—Que regardez-vous? demanda le banquier.</p> + +<p>—Vos fenêtres, et je me dis qu'elles sont +tout à fait en face de l'endroit où se dresse l'échafaud.</p> + +<p>—Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle?</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>M. Harris eut un geste de répugnance.</p> + +<p>—Monsieur, reprit le Français, je ne suis pas +un curieux, mais un médecin qu'on a chargé +d'une mission scientifique. Je dois étudier le système +pénitentiaire de l'Angleterre, et les effets de +la peine de mort par la strangulation. Par conséquent, +il est probable que j'aurai de nouveau recours +à votre obligeance.</p> + +<p>—Je suis tout à votre service, répondit monsieur +Harris.</p> + +<p>—Je vous demanderai donc, quand il y aura +une exécution, de vouloir bien me donner une de +vos fenêtres.</p> + +<p>—Si cela peut vous être agréable, j'en serai +charmé, répondit M. Harris. Au reste, j'espère +avoir l'honneur de vous faire une visite et d'aller +vous prier à dîner pour le jour qui vous +plaira.</p> + +<p>Le Français s'inclina.</p> + +<p>—Où êtes vous descendu? continua M. Harris.</p> + +<p>—Panton hôtel, Panton street, Haymarkett, +répondit le Français.</p> + +<p>—Prenez-vous de l'argent? demanda encore +M. Harris.</p> + +<p>—Pas aujourd'hui; mais après Noël, j'aurai +recours à votre caisse.</p> + +<p>M. Harris tendit la main au Français et ils se +séparèrent.</p> + +<p>Celui-ci descendit Old Bailey jusqu'à Fleet +street et sauta dans un cab.</p> + +<p>Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais, +cette fois:</p> + +<p>—Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house +de master Wandstoon.</p> + +<p>Le cocher parut un peu étonné de voir un +homme décemment vêtu donner une pareille indication.</p> + +<p>Mais il ne fit aucune objection et rendit la +main à son cheval, qui descendit vers le pont de +Londres, tourna sur la gauche et se mit à côtoyer +les docks en prenant ensuite Saint-George +street.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, le Français arrivait +à la porte de ce public-house de sinistre +apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le +cabman, renonçant à noyer l'Irlandaise, avaient +bu un verre de gin.</p> + +<p>Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house.</p> + +<p>Il était assis tout près du comptoir dans lequel +trônait majestueusement M. Wandstoon.</p> + +<p>Cet homme, c'était Shoking.</p> + +<p>A la vue du Français, il se leva avec empressement.</p> + +<p>—Eh bien, maître? dit-il tout bas.</p> + +<p>Alors l'homme gris,—car on a deviné sans +doute que le prétendu chirurgien qui venait de +visiter Newgate avec tant de soin, n'était autre +que notre héros,—l'homme gris, disons-nous, +secoua la tête.</p> + +<p>—Son évasion est impossible, dit-il.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas +un gardien qui soit à nous. Il ne faut pas songer +à une fuite possible...</p> + +<p>—Alors, dit Shoking ému, John Colden +mourra?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Pourtant il sera condamné?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et comment le sauverez-vous?</p> + +<p>—C'est mon affaire, dit l'homme gris avec +calme.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous +donné rendez-vous ici?</p> + +<p>—Parce que l'abbé Samuel doit y venir.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Aussitôt que le supplicié de ce matin sera +inhumé.</p> + +<p>Tout cela avait été dit à voix basse et monsieur +Wandstoon, qui lisait le <i>Times</i> avec acharnement, +n'avait pu entendre un seul mot.</p> + +<p>—Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par +ici que demeure Calcraff.</p> + +<p>Ce nom fit tressaillir Shoking.</p> + +<p>—Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will +close square.</p> + +<p>—Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington +street.</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Puis après un moment de silence, Shoking +poursuivit;</p> + +<p>—Maître, je ne crois pas que vous ayez l'intention +de corrompre Calcraff; la chose est impossible.</p> + +<p>—Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant:</p> + +<p>—Certes, reprit Shoking, si la chose eût pu se +faire, la famille du médecin qu'il a pendu dernièrement, +n'y eût manqué. La femme du docteur +Sembrok a offert toute sa fortune.</p> + +<p>—Et Calcraff a refusé?</p> + +<p>—Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous +que fasse le bourreau? il voudrait sauver le patient +qu'il ne le pourrait pas.</p> + +<p>—Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant...</p> + +<p>—Cependant quoi?</p> + +<p>—Le bourreau peut faire son noeud de telle +façon que le condamné ne meure pas sur le coup.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai, +moi.</p> + +<p>—Oui, mais je vous le répète, Calcraff est incorruptible.</p> + +<p>—C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-être +pas.</p> + +<p>—Jefferies?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud?</p> + +<p>—Non, c'est Calcraff.</p> + +<p>—Alors, je ne comprends plus.</p> + +<p>L'homme gris ne sourcilla point.</p> + +<p>—Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure +dans Parmington street, à deux pas d'ici.</p> + +<p>—Bon, fit Shoking.</p> + +<p>—Suppose que Jefferies devienne bourreau...</p> + +<p>—A la place de Calcraff?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Mais Calcraff se porte bien.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Il n'est pas encore mort.</p> + +<p>—Mais il peut être malade.</p> + +<p>—Alors, dit Shoking, Votre Honneur se +trompe encore.</p> + +<p>Depuis que l'homme gris avait donné à Shoking +le titre de lord, Shoking ne croyait pas devoir +l'appeler décemment autrement que <i>Votre +Honneur</i>.</p> + +<p>Une politesse en vaut une autre.</p> + +<p>—Ah! je me trompe? fit l'homme gris.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Si Calcraff tombait malade, on ferait venir, +pour le remplacer, le bourreau de Manchester.</p> + +<p>—Tu as raison, mais...</p> + +<p>—Mais quoi? fit Shoking.</p> + +<p>—Pour faire venir le bourreau de Manchester, +il faut avoir le temps. Tu me diras que l'express-train +va vite et le télégraphe plus vite que l'un et +l'autre.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Mais il y a des maladies qui vont plus vite +encore.</p> + +<p>—Je ne comprends toujours pas, dit Shoking.</p> + +<p>—Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai. +Je meurs de soif pour le moment.</p> + +<p>Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler +et porta voluptueusement à ses lèvres la paille +qui devait lui servir à l'aspirer lentement.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br> + + +<p>Shoking avait vu faire à l'homme gris tant de +choses extraordinaires que rien ne l'étonnait plus.</p> + +<p>Néanmoins, comme c'était un esprit éminemment +pratique et réfléchi que maître Shoking, il +aimait à discuter toutes choses.</p> + +<p>L'homme gris aspira la moitié du sherry cobler +d'un trait; puis, regardant son interlocuteur:</p> + +<p>—Si tu étais moins intelligent que tu n'es, fit-il, +je m'empresserais de te dire que tout cela ne +te regarde pas et je me bornerais à faire de toi un +instrument.</p> + +<p>Mais comme tu es un garçon d'esprit, et que +je compte sur ta fidélité absolue.</p> + +<p>—Oh! pour cela, vous avez raison.</p> + +<p>—Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu +sois au courant de mes projets, au moins jusqu'à +un certain point.</p> + +<p>—Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne +fais bien que ce que je comprends.</p> + +<p>—Supposons donc, poursuivit l'homme gris, +que Jefferies est un garçon corruptible.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Et que Calcraff tombe malade subitement, +non pas la veille, non pas dans la nuit qui précédera +l'exécution, mais au moment même où il faudra +pendre John Colden.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Shoking.</p> + +<p>—Tu penses que l'échafaud dressé, la foule +accourue, la toilette du patient achevée et les fameux +draps de la cuisine tendus, il n'y aura pas +moyen de reculer.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai.</p> + +<p>—Jefferies sera donc chargé de la besogne et +fera le noeud comme je l'entendrai.</p> + +<p>—Allez, dit Shoking, je vous écoute, mais je +continue à ne pas comprendre. Comment voulez-vous +que Calcraff tombe subitement malade?</p> + +<p>—Tu vas voir. Il y avait jadis à Paris un exécuteur +des hautes oeuvres que chaque exécution +rendait malade huit jours d'avance. Aussi le jour +fatal arrivé, pour se donner du courage, buvait-il +force verres d'eau-de-vie et de rhum.</p> + +<p>—Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit +que du lait.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Et le lait ne grise pas.</p> + +<p>—Je m'arrangerai pour que la tasse de lait +qu'il boira le mette dans l'impossibilité de faire sa +besogne.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—C'est mon secret, passons. As-tu encore +une objection à me faire?</p> + +<p>—Ah! je crois bien, fit Shoking.</p> + +<p>—Voyons?</p> + +<p>—Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies +vendu à notre cause.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Il fait un noeud qui n'amène pas la mort instantanément. +Mais John Colden n'en est pas moins +pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps. +Et à moins que la corde ne casse.</p> + +<p>—Elle cassera, dit froidement l'homme gris.</p> + +<p>—Bon! mais je suppose que le patient tombe +à terre.</p> + +<p>—Fort bien.</p> + +<p>—On le relèvera et on l'accrochera de nouveau.</p> + +<p>—Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin +de te faire des confidences. Quand nous serons +arrivés au jour de l'exécution, tu verras de +quoi il s'agit.</p> + +<p>L'homme gris en était là des explications qu'il +voulait bien donner à Shoking, quand la porte du +public-house s'ouvrit de nouveau.</p> + +<p>Cette fois, ce fut l'abbé Samuel qui se montra +sur le seuil.</p> + +<p>Aussitôt l'homme gris se leva avec empressement +et courut à sa rencontre.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, lui dit-il, un homme de votre +caractère ne doit entrer dans un bouge comme +celui-ci que lorsque l'intérêt de la foi et celui de +ses ouailles le commandent. Sortons.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, dit le jeune prêtre.</p> + +<p>Shoking s'apprêtait à les suivre.</p> + +<p>Mais l'homme gris lui fit signe de rester à sa +place, ajoutant:</p> + +<p>—Je vais revenir.</p> + +<p>Old Gravel lane est une rue déserte tout le jour, +et ce n'est que la nuit, quand le Wapping s'éveille +et commence sa fangeuse orgie, que le peuple l'envahit +peu à peu.</p> + +<p>Le prêtre irlandais et l'homme gris se mirent à +se promener de long en large.</p> + +<p>—C'est fait, dit l'abbé Samuel, le malheureux +dort du dernier sommeil, comme dormira bientôt +Bulton... comme...</p> + +<p>Il s'arrêta frémissant.</p> + +<p>—Vous m'avez rencontré sortant de Newgate, +dit l'homme gris. J'ai visité la prison en détail, et +je me suis assuré qu'il était impossible de faire +évader un prisonnier.</p> + +<p>—Mon Dieu! fit l'abbé Samuel en pâlissant, +faudra-t-il donc laisser mourir notre frère?</p> + +<p>—Non, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Alors, que comptez-vous faire?</p> + +<p>—L'enlever.</p> + +<p>—Mais où?</p> + +<p>—Sur l'échafaud même.</p> + +<p>L'abbé Samuel regarda son interlocuteur.</p> + +<p>—Mais comment? fit-il.</p> + +<p>—Les quatre chefs fenians sont toujours à +Londres?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et ils vous obéiront aveuglément?</p> + +<p>—Oui, puisque je suis le chef suprême, en +attendant que l'enfant ait grandi.</p> + +<p>—Alors, dit l'homme gris, je réponds de la vie +de John Colden.</p> + +<p>Maintenant parlons d'autre chose.</p> + +<p>Le prêtre regarda son compagnon d'un air +surpris.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que +Jefferies était catholique?</p> + +<p>—Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son +triste emploi; mais c'est un catholique tiède. De +plus, il n'est point affilié, et on n'oserait le lui +proposer.</p> + +<p>—Mais il a une fille...</p> + +<p>—Une fille toujours malade et qui succombe +lentement à une maladie de poitrine. C'est même +là le côté intéressant de cet homme aux instincts +brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien +caché, que la pauvre fille le croit un honnête ouvrier +des docks.</p> + +<p>—Et vous allez la visiter quelquefois?</p> + +<p>—Oui, dit l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmèneriez-vous +avec vous?</p> + +<p>J'ai habité les Indes, et, bien que je ne sois pas +médecin de profession, je crois avoir apporté un +remède puissant contre la phtisie.</p> + +<p>Le jeune prêtre secoua la tête.</p> + +<p>—Hélas! dit-il, je crains que l'état de la malade +ne soit tellement avancé que tout remède ne soit +désormais inutile.</p> + +<p>—Qui sait?</p> + +<p>L'abbé Samuel réfléchit un instant.</p> + +<p>—Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien +l'offusque...</p> + +<p>—Il s'adoucira si je lui promets de guérir son +enfant.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'abbé Samuel, voulez-vous venir +voir la pauvre fille?</p> + +<p>—Tout de suite?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Allons, dit l'homme gris.</p> + +<p>Il rentra dans le public-house et dit à Shoking:</p> + +<p>—Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu +dans une heure, tu te feras servir à souper. +Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois revenu.</p> + +<p>—C'est bien, dit Shoking.</p> + +<p>Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel.</p> + +<p>Ils remontèrent Old Gravel lane.</p> + +<p>Parmington street est perpendiculaire à cette +dernière rue.</p> + +<p>C'est une des ruelles les plus tristes et les plus +misérables de Londres.</p> + +<p>On y rencontre des enfants qui marchent pieds +nus et des femmes déguenillées.</p> + +<p>Vers le milieu est un public-house, et dans ce +public-house s'assemblent une foule de marins, +d'ouvriers des docks et de brocanteurs.</p> + +<p>C'était précisément dans cette maison que logeaient +Jefferies et sa fille.</p> + +<p>La nuit était venue quand le prêtre et l'homme +gris y arrivèrent.</p> + +<p>Tout à coup le premier tressaillit et dit:</p> + +<p>—Le voilà!</p> + +<p>—Qui donc? demanda l'homme gris.</p> + +<p>—Jefferies. Le voyez-vous?... là!... assis à cette +porte?</p> + +<p>En effet, un homme était assis sur les marches +de la porte bâtarde.</p> + +<p>Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tête +dans ses deux mains.</p> + +<p>Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son +visage, et, sur ce visage, roulaient deux grosses +larmes silencieuses.</p> + +<p>Le prêtre s'approcha et lui mit une main sur +l'épaule.</p> + +<p>Le valet de Calcraff se leva tout d'une pièce et +murmura:</p> + +<p>—Ah! vous venez trop tard... je crois bien +que ma pauvre enfant va mourir...</p> + +<p>Et il regarda le prêtre d'un air affolé.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br> + + + +<p>Il n'y avait pas très-longtemps que Jefferies, le +valet du bourreau Calcraff, était venu loger dans +Parmington street, trois ou quatre années au +plus.</p> + +<p>Sa fille était déjà malade, alors, mais à peine +devinait-on sa souffrance.</p> + +<p>Le mal, dans sa première période, n'avait pas +encore pâli son visage, entouré ses grands yeux +bleus d'un cercle de bistre et donné à ses mains +la transparence de la cire.</p> + +<p>Pendant près de deux années, la misérable population +de Parmington street avait assisté jour +par jour, heure par heure, à la marche inexorable +et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre +créature et la courbant peu à peu vers la tombe.</p> + +<p>Le peuple a ses moments de férocité, mais il a +aussi ses jours de douceur et de bonté ineffables.</p> + +<p>La grande et pâle jeune fille qui cheminait lentement +vers la mort, un triste et doux sourire aux +lèvres, était devenue l'idole du quartier.</p> + +<p>Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies +plus triste et plus préoccupé que la veille, on le +pressait, on l'entourait, on lui demandait avec +anxiété comment se trouvait Jérémiah.</p> + +<p>C'était le nom de son enfant.</p> + +<p>Qu'était-ce que Jefferies?</p> + +<p>Pendant deux années personne ne l'avait su au +juste. Il disait travailler dans les docks, et cela +importait peu.</p> + +<p>D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait +qu'à ceux qui lui demandaient des nouvelles de +sa fille.</p> + +<p>Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house +qui occupait le rez-de-chaussée de la maison.</p> + +<p>On lui servait une pinte de porter ou de pale +ale, ou un grog au gin; il s'asseyait dans un coin, +buvait silencieusement, payait et s'en allait.</p> + +<p>On avait remarqué, cependant, qu'à certaines +époques Jefferies était plus triste et plus inquiet +que de coutume.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>Longtemps on l'avait ignoré.</p> + +<p>La vérité est que Jefferies tremblait, chaque +fois qu'il assistait Calcraff dans une exécution, +que quelque habitant de Parmington street ne se +trouvât parmi la foule avide du sinistre spectacle; +non pour lui, du reste, il bravait l'infamie avec la +triste philosophie des gens de sa profession, mais +pour son enfant...</p> + +<p>Jérémiah avait seize ans; il y en avait dix que +Jefferies était le valet de Calcraff, et la pauvre enfant +l'ignorait.</p> + +<p>Jefferies tremblait que sa fille ne vînt à l'apprendre, +et que cette horrible révélation ne la +tuât.</p> + +<p>Aussi, au lendemain de chaque exécution, Jefferies +se montrait-il moins que d'habitude, quittant +Parmington street dès le matin, n'y revenant que +le soir, avec la nuit et le brouillard.</p> + +<p>Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne à +pénétrer.</p> + +<p>La petite place d'Old Bailey est assez étroite +pour que la foule soit obligée de se tenir à distance.</p> + +<p>Jusque-là, aucun habitant de Parmington +street n'avait pu voir l'échafaud d'assez près pour +reconnaître dessus Jefferies.</p> + +<p>Hélas! la sinistre vérité s'était fait jour.</p> + +<p>Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs, +habitués de ce public-house fréquenté par Jefferies +avaient été favorisés par le sort.</p> + +<p>Partis du Wapping la veille d'une exécution, +vers onze heures, ils étaient arrivés dans Fleet +street, avec le premier flot de cette foule de curieux +qui devait grossir jusqu'au jour.</p> + +<p>Ils avaient été poussés jusque dans Old Bailey, +avaient pu se cramponner aux chaînes tendues +par les policemen et s'y tenir accrochés jusqu'au +moment de l'exécution.</p> + +<p>Alors tous deux avaient pu voir de près Calcraff +et son valet, c'est-à-dire Jefferies.</p> + +<p>Et lorsque le malheureux père de Jérémiah +était revenu le soir dans le public-house, on +s'était éloigné de lui avec horreur et on l'avait +montré du doigt.</p> + +<p>Il s'était mis à fondre en larmes, il s'était jeté +à genoux, il avait parlé de sa fille, jurant sur la +Bible qu'elle ignorait son triste métier.</p> + +<p>Et ces hommes grossiers avaient eu pitié du +père, à cause de l'enfant; et l'enfant n'avait rien +su, rien appris...</p> + +<p>Maintenant, dans Parmington street, on savait +que Jefferies était le valet de Calcraff, mais on aimait +la fille qui se mourait et on ne lui reprochait +plus sa hideuse profession.</p> + +<p>Or, ce soir-là, lorsque l'abbé Samuel et +l'homme gris, le voyant assis sur le seuil de sa +porte s'approchèrent de lui, Jefferies pleurait.</p> + +<p>—Ma fille va mourir, disait-il au prêtre catholique, +il est trop tard.</p> + +<p>En effet, quand Jefferies était revenu de +Newgate, le matin, après l'exécution du Français +Olivier, il avait trouvé sa fille couchée.</p> + +<p>Pâle, l'oeil fiévreux, les lèvres décolorées, elle +lui avait dit:</p> + +<p>—Ah! père, tu fais bien de revenir... pour me +dire adieu... j'ai lutté longtemps... mais le mal est +plus fort que moi... je n'ai plus même le courage +de me lever... père, père, je vais mourir...</p> + +<p>Il était resté là tout le jour, muet et sombre, au +chevet de son enfant, s'arrachant parfois les cheveux; +parfois se mettant à genoux et priant Dieu.</p> + +<p>Vers le soir, Jérémiah avait paru s'assoupir, +et la fièvre s'était calmée.</p> + +<p>Alors, à demi-fou, le pauvre père était sorti; +il s'était promené d'un pas inégal et saccadé dans +toutes les rues avoisinantes; puis il était remonté +et avait trouvé sa fille dormant, puis il était redescendu +ensuite.</p> + +<p>Cette fois, il s'était assis sur le seuil et s'était +mis à pleurer, et c'était là que l'abbé Samuel +l'avait trouvé.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit alors le jeune prêtre de +cette voix grave et douce qui pénétrait jusqu'au +fond de l'âme, Dieu est bon, et il ne faut jamais +désespérer de sa clémence. Où est votre fille?</p> + +<p>—Là haut. Elle dort...</p> + +<p>—Allons la voir, dit le prêtre.</p> + +<p>En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrêtèrent +sur l'homme gris et un geste d'étonnement et de +défiance s'en échappa.</p> + +<p>—Mon ami, dit l'homme gris, je suis médecin +et j'ai sauvé des gens que tous mes confrères +avaient condamnés.</p> + +<p>Jefferies jeta un cri.</p> + +<p>Puis il regarda l'homme gris avec une avidité +sauvage.</p> + +<p>—Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il.</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un +homme ordinaire! reprit Jefferies affolé.</p> + +<p>—Voyons votre fille, dit l'homme gris.</p> + +<p>Jefferies se leva:</p> + +<p>—Venez, dit-il.</p> + +<p>Et il s'enfonça d'un pas chancelant dans l'allée +noire et humide de la pauvre maison.</p> + +<p>—Je connais le chemin, dit l'abbé Samuel à +l'homme gris, prenez ma main.</p> + +<p>Alors tous trois, dans l'obscurité, gagnèrent +un escalier à marches usées.</p> + +<p>Jefferies et sa fille logeaient au troisième.</p> + +<p>A Londres, où les maisons sont basses, le troisième +est généralement le dernier étage, et c'est +là que vivent les pauvres gens.</p> + +<p>Le logis occupé par Jefferies et sa fille se composait +de deux pièces qui se commandaient.</p> + +<p>Le lit de la malade était dans la seconde.</p> + +<p>Une chandelle brûlait sur le poêle de faïence +éteint. Il faisait froid dans cette chambre et il s'en +exhalait de fétides émanations.</p> + +<p>La poitrinaire dormait toujours.</p> + +<p>L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du +lit sur la pointe des pieds et se mit à examiner +attentivement cette figure angélique qui avait déjà +le calme auguste de la mort.</p> + +<p>En ce moment le visage de l'homme gris, et +son regard et son attitude exprimèrent si bien +l'autorité de l'homme de science, que le pauvre +père et le prêtre suspendirent leur âme à ses lèvres +entr'ouvertes.</p> + + + + + + + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br> + + +<p>L'homme gris ne se pressait pas de parler.</p> + +<p>Il avait approché la chandelle tout près du +visage de la malade et il semblait étudier avec +une attention pleine de ténacité cette couleur de +peau qui tenait le milieu entre le blanc céreux et +la stéarine, et qui est bien la couleur de ceux que +mine la phthisie.</p> + +<p>Puis il se pencha tout près, collant presque +son oreille à la poitrine de la jeune fille toujours +endormie, et il écouta sa respiration haletante et +saccadée.</p> + +<p>Enfin il releva la tête et dit:</p> + +<p>—Le mal est très-avancé, mais il n'est pas +encore à cette limite extrême où tout remède est +impuissant, tout secours inutile.</p> + +<p>—Vrai! s'écria l'abbé Samuel en regardant +l'homme gris d'un air de doute.</p> + +<p>—On peut la sauver, répondit celui-ci.</p> + +<p>Quant à Jefferies, il était tombé à genoux devant +l'homme gris:</p> + +<p>—Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et +je vous bénirai, sauvez-la et je serai votre esclave...</p> + +<p>Et le malheureux pleurait et priait tout à la +fois, se tordant les mains et se traînant aux pieds +de cet homme qui venait de déclarer que rien +n'était désespéré.</p> + +<p>Cette lumière, ces éclats de voix finirent par +éveiller la malade.</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'étonnement, +presque d'effroi, en voyant un inconnu à +son chevet.</p> + +<p>Mais alors l'abbé Samuel s'avança et lui dit:</p> + +<p>—Comment allez-vous, mon enfant?</p> + +<p>Elle le reconnut et un pâle sourire vint à ses +lèvres.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur l'abbé? fit-elle, +vous êtes bien bon d'être venu me voir.</p> + +<p>Son père, toujours à genoux, se tenait à l'écart +dans l'ombre.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, poursuivit Jérémiah +qui ne vit pas Jefferies tout de suite, bien bon +d'être venu me voir, monsieur l'abbé... d'autant +plus que... c'est peut-être... la dernière fois... Et +elle souriait encore, en parlant de sa fin prochaine.</p> + +<p>—Mon enfant, répondit l'abbé Samuel, monsieur +que voilà, et qui est médecin...</p> + +<p>A ces mots, Jérémiah fixa sur l'homme gris +son regard ardent et fiévreux; mais le sourire +n'abandonna point ses lèvres.</p> + +<p>—Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que +je vais mourir.</p> + +<p>Soudain Jérémiah entendit un sanglot au pied +de son lit.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! fit-elle, mon père était là! +pardonne-moi... père, pardonne-moi...</p> + +<p>—Mon enfant, continua l'abbé Samuel en prenant +dans les siennes, cette main longue et diaphane +que Jérémiah laissait pendre hors du lit, +mon enfant, vous vous trompez... monsieur, qui +est médecin, vous dis-je, affirme qu'on peut vous +guérir.</p> + +<p>—Oh! fit-elle d'un air de doute.</p> + +<p>L'homme gris regardait autour de lui.</p> + +<p>—Vous êtes mal ici, dit-il enfin.</p> + +<p>Et s'adressant à Jefferies:</p> + +<p>—Cette chambre est insalubre et le voisinage +des docks empoisonne l'air que vous respirez. +Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Si je le veux! s'écria le pauvre père.</p> + +<p>—Eh bien! il faut m'obéir.</p> + +<p>—Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies.</p> + +<p>—Il faut faire transporter votre fille, dès demain, +dans une maison, que je vous indiquerai, +et où je la visiterai tous les jours.</p> + +<p>L'abbé Samuel dit à son tour:</p> + +<p>—Peut-être n'avez-vous pas d'argent, mon +pauvre Jefferies? Mais il ne faut pas vous inquiéter +de cela. Monsieur est non-seulement un médecin +savant, c'est encore un homme riche et +bienfaisant, qui ne reculera devant aucun sacrifice +pour sauver votre enfant.</p> + +<p>Jefferies baisait les mains du prêtre, comme +il avait baisé celles de l'homme gris.</p> + +<p>Celui-ci ajouta:</p> + +<p>—Je vais vous envoyer tout à l'heure une +potion que ferez prendre à votre fille. Cette potion +calmera la fièvre, lui procurera un sommeil +tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez +de force pour se lever.</p> + +<p>Jefferies écoutait avec une sorte d'extase.</p> + +<p>Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait +presque aussitôt sur ceux auxquels il adressait la +parole, agissait déjà sur le grossier valet de +Calcraff.</p> + +<p>—L'homme qui vous apportera cette potion, +continua-t-il, est un homme à mon service et qui +m'est tout dévoué. Il reviendra demain avec une +voiture et il vous emmènera, vous et votre fille, +dans une maison où je crois que pourrai la guérir.</p> + +<p>En même temps il mit un petit rouleau d'or sur +le poêle, fit un signe d'adieu à la poitrinaire qui +se demandait si les anges du bon Dieu n'avaient +pas pris forme humaine pour la venir visiter, et +il sortit en pressant la main du pauvre Jefferies, +qui continuait à pleurer, mais de joie, maintenant +qu'on lui promettait que sa fille vivrait.</p> + +<p>L'abbé Samuel le suivit.</p> + +<p>Quand ils furent dehors, ce dernier regarda +l'homme gris et lui dit:</p> + +<p>—Vraiment, vous croyez qu'on peut encore +sauver cette jeune fille?</p> + +<p>—Oui, en disposant des moyens que je vais +employer, ce que très-peu de personnes pourraient +faire.</p> + +<p>—Et... ces moyens?</p> + +<p>—Je ferai transporter Jérémiah à Hampsteadt.</p> + +<p>—Dans la maison où est venu le major Waterley?</p> + +<p>—Précisément. Il ne faut guère que l'espace +d'une nuit pour préparer la chambre que je lui +destine.</p> + +<p>—Comment! la préparer? fit le prêtre surpris.</p> + +<p>—N'avez-vous pas entendu dire que les médecins +employaient le goudron pour les maladies +de poitrine?</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Eh bien! je vais faire enduire de goudron le +plafond, les murs et les portes de la chambre +qu'elle habitera.</p> + +<p>—Ah! je commence à comprendre.</p> + +<p>—Pas encore, dit en souriant l'homme gris. +En l'état actuel, le mal de Jérémiah est trop +avancé pour que le goudron suffise.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Mais... attendez. Il y a dans l'Amérique du +Sud, au Paragon, à deux cents milles des côtes, sur +les bords de la rivière Parana, une vallée longue +de six lieues et large de deux qu'on appelle +Hapna.</p> + +<p>Cette vallée jouit d'une température assez semblable +à celle de Nice ou des îles d'Hyères.</p> + +<p>Les Américains du Sud attaqués d'une maladie +de poitrine s'y rendent par milliers.</p> + +<p>Là, sans remède aucun, et si avancé que soit le +mal, ils se guérissent en peu de temps.</p> + +<p>Est-ce l'influence du climat?</p> + +<p>Ils le croient tous, mais ils se trompent.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abbé Samuel.</p> + +<p>—La vallée renferme en abondance une espèce +particulière de pin résineux qui charge l'atmosphère +d'émanations bienfaisantes; et ces émanations +guérissent.</p> + +<p>—Mais, observa l'abbé Samuel, je ne sais +encore où vous voulez en venir.</p> + +<p>—J'ai analysé chimiquement la résine de ces +pins, dans un voyage que j'ai fait à Hapna, et je +connais maintenant sa composition.</p> + +<p>De même qu'on peut fabriquer de l'air et des +eaux minérales, je puis fabriquer une résine en +tout semblable à celle dont je vous parle, et la +mélanger à cet enduit de goudron que j'appliquerai +sur les murs.</p> + +<p>Puis, à l'aide d'un calorifère et d'un thermomètre, +nous entretiendrons dans la chambre une +atmosphère égale à celle de la vallée de Hapna.</p> + +<p>Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant, +c'est bien simple.</p> + +<p>L'abbé Samuel le regardait avec un étonnement +mêlé d'admiration.</p> + +<p>Ils étaient, tout en causant, revenus dans Old +Gravel lane; mais, au lieu de rejoindre Shoking, +ils remontèrent jusqu'à Saint-George street et +entrèrent dans la boutique d'un <i>chemist dispensary</i>, +c'est-à-dire d'un pharmacien.</p> + +<p>Là, l'homme gris fit préparer la potion; puis +il dit à l'abbé Samuel:</p> + +<p>—Maintenant, je vais envoyer Shoking chez +Jefferies, et vous reconduire ensuite à Saint-Gilles.</p> + +<p>Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane, +ouvrit la porte du public-house de Master Wandstone +et appela Shoking qui buvait philosophiquement +son troisième verre de grog au gin.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + + +<p>Shoking s'empressa de payer sa dépense et de +sortir.</p> + +<p>L'homme gris lui remit la fiole contenant la +potion.</p> + +<p>—Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington +street.</p> + +<p>—Chez Jefferies?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Shoking fit une légère grimace.</p> + +<p>—As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda +l'homme gris en souriant.</p> + +<p>—Dame! répondit naïvement Shoking, cela +pourrait bien me porter malheur.</p> + +<p>—Imbécile!</p> + +<p>—Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez +pas à la hache.»</p> + +<p>—C'est pour les nobles et les gentlemen, ce +proverbe-là, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Oui, mais voici le proverbe des petites gens: +«Ne touchez pas à la corde.»</p> + +<p>—Eh bien! la corde et Jefferies font deux.</p> + +<p>—N'est-ce pas Jefferies qui la prépare?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, c'est bien à peu près la même chose.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit en souriant l'homme +gris, Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir +tenir compte de tes répugnances et avoir sous la +main quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai +personne, et il ne s'agit, après tout, que de +prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies, +et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est +le médecin qui a promis de vous sauver qui +m'envoie.</p> + +<p>—Donnez alors, dit Shoking en souriant.</p> + +<p>—Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, +comme il faut que toute peine ait sa récompense, +je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même +cette vie de gentleman pour laquelle tu es né +très-certainement.</p> + +<p>Shoking tressaillit.</p> + +<p>—Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme +gris.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Et tu reprends ton nom et ton titre.</p> + +<p>—C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion, +que je redeviens lord Vilmot?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Shoking s'était emparé de la bouteille et ne +faisait plus aucune difficulté pour aller chez le +valet de Calcraff.</p> + +<p>L'homme gris ajouta:</p> + +<p>—Quand tu te seras acquitté de cette mission, +tu monteras dans un cab et tu iras m'attendre à +Hampsteadt, dans <i>ta maison</i>.</p> + +<p>Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon +Shoking. Cependant, comme il allait s'éloigner, +un scrupule s'empara de lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.</p> + +<p>—Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque +je m'éveillerai pour tout de bon de ce beau +rêve de grandeur, le réveil sera dur?</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Lord Vilmot aura de la peine à redevenir +Shoking.</p> + +<p>—Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en +riant, il n'y a que la reine qui puisse créer des +baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à +ton endroit, je ne m'y opposerai pas.</p> + +<p>Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre +une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—La maison te restera et tu pourras y finir +tes jours.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—Je ne reprends jamais ce que j'ai donné.</p> + +<p>Shoking était naïf à ses heures:</p> + +<p>—Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?</p> + +<p>—L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte +pas toujours malheur de s'en aller chez le valet +de Calcraff.</p> + +<p>Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à +la main, il s'élança vers Parmington street.</p> + +<p>Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui +était monté dans un cab et attendait au coin de +Saint-George street.</p> + +<p>Le prêtre était devenu pensif.</p> + +<p>—Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis +que l'homme gris prenait place à côté de lui et +indiquait au cocher comme but de la course, la +place des Sept-Quadrants.</p> + +<p>—Non, en vérité, dit celui-ci.</p> + +<p>—Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine +d'hommes comme vous au service de sa cause, +elle triompherait en moins d'une année.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris +d'une voix grave et triste, les hommes dévoués à +l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des +milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à +ce jour, c'était un chef mystérieux, un homme +qui aurait acquis en des luttes sombres et terribles +une expérience et une audace qui triomphent +de tout. J'avais cela, et je suis venu à vous.</p> + +<p>Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer, +j'entrerai; là où le chrétien n'ose frapper, je +frapperai! et au lendemain de la victoire, je disparaîtrai, +car je ne suis pas digne de rester à votre +droite.</p> + +<p>—Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la +main avec expansion, ne parlez point ainsi.</p> + +<p>—Vous ne savez rien de mon passé, dit-il +d'une voix sourde.</p> + +<p>Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche, +et le prêtre respecta ce silence.</p> + +<p>Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais, +derrière Saint-Gilles.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris, +tandis que le cab s'arrêtait, rappelez-vous que je +compte sur les quatre chefs?</p> + +<p>—Vous pouvez y compter, dit le prêtre.</p> + +<p>—Sans cela je ne réponds pas de la vie de +John Colden.</p> + +<p>—Et s'ils vous obéissent de point en point?...</p> + +<p>—Je sauverai John Colden.</p> + +<p>—Quand dois-je les réunir?</p> + +<p>—L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant.</p> + +<p>Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea +à pied vers son église.</p> + +<p>L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus +de sa tête et le cocher se baissa.