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+Project Gutenberg's Le roman de la rose, by G. de Lorris and J. de Meung
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roman de la rose
+ Tome I
+
+Author: G. de Lorris and J. de Meung
+
+Release Date: October 8, 2005 [EBook #16816]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE ROMAN DE LA ROSE
+
+par
+
+GUILLAUME DE LORRIS et JEAN DE MEUNG
+
+
+ * * * * *
+
+
+Édition accompagnée d'une traduction en vers;
+
+Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
+
+Suivie de Notes et d'un Glossaire
+
+par
+
+PIERRE MARTEAU
+
+
+TOME I
+
+
+PARIS
+1878
+
+ * * * * *
+
+[p. I]
+ «Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen,
+ rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et
+ Gauvain, ou commenter le _Romant de la Rose_, que s'amuser à je ne
+ sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps.»
+
+(RONSARD.)
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LE XIXe SIÈCLE ET L'AMOUR. [p. III]
+
+
+LE XIXe SIÈCLE.
+
+ _Qui donc t'a donné, bel enfant,
+ Cette fleur toute fraîche éclose?
+ Je suis déjà vieux, et pourtant
+ Jamais ne vis si belle Rose_.
+
+ _Quel éclat, quelle douce odeur!
+ De la Nuit, sur sa tige verte,
+ Scintille encore un tendre pleur,
+ Et là, sur sa lèvre entr'ouverte_.
+
+ _Parmi ce jardin radieux
+ Que chaque jour fleurit l'Aurore,
+ Que n'ai-je l'arbre merveilleux
+ Qui fit si belle fleur éclore!_
+
+ _Dessus ses rameaux vigoureux
+ Greffant mes délicates entes,
+ Je verrais son suc généreux
+ Régénérer mes frêles plantes_.
+[p. IV]
+ L'AMOUR.
+
+ _C'est que vous ne connaissez pas,
+ O vieillard, toutes vos richesses.
+ Aux jeunes plantes pourquoi, las!
+ Prodiguer toutes vos caresses?_
+
+ _Voyez là-bas ce vieux buisson,
+ Mais toujours vert, toujours vivace;
+ C'est là que j'ai le doux bouton
+ Cueilli qui tous les autres passe_.
+
+ LE XIXe SIÈCLE.
+
+ _Quoi! dans ce vieux jardin françois
+ Où je vois jeter tant de pierres,
+ Où nul ne pénétra, je crois,
+ Depuis la mort de mes grands-pères?_
+
+ L'AMOUR.
+
+ _Là dort, sous ces durs églantiers,
+ Mainte fleur mille fois plus belle
+ Que de tous vos jeunes rosiers
+ La plus gente et la plus nouvelle_.
+
+ * * * * *
+
+[p. V]
+HOMMAGE DU TRADUCTEUR
+
+A MONSIEUR COUGNY,
+
+Professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis.
+
+ * * * * *
+
+Permettez-moi, cher maître, de vous dédier cette édition du _Roman de la
+Rose_, qui, sans vous, n'eût jamais vu le jour. Vous avez daigné jeter
+un regard favorable sur ce premier essai de ma muse, et c'est votre
+bonté toute paternelle qui a soutenu jusqu'au bout ses pas hésitants.
+Vous seul connaissez mes longs ennuis, mes labeurs et ma persévérance
+pour arriver au but tant désiré. Comme à l'Amant, le hideux Danger, la
+blême Peur et la rouge Honte m'ont barré bien souvent la voie. Mais Ami
+me réconfortait et m'engageait à poursuivre ma route, jusqu'à ce que je
+pusse enfin cueillir la Rose. Ami, c'était vous, et maintenant que j'ai
+cueilli le divin bouton, je vous en offre les prémices, mon cher maître;
+car, vous le savez, mon coeur est toujours resté vôtre, et
+
+ Se ge pers vostre bien-voillance,
+ A poi que ne m'en désespoir.
+
+Autant que moi, vous êtes le père de cette oeuvre, et je vous prie d'en
+accepter l'hommage du plus fidèle de vos disciples, du plus sincère de
+vos admirateurs, et du plus dévoué de vos amis.
+
+
+[p. VII]
+INTRODUCTION AU ROMAN DE LA ROSE.
+
+
+Tout le monde connaît, au moins par son titre, le _Roman de la Rose_.
+Il est resté populaire à travers tant de siècles disparus. Mais, sauf
+quelques rares érudits, personne ne le lit aujourd'hui. Car, nous le
+savons par expérience, il faut un certain courage pour oser entreprendre
+la lecture d'un aussi volumineux ouvrage, qui, somme toute, ne saurait
+avoir autant d'attraits pour nous que pour ses contemporains. Au
+surplus, même pour ceux à qui ce vieux langage est familier, la lecture
+n'en reste pas moins pénible et jusqu'à un certain point ennuyeuse.
+Aussi pouvons-nous affirmer que, même parmi ceux qui daignent y jeter
+les yeux, bien peu ont la constance de l'étudier.
+
+Quelle est donc la raison de cette popularité qui survit à l'oeuvre
+elle-même pour ainsi dire? C'est que le _Roman de la Rose_ fit époque
+aussi bien pour la forme que pour le fond, car la hardiesse des idées y
+égale l'énergie du style; c'est que l'influence étonnante [p. VIII] que
+ce livre exerça sur son temps, la vogue incroyable dont il jouit pendant
+plusieurs siècles, en ont fait comme le point de départ de notre
+littérature nationale. En un mot, c'est une grande date dans l'histoire
+de notre langue, on pourrait presque dire une révolution.
+
+Quelques rares génies ont ainsi marqué leur siècle d'un sceau
+ineffaçable, et pardessus tous les autres leur nom restera populaire.
+Tels sont Jehan de Meung, Rabelais, Molière, Voltaire, et de nos jours
+Victor Hugo.
+
+Autour de ces astres rayonnants viennent graviter une foule de
+satellites, dont l'éclat quelquefois semble faire pâlir ces soleils et
+les éclipser. Mais, au moment où ils semblent près de s'éteindre, on les
+voit soudain, s'embraser de nouveau, concentrer sur eux-mêmes tous les
+feux dispersés des étoiles qui les entourent, et inonder de lumière leur
+siècle tout entier.
+
+Tel est Jehan de Meung et son _Roman de la Rose_.
+
+En 1816, M. Renouard écrivait dans le _Journal des Savants:_
+
+«Le _Roman de la Rose_ est l'un des monuments les plus remarquables de
+notre ancienne poésie. Par son succès et sa célébrité, ayant jadis
+influé sur l'art d'écrire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet
+d'une admiration outrée et d'une critique sévère, et toutefois mérita
+une juste part des éloges et des reproches qui lui furent prodigués.»
+
+Ces quelques lignes sont le résumé le plus clair et le plus net qu'on
+puisse tirer de tout ce qui fut écrit depuis deux cents ans sur ce
+fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accepté sans
+appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi.
+
+[p. IX] Or, nous nous sommes toujours méfié de ces jugements à la
+Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais
+n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons été fort étonné de voir
+ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent
+écrits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les
+contemporains, a bouleversé son siècle, et trois cents ans après son
+apparition passionnait encore nos pères.
+
+Comment se fait-il qu'après un succès si prodigieux, cet ouvrage soit
+tombé dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce
+silence si profond autour d'une oeuvre qui, à juste titre, passa pendant
+plusieurs siècles, et passe encore pour un des monuments les plus
+remarquables de la littérature française? Nul ne saurait l'expliquer
+autrement que par notre apathie naturelle et le dédain implacable dont
+les deux derniers siècles poursuivirent leurs devanciers, mais qui
+semble s'éteindre aujourd'hui.
+
+Nous nous sommes dit cependant, avec Théophile Gautier, que nul ne dupe
+entièrement son époque, et que nos ancêtres, qui certes nous valaient
+bien, ne devaient pas avoir en vain prodigué une telle admiration, ni
+des critiques si violentes et si amères, à une oeuvre médiocre ou sans
+valeur. Nous entreprîmes donc de vérifier par nous-même ce qu'il y avait
+de fondé dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin
+avoir assis notre opinion d'une manière absolue et définitive, tout en
+permettant, grâce à cette nouvelle édition, à tous les lecteurs, quels
+qu'ils soient, de contrôler séance tenante nos arguments; car, en face
+du texte primitif, se trouve la traduction à peu près littérale de
+l'oeuvre tout entière.
+
+[p. X] En effet, l'expérience nous a montré combien il est dangereux,
+en littérature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres.
+C'est ainsi que se sont perpétuées jusqu'à nous des erreurs dont nous
+sommes aujourd'hui profondément surpris. Le législateur du Parnasse
+français, Boileau lui-même, est très-discuté, et l'on commence à en
+appeler de ses arrêts, devant lesquels se sont inclinées dix générations
+successives.
+
+Aujourd'hui, las d'admirer le grand siècle et rien que le grand siècle,
+on s'est demandé si réellement il n'y avait rien à admirer au-delà, si
+nos ancêtres étaient aussi ignorants qu'ignorés, et l'on est arrivé à
+cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants.
+
+Si par la science nous les avons dépassés, c'est en profitant de leurs
+conquêtes; mais il est un fait indéniable: c'est qu'on étudiait beaucoup
+au moyen âge, où l'on avait tant à apprendre et où les moyens
+d'apprendre étaient si restreints.
+
+A partir du XVIe siècle, plus on remonte, plus on est étonné de la
+profonde érudition et de l'incroyable activité des écrivains,
+c'est-à-dire des savants (ces deux mots étaient synonymes alors), car on
+ne faisait pas à cette époque, comme au grand siècle, sa fortune et sa
+réputation avec un sonnet ou une plate épître au plus flagorné des rois.
+
+e Or, en notre qualité d'enfant de l'Orléanais, rien ne pouvait exciter
+à un plus haut point notre curiosité que le fameux _Roman de la Rose_.
+Nous en entreprîmes l'étude il y a quelques années, avec l'intention de
+la faire aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Pour cela,
+il était de toute nécessité d'en faire la traduction, afin de pouvoir
+suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres détails. Nous la commençâmes
+donc; puis, le charme aidant, bercé de la riante illusion du poète, nous
+nous prîmes à le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis
+terrestre. Nous étions, comme l'Amant, ébloui, enivré, ravi. Mais comme
+cette prose était pâle auprès de l'adorable langage de Guillaume!
+Comment rendre la simplicité, la grâce et la naïveté du romancier, la
+richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement
+que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgré nous, nous en vînmes
+à rimailler ce songe délicieux et à traduire l'oeuvre entière en vers
+modernes, mais en serrant le texte du plus près qu'il nous fût possible,
+laissant subsister toutefois les vieux mots assez compréhensibles à la
+masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante
+et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur
+primitive.
+
+Pour Guillaume de Lorris, la tâche était relativement facile, et, nous
+l'espérons du moins, nous avons pu conserver à notre traduction un
+reflet de la poésie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre
+chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un poète. La grâce et
+l'élégance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fécond à
+l'excès, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision
+désespérante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses
+hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous
+sommes bien des fois heurté à des expressions à peu près intraduisibles.
+Aussi fûmes-nous constamment obligé de sacrifier l'élégance à la
+fidélité. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a semé son poème de
+périodes interminables, que les inversions par trop forcées et les
+phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'idée
+principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois
+obscures. Nous avons tenu, autant que possible, à conserver à l'auteur
+jusqu'à ses défauts; malheureusement, nous l'en avons gratiné de bien
+d'autres!
+
+Quoi qu'il en soit, le _Roman de la Rose_, le livre de Jehan de Meung
+surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire
+tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, ne fût-ce que
+pour se rendre compte des progrès accomplis depuis six cents ans dans
+toutes les matières que traite cette immense encyclopédie.
+
+Tout le monde aujourd'hui peut donc étudier ce beau poème, et si la
+traduction est demeurée bien au-dessous de l'original, nous espérons du
+moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gré de nos efforts pour la
+jouissance qu'il goûtera, et c'est le seul but que nous désirions
+atteindre. En lui faisant aimer nos vieux poètes Orléanais, nous lui
+ferons peut-être oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous
+serons bien payé de nos peines.
+
+Le savant pourra étudier le poète dans son naïf et primitif langage, le
+curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions
+qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers
+mal tournés, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord
+jeter les yeux sur l'original, puis songer à ce travail immense, et
+cette pensée leur inspirera peut-être un peu d'indulgence.
+
+ * * * * *
+
+Le _Roman de la Rose_ est un roman allégorique, et non pas un roman où
+l'abus exagéré de l'allégorie nuit à la marche de l'action, comme nous
+le lisons dans nombre d'études sur ce poème et l'entendons répéter par
+une foule de gens qui prétendent l'avoir étudié, sans pour cela le
+connaître le moins du monde.
+
+Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont
+allégoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes,
+de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on
+reprochait à un poète, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus
+du merveilleux. A l'époque où parut l'oeuvre dont nous allons commencer
+l'analyse, c'était en plein moyen âge, c'est-à-dire au plus beau temps
+des troubadours, jongleurs et ménestrels. L'idylle charmante de
+Guillaume, ce délicieux [P. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre
+nouveau, et quoique cette oeuvre fût restée inachevée, elle jouissait
+encore, un demi-siècle plus tard, d'une telle renommée, que Jehan de
+Meung crut devoir la terminer et, par l'étendue qu'il lui donna, en
+quelque sorte se l'approprier.
+
+Que dans les siècles suivants ce genre si gracieux se soit démodé au
+point de devenir insipide, c'est peut-être ce qui expliquerait, malgré
+les efforts de Clément Marot pour en rendre la lecture plus facile,
+l'oubli profond dans lequel ce poème est tombé.
+
+Mais aujourd'hui où les études se portent avec tant d'ardeur sur notre
+vieille littérature, aujourd'hui où nous voilà retombés dans ces romans
+d'aventures (moins le merveilleux) que le _Roman de la Rose_ démodait
+alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de
+nouveauté à six siècles de distance.
+
+ * * * * *
+
+Cette édition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un
+moment espéré faire une édition absolument complète et qui fût, si je
+puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orléanais
+est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du
+texte primitif, et s'était adressé à un savant de premier ordre, M.
+Cougny, bien connu de tous ceux qu'intéressent les lettres par ses
+remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et
+le commença. Au bout de quelques jours, il fut arrêté par des
+difficultés sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait
+ne pouvait s'achever qu'en plusieurs années, et au prix d'un labeur
+incroyable et à [P. XV] peu près inutile. Il découvrit des centaines de
+variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux
+poèmes. Quelles leçons préférer? C'est ce qu'il était impossible de
+décider. De plus, il reconnut que le texte publié par Méon au début de
+ce siècle semblait le plus ancien, et préférable (presque partout) aux
+meilleurs manuscrits que la France possède. «Le seul travail utile eût
+consisté, dit-il, à collationner le texte de Méon avec celui des plus
+anciens manuscrits, avec l'idée bien arrêtée de donner un texte purement
+Orléanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'éditions orléanaises,
+l'établissement d'un pareil texte eût demandé un travail très-minutieux
+et excessivement long. Il eût fallu faire avant tout une étude
+très-exacte de la langue française dans le pays d'origine de nos deux
+poètes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont dû emprunter au langage
+de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, où ils semblent avoir
+séjourné de bonne heure et assez longtemps.» A notre grand regret, ce
+travail reste et restera sans doute encore bien longtemps à faire.
+
+Force fut donc de s'arrêter à l'édition de Méon, la meilleure que nous
+connaissions et qui est, à peu de chose près, la restitution fidèle de
+nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible après plus de six
+siècles.
+
+
+ * * * * *
+
+[P. XVII]
+NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE.
+
+
+L'Histoire ne nous a rien légué de précis touchant la vie des deux
+auteurs du _Roman de la Rose._
+
+Malgré les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit naître,
+les innombrables manuscrits d'abord, puis, à l'invention de
+l'imprimerie, les éditions multipliées de cette oeuvre considérable ne
+nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de
+Jehan de Meung.
+
+C'est donc dans leurs écrits mêmes et dans la tradition que nous
+chercherons à préciser la date de leur naissance, celle de la
+publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les
+circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition
+nous les a transmises.
+
+Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme
+célèbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la
+tradition, [P. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrôle
+toutes les légendes qui sont parvenues jusqu'à nous, il faut bien se
+garder, par contre, d'éliminer tout ce qui n'est pas prouvé d'une
+manière incontestable. En un mot, tout ce qui, sans être en
+contradiction formelle avec l'histoire, c'est-à-dire avec les dates, est
+fidèle au caractère des auteurs et à leurs opinions, doit être
+religieusement conservé.
+
+Nous allons donc suivre pas à pas, dans tous les détails qu'ils nous ont
+transmis, les différents auteurs et éditeurs qui se sont occupés du
+_Roman de la Rose_, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas à la
+certitude, nous ferons en sorte de rétablir les faits selon la
+vraisemblance et les probabilités les plus sérieuses.
+
+Guillaume de Lorris eût dû naître, si nous en croyons l'opinion la plus
+répandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout à
+l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour
+conséquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du
+XIVe siècle, quand au contraire elle parut dans la deuxième moitié du
+XIIIe.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit à Lorris,
+petite ville du Gâtinais, entre Orléans et Montargis, et qu'il mourut
+fort jeune, à vingt-six ans. Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine
+et chévecier de l'Église d'Orléans, qui fut conseiller au Parlement en
+1258.
+
+Jehan de Meung est plus connu et vécut plus longtemps. On fixe
+généralement l'époque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort
+entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vécut environ cinquante ou
+soixante ans.
+
+Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout
+lieu de supposer au contraire qu'il s'éteignit dans un âge beaucoup plus
+avancé, en ce sens qu'il serait né de quinze à vingt ans plus tôt. Jehan
+de Meung était issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orléanais,
+dont il existe, si nous en croyons M. Méon, son avant-dernier éditeur,
+des titres du commencement du XIIe siècle. Nous citons textuellement:
+
+«D. Jean Verninac, dans son _Histoire d'Orléans_, fait mention de
+beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la
+Ferté-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la généalogie de cette famille,
+faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de
+noble et puissant seigneur Monseigneur Théodun, comte de Meung, épousa
+Agnès, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Alosse, etc....
+
+«La Roque, dans son _Traité du Ban_, rapporte qu'en 1236 un Jehan de
+Meung devait se trouver au ban du roi à Saint-Germain-en-Laye, à trois
+semaines de la Pentecôte.
+
+«En 1242, le même Jehan de Meung (peut-être le père de notre poète), fut
+semont à Chinon, le lendemain des octaves de Pâques, pour aller sur la
+comté de la Marche.»
+
+Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun
+doute sur l'illustration de sa naissance:
+
+ Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance,
+ Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.
+
+M. Débarbouiller dit, dans son _Histoire des hommes illustres de
+l'Orléanais_, au chapitre: _Guillaume de Lorris et Jean de Meung_:
+
+[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens
+seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était
+baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la
+baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des
+quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le
+nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le
+2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on
+appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église
+cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270
+et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté
+avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du
+XVe siècle.»
+
+Nous citons toujours M. Méon:
+
+«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou
+1280, avait déjà traduit, en 1284, _l'Art militaire_ de Végèce pour
+Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa
+mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en
+Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui
+était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en
+1294.
+
+«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce,
+ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer
+qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il
+était né vers le milieu du XIIIe siècle.
+
+«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa
+préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la
+continuation du _Roman de la Rose_. S'il a relaté, dans sa dédicace
+qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le
+_Roman de la Rose_ le premier, c'est probablement parce qu'il le
+regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant
+presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que
+le _Roman de la Rose_ n'est point sorti de la plume d'un jeune homme,
+ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son
+auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage
+portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et
+profanes.
+
+«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort
+de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte.
+Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du
+Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos
+biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du
+règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour
+titre: _le Dodechedron de Fortune_, a annoncé que Jehan de Meung l'avait
+présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai
+dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait
+vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur
+de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi
+Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a
+commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart,
+qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de
+cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore
+septuagénaire. Dom Rivet, dans son _Histoire littéraire_, fixe la mort
+de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p.
+XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: _Anecdotes françoises
+depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV_.
+
+«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même
+époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on
+transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les
+vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient
+enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le
+cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture
+de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se
+trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître
+Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du
+livre du _Roman de la Rose_, l'une des premières poésies françoises.»
+Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la
+_Chronique d'Aquitaine,_ et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne
+prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.»
+
+Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date
+de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois,
+nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous
+permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des
+deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris.
+
+Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman:
+«Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.»
+Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même
+nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante
+ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc
+affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant
+essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son
+ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute
+la question.
+
+M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on
+trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an
+1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou
+comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile:
+
+ Qui par divine porvéance
+ Est ores de Sesile rois.
+
+Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile
+quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de
+1282.
+
+Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant
+1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après
+la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut
+entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre
+1209 et 1214.
+
+Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung
+n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le _Roman de la
+Rose_. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va
+mourir, dit de Jehan de Meung:
+
+ ...Celi qui est à nestre.
+
+Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes:
+
+Jehan de Meung écrivit le _Roman de la Rose_ avant [p. XXIV] 1282, et
+il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi
+se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander
+plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à
+l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de
+Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un
+jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à
+trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou
+1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme
+date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année
+1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais
+ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même,
+le _Roman de la Rose_ serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous
+lisons dans son testament:
+
+ J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité
+ Où maintes gens se sont pluseurs fois délité.
+
+Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une
+tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il
+jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva
+mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de
+Philippe-le-Bel.
+
+Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit
+Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist,
+une maison devant laquelle était un puits.
+
+C'est à peine si la tradition nous a conservé deux anecdotes sur cet
+homme distingué, et encore sont-elles sérieusement contestées. Ces deux
+anecdotes [p. XXV] sont rapportées par Thévet dans la vie de Jehan de
+Meung que nous avons réimprimée à la suite de l'analyse complète du
+_Roman de la Rose_.
+
+La première est évidemment controuvée, puisque l'aventure qu'elle
+rapporte est tirée d'un livre italien. Elle arriva, non pas à Jehan de
+Meung, mais à Guilhem de Bargemon, gentilhomme et poète provençal du
+temps du comte Raimond Béranger, et par conséquent plus ancien que notre
+poète.
+
+Quant à la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de
+notre Orléanais, que nous sommes tout disposé à l'accepter comme vraie,
+malgré l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ouï-dire,
+sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-là ne s'inventent pas.
+
+Nous voulons parler de l'anecdote où est racontée la manière dont Jehan
+de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse
+délier, par ceux mêmes qu'il avait si maltraités de son vivant, ses plus
+mortels ennemis, les moines Mendiants enfin.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p. XXVII]
+ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.
+
+
+
+ Nous allons d'abord faire un résumé sommaire du drame, et à la
+ suite une analyse détaillée de l'oeuvre de chaque poète, pour bien
+ faire comprendre la portée de ces deux ouvrages si singulièrement
+ fondus ensemble et pourtant si différents l'un de l'autre.
+
+
+ANALYSE SOMMAIRE.
+
+ * * * * *
+
+PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
+
+
+C'était en mai. L'_Amant_ (notre poète) s'endort à la fin d'une belle
+journée de printemps; _il voit_ un songe délicieux. Ce songe, voilà la
+chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie.
+
+L'_Amant_ tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la
+campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie
+arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau,
+et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII]
+d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce
+mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord
+_Haine_ flanquée de _Félonie_ et de _Vilenie_, puis _Convoitise_
+côte à côte d'_Avarice_, et successivement _Envie, Tristesse, Vieillesse,
+Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ contemple ces images et veut
+pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de
+_Déduit_ ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il
+découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit
+accessible. Il frappe, et la belle _Oyseuse_ vient lui ouvrir.
+
+Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. _Déduit_ est là
+qui _karole_ avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de
+_Liesse, Dieu d'Amours_ et son serviteur _Doux-Regard, Beauté, Richesse,
+Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et _Jeunesse. Courtoisie_
+apercevant notre _Amant_, le vient quérir et le présente à l'Assemblée.
+Il prend part à la _karole_ et, les danses terminées, se hâte de visiter
+le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre
+que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux
+limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière.
+Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris
+de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur.
+L'_Amant_ y admire un magnifique buisson de _Roses_ parmi lesquelles il
+en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du
+désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, _Dieu
+d'Amours_ lui décoche ses flèches. L'_Amant,_ épuisé de ses blessures,
+tombe pâmé. _Dieu d'Amours_ se précipite sur lui, le fait prisonnier,
+s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui
+dicte ses commandements et disparaît.
+
+Aussitôt l'_Amant_ de courir à la belle _Rose_. Mais elle est entourée
+d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à
+elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans _Bel-Accueil_, qui
+s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la _Rose_.
+Mais elle est gardée par _Danger, Honte, Peur_ et _Malebouche. Danger_
+dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre _Amant_.
+Celui-ci désolé s'enfuit, et _Raison_, qui a pitié de ses douleurs,
+vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter
+ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'_Ami,_ qui le
+réconforte. «Retournez, dit _Ami_, vers ce _Danger_; il est moins
+terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il
+vous laissera revoir votre chère _Rose_.» _Danger_ effectivement se
+radoucit et s'endort. L'_Amant_ en abuse aussitôt et, grâce aux bons
+offices de _Bel-Accueil,_ baise la charmante _Rose_. Mais _Malebouche_
+est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin _Jalousie_ qui
+sommeillait s'éveille, vient gourmander l'_Amant,_ et prévient
+_Bel-Accueil_ qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer.
+Épouvantées de tant de sévérité, _Honte_ et _Peur_ prient _Jalousie_ de
+pardonner à _Bel-Accueil_, mettant tout sur le compte de sa folle
+jeunesse. Mais _Jalousie_ ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un
+château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle
+fait enfermer _Bel-Accueil_ et les _Roses_. L'_Amant_ pleure et se
+désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris.
+
+
+ * * * * *
+
+[p. XXX]
+PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
+
+
+L'_Amant_ désespéré parle de mourir, lorsque _Raison_ revient le
+consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver _Ami_
+qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château.
+Mais ce chemin a nom _Trop-Donner,_ et _Richesse_ le garde, qui en a
+chassé _Pauvreté_, et le chasse à son tour. _Dieu-d'Amours_, le trouvant
+assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a
+point oublié ses commandements. L'_Amant_ les lui récite. Satisfait,
+_Dieu d'Amours_ mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir:
+_Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse,
+Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse,
+Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience,
+Bien-Celer, Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_.
+
+Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et _Dieu d'Amours_
+s'en étonne. Mais _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ lui
+fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux
+auxiliaires. _Faux-Semblant_ est nommé chef de l'armée, et les barons
+délibèrent sur la manière d'attaquer le château. _Faux-Semblant_ et
+_Contrainte-Abstinence_, déguisés en pèlerins, vont saluer _Malebouche_,
+et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la
+gorge. _Malebouche_ tire la langue, que _Faux-Semblant_ lui coupe avec
+un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent
+alors dans le château par la porte que gardait _Malebouche_, aperçoivent
+les soldats _normands_ ivres dans le corps de garde, les étranglent et
+font entrer _Largesse_ et _Courtoisie_.
+
+[p. XXXI] Reste la tour à prendre. Les assaillants cherchent encore à
+user de ruse. La _Vieille_, qui garde _Bel-Accueil_, passe à l'ennemi,
+revient trouver son prisonnier avec des présents de l'_Amant_, et fait
+tous ses efforts pour le corrompre et le séduire. _Bel-Accueil_ résiste
+d'abord aux conseils de la _Vieille_ et refuse. Mais elle insiste; il
+finit par accepter et consent à recevoir l'_Amant_. Celui-ci arrive
+aussitôt et va voir combler tous ses voeux. Mais _Danger_ veille. Aidé
+de _Honte_ et _Peur_, il accourt, et tous trois se précipitent sur
+l'_Amant_. Ils vont l'étrangler, lorsque l'armée de _Dieu d'Amours_
+entend ses cris de détresse et vient à la rescousse. Une bataille
+s'engage. Mais la victoire reste indécise; les pertes sont grandes,
+surtout dans l'ost d'_Amour,_ et l'on convient d'une trêve de part et
+d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. _Amour_ profite du
+répit, et aussitôt envoie prévenir _Vénus_ sa mère de sa position
+critique. _Vénus_ arrive au moment où son fils vient de rompre la trêve
+et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute
+succombé sans l'intervention de _Nature_, qui vient réclamer ses droits.
+Désolée, celle-ci court à son prêtre _Génius_, se plaint à lui qu'on lui
+fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'_Amant. Génius_ arrive,
+relève le courage des assaillants et disparaît. L'assaut recommence, et
+_Vénus_ incendie la tour de son brandon ardent. Panique générale; toute
+la garnison fuit abandonnant la place. _Franchise_ et _Pitié_ conduisent
+alors l'_Amant _ à _Bel-Accueil_, et celui-ci peut enfin cueillir la
+_Rose_.
+
+Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons
+remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient
+environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000.
+
+[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en
+lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange
+anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce
+sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ANALYSE DÉTAILLÉE.
+
+ * * * * *
+
+PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
+
+
+Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pensée de l'auteur, en
+la dégageant des mille allégories dans lesquelles il s'est plu a
+l'envelopper.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+L'_Amant_ s'endort à la fin d'une belle journée de printemps. Il voit en
+songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons
+verdoyants, où mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris
+d'allégresse. Cette prairie est traversée par une rivière délicieuse,
+dont la source est proche, car l'onde est fraîche et pure. L'_Amant_
+ravi se prend à suivre tranquillement la rive.
+
+GLOSE.
+
+Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allégorique. Nous
+ne devons donc pas voir simplement dans ces premières lignes le
+commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter.
+
+L'_Amant_ a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande
+plaine, c'est le _Monde_; la rivière, c'est la _Vie_, qui s'épanche à
+son début au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse
+est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquiétude,
+l'_Amant_ voit couler ses jours.
+
+
+CHAPITRES II A IX.
+
+Soudain se dresse à ses yeux un jardin immense entouré d'un grand mur
+crénelé, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes,
+savoir: _Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse,
+Vieillesse, Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ s'arrête un instant à
+contempler ces images et cherche à pénétrer dans le jardin. Il ne trouve
+qu'une petite porte basse et bien fermée, à laquelle il frappe. Une
+gente damoiselle, _Oyseuse_, vient lui ouvrir. Ce jardin est le séjour
+de _Déduit_. Là dansaient et jouaient _Déduit, Liesse, Dieu d'Amours,
+Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et
+_Jeunesse_.
+
+L'_Amant_ ébloui contemple ce tableau riant, lorsque _Courtoisie_ vient
+le chercher et l'engage à la karole. Il accepte, choisit la belle
+_Oyseuse_ pour sa danseuse et prend part à la ronde.
+
+
+GLOSE.
+
+_Déduit_ ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances
+amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchanté n'est réservé qu'à
+un petit nombre d'élus; car pour y entrer, c'est-à-dire pour goûter
+dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut être _gai, aimant,
+beau, riche, généreux, franc, courtois, jeune_ et _désoeuvré_. Nul, par
+contre, n'y saurait [p. XXXIV] pénétrer s'il est _haineux, félon,
+vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux_ ou _misérable_.
+Ceux-là ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne
+les aime.
+
+Le _désoeuvrement_ nous ouvre la porte, c'est-à-dire nous pousse au
+plaisir, et, comme vous le verrez, pour goûter réellement l'amour, il
+faut avoir beaucoup de temps à soi. Quand l'_Amant_ dit qu'il choisit
+_Oyseuse_ pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les
+plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions.
+Enfin, comme la femme est avant tout un être aimable et _courtois_, nous
+nous sentons irrésistiblement attirés vers elle.
+
+Voilà donc notre _Amant_ emporté dans le tourbillon des plaisirs.
+
+
+CHAPITRES X A XII.
+
+Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les
+frais ombrages. L'_Amant_, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près
+d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la
+fontaine de _Narcisse_. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui
+jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est
+séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au
+moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription
+est gravée sur la pierre qui borde le bassin: _Ici le beau Narcisse est
+mort_. Cette inscription rappelle à notre _Amant_ la fin terrible du
+malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais
+il se rassure et se dit que _Narcisse_ n'était qu'un égoïste et qu'un
+sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV]
+tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le
+poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt
+saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se
+détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de _Roses_
+qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre
+jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y
+porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin.
+Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une _Rose_,
+n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une
+couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton
+tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière
+infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la _Rose_.
+
+
+GLOSE.
+
+Le tourbillon des plaisirs enivre l'_Amant_, et pendant quelque temps il
+ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier
+étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui
+l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et
+d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de _Narcisse_. Le
+miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y
+soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison
+nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et
+tous nous nous y laissons prendre. Notre _Amant_ y succombe; il jette
+les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire
+surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la _Beauté_, ce
+sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de
+délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les
+embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les
+posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que
+seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle;
+puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les
+plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement
+la _Rose_ la plus difficile à cueillir que notre _Amant_ préfère à
+toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente
+d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses
+transports, _de peur du repentir_, car il craint de l'irriter; et puis,
+comment vaincre tous les obstacles qui les séparent?
+
+
+CHAPITRES XIII A XVI.
+
+L'_Amant_ contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis
+qu'il a quitté les danses, _Dieu d'Amours_ l'a suivi pas à pas et
+profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La
+première qu'il lance est _Beauté_, la seconde _Simplesse_. Cet deux
+flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est
+_Courtoisie_, la quatrième _Franchise_, la cinquième _Compagnie_, la
+sixième _Beau-Semblant_. Ces quatre dernières volent droit au but.
+
+A chaque blessure, l'_Amant_ veut arracher la flèche qui l'a frappé;
+mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la
+plaie. _Dieu d'Amours_, voyant l'_Amant_ épuisé, pantelant, se précipite
+et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance
+inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure
+d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur
+en gage. _Dieu d'Amours_ l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il
+garde dans son aumônière.
+
+
+GLOSE.
+
+L'_Amant_, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de
+tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier
+trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la
+première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par
+les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de
+toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse,
+c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le
+complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de
+l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs,
+mais leur effet est moins foudroyant. _Courtoisie, Franchise, Compagnie_
+et _Beau-Semblant_, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et
+l'affabilité.
+
+Notre _Amant_ ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à
+vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne
+plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.
+
+
+CHAPITRES XVII ET XVIII.
+
+Ici _Dieu d'Amours_ dicte à l'_Amant_ tous ses commandements, qu'il
+devra suivre s'il veut conquérir la _Rose_. Ils se résument ainsi:
+aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'_Amant_ n'hésite pas à s'y
+soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes
+labeurs, et _Dieu d'Amours_ lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait
+te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes
+peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes
+désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: _Doux-Penser,
+Doux-Parler, Doux-Regard_.» Ceci dit, _Dieu d'Amours_ s'envole.
+
+
+GLOSE.
+
+A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences
+de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra
+surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous
+les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient,
+l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le
+bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir?
+
+
+CHAPITRES XIX ET XX.
+
+L'_Amant_ reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne
+à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu
+il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des
+ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive
+à lui un varlet de gente allure. C'est _Bel-Accueil_, le fils de
+_Courtoisie_. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie
+pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde
+de folie. [p. XXXIX] L'_Amant_ accepte confondu, et, grâce à
+_Bel-Accueil_, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de
+tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin
+bouton. L'_Amant_ la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et
+raconte à _Bel-Accueil_ comment _Amour_ lui fit au coeur plusieurs
+blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré.
+_Bel-Accueil_ épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et
+lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi
+perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas
+que le hideux _Danger_, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du
+buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force
+_Bel-Accueil_ et l'_Amant_ à prendre la fuite.
+
+
+GLOSE.
+
+Malgré tout, l'_Amant_ ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes,
+car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à
+prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se
+déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante
+elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne
+enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à
+consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la
+supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop
+légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant
+dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en
+est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.
+
+
+[p. XL]
+CHAPITRES XXI A XXIII.
+
+L'_Amant_, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et
+tombe dans une morne tristesse. C'est alors que _Raison_ vient à son
+secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit
+faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la _Rose_. «Résiste
+donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie _Dieu d'Amours_, qui
+te rend si malheureux, et oublie la _Rose_.» L'_Amant_ indigné traite
+_Raison_ assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner
+des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel
+est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.»
+
+_Raison_ part et laisse l'_Amant_ en proie à ses douleurs. Heureusement
+il se souvient qu'il a un _Ami_ loyal et bon. Il se rend aussitôt auprès
+de lui.
+
+
+GLOSE.
+
+L'_Amant_, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit
+partagé, voyant tout son bonheur anéanti, pleure et se désespère. C'est
+alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit
+que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-être il
+ne possèdera jamais. Un moment il écoute les conseils de la raison. Mais
+tout à coup se réveillant honteux de lui-même, il se rappelle qu'il a
+donné à cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle
+l'aime. «Oui, s'écrie-t-il, je veux l'aimer, dussé-je souffrir cent fois
+plus encore, et je l'aimerai jusqu'à la fin!» Mais cette mâle résolution
+ne le guérît pas, et notre [p. XLI] _Amant_ retombe dans ses
+défaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui
+demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans
+l'adversité qu'on pense à ses amis.
+
+
+CHAPITRES XXIV A XXVI.
+
+L'_Amant_ raconte à _Ami_ toute son histoire et lui expose ses embarras.
+_Ami_ le rassure et lui dit: «Je connais ce _Danger_; il n'est pas si
+terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles
+paroles tu en auras vite raison.»
+
+L'_Amant_ réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir
+la haie, et parvient à amadouer _Danger_ qui lui répond: «Non, je ne
+suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer,
+aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait
+ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te
+ménage quelque mauvais tour.»
+
+L'_Amant_, transporté de joie, court vers _Ami_ lui porter la bonne
+nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, _Danger_
+n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent
+auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'_Amant_ retourne au
+pourpris; mais _Danger_ veille, et il lui faut rester en dehors de la
+haie. Il voit de là les _Roses_, mais ne peut ni les sentir, ni les
+toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de
+gros soupirs et de longs gémissements. Mais _Danger_ ne se laisse pas
+attendrir, et l'_Amant_ retombe dans une profonde mélancolie.
+
+
+[p. XLII]
+GLOSE.
+
+L'_Amant_ raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais
+cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu.
+Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée
+qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y
+succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes
+excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux
+vivre sans l'aimer.» L'_Amant_ écoute ce conseil et revient près de sa
+belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je
+n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent.
+Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me
+fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles
+obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas;
+vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus
+petite faveur.»
+
+L'_Amant_ court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit:
+«Tout va bien. Vous le voyez, le _Danger_, le moindre nuage tout d'abord
+épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout
+jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à
+l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos
+ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.»
+
+L'_Amant_ prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa
+belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans
+les bornes des plus strictes convenances, et notre _Amant_, déconfit
+d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et
+cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à
+attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure
+inflexible.
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+C'est alors que _Franchise_ et _Pitié_ viennent à son secours. La
+première s'adresse à _Danger_ et lui dit: «Pourquoi malmener ainsi ce
+pauvre _Amant_? Pourquoi lui déclarer la guerre, puisqu'il a promis de
+vous servir en bon et fidèle sujet? Si _Dieu d'Amours_ le contraint
+d'aimer, est-ce une raison pour le haïr? Voyons, montrez-vous moins
+cruel envers lui, car toute âme généreuse doit aider plus petit que soi,
+et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd à la
+prière.» _Pitié_ soutient _Franchise_: «Oui, dit-elle, c'est plus que de
+la dureté, c'est cruauté pure; c'est trop d'épreuves à la fin! Vous
+l'avez déjà privé de l'accointance de son gent compagnon _Bel-Accueil_,
+et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. _Dieu d'Amours_
+le persécute à tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et
+bien sûr il mourra s'il ne revoit _Bel-Accueil_. Or, puisqu'il vous a
+juré de ne pas cueillir les _Roses_, laissez-le les voir au moins en
+compagnie de celui-ci.» _Danger_ ne saurait résister à de si pressantes
+prières; il cède. _Franchise_ court aussitôt chercher _Bel-Accueil_ et
+l'amène auprès de l'_Amant. Bel-Accueil_ le prend par la main, le
+conduit à travers le pourpris, et lui permet d'admirer à son aise et de
+sentir les fleurs.
+
+
+GLOSE.
+
+Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si
+malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-même que si elle ne l'aime
+pas, franchement ce n'est pas une raison pour le haïr et lui faire tant
+de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le
+danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur.
+«Puisqu'il a juré, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire
+souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir à son aise et me
+parler, cela n'engage à rien.» C'est alors que pour le consoler
+l'imprudente l'autorise par ses tendres avances à lui faire de nouveau
+la cour.
+
+
+CHAPITRES XXVIII ET XXIX.
+
+L'_Amant_ n'avait pas vu la _Rose_ depuis quelque temps. Il est ravi de
+la trouver plus belle encore que la première fois. Elle est un peu plus
+_grasse_, c'est-à-dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses
+feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille.
+Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encouragé par
+_Bel-Accueil_, qui ne lui refuse ni grâces ni faveurs, il se hasarde à
+lui demander une chose bien téméraire, et prie _Bel-Accueil_ de lui
+laisser baiser la _Rose_. Celui-ci résiste, car: _Qui peut baiser
+obtenir ne saurait là s'en tenir_, et _Chasteté_ dans sa leçon lui dit
+toujours qu'_à nul amant il ne donne un seul baiser_. L'_Amant_, de peur
+de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il eût attendu longtemps
+cette faveur, si _Vénus_ ne fût accourue, _Vénus_, des amants la
+bienvenue, qui toujours poursuit _Chasteté_. Elle dit à _Bel-Accueil_:
+«Pourquoi refuser ce baiser à l'_Amant_? Il vous aime en toute loyauté;
+il est beau, gracieux, élégant, affable, doux et franc; et puis il est à
+la fleur [p. XLV] de l'âge; il a, je crois, douce haleine, les lèvres
+vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite
+pour les baisers.»
+
+_Bel-Accueil_, embrasé par le brandon de _Vénus_, accorde le baiser.
+Mais soudain le hideux _Malebouche_ tant fait de glose sur leur compte
+qu'il éveille _Jalousie_. Celle-ci court sus à _Bel-Accueil_.
+
+
+GLOSE.
+
+L'_Amant_, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse,
+contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître
+qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et
+dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis.
+L'_Amant_, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à
+demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la
+pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son
+amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua,
+joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse
+l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu
+d'un mutuel amour.
+
+Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises
+langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a
+toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant
+qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants.
+
+
+CHAPITRES XXX ET XXXI.
+
+_Jalousie_ assaille _Bel-Accueil_ et lui reproche amèrement d'ainsi se
+lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux
+coupables ne savent que répondre, l'_Amant_ s'enfuit. _Honte_ alors
+s'approche et dit à _Jalousie_: «Tout ce que dit ce _Malebouche_ n'est
+pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit.
+_Bel-Accueil_ n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est
+un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien
+négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma
+vigilance.--_Honte_, fait _Jalousie_, j'ai grand'-peur d'être encore
+trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour
+inexpugnable où j'enfermerai _Bel-Accueil_.» _Peur_ accourt, mais voyant
+_Jalousie_ en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre
+son projet à exécution. _Peur_ alors dit à _Honte_: «Je suis vraiment
+désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit _Danger_ qui est cause de tout
+le mal; il s'est montré faible envers _Bel-Accueil_. Allons à ce vilain
+reprocher sa folle conduite.» _Danger_ dormait. Elles le réveillent et
+lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que
+jamais, et voilà notre pauvre _Amant_ derechef plongé dans la
+désolation.
+
+
+GLOSE.
+
+Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le
+premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis
+enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante
+essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se
+reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté,
+rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent
+de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais:
+elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi
+compromettante.
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+_Jalousie_ fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est
+carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont:
+_Malebouche, Danger, Peur_ et _Honte_. Au milieu s'élève une tour
+inaccessible dans laquelle est enfermé _Bel-Accueil_. On lui donne pour
+geôlier une _Vieille_ chargée de l'espionner continuellement. Alors
+l'_Amant_, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus,
+s'abandonne au plus violent désespoir.
+
+
+GLOSE.
+
+Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux,
+en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à
+jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et
+pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur
+dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa
+réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle
+craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le
+voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses
+rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe
+même à mourir.
+
+
+Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.
+
+
+ * * * * *
+
+
+Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII]
+nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la _Vieille_
+que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de
+Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait
+à la _Vieille_ chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil.
+Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement
+destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne
+savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans
+les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité.
+La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa
+maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et
+gestes au maître qui payait pour cela.
+
+On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il
+fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «_connût
+toute la vieille danse_», et plus elle avait vécu, plus elle était
+précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi
+combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils
+serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement,
+ces _Vieilles_, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop
+souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient
+simplement le rôle d'entre-metteuses.
+
+C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues
+amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces
+admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne
+sait plus aimer aujourd'hui.
+
+Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose
+sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de
+longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et
+de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la
+placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces
+preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur
+femme... sous clé.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
+
+
+CHAPITRES XXXIII A XLII.
+
+
+L'_Amant_ pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste
+plus qu'à mourir, lègue à _Bel-Accueil_ son coeur, son unique richesse.
+C'est alors que _Raison_ revient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas
+d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez? _Amour_, dis-moi, comment
+le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à
+croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais
+renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.--Mais je le connais,
+répond l'_Amant_.--Non, dit _Raison_, et je vais te le faire
+connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous
+ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui
+explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et
+lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes
+s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni
+seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car
+personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait [p. L] dans la
+nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la
+richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car
+l'homme est l'esclave de _Fortune_, qui se plaît sans cesse à lui ravir
+ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font
+les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre
+de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux
+qui ne nous aimaient que pour nos richesses.
+
+_Raison_ flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil
+des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien
+que par lui, car _Fortune_ ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu,
+si _Nature_ ne nous l'a donné. «Alors, dit l'_Amant_, qu'a donc l'homme
+qui soit réellement à lui?--Sa conscience, répond _Raison_, et son libre
+arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à
+_Fortune_, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or
+donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le
+donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en
+général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et
+jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que _Nature_ ait fait à
+l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour
+suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les
+humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices
+que la _Justice_ est chargée de punir ici-bas.--Mais, dit l'_Amant_,
+puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le
+meilleur de _Justice_ ou _d'Amitié_.--C'est _Amitié_, dit _Raison_; car
+si tout le monde s'aimait, _Justice_ serait inutile. D'autant [p. LI]
+plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la
+plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de
+mal encore.»
+
+Elle cite alors l'exemple d'_Appius_ qui condamne _Virginius_ à lui
+livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces
+dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant,
+continue _Raison_, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs
+humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux
+de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord _Néron_ qui fit périr
+_Agrippine_ sa mère, et _Sénèque_ son précepteur. Donc le pouvoir ne
+sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant
+en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire
+s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans
+doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas:
+témoin ce même _Néron_, réduit à se tuer de ses propres mains, pour
+échapper à la colère de son peuple. Témoin encore _Crèsus_, roi de
+Lydie; malgré les conseils de sa fille _Phanie_, il ne voulut rien
+rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et
+plus près de nous, _Mainfroi_, roi de Sicile, que _Charles d'Anjou_
+battit et tua; et puis _Conradin_, et puis _Henri_, frère du roi
+d'Espagne, que le même _Charles_ mit à mort, et enfin _Boniface de
+Castellane_, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi
+_Charles_, qui lui fit trancher la tête.
+
+«Or donc, cher ami, continue _Raison_, sers-moi loyalement, et laisse là
+cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.--Non, répond
+l'_Amant_ irrité, j'ai juré foi et hommage à _Dieu d'Amours_; je ne
+violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui
+cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. _Raison_, paraît-il, dans le
+feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine
+chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. _Raison_
+répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna
+faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute
+les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le
+seul endroit que cette chose leur blesse.
+
+«Tout ceci est fort bon, répond l'_Amant_; mais si vous continuez de me
+tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+_Raison_ alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'_Amant_
+mélancolique. Il retourne aussitôt vers _Ami_. Celui-ci le console du
+mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis,
+_Bel-Accueil_ sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il,
+vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que
+_Malebouche_ ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon
+visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments,
+et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez
+ravir la _Rose_, et le succès est assuré.
+
+«Flattez aussi la _Vieille_; flattez encore _Jalousie_; flattez tous les
+geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le
+permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne
+pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand
+avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers
+pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait
+plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant,
+et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout
+serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de
+temps, car la _Rose_ sera vite épanouie, et les concurrents ne
+manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers
+soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que
+vous n'en soyez cause, si par exemple _Jalousie_ vient de les tancer.
+
+«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer _Bel-Accueil_
+dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez _Honte_ rougir,
+_Peur_ blêmir, _Danger_ frémir, et tous par feinte se courroucer pour se
+rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce,
+mais cueillez la _Rose_ de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en
+temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se
+laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés
+s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils
+vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement
+courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre,
+criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois
+geôliers s'en aillent et laissent là _Bel-Accueil_ qui tout à vous se
+donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin
+_Bel-Accueil_. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est
+simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce
+qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez
+toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites
+tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»
+
+
+[p. LIV]
+GLOSE.
+
+L'_Amant_, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne
+trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la
+violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par
+amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper
+de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa
+demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se
+persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement
+indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à
+l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la
+calomnie. Quant à la _Vieille_, elle ne demande qu'une chose: tirer
+profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et
+généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les
+petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et
+résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles
+entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes
+couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si
+précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer
+d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.
+
+«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous
+vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique
+vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion,
+prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que
+vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.
+
+
+
+«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV]
+vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez
+votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa
+pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en
+vain essayé d'arracher de vive force.
+
+«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et
+faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai;
+si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez;
+montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le
+moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous
+refuser.»
+
+
+CHAPITRES XLIV A XLVII.
+
+L'_Amant_, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à
+l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de _Bel-Accueil_. «Alors, lui
+répond _Ami_, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le
+château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais
+ce sentier a nom _Trop-Donner_, et il est bien dangereux aux pauvres
+gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les
+murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais
+pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et
+brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. Or _Pauvreté_
+ne le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la
+repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands
+biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas
+d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez
+promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez
+assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits
+présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.--Pourtant,
+_Ami_, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour
+perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il
+n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.»
+
+Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans
+avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise,
+s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors
+ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la
+terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes
+peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie.
+
+
+CHAPITRES XLVIII A LII.
+
+_Ami_ montre alors à l'_Amant_ comment quelques hommes corrompus par la
+cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le
+monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus
+grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les
+femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des
+humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler:
+
+«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop
+coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous
+divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise,
+vous ne songez en mon absence qu'à [p. LVII] mener joyeuse vie, et
+quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire
+pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me
+coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je
+déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que
+n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme
+en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous
+la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses
+dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des
+efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme
+vertueuse sur terre! _Lucrèce_ et _Pénélope_ peuvent tout au plus être
+considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si
+les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les
+autres. Au reste, il n'est plus de _Lucrèce_ ni de _Pénélope_ ici-bas.»
+
+Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes.
+Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion de _Falérius, Juvénal,
+Phoroneus_, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune
+d'_Abeilard_ combien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté
+d'_Héloïse_ sa maîtresse.
+
+Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant
+elles sont perverses, témoin _Hercule_ et _Déjanire, Samson_ et
+_Dalila_; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette
+fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à
+maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le
+jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait
+sans l'intervention de voisins charitables.
+
+
+
+[p. LVIII] «Ainsi, conclut _Ami_, avant d'être marié, ce couple s'aimait
+d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait
+tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il
+sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que
+l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage.
+Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des
+rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que
+les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur
+liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul
+n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour
+l'aller chercher en de lointains pays.»
+
+
+CHAPITRES LIII ET LIV.
+
+C'est _Jason_ qui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor
+outre mer vers la _Toison d'or_. C'est de ce jour que la _Fourberie_
+apparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont
+«_cure de suffisance_.» _Orgueil_ dédaignant son pareil accourut à grand
+appareil, traînant _Convoitise, Avarice, Envie_, et tout le reste des
+vices. Tous alors firent sortir de l'enfer _Pauvreté_, inconnue
+jusqu'alors. Elle vint avec _Larcin_ son fils, et _Coeur-Failli_ son
+époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des
+humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la
+guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et
+propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient
+pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les
+paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors
+il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir
+quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux
+plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour
+choisir.
+
+Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus
+grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur.
+Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de
+quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons
+revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée,
+et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour
+les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des
+principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les
+garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux
+et villes fortifiés.
+
+«Tout ceci, ajoute _Ami_, me serait bien indifférent si l'appât de l'or
+n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage
+de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier
+venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être
+si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors
+d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver
+leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chère
+_Rose_. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je
+vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en
+quatorze cités sa pareille.»
+
+«Oui, s'écrie alors l'_Amant_, c'est bien la vérité, et comme cet
+excellent _Ami_ parle bien au prix de _Raison_!» Puis il raconte comment
+_Doux-Parler_ et [p. LX] _Doux-Penser_ vinrent aussitôt le trouver pour
+ne plus le quitter. _Doux-Regard_ pourtant ils ne purent amener avec
+eux.
+
+C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse
+l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines,
+pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas,
+car il ne peut voir sa bien-aimée.
+
+
+CHAPITRES LV ET LVI.
+
+L'_Amant_ réconforté sent renaître son audace, et il se dirige aussitôt
+vers le castel par le sentier que lui dit _Ami_. C'est du reste le plus
+court. Chemin faisant, il est si fier et si bravé, qu'il ne doute pas de
+la réussite. Il croit voir déjà les murs crouler et la garnison se
+rendre. Mais au premier détour il rencontre _Richesse_ qui le renvoie
+impitoyablement. L'_Amant_ désolé s'en retourne pensif, et bon gré mal
+gré, se décide à employer le premier moyen qu'_Ami_ lui donna,
+c'est-à-dire d'user de ruse; mais son âme loyale se révolte contre une
+semblable duplicité, et le voilà plus malheureux que jamais.
+
+
+GLOSE.
+
+L'_Amant_, consolé par les conseils de son ami, reprend aussitôt courage
+et se croit déjà sûr du succès. Il cherche donc à revoir sa belle
+amante; mais dès le début il est arrêté par mille obstacles, et surtout
+par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il était riche, toutes les
+difficultés s'aplaniraient, et la _Rose_ serait bientôt en son pouvoir!
+Il en est donc réduit à dissimuler, à se faire humble et insinuant
+auprès des [p. LXI] valets de sa belle et de tous ceux qui ont intérêt
+à le surveiller, de peur qu'il n'aborde la _Rose_. Mais ce rôle lui
+pèse, sa franchise et sa droiture se révoltent, et il retombe dans ses
+mornes inquiétudes.
+
+
+CHAPITRES LVII ET LVIII.
+
+C'est alors que _Dieu d'Amours_, jugeant l'épreuve suffisante, touché de
+tant de constance et de loyauté, vient à son secours, lui fait réciter
+ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oubliés, et
+convoque aussitôt toute sa baronnie pour assiéger le castel.
+
+
+GLOSE.
+
+Le pauvre _Amant_ cependant s'éveille de sa torpeur. Il repasse en
+lui-même toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut
+loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la
+violence même de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il
+fait appel à toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il
+se décide à tenter un dernier effort pour conquérir sa bien-aimée.
+
+
+CHAPITRE LIX.
+
+_Dieu d'Amours_ a convoqué toute sa baronnie. Pas un ne manque à son
+appel. Ce sont: _Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur,
+Oyseuse, Largesse, Beauté, Bien-Celer, Courage, Bonté, Pitié, Simplesse,
+Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse, Sûreté, Désir,
+Jeunesse, Gaîté, Patience, Humilité_, puis enfin _Contrainte-Abstinence_
+et _Faux-Semblant_.
+
+
+
+Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie? [p. LXII]
+_Dieu d'Amours_ s'en étonne, et s'adressant à _Faux-Semblant_, lui demande
+comment il se trouve mêlé à ses soldats. _Contrainte-Abstinence_
+aussitôt s'avance et présente la défense de _Faux-Semblant_.
+
+
+GLOSE.
+
+Le pauvre _Amant_, réduit à ses propres forces, repasse en son esprit
+toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes nécessaires à un fin
+amant pour vaincre un coeur si bien défendu? Il lui faut de la
+franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps à disposer,
+de la richesse, de la générosité, de la beauté, de la discrétion, du
+courage, de la bonté, de la grâce, de l'esprit, de l'amabilité, de la
+gaîté, du sang-froid, de la patience, de l'humilité, savoir inspirer la
+pitié, les désirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il
+hésite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par
+s'avouer qu'en effet des traits pâles et amaigris par les veilles et les
+souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus
+rebelle.
+
+
+CHAPITRE LX.
+
+_Dieu d'Amours_ dit à son ost qu'il veut assaillir le castel pour se
+venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnant _Bel-Accueil_. «Car,
+dit-il, depuis que sont morts _Ovide, Tibulle, Catulle_ et _Gaïlus_, je
+n'ai jamais rencontré pareil serviteur. Si l'_Amant_ n'est pas mis en
+possession de la _Rose_, il en mourra; et ce serait grand dommage de
+perdre un ami qui m'a [p. LXIII] si loyalement servi. Veuillez donc,
+dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.»
+
+Les barons tiennent conseil et rapportent leur décision à _Dieu
+d'Amours_. «D'abord, disent-ils, _Richesse_ nous a refusé son concours,
+ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins
+qu'opulent. Nous nous sommes donc accordés sans elle, et voici notre
+décision: _Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_ s'attaqueront à
+_Malebouche_. Puis _Désir_ et _Bien-Celer_ essaieront de mettre _Honte_
+en fuite. Contre _Peur_ marcheront _Courage_ et _Sûreté_. Quant à
+_Danger_, qu'il soit assailli par _Franchise_ et _Pitié_. Mais faites
+quérir votre mère, car son concours nous sera précieux.
+
+«Amis, leur répond _Dieu d'Amours_, je vous remercie de prendre avec
+tant d'ardeur ma défense; mais _Vénus_, ma mère, n'est pas toujours à ma
+discrétion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et
+d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-là
+je ne les aime guère. Je vous promets cependant de faire le nécessaire
+pour l'intéresser à notre sainte cause.
+
+«Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre
+volonté, soit tort, soit droit. Mais _Faux-Semblant_ sait que vous le
+haïssez, et il n'ose se présenter à vous. Nous désirons que vous lui
+pardonniez votre colère et que vous l'acceptiez parmi vos barons.--Soit,
+dit _Amour_; ça, qu'il s'avance.»
+
+
+GLOSE.
+
+L'_Amant_ tout d'abord reconnaît que de toutes les qualités nécessaires
+pour réussir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la
+plus utile, à la [p. LXIV] rigueur elle n'est pas absolument
+indispensable. Puis, après avoir réfléchi longuement à la manière dont
+il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se
+convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel
+que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa
+charmante maîtresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur
+d'aimer et la persuader avant tout de sa discrétion. Pour dissiper ses
+folles terreurs, il se montrera à la fois calme et audacieux. Enfin,
+pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il
+attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs
+et de sa franchise. Toutefois, cette idée de prendre le masque de
+l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre
+tout à fait de cette triste nécessité.
+
+
+CHAPITRES LXI A LXIII.
+
+_Dieu d'Amours_ fait subir à _Faux-Semblant_ un long interrogatoire,
+afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé
+dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce
+maintien hypocrite. Il somme _Faux-Semblant_ de se dévoiler tout entier.
+Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est
+inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il
+fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen
+d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans
+travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir
+tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille
+déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de
+religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent
+maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je
+suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe,
+ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne
+prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à
+la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous
+voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes
+tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous
+prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons
+l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons
+l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux
+délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut
+impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se
+donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans
+confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion,
+nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas
+à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante
+que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois.
+Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu
+qu'elles soient jolies, et nulle «_ou sans chemise, ou moult parée, ne
+saurait sortir de nos mains égarée_.» Nous éprouvons un bonheur inouï à
+voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous
+renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les
+familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et
+coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs,
+débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos
+maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices
+souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous
+gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul
+n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous
+ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que
+nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis
+grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et
+nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses,
+qu'ils en perdront mitres et crosses!
+
+«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux
+pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte
+d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»
+
+_Dieu d'Amours_ accepte alors le concours de _Faux-Semblant_ et lui
+donne le commandement de l'avant-garde.
+
+
+GLOSE.
+
+Toute réflexion faite, l'_Amant_ se dit que de tels moyens sont sans
+doute bien répugnants, mais que la triste position où il se trouve par
+la méchanceté de ses ennemis justifie tout, et il se décide à débuter
+par la dissimulation vis-à-vis des jaloux et de la _Vieille_, qu'il ne
+saurait attaquer de vive force, n'étant ni assez puissant, ni assez
+riche.
+
+
+[p. LXVII]
+CHAPITRES LXIV A LXVIII.
+
+Alors _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ se concertent quelques
+instants, et on les voit bientôt apparaître, _Faux-Semblant_ en pèlerin,
+sa compagne en béguine. Ils se dirigent aussitôt vers le castel et
+rencontrent _Malebouche_, sur sa porte assis, qui inspecte tous les
+passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitôt leur
+salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite à
+s'asseoir auprès de lui, et leur demande à quel heureux hasard il doit
+leur rencontre. _Contrainte-Abstinence_ répond la première: «Nous sommes
+pèlerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple égaré pour lui
+prêcher l'exemple et les pécheurs repêcher. Au nom de Dieu nous vous
+demandons l'hospitalité, et c'est par vous que nous allons commencer
+notre auguste mission. Apprêtez-vous donc à écouter la parole de Dieu.»
+_Malebouche_ répond que sa maison est à leur disposition et qu'il est
+tout ouïe. _Contrainte-Abstinence_ reprend: «Ici-bas la vertu
+souveraine, c'est de mettre un frein à sa langue, Or, plus que nul, vous
+êtes entaché du péché de médisance, et il faut vous en corriger. Un gent
+varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est
+enfermé à cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant à
+l'_Amant_, il s'inquiète, par Dieu, bien de la _Rose_! Personne moins
+que lui ne vient rôder de ce côté; vraiment, il a bien autre chose à
+penser. Or, par votre médisance, vous êtes cause d'un grand péché, et si
+vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sûr au puits
+d'enfer.»
+
+Sur ce, _Malebouche_ de s'écrier que s'il y a des [p. LXVIII] menteurs
+céans, ce sont eux. Il n'a fait que répéter ce que maintes gens ont vu
+et rapporté, et jusqu'à preuve du contraire, il se croit autorisé à le
+crier par dessus les toits.
+
+Lors _Faux-Semblant_ prend la parole:
+
+«Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce
+n'est parole d'Évangile. Voyons, qu'avez-vous à reprocher au varlet?
+D'ordinaire les amants vont volontiers où gîtent leurs amours. Or, il ne
+rôde guère par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon
+visage et ne vous obsède pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet
+avez tant médit, s'il aimait _Bel-Accueil_, vous aimerait-il comme il
+fait, vous son geôlier? Donc, en le méprisant, la mort d'enfer vous avez
+méritée!»
+
+_Malebouche_, convaincu, ne trouve mot à répondre et finit par dire: «Je
+le reconnais. Or que faut-il faire?--Confessez-vous céans, dit
+_Faux-Semblant_; faites preuve de repentance, et je vous donnerai
+l'absolution.» Lors _Malebouche_ à deux genoux fait sa confession.
+_Faux-Semblant_, le voyant dans une posture favorable, lui serre la
+gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aidé de son
+compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le fossé. Sitôt fait, ils
+ouvrent la porte, et, trouvant les soldats _normands_ ivres-morts, les
+étranglent et entrent dans le castel.
+
+
+GLOSE.
+
+L'_Amant_, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne
+donne aucune prise à la médisance, finit par éteindre tous les soupçons,
+et dès lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aimée.
+
+
+[p. LXIX]
+CHAPITRES LXIX A LXXV.
+
+_Largesse_ et _Courtoisie_, sur les pas de _Faux-Semblant_ et de
+_Contrainte-Abstinence_, entrent dans le fort. Ils rencontrent la
+_Vieille_ qui, toute tremblante, se rend prisonnière, demandant qu'il ne
+lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui répondent qu'ils ne sont point
+ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prêts à la servir si elle veut
+les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui
+promettant de plus beaux présents par la suite. Enfin ils lui remettent
+un gent chapelet de fraîches fleurs, la priant, de la part de l'_Amant_,
+de le porter à _Bel-Accueil_, avec l'assurance de son respect et de son
+amour. La _Vieille_, heureuse de se tirer à son avantage d'un si mauvais
+pas, hésite cependant à se charger d'une telle mission, dans la crainte
+de _Malebouche_. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce
+vilain. La _Vieille_ alors accepte de grand coeur et dit: «Que l'_Amant_
+se tienne prêt à venir aussitôt que je le manderai;» puis, leur disant
+adieu, elle se rend auprès de _Bel-Accueil_; «Beau fils, lui dit-elle,
+pourquoi êtes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-être
+pourrai-je les soulager.» _Bel-Accueil_, qui n'a aucune confiance dans
+la _Vieille_, lui répond très-finement: «Je ne suis triste que de votre
+absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire
+attendre?
+
+«Pourquoi, répond la _Vieille_, vous allez le savoir, et grand plaisir
+vous en aurez.» Alors elle lui présente le chapelet que lui envoie
+l'_Amant_, qui toujours l'aime et mourra bien sûr s'il ne peut le
+revoir. _Bel-Accueil_ refuse le présent. «Non, dit-il, je crains [p.
+LXX] qu'on ne me blâme.» Cependant il ne quitte pas des yeux le
+chapelet, frémit, tremble, tressaille, rougit, pâlit, perd contenance.
+La _Vieille_ le lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais
+voudrait déjà le tenir. «Il est beau pourtant; mais si _Jalousie_ le
+savait?--Prenez-le, vous n'encourrez aucun blâme.--Mais s'il faut dire
+qui me l'a donné? --Réponses, riposte la _Vieille_, vous aurez plus de
+vingt; au surplus, si vous êtes embarrassé, dites que c'est moi. Je ne
+suis pas suspecte à _Jalousie_, et je me charge de vous justifier.» Lors
+_Bel-Accueil_ saisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et
+prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi.
+
+La _Vieille_ alors profite de ce qu'ils sont seuls en tête-à-tête, et
+lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur
+pourra les étudier à la source même, et voir avec quel art et quelle
+vérité l'auteur a su peindre la duègne corrompue comme toutes ses
+pareilles, et ne cherchant qu'à faire choir au même degré d'abjection
+qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confiée.
+
+
+GLOSE.
+
+Mais le pauvre _Amant_ ne peut revoir sa mie dans l'intimité, car la
+_Vieille_ est là. A force de présents et surtout de promesses, il
+l'engage à lui ménager une entrevue avec sa chère amante, et lui remet
+un chapelet de fraîches fleurs pour elle. La _Vieille_ l'assure de son
+concours et lui dit de se tenir prêt au premier signal. Celui-ci se
+retire alors discrètement, et la _Vieille_ court aussitôt trouver le
+très-doux enfant qui, après une longue hésitation, accepte le présent et
+consent à écouter son cerbère.
+
+
+[p. LXXI]
+CHAPITRES LXXVI A LXXX.
+
+La _Vieille_ revient vers l'_Amant_ et lui annonce que _Bel-Accueil_ est
+prêt à le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte
+de derrière, et part la première pour aller l'attendre. Il la suit de
+près, et rencontre chemin faisant _Dieu d'Amours_ et tout son ost
+accourus à son secours. C'est _Faux-Semblant_ qui ouvre la marche avec
+_Contrainte-Abstinence_. L'_Amant_ vole aussitôt à la recherche de
+_Bel-Accueil. Doux-Regard_ vient à lui et lui montre du doigt
+_Bel-Accueil_ qui d'un bond s'élance à sa rencontre. Ils sont tous deux
+dans une chambre secrète de la tour, et notre _Amant_, enivré de la
+réception que lui fait _Bel-Accueil_, tend déjà la main pour cueillir la
+_Rose_. Mais voici que _Danger_, caché dans un coin, soudain s'élance et
+s'écrie: «Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient
+de vous casser la tête.» A ce cri _Honte_ et _Peur_ accourent, et tous
+trois assaillent l'_Amant_, le battent et vont l'étrangler, quand il
+appelle à l'aide. Les sentinelles de l'ost d'_Amour_ jettent l'alarme,
+et les barons aussitôt de se ruer à son secours. Une bataille s'engage
+entre les gardiens de _Bel-Accueil_ et les assaillants.
+
+
+GLOSE.
+
+La _Vieille_ revient trouver l'_Amant_, lui annonce que sa belle est
+prête à le recevoir, lui enseigne une porte secrète par où il pourra
+pénétrer chez elle, et se retire la première pour l'attendre. L'_Amant_
+la suit de près, et chemin faisant se prépare à sortir enfin victorieux
+de cette dernière épreuve. Il fait appel à [p. LXXII] tous ses avantages
+physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette
+pudique enfant, il se présente l'air humble et les traits languissants.
+A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et
+d'amour, et nos deux amants enivrés s'abandonnent aux plus doux
+transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrête la
+pauvrette au bord du précipice; sa pudeur se réveille; elle sent
+renaître toutes ses terreurs, et une lutte suprême s'engage dans son
+coeur entre la passion et le devoir.
+
+
+CHAPITRES LXXXI A LXXXIII.
+
+Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du
+roman, écrit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne
+doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement
+traitées; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes
+honnêtes. Il termine en engageant le lecteur à bien étudier ce qu'il va
+lire par la suite, s'il veut apprendre à fond toute la science d'amour.
+
+
+CHAPITRES LXXXIV A LXXXVI.
+
+_Franchise_ la première s'élance contre _Danger_. Celui-ci la renverse
+et va l'occire, quand _Pitié_ accourt et inonde _Danger_ de ses larmes.
+Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quand
+_Honte_ arrive, et par ses reproches cherche à relever son ardeur.
+_Danger_ crie au secours, et _Honte_ d'un seul coup de son glaive
+étourdit _Pitié. Désir_ est là, prêt à la soutenir; beau jouvenceau
+franc et joli, à _Honte_ il [p. LXXIII] pousse en grand'furie. Hélas!
+il ne résiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre.
+C'est alors qu'apparaît _Bien-Celer. Honte_ à son tour tombe sous les
+coups de ce nouveau champion, et elle fût morte sans sa compagne _Peur_.
+Cette réserve toute fraîche renverse tout devant elle. Elle assomme
+presque _Bien-Celer_ et culbute _Courage_ d'un seul coup. Tout l'ost
+d'_Amour_ va succomber lorsque soudain se dresse _Sûreté_. Elle se
+précipite sur _Peur_, qui évite le choc et lève son glaive. _Sûreté_
+pare avec l'écu et demeure un instant ébranlée; son épée lui échappe des
+mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses
+armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transportés
+de rage, s'abordent, et une lutte corps à corps, terrible, acharnée,
+s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire
+restait indécise. Une trêve fut conclue, et les combattants se
+retirèrent chacun dans leur camp.
+
+Jamais assurément, sa mère présente, _Amour_ n'eût accepté d'armistice.
+Il mande donci _Vénus_ aussitôt.
+
+
+GLOSE.
+
+La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à
+qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un
+de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance
+matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En
+vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est
+peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en
+pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non
+plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des
+regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant.
+Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A
+cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et
+la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et
+rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir
+détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la
+fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant
+est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront
+leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les
+derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre,
+quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment
+d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu
+pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa
+virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une
+tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite.
+Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va
+s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande
+grâce. L'_Amant_, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage,
+cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut
+lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la
+plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son
+bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux
+alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main,
+attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort.
+
+
+[p. LXXV]
+CHAPITRES LXXXVII A XC.
+
+Les messagers d'_Amour_ vont trouver _Vénus_ en l'île de _Cythère_, et
+lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute de
+_Jalousie_. A cette nouvelle _Vénus_ monte sur son char traîné par huit
+colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé;
+mais la garnison de la tour se défendait vaillamment; _Vénus_ arrive
+enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle
+résistance, implore son aide. _Vénus_ oyant ces plaintes, en
+grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laissera _Chasteté_
+vivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes. _Amour_ jure que tous
+les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera
+sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous les _barons_, à
+l'exemple de leur chef, prononcent le même serment.
+
+
+CHAPITRES XCI ET XCII.
+
+Cependant _Nature_ forgeait une à une les pièces qui doivent continuer
+les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et
+avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner
+_Bel-Accueil_ parce qu'il veut s'unir à l'_Amant_, elle songe, dans un
+moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment de
+_Vénus, d'Amour_ et des _barons_ la rassure. Mais elle a un péché sur la
+conscience, et elle vient trouver son bon prêtre _Génius_ pour se
+confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les
+êtres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis à
+l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma
+faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout
+perdu par ma bonté!»
+
+L'auteur, mettant _Nature_ en scène, en profite pour faire l'exposé
+complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin
+l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve
+la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et
+lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la
+corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer,
+ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté, _Zeuxis_
+lui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle
+entreprise et revient à son sujet.
+
+
+CHAPITRES XCIII A XCV.
+
+_Génius_, voyant _Nature_ fondre en larmes, la console d'abord et finit
+par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour
+arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils
+sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut:
+«Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre _Génius_ termine en s'écriant:
+«Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des
+femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»
+
+Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à
+notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à
+LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.
+
+
+[p. LXXVII]
+CHAPITRES XCVI A C.
+
+_Nature_ donc commence sa confession. Elle rappelle à _Génius_ comment
+elle assistait à la création du monde, comment _Dieu_ la prit pour sa
+chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout
+l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui
+parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur
+harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment
+incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il
+faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur
+naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les
+uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son
+orgueil. Tel _Empédocle_, qui se précipita dans le cratère de l'Etna.
+Tel _Origène_, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.
+
+On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi.
+Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la
+prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des
+hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur
+les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne
+sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que
+Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera,
+mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre
+arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut,
+quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les
+conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son
+âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge
+si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour
+cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et
+bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent _Deucalion_ et
+sa femme _Pyrrha_.
+
+Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions
+nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de
+raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils
+se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.
+
+«Mais, bon _Génius_, continue _Nature_, je reviens à ma parole première.
+Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui
+doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes
+révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les
+eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le
+vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient
+réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît
+l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «_Nature_ compare cet effet
+d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la
+lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les
+lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent
+l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les
+éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On
+a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de
+grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung
+déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons
+des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres
+hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux
+daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur
+corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si
+quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et
+je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs
+mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses
+vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble
+ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle
+un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront
+bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes
+commandements, dit _Nature_, et toujours d'une marche régulière leurs
+évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus
+des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent,
+poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai
+rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent,
+faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas
+jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi
+reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire
+à mes lois. Oui, bon _Génius_, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai
+comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de
+toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui
+le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes
+règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices!
+L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais
+sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut,
+le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont _Amour_ se
+plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le
+tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins
+outils.
+
+«Bon prêtre, dit _Nature_ en terminant, allez au camp d'_Amour_, et
+dites à tous les barons, sauf _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_
+toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au
+_Dieu d'Amours_ pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui
+adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et
+qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur
+vie.»
+
+Lors _Nature_ écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet
+à _Génius_. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui
+pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son
+aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'_Amour_.
+
+
+CHAPITRES CI A CIV.
+
+_Génius_ arrive, et tout le monde pousse des cris de joie, excepté
+toutefois _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_, qui disparaissent
+sans mot dire. Après les civilités d'usage, _Amour_ fait endosser une
+belle chape à _Génius_, lui baille anneau, crosse et mitre, et _Vénus_
+lui met au poing, pour renforcer l'anathème, un cierge ardent. _Génius_,
+sur un grand échafaud monté, commence sa harangue.
+
+Suit l'anathème de _Nature_ contre les déloyaux, les reniés qui prennent
+en haine les oeuvres d'où elle [p. LXXXI] tire ses soutiens. Puis
+_Génius_ accorde pardon pleinier (on ne connaissait pas encore les
+indulgences) à tous ceux qui se peinent de bien aimer. «Travaillez,
+dit-il, seigneurs barons, travaillez avec ardeur pour remplacer ce que
+le ciseau d'_Atropos_ détruit tous les jours, et vous irez dans le
+paradis fleuri où l'agneau divin conduit ses blanches brebis. Là le jour
+est éternel et toujours pur, et il dépasse en splendeur même le jour qui
+inondait la terre, en l'âge d'or, du temps de _Saturne_, à qui son fils
+_Jupiter_ fit tant d'outrage quand il le mutila. Mais pour conquérir un
+trône, il n'est crime si odieux qui vous arrête. C'est avec le meurtre,
+dit _Génius_, le plus épouvantable crime; car mutiler son semblable,
+c'est lui ravir toute vertu et le rabaisser au niveau de la femme. Or,
+_à faire grand' diableries sont toutes les femmes trop hardies_. Mais
+surtout, et c'est là le plus noir forfait, c'est lui ravir sa fécondité.
+
+_Jupiter_, à peine sur le trône, donna soudain aux hommes l'exemple de
+tous les vices, leur conseilla de se partager la terre, versa le venin
+aux serpents, et fit au loup ravir sa proie. Il apprit à l'homme à se
+nourrir de la chair des animaux, à tirer le feu des cailloux, et des
+arts nouveaux souleva les voiles. Bref, si le désir de régner lui fit
+commettre le plus hideux attentat, il essaya de le faire oublier en
+changeant l'état de l'empire de bien en mal, de mal en pire. Il rompit
+le printemps éternel, divisa l'année en quatre saisons, et l'âge de fer
+remplaça l'âge d'or. On vit alors se réjouir les dieux infernaux, et
+tendre leurs rets par toute la terre pour attirer dans leur séjour
+ténébreux les brebis, qui toutes, hélas! y vont de compagnie. [p.
+LXXXII] Bien peu arrivent au paradis où le bel agnelet bondissant mène
+paître son blanc troupeau.»
+
+Suit une longue et splendide description du séjour céleste, demeure des
+bienheureux, et un fort beau parallèle entre ce parc et le jardin de
+_Déduit_, la fontaine de _Narcisse_ et la fontaine de vie; l'auteur nous
+montre combien la première est obscure et trouble au prix de la seconde.
+«Or donc, s'écrie _Génius_, pensez de _Nature_ honorer, soyez honnêtes,
+généreux, loyaux et charitables, et vous irez au parc merveilleux boire
+à la très-belle fontaine, qui tant est douce, et claire, et saine, sur
+les pas de l'agnelet divin, pendant toute l'éternité.»
+
+Il termine en excitant l'ardeur des barons, et les engage à renouveler
+l'attaque, puis il disparaît.
+
+_Vénus_ prend le commandement des troupes, et tout le monde se prépare
+au combat.
+
+
+CHAPITRES CV A CIX.
+
+_Vénus_ somme _Peur_ et _Honte_ de se rendre. Elles refusent. Alors la
+déesse courroucée saisit son brandon, et vise une étroite meurtrière
+entre deux piliers d'ivoire assise. Ces deux piliers soutenaient une
+figure admirable de formes et blanche comme l'argent. C'était la châsse
+de _Nature_ où se trouve le sanctuaire couvert d'un précieux suaire, qui
+contient le bouton parfumé. Autour de cette statue s'accomplissent
+miracles autrement extraordinaires que devant la tête de _Méduse_.
+Celle-ci détruisait tout et changeait en roches les êtres vivants qui la
+regardaient. Le sanctuaire de la _Rose_, au contraire, anime tout ce qui
+l'approche; il animerait la matière elle-même.
+
+L'auteur ne peut mieux la comparer qu'à la statue de _Pygmalion_, [p. LXXXIII]
+ce statuaire fameux qui sentit son coeur, jusqu'alors insensible,
+s'embraser en contemplant son oeuvre. Le malheureux, dévoré d'un amour
+sans espoir, allait mourir, lorsque _Venus_, touchée de ses feux, à son
+tour anima la statue. De leurs amours naquit _Paphus_, qui lui-même
+engendra _Cynyras,_ père d'_Adonis_.
+
+Tel le brandon de _Vénus_ vole porter l'incendie dans la tour. A cette
+vue toute la garnison s'enfuit. La tour consumée s'écroule pièce à pièce,
+sans pourtant endommager le sanctuaire.
+
+L'_Amant_ alors, en pèlerin, muni du bourdon et de l'écharpe, pénètre
+jusqu'à _Bel-Accueil_ sous la conduite de _Courtoisie, Franchise_ et
+_Pitié_. «Daignez, disent-elles à _Bel-Accueil_, octroyer à ce loyal
+_Amant_ la _Rose_ qu'il désire depuis si longtemps.
+
+«Dames, fait _Bel-Accueil_, de bon coeur je la lui abandonne; qu'il me
+pardonne ses longs ennuis, et qu'il vienne ici la cueillir, à nous deux
+seuls tout à loisir, car il aime loyalement.»
+
+L'auteur finit en racontant comment, pour arriver jusqu'à la _Rose_, il
+lui fallut forcer la porte du sanctuaire avec son bourdon et comment,
+après de longs efforts, il parvint enfin à cueillir le délicieux bouton.
+
+Il était jour; il se réveille.
+
+
+GLOSE.
+
+On peut ainsi résumer ces dix-huit derniers chapitres:
+
+Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait été qu'une
+affection du coeur et de l'âme. Du côté de l'amante, ce n'étaient
+qu'illusions et rêves [p. LXXXIV] enchantés. S'aimer et se le dire, se
+contempler et se sourire, c'était tout son bonheur.
+
+Dans cet échange mutuel d'impressions naïves, les sens n'avaient aucune
+part; cette affection n'était encore que de l'amitié. Soudain une
+étincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument,
+la nature reprend tous ses droits. L'étincelle, c'est _Génius_; la
+flamme, c'est _Vénus_.
+
+Alors la pauvre enfant, vaincue déjà plus d'à moitié par l'éloquence et
+les charmes de son amant, sent naître en elle une flamme inconnue.
+Palpitante, enivrée, elle oublie tout, se laisse tomber éperdue entre
+ses bras, s'abandonne à ses étreintes passionnées, à ses voluptueuses
+caresses, et... l'heureux _Amant_ peut enfin cueillir la _Rose_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p. LXXXV]
+CONCLUSION.
+
+L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet
+d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux
+chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour!
+La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un
+peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on
+s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses
+persécuteurs.
+
+Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui
+aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant
+infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa
+ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et
+surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse
+dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés!
+Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation.
+C'est bien certainement, avec _Daphnis et Chloé_, les deux plus jolis
+romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de
+naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et
+tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux, [p. LXXXVI] ils
+tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais
+réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les
+yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont
+en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous
+n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention,
+tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en
+tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal,
+jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du
+roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y
+reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre
+du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut
+affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable
+début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux
+plus gracieux poètes de l'antiquité.
+
+ * * * * *
+
+Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la
+valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris.
+
+M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie
+seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers
+formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de
+Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces
+vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup
+plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des
+commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le
+regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du
+roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur.
+
+Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume
+de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus
+considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux
+chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous
+allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour
+un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec
+l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement
+l'oeuvre de Guillaume de Lorris.
+
+Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si
+magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à
+développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs
+principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que
+chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce
+n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique
+qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions
+et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze
+chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près
+la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra
+juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le
+précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée:
+
+L'_Amant_, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais
+voici soudain venir dame _Pitié_ pour le consoler. Elle amène dame
+_Beauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-Regard_ et _Simplesse_. Ils [p.
+LXXXVIII] lui disent: «_Jalousie_ s'est endormie, et nous nous sommes
+échappés à grand' peine, car _Peur_ tremblante, qui toujours allait et
+venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la
+perfidie de _Malebouche_, ne savait ce qu'elle devait faire; mais
+_Bonne-Amour_ ouvrit de force la porte, quoi que _Peur_ pût dire et
+faire. Si _Malebouche_ l'eût su, nous ne serions certes pas sortis; mais
+_Vénus_ vola les clefs et nous a mis dehors.»
+
+Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du
+très-doux bouton:
+
+«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. Dame
+_Beauté_ en tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne
+volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la
+moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts
+de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit
+nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand
+l'aube se leva, il fallut nous séparer. Dame _Beauté_ me réclama le doux
+bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos.
+Alors, avant de partir, _Beauté_ me dit en riant: «_Jalousie_ peut
+maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies
+d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez
+dit, tel service, telle récompense.»
+
+Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:
+
+«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais
+et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.»
+
+ * * * * *
+
+Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX]
+points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec
+une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous
+semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est
+facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés.
+Comment admettre que _Beauté_ qui, dans tout le roman de Guillaume,
+n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que
+dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'_Amant_,
+soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus,
+_Beauté_ n'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une
+qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que
+la _Rose_. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, dame
+_Pitié_ ou _Courtoisie_, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple.
+Quant à _Doux-Regard_, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de _Dieu
+d'Amours_ et non de _Bel-Accueil_, et un personnage jusqu'ici fort
+mystérieux. Pour ce qui est de _Loyauté,_ c'est la première fois
+qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au
+moins inutile. _Bel-Accueil_, l'âme du drame, est ici tellement nul,
+qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «_doux bouton qui ne fait
+pas la moindre opposition_?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur
+d'impression et qu'il faille lire _el_ au lieu de _il_, et dire «sans
+qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cette
+_Bonne-Amour_ qui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue
+jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne
+fasse qu'un avec _Vénus_, qui paraît quatre vers plus bas?
+
+Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC]
+morceau détestable, c'est d'avoir réduit _Jalousie_ au rôle ridicule de
+mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre
+_Bel-Accueil_ comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer
+enfin, que signifie cette _Beauté_ réclamant, avant de partir, le bouton
+à l'_Amant_?
+
+Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme;
+c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa
+vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a
+donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois
+cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne
+saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf
+poète de Lorris.
+
+ * * * * *
+
+Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre
+définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des
+preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même
+à lui donner une bien plus grande étendue.
+
+Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un
+écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la
+force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous
+lisons que l'_Amant_ va voir peintes sur le mur sept images. Or, le
+poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept.
+Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI]
+d'ébauches, les trois premières, par exemple, _Haine, Félonie_ et
+_Vilenie_. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre
+avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après
+coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est
+de même des flèches d'_Amour_. Le poète nous dit qu'_Amour_ a deux
+arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont
+cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'_Amant_ des belles flèches,
+et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le
+poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines
+flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins
+pourtant de dire que _Bel-Accueil_, n'ayant que des vertus, en rendait
+l'usage inutile.
+
+Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer
+du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «_Je
+vais maintenant vous conter comment_ Honte _me fit la guerre, comment
+les murs furent élevés et le château fort, qu'_ Amour _prit par la suite
+au prix de grands efforts_.» Évidemment, le poète se proposait de
+raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte
+d'_Amour_ contre _Honte_, défenseur du château, c'est-à-dire de la
+passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve,
+celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire
+l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière
+dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p. XCII]
+PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
+
+
+Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le
+coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses
+douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs,
+voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe.
+Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle.
+Pour lui la _Rose_ n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le
+jardin de _Déduit_, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière,
+la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait
+avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas
+la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations
+généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable
+raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste,
+c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature
+est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour
+l'_Amant_, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de
+plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que _Jalousie, Danger, Honte_
+et _Peur_, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en
+empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne
+doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres
+également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle
+vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature,
+et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne
+impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les
+vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve
+pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent
+l'attentat dont Abeilard fut victime.
+
+Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de
+l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les
+prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il
+critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois
+naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire
+cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans
+laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que
+Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste.
+Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de _Raison_,
+après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans
+son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent
+dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome
+imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables
+auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,»
+_Nature_, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même
+ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la
+matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se
+soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu
+lui-même. Mais le pouvoir de _Nature_ n'est pas sans bornes. Il ne
+s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car
+elle-même le dit: «_Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est
+mortel_.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle
+les impressions des sens. _Raison_ [p. XCIV] plane au-dessus d'elle,
+_Raison_, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père,
+et jamais ne doit entraver l'oeuvre de _Nature_. Elle est
+l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme _Génius_ entre l'homme et
+_Nature_.
+
+L'homme, comme tous les êtres vivants, naît, grandit, vit et meurt
+suivant des règles absolues. Dès son adolescence, il sent dans ses
+veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les
+lois de _Nature_. Mais cette force irrésistible, cette étincelle
+foudroyante qui soudain attire deux êtres, et les lie d'une chaîne si
+forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie,
+l'amour, en un mot, échappe à l'autorité de _Nature_. Il ne procède pas
+non plus directement de Dieu. _Génius_ est cette force surnaturelle qui
+toujours doit aider _Nature_ dans son oeuvre féconde pour que la passion
+soit respectable et sainte.
+
+Tel est le système philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons
+loin de partager toutes ses idées, nous sommes obligé de reconnaître
+que, dans tout le cours de son poème, il s'est élevé à des hauteurs
+inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils
+rêvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous
+dispenserons d'analyser la partie scientifique et métaphysique de
+l'oeuvre. Nous ne l'étudierons qu'au point de vue économique et
+littéraire.
+
+On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système
+avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le
+dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce
+dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et
+que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par
+ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de
+l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait
+guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de
+l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à
+son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie.
+C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la
+poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique.
+
+Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien
+plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung.
+Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on
+sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus
+fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est
+tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce
+singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus
+et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.
+
+Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit
+de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée
+dont jouissait le _Roman de la Rose_, ce qui n'était certes pas à
+dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si
+peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer
+de cette merveille inachevée pour développer ses théories
+philosophiques.
+
+On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et
+de la vigueur de son style.
+
+Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI]
+XIIIe siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles
+à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le
+drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était
+pas même un homme, où le roi était presque un dieu!
+
+Écoutez-le criant au vilain: «_Tu es l'égal des puissants de la terre,
+car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses
+qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves
+qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui
+leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur
+cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi
+lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien
+le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un
+vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la
+force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le
+courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela
+ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna,
+et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la
+force obtenu, si ne nous l'a donné Nature_!» Et plus loin, s'adressant
+directement aux rois: «_Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et
+piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié.
+Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni
+rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple
+citoyen_.»
+
+On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:
+
+ Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
+
+Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]
+
+ Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.
+
+Non, rien n'égale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes
+de la société, aux rois surtout. Six siècles après Clopinel, il y a
+quelques années à peine, qui donc eût osé écrire:
+
+«_Au temps de l'âge d'or les hommes étaient heureux; ils n'avaient pas
+comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous étaient égaux
+sur la terre. Les anciens_, dit-il, _n'eussent pas vendu leur liberté
+pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la
+liberté d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des
+frères, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'où sont
+nos libertés péries. Car les juges premièrement se conduisent si
+malement, qu'ils se devraient juger soi-même, s'ils veulent que chacun
+les aime, être loyaux et diligents, non pas lâches ni négligents, ni
+faux, ni rongés d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils
+vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres
+gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on
+devrait plutôt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il
+a commises grâce à son pouvoir_.»
+
+Ne l'oublions pas, à cette époque la justice était un des privilèges de
+la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont été créés
+que pour défendre les droits de ceux qui les paient.
+
+Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira:
+
+«_Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: «Je suis
+gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misérables qui cultivent la
+terre ou du travail de leurs mains vivent.» Eh bien, moi je vous dis que
+non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses
+vices_. [p. XCVIII] _Noblesse vient de la valeur, et noblesse de
+naissance n'est rien qui vaille à qui manque la prouesse de ses aïeux.
+Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage,
+montrèrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne
+veux pas nommer. Mais, hélas! en vain on voit les bons toute leur vie
+parcourir de lointains pays pour sens et valeur conquérir, cultiver les
+sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvreté;
+personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus
+nobles cependant que ceux qui vont chasser aux lièvres et sont
+coutumiers d'habiter en châteaux princiers_.
+
+«_Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse,
+veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit être
+pour plus vil tenu que s'il était fils de truand. Noblesse soit à qui la
+mérite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, méchant, vantard,
+paresseux, sans charité (et de ceux-là sur terre il en foisonne), s'il
+est issu de parents où brillaient toutes les vertus, pas n'est droit
+qu'il ait de ses aïeux la gloire; mais il doit être plus vilain tenu que
+s'il était de chétif venu. Ceux-là disent: «Je suis noble,» parce qu'on
+les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient
+leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivières, par bois, par
+champs et par bruyères, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous
+nobles damoiseaux, et traînent partout leur oisiveté. Mais ils
+trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils
+mentent, et la noblesse de leurs aïeux volent en tombant plus bas
+qu'eux_!»
+
+Mais le côté le plus intéressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il
+est un des premiers cris poussés par la France contre l'envahissement du
+clergé romain, qui voulait dominer toute la chrétienté, question [p.
+XCIX] brûlante, qui s'est rallumée de nos jours avec tant d'intensité,
+et fait le désespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment
+religieux.
+
+Depuis un demi-siècle environ, au moment où Jehan de Meung écrivait ces
+lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient été créés par la
+cour de Rome, et comblés de privilèges qui les rendaient forts gênants et
+redoutables au clergé séculier. Sans nationalité comme sans patrie,
+puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas
+de résidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels,
+allaient de châteaux en châteaux demander de l'argent aux riches, avec
+lequel, quoique voués à la pauvreté, ils se faisaient bâtir de
+véritables palais, où ils visaient dans l'abondance et menaient une vie
+dissolue.
+
+Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dépendaient que de Rome. Un
+évêque même ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile élu, ils
+étaient _curés de toute la France_, et seuls, en qualité d'envoyés du
+Pape, pouvaient remettre certains péchés. Ils avaient une police
+admirablement organisée, et, grâce à leurs privilèges, devinrent en
+quelques années riches et puissants, mais craints et détestés. Leur
+audace devint telle que personne n'osait élever la voix contre eux. En
+1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier
+combattit ces intrus. C'était un homme savant et renommé. Il avait
+maintes fois pris déjà la défense du clergé français et de l'Université
+contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'était vu
+contraint de faire brûler _l'Évangile Pardurable_, contre lequel
+Guillaume de Saint-Amour s'était élevé avec une extrême vigueur. Il est
+vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les
+Jacobins avaient poussé l'audace jusqu'à s'attaquer a l'autorité
+apostolique elle-même. Quelque temps après, il publiait _Les périls des
+derniers temps_, satire virulente contre ces Mendiants éhontés, qui
+voulaient asservir à leur profit tout le clergé séculier. Mais ils
+étaient déjà si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues, à faire
+brûler à son tour le livre de Saint-Amour, et à le faire bannir de
+France.
+
+Et, quelques années à peine après sa mort, Jehan de Meung, prenant
+courageusement sa défense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il
+intercala dans le _Roman de la Rose_!
+
+C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, où Jehan de Meung
+énonce ses théories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait
+un athée. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mérite moins que lui
+une pareille accusation. Il était sincèrement religieux, au contraire;
+mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un
+mot, il était ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gémissait de
+voir la papauté entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques
+siècles plus tard, ensanglanter la terre. Et voilà ce qui lui fait
+pousser ce cri prophétique: «_De tout cela sortiront de grands maux_!»
+Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renaître plus
+poignante que jamais.
+
+En effet, Jehan de Meung prévoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la
+France et pour la chrétienté la création d'un clergé exotique et
+envahissant qui devait bientôt dominer la papauté, sur les ruines de
+l'ancienne Église apostolique élever l'Église romaine, et, oubliant sa
+divine mission sur la terre, résumer sa politique dans ce mot:
+«_Périssent les nationalités, [p. CI] pourvu que l'Église triomphe,
+dût-elle régner sur des ruines_!» C'est pour signaler l'ingérence de ces
+intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire à
+_Faux-Semblant_:
+
+ Sur tous les royaumes s'étend
+ Notre lignage omnipotent....
+ A nous seuls doit prince bailler
+ A gouverner toute sa terre
+ Et lui, soit en paix, soit en guerre;
+ A nous se doit prince tenir,
+ Qui veut à grand honneur venir.
+
+Était-il athée l'homme qui s'écriait:
+
+ Nombreux si sont tels louveteaux
+ Parmi tes apôtres nouveaux,
+ Sainte Église, tu es perdue,
+ Si ta cité est combattue
+ Par les chevaliers de ton ban.
+ Ton pouvoir est bien chancelant
+ Si ceux-là cherchent à la prendre
+ A qui la donnas à défendre.
+ Contre eux comment la garantir?
+ Prise sera sans coup sentir
+ De mangonneau ni de pierrière,
+ Sans déployer au vent bannière.
+ Si tu ne veux la secourir,
+ Laisse les tels partout courir,
+ Laisse; mais si tu leur commandes,
+ Tôt faudra-t-il que tu te rendes
+ Leur tributaire, faisant paix
+ Qu'ils t'imposeront à grand faix,
+ Si pis encor ne font les traîtres,
+ Et de tout ne deviennent maîtres.
+ Bien ils te savent endormir,
+ Le jour courent les murs garnir,
+ La nuit creusent profondes mines.
+ Ailleurs enfonce les racines
+ Que tu-veux voir fructifier;
+ Tu ne dois pas là te fier.
+[p. CII]
+Hélas! que le Saint-Siège n'a-t-il écouté notre poète! que ne s'est-il
+appuyé sur les clergés nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne
+demandaient qu'à le soutenir et l'aimer, s'il n'eût songé qu'à donner la
+pâture à toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils
+mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophétie de
+point en point s'accomplit. Peu à peu le pouvoir de la papauté fut
+absorbé par ceux qu'elle avait chargés de le défendre; l'Église et toute
+la chrétienté devinrent la proie des Mendiants. On vit bientôt les
+papes, créatures de «_ces loups qui tout dévorent_,» comme les appelle
+Jehan de Meung, à la grande gloire de Dieu et au profit de ce clergé
+sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre,
+apporter sur le trône pontifical les appétits les plus ignobles et les
+passions les plus monstrueuses, jusqu'à ce qu'enfin l'Apôtre de Dieu ne
+rougît pas de descendre lui-même dans l'arène et de se vautrer dans le
+sang de ses brebis!
+
+Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises
+épouvantables, la France chrétienne, la France tout entière se levait
+contre ces forcenés. C'est de sang français qu'était souillée l'armure
+de Jules II!
+
+Mais la mesure était comble. La papauté depuis longtemps agonisait sous
+le joug des Mendiants, comme l'avait annoncé Jehan de Meung. Il ne
+restait plus qu'à partager les dépouilles, et, comme toujours, une
+querelle s'éleva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'Église. Il
+s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants,
+les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputèrent, et la
+Réforme éclata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre
+de paix et de charité, enivré de sang, repousser dédaigneusement les
+propositions du clergé français, qui devaient réunir à nouveau, sous un
+même pasteur, le troupeau dispersé, pousser la Furie italienne qui
+régnait sur la France au plus épouvantable forfait, applaudir des deux
+mains au massacre de la Saint-Barthélemy, et, au nom de Dieu, bénir les
+assassins!
+
+Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands
+maux!
+
+Hélas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnaîtrais plus la France!
+Le clergé national n'est plus, et cette chevalerie française, cette
+noblesse vaillante et généreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille
+patrie, cette noblesse que tu représentais si dignement et dont tu étais
+si fier est elle-même devenue la proie des Mendiants romains!
+
+Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans
+reproche osait lever la main sur l'étole pontificale, car pour elle la
+patrie passe après l'Église.
+
+Mais une nouvelle France s'est levée, aussi chrétienne, aussi vaillante,
+aussi généreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques années à peine
+après des désastres inouïs, fruits encore d'une guerre religieuse, plus
+forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sûr, tu ne la
+renierais pas!
+
+Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put
+échapper à la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi
+redoutables, et comment la sainte Inquisition, établie en France depuis
+quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le
+brûler comme hérétique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les
+dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'écrie:
+
+ En grogne, ma foi, qui voudra,
+ Et s'en courrouce à qui plaira;
+ Pour moi, je ne m'en tairai mie,
+ En dussé-je perdre la vie,
+ Ou contre droiture me voir,
+ Comme saint Paul, en cachot noir
+ Plonger, ou bien de ce royaume
+ A tort bannir comme Guillaume
+ De Saint-Amour.........
+
+C'est que Jehan de Meung n'était ni un professeur de Sorbonne, ni un
+bourgeois, ni un vilain. C'était un seigneur riche et puissant. Il
+pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois,
+jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus résolu
+des libertés gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de
+Boniface VIII le plus sanglant défi qu'aient jamais jeté les idées
+modernes à l'absolutisme romain.
+
+Philippe-le-Bel défendit jusqu'à sa mort, avec une incroyable énergie,
+les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de la France, contre les
+prétentions des papes qui, dans leur détresse, tournaient les yeux vers
+elle et lui tendaient les bras. La fille aînée de l'Église alors
+prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de
+leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Français que des
+ennemis politiques, ne cherchaient qu'à les exploiter et leur susciter
+des ennemis de toutes sortes.
+
+Telle est, en résumé, depuis mille ans, l'histoire des relations entre
+la France et la papauté. Et, chose [p. CV] étrange! après tant de
+luttes, c'est la royauté qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il
+n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat,
+ni déclaration de 1682, ni clergé national. Mais quand la royauté
+abdiqua devant la papauté, elle n'était déjà plus la France.
+
+On s'étonne donc moins, en y réfléchissant, que Jehan de Meung ait pu
+braver jusqu'à sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume
+mordante avait pourtant stigmatisé ce clergé vicieux d'une bien rude
+façon, dans cette satire audacieuse, où le poète orléanais dévoile à ses
+contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines
+omnipotents.
+
+Les deux chapitres dans lesquels _Faux-Semblant_, le moine hypocrite,
+qui s'est glissé furtivement dans le camp d'_Amour_ (car ses pareils
+s'insinuent partout), est obligé de se démasquer, sont bien certainement
+la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du poète s'y élèvent
+si haut, que jamais elles n'ont été dépassées.
+
+Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette
+époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète
+déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit
+pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore
+plus de cent ans après:
+
+«_Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos
+fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du_ Roman de
+la Rose, _et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le
+brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je
+savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour
+lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son
+livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en
+enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire_.»
+
+Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de
+le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute
+l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et
+passionnées des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur
+de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les
+ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les
+oeuvres d'Homère, le _Roman de la Rose_ était impérissable. Cet ouvrage,
+aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si
+populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur
+les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre
+leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de
+l'imiter servilement.
+
+Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des
+expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires
+aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est
+forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils
+articulent contre ce chef-d'oeuvre.
+
+Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles
+de Pise et de Constance, l'auteur de _De Auferibilitate Papae_, ne
+visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de
+_Faux-Semblant_, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses
+injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains
+n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme
+toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu
+_collets-montés_. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas
+le roman le lurent avec avidité.
+
+On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et
+de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre
+considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger
+le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «_Les
+transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître
+plutôt du caprice de l'auteur que de l'enchaînement des idées_.[2]» On
+l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même
+s'occuper de l'acteur qui les débitait.
+
+La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la
+littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car
+l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les
+abus de la société au XIIIe siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit
+ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer
+les débauchés par _Génius_, les femmes par le _Jaloux_, les égoïstes et
+les riches par _Ami_, les juges iniques et les rois par _Raison_, et
+quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles _Nature_
+elle-même.
+
+Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la
+continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman
+pourrait en effet passer pour inutile.
+
+[p. CVIII]
+Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien
+de _Bel-Accueil_ vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire
+un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût
+développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers
+inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique,
+qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un
+petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces
+audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les
+attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même
+charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et
+qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent
+leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui
+fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet
+d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un
+livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre
+Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung
+deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou
+d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron
+Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le
+lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de
+Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.
+
+Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la
+crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les
+femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière
+scène.
+
+Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman [p. CIX]
+de la Rose_: «_Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel,
+est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son
+époque en fut sans doute la cause_.» La preuve en est dans tous les
+fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les
+délices de nos chastes aïeules.
+
+Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en
+lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien
+certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer
+son oeuvre.
+
+Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se
+défendre par la bouche de _Raison_. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir
+honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «_Ce n'est pas le nom
+qui est honteux_, dit-elle, _mais la chose. Or, quoi de plus noble que
+les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour
+perpétuer l'espèce humaine_?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas
+trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas,
+et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son
+chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se
+tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en
+semblable circonstance.
+
+Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au
+moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable,
+d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas
+immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux
+chefs-d'oeuvre.
+
+Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX]
+c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une
+vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales.
+
+Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et
+l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le _dix-neuf mille deux
+cent quarante-sixième_ vers:
+
+ Bon fait prolixité foir!
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p. CXI]
+OPINIONS DES CRITIQUES.
+
+
+ * * * * *
+
+Nous terminerons cette étude en donnant et discutant l'opinion de
+quelques écrivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici
+résumer les attaques violentes ni les louanges outrées des contemporains
+que nous pouvons soupçonner de partialité, nous nous contenterons de
+citer l'opinion des savants qui n'ont étudié cette oeuvre qu'au point de
+vue purement littéraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe
+siècle, c'est-à-dire plus de trois cents ans après son apparition, que
+les savants commencèrent à étudier sérieusement le _Roman de la Rose_.
+Cette oeuvre, en effet, eut à cette époque, à la cour de Louis XII et de
+François Ier, un regain de célébrité. C'est ce qui engagea Clément Marot
+à en publier une nouvelle édition. «_Sous prétexte de rajeunir ce roman
+pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des
+changements considérables; il substitua quantité de mots nouveaux à ceux
+tombés m désuétude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta même
+quelques-uns, en un mot se fit un_ Roman de la Rose _à lui_.»
+
+Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entière en six
+pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer
+au lecteur de la manière dont il faut «soulever l'écorce pour arriver
+jusqu'à la moelle de l'arbre.» Il dit que la _Rose_ signifie «l'état de
+sapience, ou l'état de grâce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou
+bien encore le souverain bien infini et la gloire d'éternelle
+béatitude.» Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur
+cette glose étrange que bien certainement il n'a jamais prise au
+sérieux. Mais elle s'explique assez aisément par cette circonstance, que
+Marot refondit le _Roman de la Rose_ dans les prisons de Chartres où il
+était enfermé comme hérétique. Pour sortir de prison, ou remercier le
+roi de l'en avoir tiré, il crut devoir faire imprimer cette petite
+préface en tête de son édition. Cette singulière idée n'est pas de lui,
+du reste. Tout l'honneur en revient à Jehan Molinet, chanoine de
+Valenciennes, qui avait publié, en 1503, une translation de vers en
+prose, et une moralisation du _Roman de la Rose_. Nous passerons sous
+silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pâris, le seul
+moyen de lui rendre justice. Quant à l'opinion de Marot sur les auteurs,
+tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte
+au général Preudhomme où il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius
+français.
+
+Baillet le regardait comme le meilleur poète du XIIIe siècle. Il nous
+apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis, qu'il mourut environ
+l'an 1260, et que, déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il
+aimait éperdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut
+imiter Ovide et étendre ses pernicieuses maximes, sous prétexte d'y
+mêler un peu de philosophie morale.
+
+Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact
+dans ses renseignements historiques que juste dans son appréciation
+philosophique, car il est impossible, en y mettant même une extrême
+complaisance, de découvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre
+«_pernicieuse maxime_.»
+
+Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman de la Rose_,
+convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec
+esprit:
+
+«_Lorris_, dit-il, _était un auteur galant qui a plus approché du tour
+aisé et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet
+auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que
+Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui
+par l'érudition_.»
+
+Baïf était grand admirateur aussi du _Roman de la Rose_, et le choisit
+pour sujet d'un sonnet qu'il adressa à Charles IX.
+
+Ronsard en faisait, de son côté, tant de cas, qu'il le lisait
+constamment et y puisait ses inspirations poétiques.
+
+Le Père Bouhours (_Entretiens d'Ariste et d'Eugène_) n'hésite pas à
+donner à Jehan de Meung le nom _de père et d'inventeur de l'éloquence
+française_. Et de fait, c'est le premier livre français qui ait jamais
+joui d'une grande réputation.
+
+Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses
+_Recherches sur la France_:
+
+«_Nous eûmes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de
+Meung, lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante,
+poète italien; et moi je les opposerais volontiers à tous les poètes
+d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son
+livre; mais en ce peu qu'il nous a baillé, il est, si j'ose le dire,
+inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis_ [p. CXIV]
+_du temps, et je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous
+d'en faire de plus à propos_[3].»
+
+Si grand admirateur que nous soyons du _Roman de la Rose_, nous ne
+saurions admettre qu'on opposât nos deux poètes, ni à l'auteur de la
+_Divine Comédie_, ni à Pétrarque.
+
+ * * * * *
+
+Les anciens comparaient Homère à un grand fleuve où tous les poètes de
+la Grèce venaient tremper leurs lèvres pour y puiser leurs inspirations.
+Tel fut pendant plusieurs siècles le rôle du _Roman de la Rose_, et de
+nos jours encore nos poètes pourraient à plus d'un titre le prendre pour
+modèle.
+
+Jusqu'à Ronsard, en effet, nous n'avons guère eu d'autres poètes
+véritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe siècle, on retrouve
+la trace du fameux _Roman_ dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns
+sont demeurés célèbres.
+
+Ainsi, quand on lit attentivement la _Servitude volontaire_ de La
+Boëtie, on est étonné de la similitude de pensées et de la communion
+d'idées qui existe entre les deux écrivains, et l'on se prend malgré soi
+à rechercher dans le _Roman de la Rose_ ce qu'on lit dans le _Contr'
+Un_. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mêmes expressions, on y
+reconnaît la même inspiration et la même vigueur.
+
+Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une
+grande célébrité, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses
+éditions qui se sont conservées jusqu'à nous, et la faveur méritée dont
+il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitulé: _Les XV joies du
+mariage_. Or, l'auteur en a trouvé le plan dans le _Roman de la Rose_.
+Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les deux auteurs.
+
+Nous trouvons dans Jehan de Meung:
+
+ C'est li fox poisson qui s'en passe
+ Parmi la gorge de la nasse
+ Qui, quant il s'en vuet retorner,
+ Maugrè sies l'estuet séjorner
+ A tous jors en prison léans,
+ Car du retorner est néans.
+ Li autres qui dehors demorent,
+ Quant il le voient si, acorent
+ Et cuident que cil s'esbanoie
+ A grant déduit et à grant joie,
+ Quant là le voient tornoier
+ Et par semblant esbanoier.
+ Et por ice méismement
+ Qu'il voient bien apertement,
+ Qu'il a léans assés viande
+ Tele cum chascun d'eus demande,
+ Moult volentiers i enterroient.
+ Si vont entor, et tant tornoient,
+ Tant i hurtent, tant i aguetent,
+ Que truevent le trou et s'i getent.
+ Mès quant il sunt léans venu,
+ Pris à tous jors et retenu,
+ Puis ne se puéent-il tenir
+ Que hors ne voillent revenir:
+ Là les convient à grant duel vivre
+ Tant que la mort les en délivre.
+
+Voici maintenant ce qu'écrit l'auteur des _XV joies_ dans son prologue:
+
+«_Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI]
+ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et
+vient où il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse
+borgne, où il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui
+estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les
+voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant à l'environ de la
+dicte nasse qu'il trouve l'entrée, et il entre dedens, cuidant estre en
+délices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il
+y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse,
+où il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx
+qui sont en mariage, car ils voient les autres mariés dedens la nasse,
+qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils
+trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent
+retourner, mais est force qu'ilz demeurent là.... Et pour ce en ycelles
+joies demourront tous jours et finiront misérablement leurs jours._»
+
+Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on
+pourrait croire que c'était une sorte de proverbe et que les auteurs ont
+puisé cette idée à la même source. Notre opinion est que l'auteur des
+_XV joies_ l'a puisée directement dans le _Roman de la Rose_, et, en
+effet, voici une phrase qui nous donne singulièrement à penser:
+
+«_Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force
+qu'ils demeurent là. Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien
+ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le
+docteur luy respont en ceste manière: «Ami_, dit-il, _n'avés-vous peu
+trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse
+ryvière, pour vous mectre dedens la teste la première_?»
+
+Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribué à Valère ce qui [p. CXVII]
+appartient à Juvénal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins
+une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous séduit
+fortement. L'auteur des _XV joies_ était un des courtisans les plus
+assidus de la cour du Dauphin, à Geneppe en Brabant. Le _Roman de la
+Rose_ était alors au plus beau temps de sa gloire; il devait évidemment
+faire les délices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et
+libertins, à qui nous devons les _Cent Nouvelles nouvelles_. Or,
+l'auteur, qui tirait son sujet du _Roman_, se rappelle soudain certain
+trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids à
+sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage:
+
+ Valerius qui se doloit
+ De ce que Rufin se voloit
+ Marier, qui ses compaîns iere,
+ Si li dist par parole fiere:
+ Diez tous-poissans, dist-il, amis,
+ Gart que tu ne soies jà mis
+ Es las de fames tant poissant,
+ Toutes choses par art froissant.
+ Juvenaus meismes escrie
+ A Postumus qui se marie:
+ Postumus, vués-tu famé prendre?
+ Ne pués-tu pas trover à vendre
+ Ou hars, ou cordes, ou chevestres,
+ Ou saillir hors par les fenestres
+ Dont l'en puet hault et loing véoir,
+ Ou lessier toi d'un pont chéoir?
+
+En cherchant le nom de l'écrivain que citait Jehan de Meung, l'auteur
+des _XV joies_, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est
+remonté un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait
+à Valère. C'est d'autant plus compréhensible que, dans les manuscrits,
+où l'on mettait des majuscules le plus souvent en tête des alinéas,
+_Valerius_ devait frapper les regards beaucoup plus que _iuvenaus_.
+
+Nous ne pouvons non plus passer sous silence Théodore-Agrippa d'Aubigné,
+l'auteur des _Tragiques_. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en
+parallèle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramassé
+le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands.
+C'est la même énergie, la même fougue, la même audace, la même horreur
+de l'injustice. Quoique l'on découvre dans les _Tragiques_ plus d'une
+expression et plus d'une phrase même qu'on pourrait retrouver dans le
+_Roman de la Rose_, nous avons la certitude que d'Aubigné ne connaissait
+pas à fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manière
+dont cet auteur s'exprime sur le _Roman de la Rose_. En effet, dans sa
+onzième lettre de _Poincts de science_, page 457, tome I de l'édition de
+Lemerre, on lit:
+
+«_Monsieur, vous désirez de moy deux choses: un rolle des poètes de mon
+temps, et mon jugement de leurs mérites. Je feray le premier
+curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et
+sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrière tout
+ce qui a escript en France auparavant le Roy François, à cause de leur
+barbare grosserie; encore qu'ils ayent esté estimez pour la raritè plus
+que les plus excellents de ce siècle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur
+un bahu à la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne
+estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a proféré
+tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants
+qui faisoyent profession de tirer de_ [p. CXIX] _belles et doctes
+inventions du_ Rouman de la Rose _et de livres pareils. Je me mis à leur
+exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay à la fin que
+c'estoit_ «aurum legere ex stercore Ennii,» _au prix des escrits des
+derniers siècles_.»
+
+D'Aubigné, pour écrire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu
+le _Roman de la Rose_, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui,
+d'ordinaire critique si sérieux et si fin, n'eût pas porté contre cette
+oeuvre un jugement si sévère. Nous ne nous faisons pas ici le défenseur
+d'Alain Chartier ni des autres poètes des XIVe et XVe siècles. Mais la
+violence même de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement
+Guillaume de Lorris, l'Ennius français, nous prouve que, dans ses
+_Recherches philologiques_, d'Aubigné n'a pas eu le courage de remonter
+jusqu'au _Roman de la Rose_ et d'en faire une étude approfondie. Car il
+lui aurait suffi de remuer légèrement la couche du _fumier d'Ennius_
+pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour
+lesquelles il ne se fût pas montré si dédaigneux, car il aurait- pu
+facilement en faire son profit.
+
+Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour
+leur barbare _grosserie_. C'est le même terme qu'employa Boileau pour
+qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu'il
+sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort
+de se montrer si dure pour les vieux, car «_le temps, qui tout vieillit,
+aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera_,» et
+c'était naguère presque le sort de d'Aubigné. Boileau, grâce à la bonne
+fortune qu'il eut de naître après l'Académie, résistera plus longtemps;
+mais, suivant la règle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX]
+rien d'éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces _siècles
+grossiers_, qu'il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et
+qui ne daignait même pas se souvenir de d'Aubigné.
+
+Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans
+l'auteur de _l'Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin_ ni la
+grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d'indépendance et
+de justice des auteurs du _Roman de la Rose_ et des _Tragiques_,
+peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que
+les Perrault et les Ronsard qu'il méprisait tant.
+
+Si Boileau, si d'Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu
+qu'_il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent
+exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue_, et ils
+se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux.
+
+Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d'Aubigné; ou s'il le
+connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait
+détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et
+noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front.
+
+Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux
+vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile
+ne pouvait comprendre ce que c'était qu'un homme. La forme chez lui
+domina toujours le fond, et sur la table d'airain de l'humanité nos fils
+chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les
+oeuvres de d'Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en
+plus profond et peut-être éternel. C'est qu'aujourd'hui le niveau des
+esprits s'élève, le [p. CXXI] fond a dominé la forme, le vilain règne
+et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd'hui, ce flagorneur
+éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le _Roi-Soleil_
+devant qui courber l'échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne
+crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop
+fiers pour s'abaisser devant ce chef d'une cour avilie et corrompue, en
+attendant qu'il leur jetât un os à ronger:
+
+ Travaillez pour la gloire, et non pas pour l'argent!
+
+La gloire, valet, tu ne l'as jamais connue!
+
+Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d'Aubigné:
+
+ Prends ton vol, mon petit livre,
+ Mon fils qui fera revivre
+ En tes vers et en tes jeuz,
+ En tes amours, tes feintises,
+ Tes tourments, tes mignardises,
+ Ton père comme je veux.
+
+ Je ne mets pour ta deffense
+ La vaine et brave aparence,
+ Ni le secours mandié
+ Du nom d'un Prince propice,
+ Qui monstre en ton frontispice
+ A qui tu es dédié.
+
+ Livre, celui qui te donne
+ N'est esclave de personne;
+ Tu seras donc libre ainsi
+ Et dédié de ton père
+ A ceux à qui tu veux plaire
+ Et qui te plairont aussi.
+
+ * * * * *
+
+Il ne nous reste plus à parler que des critiques contemporains qui se [p. CXXII]
+sont occupés du _Roman de la Rose_. Plusieurs ont cité cet ouvrage dans
+un cours ou dans une histoire de la littérature française. Leur cadre
+était beaucoup trop vaste pour pouvoir juger l'oeuvre à fond. Ils l'ont
+donc fait uniquement au point de vue de la langue, et comme on ne
+saurait exiger que ceux qui entreprennent une si lourde tâche
+connaissent complètement tous les écrivains qu'il leur faut citer, on
+s'étonnera moins si nous affirmons que pas un d'eux n'avait lu le _Roman
+de la Rose_, ce qui s'appelle lu; témoin M. Nisard déclarant que l'Amant
+n'était pas riche, puisqu'on le voit au début du Roman «raccommoder ses
+manches.» Nous ne nous donnerons donc pas la peine de critiquer leur
+opinion. Mais à côté de ceux-là se trouvent des érudits qui parlent de
+cette oeuvre, comme ils parlent de la pluie et du beau temps, «_sans y
+être obligés_,» pour montrer qu'ils sont érudits, et d'autres qui ont,
+pour l'amour de l'art, fait une étude spéciale de ce chef-d'oeuvre.
+Parmi les premiers, nous n'en citerons qu'un, M. Crapelet; parmi les
+derniers, MM. Huot (d'Orléans), Ampère (de l'Académie), et enfin le
+savant M. Pâris.