</p> + +<p>—Mène-moi dans Régent' street, au coin de +Piccadilly, lui dit-il.</p> + +<p>Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté +du café de la Régence.</p> + +<p>De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné, +le trajet était court.</p> + +<p>Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme +gris entra dans la boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, +car à Londres, tous ces commerces-là +se réunissent volontiers en un seul.</p> + +<p>Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits +et des mieux assortis de Londres.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je +suis médecin.</p> + +<p>En même temps, il lui exhiba un diplôme bien +en règle.</p> + +<p>Le chimiste s'inclina.</p> + +<p>—Je suis le médecin d'une grande famille +qui ne reculera devant aucun sacrifice pour conserver +à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est +vous dire que les services que j'attends de vous +seront libéralement payés.</p> + +<p>Le chimiste s'inclina plus bas encore que la +première fois.</p> + +<p>—Il faut que vous mettiez à ma disposition +pour ce soir même un <i>préparateur</i>.</p> + +<p>—Je vous donnerai mon premier élève, répondit +le chimiste.</p> + +<p>—Et que vous m'envoyiez les drogues et les +substances suivantes.</p> + +<p>En même temps l'homme gris prit une plume +et du papier sur le comptoir et écrivit une longue +ordonnance.</p> + +<p>Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher +de témoigner son étonnement.</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments +pour un régiment tout entier.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Ainsi je vois un baril de goudron...</p> + +<p>—Oui, monsieur; je vais faire une expérience +sur le succès de laquelle je compte fort.</p> + +<p>En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille +et en tira deux billets de vingt livres +qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:</p> + +<p>—Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste +préparateur, ce soir, avant dix heures, à +Hampsteadt, Heath mount, n° 22.</p> + +<p>Le chimiste prit les quarante livres et salua +avec considération un médecin qui faisait de semblables +avances à ses malades.</p> + +<p>L'argent produira toujours son petit effet, même +sur un apothicaire.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br> + + +<p>—Ma parole d'honneur! se disait Shoking, +douze heures après, je crois que tout ce qui m'advient +n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me +pincer pour m'assurer que je ne dors pas, +c'est plus fort que moi. Cela ne doit pas être arrivé.</p> + +<p>Shoking se disait tout cela en se regardant avec +une complaisance inquiète dans la grande glace +à pivot de ce cabinet de toilette où, quelques jours +auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé, +habillé comme un parfait gentleman et salué +du titre de lord.</p> + +<p>Il se disait cela, parce que même aventure venait +de lui advenir.</p> + +<p>Il était rentré la veille au soir et avait trouvé +l'homme gris causant avec Jenny l'Irlandaise et +Suzannah dans le petit salon du rez-de-chaussée.</p> + +<p>Mais l'enfant n'y était plus.</p> + +<p>Il était entré, le matin même, au collège de +Christ's hospital, et désormais il était à l'abri des +représailles de la justice. La soutane bleue et les +bas violets le rendaient inviolable.</p> + +<p>Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément +résignée à une séparation, que cette séparation +ne devait pas durer plus d'un jour ou +deux.</p> + +<p>L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire +admettre à Christ's hospital comme attachée à la +lingerie.</p> + +<p>Donc, ces trois personnes causaient lorsque +Shoking était arrivé.</p> + +<p>Il s'était mis à table avec elles et avait soupé +de bon appétit, après, toutefois, avoir rendu +compte de sa mission.</p> + +<p>Puis l'homme gris lui avait dit:</p> + +<p>—Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin +de toi demain matin.</p> + +<p>Le même valet de chambre, qui avait si bien +donné du <i>lord</i> en plein visage au bon Shoking, +l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à sa +chambre à coucher.</p> + +<p>Shoking était pourtant de nouveau misérablement +vêtu, et il n'avait pu s'empêcher de dire au +superbe laquais galonné que l'homme gris attachait +ainsi à sa personne:</p> + +<p>—Comment peux-tu m'appeler mylord, en me +voyant ainsi accoutré?</p> + +<p>Mais le valet avait répondu en souriant:</p> + +<p>—Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, +et que, dans un but de philanthropie, elle +parcourt les quartiers populeux de Londres, où +elle fait beaucoup de bien.</p> + +<p>Et Shoking avait eu beau protester, le valet de +chambre avait tenu à son opinion.</p> + +<p>Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi +comme au bon temps où il couchait sous les +voûtes d'Adelphi.</p> + +<p>Le lendemain matin, le valet de chambre était +venu l'éveiller.</p> + +<p>—Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il +dit.</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami +de Votre Seigneurie a besoin d'elle.</p> + +<p>Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme +gris.</p> + +<p>L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre +qu'on éveillât Shoking dès le point du jour.</p> + +<p>Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, +faire sa barbe; il passa une chemise de +toile fine et revêtit un bizarre costume du matin, +consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon +de couleurs claires, ce que les Anglais appellent +une <i>suite</i>.</p> + +<p>Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui +tendit un chapeau gris et des gants de peau de +daim et lui dit:</p> + +<p>—L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie +qui fait suite au corridor.</p> + +<p>Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le +chemin qu'on lui indiquait, et il fut pris tout +coup à la gorge par une forte odeur de goudron.</p> + +<p>—Viens donc par ici! lui cria une voix.</p> + +<p>Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre +située à l'extrémité de la galerie.</p> + +<p>Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il +s'offrait même à Shoking dans un négligé que le +nouveau lord blâma <i>in petto</i>.</p> + +<p>L'homme gris, en pantoufles et en manches de +chemise, les bras retroussés au-dessus du coude, +avait les mains enduites d'une sorte de mastic +rougeâtre!</p> + +<p>—Bon! dit Shoking, encore des choses +étranges!</p> + +<p>—Entre donc.</p> + +<p>Shoking entra et se trouva dans une chambre +dont les murs disparaissaient sous une épaisse +couche de goudron.</p> + +<p>Au milieu il y avait des objets bizarres, des +cornues, des vases, un alambic, un creuset, tout +un appareil de laboratoire de chimie.</p> + +<p>Shoking vit encore un jeune homme qui portait +suspendu à son cou un tablier bleu.</p> + +<p>C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste +de Régent' street.</p> + +<p>—Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.</p> + +<p>—Certainement, fit Shoking.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je ne me suis pas couché.</p> + +<p>—Est-ce que c'était pour barioler ainsi les +murs de cette chambre? demanda le nouveau +lord avec une pointe d'ironie.</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Drôle de peinture, dans tous les cas.</p> + +<p>—C'est possible, mais j'en attends de beaux +résultats. Viens, je vais te conduire à ta voiture.</p> + +<p>—Ma voiture?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>Et l'homme gris s'essuya les mains et passa +son bras sous celui du gentleman Shoking.</p> + +<p>—Que penses-tu de la petite que tu as vue +hier? lui dit-il.</p> + +<p>—La fille de Jefferies?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre.</p> + +<p>—Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta +voiture.</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Tu l'amèneras ici.</p> + +<p>—Fort bien.</p> + +<p>—Et quand elle aura couché dans cette +chambre, dont tu te moques, l'espace d'un mois +environ, elle se portera aussi bien que toi et +moi.</p> + +<p>—Est-ce possible!</p> + +<p>—Avec moi tout est possible, mon ami.</p> + +<p>Shoking n'était pas au bout de ses étonnements.</p> + +<p>A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse +attelé de deux chevaux magnifiques.</p> + +<p>Un cocher poudré était sur le siége, deux laquais +en bas de soie se tenaient derrière, suspendus +aux étrivières.</p> + +<p>—Comment! balbutia Shoking, c'est là ma +voiture?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et je vais monter dedans?</p> + +<p>—Dame! à moins que tu ne te veuilles t'asseoir +sur le siége.</p> + +<p>—Et dans cette voiture, je vais aller chercher +la fille de Jefferies?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, ils me reconnaîtront.</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—Et puis, j'étais vêtu comme je le suis ordinairement +comme un pauvre diable qui...</p> + +<p>—Tu étais vêtu, interrompit l'homme gris, +comme un grand seigneur excentrique qui se déguise +pour faire du bien.</p> + +<p>En même temps, il abaissa le marchepied devant +Shoking qui hésitait encore.</p> + +<p>—Mais, maître, dit encore celui-ci, croyez-vous +que Jefferies consentira à se séparer de sa +fille?</p> + +<p>—Tu lui diras qu'il peut la suivre.</p> + +<p>—Et je l'amènerai ici?</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>Sur ce mot, l'homme gris ferma la portière et +fit un signe au cocher, qui rendit la main à ses +trotteurs.</p> + +<p>—C'est égal! murmura Shoking, tandis que +le carrosse descendait Heath mount avec la rapidité +de l'éclair, celui qui me pincerait assez fort +pour m'éveiller, me rendrait un fameux service.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> +<br> + + +<p>Jamais, peut-être, on n'avait vu semblable spectacle +dans le Wapping.</p> + +<p>Londres qui se divise en plusieurs paroisses, +au point de vue administratif, n'est réellement +composé que de deux quartiers bien distincts, le +West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est.</p> + +<p>A l'est, le Londres commerçant, laborieux, les +docks, les bassins gigantesques où les Indes et le +monde entier versent nuit et jour leurs richesses +et leurs produits.</p> + +<p>A l'est encore, les quartiers misérables, les enfants +demi-nus, les femmes en haillons, les mendiants +grouillant au seuil des portes, les maisons +noires et humides, les tavernes où la débauche et +la misère boivent de compagnie.</p> + +<p>A l'ouest, dans le West-End, les palais, les édifices, +les rues larges et bien percées, les magasins +splendides, les femmes rayonnantes de beauté, +étincelantes de pierreries, et les cavaliers irréprochables.</p> + +<p>Les habitants du West-End ne visitent jamais +l'East-End.</p> + +<p>Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que +la ville monstre étale à l'ouest.</p> + +<p>Aussi, lorsque la population sordide du Wapping, +lorsque les pauvres gens de Parmington +street virent apparaître le carrosse de lord Vilmot +avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses +deux laquais poudrés, crurent-ils faire un rêve.</p> + +<p>Les enfants et les femmes accoururent au seuil +des portes, d'autres se mirent aux fenêtres; les +enfants du public-house où Jefferies buvait seul +quelquefois, se précipitèrent au dehors.</p> + +<p>Les deux laquais avaient mis pied à terre et posé +leur longue canne sur le trottoir.</p> + +<p>A Londres, où les impôts somptuaires sont innombrables, +un lord peut, avec de l'argent, interrompre +un moment la circulation.</p> + +<p>Il a payé pour cela, et c'est son droit.</p> + +<p>Tandis que le carrosse s'arrête, les laquais +barrent le trottoir de leur canne, pour que Sa +Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se +point frotter à la canaille.</p> + +<p>La canaille s'arrête sans murmurer et attendant +avec calme que le noble personnage ait mis +pied à terre et soit entré dans la maison.</p> + +<p>Il se fit donc un rassemblement des deux côtés +des cannes.</p> + +<p>Lord Vilmot descendit.</p> + +<p>Un homme en haillons, un rough, jeta alors un +cri.</p> + +<p>Un cri d'étonnement que lui arracha la vue du +personnage pour qui on interceptait le trottoir.</p> + +<p>Ce cri fit tourner la tête à lord Vilmot.</p> + +<p>—Mais c'est Shoking!</p> + +<p>Shoking ne perdit point la tête; il ne se déconcerta +point et il salua le rough d'un geste.</p> + +<p>Puis il s'avança vers lui et lui dit en souriant:</p> + +<p>—Tu me reconnais?...</p> + +<p>—Excusez-moi... ce n'est pas possible... une +méprise... Pardon, Votre Seigneurie... balbutia +le rough.</p> + +<p>Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid +imperturbable...</p> + +<p>—Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking. +Dans le Wapping, je n'ai pas d'autre nom..</p> + +<p>—Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le +rough qui se confondait toujours en excuses.</p> + +<p>—Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement, +dans le West-End je m'appelle lord Vilmot.</p> + +<p>Et comme le rough stupéfait ne comprenait pas, +Shoking poursuivit:</p> + +<p>—Je suis un lord excentrique. Je me déguise +et je viens étudier la misère au Black horse et au +bal Wilton, à la seule fin d'en rendre compte au +parlement et d'adoucir le sort du peuple.</p> + +<p>Sur cette réponse majestueuse, Shoking fouilla +dans sa poche, en retira une dizaine de guinées +et les donna à John.</p> + +<p>Ce fut un vertige, un éblouissement.</p> + +<p>La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que +Shoking s'était engouffré depuis longtemps dans +l'allée noire de la maison de Jefferies.</p> + +<p>Et la foule de crier, de trépigner, de battre des +mains et de se livrer à mille commentaires.</p> + +<p>Le rough n'était pas le seul qui eût connu +Shoking.</p> + +<p>Il y avait maintenant dix personnes, attroupées +à la maison, qui avaient bu avec lui, mangé avec +lui, couché avec lui dans le work-house de Milden +Road et sous les voûtes d'Adelphi.</p> + +<p>Et on se répétait que Shoking était un lord, et +qu'il siégeait au Parlement.</p> + +<p>Que venait-il donc faire dans Parmington street?</p> + +<p>Il s'écoula un grand quart d'heure.</p> + +<p>Puis lord Vilmot reparut.</p> + +<p>Mais il n'était pas seul.</p> + +<p>Derrière lui on vit apparaître Jefferies.</p> + +<p>Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de +joie et portait sa fille dans ses bras.</p> + +<p>Et la foule battit des mains quand elle vit le +noble lord aider l'homme de sang à asseoir la +mourante dans ce beau carrosse armorié, y monter +ensuite, et faire asseoir à côté de lui le valet +du bourreau.</p> + +<p>Puis les laquais remontèrent derrière le carrosse, +Shoking distribua à ses anciens amis des +sourires et des saluts protecteurs, le cocher rendit +la main à ses chevaux, et tout disparut comme +une vision.</p> + +<br> + +<p>Une heure après, Jefferies, sa fille et Shoking +arrivaient à Hampsteadt.</p> + +<p>Le voyage avait fatigué la pauvre malade, et +elle fut prise d'une telle faiblesse que son père +fut encore obligé de la porter, pour traverser le +jardin.</p> + +<p>L'homme gris attendait au seuil de la maison, +et il avait auprès de lui l'abbé Samuel.</p> + +<p>Celui-ci dit à Jefferies:</p> + +<p>—Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais +désespérer de la bonté de Dieu. Au moment où le +désespoir pénétrait dans votre âme, et allait l'envahir +tout entière, il s'est trouvé, sur votre route, +un noble seigneur qui a eu pitié de votre détresse, +et cet homme de science qui entrevoit la +guérison de celle que vous croyiez prête à +mourir.</p> + +<p>Jefferies versait des larmes.</p> + +<p>L'homme gris le conduisit à cette chambre +qu'on avait préparée pour Jérémiah.</p> + +<p>On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra +un calmant, qui eut l'effet d'un narcotique.</p> + +<p>La jeune fille s'endormit.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria le pauvre père, ne l'avez-vous +pas tuée, au moins?</p> + +<p>—Non, répondit l'homme gris, en souriant, +revenez demain, vous la trouverez souriante, et +déjà cette pâleur morbide qui couvre son visage, +aura disparu en partie.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria Jefferies, faudra-t-il donc +que je m'en aille, et allez-vous me séparer de +mon enfant?</p> + +<p>—Vous viendrez la voir tous les jours; le matin +et le soir même, si vous le voulez; mais vous +ne pouvez rester ici.</p> + +<p>Jefferies songea alors à l'infamie de sa profession, +et il baissa la tête.</p> + +<p>—Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne +de vivre ici.</p> + +<p>L'homme gris ne répondit pas.</p> + +<p>Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme +gris dit à l'abbé Samuel:</p> + +<p>—Si je l'avais autorisé à rester, il eût renoncé +à sa profession, et pourtant, vous savez que nous +avons besoin de lui!</p> + +<p>—C'est vrai, répondit le prêtre.</p> + +<p>Puis regardant la jeune fille endormie:</p> + +<p>—Et vous espérez la sauver?</p> + +<p>—Je ne l'espère pas, j'en suis sûr... comme je +suis sûr, maintenant, d'arracher John Colden à +l'échafaud, répondit cet homme étrange avec un +accent de conviction qui ne laissa plus aucun +doute au jeune prêtre.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> +<br> + + + +<p>Que devenait John Colden pendant tout ce +temps-là?</p> + +<p>John Colden avait été transféré, la veille de +Noël, à Newgate.</p> + +<p>Sa blessure n'était pas complètement fermée, +mais elle était en voie de guérison et le chirurgien +philanthrope de Cold Bath field avait +déclaré qu'il n'y avait nul inconvénient à envoyer +ce misérable prendre possession de sa cellule +dans la prison d'où on ne sort plus.</p> + +<p>C'était le bon et jovial sous-gouverneur, sir +Robert M..., qui avait reçu le nouvel arrivant +et assisté à son inscription sur les registres +d'écrou.</p> + +<p>—Vous deviez bien vous ennuyer, mon garçon, +à Cold Bath field, c'est une vilaine prison pour +les malades. Le bruit du moulin est insupportable +et devait vous empêcher de dormir.</p> + +<p>Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous +et vous n'entendrez pas le moindre bruit.</p> + +<p>D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine +de clémence, elle ne fait pas souffrir inutilement +le pauvre monde.</p> + +<p>Si j'en crois le certificat que me transmet le +chirurgien de Bath square, vous pourrez très-bien +supporter les fatigues de la cour d'assises d'ici +à quatre ou cinq jours.</p> + +<p>Il est même probable que le président du jury +prendra en considération votre état, et qu'il +vous condamnera à être promptement exécuté.</p> + +<p>Car, voyez-vous, mon garçon, acheva le bon +sous-gouverneur, croyez-en ma vieille expérience, +quand on a un mauvais quart d'heure à passer, +autant vaut que ce soit le plus tôt possible. Après, +on est bien tranquille, allez!</p> + +<p>John Colden eut un sourire pour cette lugubre +facétie.</p> + +<p>On le conduisit à sa cellule, et on lui mit les +fers.</p> + +<p>L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et +bien que M. Bardel, en l'embrassant, lorsqu'il +avait quitté Bath square, lui eût dit à l'oreille, +«Courage, on te sauvera!» John Colden n'y +croyait guère.</p> + +<p>L'enfant était sauvé.</p> + +<p>Pour lui, c'était l'essentiel. Peu lui importait +de mourir.</p> + +<p>Il dormit comme un homme que n'assiége aucun +remords.</p> + +<p>Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans +sa cellule de bonne heure et lui dit:</p> + + +<p>—Vous êtes Irlandais?</p> + +<p>—Oui, répondit John Colden.</p> + +<p>—Catholique, par conséquent?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il +nous arrive si rarement d'avoir des catholiques à +Newgate que nous n'avons pas d'aumônier.</p> + +<p>Hier matin, on a pendu un Français: il était +catholique aussi. Un prêtre de ce culte s'est présenté, +il a été admis à lui donner des consolations.</p> + +<p>Lorsque vous aurez été condamné, on fera demander +ce même prêtre, si vous le désirez.</p> + +<p>Mais, pour le moment, la chose est impossible.</p> + +<p>Cependant, c'est aujourd'hui Noël, la plus +grande fête du monde chrétien. Voulez-vous aller +à la chapelle?</p> + +<p>—Soit, dit John Colden.</p> + +<p>—Vous entendrez l'office comme les autres +détenus. Après tout, c'est toujours prier Dieu.</p> + +<p>John Colden fit un nouveau signe d'assentiment, +et le sous-gouverneur se retira.</p> + +<p>Une heure après, on vint chercher John pour le +conduire à la chapelle.</p> + +<p>Le dimanche, à l'heure de l'office, les détenus +sont assis les uns à côté des autres, la face tournée +vers la chaire du prédicateur.</p> + +<p>Mais le condamné à mort, s'il y en a un, a une +place spéciale: un prie-Dieu placé tout au bas de +la chaire.</p> + +<p>John Colden tressaillit en entrant.</p> + +<p>Il vit un homme revêtu de la camisole de force, +et dans cet homme qui occupait le banc du condamné +à mort, il reconnut Bulton.</p> + +<p>Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur, à lui, +John Colden.</p> + +<p>Bulton, qui avait été condamné à être pendu +le 2 janvier prochain.</p> + +<p>Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tête +amical.</p> + +<p>John Colden, si brave et si résigné qu'il fût, +ne put s'empêcher de faire cette réflexion que +dans huit jours il occuperait certainement la place +où était Bulton, et il sentit quelques gouttes de +sueur mouiller la racine de ses cheveux.</p> + +<p>Quand l'office fut fini, Bulton passa près de lui.</p> + +<p>—Bonjour, frère, lui dit-il.</p> + +<p>—Dieu te garde! répondit John.</p> + +<p>Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le +condamné à mort ne s'opposèrent pas à ce qu'il +échangeât quelques mots avec John.</p> + +<p>Bulton, à force de vivre avec Suzannah, avait +appris cet idiome des côtes d'Irlande que les Anglais +ne comprennent pas.</p> + +<p>—As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton +dans cette langue.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elle est sans doute à Milbanck?</p> + +<p>—Non, elle est libre.</p> + +<p>—Libre!</p> + +<p>—Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauvée.</p> + +<p>Bulton parut rassembler ses souvenirs:</p> + +<p>—Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait après +le petit Ralph.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je l'ai reconnu, il est venu ici.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire, +peut-être était-ce pour toi.</p> + +<p>—Je ne sais, dit John Colden.</p> + +<p>—Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je +pouvais la voir une dernière fois, je serais résigné.</p> + +<p>Les gardiens s'approchèrent et poussèrent Bulton +en avant, le séparant ainsi de John Colden.</p> + +<p>Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et +les nuits s'écoulèrent.</p> + +<p>Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors +ne parvenait jusqu'à lui, et le sous-gouverneur +ne le visitait plus.</p> + +<p>Matin et soir un gardien lui apportait à manger.</p> + +<p>Dans la journée, il se promenait une heure +dans le préau, et il rentrait ensuite dans sa cellule +jusques au lendemain.</p> + +<p>Un soir, cependant, il y avait juste huit jours +qu'il avait rencontré Bulton à la chapelle, le sous-gouverneur +reparut.</p> + +<p>—Eh bien! mon garçon, lui dit-il, c'est pour +demain.</p> + +<p>John le regarda.</p> + +<p>—Demain la cour d'assises vous jugera, et vous +serez fixé. Cela vaut toujours mieux, voyez-vous.</p> + +<p>—Vous avez raison, répondit John impassible.</p> + +<p>Il commençait à être de l'avis de sir Robert M..., +que, quand on a un mauvais quart d'heure à +passer, autant vaut que ce soit tout de suite.</p> + +<p>Ce fut donc avec une sorte de joie que John +Colden accueillit la communication du sous-gouverneur.</p> + +<p>Il mangea et s'endormit ensuite comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Mais il fut éveillé dans son premier sommeil.</p> + +<p>Était-ce une illusion? était-ce la réalité?</p> + +<p>Mais John croyait entendre à travers les murs +épais de sa cellule un bruit sourd et mystérieux +qui croissait sans cesse et qui ressemblait au +clapotement de la mer se brisant sur les falaises.</p> + +<p>Ce bruit dura toute la nuit.</p> + +<p>Le jour vint.</p> + +<p>Avec le jour, il parut s'accroître un moment, +puis il cessa tout à coup.</p> + +<p>A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et +un gardien parut.</p> + +<p>—John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises.</p> + +<p>—Je suis prêt, répondit John en sortant de +son lit.</p> + +<p>Puis, comme le gardien allait se retirer:</p> + +<p>—J'ai entendu un bruit étrange cette nuit, +dit-il.</p> + +<p>—Ah! fit le gardien.</p> + +<p>—Et je n'ai pu dormir.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas le seul.</p> + +<p>—Quel était donc ce bruit?</p> + +<p>Le gardien hésita.</p> + +<p>—A quoi bon vous le dire? fit-il.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>John tomba dans une rêverie profonde.</p> + +<p>Puis tout à coup il se souvint que dans la nuit +qui précède l'exécution, les abords de Newgate +sont envahis par une foule immense, qui trépigne +et murmure toute la nuit, et que, jusqu'à l'heure +de l'expiation suprême, cette foule grandit, grandit +toujours...</p> + +<p>Et John Colden pensa à Bulton...</p> + +<p>A Bulton qui peut-être était mort.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XX</h3> +<br> + +<p>Pour expliquer le bruit étrange que John Colden +avait entendu toute la nuit, il est nécessaire de +faire un pas en arrière et de nous reporter au +jour précédent.</p> + +<p>Il était huit heures et demie du matin.</p> + +<p>A cette heure là, il est à peine jour dans la ville +qu'on a surnommée la reine des brumes.</p> + +<p>Mais si les quartiers populeux commencent à +s'agiter; si le peuple circule dans les rues, le +West-End est encore profondément endormi.</p> + +<p>Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne +parcourent seuls les larges avenues de +Belgrave square et de Piccadilly.</p> + +<p>On entendrait voler une mouche dans Pall mall, +et les vagabonds, qui ont passé la nuit juchés sur +les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert les +yeux.</p> + +<p>Cependant un cab, ce matin-là, entra dans +Chester street et vint s'arrêter à la porte de l'hôtel +habité par lord Palmure.</p> + +<p>Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son +guichet et demanda ce qu'on pouvait vouloir à +pareille heure.</p> + +<p>Une femme descendit du cab.</p> + +<p>Cette femme était vêtue d'une robe de laine +brune et un voile noir couvrait son visage.</p> + +<p>Elle tenait une lettre à la main.</p> + +<p>A sa vue, le suisse tressaillit.</p> + +<p>—Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de +suite.</p> + +<p>Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans +le cab, qui s'éloigna rapidement.</p> + +<p>Le suisse savait sans doute que ce message était +de la dernière importance, car il endossa à la hâte +sa houppelande galonnée.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui +sommeillait dans l'antichambre, en attendant le +retour de lord Palmure, comment allons-nous +faire? Miss Ellen est allée au bal cette nuit, il n'y +a pas une heure qu'elle est couchée.</p> + +<p>—Eh bien! répondit le valet en se frottant +les yeux, il faut attendre que miss Ellen soit +levée.</p> + +<p>—Oh! non, dit le suisse, c'est impossible.</p> + +<p>—Mon cher, reprit le suisse, vous êtes tout +nouvellement au service de Sa Seigneurie, et il +y a des choses que vous ignorez très-certainement.</p> + +<p>—Ah! fit le valet surpris.</p> + +<p>—Cela est arrivé deux fois déjà depuis trois +ans.</p> + +<p>—Mais quoi donc?</p> + +<p>—Qu'une femme inconnue, couverte d'un +voile noir, s'est présentée avec une lettre comme +celle-ci.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—La première fois, c'était le matin, comme +aujourd'hui. J'ai gardé la lettre jusqu'à midi. +Quand je l'ai remise à miss Ellen, elle s'est montrée +fort irritée, et elle m'a dit que je serais congédié +si, une autre fois, ayant reçu une lettre semblable, +je ne la lui faisais point parvenir sur-le-champ.</p> + +<p>—Alors, la seconde fois?...</p> + +<p>—La seconde fois, la lettre est arrivée à minuit. +Miss Ellen venait de se mettre au lit. J'ai remis le +message à l'une de ses femmes de chambre et, +presque aussitôt après, miss Ellen a demandé sa +voiture et elle est sortie.</p> + +<p>—Ah! fit le valet de chambre intrigué par cette +histoire, et où est-elle allée?</p> + +<p>—Le cocher l'a conduite dans la Cité, auprès +de Christ's hospital.</p> + +<p>Là elle a mis pied à terre et l'a renvoyé. Il n'a +pas pu savoir, par conséquent, en quel endroit elle +avait affaire.</p> + +<p>—Et quand est-elle rentrée?</p> + +<p>—Le lendemain soir seulement.</p> + +<p>—Et Sa Seigneurie ne s'est point étonnée de +l'absence de sa fille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette +lettre à miss Ellen?</p> + +<p>—Sur-le-champ.</p> + +<p>Comme le valet de chambre hésitait néanmoins, +les deux domestiques entendirent le bruit de la +porte cochère qui se refermait.</p> + +<p>C'était lord Palmure qui rentrait à pied.</p> + +<p>Le noble lord était, on le sait, membre du +Parlement.</p> + +<p>Le Parlement anglais siége le soir, et ses délibérations +se prolongent souvent jusques au milieu +de la nuit.</p> + +<p>Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait +coutume d'aller finir la nuit à son club.</p> + +<p>Cette nuit-là, il avait été engagé dans une grosse +partie de wisth qui s'était prolongée jusqu'à huit +heures du matin.</p> + +<p>—Ma foi! dit le valet de chambre au suisse, +j'aime autant que Sa Seigneurie me donne l'ordre +de porter la lettre.</p> + +<p>Lord Palmure montait les degrés du perron en +cet instant.</p> + +<p>Le suisse lui montra la lettre.</p> + +<p>Elle ressemblait à toutes les lettres possibles.</p> + +<p>Néanmoins, il y avait une croix noire dans un +coin de l'enveloppe.</p> + +<p>Le noble lord vit cette croix et tressaillit.</p> + +<p>—Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, portez cette lettre à Fanny, +la femme de chambre française.</p> + +<p>—Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss +Ellen est revenue du bal au petit jour.</p> + +<p>—N'importe! dit sèchement lord Palmure, on +l'éveillera.</p> + +<p>Les ordres de lord Palmure furent exécutés.</p> + +<p>La femme de chambre française, qui venait de +se coucher, fut éveillée.</p> + +<p>On lui remit la lettre et elle entra dans la +chambre de miss Ellen.</p> + +<p>Miss Ellen dormait profondément et elle s'éveilla +en disant:</p> + +<p>—Que me veut-on? qu'est-il arrivé?</p> + +<p>La femme de chambre portait un flambeau +d'une main et un plateau de l'autre.</p> + +<p>La lettre était sur le plateau.</p> + +<p>A peine eut-elle vu la croix noire du coin de +l'enveloppe que miss Ellen tressaillit et qu'une +pâleur mortelle se répandit sur son visage.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite.</p> + +<p>Et elle s'arracha courageusement de son lit.</p> + +<p>Miss Ellen fut vêtue en un tour de main.</p> + +<p>Cependant elle n'avait pas encore ouvert le +mystérieux message, comme si elle eût su par +avance ce qu'il contenait.</p> + +<p>A peine était-elle habillée qu'on gratta doucement +à la porte.</p> + +<p>C'était lord Palmure.</p> + +<p>Lord Palmure était visiblement ému.</p> + +<p>—Allez demander ma voiture, dit miss Ellen +à la femme, de chambre qui sortit aussitôt.</p> + +<p>Alors le père et la fille demeurèrent seuls.</p> + +<p>—Te voilà toute pâle, mon enfant, dit le noble +lord.</p> + +<p>—Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y +avait pas une heure que j'étais couchée.</p> + +<p>—Pâle et tout émue, continua lord Palmure.</p> + +<p>—Oh! mon père, répondit miss Ellen, que ne +donnerais-je pas à cette heure pour ne point être +affiliée à cette société?</p> + +<p>—Ma fille, répondit lord Palmure, l'aristocratie +anglaise est la seule qui soit demeurée +debout, en notre siècle, debout et intacte, ayant +conservé ses richesses et ses privilèges. Savez-vous +pourquoi? C'est qu'elle a compris ses devoirs, +c'est qu'à certaines heures, elle sait descendre +jusqu'au peuple et lui tendre la main, +c'est qu'elle a le courage d'accepter de certaines +missions que je qualifierais volontiers d'héroïques.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon père: aussi serai-je +à la hauteur de ma mission, répondit miss +Ellen.</p> + +<p>Et elle brisa le cachet du message.</p> + +<p>Lord Palmure la regardait avec une visible +anxiété, tandis qu'elle lisait.</p> + +<p>—Ah! dit-elle c'est un condamné à mort... +mon Dieu! j'ai peur.</p> + +<p>—Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille +dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p> + +<p>Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu.</p> + +<p>Quelques minutes après, elle montait dans un +petit coupé brun sans chiffres ni armoiries, attelé +d'un seul cheval, et disait au cocher:</p> + +<p>—Menez-moi dans la Cité.</p> + +<p>Le coupé partit, gagna White Hall, puis <i>Trafalgar +place</i>, puis le Strand, entra dans Fleet +street et, sur les indications de miss Ellen, ne +s'arrêta qu'à l'entrée d'une ruelle qui porte le +nom bizarre de <i>Sermon lane</i>.</p> + +<p>La ruelle du Sermon descend vers la Tamise.</p> + +<p>Elle est bordée de petites maisons noires et +chétives.</p> + +<p>Miss Ellen mit pied à terre et dit au cocher:</p> + +<p>—Vous pouvez rentrer à l'hôtel.</p> + +<p>Puis elle attendit que le coupé se fût éloigné.</p> + +<p>Alors elle entra dans la ruelle, chemina un +moment d'un pas rapide et furtif et se glissa dans +une allée noire, où elle disparut.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> +<br> + + +<p>La maison dans laquelle pénétrait miss Ellen +était une des plus chétives de Sermon lane.</p> + +<p>Au bout de l'allée étroite, humide et obscure, +il y avait un méchant escalier à rampe de bois.</p> + +<p>La noble fille du West-End, l'héritière d'une +fortune opulente, monta néanmoins lestement +et sans répugnance les marches usées de cet escalier, +après avoir eu soin de laisser retomber le +voile de son chapeau sur son visage.</p> + +<p>L'escalier était désert, on n'entendait aucun +bruit dans la maison, et on aurait pu la croire +inhabitée.</p> + +<p>Miss Ellen monta jusqu'au deuxième étage.</p> + +<p>Là elle s'arrêta devant une porte, tira une clé +de sa poche et l'ouvrit.</p> + +<p>Miss Ellen était donc chez elle?</p> + +<p>Cette porte ouverte, la jeune fille se trouva au +seuil d'une petite chambre assez pauvrement meublée +et dont l'unique croisée donnait sur la Tamise.</p> + +<p>Elle referma la porte sur elle et donna un tour +de clé.</p> + +<p>Puis elle se dirigea vers le coin le plus obscur +de la chambre.</p> + +<p>Dans ce coin, il y avait une armoire, qu'elle +ouvrit.</p> + +<p>Cette armoire renfermait un porte-manteau et, +à ce porte-manteau, étaient accrochés des vêtements +que miss Ellen prit un à un et étala sur le +lit.</p> + +<p>Il y avait d'abord une robe brune à longs plis +tombants, puis un manteau à capuchon, puis un +voile noir qui devait pendre jusqu'à la ceinture.</p> + +<p>Enfin, une sorte de plaque en cuivre attachée à +un cordon de laine.</p> + +<p>Cette plaque portait d'un côté une croix semblable, +pour la forme, à celle qu'elle avait vue +dans un coin de l'enveloppe qu'on lui avait apportée +une heure auparavant.</p> + +<p>De l'autre, il s'y trouvait un numéro, le +chiffre 17.</p> + +<p>Miss Ellen ne perdit pas de temps, elle se déshabilla +complètement, se dépouilla de son bracelet +et de ses bagues, revêtit ensuite une chemise de +grosse toile, et cette robe de laine brune et ce capuchon +de moine, et enfin elle se couvrit le visage +du voile noir.</p> + +<p>Après quoi, elle suspendit la plaque de cuivre +à son cou.</p> + +<p>Ainsi métamorphosée, miss Ellen revint vers la +porte et l'ouvrit.</p> + +<p>Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrière +en poussant un cri étouffé.</p> + +<p>Un homme était sur le seuil.</p> + +<p>Et cet homme lui disait:</p> + +<p>—Excusez-moi, miss Ellen, de me présenter +ainsi à l'improviste.</p> + +<p>Cet homme était enveloppé dans un grand +manteau dont le collet relevé lui cachait si bien le +visage qu'on n'apercevait que ses yeux.</p> + +<p>Mais il s'échappait de ses yeux un regard qui +rencontra celui de miss Ellen et en fit jaillir un +éclair.</p> + +<p>Miss Ellen avait reconnu cet homme.</p> + +<p>Et comme elle reculait muette, éperdue, fascinée, +il entra et referma la porte.</p> + +<p>Alors le manteau tomba.</p> + +<p>—Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu, +excusez-moi de me présenter ainsi.</p> + +<p>—Vous! vous! fit-elle d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Moi, répondit-il, avec calme.</p> + +<p>Et ayant à son tour donné un tour de clé, il mit +la clé dans sa poche.</p> + +<p>Miss Ellen, l'altière patricienne, s'était prise +à trembler.</p> + +<p>Quant à l'homme gris, car c'était lui, il se hâta +d'ajouter:</p> + +<p>—Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous +soyons seuls, bien que vous soyez en mon pouvoir, +rassurez-vous, vous ne courez aucun danger.