+
+ * * * * *
+
+La dernière édition du _Roman de la Rose_ fut donnée par M. Francisque
+Michel. Cette édition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la
+reproduction servile de celle de Méon (en plus quelques fautes), il est
+regrettable que M. Francisque Michel se soit contenté de publier en tête
+de l'ouvrage l'Avertissement de Méon et la Préface de Lenglet du
+Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet écrivain qui, plus que tout autre,
+était à même de juger une oeuvre à laquelle il eût dû se consacrer tout
+entier, a-t-il, suivant l'exemple de Méon, reculé devant ce travail?
+C'est que tous deux ont pensé qu'il ne suffisait pas de collationner un
+texte pour comprendre une oeuvre aussi considérable, aussi profonde, et
+qu'il fallait l'étudier à fond, sans s'arrêter à une première
+impression.
+
+Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de
+l'entreprendre, car il nous a privés ainsi d'une étude fort
+intéressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce
+savant et ses travaux antérieurs. Nous ajouterons cependant que nous
+regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de
+cet importance, de donner au moins son opinion, ne fût-ce que pour
+prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au
+surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention
+de faire une édition nouvelle; car il s'est contenté, comme nous, de
+reproduire servilement celle de Méon, quoiqu'il annonce dans sa Préface
+avoir «_revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir établi
+d'une manière plus conforme aux règles de notre ancienne langue_.» La
+seule différence que nous ayons constatée entre ces deux éditions,
+c'est, à la charge de la dernière parue, un défaut commun à la plupart
+des réimpressions à bon marché, c'est-à-dire l'altération de l'original.
+Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et à mesure qu'elles
+se présenteront, notamment au dernier chapitre, où toute une page de
+Méon a été passée, par inadvertance sans doute.
+
+A première vue, on pourrait croire l'édition de M. Francisque Michel
+plus complète que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tête de chaque
+page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout
+simplement le résultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant
+mis le nombre 4008 au lieu de 3408 à la page 112 du premier volume.
+
+Nous rendons toutefois hommage à l'heureuse disposition du texte, qui en
+facilite beaucoup la lecture à ceux qui possèdent déjà quelques notions
+de la langue romane.
+
+Après lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En
+1834, dans sa préface du _Partonopoeus de Blois_, il s'exprime ainsi au
+sujet du _Roman de la Rose_:
+
+«_Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les défauts du
+poème qu'il habilla à sa mode, le désordre du plan et de la conduite,
+l'absurdité du merveilleux, les froides allégories de Bel-Accueil, fils
+de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame
+Nature, du prêtre Génius, etc., qui ont inspiré les fictions non moins
+ternes et affectées du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination,
+d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de
+Complaisance, d'Orgueil, de Médisance, dans le_ Roman de Clélie.»
+
+Nous répondrons peu de chose à M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son
+_beau langage_ n'ont rien à faire ici, que le merveilleux n'y saurait
+être absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le
+poème, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de
+philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu'à la cueillette
+de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel même, au dire de
+bien des lecteurs, qui trouvent l'allégorie beaucoup trop transparente.
+Enfin, l'auteur de _Clélie_, pas plus que ses contemporains, ne
+connaissait guère [p. CXXV] le _Roman de la Rose_, et c'est faire
+assurément trop d'honneur à nos deux Orléanais que de les gratifier
+d'une si belle inspiration.
+
+Nous nous contenterons de dire à M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM.
+Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains
+passages du _Partonopoeus_; c'est que, _pour juger une oeuvre de cette
+taille, il faut la lire, c'est-à-dire l'étudier à fond et sans
+précipitation_; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le
+sage conseil de son collaborateur.
+
+Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus
+sérieux, des études complètes du poème tout entier. Comme nous ne
+saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard,
+mais trois types caractéristiques. Ce sont: la première, de M. Huot,
+c'est-à-dire d'un «_amateur_» qui n'était rien moins que savant; la
+seconde, d'un érudit et d'un écrivain de valeur, puisqu'il était
+académicien, M. Ampère; la troisième, d'un vrai savant, celui-là, M.P.
+Pâris.
+
+Le lecteur pourra juger combien il est dangereux, par ces trois
+exemples, de prendre tout ce qu'on lit pour «_parole d'Évangile_.»
+
+La première est absolument nulle; la seconde est une critique sévère et
+injuste, la dernière une apologie.
+
+Nous serons d'autant plus à notre aise pour les discuter, que notre
+travail était entièrement terminé lorsque les deux dernières nous sont
+tombées entre les mains.
+
+Nous commencerons par celle de M. Huot. Nous ne lui ferons aucun
+reproche, car en étudiant cette oeuvre, lui Orléanais, il a fait preuve
+de patriotisme [p. CXXVI] et de bonne volonté; bien peu, du reste, de
+ses compatriotes possèdent l'amour de nos vieux poètes à un si haut
+degré, car je n'ai jamais encore rencontré un seul Orléanais qui eût
+seulement lu le _Roman de la Rose_, même parmi ceux qui se piquent de
+connaître notre langue. Mais M. Huot eût bien dû relire une fois de plus
+l'oeuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, au lieu de ce
+pauvre Molinet, qui, ma foi, semble l'intéresser autant que ceux-ci,
+sans doute parce qu'il était plus facile à lire. Et alors, il se fût
+peut-être aperçu que, dans les descriptions de Guillaume, il y a plus
+que _quelques vers seulement qui offrent un certain mérite de facture et
+de pensée_; que le trouvère de Lorris n'est pas _d'une transparence
+extrêmement gênante pour celui qui l'analyse et qui tient à être entendu
+ou lu par tout le monde_, et enfin qu'il faut voir dans l'Amant de Jehan
+de Meung autre chose qu'un débauché à qui _tous les moyens sont bons
+pour arriver à son but, qui ne recule pas même devant un assassinat_!
+
+Ce pauvre M. Huot avait pris trop au pied de la lettre le meurtre de
+Malebouche, et il est navré d'une morale aussi épouvantable. Peu s'en
+faut qu'il ne termine son étude par ce cri du coeur: «Et voilà jusqu'où
+peuvent nous pousser les passions charnelles!»
+
+Mais nous voici face à face avec un critique autrement sérieux que MM.
+Crapelet et Huot, en ce sens qu'il affirme avoir fait du _Roman de la
+Rose_ une étude minutieuse, et que son nom peut faire autorité en
+matière littéraire. Nous parlons de M.J.-J. Ampère, professeur au
+Collège de France et membre de l'Académie française et de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres.
+
+Le travail de M. Ampère parut dans la _Revue des Deux-Mondes_, [p. CXXVII] le 15
+août 1843. Il est long, ou du moins semble tel au premier coup d'oeil,
+car il ne contient pas moins de 40 pages grand in-8° de 40 lignes. Mais,
+après mûr examen, si nous en défalquons l'analyse, il se réduit à six
+pages.
+
+Faisons d'abord en passant une réflexion: c'est que, de tous ceux qui
+ont attaqué cette oeuvre, deux seulement en firent une étude sérieuse,
+et cherchèrent à appuyer leurs assertions sur l'examen critique de
+l'ouvrage, savoir: le chancelier Gerson vers 1400, et M. Ampère en 1843.
+
+Gerson ne trouva d'autre argument qu'une parodie burlesque, et M. Ampère
+fit l'étude que nous allons examiner.
+
+Elle se termine par la conclusion suivante:
+
+«_L'oeuvre de Jehan de Meung doit être considérée comme une audacieuse
+tentative d'un libertin du XIIIe siècle, qui, à l'aide de quelques
+précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les
+abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'esprit même du
+spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité,
+païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un
+devancier puissant des érudits païens et matérialistes du XVIe siècle.
+Il y a en lui le germe de Rabelais, et même à quelques égards de
+d'Holbach et de Lamettrie_.»
+
+Ainsi, voilà tout ce que vit M. Ampère dans cette oeuvre colossale.
+Beaucoup de libertinage et d'impiété. Il reconnaît pourtant à Jehan de
+Meung un peu d'érudition et, çà et là, quelque grandeur. Il a même
+trouvé par hasard deux vers qu'il qualifie de «_tout simplement
+sublimes_.» C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampère partage l'avis de
+Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on eût bien fait de brûler, car
+il ajoute:
+
+«_Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui eût
+décidé un homme de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre
+le_ Roman de la Rose, _et qui eût attiré sur lui les vertueuses
+invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les âmes chrétiennes et
+morales du XVe siècle_ (elles ne l'étaient sans doute pas aux XIIIe et
+XIVe) _durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un
+livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient
+que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion
+et d'épicuréisme_.»
+
+M. Ampère, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un païen et qu'un
+libertin, vous êtes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours
+juger la valeur des arguments sur l'_importance_ de celui qui les
+produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vôtres.
+
+Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni
+moins que tous les écrivains de son temps, témoins «_les nombreux
+monuments de notre vieille littérature_, dites-vous, _dont plusieurs
+sont à beaucoup d'égards fort supérieurs au_ Roman de la Rose, _quoique
+aucun n'ait encore conquis l'espèce de notoriété attachée depuis des
+siècles à cet ouvrage_.» Nous citons textuellement M. Ampère au
+commencement de son étude. Il est vrai qu'il dira à la fin:
+
+«_On a souvent cité le_ Roman de la Rose _comme le début de la poésie
+française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu
+de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la
+fleur et la fin_.»
+
+La fleur! Est-ce une rétractation, ou simplement un jeu de mots, un
+trait d'esprit malin?
+
+Le lecteur remarquera de suite une opinion préconçue, un parti pris [p. CXXIX]
+évident de dénigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui
+naissent forcément d'un travail fait avec trop de précipitation.
+
+Certes, la liberté de critique est à nos yeux la moins discutable pour
+un savant; mais il est une qualité indispensable: c'est l'impartialité,
+et M. Ampère eût dû qualifier l'étonnant renom du _Roman de la Rose_
+autrement que par cette expression dédaigneuse: «_espèce de
+notoriété_.»
+
+Du reste, M. Ampère, malgré son _importance_, ne nous semble pas heureux
+dans le choix de ses expressions, pour un académicien. Il ne plane pas
+si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se
+faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un «_païen d'imagination_,» qu'un
+«_épicurien par nature_?» De grands mots en mauvais français ne sont pas
+des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne
+serait-il pas un peu chrétien aussi, rien que par habitude ou par oubli,
+puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M.
+Ampère daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au
+moins rationnel.
+
+Il semble oublier que Gerson n'attaqua le _Roman de la Rose_ que cent
+vingt ans après son apparition. L'_espèce de notoriété_, paraît-il, dont
+jouissait cet ouvrage alors, était encore assez considérable pour que le
+chancelier de l'Université ne dédaignât pas de le combattre avec
+acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'_importance_ des défenseurs
+de cette oeuvre remarquable contre le haut clergé, dont les attaques
+incessantes n'avaient réussi, durant un siècle, qu'à rendre l'oeuvre
+plus populaire. Il aurait dû, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire
+et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrétaire du roi Charles
+VI, en réponse à Gerson:
+
+«_Plus je pénètre dans les importants mystères et dans la mystérieuse
+importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable
+célébrité, que nous devons à la plume de Jehan de Meung, plus j'étudie
+avec une curiosité toujours nouvelle le talent de l'industrieux
+écrivain, plus je l'admire avec transport et avec feu_.»
+
+Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait dû citer aussi ses
+adversaires: Gontier Col, général conseiller du roi; maître Jehan
+Johannes, prévôt de Lille, et maître Pierre Col, secrétaire du roi. Leur
+_importance_ n'est certes pas à dédaigner. Et, somme toute, maître
+Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si
+sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver
+un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue
+de Charles V, qui dut peut-être au génie de Jehan de Meung le mépris et
+la misère profonde qui le poursuivirent jusqu'à sa mort?
+
+Mais suivons M. Ampère dans son étude, et nous verrons que ce critique
+ne se départ pas un seul instant de ce même esprit de partialité. Il
+nous promet bien de s'arrêter sur tous les passages les plus saillants;
+mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint
+de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve
+favorables à son système.
+
+Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une
+singulière illusion sur son petit travail. «_Donner une analyse
+détaillée du Roman de la Rose_, dit-il, _c'est le publier pour ainsi
+dire_.» Hélas! ne connaîtront guère cette oeuvre ceux qui se
+contenteront [p. CXXXI] de l'étudier dans l'analyse de M. Ampère, qu'il
+termine ainsi: «_Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montré le
+premier toute la portée de cette oeuvre célèbre_!» Il connaissait
+pourtant l'édition de Méon; mais il ne semble pas avoir lu l'étude de
+Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'eût pas
+écrit cette phrase-là.
+
+Son analyse commence ainsi:
+
+«_ Les deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux
+poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du
+second_.»
+
+M. Ampère eût bien dû d'abord expliquer cette assertion que nous
+regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais
+être la parodie d'un second.
+
+Il nous promet ensuite de ne s'arrêter que sur des passages qui lui
+plairont par la grâce de l'expression ou qui l'intéresseront par la
+hardiesse de la pensée ou l'audace de la satire.
+
+Donc, il arrête tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui
+faire, dit-il, une observation essentielle. «_Si le poème était composé
+au point de vue de la morale chrétienne, l'Avarice et l'Envie se
+trouveraient en compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés
+mortels, l'auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités
+qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Félonie de
+Loyauté, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Tempérance, Avarice de
+Largesse, Envie de Générosité; et enfin Vieillesse, qui n'est point un
+vice, est mise là comme étant le contraire de Jeunesse, qui, dans le
+langage systématique des troubadours, exprimait, non seulement un des
+âges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux
+sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis, à côté des images
+principales, le_ [p. CXXXII] _poète en a placé deux autres, Papelardie
+et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris
+n'a pu se défendre de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce
+genre de raillerie était naturel au moyen âge_.»
+
+Comme dit M. Ampère, son observation est _essentielle_. Nous nous
+appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, dès le début, M.
+Ampère faisait fausse route, et que, pour arriver à sa conclusion
+arrêtée d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses à sa façon
+et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas.
+
+Sur le reste nous glisserons rapidement.
+
+D'abord, pourquoi détacher deux images des autres et les déclarer
+accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernière
+surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entière? En effet,
+si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons
+le papelard Faux-Semblant remplir à lui seul le quart du roman de Jehan
+de Meung. Pauvreté n'est pas un vice non plus, et M. Ampère eût dû
+chercher à l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous
+demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'opposé de Tempérance. Rien
+pourtant, dans le tableau tracé par l'auteur, ne dénote l'intempérance.
+Mais M. Ampère a une idée fixe et absolue; il n'en démordra pas et,
+coûte que coûte, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez
+où il se trouve entraîné: «_Si le poème_, dit-il, _était composé au
+point de vue de la morale chrétienne_, [p. CXXXIII] _l'auteur aurait
+représenté les sept péchés capitaux_;» et la conclusion de son étude se
+résume ainsi: donc, c'est un poème de chevalerie composé _contre_ la
+morale chrétienne.
+
+L'argument est irrésistible.
+
+Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant
+d'observations savantes qui ne manquent pas d'intérêt. Mais il a sa
+marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le poème
+de Guillaume doit être absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il
+y tient, comme il tiendra tout à l'heure à ne voir qu'un traité de
+libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle à chaque
+instant de Mlle de Scudéry, et du Cid, et des Allemands, et de mille
+autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et
+s'il déplore la manie des anciens poètes de _toujours mettre l'amour en
+allégorie_, nous déplorons celle des savants de vouloir à toute force
+étaler leur érudition partout. C'est, du reste, un reproche qui
+s'adresse encore plus à Jehan de Meung, car c'est le défaut capital de
+son oeuvre et, par cela même, nous voudrions voir M. Ampère plus
+indulgent pour lui.
+
+Comme tous les gens à système, M. Ampère ne veut pas reconnaître ses
+erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux
+yeux de Guillaume, que l'opposé de Jeunesse qui, _dans le langage des
+troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux
+sentiments et aux vertus chevaleresques_, il se garde bien de nous
+parler du démenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin,
+lorsqu'il dépeint Jeunesse comme l'épanouissement du corps joint à
+l'innocence et à l'inexpérience du coeur.
+
+[p. CXXXIV]
+Nous arrivons maintenant à l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampère
+prévient le lecteur qu'il ne faut considérer son oeuvre que comme _un
+amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre à
+y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la
+prétention au savoir_. Voilà un trait qui dénote un ennemi systématique,
+car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi,
+au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallèle rapide, mais
+très-exact, entre les deux auteurs.
+
+Nous n'y relèverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un
+moine, au mépris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'étaler un
+peu d'érudition, et comparer les deux auteurs à _l'aimable Jehan de
+Saintré et au robuste et gaillard Damp abbé dans la Dame des belles
+cousines_. Il reproche à Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son
+devancier, le fil du récit, de s'en écarter sans cesse. «_Bien souvent
+il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des
+allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires. Bon
+fait prolixité fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus
+mal son précepte; mais parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons
+des passages beaucoup plus curieux, et même des morceaux de poésie
+beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux
+Guillaume_.»
+
+Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion à ce sujet, et que sur
+plusieurs points nous partageons celle de M. Ampère.
+
+Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers,
+pour arriver à Faux-Semblant dont il analyse le discours à fond et d'une
+façon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV]
+_genre de raillerie naturelle au moyen âge_. Il résume cette analyse
+ainsi: «_Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il
+eût pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaça au XVIe siècle_.»
+Diable, M. Ampère, cette petite pointe contre la Compagnie de Jésus vous
+serait-elle échappée? De votre part le trait est cruel!
+
+L'analyste reprend son travail, expose brièvement l'action, et s'arrête,
+avec Jehan de Meung, au serment des barons. Voyons ce qu'il pense de
+dame Nature.
+
+Cette digression de 5,000 vers semble à M. Ampère tout simplement un
+poème scientifique et philosophique introduit dans le corps de la
+narration allégorique. Il nous parle en passant du _Bagavatgita_ et du
+_Mahabarata_ indiens. Heureusement la digression n'est que de cinq
+lignes; mais elle a l'avantage d'être complètement inutile, tandis que,
+nous l'avons démontré, chez Jehan de Meung, cette digression et celles
+qui vont suivre sont le fond même de l'ouvrage, le roman de Bel-Accueil
+n'étant que l'accessoire.
+
+M. Ampère reconnaît, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une éloquence et
+une grandeur qui étonnent. «_L'expression large et simple_, dit-il,
+_rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan
+de Meung et, en général, les poètes français du moyen âge s'élèvent
+jusque-là._» Il continue à s'extasier sur le mérite et la profondeur du
+poète comme philosophe et comme _savant_.
+
+Tiens! mais qu'est donc devenu ce dédain de tout à l'heure sur la
+_prétention au savoir de ce libertin grivois_?
+
+Il poursuit: «_C'est par un singulier tour que nous_ [p. CXXXVI]
+_rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point
+de vue tout physique_.»
+
+Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention
+de faire autre chose qu'un traité de l'amour naturel, c'est-à-dire
+physique, et M. Ampère s'en aperçoit un peu tard.
+
+Il traite le discours de Génius d'étrange:
+
+«_Le fond_, dit-il, _en est très-profane; mais le
+sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu d'exhortations pleines
+d'une verve plus qu'érotique, vient bizarrement se placer une invitation
+pressante à mériter le ciel et éviter l'enfer. Mais, chose incroyable,
+cet excès de mysticisme ne fait pas perdre à Génius le but de son
+sermon; car_, dit-il, _pour mériter ce paradis_,
+
+ Pensez de Nature honorer,
+ Servez-la par bien laborer (travailler).
+
+«_A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa
+bouche ne l'est guère, il joint quelques préceptes d'humaine vertu,
+comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux;
+mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il
+n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui
+suivront ses enseignements dont on a vu quel était l'objet_.»
+
+Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre
+de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de
+Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et
+juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que
+vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur
+vous! Allez donc, et multipliez.»
+
+Ce _libertin_ ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII]
+génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême
+jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir
+d'un plaisir bestial.
+
+En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme
+les vertus _exclusivement chrétiennes_ (ou plutôt exclusivement
+catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la
+mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si
+peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.
+
+«_Des termes consacrés par l'Église_, dit M. Ampère, _sont appliqués à
+des actions et des sentiments que l'Église réprouve_.» Dans notre langue
+tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion
+chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des
+actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les
+réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung
+n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles.
+
+Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité
+«_très-équivoque_» de Jehan de Meung et la portée du _Roman de la Rose_.
+
+ * * * * *
+
+Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris.
+
+Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et
+les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront
+heureusement le nôtre.
+
+Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII]
+précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son
+auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M.
+Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté
+des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à
+celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En
+effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le
+voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le _Roman de la Rose_
+doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la
+partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.
+
+M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait
+entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M.
+Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les
+plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette
+interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous
+est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont
+nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près
+absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ
+étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de
+détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre
+de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de
+renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour
+l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris:
+
+«_Guillaume avait l'intention de donner explication des allégories qu'il
+avait employées; mais il n'a pas rempli_ [p. CXXXIX] _sa promesse, et
+nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un
+double rôle, dont peut-être il aurait mieux justifié l'emploi s'il avait
+mis la dernière main à son ouvrage. Le style en est précis, clair,
+élégant. Le poète sait éviter une stérile abondance; il ne se noie pas
+dans les développements; ses personnages parlent bien et comme ils
+doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de
+mots, les tournures recherchées, les pensées subtiles. Enfin, sa parole
+est constamment chaste; et bien différent en cela de Jehan de Meun, il
+n'a pas fait un seul vers dont l'impiété, le libertinage ou la malice
+puisse, à tort ou à raison, s'armer ou se prévaloir. L'auteur de ce
+poème mérite donc, malgré tous les inconvénients du genre allégorique,
+un rang parmi les meilleurs versificateurs français du moyen âge,
+peut-être même parmi les poètes dont notre littérature a droit de se
+glorifier_.
+
+«_On devine aisément, dès les premiers vers, que Jean de Meun a vu,
+surtout dans la continuation du_ Roman de la Rose, _une occasion de
+donner carrière à son érudition, à ses opinions philosophiques et au
+libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter
+l'histoire d'un véritable amoureux; Jean de Meun s'est proposé de parler
+de tout, à l'exception du véritable amour. Il a fait un ouvrage de
+marqueterie, une sorte d'échiquier dans lequel il a placé avec plus ou
+moins de symétrie ou d'à propos les principaux incidents de la vie et
+l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan
+régulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout
+comme Montaigne, avec une égale indépendance de pensées, quelquefois la
+même force d'expression et toujours le même désordre. Mais l'auteur des_
+Essais, _dès le début, nous avertit du moins de la liberté de ses
+allures, tandis que Jean de_ [p. CXL] _Meun, qui, reprenant un poème
+sagement conduit jusque-là, s'était engagé à régler sa conduite sur
+celle de son ingénieux devancier, mérite certainement le reproche
+d'avoir manqué à ses promesses_.»
+
+Et là-dessus, M. Pâris entame l'analyse de Jehan de Meung.
+
+Ainsi, tous les savants qui ont étudié cette oeuvre immense, tous, sans
+exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un érudit faisant de
+l'érudition à bâtons rompus, sans ordre et sans plan préconçu.
+
+L'auteur, certes, mérite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit,
+c'est le défaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan
+préconçu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur
+de cette idée, c'est de constater que quelques passages ont été
+certainement ajoutés après coup, un entre autres, de quelques centaines
+de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jeté négligemment au beau
+milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est
+complètement dérouté. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces
+passages au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Nous avons été
+nous-même, à première lecture, tenté de croire que Jehan de Meung
+n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de
+Lorris. Mais après un examen plus sérieux, nous nous sommes arrêté à la
+thèse que nous avons soutenue dans notre étude, et plus nous relisons
+l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous
+sommes persuadé être dans le vrai.
+
+C'est ce qui fait que M. Pâris se heurte à certains passages qui lui
+semblent ennuyeux ou incompréhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour
+contre [p. CXLI] les geôliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' «_une
+guerre dont le récit trop allégorique est pour lui assez insipide_,»
+quand pour nous c'est peut-être le passage le plus fin, le plus délicat,
+le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intéressant.
+Ainsi, le personnage de Génius est obscur pour lui; il le regarde comme
+une fiction étrange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours
+du prêtre de Nature:
+
+ Qui nous a le noeud dénoué,
+ Qui sans lui fût resté noué,
+
+dans lequel il ne voit que l'_obscénité la plus grossière et la
+prétention d'expliquer les mystères du grand oeuvre et de la pierre
+philosophale. C'est la partie du poème_, dit-il, _qu'on a le plus
+souvent essayé de comprendre; mais, jusqu'à présent, ces divers essais
+sont demeurés infructueux_.
+
+Quant à nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce
+n'est certes pas celui-là. Génius, intermédiaire naturel entre l'âme et
+les sens, parle, au contraire, un langage clair et précis; il ne
+s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui,
+c'est de procréer, et il lance l'anathème:
+
+ ........sur toute gent
+ Qui ne se vuellent remuer
+ Pour l'espèce continuer.
+
+M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son
+discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait
+trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à
+la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII]
+indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung,
+puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui
+vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de
+Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable
+couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants
+n'est que l'effet.
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p. CXLIII]
+VIE DE JEAN DE MEUNG
+
+PAR ANDRÉ THÉVET.
+
+Encores que l'ancienneté et enrouillée rimaille, dont autres-fois s'est
+servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effacé le reste de la
+mémoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis néantmoins
+contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs éclopez
+de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy dérober: ne
+reconnoissans pas ce qui a esté fort bien remarqué par le Chroniqueur
+d'Aquitaine, qu'il a été docteur en théologie[5]; et véritablement aussi
+ils font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le
+mettre, non pas entre les balieures de la menuë populace seulement, mais
+parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] désesperez ennemis d'honnesteté.
+Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le représente
+bien vestu d'une robbe ou chappe fourrée de menu vair; il faut bien
+qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient
+bien volontiers nous faire croire, qu'à cause de son nom _Clopinel_, il
+a esté pietre, ridicule et misérable. Mais d'autant que (selon le commun
+proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux
+faire entendre à un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe,
+qu'il ne sçeût bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous
+n'aurions que le _Roman de la Rose_, encore faudroit-il reconnoistre en
+luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait esté le premier qui y ait
+donné le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire
+à sa fin son discours, quarante ans après sa mort fut secondé par Jean
+Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici:
+
+ Et puis viendra Jean Clopinel,
+ Au cueur joly, au cueur ysuel,
+ Qui naistra sur Loire à Meun.
+
+Et peu après encore:
+
+ Il aura le Rommant si chier,
+ Qu'il le voudra tout parfournir,
+ Se temps et lieu lui peut venir;
+ Car quant Guillaume cessera,
+ Jean si le recommencera
+ Après sa mort, que je ne mente,
+ An très-passé plus de quarente.
+
+Plusieurs ont voulu imiter ce _Roman de la Rose_, et entre autres [p. CXLV]
+Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a composé un qu'il intitule: _The
+Romant of the Rose_; lequel, au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre
+de _l'Art d'aimer_, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture
+qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois,
+d'autant que n'est aisé à croire qu'un Anglois osa se hazarder à une
+telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant,
+si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les
+traicts qui sont romancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui
+les contempleront, n'admirent l'adresse de ce poète, qui, souz des
+termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprimé la vérité à
+qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs
+chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils
+trouvent dans ce roman, de manière que par des écrits publics ils ont
+voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est même trouvé un entre
+les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que
+plutost il croiroit que Judas fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel.
+L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechignés controlleurs, est
+qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et
+principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les
+advertissemens de dévotion, piété et amour divin. Cela fit que pour les
+en dégouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs
+execrations qui, quant tout sera bien espluché, seront plus ineptes que
+nécessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne sçavoient quelles
+estoyent les vertus et propriétés de la Rose, telles qu'encores que par
+le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort
+singulière et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers
+condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la
+poésie se veut attribuer, s'est peut-être, plus souvent que besoin
+n'eust esté, laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a
+quelques-fois trop piqué quelques-uns, et finalement qu'il n'a gardé la
+modestie qui eust esté bien requise; mais que pour cela il ait fallu
+d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point
+aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lascivetés d'un Martial,
+d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien
+autrement gazouillé de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel?
+Ce qui donne couleur à ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir
+esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le foüet des Dames de la
+Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers:
+
+ Toutes estes, serés, ou fustes
+ De fait, ou de volonté, putes;
+ Et qui très-bien vous chercheroit,
+ Toutes putes vous trouveroit.
+
+Premièrement, je pourrois alléguer l'incapacité du jugement, qui,
+quelque ignominieux qu'il eut sçeu estre, ne pouvoit emporter aucune
+note d'infamie contre ce pauvre criminel, qui à tout évenement pouvoit
+demander son déclinatoire devant juges qui eussent esté receuz et admis
+au siège de justice par les loix. Or, il est tout notoire que l'estat de
+judicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les
+dames en sont forbannies. En après la condemnation n'estoit pas d'avoir
+le foüet des mains [p. CXLVII] de l'executeur de justice. Cela seroit
+contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mêmes
+ceulx qui les auroyent intéressées. Et en outre seroit blesser la
+grandeur, honeur et dignité des Dames, qui eussent esté bien marries
+d'avoir voulu empoigner le foüet pour servir en tel office. Mais
+qu'est-il besoin de disputer sur l'exécution, puisqu'il en obtint la
+surséance par une ruse, laquelle estant gaillarde et gentille, je suis
+bien contant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant
+esté amené à la Cour par quelques Gentils-Hommes, lesquels, pour
+gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer, et n'empêcher qu'il
+ne leur, fist réparation de l'injure qu'elles alléguoyent leur avoir
+esté faite, fut resserré dans une chambre. Après fut présenté aux Dames,
+la plus hardie desquelles commence à lui remonstrer qu'au _Roman de la
+Rose_ il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est
+possible des femmes, et trop témérairement avoit lasché sa plume pour
+escrire les vers que j'ai cy-dessus récités. De manière qu'à son dire il
+n'y a Dame qui ne soit putain, ne l'ait esté, ou ne veüille l'estre; qui
+est trop ouvertement deschirer l'honeur, pudicité et chaste intégrité
+des Dames. Encores que telle insolence méritast très-griefve peine, et
+qui ne pourroit pourtant esgaler à ce qu'il a mérité, il estoit dict et
+arresté qu'il seroit foüetté des Dames, qui là assistoyent, tenant
+chacune une poignée de verges. Clopinel, encores qu'il ne fust de bas
+or, si craignoit-il la touche; et partant, après avoir quelque tems
+pensé en soi-même, voyant que son aâge ne pouvoit esmouvoir les Dames à
+miséricorde, et d'autre costé le nombre si grand de poignées pour
+descharger sur son dos, pressé qu'il se vit de se dépouiller, [p.
+CXLVIII] humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il
+ne demanderoit rémission du chastiment qu'elles entendoyent (à tort)
+prendre de luy, ains l'avancement. Ce qui luy fut accordé, non sans
+grande difficulté; et, n'eust esté respect des Gentils-Hommes qui
+intercéderent pour luy, il estoit frustré de son espoir, Alors, dit-il,
+je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouvé tant de grâces envers vous
+que ma demande est intérinée, que la plus forte putain de votre
+compaignie commence la premiere et me donne le premier coup. Ma requeste
+est juridique, d'autant que je n'ai parlé que des méchantes, folles et
+mal advisées. Par ce moyen, lia les mains à toute la compaignie: elles
+se regardoyent l'une l'autre pour sçavoir qui auroit l'honeur de
+commencer; mais n'y en eut pas une, quoy-qu'elles eussent toutes bonne
+envie de l'estriller, qui se hazardast de le toucher. Clopinel, joyeux
+de ce nouveau incident, eschapa, et apresta matiere aux Gentils-Hommes
+de se gaber (ou moquer) des Dames, lesquelles, au lieu de luy porter
+honeur et réverence, vouloyent trop rudement l'outrager. C'étoit
+bien-loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy
+d'Ecosse, et femme du Dauphin, qui fut depuis le roy Loüis unzieme du
+nom, laquelle, comme elle passoit par une sale où estoit endormy Alain
+Charretier, secrétaire du roy Charles septieme, homme docte, poète et
+orateur élégant en la langue françoise, l'alla baiser en la bouche, en
+présence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la
+compaignie lui eut répondu, qu'on trouvoit estrange qu'elle eust baisé
+un homme si laid, elle respondit: Je n'ay pas baisé l'homme, mais la
+bouche de laquelle sont issus tant et excellens [p. CXLIX] propos,
+matières graves et sentences dorées. Ce n'est pas qu'il se laissast
+emmuseler (comme ses escrits le justifient), non plus que Clopinel; mais
+ceste vertueuse princesse chérissoit et admiroit ceux qui doctement
+déchiffroient la vérité.
+
+Quant au tems auquel vivoit notre Jean de Meung, n'est pas aisé de
+pouvoir le vérifier précisément; toutefois est loisible de conjecturer
+par l'Epistre liminaire qu'il a mise au commencement du livre de Boëce,
+_De la Consolation_, à peu près en quel tems il a vescu. «A TA ROYALE
+MAJESTÉ, dit-il, très-noble Prince, par la grâce de Dieu, roy des
+François, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui jadis au _Romans de
+la Rose_, puisque Jalousies et mis en prison Bel-Accueil, enseigné la
+manière du chastel prendre et de la Rose cueillir; et translaté de latin
+en françois le livre de Vegece de Chevalerie, et le livre des
+_Merveilles de Hirlande_; et le livre des _Epistres_ de Pierre Abeillard
+et Helois sa femme; et le livre d'Aelred, de _Spirituelle amitié_;
+envoyé ores Boëce de _Consolation_, que j'ai translaté en françois,
+jaçoit ce qu'entendes bien latin.» Or ce Philippes le Quart commença à
+régner l'an douze cens quatre-vingt et six, et régna vingt-huit ans. Et
+du depuis il présenta son livre, intitulé le _Dodecaedron_, au roy
+Charles cinquiesme du nom, lequel commença son regne l'an mil trois cens
+soixante et quatre; de manière que j'infère qu'il a esté aâgé d'environ
+quatre-vingt tant d'années, et a esté contemporain de Dante, poète
+italien, qui vivoit l'an mil deux cens soixante-cinq. Ce qui donne de la
+peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le _Roman de la
+Rose_ ait esté buriné par quelque jeune cerveau; de manière que si
+Clopinel a esté d'aâge [p. CL] meur et rassis quand il reprint l'oeuvre
+délaissé par de Lorris, il s'ensuit qu'il n'ait pas atteint jusqu'au
+regne de Charles: autrement auroit-il atteint pour le moins six vingt
+tant d'années. Pour ceste occasion aucuns ont désavoué l'oeuvre du
+_Dodecaedron_, qui ne peuvent se persuader qu'un homme consommé en
+prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses
+derniers jours s'amuser à tels jouëts. Quant à moi je ne veux tenir un
+party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre;
+néantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvénient que
+Clopinel y ait mis la main, puisque la gentillesse de l'oeuvre ne gist
+qu'en une promptitude et certaineté des secrets de l'arithmétique, pour
+si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux
+poincts des dez. Qu'aux mathématiques Jean de Meung ait esté bien versé,
+appert par son Testament, duquel je veux toucher un mot pour quelques
+singularités qui y sont remarquables. Ce bon Clopinel estant près de sa
+fin, advisa de testamenter; et par sa disposition dernière, laissa aux
+Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui estoit dedans,
+commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre, à charge que les
+frères prescheurs le feroyent enterrer dans leur église: lesquels il
+avoit desja par le passé fort harassés pour la haine commune qu'en ce
+tems ceux de l'Université portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins,
+soit qu'ils pensassent que Jean de Meung, sur ses vieux jours, se
+repentoit des algarades qu'il leur avoit aidé à faire, soit pour
+l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges,
+ensevelirent Clopinel avec toutes les solemnités au mieux qu'ils
+peurent, et parachevèrent son [p. CLI] service mortuaire. A peine
+eurent-ils finy l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce
+coffre beau, diapré, fermé à plusieurs serrures, et fort pesant. Ils
+faisoyent estat d'avoir des escus à milliers: mais quant ils furent
+venus à l'ouverture, ils se trouvèrent par la reveuë deçeus d'autre
+moitié de juste prix; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvèrent que
+des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures tant
+d'arithmétique que de géométrie. Tellement en furent irrités ces bons
+moines, qu'après avoir long-temps délibéré, enfin s'hasarderent de le
+déterrer, alléguans qu'il estoit indigne d'estre enterré en leur maison,
+puisque vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la Cour de parlement,
+advertie de telle inhumanité, par son arrest le fit remettre en
+sépulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il
+ne leur ait voulu bailler quelques cassade, ne plus ne moins que Me
+François Rabelais, homme rare en doctrine, auquel on fit coucher en laiz
+articles qui excedoient son pouvoir; et quant on lui demandoit où on
+puiseroit tout ce qu'il donnoit: Faites, dit-il, comme le barbet,
+cherchez; et après avoir dit: Tirez le rideau, la farce est joüée,
+décéda. Toutesfois pour ne détracter des morts, et combien que ce ne
+soit mon intention de contrerooler cest arrêt, sçachant très-bien que la
+Cour a eu très-juste occasion d'ainsi décerner, je veux bien proposer
+deux raisons qui peuvent l'avoir induicte à le donner. La premiere est
+que, par les ordonnances des Empereurs romains, est défendu de refuser
+d'inhumer un corps sous prétexte de la pauvreté du défunt; pour cet
+effet, lisons-nous aux nouvelles Constitutions de Justinien, qu'à
+Constantinople ont esté établis certains [p. CLII] lieux et personnages
+destinez à ensépulturer les corps morts, de manière que cette seule
+raison rendoit condemnables les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les
+chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme l'on dit, voyons s'ils
+n'ont rien eu, et si le laiz a été frustratoire, fraudulent et captieux.
+Clopinel leur legue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il
+sçavoit bien ce qui y estoit. De le vouloir contraindre à exprimer la
+chose qu'il donne, c'est brider sa volonté. Mais on dira que les
+Jacoqins présumoyent qu'il fust garny d'escus. Et pour ce donc que le
+légataire estime qu'un plat d'estain, qui lui a esté laissé par le
+testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'héritier sera tenu
+de lui en donner ou faire forger un chez l'orfevre? Mais à vostre advis,
+qui valoit davantage ou un escu, ou bien une figure d'arithmétique? Je
+sais bien que ceux qui ne pensent qu'à la réparation de la cuisine,
+diront que les escus eussent esté beaucoup plus profitables à ces
+pauvres freres que l'ardoise géométriquée, et qu'autant pesant d'or ou
+d'argent comme il y avait d'ardoises, eust faict un gros tas d'escus;
+mais ceux qui ont le coeur généreux priseront davantage les gentillesses
+que il avoit tirées sur les ardoises, que tout l'or de Gygès, Craesus ou
+Midas; que les sciences libéralles, telles que sont les mathématiques,
+sont à préférer aux méchaniques et principalement à la cuisine. Bien est
+vrai que quant elle est froide, on ne peut aisément continuer de
+philosopher; mais l'estat, condition et qualité dont ils avoyent fait
+profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allégations,
+qui sont plutost contes de mondains, qu'opinions seulement de ceux qui
+tiennent un degré beaucoup plus eslevé. Finalement [p. CLIII] je veux
+que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu, qu'il se soit
+mocqué d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour
+cela falloit-il le desenterrer? Cela est contre le commandement de Dieu,
+qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils ne se sentoyent assez
+régenerés pour savourer ce saint précepte, au moins devoyent-ils avoir
+horreur de se venger sur un mort: il n'étoit pas hérétique, partant ne
+pouvoyent le tirer hors du sépulchre en desdain du tort qu'il leur
+pouvoit avoir faict. Ne sçavoyent-ils pas bien qu'il est défendu de
+mesparler d'un trespassé, non pas seulement de paroles, mais d'effect?
+Vouloyent-ils deschirer la renommée de ce pauvre Clopinel, lequel a esté
+en telle estime, que (comme j'ay dit) l'Anglois Balaeus l'a voulu
+transporter en Angleterre, dont n'est merveilles? Il est assez
+coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France,
+Allemaigne ou Espaigne, pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus
+souvent trouve-t-il qui s'y opose, et par légitimes moyens les
+revendique. Quoique ce soit encores, est-il contraint de confesser que
+son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer le livre de Jean de
+Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du _Roman de la Rose_, pour en
+embellir et enrichir le sien? Ce que j'ai bien voulu ajouster, tant pour
+monstrer en quoi se mesprennent les Anglois, qui veulent ravir à nostre
+France le _Roman de la Rose_, que pour faire entendre à un chascun que,
+en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons
+le mettre au rang et roole des affronteurs, encore moins taxer les
+religieux de saint Dominique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent
+avoir laissé commander par quelques escervelez, qui les [p. CLIV]
+auroyent poussez à se formaliser d'une chose qu'ils seroyent autrement,
+je m'en assure, faschez de contrerooler, attendu qu'ils sçavent
+très-bien que le devoir de pieté les induit à une oeuvre accompagnée
+d'une telle et si grande humanité. De ma part je prise et honore leur
+compaignie; mais impossible est que parmy un si grand nombre qu'ils
+estoyent, il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes, et par
+quelques fois donne un mauvais bransle. Or, pour revenir à notre
+Clopinel, on l'eust peu attaquer d'affronterie, si on eust trouvé
+qu'après sa mort il eust esté garny de meubles précieux ou d'escus: le
+plus précieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins
+après ces ardoises orbiculaires: il en fait un laiz à ceux lesquels il
+supplioit entomber son corps, mesurant un chascun à son aulne; et
+présumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir à philosopher, aussi
+ils se baigneroyent à veoir les belles figures mathématiques qu'il avoit
+là tracées. J'insiste principalement sur ce point, d'autant que je ne
+suis tenu de respondre pour la liberté de parler où il s'est licencié:
+non pas que je craigne de tomber au même inconvénient auquel il pensa
+être engagé; mais parce que la ruse accorte qui le garantit de la
+punition exemplaire dont il devoit estre justidé et réparer la faute,
+l'a desgaigé de toute crainte, puisque sur l'exécution de l'arrest donné
+à l'encontre de luy, il y a eu une modification accordée du consentement
+des juges et parties, au grand contentement du pauvre sentencié. Mais
+quand j'aurois à porter paroles pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye
+pas si grande peine que l'on pourrait penser, d'autant que, sans me
+mettre en charge d'entrer en preuve, je ne voudroye faire targue que de
+[p. CLV] la face du livre, qui, portant sur son frontispice LA ROSE,
+devoit apprendre à toutes ces mescontentes que la Rose n'est point
+seulement accompagnée d'une souefve odeur, couleur vermeille, blanche et
+délicate; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent
+poignent ceux ou celles qui, ou trop près ou mal-à-propos, l'approchent
+de leur nés.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Dame étoit le nom de la femme mariée à un chevalier; Damoiselle
+était pour la femme de l'écuyer. Lantin de Damery.
+
+[2] Cette phrase est la seule que nous ayons cru devoir emprunter au
+travail de M. Huot. Nous n'avons pas hésité, car il est impossible de
+mieux dire.
+
+[3] Pour les auteurs cités: Baillet, Baïf, Ronsard, le Père Boubours et
+Pasquier, voir la _Dissertation_ de Lantin de Damerey dans, l'édition de
+Méon.
+
+[4] _Paradoxe_ n'est peut-être pas le mot propre. _Paradoxe_ veut dire:
+opinion opposée à l'opinion commune. _Erreur_ serait sans doute mieux
+placé ici.
+
+[5] On a raison de douter si Jean de Meung a été docteur en théologie.
+
+[6] Honoré Bonnet.
+
+[7] H. Herluison, éditeur.
+
+
+ * * * * *
+
+[p.2]
+
+ LE ROMAN DE LA ROSE
+
+
+ I
+
+
+ Ci est le Rommant de la Rose,
+ Où l'art d'Amors est tote enclose.
+
+
+ Maintes gens dient que en songes
+ N'a se fables non et mençonges;
+ Mais l'en puet tiex songes songier
+ Qui ne sunt mie mençongier;
+ Ains sunt après bien apparant[1].
+ Si en puis bien trere à garant
+ Ung acteur qui ot non Macrobes[2];
+ Qui ne tint pas songes à lobes;
+ Ainçois escrist la vision
+ Qui avint au roi Cipion.
+ Quiconques cuide ne qui die
+ Que soit folor ou musardie
+ De croire que songes aviengne,
+ Qui ce voldra, pour fol m'en tiengne;
+ Car endroit moi ai-je fiance
+ Que songe soit senefiance
+ Des biens as gens et des anuiz,
+ Car li plusors songent de nuitz
+ Maintes choses couvertement
+ Que l'en voit puis apertement.
+
+
+[p.3]
+ LE ROMAN DE LA ROSE
+
+
+ I
+
+
+ Ci est le Roman de la Rose,
+ Où l'art d'Amour est toute enclose.
+
+
+ Maintes gens disent que les songes
+ Ne sont que fables et mensonges;
+ Mais on peut tel songe songer,
+ Qui ne soit certes mensonger
+ Et par la suite vrai se treuve[1].
+ Moult évidente en est la preuve
+ Dans la fameuse vision
+ Advenue au roi Scipion,
+ Dont Macrobe écrivit l'histoire[2];
+ Car aux songes il daignait croire.
+ Bien plus, si quelqu'un pense ou dit
+ Que soit sottise ou fol esprit
+ De croire qu'ils se réalisent,
+ Eh bien, que ceux-là fol me disent;
+ Car je crois, moi, sincèrement
+ Qu'un songe est l'avertissement
+ Des biens et maux qui nous attendent;
+ Et maints avoir songé prétendent
+ La nuit choses confusément,
+ Qu'on voit ensuite clairement.
+
+ * * *
+[p.4]
+ Où vintiesme an de mon aage, 23
+ Où point qu'Amors prend le paage
+ Des jones gens, couchiez estoie
+ Une nuit, si cum je souloie,
+ Et me dormoie moult forment,
+ Si vi ung songe en mon dormant,
+ Qui moult fut biax, et moult me plot.
+ Mès onques riens où songe n'ot
+ Qui avenu trestout ne soit,
+ Si cum li songes recontoit.
+ Or veil cel songe rimaier,
+ Por vos cuers plus fere esgaier,
+ Qu'Amors le me prie et commande;
+ Et se nus ne nule demande
+ Comment ge voil que cilz Rommanz
+ Soit apelez, que ge commanz:
+ Ce est li Rommanz de la Rose,
+ Où l'art d'Amors est tote enclose.
+ La matire en est bone et noeve[3]:
+ Or doint Diez qu'en gré le reçoeve
+ Cele por qui ge l'ai empris.
+ C'est cele qui tant a de pris,
+ Et tant est digne d'estre amée,
+ Qu'el doit estre Rose clamée.
+
+ Avis m'iere qu'il estoit mains,
+ Il a jà bien cincq ans, au mains,
+ En mai estoie, ce songoie,
+ El tems amoreus plain de joie,
+ El tens où tote riens s'esgaie,
+ Que l'en ne voit boisson ne haie
+ Qui en mai parer ne se voille,
+ Et covrir de novele foille;
+
+[p.5]
+ J'avais vingt ans; c'est à cet âge 23
+ Qu'Amour prend son droit de péage
+ Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit
+ Étendu j'étais une nuit,
+ Et dormais d'un sommeil paisible.
+ Lors je vis un songe indicible,
+ En mon sommeil, qui moult me plut;
+ Mais nulle chose n'apparut
+ Qui ne m'advint tout dans la suite,
+ Comme en ce songe fut prédite.
+ Or veux ce songe rimailler
+ Pour vos coeurs plus faire égayer;
+ Amour m'en prie et me commande;
+ Et si nul ou nulle demande
+ Sous quel nom je veux annoncer
+ Ce Roman qui va commencer:
+ _Ci est le roman de Rose
+ Où l'art d'Amour est toute enclose_.
+ La matière de ce Roman
+ Est bonne et neuve assurément[3];
+ Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie
+ Et que le reçoive avec joie
+ Celle pour qui je l'entrepris;
+ C'est celle qui tant a de prix
+ Et tant est digne d'être aimée,
+ Qu'elle doit Rose être nommée.
+ Il est bien de cela cinq ans;
+ C'était en mai, amoureux temps
+ Où tout sur la terre s'égaie;
+ Car on ne voit buisson ni haie
+ Qui ne se veuille en mai fleurir
+ Et de jeune feuille couvrir.
+ Les bois secs tant que l'hiver dure
+ En mai recouvrent leur verdure;
+
+ * * *
+[p.6]
+ Li bois recovrent lor verdure, 55
+ Qui sunt sec tant cum yver dure,
+ La terre méismes s'orgoille
+ Por la rousée qui la moille,
+ Et oblie la poverté
+ Où ele a tot l'yver esté.
+ Lors devient la terre si gobe,
+ Qu'el volt avoir novele robe;
+ Si scet si cointe robe faire,
+ Que de colors i a cent paire,
+ D'erbes, de flors indes et perses,
+ Et de maintes colors diverses.
+ C'est la robe que je devise,
+ Por quoi la terre miex se prise.
+ Li oisel qui se sunt téu,
+ Tant cum il ont le froit éu,
+ Et le tens divers et frarin,
+ Sunt en mai por le tens serin,
+ Si lié qu'il monstrent en chantant
+ Qu'en lor cuer a de joie tant,
+ Qu'il lor estuet chanter par force.
+ Li rossignos lores s'efforce
+ De chanter et de faire noise;
+ Lors s'esvertue, et lors s'envoise
+ Li papegaus et la kalandre[4]:
+ Lors estuet jones gens entendre
+ A estre gais et amoreus
+ Por le tens bel et doucereus.
+ Moult a dur cuer qui en mai n'aime,
+ Quant il ot chanter sus la raime
+ As oisiaus les dous chans piteus.
+ En iceli tens déliteus,
+ Que tote riens d'amer s'effroie,
+ Sonjai une nuit que j'estoie,
+
+[p.7]
+ Lors oubliant la pauvreté 57
+ Où elle a tout l'hiver été,
+ La terre s'éveille arrosée
+ Par la bienfaisante rosée.
+ La vaniteuse, il faut la voir,
+ Elle veut robe neuve avoir;
+ De mille nuances, pour plaire,
+ Robe superbe sait se faire,
+ Avec l'herbe verte, des fleurs
+ Mariant les belles couleurs.
+ C'est cette robe que la terre,
+ A mon avis, toujours préfère.
+ Les oiselets silencieux
+ Par le temps sombre et pluvieux,
+ Et tant que sévit la froidure
+ Sont en mai, quant rit la nature,
+ Si gais, qu'ils montrent en chantant
+ Que leur coeur a d'ivresse tant
+ Qu'il leur convient chanter par force,
+ Le rossignol alors s'efforce
+ De faire noise et de chanter,
+ Lors de jouer, de caqueter
+ Le perroquet et la calandre[4];
+ Lors des jouvenceaux le coeur tendre
+ S'égaie et devient amoureux
+ Pour le temps bel et doucereux.
+ Quand il entend sous la ramée
+ La tendre et gazouillante armée
+ Qui n'aime, il a le coeur trop dur!
+ En ce temps enivrant et pur
+ Qui l'amour fait partout éclore,
+ Une nuit, m'en souvient encore,
+ Je songeai qu'il était matin;
+ De mon lit je sautai soudain,
+
+ * * *
+[p.8]
+ Ce m'iert avis en mon dormant, 89
+ Qu'il estoit matin durement;
+ De mon lit tantost me levai,
+ Chauçai moi et mes mains lavai.
+ Lors trais une aguille d'argent
+ D'ung aguiller mignot et gent,
+ Si pris l'aguille à enfiler.
+ Hors de vile oi talent d'aler,
+ Por oïr des oisiaus les sons
+ Qui chantoient par ces boissons
+ En icele saison novele;
+ Cousant mes manches à videle,
+ M'en alai tot seus esbatant,
+ Et les oiselés escoutant,
+ Qui de chanter moult s'engoissoient
+ Par ces vergiers qui florissoient,
+ Jolis, gais et plains de léesce.
+ Vers une riviere m'adresce
+ Que j'oi près d'ilecques bruire,
+ Car ne me soi aillors déduire
+ Plus bel que sus cele riviere.
+ D'ung tertre qui près d'iluec iere
+ Descendoit l'iave grant et roide,
+ Clere, bruiant, et aussi froide
+ Comme puiz, ou comme fontaine,
+ Et estoit poi mendre de Saine,
+ Més qu'ele iere plus espanduë.
+ Onques més n'avoie véuë
+ Cele iave qui si bien coroit:
+ Moult m'abelissoit et séoit
+ A regarder le leu plaisant.
+ De l'iave clere et reluisant
+ Mon vis rafreschi et lavé.
+ Si vi tot covert et pavé
+
+[p.9]
+ Je me chaussai, puis d'une eau pure 91
+ Lavai mes mains et ma figure;
+ Dans son étui mignon et gent
+ Je pris une aiguille d'argent
+ Que je garnis de fine laine,
+ Puis je partis emmi la plaine
+ Écouter les douces chansons
+ Des oiselets dans les buissons
+ Qui fêtaient la saison nouvelle.
+ Cousant mes manches à vidèle,
+ Seul j'allai prendre mes ébats,
+ Témoin de leurs joyeux débats,
+ De leur grâce et leur allégresse,
+ Par ces vergers en grand' liesse.
+ Tout près un grand ruisseau coulait
+ Dont le murmure m'appelait;
+ J'y courus. Jamais paysage
+ Ne vis plus beau que ce rivage.
+ D'un tertre vert et rocailleux
+ Descend, en bonds tumultueux,
+ L'onde aussi froide, claire et saine
+ Comme puits ou comme fontaine.
+ La Seine est un fleuve plus grand,
+ Mais moins belle au large s'épand.
+ Je n'avais oncques cette eau vue
+ Qui si bien court et s'évertue.
+ Dans un charme délicieux
+ Plongé, je promenais mes yeux
+ Partout ce riant paysage;
+ De l'onde claire mon visage
+ Je rafraîchis lors et lavai,
+ Et je vis couvert et pavé
+ Son lit de pierres et gravelle.
+ La prairie était grande et belle
+
+ * * *
+[p.10]
+ Le fons de l'iave de gravele; 123
+ La praérie grant et bele
+ Très au pié de l'iave batoit,
+ Clere et serie et bele estoit
+ La matinée et atrempée:
+ Lors m'en alai parmi la prée
+ Contre val l'iave esbanoiant,
+ Tot le rivage costoiant.
+
+
+ * * *
+
+
+ II
+
+
+ Ci raconte l'Amant et dit:
+ Des sept ymaiges que il vit
+ Pourtraites el mur du vergier,
+ Dont il li plest à desclairier
+ Les semblances et les façons,
+ Dont vous porrez oïr les nons.
+ L'ymaige premiere nommée,
+ Si estoit Haïne apelée.
+
+
+ Quant j'oi ung poi avant alé,
+ Si vi ung vergié grant et lé,
+ Tot clos d'ung haut mur bataillié,
+ Portrait defors et entaillié
+ A maintes riches escritures,
+ Les ymages et les paintures
+ Ai moult volentiers remiré:
+ Si vous conteré et diré
+ De ces ymages la semblance,
+ Si cum moi vient à remembrance,
+
+ HAINE.
+
+ Ens où milieu je vi Haïne
+ Qui de corrous et d'ataïne
+
+[p.11]
+ Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125
+ Or comme claire et douce était
+ Et sereine la matinée,
+ Parmi la plaine diaprée,
+ Sans but, je suivis le courant,
+ Tout le rivage côtoyant.
+
+
+ * * *
+
+
+ II
+
+
+ Ici, l'Amant en quelques pages
+ Va raconter les sept images
+ Qu'il vit sur les murs du verger.
+ Il va sous nos yeux les ranger;
+ Puis leurs façons et leurs postures,
+ Leurs costumes et leurs figures
+ Avant peindre, il les nommera,
+ Par la Haine il commencera.
+
+ Quand je fus à quelque distance,
+ J'aperçus un verger immense
+ Tout clos d'un haut mur crénelé,
+ Par dehors peint et ciselé
+ De maintes riches écritures.
+ Les images et les peintures
+ Je pus à mon aise admirer;
+ Or, je vais peindre et vous narrer
+ De ces images la semblance
+ Telle qu'en ai la souvenance.
+
+
+ HAINE.
+
+ La Haine au milieu se dressait.
+ Tout d'abord en elle on sentait
+
+ * * *
+[p.12]
+ Sembloit bien estre moverresse, 151
+ Et correceuse et tencerresse,
+ Et plaine de grant cuvertage
+ Estoit par semblant cele ymage.
+ Si n'estoit pas bien atornée,
+ Ains sembloit estre forcenée;
+ Rechignie avoit et froncié
+ Le vis, et le nés secorcié.
+ Par grant hideur fu soutilliée,
+ Et si estoit entortillée
+ Hideusement d'une toaille.
+
+ FELONNIE[5].
+
+ Une autre ymage d'autel taille
+ A senestre vi delez lui;
+ Son non desus sa teste lui,
+ Apellée estoit Felonnie.
+
+
+ VILENNIE.
+
+ Une ymage qui Vilonie
+ Avoit non, revi devers destre,
+ Qui estoit auques d'autel estre,
+ Cum ces deus et d'autel féture;
+ Bien sembloit male créature,
+ Et despiteuse et orguilleuse,
+ Et mesdisant et ramponeuse.
+ Moult sot bien paindre et bien portraire
+ Cil qui tiex ymages sot faire:
+ Car bien sembloit chose vilaine,
+ De dolor et de despit plaine;
+ Et fame qui peut séust
+ D'honorer ceus qu'ele déust[6].
+
+[p.13]
+ Grande source de jalousie, 151
+ De courroux et de frénésie.
+ Elle me parut de poison
+ Pleine et de noire trahison.
+ Cette image mal atournée
+ A les traits d'une forcenée,
+ Un laid visage tout froncé,
+ Le nez petit et retroussé,
+ Puis, enfin, elle s'entortille
+ D'une hideuse souquenille
+ Qui plus hideuse encor la rend.
+
+ FÉLONIE[5].
+
+ A gauche est sur le même rang,
+ De même taille, une autre image;
+ Tout au dessus de son visage
+ Félonie est son nom gravé.
+
+ VILENIE.
+
+ Une autre image j'ai trouvé
+ Sur la droite. C'est Vilenie
+ Avec elles en harmonie:
+ Même aspect hideux, repoussant;
+ Du premier coup d'oeil on pressent
+ Une créature orgueilleuse
+ Et médisante et rancuneuse.
+ Celui qui peignit ces tableaux
+ Savamment maniait pinceaux,
+ Car bien semblait chose vilaine
+ De douleur et de dépit pleine,
+ Et femme qui petit savait
+ Honorer ceux qu'elle devait[6].
+
+ * * *
+[p.14]
+ COUVOITISE.
+
+ Après fu painte Coveitise: 179
+ C'est cele qui les gens atise
+ De prendre et de noient donner,
+ Et les grans avoirs aüner,
+ C'est cele qui fait à usure
+ Prester mains por la grant ardure
+ D'avoir conquerre et assembler.
+ C'est cele qui semont d'embler
+ Les larrons et les ribaudiaus;
+ Si est grans péchiés et grans diaus
+ Qu'en la fin en estuet mains pendre.
+ C'est cele qui fait l'autrui prendre,
+ Rober, tolir et bareter,
+ Et bescochier et mesconter;
+ C'est cele qui les trichéors
+ Fait tous et les faus pledéors,
+ Qui maintes fois par lor faveles
+ Ont as valés et as puceles
+ Lor droites herites toluës[7].
+ Recorbillies et croçuës
+ Avoit les mains icele ymage;
+ Ce fu drois: car toz jors esrage
+ Coveitise de l'autrui prendre.
+ Coveitise ne set entendre
+ A riens qu'à l'autrui acrochier;
+ Coveitise a l'autrui trop chier.
+
+ AVARICE.
+
+ Une autre ymage y ot assise
+ Coste à coste de Coveitise,
+
+[p.15]
+ CONVOITISE.
+
+ Après est peinte Convoitise. 179
+ C'est elle qui les gens attise
+ De prendre et ne jamais donner,
+ Et leurs biens faire foisonner.
+ C'est elle encor qui à l'usure
+ Prête la main pour sans mesure
+ Constamment gagner, amasser.