</p> + +<p>Il avait retrouvé cette voix douce et grave, +timbrée d'un grain de mélancolie, qui savait si +bien le chemin des coeurs.</p> + +<p>Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et +elle répéta:</p> + +<p>—Vous encore!</p> + +<p>—Moi toujours, dit-il.</p> + +<p>—Que me voulez-vous?</p> + +<p>—Vous demander un service.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—A vous.</p> + +<p>Elle se roidissait peu à peu contre l'émotion +qui l'étreignait, et sa nature ardente et hautaine +reprenait insensiblement le dessus.</p> + +<p>—Eh bien! répéta-t-elle, que me voulez-vous?</p> + +<p>—Vous êtes affiliée à la compagnie des <i>dames +des prisons</i>?</p> + +<p>—Mon costume vous l'indique.</p> + +<p>—Je le savais et c'est pour cela que je suis +venu.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous +demandant un service, je puis peut-être vous en +rendre un.</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Vous êtes hardie, courageuse, miss Ellen, +mais vous êtes nerveuse et vous êtes femme, et +la triste mission qui vous échoit aujourd'hui +remplit votre âme d'une secrète épouvante.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous +donneriez la moitié de vos diamants pour n'avoir +point été choisie par le sort pour la corvée qui +vous arrive, car ce sera la première fois que vous +aurez visité un condamné à mort.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-elle, frissonnante.</p> + +<p>—Je viens vous dispenser de cette pénible +mission.</p> + +<p>—Vous? Et comment cela? dit miss Ellen. +Qui donc êtes-vous?</p> + +<p>—Tout et rien, répondit-il. Mais si vous me +voulez écouter...</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—Le condamné à mort s'appelle Bulton.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Il y a de par le monde une femme qu'il +aime et qu'il veut voir une dernière fois.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Cette femme s'offre à prendre votre place.</p> + +<p>Miss Ellen tressaillit.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, c'est impossible.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie +de notre association.</p> + +<p>—Je l'avoue.</p> + +<p>—Alors, vous voyez bien...</p> + +<p>—Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec +douceur, je connais parfaitement les statuts qui +régissent les <i>dames des prisons</i> et je vais vous +prouver que rien, au contraire, n'est plus facile +que ce que je vous propose.</p> + +<p>—Voyons? fit-elle.</p> + +<p>Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait +d'elle, miss Ellen était moins effrayée.</p> + +<p>L'homme gris continua:</p> + +<p>La loi première de votre association est que +vous ne vous connaissez pas entre vous.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>La présidente seule sait le nom de chacune des +affiliées.</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Pour les autres, il n'y a que des numéros, +vous êtes le numéro 17, et ce voile épais qui +couvre votre visage empêchera même celle qui +vous accompagnera tout à l'heure à Newgate de +savoir qui vous êtes.</p> + +<p>—Après? dit miss Ellen.</p> + +<p>—Quand je vous suis apparu à l'improviste, où +alliez-vous? Vous alliez au numéro 9 de la rue +Pater-Noster, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est là qu'est la salle de nos réunions.</p> + +<p>Une fois là, poursuivit l'homme gris, vous vous +seriez présentée à la présidente?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture +de place et allez dans telle rue chercher la compagne +que le sort vous a donnée.</p> + +<p>—C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je +suis forcée de montrer mon visage à la présidente.</p> + +<p>—Eh bien! reprit l'homme gris, supposez +qu'en sortant de la rue Pater-Noster, vous reveniez +ici.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Et que, dans cette chambre, vous échangiez +ce costume avec la femme dont je vous parle...</p> + +<p>—En effet, dit miss Ellen, cela est possible, +mais...</p> + +<p>—Mais quoi? dit l'homme gris.</p> + +<p>Elle se redressa hautaine:</p> + +<p>—Mais je ne le veux pas! dit-elle.</p> + +<p>—Même si je vous en prie?</p> + +<p>Elle eut un rire dédaigneux sous son voile.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit froidement l'homme gris, +j'ai été l'ami du malheureux Dick Harrisson, qui +est mort pour vous et par vous.</p> + +<p>A ce nom, miss Ellen poussa un cri étouffé et +se courba, frémissante, devant l'homme gris.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXII</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen Palmure avait jeté un cri tout +d'abord.</p> + +<p>Tout d'abord elle s'était courbée devant cet +homme qui paraissait avoir son secret.</p> + +<p>Mais la jeune fille qui, tout à l'heure, tremblait +à la pensée qu'elle allait voir un condamné à +mort, se redressa tout à coup.</p> + +<p>Elle rejeta en arrière ce long voile noir qui la +couvrait tout entière, et elle apparut à l'homme +gris pâle, mais l'oeil étincelant de colère et d'indignation.</p> + +<p>—Qui donc êtes-vous? fit-elle, vous qui avez +osé pénétrer deux fois chez moi déjà, vous qui +osez prononcer en ma présence le nom de Dick +Harrisson?</p> + +<p>—J'étais son ami, miss Ellen.</p> + +<p>—Que m'importe!</p> + +<p>Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici, +bien seuls, personne ne nous entend, et nous +pouvons parler à coeur ouvert. Je sais tout.</p> + +<p>—Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux +que le reptile lève sur l'homme qui l'écrase sous +son pied, ah! vous savez tout?...</p> + +<p>Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et +désespérée.</p> + +<p>—J'ai été l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il; +j'ai été le confident de son amour pour vous.</p> + +<p>—Après? dit-elle froidement.</p> + +<p>—Je sais que Dick est mort, possédant des +lettres de vous...</p> + +<p>Miss Ellen devint livide.</p> + +<p>—Des lettres que vous avez cherchées vainement, +des lettres que vous payeriez au poids de +l'or.</p> + +<p>—Et... ces lettres?...</p> + +<p>—Je sais où elles sont, moi.</p> + +<p>Miss Ellen était frémissante de fureur et ses +yeux lançaient des éclairs.</p> + +<p>—Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit +l'homme gris, que vous ne pouvez pas me refuser +le petit service que je vous demande.</p> + +<p>—Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces +lettres?...</p> + +<p>—Je vous dirai où elles sont.</p> + +<p>—Parlez...</p> + +<p>—Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je +vous demande et, demain, à minuit, je me présenterai +chez vous.</p> + +<p>—Par le même chemin que les deux autres +fois?</p> + +<p>—Oui, car il est inutile que vos gens s'aperçoivent +de ma présence.</p> + +<p>—Je vois que je suis en votre pouvoir, dit +miss Ellen, qui parut, en ce moment, faire un +violent effort sur elle-même et maîtriser sa fierté +révoltée. Il faut donc que je vous obéisse!</p> + +<p>—Et je vous en serai reconnaissant, dit +l'homme gris avec un sourire.</p> + +<p>—Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tête.</p> + +<p>—Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster +vous montrer à la présidente de l'oeuvre, dit-il, +ayez le numéro et l'adresse de la dame qui doit +vous accompagner et revenez ici.</p> + +<p>—C'est ici que voulez m'attendre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le +capuchon et l'homme gris lui ouvrit la porte.</p> + +<p>Puis elle descendit rapidement l'escalier.</p> + +<p>—Ah! murmura l'homme gris, si le regard +tuait, je serais mort depuis longtemps; la lutte +engagée n'est pas avec lord Palmure, elle est +avec cette fille de dix-huit ans qui semble être le +génie incarné du mal.</p> + +<p>Puis il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se +pencha dans la rue.</p> + +<p>Il vit miss Ellen qui s'éloignait d'un pas rapide +et il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eut +tourné le coin de <i>Sermon lane</i>.</p> + +<p>Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre +un coup de sifflet.</p> + +<p>A ce signal, une femme qui s'était tenue immobile +sous le porche d'une porte voisine traversa +la rue et disparut dans l'allée; c'était Suzannah.</p> + +<p>L'homme gris alla à sa rencontre dans l'escalier, +la prit par la main et lui dit d'une voix émue +en la faisant entrer dans la chambre.</p> + +<p>—Mon enfant, vous le verrez une dernière +fois.</p> + +<p>Suzannah fondit en larmes.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait +et me maltraitait bien quelquefois, mais il avait +bon coeur... et il m'aimait...</p> + +<p>—Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les +deux mains de la pécheresse et les pressa doucement, +si j'avais pu les sauver tous deux, votre +frère et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis +en sauver qu'un et la vie de celui-là est chère à +l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre Suzannah...</p> + +<p>—Je tâcherai d'en avoir, dit-elle.</p> + +<p>—Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos +larmes pourraient vous trahir, et alors peut-être +compromettriez-vous le sort de John votre frère.</p> + +<p>Suzannah essuya ses larmes.</p> + +<p>Puis tous deux attendirent.</p> + +<p>Bientôt on entendit au coin de Sermon lane le +bruit d'un cab qui s'arrêtait.</p> + +<p>L'homme gris s'était mis à la fenêtre.</p> + +<p>Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des +prisons, descendre du cab, qui ne pouvait entrer +dans la ruelle, tant elle était étroite, et s'acheminer +lentement vers la maison.</p> + +<p>Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte +demeurée entrebâillée.</p> + +<p>—Voilà celle qui va vous remplacer, dit +l'homme gris.</p> + +<p>La patricienne rejeta son voile en arrière et se +prit à considérer Suzannah, la fille du peuple.</p> + +<p>Suzannah avait cette beauté particulière aux +femmes de la verte Érin.</p> + +<p>—Ah! dit-elle avec dédain, c'est une Irlandaise.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, répondit froidement +l'homme gris.</p> + +<p>—Mon humiliation est doublée, murmura +miss Ellen.</p> + +<p>L'homme gris haussa les épaules et ne répondit +pas. Et comme le visage, encore baigné de +larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur, +miss Ellen lui dit:</p> + +<p>—C'est donc votre amant qu'on va pendre?</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Suzannah simplement.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce +qu'il vous reste à faire: reprendre vos habits et +donner ceux-là à cette femme, que je vais attendre +en bas.</p> + +<p>Miss Ellen fit un signe de tête.</p> + +<p>—Dans quelle rue doit-elle aller?</p> + +<p>—Dans Old Bailey même, au numéro neuf. Le +cab attendra à la porte, et la dame qui devait +m'accompagner descendra.</p> + +<p>—C'est bien, dit l'homme gris.</p> + +<p>Et il descendit afin que miss Ellen pût, en +toute liberté, changer de costume.</p> + +<p>Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement. +Elle regarda de nouveau Suzannah, qui +se déshabillait.</p> + +<p>Puis une idée rapide comme l'éclair traversa +son cerveau.</p> + +<p>—Vous connaissez cet homme? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, dit Suzannah.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—L'homme gris.</p> + +<p>—Il doit en avoir un autre.</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen, +je cours rejoindre mon père qui est membre du +Parlement et je fais surseoir à l'exécution de votre +amant.</p> + +<p>—Madame, répondit Suzannah, Dieu m'est témoin +que je ne lui connais pas d'autre nom, mais +si j'en savais un autre...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—S'agît-il de ma propre vie, je ne vous le +dirais pas.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que cet homme est à nos yeux comme +un envoyé de Dieu lui-même, et que celui qui le +trahirait serait maudit!</p> + +<p>—Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien +puissant, cet homme?</p> + +<p>—Il peut tout ce qu'il veut.</p> + +<p>—Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il +pas votre amant?</p> + +<p>—Parce que mon amant n'est pas un fils de +l'Irlande.</p> + +<p>—Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec +ironie.</p> + +<p>—Oui, répondit Suzannah avec l'accent d'une +conviction profonde.</p> + +<p>—Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe +jusqu'à présent, mais j'aurai mon heure et je l'écraserai!... +Pendant qu'elles causaient ainsi, les +deux femmes avaient changé de vêtements.</p> + +<p>Maintenant Suzannah était couverte de la robe +brune et du voile noir, et miss Ellen lui dit, en lui +attachant au cou la plaque de cuivre qui portait le +numéro 17.</p> + +<p>—Allez, j'attendrai ici votre retour.</p> + +<p>Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme +gris sur le seuil de la porte.</p> + +<p>—Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore +une fois, je vous en supplie, du courage et retenez +vos larmes, elles pourraient vous trahir.</p> + +<p>—Je vous le promets, dit Suzannah.</p> + +<p>Et elle remonta Sermon lane.</p> + +<p>Le cab laissé par miss Ellen attendait toujours.</p> + +<p>Suzannah y monta et dit au cocher qui ne +soupçonna même pas la substitution:</p> + +<p>—Dans Old Bailey, au numéro 9. Vous vous +arrêterez à la porte et vous attendrez.</p> + +<p>Quant à l'homme gris, il s'était pareillement +éloigné de la ruelle du Sermon.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIII</h3> +<br> + + +<p>L'homme gris avait le rare privilège de faire +passer sa propre volonté dans le coeur des autres.</p> + +<p>Suzannah, qui tout à l'heure versait d'abondantes +larmes, avait fait un effort surhumain.</p> + +<p>Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait +le courage d'entrer dans cette sombre prison de +Newgate d'un pas ferme.</p> + +<p>Le cab s'arrêta au n°9 d'Old Bailey.</p> + +<p>L'autre dame des prisons attendait sous la +porte.</p> + +<p>Elle s'élança dans le cab et dit d'une voix +émue:</p> + +<p>—Bonjour, ma soeur!</p> + +<p>Suzannah s'aperçut alors que cette femme tremblait +encore plus qu'elle.</p> + +<p>Elle était toute fluette, et, sous sa robe aux +plis flottants, on devinait une taille frêle et délicate, +et quelques mèches de cheveux blonds s'échappaient +au travers du capuchon et du voile +noir.</p> + +<p>La main qu'elle tendit à Suzannah était petite +et mignonne, et la voix que celle-ci venait d'entendre +trahissait une toute jeune fille, presque une +enfant.</p> + +<p>—A Newgate! dit Suzannah au cocher.</p> + +<p>Il n'y avait guère que la rue à traverser et cent +pas à faire.</p> + +<p>Cependant la dame des prisons eut le temps de +dire quelques mots.</p> + +<p>—Oh! madame, madame, fit-elle en pressant +dans ses petites mains les mains de Suzannah... +savez-vous que j'ai bien peur?</p> + +<p>—Ah! vous avez peur? dit Suzannah.</p> + +<p>—Songez! reprit-elle. C'est la première fois... +la première... Jusqu'à présent, je n'avais visité +que des prisonniers ordinaires... Oh! que je +voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible +cachot...</p> + +<p>Suzannah tressaillit.</p> + +<p>La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord +sans doute et qui avait accepté une mission au-dessus +de ses forces, semblait aller au devant de +ses désirs.</p> + +<p>Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot.</p> + +<p>Et Suzannah sentit son coeur battre à outrance.</p> + +<p>Serait-elle donc seule avec Bulton?</p> + +<p>Le cab s'arrêta devant la hideuse et sinistre +porte.</p> + +<p>Le cocher descendit et sonna.</p> + +<p>Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut +à qui il avait affaire, fit courir les verrous dans +leurs gâches, et tourna l'énorme clef dans la serrure.</p> + +<p>La jeune fille était si émue qu'elle fut obligée, +en descendant du cab, de s'appuyer sur l'épaule +de Suzannah.</p> + +<p>L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse; +elle comprit qu'elle avait désormais un +rôle de protection à jouer.</p> + +<p>Les deux femmes pénétrèrent dans le sombre +parloir.</p> + +<p>La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle +avait passée sur le bras de Suzannah, fut prise +d'un tremblement nerveux, au moment où la +grille s'ouvrit.</p> + +<p>—Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas, +soutenez-moi... je vous en prie...</p> + +<p>—Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah.</p> + +<p>Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir +Robert M... était venu recevoir les dames des prisons +au seuil du corridor obscur qui conduisait +au cachot du condamné.</p> + +<p>—Mesdames, dit-il galamment, je crains bien +que votre visite ne soit inutile.</p> + +<p>—Inutile! dit Suzannah.</p> + +<p>—Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de +plus.</p> + +<p>—Mais parce que le condamné est une bête +fauve qui ne cesse de hurler et de blasphémer, +et refuse toute consolation, répondit sir Robert.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! fit la jeune fille.</p> + +<p>—Tout à l'heure, reprit le sous-gouverneur, le +révérend master Bloomfields a voulu lui prodiguer +des consolations. Il a injurié le prêtre.</p> + +<p>La jeune fille tremblait de plus en plus, et +Suzannah était presque obligée de la porter.</p> + +<p>Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements +parvinrent à leurs oreilles.</p> + +<p>C'était Bulton qui criait et blasphémait.</p> + +<p>—Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille à +demi morte d'épouvante.</p> + +<p>Et Suzannah fut obligée de la soutenir dans ses +bras.</p> + +<p>—Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi, +n'allez pas plus loin.</p> + +<p>Mais Suzannah répondit:</p> + +<p>—Monsieur, la personne qui m'accompagne se +trouve presque mal, et je crois qu'elle fera bien +de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus +forte.</p> + +<p>—Et vous entrerez seule? fit sir Robert.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, madame.</p> + +<p>Et sir Robert ouvrit la porte du cachot.</p> + +<p>Alors la jeune fille s'appuya sur son bras, +comme elle s'était auparavant appuyée sur Suzannah.</p> + +<p>Le prisonnier hurlait de plus belle.</p> + +<p>Il avait la camisole de force, il était solidement +attaché par une jambe à un anneau de fer fixé +dans le mur, et, par conséquent, réduit à une impuissance +absolue.</p> + +<p>—Je vous préviens, madame, dit sir Robert en +s'adressant à Suzannah, que vous n'avez aucun +danger à courir; mais comme il nous est défendu +d'entendre ce que vous pouvez dire au condamné, +je vais vous enfermer avec lui.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut +un moment de joie au milieu de sa douleur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cette béguine? hurlait Bulton +en voyant Suzannah pénétrer dans son cachot, et +que me veut-elle?</p> + +<p>Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai +besoin ni de vous ni des vôtres.</p> + +<p>Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur +avait refermé la porte du cachot, et Bulton se +trouva seul avec la dame des prisons.</p> + +<p>Alors Suzannah releva son voile noir.</p> + +<p>Bulton jeta un cri.</p> + +<p>L'Irlandaise avait le visage inondé de larmes +silencieuses.</p> + +<p>—Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses +lèvres.</p> + +<p>Puis elle vint s'agenouiller auprès de ce lit sur +lequel Bulton était étendu.</p> + +<p>—Tais-toi, répéta-t-elle, et ne blasphème plus, +malheureux. Tu vois bien que Dieu est bon, puisqu'il +nous a permis de nous revoir.</p> + +<p>Et, en effet, Bulton s'était tu.</p> + +<p>L'apparition de Suzannah, du seul être qu'il +eût aimé en ce monde depuis bien longtemps, +avait subitement calmé la fureur du condamné.</p> + +<p>Son âme s'était détendue, ses yeux s'étaient +remplis de larmes.</p> + +<p>—Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon! +murmurait-il.</p> + +<p>Et Suzannah avait appuyé son visage sur celui +du bandit, et ils confondirent longtemps leurs soupirs +et leurs larmes.</p> + +<p>Longtemps, la pécheresse et le bandit demeurèrent +ainsi, elle parlant de la bonté de Dieu et du +ciel qui attendait ceux qui meurent repentants, +lui écoutant avec une sorte d'extase.</p> + +<p>Et quand trois coups frappés à la porte annoncèrent +à Suzannah qu'elle devait enfin se retirer, +Bulton paraissait transfiguré, une sorte de joie +céleste rayonnait sur son visage, et il murmura:</p> + +<p>—Maintenant je puis mourir!</p> + +<br> + +<p>—Mais qui êtes-vous, et que lui avez-vous +donc dit? demandait quelques minutes après sir +Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce +n'est plus le même homme.</p> + +<p>—Je suis une femme, répondit Suzannah d'une +voix brisée, et j'ai su trouver le chemin de son +coeur.</p> + +<p>—Ah! madame... madame... disait la jeune +fille au moment où elles sortirent de Newgate, +c'est vous maintenant qui tremblez.</p> + +<p>Suzannah ne répondit pas.</p> + +<p>Mais comme elle remontait dans le cab, elle +éclata en sanglots sous son voile noir.</p> + +<p>Le sacrifice était accompli!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIV</h3> +<br> + + +<p>On devine à présent quel était ce bruit qu'avait +entendu John Colden durant toute la nuit et qui +avait cessé subitement vers sept heures et demie +du matin.</p> + +<p>La foule avait envahi dès la veille au soir les +alentours de Newgate, et l'échafaud avait été +dressé devant Old Bailey à quatre heures.</p> + +<p>A sept, Bulton avait expié ses crimes.</p> + +<p>Il était mort avec calme, avec résignation, après +avoir demandé pardon à Dieu et adressé à la +foule quelques paroles touchantes.</p> + +<p>Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert +M..., qui était l'expansion même, n'avait pas +manqué de proclamer que le repentir du condamné +était l'oeuvre d'une des dames des prisons, +et la popularité de cette oeuvre pieuse s'en était +accrue.</p> + +<p>Donc, Bulton avait été pendu le matin.</p> + +<p>John Colden, après le départ du gardien qui +était venu lui annoncer que l'heure de son jugement +était arrivée, et qui avait refusé de lui donner +aucune explication, John Colden avait deviné +la vérité.</p> + +<p>—Aujourd'hui c'était le tour de Bulton, s'était-il +dit. Bientôt ce sera le mien.</p> + +<p>L'Irlandais se leva avec résignation, s'habilla, +prit, comme de coutume, son repas du matin et +attendit que l'on vînt le chercher.</p> + +<p>A dix heures précises, la porte de sa cellule se +rouvrit.</p> + +<p>Cette fois, sir Robert M... en personne se présenta.</p> + +<p>—Allons, mon garçon, dit-il, un peu de courage. +C'est le moment le plus dur. Le reste n'est +rien.</p> + +<p>—Je suis prêt à vous suivre, dit John Colden.</p> + +<p>Derrière sir Robert il y avait un gardien qui +portait sur un plateau un flacon et un verre.</p> + +<p>—Prenez un verre de gin, ça réchauffe, dit +encore le bon sous-gouverneur.</p> + +<p>—Merci, répondit John Colden, je n'ai pas +froid.</p> + +<p>Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen +qui formaient la haie dans le corridor.</p> + +<p>Il fallait passer devant le cachot des condamnés +à mort.</p> + +<p>La veille, John Colden entendait encore les +hurlements furieux de Bulton.</p> + +<p>Cette fois un silence profond régnait dans le +corridor.</p> + +<p>John Colden secoua la tête en passant et dit +avec un sourire triste:</p> + +<p>—Je crois bien que le pauvre Bulton est +calmé.</p> + +<p>—Et pour toujours, dit un policeman.</p> + +<p>Cette fois John Colden fut fixé.</p> + +<p>Pour se rendre à la Cour d'assises, il fallait +d'abord traverser le préau et ensuite la Cage aux +Oiseaux.</p> + +<p>John leva les yeux et vit un lambeau d'azur +au-dessus de sa tête, au milieu des nuages gris +qui couraient dans le ciel.</p> + +<p>Il aspira à pleins poumons une bouffée d'air +libre et dit à sir Robert, qui marchait à côté +de lui.</p> + +<p>—Cela vaut mieux qu'un verre de gin.</p> + +<p>Un des gardiens qui tenait la tête du triste +cortége ouvrit la porte de la Cage aux Oiseaux.</p> + +<p>John entra dans ce singulier passage et aperçut +deux prisonniers qui étaient occupés à soulever +une dalle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'ils font donc là? demanda-t-il +à sir Robert M...</p> + +<p>Mais le sous-gouverneur ne lui répondit pas et +se borna à crier aux policemen:</p> + +<p>—Mais marchez donc plus vite, vous autres!</p> + +<p>John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette +dalle, mais il ne put se défendre d'une sorte de +terreur vague.</p> + +<p>La porte de la cour d'assises était grande ouverte.</p> + +<p>C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas +très-grande.</p> + +<p>Le public entre par une porte qui ouvre sur la +rue de Newgate, les juges par une autre, l'accusé +par une troisième, celle qui donne dans la Cage +aux Oiseaux.</p> + +<p>Les jurés étaient à leur banc, le juge sur son +siège.</p> + +<p>Derrière, il y avait une foule avide d'émotions, +mais silencieuse et calme.</p> + +<p>Le public anglais est partout le même, au théâtre +ou à la cour de justice.</p> + +<p>Jamais il n'a songé à troubler le bon ordre.</p> + +<p>John, en s'asseyant à son banc, entre deux soldats, +promena sur cette foule un regard indifférent.</p> + +<p>Mais cependant il tressaillit tout à coup.</p> + +<p>Parmi les curieux, il avait aperçu un gentleman +qui se tenait au premier rang.</p> + +<p>Ce personnage, qui était d'une tenue irréprochable +et portait des lunettes vertes, John Colden +l'avait reconnu sur-le-champ.</p> + +<p>C'était l'homme gris.</p> + +<p>Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage +encore et il répondit avec un grand sang-froid +à toutes les questions que lui fit le juge.</p> + +<p>John Colden n'avait rien à nier.</p> + +<p>On lui demanda si c'était bien lui qui avait +enlevé le petit Irlandais, et il répondit affirmativement.</p> + +<p>Quand on l'invita à nommer ses complices, il +refusa, se bornant à dire que M. Whip, qu'il +avait tué, avait favorisé l'évasion du prisonnier.</p> + +<p>En vain le chef du jury, puis l'attorney général, +essayèrent-ils de lui faire entrevoir une commutation +de peine, s'il faisait des aveux, John Colden +demeura muet.</p> + +<p>La présence de l'homme gris soutenait son +courage.</p> + +<p>Un solicitor nommé d'office, car John Colden +était trop pauvre pour payer un avocat, présenta +sa défense avec calme et conviction.</p> + +<p>Un moment même, l'orateur parvint à émouvoir +l'auditoire à ce point que l'homme gris laissa +percer une certaine inquiétude sur son visage.</p> + +<p>Il avait pris des mesures sans doute pour arracher +John Colden à l'échafaud, mais il n'avait pas +prévu sa déportation.</p> + +<p>Enfin les craintes de l'homme gris se dissipèrent.</p> + +<p>Le jury, après une longue délibération, rendit +un verdict affirmatif.</p> + +<p>John Colden était coupable de meurtre avec +préméditation.</p> + +<p>Un des soldats assis auprès de l'accusé se pencha +vers son compagnon, tandis que les jurés +délibéraient et lui dit:</p> + +<p>—Ça va faire deux pour commencer l'année.</p> + +<p>John Colden l'entendit:</p> + +<p>—Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai +qu'on a pendu Bulton ce matin?</p> + +<p>—Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas +vu qu'on travaillait dans la Cage aux Oiseaux?</p> + +<p>Alors John se rappela les deux ouvriers qui +soulevaient une dalle quand il avait passé.</p> + +<p>—C'est donc là le cimetière des suppliciés, +dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! fit John Colden avec indifférence.</p> + +<p>Et il attendit son sort.</p> + +<p>Les jurés avaient repris leurs places et le juge +venait de se couvrir.</p> + +<p>—Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec +émotion.</p> + +<p>John se leva.</p> + +<p>Alors le juge lui donna lecture de la déclaration +du jury et des articles de la loi qui correspondaient +à cette déclaration.</p> + +<p>Puis il prononça, avec une émotion croissante, +la peine de mort.</p> + +<p>John s'inclina.</p> + +<p>—Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il +encore, à moins que vous n'ayez une objection +sérieuse à présenter contre cette date.</p> + +<p>—Aucune, répondit John Golden.</p> + +<br> + +<p>Les débats, les plaidoiries et la réplique de +l'attorney général avaient duré plusieurs heures.</p> + +<p>Lorsque le condamné repassa dans la Cage +aux Oiseaux, Bulton y dormait du dernier sommeil.</p> + +<p>John tressaillit en voyant la dalle reposée et +tout à l'entour un filet de plâtre blanc qui attestait +que la tombe venait d'être scellée.</p> + +<p>Puis il aperçut un B qu'on venait de graver sur +le mur.</p> + +<p>Alors il s'arrêta un moment sur la dalle voisine +et, regardant sir Robert M...:</p> + +<p>—C'est là que je serai, moi, n'est-ce pas? +lui demanda-t-il.</p> + +<p>Le sous-gouverneur ne répondit pas.</p> + +<p>Seulement on aurait pu voir rouler une larme +dans les yeux de cet homme qui riait toujours.</p> + +<p>Et John Colden se remit en marche d'un pas +ferme et la tête haute, murmurant:</p> + +<p>—Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir +c'est aller à Dieu!...</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXV</h3> +<br> + + +<p>Cependant, plusieurs jours s'étaient écoulés, +et l'heure fixée pour le supplice de John Colden +s'avançait.</p> + +<p>Encore quarante-huit heures, et l'échafaud qui +s'était dressé pour Bulton se dresserait de nouveau +pour John Colden.</p> + +<p>Le peuple de Londres est comme celui de +Paris.</p> + +<p>Il est avide de ces lugubres tragédies qui n'ont +d'autre rampe que les rayons blafards du petit +jour.</p> + +<p>Longtemps à l'avance, il s'occupe d'avoir une +bonne place à ce spectacle de mort.</p> + +<p>Plus favorisé que le peuple de Paris, qui s'en +va quelquefois huit nuits de suite sur la place de +la Roquette, celui de Londres sait l'heure et le +jour, et ne se dérange pas inutilement.</p> + +<p>Pendant les derniers jours qui précèdent l'exécution, +le condamné devient le sujet de toutes +les conversations, soit dans les tavernes et les public-houses, +soit chez les pâtissiers et les marchands +d'huîtres.</p> + +<p>Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle +plus d'autre chose.</p> + +<p>Le condamné, deux ou trois jours avant sa dernière +heure, devient le lion du moment.</p> + +<p>Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule +d'anecdotes, ceux qui ont eu le bonheur de pénétrer +dans l'enceinte réservée au public, le jour +de la cour d'assises, se complaisent à répéter les +arguments de l'attorney général et la plaidoirie +du solicitor, et le petit discours que le juge, en +prononçant la peine de mort, a fait, les larmes aux +yeux, au condamné.</p> + +<p>En Angleterre, le pari est tellement dans les +moeurs, que le moindre événement est un prétexte +à gageures.</p> + +<p>On engage donc des paris sur le jour de l'exécution, +l'heure, la température du moment, le +courage ou la faiblesse du condamné.</p> + +<p>Mourra-t-il bien ou mal?</p> + +<p>Telle est la question.</p> + +<p>Un pari formidable s'était engagé là-dessus, au +Blak-horse, le public-house fameux que nous connaissons, +et dans la cave duquel trônait majestueusement +mistress Brandy.</p> + +<p>C'était le six janvier, et l'exécution devait avoir +lieu le huit.</p> + +<p>La cave du Cheval-Noir était pleine.</p> + +<p>Les deux garçons de mistress Brandy ne suffisaient +point à servir les chopes de bière, à verser +le gin dans les verres et à préparer des sherry +cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il +y a des aristocrates partout, même au Wapping.</p> + +<p>Il y avait de tout ce soir-là, et disons-le tout +de suite, les marins étaient en si grand nombre +que les voleurs se trouvaient en minorité.</p> + +<p>Parmi les premiers, on voyait Williams, ce +matelot aux cheveux et aux favoris rouges que +l'homme gris avait terrassé, quelques jours +auparavant.</p> + +<p>Williams avait retrouvé toute sa faconde, toute +sa forfanterie insolente.</p> + +<p>Pendant un jour ou deux, il s'était tenu tranquille, +mais comme l'homme gris n'avait pas reparu +au Blak-horse, Williams s'était senti plus à +l'aise et sa nature querelleuse avait repris le +dessus.</p> + +<p>Parmi les voleurs, on voyait également une +de nos anciennes connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu.</p> + +<p>Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi +elles, cette affreuse Betty, qui voulait accaparer +l'amour de Williams et avait essayé d'arracher +les yeux à la pauvre Irlandaise.</p> + +<p>Comme Betty n'en était encore qu'à son onzième +verre de gin, elle conservait une lueur de +raison et causait presque comme un être humain.</p> + +<p>—Mon petit Williams, disait-elle, mon chéri, +mon amour, n'est-ce pas que tu me conduiras +dans Old Bailey demain soir? Nous irons de +bonne heure, et nous arriverons les premiers.</p> + +<p>Williams haussa les épaules:</p> + +<p>—Cela ne m'amuse guère, moi, dit-il, d'attendre +toute la nuit pour voir pendre.</p> + +<p>—Il y a en face de la porte de Newgate un public-house +où nous pourrons boire.</p> + +<p>—Mais où tu ne verras rien, ricana le matelot.</p> + +<p>—Par exemple! dit Betty.</p> + +<p>—Non, tu ne verras rien, répéta Williams, car +lorsque l'heure de l'exécution viendra, tu seras +ivre morte.</p> + +<p>On se mit à rire.</p> + +<p>—Une belle chose, en vérité! continua Williams, +d'un ton dédaigneux, que de voir un +homme déjà mort de peur.</p> + +<p>—Qui a dit cela? exclama une voix.</p> + +<p>C'était la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'était +levé.</p> + +<p>—Moi, dit Williams.</p> + +<p>—Tu dis que John Colden sera déjà mort de +peur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je parie qu'il mourra bien, moi.</p> + +<p>—Que paries-tu?</p> + +<p>—Comme je suis sûr de gagner, je parie ce +qu'on voudra.</p> + +<p>—Une livre! dit Williams qui avait touché sa +prime d'embarquement le matin même.</p> + +<p>—Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams +parie une livre!</p> + +<p>—Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu.</p> + +<p>—Tu es donc riche? lui dit une femme à mi-voix.</p> + +<p>—Je n'ai plus un penny, répondit Jak, mais +je trouverai à dévaliser un cokney, ce soir ou demain.</p> + +<p>—Moi, dit Williams, je propose de confier les +enjeux à mistress Brandy.</p> + +<p>—Non, dit Jak.</p> + +<p>—Mais si, fit une autre voix. Hé! l'Oiseau-Bleu, +je suis de moitié, si tu veux, et je dépose +la guinée.</p> + +<p>Celui qui venait de parler ainsi, n'était autre +que ce rough déguenillé qui avait vu, quelques +jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot, +descendre de voiture à la porte de Jefferies, le valet +de Calcraff.</p> + +<p>Et il jeta une guinée toute neuve sur le comptoir.</p> + +<p>—De l'or! s'écria Jak, tu as de l'or, toi?</p> + +<p>—Pourquoi pas!</p> + +<p>Et le rough, prenant un air mystérieux:</p> + +<p>—Williams, dit-il, je vous fais un autre +pari.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Que nous avons bu et trinqué pendant tout +l'hiver avec un membre du Parlement, sans nous +en douter.</p> + +<p>—Tu es ivre, dit Williams.</p> + +<p>—Je crois plutôt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu.</p> + +<p>—Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le +rough.</p> + +<p>—Un membre du Parlement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et où donc ça avons-nous bu avec lui?</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>Ce fut un éclat de rire général.</p> + +<p>Il est même venu tous les soirs pendant plusieurs +mois, continua le rough.</p> + +<p>—Tu te moques de nous!</p> + +<p>—Et c'était un bon compagnon, je vous +jure?</p> + +<p>Williams continuait à hausser les épaules.</p> + +<p>—Comment donc s'appelait-il, ce membre du +Parlement? demanda Jak en riant.</p> + +<p>—Lord Vilmot.</p> + +<p>—Connais pas! dit Williams.</p> + +<p>—Ni moi, fit Jak.</p> + +<p>—Ni personne, dit Betty, qui buvait son +douzième verre de gin.</p> + +<p>—Mais il avait pour nous un autre nom, fit le +rough.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Il s'appelait Shoking.</p> + +<p>Cette fois l'éclat de rire devint gigantesque.</p> + +<p>—Shoking, un lord! dit Jak.</p> + +<p>—Shoking, membre du Parlement, fit Williams.</p> + +<p>—Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le +rappelle... il couchait à la work'house de Mill en +road.</p> + +<p>Williams serra les poings.</p> + +<p>—Je suis bon garçon, dit-il, mais je n'aime +pas qu'on se moque de moi.</p> + +<p>—Je ne me moque de personne.</p> + +<p>—Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des +excuses à tous, continua l'irascible matelot.</p> + +<p>—Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui +serra les poings pareillement et s'apprêta à se défendre.</p> + +<p>—Voilà Williams bien fier, dit ironiquement +l'Oiseau-Bleu. On voit bien que l'homme gris +n'est pas ici.</p> + +<p>Williams entendit ce propos.</p> + +<p>—Si tu parles de l'homme gris, dit Williams, +qui laissa le rough tranquille et s'avança vers +l'Oiseau-Bleu, je t'assomme.</p> + +<p>Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage +apparut en haut des marches de l'escalier +qui descendait dans la cave, et une pâleur mortelle +couvrit aussitôt le visage du querelleur Williams.</p> + +<p>Ce personnage qui se montrait ainsi tout à +coup, c'était l'homme gris.</p> + +<p>L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le +jour où il avait terrassé Williams.</p> + +<p>Et Williams se prit à frissonner.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXVI</h3> +<br> + + +<p>Le peuple aura toujours le respect de la force +brutale.</p> + +<p>L'apparition de l'homme gris fut saluée par des +hurrahs et par des acclamations:</p> + +<p>On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le +terrible et le féroce; et il était juste qu'on lui +payât un petit tribut d'admiration.</p> + +<p>—Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute +part.</p> + +<p>—Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.</p> + +<p>Williams serrait les poings et avait pris une +pose de défense.</p> + +<p>Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la +main:</p> + +<p>—Est-ce que lorsque deux hommes de coeur +se sont battus, dit-il, ils ne deviennent pas amis?</p> + +<p>Williams respira, et il prit la main qu'on lui +tendait.</p> + +<p>Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à +personne, si ce n'est à Shoking.</p> + +<p>Mais ce soir-là il fut plus expansif.</p> + +<p>—Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait +ici?</p> + +<p>—Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était +John qui nous racontait une histoire que personne +ne voulait croire.</p> + +<p>—Et... cette histoire?...</p> + +<p>Le rough ne se fit pas prier.</p> + +<p>—Je disais moi, fit-il, que Shoking était un +lord et un membre du Parlement.</p> + +<p>—Shoking?</p> + +<p>—Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.</p> + +<p>—Sans doute, je le connais.</p> + +<p>—Eh bien! convenez que ce que dit John n'a +pas l'ombre du sens commun.</p> + +<p>—Je ne suis pas de votre avis, dit froidement +l'homme gris.</p> + +<p>Cette réponse produisit une certaine sensation.</p> + +<p>—Et, ajouta-t-il, John a raison.</p> + +<p>—Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est +un lord?</p> + +<p>—Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait +parlé.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le noble lord ne viendra plus ici, +maintenant qu'on sait qui il est.</p> + +<p>L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction +que personne n'osa plus mettre en doute +l'opinion émise par le rough.</p> + +<p>Celui-ci était triomphant.</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais +mes excuses, mon garçon.</p> + +<p>Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant:</p> + +<p>—Veux-tu boire avec moi?</p> + +<p>—Volontiers, dit le rough.</p> + +<p>—Et vous, camarade?</p> + +<p>Il s'adressait à l'homme gris.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci.</p> + +<p>Et tous trois s'attablèrent.</p> + +<p>—Puisque tu voulais m'assommer tout à +l'heure, dit à son tour l'Oiseau-Bleu, il me semble +que tu pourrais bien m'offrir un verre de gin.</p> + +<p>—Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.</p> + +<p>—Ce Williams, cria Betty, qui en était à son +quatorzième verre, il va boire sa prime en deux +jours.</p> + +<p>—Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement +Williams.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme +gris d'un ton de reproche.</p> + +<p>—Elle m'ennuie, dit Williams.</p> + +<p>—Tu auras ton verre de porto, dit l'homme +gris: assieds-toi là, mignonne.</p> + +<p>Et l'horrible créature prit pareillement place +à la table de Williams.</p> + +<p>Ce dernier commençait à être ivre.</p> + +<p>Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa +point.</p> + +<p>L'homme gris se pencha à l'oreille du rough.</p> + +<p>—C'est pour toi que je viens ici, dit-il.</p> + +<p>—Pour moi? fit le rough en tressaillant.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous me connaissez donc?</p> + +<p>—Moi, non; mais lord Vilmot te connaît...</p> + +<p>—Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.</p> + +<p>—Et il m'a chargé d'une commission pour +toi.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Où demeures-tu?</p> + +<p>—A deux pas d'ici, dans Well close square.</p> + +<p>—Au numéro 17, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée +de la maison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et des femmes au second étage?</p> + +<p>—C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous +parlez, il y a précisément Betty. Mais elle ne rentre +jamais chez elle avant le jour.</p> + +<p>—Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, +car elle doit souvent cuver son ivresse dans +le ruisseau.</p> + +<p>Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.</p> + +<p>L'homme gris poursuivit:</p> + +<p>—La maison a trois étages: tu demeures au +troisième, les femmes au second; mais qui demeure +au premier?</p> + +<p>Le rough tressaillit.</p> + +<p>Puis il se prit à sourire:</p> + +<p>—Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.</p> + +<p>—Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me +le dises.</p> + +<p>—Eh bien! c'est Calcraff.</p> + +<p>—Le bourreau de Londres?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie +ici, car, ajouta l'homme gris, s'il faut tout te +dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie +lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était.</p> + +<p>—Et Sa Seigneurie vous envoie pour me +parler?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Que désire-t-elle?</p> + +<p>L'homme gris et le rough causaient tout bas, et +personne ne pouvait les entendre.</p> + +<p>D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams +achevaient de se griser et ne regardaient que leurs +verres.</p> + +<p>—Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant +toujours au rough, qu'un lord, membre du +Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au +Black-horse, est un lord excentrique.</p> + +<p>—Certainement, dit le rough.</p> + +<p>—Et un lord excentrique a des caprices +étranges.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une +fantaisie qui lui trotte par la cervelle.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Il voudrait avoir de la corde de pendu.</p> + +<p>—En vérité!</p> + +<p>—Il prétend que la corde de pendu porte +bonheur, et qu'il a des sommes très-fortes engagées +aux prochaines courses d'Epsom.</p> + +<p>—Je commence à comprendre, dit le rough. Il +vous a chargé d'aller en demander à Calcraff.</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il m'a chargé de te voir d'abord.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer +cette nuit dans la chambre de Betty.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a +à faire, mais voilà mon idée à moi.</p> + +<p>—Voyons?</p> + +<p>—Nous allons achever de griser Betty, nous +l'emmènerons dehors, et quand nous l'aurons +couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras +dans sa poche la clef de sa chambre.</p> + +<p>—Et Williams?</p> + +<p>—Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit +l'homme gris en souriant, mais nous n'avons rien +à craindre de lui. Encore une bouteille de porto, +et il va rouler sous la table.</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>Alors l'homme gris éleva la voix:</p> + +<p>—Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous +donc deux autres bouteilles de porto: c'est moi +qui paye!...</p> + +<p>—Non, non, c'est moi.... balbutia Williams +d'une voix épaissie par l'ivresse, c'est moi, toujours +moi!...</p> + +<p>Et il jeta une deuxième guinée sur la table.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXVII</h3> +<br> + + +<p>On apporta les deux autres bouteilles de porto.</p> + +<p>Ce fut un véritable scandale.</p> + +<p>Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, +du porter et du gin, mais jamais le vin de Porto +n'y avait coulé aussi abondamment.</p> + +<p>Ceux qui n'étaient point admis à la table de +Williams se prirent à murmurer.</p> + +<p>D'autres se mirent à rire.</p> + +<p>Quelques-uns prétendirent tout bas que si +Shoking était un lord, l'homme gris pouvait bien +en être un autre, et deux voleurs qui sortaient +de Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se +disaient qu'il y avait peut-être un coup à faire, +en le suivant, s'il s'en allait seul de la cave du +Cheval-Noir.</p> + +<p>Pendant ce temps, Williams buvait toujours et +racontait ses campagnes.</p> + +<p>L'homme gris et le rough avait échangé un +regard et n'avaient plus qu'à attendre.</p> + +<p>A mesure qu'il parlait, la langue de Williams +s'épaississait et ses yeux clignotaient.</p> + +<p>Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de +temps en temps son bredouillement, pour dire à +Betty:</p> + +<p>—Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre +morte.</p> + +<p>Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.</p> + +<p>Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme +gris, il l'avait vu à l'oeuvre dans le Brook street.</p> + +<p>Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de +paraître avoir rencontré l'homme gris ailleurs +que dans la taverne du Blak-horse.</p> + +<p>Williams, à force de prédire à Betty qu'elle +roulerait sous la table, lui donna l'exemple.</p> + +<p>Son verre, encore plein, lui échappa des mains, +et il se laissa glisser de son escabeau sur le sol +en grommelant:</p> + +<p>—J'ai mon compte.</p> + +<p>Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit +un banc sous la tête, en guise d'oreiller.</p> + +<p>Puis elle se leva et dit:</p> + +<p>—Il fait trop chaud ici. Sortons!</p> + +<p>—J'allais te le proposer, dit galamment +l'homme gris.</p> + +<p>Betty le regarda.</p> + +<p>—C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu +Williams?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu es donc bien fort?</p> + +<p>Et elle eut un accent d'admiration.</p> + +<p>—Peuh! fit modestement l'homme gris.</p> + +<p>Betty reprit:</p> + +<p>—Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Veux-tu être mon homme?</p> + +<p>—Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire +à l'ignoble créature, nous causerons de tout cela +en haut.</p> + +<p>—Tu veux donc t'en aller d'ici?</p> + +<p>—N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?</p> + +<p>—C'est juste. Eh bien! allons!...</p> + +<p>L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu, +et se leva.</p> + +<p>Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras.</p> + +<p>Le rough sortit avec eux.</p> + +<p>Tous trois remontèrent les marches de l'escalier, +arrivèrent dans la rue, et le rough dit:</p> + +<p>—Je sais un endroit où il y a de fameuse ale.</p> + +<p>—Et où cela? demanda Betty.</p> + +<p>—A deux pas, dans Well close square.</p> + +<p>—Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée +que l'homme gris m'aimerait. N'est-ce pas, tu +m'aimeras, mon mignon?</p> + +<p>—Certainement, répondit l'homme gris. Seulement, +tiens-toi un peu plus droite.</p> + +<p>—Est-ce que je marche de travers?</p> + +<p>—Oui, un peu.</p> + +<p>—Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a +trahie... Aussi, je me... vengerai...</p> + +<p>Elle était de plus en plus lourde au bras de +l'homme gris.</p> + +<p>Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre +le bal Wilson et ils se trouvaient maintenant au +seuil de Well close square.</p> + +<p>Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.</p> + +<p>—C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai +des fourmis dans les jambes.</p> + +<p>—Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Nous y sommes, au grand air.</p> + +<p>—Veux-tu t'asseoir là?</p> + +<p>Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était +dans le square.</p> + +<p>Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant +à regarder l'homme gris et lui disant:</p> + +<p>—Tu me plais... du moment que tu as battu +Williams... tu seras mon homme, pas vrai?</p> + +<p>Elle parlait maintenant d'une voix assourdie +par l'ivresse et ses yeux ne demeuraient ouverts +qu'à force de volonté.</p> + +<p>L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau +regard.</p> + +<p>Betty bredouillait de plus en plus:</p> + +<p>—Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me +montent des jambes à l'estomac. Bon! il me +semble que j'en ai sur la tête...</p> + +<p>Et elle se coucha tout de son long sur le banc.</p> + +<p>C'était le coup de grâce de l'ivresse.</p> + +<p>Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes +après l'homme gris et son compagnon entendirent +un ronflement sonore.</p> + +<p>—Bon! voilà le moment, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Faut-il prendre la clef?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses +heures, fouilla Betty adroitement et lui enleva la +clef de sa chambre.</p> + +<p>Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc +et se dirigèrent vers la maison où logeait Calcraff.</p> + +<p>Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme +gris s'arrêta:</p> + +<p>—Un instant, dit-il: puisque tu habites la +maison, tu dois la connaître parfaitement.</p> + +<p>—Sans doute, répondit le rough.</p> + +<p>—As-tu jamais pénétré chez Calcraff?</p> + +<p>—Une fois.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à +l'éteindre.</p> + +<p>—Fort bien.</p> + +<p>—Ce qui fait que je me suis promené par tout +son logis. C'est fort curieux.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est seul au premier étage?</p> + +<p>—Tout seul avec sa servante.</p> + +<p>—Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien +de pièces?</p> + +<p>—Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est +celle de son laboratoire.</p> + +<p>C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus, +quand on lui permet d'emporter le corps. +Il est un peu chirurgien, dit-on.</p> + +<p>C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses +instruments, depuis les fers à marquer jusqu'aux +cordes.</p> + +<p>L'homme gris suivait attentivement les détails +de cette description sommaire.</p> + +<p>Et levant les yeux vers le deuxième étage:</p> + +<p>—Où est la chambre de Betty? demanda-t-il.</p> + +<p>—A la fenêtre du milieu.</p> + +<p>—Par conséquent, cette chambre est au-dessus +du laboratoire de Calcraff?</p> + +<p>—Oui, justement.</p> + +<p>—C'est là ce que je voulais savoir. Allons +maintenant.</p> + +<p>Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent +l'allée humide et noire de la maison, marchant +sur la pointe du pied.</p> + +<p>L'homme gris murmura:</p> + +<p>—Mon plan est fait...</p> + +<p>—Pour avoir la corde de pendu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Le rough montait l'escalier le premier, et quand +il eut ouvert la porte de la chambre de Betty:</p> + +<p>—Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment +vous ferez pour pénétrer chez Calcraff.</p> + +<p>—Tu vas voir.</p> + +<p>Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était +plongée dans l'obscurité.</p> + +<p>—Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna +l'homme gris.</p> + +<p>En même temps, il tira de sa poche un petit +outil en deux morceaux qu'il se mit à ajuster.</p> + +<p>Pendant ce temps, le rough s'était procuré de +la lumière et regardait l'homme gris avec étonnement.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXVIII</h3> +<br> + + +<p>L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche +en deux morceaux, qu'il s'empressait de réunir, +était un outil des plus vulgaires, un tarière.</p> + +<p>En démontant le manche, il avait pu le cacher +sous ses vêtements.</p> + +<p>A Londres, où toutes les maisons sont de construction +légère, les planchers sont en bois et n'ont +pas grande épaisseur.</p> + +<p>—Que faites-vous donc? demanda le rough, +qui vit l'homme gris s'agenouiller et appuyer sa +tarière sur le plancher.</p> + +<p>—Tu le vois, je perce un trou.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour voir ce qui se passe en bas.</p> + +<p>Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça +sans bruit et lentement dans le plancher.</p> + +<p>Ce fut l'affaire de quelques minutes.</p> + +<p>Au bout de ce temps, le plancher était à jour.</p> + +<p>Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda +à John de souffler la chandelle.</p> + +<p>La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée +dans l'obscurité; mais un filet de lumière qui +passait sous la porte de la pièce voisine et venait +mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou +percé par l'homme gris, attestait que Calcraff ne +dormait pas.</p> + +<p>L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre +pour appliquer son oeil au trou, vit ce filet de lumière +et dit:</p> + +<p>—Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.</p> + +<p>—Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé +ce trou? fit le rough. Il est trop petit pour y passer +autre chose que le doigt.</p> + +<p>—Oui, mais il est assez grand pour nous servir +de judas.</p> + +<p>—Je comprends encore moins pourquoi vous +m'avez fait souffler la chandelle.</p> + +<p>—C'est bien simple pourtant. Suppose que la +chandelle soit allumée.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne +dans son laboratoire.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Et qu'il lève les yeux. La lumière nous +trahira en lui montrant le trou.</p> + +<p>—Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais +pas à cela.</p> + +<p>—Maintenant, reprit l'homme gris à voix +basse, en attendant qu'il éteigne sa lampe et qu'il +dorme, causons.</p> + +<p>—Soit, dit le rough à voix basse.</p> + +<p>—Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, +est fort curieux de tout ce qui précède ou suit +une exécution.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir +ce que fait Calcraff ordinairement.</p> + +<p>—Je puis vous le dire, moi, fit le rough.</p> + +<p>—Eh bien! va, je t'écoute.</p> + +<p>En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne +chôme, Calcraff se lève de bonne heure.</p> + +<p>—Fort bien.</p> + +<p>—Une vieille femme, qui lui sert de servante, +lui fait à déjeuner.</p> + +<p>Il mange et s'en va.</p> + +<p>—Sais-tu où?</p> + +<p>—Il se promène tantôt dans les docks, tantôt +dans les beaux quartiers du West-End, où il est +moins connu de vue et où il n'a pas peur que les +enfants le poursuivent en le huant.</p> + +<p>Il lunch dans la première taverne venue, va +prendre son repas du soir, tout seul, un peu partout, +boit deux ou trois chopes de bière et rentre +chez lui.</p> + +<p>Jamais il ne parle à personne.</p> + +<p>—Et lorsqu'il a une exécution à faire?</p> + +<p>—Alors ses habitudes sont un peu changées.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive +au petit jour, et Calcraff lui donne ses +ordres.</p> + +<p>C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser +l'échafaud pendant la nuit; c'est lui qui emporte +la corde et le bonnet noir. Calcraff ne touche à +rien jusqu'au dernier moment.</p> + +<p>Il passe la journée hors de chez lui, comme à +l'ordinaire, mais les gens qui l'ont vue luncher +assurent qu'il ne boit que de l'eau.</p> + +<p>Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire, +il revient chez lui à la nuit tombante et se couche +aussitôt.</p> + +<p>—Sans avoir soupé?</p> + +<p>—Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le +courage de remplir son triste métier qu'à la condition +d'avoir l'estomac libre et la tête calme.</p> + +<p>A deux heures du matin, il se relève, s'habille +et boit une tasse de lait.</p> + +<p>Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en +va à Newgate attendre l'heure de l'exécution.</p> + +<p>—Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais +je voudrais bien savoir ce que Jefferies et lui se +disent quand le valet vient recevoir les ordres du +maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais +toi, tu peux t'en aller.</p> + +<p>En même temps, l'homme gris tira de sa poche +une dizaine de guinées et les mit dans la main du +rough, frémissant à ce contact.</p> + +<p>—Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—La corde de pendu.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends +ton argent et va te coucher.</p> + +<p>Le rough ne se le fit pas répéter.</p> + +<p>L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte, +et quand il fut sorti, il s'enferma.</p> + +<p>Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé, +se pencha de nouveau et regarda.</p> + +<p>Le filet de lumière avait disparu.</p> + +<p>Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car +un ronflement sonore se faisait entendre de l'autre +côté de la porte du laboratoire.</p> + +<p>Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres +objets qui eussent bien plus encore excité la curiosité +de John le rough s'il eût été encore là.</p> + +<p>C'était d'abord une petite boule de cuivre de +la grosseur d'une bille à jouer, suspendue à un +long fil de laiton.</p> + +<p>Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent, +elle passa librement à travers le trou du +plancher et, dévelopant le fil de laiton, l'homme +gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.</p> + +<p>Le second objet qu'il plaça auprès du trou et +dans lequel il incrusta le bout du fil de laiton était +une petite boîte en métal de dix pouces de longueur.</p> + +<p>Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers +le plancher, par le fil de laiton, avec la petite +boule qui était descendue dans le laboratoire.</p> + +<p>Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se +trouvait sur la surface supérieure de la boîte.</p> + +<p>Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades +d'étincelles et la petite boule de cuivre flamboya, +représentant sur sa surface tout ce que le +laboratoire renfermait.</p> + +<p>C'était un appareil à lumière électrique que +l'homme gris venait de mettre en activité; et le +laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre, se +refléta tout entier sur la petite boule de cuivre +et l'homme gris put en examiner en détail les +moindres objets.</p> + +<p>—A présent, dit-il, je sais ce que je voulais +savoir, et je vais attendre Jefferies.</p> + +<p>Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse +et la lumière s'éteignit.</p> + +<p>Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, +remit le tout dans sa poche et, s'allongeant +sur le parquet et se roulant dans son manteau, il +attendit le point du jour.</p> + +<br> + +<p>Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur +le banc de Well close square et rêvait qu'elle était +la femme de l'homme gris, le gaillard assez robuste +pour avoir battu Williams le terrible.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXIX</h3> +<br> + + +<p>Le lendemain, vers huit heures du matin, les +misérables habitants de Well close square virent +Jefferies sortir de chez Calcraff.</p> + +<p>Il emportait un paquet enveloppé de serge +verte.</p> + +<p>—Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours +pour demain, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>Il y avait un groupe de roughs à la porte du +public-house qui occupait le rez-de-chaussée de la +maison habitée par le bourreau.</p> + +<p>—Quoi donc qui est pour demain? demanda +une balayeuse qui se réconfortait d'un verre de +gin.</p> + +<p>—L'exécution de John Colden, répondit un +jeune homme, ne voyez vous pas Jefferies qui +passe?</p> + +<p>—Hé! Jefferies? cria la balayeuse.</p> + +<p>Le valet du bourreau s'arrêta.</p> + +<p>—Venez donc boire un verre de gin avec nous, +si vous n'êtes pas trop fier, reprit cette femme qui +était jeune et ne manquait pas de beauté sous ses +haillons.</p> + +<p>—Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec +Jefferies! dit un autre rough.</p> + +<p>—C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous +fait?</p> + +<p>Jefferies s'était arrêté hésitant.</p> + +<p>—Allons, vieux, dit un des hommes qui se +trouvaient sur le seuil du public-house, est-ce que +vous allez nous refuser?</p> + +<p>—Non, dit Jefferies.</p> + +<p>Et il s'approcha et porta la main à son bonnet.</p> + +<p>Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient +qu'il avait pleuré.</p> + +<p>Un rough qui demeurait dans Parmington street +lui dit:</p> + +<p>—Comment va ta fille?</p> + +<p>—Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle +est chez un lord qui m'avait promis de la guérir, +mais je n'y crois guère. Hier elle était plus faible +encore que de coutume.</p> + +<p>Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies +et roulèrent lentement sur ses joues creuses.</p> + +<p>—C'est donc pour demain? fit la balayeuse.</p> + +<p>Jefferies tressaillit.</p> + +<p>—Oui, c'est pour demain, dit-il.</p> + +<p>—La corde est là-dedans, n'est-ce pas?</p> + +<p>Et la jeune femme toucha le paquet.</p> + +<p>Jefferies se recula vivement.</p> + +<p>—N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Cela porte malheur.</p> + +<p>—Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire +ça, au contraire, reprit la balayeuse. De la corde +de pendu! c'est de la réussite.</p> + +<p>—Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.</p> + +<p>—Elle est donc neuve?</p> + +<p>—Oui, l'autre était usée; John Colden est un +solide gaillard à ce qu'on dit. Il ne faut pas que +la corde casse.</p> + +<p>—Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à +ton aise de la mort d'un homme.</p> + +<p>—L'habitude, fit un autre.</p> + +<p>—Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner +sa vie.</p> + +<p>Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main +fiévreuse qu'il porta à ses lèvres le verre de gin +que le land lord lui versa.</p> + +<p>La balayeuse reprit:</p> + +<p>—Tu ferais bien grâce à John Colden si on te +promettait la vie de ta fille, hein?</p> + +<p>Le malheureux devint livide.</p> + +<p>—Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? +Ce n'est pas moi qui pends, c'est Calcraff.</p> + +<p>—Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est +qu'un instrument. Quand il refuserait de pendre +John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on ferait +venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.</p> + +<p>—C'est encore vrai.</p> + +<p>—Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais +nous n'avons pas le droit de faire grâce.</p> + +<p>Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva +à toutes jambes, tandis que la balayeuse disait:</p> + +<p>—J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours +ça.</p> + +<p>Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé, +tantôt rapide, tantôt lent.</p> + +<p>Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah +venait sans cesse à ses lèvres.</p> + +<p>C'est que le malheureux père, qui avait vu sa +fille la veille au soir, l'avait trouvée plus pâle, +plus défaillante encore que de coutume, et malgré +l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu +qui répondait de la sauver, il était parti la +mort dans l'âme.</p> + +<p>Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house +voisin, chez lequel il allait boire quelquefois, +l'avait appelé et lui avait dit:</p> + +<p>—Calcraff est venu.</p> + +<p>—Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus +comment je vis, je sais pourquoi!</p> + +<p>—Il vous attend demain matin.</p> + +<p>Jefferies était monté chez lui et s'était couché.</p> + +<p>Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie +pendant laquelle il n'avait cessé de balbutier +le nom de son enfant, Jefferies s'était habillé à la +hâte et avait couru chez Calcraff.</p> + +<p>Calcraff lui avait dit:</p> + +<p>—C'est pour demain. Prends les outils et veille +à ce que tout soit prêt.</p> + +<p>Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi +que les crochets destinés à la fixer, et le bonnet +de laine noire qui devait recouvrir la tête du condamné +au moment suprême.</p> + +<p>Puis il lui avait dit encore:</p> + +<p>—Comment va ta fille?</p> + +<p>Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était +sorti de chez Calcraff et que les roughs du public-house +l'avaient appelé, ils avaient pu voir comme +il était pâle et anéanti.</p> + +<p>Donc Jefferies s'en alla.</p> + +<p>Il revint dans Parmington street et monta chez +lui la corde, le bonnet noir et les crochets.</p> + +<p>Puis il redescendit et sauta dans un cab.</p> + +<p>Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement +qu'à pied, sauf lorsqu'il s'agissait du +service de l'État.</p> + +<p>Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient +une indemnité de voiture pour aller prévenir les +gardiens des bois de justice.</p> + +<p>En France, le bourreau a l'échafaud démonté +dans sa maison.</p> + +<p>En Angleterre, les bois de justice sont confiés à +deux sous-aides qui logent dans un quartier +éloigné.</p> + +<p>Ces deux hommes ont pour mission de dresser +l'échafaud, qu'ils apportent démonté, pendant la +nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux +cheval.</p> + +<p>Il occupait une maison dans Mill en road, +dans l'extrême East-End, tout à côté d'un cimetière.</p> + +<p>Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit +conduire.</p> + +<p>Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, +au lieu de revenir dans Parmington-street, il +pria le cocher de le conduire, dans Hampsteadt.</p> + +<p>Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le +paya et le renvoya.</p> + +<p>Ensuite il continua son chemin à pied, et, à +mesure qu'il avançait, sa marche devenait plus +lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il s'arrêtait, +comme si les forces lui eussent manqué tout à +coup.</p> + +<p>C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille +de ce joli cottage où était sa fille, son coeur cessait +de battre, et il s'attendait à quelque nouvelle +sinistre.</p> + +<p>Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la +grille et s'assit sur une borne, attachant un oeil +anxieux sur la maison où tout paraissait tranquille.</p> + +<p>Enfin, une fenêtre s'ouvrit.</p> + +<p>Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître +l'homme gris.</p> + +<p>Celui-ci le salua de la main et lui cria:</p> + +<p>—Ça va mieux!</p> + +<p>Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.</p> + +<p>En deux bonds il traversa la rue et arriva tout +affolé dans le jardin.</p> + +<p>L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter +encore; aujourd'hui je ne doute plus, et il dépend +de vous que votre fille vive!</p> + +<p>—De moi! exclama Jefferies frémissant.</p> + +<p>—De vous, répéta l'homme gris.</p> + +<p>Et il prit le valet du bourreau par le bras et le +fit entrer dans la maison.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XXX</h3> +<br> + + + + + +<p>Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre +de Jefferies?</p> + +<p>Pour le comprendre, il faut nous reporter à une +heure plus tôt et pénétrer dans cette chambre aux +murs enduits de goudron, dans laquelle Jérémiah +avait été transportée une douzaine de jours auparavant.</p> + +<p>Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient +à voix basse.</p> + +<p>Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse +brûlait encore sur la cheminée.</p> + +<p>Jérémiah dormait.</p> + +<p>La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil +était régulier, et on n'entendait plus retentir cette +respiration sifflante des premiers jours.</p> + +<p>Les trois personnes qui causaient tout bas au +pied du lit étaient Suzannah l'Irlandaise, l'abbé +Samuel et Shoking.</p> + +<p>Shoking disait:</p> + +<p>—Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste +hier.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la +malade, qui semblait renaître à la vie depuis +quelques jours, est retombée hier soir.</p> + +<p>—Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que +le mal est sans remède.</p> + +<p>—Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis +de la sauver, et il la sauvera.</p> + +<p>L'abbé Samuel ne répondit rien.</p> + +<p>—Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque +matin, jusqu'avant-hier, l'homme gris allumait +un réchaud, sur les charbons ardents duquel il +répandait une poudre brune, laquelle se dégageait +aussitôt en une fumée épaisse qui remplissait +la chambre et exhalait une odeur âpre?</p> + +<p>—Oui, dit Suzannah.</p> + +<p>—Et lorsque Jérémiah avait respiré cette +odeur, elle se sentait soulagée sur-le-champ, l'oppression +disparaissait et de belles couleurs roses +revenaient à ses joues.</p> + +<p>—Tout cela est vrai, dit Suzannah.</p> + +<p>—Hier matin, continua Shoking, l'homme gris +n'a point recommencé: pourquoi?</p> + +<p>—Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et +Suzannah.</p> + +<p>—Je le sais, moi, dit Shoking.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies +venait, il voyait sa fille allant mieux et l'espoir +lui revenait au coeur, et il pleurait de joie, le +pauvre homme.</p> + +<p>—Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la +mort dans le coeur.</p> + +<p>—C'est que le mal paraissait avoir repris tout +son empire.</p> + +<p>C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.</p> + +<p>—Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.</p> + +<p>—Parce que l'homme gris a son projet. Mais +chut!</p> + +<p>Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur +était venu mourir, Shoking se leva et s'approcha +de la croisée.</p> + +<p>Une voiture venait de s'arrêter devant la grille +et de cette voiture descendait l'homme gris, enveloppé +dans un large manteau qui le couvrait de +la tête aux pieds.</p> + +<p>Shoking courut à sa rencontre et lui prit le +manteau, lorsque l'homme gris, l'ayant ouvert lui +apparut dans cet humble costume qu'on lui voyait +le soir à la taverne du Cheval-Noir.</p> + +<p>Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion:</p> + +<p>—Maître! maître! venez vite, la pauvre petite +est bien mal.</p> + +<p>L'homme gris le suivit sans mot dire.</p> + +<p>Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait +toujours.</p> + +<p>—Voyez comme elle est pâle dit Shoking.</p> + +<p>—Comme ses pauvres lèvres sont décolorées, +ajouta Suzannah.</p> + +<p>L'homme gris demeura impassible.</p> + +<p>Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:</p> + +<p>—Je la guérirai, si je le veux.</p> + +<p>—Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent +à la fois le prêtre, la femme et le mendiant.</p> + +<p>—Peut-être... cela dépendra de Jefferies, +attendons qu'il vienne.</p> + +<p>—Je comprends, murmura Shoking, c'est un +échange d'existences qu'il va lui proposer.</p> + +<p>Une heure après, Jefferies arrivait et nous +avons vu l'homme gris aller à sa rencontre et +lui dire:</p> + +<p>—La guérison de votre fille dépend de vous.</p> + +<p>Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la +malade.</p> + +<p>Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela +et crut qu'elle était morte.</p> + +<p>Mais le sourire n'avait point abandonné les +lèvres de l'homme gris.</p> + +<p>—Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est +entre vos mains.</p> + +<p>—Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que +puis-je donc faire pour sauver mon enfant?</p> + +<p>—Je te le dirai tout à l'heure.</p> + +<p>Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:</p> + +<p>—Viens avec moi.</p> + +<p>Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et +les yeux pleins de larmes au chevet de sa fille +endormie.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître +l'homme gris et Shoking.</p> + +<p>Ce premier tenait à la main un petit coffret en +bois des îles.</p> + +<p>L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli +de charbons ardents.</p> + +<p>Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la +chambre, l'homme gris ouvrit le coffret, qui était +plein de cette poudre noirâtre dont il s'était déjà +servi, et il en répandit le contenu sur le brasier.</p> + +<p>Soudain une fumée épaisse monta lentement +dans la chambre et en quelques minutes l'eut envahie +à ce point que les quatre personnes qui +entouraient la malade ne purent se voir au travers.</p> + +<p>Cela dura environ un quart-d'heure.</p> + +<p>Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les +murs, se dissipant insensiblement au milieu.</p> + +<p>Les murs goudronnés semblaient l'attirer et +l'absorber à mesure.</p> + +<p>—Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris +à Jefferies.</p> + +<p>O miracle!</p> + +<p>La pâleur de la malade avait disparu, de belles +couleurs rosées se répandaient sur ses joues et +sa respiration, si faible tout à l'heure qu'on eût +pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah +était morte, sa respiration se faisait entendre +avec une régularité sonore.</p> + +<p>Jefferies jeta un cri.</p> + +<p>Ce cri éveilla Jérémiah.</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux et reconnut son père.</p> + +<p>Alors un sourire angélique vint à ses lèvres.</p> + +<p>Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de +baisers furieux.