+ Qui ne cesse au vol de pousser
+ Larrons, gens de mauvaise vie,
+ Dont les crimes, la félonie
+ A la potence les conduit:
+ Celle qui fait dauber autrui
+ Par dol et cauteleux langage,
+ Par mauvais compte, escamotage.
+ C'est elle qui, tous les tricheurs,
+ Inspire et tous ces faux plaideurs
+ Dont les manoeuvres criminelles
+ Ont maints varlets, maintes pucelles,
+ D'un héritage dépouillés[7].
+ Tout crochus et recoquillés
+ Avait les doigts cette femelle,
+ Et c'est chose bien naturelle,
+ Car Convoitise, c'est connu,
+ Aucun bonheur n'a jamais eu
+ Fors quand les autres dévalise;
+ Ne sait entendre Convoitise
+ A rien qu'aux autres accrocher;
+ Elle a d'autrui le bien trop cher.
+
+ AVARICE.
+
+ Je vis une autre image assise
+ Côte à côte de Convoitise,
+
+ * * *
+[p.16]
+ Avarice estoit apelée: 207
+ Lede estoit et sale et foulée
+ Cele ymage, et megre et chetive,
+ Et aussi vert cum une cive.
+ Tant par estoit descolorée,
+ Qu'el sembloit estre enlangorée;
+ Chose sembloit morte de fain,
+ Qui ne vesquist fors que de pain
+ Petri à lessu fort et aigre;
+ Et avec ce qu'ele iere maigre,
+ Iert-ele povrement vestuë,
+ Cote avoit viés et desrumpuë;
+ Comme s'el fust as chiens remese;
+ Povre iert moult la cote et esrese,
+ Et plaine de viés palestiaus.
+ Delez li pendoit ung mantiaus
+ A une perche moult greslete,
+ Et une cote de brunete[8];
+ Où mantiau n'ot pas penne vaire,
+ Mès moult viés et de povre afaire,
+ D'agniaus noirs velus et pesans.
+ Bien avoit la robe vingt ans;
+ Mès Avarice du vestir
+ Se sot moult à tart aatir:
+ Car sachiés que moult li pesast
+ Se cele robe point usast;
+ Car s'el fust usée et mauvese,
+ Avarice éust grant mesese,
+ De noeve robe et grant disete,
+ Avant qu'ele éust autre fete.
+ Avarice en sa main tenoit
+ Une borse qu'el reponnoit,
+ Et la nooit si durement,
+ Que demorast moult longuement
+
+[p.17]
+ C'était Avarice. Elle était 209
+ Affreuse et sale, et se voûtait.
+ Cette image maigre et chétive
+ Était verte comme une cive,
+ Et ce visage sans couleur
+ Semblait s'épuiser de langueur.
+ D'un mort elle avait l'apparence
+ Qui ne vécut que d'abstinence
+ Et de pain fait d'aigre levain.
+ Pour draper sa maigreur enfin
+ Elle était pauvrement vêtue
+ D'une vieille cote rompue,
+ Sale, de pièces et morceaux;
+ On eût dit épave en lambeaux
+ De la dent des chiens délaissée.
+ Une perche grêle est dressée
+ Tout près d'elle, où pend un manteau
+ Et cote de drap jadis beau[8].
+ Pas la moindre trace d'hermine
+ Sur ce manteau de triste mine
+ D'agneaux noirs, velus et pesants.
+ Bien avait la robe vingt ans;
+ Mais avarice n'est pressée
+ D'avoir sa cote remplacée.
+ Toujours elle est à deviser
+ Comment ne pas sa robe user;
+ Car si la robe était mauvaise,
+ Avarice aurait grand mésaise,
+ Robe neuve avant de s'offrir,
+ Moult longtemps dût-elle en pâtir.
+ Dans ses mains Avarice cache
+ Une grand'bourse qu'elle attache
+ Et noue avec acharnement,
+ Afin de rester longuement
+
+ * * *
+[p.18]
+ Ainçois qu'el en péust riens traire, 241
+ Mès el n'avoit de ce que faire.
+ El n'aloit pas à ce béant
+ Que de la borse ostat néant.
+
+ ENVIE.
+
+ Après refu portrete Envie,
+ Qui ne rist oncques en sa vie,
+ N'oncques de riens ne s'esjoï,
+ S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9]
+ Aucun grant domage retrere.
+ Nule riens ne li puet tant plere
+ Cum mefet et mesaventure,
+ Quant el voit grant desconfiture.
+ Sor aucun prodomme chéoir[10],
+ Ice li plest moult à véoir.
+ Ele est trop lie en son corage
+ Quant el voit aucun grant lignage
+ Dechéoir et aler à honte;
+ Et quant aucuns à honor monte
+ Par son sens ou par sa proéce,
+ C'est la chose qui plus la bléce.
+ Car sachiés que moult la convient
+ Estre irée quant biens avient.
+ Envie est de tel cruauté,
+ Qu'ele ne porte léauté
+ A compaignon, ne à compaigne;
+ N'ele n'a parent, tant li tiengne,
+ A cui el ne soit anemie:
+ Car certes el ne vorroit mie
+ Que biens venist, neis à son pere.
+ Mès bien sachiés qu'ele compere
+ Sa malice trop ledement:
+ Car ele est en si grant torment,
+
+[p.19]
+ Devant qu'elle en pût rien extraire. 243
+ Mais, las! elle n'en a que faire,
+ Car jamais n'aura le désir
+ De cette bourse rien sortir.
+
+ ENVIE.
+
+ Après était pourtraite Envie
+ Qui ne rit oncques en sa vie,
+ Et qui de rien ne s'éjouit
+ Que s'elle voit ou s'elle ouït[9]
+ Raconter quelque grand dommage.
+ Rien ne lui plaît ni la soulage
+ Autant que lorsqu'elle peut voir
+ Dessus aucun prudhomme choir[10]
+ Ou méfait, ou mésaventure,
+ Ou quelque grand'déconfiture.
+ Mais si quelque noble maison
+ Déchoit et souille son blason,
+ C'est la félicité suprême.
+ Aussi, ce que le moins elle aime,
+ C'est qu'un homme arrive à l'honneur
+ Par ses vertus et sa valeur.
+ Sachez que grande est sa colère
+ Lorsque advient quelque bien sur terre.
+ Elle est de telle cruauté
+ Qu'elle ne porte aménité
+ A compagnon ni bonne amie;
+ Car d'un chacun c'est l'ennemie,
+ Fût-il son plus proche parent,
+ Et son coeur serait moult dolent
+ Si bien venait même à son père.
+ Mais Dieu lui fait par grand'misère
+ Payer cette méchanceté;
+ Car son coeur est si tourmenté
+
+ * * *
+[p.20]
+ Et a tel duel quant gens bien font, 273
+ Par ung petit qu'ele ne font.
+ Ses felons cuers l'art et detrenche,
+ Qui de li Diex et la gent venche.
+ Envie ne fine nule hore
+ D'aucun blasme as gens metre sore;
+ Je cuit que s'ele cognoissoit
+ Tot le plus prodome qui soit
+ Ne deçà mer, ne delà mer,
+ Si le vorroit-ele blasmer;
+ Et s'il iere si bien apris
+ Qu'el ne péust de tot son pris
+ Rien abatre ne desprisier,
+ Si vorroit-ele apetisier
+ Sa proéce au mains, et s'onor
+ Par parole faire menor.
+
+ Lors vi qu'Envie en la painture
+ Avoit trop lede esgardéure;
+ Ele ne regardast noient
+ Fors de travers en borgnoiant;
+ Ele avoit ung mauvès usage,
+ Qu'ele ne pooit ou visage
+ Regarder riens de plain en plaing,
+ Ains clooit ung oel par desdaing,
+ Qu'ele fondoit d'ire et ardoit,
+ Quant aucuns qu'ele regardoit,
+ Estoit ou preus, ou biaus, ou gens,
+ Ou amés, ou loés de gens.
+
+[p.21]
+ Quand le bien voit, telle est sa rage, 275
+ Qu'elle en fondrait presque, je gage;
+ Et la vertu ce coeur vilain
+ Consume et déchire sans fin,
+ Et l'horreur de cette souffrance
+ Est de Dieu ci-bas la vengeance.
+ Envie et son bec malfaisant
+ Les gens ne lâche un seul instant,
+ Et s'elle connaissait, je pense,
+ Le plus honnête homme de France,
+ Ou même par delà la mer,
+ Le voudrait-elle encor blâmer.
+ Mais si sa langue envenimée
+ Une si ferme renommée
+ Ne pouvait d'un coup renverser,
+ Elle essaierait d'apetisser
+ Au moins son los et sa prouesse
+ Par sa fourbe et par son adresse.
+ Je vis, étudiant ses traits,
+ Qu'elle avait le regard mauvais;
+ Sur rien ne s'arrêtait sa vue
+ Que de biais, irrésolue,
+ Et moult laide habitude avait,
+ C'est que jamais elle n'osait
+ En plein regarder nulle chose.
+ De dédain sa prunelle close
+ D'ire soudain s'illuminait
+ Quand celui qu'elle examinait
+ Était beau, de haute naissance,
+ Ou pour son coeur et sa vaillance
+ Aimé de tous et respecté.
+
+ * * *
+[p.22]
+ TRISTESSE.
+
+ Delez Envie auques près iere 301
+ Tristece painte en la maisiere;
+ Mès bien paroit à sa color
+ Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
+ Et sembloit avoir la jaunice.
+ Si n'i féist riens Avarice
+ Ne de paleur, ne de mégrece:
+ Car li soucis et la destrece,
+ Et la pesance et les ennuis
+ Qu'el soffroit de jors et de nuis,
+ L'avoient moult fete jaunir,
+ Et megre et pale devenir.
+ Oncques mès nus en tel martire
+ Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire
+ Cum il sembloit que ele éust:
+ Je cuit que nus ne li séust
+ Faire riens qui li péust plaire:
+ N'el ne se vosist pas retraire,
+ Ne réconforter à nul fuer
+ Du duel qu'ele avoit à son cuer.
+ Trop avoit son cuer correcié,
+ Et son duel parfont commencié.
+ Moult sembloit bien qu'el fust dolente,
+ Qu'ele n'avoit mie esté lente
+ D'esgratiner tote sa chiere;
+ N'el n'avoit pas sa robe chiere,
+ Ains l'ot en mains leus descirée
+ Cum cele qui moult iert irée.
+ Si cheveul tuit destrecié furent,
+ Et espandu par son col jurent,
+ Que les avoit trestous desrous
+ De maltalent et de corrous.
+
+[p.23]
+ TRISTESSE.
+
+ Près d'Envie et tout à côté, 306
+ Sur le mur l'image se dresse
+ De la langoureuse Tristesse.
+ Il paraît bien à sa couleur
+ Qu'au coeur elle a grande douleur,
+ Elle semble avoir la jaunisse.
+ Rien n'est auprès d'elle Avarice
+ Pour son teint pâle et sa maigreur;
+ Car les soucis et le malheur,
+ Et les chagrins, et la détresse
+ Dont le jour et la nuit sans cesse
+ Elle souffre, l'ont fait jaunir
+ Et maigre et pâle devenir.
+ Oncques nul en un tel martyre
+ Ne fut, ni n'eut aussi grande ire
+ Comme à la voir il me parut,
+ Et je pense que nul ne sut
+ Faire chose qui pût lui plaire
+ Ni calmer sa douleur amère,
+ Tant son coeur était courroucé
+ Et profond son deuil enfoncé.
+ Aussi sur son propre visage
+ Elle dut assouvir sa rage
+ Ainsi que sur ses vêtements.
+ De sillons nombreux et sanglants
+ Sa face est toute lacérée,
+ Et cette robe déchirée
+ Est la preuve de ses dégoûts,
+ De sa haine et de son courroux.
+ S'épand sur son col, sa figure
+ De tous côtés sa chevelure
+
+ * * *
+[p.24]
+ Et sachiés bien veritelment 333
+ Qu'ele ploroit profondément:
+ Nus, tant fust durs, ne la véist,
+ A cui grant pitié n'en préist.
+ Qu'el se desrompoit et batoit,
+ Et ses poins ensemble hurtoit.
+ Moult iert à duel fere ententive
+ La dolereuse, la chetive;
+ Il ne li tenoit d'envoisier,
+ Ne d'acoler, ne de baisier:
+ Car cil qui a le cuer dolent,
+ Sachiés de voir, il n'a talent
+ De dancier, ne de karoler[11],
+ Ne nus ne se porroit moller
+ Qui duel éust, à joie faire,
+ Car duel et joie sont contraire.
+
+ VIEILLESSE.
+
+ Après fu Viellece portraite,
+ Qui estoit bien ung pié retraite
+ De tele cum el soloit estre;
+ A paine se pooit-el pestre,
+ Tant estoit vielle et radotée.
+ Bien estoit sa biauté gastée,
+ Et moult ert lede devenuë.
+ Toute sa teste estoit chenuë,
+ Et blanche cum s'el fust florie.
+ Ce ne fut mie grant morie
+ S'ele morust, ne grans pechiés,
+ Car tous ses cors estoit sechiés
+ De viellece et anoiantis:
+ Moult estoit jà ses vis fletris,
+ Qui jadis fut soef et plains;
+ Mès or est tous de fronces plains.
+
+[p.25]
+ Qu'elle a rompue en son tourment, 337
+ Ses pleurs coulent abondamment.
+ L'âme la plus dure, à sa vue,
+ De grand'pitié se fût émue,
+ Car son sein tout elle battait
+ Et ses poings ensemble heurtait.
+ Toujours à deuil faire attentive,
+ La douloureuse, la chétive
+ Jamais ne cherche à s'amuser
+ Ni sa bouche le doux baiser.
+ Car celui dont l'âme dolente
+ Languit, de rien ne se contente,
+ Ne veut danser ni karoler[11];
+ Il ne sait que se désoler
+ Sans nulle distraction prendre,
+ Joie et deuil ne sauraient s'entendre.
+
+ VIEILLESSE.
+
+ Puis je vis Vieillesse en regard
+ A peu près un pied à l'écart,
+ Comme ont coutume les vieux d'être.
+ A peine elle pouvait repaître
+ Son estomac débilité;
+ Rien ne restait de sa beauté,
+ Moult était laide devenue;
+ Toute sa tête était chenue
+ Et blanche comme fleur de lis,
+ Et si ce corps, à mon avis,
+ Desséché, déjà tout inerte,
+ Fût mort, mince eût été la perte.
+ Son front jadis plein et rosé
+ Tout de rides était creusé.
+ Ses oreilles étaient moussues
+ Et tretoutes ses dents perdues,
+
+ * * *
+[p.26]
+ Les oreilles avoit mossues, 365
+ Et trestotes les dents perdues,
+ Si qu'ele n'en avoit neis une.
+ Tant par estoit de grant viellune,
+ Qu'el n'alast mie la montance
+ De quatre toises sans potance.
+ Li tens qui s'en va nuit et jor,
+ Sans repos prendre et sans sejor,
+ Et qui de nous se part et emble
+ Si celéement, qu'il nous semble
+ Qu'il s'arreste adès en ung point,
+ Et il ne s'i arreste point,
+ Ains ne fine de trespasser,
+ Que nus ne puet néis penser
+ Quex tens ce est qui est présens;
+ Sel' demandés as Clers lisans,
+ Ainçois que l'en l'éust pensé,
+ Seroit-il jà trois tens passé.
+ Li tens qui ne puet sejourner,
+ Ains vait tous jors sans retorner,
+ Cum l'iaue qui s'avale toute,
+ N'il n'en retorne arriere goute:
+ Li tens vers qui noient ne dure,
+ Ne fer ne chose tant soit dure,
+ Car il gaste tout et menjue;
+ Li tens qui tote chose mue,
+ Qui tout fait croistre et tout norist,
+ Et qui tout use et tout porrist;
+ Li tens qui enviellist nos peres,
+ Et viellist roys et emperieres,
+ Et qui tous nous enviellira,
+ Ou mort nous desavancera;
+ Li tens qui toute a la baillie
+ Des gens viellir, l'avoit viellie
+
+[p.27]
+ Pas une seule ne restait. 369
+ De si grand'vieillesse elle était
+ Qu'elle n'eût franchi la distance
+ De quatre toises sans potence.
+ Le temps qui s'en va nuit et jour
+ Sans repos prendre et sans séjour,
+ Et dont la course est si rapide,
+ Qu'il semble à notre esprit stupide
+ Demeurer toujours en un point,
+ Mais qui ne s'y arrête point,
+ Et qui si promptement expire
+ Que nul homme ne saurait dire
+ Tout au juste le temps présent;
+ S'il le demande au clerc lisant,
+ Avant d'avoir dit sa pensée
+ Grand' part en est déjà passée:
+ Le temps qui ne peut séjourner,
+ Mais va toujours sans retourner
+ Comme l'eau qui s'écoule toute
+ Sans qu'il en retourne une goutte,
+ Vers qui rien ne saurait durer,
+ Si dur fût-il, même le fer,
+ Qui ronge tout et décompose,
+ Le temps qui change toute chose,
+ Qui tout fait croître et tout nourrit
+ Et qui tout use et tout pourrit,
+ Le temps qui vieillit notre père,
+ Les rois et les grands de la terre,
+ Comme tous il nous vieillira,
+ Ou la mort nous devancera:
+ Le temps qui, lui, jamais n'oublie
+ De tout vieillir, l'avait vieillie
+
+ * * *
+[p.28]
+ Si durement, qu'au mien cuidier 399
+ El ne se pooit mès aidier,
+ Ains retornoit jà en enfance,
+ Car certes el n'avoit poissance,
+ Ce cuit-je, ne force, ne sens
+ Ne plus c'un enfès de deus ans.
+ Neporquant au mien escient
+ Ele avoit esté sage et gent,
+ Quant ele iert en son droit aage,
+ Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage,
+ Ains iert trestote rassotée.
+ Si ot d'une chape forrée
+ Moult bien, si cum je me recors,
+ Abrié et vestu son corps:
+ Bien fu vestue et chaudement,
+ Car el éust froit autrement.
+ Les vielles gens ont tost froidure;
+ Bien savés que c'est lor nature.
+
+ PAPELARDIE.
+
+ Une ymage ot emprès escrite,
+ Qui sembloit bien estre ypocrite;
+ Papelardie ert apelée.
+ C'est cele qui en recelée,
+ Quant nus ne s'en puet prendre garde.
+ De nul mal faire ne se tarde.
+ El fait dehors le marmiteus,
+ Si a le vis simple et piteus,
+ Et semble sainte créature;
+ Mais sous ciel n'a male aventure
+ Qu'ele ne pense en son corage.
+ Moult la ressembloit bien l'ymage
+ Qui faite fu à sa semblance,
+ Qu'el fu de simple contenance;
+
+[p.29]
+ Si durement, il me semblait, 401
+ Que s'aider elle ne pouvait,
+ Mais bien retournait en enfance;
+ Car certe elle n'avait puissance,
+ A mon avis, force ni sens,
+ Non plus qu'un enfant de deux ans.
+ Et cependant en son bel âge
+ Damoiselle gentille et sage
+ Elle fut à mon escient;
+ Elle est bien changée à présent,
+ Car elle est tretoute hébétée.
+ D'une grande chape fourrée
+ Elle avait, je la vois encor,
+ Avec soin abrité son corps;
+ Les vieilles gens ont tôt froidure,
+ Bien savez que c'est leur nature;
+ Or s'était-elle chaudement
+ Vêtue, elle eût froid autrement.
+
+ PAPELARDIE.
+
+ Voici venir Papelardie
+ Et sa mine de comédie.
+ C'est elle qui en tapinois,
+ Tant qu'elle peut et chaque fois,
+ Quand nul ne s'en peut prendre garde,
+ De nul mal faire ne se garde;
+ Par dehors fait le marmiteux,
+ A voir son air simple et piteux,
+ On dirait sainte créature;
+ Mais ci-bas n'est male aventure
+ Que ne rumine son cerveau
+ Bien la présentait ce tableau
+ Qui fut fait à sa ressemblance;
+ Simple elle était de contenance,
+
+ * * *
+[p.30]
+ Et si fu chaucie et vestue 431
+ Tout ainsinc cum fame rendue.
+ En sa main ung sautier tenoit,
+ Et sachiés que moult se penoit
+ De faire à Dieu prieres faintes,
+ Et d'appeler et sains et saintes.
+ El ne fu gaie, ne jolive,
+ Ains fu par semblant ententive
+ Du tout à bonnes ovres faire;
+ Et si avoit vestu la haire.
+ Et sachiés que n'iere pas grasse,
+ De jeuner sembloit estre lasse,
+ S'avoit la color pale et morte.
+ A li et as siens ert la porte
+ Dévéée de Paradis;
+ Car icel gent si font lor vis
+ Amegrir, ce dit l'Evangile,
+ Por avoir loz parmi la ville,
+ Et por un poi de gloire vaine
+ Qui lor toldra Dieu et son raine.
+
+ POVRETÉ.
+
+ Portraite fu au darrenier
+ Povreté qui ung seul denier
+ N'éust pas, s'el se déust pendre,
+ Tant séust bien sa robe vendre;
+ Qu'ele iere nuë comme vers:
+ Se li tens fust ung poi divers,
+ Je cuit qu'ele acorast de froit[12],
+ Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit
+ Tout plain de mavès palestiaus;
+ Ce iert sa robe et ses mantiaus.
+ El n'avoit plus que afubler,
+ Grand loisir avoit de trembler.
+
+[p.31]
+ Portait chaussure et vêtement 433
+ Telle que nonne de couvent;
+ En main tenait un livre d'heures,
+ A grand' marques extérieures
+ Feinte prière à Dieu criait
+ Et saints et saintes appelait.
+ Point de plaisir, jamais de joie;
+ A bonnes oeuvres elle emploie
+ Son temps et toute sa vertu
+ Depuis que la haire a vêtu.
+ Sachez qu'elle n'était pas grasse,
+ De jeûner semblait être lasse
+ Et d'un mort avait la couleur.
+ A elle et aux siens le Seigneur
+ Du paradis ferme la porte;
+ Car leur visage de la sorte,
+ Dit l'Evangile, font maigrir
+ Ces gens pour se faire applaudir,
+ Et pour un peu de gloriole
+ Des saints ils perdent l'auréole.
+
+ PAUVRETÉ.
+
+ Pourtraite était tout en dernier
+ Pauvreté qui même un denier
+ N'aurait trouvé pour s'aller pendre,
+ Sa robe eût-elle voulu vendre;
+ Elle était nue ainsi qu'un ver:
+ Aussi bien, eût sévi l'hiver,
+ De froidure elle serait morte[12].
+ Un vieux bissac seul elle porte
+ Tout rempli de mauvais lambeaux;
+ C'était ses robes et manteaux.
+ A l'écart, dans un coin, seulette,
+ Comme un chien honteux, la pauvrette
+
+ * * *
+[p.32]
+ Des autres fu un poi loignet; 463
+ Cum chien honteus en ung coignet
+ Se cropoit et s'atapissoit,
+ Car povre chose, où qu'ele soit,
+ Est adès boutée et despite.
+ L'eure soit ore la maudite,
+ Que povres homs fu concéus!
+ Qu'il ne sera jà bien péus,
+ Ne bien vestus, ne bien chauciés,
+ Néis amés, ne essauciés.
+ Ces ymages bien avisé,
+ Qui, si comme j'ai devisé,
+ Furent à or et à asur
+ De toutes pars paintes où mur[13].
+ Haut fu li mur et tous quarrés,
+ Si en fu bien clos et barrés,
+ En leu de haies, uns vergiers,
+ Où onc n'avoit entré bergiers,
+ Cis vergiers en trop bel leu sist:
+ Qui dedens mener me vousist
+ Ou par échiele ou par degré,
+ Je l'en séusse moult bon gré;
+ Car tel joie ne tel déduit
+ Ne vit nus hons, si cum ge cuit,
+ Cum il avoit en ce vergier:
+ Car li leus d'oisiaus herbergier
+ N'estoit ne dangereux ne chiches,
+ Onc mès ne fu nus leus si riches
+ D'arbres, ne d'oisillons chantans:
+ Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans
+ Qu'en tout le ramanant de France.
+ Moult estoit bele l'acordance
+ De lor piteus chans à oïr:
+ Tous li mons s'en dust esjoïr.
+
+[p.33]
+ Toute petite se faisait 465
+ Et tristement s'accroupissait
+ (Car pauvre chose est délaissée
+ De tous et de partout chassée),
+ Et n'ayant rien pour s'affubler
+ Grand loisir avait de trembler.
+ Maudite soit l'heure fatale
+ Qui le pauvre conçut! Tout pâle
+ Il erre de faim épuisé,
+ Mal vêtu, honni, méprisé.
+ J'ai bien contemplé ces visages.
+ Comme je l'ai dit, ces images
+ Resplendissaient d'or et d'azur
+ De toutes parts peintes au mur[13].
+ La muraille haute et carrée,
+ Mieux que haie et close et barrée,
+ Entourait un vaste verger
+ Où n'était onc entré berger.
+ C'était un beau site sans doute;
+ A qui m'en eût frayé la route
+ Ou par échelle, ou par degré,
+ Certes j'aurais su moult bon gré;
+ Car tel déduit et telle joie
+ Ne vit nul homme, que je croie,
+ Comme il était en ce verger.
+ Car ce lieu d'oiseaux héberger
+ N'était ni dédaigneux ni chiche.
+ Nul lieu ne fut d'arbres plus riche
+ Ni d'oisillons au piteux chant;
+ D'oiseaux était trois fois autant
+ Qu'en tout le reste de la France.
+ Moult belle en était l'accordance;
+ Le plus sombre, rien que d'ouïr
+ Ces chants, s'en devrait éjouir.
+
+ * * *
+[p.34]
+ Je endroit moi m'en esjoï 497
+ Si durement, quant les oï,
+ Que n'en préisse pas cent livres;
+ Se li passages fust delivres,
+ Que ge n'entrasse ens et véisse
+ L'assemblée (que Diex garisse!)
+ Des oisiaus qui léens estoient,
+ Qui envoisiement chantoient
+ Les dances d'amors et les notes
+ Plesans, cortoises et mignotes.
+ Quand j'oï les oisiaus chanter,
+ Forment me pris à dementer
+ Par quel art ne par quel engin
+ Je porroie entrer où jardin;
+ Mès ge ne poi onques trouver
+ Leu par où g'i péusse entrer.
+ Et sachiés que ge ne savoie
+ S'il i avoit partuis ne voie,
+ Ne leu par où l'en i entrast,
+ Ne hons nès qui le me monstrast
+ N'iert illec, que g'iere tot seus,
+ Moult destroit et moult angoisseus;
+ Tant qu'au darrenier me sovint
+ C'oncques à nul jor ce n'avint
+ Qu'en si biau vergier n'éust huis.
+ Ou eschiele ou aucun partuis.
+ Lors m'en alai grant aléure
+ Açaignant la compasséure
+ Et la cloison du mur quarré,
+ Tant que ung guichet bien barré
+ Trovai petitet et estroit;
+ Par autre leu l'en n'i entroit.
+ A l'uis commençai à ferir,
+ Autre entrée n'i soi querir.
+
+[p.35]
+ Pour moi, si grande était ma joie 499
+ Que si l'on m'eût ouvert la voie,
+ J'aurais céans et de bon coeur
+ Payé cent livres le bonheur
+ De voir des oiseaux l'assemblée
+ (Que Dieu garde!) sous la feuillée,
+ Gazouillant en ce frais séjour
+ A l'envi les danses d'amour
+ Et les plaisantes chansonnettes
+ Tant courtoises et mignonnettes.
+ Quand j'ouïs les oiseaux chanter,
+ Je me pris à me tourmenter
+ Par quel engin, quelle manière
+ Du jardin franchir la barrière;
+ Mais je ne pus oncques trouver
+ Lieu par où j'y pusse arriver.
+ De plus, si m'était inconnue
+ De ce verger aucune issue,
+ Nul n'était là pour me montrer
+ Non plus comment y pénétrer.
+ J'étais dans cette solitude
+ Rongé de noire inquiétude,
+ Tant qu'enfin à l'esprit me vint
+ Qu'à nul jour encore il n'advint
+ Qu'un si beau verger n'eût de porte,
+ Échelle, accès d'aucune sorte.
+ Lors j'allai d'un pas assuré,
+ Contournant du grand mur carré
+ Avec soin toute l'étendue.
+ Enfin, une porte perdue
+ J'aperçus, guichet bas, étroit;
+ Pour entrer c'est le seul endroit.
+ Adonc sans plus tarder encore
+ Je frappai sur le bois sonore.
+
+ * * *
+[p.36]
+ III
+
+
+ Comment dame Oyseuse feist tant 532
+ Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.
+
+
+ Assez i feri et boutai,
+ Et par maintes fois escoutai
+ Se j'orroie venir nulle arme.
+ Le guichet, qui estoit de charme,
+ M'ovrit une noble pucele
+ Qui moult estoit et gente et bele.
+ Cheveus ot blons cum uns bacins[14],
+ La char plus tendre qu'uns pocins,
+ Front reluisant, sorcis votis,
+ Son entr'oil ne fu pas petis[15],
+ Ains iert assez grans par mesure;
+ Le nés ot bien fait à droiture,
+ Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16],
+ Por faire envie à ces bricons.
+ Douce alene ot et savorée,
+ La face blanche et colorée,
+ La bouche petite et grocete,
+ S'ot où menton une fossete:
+ Le col fu de bonne moison,
+ Gros assez et lons par raison,
+ Si n'i ot bube ne malen,
+ N'avoit jusqu'en Jherusalen
+ Fame qui plus biau col portast,
+ Polis iert et soef au tast.
+ La gorgete ot autresi blanche
+ Cum est la noif desus la branche
+ Quant il a freschement negié.
+ Le cors ot bien fait et dougié,
+
+
+[p.37]
+ III
+
+
+ Comment dame Oyseuse fit tant 533
+ Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.
+
+
+ Maintes fois ma main assidue
+ Heurta; puis, l'oreille tendue,
+ J'écoutai si quelqu'un venait.
+ Le guichet, qui de charme était,
+ M'ouvrit une noble pucelle
+ Qui moult était et gente et belle,
+ Les cheveux blonds comme un bassin[14],
+ La chair plus tendre qu'un poussin,
+ Bouche petite et mignonnette,
+ A son menton une fossette,
+ Le front poli, soucil arqué,
+ L'entrecil net et bien marqué[15],
+ Petit ni grand, bonne mesure;
+ Le nez droit, de gente structure,
+ Les yeux plus vifs que le faucon[16]
+ A faire envie à ce fripon;
+ L'haleine douce et savourée,
+ La face blonde et colorée,
+ De savante proportion
+ Le col gros et long par raison,
+ Bouton ni tache, la peau fine;
+ N'était jusqu'en la Palestine
+ Femme au col plus beau, plus luisant,
+ Ni plus au toucher séduisant.
+ Elle avait la gorge aussi blanche
+ Comme est la neige sur la branche
+ Quand il a fraîchement neigé,
+ Le corps bien fait et dégagé:
+
+ * * *
+[p.38]
+ L'en ne séust en nule terre 561
+ Nul plus bel cors de fame querre.
+ D'orfrois ot un chapel mignot[17];
+ Onques nule pucele n'ot
+ Plus cointe ne plus desguisié,
+ Ne l'aroie adroit devisié
+ En trestous les jors de ma vie.
+ Robe avoit moult bien entaillie;
+ Ung chapel de roses tout frais
+ Ot dessus le chapel d'orfrais:
+ En sa main tint ung miroer,
+ Si ot d'ung riche treçoer
+ Son chief trecié moult richement,
+ Bien et bel et estroitement:
+ Ot ambdeus cousues ses manches,
+ Et por garder que ses mains blanches
+ Ne halaissent, ot uns blans gans.
+ Cote ot d'ung riche vert de gans,
+ Cousue à lignel tout entour.
+ Il paroit bien à son atour
+ Qu'ele iere poi embesoignie,
+ Quant ele s'iere bien pignie,
+ Et bien parée et atornée,
+ Ele avoit faite sa jornée.
+ Moult avoit bon tens et bon may,
+ Qu'el n'avoit soussi ne esmay
+ De nule riens, fors solement
+ De soi atorner noblement.
+ Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé
+ La pucele au cors acesmé,
+ Je l'en merciai doucement,
+ Et si li demandai comment
+ Ele avoit non, et qui ele iere.
+ El ne fu pas envers moi fiere,
+
+[p.39]
+ On n'eût su trouver certes guère 563
+ Plus beau corps de femme sur terre.
+ Un frais chapel doré portait[17];
+ Nulle part pucelle n'était
+ Plus gracieuse et plus jolie;
+ Ses charmes tretoute ma vie
+ A dépeindre ne suffirait.
+ Robe élégante la drapait.
+ Sur son chapel, fraîches écloses,
+ Courait un chapelet de roses,
+ En sa main un miroir brillait,
+ Un riche peigne maintenait,
+ Surmontant sa riche coiffure,
+ Les tresses de sa chevelure.
+ Enfin d'un riche vert de Gans
+ Était sa cote, et des gans blancs
+ Gardaient du hâle ses mains blanches;
+ A lacets étaient ses deux manches,
+ Un cordon régnait tout autour.
+ Bien semblait-elle à son atour
+ N'être pas trop embesognée;
+ Car était faite sa journée
+ Quant ses cheveux avait peigné,
+ Paré son corps et atourné.
+ Bon temps et douce servitude!
+ Sans souci, sans inquiétude,
+ Rien ne l'occupait seulement
+ Que s'atourner moult noblement.
+ Quand ainsi m'eut ouvert la porte
+ Du jardin la pucelle accorte,
+ Je lui dis merci doucement,
+ Et puis lui demandai comment
+ Elle avait nom, qui était-elle.
+ Ne fut pas fière la pucelle
+
+ * * *
+[p.40]
+ Ne de respondre desdaigneuse: 595
+ Je me fais apeler Oiseuse,
+ Dist-ele, à tous mes congnoissans;
+ Si sui riche fame et poissans.
+ S'ai d'une chose moult bon tens,
+ Car à nule riens je ne pens
+ Qu'à moi joer et solacier,
+ Et mon chief pignier et trecier:
+ Quant sui pignée et atornée,
+ Adonc est fete ma jornée.
+ Privée sui moult et acointe
+ De Déduit le mignot, le cointe:
+ C'est cil cui est cest biax jardins.
+ Qui de la terre as Sarradins
+ Fist çà ces arbres aporter,
+ Qu'il fist par ce vergier planter.
+ Quant li arbres furent créu,
+ Le mur que vous avez véu,
+ Fist lors Déduit tout entor faire,
+ Et si fist au dehors portraire
+ Les ymages qui i sunt paintes,
+ Qui ne sunt mignotes ne cointes;
+ Ains sunt dolereuses et tristes,
+ Si cum vous orendroit véistes.
+ Maintes fois por esbanoier
+ Se vient en cest leu umbroier
+ Déduit et les gens qui le sivent,
+ Qui en joie et en solas vivent.
+ Encores est léens sans doute
+ Déduit orendroit qui escoute
+ A chanter gais rossignolés,
+ Mauvis et autres oiselés.
+ Il s'esbat iluec et solace
+ O ses gens, car plus bele place
+
+[p.41]
+ Et répondit incontinent: 597
+ «De tous mes intimes vraiment
+ Je me fais appeler Oyseuse,
+ Je suis riche, puissante, heureuse;
+ Car tout le jour j'ai moult bon temps
+ Et veille à mes ajustements;
+ Quand ma toilette est terminée,
+ Tout le reste de la journée
+ Tranquille passe à mon plaisir,
+ A jouer, à me divertir.
+ De Déduit suis la bonne amie,
+ Charmante et douce compagnie,
+ Le maître de ces beaux jardins.
+ De la terre des Sarrazins
+ Il fit jadis venir les plantes
+ En ce verger si florissantes.
+ Quand tous ces arbres furent grands,
+ Ce mur, qu'avez dû voir céans,
+ Alors Déduit fit autour faire,
+ Et par dehors y fit pourtraire
+ Ces peintures et ces tableaux
+ Qui ne sont séduisants ni beaux,
+ Mais pleins de tristesse et misère,
+ Ainsi que l'avez vu naguère.
+ Souvent vient s'éjouir en paix,
+ Ici, cherchant l'ombre et le frais,
+ Déduit et les gens qui le suivent,
+ Qui de joie et de soulas vivent.
+ Tenez, les gais rossignolets,
+ Pinsons et autres oiselets,
+ Ici près encore sans doute
+ Déduit tranquillement écoute.
+ Avec ses gens tretout le jour
+ Il s'ébat, car plus beau séjour
+
+ * * *
+[p.42]
+ Ne plus biau leu por soi joer 629
+ Ne porroit-il mie trover;
+ Les plus beles gens, ce sachiés,
+ Que vous jamès nul leu truissiés,
+ Si sunt li compaignon Déduit
+ Qu'il maine avec li et conduit.
+ Quant Oiseuse m'ot ce conté,
+ Et j'oi moult bien tout escouté,
+ Je li dis lores? Dame Oyseuse,
+ Jà de ce ne soyés douteuse,
+ Puis que Déduit li biaus, li gens
+ Est orendroit avec ses gens
+ En cest vergier, ceste assemblée
+ Ne m'iert pas, se je puis, emblée,
+ Que ne la voie encore ennuit,
+ Véoir la m'estuet, car je cuit
+ Que bele est cele compaignie,
+ Et cortoise et bien enseignie.
+ Lors m'en entrai, ne dis puis mot,
+ Par l'uis que Oiseuse overt m'ot,
+ Ou vergier, et quant je fui ens
+ Je fui liés et baus et joiens.
+ Et sachiés que je cuidai estre
+ Por voir en Paradis terrestre,
+ Tant estoit li leu delitables,
+ Qu'il sembloit estre esperitables:
+ Car si cum il m'iert lors avis,
+ Ne féist en nul Paradis
+ Si bon estre, cum il faisoit
+ Ou vergier qui tant me plaisoit.
+ D'oisiaus chantans avoit assés
+ Par tout le vergier amassés;
+ En ung leu avoit rossigniaus,
+ En l'autre gais et estorniaus;
+
+[p.43]
+ Il ne saurait trouver sur terre 631
+ Pour reposer et se distraire.
+ Les amis que le beau Déduit
+ Avec lui mène et qu'il conduit
+ Sont la plus gente compagnie
+ Que ne verrez de votre vie.»
+ Quand Oyseuse m'eut ce conté,
+ Que j'ai tout au long écouté,
+ Je luis dis alors: «Dame Oyseuse,
+ De ceci ne soyez douteuse,
+ Si Déduit le beau, le joli,
+ Avec ses gens repose ici
+ Dans ce verger, cette assemblée
+ Ne me sera certes volée.
+ Dès aujourd'hui, si je le puis,
+ Je la verrai, car, m'est avis
+ Que belle est cette compagnie,
+ Noble et pleine de courtoisie.»
+ Lors j'entrai, sans plus dire un mot,
+ Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantôt,
+ Dans cette terre enchanteresse.
+ Grande alors fut mon allégresse;
+ Je crus être, je vous le dis,
+ Dans le terrestre Paradis.
+ Par sa beauté sans plus, du reste,
+ Ce séjour me semblait céleste,
+ Car il n'est point de paradis
+ Au ciel, comme il m'était avis,
+ Où douceurs nous soient réservées
+ Telles qu'ici les ai rêvées.
+ Oiseaux chantants étaient assez
+ Partout le jardin amassés;
+ Ici chantaient les hirondelles,
+ Chardonnerets et tourterelles,
+
+ * * *
+[p.44]
+ Si r'avoit aillors grans escoles 663
+ De roietiaus et torteroles,
+ De chardonnereaus, d'arondeles,
+ D'aloes et de lardereles;
+ Calendres i ot amassées
+ En ung autre leu, qui lassées
+ De chanter furent à envis:
+ Melles y avoit et mauvis
+ Qui baoient à sormonter
+ Ces autres oisiaus par chanter.
+ Il r'avoit aillors papegaus,
+ Et mains oisiaus qui par ces gaus
+ Et par ces bois où il habitent,
+ En lor biau chanter se délitent.
+ Trop parfesoient bel servise
+ Cil oisel que je vous devise;
+ Il chantoient ung chant itel
+ Cum s'il fussent esperitel.
+ De voir sachiés, quant les oï,
+ Moult durement m'en esjoï:
+ Que mès si douce mélodie
+ Ne fu d'omme mortel oïe.
+ Tant estoit cil chans dous et biaus,
+ Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus,
+ Ains le péust l'en aesmer
+ A chant de seraines de mer,
+ Qui par lor vois qu'eles ont saines
+ Et series, ont non seraines.
+ A chanter furent ententis
+ Li oisillon qui aprenti
+ Ne furent pas ne non sachant;
+ Et sachiés quant j'oï lor chant,
+ Et je vi le leu verdaier
+ Je me pris moult à esgaïer:
+
+[p.45]
+ Et là grand assaut se livrait 665
+ Entre le geai, le roitelet,
+ Et l'alouette et la mésange;
+ Plus loin, la joyeuse phalange
+ Des rossignols harmonieux
+ S'égosillait à qui mieux mieux.
+ Ailleurs merles et mauviettes,
+ Étourneaux et bergeronnettes
+ Des autres oisillons chanteurs
+ S'efforçaient d'être les vainqueurs.
+ Enfin, perruches éclatantes
+ Et maints oiseaux aux voix savantes
+ S'étaient dans ce verger riant
+ Donné rendez-vous en chantant.
+ Formaient, caquetant à leur guise,
+ Ces oiseaux que je vous devise
+ Un concert si délicieux
+ Qu'on eût dit qu'il venait des cieux.
+ Jamais si douce mélodie
+ Ne fut d'homme mortel ouïe.
+ Les chants étaient si doux, si beaux,
+ Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux,
+ Mais je crus ouïr les syrènes
+ De la mer séduisantes reines;
+ Série et saine était leur voix
+ Dont on fit syrène autrefois.
+
+ Des oisillons, sous la feuillée,
+ La savante et gente assemblée
+ Lors déploya tout son talent.
+ Et sachez, quand j'ouïs leur chant,
+ Emmi ce beau lieu qui verdoie,
+ Je fus tout inondé de joie.
+
+ * * *
+[p.46]
+ Que n'avoie encor esté onques 697
+ Si jolif cum je fui adonques;
+ Por la grant delitableté
+ Fui plains de grant jolieté.
+ Et lores soi-je bien et vi
+ Que Oiseuse m'ot bien servi,
+ Qui m'avoit en tel déduit mis:
+ Bien déusse estre ses amis,
+ Quant ele m'avoit deffermé
+ Le guichet du vergier ramé.
+ Dès ore si cum je sauré,
+ Vous conterai comment j'ovré.
+ Primes de quoi Déduit servoit,
+ Et quel compaignie il avoit
+ Sans longue fable vous veil dire,
+ Et du vergier tretout à tire
+ La façon vous redirai puis.
+ Tout ensemble dire ne puis,
+ Mès tout vous conteré par ordre,
+ Que l'en n'i sache que remordre.
+ Grant servise et dous et plaisant
+ Aloient cil oisel faisant;
+ Lais d'amors et sonnés cortois
+ Chantoit chascun en son patois,
+ Li uns en haut, li autre en bas;
+ De lor chant n'estoit mie gas.
+ La douçor et la mélodie
+ Me mist où cuer grant reverdie;
+ Mès quant j'oi escouté ung poi
+ Les oisiaus, tenir ne me poi
+ Que dant Déduit véoir n'alasse,
+ Car à savoir moult désirasse
+ Son contenement et son estre.
+ Lors m'en alai tout droit à destre,
+
+[p.47]
+ Oncques n'avait goûté bonheur 697
+ Si pur qu'en cet instant mon coeur,
+ Et dans une extase infinie
+ Se plongeait mon âme ravie.
+ Oyseuse, alors j'ai reconnu
+ Quel service tu m'as rendu
+ Par cette douce jouissance.
+ Éternelle reconnaissance
+ Je te dois de m'avoir ouvert
+ Le guichet du beau verger vert!
+ Dès lors, poursuivant mon histoire,
+ Je vais chercher dans ma mémoire
+ Ce que je fis; puis ce qu'était
+ Déduit, quelle suite il avait,
+ Sans longue fable vais vous dire,
+ Et du beau verger tire à tire
+ Vous dirai la façon depuis.
+ Tout ensemble dire ne puis,
+ Mais tout vous conterai par ordre
+ Pour qu'on n'y sache que remordre.
+ Parmi ce jardin ravissant
+ Les oiselets allaient faisant
+ Leurs jeux et prodiguaient sans cesse
+ Leurs chants et leur vive allégresse.
+ Lais d'amour et sonnets courtois,
+ Chantait chacun en son patois.
+ Et ces voix perçantes et graves
+ Formaient des concerts si suaves,
+ Si doux et si mélodieux,
+ Que j'étais ravi, radieux.
+ Quand j'eus tout à ma fantaisie
+ Leurs chants ouïs, moult grande envie
+ Me prit de connaître Déduit.
+ J'oublie tout, tant fus séduit
+
+ * * *
+[p.48]
+ Par une petitete sente 731
+ Plaine de fenoil et de mente;
+ Mès auques près trové Déduit,
+ Car maintenant en ung réduit
+ M'en entré où Déduit estoit.
+ Déduit ilueques s'esbatoit;
+ S'avoit si bele gent o soi,
+ Que quant je les vi, je ne soi
+ Dont si très beles gens pooient
+ Estre venu; car il sembloient
+ Tout por voir anges empennés,
+ Si beles gens ne vit homs nés.
+
+
+ * * *
+
+
+ IV
+
+
+ Ci parle l'Amant de Liesce:
+ C'est une Dame qui la tresce
+ Maine volontiers et rigole,
+ Et ceste menoit la karole.
+
+
+ Ceste gent dont je vous parole,
+ S'estoient pris à la carole,
+ Et une dame lor chantoit,
+ Qui Léesce apelée estoit:
+ Bien sot chanter et plesamment,
+ Ne nule plus avenaument,
+ Ne plus bel ses refrains ne fist,
+ A chanter merveilles li sist;
+ Qu'ele avoit la vois clere et saine,
+ Et si n'estoit mie vilaine;
+ Ains se savoit bien desbrisier,
+ Ferir du pié et renvoisier.
+
+[p.49]
+ De voir son maintien, son visage. 731
+ Lors donc, à droite je m'engage
+ Dans un sentier tout parfumé,
+ De menthe et de fenouil semé.
+ Tout près de là, suivant mon guide,
+ J'entrai dans un réduit splendide
+ Où le beau Déduit se trouvait.
+ En ce lieu Déduit s'ébattait;
+ Si belle était sa compagnie,
+ Que soudain ma vue éblouie
+ Crut voir des anges empennés,
+ Comme onc n'en virent hommes nés,
+ Et ne savais d'où pouvaient être
+ Venus gens si beaux, si beau maître.
+
+
+ * * *
+
+
+ IV
+
+
+ Ci parle l'Amant de Liesse;
+ C'est une Dame qui la tresce
+ Aime mener et rigoler;
+ Ici menait gens karoler.
+
+
+ Cette troupe que je devise
+ A la karole s'était prise;
+ Une gente dame chantait
+ Que Liesse l'on appelait.
+ A chanter elle était savante,
+ Car d'une façon ravissante
+ Elle modulait ses refrains
+ Gracieux, entraînants, divins.
+ Elle avoit la voix claire et saine,
+ Et n'était pas non plus vilaine,
+ Mais sa taille souple ondulait
+ Et lestement son pied frappait.
+
+ * * *
+[p.50]
+ Ele estoit adès coustumiere 759
+ De chanter en tous leus premiere:
+ Car chanter estoit li mestiers
+ Qu'ele faisoit plus volentiers.
+ Lors véissiés carole aller,
+ Et gens mignotement baler,
+ Et faire mainte bele tresche,
+ Et maint biau tor sor l'erbe fresche.
+ Là véissiés fléutéors,
+ Menesterez et jougléors;
+ Si chantent li uns rotruenges,
+ Li autres notes Loherenges,
+ Por ce qu'en set en Loheregne
+ Plus cointes notes qu'en nul regne.
+ Assez i ot tableterresses
+ Ilec entor, et tymberresses
+ Qui moult savoient bien joer,
+ Et ne finoient de ruer
+ Le tymbre en haut, si recuilloient
+ Sor ung doi, c'onques n'i failloient.
+ Deus damoiseles moult mignotes,
+ Qui estoient en pures cotes,
+ Et trecies à une tresce,
+ Faisoient Déduit par noblesce
+ Enmi la karole baler;
+ Mès de ce ne fait à parler.
+ Comme el baloient cointement!
+ L'une venoit tout belement
+ Contre l'autre, et quant el estoient
+ Près à près, si s'entregetoient
+ Les bouches, qu'il vous fust avis
+ Que s'entrebaisassent où vis:
+ Bien se savoient desbrisier.
+ Ne vous en sai que devisier,
+
+[p.51]
+ Elle était toujours coutumière 761
+ De chanter partout la première,
+ Car chanter pour elle c'était
+ Ce que plus volontiers faisait.
+ Vous eussiez vu gens en cadence
+ Mener karole et fine danse,
+ Et mainte tresce et maint beau tour
+ Sur l'herbe fraîche d'alentour.
+ On voyait des escamoteuses
+ Auprès et des tambourineuses
+ Qui ne cessaient de bien jouer,
+ Puis en l'air leur tambour ruer
+ Et, sans manquer, sur un doigt vite
+ Tombant le recevoir ensuite.
+ Vous eussiez encor maints flûteurs
+ Ouïs, ménestrels et jongleurs;
+ L'un dit des légendes anciennes,
+ Une autre des chansons lorraines.
+ Car on sait que de ce pays
+ Nous viennent les plus beaux récits.
+ Puis au milieu deux jeunes filles,
+ En jupon court, toutes gentilles,
+ Les cheveux en nattes massés,
+ Emmi les danseurs enlacés,
+ Au beau Déduit, par déférence,
+ Faisaient les honneurs de la danse.
+ Comme elles balaient gentîment!
+ L'une venait tout bellement
+ Contre l'autre, puis au passage
+ Approchait son joli visage;
+ A voir leur bouche se croiser,
+ Elles semblaient s'entrebaiser
+ Quand se cambrait leur taille souple.
+ Comment vous peindre ce beau couple?
+
+ * * *
+[p.52]
+ Mès à nul jor ne me quéisse 793
+ Remuer, tant que ge véisse
+ Ceste gent ainsinc efforcier
+ De caroler et de dancier.
+
+
+ * * *
+
+
+ V
+
+
+ Ci endroit devise l'Amant
+ De la karole le semblant,
+ Et comment il vit Cortoisie
+ Qui l'apela par druerie,
+ Et li monstra la contenance
+ De cele gent, et de lor dance.
+
+
+ La karole tout en estant
+ Regardai iluec jusqu'à tant
+ C'une dame bien enseignie
+ Me tresvit: ce fu Cortoisie
+ La vaillant et la debonnaire,
+ Que Diex deffende de contraire.
+ Cortoisie lors m'apela:
+ Biaux amis, que faites-vous là?
+ Fait Cortoisie, ça venez,
+ Et avecques nous vous prenez
+ A la karole, s'il vous plest.
+ Sans demorance et sans arrest
+ A la karole me sui pris,
+ Si n'en fui pas trop entrepris,
+ Et sachiés que moult m'agréa
+ Quant Cortoisie m'en pria,
+ Et me dist que je karolasse,
+ Car de karoler, se j'osasse,
+ Estoie envieus et sorpris.
+ A regarder lores me pris
+
+[p.53]
+ Jamais je n'eusse me mouvoir 795
+ Pensé, tant me plaisait de voir
+ Ces gens en si belle accordance
+ Mener la karole et la danse.
+
+
+ * * *
+
+
+ V
+
+
+ Ici devise notre Amant
+ De la karole le semblant,
+ Et comment il vit Courtoisie
+ L'appeler par galanterie,
+ Et lui raconter ce qu'était
+ Tout ce monde et ce qu'il dansait.
+
+
+ Toujours là debout, immobile,
+ Je contemplais la troupe agile,
+ Quand une charmante beauté,
+ Coeur vaillant et plein de bonté
+ (Que Dieu garde toute sa vie!)
+ M'aperçut. C'était Courtoisie.
+ Aussitôt elle m'appela:
+ «Bel ami, que faites-vous là?
+ Or ça, venez, fait Courtoisie;
+ A karoler je vous convie,
+ Avec nous venez, s'il vous plaît.»
+ A la karole sans arrêt,
+ Sans hésiter je fus me prendre
+ Et sans chercher à m'en défendre,
+ Car c'était mon plus vif désir;
+ Et, sachez-le, plus grand plaisir
+ N'eût su me faire Courtoisie.
+ Je n'osais, mais brûlais d'envie
+ De courir aussi karoler.
+ Lors je me pris à contempler
+
+ * * *
+[p.54]
+ Les cors, les façons et les chieres, 823
+ Les semblances et les manieres
+ Des gens qui ilec karoloient:
+ Si vous dirai quex il estoient.
+ Déduit fu biaus et lons et drois,
+ Jamès en terre ne venrois
+ Où vous truissiés nul plus bel homme:
+ La face avoit cum une pomme,
+ Vermoille et blanche tout entour,
+ Cointes fu et de bel atour.
+ Les yex ot vairs, la bouche gente,
+ Et le nez fait par grant entente;
+ Cheveus ot blons, recercelés,
+ Par espaules fu auques lés,
+ Et gresles parmi la ceinture:
+ Il resembloit une painture,
+ Tant ere biaus et acesmés,
+ Et de tous membres bien formés.
+ Remuans fu, et preus, et vistes,
+ Plus légier homme ne véistes;
+ Si n'avoit barbe, ne grenon,
+ Se petiz peus folages non,
+ Car il ert jones damoisiaus.
+ D'un samit portret à oysiaus,
+ Qui ere tout à or batus,
+ Fu ses cors richement vestus.
+ Moult iert sa robe desguisée,
+ Et fut moult riche et encisée,
+ Et décopée par cointise;
+ Chauciés refu par grant mestrise
+ D'uns solers décopés à las;
+ Par druerie et par solas
+
+[p.55]
+ Les visages, les contenances, 825
+ Les costumes et les semblances
+ De tous ces gens qui karolaient;
+ Je vous dirai ce qu'ils étaient.
+ Déduit était de sa nature
+ Droit et beau, de haute stature,
+ L'air noble et de grand appareil
+ Et gracieux, le teint vermeil
+ Autour et blanc comme une pomme;
+ Jamais on ne vit plus bel homme:
+ Mignonne bouche, de beaux yeux,
+ Le nez fait au moule, cheveux
+ Blonds tombant en boucles soyeuses
+ Sur ses épaules musculeuses.
+ Sa taille fine cependant
+ Était bien prise. En regardant
+ Ce beau corps, sa riche parure,
+ On croyait voir une peinture.
+ Nul homme avec lui n'eût lutté
+ De vigueur ni d'agilité.
+ C'était, tout brillant de jeunesse,
+ Un damoiseau plein de noblesse;
+ Ni moustache ni barbe encor,
+ Mais le fin duvet couleur d'or
+ De la première adolescence.
+ Il était avec élégance
+ Vêtu tout d'or et de satin
+ Tissu d'oiseaux à grand dessin.
+ Sa robe à la coupe savante
+ Et d'ornements étincelante,
+ Tombait en festons gracieux;
+ Un brodequin délicieux
+ Enlaçait sa jambe arrondie,
+ Et par amour sa douce amie
+
+ * * *
+[p.56]
+ Li ot s'amie fet chapel 855
+ De roses qui moult li sist bel.
+ Savés-vous qui estoit s'amie?
+ Léesce qui nel' haoit mie,
+ L'envoisie, la bien chantans,
+ Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans
+ De s'amor li donna l'otroi:
+ Déduit la tint parmi le doi
+ A la karole, et ele lui,
+ Bien s'entr'amoient ambedui:
+ Car il iert biaus, et ele bele,
+ Bien resembloit rose novele
+ De sa color. S'ot la char tendre,
+ Qu'en la li péust toute fendre
+ A une petitete ronce.
+ Le front ot blanc, poli, sans fronce,
+ Les sorcis bruns et enarchiés,
+ Les yex gros et si envoisiés,
+ Qu'ils rioient tousjors avant
+ Que la bouchete par convant.
+ Je ne vous sai du nés que dire,
+ L'en nel' féist pas miex de cire.
+ Ele ot la bouche petitete,
+ Et por baisier son ami, preste;
+ Le chief ot blons et reluisant.
+ Que vous iroie-je disant?
+ Bele fu et bien atornée;
+ D'ung fil d'or ere galonnée,
+ S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,
+ Je qu'en oi véu vint et nuef,
+ A nul jor mès véu n'avoie
+ Chapel si bien ouvré de soie.
+ D'un samit qui ert tous dorés
+ Fu ses cors richement parés,
+
+[p.57]
+ Lui avait tout de roses fait 859
+ De ses mains un beau chapelet.
+ Savez-vous quelle était sa mie?
+ Liesse qui ne le hait mie,
+ La gente et joyeuse aux doux chants.
+ A lui dès l'âge de sept ans
+ D'amour elle donna le gage.
+ Déduit la prend au doigt, l'engage
+ A la karole, et chaque amant
+ Moult s'enlace amoureusement.
+ Il était beau, elle était belle,
+ Et bien semblait rose nouvelle
+ A voir son teint vermeil et clair:
+ La moindre épine à cette chair
+ Si tendre eût fait une blessure:
+ Son front était blanc, sans plissure,
+ Ses sourcils bruns et bien arqués,
+ Ses yeux gros et si enjoués
+ Qu'ils paraissaient toujours sourire
+ Avant même la bouche rire,
+ Qui toute mignonne s'ouvrait,
+ Toujours aux baisers s'apprêtait.
+ Du nez, je ne sais que vous dire;
+ On n'en fait pas de mieux en cire.
+ Son chef était blond et luisant.
+ Que vous irai-je encor disant?
+ Belle était et bien atournée,
+ D'un fil d'or toute galonnée;
+ Son chapel d'or était tout neuf,
+ J'en ai vu plus de vingt et neuf,
+ Mais jamais chapel, que je croie,
+ Si bien ouvré de belle soie.
+ Son corps était enfin paré
+ De ce riche satin doré
+
+ * * *
+[p.58]
+ De quoi son ami avoit robe, 889
+ Si en estoit assés plus gobe.
+
+
+ * * *
+
+
+ VI
+
+
+ Ci dit l'Amant des biax atours
+ Dont iert vestus li Diez d'Amours.
+
+
+ A li se tint de l'autre part
+ Li Diex d'Amors, cil qui départ
+ Amoretes à sa devise.
+ C'est cil qui les amans justise,
+ Et qui abat l'orguel des gens,
+ Et si fait des seignors sergens,
+ Et des dames refait bajesses,
+ Quant il les trove trop engresses.
+ Li Diex d'Amors de la façon,
+ Ne resembloit mie garçon:
+ De beaulté fist moult à prisier,
+ Mès de sa robe devisier
+ Criens durement qu'encombré soie.
+ Il n'avoit pas robe de soie,
+ Ains avoit robe de floretes,
+ Fete par fines amoretes
+ A losenges, à escuciaus,
+ A oiselés, à lionciaus,
+ Et à bestes et à liépars;
+ Fu la robe de toutes pars
+ Portraite, et ovrée de flors
+ Par diverseté de colors.
+ Flors i avoit de maintes guises
+ Qui furent par grant sens assises:
+ Nulle flor en esté ne nest
+ Qui n'i soit, neis flor de genest,
+
+[59]
+ Que Déduit son ami préfère, 893
+ Faveur dont moult elle était fière.
+
+
+ * * *
+
+
+ VI
+
+
+ Ci dit l'Amant les beaux atours
+ Dont est vêtu le Dieu d'Amours.
+
+
+ Tout près d'eux d'autre part s'avance
+ Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense
+ Les amourettes aux amants,
+ Et qui rabat l'orgueil des gens,
+ Et quand les trouve trop méchantes
+ Des dames fait d'humbles servantes
+ Et des seigneurs simples sergents;
+ C'est lui le maître des amants.
+ Du Dieu d'Amours telle est la grâce
+ Qu'on devine sa noble race;
+ On est surpris de sa beauté,
+ Et nul sa robe, en vérité,
+ Ne saurait peindre, que je croie.
+ Il n'avait pas robe de soie,
+ Mais bien avait robe de fleurs,
+ Oeuvre d'amour de mille coeurs.