</p> + +<p>Et ses larmes brûlantes tombaient une à une +sur le doux visage de la jeune fille.</p> + +<p>—Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade +hier, et j'ai cru que c'était fini... mais aujourd'hui, +je sens que ça va mieux... beaucoup +mieux...</p> + +<p>Elle fit un léger effort et se remit sur son +séant.</p> + +<p>Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un +autre sourire; puis elle vit Suzannah, et lui tendit +la main.</p> + +<p>—Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie +de caresses, si je pouvais vivre, comme je serais +heureuse! Si tu savais comme on est bon pour +moi... ici!...</p> + +<p>—Je le sais, dit le pauvre père en pleurant.</p> + +<p>L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule +et lui dit:</p> + +<p>—Suis-moi.</p> + +<p>Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor +voisin.</p> + +<p>—Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle +trente fois encore l'expérience que je viens de +faire, tu pourras emmener ta fille, non plus en +voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant +avec ivresse le grand air.</p> + +<p>—Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, +qui voulut se mettre à genoux.</p> + +<p>L'homme gris l'arrêta.</p> + +<p>—Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette +poudre noire que je verse dans le charbon enflammé?</p> + +<p>Jefferies frissonna.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, +vous savez que je suis pauvre et misérable: ne +viendrez-vous pas à mon aide?</p> + +<p>—Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de +l'or qu'on la pourrait payer, Jefferies, cette précieuse +substance qui peut sauver ta fille.</p> + +<p>—Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre +diable qui, en ce moment, suspendit son âme +tout entière aux lèvres de l'homme gris.</p> + +<p>—Avec la vie d'un homme, répondit-il.</p> + +<p>Et alors Jefferies le regarda, en proie à un +effroi indicible.</p> + + + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXI</h3> +<br> + + +<p>—La vie d'un homme, la vie d'un homme! +murmurait Jefferies avec un accent désolé; oh! je +n'en ai qu'une à vous offrir. C'est la mienne. +Prenez-la... mais sauvez ma fille.</p> + +<p>—Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris, +suis-moi encore.</p> + +<p>Et il le fit redescendre au rez-de-chaussée, +dans ce petit salon où Shoking s'était trouvé, +quelques jours auparavant, métamorphosé en +lord Vilmot.</p> + +<p>Auprès de la cheminée pendait un tuyau de +caoutchouc qui correspondait avec la chambre de +la malade.</p> + +<p>L'homme gris approcha de ses lèvres l'embouchure +d'ivoire de ce tuyau, et dit:</p> + +<p>—Suzannah, descends.</p> + +<p>Jefferies était comme un homme privé de raison +et se demandait, en regardant l'homme gris, +ce que celui-ci voulait dire.</p> + +<p>Suzannah descendit.</p> + +<p>—Regarde cette femme, dit alors l'homme gris.</p> + +<p>—C'est un ange, dit Jefferies, elle a veillé ma +pauvre enfant chaque nuit.</p> + +<p>—Et depuis huit jours elle a bien pleuré, va.</p> + +<p>A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah +cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes.</p> + +<p>—Cette femme qui a veillé ton enfant, reprit +l'homme gris d'une voix émue et grave, cette +femme qui l'a soignée avec le dévouement d'une +soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui +elle est?</p> + +<p>—Non, balbutia Jefferies.</p> + +<p>—Eh bien! c'était la compagne dévouée, la +femme devant Dieu d'un homme que tu as connu, +d'un homme qui est mort... et mort par toi...</p> + +<p>Jefferies recula, frissonnant.</p> + +<p>—C'était la femme de Bulton, acheva l'homme +gris.</p> + +<p>Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri +d'horreur et tomba à genoux.</p> + +<p>Jamais peut-être il n'avait compris son infamie +comme il la comprenait en ce moment.</p> + +<p>—Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme, +qui est une soeur pour ta fille, tu n'as pas seulement +tué l'homme qu'elle aimait, tu vas faire plus +encore...</p> + +<p>Jefferies, les cheveux hérissés, regardait tour à +tour l'homme gris et Suzannah, et son coeur se +remplit d'une ténébreuse épouvante.</p> + +<p>—Tu es allé ce matin dans Well close square, +reprit l'homme gris.</p> + +<p>Jefferies sentit ses cheveux se hérisser.</p> + +<p>—Calcraff t'a donné ses ordres...</p> + +<p>Pâle comme un mort, Jefferies baissa la tête.</p> + +<p>—Tu as emporté de chez lui, avant de venir +ici, un paquet recouvert d'une serge verte. Ce +paquet renfermait le bonnet noir et la corde...</p> + +<p>Un cri sourd s'échappa de la poitrine de Jefferies.</p> + +<p>—Demain tu passeras cette corde au cou d'un +homme appelé...</p> + +<p>Jefferies tremblait de tous ses membres, et en +ce moment, il eût voulu mourir, car il pressentait +quelque épouvantable révélation.</p> + +<p>—Comment s'appelle ce condamné? dit encore +l'homme gris.</p> + +<p>—John Colden, murmura Jefferies d'une voix +éteinte.</p> + +<p>—Eh bien! demande à Suzannah qui est cet +homme?</p> + +<p>Et comme le valet de Calcraff attachait sur +Suzannah un regard éperdu:</p> + +<p>—C'est mon frère! dit-elle.</p> + +<p>Alors Jefferies se leva tout d'une pièce.</p> + +<p>Sa face pâle se colora tout à coup et il s'écria +d'une voix vibrante et sauvage:</p> + +<p>—Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez, +mais je n'aiderai point Calcraff.</p> + +<p>—Au contraire, dit l'homme gris, il faut que +tu l'aides, il faut que tu sauves John Colden. +Si tu veux que ta fille vive, il faut que John Colden +vive aussi.</p> + +<p>La loi du talion était une loi de mort jusqu'à +présent, j'en veux faire une loi de salut.</p> + +<p>Jefferies, les cheveux hérissés, les yeux hagards +ne répondait pas.</p> + +<p>Il regardait l'homme gris, il semblait se demander +comment lui, Jefferies, pouvait faire ce que le +lord mayor et tous les aldermen réunis ne pourraient, +c'est-à-dire accorder la vie à un homme +condamné à mourir.</p> + +<p>L'homme gris devina sa pensée.</p> + +<p>—Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es +pas la reine et tu ne saurais faire grâce.</p> + +<p>—Hélas! dit Jefferies affolé.</p> + +<p>—Tu n'es pas le bourreau, mais son valet... +et tu ne passes pas la corde au cou du patient.</p> + +<p>—Non, dit encore Jefferies.</p> + +<p>Et il paraissait en proie à une sorte de délire.</p> + +<p>L'homme gris le prit par la main:</p> + +<p>—Calme-toi, dit-il, tâche de retrouver ton +sang-froid; je sauverai ta fille!</p> + +<p>—Vous la sauverez!</p> + +<p>—Oui, si tu me promets de faire ce que je te +demande, et tu vas voir que ce que je te demande +est possible.</p> + +<p>Jefferies se sentait un peu soulagé, et ce fut +avec une sorte d'avidité qu'il leva de nouveau les +yeux sur son interlocuteur.</p> + +<p>—Écoute-moi bien et réponds-moi nettement, +reprit l'homme gris:</p> + +<p>Si Calcraff était malade, le remplacerais-tu?</p> + +<p>—Non. On ferait venir l'exécuteur de Manchester +ou de Liverpool.</p> + +<p>—Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose +une chose. Il est six heures et demie du +matin, l'échafaud est dressé, le peuple s'agite et +gronde à l'entour de Newgate. Le condamné est +prêt... les draps blancs entre lesquels il doit traverser +la cuisine sont tendus, et le malheureux +s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff +et par le prêtre.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait +pas.</p> + +<p>—Calcraff n'a plus que quelques pas à faire, +poursuivit l'homme gris. Tout à coup, il s'arrête, +chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le temps +d'envoyer chercher le bourreau de Manchester?</p> + +<p>—Oh! non.</p> + +<p>—Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff.</p> + +<p>—Oui, mais Calcraff se porte bien.</p> + +<p>—Qui sait?</p> + +<p>Et, posant de nouveau la main sur l'épaule de +Jefferies, l'homme gris ajouta:</p> + +<p>—Sans moi, ta fille serait morte depuis huit +jours, et cependant elle vivra. Crois-tu donc que +je ne puisse faire des choses impossibles en apparence?</p> + +<p>Jefferies le regardait toujours.</p> + +<p>—Écoute encore, reprit-il. Ce que je te disais +tout à l'heure arrivera. Au dernier moment, Calcraff +tombera foudroyé. Alors c'est toi qui le +remplaceras.</p> + +<p>—Eh bien! fit Jefferries frémissant, que voulez-vous +que je fasse?</p> + +<p>—Tu passeras la corde au cou de John Colden.</p> + +<p>—Bon.</p> + +<p>—Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras +dans l'éternité.</p> + +<p>—Mais, dit Jefferies d'une voix étranglée, et +regardant Suzannah qui frissonnait et pleurait, +ce n'est point la vie de John Colden que vous me +demandez, c'est sa mort.</p> + +<p>Un sourire glissa sur les lèvres de l'homme +gris.</p> + +<p>—Tu porteras la corde, qui doit servir demain +à l'exécution, à un endroit que je te désignerai.</p> + +<p>Nous nous arrangerons de façon qu'elle ne serre +pas trop le cou de John Colden, acheva l'homme +gris.</p> + +<p>Jefferies continuait à ne pas comprendre.</p> + +<p>Mais il commençait à avoir une foi aveugle en +cet homme qui disputait si victorieusement sa +fille à la mort.</p> + +<p>—Je vous obéirai, dit-il. Sur la vie de ma fille, +que vous tenez entre vos mains, je vous jure que +je serai votre esclave.</p> + +<p>—C'est bien. Alors écoute-moi encore. A +quelle heure, cette nuit, partiras-tu de chez toi +pour aller présider à l'érection de l'échafaud?</p> + +<p>—A minuit.</p> + +<p>—Tu auras la corde et les autres instruments +du supplice?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! entre dans une maison de Farrington +street qui porte le n° 189; tu monteras au +troisième, tu frapperas à la porte de l'escalier et +on t'ouvrira. Si tu exécutes de point en point ce +que moi ou lord Vilmot te commanderons, John +Colden ne mourra pas, et si John Colden ne +meurt pas, ta fille sera sauvée.</p> + +<p>Jefferies regarda de nouveau Suzannah.</p> + +<p>L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'espérance +brillait dans ses yeux.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXII</h3> +<br> + + +<p>Jefferies avait donné ses ordres aux sous-aides +qui devaient dresser l'échafaud.</p> + +<p>Jusqu'au soir il n'avait plus rien à faire.</p> + +<p>Il obtint de l'homme gris la permission de +rester avec sa fille jusqu'à cinq heures de l'après-midi.</p> + +<p>Alors seulement il se retira.</p> + +<p>Shoking n'avait pas bougé non plus.</p> + +<p>Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit à +part et lui dit:</p> + +<p>—Demain nous allons jouer une grosse partie, +mon ami, et il faut tout prévoir.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, maître? demanda +Shoking.</p> + +<p>—Il peut se faire qu'il m'arrive malheur.</p> + +<p>—A vous? fit Shoking avec effroi.</p> + +<p>—Oui, à moi.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre +depuis ce matin.</p> + +<p>—Maître!</p> + +<p>—Et quand j'aurai sauvé John Colden, il se +peut faire que je sois obligé de me cacher pendant +quelques jours.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien, +mon ami, que je veux tenir la parole que j'ai +donnée à Jefferies, du moment où il aura tenu la +sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis +pas ici, il faut que tu puisses, sans moi, continuer +le traitement que je fais subir à Jerémiah. Je vais +donc t'initier à mon secret.</p> + +<p>Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking +dans une chambre voisine qu'il avait convertie en +laboratoire de chimie. Le réchaud et la boîte à la +poudre brune s'y trouvaient.</p> + +<p>—Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris.</p> + +<p>—Parlez, maître.</p> + +<p>—Je t'ai dit qu'il y avait en Amérique une +vallée dont le séjour guérissait rapidement la +phthisie.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et que cette guérison devait être attribuée +non au climat, mais à certaines émanations résineuses +qui se dégagent des arbres qui la couvrent.</p> + +<p>—Eh bien? dit Shoking.</p> + +<p>—Ces émanations, poursuivit l'homme gris, je +les ai analysées et j'ai constaté en elles un mélange +de goudron et d'acide phénique.</p> + +<p>Le goudron seul serait impuissant, mais combiné +avec l'acide phénique, il obtient un résultat +décisif.</p> + +<p>—Après? dit Shoking, qui écoutait attentivement.</p> + +<p>—Cette poudre que tu me vois jeter chaque +matin et chaque soir dans le réchaud n'est autre +chose que le phénol pulvérisé. Tu trouveras ce +phénol chez tous les apothicaires.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Si donc j'étais obligé de m'absenter, ou de +me tenir caché pendant quelques jours, si je ne +pouvais revenir ici, tu continuerais à brûler du +phénol chaque matin et chaque soir dans la chambre +de Jérémiah.</p> + +<p>—Oui maître, dit Shoking; et vous croyez que +Jérémiah guérira?</p> + +<p>—J'en suis sûr. Maintenant, va prendre tes +habits ordinaires, tu redeviens Shoking pour ce +soir.</p> + +<p>—Est-ce que je vais avec vous?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>L'homme gris s'était enveloppé de nouveau de +ce grand manteau qui le couvrait de la tête aux +pieds.</p> + +<p>Une seule personne restait auprès de la malade, +c'était Suzannah.</p> + +<p>Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme +gris.</p> + +<p>—Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle, +faisant allusion à John Colden.</p> + +<p>—Je tiens toujours ce que j'ai promis, répondit-il.</p> + +<p>Shoking et lui s'en allèrent.</p> + +<p>L'ombre et le brouillard planaient déjà sur +Londres.</p> + +<p>L'homme gris monta dans un cab avec Shoking, +et indiqua Old Bailey au cocher.</p> + +<p>Mais comme le cab traversait Holborn street, +l'homme gris souleva la petite trappe, et, paraissant +changer d'avis, il fit arrêter le cab à la porte +d'un armurier.</p> + +<p>—Attends-moi, dit-il à Shoking qui resta dans +la voiture.</p> + +<p>L'armurier avait sans doute reçu déjà la visite +de l'homme gris, car il le salua comme une connaissance.</p> + +<p>—Est-ce prêt? dit le premier.</p> + +<p>—Oui, Votre Honneur.</p> + +<p>Et l'armurier remit d'abord à l'homme gris une +sorte de boule que celui-ci mit dans la poche de +son manteau; puis un autre petit paquet enveloppé +dans un morceau d'étoffe.</p> + +<p>Et enfin une canne.</p> + +<p>Shoking regardait et ne comprenait pas.</p> + +<p>L'homme gris, muni de ces objets, remonta +dans le cab et dit à Shoking:</p> + +<p>—Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient +que des fusils, des épées et des pistolets?</p> + +<p>—Dame! fit Shoking.</p> + +<p>—Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant, +ils vendent aussi des cannes.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc faire de cette canne? +dit Shoking.</p> + +<p>—Tu verras cela demain matin.</p> + +<p>Et il cria au cocher:</p> + +<p>—Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrêterez +à la porte de la maison de banque Harris +et Compagnie.</p> + +<p>Un quart d'heure après, l'homme gris descendait +encore et laissait Shoking dans le cab.</p> + +<p>M. Harris, prévenu le matin par un mot jeté à la +poste, était resté dans ses bureaux.</p> + +<p>Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien +français qui avait des lettres de crédit d'un million.</p> + +<p>M. Harris reçut le chirurgien avec empressement.</p> + +<p>—Vous m'avez annoncé votre visite, lui dit-il, +et je me doute du motif qui vous amène.</p> + +<p>—Ah! vraiment? dit le prétendu chirurgien.</p> + +<p>—C'est demain qu'on pend le condamné irlandais.</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Et il vous serait agréable de voir l'exécution?</p> + +<p>L'homme gris fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—J'ai tout prévu, dit M. Harris.</p> + +<p>L'homme gris s'inclina.</p> + +<p>—Venez avec moi, ajouta le banquier.</p> + +<p>En même temps il sonna et dit à un garçon de +bureau:</p> + +<p>—Envoyez-moi M. Smith.</p> + +<p>M. Smith était le commis qui, seul, couchait +dans les bureaux.</p> + +<p>—Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le +prétendu chirurgien, monsieur est la personne +dont je vous ai parlé.</p> + +<p>Le jeune homme s'inclina.</p> + +<p>—Venez avec nous, continua le banquier.</p> + +<p>Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite +porte qui donnait sur un escalier.</p> + +<p>Cet escalier conduisait au premier étage de la +maison.</p> + +<p>M. Smith avait pris une des lampes qui se +trouvaient sur le bureau du banquier, et il passa +le premier pour éclairer.</p> + +<p>Arrivé au premier étage, il poussa une porte et +l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre +spacieuse dans laquelle on avait dressé deux lits.</p> + +<p>—Vous coucherez là, dit M. Harris, et je crois +bien qu'on n'aura nul besoin de vous réveiller.</p> + +<p>—Je ne dormirai pas, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris, +le tapage qui se fera dans la rue, deux ou trois +heures avant l'exécution, vous réveillera.</p> + +<p>Et M. Harris ouvrit la croisée et fit signe à son +hôte d'approcher.</p> + +<p>—Tenez, voyez-vous ce réverbère?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est juste au-dessous qu'on dresse l'échafaud.</p> + +<p>—Ah! fort bien, dit l'homme gris.</p> + +<p>—Vous n'en serez pas à dix mètres et vous +pourrez voir tous les détails de l'exécution.</p> + +<p>L'homme gris s'inclina.</p> + +<p>—Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant +à son commis, vous attendrez que monsieur soit +rentré pour fermer les portes.</p> + +<p>—Oh! dit le prétendu chirurgien, je reviendrai +de bonne heure, entre neuf et dix.</p> + +<p>—Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car +dès minuit, la rue sera complètement encombrée.</p> + +<p>L'homme gris se confondit en remerciements, +donna une poignée de main à M. Smith, prit +congé de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait +toujours dans le cab.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIII</h3> +<br> + + +<p>—Dans Farringdon street! ordonna l'homme +gris au cocher.</p> + +<p>La maison dans laquelle il avait donné rendez-vous +à Jefferies se trouvait tout à fait à l'angle +de Fleet street et faisait face à la porte de la +cité.</p> + +<p>—Viens avec moi, dit l'homme gris à Shoking.</p> + +<p>Tous deux descendirent de voiture et s'engagèrent +dans une allée assez étroite, d'où s'échappait +cette odeur nauséabonde qui est particulière +aux maisons populeuses.</p> + +<p>Ils montèrent au troisième étage, et là l'homme +gris, ayant tiré une clef de sa poche, ouvrit une +porte et introduisit Shoking dans un petit logement +à peu près vide de meubles.</p> + +<p>—Chez qui sommes-nous donc? demanda +Shoking, tandis que son compagnon se procurait +de la lumière.</p> + +<p>—Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai +comme ça une douzaine de logis dans Londres, +mais comme je les habite rarement, ils sont un +peu négligés, comme tu vois.</p> + +<p>Shoking ne fit pas d'autre observation.</p> + +<p>L'homme gris ferma la porte et poursuivit:</p> + +<p>—Sais-tu faire un noeud coulant?</p> + +<p>—Parbleu! répondit Shoking.</p> + +<p>—Eh bien! essayons...</p> + +<p>Et il alla chercher une corde qui était pendue +dans un coin de la chambre.</p> + +<p>Une corde toute neuve et tout à fait semblable +à celle que Jefferies devait emporter de chez Calcraff +pour pendre le malheureux John Colden.</p> + +<p>—Fais un noeud, dit-il en la tendant à Shoking.</p> + +<p>Shoking s'empara de la corde et exécuta le +noeud avec une habileté incontestable.</p> + +<p>—Tu aurais fait un excellent valet de bourreau, +dit l'homme gris en souriant.</p> + +<p>Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit:</p> + +<p>—Maintenant, regarde à ton tour.</p> + +<p>Et il fit un noeud qui parut à Shoking en tout +semblable au sien.</p> + +<p>—Vois-tu une différence entre eux? reprit +l'homme gris en pliant la corde en deux, de +façon à placer les deux noeuds à côté l'un de +l'autre.</p> + +<p>—Non, dit Shoking.</p> + +<p>—Alors, donne-moi ton poignet.</p> + +<p>Shoking présenta son poing fermé.</p> + +<p>L'homme gris passa le noeud fait par Shoking +autour du poignet en disant:</p> + +<p>—Je suppose que c'est ton cou.</p> + +<p>Et il tira sur la corde.</p> + +<p>—Aïe! fit Shoking, si c'était mon cou, je serais +étranglé déjà.</p> + +<p>—Bon! voyons l'autre, maintenant.</p> + +<p>Et dégageant le poignet du premier noeud, il +le passa dans le second, c'est-à-dire dans celui +qu'il avait fait lui-même.</p> + +<p>Puis il tira sur la corde.</p> + +<p>Mais, ô miracle! la corde eut beau serrer le poignet, +Shoking n'éprouva aucune souffrance.</p> + +<p>—Comprends-tu, maintenant? dit l'homme +gris.</p> + +<p>—Ma foi, non! répondit Shoking.</p> + +<p>—C'est pourtant bien simple, je t'assure. +Cette corde, qui est d'un bout à l'autre de la +même couleur, est cependant composée de deux +substances.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Chanvre d'un côté et caoutchouc de l'autre.</p> + +<p>—Après? fit Shoking.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—La corde aura la force de le soutenir un +moment en l'air, mais le caoutchouc prêtera assez +pour que le poids du corps n'entraîne pas la +strangulation immédiate.</p> + +<p>—Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas +avec cette corde-là...</p> + +<p>—Tu te trompes complètement.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—N'ai-je pas dit à Jefferies de venir ici?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! comme cette corde est de la même +épaisseur, de la même longueur et de la même +couleur que celle que lui a donnée Calcraff...</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je les ai mesurées la nuit dernière, dit +l'homme gris.</p> + +<p>Et sans vouloir s'expliquer davantage, il +ajouta:</p> + +<p>—La vie de John Colden est entre tes mains, +songes-y bien, car si tu te trompais, ni moi ni +Jefferies ne pourrions le sauver.</p> + +<p>—Oh! répondit Shoking, soyez tranquille, je +ne me tromperai pas. D'ailleurs, il y a pour cela +un excellent moyen.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est de laisser le noeud fait du côté du +caoutchouc.</p> + +<p>—Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris, +quand Jefferies viendra, tu lui donneras +cette corde en échange de celle qu'il apportera. A +ce prix, je réponds de tout.</p> + +<p>—Alors John Colden est sauvé, dit Shoking, +car je réponds de tout. Mais que vais-je faire en +attendant Jefferies?</p> + +<p>—Rien, tu attendras. Jefferies sera ici à minuit.</p> + +<p>—Et quand il sera parti?</p> + +<p>—Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode +d'arriver dans Old Bailey à minuit.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il y aura une foule énorme et compacte +qui se pressera aux abords.</p> + +<p>Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme +gris.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas de cela, dit-il.</p> + +<p>—Ah?</p> + +<p>—Quand tu seras dans la rue et que tu voudras +jouer des coudes pour qu'on te livre passage, +tu entendras bien certainement des gens qui parlent +le patois irlandais.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Tu frapperas sur l'épaule de l'un d'eux, le +premier venu.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Et tu lui feras le signe mystérieux que je +t'ai enseigné. Alors bien certainement cet homme +te prendra par le bras et la foule s'écartera peu +à peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques +à la porte du banquier Harris.</p> + +<p>Je serai à la fenêtre, et je descendrai t'ouvrir.</p> + +<p>—Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, maître? +demanda Shoking.</p> + +<p>—Oui, mon garçon. Au revoir...</p> + +<p>Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre +et redescendit.</p> + +<p>Le cab attendait toujours à la porte.</p> + +<p>L'homme gris y remonta et dit au cocher:</p> + +<p>—Mène-moi au tunnel de la Tamise.</p> + +<p>Le cab descendit Farringdon jusqu'à la rue +qui longe le fleuve et porte son nom, Thames' street.</p> + +<p>C'est une longue artère qui sert, pour ainsi +dire, de ceinture au midi, à la cité de Londres, +et aboutit à la Poissonnerie.</p> + +<p>Là, elle change de nom et s'appelle Saint-George.</p> + +<p>Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur +du Wapping.</p> + +<p>Une fois encore, l'homme gris entra dans Old +Gravel lane, mais il ne s'arrêta point au public-house +de master Wandstoon; il tourna à gauche +et le cab s'arrêta devant l'espèce de tour qui sert +d'entrée au tunnel.</p> + +<p>Le tunnel est peu fréquenté; la compagnie qui +le possède perd son argent peu à peu, tant les +passants sont rares, et les boutiques souterraines +qui le bordent se ferment une à une.</p> + +<p>Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le +tunnel, le soir surtout.</p> + +<p>Aussi le préposé à la perception fut-il quelque +peu étonné de voir un homme bien mis jeter un +penny sur son bureau, se présenter au tourniquet +et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier +qui descend au-dessous du fleuve.</p> + +<p>Mais l'homme gris ne se préoccupa point de cet +étonnement.</p> + +<p>Il atteignit la galerie souterraine, allongea le +pas et ne mit pas un quart d'heure à atteindre +l'autre rive.</p> + +<p>Au bout du tunnel est un autre escalier semblable +en tous points au premier.</p> + +<p>Quand on a gravi cet escalier, on trouve une +ruelle, Swan lane, qui conduit à une chapelle.</p> + +<p>Autour de cette chapelle est un cimetière.</p> + +<p>Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme +gris.</p> + +<p>Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des +plus misérables de Londres, si misérable que le +public-house, cet établissement qui foisonne partout +ailleurs, y est rare.</p> + +<p>Cependant, il s'en trouve un à l'angle de Swan +lane, et tout à fait en face de la chapelle et du cimetière. +Et ce fut dans ce public-house que l'homme +gris entra.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIV</h3> +<br> + + +<p>Le public-house dans lequel l'homme gris entra +était désert comme le quartier.</p> + +<p>Le landlord seul était assis derrière son +comptoir.</p> + +<p>L'homme gris lui fit un signe,—ce signe mystérieux +qui reliait entre eux les fils de l'Irlande.</p> + +<p>Et, tout aussitôt, le landlord perdit son visage +impassible, et s'empressa de quitter le +journal qu'il lisait à la lueur d'un maigre bec de +gaz.</p> + +<p>—Suis-je le premier? dit l'homme gris.</p> + +<p>—Oh! non, répondit le landlord. Le prêtre est +arrivé.</p> + +<p>—Alors la porte est ouverte?</p> + +<p>—Oui, vous n'aurez qu'à la pousser.</p> + +<p>—Et le prêtre est seul?</p> + +<p>—Jusqu'à présent.</p> + +<p>—C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre +ici quelques minutes encore.</p> + +<p>Et il s'assit tout auprès de la porte, afin de voir +ce qui se passait au dehors.</p> + +<p>La nuit était moins brumeuse qu'à l'ordinaire +et avait même une certaine transparence qui permettait +de voir à distance.</p> + +<p>Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris +était dans le public-house, qu'il entendit un bruit +de pas dans l'éloignement.</p> + +<p>Puis ces pas se rapprochèrent et, enfin, un +homme apparut et vint contourner la grille du cimetière.</p> + +<p>Cette grille était à peine à hauteur d'appui.</p> + +<p>Celui qui s'en approchait était de haute taille, +et l'homme gris se dit;</p> + +<p>—Ce doit être <i>l'Américain</i>.</p> + +<p>L'Américain enjamba la grille et entra dans le +cimetière. L'homme gris le suivit des yeux jusque +auprès d'une tombe derrière laquelle il disparut +tout à coup.</p> + +<p>On eût dit que la terre s'était entr'ouverte et +l'avait englouti.</p> + +<p>L'homme gris ne s'en étonna point et conserva +son poste d'observation.</p> + +<p>Peu après, un autre personnage, venant d'une +direction opposée, se montra pareillement auprès +de la grille, l'enjamba à son tour, suivit le même +chemin et disparut, comme le premier, derrière la +même tombe.</p> + +<p>—Et de deux! fit l'homme gris.</p> + +<p>Puis il attendit encore.</p> + +<p>Enfin, dix minutes plus tard, deux autres +hommes arrivèrent en même temps, et comme les +premiers se perdirent au milieu du cimetière.</p> + +<p>—Fort bien, dit l'homme gris.</p> + +<p>Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord:</p> + +<p>—Tu le vois, il est huit heures et demie.</p> + +<p>—Oui, maître.</p> + +<p>—A neuf heures précises tu siffleras, s'il n'y a +personne dans la rue; ce sera signe que nous +pouvons sortir.</p> + +<p>Le landlord s'inclina.</p> + +<p>Alors l'homme gris quitta le public-house et se +dirigea à son tour vers le cimetière dans lequel il +pénétra de la même façon que les quatre personnes +qui l'avaient précédé.</p> + +<p>Comme elles, il marcha droit à la tombe derrière +laquelle elles avaient disparu.</p> + +<p>Cette tombe était un petit monument carré dans +lequel on pénétrait par une porte que l'homme +gris n'eut qu'à pousser et qui céda devant lui.</p> + +<p>Il se trouva alors au milieu d'une obscurité +profonde, et il frappa trois fois du pied.</p> + +<p>Soudain, le sol fléchit sous lui, une dalle tourna +comme une bascule et une sorte de crevasse se +fit, par laquelle il disparut à son tour.</p> + +<p>Puis la dalle remonta et prit sa place.</p> + +<p>Le monument dans lequel l'homme gris était +entré était un caveau de famille; et ce monument +servait d'entrée à un souterrain que certainement +peu de gens connaissaient.</p> + +<p>Après que la dalle, en tournant, lui eut livré +passage, l'homme gris se trouva dans le souterrain.</p> + +<p>C'était une petite salle ronde autour de laquelle +étaient rangés des cercueils de plomb portant +différentes inscriptions.</p> + +<p>Une lampe était posée sur l'un d'eux.</p> + +<p>Et à la clarté de cette lampe l'homme gris put +voir cinq personnes réunies au milieu de la salle.</p> + +<p>Ces cinq personnes étaient l'abbé Samuel et les +quatre chefs fenians qui, au début de notre histoire, +s'étaient donné rendez-vous dans l'église +Saint-Gilles, à la messe de huit heures, le 27 octobre.</p> + +<p>Tous quatre saluèrent l'homme gris comme un +supérieur.</p> + +<p>—Eh bien! dit celui-ci, êtes vous prêts?</p> + +<p>—Oui, répondit le premier, celui qu'à sa haute +taille, l'homme gris avait reconnu pour l'Américain.</p> + +<p>J'ai huit cents hommes déterminés aux environs +du pont de Londres.</p> + +<p>—Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi déjà +les alentours de Saint-Paul, dit le second.</p> + +<p>—Et nous, dirent à la fois le troisième et le +quatrième, nous avons réuni six mille personnes +hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet +street comme un torrent aussitôt que le signal +sera donné.</p> + +<p>—Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il +faut qu'avant dix heures tout le monde soit à son +poste, car le bon peuple de Londres, qui veut +voir pendre, escortera la charrette qui porte l'échafaud +et ira grossissant à mesure que la charrette +approchera de Newgate.</p> + +<p>—Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais +souvenez-vous des grilles de Hyde-Park: nous +les avons renversées en un clin d'oeil.</p> + +<p>—Aussi faudra-t-il faire des chaînes qui barreront +la rue.</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit un autre, je réponds de +nos gens.</p> + +<p>—Moi, dit à son tour l'abbé Samuel, j'ai obtenu +la permission de passer la nuit dans la cellule +du condamné.</p> + +<p>—Je n'osais l'espérer, dit l'homme gris. Je +pensais qu'on ne vous laisserait entrer qu'un peu +avant l'exécution.</p> + +<p>Puis, s'adressant à l'Américain:</p> + +<p>—Et la tasse de lait?</p> + +<p>—C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira +lui-même à Calcraff.</p> + +<p>—En répondez-vous toujours? car c'est le seul +homme que je n'ai pu voir moi-même.</p> + +<p>—C'est un fenian d'Amérique, et je n'ai eu +qu'à me faire reconnaître de lui pour qu'il m'obéît.</p> + +<p>—Ainsi, reprit un des chefs, nous répondons +d'enlever le patient, mais ne sera-t-il pas mort?</p> + +<p>—Je vous le promets, répondit l'homme gris.</p> + +<p>Il tira de nouveau sa montre:</p> + +<p>—Neuf heures, dit-il.</p> + +<p>L'abbé Samuel saisit alors une corde qui pendait +de la voûte et qui servait à faire mouvoir la +dalle.</p> + +<p>En même temps l'homme gris éteignit la +lampe.</p> + +<p>La dalle tourna et la salle souterraine se trouva +de nouveau en communication avec le caveau supérieur, +dont la porte était demeurée ouverte.</p> + +<p>L'Américain, qui était le plus grand, s'était +placé au-dessous de l'ouverture.</p> + +<p>L'homme gris lui sauta sur les épaules et atteignit +ainsi le caveau supérieur.</p> + +<p>Les trois autres chefs et l'abbé l'imitèrent.</p> + +<p>Puis quand tous furent en haut, l'homme gris +se pencha et saisit l'Américain par les poignets.</p> + +<p>Alors, avec une force herculéenne, il le tira, à +son tour, dans le caveau supérieur.</p> + +<p>Presque aussitôt après, on entendit un coup de +sifflet.</p> + +<p>—C'est le landlord qui nous appelle, dit +l'homme gris. Nous pouvons sortir.</p> + +<p>Et il se glissa le premier dans le cimetière.</p> + +<p>La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne +restait plus de trace de ce mystérieux conciliabule +qui avait eu lieu dans le caveau.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXV</h3> +<br> + + +<p>Tous les six sortirent du cimetière sans avoir +été inquiétés et sans avoir vu l'ombre d'un policeman.</p> + +<p>L'homme gris marchait en avant.</p> + +<p>Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer +dans le tunnel, chemin qu'avait déjà suivi +l'homme gris, ils descendirent au bord de +l'eau.</p> + +<p>Le fleuve était comme les rues, presque désert, +et les innombrables bateaux à vapeur qui +le sillonnaient pendant le jour étaient rentrés +dans leurs débarcadères.</p> + +<p>Cependant, un peu sur la gauche, tout à fait au +bord, un panache de fumée grise montait lentement +dans le brouillard rouge.</p> + +<p>Ce fut vers ce panache que l'abbé Samuel et +ses compagnons se dirigèrent.</p> + +<p>L'homme gris reconnut un petit steam-boat.</p> + +<p>Et, se tournant vers l'Américain.</p> + +<p>—Est-ce là le bateau à vapeur qui vous a +amené?</p> + +<p>—Oui, répondit le chef fenian.</p> + +<p>—Alors le capitaine est à nous?</p> + +<p>—Le capitaine et l'équipage. C'est à bord que +j'ai organisé le signal.</p> + +<p>—Vous m'avez paru si expert, dit l'homme +gris qui sauta lestement sur le pont du petit bateau +à vapeur, que je vous ai laissé le soin de +préparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce +que vous allez faire?</p> + +<p>—Sans doute, répondit l'Américain.</p> + +<p>Le prêtre, les quatre chefs et l'homme gris +étant à bord, le capitaine du bateau prit le +large.</p> + +<p>Alors l'Américain entraîna l'homme gris à l'avant +du bateau et lui dit:</p> + +<p>—Voyez-vous le dôme de Saint-Paul?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il domine toute la ville.</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—C'est de là que va partir le signal.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Vous allez voir. Il y a un homme qui est +caché tout en haut du dôme dans la lanterne, et +cet homme nous appartient.</p> + +<p>—Comment s'est-il introduit dans l'église?</p> + +<p>—Il y est entré une heure avant qu'on ne +fermât les portes et il s'est glissé dans l'escalier +du dôme.</p> + +<p>—Vous pensez qu'on ne l'aura pas découvert?</p> + +<p>—J'en suis sûr, car tout à l'heure, avec un télescope, +j'ai pu voir non pas l'homme, la nuit +n'est pas assez claire, mais un petit point rougeâtre +qui n'était autre que le feu de son cigare.</p> + +<p>—Bon! après?</p> + +<p>—Vous allez voir, dit l'Américain, c'est simple +comme bonjour. Du haut du dôme, il a l'oeil +fixé sur la Tamise.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Dans la direction du pont de Londres qui +est le point convenu entre nous.</p> + +<p>Le bateau à vapeur, qui était tout petit, fendait; +l'eau avec la rapidité d'un cygne. Il passa sous +le pont de Londres et vint stopper un moment +entre ce pont-là, et celui du chemin de fer qui +conduit à la gare de Cannons street.</p> + +<p>Soudain le capitaine, sur un signe de l'Américain, +fit hisser un feu vert.</p> + +<p>L'homme gris avait compris, mais il regarda +néanmoins attentivement.</p> + +<p>Au feu vert succéda un feu rouge, puis un feu +violet, puis tout s'éteignit.</p> + +<p>—Regardez maintenant, dit l'Américain.</p> + +<p>L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul +qui dominait de sa coupole gigantesque toute la +colline qui forme la cité de Londres.</p> + +<p>Et cette coupole s'illumina tout à coup d'une +immense gerbe de lumière électrique qui rayonna +successivement aux quatre points cardinaux de +la ville.</p> + +<p>—Voilà le signal, dit l'Américain.</p> + +<p>La lumière brilla environ deux minutes, mais +ce fut assez pour éclairer Londres tout entier.</p> + +<p>Puis tout rentra dans l'obscurité.</p> + +<p>Alors le petit bateau à vapeur se remit en mouvement, +passa devant la gare de Cannons street +et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette +ruelle qui montait à la Cité.</p> + +<p>—A présent, dit l'homme gris, que chacun +soit à son poste. Il n'y a plus une minute à +perdre.</p> + +<p>Et tandis que les quatre chefs se dispersaient +pour rejoindre chacun l'armée mystérieuse qu'il +avait recrutée et qui devait marcher sur Newgate, +l'abbé Samuel et l'homme gris continuèrent leur +chemin côte à côte.</p> + +<p>Le petit bateau à vapeur avait repris le +large.</p> + +<p>Au bout de Sermon lane, l'abbé Samuel et son +compagnon trouvèrent la rue Paternoster et se +dirigèrent vers Saint-Paul.</p> + +<p>Ordinairement, la nuit, la Cité est déserte.</p> + +<p>Mais cette nuit-là elle était déjà envahie par +une foule compacte qui se ruait vers Newgate.</p> + +<p>De nombreuses patrouilles de policemen circulaient +en tous sens et il était facile de voir que +le signal donné du haut de Saint-Paul avait été +compris.</p> + +<p>Une véritable marée humaine montait de tous +les bas-fonds de la Cité vers l'église cathédrale,—silencieuse, +pressée, en bon ordre.</p> + +<p>Le peuple anglais n'est jamais bruyant.</p> + +<p>Cependant l'homme gris et l'abbé Samuel s'ouvrirent +facilement un passage.</p> + +<p>A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils +entendaient parler l'idiome irlandais plus fréquemment.</p> + +<p>Évidemment les soldats de la verte Erine se +trouveraient au premier rang.</p> + +<p>Le prêtre disait de temps en temps à haute +voix:</p> + +<p>—Je suis le confesseur du condamné. Laissez-moi +passer.</p> + +<p>Et la foule s'écartait avec respect, et le prêtre, +suivi de l'homme gris, put ainsi arriver jusqu'à +ce carré formé par des chaînes et au milieu duquel +allait se dresser l'échafaud.</p> + +<p>Les policemen étaient en force dans Old +Bailey.</p> + +<p>L'homme gris en entendit un qui disait:</p> + +<p>—Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils +auront le temps d'attendre.</p> + +<p>L'abbé Samuel se fit reconnaître et la porte de +Newgate s'ouvrit devant lui.</p> + +<p>Quant à l'homme gris, il s'était arrêté devant la +maison de banque de M. Harris.</p> + +<p>Une lumière brillait au premier étage et il y +avait un homme à une fenêtre.</p> + +<p>C'était M. Smith, le commis qui gardait la maison +et était chargé d'en faire les honneurs, cette +nuit-là, au prétendu chirurgien français.</p> + +<p>L'homme gris le salua de la main et M. Smith +le reconnut.</p> + +<p>—Je descends vous ouvrir, fit-il.</p> + +<p>Et, en effet, il vint entre-bâiller la porte et +l'homme gris se glissa dans la maison.</p> + +<p>M. Smith avait un flambeau à la main.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu +autant de monde que ce soir, et d'aussi bonne +heure.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vous allez en juger.</p> + +<p>Et M. Smith conduisit son hôte à cette chambre +d'où on pouvait voir l'échafaud à une distance de +dix pas, lorsqu'il serait dressé.</p> + +<p>Il posa dans un coin, et fort négligemment, la +canne qu'il avait achetée chez un armurier +d'Holborn street et dont il ne s'était pas séparé.</p> + +<p>Puis il plaça sur la cheminée les deux objets +qu'il avait achetés en même temps.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosité.</p> + +<p>—Des instruments de chirurgie, répondit-il.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, dit alors le commis, si +vous voulez vous coucher et prendre un peu +de repos, je vous éveillerai quand il en sera +temps.</p> + +<p>—Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie +de dormir. Si vous le voulez, nous allons fumer +un cigare.</p> + +<p>Il tira son étui de sa poche et le présenta au +commis.</p> + +<p>M. Smith accepta un cigare et l'alluma.</p> + +<p>Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit à +fumer avec ce recueillement particulier aux Anglais.</p> + +<p>Un quart d'heure après, le cigare avait produit +son effet, et M. Smith dormait profondément.</p> + +<p>Alors l'homme gris eut un sourire.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, je suis chez moi.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVI</h3> +<br> + + +<p>Le narcotique absorbé par le commis, dans la +fumée du cigare que lui avait donné l'homme +gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus +à s'occuper de M. Smith.</p> + +<p>Il dormirait sept ou huit heures de suite et on +pouvait faire tout le bruit possible sans qu'il +s'éveillât.</p> + +<p>L'homme gris le prit donc à bras le corps et +le porta sur un des lits.</p> + +<p>Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda.</p> + +<p>La foule commençait à être compacte dans Old +Bailey.</p> + +<p>Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit, +sans tapage, avec ce flegme silencieux qui est le +côté saillant du caractère anglais.</p> + +<p>Deux escouades de policemen bordaient le carré +formé par les chaînes qu'on avait tendues dès +huit heures du soir.</p> + +<p>En France, une armée de sergents de ville serait +bousculée par la foule en un clin d'oeil.</p> + +<p>En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre +son petit bâton au-dessus de sa tête pour que la +foule ne fasse pas un pas de plus.</p> + +<p>L'homme gris fumait tranquillement et, de +temps en temps, il consultait sa montre.</p> + +<p>La foule grossissait toujours et de loin en +loin quelques mots étouffés montaient aux oreilles +de l'homme gris.</p> + +<p>Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais.</p> + +<p>Les chefs fenians avaient tenu parole.</p> + +<p>Tout ce monde qui remplissait Old Bailey +était l'armée mystérieuse sur laquelle l'Irlande +comptait pour délivrer John Colden.</p> + +<p>Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de +toutes parts comme le clapotement des vagues +sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure +grandit tout à coup et l'homme gris vit les +policemen agiter leurs petits bâtons.</p> + +<p>Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité +d'Old Bailey, au coin de Fleet street, +une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement.</p> + +<p>En même temps, il entendit résonner le pavé +sous le pied d'un cheval et il vit apparaître +cette charrette qui renfermait les bois de justice.</p> + +<p>Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient +debout, ayant chacun une torche à la +main.</p> + +<p>Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son +paquet enveloppé de serge verte sous le bras, +avait bien plutôt l'air du patient qu'on va +pendre que du valet de l'exécuteur.</p> + +<p>La foule s'écartait devant le hideux véhicule +et Jefferies arriva ainsi jusque sous la fenêtre +de l'homme gris.</p> + +<p>—Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.</p> + +<p>Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur +de sa fille.</p> + +<p>Il porta la main à son bonnet et, en même +temps, il fit un petit signe mystérieux qui voulait +dire sans doute:</p> + +<p>—Tout est prêt, ne craignez rien.</p> + +<p>Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les +policemen détendirent un moment pour laisser +passer le cortège.</p> + +<p>Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la +tendirent de nouveau et le peuple respecta cette +barrière et n'essaya pas d'aller plus loin.</p> + +<p>Le véhicule s'était arrêté devant la troisième +porte de Newgate et, comme l'avait dit M. Haris, +tout à fait en face de cette croisée où se montrait +l'homme gris.</p> + +<p>Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies +faisait descendre une à une toutes les pièces du +sinistre édifice.</p> + +<p>L'homme gris se prit à suivre avec une grande +attention tous les détails de l'opération, qui dura +environ deux heures.</p> + +<p>Cependant, de temps en temps, il jetait un +furtif regard au-dessous de lui et fronçait le +sourcil.</p> + +<p>Shoking n'arrivait pas.</p> + +<p>Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante +qui assistait à la construction de l'échafaud, +un coup de sifflet se fit entendre.</p> + +<p>Et, en même temps, à la lueur des torches, +l'homme gris aperçut Shoking.</p> + +<p>Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue, +suant à grosses gouttes, avait eu bien du mal à +se frayer un passage au milieu de cette marée +humaine.</p> + +<p>Mais, à force de jouer des coudes et de pousser +l'un et l'autre, il avait fini par arriver jusqu'à +la porte de M. Harris.</p> + +<p>—Attends-moi et cramponne-toi au marteau +de la porte, lui cria l'homme gris.</p> + +<p>Deux minutes après, Shoking se glissait dans +la maison et l'homme gris refermait vivement +la porte.</p> + +<p>Puis il prenait le mendiant par la main, car il +était descendu sans lumière, et il le conduisait +dans cette chambre où la lueur des torches +allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre.</p> + +<p>Il était alors deux heures du matin.</p> + +<p>—Eh bien? dit l'homme gris.</p> + +<p>—Jefferies a la corde et m'a laissé la +sienne.</p> + +<p>—Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans +le bout du caoutchouc.</p> + +<p>—Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à +arriver jusqu'ici; j'avais beau faire des signes, je +n'avançais pas facilement.</p> + +<p>Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit +où dormait le commis et il fit un pas en arrière, +disant:</p> + +<p>—Je croyais que nous étions seuls.</p> + +<p>—Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est +pas celui-là qui nous gênera. Il dort.</p> + +<p>—Mais il peut s'éveiller.</p> + +<p>—Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des +pichenettes sur le nez. Il a fumé de l'opium.</p> + +<p>—Ah! bon! dit Shoking.</p> + +<p>Le travail des aides de Jefferies continuait, +la sinistre plate-forme était dressée.</p> + +<p>Puis bientôt après, on vit s'élever la potence +et Jefferies, montant au long d'une échelle, fixa +à son extrémité le crochet destiné à supporter +la corde.</p> + +<p>Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite +la trappe fatale, et alors l'homme gris dit à Shoking:</p> + +<p>—C'est fait!...</p> + +<p>Les deux aides s'assirent tranquillement sur +le bord de la plate-forme, les jambes pendantes +au-dessus de la foule.</p> + +<p>Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que +l'heure de l'exécution sonnât.</p> + +<p>Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte +de Newgate qui était de plain-pied avec l'échafaud +et par où devait sortir le condamné.</p> + +<p>Cette porte s'était ouverte et refermée sur +lui.</p> + +<p>—Maître, dit alors Shoking, je crois avoir +compris ce qui va se passer.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—La corde ne serrera pas assez le cou de +John pour l'étrangler sur-le-champ.</p> + +<p>—Cela est vrai.</p> + +<p>—Et la foule aura le temps de briser les +chaînes, d'entourer l'échafaud et de le dépendre.</p> + +<p>—Non, dit l'homme gris, la corde cassera +auparavant et le pendu tombera.</p> + +<p>—Ah! la corde cassera?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>Alors l'homme gris alla prendre la canne +qui se trouvait dans un coin et à cette canne il +ajusta une boule de cuivre qui était grosse +comme une pomme, et puis une autre pièce qui +n'était autre qu'une batterie de fusil.</p> + +<p>La canne était creuse et rayée comme le canon +d'une carabine.</p> + +<p>—Un fusil à vent! dit Shoking.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et c'est avec cela que vous couperez la +corde?</p> + +<p>—Aussi facilement que je coupe une balle +sur la lame d'un couteau à vingt-cinq pas, répondit +tranquillement l'homme gris.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVII</h3> +<br> + + +<p>Et pendant ce temps-là à quoi songeait John +Colden, le condamné?</p> + +<p>Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont +voués à une cause ou à une idée, savent être +martyrs.</p> + +<p>On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait. +Il l'avait même espéré un moment, alors +qu'il était encore à Cold Bath fields.</p> + +<p>Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate, +cette espérance était devenue de plus en plus +faible, et elle avait fini par s'évanouir.</p> + +<p>Depuis qu'il était condamné, depuis surtout +qu'il avait appris l'exécution de Bulton, John +Colden se faisait peu à peu à cette idée que sa +dernière heure approchait et qu'il irait dormir du +dernier sommeil dans la Cage aux oiseaux, tout +à côté de l'amant de la pauvre Suzannah.</p> + +<p>Et les jours passaient, et John comptait maintenant +les heures.</p> + +<p>Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, +le sous-gouverneur, qui lui témoignait de l'amitié +et ne cessait de lui dire qu'on s'exagérait beaucoup +l'importance du dernier supplice et que cela +n'avait absolument rien d'effrayant.</p> + +<p>John Colden souriait avec mélancolie et se bornait +à répondre:</p> + +<p>—Je saurai mourir.</p> + +<p>Enfin la veille de l'exécution était arrivée.</p> + +<p>La dernière journée d'un condamné est peut-être +moins lugubre et moins monotone que celles +qui la précèdent.</p> + +<p>Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du +prêtre d'abord, ensuite du gouverneur; puis, dans +le courant du jour, ce sont les dames des prisons +qui viennent lui apporter des consolations.</p> + +<p>Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital, +chargés de remplir le voeu du roi Edouard VI, +viennent à leur tour.</p> + +<p>Cette dernière visite est peut-être celle qui +touche le plus le malheureux qui va mourir.</p> + +<p>L'enfance a des accents, des paroles et des sourires +qui vont droit à l'âme la plus endurcie.</p> + +<p>A huit heures, John Colden avait donc reçu la +visite d'un prêtre.</p> + +<p>Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel.</p> + +<p>C'était un ministre protestant.</p> + +<p>Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique +la grâce de voir un ministre de sa religion, +ce n'est que lorsqu'il a refusé inflexiblement +les secours d'un prêtre anglican.</p> + +<p>Le ministre savait que John Colden était catholique.</p> + +<p>Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour +la forme et en était-il ressorti aussitôt.</p> + +<p>Le gouverneur était venu ensuite, accompagné +du shérif, qui avait demandé à John si, au moment +suprême, il ne voulait pas dénoncer ses +complices.</p> + +<p>John avait répondu négativement.</p> + +<p>A midi, le prêtre catholique s'était présenté.</p> + +<p>Celui-là, c'était l'abbé Samuel.</p> + +<p>John avait, en le voyant, perdu son impassibilité, +et quelques larmes avaient subitement roulé +dans ses yeux.</p> + +<p>Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le +condamné pendant plus d'une heure, et il l'avait +préparé à la mort.</p> + +<p>Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait +avec ses amis a sauver John Colden.</p> + +<p>Comment donc, alors qu'on était presque sûr +des amis, ne lui avait-il pas laissé entrevoir le +salut?</p> + +<p>Ceci tenait à la prudence de l'homme gris.</p> + +<p>Celui-ci avait dit la veille:</p> + +<p>—L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux +qui essayent de le sauver, d'une façon si malheureuse, +si désespérée, si maladroite, qu'il les fait +périr avec lui.</p> + +<p>Ainsi de John.</p> + +<p>Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère +plus, car il pourrait nous trahir par son +attitude confiante, éveiller l'attention de l'autorité, +et faire échouer tous nos projets.</p> + +<p>Le prêtre quitta donc John en lui parlant du +ciel et de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs.</p> + +<p>Il le quitta en lui promettant de revenir le soir +et de passer la nuit en prières auprès de lui.</p> + +<p>Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames +des prisons.</p> + +<p>Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la +cellule s'ouvrit.</p> + +<p>Le gardien-chef lui dit:</p> + +<p>—John, voici deux jeunes clercs du collége de +Christ's hospital qui vienne vous visiter, selon la +coutume établie par le roi Edward.</p> + +<p>Et John vit apparaître d'abord un grand jeune +homme, le plus ancien des élèves, et un enfant, +le dernier venu et le plus jeune.</p> + +<p>Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa +un cri et se demanda si Dieu ne faisait pas un +miracle en sa faveur.</p> + +<p>Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître +l'enfant de Jenny l'Irlandaise, le petit Ralph, +celui pour qui il allait subir le dernier supplice, le +rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.</p> + +<p>Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres, +et John maîtrisa sa joie.</p> + +<p>Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John +Colden comme un ange descendu sur la terre.</p> + +<p>L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la +raison et le courage d'un homme.</p> + +<p>Quand il eut fait un signe à John Colden, il se +tourna vers son compagnon, le grand écolier:</p> + +<p>—George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—On nous l'a dit, répondit l'écolier.</p> + +<p>—Veux-tu que je lui parle, le langage de son +pays?</p> + +<p>—Mais, dit le grand camarade avec étonnement, +Anglais ou Irlandais, ne parlons-nous pas la +même langue?</p> + +<p>—Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande +ont un idiome que je sais.</p> + +<p>John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant +avec une muette extase.</p> + +<p>Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais:</p> + +<p>—Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour +venir te voir, mon bon John, toi qui m'as sauvé +du moulin.</p> + +<p>—Ah! dit John dans la même langue, Dieu a +donc fait un miracle?</p> + +<p>—Pourquoi? fit naïvement l'enfant.</p> + +<p>—Il a donc fait un miracle pour que je vous +voie sous cet habit, continua le condamné.</p> + +<p>—C'est Shoking et ma mère, et notre ami +l'homme gris qui m'ont mis à Christ's hospital, répondit +Ralph. Et je vois tous les jours ma mère +et mon amie Suzannah.</p> + +<p>—Suzannah! murmura John, dont les yeux +s'emplirent de larmes.</p> + +<p>Et l'enfant raconta au condamné comment il +était entré à Christ's hospital, sous le nom de Ralph +Waterley, et comment Shoking était devenu lord +Vilmot.</p> + +<p>Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même, +et il ne songeait plus qu'il allait mourir.</p> + +<p>N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance +de l'Irlande?</p> + +<p>—Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils +disent tous que tu seras pendu demain.</p> + +<p>—A sept heures, dit John.</p> + +<p>—Mais je suis sûr que non, moi.</p> + +<p>John tressaillit et regarda l'enfant.</p> + +<p>—Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta +l'enfant.</p> + +<p>Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme +du condamné une voix confuse qui lui dit:</p> + +<p>—La vérité est dans la bouche des enfants.</p> + +<p>Et son âme, où venait de se faire entendre cette +voix mystérieuse, s'emplit tout à coup d'une vague +espérance.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXVIII</h3> +<br> + + +<p>John Colden regardait toujours Ralph, cherchant +à lire sur son visage la cause de cette assurance +avec laquelle il parlait de son salut.</p> + +<p>L'enfant était calme, il souriait.</p> + +<p>—Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. +Notre ami l'homme gris l'a promis à ma mère, et +tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le +tient.</p> + +<p>—Ah! cher enfant de Dieu, répondit John, +puisque vous n'êtes plus au moulin, que m'importe +à présent de mourir!</p> + +<p>—Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.</p> + +<p>John Colden secoua la tête:</p> + +<p>—Le prêtre est venu, dit-il.</p> + +<p>—L'abbé Samuel?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais +pas?</p> + +<p>—Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.</p> + +<p>—Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas +promis, comme il l'a promis à ma mère.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné, +j'avais fait le sacrifice de ma vie, j'attendais +avec calme ma dernière heure, et voici que +cet enfant vient ébranler mon courage.</p> + +<p>Le grand écolier de Christ's hospital écoutait +sans la comprendre cette conversation du condamné +et de son petit camarade.</p> + +<p>D'ailleurs, ce jeune homme,—il avait près de +vingt ans,—était peu intelligent.</p> + +<p>Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était +venu là comme il eût assisté à un cours.</p> + +<p>De temps en temps, pendant que Ralph et John +Colden continuaient à causer, il tirait sa montre +et paraissait trouver le temps long.</p> + +<p>De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait +au trou vitré pratiqué dans la porte.</p> + +<p>C'était le surveillant qui avait le droit de voir, +mais non pas d'entendre.</p> + +<p>Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la +porte de la cellule s'ouvrit de nouveau.</p> + +<p>Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait.</p> + +<p>En même temps, le gardien chef dit aux deux +élèves de Christ's hospital:</p> + +<p>—Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.</p> + +<p>Ralph se jeta au cou de John Colden.</p> + +<p>—Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci.</p> + +<p>—Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant.</p> + +<p>John secoua la tête.</p> + +<p>Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui +avait paru triste et résigné.</p> + +<p>—Non, dit-il encore, je sais bien que je vais +mourir... adieu, mon jeune maître, je meurs pour +l'Irlande et pour vous.</p> + +<p>—L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit +alors le prêtre d'une voix grave et douce.</p> + +<p>Et John tressaillit encore, et ce vague espoir +qui avait déjà envahi son âme, l'emplit de nouveau.</p> + +<p>Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura +seul avec le condamné.</p> + +<p>Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine +que John avait entendu déjà dans la nuit +qui avait précédé l'exécution de Bulton, commençait +à se faire entendre et perçait les murs épais +de Newgate.</p> + +<p>—John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre +échafaud.</p> + +<p>—Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que +l'enfant me berçait d'un fol espoir.</p> + +<p>—Que vous disait-il, John?</p> + +<p>—Qu'on travaillait à me sauver.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le prêtre.</p> + +<p>John attacha sur lui un oeil éperdu:</p> + +<p>—Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez +donc pas une espérance qui pourrait affaiblir mon +courage. Ce matin, d'ailleurs...</p> + +<p>—Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne +pouvais pas rester avec vous jusqu'à la dernière +heure.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit John.</p> + +<p>—Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant +sa pensée, la joie que vous auriez éprouvée en +apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous +sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.</p> + +<p>—Et... maintenant?</p> + +<p>—Maintenant, John, j'ai obtenu la permission +de demeurer avec vous cette nuit; et comme je ne +vous quitterai plus, je puis vous dire: on a l'espoir +de vous sauver.</p> + +<p>John avait des battements de coeur terribles à +mesure que le prêtre parlait.</p> + +<p>Celui-ci continua:</p> + +<p>—Nos frères travaillent: mais la Providence +a quelquefois des vues secrètes, et le plan le +mieux combiné peut échouer. A tout hasard, mon +ami, il faut me faire votre confession et vous préparer +à mourir saintement et noblement, comme +un digne fils de l'Irlande que vous êtes.</p> + +<p>—Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on +me sauver? Les murs de Newgate sont +épais et les soldats veillent.</p> + +<p>Le prêtre ne répondit pas.</p> + +<p>Le sourd murmure du dehors grandissait de +minute en minute, pénétrant l'enceinte massive +de la prison, comme une vibration de cloche gigantesque.</p> + +<p>John se mit à genoux; il se confessa, il écouta +les exhortations du prêtre qui lui parlait toujours +de la vie éternelle, comme si lui-même il eût +perdu cette espérance qu'il avait mise tout à +l'heure au coeur du condamné.</p> + +<p>Les heures passaient, et les bruits du dehors +devenaient de plus en plus stridents.</p> + +<p>L'abbé tira sa montre.</p> + +<p>—Cinq heures, dit-il, ils vont venir.</p> + +<p>—Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit +un moment à la gorge, nos amis ont échoué, +vous voyez bien.</p> + +<p>Le prêtre ne répondit pas.</p> + +<p>Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des +morts.</p> + +<p>A cinq heures et demie, la porte de la cellule +s'ouvrit et le lord gouverneur, le bon et jovial +sir Robert M..., entra.</p> + +<p>—Allons, mon ami, voici l'heure... Vous +n'avez plus que quelques mauvais instants à passer.</p> + +<p>Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff.</p> + +<p>Celui-ci s'approcha de John.</p> + +<p>—Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, +je vous adjure, au nom de Dieu et de la justice, +de nommer vos complices, si vous en avez.</p> + +<p>—Je n'en ai pas, répondit-il.</p> + +<p>—Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va +vous conduire à la chapelle.</p> + +<p>Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent +le condamné de ses entraves et l'aidèrent à s'habiller.</p> + +<p>L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des +morts.</p> + +<p>Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le +jeune prêtre.</p> + +<p>Celui-ci était d'une pâleur mortelle.</p> + +<p>—Allons, pensa le condamné, il est comme +moi, il a perdu tout espoir.</p> + +<p>Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté +par le sous-gouverneur, le shériff et une escouade +de gardiens, John monta à la chapelle.</p> + +<p>Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer +la messe.</p> + +<p>Dans les pays protestants, il arrive souvent que +les catholiques, qui sont en minorité, n'ont point +d'église et célèbrent dans le temple, à de certains +jours et à de certaines heures, les cérémonies de +leur religion.</p> + +<p>Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle +catholique.</p> + +<p>Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff +demeurèrent en dehors, le prêtre revêtit ses habits +sacerdotaux et dit la messe devant un autel +improvisé.</p> + +<p>Comme il achevait, un bruit domina tous les +autres bruits et vint frapper l'oreille du condamné +prosterné sur les dalles.</p> + +<p>C'était le tintement lugubre des cloches de +l'hôpital Saint-Barthélémy, qui sonnent des glas +funèbres, une demi-heure auparavant et pendant +tout le temps ensuite que dure l'exécution et que +le corps du supplicié demeure accroché au gibet.</p> + +<p>Et John se releva, murmurant:</p> + +<p>—Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve +l'Irlande!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XXXIX</h3> +<br> + + +<p>John, le rough qui, la nuit précédente, avait +conduit l'homme gris dans le logement de Betty, +situé, comme on le sait, au-dessus de celui de +Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails +qu'il avait donnés sur le bourreau de Londres.</p> + +<p>Calcraff était un homme entre deux âges, +d'une force herculéenne et d'un caractère sombre.</p> + +<p>Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible +profession sont en proie à une éternelle tristesse.</p> + +<p>Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens +et s'occupent d'anatomie avec une sorte +de passion.</p> + +<p>Isolés de la société qui les repousse avec une +muette horreur, les bourreaux vivent à l'écart, +parlent peu, et se livrent ordinairement à des +études sérieuses.</p> + +<p>La plupart sont sobres.</p> + +<p>Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, +faisait un repas frugal et se couchait.</p> + +<p>La veille des exécutions il ne soupait pas.</p> + +<p>Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff +s'était contenté d'une tasse de thé et s'était mis au +lit avant huit heures.</p> + +<p>Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.</p> + +<p>Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose, +passer la corde au cou du condamné, lui rabattre +le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans l'éternité.</p> + +<p>Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt.</p> + +<p>Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et +demie du matin et ne se leva que lorsque la sonnerie +d'un <i>réveil</i> placé sur la cheminée de sa +chambre, se fit entendre.</p> + +<p>Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au +coude dans un baquet d'eau froide et plaça +sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se +trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir +dessus une gerbe glacée.</p> + +<p>Cet homme qui depuis trente années exerçait +son terrible ministère n'avait jamais exécuté un +patient sans être pris, deux ou trois heures auparavant, +d'un tremblement nerveux dont il ne +devenait maître qu'en s'administrant des douches +d'eau glacée.</p> + +<p>Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son +manteau, et descendit sans bruit l'escalier de +sa maison, après avoir soigneusement fermé la +porte.</p> + +<p>Well close square était désert, à cette heure matinale.</p> + +<p>Cependant il y avait un cab dans un angle de +la place qui paraissait attendre le bourreau.</p> + +<p>Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la +station de voitures la plus proche.</p> + +<p>Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le +cabman ne lui fit aucune question.</p> + +<p>Il savait où il allait.</p> + +<p>Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un +passage au milieu de la foule énorme qui de +toute part se rendait à Newgate, mais devant +Saint-Paul, le cabman s'arrêta.</p> + +<p>Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit, +donna une demi-couronne au cabman et appela +deux policemen, de qui il se fit reconnaître.</p> + +<p>Alors les deux policemen agitèrent leur bâton +et, se plaçant à côté de lui, crièrent:</p> + +<p>—Place! place à Calcraff!</p> + +<p>Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en +entendant ces mots, et Calcraff passait.</p> + +<p>Le peuple de Londres a une superstition.</p> + +<p>Quiconque touche au bourreau, meurt de sa +main quelque jour.</p> + +<p>Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur, +et Calcraff put-il arriver jusqu'à la porte de Newgate, +qui s'ouvrit aussitôt devant lui.</p> + +<p>Il était alors cinq heures et demie du matin.</p> + +<p>Ce fut le portier-consigne qui le reçut.</p> + +<p>—Vous êtes en avance, lui dit-il.</p> + +<p>—Un peu, répondit Calcraff.</p> + +<p>—Le condamné est catholique, comme vous +savez.</p> + +<p>—Je le sais, dit Calcraff.</p> + +<p>—Et on lui dit la messe dans la chapelle.</p> + +<p>Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe +de l'intérieur de la prison et il se rendit à +la cuisine, selon son habitude.</p> + +<p>Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus, +il était en proie à cette émotion qu'il ne parvenait +jamais à dominer qu'au dernier moment.</p> + +<p>Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:</p> + +<p>—Vous venez boire votre tasse de lait?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle +se trouvait un bol de lait froid.</p> + +<p>Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette +et sortit de la cuisine sans dire un mot.</p> + +<p>Deux gardiens l'accompagnaient.</p> + +<p>Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une +petite salle qui prend le jour par en haut.</p> + +<p>C'est la salle de la toilette.</p> + +<p>C'est là que le bourreau et son aide attendent +que le condamné sorte de la chapelle.</p> + +<p>C'est là que la remise leur en est faite solennellement.</p> + +<p>Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un +énorme registre tout ouvert.</p> + +<p>Le gouverneur et les gardiens entrent avec le +condamné dans cette salle, dont on ferme les +portes...</p> + +<p>Alors le valet du bourreau ouvre une armoire +dans laquelle il prend une ceinture de cuir et des +courroies.</p> + +<p>Les courroies servent à entraver les jambes du +condamné, la ceinture lui prend les mains, les ramène +et les lie derrière le dos.</p> + +<p>Quand ces sinistres préparatifs sont terminés, +le gouverneur de la prison, qui est venu là en +grand uniforme, dit à Calcraff:</p> + +<p>—Maintenant cet homme est à vous.</p> + +<p>—Je le reçois, dit Calcraff.</p> + +<p>Et il s'approche du registre ouvert et donne un +reçu du condamné, qu'il signe de son nom et de +son paraphe.</p> + +<p>Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé +sur le ministre ou le prêtre qui l'assiste, et +sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers l'échafaud.</p> + +<p>Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la +toilette, Jefferies y était seul.</p> + +<p>Jefferies était plus pâle et plus tremblant que +Calcraff et il dissimulait mal son émotion.</p> + +<p>Cependant Calcraff n'y prit pas garde.</p> + +<p>—Tout est prêt? demanda-t-il.</p> + +<p>—Tout, répondit le valet.</p> + +<p>Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le +long du mur.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez encore votre tremblement? +demanda Jefferies après un silence.</p> + +<p>—Non, mais...</p> + +<p>Calcraff s'arrêta et porta la main à son front.</p> + +<p>—Quoi donc? fit Jefferies.</p> + +<p>—Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—J'ai comme du feu dans la poitrine et de la +glace sur le front.</p> + +<p>Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.</p> + +<p>—Oh! c'est singulier, dit-il.</p> + +<p>Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent.</p> + +<p>—Vous devriez pourtant vous habituer, depuis +trente ans que vous êtes dans le métier,... +dit Jefferies.</p> + +<p>—Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose... +Oh! maintenant, voilà que c'est la tête qui me +brûle... dit Calcraff.</p> + +<p>Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était +levé tout à l'heure.</p> + +<p>Un éclair de sombre joie passa alors dans les +yeux de Jefferies.</p> + +<p>En même temps les cloches de Saint-Barthélémy +commencèrent à tinter, et, faisant un effort +suprême, le bourreau se releva et dit:</p> + +<p>—Il faut pourtant que je fasse mon métier... +Bon! voilà que mes jambes fléchissent... Soutiens-moi +donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon +Dieu!</p> + +<p>—Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, +qui sentait gronder dans son coeur une +tempête de joie.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XL</h3> +<br> + + +<p>Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser +l'offre que lui faisait Jefferies d'aller lui +chercher une seconde tasse de lait.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient +le condamné apparurent dans le corridor.</p> + +<p>Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait +au mur et la souffrance qu'il éprouvait devenait +de plus en plus vive.</p> + +<p>—Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.</p> + +<p>Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff +sur le visage duquel il épiait avec anxiété +les progrès de ce mal mystérieux dont il était subitement +atteint.</p> + +<p>Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda +le condamné qui entrait soutenu par le prêtre et +par le sous-gouverneur.</p> + +<p>Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère +rougeur monta à son front.</p> + +<p>La présence de l'abbé Samuel en ce lieu, +c'était une attestation muette que l'homme +gris continuait à veiller sur le malheureux qui +croyait sa dernière heure arrivée.</p> + +<p>John était pâle, mais il marchait la tête haute, +et s'il ne conservait que peu d'espoir, du +moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.</p> + +<p>L'attitude de John était si noble, si résignée, +si exempte de faiblesse, du reste, qu'une grande +émotion s'était emparée de tous ceux qui composaient +son funèbre cortége.</p> + +<p>Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur +avait cessé de rire, et on voyait deux grosses +larmes rouler dans ses yeux.</p> + +<p>Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage:</p> + +<p>—Nous vous remettons cet homme, et il est à +vous désormais.</p> + +<p>Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea +pas de la place où il était.</p> + +<p>Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en +perdant le point d'appui de la muraille.</p> + +<p>L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff, +mais un regard de Jefferies le rassura.</p> + +<p>Ce dernier s'approcha alors du condamné avec +les entraves et il lui passa la ceinture.</p> + +<p>John Colden n'opposa aucune résistance.</p> + +<p>Tout le monde se tenait à l'écart, comme si +chacun avait eu peur de toucher à ces courroies +maudites qui allaient réduire John Colden à l'impuissance.</p> + +<p>Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de +lui, et il y eut un moment où les lèvres de Jefferies +furent si près de l'oreille du prêtre qu'elles +murmurèrent:</p> + +<p>—Calcraff ne peut plus marcher... courage!</p> + +<p>John Colden entendit et le sang afflua à son +coeur, et son visage pâle s'empourpra tout à +coup.