+ Ce n'était qu'écussons, lozanges,
+ Léopards, animaux étranges,
+ Oiseaux de diverses couleurs:
+ Ce n'était que bouquets de fleurs
+ De mille sortes variées
+ Et artistement mariées.
+ Nulle fleur en été ne naît
+ Qui n'y fût; la fleur de genêt,
+ La violette, la pervenche,
+ Mainte fleur azur, jaune ou blanche,
+
+ * * *
+[p.60]
+ Ne violete, ne parvanche, 919
+ Ne fleur inde, jaune ne blanche;
+ Si ot par leus entremeslées
+ Foilles de roses grans et lées.
+ Il ot ou chief ung chapelet
+ De roses; mès rossignolet
+ Qui entor son chief voletoient,
+ Les foilles jus en abatoient:
+ Car il iert tout covers d'oisiaus.
+ De papegaus, de rossignaus,
+ De calandres et de mesanges;
+ Il sembloit que ce fust uns anges
+ Qui fust tantost venus du ciau.
+ Amors avoit ung jovenciau
+ Qu'il faisoit estre iluec delés;
+ Douz-Regard estoit apelés.
+ Icis bachelers regardoit
+ Les caroles, et si gardoit
+ Au Diex d'Amors deux ars turquois.
+ Li uns des ars si fu d'un bois
+ Dont li fruit iert mal savorés;
+ Tous plains de nouz et bocerés
+ Fu li ars dessous et dessore,
+ Et si estoit plus noirs que more[18].
+ Li autres ars fu d'un plançon
+ Longuet et de gente façon;
+ Si fu bien fait et bien dolés,
+ Et si fu moult bien pipelés.
+ Dames i ot de tous sens pointes,
+ Et valés envoisiés et cointes.
+ Ices deux ars tint Dous-Regars
+ Qui ne sembloit mie estre gars,
+ Avec dix des floiches son mestre.
+ Il en tint cinq en sa main destre;
+
+[p.61]
+ A la belle rose y venait 923
+ Mêler son modeste reflet.
+ La tête il avait festonnée
+ De roses que l'aile étonnée
+ Des rossignolets effeuillait
+ Tout autour de son chapelet;
+ Car il était couvert sans cesse
+ De mille oiseaux de toute espèce,
+ De rossignols, de perroquets,
+ De mésanges, de roitelets;
+ Il semblait que ce fût un ange
+ Des cieux. Tout près d'Amour se range
+ Un jouvenceau son compagnon;
+ Doux-Regard, tel était son nom.
+ Joyeux la karole il regarde
+ Et dans chacune main il garde
+ Au Dieu d'Amours un arc turcquois.
+ Le premier des arcs est d'un bois
+ Aux fruits amers sans aucun doute;
+ Son aspect repoussant dégoûte;
+ Il est plein de bosses, de noeuds,
+ Et plus noir que More hideux[18].
+ L'autre, au contraire, est d'une branche
+ Flexible, gracieuse et blanche,
+ Toute couverte de dessins
+ Des plus jolis et des plus fins.
+ On n'y voyait que dames gentes,
+ Varlets aux mines avenantes.
+ Doux-Regard les tenait tous deux
+ Et cinq flèches pour chacun d'eux.
+ De sa main droite les plus belles
+ A son maître il tendait; les ailes,
+ Les coches, tout était bien fait;
+ Tout couvert d'or le fût brillait
+
+ * * *
+[p.62]
+ Mès moult orent ices cinq floiches 953
+ Les penons bien fais, et les coiches:
+ Si furent toutes à or pointes,
+ Fors et tranchans orent les pointes,
+ Et aguës por bien percier,
+ Et si n'i ot fer ne acier;
+ Onc n'i ot riens qui d'or ne fust,
+ Fors que les penons et le fust:
+ Car el furent encarrelées
+ De sajetes d'or barbelées.
+ La meillore et la plus isnele
+ De ces floiches, et la plus bele,
+ Et cele où li meillor penon
+ Furent entés, Biautés ot non[19].
+ Une d'eles qui le mains blece,
+ Ot non, ce m'est avis, Simplece.
+ Une autre en i ot apelée
+ Franchise; cele iert empenée
+ De valor et de cortoisie.
+ La quarte avoit non Compaignie:
+ En cele ot moult pesant sajete,
+ Ele n'iert pas d'aler loing preste;
+ Mès qui de près en vosist traire[20],
+ Il en péust assez mal faire.
+ La quinte avoit non Biau-Semblant,
+ Ce fut toute la mains grévant,
+ Ne porquant el fait moult grant plaie;
+ Mès cis atent bonne menaie,
+ Qui de cele floiche est plaiés,
+ Ses maus en est mielx emplaiés:
+ Car il puet tost santé atendre,
+ S'en doit estre sa dolor mendre.
+ Cinq floiches i ot d'autre guise,
+ Qui furent lédes à devise:
+
+[p.63]
+ Garni de pointe meurtrière 957
+ De fer non, ni d'acier vulgaire.
+ Du reste, rien qui d'Or ne fût,
+ Sauf les ailerons et le fût,
+ Car les pointes étaient doublées
+ De sagettes d'or barbelées.
+
+ Des traits le plus prompt, le meilleur,
+ Et le plus beau pour sa couleur,
+ Et les plumes de son enture[19]
+ Était Beauté. De sa nature
+ Simplesse est moins à redouter.
+ Le tiers Franchise, à n'en douter,
+ De valeur et de courtoisie
+ Fut empenné. Puis Compagnie
+ Quatrième; à son dard pesant,
+ On sentait que peu malfaisant
+ De loin, grand mal il pouvait faire
+ Si de près on le voulait traire[20].
+ Le cinquième était Beau-Semblant,
+ Le moins dangereux, qui pourtant
+ Fait grand' blessure; mais sa plaie
+ Laisse espoir qui les maux défraie,
+ Permet d'attendre la santé,
+ Par quoi le coeur est conforté.
+
+ L'autre main tenait au contraire
+ Cinq traits d'une horrible matière.
+
+ * * *
+[p.64]
+ Li fust estoient et li fer 987
+ Plus noirs que déables d'enfer.
+ La première avoit non Orguex,
+ L'autre qui ne valoit pas miex,
+ Fu apelée Vilenie;
+ Icele fu de felonie
+ Toute tainte et envenimée
+ La tierce fu Honte clamée,
+ Et la quarte Desespérance:
+ Novel-Penser fu sans doutance[21]
+ Apelée la darreniere.
+ Ces cinq floiches d'une maniere
+ Furent, et moult bien resemblables;
+ Moult par lor estoit convenables
+ Li uns des arcs qui fu hideus,
+ Et plains de neus, et eschardeus;
+ Il devoit bien tiex floiches traire,
+ Car el erent force et contraire
+ As autres cinq floiches sans doute.
+ Mès ne diré pas ore toute
+ Lor forces, ne lor poestés.
+ Bien vous sera la vérités
+ Contée, et la sénéfiance
+ Nel' metré mie en obliance;
+ Ains vous dirai que tout ce monte,
+ Ainçois que je fine mon conte.
+ Or revendrai à ma parole:
+ Des nobles gens de la karole
+ M'estuet dire les contenances,
+ Et les façons et les semblances.
+ Li Diex d'Amors se fu bien pris
+ A une dame de haut pris,
+ Et delez lui iert ajoustés:
+ Icele dame ot non Biautés.
+
+[p.65]
+ Leur fût était comme leur fer 983
+ Aussi noir que diable d'enfer.
+ C'était d'abord Orgueil. Vilenie
+ Venait après, de félonie
+ Tout empreint, tout envenimé.
+ Ce trait vaut le premier nommé,
+ Et le premier vaut le deuxième.
+ Ensuite Honte le troisième,
+ Le quatrième, Désespoir;
+ Enfin, le dernier, à le voir,
+ Nouveau-Penser me parût être[21].
+ A peine peut-on reconnaître
+ Ces traits, tant ils sont ressemblants.
+ C'était bien les dignes pendants
+ De l'arc à figure hideuse,
+ Informe et toute raboteuse,
+ Qui me sembla fait tout exprès
+ Pour lancer de si vilains traits,
+ Car ils avaient force contraire
+ Aux cinq que je viens de pourtraire.
+ Céans vous ne pouvez savoir
+ Toute leur force et leur pouvoir;
+ Mais la vérité toute entière
+ Ne mettrez en doutance guère
+ Lorsque ce conte vous lirez;
+ Avant la fin vous le saurez.
+ Or revenons à ma parole.
+ Des nobles gens de la karole
+ Je vais vous dépeindre les jeux,
+ Le maintien, les airs gracieux.
+ Près de dame de grand' noblesse,
+ Galant, le dieu d'Amours s'empresse.
+ Elle était debout à côté
+ De lui; c'était Dame Beauté
+
+ * * *
+[p.66]
+ Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021
+ En li ot maintes bonnes teches[22]:
+ El ne fu oscure, ne brune,
+ Ains fu clere comme la lune,
+ Envers qui les autres estoiles
+ Resemblent petites chandoiles.
+ Tendre ot la char comme rousée,
+ Simple fu cum une espousée,
+ Et blanche comme flor de lis;
+ Si ot le vis cler et alis,
+ Et fu greslete et alignie,
+ Ne fu fardée ne guignie:
+ Car el n'avoit mie mestier
+ De soi tifer ne d'afetier.
+ Les cheveus ot blons et si lons
+ Qu'il li batoient as talons;
+ Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
+ Moult grant douçor au cuer me touche,
+ Si m'aïst Diex, quant il me membre
+ De la façon de chascun membre,
+ Qu'il n'ot si bele fame où monde.
+ Briément el fu jonete et blonde,
+ Sade, plaisant, aperte et cointe,
+ Grassete et gresle, gente et jointe.
+
+
+ * * *
+
+[p.67]
+ Comme la flèche merveilleuse 1017
+ De vertus riche et généreuse,
+ Obscure ni brune. Tel luit
+ L'astre radieux de la nuit,
+ Près de qui les autres étoiles
+ Ne sont que petites chandoiles.
+ Elle était blanche comme un lys,
+ Le teint, le front clairs et polis,
+ La chair tendre comme rosée
+ Et simple comme une épousée:
+ Taille grêle, ensemble charmant,
+ Sans fard et sans déguisement,
+ Car elle n'avait, je vous jure,
+ Besoin d'atours ni de parure.
+ Ses blonds cheveux étaient si longs
+ Qu'ils venaient battre ses talons,
+ Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche.
+ Moult grand' douceur au coeur me touche
+ (M'assiste Dieu!) quand je revois
+ Tous ses charmes comme autrefois!
+ N'était si belle femme au monde!
+ Bref, elle était jeunette et blonde,
+ Au regard doux, sade et plaisant,
+ Au corps rondelet, svelte et gent.
+
+
+ * * *
+
+[p.68]
+ VII
+
+
+ Ci parle l'Amant de Richesse, 1045
+ Qui moult estoit de grant noblesse;
+ Mais de si grant boban estoit,
+ Que nul povre home n'adaignoit,
+ Ainz le boutoit tousjors arriere:
+ Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.
+
+
+ Près de Biauté se tint Richece,
+ Une dame de grant hautece,
+ De grant pris et de grant affaire.
+ Qui à li ne as siens meffaire
+ Osast riens par fais, ou par dis,
+ Il fust moult fiers et moult hardis;
+ Qu'ele puet moult nuire et aidier.
+ Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier
+ Que riches gens ont grant poissance
+ De faire ou aïde, ou grévance.
+ Tuit li greignor et li menor
+ Portoient à Richece honor:
+ Tuit baoient à li servir,
+ Por l'amor de li deservir;
+ Chascuns sa dame la clamoit,
+ Car tous li mondes la cremoit;
+ Tous li mons iert en son dangier.
+ En sa cort ot maint losengier,
+ Maint traïtor, maint envieus:
+ Ce sunt cil qui sunt curieus
+ De desprisier et de blasmer
+ Tous ceus qui font miex à amer.
+ Par devant por eus losengier,
+ Loent les gens li losengier;
+
+
+[p.69]
+ VII
+
+
+ Ci parle l'Amant de Richesse 1041
+ Qui dame était de grand' noblesse
+ Mais de si grand orgueil était
+ Que nul pauvre homme n'accueillait,
+ Mais le boutait toujours arrière;
+ Aussi doit-on l'avoir moins chère.
+
+
+ Trônait Richesse près Beauté.
+ Dame c'était de grand' fierté,
+ De grand prix et de grande affaire.
+ Bien hardi qui osât méfaire
+ A elle ou aux siens. Elle peut
+ Aider, nuire quand elle veut.
+ Au riche la toute-puissance!
+ Les biens et les maux il dispense
+ A son gré; ce n'est pas d'hier.
+ Grands et petits, l'humble et le fier
+ Font honneur à dame Richesse,
+ Chacun à la servir s'empresse,
+ Afin d'obtenir ses faveurs;
+ Chacun veut porter ses couleurs,
+ Chacun reconnaît sa puissance
+ Par crainte et non par préférence.
+ Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs
+ Et traîtres, et ces vils menteurs
+ S'attaquent surtout avec rage
+ Au plus aimable et au plus sage;
+ Devant c'est l'adulation
+ La plus vile; avec onction
+ Tout le monde en parole ils louent;
+ Mais leurs louanges les gens rouent
+
+ * * *
+[p.70]
+ Tout le monde par parole oignent, 1075
+ Mès lor losenges les gens poignent[23]
+ Par derriere dusques as os[24],
+ Qu'il abaissent des bons les los,
+ Et desloent les aloés,
+ Et si loent les desloés.
+ Maint prodommes ont encusés,
+ Et de lor honnor reculés
+ Li losengier par lor losenges;
+ Car il font ceus des cors estranges
+ Qui déussent estre privés:
+ Mal puissent-il estre arivés
+ Icil losengier plain d'envie!
+ Car nus prodons n'aime lor vie.
+ Richece ot une porpre robe,
+ Ice ne tenés mie à lobe,
+ Que je vous di bien et afiche
+ Qu'il n'ot si bele, ne si riche
+ Où monde, ne si envoisie.
+ La porpre fu toute orfroisie.
+ Si ot portraites à orfrois
+ Estoires de dus et de rois[25].
+ Si estoit au col bien orlée
+ D'une bende d'or néélée
+ Moult richement, sachiés sans faille.
+ Si i avoit tretout à taille
+ De riches pierres grant plenté
+ Qui moult rendoient grant clarté.
+ Richece ot ung moult riche ceint[26]
+ Par desus cele porpre ceint;
+ La boucle d'une pierre fu
+ Qui ot grant force et grant vertu:
+ Car cis qui sor soi la portoit,
+ Nes uns venins ne redotoit;
+
+[p.71]
+ Par derrière jusques aux os[24]; 1071
+ Ils abaissent des bons les los,
+ Souillent partout la prudhommie,
+ Par contre exaltent l'infamie.
+ Par eux le bon est accusé
+ Et voit son honneur exposé
+ A l'hypocrite calomnie;
+ Tels on voit par leur perfidie
+ Maints preux souvent des cours chassés.
+ Qu'à leur tour soient de Dieu laissés
+ Tous ces vils flatteurs pleins d'envie;
+ Nul prud'homme n'aime leur vie.
+
+ Robe pourpre Richesse avait,
+ Et si nul pour faux le tenait,
+ Je ne crains pas qu'il me confonde,
+ Si belle robe n'est au monde,
+ Si riche ni si gente encor;
+ Car en ses lés la pourpre d'or
+ Retraçait à notre mémoire
+ De ducs et de rois mainte histoire[25].
+ Bien en était le col ourlé
+ D'une bande d'or niellé,
+ Moult richement, je ne vous raille,
+ Puis y brillaient, de riche taille,
+ Pierres fines en quantité
+ Qui moult rendaient grande clarté.
+ Richesse avait riche ceinture[26]
+ Par dessus sa pourpre vêture;
+ La boucle d'une pierre était
+ Qui grand pouvoir et force avait;
+ Car celui qui cette ceinture
+ Porte, tous les venins conjure;
+
+ * * *
+[p.72]
+ Nus nel' pooit envenimer, 1109
+ Moult faisoit la pierre à aimer.
+ Elle vausist à ung prodomme
+ Miex que trestous li ors de Romme.
+ D'une pierre fu li mordens,
+ Qui garissoit du mal des dens;
+ Et si avoit ung tel éur,
+ Que cis pooit estre asséur
+ Tretous les jors de sa véue,
+ Qui à géun l'avoit véue.
+ Li clou furent d'or esmeré,
+ Qui erent el tissu doré;
+ Si estoient gros et pesant,
+ En chascun ot bien ung besant.
+ Richece ot sus ses treces sores
+ Ung cercle d'or; onques encores
+ Ne fu si biaus véus, ce cuit,
+ Car il fu tout d'or fin recuit;
+ Mès cis seroit bons devisierres
+ Qui vous sauroit toutes les pierres,
+ Qui i estoient, devisier,
+ Car l'en ne porroit pas prisier
+ L'avoir que les pierres valoient,
+ Qui en l'or assises estoient.
+ Rubis i ot, saphirs, jagonces,
+ Esmeraudes plus de dix onces.
+ Mais devant ot par grant mestrise,
+ Une escharboucle où cercle assise,
+ Et la pierre si clere estoit,
+ Que maintenant qu'il anuitoit,
+ L'en s'en véist bien au besoing
+ Conduire d'une liue loing.
+ Tel clarté de la pierre yssoit,
+ Que Richece en resplendissoit
+
+[p.73]
+ Nul ne le peut envenimer: 1103
+ C'est la pierre qui fait aimer;
+ Elle vaudrait à un prudhomme
+ Mieux que tretous les ors de Rome.
+ D'une pierre étaient les mordants
+ Qui guérissait du mal de dents,
+ Et tel à jeun qui l'aurait vue,
+ De conserver toujours la vue
+ Serait sûr, j'en suis convaincu,
+ Tant est puissante sa vertu.
+ Les clous gros et pesants, je pense,
+ Au moins comme un besant de France,
+ Étaient de fin or épuré
+ Et semaient le tissu doré.
+ Pour maintenir sa blonde tresse
+ Un cercle d'or avait Richesse;
+ Oncques nul de plus beau ne vit,
+ Car il était tout d'or recuit.
+ Ce serait un conteur habile
+ Celui dont la plume subtile
+ Toutes les pierres dépeindrait;
+ Car nul estimer ne saurait
+ La valeur de ces pierreries
+ Dans l'or habilement serties.
+ Dix onces de grenat je vis,
+ Saphyrs, émeraudes, rubis,
+ Mais par dessus tout dominante,
+ Une escarboude étincelante,
+ Sur le cercle assise, jetait
+ Au loin un si puissant reflet
+ Qu'en cette nuit portait la vue
+ Une lieue au moins d'étendue;
+ Et lueur telle en jaillissait
+ Que Richesse en resplendissait
+
+ * * *
+[p.74]
+ Durement le vis et la face, 1143
+ Et entor li toute la place.
+ Richece tint parmi la main
+ Ung valet de grant biauté plain,
+ Qui fu ses amis veritiez.
+ C'est uns hons qui en biaus ostiez
+ Maintenir moult se délitoit.
+ Cis se chauçoit bien et vestoit,
+ Si avoit les chevaus de pris;
+ Cis cuidast bien estre repris
+ Ou de murtre, ou de larrecin,
+ S'en s'estable éust ung roucin.
+ Por ce amoit-il moult l'acointance
+ De Richece et la bien-voillance,
+ Qu'il avoit tous jors en porpens
+ De demener les grans despens,
+ Et el les pooit bien soffrir,
+ Et tous ses despens maintenir;
+ El li donnoit autant deniers
+ Cum s'el les puisast en greniers.
+ Après refu Largece assise,
+ Qui fu bien duite et bien aprise
+ De faire honor, et de despendre:
+ El fu du linage Alexandre;
+ Si n'avoit-el joie de rien
+ Cum quant el pooit dire, tien.
+ Néis Avarice la chétive
+ N'ert pas si à prendre ententive
+ Cum Largece ere de donner;
+ Et Diex li fesoit foisonner
+ Ses biens si qu'ele ne savoit
+ Tant donner, cum el plus avoit.
+ Moult a Largece pris et los;
+ Ele a les sages et les fos
+
+[p.75]
+ Toute entière, son corps, sa face, 1137
+ Voire alentour toute la place.
+ Richesse tenait par la main
+ Un varlet de grand' beauté plein
+ Et son ami sans aucun doute.
+ Par dessus tout cet homme goûte
+ Grands hôtels, splendides châteaux,
+ Chaussures, vêtements royaux,
+ Chevaux de prix, vaste écurie.
+ Il eût craint d'être, je parie,
+ Repris de meurtre ou de larcin,
+ S'il eût en l'étable un roussin.
+ Aussi cherchait-il l'accointance
+ De Richesse et la bienviellance;
+ Car il ne songeait en tous temps
+ Qu'à démener les grands dépens,
+ Et bien pouvait-il, sans doutance,
+ Soutenir sa magnificence,
+ Car elle lui versait deniers
+ Comme puisant à pleins greniers.
+ Ensuite assise, était Largesse,
+ Dame généreuse et maîtresse
+ Passée en prodigalité.
+ Nul ne savait, en vérité,
+ Mieux faire honneur et l'or épandre;
+ Elle était du sang d'Alexandre,
+ Et plaisir ne prenait de rien
+ Comme de pouvoir dire: Tien.
+ Non, Avarice là chétive
+ N'est pas à garder attentive
+ Comme Largesse est à donner,
+ Et Dieu lui fait tant foisonner
+ Ses biens que toujours l'abondance
+ Surpasse sa magnificence.
+
+ * * *
+[p.76]
+ Outréement à son bandon, 1177
+ Car ele savoit fere biau don;
+ S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst,
+ Si cuit-ge que de ceus féist
+ Ses amis par son biau servise;
+ Et por ce ot-ele à devise
+ L'amor des povres et des riches.
+ Moult est fos haus homs qui est chiches!
+ Haus homs ne puet avoir nul vice,
+ Qui tant li griet cum avarice:
+ Car hons avers ne puet conquerre
+ Ne seignorie, ne grant terre;
+ Car il n'a pas d'amis plenté,
+ Dont il face sa volenté.
+ Mès qui amis vodra avoir,
+ Si n'ait mie chier son avoir,
+ Ains par biaus dons amis acquiere:
+ Car tout en autretel maniere
+ Cum la pierre de l'aïment
+ Trait à soi le fer soutilment,
+ Ainsinc atrait les cuers des gens
+ Li ors qu'en donne et li argens.
+
+ Largece ot robe toute fresche
+ D'une porpre sarrazinesche;
+ S'ot le vis bel et bien formé;
+ Mès el ot son col deffermé,
+ Qu'el avoit iluec en présent
+ A une dame fet présent,
+ N'avoit gueres, de son fermal,
+ Et ce ne li séoit pas mal,
+ Que sa cheveçaille iert overte,
+ Et sa gorge si descoverte,
+
+[p.77]
+ Largesse aussi recherchent tous, 1171
+ Elle a les sages et les fous,
+ Tous sans réserve à son service;
+ Car toujours l'or de sa main glisse,
+ Et si quelqu'un la haïssait,
+ Bien vite un ami s'en ferait
+ Par sa généreuse franchise;
+ Aussi tient-elle en toute guise
+ Du pauvre et du riche l'amour.
+ Fol le Grand au coeur chiche et sourd!
+ Un Grand ne peut avoir nul vice
+ Qui l'abaisse autant qu'avarice:
+ Avare ne peut obtenir
+ Honneurs ni grands fiefs conquérir,
+ Car d'amis certes il n'a guère
+ Qui veuillent sa volonté faire.
+ Tel qui veut des amis avoir,
+ Qu'il n'ait pas trop cher son avoir,
+ Mais par beaux dons qu'il les acquière.
+ C'est ainsi de même manière
+ Que l'on voit la pierre d'aimant
+ Tirer le fer subtilement;
+ Ainsi le coeur des gens attire
+ L'argent qu'on donne tire à tire.
+ Largesse avait frais vêtement
+ De riche pourpre d'Orient,
+ Les traits beaux et pleins d'élégance,
+ Le col ouvert par négligence,
+ Car elle avait tout justement
+ A certaine dame en présent
+ Son fermail octroyé naguère.
+ J'aimais assez cette manière
+ De laisser sa coiffe s'ouvrir
+ Et sa gorge se découvrir;
+
+ * * *
+[p.78]
+ Que parmi outre la chemise 1209
+ Li blanchoioit sa char alise.
+ Largece la vaillant, la sage,
+ Tint ung chevalier du linage
+ Au bon roy Artus de Bretaigne[27]:
+ Ce fut cil qui porta l'enseigne
+ De Valor et le gonfanon.
+ Encor est-il de tel renom,
+ Que l'en conte de li les contes
+ Et devant rois, et devant contes.
+ Cil chevalier novelement
+ Fu venus d'ung tornoiement,
+ Où il ot faite por s'amie
+ Mainte jouste et mainte envaïe,
+ Et percié maint escu bouclé,
+ Maint hiaume i avoit desserclé,
+ Et maint chevalier abatu,
+ Et pris par force et par vertu.
+
+ Après tous ceus se tint Franchise,
+ Qui ne fu ne brune ne bise,
+ Ains ere blanche comme nois,
+ Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28],
+ Ainçois l'avoit lonc et traitis,
+ Iex vairs rians, sorcis votis:
+ S'ot les chevous et blons, et lons,
+ Et fu simple comme uns coulons.
+ Le cuer ot dous et débonnaire:
+ Ele n'osast dire ne faire
+ A nuli riens qu'el ne déust;
+ Et s'ele ung homme cognéust
+ Qui fust destrois por s'amitié,
+ Tantost éust de li pitié,
+
+[p.79]
+ Car dessous sa chemise fine 1205
+ Blanchoyait sa belle poitrine.
+ Tenait Largesse au coeur vaillant
+ Un beau chevalier descendant
+ Du bon roi Artus de Bretaigne,[27]
+ Celui-là qui tenait l'enseigne
+ De Valeur et le gonfanon.
+ Encor est-il de tel renom
+ Que l'on conte de lui les contes,
+ Et devant rois et devant comtes.
+ Ce chevalier nouvellement
+ Était venu d'un tournoiement,
+ Où fait avait pour sa maîtresse
+ Mainte joûte et mainte prouesse
+ Et percé maint écu bouclé,
+ Et de sa lance décerclé
+ Maint haume et puis mainte visière,
+ Maint chevalier dans la poussière
+ Avait de son bras abattu
+ Et pris par force et par vertu.
+ Ensuite se tenait Franchise
+ Qui n'était ni brune ni bise,
+ Au teint plus que la neige blanc,
+ Et n'avait pas nez d'Orléan[28],
+ Mais long et bien fait au contraire,
+ Sourcils-arqués, prunelle claire,
+ Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau,
+ Et l'air simple d'un colombeau:
+ Le coeur si doux et débonnaire
+ Que jamais il n'eût osé faire
+ Aux autres que ce qu'il devait;
+ Car si nul homme elle savait
+ Qui fût pour l'amour d'elle en peine,
+ Point ne lui serait inhumaine;
+
+ * * *
+[p.80]
+ Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241
+ Et si dous et si amiable,
+ Que se nus por li mal traisist,
+ S'el ne li aidast, el crainsist
+ Qu'el féist trop grant vilonnie.
+ Vestue ot une sorquanie,
+ Qui ne fu mie de borras:
+ N'ot si bele jusqu'à Arras;
+ Car el fu si coillie et jointe,
+ Qu'il n'i ot une seule pointe
+ Qui à son droit ne fust assise.
+ Moult fu bien vestue Franchise;
+ Car nule robe n'est si bele
+ Que sorquanie à damoisele.
+ Fame est plus cointe et plus mignote
+ En sorquanie que en cote:
+ La sorquanie qui fu blanche
+ Senefioit que douce et franche
+ Estoit cele qui la vestoit.
+ Uns bachelers jones s'estoit
+ Pris à Franchise lez à lez;
+ Ne soi comment ert apelé,
+ Mès biaus estoit, se il fust ores
+ Fiex au seignor de Gundesores[29].
+
+
+ * * *
+
+
+ VIII
+
+
+ Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30]
+ Qui est courtoise et de tous prisie,
+ Et par tout fet moult à loer:
+ Chascun doit Courtoisie amer.
+
+
+ Après se tenoit Cortoisie,
+ Qui moult estoit de tous prisie,
+
+[p.81]
+ Bien plus, son coeur compatissant 1239
+ Et si aimable, lui voyant
+ L'âme trop durement atteinte,
+ A son aide viendrait, de crainte
+ De causer quelque grand malheur.
+ D'un drap fin de grande valeur
+ La vêtait capote plus belle
+ Que jamais n'en porta pucelle
+ D'ici Arras. Si fraîche était
+ Et si bien faite, qu'on n'aurait
+ Repris la plus petite pointe.
+ Femme est plus gentille et mieux jointe
+ Ainsi qu'en cote simplement.
+ Charmant était ce vêtement,
+ Car nulle robe n'est si belle
+ Qu'une capote à damoiselle.
+ Cette capote de drap blanc
+ Indiquait qu'un coeur doux et franc
+ Battait en sa belle poitrine.
+ Un jouvenceau de bonne mine
+ Près de Franchise se tenait;
+ Je ne sais comme on le nommait,
+ Mais il était beau, puis encore
+ Fils du seigneur de Gundesore[29].
+
+
+ * * *
+
+
+ VIII
+
+
+ L'Auteur parle de Courtoisie
+ Moult courtoise et de tous bénie,
+ Ne cherchant qu'à faire plaisir;
+ Aussi chacun la doit chérir.
+
+
+ Après se tenait Courtoisie
+ Qui moult était de tous chérie.
+
+ * * *
+[p.82]
+ Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271
+ C'est cele qui à la karole
+ La soe merci m'apela
+ Ains que nule, quant je vins là,
+ El ne fu ne nice, n'umbrage,
+ Mès sages auques sans outrage,
+ De biaus respons et de biaus dis,
+ Onc nus ne fu par li laidis,
+ Ne ne porta nului rancune.
+ El fu clere comme la lune
+ Est avers les autres estoiles[31]
+ Qui ne resemblent que chandoiles.
+ Faitisse estoit et avenant,
+ Je ne sai fame plus plaisant.
+ Ele ere en toutes cors bien digne
+ D'estre emperieris, ou roïne.
+ A li se tint uns chevaliers
+ Acointables et biaus parliers,
+ Qui sot bien faire honor as gens,
+ Li chevaliers fu biaus et gens,
+ Et as armes bien acesmés
+ Et de s'amie bien amés.
+ La bele Oiseuse vint après,
+ Qui se tint de moi assés près.
+ De cele vous ai dit sans faille
+ Toute la façon et la taille;
+ Jà plus ne vous en iert conté,
+ Car c'est cele qui la bonté
+ Me fist si grant qu'ele m'ovri
+ Le guichet del vergier flori.
+
+
+ * * *
+
+ [p.83]
+ Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269
+ C'est elle qui me fit accueil
+ Avant tout autre à la karole
+ Et vint m'adresser la parole.
+ Son air ouvert et souriant,
+ Son abord simple et engageant,
+ Son esprit vif, ses réparties
+ Toujours fines et bien senties
+ Dénotaient toute sa bonté.
+ Comme la lune sa beauté
+ Brillait, près de qui les étoiles[31]
+ Ne sont que petites chandoiles.
+ Je ne sais rien d'aussi plaisant
+ Que cet être aimable et charmant;
+ Dans les cours on verrait à peine
+ Plus digne impératrice ou reine.
+ Près d'elle un noble chevalier
+ Aimable et galant cavalier,
+ De bonne et docte compagnie,
+ Semblait bien aimé de sa mie;
+ Car il était beau, fier et gent
+ Dessous ses armes et vaillant.
+ Après venait la belle Oyseuse
+ Que je choisis pour ma danseuse.
+ Je vous ai tout au long conté
+ Tous ses atours et sa beauté;
+ Je n'ai plus rien à vous en dire.
+ Souvenez-vous qu'à mon martyre
+ C'est sa bonne âme qui mit fin
+ A la porte du beau jardin.
+
+
+ * * *
+
+[p.84]
+ IX
+
+
+ Ici parole de Jonesce 1301
+ Qui tant est sote et jengleresce.
+
+
+ Après se tint mien esciant,
+ Jonesce au vis cler et luisant,
+ Qui n'avoit encores passés
+ Si cum je cuit, douze ans d'assés.
+ Nicete fu, si ne pensoit
+ Nul mal, ne nul engin qui soit;
+ Mès moult iert envoisie et gaie,
+ Car jone chose ne s'esmaie
+ Fors de joer, bien le savés.
+ Ses amis iert de li privés
+ En tel guise, qu'il la besoit
+ Toutes les fois que li plesoit,
+ Voians tous ceus de la karole:
+ Car qui d'aus deus tenist parole,
+ Il n'en fussent jà vergondeus,
+ Ains les véissiés entre aus deus
+ Baisier comme deus columbiaus.
+ Le valés fu jones et biaus,
+ Si estoit bien d'autel aage
+ Cum s'amie, et d'autel corage.
+ Ainsi karoloient ilecques
+ Ceste gens, et autres avecques,
+ Qui estoient de lor mesnies,
+ Franches gens et bien enseignies,
+ Et gens de bel afetement
+ Estoient tuit communément.
+
+
+[p.85]
+ IX
+
+
+ Enfin Jeunesse la dernière 1299
+ Si naïve et sotte et légère.
+
+
+ Ensuite, comme il m'en souvient,
+ La mignonne Jeunesse vient.
+ Ses douze premières années
+ A peine étaient-elles sonnées;
+ Ce n'était encor qu'un enfant
+ Au visage clair et luisant.
+ La pauvrette dans sa simplesse
+ Ne pensait à mal ni finesse,
+ Mais à rire, à se divertir,
+ A jouer; c'est le seul plaisir,
+ Comme vous savez, de l'enfance.
+ Comme elle sans expérience
+ Son petit ami la baisait
+ Toutes les fois qu'il lui plaisait,
+ Devant tous ceux de la karole.
+ Car aussi bien, quelque parole
+ Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir,
+ Vous eussiez pu toujours les voir
+ Se baiser comme tourterelles.
+ C'était bien les mêmes cervelles
+ Et la même naïveté,
+ Et même âge, et même beauté.
+ Ainsi cette gente assemblée
+ Dansait la karole, mêlée
+ A une foule de danseurs
+ Comme eux beaux et brillants seigneurs
+ Et dames de grandes manières
+ Aussi belles que les premières.
+
+ * * *
+
+[p.86]
+ X
+
+
+ Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329
+ Va au Jardin en espiant
+ L'Amant, tant qu'il soit bien à point
+ Que de ses cinq flesches soit point.
+
+
+ Quant j'oi véues les semblances
+ De ceus qui menoient les dances,
+ J'oi lors talent que le vergier
+ Alasse véoir et cerchier,
+ Et remirer ces biaus moriers,
+ Ces pins, ces codres, ces loriers.
+ Les kàroles jà remanoient,
+ Car tuit li plusors s'en aloient
+ O lor amies umbroier
+ Sous ces arbres por dosnoier.
+ Diex, cum menoient bonne vie!
+ Fox est qui n'a de tel envie;
+ Qui autel vie avoir porroit,
+ De mieudre bien se sofferroit,
+ Qu'il n'est nul greignor paradis
+ Qu'avoir amie à son devis.
+ D'ilecques me parti atant,
+ Si m'en alai seus esbatant
+ Par le vergier de çà en là,
+ Et li Diex d'Amors apela
+ Tretout maintenant Dous-Regart:
+ N'a or plus cure qu'il li gart
+ Son arc: donques sans plus atendre
+ L'arc li a commandé à tendre,
+ Et cis gaires n'i atendi,
+ Tout maintenant l'arc li tendi,
+
+
+[p.87]
+ X
+
+
+ Ici vous allez voir comment 1329
+ Va le Dieu d'Amours épiant
+ L'Amant, tant que l'instant saisisse
+ Et de ses flèches le férisse.
+
+
+ Quand les danseurs j'eus admiré
+ Et leurs semblances à mon gré,
+ Je pus de ce verger splendide
+ Visiter les beautés sans guide,
+ Et rêver sous ces beaux mûriers,
+ Ces pins, coudriers et lauriers.
+ Du reste, désertant la danse,
+ Chacun de chercher le silence
+ Et l'ombre fraîche deux à deux
+ Dans les sentiers délicieux.
+ Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie!
+ Fol de leur sort qui n'eût envie!
+ Qui telle vie avoir pourrait
+ D'autre bien moult se passerait;
+ Car posséder femme qu'on aime
+ Mieux vaut que le paradis même.
+ Lors donc, la karole quittant,
+ Je partis tout seul m'ébattant
+ Au hasard sur l'herbe nouvelle.
+ Soudain le Dieu d'Amours appelle
+ Tous bas Doux-Regard son ami,
+ Car il n'a plus besoin de lui,
+ Mais de son arc; sans plus attendre
+ Il lui commande de le tendre.
+ Doux-Regard céans obéit,
+ Tend l'arc, en même temps choisit
+
+ * * *
+[p.88]
+ Si li bailla et cinq sajetes 1359
+ Fors et poissans, d'aler loing prestes.
+ Li Diex d'Amors tantost de loing
+ Me prist à suivir, l'arc où poing.
+ Or me gart Diex de mortel plaie[32]!
+ Se il fait tant que à moi traie,
+ Il me grevera moult forment.
+ Je qui de ce ne soi noient,
+ Vois par le vergier à délivre,
+ Et cil pensa bien de moi sivre;
+ Mès en nul leu ne m'arresté,
+ Devant que j'oi par tout esté.
+ Li vergiers par compasséure
+ Si fu de droite quarréure,
+ S'ot de lonc autant cum de large;
+ Nus arbres qui soit qui fruit charge,
+ Se n'est aucuns arbres hideus,
+ Dont il n'i ait ou ung, ou deus
+ Où vergier, ou plus, s'il avient.
+ Pomiers i ot, bien m'en sovient,
+ Qui chargoient pomes grenades,
+ C'est uns fruis moult bons à malades;
+ De noiers i ot grant foison,
+ Qui chargoient en la saison
+ Itel fruit cum sunt nois mugades,
+ Qui ne sunt ameres, ne fades;
+ Alemandiers y ot planté,
+ Et si ot où vergier planté
+ Maint figuier, et maint biau datier;
+ Si trovast qu'en éust mestier,
+ Où vergier mainte bone espice,
+ Cloz de girofle et requelice,
+ Graine de paradis novele,
+ Citoal, anis, et canele[33],
+
+[p.89]
+ Cinq des flèches et lui présente 1359
+ La plus rapide et plus puissante.
+ Le Dieu d'Amours tantôt de loin
+ Me prend à suivre l'arc au poing.
+ Mon Dieu! de blessure mortelle[32]
+ Garde-moi; sa flèche cruelle
+ Me frapperait trop durement!
+ Moi, sans rien voir, innocemment,
+ Tandis qu'il me suit et me vise,
+ Cà et là je vais à ma guise
+ Sans m'arrêter et sans m'asseoir;
+ Je veux partout aller, tout voir.
+ Ce verger couvrait une espace
+ Carré dont chaque immense face
+ Formait des angles réguliers.
+ Il n'était point d'arbres fruitiers,
+ Fors les malfaisantes espèces,
+ Dont il n'y eût une ou deux pièces
+ Au verger, ou plus, s'il advient.
+ C'était pommiers, il m'en souvient.
+ Qui tous portaient pommes grenades,
+ Fruit excellent pour les malades,
+ Et puis noyers à grand' foison
+ Qui fruits portaient en la saison
+ Semblables à des noix muscades
+ Qui ne sont amères ni fades,
+ Entremêlés de beaux dattiers
+ Et de figuiers et d'amandiers;
+ Voire encor mainte bonne épice,
+ Clou de girofle et doux réglisse
+ Pourrait-on, cherchant avec soin,
+ Trouver, s'il en était besoin,
+ Graine de paradis nouvelle,
+ Citoal, anis ou cannelle[33]
+
+ * * *
+[p.90]
+ Et mainte espice délitable, 1393
+ Que bon mengier fait après table.[34]
+ Où vergier ot arbres domesches,
+ Qui chargoient et coins et pesches,
+ Chataignes, nois, pommes et poires,
+ Nefles, prunes blanches et noires,
+ Cerises fresches merveilletes,
+ Cormes, alies et noisetes;
+ De haus loriers et de haus pins
+ Refu tous puéplés li jardins,
+ Et d'oliviers et de ciprés,
+ Dont il n'a gaires ici prés:
+ Ormes y ot branchus et gros,
+ Et avec ce charmes et fos,
+ Codres droites, trembles et chesnes,
+ Erables haus, sapins et fresnes.
+ Que vous iroie-je notant?
+ De divers arbres i ot tant,
+ Que moult en seroie encombrés,
+ Ains que les éusse nombrés;
+ Sachiés por voir, li arbres furent
+ Si loing à loing cum estre durent.
+ Li ung fu loing de l'autre assis
+ Plus de cinq toises, ou de sis:
+ Mès li rain furent lonc et haut,
+ Et por le leu garder de chaut,
+ Furent si espés par deseure,
+ Que li solaus en nesune eure
+ Ne pooit à terre descendre,
+ Ne faire mal à l'erbe tendre.
+ Où vergier ot daims et chevrions,
+ Et moult grant plenté d'escoirions,
+ Qui par ces arbres gravissoient;
+ Connins i avoit qui issoient
+
+[p.91]
+ Et mainte épice complément 1393
+ Choisi du repas d'un gourmand[34].
+ Puis en ce verger magnifique
+ Croît aussi le fruit domestique,
+ Pêches et coins et cerisiers,
+ Cormes, alises, noisetiers,
+ Chataignes, noix, pommes et poires,
+ Nèfles, prunes blanches et noires.
+ De tous côtés dans ce jardin
+ Surgit le laurier, le haut pin,
+ Des gros ormes l'épais branchage,
+ Hêtres, charmes au clair feuillage,
+ Et l'olivier et le cyprès
+ Comme on n'en voit guère ici-près,
+ Coudriers droits, trembles et chênes,
+ Érables hauts, sapins et frênes.
+ Que vous irai-je encor notant?
+ D'arbres divers y avait tant,
+ Qu'avant d'en avoir dit le nombre,
+ J'ai peur que ce détail encombre.
+ Sachez aussi qu'avec grand art
+ On avait, et non par hasard,
+ Entre eux ménagé la distance
+ De cinq à six toises, je pense.
+ Mais de leurs verts rameaux l'ampleur,
+ Bravant du soleil la chaleur,
+ L'empêchait au sol de descendre
+ Dessécher l'herbe fine et tendre,
+ Sans que jamais pût son ardeur
+ Percer leur dôme protecteur.
+ Partout daims et chevreuils timides
+ Bondissaient, écureuils rapides
+ Escaladaient le tronc des pins,
+ Et tout le jour mille lapins
+
+ * * *
+[p.92]
+ Toute jor hors de lor tesnieres, 1427
+ Et en plus de trente manieres
+ Aloient entr'eus tornoiant
+ Sor l'erbe fresche verdoiant.
+ Il ot par leus cleres fontaines,
+ Sans barbelotes et sans raines,
+ Cui li arbres fesoient umbre;
+ Mès n'en sai pas dire le numbre.
+ Par petis tuiaus que Déduis
+ Y ot fet fere, et par conduis
+ S'en aloit l'iaue aval, fesant
+ Une noise douce et plesant.
+ Entor les ruissiaus et les rives
+ Des fontaines cleres et vives,
+ Poignoit l'erbe freschete et drue;
+ Ausinc y poïst-l'en sa drue
+ Couchier comme sor une coite,
+ Car la terre estoit douce et moite
+ Por la fontaine, et i venoit
+ Tant d'erbe cum il convenoit.
+ Mès moult embelissoit l'afaire
+ Li leus qui ere de tel aire[35],
+ Qu'il i avoit tous jours plenté
+ De flors et yver et esté.
+ Violete y avoit trop bele,
+ Et parvenche fresche et novele;
+ Flors y ot blanches et vermeilles,
+ De jaunes en i ot merveilles.
+ Trop par estoit la terre cointe,
+ Qu'ele ere piolée et pointe
+ De flors de diverses colors,
+ Dont moult sunt bonnes les odors.
+ Ne vous tenrai jà longue fable
+ Du leu plesant et délitable;
+
+[p.93]
+ Saillissaient hors de leur tanières, 1427
+ Et de plus de trente manières
+ Se poursuivaient en tournoyant
+ Parmi le gazon verdoyant.
+ De tous côtés claires fontaines,
+ Sans crapauds ni bêtes vilaines,
+ Coulaient sous le feuillage ombreux.
+ Ces ruisseaux étaient si nombreux
+ Que Déduit fit faire une foule
+ De petits tuyaux où s'écoule
+ Par maints canaux l'onde faisant
+ Un murmure doux et plaisant.
+ Entour ces ruisseaux et les rives
+ Des fontaines claires et vives
+ Frais et dru poussait le gazon.
+ Aussi coucher y pourrait-on
+ Sa mie ainsi que sur la coite,
+ Car la terre était douce et moite
+ Par la fontaine, et il venait
+ Tant d'herbe comme il convenait.
+ Mais moult embellissait l'affaire
+ Surtout le beau site dont l'aire[35]
+ Donnait le jour à quantité
+ De fleurs et l'hiver et l'été.
+ Violette y avait trop belle
+ Et pervenche fraîche et nouvelle,
+ Et fleurs vermeilles et fleurs d'or
+ Et d'azur à merveille encor;
+ La terre était toute émaillée,
+ Toute peinte et bariolée
+ De fleurs de diverses couleurs
+ Dont moult sont bonnes les odeurs.
+ Je ne vous tiendrai longue fable
+ De ce lieu plaisant, délectable;
+
+ * * *
+[p.94]
+ Orendroit m'en convenra taire, 1461
+ Que ge ne porroie retraire
+ Du vergier toute la biauté,
+ Ne la grant délitableté.
+ Tant fui à destre et à senestre,
+ Que j'oi tout l'afere et tout l'estre
+ Du vergier cerchié et véu,
+ Et li Diex d'Amors m'a séu
+ Endementiers en agaitant,
+ Cum li venieres qui atant
+ Que la beste en bel leu se mete
+ Por lessier aler la sajete.
+ En ung trop biau leu arrivé,
+ Au darrenier où je trouvé
+ Une fontaine sous ung pin;
+ Mais puis Karles le fils Pepin,
+ Ne fu ausinc biau pin véus,
+ Et si estoit si haut créus,
+ Qu'où vergier n'ot nul si bel arbre.
+ Dedens une pierre de marbre
+ Ot Nature par grant mestrise
+ Sous le pin la fontaine assise:
+ Si ot dedens la pierre escrites
+ Où bort amont letres petites
+ Qui disoient: ici desus
+ Se mori li biaus Narcisus.
+
+
+ * * *
+
+[p.95]
+ Car du verger la grand' beauté, 1461
+ Les charmes, la fertilité
+ Ne se pourrait recenser guère;
+ Dès à présent je veux m'en taire.
+ Pour tout voir et tout admirer,
+ Je voulus partout pénétrer,
+ De ci, de là, de gauche à droite.
+ Le Dieu d'Amours qui me convoite
+ Pas à pas me suit cependant,
+ Comme le chasseur qui attend
+ Que la bête en beau lieu se mette
+ Pour laisser aller la sagette.
+ En un lieu charmant j'arrivai
+ A la fin, et là je trouvai
+ Une fontaine pittoresque
+ A l'ombre d'un pin gigantesque.
+ Depuis Karles, fils de Pepin,
+ Jamais on ne vit si beau pin;
+ Au verger n'était si bel arbre.
+ Là, dans un blanc bassin de marbre
+ Par Nature avec art creusé,
+ Le flot clair était déversé.
+ Sur la pierre, je vis écrites,
+ Au bord amont, lettres petites
+ Qui disaient: Ici, sur ce bord,
+ Jadis le beau Narcisse est mort.
+
+
+ * * *
+
+[p.96]
+ XI
+
+
+ Ci dit l'Aucteur de Narcisus, 1487
+ Qui fu sorpris et décéus
+ Pour son ombre qu'il aama
+ Dedens l'eve où il se mira
+ En ycele bele fontaine.
+ Cele amour li fu trop grevaine,
+ Qu'il en morut à la parfin
+ A la fontaine sous le pin.
+
+
+ Narcisus fu uns damoisiaus
+ Que Amors tint en ses roisiaus,
+ Et tant le sot Amors destraindre,
+ Et tant le fist plorer et plaindre,
+ Que li estuet à rendre l'âme:
+ Car Equo, une haute dame,
+ L'avoit amé plus que riens née.
+ El fu par lui si mal menée
+ Qu'ele li dist qu'il li donroit
+ S'amor, ou ele se morroit.
+ Mès cis fu por sa grant biauté
+ Plains de desdaing et de fierté,
+ Si ne la li volt otroier,
+ Ne por chuer, ne por proier.
+ Quant ele s'oï escondire,
+ Si en ot tel duel et tel ire,
+ Et le tint en si grant despit,
+ Que morte en fu sans lonc respit;
+ Mès ainçois qu'ele se morist,
+ Ele pria Diex et requist
+ Que Narcisus au cuer ferasche,
+ Qu'ele ot trouvé d'amors si flasche,
+
+
+[p.97]
+ XI
+
+
+ L'Auteur ici Narcisse conte 1487
+ Qui grand' surprise et grand mécompte
+ Eut par son ombre qu'il aima
+ Dedans l'onde où il se mira,
+ En la séduisante fontaine.
+ Cette amour lui fut si malsaine
+ Qu'il en rendit l'âme à la fin,
+ A la fontaine, sous le pin.
+
+
+ Narcisse qu'Amour sut étreindre,
+ Et tant fit pleurer et se plaindre
+ Quand il le tint en son réseau,
+ Était un jeune damoiseau.
+ Tant il souffrit qu'en rendit l'âme:
+ Car Echo, une haute dame,
+ Plus que rien au monde l'aimait,
+ Et lui si fort la malmenait,
+ Qu'elle dit: «je serai sa mie
+ Ou je m'arracherai la vie.»
+ Mais il fut pour sa grand' beauté
+ Plein de dédain et de fierté,
+ Repoussa toujours sa tendresse
+ Et sa prière, et sa caresse.
+ Devant ce méprisant accueil
+ Elle en ressentit un tel deuil,
+ Tel désespoir, telle colère,
+ Qu'elle en expira de misère.
+ Mais au moment qu'elle expira,
+ Dieu vengeur elle supplia
+ Que ce Narcisse impitoyable,
+ Que cet amant si méprisable
+
+ * * *
+[p.98]
+ Fust asproiés encore ung jor, 1517
+ Et eschaufés d'autel amor
+ Dont il ne péust joie atendre;
+ Si porroit savoir et entendre
+ Quel duel ont li loial amant
+ Que l'en refuse si vilment.
+ Cele proiere fu resnable,
+ Et por ce la fist Diex estable,
+ Que Narcisus, par aventure,
+ A la fontaine clere et pure
+ Se vint sous le pin umbroier,
+ Ung jour qu'il venoit d'archoier,
+ Et avoit soffert grant travail
+ De corre et amont et aval,
+ Tant qu'il ot soif por l'aspreté
+ Du chault, et por la lasseté
+ Qui li ot tolue l'alaine.
+ Et quant il vint à la fontaine
+ Que li pins de ses rains covroit,
+ Il se pensa que il bevroit:
+ Sus la fontaine, tout adens
+ Se mist lors por boivre dedans.
+
+ * * *
+
+ XII
+
+
+ Comment Narcisus se mira
+ A la fontaine, et souspira
+ Par amour, tant qu'il fist partir
+ S'âme du corps, sans départir.
+
+
+ Si vit en l'iaue clere et nete
+ Son vis, son nés et sa bouchete,
+ Et cis maintenant s'esbahi;
+ Car ses umbres l'ot si trahi,
+
+[p.99]
+ Torturé fut encore un jour 1517
+ Et consumé du même amour,
+ C'est-à-dire sans espérance,
+ Pour qu'il eût enfin conscience
+ Du deuil qu'a le loyal amant
+ Qu'on rejette si vilement.
+ A sa prière raisonnable,
+ Dieu sut se montrer favorable
+ Et voulut que Narcisse un jour
+ S'en vint justement, de retour
+ De la chasse, vers cette source,
+ Fatigué d'une longue course,
+ Chercher l'ombre sous le grand pin.
+ Par monts, par vaux, dès le matin,
+ Il courait le bois et la plaine;
+ Exténué, tout hors d'haleine,
+ Altéré par l'âpre chaleur,
+ Il vit sous l'arbre protecteur
+ La source vive et transparente.
+ Pour étancher sa soif ardente
+ Et tremper ses lèvres dans l'eau,
+ Il se pencha sur le ruisseau.
+
+
+ * * *
+
+
+ XII
+
+
+ Comment Narcisse, qui se mire
+ A la fontaine, tant soupire
+ Par amour, qu'il se fait partir
+ L'âme du corps sans départir.
+
+
+ Quant il vit dans l'eau claire et nette
+ Son front, son nez, et sa bouchete,
+ Il resta soudain ébahi,
+ Car son ombre l'avait trahi
+
+ * * *
+[p.100]
+ Que cuida véoir la figure 1547
+ D'ung enfant bel à desmesure.
+ Lors se sot bien Amors vengier
+ Du grant orguel et du dangier
+ Que Narcisus li ot mené.
+ Lors li fu bien guerredoné,
+ Qu'il musa tant à la fontaine,
+ Qu'il ama son umbre demaine,
+ Si en fu mors à la parclose.
+ Ce est la somme de la chose:
+ Car quant il vit qu'il ne porroit
+ Acomplir ce qu'il desirroit,
+ Et qu'il i fu si pris par sort,
+ Qu'il n'en pooit avoir confort
+ En nule guise, n'en nul sens,
+ Il perdi d'ire tout le sens,
+ Et fu mors en poi de termine.
+ Ainsinc si ot de la meschine
+ Qu'il avoit d'amors escondite,
+ Son guerredon et sa merite.
+ Dames, cest exemple aprenés,
+ Qui vers vos amis mesprenés;
+ Car se vous les lessiés morir,
+ Diex le vous sara bien merir.
+ Quant li escris m'ot fait savoir
+ Que ce estoit tretout por voir
+ La fontaine au biau Narcisus,
+ Je m'en trais lors ung poi en sus,
+ Que dedens n'osai regarder,
+ Ains commençai à coarder,
+ Quant de Narcisus me sovint,
+ Cui malement en mesavint;
+ Mès ge me pensai qu'asséur,
+ Sans paor de mavés éur,
+
+[p.101]
+ En lui faisant voir la figure 1547
+ D'une enfant belle sans mesure.
+ Pour punir Narcisse et le deuil
+ Qu'il avait fait et son orgueil,
+ Amour alors tint sa vengeance
+ Et lui donna sa récompense.
+ Au bord de l'eau Narcisse heureux
+ Resta de son ombre amoureux,
+ Et de sa mort ce fut la cause.
+ Voici le détail de la chose:
+ Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait
+ Accomplir ce qu'il désirait,
+ Lorsqu'il comprit à sa souffrance
+ Qu'il n'aurait jamais jouissance
+ En nul sens, en nulle façon,
+ Il perdit d'ire la raison
+ Et de mourir ne larda guère.
+ Ainsi s'exauça la prière
+ De cette amante dont un jour
+ Il avait méprisé l'amour.
+ Vous, envers vos amis cruelles,
+ Dames, retenez ces modèles;
+ Car si vous les laissiez mourir,
+ Dieu saurait bien vous en punir.
+ Quand je connus par cet indice
+ Que la fontaine de Narcisse
+ C'était, mon premier mouvement
+ Fut de m'enfuir en ce moment
+ Sans regarder l'onde trompeuse;
+ Car alors l'aventure affreuse
+ De Narcisse m'épouvantait
+ Qui mort si malement était.
+ Pourtant il me vint la pensée
+ Que ma crainte était insensée,
+
+ * * *
+[p.102]
+ A la fontaine aler pooie, 1581
+ Por folie m'en esmaioie.
+ De la fontaine m'apressai,
+ Quant ge fui près, si m'abessai
+ Por véoir l'iaue qui coroit,
+ Et la gravele qui paroit[36]
+ Au fons plus clere qu'argens fins,
+ De la fontaine c'est la fins.
+ En tout le monde n'ot si bele,
+ L'iaue est tousdis fresche et novele,
+ Qui nuit et jor sourt à grans ondes
+ Par deux doiz creuses et parfondes.
+ Tout entour point l'erbe menue,
+ Qui vient por l'iaue espesse et drue,
+ Et en iver ne puet morir
+ Ne que l'iaue ne puet tarir.
+ Où fons de la fontaine aval,
+ Avoit deux pierres de cristal
+ Qu'à grande entente remirai,
+ Et une chose vous dirai,
+ Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés
+ Tout maintenant que vous l'orrés.
+ Quant li solaus qui tout aguete,
+ Ses rais en la fontaine giete,
+ Et la clartés aval descent,
+ Lors perent colors plus de cent
+ Où cristal, qui por le soleil
+ Devient ynde, jaune et vermeil:
+ Si ot le cristal merveilleus
+ Itel force que tous li leus,
+ Arbres et flors et quanqu'aorne
+ Li vergiers, i pert tout aorne,
+ Et por faire la chose entendre,
+ Un essample vous veil aprendre.
+
+[p.103]
+ Que j'étais fou de m'effrayer 1581
+ Et pouvais bien en essayer.
+ Alors donc, reprenant courage,
+ Je me baissai sur le rivage,
+ Afin de voir l'eau qui courait
+ Et la gravele qui parait
+ Le fond, plus qu'argent claire et fine;
+ La fontaine là se termine.
+ Au monde il n'est rien de si beau!
+ Le flot toujours frais et nouveau
+ Sourd nuit et jour à grandes ondes
+ Par deux rigoles moult profondes.
+ Jamais la source ne tarit;
+ Le froid en hiver n'y sévit,
+ Et tout autour l'herbe menue
+ Par l'eau s'étale épaisse et drue.
+ Au fond de la fontaine aval
+ Brillent deux pierres de cristal
+ Que longtemps étonné j'admire;
+ Or une chose vais vous dire
+ Que pour merveilleuse tiendrez
+ Sans nul doute quand l'ouïrez.
+ Lorsque le soleil, qui tout guette,
+ Ses rais en la fontaine jette,
+ Et qu'aval la clarté descend,
+ On voit de couleurs plus de cent
+ Nuancer le cristal limpide,
+ Vermeil, azur, jaune splendide.
+ Telle du cristal merveilleux
+ Est la vertu, que tous les lieux,
+ Arbres et fleurs qui embellissent
+ Ce beau verger, s'y réfléchissent.
+ Pour la chose mieux expliquer,
+ Un exemple vais appliquer.
+
+ * * *
+[p.104]
+ Ainsinc cum li miréors montre 1615
+ Les choses qui li sunt encontre,
+ Et y voit-l'en sans coverture
+ Et lor color, et lor figure;
+ Tretout ausinc vous dis por voir,
+ Que li cristal, sans décevoir,
+ Tout l'estre du vergier accusent
+ A ceus qui dedens l'iaue musent:
+ Car tous jours quelque part qu'il soient,
+ L'une moitié du vergier voient;
+ Et s'il se tornent maintenant,
+ Pueent véoir le remenant.
+ Si n'i a si petite chose,
+ Tant reposte, ne tant enclose,
+ Dont démonstrance n'i soit faite,
+ Cum s'ele iert es cristaus portraite.
+ C'est li miréoirs périlleus,
+ Où Narcisus li orguilleus
+ Mira sa face et ses yex vers,
+ Dont il jut puis mors tout envers.
+ Qui en cel miréor se mire,
+ Ne puet avoir garant de mire,
+ Que tel chose à ses yex ne voie,
+ Qui d'amer l'a tost mis en voie.
+ Maint vaillant homme a mis à glaive
+ Cis miréors, car li plus saive,
+ Li plus preus, li miex afetié
+ I sunt tost pris et aguetié.
+ Ci sourt as gens novele rage,
+ Ici se changent li corage;
+ Ci n'a mestier, sens, ne mesure,
+ Ci est d'amer volenté pure;
+ Ci ne se set conseiller nus,
+ Car Cupido li fils Venus,
+
+[p.105]
+ De même qu'un miroir nous montre 1615
+ Tous les objets mis à l'encontre,
+ Et reproduit exactement
+ Forme, couleur, ajustement,
+ Telle au cristal chaque facette
+ Dans ses moindres détails reflète
+ Tout le verger délicieux;
+ Car sitôt que tombent les yeux
+ Dessus, de quelque point qu'ils soient,
+ Une moitié du verger voient,
+ Et s'ils se tournent maintenant
+ Ils aperçoivent le restant.