</p> + +<p>Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après +la ceinture.</p> + +<p>Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies +aux pieds.</p> + +<p>Alors le gouverneur de la prison, personnage +qui n'apparaissait qu'aux grandes occasions, entra +et fit un signe à Calcraff.</p> + +<p>Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha +du registre et se mit à écrire d'une main tremblante +le reçu du condamné.</p> + +<p>Mais, comme il ne manquait plus que sa signature +au bas de l'acte, ses jambes fléchirent, +ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant:</p> + +<p>—Je crois que je vais mourir.</p> + +<p>Ce fût un coup de théâtre.</p> + +<p>Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur +et le shériff se regardèrent.</p> + +<p>Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:</p> + +<p>—Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse +qui le prend. Ordinairement, c'est la veille +qu'il l'a.</p> + +<p>On savait que Calcraff avait souvent un tremblement +nerveux quelques heures avant les exécutions.</p> + +<p>Le shériff lui dit:</p> + +<p>—Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la +loi. Du courage!</p> + +<p>Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à +d'horribles convulsions et disait:</p> + +<p>—Ce n'est pas le courage qui me manque, +c'est la force.</p> + +<p>On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur +tira de sa poche un flacon de sels.</p> + +<p>Calcraff essaya par deux fois de se relever, il +ne le put pas.</p> + +<p>Cependant on n'était plus assez loin du mur +d'enceinte de la prison pour ne pas entendre le +murmure strident de la foule qui s'impatientait à +mesure que l'heure approchait.</p> + +<p>—Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur.</p> + +<p>—C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff, +levez-vous!</p> + +<p>—Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les +tortures n'avaient plus de nom.</p> + +<p>John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait +qu'en ce moment sa vie tenait à un miracle.</p> + +<p>—Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle +et chacun de ses hurlements augmente l'agonie +de ce malheureux.</p> + +<p>—Il faut en finir, dit le shériff.</p> + +<p>—Certainement, dit le gouverneur.</p> + +<p>Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.</p> + +<p>—Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis +vingt ans pour ne le savoir remplacer au besoin, +dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...</p> + +<p>—Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...</p> + +<p>Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions, +et le shériff fit signe qu'il fallait passer +outre.</p> + +<p>Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot: +Courage.</p> + +<p>Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se +mit en route.</p> + +<p>Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre +la cuisine.</p> + +<p>C'est par là, on le sait, que le condamné sort +pour mourir.</p> + +<p>On avait tendu dans la cuisine deux grands +draps blancs qui masquaient les fourneaux et formaient +comme une ruelle.</p> + +<p>La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était +encore fermée, mais on entendait, au travers, les +trépignements et les sourds frémissements de la +foule impatiente de voir mourir un homme.</p> + +<p>En ce moment John Colden sentit un peu de sa +force d'âme l'abandonner.</p> + +<p>Comment pouvait-il croire encore qu'on allait +le sauver?</p> + +<p>C'est à cette dernière minute qu'on offre au +condamné un verre de gin.</p> + +<p>Le cuisinier se présenta donc avec un plateau +sur lequel était un verre plein.</p> + +<p>John Colden le refusa.</p> + +<p>—A quoi bon? dit-il.</p> + +<p>Et il se remit en marche.</p> + +<p>Alors la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur +et serré à la gorge par cette mystérieuse +épouvante de la mort qui s'empare des plus +braves.</p> + +<p>Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec +le seuil de la porte et tout à l'entour une nuée +de têtes qui vociféraient.</p> + +<p>Les torches des aides brûlaient encore.</p> + +<p>La corde pendait au gibet.</p> + +<p>—Courage! dit le prêtre.</p> + +<p>Et il embrassa le condamné.</p> + +<p>John Colden fit un effort suprême, et, franchissant +le seuil de la porte, il se trouva sur l'échafaud.</p> + +<p>Alors, il promena un dernier regard, un regard +où se lisait encore un reste d'amour pour la +vie, mélangé à une résignation toute chrétienne.</p> + +<p>Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.</p> + +<p>John se retourna et chercha le prêtre des +yeux.</p> + +<p>Le prêtre n'était plus là.</p> + +<p>—Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu +sauve l'Irlande!</p> + +<p>Et comme il regardait encore, cherchant dans +cette marée humaine un visage ami, Jefferies +lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne +vit plus rien!</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>XLI</h3> +<br> + + +<p>Pour comprendre maintenant ce qui allait se +passer, il faut sortir de Newgate, abandonnant un +moment John Colden, qui avait déjà la corde au +cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre +l'homme gris et Shoking. Ceux-ci n'avaient pas +bougé de cette chambre dans laquelle le commis +dormait toujours profondément.</p> + +<p>Jusqu'à l'heure où les cloches de Saint-Barthélémy +avaient commencé à se faire entendre, +l'homme gris, accoudé à la fenêtre, dominant cette +nuée de têtes d'où montait, un murmure plus strident +de minute en minute, avait tranquillement +fumé cigare sur cigare. La lueur des torches, +que les sous-aides du bourreau avaient fichées +aux quatre coins de l'échafaud, projetait dans la +chambre assez de clarté pour que l'homme gris et +Shoking se passassent de lumière.</p> + +<p>Au petit jour, les torches s'éteignirent; puis les +cloches commencèrent à tinter. Alors l'homme +gris quitta la fenêtre et dit à Shoking:</p> + +<p>—Je vais avoir besoin de ton épaule.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Tu vas voir.</p> + +<p>Il ferma la fenêtre et alla prendre sur la cheminée +cette boule de cuivre qu'il avait apportée +dans sa poche et qui avait la grosseur d'une +pomme de calville.</p> + +<p>—Regarde bien, dit-il.</p> + +<p>—Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Cette boule est creuse.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Elle est pleine d'air comprimé et si elle +éclatait, elle produirait l'effet d'une bombe: c'est-à-dire +que ses éclats iraient tuer à cent mètres et +briseraient tout ce qu'ils rencontreraient...</p> + +<p>—Après? fit Shoking avec curiosité.</p> + +<p>L'homme gris prit ensuite la canne à laquelle il +ajusta une petite crosse.</p> + +<p>Puis il vissa la boule en dessous.</p> + +<p>—Voilà que cela ressemble à un fusil, dit Shoking.</p> + +<p>—C'en est un.</p> + +<p>—Où est la balle?</p> + +<p>—Dans le canon. Vois-tu la détente?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! cette détente fait mouvoir un piston; +ce piston descend dans la boule pleine d'air +comprimé et soulève une soupape.</p> + +<p>La soupape laisse échapper un jet d'air et ce jet +d'air chasse la balle avec autant de force qu'une +charge de poudre.</p> + +<p>Le canon est rayé et la balle va tout droit à +son but, pour peu que le tireur ait visé juste.</p> + +<p>—Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du +coup.</p> + +<p>—Imbécile! répondit l'homme gris, un fusil à +vent ne fait pas de bruit: sans cela je me servirais +d'une arme à feu.</p> + +<p>—Maître, dit encore Shoking, qu'arriverait-il +si votre balle ne coupait pas la corde?</p> + +<p>—John Colden serait perdu.</p> + +<p>Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur:</p> + +<p>—Pourquoi donc avez vous besoin de mon +épaule?</p> + +<p>—Pour me faire un point d'appui et viser +plus juste.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Le fusil était prêt. L'homme gris s'approcha de +la fenêtre, mais, au lieu de l'ouvrir, il passa sa +main gauche sur un des carreaux, et Shoking +entendit un sourd crépitement.</p> + +<p>Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme +gris venait de couper une vitre.</p> + +<p>—Que faites-vous? dit Shoking.</p> + +<p>—Je fais un passage à la balle.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fenêtre?</p> + +<p>—Parce qu'il faut tout prévoir, et que si la +fenêtre était ouverte, nous pourrions être aperçus +des gens qui seront sur l'échafaud au dernier +moment. Les cloches sonnaient toujours et le +jour grandissait.</p> + +<p>La foule avait peine à contenir son impatience, +car le moment approchait.</p> + +<p>—Mets-toi là, dit l'homme gris en plaçant Shoking +au milieu de la chambre, à deux pas de la +fenêtre et tiens-toi bien quand tu sentiras le canon +du fusil sur ton épaule.</p> + +<p>—Soyez tranquille, répondit Shoking, je serai +aussi immobile qu'une statue.</p> + +<p>L'homme gris s'approcha de la fenêtre et attendit, +la montre à la main.</p> + +<p>Sept heures sonnèrent. Au même instant, la +porte de Newgate s'ouvrit et le condamné parut.</p> + +<p>La foule se prit à trépigner et on entendit de +sourds craquements. C'étaient les chaînes qui +entouraient l'échafaud qui se brisaient sous l'effort +de la foule.</p> + +<p>L'homme gris vit John Colden debout sur l'échafaud, +à côté de Jefferies, plus pâle que lui.</p> + +<p>Et alors il revint derrière Shoking et appuya le +canon du fusil sur son épaule.</p> + +<p>Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamné, +la trappe joua et un immense murmure +monta des profondeurs de la foule.</p> + +<p>John Colden se balança dans les airs l'espace +d'une seconde. Soudain l'homme gris pressa la +détente et la balle siffla.</p> + +<p>Soudain aussi la corde fut coupée en deux, à un +pied ou deux de la tête de John Colden.</p> + +<p>Et le pendu tomba sur le sol, en même temps +qu'une nouvelle rumeur se faisait entendre... La +foule avait brisé les chaînes, envahi l'espace resté +libre autour de l'échafaud, bousculé les policemen +et renversé l'échafaud...</p> + +<p>Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la +fenêtre et purent voir un spectacle inouï.</p> + +<p>Les fenians étaient maîtres du terrain et ils +emportaient John Colden évanoui, mais vivant.</p> + +<br> + +<p>—Maintenant, dit l'homme gris à Shoking, +sauvons-nous et au plus vite, car il ne fait pas +bon ici désormais.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XLII</h3> +<br> + + +<p>On lisait le lendemain dans le <i>Times</i>.</p> + +<p>«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté +la reine s'aperçoive des périls que nous +courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours +croissante du fenianisme.</p> + +<p>Ce n'est plus seulement la police qu'il faut +armer et mettre en campagne.</p> + +<p>La police est insuffisante vis-à-vis de cette +armée occulte, souterraine, et qui menace notre +ordre social jusque dans ses fondements.</p> + +<p>C'est avec une profonde stupeur que nous avons +appris et que l'Europe apprendra ce qui s'est +passé hier.</p> + +<p>Un Irlandais, appelé John Colden, condamné +à mort pour crime d'assassinat, a été enlevé sur +l'échafaud même et soustrait à la vindicte publique.</p> + +<p>Diverses circonstances mystérieuses ont précédé +et suivi cet événement étrange et audacieux.</p> + +<p>Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à +Newgate vers six heures du matin pour y remplir +son ministère, a été pris subitement de convulsions +et de coliques, et comme il était impossible +de surseoir à l'exécution, c'est son valet, +nommé Jefferies, qui l'a remplacé.</p> + +<p>Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est +monté sur l'échafaud.</p> + +<p>On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé +ensuite du bonnet noir et la trappe s'est ouverte, +lançant le patient dans l'espace.</p> + +<p>Mais au même instant la corde s'est cassée, +et le patient est tombé sur le sol, encore vivant.</p> + +<p>Au même instant aussi le peuple a brisé les +chaînes qui entouraient l'échafaud, et, malgré la +police, malgré la force armée, le patient à été +enlevé et emporté.</p> + +<p>Jusqu'à présent il a été impossible de savoir +ce qu'il était devenu.</p> + +<p>Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze +mille Irlandais entouraient l'échafaud, et que le +peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse +aux exécutions, n'avait pu approcher.</p> + +<p>Les policemen de service dans la Cité ont affirmé +que, dès la veille, neuf ou dix heures du +soir, une véritable marée humaine avait envahi +les abords de Newgate, et que l'élément irlandais +y dominait.</p> + +<p>Un brigadier de policemen était même allé à +Scotland Yard avertir sir Richardson, le chef +de la police de Londres.</p> + +<p>Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné +le but réel de cette manifestation populaire, +et il s'est borné à doubler le nombre des +policemen.</p> + +<p>Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et +quand la foule a fini par s'éclaircir, qu'on a fini +par comprendre ce qui s'était passé.</p> + +<p>D'abord on a cru que Jefferies, le valet du +bourreau, était le complice des fenians et qu'il +avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès +lors, se serait brisée facilement sous le poids +du condamné.</p> + +<p>Mais il a fallu renoncer à cette supposition et +reconnaître l'innocence de Jefferies.</p> + +<p>La corde a été coupée par une balle, au moment +même où elle se tendait.</p> + +<p>On a retrouvé cette balle dans le mur de la +prison, un peu à gauche de la porte.</p> + +<p>Cependant on n'avait pas entendu de coup de +feu.</p> + +<p>A force de recherches, voici ce qu'on a appris:</p> + +<p>Tout le monde connaît à Londres la grande +maison de banque Harris et Cie.</p> + +<p>Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis +Newgate et précisément en face de l'endroit +où on dresse ordinairement l'échafaud.</p> + +<p>Un seul employé couche dans la maison.</p> + +<p>Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, +demeurent dans l'agglomération et arrivent +le matin par les chemins de fer ou les omnibus.</p> + +<p>L'étonnement de ces divers employés a été +grand lorsqu'ils ont trouvé la porte fermée à dix +heures du matin.</p> + +<p>La police avait fini par faire évacuer Old +Bailey, l'échafaud avait disparu et tout était +rentré dans l'ordre accoutumé.</p> + +<p>Cependant le caissier avait frappé vainement, +la maison demeurait close et l'employé gardien +ne paraissait pas.</p> + +<p>Un serrurier a ouvert la porte.</p> + +<p>Alors on est monté dans la chambre où M. Smith, +c'est le nom de cet employé, couche ordinairement.</p> + +<p>On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond +sommeil, dont il a été impossible de le tirer +tout d'abord.</p> + +<p>Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté +qu'il était sous l'influence d'un narcotique puissant, +et ce n'est qu'en lui faisant respirer de +l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler +à la vie.</p> + +<p>Pressé de questions, l'employé a répondu +alors qu'il avait, sur l'ordre de M. Harris, introduit +la veille, dans sa chambre, un Français +curieux de voir de près une exécution capitale, +que ce Français lui avait offert un cigare et que +lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré +trois gorgées de fumée.</p> + +<p>La police a été avertie.</p> + +<p>Elle a commencé par découvrir un carreau de +la fenêtre coupé avec un diamant; puis elle a +retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à +vent, celui qui a servi sans doute à chasser la +balle qui est allée s'enfoncer dans le mur de +Newgate, après avoir opéré la section de la +corde.</p> + +<p>A propos de fusil à vent, il faut que la police +de Londres nous permette de lui donner un +conseil.</p> + +<p>En France, le fusil à vent est une arme prohibée, +et en France on a raison.</p> + +<p>En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun +bruit et qui peut, par conséquent, servir à commettre +des crimes, est vendue publiquement chez +tous les arquebusiers.</p> + +<p>Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons +pas que cette liberté doive s'étendre jusqu'à +permettre la vente d'un engin qui peut être +employé d'une manière aussi funeste.</p> + +<p>M. Harris, averti par la police, s'est empressé +d'accourir, et voici les renseignements qu'il a +donnés:</p> + +<p>Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe, +se disant chargé par le gouvernement +de son pays d'une mission scientifique, s'est +présenté porteur d'une lettre de crédit importante.</p> + +<p>M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement +à sa disposition et accéder à tous ses désirs.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de +visiter Newgate, Saint-Barthélémy, et enfin qu'il +s'est installé dans cette chambre de la maison de +banque, dans le but, disait-il, de faire des études +sur la mort par strangulation.</p> + +<p>Cet audacieux étranger est-il réellement Français? +On en doute.</p> + +<p>Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était +de connivence avec les fenians qui ont enlevé +John Colden.</p> + +<p>On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer +que la police l'arrêtera.</p> + +<p>Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff +a été pareillement l'objet d'une enquête.</p> + +<p>On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné +dans une tasse de lait.</p> + +<p>Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au +fond du bol, a déclaré qu'il n'y avait aucune trace +de poison.</p> + +<p>Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques +heures.</p> + +<p>Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater +qu'un trou avait été percé dans le plafond de son +laboratoire.</p> + +<p>Ce trou, comme on va le voir, a été un indice +précieux pour la police...»</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLIII</h3> +<br> + + +<p>L'article du <i>Times</i> continuait ainsi:</p> + +<p>«Calcraff demeure dans Well close square, +quartier du Wapping.</p> + +<p>Il habite une maison de chétive apparence occupée +par un public-house au rez-de-chaussée +et par des gens sans aveu aux étages supérieurs.</p> + +<p>Parmi ces derniers est une femme, si on peut +donner ce nom à une créature perdue de vices +et de débauches, qui vit avec les matelots et +les voleurs, et est perpétuellement en état d'ivresse.</p> + +<p>Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une +chambre juste au-dessus du laboratoire de Calcraff.</p> + +<p>C'est donc chez elle que le trou a été percé à +l'aide d'une tarière.</p> + +<p>Betty a été arrêtée.</p> + +<p>Mais elle a prouvé qu'elle n'avait point passé +la nuit chez elle depuis trois jours.</p> + +<p>Seulement, elle s'est souvenue avoir passé la +soirée dans une taverne appelée le Black horse, +en compagnie de deux hommes qu'elle a parfaitement +dépeints.</p> + +<p>L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent +à la canaille de Londres.</p> + +<p>C'est un rough appelé John.</p> + +<p>Il a été facile de le retrouver dans un public-house +où il buvait sans relâche depuis l'avant-veille, +montrant complaisamment une poignée +d'or qui lui avait été donnée, disait-il, par lord +Vilmot.</p> + +<p>Qu'est-ce que lord Vilmot?</p> + +<p>Nul ne le sait, et, en dépit des assertions du +rough, aucun membre du parlement ne porte ce +nom-là.</p> + +<p>Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur +excentrique qui se déguise en mendiant et court +les tavernes du Wapping en se faisant appeler +Shoking.</p> + +<p>Pressé de questions et menacé d'être mis en +prison, John a fait des aveux.</p> + +<p>Il a reconnu qu'il avait passé la soirée au +Black horse avec Betty et un certain personnage +dont il a donné le signalement et qui n'est connu +dans le Wapping que sous le sobriquet de +l'<i>homme gris</i>.</p> + +<p>Cet homme gris l'aurait aidé à coucher Betty +ivre morte sur un banc de Well close square et +à lui voler ensuite la clé de sa chambre.</p> + +<p>Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce +mystérieux lord Vilmot, qui est, paraît-il, introuvable, +se sont introduits dans la chambre de +Betty, tandis que cette créature dormait à la belle +étoile.</p> + +<p>Alors l'homme gris a percé un trou dans le +plancher, au-dessus du laboratoire de Calcraff, +afin, disait-il, de se procurer de la corde de pendu +pour plaire à lord Vilmot.</p> + +<p>Mais, le trou percé, cet homme a renvoyé le +rough et il est resté seul dans la chambre de +Betty.</p> + +<p>A quoi a servi ce trou?</p> + +<p>On a fini par le découvrir.</p> + +<p>Calcraff prend du thé le soir, et la théière dont +il se sert était précisément au-dessous de ce trou +sur une table.</p> + +<p>Le même chimiste qui avait analysé le bol +de lait, a trouvé dans la théière une substance +vénéneuse qui a occasionné les vomissements et +les tranchées auxquelles il s'était trouvé en proie +le lendemain.</p> + +<p>On a tout lieu de croire que les fenians, dont +l'homme gris paraît être un agent important, +avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner +du temps et faire surseoir l'exécution.</p> + +<p>Enfin, le rough John, ayant été mis en rapport +avec M. Harris, lui a dépeint ce personnage +appelé l'homme gris avec une exactitude si parfaite +que le banquier a cru reconnaître le Français +Firmin Bellecombe.</p> + +<p>La police continue ses investigations, mais +jusqu'à présent elle n'a pu découvrir ni le prétendu +lord Vilmot ni l'homme gris.</p> + +<p>Il est probable que ces deux hommes sont +affiliés au fenianisme.»</p> + +<p>Ainsi se terminait l'article du <i>Times</i>.</p> + +<p>Or, il était dix heures du matin, et lord Palmure, +qui achevait de déjeuner, en avait fait la +lecture à sa fille miss Ellen.</p> + +<p>Miss Ellen était demeurée impassible.</p> + +<p>—Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit +enfin le noble lord.</p> + +<p>—Mon père, répondit-elle, je pense que le +<i>Times</i> se trompe.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle +l'homme gris est affilié aux fenians?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Le <i>Times</i> se trompe. Cet homme n'est point +un affilié, c'est leur chef suprême.</p> + +<p>Lord Palmure eut un geste d'étonnement.</p> + +<p>—Cet homme poursuivit miss Ellen, est le +même qui nous a enlevé Ralph.</p> + +<p>—Oh! par exemple!</p> + +<p>—Le même qui a osé venir ici... en pleine +nuit...</p> + +<p>—Vous l'avez donc vu?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Et c'est un Français?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Il parle le français, l'anglais +et l'allemand avec une remarquable pureté.</p> + +<p>Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-là +qui vous a mis un masque de poix sur le +visage.</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—C'est lui qui a sauvé Ralph du moulin, +c'est lui qui l'a fait disparaître.</p> + +<p>—Et où peut-il être cet enfant? dit encore +lord Palmure.</p> + +<p>—Je le sais, moi.</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Oui, mon père. Il est aujourd'hui, sous un +nom d'emprunt, inscrit sur les registres de +Christ's hospital et, par conséquent, inviolable.</p> + +<p>Lord Palmure poussa un cri de rage.</p> + +<p>—Mais comment savez-vous tout cela? dit-il.</p> + +<p>Miss Ellen fronça le sourcil.</p> + +<p>—Écoutez-moi, mon père, dit-elle enfin.</p> + +<p>—Parlez...</p> + +<p>—Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me +suis fait un serment.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui de briser l'oeuvre tout entière, en +terrassant l'ouvrier.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Le jour où les fenians n'auront plus de chef, +ils seront vaincus.</p> + +<p>—Et, selon vous, ce chef est cet <i>homme gris</i>?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et c'est avec lui que vous voulez lutter?</p> + +<p>—Je lutterai et je triompherai, dit froidement +mis Ellen.</p> + +<p>—Vous, ma fille?</p> + +<p>—Moi, mais à une condition.</p> + +<p>—Voyons?</p> + +<p>—Au lieu de m'interroger, mon père, au lieu +de vouloir pénétrer mes projets, vous les servirez +aveuglément.</p> + +<p>—Mais.</p> + +<p>Un sourire altier vint aux lèvres de la jeune +fille:</p> + +<p>—Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis +qu'une femme, une enfant même, et il est temps +encore que je reste dans mon rôle. Cependant +j'ai la foi qui fait les âmes hardies, j'ai la volonté, +j'ai le génie!...</p> + +<p>Seule, toute seul, si vous le voulez, mon père, +j'engagerai avec le personnage mystérieux que +je hais, une lutte dans laquelle il succombera, je +vous le jure.</p> + +<p>Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte +d'admiration.</p> + +<p>—Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obéisse.</p> + +<p>—Sans m'interroger jamais.</p> + +<p>—Soit, dit le noble lord.</p> + +<p>—Vous me le promettez, mon père?</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>Un éclair passa dans les yeux de miss Ellen.</p> + +<p>—A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle, +je saurai bien t'arracher ton masque et +te faire dire ton vrai nom.</p> + +<p>A nous deux?</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLIV</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc +juré la perte de l'homme gris.</p> + +<p>Était-ce parce que ce mystérieux personnage +avait osé s'introduire chez elle en pleine nuit et +lui tenir un langage plein d'audace?</p> + +<p>Était-ce parce qu'il s'était jeté au travers des +projets de lord Palmure et lui avait arraché cet +enfant sur lequel le noble pair avait fondé de +secrètes espérances de fortune?</p> + +<p>Était-ce enfin parce que cet homme l'avait, +par deux fois, tenue courbée sous son regard dominateur?</p> + +<p>Non, miss Ellen eût peut-être pardonné tout +cela.</p> + +<p>Elle haïssait maintenant l'homme gris, elle +s'était fait le serment de lui voir un jour au +cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris +avait son secret.</p> + +<p>Et qu'il nous soit permis de nous reporter à ce +jour où il lui était apparu dans cette petite +chambre d'une maison de Sermon lane où la +jeune patricienne allait revêtir son costume de +dame des prisons.</p> + +<p>On se rapelle ce qui s'était passé.</p> + +<p>L'homme gris avait dit à miss Ellen:</p> + +<p>—Je sais où sont les lettres d'amour que +vous avez écrites au malheureux Dick Harrisson.</p> + +<p>Et dès lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il +avait voulu.</p> + +<p>Elle avait consenti à céder son voile noir et +sa robe de laine à Suzannah l'Irlandaise; elle +avait attendu dans cette chambre le retour de la +maîtresse de Bulton.</p> + +<p>Puis, quand Suzannah était revenue, lorsqu'elle +lui avait rendu ce costume que miss Ellen +considérait désormais comme souillé par un +impur contact, elle l'avait entassé pièce à +pièce, à l'exception de la plaque de cuivre, dans +le poêle de faïence, qui se trouvait dans la +chambre et elle y avait mis le feu.</p> + +<p>On se souvient encore que l'homme gris, en +quittant miss Ellen, lui avait dit:</p> + +<p>—Demain, à minuit, je serai chez vous.</p> + +<p>L'homme gris n'avait point tenu sa parole.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez +elle, avait trouvé une lettre sur sa cheminée.</p> + +<p>D'où venait-elle? qui l'avait apportée? +mystère!</p> + +<p>La lettre était ainsi conçue:</p> + +<blockquote><p> +«Miss Ellen,</p> + +<p>Je m'absente pour quelques jours et ne puis +être au rendez-vous que je vous ai donné. Ne +craignez rien, <i>elles</i> sont en sûreté.</p> + +<p>Votre ennemi.» +</p></blockquote> + +<p>Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement. +L'homme gris n'avait point reparu.</p> + +<p>Mais, comme on le voit, le <i>Times</i> donnait de +ses nouvelles, et miss Ellen avait fait le serment +de perdre cet homme qui avait l'audace +de posséder le secret de sa faute.</p> + +<p>Donc, la fière patricienne avait obtenu que son +père devînt l'aveugle instrument de ses volontés.</p> + +<p>Dès ce jour-là, elle lui dit:</p> + +<p>—Mon père, l'argent est le nerf de la guerre, +il me faut un crédit illimité chez vos banquiers.</p> + +<p>Lord Palmure lui avait remis un volumineux +carnet de chèques de la banque de Londres, lui +disant:</p> + +<p>—Quand il sera épuisé, je vous en remettrai +un autre.</p> + +<p>Et, le soir même, miss Ellen se mit en campagne.</p> + +<p>A huit heures et demie, tandis que lord Palmure +se rendait au parlement, miss Ellen vêtue +de couleurs sombres, un voile épais sur le visage +et enveloppée dans un grand manteau dont +le capuchon pouvait au besoin dissimuler +complètement ses traits, miss Ellen, disons-nous, +monta dans un petit coupé bas, attelé d'un +seul cheval, conduit par un cocher sans livrée, +et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave +square, se fit conduire de l'autre côté du pont +de Westminster, dans le quartier du Soutwark.</p> + +<p>—Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour +lui indiquer la rue où elle voulait aller.</p> + +<p>C'était dans Adams' street, si on s'en souvient, +que logeait la pauvre mistress Harrisson, la +mère de l'infortuné Dick, qui était mort d'amour +pour miss Ellen.</p> + +<p>Le coupé était traîné par un excellent cheval, +et, bien que le trajet fût assez long, miss Ellen fut +bientôt arrivée à l'entrée d'Adams' street.</p> + +<p>Là elle fit arrêter, mit pied à terre, enjoignit +au cocher de ne point bouger de place et +s'aventura toute seule dans ce quartier misérable, +où une femme de qualité n'aurait pas osé passer +en plein jour.</p> + +<p>Le Soutwark n'est pas, du reste, un quartier +dangereux et mal famé comme White Chapel et +le Wapping.</p> + +<p>Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en +parcourent les rues; il y a peu de voleurs, par +la raison toute simple qu'il n'y a rien à voler.</p> + +<p>Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement +aussi le théâtre de ces scènes de meurtre +qui ensanglantent si souvent les quartiers populeux +de Londres.</p> + +<p>Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie +catholiques.</p> + +<p>C'est dans le Soutwark qu'est, du reste, la +cathédrale de ces derniers, Saint-George.</p> + +<p>Peut-être aussi est-ce à cause de cela que les +prêtres anglicans, avides de propagande et de +conversions, sont plus nombreux là que partout +ailleurs.</p> + +<p>Il y a des chapelles à chaque coin de rue, et +il n'est pas de famille catholique qui ne soit +épiée, surveillée, et auprès de laquelle les clergymen +ne tentent mille efforts pour la ramener +dans le giron de l'Église réformée.</p> + +<p>Où allait miss Ellen?</p> + +<p>Elle passa sans s'arrêter devant la porte de +cette maison, où était mort Dick Harrison; elle +suivit Adams' street dans toute sa longueur, et +ne ralentit sa marche qu'à l'entrée d'un de ces +passages noirs, qui sont nombreux dans Londres +et qui portent le nom de <i>court</i>.</p> + +<p>Celui-là se nommait <i>King's court</i>, ce qui voulait +dire <i>passage du Roi</i>.</p> + +<p>Ce n'était certainement pas la première fois que +miss Ellen s'aventurait dans ce quartier, car elle +entra dans le passage sans aucune hésitation, et +peu soucieuse de l'obscurité brumeuse qui y régnait +et que ne parvenait point à dissiper un +maigre et unique bec de gaz placé à l'entrée.</p> + +<p>Elle chemina jusqu'au milieu et frappa à une +porte qui se trouvait sur la gauche.</p> + +<p>La maison dans laquelle cette porte donnait +accès était noire, enfumée, composée d'un seul +étage et d'un rez-de-chaussée, et les fenêtres en +étaient garnies de carreaux de papier huilé, en +guise de vitres.</p> + +<p>Une seule de ces fenêtres était éclairée, si +toutefois on pouvait prendre pour de la clarté +un rayon blafard qui s'en échappait.</p> + +<p>Miss Ellen frappa trois petits coups secs et +régulièrement espacés.</p> + +<p>Alors une voix se fit entendre derrière la +porte.</p> + +<p>—Qui est là? disait-elle.</p> + +<p>—Je viens de Chester street, répondit miss +Ellen.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>La jeune patricienne se trouva alors au seuil +d'une salle délabrée, d'où s'échappait une odeur +nauséabonde, et au milieu de laquelle un poêle +en faïence laissait échapper quelques flammes +bleuâtres.</p> + +<p>C'était la clarté aperçue du dehors.</p> + +<p>Deux enfants, demi-nus, un petit garçon et +une fille de dix ou douze ans, étaient couchés +sur un amas de paille fétide.</p> + +<p>Auprès du poêle, une femme encore jeune, +mais dont le visage amaigri trahissait une vie de +privations, raccommodait, à la lueur du foyer +quelques loques qui n'avaient plus forme de vêtements +humains.</p> + +<p>En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec +une sorte d'empressement.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, dit miss Ellen.</p> + +<p>—Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi +l'ont emmené; il est en prison.</p> + +<p>Les enfants s'étaient levés et entouraient la +jeune fille avec une sorte de curiosité mélancolique.</p> + +<p>—Oui, reprit la femme, depuis que vous nous +avez abandonnés, milady, le malheur est revenu... +Paddy est en prison, et sans la charité +d'un prêtre catholique, nos enfants et moi serions +morts de faim...</p> + +<p>Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir +silencieusement auprès du poêle, sans témoigner +la moindre répugnance pour ce bouge infect, où +régnait une atmosphère nauséabonde.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>XLV</h3> +<br> + +<p>La pauvresse continua:</p> + +<p>—Vous nous avez abandonnés, milady, et vous +avez eu bien tort, je vous jure, car Paddy n'était +point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a pu +pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher +son secret.</p> + +<p>Prières et menaces n'y ont rien fait.</p> + +<p>Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il +avait employés par votre ordre, ont tout bouleversé +dans le logis de la pauvre dame, fouillé partout +et qu'ils sont allés jusqu'à la menacer de la +tuer, si elle ne vous rendait pas ce qu'elle savait, +il vous a dit la vérité.</p> + +<p>Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous +nous avez abandonnés.</p> + +<p>—Je m'en repens, dit simplement miss Ellen, +et je vais venir de nouveau à votre aide.</p> + +<p>Ce disant, elle posa deux guinées sur le poêle.</p> + +<p>La pauvresse allongea vivement la main vers +cet or et un rayon de joie brilla dans ses yeux.</p> + +<p>Mais ce rayon s'éteignit presque aussitôt.</p> + +<p>—Hélas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon +Paddy.</p> + +<p>—Il est donc en prison? demanda miss Ellen.</p> + +<p>—Oui, milady.</p> + +<p>—En prison pour dettes?</p> + +<p>—A White cross, milady.</p> + +<p>—Et pour quelle somme?</p> + +<p>—M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui +vouliez du bien, lui avait prêté cinq guinées, à +la condition qu'il en rendrait quinze.</p> + +<p>—Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison?</p> + +<p>—Oui, milady.</p> + +<p>—Il faudra l'aller délivrer, Ann, dit miss +Ellen.</p> + +<p>Et elle tira de son sein un petit portefeuille en +maroquin vert et en retira un billet de vingt livres, +qu'elle tendit à la pauvresse.</p> + +<p>Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit à +genoux devant la jeune fille et baisa le bas de sa +robe.</p> + +<p>—Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est +trop tard, ce soir, pour que vous alliez à White +cross payer la pension de votre mari; mais vous +irez demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! oui, milady, dès demain matin.</p> + +<p>—Et vous lui direz que j'ai de la besogne à lui +donner; et que s'il veut venir dans Chester street +demain, à pareille heure, et m'attendre à la petite +porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui +lui seront agréables.</p> + +<p>La pauvresse pleurait de joie et les enfants +baisaient avec tendresse les mains de miss Ellen.</p> + +<p>Celle-ci reprit:</p> + +<p>—Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez +été réduite à implorer la charité d'un prêtre catholique?</p> + +<p>—Oui, milady.</p> + +<p>—Vous n'êtes pourtant pas de cette religion?</p> + +<p>—Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu +faire pour nous, disant que nous ne sommes pas +du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants à la +maison de refuge; on les a refusés en disant qu'il +n'y avait pas de place.</p> + +<p>Il y avait un mois que Paddy était en prison. +J'avais tant travaillé que j'avais les yeux comme +perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans +pain était arrivé.</p> + +<p>Mes pauvres enfants n'avaient pas mangé depuis +la veille et je me soutenais à peine.</p> + +<p>Comme je les entendais crier et pleurer, le désespoir +me prit; je sortis comme une folle et je +m'en allai par les rues tendant la main, au risque +de me voir conduire en prison par un policeman.</p> + +<p>Mais dans le Soutwark, qui donc pourrait faire +l'aumône, puisque tout le monde aurait besoin +de la recevoir?