+ Or n'est-il si petite chose,
+ Si cachée et si bien enclose,
+ Que ne nous montrent ces cristaux
+ Comme pourtraites dans les eaux.
+ C'est en cette onde périlleuse
+ Que mira sa face orgueilleuse
+ Le fier Narcisse et ses yeux vairs
+ Dont il chut mort tout à l'envers.
+ Malheur à celui qui se mire
+ En ce miroir, car le délire
+ D'amour s'empare de son coeur
+ Et n'est remède à sa douleur.
+ Que de vaillants ont eu la vie
+ Par ce miroir fatal ravie!
+ Le plus rusé, le plus prudent,
+ Le plus sage est pris et se rend.
+ Saisi d'une incroyable rage,
+ L'esprit s'égare malgré l'âge;
+ Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur,
+ Car c'est l'amour et sa fureur;
+ Tous à lutter perdent leur peine,
+ Car tout autour de la fontaine,
+
+ * * *
+[p.106]
+ Sema ici d'Amors la graine 1649
+ Qui toute a çainte la fontaine;
+ Et fist ses las environ tendre,
+ Et ses engins i mist por prendre
+ Damoiseles et Damoisiaus,
+ Qu'Amors ne velt autres oisiaus.
+ Por la graine qui fu semée,
+ Fu cele fontaine clamée
+ La Fontaine d'Amors par droit,
+ Dont plusors ont en maint endroit
+ Parlé, en romans et en livre;
+ Mais jamès n'orrez miex descrivre
+ La verité de la matere,
+ Cum ge la vous vodré retrere.
+ Adès me plot à demorer
+ A la fontaine, et remirer
+ Les deus cristaus qui me monstroient
+ Mil choses qui ilec estoient.
+ Mès de fort hore m'i miré:
+ Las! tant en ai puis souspiré!
+ Cis miréors m'a décéu;
+ Se j'éusse avant cognéu
+ Quex sa force ert et sa vertu,
+ Ne m'i fusse jà embatu:
+ Car meintenant où las chaï
+ Qui meint homme ont pris et traï.
+ Où miroer entre mil choses,
+ Choisi rosiers chargiés de roses,
+ Qui estoient en ung détor
+ D'une haie clos tout entor:
+ Adont m'en prist si grant envie,
+ Que ne laissasse por Pavie,
+ Ne por Paris, que ge n'alasse
+ Là où ge vi la greignor masse.
+
+[p.107]
+ Le fils de Vénus, Cupidon, 1649
+ Sema d'Amour graine à foison,
+ Et fit ses lacs environ tendre
+ Et ses engins y mit pour prendre
+ Damoiselles et damoiseaux;
+ Amour ne chasse autres oiseaux.
+ Pour la graine qui fut semée,
+ Cette fontaine fut nommée
+ Fontaine d'Amour à bon droit,
+ Que plusieurs ont en maint endroit
+ Décrite en roman comme en conte;
+ Mais jamais n'ouïrez, je compte,
+ Comme en ce livre peinte elle est
+ La verité sur ce sujet.
+ Lors, sans pouvoir quitter la rive,
+ Ma vue admirait attentive
+ Sur les cristaux et tour à tour
+ Toutes les beautés d'alentour.
+ Trop longtemps je goûtai ces charmes;
+ Combien m'ont-ils coûtés de larmes
+ Depuis, hélas! car m'a déçu
+ Ce miroir, et si j'avais su
+ Quel était son pouvoir funeste,
+ Je l'aurais fui comme la peste;
+ Et maintenant je suis tombé
+ Où tant d'autres ont succombé!
+ Au miroir, entre mille choses,
+ J'élus rosiers chargés de roses
+ Qui se trouvaient en un détour
+ D'une haie enclos tout autour.
+ Ils me faisaient si grande envie
+ Qu'on m'eût en vain offert Pavie
+ Ou Paris, pour ne pas aller
+ Le plus gros buisson contempler.
+
+ * * *
+[p.108]
+ Quant cele rage m'ot si pris, 1683
+ Dont maint ont esté entrepris,
+ Vers les rosiers tantost me très;
+ Et sachiés que quant g'en fui près,
+ L'oudor des roses savorées
+ M'entra ens jusques es corées,
+ Que por noient fusse embasmés:
+ Se assailli ou mesamés
+ Ne cremisse estre, g'en cuillisse,
+ Au mains une que ge tenisse
+ En ma main, por l'odor sentir;
+ Mès paor oi du repentir:
+ Car il en péust de legier
+ Peser au seignor du vergier.
+ Des roses i ot grans monciaus,
+ Si beles ne vit homs sous ciaus;
+ Boutons i ot petis et clos,
+ Et tiex qui sunt ung poi plus gros.
+ Si en i ot d'autre moison
+ Qui se traient à lor soison,
+ Et s'aprestoient d'espanir,
+ Et cil ne font pas à haïr.
+ Les roses overtes et lées
+ Sunt en ung jor toutes alées;
+ Mès li bouton durent tuit frois
+ A tout le mains deux jors ou trois.
+ Icil bouton forment me plurent,
+ Oncques plus bel nul leu ne crurent.
+ Qui en porroit ung acroichier,
+ Il le devroit avoir moult chier;
+ S'ung chapel en péusse avoir,
+ Je n'en préisse nul avoir.
+ Entre ces boutons en eslui
+ Ung si très-bel, qu'envers celui
+
+[p.109]
+ Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683
+ Dont maint a subi le ravage,
+ Vers les rosiers me dirigeai.
+ Sachez que quand j'en approchai,
+ L'odeur suave des broussailles
+ Me pénétra jusqu'aux entrailles,
+ Et j'en étais comme embaumé.
+ N'était la peur d'être blâmé
+ Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose,
+ Cueilli de ma main une rose,
+ Pour au moins son odeur sentir;
+ Mais j'avais peur du repentir,
+ Car de ce beau verger le maître
+ S'en fut moult courroucé peut-être.
+ Je vis de roses grands monceaux,
+ Mille boutons petits et gros
+ Et maintes fleurs encore closes.
+ Ci-bas il n'est si belles roses!
+ D'autres étaient à grand' foison
+ Qui touchaient presque à leur saison,
+ Mais pas encore épanouies;
+ Celles-là sont les moins haïes.
+ Car les roses au large sein
+ N'ont guère à vivre qu'un matin,
+ Tandis que celles fraîches nées
+ Ont encor deux ou trois journées.
+ Ces jolis boutons j'admirais
+ Comme en nul lieu n'en crut jamais;
+ Heureux qui pourrait en prendre une!
+ Comme j'envierais sa fortune!
+ Et pour en être couronné,
+ J'aurais à l'instant tout donné.
+ Entre toutes j'en choisis une
+ Si belle, que près d'elle aucune
+
+ * * *
+[p.110]
+ Nus des autres riens ne prisié, 1717
+ Puis que ge l'oi bien avisié:
+ Car une color l'enlumine,
+ Qui est si vermeille et si fine,
+ Com Nature la pot plus faire.
+ Des foilles i ot quatre paire
+ Que Nature par grant mestire
+ I ot assises tire à tire.
+ La coe ot droite comme jons,
+ Et par dessus siet li boutons,
+ Si qu'il ne cline, ne ne pent.
+ L'odor de lui entor s'espent;
+ La soatime qui en ist,
+ Toute la place replenist.
+ Quant ge le senti si flairier,
+ Ge n'oi talent de repairier,
+ Ains m'aprochasse por le prendre
+ Se g'i osasse la main tendre.
+ Mès chardon felon et poignant
+ M'en aloient moult esloignant;
+ Espines tranchans et aguës,
+ Orties et ronces crochuës
+ Ne me lessierent avant traire,
+ Que je m'en cremoie mal faire.
+[p.111]
+ A son égal je ne prisai. 1717
+ A juste titre l'avisai,
+ Car une couleur l'enlumine
+ Qui est aussi vermeille et fine
+ Que Nature jamais n'en fit;
+ Avec grand art elle y assit
+ De feuilles quatre belles paires,
+ Côte à côte fermes et fières.
+ La queue est droite comme un jonc
+ Et par dessus sied le bouton
+ Qui point ne pend ni ne s'incline,
+ Et son odeur suave et fine
+ Tout à l'entour de lui s'épand,
+ Toute la place remplissant.
+ Sitôt que je sentis la rose,
+ Je ne rêvai plus qu'une chose,
+ M'en approcher et la cueillir;
+ Mais n'osait ma main la saisir,
+ Car les ronces et les épines,
+ Autour dressant leurs pointes fines,
+ M'arrêtaient; les chardons aigus,
+ Les houx, cent arbrisseaux crochus
+ Menaçaient la main téméraire,
+ Et trop craignais-je mal m'y faire.
+
+
+ * * *
+
+[p.112]
+ XIII
+
+
+ Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741
+ Trait à l'Amant qui pour les flours
+ S'estoit el vergier embatu,
+ Pour le bouton qu'il a sentu,
+ Qu'il en cuida tant aprochier,
+ Qu'il le péust à lui sachier;
+ Mez ne s'osoit traire en avant,
+ Car Amours l'aloit espiant.
+
+
+ Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu,
+ Avoit toute jor atendu
+ A moi porsivre et espier,
+ S'iert arrestez lez ung figuier;
+ Et quant il ot apercéu
+ Que j'avoie ainsinc esléu
+ Ce bouton qui plus me plesoit
+ Que nus des autres ne fesoit,
+ Il a tantost pris une floiche,
+ Et quant la corde fu en coiche,
+ Il entesa jusqu'à l'oreille
+ L'arc qui estoit fort à merveille,
+ Et trait à moi par tel devise,
+ Que parmi l'oel m'a où cuer mise
+ La sajete par grant roidor:
+ Adonc me prist une froidor,
+ Dont ge dessous chaut peliçon
+ Oi puis sentu mainte friçon.
+ Quant j'oi ainsinc esté bersés,
+ A terre fui tantost versés;
+ Li cors me faut, li cuers me ment,
+ Pasmé jui iluec longuement.
+
+
+[p.113]
+ XIII
+
+
+ Ici l'Auteur nous dit comment[3] 1741
+ Le Dieu d'Amours perce l'Amant,
+ Dans le verger près de la Rose,
+ Au moment où il se dispose
+ A tirer et cueillir la fleur,
+ Enivré par la douce odeur;
+ Mais sans contenter son envie
+ Car Amour est là qui l'épie.
+
+
+ Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu,
+ N'avait pas un instant perdu,
+ L'oeil au guet, à suivre ma trace,
+ Près d'un figuier prit enfin place;
+ Puis, saisissant l'occasion
+ Où je restais d'émotion
+ Devant la rose préférée
+ Et si ardemment désirée,
+ Soudain une flèche il brandit,
+ La corde dans la coche mit,
+ Et bandant jusqu'à son oreille
+ L'arc qui était fort à merveille,
+ Avec telle adresse il tira,
+ Que jusqu'au coeur me pénétra
+ Par l'oeil cette flèche acérée.
+ Adonc une sueur glacée
+ Me prit sous mon chaud pelisson,
+ Et j'ai senti maint grand frisson.
+ De cette flèche meurtrière
+ Atteint, je tombai sur la terre;
+ Soudain mon coeur avait failli,
+ Et mes genoux avaient fléchi,
+
+ * * *
+[p.114]
+ Et quant ge vins de pasmoison, 1771
+ Et j'oi mon sens et ma roison,
+ Je fui moult vains, et si cuidié
+ Grant fez de sanc avoir vuidié;
+ Mès la sajete qui m'ot point,
+ Ne trait onques sanc de moi point,
+ Ains fu la plaie toute soiche.
+ Je pris lors à deux mains la floiche,
+ Et la commençai à tirer,
+ Et en tirant à souspirer;
+ Et tant tirai, que j'amené
+ Le fust à moi tout empené.
+ Mais la sajete barbelée,
+ Qui Biautés estoit apelée,
+ Fu si dedens mon cuer fichie,
+ Qu'el n'en pot estre hors sachie,
+ Ainçois remest li fers dedans[38],
+ Que n'en issi goute de sans.
+ Angoisseux fui moult et troublez
+ Por le péril qui fu doublez;
+ Ne soi que faire ne que dire,
+ Ne de ma plaie où trover mire;
+ Que par herbe, ne par racine,
+ N'en atendoie médecine.
+ Vers le bouton tant me tréoit
+ Mes cuers, que aillors ne béoit:
+ Se ge l'éusse en ma baillie,
+ Il m'éust rendue la vie;
+ Le véoir sans plus et l'odor
+ M'alejeoient moult ma dolor.
+ Ge me commençai lors à traire
+ Vers le bouton qui soef flaire;
+ Mès Amors ot jà recovrée
+ Une autre floiche à or ovrée.
+
+[p.115]
+ Je gisais là sans connaissance 1771
+ Dans une longue défaillance.
+ Revenu de ma pamoison,
+ Quand j'eus mon sens et ma raison,
+ J'étais si faible que sans doute
+ Mon sang s'écoulait goutte à goutte.
+ Mais non, le trait qui m'a percé
+ Goutte de sang n'avait versé,
+ Et la plaie était toute sèche.
+ Lors, à deux mains, je pris la flèche,
+ Et commençai à la tirer,
+ Et en tirant à soupirer,
+ Et tant tirai qu'enfin l'enture
+ Seule amenai de ma blessure.
+ Mais le dard de fer barbelé,
+ Beauté qu'on avait appelé,
+ Dans mon coeur avec tant de force
+ Était fiché, qu'en vain m'efforce;
+ Toujours le fer dedans restait[38]
+ Et de sang goutte ne sortait.
+ Grands sont mon angoisse et mon trouble
+ Car le péril est ainsi double.
+ Je restai muet, incertain,
+ Car où trouver un médecin,
+ De quelle herbe, quelle racine
+ Tirer remède ou médecine?
+ Et tant le bouton attirait
+ Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait.
+ Posséder cette fleur chérie
+ M'eût à coup sûr rendu la vie;
+ Car la voir, sans plus, et sentir,
+ Suffit à mon mal adoucir.
+ Je me traîne lors à grand'peine
+ Vers la Rose à la douce haleine;
+
+ * * *
+[p.116]
+ Simplece ot nom: c'iert la seconde 1805
+ Qui maint homme parmi le monde
+ Et mainte fame a fait amer.
+ Quant Amors me vit aprimer,
+ Il trait à moi sans menacier,
+ La floiche où n'ot fer ne acier,
+ Si que par l'oel où corps m'entra
+ La sajete qui n'en istra,
+ Ce cuit, jamès par homme né;
+ Car au tirer en amené
+ Le fust à moi sans nul contens,
+ Mès la sajete remest ens.
+ Or sachiés bien de vérité,
+ Que se j'avoie avant esté
+ Du bouton bien entalentés,
+ Or fu graindre ma volentés.
+ Et quant li maus plus m'angoissoit,
+ Et la volentés me croissoit
+ Tousjours d'aler à la rosete
+ Qui oloit miex que violete:
+ Si m'en venist miex réuser,
+ Mès ne pooie refuser
+ Ce que mes cuers me commandoit.
+ Tout adès là où il tendoit
+ Me covenoit aler par force;
+ Mès li archiers qui moult s'efforce
+ De moi grever et moult se paine,
+ Ne m'i lest mie aler sans paine;
+ Ains m'a fait, por miex afoler,
+ La tierce floiche où cors voler,
+ Qui Cortoisie iert apelée.
+ La plaie fu parfonde et lée,
+ Si me convint chéoir pasmé
+ Desous ung olivier ramé[39]:
+
+[p.117]
+ Mais Amour a déjà tiré 1805
+ Une autre flèche d'or ouvré.
+ Simplesse a nom. C'est la seconde
+ Qui maint homme parmi le monde
+ Et mainte femme a fait aimer.
+ Amour soudain, sans me sommer,
+ Quand il s'aperçoit que j'approche,
+ La flèche d'or sur moi décoche.
+ Par l'oeil en mon corps elle entra,
+ Et, je pense, n'en sortira
+ Jamais, pour nulle force humaine;
+ Car en la tirant je n'amène
+ Que le fût devers moi céans,
+ Et le dard est resté dedans.
+ Or, sachez la vérité pure;
+ Avant, si j'étais d'aventure
+ De ce bouton bien désireux,
+ Mon désir devint plus fougueux
+ Encore, et croissait à mesure
+ Que plus grande était ma torture.
+ Mieux que violette sentait
+ La rosette et mon coeur tirait.
+ Mieux eût valu prendre la fuite,
+ Mais las! à refuser j'hésite
+ Ce que me commande mon coeur.
+ Là, tout droit où tend son ardeur
+ Il me convient aller par force;
+ Mais l'archer est là qui s'efforce
+ Et bien s'applique à me percer
+ Sans me permettre d'avancer.
+ Et la troisième flèche vole
+ Et mieux encor mon coeur affole,
+ Car c'est Courtoisie au doux nom.
+ Je viens tomber en pamoison
+
+ * * *
+[p.118]
+ Grant piece i jui sans remuer. 1839
+ Quant ge me poi esvertuer,
+ Ge pris la floiche, si osté
+ Le fust qui ert en mon costé;
+ Mès la sajete n'en poi traire
+ Por riens que ge péusse faire.
+
+ En mon séant lores m'assis,
+ Moult angoisseus et moult pensis;
+ Moult me destraint icele plaie,
+ Et me semont que ge me traie
+ Vers le bouton qui m'atalente.
+ Mès li archier me represente
+ Une autre floiche de grant guise:
+ La quarte fu, s'ot nom Franchise.
+ Ce me doit bien espoenter,
+ Qu'eschaudés doit iaue douter;
+ Mès grant chose a en estovoir,
+ Se ge véisse ilec plovoir
+ Quarriaus et pierres pelle-melle
+ Ausinc espés comme chiet grelle,
+ Estéust-il que g'i alasse:
+ Amors qui toutes choses passe,
+ Me donnoit cuer et hardement
+ De faire son commandement.
+ Ge me sui lors en piés dreciés,
+ Fiébles et vains cum hons bleciés,
+ Et m'efforçai moult de marchier
+ (Onques nel' lessai por l'archier)
+ Vers le rosier où mes cuers tent;
+ Mès espines i avoit tant,
+ Chardons et ronces c'onques n'oi
+ Pooir de passer l'espinoi,
+
+[p.119]
+ D'un olivier sous la ramure[39]; 1839
+ Cette fois large est la blessure.
+ Longtemps je gis sans remuer,
+ Et quand je peux m'évertuer
+ Je prends la flèche pour l'extraire;
+ Mais pour rien que je pusse faire,
+ Le dard en mon flanc est resté,
+ Et j'ai le fût tout seul ôté.
+ Sur mon séant lors je me dresse,
+ Dévorant ma sombre tristesse;
+ Je vois qu'il me faut moult souffrir,
+ Car la plaie accroit mon désir
+ De cueillir la divine rose;
+ Et cependant l'archer dispose
+ Encore un trait de grand'beauté.
+ Je dus bien être épouvanté,
+ Car échaudé l'eau froide avise;
+ Ce quatrième a nom Franchise.
+ Mais de rien n'étais soucieux,
+ Et devant moi j'aurais des cieux
+ Vu pleuvoir flèches pêle-mêle,
+ Glaives, rochers, dru comme grêle,
+ J'eusse voulu la rose avoir.
+ D'Amour le suprême pouvoir
+ Me donnait et coeur et courage
+ De braver ses coups et sa rage.
+ Alors sur mes pieds medressai,
+ Faible, abattu, comme un blessé;
+ De l'archer bravant la menace,
+ Je me traînai parmi la place
+ Vers le rosier où mon coeur tend.
+ Mais épines y avait tant,
+ Ronces, chardons à pointe dure,
+ Que trop forte était la clôture
+
+ * * *
+[p.120]
+ Si qu'au bouton poïsse ataindre. 1871
+ Lez la haie m'estut remaindre
+ Qui as rosiers estoit joignant,
+ Fete d'espines moult poignant;
+ Mès moult bel me fu dont j'estoie
+ Si près que du bouton sentoie
+ La douce odor qui en issoit,
+ Et durement m'abelissoit
+ Ce que gel' véoie à bandon;
+ S'en avoie tel guerredon,
+ Que mes maus en entr'oblioie,
+ Por le délit et por la joie.
+ Moult fui garis, moult fui aése,
+ Jamès n'iert riens qui tant me plese
+ Cum estre illecques à séjor;
+ N'en quéisse partir nul jor.
+ Quant j'oi illec esté grant piece,
+ Le Diex d'Amors qui tout depiece
+ Mon cuer dont il a fait bersaut,
+ Me redonne ung novel assaut,
+ Et trait por moi metre à meschief
+ Une autre floiche de rechief,
+ Si que où cuer sous la mamele
+ Me fait une plaie novele:
+ Compaignie ot non la sajete.
+ Il n'est nule qui si tost mete
+ A merci dame ou damoisele.
+ La grant dolor me renovele
+ De mes plaies de maintenant,
+ Trois fois me pasme en ung tenant.
+ Au revenir plains et soupire,
+ Car ma dolor croist et empire
+ Si que ge n'ai mes espérance
+ De garison ne d'alejance.
+
+[p.121]
+ Et le bouton cueillir ne pus. 1873
+ Près de la haie, au pied, je dus
+ Demeurer tout joignant les roses
+ D'épines tretoutes encloses.
+ Mais tout près j'étais moult content,
+ Rien que de sentir seulement
+ Du bouton l'odeur délectable
+ Et goûter la joie ineffable
+ De le voir à discrétion,
+ Et dans mon admiration
+ J'oubliais jusqu'à ma souffrance,
+ Si grande était ma jouissance!
+ J'étais guéri, j'étais heureux,
+ Et jamais de quitter ces lieux
+ Ni d'avoir la rose laissée
+ N'eût pu venir à ma pensée.
+ Quand je fus resté là longtemps,
+ Le Dieu d'Amours qui, tout le temps,
+ Mon coeur dépèce comme cible,
+ Me redonne un assaut terrible,
+ Et pour mieux me mettre à méchef
+ Lance une flèche déréchef,
+ Et droit au coeur sous la mamelle
+ Il me fait blessure nouvelle.
+ Compagnie avait nom ce trait;
+ Nul n'en sais qui sitôt mettrait
+ A merci dame ou damoiselle.
+ Des premières il renouvelle
+ La grand douleur subitement,
+ Trois fois me pâme en un moment.
+ Au revenir plains et soupire,
+ Car ma douleur croît et empire;
+ Je perds tout espoir de guérir
+ Ou même allégeance obtenir.
+
+ * * *
+[p.122]
+ Miex vosisse estre mors que vis, 1905
+ Car en la fin, ce m'est avis,
+ Fera Amors de moi martir:
+ Ge ne m'en puis par el partir.
+ Il a endementieres prise
+ Une autre floiche que moult prise
+ Et que ge tiens à moult pesant:
+ C'est Biau-Semblant, qui ne consent
+ A nul Amant qu'il se repente
+ D'Amors servir, por mal qu'il sente.
+ Ele iert aguë por percier,
+ Et trenchans cum rasoir d'acier;
+ Mès Amors a moult bien la pointe
+ D'ung oignement précieux ointe,
+ Por ce que trop me péust nuire;
+ Qu'Amors ne viaut pas que je muire,
+ Ains viaut que j'aie alégement
+ Por l'ointure de l'oignement,
+ Qui iert tout de réconfort plains.
+ Amors l'avoit fait à ses mains
+ Por les fins amans conforter,
+ Et por lor maus miex deporter.
+ Il a cele floiche à moi traite,
+ Qui m'a où cuer grant plaie faite;
+ Mais li oignemens s'espandi
+ Par mes plaies, si me rendi
+ Le cuer qui m'iere tout faillis;
+ Ge fusse mors et mal-baillis
+ Se li dous oignement ne fust.
+ De la floiche très fors le fust,
+ Mès la sajete est ens remese,
+ Qui de novel ot esté rese:
+ S'en i ot cinq bien enserrées,
+ Qui n'en porent estre sachiées.
+
+[p.123]
+ Mieux vaut la mort qu'une existence 1907
+ Si dure, car me veut, je pense,
+ Le Dieu d'Amours martyriser;
+ Je voudrais fuir, ne puis l'oser.
+ Et pendant ce temps il me vise
+ D'un nouveau trait que moult je prise
+ Et tiens pour des plus dangereux,
+ C'est Beau-Semblant. Le malheureux
+ Amant atteint de sa morsure
+ Bénit le mal qui le torture.
+ Car son dard est aigu, perçant,
+ Comme rasoir d'acier tranchant;
+ Mais Dieu d'Amours en a la pointe
+ D'un onguent moult précieux ointe,
+ Pour que le mal ne soit trop fort,
+ Car Amour ne veut pas ma mort,
+ Mais veut que me vienne allégeance
+ Au contraire par l'influence
+ De l'onguent de reconfort plein;
+ Amour l'avait fait de sa main,
+ En lui fins amants confort puisent,
+ Par lui les maux se cicatrisent.
+ Amour a contre moi tiré
+ La flèche et mon coeur déchiré;
+ Mais j'ai senti l'onguent s'épandre
+ Par mes blessures, et me rendre
+ Le coeur qui m'était tout failli;
+ Je fusse mort, anéanti,
+ N'était cet onguent salutaire.
+ De la flèche je pus extraire
+ Le fût; mais le dard est resté
+ Qu'il avait de nouveau jeté,
+ Et ces cinq pointes là fichées
+ Jamais n'en seront arrachées.
+
+ * * *
+[p.124]
+ Li oignemens moult me valu, 1939
+ Mès toutes voies me dolu
+ La plaie, si que la dolor
+ Me faisoit muer la color.
+ Ceste floiche ot fiere coustume,
+ Douçor i ot et amertume.
+ J'ai bien sentu et cognéu
+ Qu'el m'a aidié et m'a néu;
+ Il ot angoisse en la pointure
+ Mès moult m'assoaga l'ointure:
+ D'une part m'oint, d'autre me cuit,
+ Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit.
+
+
+ * * *
+
+
+ XIV
+
+
+ Comment Amours sans plus attendre,
+ Alla tost courant l'Amant prendre,
+ En luy disant qu'il se rendist
+ A luy, et que plut n'attendist.
+
+
+ Lors est tout maintenant venus
+ Li Diex d'Amors les saus menus;
+ Enciez qu'il vint, si m'escria:
+ Vassal, pris ies, noient n'i a
+ Du contredit, ne du défendre,
+ Ne fai pas dangier de toi rendre;
+ Tant plus volentiers te rendras,
+ Et plus tost à merci vendras.
+ Il est fos qui maine dangier
+ Vers cil qu'il déust losengier,
+ Et qu'il convient à suploier.
+ Tu ne pués vers moi forçoier,
+ Et si te veil bien enseignier
+ Que tu ne pués riens gaaigner
+
+[p.125]
+ Or, si l'onguent grand bien me fit, 1941
+ Les membres tant m'endolorit
+ La blessure, que la souffrance
+ De mes traits changeait la nuance.
+ Cette flèche, je l'ai connu,
+ M'a nui beaucoup et soutenu,
+ Car angoisse était en la pointe,
+ Mais elle était de douceur ointe;
+ Ainsi me soulage et me nuit,
+ Ainsi me soutient et me cuit.
+
+ * * *
+
+ XIV
+
+
+ Comment Amour incontinent
+ Va tout courant prendre l'Amant
+ Et lui commande de se rendre,
+ Ce qui fut fait sans plus attendre.
+
+
+ Lors est tout maintenant venu
+ Le Dieu d'Amours à saut menu
+ Et de loin, d'une voix tranquille:
+ Vassal, tu es pris, inutile
+ De te défendre contre moi;
+ Tu n'as rien à craindre, rends-toi.
+ Plus montreras d'obéissance,
+ Plus compteras sur ma clémence.
+ Tu serais fol de t'alarmer
+ De qui tu dois plutôt aimer
+ Et implorer la bienveillance;
+ Tu ne peux faire résistance;
+ Rends-toi. Je te veux enseigner
+ Que tu n'aurais rien à gagner
+
+ * * *
+[p.126]
+ En folie, ne en orgueil; 1969
+ Mès ren-toi pris, car ge le vueil,
+ En pez et débonnerement.
+ Et ge respondi simplement:
+ Sire, volentiers me rendrai,
+ Jà vers vous ne me deffendrai;
+ A Diex ne plaise que ge pense
+ Que j'aie jà vers vous deffense!
+ Car il n'est pas réson ne drois.
+ Vos poés quanque vous vodrois
+ Fere de moi, pendre ou tuer,
+ Bien sai que ge nel' puis muer,
+ Car ma vie est en vostre main.
+ Ne puis vivre dusqu'à demain
+ Se n'est par vostre volenté:
+ J'atens par vous joie et santé;
+ Que jà par autre ne l'auré,
+ Se vostre main, qui m'a navré,
+ Ne me donne la garison,
+ Et se de moi vostre prison
+ Voulés faire, ne ne daigniés,
+ Ne m'en tiens mie à engigniés;
+ Et sachiés que n'en ai point d'ire.
+ Tant ai oï de vous bien dire,
+ Que metre veil tout à devise
+ Cuer et cors en votre servise;
+ Car se ge fai vostre voloir,
+ Ge ne m'en puis de riens doloir.
+ Encor, ce cuit, en aucun tens
+ Auré la merci que j'atens,
+ Et par tel convent me rens-gié.
+ A cest mot volz baisier son pié,
+ Mès il m'a parmi la main pris,
+ Et me dist: Je t'aim moult et pris
+
+[p.127]
+ De l'orgueil ni de la folie. 1969
+ Mais rends-toi, c'est ma fantaisie,
+ En paix et débonnairement.
+ Je lui répondis simplement:
+ «Sire, à vous je veux bien me rendre,
+ Sans plus songer à me défendre;
+ Devant Dieu, nulle intention
+ N'ai de faire rebellion,
+ Et je n'en ai droit ni puissance.
+ Faites donc votre convenance.
+ Vous pouvez me prendre ou tuer,
+ Bien sais que n'en puis rien muer;
+ Car en votre main est ma vie;
+ Elle est toute entière asservie
+ A votre seule volonté.
+ J'attends de vous joie et santé
+ Et rien que de vous ne l'espère.
+ Si votre main, qui m'a naguère
+ Navré de si dure façon,
+ Ne me donne la guérison,
+ Si même encore elle préfère
+ De moi son prisonnier parfaire,
+ Ou ne le daigne, soyez sûr,
+ Je ne le trouverai trop dur
+ Et n'en témoignerai nulle ire.
+ Car tant j'ouïs de vous bien dire
+ Que je me livre à mon vainqueur,
+ Ame et corps votre serviteur.
+ Puis envers vous l'obéissance
+ Ne saurait croître ma souffrance,
+ Et peut-être, sous peu de temps,
+ Aurai-je merci que j'attends.
+ Je me rends sur cette promesse.»
+ Pour baiser son pied, je me baisse
+
+ * * *
+[p.128]
+ Dont tu as respondu ainsi. 2003
+ Oncques tel response n'issi
+ D'omme vilain mal enseignié,
+ Et tu i as tant gaaignié,
+ Que je veil por ton avantaige
+ Qu'orendroit me faces hommaige:
+ Si me baiseras en la bouche,
+ A qui nus vilains homs n'atouche.
+ Je n'i lesse mie atouchier
+ Chascun vilain, chascun porchier;
+ Ains doit estre cortois et frans
+ Cil de qui tel servise prens.
+ Sans faille il i a poine et fez
+ A moi servir, mès ge te fez
+ Honor moult grant, et si dois estre
+ Moult liés dont tu as si bon mestre
+ Et seignor de si grant renom,
+ Qu'Amors porte le gonfanon,
+ De Cortoisie et la baniere,
+ Et si est de tele maniere,
+ Si dous, si frans et si gentis,
+ Que quiconques est ententis
+ A li servir et honorer,
+ Dedans lui ne puet demorer
+ Vilonnie ne mesprison,
+ Ne mile mauvese aprison.
+
+
+ * * *
+
+[p.129]
+ A ces mots. Mais lui, me prenant 2003
+ La main, me dit: Je suis content
+ De ce que ta bouche m'annonce,
+ Car oncques si belle réponse
+ Ne fit vilain mal enseigné,
+ Et tant y auras-tu gagné,
+ Que je veux pour ton avantage
+ Que tantôt me rendes hommage.
+ En la bouche me baiseras
+ Que vilain, ni porcher, ni gars
+ Ne sut toucher, faveur insigne
+ Dont franc et courtois est seul digne.
+ Sans mentir, est grand'peine et faix
+ A me servir; mais je te fais
+ Honneur moult grand, et tu dois être
+ Moult fier d'avoir un si bon maître
+ Et seigneur de si grand renom.
+ Amour porte le gonfanon
+ De Courtoisie et la bannière,
+ Et se montre en toute manière
+ Si doux, si franc et si gentil,
+ Que celui qui a consenti
+ A l'aimer et prendre pour maître,
+ Dedans son coeur voit disparaître
+ Et basse et vile passion
+ Et tout instinct d'abjection.
+
+
+ * * *
+
+[p.130]
+ XV
+
+
+ Comment, après ce bel langage, 2029
+ L'Amant humblement fist hommage,
+ Par Jeunesse qui le déçoit,
+ Au Dieu d'Amours qui le reçoit.
+
+
+ Atant devins ses homs mains jointes,
+ Et sachiés que moult me fis cointes
+ Dont sa bouche toucha la moie;
+ Ce fu ce dont j'oi greignor joie;
+ Il m'a lores requis ostages.
+
+ _Amours parle_.
+
+ Amis, dist-il, j'ai mains hommages
+ Et d'uns et d'autres recéus
+ Dont j'oi esté puis decéus.
+ Li felon plein de fauceté
+ M'ont par maintes fois barété,
+ D'aus ai oïe mainte noise;
+ Mès il saront cum il m'en poise,
+ Se ge les puis à mon droit prendre,
+ Je lor vodré chierement vendre.
+ Mès or veil, por ce que ge t'ains,
+ Estre de toi si bien certains,
+ Et te veil si à moi lier,
+ Que tu ne me puisses nier
+ Ne promesse, ne covenant,
+ Ne fere nul desavenant.
+ Pechiés seroit, se tu trichoies,
+ Qu'il m'est avis que loial soies.
+
+
+[p.131]
+ XV
+
+
+ Comment après ce beau langage 2029
+ L'Amant humblement fait hommage,
+ Par Jeunesse qui le deçoit,
+ Au Dieu d'Amours qui le reçoit.
+
+
+ Jointes mains d'être son esclave
+ J'acceptai. Sa bouche suave
+ Vint sur la mienne se poser;
+ Que de bonheur dans ce baiser!
+ Alors il me prit pour otage.
+
+ _Amour parle_.
+
+ Ami, dit-il, j'ai maint hommage
+ Des uns et des autres reçu
+ Dont je fus ensuite déçu.
+ Les félons pleins d'hypocrisie
+ Ont pu tromper ma courtoisie,
+ M'ont mainte noise fait souffrir;
+ Mon courroux ils sauront sentir
+ Et je leur veux chèrement vendre
+ Si jamais ils se laissent prendre.
+ Mais je veux, car je te chéris,
+ De toi m'assurer à tout prix
+ Et te tenir en ma puissance,
+ Si bien que jamais oubliance
+ Je ne craigne en nulle saison
+ Et prévienne ta trahison;
+ Car me tromper serait un crime
+ Et pour loyal ton coeur j'estime.
+
+ * * *
+[p.132]
+ _L'Amant respond_.
+
+ Sire, fis-je, or m'entendés: 2055
+ Ne sai por quoi vous demandés
+ Pleiges de moi, ne séurtés:
+ Vous savés bien de vérités
+ Que mon cuer m'avés si toloit,
+ Et si soupris que s'il voloit,
+ Ne puet-il riens faire por moi,
+ Se ce n'estoit par vostre otroi.
+ Li cuers est vostres, non pas miens,
+ Car il convient, soit maus, soit biens,
+ Que il face vostre plaisir:
+ Nus ne vous en puet dessaisir.
+ Tel garnison i avés mise,
+ Qui moult le guerroie et justise,
+ Et sor tout ce, se riens doutés,
+ Faictes i clef, si l'emportés,
+ Et la clef soit en leu d'ostages.
+
+ _Amours_.
+
+ Par mon chief! ce n'est mie outrages,
+ Respont Amors, ge m'i acors:
+ Il est assés sires du cors,
+ Qui a le cuer en sa commande;
+ Outrageus est qui plus demande.
+
+
+ * * *
+
+[p.133]
+ _L'Amant répond_.
+
+ Sire, lui dis-je, or m'entendez, 2055
+ Ne sais pourquoi me demandez
+ Et caution et assurance.
+ Vous savez par expérience
+ Que mon coeur est si maltraité
+ Qu'il n'a pouvoir ni volonté
+ De nulle chose pour moi faire,
+ Que ce qui peut sans plus vous plaire.
+ Ce coeur est vôtre et non pas mien;
+ Car il convient, soit mal, soit bien,
+ Qu'il fasse tout à votre guise.
+ Garnison telle y avez mise
+ Qui le gouverne à son plaisir,
+ Que nul ne vous le peut ravir.
+ Sur ce, si vous doutez encore,
+ Faites-le de serrure clore
+ Et gardez en gage la clé.
+
+ _Amour_.
+
+ Par mon chef, c'est très-bien parlé,
+ Dit Amour, j'accepte la clause;
+ Car bien assez du corps dispose
+ Qui le coeur tient en son pouvoir.
+ Que servirait de plus avoir?
+
+
+ * * *
+
+[p.134]
+ XVI
+
+
+ Comment Amours très-bien souef 2077
+ Ferma d'une petite clef
+ Le cuer de l'Amant, par tel guise,
+ Qu'il n'entama point la chemise.
+
+
+ Lors a de s'aumoniere traite
+ Une petite clef bien faite,
+ Qui fu de fin or esmeré;
+ O ceste, dit-il, fermeré
+ Ton cuer, n'en quier autre apoiau,
+ Sous ceste clef sunt mi joiau.
+ Mendre est que li tiens doiz, par m'ame,
+ Mès ele est de mon ecrin dame,
+ Et si a moult grant poesté.
+
+ _L'Amant parle_.
+
+ Lors la me toucha au costé,
+ Et ferma mon cuer si soef,
+ Qu'à grant poine senti la clef.
+ Ainsinc fis sa volenté toute,
+ Et quant je l'oi mis hors de doute,
+ Sire, fis-je, grand talent é
+ De faire vostre volenté;
+ Mès mon service recevés
+ En gré, foi que vous me devés,
+ Nel' di pas por recréantise,
+ Car point ne dout vostre servise;
+ Mès serjant en vain se travaille
+ De faire servise qui vaille,
+ Quand li servises n'atalente
+ A celui cui l'en le présente.
+
+[p.135]
+ XVI
+
+
+ Comment Amour par telle guise 2077
+ Qu'il n'entama point la chemise,
+ Ferma le coeur de notre Amant
+ D'une clef d'or tout doucement.
+
+
+ Lors tira de son aumônière
+ Amour une clef singulière
+ Toute de fin or épuré.
+ Avec elle je fermerai
+ Ton coeur, dit-il, et bien m'y fie,
+ Car mes joyaux je lui confie.
+ Moindre elle est que ton petit doigt,
+ Mais plus forte que l'on ne croit,
+ Car elle est de mon écrin dame.
+
+ _L'Amant parle_.
+
+ Lors mon flanc touche et point n'entame,
+ Et clot mon coeur si doucement
+ Que c'est à peine s'il le sent.
+ Ainsi fais sa volonté toute,
+ Et quand je l'ai mis hors de doute:
+ Sire, fais-je, grand désir ai
+ De faire votre volonté;
+ Mais agréez tôt mon hommage,
+ Votre promesse vous engage.
+ Je ne le dis par repentir,
+ Car je n'ai peur de vous servir;
+ Mais en vain serviteur travaille
+ Et ne sait rien faire qui vaille,
+ Lorsque le service déplaît
+ A celui qui en est l'objet.
+
+ * * *
+[p.136]
+ _Amours parle_.
+
+ Amours respont: Or ne t'esmaie 2105
+ Puisque mis t'ies en ma menaie,
+ Ton servise prendre en gré,
+ Et te metrai en haut degré,
+ Se mavestié ne le te tost;
+ Mès espoir ce n'iert mie tost[40],
+ Grans biens ne vient pas en poi d'ore[41],
+ Il i convient poine et demore.
+ Atten et sueffre la destrece
+ Qui orendroit te cuit et blece;
+ Car ge sai bien par quel poison
+ Tu seras tret à garison:
+ Se tu te tiens en léauté,
+ Ge te donrai tel déauté
+ Qui tes plaies te garira;
+ Mès par mon chief or i parra
+ Se tu de bon cuer serviras,
+ Et comment tu acompliras
+ Nuit et jour les commandemens
+ Que ge commande as fins amans.
+
+ _L'Amant parle_.
+
+ Sire, fis-ge, por Dieu merci,
+ Avant que vous movés de ci
+ Vos commandemens m'enchargiés,
+ Ge suis d'aus faire encoragiés.
+ Car espoir, se ge nes savoie,
+ Tost porroie issir de la voie,
+ Por ce sui engrant d'eus aprendre,
+ Que ge n'i veil de riens mesprendre.
+
+[p.137]
+ _Amour parle_.
+
+ Amour répond: Calme ta crainte. 2150
+ Puisque tu t'es donné sans feinte,
+ Je prendrai ton service à gré
+ Et te veux mettre en haut degré
+ Si tes méfaits ne s'y opposent.
+ Mais de bien longs délais s'imposent[40];
+ La fortune est lente à venir[41],
+ Et fait moult peiner et languir.
+ Attends et souffre la détresse
+ Qui maintenant te cuit et blesse;
+ Je sais par quelle potion
+ Tu recevras la guérison.
+ Si ta fidélité ne cède,
+ Je te donnerai tel remède
+ Que tes blessures guérirai.
+ Mais, par mon chef, bien je verrai
+ Si tu fais de bon coeur service,
+ Si nuit et jour sans artifice
+ Accomplis les commandements
+ Que je commande aux fins amants.
+
+ _L'Amant parle_.
+
+ Pour Dieu, merci, lui dis-je, sire,
+ Avant partir, veuillez me dire
+ Ici tous vos commandements,
+ Je veux m'y soumettre céans.
+ Aussi pour ne pas m'y méprendre,
+ J'ai grand souci de les apprendre,
+ Car, si je ne les connaissais,
+ Sans le vouloir tôt je pourrais
+ M'égarer de la droite voie.
+
+ * * *
+[p.138]
+ _Amours_.
+
+ Amors respont: Tu dis moult bien, 2132
+ Or les enten et les retien:
+ Li maistres pert sa poine toute,
+ Quant li disciples qui escoute[42],
+ Ne met s'entente au retenir,
+ S'i qu'il l'en puisse sovenir.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Li Diex d'Amors lors m'encharja,
+ Tout ainsinc cum vous orrés jà,
+ Mot à mot ses commandemens,
+ Bien les devise cis Romans:
+ Qui amer vuet or i entende
+ Que li Romans dès or amende.
+ Dès or le fait bon escouter,
+ S'il est qui le sache conter:
+ Car la fin du songe est moult bele,
+ Et la matire en est novele.
+ Qui du songe la fin orra,
+ Ge vous di bien qu'il y porra
+ Des jeus d'amors assés aprendre;
+ Por quoi il voille tant atendre
+ Que g'espoigne et que g'enromance
+ Du songe la sénéfiance.
+ La vérité qui est coverte,
+ Vous sera lores toute aperte,
+ Quant espondre m'orrez le songe,
+ Où il n'a nul mot de mençonge.
+
+[p.139]
+ _Amour_.
+
+ Adonc Amour, tout plein de joie, 2134
+ Me répond: Tu parles moult bien;
+ Or les entends et les retien:
+ Le maître perd sa peine toute
+ Quand le disciple qui l'écoute
+ Ne s'applique à tout retenir,
+ Pour en garder le souvenir.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors Amour se mit à m'apprendre,
+ Ainsi que vous pourrez l'entendre,
+ Mot à mot ses commandements;
+ Bien les explique ce Romans.
+ Qui veut aimer, or les apprenne,
+ Et de ce livre aide lui vienne.
+ Dès lors il fait bon l'écouter
+ S'il est qui le sache conter:
+ Car la fin du conte est moult belle
+ Et la matière en est nouvelle.
+ Qui la fin du songe ouïra,
+ Je vous dis bien qu'il y pourra
+ Des jeux d'Amour assez apprendre.
+ Aussi, qu'il veuille bien attendre
+ Qu'en mes vers j'expose céans
+ De ce beau songe tout le sens.
+ La vérité qui est voilée
+ Alors vous sera dévoilée,
+ Quand ce songe en entier suivrez
+ Où nul mensonge n'ouïrez.
+
+ * * *
+[p.140]
+ XVII
+
+
+ Comment le Dieu d'Amours enseigne 2159
+ L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
+ Les reigles qu'il haille à l'Amant,
+ Escriptes en ce bel Rommant.
+
+
+ Vilonnie premierement,
+ Ce dist Amors, veil et commant
+ Que tu guerpisses sans reprendre,
+ Se tu ne veulz vers moi mesprendre;
+ Si maudi et escommenie
+ Tous ceus qui aiment Vilonnie.
+ Vilonnie fait li vilains,
+ Por ce n'est pas drois que ge l'ains;
+ Vilains est fel et sans pitié,
+ Sans servise et sans amitié.
+ Après, te garde de retraire[43]
+ Chose des gens qui face à taire:
+ N'est pas proesce de mesdire.
+ En Keux le seneschal te mire[44],
+ Qui jadis par son mokéis
+ Fu mal renomés et haïs.
+ Tant cum Gauvains li bien apris[45]
+ Par sa cortoisie ot le pris,
+ Autretant ot de blasme Keus,
+ Por ce qu'il fu fel et crueus,
+ Ramponieres et mal-parliers
+ Desus tous autres chevaliers.
+ Sages soies et acointables,
+ De paroles dous et resnables
+ Et as grans gens, et as menues,
+ Et quant tu iras par les rues,
+
+[p.141]
+ XVII
+
+
+ Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161
+ L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne
+ Les règles qu'il baille à l'Amant
+ Écrites en ce beau Roman.
+
+
+ D'abord, dit Amour, Vilenie
+ Qu'à tout jamais ton coeur renie!
+ Je le commande et je le veux
+ Sous peine de trahir tes voeux;
+ Car je maudis, j'excommunie
+ Tous ceux qui aiment Vilenie.
+ C'est elle qui fait les vilains;
+ Aussi, je la hais et la plains:
+ Vilain est traître, impitoyable,
+ D'amour, de service incapable.
+ Puis garde-toi de publier[43]
+ Ce qu'il faut taire et oublier;
+ C'est lâcheté que de médire.
+ Que toujours ton âme s'inspire
+ Du sénéchal Keux, dont le fiel[44]
+ Fit un sot méchant et cruel.
+ Vois Gauvain, son âme loyale[45]
+ Et courtoise était sans rivale,
+ Tandis qu'était honni ce Keux,
+ Parmi tous ces chevaliers preux,
+ Pour sa langue vile et méchante
+ Et querelleuse, et médisante.
+ Surtout sois raisonnable et doux,
+ Sage et gracieux envers tous,
+ Grands et petits; et par la rue,
+ Pour souhaiter la bienvenue,
+
+ * * *
+[p.142]
+ Gar que tu soies costumiers 2189
+ De saluer les gens premiers;
+ Et s'aucuns avant te salue,
+ Si n'aies pas la langue mue,
+ Ains te garni du salu rendre
+ Sans demorer et sans atendre.
+ Après, garde que tu ne dies
+ Ces ors moz, ne ces ribaudies;
+ Jà por nomer vilaine chose
+ Ne doit ta bouche estre desclose:
+ Je ne tiens pas à cortois homme,
+ Qui orde chose et lede nomme.
+ Toutes fames sers et honore,
+ D'eles servir poine et labore;
+ Et se tu os nul mesdisant
+ Qui aille fames desprisant[46],
+ Blasme-le, et dis qu'il se taise.
+ Fai, se tu pués, chose qui plaise
+ As dames et as damoiseles,
+ Si qu'els oient bonnes noveles
+ Dire de toi et raconter;
+ Par ce porras en pris monter.
+ Après tout ce, d'orgoil te garde,
+ Car qui, bien entent et esgarde,
+ Orguex est folie et pechiés;
+ Et qui d'orgoil est entechiés,
+ Il ne puet son cuer aploier
+ A servir ne à souploier.
+ Orguilleux fait tout le contraire
+ De ce que fins amans doit faire.
+ Mais qui d'amer se vuelt pener,
+ Il se doit cointement mener;
+ Hons qui porchace druerie,
+ Ne vaut noient sans cointerie.
+
+[p.143]
+ Garde-toi d'être le dernier; 2191
+ Et si quelqu'un tout le premier
+ A ta rencontre te salue,
+ Jamais ta langue irrésolue
+ Ne doit un seul instant rester
+ Sans salut rendre et s'acquitter.
+ Puis veille à ne dire paroles
+ Sales, libertines et folles;
+ Jamais pour vilains mots choisir
+ Ta bouche ne se doit ouvrir,
+ Car je ne tiens pour courtois homme
+ Qui chose sale ou laide nomme.
+ Puis toute femme honore et sers,
+ A les servir ta peine perds;
+ Si tu entends langues infâmes
+ Mépriser, rabaisser les femmes[46],
+ Blâme et fais taire ces hargneux.
+ Cherche à plaire autant que tu peux
+ Aux dames et aux damoiselles,
+ Pour que de toi bonnes nouvelles
+ Elles entendent raconter,
+ Tu n'y pourras qu'en prix monter.
+ Après tout ce, d'orgueil te garde;
+ Pour qui bien entend et regarde,
+ Orgueil est folie et péché,
+ Et qui d'orgueil est entaché
+ Se plaît à faire le contraire
+ De ce que fin amant doit faire;
+ Il ne saurait son coeur plier
+ A servir ni à supplier;
+ Mais l'amant fin et véritable
+ Se doit montrer facile, aimable,
+ Car pour réussir en amours
+ Il faut être affable toujours.
+
+ * * *
+[p.144]
+ Cointerie n'est mie orguiez, 2223
+ Qui cointes est, il en vaut miez:
+ Por quoi il soit d'orgoil vuidiés,
+ Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés.
+ Mene-toi bel selonc ta rente,
+ De robes et de chaucemente;
+ Bele robe et biau garnement
+ Amendent les gens durement:
+ Et si dois ta robe baillier
+ A tel qui sache bien taillier,
+ Et face bien séans les pointes,
+ Et les manches joignans et cointes.
+ Solers à las, ou estiviaus
+ Aies souvent frès et noviaus,
+ Et gar qu'il soient si chauçant,
+ Que cil vilain aillent tençant
+ En quel guise tu i entras,
+ Et de quel part tu en istras.
+ De gans, d'aumosniere de soie,
+ Et de çainture te cointoie:
+ Et se tu n'as si grant richece
+ Qu'avoir les puisses, si t'estrece;
+ Mès au plus bel te dois deduire
+ Que tu porras sans toi destruire.
+ Chapel de flors qui petit couste,
+ Ou de roses à Penthecouste,
+ Ice puet bien chascun avoir,
+ Qu'il n'i convient pas grant avoir.
+ Ne sueffre sor toi nul ordure,
+ Lave les mains, et tes dens cure[47]:
+ S'en tes ongles a point de noir,
+ Ne l'i lesse pas remanoir.
+ Cous tes manches, tes cheveus pigne,
+ Mais ne te farde ne ne guigne:
+
+[p.145]
+ L'homme affable l'orgueil méprise, 2225
+ Et tout le monde mieux l'en prise;
+ Seuls les sots et les vaniteux
+ Sont vers les autres orgueilleux.
+ Selon ta rente choisis belles
+ Jambières et robes nouvelles,
+ Car belles robes, beaux atours
+ Moult favorisent les amours.
+ Rappelle-toi qu'il est utile
+ De rechercher tailleur habile,
+ Qui coupe pointes gentiment
+ Et manches fasse tout joignant.
+ Souliers lacés, fine chaussure
+ Porte frais, de bonne mesure,
+ Et garde qu'ils te serrent tant
+ Que les vilains aillent glosant,
+ Comment pour entrer tu pus faire
+ Et pour en sortir la manière.
+ Prends l'aumônière de satin
+ Et coquette ceinture enfin;
+ Et si tu n'es, pour telle mise,
+ Pas assez riche, économise;
+ Mais fais ton corps le plus priser
+ Que tu pourras, sans t'épuiser.
+ Chapel de fleurs des champs, sans faute,
+ Ou roses à la Pentecôte
+ Chacun peut certes bien avoir,
+ Il n'est besoin d'un grand avoir;
+ Ne souffre sur toi nulle ordure,
+ Lave tes mains et tes dents cure[47],
+ Et si tes ongles ont du noir,
+ Ote-le vite et sans surseoir.
+ Couds tes manches, tes cheveux peigne,
+ Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne:
+
+ * * *
+[p.146]
+ Ce n'apartient s'as dames non, 2257
+ Ou à ceus de mavès renon,
+ Qui amors par mal aventure
+ Ont trouvée contre nature.
+ Après ce te doit sovenir
+ D'envoiséure maintenir;
+ A joie et à déduit t'atorne,
+ Amors n'a cure d'omme morne;
+ C'est maladie moult cortoise,
+ L'en en rit, et geue et envoise.
+ Il est ensi queli amant
+ Ont par ores joie et torment;
+ Amans sentent les maulx d'amer
+ Une hore dous, autre hore amer.
+ Mal d'amer est moult outrageus,
+ Or est li amans en ses geus,
+ Or est destrois, or se demente,
+ Une hore plore, et autre chante.
+ Se tu sés nul bel déduit faire,
+ Par quoi tu puisses as gens plaire,
+ Je te comant que tu le faces:
+ Chascun doit faire en toutes places
+ Ce qu'il set qui miex li avient,
+ Car los et pris et grace en vient.
+ Se tu te sens viste et legier,
+ Ne fai pas de saillir dangier;
+ Et se tu siez bien à cheval,
+ Tu dois poindre amont et aval;
+ Et se tu sés lances brisier,
+ Tu t'en pués moult faire prisier.
+ Se as armes es acesmés,
+ Par ce seras dis tans amés;
+ Se tu as la voiz clere et saine[48],
+ Tu ne dois mie querre essoine
+
+[p.147]
+ Ceci pour les dames est bon, 2259
+ Ou pour ceux de mauvais renom
+ Qui cherchent par male aventure
+ Honteux amour contre nature.
+ Ensuite il te doit souvenir
+ Que seuls inspirent le plaisir
+ Gais atours, riante figure,
+ Des fronts ridés amour n'a cure;
+ C'est un mal avant tout courtois,
+ Enjoué, badin et grivois.
+ Mais sache aussi qu'il nous octroie
+ Heure de peine, heure de joie,
+ Ses maux les amants sentent tous.
+ Une heure amer, une heure doux.
+ L'amour est en tous points extrême;
+ Tantôt l'amant bienheureux aime,
+ Tantôt s'afflige et dépérit,
+ Une heure pleure, une autre rit.
+ Si tu sais quelque beau jeu faire
+ Par quoi tu puisses aux gens plaire,
+ Fais-le, tu t'en trouveras bien,
+ Car los et prix et grâce en vient.
+ Chacun doit faire en toute place
+ Ce qui fait mieux valoir sa grâce.
+ Si tu te sens preste et léger,
+ Saute donc sans te ménager.
+ Rien auprès des belles n'avance
+ Comme savoir rompre une lance.
+ Et si tu sieds bien à cheval,
+ Tu dois courir amont, aval;
+ Bonne prestance sous les armes
+ Enfin décupleront tes charmes.
+ Si tu as claire et saine voix[48],
+ Ne t'excuse pas quelquefois
+
+ * * *
+[p.148]
+ De chanter, se l'en t'en semont, 2291
+ Car bel chanter abelist mont;
+ Si avient bien à bacheler
+ Que il sache de viéler,
+ De fléuter et de dancier;
+ Par ce se puet moult avancier.
+ Ne te fai tenir por aver,
+ Car ce te porroit moult grever;
+ Il est raison que li Amant
+ Doignent du lor plus largement
+ Que cil vilains entule et sot;
+ Onques hons riens d'Amors ne sot,
+ Cui il n'abelist à donner:
+ Se nus se viaut d'amors pener,
+ D'avarice trop bien se gart.
+ Car cis qui a por ung regart,
+ Ou por ung ris dous et serin
+ Donné son cuer tout enterin,
+ Doit bien, après si riche don,
+ Donner l'avoir tout à bandon.
+ Or te vueil briément recorder
+ Ce que t'ai dit por remembrer:
+ Car la parole mains est griéve
+ A retenir quand ele est briéve.
+ Qui d'Amors vuet faire son mestre,
+ Cortois et sans orguel doit estre,
+ Cointes se tiengne et envoisiés
+ Et de largece soit proisiés.
+ Après te doins en pénitence,
+ Que nuit et jor sans repentence
+ En bien amer soit ton penser,
+ Adès i pense sans cesser,
+ Et te membre de la douce hore
+ Dont la joie tant te demore;
+
+[p.149]
+ Si de chanter dame te prie, 2293
+ Car bien chanter ne déplaît mie;
+ Et si jeune tu danses bien,
+ Si tu es bon musicien,
+ De ces talents fais bon usage,
+ On en tire grand avantage.
+ Ne te fais pour chiche tenir;
+ Ce te pourrait moult desservir.
+ Car il faut, et plus que personne,
+ Qu'amant son bien largement donne,
+ Plus que vilain avare et sot.
+ D'Amour ne sait le premier mot
+ Celui qui sa bourse ménage.
+ Que d'avarice avec courage
+ Trop bien se garde l'amoureux;
+ Car celui qui, pour les beaux yeux,
+ Pour un doux souris de sa mie[49],
+ Lui donne et son coeur et sa vie,
+ Doit bien, après si riche don,
+ De son or faire l'abandon.
+ Lors donc, je te vais tout mon dire,
+ En deux mots brèvement réduire.
+ Mieux s'apprend un commandement,
+ S'il est résumé sobrement:
+ Qui d'Amour veut faire son maître,
+ Courtois et sans orgueil doit être,
+ Elégant, affable, enjoué,
+ Enfin de largësse doué.
+ Puis je te donne en pénitence,
+ Que nuit et jour sans repentance
+ A bien aimer soit ton penser;
+ Penses-y toujours sans cesser,
+ Et souviens-toi de la douce heure
+ Dont le plaisir tant te demeure,
+
+ * * *
+[p.150]
+ Et por ce que fins Amans soies, 2325
+ Voil-je et commans que tu aies
+ En ung seul leu tout ton cuer mis,
+ Si qu'il n'i soit mie demis,
+ Mès tous entiers sans tricherie,
+ Car ge n'ains pas moitoierie.
+ Qui en mains leus son cuer départ,
+ Par tout en a petite part[50];
+ Mès de celi point ne me dout,
+ Qui en un leu met son cuer tout:
+ Por ce vueil qu'en ung leu le metes,
+ Mès gardes bien que tu nel' prestes;
+ Car se tu l'avoies presté,
+ Gel' tenroie à chetiveté.
+ Ainçois le donne en don tout quite
+ Si en auras greignor mérite;
+ Car bontés de chose prestée
+ Est tost rendue et aquitée;
+ Mès de chose donnée en dons
+ Doit estre grans li guerredons.
+ Donne-le dont tout quitement,
+ Et le fai débonnairement:
+ Car l'en a la chose moult chiere
+ Qui est donnée à bele chiere;
+ Mès ge ne pris le don ung pois
+ Que l'en donne desus son pois.
+
+ Quant tu auras ton cuer donné,
+ Si cum ge t'ai ci sermonné,
+ Lors t'avendront les aventures
+ Qui as Amans sunt griés et dures.
+ Souvent, quand il te souvendra
+ De tes amors, te convendra
+ Partir des gens par estovoir,
+
+[p.151]
+ Et pour que tu sois fin amant, 2327
+ Je veux, j'ordonne absolument
+ Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes,
+ A demi non, mais le promettes
+ Tout entier sans jamais tricher,
+ Car je n'aime pas partager.
+ Qui son coeur en maints lieux adresse,
+ Partout petite part en laisse[50];
+ Celui-là seul a mon aveu
+ Qui met son coeur en un seul lieu.
+ Aussi je veux que ton coeur mettes
+ En un lieu seul et ne le prêtes;
+ Car si jamais l'avais prêté
+ Je le tiendrais à vileté.
+ Plutôt le donne en don tout quitte,
+ Et plus grand sera ton mérite;
+ Car de chose donnée en don
+ Moult grand doit être le guerdon[51],
+ Mais grâce de chose prêtée
+ Est tôt rendue et acquittée.
+ Donne-le donc tout quittement,
+ Et fais-le débonnairement,
+ Car présent oncques ne s'efface
+ S'il est offert de bonne grâce;
+ Mais je ne prise même un pois
+ Le don qui pèserait grand poids
+ Au coeur de celui qui le donne.
+ Fais donc comme je te l'ordonne,
+ Et quand ton coeur auras donné,
+ Comme ici je t'ai sermonné,
+ Lors t'adviendront les aventures
+ Qui sont aux vrais amants si dures.
+ Souvent quand il te souviendra
+ De tes amours, il te faudra
+
+ * * *
+[p.152]
+ Qu'il ne puissent aparcevoir 2358
+ Les maus dont tu es angoisseus.
+ A une part iras tous seus,
+ Lors te vendront soupirs et plaintes,
+ Friçons et autres dolors maintes,
+ En plusors sens seras destrois,
+ Une hore chaus, et autre frois,
+ Vermaus une hore, une autre pales,
+ Onques fievres n'éus si males,
+ Ne cotidianes, ne quartes.
+ Bien auras, ains que tu t'en partes,
+ Les dolors d'amors essaiées;
+ Si t'avendra maintes foiées
+ Qu'en pensant t'entroblieras,
+ Et une grant piece seras
+ Ainsinc cum une ymage muë,
+ Qui ne se crole, ne remuë,
+ Sans piés, sans mains, sans dois croler,
+ Sans yex movoir, et sans parler.
+ A chief de piéce revendras
+ En ta memoire et tressaudras
+ Au revenir en effraor,
+ Ausinc cum hons qui a paor,
+ Et soupirras de cuer parfont;
+ Et saiches bien qu'ainsinc le font
+ Cil qui ont les maus essaiés
+ Dont tu ies ores esmaiés.
+
+ Après est drois qu'il te soviegne
+ Que t'amie t'est trop lointiegne;
+ Lors diras: Diex, cum suis mavès
+ Quant là où mes cuers est, ne vès!
+ Mon cuer seul por quoi i envoi?
+ Adès i pens, et riens n'en voi.
+
+[p.153]
+ Partir des gens par convenance, 2361
+ Pour que tes maux et ta souffrance
+ Ils ne puissent apercevoir;
+ Tout seul tu t'en iras douloir[52].
+ Lors te viendront soupirs et plaintes,
+ Frissons et autres douleurs maintes;
+ De cent façons tu souffriras,
+ Une heure chaud, puis froid seras,
+ Une heure rouge, une heure blême,
+ Et d'amour essaieras quand même
+ Tous les tourments avant partir;
+ Jamais tant ne t'ont fait pâtir
+ Fièvres quartes, quotidiennes.
+ Maintes fois à toutes tes peines
+ En pensant tu t'entroublieras,
+ Et moult longtemps demeureras
+ Tout droit comme une image mue[53]
+ Qui ne branle ni ne remue,
+ Sans pied, sans main, sans doigt branler,
+ Sans yeux mouvoir et sans parler.
+ En la fin, après longue attente,
+ Comme un homme qui s'épouvante,
+ En ta mémoire reviendras,
+ Au revenir tressauteras
+ En soupirant à longue haleine.
+ C'est ainsi que sont à la gêne
+ Ceux qui les maux ont essayé
+ Dont tu seras lors guerroyé.
+ Après, droit est qu'il te souvienne
+ Que ta mie est moult trop lointaine.
+ Lors diras: «Dieu, que suis mauvais
+ Quand là, où mon coeur est, ne vais!
+ Mon coeur seul pourquoi j'y envoie?
+ Faut-il qu'y pensant rien n'en voie?
+
+ * * *
+[p.154]
+ Quant g'i puis mes piés envoier 2391
+ Après, por mon cuer convoier,
+ Se mi oil mon cuer ne convoient,
+ Ge ne pris riens quanque il voient.
+ Se doivent-il ci arrester?
+ Nennil, mès voisent viseter
+ Le saintuaire précieus
+ Dont mon cuer est si envieus;
+ Quant mon cuer en a tel talent,
+ Ge me puis bien tenir à lent,
+ Se de mon cuer suis si lointiens,
+ Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens.
+ Or irai, plus nel' laisserai,
+ Jamès aése ne serai
+ Devant qu'aucune enseigne en voie:
+ Lores te metras à la voie,
+ Et si iras par tel convent,
+ Qu'à ton esme faudras souvent,
+ Et gasteras en vain tes pas,
+ Ce que tu quiers ne verras pas,
+ Si convendra que tu retornes,
+ Sans plus faire, pensis et mornes.
+ Lors reseras à grant meschief,
+ Et te vendront tout derechief
+ Soupirs, espointes et friçons,
+ Qui poignent plus que heriçons.
+ Qui ne le set, si le demant
+ A ceus qui sunt loial Amant.
+ Ton cuer ne porras apaier,
+ Ainsi iras encor essaier
+ Se tu verras par aventure
+ Ce dont tu ies en si grant cure;
+ Et se tu te pues tant pener
+ Qu'au véoir puisses assener,
+
+[p.155]
+ Quand j'y veux après envoyer 2395
+ Mes pieds, pour mon coeur convoyer,
+ Si mes yeux mon coeur ne convoient
+ Rien je ne prise ce qu'ils voient.
+ Ici doivent-ils s'arrêter?
+ Nenni, mais veulent visiter
+ Le moult précieux sanctuaire
+ Qu'à si grand deuil mon coeur espère.
+ Quand si vite court mon désir,
+ Je me puis bien pour lent tenir;
+ Quand mon coeur est de ma pensée
+ Si loin, je la tiens insensée.
+ Or j'irai; mon coeur je suivrai
+ Et jamais aise ne serai
+ Devant qu'aucune chose en voie!»
+ Lors tu te mettras en la voie;
+ Mais tu marcheras de tel train
+ Qu'échouera souvent ton dessein,
+ Et tu reviendras en arrière
+ Pensif et morne sans plus faire,
+ Et seront perdus tous tes pas,
+ Ce que tu cherches ne verras.
+ Lors reseras en grand' misère
+ Et derechef de te méfaire
+ Soupirs, élancements, frissons
+ Qui piquent plus que hérissons.
+ Qui ne le sait, qu'il en réfère
+ A l'amant loyal et sincère.
+ Ton coeur ne pourras contenter,
+ Mais tu voudras encor tenter
+ Si tu verrais par aventure
+ Ce dont seras en si grand cure;
+ Et si tu fais tant que la voir
+ Puisses un jour à ton vouloir,
+
+ * * *
+[p.156]
+ Tu vodras moult ententis estre 2425
+ A tes yex saouler et pestre:
+ Grant joie en ton cuer demenras
+ De la biauté que tu verras;
+ Et saches que du regarder
+ Feras ton cuer frire et larder,
+ Et tout adès en regardant
+ Aviveras le feu ardant.
+ Qui ce qu'il aime plus regarde,
+ Plus alume son cuer et l'arde;
+ Cil art, alume et fait flamer
+ Le feu qui les gens fait amer.
+ Chascuns Amans suit par coustume
+ Le feu qui l'art et qui l'alume.
+ Quant il le feu de plus près sent,
+ Et il s'en va plus apressant.
+ Le feu si est ce qui remire
+ S'amie qui tout le fet frire;
+ Quant il de li se tient plus près
+ Et il plus est d'amer engrès:
+ Ce sevent bien sage et musart,
+ Qui plus est près du feu, plus art.
+
+ Tant cum t'amie ainsinc verras,
+ Jamès movoir ne t'en querras;
+ Et quant partir t'en convendra,
+ Tout le jor puis t'en sovendra
+ De ce que tu auras véu;
+ Si te tendras à decéu
+ D'une chose trop lédement,
+ Que onques cuer ne hardement
+ N'eus de li araisonner,
+ Ains as esté sans mot sonner
+
+[p.157]
+ Moult attentif tu voudras être 2429
+ A tes yeux en saoûler et paître.
+ Grand' joie en ton coeur sentiras
+ De la beauté que tu verras;
+ Mais rien qu'à regarder sa dame
+ Le coeur et pétille et s'enflamme,
+ Et là, toujours la regardant,
+ Aviveras le feu ardent.
+ Qui plus l'objet aimé regarde,
+ Plus allume son coeur et l'arde[54],
+ Car c'est lui qui fait enflammer
+ Le feu qui les gens fait aimer.
+ Chacun amant suit par coutume
+ Le feu qui l'art et le consume;
+ Quand le feu de plus près il sent,
+ Plus il va de lui s'approchant.
+ Or le feu, c'est sa douce amie
+ Qu'il admire en si grande envie
+ Et qui le fait ainsi rôtir;
+ Car plus près il se veut tenir
+ Près de la belle qu'il adore,
+ Et plus il veut aimer encore.
+ Or sages et fous, chacun dit:
+ Plus près le feu, plus il nous cuit.
+ Ainsi, plus tu verras ta mie,
+ Moins de partir n'auras l'envie,
+ Et quand partir il te faudra,
+ Tout le jour il te souviendra
+ De celle que tu auras vue,
+ Et ton âme sera déçue
+ Encore plus cruellement
+ De n'avoir eu tant seulement
+ De lui dire un seul mot l'audace,
+ Toujours là planté dans la place
+
+ * * *
+[p.158]
+ Lez li, cum fox et entrepris. 2457
+ Bien cuideras avoir mespris,
+ Quant tu n'as la bele emparlée
+ Ainçois qu'ele s'en fust alée.
+ Tourner te doit à grant contraire,
+ Car se tu n'en péusses traire
+ Fors seulement ung biau salu,
+ Si t'éust-il cent mars valu.
+ Lors te prendras à devaler,
+ Et querras achoison d'aler
+ Derechief encore en la rue
+ Où tu auras cele véue,
+ Que tu n'osas metre à raison;
+ Moult iroies en sa maison
+ Volentiers, s'achoison avoies.
+ Il est drois que toutes tes voies,
+ Et tes alées et ti tour
+ Soient tuit adès là entour;
+ Mès vers la gent très-bien te cele,
+ Et quiers autre achoison que cele
+ Qui cele part te face aler;
+ Car c'est grant sens de soi celer.
+ S'il avient que tu aparçoives
+ T'amie en leu que tu la doives
+ Araisonner ne saluer,
+ Lors t'estovra color muer;
+ Si te fremira tous li sans,
+ Parole te faudra et sens,
+ Quant tu cuideras commencier;
+ Et se tant te pués avancier
+ Que ta raison commencier oses,
+ Quant tu devras dire trois choses,
+ Tu n'en diras mie les deus,
+ Tant seras vers li vergondeus.
+
+[p.159]
+ Auprès d'elle comme un niais. 2463
+ Son dédain craindras désormais,
+ Pour ne l'avoir interpelée
+ Devant qu'elle s'en fût allée;
+ Et grand'peine devras souffrir,
+ De n'avoir pu même obtenir
+ Seulement une révérence,
+ T'en coûtât-il cent marcs de France.
+ Lors te prendras à dévaler,
+ Cherchant occasion d'aller
+ Déréchef encore en la rue
+ Où naguère tu l'auras vue
+ Sans oser la mettre à raison.
+ Moult irais-tu dans sa maison,
+ Si tu pouvais, jusque chez elle.
+ Alors tout autour de ta belle,
+ Par tous chemins tu t'en iras
+ De ci de là portant tes pas;
+ Mais les valets surtout évite,
+ Et toute autre raison médite
+ Que celle qui t'y fait aller,
+ Car c'est grand sens de soi celer.
+ S'il advient que tu aperçoives
+ Ta mie en tel lieu que tu doives
+ La saluer, l'entretenir,
+ Lors sentiras ton sang frémir,
+ La pâleur blêmir ton visage,
+ Ta voix se perdre et ton courage.
+ Et quand tu voudras commencer,
+ Si tu te peux tant avancer
+ Que ton discours commencer oses,
+ Quand tu devras dire trois choses,
+ Tu n'en diras pas même deux,
+ Tant seras près d'elle honteux.
+
+ * * *
+[p.160]
+ Il n'iert jà nus si apensés 2491
+ Qui en ce point n'oblit assés,
+ S'il n'est tiex que de guile serve;
+ Mès faus Amans content lor verve
+ Si cum il veulent, sans paor,
+ Qu'il sunt trop fort losengéor:
+ Il dient ung, et pensent el[55],
+ Li traïtor felon mortel.
+ Quant ta raison auras fenie,
+ Sans dire mot de vilenie,
+ Moult te tenras à conchié,
+ Quant tu auras riens oblié
+ Qui te fust avenant à dire:
+ Lors reseras en grant martire:
+ C'est la bataille, c'est l'ardure,
+ C'est li contens qui tous jors dure.
+ Amans n'aura jà ce qu'il quiert,
+ Tous jors li faut, jà en pez n'iert;
+ Jà fin ne prendra ceste guerre
+ Tant cum l'en veille la pez querre.
+ Quant ce vendra qu'il sera nuis,
+ Lors auras plus de mil anuis:
+ Tu te coucheras en ton lit
+ Où tu auras poi de délit;
+ Car quant tu cuideras dormir,
+ Tu commenceras à fremir,
+ A tresaillir, à demener,
+ Sor costé t'estovra torner,
+ Une heure envers, autre eure adens,
+ Cum fait hons qui a mal as dens.
+ Lors te vendra en remembrance
+ Et la façon et la semblance
+ A cui nule ne s'apareille.
+ Si te dirai fiere merveille:
+
+[p.161]
+ Il n'est homme, tant soit-il sage, 2497
+ Qui lors ne perde son bagage,
+ A moins qu'il ne soit faux amant.
+ Ceux-là vont leur verve exprimant
+ Avec une parfaite aisance;
+ Trop forte est leur outrecuidance;
+ Ils disent un et pensent deux [55],
+ Traîtres, félons et venimeux.
+ Quand auras ta raison finie
+ Sans dire mot de vilenie,
+ Lors tu te croiras méprisé,
+ Et quand tu auras épuisé
+ Tout ce qu'avais d'aimable à dire,
+ Lors reseras en grand martyre.
+ C'est la bataille, le tourment,
+ Qui toujours dure au bon amant,
+ Jamais ne finira la guerre;
+ Vainement la paix il espère,
+ Ce qu'il cherche il n'aura jamais
+ Et toujours souffre et n'aura paix.
+ Et puis quand il sera nuit close,
+ Lors ce sera bien autre chose.
+ En vain chercheras sur ton lit
+ Un peu de calme et de répit;
+ A t'endormir comme tu penses,
+ Vite à frémir tu recommences,
+ A tressaillir, te démener,
+ Sur un côté te retourner,
+ Une heure pile, une autre face,
+ Comme un homme que dent tracasse.
+ Alors viendra devant tes yeux
+ La belle au maintien gracieux
+ Qui n'a jamais eu sa pareille,
+ Et ce sera fière merveille.
+
+ * * *
+[p.162]
+ Tex fois sera qu'il t'iert avis 2525
+ Que tu tendras cele au cler vis
+ Entre tes bras tretoute nue,
+ Ausinc cum s'el ert devenue
+ Du tout t'amie et ta compaigne;
+ Lors feras chatiaus en Espaigne[56],
+ Et auras joie de noient,
+ Tant cum tu iras foloiant
+ En la pensée delitable
+ Où il n'a fors mençonges et fable;
+ Mès poi i porras demorer.
+ Lors commenceras à plorer,
+ Et diras: Diex! ai-ge songié?
+ Qu'est-ice, où estoie-gié?
+ Ceste pensée, dont me vint?
+ Certes dis fois le jor, ou vint
+ Vodroie qu'ele revenist:
+ Ele me pest et replenist
+ De joie et de bonne aventure;
+ Mès ce m'amort que poi me dure[57].
+ Diex! verrai-ge jà que ge soie
+ En itel point cum ge pensoie?
+ Gel' vodroie par convenant
+ Que ge morusse maintenant;
+ La mort ne me greverait mie,
+ Se ge moroie ès bras m'amie.
+ Moult me griéve Amors et tormente,
+ Sovent me plains et me demente;
+ Mais se tant fait Amors que j'aie
+ De m'amie enterine joie,
+ Bien seront mi mal racheté.
+ Las! ge demant trop chier cheté;
+ Ge ne me tiens mie por sage,
+ Quant ge demant itel outrage:
+
+[p.163]
+ Tantôt tu croiras embrasser 2531
+ Ta belle amante, doux penser,
+ Entre tes bras tretoute nue,
+ Pensant qu'elle soit devenue
+ Ta mie et compagne à jamais.
+ Lors en Espagne des palais,
+ Sans fond bâtiras sur les sables,
+ Bercé de mensonges et fables
+ Heureux d'un rien, te complaisant
+ Dans ce songe doux et plaisant.
+ Mais tôt s'évanouit ce leurre,
+ Il te faut recommencer, pleure:
+ «Dieu puissant, ai-je bien songé?
+ Où étais-je? Qu'est-ce que j'ai?
+ D'où donc me vint cette pensée?
+ Je voudrais l'âme avoir bercée
+ Dix fois le jour par elle ou vingt,
+ Elle m'a tout rempli soudain
+ De joie et de bonne aventure,
+ Mais trop me mord que si peu dure.
+ Dieu! pourrai-je voir que je sois
+ En tel point comme je pensois?
+ La mort ne me grèverait mie
+ Mourant dans les bras de ma mie;
+ Aussi de rien ne me plaindrais
+ Si dès maintenant je mourais.
+ Moult me grève Amour et tourmente,
+ Souvent me plains et me lamente;
+ Mais si pouvait me faire Amour
+ Avoir ma mie entière un jour,
+ J'aurais bien payé ma souffrance.
+ Mais, hélas! c'est trop d'exigence,
+ Et je suis fol, j'en ai bien peur,
+ De demander telle faveur:
+
+ * * *
+[p.164]
+ Car qui demande musardie, 2559
+ Il est bien drois qu'en l'escondie.
+ Ne sai comment dire ge l'ose,
+ Car maint plus preus et plus alose
+ De moi auroient grant honor
+ En ung loier assez menor;
+ Mès se sans plus d'ung seul baisier
+ Me daignoit la bele aésier,
+ Moult auroie riche desserte
+ De la poine que j'ai sofferte;
+ Mès fort chose est à avenir,
+ Ge me puis bien por fol tenir,
+ Quant j'ai mon cuer mis en tel leu
+ Dont ge n'aten avoir nul preu.
+ Si dis-ge que fox et que gars,
+ Car miex vaut de li uns regars,
+ Que d'autre li deduis entiers.
+ Moult la véisse volentiers
+ Orendroites, se Diex m'aïst;
+ Garis fust qui or la véist.
+ Diex! quant sera-il ajorné?
+ Trop ai en ce lit séjorné:
+ Ge ne pris gaires tel gesir,
+ Quant je n'ai ce que je desir.
+ Gesir est ennuieuse chose,
+ Quant l'en ne dort ne ne repose:
+ Moult m'ennuie certes et griéve
+ Que orendroit l'aube ne criéve,
+ Et que la nuit tost ne trespasse;
+ Car, s'il fust jor, ge me levasse.
+ Ha solaus! por Diex car te heste,
+ Ne sejorne, ne ne t'areste:
+ Fai départir la nuit obscure,
+ Et son anui qui trop me dure.
+
+[p.165]
+ Car qui demande une sottise 2565
+ Mérite bien qu'on reconduise.
+ Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi!
+ Maint plus preux, plus digne que moi
+ Aurait grand honneur, sans doutance,
+ De bien plus mince récompense.
+ Mais si, sans plus, d'un seul baiser
+ Me daignait la belle apaiser,
+ Je serais trop cher payé, certe,
+ De la peine que j'ai soufferte.
+ Mais sombre est pour moi l'avenir
+ Et me puis bien pour fol tenir
+ Quand mon coeur mis en telle place
+ Dont je n'attends la moindre grâce.
+ Mais que dis-je? J'en suis honteux!
+ Car un seul regard de ses yeux
+ Vaut mieux qu'une autre toute entière!
+ Exauce, mon Dieu, ma prière,
+ Laisse-moi cet être chéri
+ Revoir, et je serai guéri!
+ Quand donc verrai-je la lumière?
+ Sur ce lit maudit je n'ai guère
+ Trouvé le repos de longtemps,
+ Et mon désir en vain j'attends.
+ Un lit est ennuyeuse chose
+ Quand on ne dort ni ne repose.
+ Je souffre, et grand est mon ennui,
+ De ne voir trépasser la nuit
+ Et l'aube à mon chevet reluire;
+ Au jour pour me lever j'aspire.
+ Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi,
+ Point ne séjourne, éclaire-moi,
+ Fais départir la nuit obscure
+ Et son ennui qui trop me dure!»
+
+ * * *
+[p.166]
+ La nuit ainsine te contendras, 2593
+ Et de repos petit prendras,
+ Se j'onques mal d'amors connui[58];
+ Et quant tu ne porras l'ennui
+ Soffrir en ton lit de veillier,
+ Lors t'estovra apareillier,
+ Chaucier, vestir et atorner,
+ Ains que tu voies ajorner.
+ Lors t'en kas en recelée,
+ Soit par pluie, soit par gelée,
+ Tout droit vers la maison t'amie,
+ Qui sera espoir endormie,
+ Et à toi ne pensera guieres.
+ Une hore iras à l'uis derrieres
+ Savoir s'il, est remés deffers,
+ Et jucheras iluec defors
+ Tout seus à la pluie et au vent;
+ Après iras à l'uis devant,
+ Et se tu treuves fendéure,
+ Ne fenestre, ne serréure,
+ Oreille et ascoute parmi
+ S'il se sunt léens endormi;
+ Et se la bele sans plus veille,
+ Ge te loe bien et conseille
+ Qu'el t'oie plaindre et dolaser
+ Si qu'el sache que reposer
+ Ne pués en lit, por s'amitié.
+ Bien doit fame aucune pitié
+ Avoir de celi qui endure
+ Tel mal por li, se moult n'est dure.
+ Si te dirai que tu dois faire
+ Por l'amor de la débonnaire
+ De qui tu ne pues avoir aise;
+ Au départir la porte baise,
+
+[p.167]
+ La nuit ainsi te conduiras 2599
+ Et de repos petit prendras,
+ Si de l'amour j'ai connaissance.
+ Enfin, rongé d'impatience
+ Et las en ton lit de veiller,
+ Tu te mettras à t'habiller,
+ Chausser et ta toilette faire
+ Sans attendre que l'aube éclaire.
+ Lors t'en iras en grand secret,
+ Par la pluie et le froid seulet,
+ Droit à la maison de ta mie
+ Qui sera sans doute endormie,
+ Ne songeant guère à son amant.
+ Par derrière, une heure durant,
+ Iras voir si l'huis, d'aventure,
+ N'est pas ouvert. Là, sur la dure,
+ T'assiéras à la pluie, au vent,
+ Puis à la porte de devant
+ Iras chercher une ouverture,
+ Une fenêtre, une serrure,
+ Pour écouter silencieux
+ Si tout repose dans ces lieux.
+ Et si la belle encore veille,
+ Heureux amant, je te conseille
+ Qu'elle entende plaindre et gémir
+ Tant qu'elle sache que dormir
+ Ne peux au lit pour l'amour d'elle.
+ Comment encor rester cruelle
+ Pour un amant qui souffre tant,
+ A moins d'avoir coeur trop méchant!
+ Écoute ce que tu dois faire
+ Pour l'amour de la débonnaire
+ Dont tu ne peux aise obtenir:
+ La porte baise au départir,
+
+ * * *
+[p.168]
+ Et por ce que l'en ne te voie 2627
+ Devant la maison, n'en la voie,
+ Gar que tu soies repairiés
+ Anciez que jors soit esclairiés.
+ Icis venirs, icis alers,
+ Icis veilliers, icis parlers,
+ Font as amans sous lor drapiaus
+ Durement ameigrir lor piaus:
+ Bien le sauras par toi-méismes,
+ Il convient que tu t'essaïmes.
+ Car bien saches qu'Amors ne lesse
+ Sor fins amans color ne gresse:
+ A ce sunt cil bien cognoissant
+ Qui vont les dames traïssant,
+ Qui dient por eus losengier
+ Qu'il ont perdu boivre et mengier;
+ Et ge les voi, les jengléors,
+ Plus cras qu'abbés ne que priors.
+ Encor te commant et encharge
+ Que tenir te faces por large
+ A la pucele de l'ostel:
+ Ung garnement li donne tel,
+ Qu'el die que tu es vaillans.
+ T'amie et tous ses bien-veillans
+ Dois honorer et chiers tenir,
+ Grans biens te puet par eus venir:
+ Car cil qui sunt d'ele privé,
+ Li conteront qu'il t'ont trové
+ Preu, cortois et bien affaitié:
+ Miex t'en prisera la moitié.
+ Du païs gaires ne t'esloigne,
+ Et se tu as si grant besoigne
+ Que esloigner il te conviengne,
+ Garde bien que tes cuers remaigne,
+
+[p.169]
+ Et prends garde qu'on ne te voie 2633
+ Devant le seuil ou sur la voie
+ Avant que le jour n'ait paru,
+ Car tu peux être reconnu.
+ Tous ces allers et ces venues,
+ Ces promenades par les rues
+ La nuit, font les amants maigrir
+ Durement et leur peau blémir;
+ Et toi-même en verras la preuve,
+ Car il te faut subir l'épreuve.
+ Sache qu'Amour ne laisse point
+ Aux amants fleur ni embonpoint;
+ A ce sont bien reconnaissables
+ Les amants trompeurs, méprisables,
+ Qui disent pour se louanger
+ Qu'ils ont perdu boire et manger,
+ Et que je vois plus gras que moines,
+ Abbés, et prieurs, et chanoines.
+ De plus, je te commande et veux
+ Que tu passes pour généreux
+ Du logis envers la servante;
+ Donne-lui parure si gente
+ Qu'elle proclame ta valeur.
+ Tu dois tenir en grand honneur
+ Tous les familiers de ta belle,
+ Ils pourront te servir près d'elle;
+ Car peut-être en l'intimité,
+ Par hasard auront-ils vanté
+ Ton esprit et ta courtoisie;
+ Moitié mieux t'aimera ta mie.
+ Le pays ne quitte jamais;
+ Mais si telle besogne avais
+ Qu'il te fallût partir quand même,
+ Ton coeur laisse à celle qu'il aime
+
+ * * *
+[p.170]
+ Et pense de tost retorner, 2661
+ Tu ne dois gaires séjorner:
+ Fai semblant qu'à véoir te tarde
+ Cele qui a ton cuer en garde.
+ Or t'ai dit comment n'en-quel guise
+ Amant doit faire mon servise:
+ Or le fai donques, se tu viaus
+ De la bele avoir tes aviaus.
+
+ _L'Amant parle_.
+
+ Quant Amor m'ot ce commandé,
+ Je li ai lores demandé:
+ Sire, en quel guise ne comment
+ Puéent endurer cil amant
+ Les maus que vous m'avés contés?
+ Forment en sui espoentés,
+ Comment vit hons et comment dure
+ En tele poine, n'en tel ardure?
+ En duel, en sospirs et en lermes,
+ Et en tous poins, et en tous termes
+ Est en souci et en esveil.
+ Certes durement me merveil
+ Comment hons, s'il n'iere de fer,
+ Puet vivre ung mois en tel enfer.
+ Li Diex d'Amors lors me respont,
+ Et ma demande bien m'espont.
+
+ _Amor parle_.
+
+ Biaus amis, par l'ame mon pere
+ Nus n'a bien, s'il ne le compere;
+ Si aime-l'en miex le cheté,
+ Quand l'en l'a plus chier acheté;
+ Et plus en gré sunt reçéu
+ Li biens dont l'en a mal éu[59].
+
+[p.171]
+ Et pense à bientôt retourner, 2667
+ Tu ne dois guère séjouner:
+ Fais semblant que ravoir te tarde
+ Celle qui a ton coeur en garde.
+ Je t'ai dit tout au long comment
+ Doit servir un loyal amant.
+ Or donc, reste à mes lois fidèle
+ Si tu veux jouir de ta belle.
+
+ _L'Amant parle_.
+
+ Tel était son commandement.
+ Lors je lui répondis: Comment
+ Les amants peuvent-ils donc, sire,
+ Endurer si cruel martyre
+ Que tout à l'heure avez conté?
+ Vraiment j'en suis épouvanté.
+ Comment vit homme, et comment dure
+ En tel deuil, en telle torture,
+ Toujours en pleurs, gémissements
+ Et longs soupirs, et par tous temps
+ Rongé d'inquiétude horrible?
+ Ce m'est chose incompréhensible
+ Comment homme, s'il n'est de fer,
+ Peut vivre un mois ert tel enfer.
+ Le Dieu d'Amours lors me réplique
+ Et ma demanda ainsi, m'explique:
+
+ _Amour parle_.
+
+ Par l'âme de mon père, amis,
+ Nul n'a bien, s'il n'y met le prix;
+ Car jouissance est mieux goûtée,
+ Quand on l'a plus cher achetée,
+ Et les biens mous semblent meilleurs,
+ Venant après de longs malheurs[59].
+
+ * * *
+[p.172]
+ Il est voirs que nus maus n'ataint 2691
+ A celi qui les amans taint.
+ Ne qu'en puet espuisier la mer,
+ Ne porroit-l'en les maus d'amer
+ Conter en rommant, ne en livre;
+ Et toutes voies convient vivre
+ Les amans, qu'il lor est mestiers:
+ Chascuns fuit la mort volentiers.
+ Cil que l'en met en chartre oscure,
+ Et en vermine et en ordure,
+ Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine,
+ Ne se muert mie por la poine;
+ Espérance confort li livre,
+ Qu'il se cuide véoir délivre
+ Encor par aucune chevance:
+ Et tretout autele béance
+ A cis qu'Amors tient en prison,
+ Il espoire sa garison.
+ Ceste espérance le conforte,
+ Et cuer et talent li aporte
+ De son cors à martire offrir:
+ Espérance li fait soffrir
+ Tant maus que nus n'en sait le conte,
+ Por la joie qui cent tans monte.
+ Espérance par soffrir vaint[60],
+ Et fait que li amant vivaint.
+ Benéoite soit Espérance
+ Qui les amans ainsinc avance!
+ Moult est Espérance cortoise,
+ Qu'el ne laira jà une toise
+ Nul vaillant homme jusqu'au chief,
+ Ne por péril, ne por meschief;
+ Neis au larron que l'en veut pendre
+ Fait-ele adés merci atendre.
+
+[p.173]
+ Certes nul mal ne peut atteindre 2697
+ Ceux qu'on voit les amants étreindre.
+ Nul ne peut épuiser la mer,
+ Nul ne saurait les maux d'aimer
+ Conter en roman ni en livre;
+ Pourtant les amants veulent vivre,
+ Si douloureux que soit leur sort;
+ Chacun fuit volontiers la mort.
+ Le captif, en cellule obscure,
+ Rongé de vermine et d'ordure,
+ Mange son pain d'avoine noir
+ Et ne meurt pas de désespoir.
+ Toujours le soutient l'espérance
+ De sa prochaine délivrance
+ Par la ruse ou par le hasard.
+ On peut l'amant mettre en regard
+ Qu'Amour en sa prison enserre
+ Et qui sa guérison espère;
+ Le réconforte cet espoir
+ Et lui donne coeur et pouvoir
+ De se livrer à sa torture.
+ Grâce à lui des maux il endure
+ Sans nombre, un bonheur attendant
+ Qui montera cent fois autant.
+ Amants fait vivre l'Espérance
+ Et vainc à force de souffrance[60].
+ Bénite l'Espérance soit
+ Qui les amants ainsi rassoit!
+ Moult est l'Espérance courtoise
+ Et n'abandonne d'une toise
+ Nul vaillant coeur jusqu'à la fin
+ Dans sa détresse et son chagrin,
+ Et jusqu'au larron qu'on va pendre
+ Lui fait toujours sa grâce attendre.
+
+ * * *
+[p.174]
+ Iceste te garantira, 2725
+ Ne jà de toi ne partira
+ Qu'el ne te secore au besoing;
+ Et avecqnes ce ge te doing
+ Trois autres biens, qui grans soias
+ Font à ceus qui sunt en mes las.
+ Li primerains biens qui solace
+ Ceus que li maus d'amer enlace,
+ C'est Dous-Pensers qui lor recorde
+ Ce où Espérance s'acorde,
+ Quant li amant plaint et sospire,
+ Et est en duel et en martire:
+ Dous-Pensers vient à chief de pièce
+ Qui l'ire et le corrous despièce,
+ Et à l'amant en son venir
+ Fait de la joie sovenir,
+ Que Espérance li promet,
+ Et après au devant li met
+ Les yex rians, le nez tretis,
+ Qui n'est trop grans, ne trop petits,
+ Et la bouchete colorée,
+ Dont l'alaine est si savorée:
+ Si li plait moult quant il li membre
+ De la façon de chascun membre.
+ Encor va ses solas doublant,
+ Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant
+ Li membre, ou d'une bele chiere
+ Que fait li a s'amie chiere,
+ Dous-Pensers ainsinc assoage
+ Les dolors d'amors et la rage.
+ Icestui bien voil que tu aies,
+ Et se tu l'autre refusoies,
+ Qui n'est mie mains doucereus,
+ Tu seroies moult dangereus.
+
+[p.175]
+ C'est elle qui te soutiendra, 2731
+ Jamais de toi ne partira
+ Sans qu'au besoin secours te donne.
+ Avec elle je t'abandonne
+ Trois autres biens qui grands soulas
+ Font à ceux qui sont dans mes lacs.
+ Le premier de ces biens que trouvent
+ Ceux qui les maux d'aimer éprouvent,
+ C'est Doux-Penser qui leur apprend
+ Où l'Espérance les attend.
+ Quand l'amant se plaint et soupire
+ Et grand deuil souffre et grand martyre,
+ Doux-Penser vient lors doucement
+ Dépecer l'ire et le tourment,
+ Et lui retrace en sa pensée
+ Des biens l'image carressée
+ Que l'Espérance lui promet,
+ Et devant les yeux lui remet
+ Cette bouchette colorée,
+ Dont l'haleine est si savourée,
+ Les yeux riants, le nez gentil
+ Qui n'est trop grand ni trop petit,
+ Et moult lui plaît quand lui rappelle
+ Tretous les charmes de sa belle
+ Et va ses soulas redoublant,
+ Quand d'un souris, d'un beau-semblant
+ Le berce, ou de l'accueil aimable
+ Que lui fit sa mie adorable.
+ Ainsi Doux-Penser adoucit
+ Les maux dont Amour le poursuit.
+ Donc ce premier don je t'octroie
+ Et si le deuxième avec joie
+ N'acceptais non moin doucereux,
+ Tu serais par trop dédaigneux.
+
+ * * *
+[p.176]
+ Li secons biens est Dous-Parlers 2759
+ Qui a fait à mains bachelers
+ Et à maintes dames secors:
+ Car chascuns qui de ses amors
+ Oit parler, moult s'en esbaudist.
+ Si me semble que por ce dist
+ Une dame qui d'amer sot,
+ En sa chançon, ung cortois mot:
+ Moult sui, fet-ele, à bonne escole,
+ Quant de mon ami oi parole;
+ Se m'aïst Diex, il m'a garie
+ Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die.
+ Cele de Dous-Parler savoit
+ Quanqu'il en iert, car el l'avoit
+ Essaié en maintes manieres.
+ Or te lo, et veil que tu quieres
+ Ung compaignon sage et célant,
+ A qui tu die ton talent,
+ Et desqueuvres tout ton courage;
+ Cis te fera grant avantage.
+ Quant ti mal t'angoisseront fort,
+ Tu iras à li par confort,
+ Et parlerés andui ensemble
+ De la bele qui ton cuer emble,
+ De sa biauté, de sa semblance,
+ Et de sa simple contenance.
+ Tout ton estat li conteras,
+ Et conseil li demanderas
+ Comment tu porras chose faire
+ Qui à t'amie puisse plaire.
+ Se cil qui tant iert tes amis,
+ En bien amer a son cuer mis,
+ Lors vaudra miex sa compagnie.
+ Si est raison que il te die
+
+[p.177]
+ Doux-Parler sera le deuxième, 2765
+ Qui porte au malheureux qui aime,
+ Dame ou damoiseau, bon secours;
+ Car entendre de ses amours
+ Parler, c'est douce jouissance.
+ C'est pour cela que dit, je pense,
+ Une dame qui bien aimait
+ En sa chanson ce joli trait:
+ «Je suis, fait-elle, à bonne école,
+ Oyant sur mon ami parole,
+ Car, Dieu m'assiste, est tout guéri
+ Mon coeur quand on parle de lui.»
+ De Doux-Penser bien savait-elle
+ Tous les secrets, et dut la belle
+ L'essayer de maintes façons.
+ Donc choisis en tes compagnons
+ Un ami moult discret et sage,
+ Car on tire grand avantage
+ D'ouvrir son coeur à quelque ami
+ Et son désir, et son ennui.
+ Quand l'angoisse sera trop forte,
+ A lui va, qu'il te réconforte.
+ Tous deux parlerez à l'envi
+ D'Elle, qui ton coeur a ravi,
+ De sa beauté, de sa semblance,
+ De son aimable contenance.
+ Tout ton état lui conteras,
+ Et conseil lui demanderas
+ Comment tu pourras chose faire
+ A ta belle qui puisse plaire.
+ Et si ce meilleur des amis
+ En bien aimer son coeur a mis,
+ Lors vaudra mieux sa compagnie.
+ Il sera lors droit qu'il te die
+
+ * * *
+[p.178]
+ Se s'amie est pucele ou non[61], 2793
+ Qui ele est, et comment a non,
+ Si n'auras pas paor qu'il muse
+ A t'amie, ne qu'il t'encuse;
+ Ains vous entreporterés foi,
+ Et tu à luy, et il à toi.
+ Saches que c'est moult plesant chose
+ Quant l'en a homme à qui l'en ose
+ Son conseil dire et son segré.
+ Cel déduit prendras moult en gré,
+ Et t'en tendras à bien paié,
+ Puis que tu l'auras essaié.
+ Li tiers biens vient du regarder;
+ C'est Dous-Regars, qui seult tarder
+ A ceus qui ont amors lontaignes.
+ Mès ge te lo que tu te taignes
+ Bien près de li por Dous-Regart,
+ Que ses solas trop ne te tart:
+ Car il est moult as amoreus
+ Delitables et savoreus.
+ Moult ont au matin bone encontre
+ Li oel, quant Dame-Diex lor monstre
+ Le saintuaire précieux
+ De quoi il sunt si envieus.
+ Le jor que le puéent véoir
+ Ne lor doit mie meschéoir;
+ Il ne doutent pluie ne vent,
+ Ne nule autre chose grevant;
+ Et quant li oel sunt en déduit,
+ Il sunt si apris et si duit,
+ Que seus ne sevent avoir joie,
+ Ains vuelent que li cuers s'esjoie,
+ Et font les maus assoagier:
+ Car li oel cum droit messagier,
+
+[p.179]
+ Si sa mie est pucelle ou non[61] 2799
+ Qui elle est, comment elle a nom.
+ Lors n'auras peur qu'il en abuse
+ Près de ta mie, ou qu'il t'accuse;
+ Vous vous entreporterez foi,
+ Toi devers lui, lui devers toi.
+ Tu sauras quelle bonne chose
+ C'est d'avoir homme à qui l'on ose
+ Son coeur ouvrir et confier,
+ Bonheur que tu dois envier,
+ Puissant remède à ta souffrance,
+ Crois-moi, fais en l'expérience.
+ Le troisième bien vient des yeux:
+ C'est Doux-Regard. Aux amoureux
+ De longue date, patience
+ Il donne; avec persévérance
+ Près d'elle sois pour Doux-Regard;
+ De ses faveurs crains le retard.
+ Car c'est un bien si désirable,
+ Aux amoureux si délectable!
+ Heureux ceux à qui, le matin,
+ Dieu montre parmi leur chemin
+ Le moult précieux sanctuaire
+ Qu'à si grand deuil leur coeur espère!
+ Le jour qu'ils ont pu l'admirer,
+ Tout malheur ils vont conjurer;
+ Ils ne craignent ni vent, ni pluie,
+ Nul accident, nulle avanie.
+ Quand des amoureux l'oeil jouit,
+ Il est si gent et bien instruit,
+ Qu'il ne sait seul goûter sa joie;
+ Mais il veut que le coeur festoie
+ Dont il court les maux soulager.
+ Car les yeux, en prompt messager,
+
+ * * *
+[p.180]
+ Tout maintenant au cuer envoient 2827
+ Noveles de ce que ils voient;
+ Et por la joie convient lors
+ Que li cuer oblit ses dolors,
+ Et les ténèbres où il iere:
+ Car, tout ausinc cum la lumiere
+ Les ténèbres devant soi chace,
+ Tout ausinc Dous-Regars efface
+ Les ténèbres où li cuers gist,
+ Qui nuit et jor d'amors languist:
+ Car li cuers de riens ne se diaut,
+ Quant li cel voient ce qu'il viaut.
+ Or t'ai, ce m'est vis, desclaré
+ Ce dont ge te vi esgaré,
+ Car je t'ai conté sans mentir
+ Les biens qui puéent garentir
+ Les amans, et garder de mort.
+ Or sez qui te fera confort;
+ Au mains auras-tu Espérance,
+ S'auras Doulx-Penser sans doutance,
+ Et Dous-Parler, et Dous-Regart.
+ Chascuns de ceus veil qu'il te gart
+ Tant que tu puisses miex atendre
+ Autres biens qui ne sunt pas mendre,
+ Ains greignors auras çà avant,
+ Mès ge te doing dès ore itant.
+
+ * * *
+
+ XVIII
+
+
+ Comment l'Amant dit cy qu'Amours
+ Le laissa en ses grans doulours.
+
+
+ Tout maintenant que Amors m'ot
+ Di son plaisir, ge ne soi mot
+
+[p.181]
+ Aussitôt vers le coeur envoient 2833
+ Les nouvelles de ce qu'ils voient,
+ Et dans ses transports sent le coeur
+ Dissiper avec sa douleur
+ Les ténèbres qui l'obscurcissent.
+ Tel qu'au matin s'évanouissent
+ Soudain les ombres de la nuit,
+ Tel Doux-Regard anéantit
+ Les ténèbres où coeurs languissent
+ Qui nuit et jour d'amour gémissent;
+ Car le coeur de tout s'éjouit
+ Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit.
+ Je t'ai fait, je pense, en bon maître,
+ Tes fautes, tes erreurs connaître;
+ Car je t'ai conté, sans mentir,
+ Les biens qui peuvent garantir
+ Les amants et sauver leur vie.
+ Or donc, ces trois présents n'oublie;
+ Je te donne ainsi pour ta part
+ Et Doux-Parler, et Doux-Regard,
+ Et Doux-Penser, et l'Espérance;
+ Ils te donneront assistance
+ Et te feront attendre mieux
+ D'autres biens non moins précieux,
+ Mais meilleurs encor par la suite;
+ De ceux-ci dès ce jour profite.
+
+
+ * * *
+
+
+ XVIII
+
+ Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours
+ Le laissa sans plus de discours.
+
+
+ Sitôt sa sentence rendue,
+ Ne sais comment, mais de ma vue
+
+ * * *
+[p.182]
+ Que il se fu esvanouis, 2857
+ Et ge remés essabouis,
+ Quant ge ne vi lez-moi nului;
+ De mes plaies moult me dolui,
+ Et soi que garir ne pooie,
+ Fors par le bouton où j'avoie
+ Tout mon cuer mis et ma béance.
+ Si n'avoie en nului fiance,
+ Fors où Diex d'Amors, de l'avoir;
+ Ainçois savoie tout de voir,
+ Que de l'avoir noient estoit,
+ S'Amors ne s'en entremetoit.
+ Li Rosiers d'une haie furent
+ Clos environ, si cum il durent;
+ Mès ge passasse la cloison
+ Moult volentiers por l'achoison
+ Du bouton qui sent miex que basme,
+ Se ge n'en crainsisse avoir blasme;
+ Mès assés tost péust sembler
+ Que les Roses vousisse embler.
+
+
+ * * *
+
+
+ XIX
+
+ Comment Bel-Acueil humblement
+ Offrit à l'Amant doucement
+ A passer pour véoir les Roses
+ Qu'il désiroit sor toutes choses.
+
+
+ Ainsinc que je me porpensoie
+ S'oultre la haie passeroie,
+ Ge vi vers moi tout droit venant
+ Ung varlet bel et avenant,
+ En qui il n'ot riens que blasmer:
+ Bel-Acueil se faisoit clamer,
+
+[p.183]
+ Amour s'est tôt évanoui, 2863
+ Et je restai tout ébloui
+ Vers moi ne voyant plus personne.
+ Déréchef mon mal m'aiguillonne,
+ Et je sais que guérir ne puis
+ Que par le bouton où j'ai mis
+ Tout mon coeur et mon espérance.
+ Or, en nul je n'ai confiance
+ Fors en Amour pour l'obtenir.
+ Du premier coup j'ai dû sentir
+ Que n'en avais nulle puissance
+ Sans sa gracieuse assistance.
+ Les rosiers étaient entourés
+ D'un cercle d'arbrisseaux fourrés;
+ Or, j'aurais franchi la clôture
+ Moult volontiers pour la capture
+ Du bouton bel et parfumé,
+ Si n'eusse craint d'être blâmé;
+ Mais tôt pouvait-on me surprendre
+ Sans me laisser les roses prendre.
+
+
+ * * *
+
+
+ XIX
+
+
+ Comment Bel-Accueil humblement
+ Offrit à l'Amant doucement
+ Le passage pour voir les Roses
+ Qu'il désirait sur toutes choses.
+
+
+ Comme à me demander j'étais
+ Si la haie outrepasserais,
+ Droit à moi je vis d'aventure
+ Varlet venir de gente allure
+ En qui rien n'était à blâmer.
+ Bel-Acueil se faisait nommer,
+
+ * * *
+[p.184]
+ Filz fu Cortoisie la sage. 2887
+ Cis m'abandonna le passage
+ De la haie moult doucement,
+ Et me dist amiablement:
+
+ _Bel-Acueil parle_.
+
+ Biaus amis chiers, se il vous plest,
+ Passés la haie sans arrest,
+ Por l'odor des Roses sentir;
+ Ge vous i puis bien garantir,
+ N'i aurés mal ne vilonnie,
+ Se vous vous gardés de folie.
+ Se de riens vous i puis aidier,
+ Jà ne m'en quiers faire prier;
+ Car près sui de vostre servise,
+ Ge le vous di tout sans faintise.
+
+ _L' Amant respond_.
+
+ Sire, fis-ge à Bel-Acueil,
+ Ceste promesse en gré recueil:
+ Si vous rens graces et merites
+ De la bonté que vous me dites;
+ Car moult vous vient de grant franchise.
+ Puisqu'il vous plaist, vostre servise
+ Suis prest de prendre volentiers.
+ Par ronces et par esglentiers
+ Dont en la haie avoit assés,
+ Sui maintenant oultre passés.
+ Vers le bouton m'en vois errant,
+ Qui mieudre odor des autres rent,
+ Et Bel-Acueil me convoia.
+ Si vous di que moult m'agréa,
+ Dont ge me poi si près remaindre,
+ Que au bouton péusse ataindre.
+
+[p.185]
+ Fils de la sage Courtoisie. 2893
+ Lors de passer il me convie
+ Outre la haie, et doucement
+ Me dit moult amicalement:
+
+ _Bel-Accueil parle_.
+
+ «Vous plairait-il passer la haie,
+ Bel ami, qui tant vous effraie,
+ Pour l'odeur des roses sentir?
+ Je puis combler votre désir.
+ Vous n'aurez mal ni vilenie
+ Si vous vous gardez de folie.
+ Si je puis en rien vous aider,
+ Je ne me ferai pas prier,
+ Et je m'offre en toute franchise
+ A vous servir à votre guise.
+
+ _L'Amant répond_.
+
+ A Bel-Accueil j'ai répondu:
+ Sire, j'accepte confondu
+ Votre promesse et vous rends grâce,
+ Car votre bonté me surpasse;
+ Mais vous parlez si franchement
+ Que je ne puis faire autrement
+ Que d'accepter par déférence.»
+ Lors donc, grâce à son assistance,
+ Je franchis ronces, églantiers,
+ Qui me séparaient des rosiers,
+ Et fus cherchant la fleur aimée
+ Plus que toute autre parfumée,
+ Et Bel-Accueil m'accompagnait.
+ Lors bien heureux mon coeur était
+ D'approcher de si près la rose
+ Que je voyais là fraîche éclose,
+
+ * * *
+[p.186]
+ Bel-Acueil moult bien me servi, 2917
+ Quant le bouton de si près vi;
+ Mès uns vilains qui grant honte ait,
+ Près d'ilecques repost s'estoit.
+ Dangiers ot nom, si fu closiers
+ Et garde de tous les Rosiers.
+ En ung destor fu li cuvers,
+ D'erbes et de fuelles couvers
+ Por ceus espier et sorprendre
+ Qu'il voit as Roses la main tendre.
+ Ne fu mie seus li gaignons,
+ Ainçois avoit à compaignons
+ Male-Bouche le gengléor,
+ Et avec lui Honte et Paor.
+ La miex vaillans d'aus si fu Honte;
+ Et sachiés que qui à droit conte
+ Son parenté et son linage,
+ El fu fille Raison la sage,
+ Et ses peres ot non Meffez,
+ Qui est si hidous et si lez,
+ Conques o lui Raison ne jut,
+ Mès du véoir Honte conçut,
+ Et quant Diex ot fait Honte nestre,
+ Chastéé, qui dame doit estre
+ Et des Roses et des boutons,
+ Iert assaillie des gloutons,
+ Si qu'ele avoit mestiers d'aïe,
+ Car Venus l'avoit envaïe,
+ Qui nuit et jor sovent li emble
+ Boutons et Roses tout ensemble.
+ Lors requist à Raison sa fille
+ Chastéé, que Venus essille:
+ Por ce que desconseillie iere
+ Volt Raison fere sa priere,
+
+[p.187]
+ Et Bel-Accueil moult je bénis 2923
+ Quand de si près le bouton vis.
+ Mais, hélas! fâcheuse rencontre!
+ Un vilain dormait à rencontre;
+ C'était Danger, l'affreux closier
+ Et le gardien du beau rosier.
+ Pour ceux épier et surprendre
+ Qu'il voit au rosier la main tendre,
+ Il était, le traître, couché
+ Sous l'herbe et les feuilles caché.
+ Le chien n'était pas seul, du reste,
+ Car je vis, compagnon funeste,
+ Malebouche le clabaudeur
+ Après lui traînant Honte et Peur.
+ De tous la meilleure était Honte;
+ Car aussi bien si l'on remonte
+ A sa naissance et sa maison,
+ Elle est de la sage Raison
+ La fille, et Méfait est son père,
+ Monstre hideux et sanguinaire.
+ Jamais Raison ne lui céda,
+ Un regard seul la féconda;
+ Et lorsque Dieu Honte fit naître,
+ Chasteté qui dame doit être
+ Et des roses et des boutons,
+ Seule à la merci des gloutons,
+ En vain implorait assistance.
+ Vénus l'avait en sa puissance,
+ Vénus qui, le jour et la nuit,
+ Et roses et boutons ravit.
+ Chasteté par Vénus navrée
+ A Raison vint toute éplorée
+ Et sa fille lui demanda.
+ Raison sa prière exauça
+
+ * * *
+[p.188]
+ Et li presta à sa requeste 2951
+ Honte qui est simple et honeste:
+ Et por les Roses miex garnir,
+ I fist Jalousie venir
+ Paor qui bée durement
+ A faire son commandement.
+ Or sunt as Roses garder troi,
+ Por ce que nus, sans lor otroi,
+ Ne Rose, ne bouton n'emport.
+ Ge fusse arivés à bon port,
+ Se d'els troi ne fusse aguetiés:
+ Car li frans, li bien afetiés
+ Bel-Acueil se penoit de faire
+ Quanqu'il savoit qui me doit plaire.
+ Sovent me semont d'aprochier
+ Vers le bouton, et d'atouchier
+ Au Rosier qui l'avoit chargié[62];
+ De ce me donnoit-il congié.
+ Por ce qu'il cuide que gel' voille,
+ A-il coillie une vert foille
+ Lez le bouton qu'il m'a donnée,
+ Por ce que près ot esté née.
+ De la foille me fis moult cointe;
+ Et quant ge me senti acointe
+ De Bel-Acueil, et si privés,
+ Ge cuidai bien estre arrivés.
+ Lors ai pris cuer et hardement
+ De dire à Bel-Acueil comment
+ Amors m'avoit pris et navré.
+ Sire, fis-ge, jamès n'auré
+ Joie, se n'est par une chose,
+ Que j'ai dedans le cuer enclose
+ Une moult pesant maladie;
+ Ne sai comment ge le vous die,
+
+[p.189]
+ Et lui prêta sur sa requête 2957
+ Honte qui est simple et honnête,
+ Et pour les roses mieux garnir,
+ Jalousie aussi fit venir
+ Peur toujours prête à son service
+ Contre Vénus et sa malice.
+ Ainsi, ces trois gardiens fâcheux
+ Veillaient que nul audacieux
+ Ne vînt rose ou bouton soustraire.
+ Au bout de ma dure carrière,
+ J'étais, si ne fusse épié;
+ Car mon gent et doux allié,
+ Bel-Accueil, s'efforçait de faire
+ Tout ce qu'il savait pour me plaire,
+ Souvent m'exhortait d'approcher
+ Vers le bouton, et de toucher
+ Du moins le Rosier qui le porte,
+ M'encourageant de toute sorte.
+ Il fut, prévenant mon désir,
+ Une verte feuille cueillir
+ Tout proche de la rose née
+ Et qu'aussitôt il m'a donnée.
+ De la feuille alors je me fis
+ Parure, et quand je me sentis
+ Bel-Accueil aussi favorable,
+ Je crus mon succès véritable,
+ Et mon courage ranimant,
+ Je dis à Bel-Accueil comment
+ D'Amour j'étais, une victime:
+ «Sire, à moi nul bonheur n'estime
+ Que par une chose advenir,
+ Car je sens en mon coeur sévir
+ Une cruelle maladie.
+ Mon audace excuser vous prie,
+
+ * * *
+[p.190]
+ Car ge vous criens à correcier: 2985
+ Miex vodroie à cotiaus d'acier
+ Piece à piece estre depéciés,
+ Que vous en fussiés correnciés.
+
+ _Bel-Acueil_
+
+ Dites, fet-il, vostre voloir,
+ Que jà ne m'en verrez doloir
+ De chose que vous puissiés dire.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors li ai dit: Sachiés, biau sire,
+ Amors durement me tormente.
+ Ne cuidiés pas que ge vous mente;
+ Il m'a où cuer cinq plaies faites.
+ Jà les dolors n'en seront traites,
+ Se le bouton ne me bailliés,
+ Qui est des autres miex tailliés.
+ Ce est ma mort, ce est ma vie,
+ De nule riens n'ai plus envie.
+ Lors s'est Bel-Acueil effraés,
+
+ _Bel-Acueil_.
+
+ Et me dist: Frere, vous baés
+ A ce qui ne puet avenir:
+ Comment! me voulés-vous honnir?
+ Vous m'averiés bien assoté,
+ Se le bouton aviés osté
+ De son Rosier; n'est pas droiture
+ Que l'en l'oste de sa nature.
+ Vilains estes du demander,
+ Lessiés-le croistre et amander;
+
+[p.191]
+ Car j'ai peur de vous courroucer: 2993
+ Mieux voudrais me voir dépecer
+ A couteaux d'acier pièce à pièce
+ Que de rien faire qui vous blesse.
+
+ _Bel-Accueil_.
+
+ Dites, fait-il, votre vouloir,
+ Jamais ne me verrez douloir
+ De rien que vous me puissiez dire.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors je lui dis: Sachez, beau sire,
+ Qu'Amour me fait beaucoup souffrir,
+ A vous je n'oserais mentir.
+ Il m'a fait au coeur cinq blessures,
+ Point ne guériront mes tortures
+ Si le bouton ne m'est baillé
+ Plus que tout autre bien taillé;
+ Il est ma mort, il est ma vie,
+ Et rien de plus mon coeur n'envie.»
+ Alors Bel-Accueil plein d'effroi:
+
+ _Bel-Accueil_.
+
+ «Frère, répondit-il, pourquoi
+ Vous bercez-vous d'une espérance
+ Dont jamais n'aurez jouissance?
+ Comment, me voulez-vous honnir?
+ Car ce serait moult me trahir
+ Que de vouloir ôter la rose
+ Du rosier où elle repose.
+ C'est d'un coeur pervers, insensé,
+ Que l'oter d'où Dieu l'a placé.
+
+ * * *
+[p.192]
+ Nel' voudroie avoir deserté 3011
+ Du Rosier qui l'a aporté,
+ Por nule riens vivant, tant l'ains.
+
+ _L'Acteur_.
+
+ Atant saut Dangiers li vilains
+ De là où il estoit muciés.
+ Grans fu, et noirs et hériciés,
+ S'ot les yex rouges comme feus,
+ Le nés foncié, le vis hideus,
+ Et s'escrie cum forcenés:
+
+ _Dangier_.
+
+ Bel-Acueil, por quoi amenés
+ Entor ces Roses ce vassaut?
+ Vous faites mal, se Diex me saut,
+ Qu'il bée à vostre avilement:
+ Dehait ait, fors vous solement[63],
+ Qui en ces porpris l'amena!
+ Qui felon sert, itant en a.
+ Vous li cuidiés grant bonté faire,
+ Et il vous quiert honte et contraire.
+
+
+ * * *
+
+
+ XX
+
+
+ Comment Dangier villainement
+ Bouta hors despiteusement
+ L'Amant d'avecques Bel-Acueil,
+ Dont il eut en son coeur grant dueil.
+
+
+ Fuiés, vassaus; fuiés de ci,
+ A poi que ge ne vous oci:
+
+[p.193]
+ Moult vilaine est votre demande, 3017
+ Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende,
+ Car ne voudrais le voir ravir
+ Au rosier qui l'a fait fleurir,
+ Sachez-le bien, pour rien au monde.»
+
+ _L'Auteur_.
+
+ Soudain surgit Danger l'immonde,
+ Du gîte où il s'était glissé,
+ Grand et noir, le poil hérissé,
+ Les yeux comme une flamme ardente,
+ Nez camus, face repoussante,
+ Il criait comme un forcené:
+
+ _Danger_.
+
+ «Bel-Accueil, qu'avez-vous mené
+ Ce vassal auprès de la Rose?
+ Par Dieu, vous fîtes belle chose,
+ Il veut votre avilissement.
+ Malheur! si de vous seulement[63]
+ Ne me venait cette avanie?
+ Félon servir, c'est félonie.
+ Or vous lui faites grand' bonté;
+ Lui vous rend honte et vileté.
+
+
+ * * *
+
+
+ XX
+
+
+ Comment Danger dans sa furie
+ Expulse avec ignominie
+ L'Amant d'avecque Bel-Accueil,
+ Dont il eut en son coeur grand deuil.
+
+
+ Fuyez, vassal, loin de ma vue;
+ Hors de là, sinon je vous tue!
+
+ * * *
+[p.194]
+ Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035
+ Qui de vous servir s'angoissoit.
+ Si le baés à conchier,
+ Ne me quier mès en vous fier:
+ Car bien est ores esprouvée
+ La traïson qu'avez couvée.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXI
+
+
+ Ci dit que le villain Dangier
+ Chaça l'Amant hors du vergier
+ A une maçue à son col[64]:
+ Si resembloit et fel et fol.
+
+
+ Plus n'osai ilec remanoir,
+ Por le vilain hidous et noir
+ Qui me menace à assaillir:
+ La haie m'a fait tressaillir
+ A grant paor et à grant heste;
+ Et li vilains crole la teste,
+ Et dist se jamès i retour,
+ Il me fera prendre ung mal tour.