</p> + +<p>Il y avait plus de deux heures que j'errais à +l'aventure, implorant vainement la charité des +passants.</p> + +<p>Mes forces s'épuisaient, mes oreilles bourdonnaient, +j'avais du sang dans les yeux.</p> + +<p>A force de marcher, j'étais arrivée à la porte +de Saint-George, l'église des catholiques.</p> + +<p>Là, mes yeux se fermèrent, en même temps +que mes jambes fléchissaient, et je m'écriai:</p> + +<p>—Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre +volonté, mais donnez du pain à mes enfants...</p> + +<p>Un prêtre sortait de l'église en ce moment.</p> + +<p>Il entendit mes dernières paroles, il vint à moi +et me releva.</p> + +<p>—Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne +jamais ceux qui s'adressent à lui.</p> + +<p>Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec +émotion, j'oubliai en ce moment tout ce que les +clergymen nous ont enseigné contre les prêtres +catholiques.</p> + +<p>Celui-là me donna le bras et voulut que je le +conduisisse auprès de mes enfants.</p> + +<p>En route, il entra chez un boulanger et il acheta +du pain, puis chez un boucher et il y prit un +morceau de viande, et enfin dans un public-house, +où il se fit donner un pot de bière.</p> + +<p>Il ne me demanda pas, lui, si j'étais anglicane +ou catholique. Il disait que tous les hommes sont +frères.</p> + +<p>Chaque semaine, il vient nous visiter et il +nous donne une couronne. C'est de quoi vivre +pendant huit jours.</p> + +<p>—Lui avez-vous dit que Paddy était en prison?</p> + +<p>—Hélas! oui, répondit Ann, mais il n'est pas +riche, le pauvre homme, et je crois bien qu'il +donne aux pauvres le peu qu'il a. Où aurait-il +pris quinze guinées?</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>Miss Ellen garda un moment le silence, puis +tout à coup:</p> + +<p>—Ainsi il vient toutes les semaines?</p> + +<p>—Oui, milady.</p> + +<p>—A jour fixe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quel est ce jour?</p> + +<p>—Le dimanche soir.</p> + +<p>Miss Ellen réfléchit qu'on était alors au lundi.</p> + +<p>—Ainsi, dit-elle, il est venu hier?</p> + +<p>—Oui, milady.</p> + +<p>—Et vous ne le verrez pas avant dimanche +prochain?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>Miss Ellen réfléchit encore.</p> + +<p>—Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un +prêtre de la paroisse Saint-George?</p> + +<p>—Non, répondit Ann, il est de Saint-Gilles, de +l'autre côté de l'eau, mais il vient à Saint-George +quelquefois.</p> + +<p>Miss Ellen tressaillit.</p> + +<p>—Savez-vous son nom? dit-elle encore.</p> + +<p>—Oui, on l'appelle l'abbé Samuel.</p> + +<p>Ce nom n'était sans doute pas inconnu à miss +Ellen, car elle ne put réprimer un geste de surprise +et peut-être de joie.</p> + +<p>—Vous le connaissez? dit Ann.</p> + +<p>—On m'en a parlé. Il est jeune, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Tout jeune. Il n'a pas trente ans.</p> + +<p>Miss Ellen se leva.</p> + +<p>—Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je +vais vous donner.</p> + +<p>—Parlez, milady.</p> + +<p>—Demain matin, vous irez à White cross, et +vous ferez mettre votre mari en liberté.</p> + +<p>—Oui, milady.</p> + +<p>—Puis, vous lui direz que sa fortune, la vôtre, +celle de vos enfants est faite s'il veut m'obéir.</p> + +<p>—Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il +le faut, dit Ann.</p> + +<p>Miss Ellen sourit.</p> + +<p>—Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien +d'impossible. Vous lui direz qu'il ne manque pas +de venir demain soir.</p> + +<p>—Dans Chester street, à la petite porte du +jardin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il y sera, milady, je vous le jure.</p> + +<p>—Faites-moi encore une promesse, Ann.</p> + +<p>—J'écoute, milady.</p> + +<p>—Si par hasard le prêtre catholique vous venait +visiter avant dimanche, vous ne lui parleriez +pas de moi.</p> + +<p>—Je vous le jure, dit Ann.</p> + +<p>Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile +sur son visage et s'en alla.</p> + +<p>—Je suis bien sur la trace de l'abbé Samuel, +se dit-elle, quand je tiendrai celui-là, je serai sur +la piste de l'homme gris!</p> + +<p>Voici que le hasard se met dans mon jeu.</p> + +<p>Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour +rejoindre la voiture qui l'attendait à l'autre extrémité.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLVI</h3> +<br> + + +<p>Comme miss Ellen entrait dans Adam's street +deux roughs complétement ivres sortaient d'une taverne.</p> + +<p>Miss Ellen doubla le pas.</p> + +<p>Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, +lui prit la taille et lui dit:</p> + +<p>—Où vas-tu donc ainsi, cher amour?</p> + +<p>Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre +glissa des bras de l'ivrogne et prit la fuite.</p> + +<p>Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à +courir après elle.</p> + +<p>Le rough lui criait:</p> + +<p>—Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es +Fanny, la fille de l'écaillère Bentam, et tu cours +chez John Farlen, ton amant.</p> + +<p>En parlant ainsi, le rough était de bonne foi; +et miss Ellen avait beau courir, il la gagnait de +vitesse, répétant:</p> + +<p>—Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais, +et la maîtresse de ce fainéant de John Farlen, +à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de poing; +mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa +femme... et nous verrons alors, s'il est bon à +quelque chose.</p> + +<p>Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle +était tout à l'heure à l'extrémité d'Adams' street, où +elle retrouverait sa voiture...</p> + +<p>Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste +au moment où elle passait devant un autre public-house.</p> + +<p>Alors, miss Ellen jeta un cri:</p> + +<p>—Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny +Bentam.</p> + +<p>—Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais +ta voix.</p> + +<p>—Laissez-moi, vous dis-je.</p> + +<p>Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux.</p> + +<p>—Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est +pas là pour te défendre. D'ailleurs, c'est un propre +à rien.</p> + +<p>Miss Ellen se débattait toujours.</p> + +<p>Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les +bras, et miss Ellen put se dégager.</p> + +<p>La courageuse jeune fille avait toujours sur +elle un petit stylet à lame damasquinée, à manche +de nacre.</p> + +<p>Tandis que le rough la tenait brutalement par +les épaules, elle était parvenue à prendre cette +arme à sa ceinture et à dégager son bras.</p> + +<p>—Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle +m'a assassiné.</p> + +<p>Et il tomba.</p> + +<p>Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre +ivrogne s'était acharné à sa poursuite, et il parvint +à la ressaisir.</p> + +<p>En même temps, le cri du rough blessé avait +retenti jusque dans le cabaret, et les gens qui s'y +trouvaient étaient sortis en toute hâte.</p> + +<p>Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de +ces vastes ruches de frelons, qui se trouvent dans +les bois, et presque toujours au long d'un poteau +indicateur?</p> + +<p>C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air +est orageux; les frelons dorment dans leur demeure +souterraine.</p> + +<p>Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement +au soleil, au bord de son trou.</p> + +<p>Vous passez, et vous l'écrasez...</p> + +<p>Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons +en sortent, bourdonnant, irrités, terribles, +et si vous n'avez pris la fuite assez vite, vous +êtes perdu!</p> + +<p>Il en fut ainsi de miss Ellen.</p> + +<p>Tandis que le rough qu'elle avait frappé en +pleine poitrine tombait baigné dans son sang, +l'autre avait saisi la jeune fille et, de la taverne +voisine, des maisons environnantes, des profondeurs +du sol, de partout avait surgi tout à coup +une foule en guenilles, furieuse, hurlante, et qui +entourait miss Ellen.</p> + +<p>Cette fois, la jeune fille se débattait vainement.</p> + +<p>—Ah! coquine! disaient les uns.</p> + +<p>—Ah! misérable! hurlaient les autres.</p> + +<p>—Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui +se tordait sur le sol.</p> + +<p>—C'est une voleuse!</p> + +<p>—Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.</p> + +<p>—C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait +l'autre ivrogne, qui secouait toujours miss Ellen +après lui avoir arraché son poignard.</p> + +<p>—Il faut la conduire à la station de police! +criait une grosse commère qui s'était approchée le +poing sur la hanche.</p> + +<p>En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber +son voile, et son radieux visage apparaissait +maintenant à découvert dans le rayon lumineux +qui partait du public-house.</p> + +<p>—Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre +ivrogne.</p> + +<p>—Ce serait dommage de lui passer la corde au +cou...</p> + +<p>—C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un +autre, si ce pauvre diable vient à mourir.</p> + +<p>Un moment étourdie, frappée de stupeur, miss</p> + +<p>Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid.</p> + +<p>Elle promena même sur cette foule irritée un +regard impérieux et s'écria:</p> + +<p>—Mais regardez-moi donc, vous verrez que +vous ne me connaissez pas!</p> + +<p>—C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je +ne la connais pas, et il y a trente ans que je suis +du quartier...</p> + +<p>—Cet homme, dit miss Ellen, en montrant +le blessé qui continuait à vociférer, m'a insultée +comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a rejointe... +je me suis débattue...</p> + +<p>—Et tu l'as frappé, dit la commère, qui se +sentait d'autant moins portée à l'indulgence que +miss Ellen était jolie.</p> + +<p>Cependant la jeune fille parlait avec énergie, +avec autorité, et elle s'était fait des partisans.</p> + +<p>—Je me suis défendue, disait-elle, j'étais dans +mon droit...</p> + +<p>—Oui, oui, firent quelques voix.</p> + +<p>—Non! ripostèrent plusieurs autres.</p> + +<p>Miss Ellen était, on s'en souvient, vêtue fort +simplement; néanmoins son linge irréprochable +et ses mains blanches attestaient qu'elle n'était +pas une fille du peuple.</p> + +<p>—Hé! mes amis, dit la marchande de poisson, +je vous le répète, mademoiselle est une belle de +nuit de Regent' street, et ce pourrait bien être une +voleuse aussi.</p> + +<p>—Vous mentez, madame! s'écria miss Ellen +avec une grande énergie.</p> + +<p>—Il faut la conduire à la station de police! répéta +la marchande de poisson.</p> + +<p>—Oui, oui, dirent les uns.</p> + +<p>—Non, firent les autres.</p> + +<p>Cette populace était déjà divisée en deux +camps.</p> + +<p>Seulement les partisans de la jeune fille n'étaient +pas en nombre et ceux qui la voulaient +conduire en prison allaient l'emporter.</p> + +<p>Soudain un nouveau personnage intervint.</p> + +<p>D'où sortait-il?</p> + +<p>Personne n'aurait pu le dire.</p> + +<p>Mais il arriva comme un ouragan; il tomba +comme la foudre au milieu de cette foule qui +voulait conduire miss Ellen à la station de police.</p> + +<p>Ses deux poings fermés décrivirent un double +moulinet en sens inverse et frappèrent.</p> + +<p>Et, à chaque tour de bras, un des hommes qui +serraient miss Ellen de plus près, tomba comme +un boeuf sous la masse du boucher.</p> + +<p>En même temps cet homme prit miss Ellen +dans ses bras, fit un bond prodigieux, et, enlevant +la jeune fille, il se mit à courir jusqu'au coupé +qui attendait toujours au coin d'Adam's street.</p> + +<p>Cela dura cinq minutes.</p> + +<p>L'homme ouvrit la portière, jeta miss Ellen +suffoquée au fond de sa voiture et cria au cocher:</p> + +<p>—Chester street.</p> + +<p>En même temps, il s'assit à côté de miss Ellen.</p> + +<p>Et comme un rayon des lanternes du coupé +tombait en ce moment sur son visage, la jeune +patricienne jeta un cri:</p> + +<p>—<i>L'homme gris!</i></p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLVII</h3> +<br> + + +<p>C'était bien l'homme gris, en effet, qui venait +de sauver miss Ellen.</p> + +<p>D'où venait-il? comment était-il arrivé à point?</p> + +<p>C'était là ce que nul n'aurait pu dire; et probablement +personne ne le connaissait dans le +Southwark.</p> + +<p>Quand le coupé fut en mouvement, lorsque +miss Ellen eut respiré, l'homme gris dit d'un ton +railleur à la jeune fille:</p> + +<p>—Avouez, miss Ellen, que je suis arrivé à +temps.</p> + +<p>—Vous! vous! disait-elle avec un accent égaré.</p> + +<p>—Moi, miss Ellen.</p> + +<p>—Mais qui donc êtes-vous?... Comment vous +trouvez-vous toujours sur mon chemin?...</p> + +<p>—Le hasard.</p> + +<p>—Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent +de gravité mélancolique, je vous jure bien que +c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de +vous venir en aide.</p> + +<p>Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux +point le savoir. Peut-être espérez-vous revoir la +mère de Dick...</p> + +<p>—Taisez-vous! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si, +au lieu de me retirer sur-le-champ, j'ai osé monter +dans votre voiture, c'est que je ne suis pas +fâché de causer un instant avec vous...</p> + +<p>—Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose +à me dire, je suis prête à vous écouter. Mais, +ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez +rendu un service aujourd'hui, un grand service +même, car si on m'avait conduite à la station de +police, j'eusse été contrainte de me faire reconnaître. +Permettez-moi donc de vous remercier, +monsieur.</p> + +<p>Elle essaya de prononcer ces derniers mots +d'un ton affectueux, et n'y put parvenir.</p> + +<p>En dépit de ses efforts, la haine perçait dans +sa voix.</p> + +<p>—Si j'ai osé m'asseoir près de vous, miss +Ellen, reprit l'homme gris, c'est que je voulais +m'excuser d'avoir manqué au rendez-vous que je +vous avais donné...</p> + +<p>—Ah! c'est juste.</p> + +<p>—Je vous avais même promis de vous dire où +étaient les lettres que vous aviez écrites à Dick...</p> + +<p>Miss Ellen se sentit pâlir, et elle regretta peut-être +de ne pas encore être aux mains de cette +populace en délire qui lui pouvait faire un mauvais +parti.</p> + +<p>—Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous +avez un cheval qui marche un train d'enfer; nous +voici tout à l'heure au pont de Westminster, et, +si cela continue, en un rien de temps nous serons +dans Belgrave square, et, par conséquent, chez +vous.</p> + +<p>Miss Ellen baissa la glace du coupé.</p> + +<p>—Williams, dit-elle à son cocher, allez au pas, +traversez le pont, passez devant l'abbaye, prenez +Parliament street et White hall, et allez-vous-en +jusqu'à Trafalgar square.</p> + +<p>Le cocher fit un signe de tête affirmatif et mit +son cheval au pas.</p> + +<p>Alors miss Ellen dit à l'homme gris:</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, +je vous écoute.</p> + +<p>—Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable +d'incivilité, en apparence, et je tiens à me +disculper.</p> + +<p>J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu +un véritable service en consentant à céder vos +habits et votre plaque de cuivre à cette pauvre +Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernière +fois.</p> + +<p>En échange, je vous avais promis... de me +présenter chez vous... le lendemain.</p> + +<p>—A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie.</p> + +<p>—C'était l'heure la plus commode pour ne +vous point compromettre.</p> + +<p>—C'est juste, mais vous n'êtes pas venu.</p> + +<p>—J'ai été accablé de courses, d'affaires mystérieuses, +miss Ellen; vous savez qu'on allait pendre +John Colden.</p> + +<p>—En effet, dit miss Ellen.</p> + +<p>—John Colden est un des fils dévoués de cette +Irlande que votre père a trahie et dont vous vous +êtes déclarée l'ennemie.</p> + +<p>—Après? dit froidement miss Ellen.</p> + +<p>—John Colden, poursuivit-il, avait risqué sa +vie pour arracher l'enfant au moulin.</p> + +<p>—Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante, +je sais cela.</p> + +<p>—Il fallait donc à tout prix sauver John +Colden.</p> + +<p>—Et-vous l'avez sauvé! ricana la patricienne.</p> + +<p>—J'aurais mauvaise grâce à nier ce que le +<i>Times</i> a raconté si longuement.</p> + +<p>—Continuez, dit froidement miss Ellen.</p> + +<p>—Or donc, poursuivit l'homme gris, John +Colden est sauvé; mais ma tête est mise à prix.</p> + +<p>L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions +plus larges:</p> + +<p>—Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle, +pour la mettre en sûreté?</p> + +<p>—J'attends moins et plus de vous, miss Ellen.</p> + +<p>—Ah! par exemple!</p> + +<p>Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe +qui avait plusieurs fois déjà déconcerté miss +Ellen, je suis l'homme qui a coupé la corde de +John Colden; la police me recherche; si je suis +pris, je serai condamné, et si je suis condamné, +je serai pendu. Je sais que vous me haïssez...</p> + +<p>—J'ai la franchise d'en convenir, dit miss +Ellen, bien que tout à l'heure vous m'ayiez sauvée.</p> + +<p>—Eh bien! continua l'homme gris, j'ai néanmoins +l'audace de monter dans cette voiture. Nous +voici dans Parliament street et, Scotland yard est +à deux pas; j'aperçois des policemen se promenant +deux par deux sur les trottoirs, je vois deux +horse-guard, dans leur guérite, à la porte le l'amirauté. +Vous n'avez qu'à baisser la glace de cette +portière, à jeter un cri, à faire un signe, et je suis +pris...</p> + +<p>—Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce +moment, un furieux battement de coeur.</p> + +<p>—Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas, +je reste auprès de vous, et je suis si bien armé +que je ne crains rien.</p> + +<p>—Ah! vous êtes armé?</p> + +<p>—Oui; d'un secret.</p> + +<p>Miss Ellen tressaillit.</p> + +<p>—Je vous ai dit tout à l'heure, miss Ellen, que +j'attendais de vous plus que le salut de ma tête.</p> + +<p>—En vérité! fit-elle avec une ironie croissante.</p> + +<p>—Je veux que vous deveniez mon alliée...</p> + +<p>—Ah! par exemple!</p> + +<p>—Je dis mieux, ma complice.</p> + +<p>—Vous êtes fou!</p> + +<p>—Écoutez, dit-il froidement, votre père a trahi +l'Irlande.</p> + +<p>—Mon père est Anglais, monsieur.</p> + +<p>—Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur +les mots. Je veux que vous serviez l'Irlande, moi.</p> + +<p>Miss Ellen eut un ricanement cruel.</p> + +<p>—Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte +et forcée.</p> + +<p>—Qui sait?</p> + +<p>Et il la regarda; et, une fois encore, elle se +sentit palpiter sous cet oeil noir et profond qui la +bouleversait.</p> + +<p>Pourtant elle releva bientôt la tête:</p> + +<p>—Et vous comptez sans doute sur ces lettres +que le hasard, la trahison ou peut-être un crime +ont mises entre vos mains? Car, vous les avez, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mis Ellen.</p> + +<p>—Où donc les avez-vous prises?</p> + +<p>—Dans le cercueil de Dick Harrisson.</p> + +<p>Miss Ellen étouffa un cri:</p> + +<p>—Ah! sotte que j'étais, murmura-t-elle, j'aurais +dû m'en douter!</p> + +<p>L'homme gris poursuivit:</p> + +<p>—Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur +ces lettres que je compte. Je les garde, néanmoins, +car elles sont pour moi une arme défensive.</p> + +<p>—Et sur quoi donc basez-vous cette espérance +de me voir un jour servir l'Irlande? demanda +miss Ellen toujours railleuse.</p> + + +<p>—Vous me haïssez trop pour que je ne vous +domine pas un jour, répondit-il.</p> + +<p>Et il ouvrit la portière vivement:</p> + +<p>—Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutôt... +ne craignez rien... vos lettres sont en sûreté...</p> + +<p>Il sauta lestement à terre, et miss Ellen stupéfaite, +n'avait pas encore eu le temps de prononcer +un mot qu'il s'éloignait en courant.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLVIII</h3> +<br> + + +<p>Miss Ellen demeura stupéfaite de ce brusque +départ.</p> + +<p>Elle n'avait pas eu le temps de respirer que +l'homme gris avait déjà disparu.</p> + +<p>—Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine +et de mépris tout à la fois, cet homme me brave, +mais je l'écraserai comme un reptile.</p> + +<p>La patricienne avait des tempêtes dans l'âme.</p> + +<p>Quel était cet homme qui possédait son secret?</p> + +<p>Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui +elle ne savait rien?</p> + +<p>Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantôt +montant à Hyde Park un cheval pur sang, et tantôt +s'attablant dans une taverne du Wapping avec +des voleurs et des filles perdues, cet homme avait +osé parler la tête haute à miss Ellen.</p> + +<p>Il l'avait courbée sous son regard d'aigle, il +avait eu l'impudence de lui dire: «Je veux que +vous serviez l'Irlande que votre père a trahie!»</p> + +<p>Ces dernières paroles étaient une menace, une +menace qui froissait l'orgueil de miss Ellen, plus +encore que celle de faire usage de ces lettres que +Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bière.</p> + +<p>—Oh! se dit miss Ellen, après une minute de +rêverie, il faut que cet homme soit châtié!</p> + +<p>Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait +au petit doigt du cocher.</p> + +<p>Celui-ci s'arrêta et se pencha pour recevoir ses +ordres.</p> + +<p>—A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et +ventre à terre.</p> + +<p>Le cocher rendit la main à son trotteur, qui +fila comme une flèche.</p> + +<p>Pendant que le rapide attelage dévorait l'espace, +miss Ellen se disait:</p> + +<p>—Les haines religieuses sont mieux, trempées +que les haines politiques. Ce prêtre que je vais +voir servira ma vengeance plus sûrement et plus +fidèlement que tous les ministres du monde.</p> + +<p>Une lueur s'était faite, comme on va le voir, +dans l'esprit de miss Ellen, et la fière patricienne +avait tout à coup trouvé un auxiliaire digne de la +comprendre.</p> + +<p>Notting Hill est un quartier éloigné de Londres, +à l'ouest de Kinsington gardens.</p> + +<p>Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement +ratissés et entretenus, quelques +parcs en miniature où paissent çà et là deux ou +trois moutons, des centaines de jolies maisons, +toutes bâties sur le même modèle et qui paraissent +sortir d'une boîte à jouets de Nuremberg; et +pas une boutique ni un magasin.</p> + +<p>Aussi, dès neuf heures du soir, les rues sont +désertes, et si l'Anglais était curieux, tout le +monde se mettrait aux fenêtres en entendant rouler +une voiture.</p> + +<p>En vingt minutes, le coupé de miss Ellen s'arrêta +entre la grille de Kinsington gardens et +Notting Hill.</p> + +<p>Le cocher se pencha de nouveau et attendit.</p> + +<p>—Elgin Crescent, lui dit mis Ellen.</p> + +<p>Le coupé repartit. Quelques minutes après, il +s'arrêtait devant une petite maison, soeur jumelle +de toutes celles du quartier, ayant son petit jardin +donnant, par derrière, sur un square, avec une +grille de communication.</p> + +<p>Miss Ellen mit pied à terre, monta lentement +les trois marches de la porte d'entrée et appuya +ses doigts mignons sur le bouton de la sonnette.</p> + +<p>Il n'y avait pas une âme dans la rue, pas une +lumière ne brillait aux fenêtres de la maison.</p> + +<p>On eût dit qu'elle était déserte.</p> + +<p>Cependant, à peine miss Ellen eût-elle sonné +que des pas retentirent à l'intérieur, des pas lents, +mesurés, qui avaient quelque chose de méthodique +et de solennel.</p> + +<p>Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra +sur le seuil, tenant à la main un de ces bougeoirs +à dossier de cuivre poli qu'on appelle des lampes +d'escalier.</p> + +<p>Cet homme était vêtu de noir des pieds à la +tête et cravaté de blanc.</p> + +<p>Il portait une de ces longues redingotes auxquelles +il est toujours facile, à Londres, de reconnaître +les ministres de la religion anglicane.</p> + +<p>A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite, +comme il convient à un saint pasteur, qui doit +toujours se mettre en garde contre les tentations +du démon.</p> + +<p>—Vous êtes le révérend sir Peters Town? lui +dit la jeune fille.</p> + +<p>—Oui, milady, répondit-il, attachant sur la +jeune fille un oeil austère.</p> + +<p>—C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen.</p> + +<p>Et elle entra.</p> + +<p>Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite.</p> + +<p>Miss Ellen lui dit:</p> + +<p>—C'est bien à Votre Honneur que j'en ai, et +que Votre Honneur se rassure, je ne suis ni une +solliciteuse ni une importune.</p> + +<p>Le révérend était déjà fixé. Il avait aperçu dans +la rue le coupé de miss Ellen.</p> + +<p>En dépit de ses vêtements d'une simplicité +bourgeoise, miss Ellen avait un grand air qui +acheva de subjuguer sir Peters Town.</p> + +<p>Il emmena la jeune fille au fond du corridor et +poussa une porte d'où s'échappait un rayon de +clarté.</p> + +<p>Miss Ellen était au seuil d'une manière de cabinet +de travail, dont les fenêtres donnaient sur +le jardin et le square; ce qui expliquait que, de +la rue, elle n'eût pas vu de lumière.</p> + +<p>Cette pièce assez vaste était tendue d'une étoffe +verte qui devait la rendre fort sombre, pendant +le jour.</p> + +<p>Une vaste table surchargée de livres et de papiers +était au milieu, et tout auprès se trouvait +une cheminée dans laquelle brûlait un maigre +feu.</p> + +<p>L'homme chez qui miss Ellen pénétrait ne +paraissait pas, comme on voit, sacrifier grand +chose au confortable.</p> + +<p>Il avança un siége à miss Ellen de l'autre côté +de la table qu'il mit entre elle et lui comme une +barrière et lui dit:</p> + +<p>—A qui ai-je l'honneur de parler?</p> + +<p>—Je le vois, répondit miss Ellen, vous ne me +reconnaissez pas.</p> + +<p>—En effet, dit-il, je ne sais... il me semble +pourtant...</p> + +<p>Et il la regardait avec une attention méticuleuse +et qui n'était pas dépourvue de défiance.</p> + +<p>Ce personnage était un homme d'environ cinquante-cinq +ans.</p> + +<p>Il était grand, mince, chauve, avec quelques +mèches de cheveux grisonnants qui descendaient +irrégulièrement aux deux côtés de ses tempes +osseuses.</p> + +<p>Ses lèvres minces, son nez droit, ses petits +yeux gris, profondément enfoncés sous une arcade +sourcilière énorme, lui donnaient une expression +de volonté sauvage et d'énergique dureté.</p> + +<p>On devinait en lui, à première vue, un de ces +prêtres méthodistes qui ne songent qu'à convertir +de gré ou de force à leur doctrine tous ceux qu'ils +trouvent sur leur chemin.</p> + +<p>Miss Ellen lui dit:</p> + +<p>—Je vous ai vu cependant deux fois.</p> + +<p>—Ah! fit le révérend.</p> + +<p>—Chez mon père, ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Votre... père?...</p> + +<p>—Oui, et j'ai assisté même a un entretien des +plus sérieux que vous avez eu avec lui.</p> + +<p>Le révérend regardait miss Ellen avec une ténacité +croissante.</p> + +<p>—J'ai pourtant la mémoire des visages, dit-il.</p> + +<p>—Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire +quelque peu ironique, tandis que le prêtre baissait +tout à coup les yeux sous son regard.</p> + +<p>—Mais, reprit-il, il y a évidemment quelque +chose de changé... dans votre personne...</p> + +<p>—Ou dans mon costume, dit miss Ellen.</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>—Mon révérend, reprit-elle, je n'ai vraiment +pas le temps d'exercer votre mémoire et je vais +lui venir en aide sur-le-champ.</p> + +<p>—Ah! fit M. Peters' Town.</p> + +<p>—Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord +Palmure.</p> + +<p>Ce fut comme un coup de théâtre.</p> + +<p>A ce nom, le révérend se leva vivement et s'inclina +aussi bas que possible en disant:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un +étourdi, et cependant à mon âge...</p> + +<p>—Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas +chez vous à dix heures et demie du soir, et toute +seule, sans de graves et puissantes raisons...</p> + +<p>Le révérend s'inclina encore.</p> + +<p>—Je viens <i>pour l'Irlande</i>, dit-elle.</p> + +<p>Ces mots firent passer un nuage sur le front +blafard du prêtre, et un éclair de haine subite +s'échappa de ses petits yeux qui pétillaient +alors d'un fauve éclat.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XLIX</h3> +<br> + + +<p>Ces mots: <i>pour l'Irlande</i>, accentués d'une certaine +façon par miss Ellen, avaient suffi pour +établir comme un courant de sympathie électrique +entre elle et le révérend Peters Town. Elle +continua:</p> + +<p>—Mon révérend, la fille de lord Palmure, +comme vous le pensez bien, est au courant de la +politique.</p> + +<p>—Cela doit être, fit le prêtre en saluant de +nouveau.</p> + +<p>—Et elle n'ignore aucune des questions qui +intéressent en ce moment l'Angleterre.</p> + +<p>Ici, il y eut un nouveau salut du révérend.</p> + +<p>Miss Ellen poursuivit:</p> + +<p>—Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Je décachette son courrier et je réponds souvent +en son nom aux plus hauts personnages.</p> + +<p>Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit +de sa jeunesse, à cette voix calme, légèrement +ironique, et douée d'un timbre plein d'autorité.</p> + +<p>—Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme +vous le savez, une grande autorité à la Chambre +haute.</p> + +<p>Le révérend fit un geste affirmatif.</p> + +<p>—Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande +et de ces misérables qui ont depuis quelque +temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse.</p> + +<p>Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair +de haine.</p> + +<p>—Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a +des ennemis plus acharnés que mon père et les +hommes de son parti.</p> + +<p>—Et... fit le révérend en fronçant le sourcil, +quels sont ces hommes, mademoiselle?</p> + +<p>—Vous et les vôtres.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>La haine de parti s'émousse quelquefois, +continua miss Ellen, la haine de secte, jamais.</p> + +<p>Le clergé anglican hait mortellement le clergé +catholique, dont le foyer, pour les trois royaumes, +est l'Irlande.</p> + +<p>—Fort bien, dit le prêtre.</p> + +<p>—C'est une haine sans trêve, sans merci, que +celle que vous avez vouée à l'Irlande, reprit miss +Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.</p> + +<p>Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât +nettement.</p> + +<p>—Vous avez offert à mon père le secours de +cette armée occulte que vous commandez, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Sir Peters Town regarda de nouveau miss +Ellen.</p> + +<p>Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et +moqueur qui sied à ceux qui touchent à la diplomatie.</p> + +<p>—La religion anglicane, comme le catholicisme, +poursuivit miss Ellen, a ses affiliations +religieuses qui ont un but politique, ses sociétés +mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le +clergé régulier et l'archevêque de Cantorbéry +lui-même.</p> + +<p>Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces +associations, la plus puissante, selon moi, celle +qui a voué une guerre d'extermination à l'Irlande...</p> + +<p>—Cela est vrai, miss Ellen.</p> + +<p>—Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner +votre concours, comme mon père, qui a été mal +inspiré ce jour-là, je viens à vous.</p> + +<p>—Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles +de miss Ellen, lord Palmure se ravise?</p> + +<p>—Non, je ne viens pas de sa part.</p> + +<p>—De laquelle donc venez-vous?</p> + +<p>—De la mienne, dit froidement miss Ellen.</p> + +<p>Le révérend la regarda de nouveau.</p> + +<p>Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout +son être.</p> + +<p>Son regard avait heurté celui de miss Ellen +comme se heurteraient deux lames d'épée forgées +et trempées ensemble, après avoir été tirées du +même bloc d'acier.</p> + +<p>Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle +en cette jeune fille à l'oeil dominateur, et que la +nature avait armée pour la lutte, en lui donnant +une beauté souveraine.</p> + +<p>—Parlez, miss Ellen, dit-il.</p> + +<p>Cela voulait dire:</p> + +<p>—Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir +comme vous me servirez.</p> + +<p>—Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et +les vôtres avez fait beaucoup contre l'Irlande, et +cependant vos tentatives n'ont pas été couronnées +de succès.</p> + +<p>Le ministre se mordit les lèvres.</p> + +<p>—Un de vos instruments les plus dociles et +les plus sûrs vous a manqué tout à coup. Je veux +parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui +avait emprisonné à White cross un homme que +vous considérez avec raison comme un des amis +du parti irlandais.</p> + +<p>Je veux parler de l'abbé Samuel.</p> + +<p>—Vous savez cela? dit Peters' Town.</p> + +<p>—Je sais encore que vos ennemis attendaient +quatre chefs qui devaient se trouver, un dimanche, +à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et se réunir +autour de ce prêtre dont je vous parle.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont +pu d'abord se réunir, et ils ont erré longtemps +dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement +et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils +ne se connaissaient pas.</p> + +<p>—Cela est vrai encore.</p> + +<p>—M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et +il vous a manqué au moment où vous aviez le +plus besoin de lui.</p> + +<p>Le révérend soupira.</p> + +<p>—Le prêtre est sorti de prison.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Et les quatre chefs que vous aviez dispersés +aux quatre coins de Londres et qui certainement +n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par +se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend?</p> + +<p>—Parfaitement, dit sir Peters Town.</p> + +<p>—Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux +jours, les fenians, car il faut bien les appeler par +leur nom, ont arraché un des leurs à l'échafaud, à +l'heure même de l'exécution, et quand il avait au +cou la corde du bourreau.</p> + +<p>L'oeil du révérend Peters Town étincela de +fureur.</p> + +<p>—Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, +mais il est une chose que vous ne savez pas.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—C'est que cet homme qu'on croit être leur +instrument...</p> + +<p>—L'homme gris?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien? fit le prêtre anxieux.</p> + +<p>—C'est leur chef suprême, dit miss Ellen.</p> + +<p>Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, +ce que vous, le chef d'une armée mystérieuse, +ce que mon père, un membre influent de +la Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.</p> + +<p>Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta +d'un geste:</p> + +<p>—Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, +ou plutôt introuvable et qui a mis sur les dents +depuis deux jours toute la police de Scotland +Yard, je le connais, moi.</p> + +<p>—Vous! exclama le prêtre.</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—Mais où?</p> + +<p>—Chez moi, et ailleurs.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Chez moi, il y a trois semaines.</p> + +<p>—Il a osé aller chez vous!</p> + +<p>—Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.</p> + +<p>—Une heure! s'écria sir Peters Town.</p> + +<p>—Je l'ai eu à mes côtés, dans ma voiture, et je +lui ai parlé familièrement comme je vous parle...</p> + +<p>—Mais... cet homme... balbutia le prêtre stupéfait, +d'où venait-il, que vous voulait-il?...</p> + +<p>—Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant, +voulez-vous savoir pourquoi je suis venue?</p> + +<p>—Parlez...</p> + +<p>—Mon père hait l'Irlande pour des motifs politiques.</p> + +<p>—Fort bien, dit le révérend.</p> + +<p>—Vous haïssez l'Irlande, vous et les vôtres, de +toute la puissance sauvage et vivace d'une haine +de secte et de croyance.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet +homme dont je vous parle, et qui semble tenir +les destinées de ce pays dans sa main et les préparer +à un triomphe prochain.</p> + +<p>—Oh! cela ne sera pas! s'écria sir Peters +Town.</p> + +<p>—Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent +cruel, et je me suis fait un serment, celui de ne +me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie brisé +comme un roseau, et tenu palpitant et demandant +grâce sous mes pieds.</p> + +<p>Comprenez-vous maintenant, mon révérend, +pourquoi je suis venue à vous?</p> + +<p>—Oui, répondit-il.</p> + +<p>Et la jeune fille, froissée dans son orgueil et le +ministre austère et fanatique échangèrent un nouveau +regard, et ce regard fut un pacte de haine et +de vengeance tout entier.</p> + +<p>Puis ils se tendirent la main...</p> + +<p>L'homme gris avait désormais deux ennemis +implacables.</p> +<br> + + + +<p>FIN DU TROISIÈME VOLUME</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misères de Londres +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES *** + +***** This file should be named 16818-h.htm or 16818-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16818/ + +Produced by Carlo Traverso Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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