+ Lors s'en est Bel-Acueil fois,
+ Et ge remès tous esbahis,
+ Honteus et mas, si me repens,
+ Quant onques dis ce que ge pens:
+ De ma folie me recors,
+ Si voi que livrés est mes cors
+ A duel, à poine et à martire,
+ Et de ce ai la plus grant ire,
+ Que ge n'osai passer la haie.
+ Nus n'a mal qui amors n'essaie:
+ Ne cuidiés pas que nus congnoisse,
+ S'il n'a amé, qu'est grant angoisse.
+
+[p.195]
+ Bel-Accueil mal vous connaissait 3043
+ Qui de vous servir s'efforçait;
+ Car bien est maintenant prouvée
+ La trahison qu'avez couvée.
+ Ne songez pas à me tromper
+ Ni devers moi vous disculper.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXI
+
+
+ Icile vilain Danger chasse
+ Le pauvre Amant hors de la place,
+ Une grand' massue à son col[64],
+ Il ressemblait félon et fol.
+
+
+ Je voyais, saisi d'épouvante,
+ Sa face noire et grimaçante
+ Qui menaçait de m'assaillir.
+ Je m'en fus vite refranchir
+ La haie, et cette horrible bête
+ De loin criait, branlant la tête:
+ Si jamais revenez un jour,
+ Je vous ménage un mauvais tour!
+ Bel-Accueil avait pris la fuite;
+ Epuisé de telle poursuite,
+ Je restai honteux, interdit,
+ Repassant ce que j'avais dit.
+ Alors je compris ma folie
+ Et combien mon âme remplie
+ Était d'amertume et d'horreur.
+ Ce qui plus torturait mon coeur,
+ C'était l'infranchissable haie.
+ Seul celui qui l'amour essaie
+ Connaît l'angoisse et la douleur,
+ Et la souffrance et le malheur.
+
+ * * *
+[p.196]
+ Amors vers moi trop bien s'aquite 3065
+ De la poine qu'il m'avoit dite;
+ Cuers ne porroit mie penser,
+ Ne bouche d'omme recenser
+ De ma dolor la quarte part.
+ A poi que li cuers ne me part,
+ Quant de la Rose me souvient,
+ Que si eslongnier me convient.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXII
+
+
+ Comment Raison de Dieu aymée,
+ Est jus de sa tour devalée,
+ Qui l'Amant chastie et reprent
+ De ce que fol Amour emprent.
+
+
+ En ce point ai grant piece esté,
+ Tant que me vit ainsinc maté
+ La dame de la haute garde,
+ Qui de sa tour aval esgarde:
+ Raison fu la dame apelée.
+ Lors est de sa tour devalée,
+ Si est tout droit vers moi venue.
+ El ne fu joine; ne chenue,
+ Ne fu trop haute, ne trop basse,
+ Ne fu trop megre, ne trop grasse,
+ Li oel qui en son chief estoient,
+ A deus estoiles resembloient:
+ Si ot où chief une coronne,
+ Bien resembloit haute personne.
+ A son semblant et à son vis
+ Pert que fu faite en paradis,
+ Car Nature ne séust pas
+ Ovre faire de tel compas.
+
+[p.197]
+ Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073
+ De la peine qu'il m'a prédite.
+ Nul ne saurait même penser
+ Ni bouche d'homme recenser
+ Le quart de tout ce que j'endure,
+ Et quand de la Rose, vous jure,
+ Il me souvient, c'est à mourir;
+ Pourtant il me convient partir.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXII
+
+
+ Comment de Dieu Raison aimée,
+ Tôt de sa tour est dévalée,
+ Qui l'Amant châtie et reprend,
+ Car fol amour il entreprend.
+
+
+ En ce point j'ai fait longue route
+ Tant qu'enfin m'aperçut sans doute
+ La dame du haut de sa tour
+ Qui fait bonne garde à l'entour;
+ Raison est la dame apelée.
+ Elle est de sa tour dévalée,
+ Et je la vis venir à moi,
+ Ni jeune, ni vieille, ma foi,
+ Et ni trop haute, ni trop basse,
+ Et ni trop maigre, ni trop grasse.
+ Les yeux qui en son chef étaient
+ A deux étoiles ressemblaient;
+ Ceignait son chef une couronne,
+ Bien ressemblait haute personne.
+ A son semblant, ses traits exquis,
+ On sentait que du paradis
+ Elle vint, car jamais Nature
+ Ne tailla telle créature.
+
+ * * *
+[p.198]
+ Sachiés, se la lettre ne ment, 3095
+ Que Diex la fist noméement
+ A sa semblance et à s'ymage,
+ Et li donna tel avantage,
+ Qu'el a pooir et seignorie
+ De garder homme de folie,
+ Por qu'il soit tex que il la croie.
+ Ainsinc cum ge me démentoie,
+ Atant es-vous Raison commence.
+
+ _Raison parle à l'Amant_.
+
+ Biaus amis, folie et enfance
+ T'ont mis en poine et en esmai:
+ Mar véis le bel tens de mai
+ Qui fist ton cuer trop esgaier;
+ Maralas onques umbroier
+ Où vergier dont Oiseuse porte
+ La clef dont el t'ovrit la porte.
+ Fox est qui s'acointe d'Oiseuse,
+ S'acointance est trop périlleuse:
+ El t'a traï et décéu,
+ Amors ne t'éust pas néu
+ S'Oiseuse ne t'éust conduit
+ Où biau vergier où est Déduit.
+ Se tu as folement ovré,
+ Or fai tant qu'il soit rescovré,
+ Et garde bien que tu ne croies
+ Le conseil par quoi tu foloies.
+ Bel foloie qui se chastie;
+ Et quant jones hons fait folie,
+ L'en ne s'en doit pas merveillier.
+ Or te voil dire et conseillier
+ Que l'amors metes en obli,
+ Dont ge te voi si afoibli,
+
+[p.199]
+ Sachez, si la lettre ne ment, 3103
+ Que Dieu la fit assurément
+ A sa semblance et son image,
+ Et lui donna tel avantage
+ Qu'elle peut les hommes guérir
+ De folie ou les garantir,
+ S'ils veulent ses conseils entendre.
+ Me voyant tant de pleurs répandre,
+ Lors ainsi Raison commença:
+
+ _Raison parle à l'Amant_.
+
+ Bel ami, ce qui te causa
+ Tant de mal, c'est folle jeunesse
+ Et du beau temps de mai l'ivresse
+ Qui ton coeur fit trop égayer.
+ Mal te prit d'aller ombroyer
+ Au verger dont Oyseuse porte
+ La clef dont elle ouvrit la porte.
+ Oui, c'est elle qui t'a trahi;
+ Sans elle Amour ne t'eût pas nui.
+ Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse,
+ Accointance trop périlleuse!
+ Pour ton mal elle t'a conduit
+ Au verger qu'habite Déduit.
+ Puisque tu connais ta folie,
+ Il faut la réparer. Oublie
+ D'abord et hâte-toi de fuir
+ Le conseil qui t'a fait faillir.
+ Belle erreur est qui se pallie,
+ Et si jeune homme fait folie,
+ L'on ne doit point s'émerveiller.
+ Or donc je te vais conseiller.
+ Éteins cette amoureuse envie,
+ Cause de la chétive vie
+
+ * * *
+[p.200]
+ Et si conquis et tormenté. 3127
+ Je ne voi mie ta santé,
+ Ne ta garison autrement;
+ Car moult te bée durement
+ Dangier le fel à guerroier.
+ Tu ne l'as mie à essaier:
+ Et de Dangier noient ne monte
+ Envers que de ma fille Honte,
+ Qui les Rosiers deffent et garde,
+ Cum cele qui n'est pas musarde;
+ Si en dois avoir grand paor,
+ Car à ton oés n'i vois pior.
+ Avec ces deux est Male-Bouche
+ Qui ne sueffre que nus i touche;
+ Anciez que la chose soit faite,
+ L'a-il jà en cent leus retraite.
+ Moult as à faire à dure gent,
+ Or garde liquiex est plus gent,
+ Ou du lessier, ou du porsivre
+ Ce qui te fait à dolor vivre.
+ C'est li maus qui Amors a non,
+ Où il n'a se folie non;
+ Folie! se m'aïst Diex, voire.
+ Homs qui aime ne puet bien faire,
+ N'a nul preu de ce mont entendre,
+ S'il est clers, il pert son aprendre;
+ Et se il fait autre mestier,
+ Il n'en puet guères esploitier.
+ Ensorquetout il a plus poine
+ Que n'ont hermite, ne blanc moine.
+ La poine en est desmésurée,
+ Et la joie a corte durée.
+ Qui joie en a, petit li dure,
+ Et de l'avoir est aventure;
+
+[p.201]
+ Dont je te vois si tourmenté. 3135
+ Je n'entrevois pour toi santé
+ Ni guérison par autre voie,
+ Car Danger se fait moult grand' joie,
+ Le félon, de te guerroyer.
+ Ne va pas à lui t'essayer.
+ Encor Danger pour rien ne compte
+ A côté de ma fille Honte,
+ Qui les Rosiers garde et défend
+ D'un oeil actif et vigilant.
+ C'est elle surtout qu'il faut craindre
+ Pour ton fatal désir contraindre.
+ Et Malebouche les soutient;
+ Malheur à qui les toucher vient!
+ Devant que soit faite la chose,
+ Déjà par cent lieux il en glose.
+ Moult as à faire à dure gent;
+ Or vois lequel est plus urgent
+ Ou de laisser, ou de poursuivre
+ Ce qui te fait à douleur vivre.
+ De ce mal Amour est le nom,
+ Plutôt folie, et pourquoi non?
+ Folie, oui, pour Dieu! je préfère,
+ Car amoureux ne sait bien faire,
+ Nul profit n'en saurait avoir;
+ S'il est clerc, il perd son savoir,
+ Et s'il suit une autre carrière,
+ Il ne saurait l'exploiter guère,
+ Et de peines cent fois autant
+ Souffre qu'hermite ou moine blanc.
+ La peine en est démesurée,
+ Le plaisir de courte durée,
+ Et pour ce bonheur d'un instant
+ Qui leur échappe bien souvent,
+
+ * * *
+[p.202]
+ Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161
+ Qui en la fin du tout i faillent.
+ Onques mon conseil n'atendis,
+ Quant au Diex d'Amors te rendis:
+ Le cuer que tu as trop volage
+ Te fist entrer en tel folage.
+ La folie fu tost emprise,
+ Mès à l'issir a grant mestrise.
+ Or met l'amor en nonchaloir,
+ Qui te fait vivre et non valoir:
+ Car la folie adès engraigne,
+ Qui ne fait tant qu'ele remaigne.
+ Pren durement as dens le frain,
+ Et donte ton cuer et refrain.
+ Tu dois metre force et deffense
+ Encontre ce que tes cuers pense:
+ Qui toutes hores son cuer croit,
+ Ne puet estre qu'il ne foloit.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXIII
+
+
+ Si respond l'Amant à rebours
+ A Raison qui luy blasme Amours.
+
+
+ Quant j'oï ce chastiement,
+ Je répondi iréement:
+ Dame, ge vous veil moult prier
+ Que me lessiez à chastier.
+ Vous me dites que ge refraigne
+ Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne:
+ Cuidies-vous donc qu'Amors consente
+ Que je refraigne et que ge dente
+ Le cuer qui est tretout siens quites?
+ Ce ne puet estre que vous dites.
+
+[p.203]
+ Combien leur existence jouent 3169
+ Qui la plupart au port échouent?
+ Pourquoi mon conseil n'attendis
+ Quand au Dieu d'Amours te rendis?
+ C'est ton coeur, hélas! trop volage
+ Qui subit ce fol esclavage;
+ Vite folie on entreprend,
+ Mais on en sort moult durement.
+ Or, ce fatal amour oublie
+ Dont tu vis, mais qui t'humilie,
+ Car la démence va croissant
+ Si contre elle on ne se défend.
+ Ton frein avec courage broie,
+ Dompte ce coeur qui te guerroie,
+ Car son coeur qui trop souvent croit
+ Toujours s'égare et se déçoit.
+ Résiste donc sans défaillance
+ Encontre ce que ton coeur pense.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXIII
+
+
+ Cy répond l'Amant au rebours
+ A Raison blâmant Dieu d'Amours.
+
+
+ Quand j'ouïs cette réprimande,
+ Je lui dis en colère grande:
+ Dame, je veux vous demander
+ De ne plus tant me gourmander.
+ Vous me dites mon coeur contraindre
+ Pour qu'Amour ne le puisse atteindre.
+ Pensez-vous qu'il puisse accepter
+ Voir contraindre un coeur et dompter
+ Qu'il retient tout en sa puissance?
+ Vous me voyez dans l'impuissance.
+
+ * * *
+[p.204]
+ Amors a si mon cuer donté, 3191
+ Qu'il n'est mès à ma volenté:
+ Ains le justise si forment,
+ Qu'il i a faite clef fermant.
+ Or m'en lessiés du tout ester,
+ Car vous porriés bien gaster[65]
+ En oiseuse vostre françois:
+ Ge vodroie morir ainçois
+ Qu'Amors m'éust de fausceté
+ Ne de traïson arété.
+ Ge me voil loer ou blasmer
+ Au darrenier de bien amer,
+ Si m'en desplet qui me chastie.
+ Atant s'est Raison départie,
+ Qui bien voit que por sermonner
+ Ne me porroit de ce torner.
+ Ge remès d'ire et de duel plains:
+ Sovent plore et sovent me plains
+ Que ne soi de moi chevissance,
+ Tant qu'il me vint en remembrance
+ Qu'Amors me dist que ge quéisse
+ Ung compaignon cui ge déisse
+ Mon conseil tout outréement,
+ Si m'osteroit de grant torment.
+ Lors me porpensai que j'avoie
+ Ung compaignon que ge savoie
+ Moult à loial; Amis ot non;
+ Onques n'oi mieuldre compaignon.
+
+
+ * * *
+
+[p.205]
+ Amour a mon coeur tant dompté 3199
+ Qu'il n'est plus à ma volonté;
+ Pour mieux assurer sa capture,
+ Il l'a fermé d'une clef sûre.
+ Or cessez de me tourmenter,
+ Car vous ne sauriez que gâter
+ Votre français en pure perte,
+ Et j'aimerais mieux mourir certe,
+ Qu'Amour, me pût de fausseté
+ Reprendre et de déloyauté.
+ Je veux aimer tout à mon aise
+ Jusqu'à la fin, ne vous déplaise;
+ Sont vos avis hors de saison.
+ Alors dut s'en aller Raison
+ Voyant sa science perdue
+ Contre une âme aussi résolue.
+ De deuil et de colère plein
+ Souvent pleure et souvent me plain
+ De rester ainsi sans défense;
+ Tant qu'enfin me vint souvenance
+ Qu'Amour m'avait dit d'esssyer
+ Compagnon à qui confier
+ Sans réserve toute ma peine,
+ Qui me console et me soutienne.
+ Alors je songeai que j'avais
+ Un compagnon que je savais
+ Loyal et bon. Ami s'appelle,
+ Oncques n'en eus de plus fidèle.
+
+
+ * * *
+
+[p.206]
+ XXIV
+
+
+ Comment, par le conseil d'Amours, 3219
+ L'Amant vint faire ses clamours
+ A Amis, a qui tout compta,
+ Lequel moult le réconforta.
+
+
+ A li m'en vins grant aléure,
+ Si li desclos Pencloéure
+ Dont ge me sentoie encloé,
+ Si cum Amors m'avoit loé,
+ Et me plains à lui de Dangier,
+ Qui par poi ne me volt mengier,
+ Et Bel-Acueil en fist aler,
+ Quant il me vit à lui parler
+ Du bouton à qui ge béoie,
+ Et me dist que le comparroie,
+ Se jamès par nule achoison
+ Me véoit passer la cloison.
+ Quant Amis sot la vérité,
+ Il ne m'a mie espoenté;
+
+
+ * * *
+
+
+ XXV
+
+
+ Comment Amys moult doucement
+ Donne réconfort à l'Amant.
+
+
+ Ains me dist: Compains, or soiés
+ Séur, et ne vous esmaiés;
+ Ge congnois bien pieça Dangier,
+ Il a apris à leidangier,
+ A leidir et à menacier
+ Ceus qui aiment au commencier.
+
+
+[p.207]
+ XXIV
+
+
+ Comment, par le conseil d'Amour, 3227
+ L'Amant instruit sans nul détour
+ Ami de sa mésaventure
+ Qui le console et le rassure.
+
+
+ A lui lors je fus à grands pas
+ Découvrir tout mon embarras
+ Et mon inquiétude amère,
+ Et d'Amour la leçon entière.
+ Je me plaignis comment Danger
+ Pour un peu faillit me manger,
+ Et Bel-Accueil hors de la place
+ Fit aller, quand il vit qu'en grâce
+ Le bouton je lui demandais,
+ Et me dit que je le paierais
+ Si jamais encor d'aventure
+ Je venais franchir la clôture.
+ Quand Ami sut la vérité
+ Il ne m'a pas épouvanté;
+
+
+ * * *
+
+
+ XXV
+
+
+ Comment d'Ami douce parole
+ L'Amant reconforte et console.
+
+
+ Mais me dit: «Compagnon, soyez
+ Tranquille et ne vous effrayez.
+ Je le connais de longue date
+ Ce Danger qui si fort éclate
+ En cris, menaces, vains discours,
+ Contre novices en amours.
+
+ * * *
+[p.208]
+ Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245
+ Se vous l'avez felon trouvé,
+ Il iert autres au derrenier:
+ Ge le congnois cum ung denier.
+ Il se set bien amoloier,
+ Par chuer et par soploier[66];
+ Or vous dirai que vous ferés:
+ Ge lo que vous li requerés
+ Qu'il vous pardoint sa mal-voillance,
+ Par amors et par acordance;
+ Et li metés bien en convent,
+ Que jamès dès or en avant
+ Ne ferés riens qui li desplese.
+ C'est la chose qui plus li plese,
+ Qui bien le chue et le blandist.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Tant parla Amis et tant dist,
+ Qu'il m'a auques réconforté,
+ Et hardement et volenté
+ Me donna d'aler essaier
+ Se Dangier porroie apaier.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXVI
+
+
+ Comment l'Amant vient à Dangier,
+ Luy prier que plus ledangier
+ Ne le voulsist, et par ainsi
+ Humblement luy crioit mercy.
+
+
+ A Dangier suis venu honteus,
+ De ma pès faire convoiteus;
+ Mès la haie ne passai pas,
+ por ce qu'il m'ot véé le pas.
+
+[p.209]
+ Croyez-en mon expérience, 3253
+ Si le premier jour sa démence
+ Effraie, il est autre au dernier,
+ Je le connais comme un denier.
+ Rien n'adoucit mieux ce cerbère
+ Que la caresse et la prière[66].
+ Or, voici ce que vous ferez:
+ D'abord vous lui demanderez
+ Qu'il vous pardonne votre injure
+ Par amour, bienveillance pure,
+ Et jurez-lui, la main levant,
+ Que jamais plus dorénavant
+ Ne ferez rien qui lui déplaise;
+ Car il n'est rien qui tant lui plaise
+ Que caresse de bon flatteur.»
+
+ _L'Amant_.
+
+ Parlait avec tant de chaleur
+ Ami, que mon âme ravie
+ Reprit courage. Alors l'envie
+ Me vint aussitôt d'essayer
+ Si je pourrais l'apitoyer.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXVI
+
+
+ Comment l'Amant vient et supplie
+ Danger que ses torts il oublie,
+ Pour l'apaiser, et puis ainsi
+ Humblement lui criait merci.
+
+
+ A Danger vins d'un pas timide
+ Et de faire ma paix avide,
+ Mais sans la clôture franchir
+ Pour ne pas lui désobéir.
+
+ * * *
+[p.210]
+ Ge le trové en piés drecié, 3273
+ Fel par semblant et corrocié,
+ En sa main ung baston d'espine.
+ Ge tins vers lui la chiere encline,
+ Et li dis: Sire, je sui ci
+ Venus por vous crier merci;
+ Moult me poise, s'il péust estre,
+ Dont ge vous fis onques irestre;
+ Mès or sui prest de l'amender
+ Si cum vous vodrois commender.
+ Sans faille Amors le me fist faire,
+ Dont ge ne puis mon cuer retraire;
+ Mès jamès jor n'aurai béance
+ A riens dont vous aies pesance;
+ Ge voil miex soffrir ma mesaise,
+ Que faire riens qui vous desplaise.
+ Or vous requiers que vous aiés
+ Merci de moi, et apaiés
+ Vostre ire qui trop m'espoente,
+ Et ge vous jur et acréante
+ Que vers vous si me contendrai,
+ Que jà de riens ne mesprendrai:
+ Por quoi vous me voilliés gréer
+ Ce que ne me poés véer.
+ Voilliés que j'aim tant solement,
+ Autre chose ne vous demant;
+ Toutes vos autres volentés
+ Ferai, se ce me créantés.
+ Si nel' poés-vous destorber,
+ Jà ne vous quier de ce lober;
+ Car j'amerai puisqu'il me siet,
+ Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet;
+ Mès ne vodroie por mon pois
+ D'argent, qu'il fust sus votre pois.
+
+[p.211]
+ Là seul sur ses pieds il se dresse 3281
+ Feignant grand' fureur et rudesse,
+ Brandissant son bâton noueux.
+ La tête basse et tout honteux
+ Je lui dis: Vous me voyez, Sire,
+ Accouru pour pardon vous dire
+ Et combien je suis attristé
+ De vous avoir tant irrité.
+ S'il faut que mon crime j'amende,
+ Je suis prêt, que Danger commande.
+ Mais Amour possède mon coeur,
+ Lui seul est cause de l'erreur.
+ Mon seul désir est de ne faire
+ Que ce qui peut vous satisfaire,
+ Et j'aime mieux cent fois souffrir
+ Que votre vengeance encourir.
+ Avoir de moi merci vous prie,
+ Or, apaisez votre furie
+ Qui me glace de grand effroi,
+ Et je vous jure par ma foi
+ Que je saurai si bien me prendre
+ Que jamais n'y pourrez reprendre.
+ Veuillez mon pardon m'octroyer,
+ Ce ne pouvez me dénier.
+ Ah! permettez que j'aime encore,
+ Nulle autre chose je n'implore;
+ Toutes vos autres volontés
+ Ferai si ce me permettez.
+ Ne repoussez pas ma prière;
+ Jusqu'au bout je serai sincère,
+ Car ne peut plus qu'aimer mon coeur
+ Pour mon bien ou pour mon malheur;
+ Mais pour mon poids d'argent je n'ose
+ Rien faire qui vous indispose.
+
+ * * *
+[p.212]
+ Moult trovai Dangier dur et lent 3307
+ De pardonner son maltalent;
+ Et si le m'a-il pardonné
+ En la fin, tant l'ai sermonné,
+ Et me dist par parole briéve:
+
+ _Dangier_.
+
+ Ta requeste riens ne me griéve,
+ Si ne te voil pas escondire:
+ Saches ge n'ai vers toi point d'ire.
+ Se tu aimes, à moi qu'en chaut?
+ Ce ne me fait ne froit, ne chaut:
+ Adès aime, mès que tu soies
+ Loing de mes Roses toutesvoies,
+ Jà ne te porterai menaie,
+ Se tu jamès passes la haie.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Ainsinc m'otroia ma requeste;
+ Et je l'alai conter en heste
+ A Amis qui s'en esjoï,
+ Cum bon compains, quant il l'oï.
+
+ _Amis_.
+
+ Or va, dist-il, bien vostre affaire,
+ Encor vous sera débonnaire
+ Dangier qui fait à maint lor bon,
+ Quant il a monstré son bobon;
+ S'il iere pris en bonne voine,
+ Pitié auroit de vostre poine.
+ Or devés soffrir et atendre
+ Tant qu'en bon point le puissiés prendre;
+
+[p.213]
+ Danger hésita longuement 3315
+ A calmer son ressentiment.
+ A la fin, je fus si tenace
+ Qu'il daigna m'accorder ma grâce
+ Et me répondit brèvement:
+
+ _Danger_.
+
+ C'est parler raisonnablement,
+ Et je ne veux pas t'éconduire;
+ Sache que n'ai vers toi point d'ire.
+ Que m'importe? Aime s'il le faut,
+ Ce ne me fait ni froid, ni chaud.
+ Aime donc; mais fort tu t'exposes
+ Toutefois trop près de mes Roses,
+ Et si tu veux mon bras sentir,
+ Viens-t'en la clôture franchir!
+
+ _L'Amant_.
+
+ Ainsi m'octroya ma requête.
+ Et d'Ami lors me mis en quête
+ Pour lui conter. Quand il l'ouït,
+ Ce bon compagnon s'éjouit.
+
+ _Ami_.
+
+ Or va, dit-il, bien votre affaire,
+ Encor vous sera débonnaire
+ Danger; maint en a profité
+ Quï sut flatter sa vanité.
+ S'il était pris en bonne veine,
+ Il eût pitié de votre peine,
+ Car il n'est si féroce coeur
+ Que n'attendrisse la douleur.
+
+ * * *
+[p.214]
+ J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333
+ Par soffrir, felon et refraint.
+
+ _L'amant_.
+
+ Moult me conforta doucement
+ Amis, qui mon avancement
+ Vousist autresi bien cum gié;
+ Atant ai pris de li congié.
+ A la haie que Dangier garde
+ Sui retornés, que moult me tarde
+ Que le bouton encore voie,
+ Puis qu'avoir n'en puis autre joie.
+ Dangier se prent garde sovent
+ Se ge li tiens bien son convent;
+ Mès ge resoing si sa menace,
+ Que n'ai talent que li mefface,
+ Ains me suis pené longuement
+ De faire son commandement,
+ Por li acointier et atraire;
+ Mès ce me torne à grant contraire
+ Que sa merci trop me demore:
+ Si voit-il sovent que ge plore,
+ Et que ge me plains et sospir,
+ Por ce qu'il me fait trop cropir
+ Delez la haie, que ge n'ose
+ Passer por aler à la Rose.
+ Tant fis qu'il a certainement
+ Véu à mon contenement
+ Qu'Amors malement me justise,
+ Et qu'il n'i a point de faintise
+ En moi, ne de desloiauté;
+ Mès il est de tel cruauté,
+ Qu'il ne se daingne encor refraindre,
+ Tant me voie plorer ne plaindre.
+
+
+ * * *
+
+[p.215]
+ Or sachez souffrir et attendre 3341
+ Tant qu'en bon point le puissiez prendre.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Moult me conforte doucement
+ Ami, qui mon contentement
+ Tout aussi bien que moi désire.
+ Enfin je dus adieu lui dire
+ Pour courir bien vite au verger;
+ Car il faut que malgré Danger
+ Le bouton encore je voie,
+ Puisqu'avoir n'en puis autre joie.
+ Danger, lui, prend garde souvent
+ Si je viole mon serment;
+ Mais sa menace est si sévère
+ Que vouloir n'ai de lui méfaire,
+ Et me suis peiné longuement
+ De faire son commandement
+ Pour le séduire et pour lui plaire.
+ Cependant je me désespère
+ D'attendre sa paix si longtemps;
+ Il ouït mes gémissements
+ Près la clôture que je n'ose
+ Passer pour aller à la Rose;
+ Il me voit soupirer, gémir,
+ Mais toujours me laisse languir.
+ Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense,
+ A cette morne contenance
+ Combien Dieu d'Amours m'opprimait,
+ Et que mon âme ne tramait
+ Ni déloyauté, ni feintise.
+ Pourtant sa cruauté méprise
+ Mes larmes et mon déconfort,
+ Et ne daigne se fondre encor.
+
+
+ * * *
+
+[p.216]
+ XXVII
+
+
+ Comment Pitié avec Franchise 3365
+ Allerent par très-belle guise
+ A Dangier parler por l'Amant,
+ Qui estoit d'amer en torment.
+
+
+ Si cum j'estoie en ceste pene,
+ Atant ez-vos que Diex amene
+ Franchise, et avec li Pitié.
+ N'i ot onques plus respitié,
+ A Dangier vont andui tout droit:
+ Car l'une et l'autre me vodroit
+ Aidier, s'el pooit, volentiers,
+ Qu'el voient qu'il en est mestiers.
+ La parole a première prise
+ Soe merci dame Franchise,
+ Et dist:
+
+ _Franchise_.
+
+ Dangier, se Diex m'amant,
+ Vous avez tort vers cel Amant
+ Quant par vous est si mal menez.
+ Sachiés vous vous en avilés,
+ Car ge n'ai mie encor apris
+ Qu'il ait vers vous de riens mespris.
+ S'Amors le fait par force amer,
+ Devez le vous por ce blasmer?
+ Plus i pert-il que vous ne faites,
+ Qu'il en a maintes poines traites.
+ Mès Amors ne veut consentir
+ Que il s'en puisse repentir;
+
+
+[p.217]
+ XXVII
+
+
+ Comment Pitié avec Franchise 3373
+ Allèrent par très-belle guise
+ A Danger parler pour l'Amant
+ Qui d'aimer était en tourment.
+
+
+ Comme j'étais en cette peine,
+ Voilà que Dieu soudain amène
+ Franchise et Pitié pour m'aider.
+ Toutes deux alors sans tarder
+ A Danger tout droit se dirigent,
+ Car mes maux l'une et l'autre affligent;
+ Elles viennent secours m'offrir
+ En me voyant ainsi souffrir.
+ Première a la parole prise
+ La compatissante Franchise:
+
+ _Franchise_.
+
+ Danger, dit-elle, Dieu m'entend.
+ Vous avez tort envers l'Amant
+ Que votre rage tant malmène,
+ Et c'est chose par trop vilaine,
+ Car je n'ai mie encore appris
+ Qu'il se soit envers nous mépris.
+ Or si d'aimer le veut contraindre
+ Amour, pourquoi donc vous en plaindre?
+ Las! il est encore plus cruel
+ Que vous au tendre damoisel.
+ Amour sans cesse le tourmente
+ Et ne veut pas qu'il se repente;
+
+ * * *
+[p.218]
+ Qui le devrait tout vif larder, 3391
+ Ne s'en porroit-il pas garder.
+ Mès, biau sire, que vous avance
+ De lui faire anui ne grevance?
+ Avez-vous guerre à lui emprise,
+ Por ce que il vous aime et prise,
+ Et que il est vostre subgiez?
+ S'Amors le tient pris en ses giez,
+ Et le fait à vous obéir,
+ Devez le vous por ce haïr?
+ Ains le déussiés esparnier
+ Plus qu'ung orguillous pautonnier.
+ Cortoisie est que l'en sequeure
+ Celi dont l'en est au desseure[67]:
+ Moult a dur cueur qui n'amolie,
+ Quant il trove qui l'en suplie.
+
+ _Pitié_.
+
+ Pitié respont: C'est vérités,
+ Engriété vaint humilités;
+ Et quant trop dure l'engrestié,
+ C'est felonnie et mavestié.
+ Dangier, pour ce vous voil requerre
+ Que vous ne maintenez plus guerre
+ Vers cel chetis qui languist là,
+ Qui onques Amors ne guila.
+ Avis m'est que vous le grevés
+ Assés plus que vous ne devés;
+ Qu'il trait trop maie pénitence,
+ Dès-lors en çà que l'acointance
+ Bel-Acueil li avés toloite,
+ Car c'est la riens qu'il plus convoite.
+ Il iere avant assés troublés,
+ Mès ore est ses anuis doublés:
+
+[p.219]
+ Aussi tout vif dût-il brûler 3399
+ Il ne peut son joug secouer.
+ Mais, beau sire, que vous avance
+ De tant lui faire violence?
+ De vous aimer puisqu'il promet
+ En bon et fidèle sujet,
+ Pourquoi lui déclarer la guerre?
+ En ses lacs si l'a pris naguère
+ Amour, et le fait vous servir,
+ Pour ce le devez-vous haïr?
+ Il faut l'épargner au contraire,
+ Et mieux qu'un libertin vulgaire;
+ Toute âme généreuse doit
+ Secourir plus petit que soi[67].
+ Moult a dur coeur qui ne se plie
+ Quand un malheureux le supplie.
+
+ _Pitié_.
+
+ Pitié répond: C'est vérité;
+ Malice vainc humilité,
+ Mais quant la malice est trop dure
+ Elle devient cruauté pure.
+ Pour ce, je vous requiers, Danger,
+ De votre guerre ménager
+ Envers l'innocente victime
+ Qu'Amour pour sa droiture estime.
+ Avis m'est que vous l'éprouvez
+ Beaucoup plus que vous ne devez.
+ C'est déjà male pénitence
+ Que le priver de l'accointance
+ De Bel-Accueil son confident,
+ Car il ne convoite rien tant.
+ Sa peine était déjà bien dure,
+ Vous avez doublé sa torture;
+
+ * * *
+[p.220]
+ Or est-il mort et mal-baillis, 3423
+ Quant Bel-Acueil li est faillis.
+ Por quoi li faites tel contraire?
+ Trop li fesoit Amors mal traire:
+ Il a tant mal que il n'éust
+ Mestier de pis, s'il vous pléust.
+ Or ne l'alés plus gordoiant,
+ Que vous n'i gaignerés noiant:
+ Soffrés que Bel-Acueil li face
+ Dès ores mes aucune grace:
+ De péchéor miséricorde,
+ Puis que Franchise s'i accorde,
+ Et le vous prie et amoneste,
+ Ne refusés pas sa requeste;
+ Moult par est fel et deputaire,
+ Qui por nous deus ne veut riens faire.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors ne pot plus Dangier durer,
+ Ains le convint amésurer.
+
+ _Dangier_.
+
+ Dames, dist-il, ge ne vous ose
+ Escondire de cette chose,
+ Que trop seroit grant vilonnie:
+ Je voil qu'il ait la compaignie
+ Bel-Acueil, puis que il vous plaist;
+ Ge n'i metrai jamès arrest.
+
+ _L'Acteur_.
+
+ Lors est à Bel-Acueil alée
+ Franchise la bien emparlée,
+ Et li a dit cortoisement:
+
+[p.221]
+ Or, est-il mort, anéanti, 3431
+ Que Bel-Accueil lui soit ravi.
+ Amour assez le persécute,
+ Faut-il encor qu'il soit en butte
+ A de plus grands malheurs? Hélas!
+ Les grandir vous ne sauriez pas;
+ C'est cruauté bien inutile,
+ Laissez-le donc aimer tranquille.
+ Franchise et ses voeux exaucez,
+ Bel-Accueil désormais laissez
+ Qu'aucune grâce il lui accorde,
+ A tout pécheur miséricorde.
+ Moult est trop cruel et félon
+ Qui refuse à nous un pardon;
+ Qu'au moins pour nous Danger le fasse.
+ Nous vous le demandons en grâce.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Danger ne peut plus refuser;
+ Lors il consent à s'apaiser.
+
+ _Danger_.
+
+ Dame, dit-il, je ne vous ose
+ Éconduire pour cette chose,
+ Car ce serait par trop félon.
+ Je lui rends son gent compagnon
+ Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire.
+ Je n'y veux plus défense faire.
+
+ _L'Auteur_.
+
+ Adonc à Bel-Accueil d'aller
+ Franchise au séduisant parler.
+ Et lors de sa voix la plus tendre:
+
+ * * *
+[p.222]
+ _Franchise_.
+
+ Trop vous estes de cel Amant, 3450
+ Bel-Acueil, grant piece eslongniés,
+ Que regarder ne le daigniés;
+ Moult a esté pensis et tristes,
+ Puis cele hore que nel' véistes.
+ Or pensez de li conjoïr,
+ Se de m'amor voulés joïr,
+ Et de faire sa volenté:
+ Sachiés que nous avons denté
+ Entre moi et Pitié, Dangier
+ Qui vous en faisoit estrangier.
+
+ _Bel-Acueil_.
+
+ Je ferai quanque vous vodrois,
+ Fet Bel-Acueil, car il est drois,
+ Puis que Dangier l'a otroié.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors le m'a Franchise envoié.
+ Bel-Acueil au commencement
+ Me salua moult doucement:
+ S'il ot esté vers moi iriés,
+ Ne se fu de riens empiriés,
+ Ains me monstra plus bel semblant
+ Qu'il n'avoit onques fait devant.
+ Il m'a lores par la main pris
+ Por mener dedans le porpris
+ Que Dangier m'avoit chalongié:
+ Or oi d'aler par tout congié.
+
+ * * *
+[p.223]
+ _Franchise_.
+
+ Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458
+ Bel-Accueil, loin de votre amant,
+ Sans le regarder seulement?
+ Son âme est sombre et abattue
+ Loin de vous et de votre vue.
+ Si vous tenez à mon amour,
+ A lui revenez sans séjour,
+ Et faites tout pour lui complaire;
+ Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire
+ Que Danger ne fût courroucé,
+ Qui loin de vous l'avait chassé.
+
+ _Bel-Accueil_.
+
+ Je ferai selon votre guise,
+ Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,
+ Puisque Danger l'a octroyé.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors me l'a Franchise envoyé.
+ Moult doucement, à sa venue,
+ Bel-Accueil d'abord me salue.
+ Contre moi s'il fut courroucé,
+ Son courroux s'était effacé,
+ Car il me fit meilleur visage
+ Qu'autrefois même avant l'orage.
+ Alors il m'a par la main pris
+ Pour mener dedans le pourpris
+ Dont Danger m'interdit l'entrée,
+ Et je vais partout où m'agrée.
+
+
+ * * *
+
+[p.224]
+ XXVIII
+
+
+ Comment Bel-Acueil doucement 3475
+ Maine l'Amant joyeusement
+ Au vergier pour véoir la Rose,
+ Qui luy fut doulcereuse chose.
+
+
+ Or sui chéois, ce m'est avis,
+ De grant enfer en paradis;
+ Car Bel-Acueil par tout me moine,
+ Qui de mon gré faire se poine.
+ Si cum j'oi la Rose aprochée,
+ Ung poi la trovai engroissée,
+ Et vi qu'ele iere plus créue
+ Que ge ne l'avoie véue.
+ La Rose auques s'eslargissoit
+ Par amont, si m'abelissoit
+ Ce qu'ele n'iert pas si overte,
+ Que la graine en fust descoverte;
+ Ainçois estoit encore enclose
+ Entre les foilles de la Rose,
+ Qui amont droites se levoient,
+ Et la place dedans emploient.
+ Ele fu, Diex la benéie,
+ Assés plus bele et espanie,
+ Qu'el n'iere avant et plus vermeille
+ Moult m'esbahi de la merveille
+ De tant cum el iert embelie;
+ Et Amors plus et plus me lie,
+ Et tout adès estraint ses las,
+ Tant cum g'i oi plus de solas.
+ Grant piece ai ilec demoré,
+ Qu'à Bel-Acueil grant amor é,
+
+
+[p.225]
+ XXVIII
+
+
+ Comment Bel-Accueil doucement 3483
+ Mène l'Amant joyeusement
+ Par le verger pour voir la Rose
+ Qui lui fut doucereuse chose.
+
+
+ Or je suis chu, ce m'est avis,
+ De grand enfer en paradis;
+ Car Bel-Accueil partout me mène
+ Qui de mon gré faire se peine,
+ Et quand à la Rose arrivai,
+ Un peu plus grasse la trouvai,
+ Et vis qu'elle s'était accrue
+ Depuis que je ne l'avais vue.
+ La Rose alors s'élargissait
+ Par le haut et me ravissait,
+ Mais sans être à ce point ouverte
+ Que la graine en fût découverte;
+ Les feuilles se dressaient tout droit
+ Et s'arrondissaient en un toit
+ Qui couvrait le coeur de la Rose
+ Où la graine encore était close.
+ Mais je trouvai, Dieu soit béni!
+ Le bouton plus épanoui,
+ Plus beau, de couleur plus merveille
+ Qu'auparavant; c'était merveille
+ Combien il était embelli!
+ J'étais là d'extase rempli;
+ Cependant plus grande est ma joie,
+ Plus Amour enserre sa proie!
+ Longtemps je suis là demeuré
+ De Bel-Accueil énamouré
+
+ * * *
+[p.226]
+ Et grant compaignie trovée; 3505
+ Et quant ge voi qu'il ne me vée
+ Ne son solas, ne son servise,
+ Une chose li ai requise,
+ Qui bien fait à amentevoir:
+ Sire, fis-ge, sachiés de voir
+ Que durement sui envieus
+ D'avoir ung baisier savoreus
+ De la Rose qui soef flaire;
+ Et s'il ne vous devoit desplaire,
+ Ge le vous requerroie en don.
+ Por Diex, sire, dites-moi don
+ Se il vous plaist que ge la baise,
+ Que ce n'iert tant cum vous desplaise.
+
+ _Bel-Acueil_.
+
+ Amis, dist-il, se Dieu m'aïst,
+ Se Chastéé ne m'en haïst,
+ Jà ne vous fust par moi véé;
+ Mais ge n'ose por Chastéé,
+ Vers qui ge ne voil pas mesprendre:
+ Ele me seult tous jors deffendre
+ Que du baisier congé ne doigne
+ A nul amant qui m'en semoigne.
+ Car qui au baisier puet ataindre,
+ A poine puet à tant remaindre;
+ Et sachiés bien cui l'en otroie
+ Le baisier, qu'il a de la proie
+ Le miex et le plus avenant,
+ Si a erres du remenant.
+
+[p.227]
+ Et de sa douce compagnie. 3513
+ Voyant enfin qu'il ne dénie
+ Vers moi service ni faveur,
+ J'osai demander à son coeur
+ Une chose bien téméraire.
+ Vous voyez, lui dis-je, mon frère,
+ Que durement suis envieux
+ D'avoir un baiser savoureux
+ De la Rose qui si bon flaire,
+ Et s'il ne vous devait déplaire,
+ De vous j'implorerais ce don.
+ Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,
+ S'il ne vous plaît que je la baise.
+ Est-il rien là qui vous déplaise?
+
+ _Bel-Accueil_.
+
+ Ami, Dieu m'aide! en vérité,
+ Si ne craignais tant Chasteté,
+ Je vous ferais don de la Rose
+ Céans; mais Chasteté je n'ose
+ Tromper en aucune façon
+ Qui dit toujours en sa leçon
+ Qu'à nul amant baiser ne donne,
+ Combien qu'il m'en prie et raisonne.
+ Car baiser qui peut obtenir
+ A peine là peut s'en tenir,
+ Et l'amant à qui l'on octroie
+ Le baiser, il a de la proie
+ Le mieux et le plus avenant
+ Et des arrhes sur le restant.
+
+ * * *
+[p.228]
+ _L'Amant_.
+
+ Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533
+ Ge nel' voil plus de ce semondre,
+ Car gel' cremoie correcier:
+ L'en ne doit mie homme enchaucier
+ Outre son gré, n'engoissier trop.
+ Vous savés bien qu'au premier cop
+ Ne cope-l'en mie le chesne,
+ Ne l'en n'a pas le vin de l'esne,
+ Tant que li pressoirs soit estrois.
+ Adès me tarda li otrois
+ Du baisier que tant desiroie;
+ Mès Venus qui tous dis guerroie
+ Chastéé, me vint au secors:
+ Ce est la mere au Diex d'Amors
+ Qui a secoru maint amant.
+ Ele tint ung brandon flamant
+ En sa main destre, dont la flame
+ A eschauffée mainte dame.
+ El fu si cointe et si tifée,
+ El resemblait Déesse ou Fée:
+ Du grant ator que ele avoit,
+ Bien puet cognoistre qui la voit,
+ Qu'el n'ert pas de religion.
+ Ne feré or pas mencion
+ De sa robe et de son oré,
+ Ne de son trecéor doré,
+ Ne de fermail, ne de corroie,
+ Espoir que trop i demorroie;
+ Mès bien sachiés certainement
+ Qu'ele fu cointe durement,
+ Et si n'ot point en li d'orgueil.
+ Venus se trait vers Bel-Acueil,
+
+[p.229]
+ _L'Amant_.
+
+ Lors entendant cette réponse, 3541
+ A le presser plus je renonce,
+ De crainte de le courroucer.
+ Il ne faut personne presser
+ Ni tourmenter outre mesure;
+ Du chêne la vaste ceinture
+ Nul n'a tranché du premier coup,
+ Et du vin nul ne sait le goût
+ Si la vendange n'est foulée.
+ Longtemps eût été reculée
+ La faveur qui tant me séduit,
+ Si Vénus, qui toujours poursuit
+ Chasteté, lors ne fût venue
+ Aux amants toujours bien venue;
+ C'est la mère du Dieu d'Amours
+ Vénus qui vient à mon secours.
+ Sa dextre brandit une flamme
+ Dont elle a chauffé mainte dame.
+ Marquaient ses atours, sa beauté,
+ Une fée, une déité;
+ Du reste, sans lui faire injure,
+ Il ne semblait à sa parure
+ Qu'elle fût de religion.
+ Je ne ferai pas mention
+ De sa robe et de sa bordure,
+ De son fermail, de sa ceinture,
+ Ni de son beau tressoir doré,
+ Car je serais trop encombré.
+ Mais sachez qu'elle était moult belle
+ Et gracieuse, et puis qu'en elle
+ Il n'y avait l'ombre d'orgueil.
+ Vénus va droit à Bel-Accueil
+
+ * * *
+[p.230]
+ Si li a commencié à dire: 3565
+
+ _Venus_.
+
+ Porquoi vous fetes-vous, biau sire,
+ Vers cel Amant si dangereus?
+ D'avoir ung baisier doucereus
+ Ne li déust estre véés:
+ Car vous savés bien et véés
+ Qu'il sert et aime en léauté;
+ Si a en li assés biauté,
+ Par quoi est digne d'estre amés.
+ Véés cum il est acesmés,
+ Cum il est biaus, cum il est gens,
+ Et dous et frans à toutes gens;
+ Et avec ce il n'est pas viex,
+ Ains est jeunes, dont il vaut miex.
+ Il n'est dame ne chastelaine
+ Que ge ne tenisse à vilaine,
+ S'ele nel' daingnoit aésier
+ D'avoir ung savoreux besier.
+ Ne li doit pas estre véés,
+ Moult iert en li bien emploiés:
+ Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine,
+ Et sa bouche n'est pas vilaine,
+ Ains semble estre faite à estuire
+ Por solacier et por déduire;
+ Qu'il a les lèvres vermeilletes,
+ Et les dens si blanches et netes
+ Qu'il n'i pert taigne, ne ordure.
+ Bien est, ce m'est avis, droiture
+ Que uns baisiers li soit gréés,
+ Donnés li, se vous m'en créés;
+ Car tant cum vous plus atendrez,
+ Tant plus sachiés, de tens perdrez.
+
+
+ * * *
+[p.231]
+
+ Et céans commence à lui dire: 3573
+
+ _Vénus_.
+
+ Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire,
+ Vers cet amant si dédaigneux,
+ Et de ce baiser savoureux
+ Pourquoi si longtemps vous défendre?
+ Car vous devez voir et comprendre
+ Qu'il aime en toute loyauté,
+ Et suffisante est sa beauté
+ Pour vaincre votre indifférence.
+ Quelle grâce, quelle élégance!
+ Comme il est beau, comme il est gent,
+ A tout le monde doux et franc!
+ Puis il est à la fleur de l'âge,
+ Ce n'est pas son moindre avantage.
+ Si, dédaignant de l'apaiser,
+ Lui refuser ce doux baiser
+ Je voyais dame ou châtelaine,
+ Je la tiendrais pour moult vilaine.
+ Accordez-lui cette douceur,
+ Mieux n'emploirez votre faveur.
+ Car il a, je crois, douce haleine,
+ Et sa bouche n'est pas vilaine,
+ Il semble fait pour les désirs,
+ Pour les soulas et les plaisirs;
+ Il a les lèvres vermeillettes
+ Et les dents si blanches et nettes
+ Qu'ordure ou tache l'on n'y voit;
+ A mon avis, c'est à bon droit
+ Qu'un baiser au moins on lui donne;
+ Faites-le donc, je vous l'ordonne,
+ Car plus vous aurez attendu,
+ Plus vous aurez de temps perdu.
+
+
+ * * *
+[p.232]
+
+ XXIX
+
+
+ Comment l'ardent brandon Venus 3597
+ Aida à l'Amant plus que nus,
+ Tant que la Rose ala baiser,
+ Por mieulx son amours apaiser.
+
+
+ Bel-Acueil, qui sentit l'aïer
+ Du brandon, sans plus delaier
+ M'otroia ung baisier en dons,
+ Tant fist Venus et ses brandons:
+ Onques n'i ot plus demoré.
+ Ung baisier dous et savoré
+ Ai pris de la Rose erraument;
+ Se j'oi joie nus nel' dement:
+ Car une odor m'entra où cors,
+ Qui en a trait la dolor fors,
+ Et adoucit les maus d'amer
+ Qui me soloient estre amer.
+ Onques mès ne fu si aése,
+ Moult est garis qui tel flor bese,
+ Qui est si sade et bien olent.
+ Ge ne serai jà si dolent,
+ S'il m'en sovient, que ge ne soie
+ Tous plains de solas et de joie;
+ Et neporquant j'ai mains anuis
+ Soffers et maintes males nuis,
+ Puis que j'oi la Rose baisie:
+ La mer n'iert jà si apaisie,
+ Qu'el ne soit troble à poi de vent;
+ Amors si se change sovent.
+ Il oint une hore, et autre point,
+ Amors n'est gaires en ung point.
+
+
+[p.233]
+ XXIX
+
+
+ Comment Vénus l'ardente dame, 3605
+ Plus que nul aida de sa flamme
+ L'Amant, tant qu'il alla baiser
+ La Rose et ses maux apaiser.
+
+
+ Bel-Accueil, quand il sentit prendre
+ En lui le feu, sans plus attendre,
+ D'un baiser m'octroya le don.
+ Tant fit Vénus et son brandon
+ Qu'il n'osa faire résistance.
+ Lors vers la Rose je m'élance
+ Cueillir le savoureux baiser.
+ Quel bonheur, vous devez penser!
+ Soudain un doux parfum m'inonde
+ Dissipant ma douleur profonde,
+ Et adoucit le mal d'aimer
+ Qui tant me soulait être amer.
+ Onques tant ne me sentis d'aise,
+ Moult guérit qui telle fleur baise
+ Si suave et qui si bon sent.
+ Je ne serai plus si dolent,
+ Il suffira qu'il m'en souvienne
+ Et de joie aurai l'âme pleine!
+ Et pourtant j'ai bien des ennuis
+ Soufferts et de bien tristes nuits
+ Dépuis que j'ai baisé la Rose!
+ Jamais tant la mer ne repose
+ Que ne la trouble un peu de vent.
+ Amour aussi change souvent;
+ Il blesse et guérit en une heure,
+ En un point guère ne demeure.
+
+ * * *
+[p.234]
+ Dès ore est drois que ge vous conte 3627
+ Comment ge fui meslés à Honte
+ Par qui je fui puis moult grevés,
+ Et comment li murs fu levés,
+ Et li chastiaus riches et fors
+ Qu'amors prist puis par ses effors.
+ Toute l'estoire voil porsuivre,
+ Jà paresce ne m'iert d'escrivre,
+ Par quoi je cuit qu'il abelisse
+ A la bele que Diex garisse,
+ Qui le guerredon m'en rendra
+ Miex que nuli, quant el vodra.
+ Male-Bouche qui la couvine
+ De mains amans pense et devine,
+ Et tout le mal qu'il scet retrait,
+ Se prist garde du bel atrait
+ Que Bel-Accueil me daignoit faire,
+ Et tant qu'il ne s'en pot plus taire,
+ Qu'il fu filz d'une vielle irese[68],
+ Si ot la langue moult punese,
+ Et moult poignant, et moult amere;
+ Bien en retraioit à sa mere.
+ Male-Bouche dès-lors en çà
+ A espier me commença;
+ Et dist qu'il metroit bien son oel
+ Que entre moi et Bel-Acuel
+ Avoit mauvès acointement.
+ Tant parla li glos folement
+ De moi et du filz Cortoisie,
+ Qu'il fist esveillier Jalousie,
+ Qui se leva en effréor,
+ Quant ele oï le jangléor:
+ Et quant ele se fu levée,
+ Ele corut comme desvée
+
+[p.235]
+ Maintenant je vous vais conter 3635
+ Comment vint me persécuter
+ Honte qui me fut si fatale,
+ Comment fut la tour infernale
+ Bâtie et le beau château-fort
+ Qui tant d'Amour brava l'effort.
+ Toute l'histoire en veux poursuivre
+ Et céans mettre dans mon livre.
+ Je l'espère, elle charmera
+ La belle qui m'en donnera,
+ S'elle y consent, la récompense
+ Mieux que nulle autre, sans doutance.
+ Malebouche qui le projet
+ Des amants prévient et défait,
+ Pour le plaisir de leur mal faire
+ Et jamais ne saurait se taire,
+ S'aperçut du tendre méfait
+ Que pour moi Bel-Accueil a fait.
+ Ce fils d'une vieille grogneuse[68],
+ La langue amère et venimeuse
+ Et piquante et mordante avait,
+ Tout par lui sa mère savait.
+ Malebouche dès lors commence
+ A nous épier en silence,
+ Et dit qu'il gage bien un oeil
+ Qu'entre moi et puis Bel-Accueil
+ Se trame quelque male chose.
+ Tant le fol fait sur nous de glose,
+ Le fils de Courtoisie et moi,
+ Qu'enfin toute pleine d'effroi
+ S'éveille et lève Jalousie
+ Quand la nouvelle elle eut ouïe.
+ Soudain sur ses pieds elle fut,
+ Et comme une folle courut
+
+ * * *
+[p.236]
+ Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661
+ Estre à Estampes, ou à Miaus.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXX
+
+
+ Comment par la voix Male-Bouche,
+ Qui des bons souvent dit reprouche,
+ Jalousie moult asprement
+ Tence Bel-Acueil pour l'Amant.
+
+
+ Lors l'a par parole assaillis:
+ Gars, porquoi es-tu si hardis,
+ Qui bien velz estre d'un garçon
+ Dont j'ai mauvese soupeçon?
+ Bien pert que tu crois les losenges
+ De legier as garçons estranges.
+ Ne me voil plus en toi fier:
+ Certes ge te ferai lier
+ Ou enserrer en une tour,
+ Car je n'i voi autre retour.
+ Trop s'est de toi Honte eslongnie,
+ Si ne s'est mie bien poignie
+ De toi garder et tenir court:
+ Si m'est avis qu'ele secourt
+ Moult mauvesement Chastéé,
+ Quant lesse ung garçon desréé[69]
+ En notre porprise venir,
+ Por moi et li avilenir.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Bel-Acueil ne sot que respondre,
+ Ainçois se fust alé repondre,
+ S'el ne l'éust ilec trové,
+ Et pris avec moi tout prové;
+
+[p.237]
+ A Bel-Accueil qui voudrait être 3669
+ A Étampes ou Meaux peut-être.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXX
+
+
+ Comment Jalousie âprement
+ Tance Bel-Acueil pour l'Amant
+ Par ce Malebouche avertie
+ Qui les bons souvent calomnie.
+
+
+ Elle a Bel-Accueil assailli:
+ Vilain, qui te rend si hardi
+ De rechercher ainsi cet homme
+ Dont j'ai mauvais soupçon en somme?
+ Bien aisément, à mon avis,
+ Les étrangers prends pour amis.
+ En toi désormais ne me fie,
+ Et puisque n'ai d'autre sortie,
+ Je te vais de liens serrer
+ Ou dans une tour enserrer.
+ Trop s'est de toi Honte éloignée
+ Et ne s'est pas assez donnée
+ A te garder et tenir court,
+ Et m'est avis qu'elle secourt
+ Bien mal Chasteté, puisque laisse
+ Le premier venu, par simplesse,
+ Dedans notre pourpris entrer,
+ Pour tous deux nous déshonorer.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Bel-Acceuil, la langue interdite,
+ Hésitait; il eût pris la fuite,
+ Mais elle l'avait là trouvé
+ Et pris avec moi tout prouvé.
+
+ * * *
+[p.238]
+ Mès quant ge vi venir la grive 3689
+ Qui contre nous tence et estrive,
+ Je fui tantost tornés en fuie,
+ Por sa riote qui m'ennuie.
+ Honte s'est lores avant traite,
+ Qui moult se crient estre meffaite:
+ Si fu humilians et simple,
+ Ele ot ung voile en leu de gimple,
+ Aussinc cum nonain d'abéie;
+ Et por ce qu'el fu esbahie,
+ Commença à parler en bas.
+
+ _Ci parle Honte à Jalousie_.
+
+ Por Dieu, dame, ne créés pas
+ Male-Bouche le losengier;
+ C'est uns homs qui ment de legier,
+ Et maint prod'omme a réusé
+ S'il a Bel-Acueil accusé,
+ Ce n'est pas ore li premiers:
+ Car Male-Bouche est coustumiers
+ De raconter fauces noveles
+ De valez et de damoiseles.
+ Sans faille ce n'est pas mençonge,
+ Bel-Acueil a trop longue longe:
+ L'en li a soffert à atraire
+ Tex gens dont il n'avoit que faire;
+ Mais certes ge n'ai pas créance
+ Qu'il ait éu nule béance
+ A mauvestié ne à folie;
+ Mès il est voir que Cortoisie,
+ Qui est sa mere, li enseigne
+ Que d'acointier gens ne se feigne.
+ Qu'el n'ama onques homme entule.
+ En Bel-Acueil n'a autre trule,
+
+[p.239]
+ Aussi quand je vis la fâcheuse 3697
+ Courir hurlante et furieuse,
+ Je m'esquivai moult inquiet,
+ Ennuyé de tout ce caquet.
+ Honte s'est alors avancée
+ Qui toujours craint d'être tancée,
+ L'air humble et de simple apparat,
+ Un voile en forme de rabat
+ Tout comme un nonnain d'abbaye,
+ Et comme elle était ébahie,
+ Se mit à débiter tout bas:
+
+ _Honte à Jalousie_.
+
+ Par Dieu, Dame, ne croyez pas
+ Malebouche et sa médisance,
+ Car il ment avec trop d'aisance,
+ Et maint prudhomme a déprisé.
+ S'il a Bel-Accueil accusé,
+ Ce n'est pas son coup d'essai, dame,
+ Toujours Malebouche diffame
+ Et tient propos méchants et laids
+ Des damoiseles et varlets.
+ Toutefois, c'est vrai, sans mensonge,
+ Bel-Accueil a trop longue longe;
+ On eut tort de trop le laisser
+ De telles gens s'embarrasser.
+ Mais certes je n'ai pas créance
+ Qu'il y ait chez lui malveillance,
+ Égarement, mauvais instinct;
+ Car sa mère, il est bien certain,
+ Lui dit, la sage Courtoisie
+ Qui n'aima vilain de sa vie,
+ D'être à toutes gens gracieux.
+ Bel-Accueil n'est pas vicieux,
+
+ * * *
+[p.240]
+ Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721
+ Fors qu'il est plains d'envoiséure,
+ Et qu'il geue as gens et parole.
+ Sans faille j'ai esté trop molle
+ De li garder et chastier,
+ Si vous en voil merci crier:
+ Se j'ai esté ung poi trop lente
+ De bien faire, g'en sui dolente;
+ De ma folie me repens:
+ Mès ge metrai tout mon apens
+ Dès ore en Bel-Acueil garder,
+ Jamès ne m'en quier retarder.
+
+ _Jalousie parle à Honte_.
+
+ Honte, Honte, fet Jalousie,
+ Grant paor ai d'estre trahie,
+ Car lecherie est tant montée
+ Que tost porroie estre assotée.
+ N'est merveilles se ge me dout,
+ Car Luxure regne par tout:
+ Son pooir ne fine de croistre.
+ En abaïe, ne en cloistre
+ N'est mès Chastéé asséur;
+ Por ce ferai de novel mur
+ Clore les Rosiers et les Roses,
+ Nés lerrai plus ainsinc descloses,
+ Qu'en vostre garde poi me fi,
+ Car ge voi bien et sai de fi
+ Que en meillor garde pert-l'en.
+ Ja ne verroie passer l'an
+ Que l'en me tendroit por musarde,
+ Se ge ne m'en prenoie garde;
+ Mestiers est que ge m'en porvoie.
+ Certes ge lor clorrai la voie
+
+[p.241]
+ Son seul défaut, sur ma parole, 3729
+ C'est sa jeunesse ardente et folle
+ Qui le fait rire et bavarder.
+ Je reconnais qu'à le garder
+ Je fus trop molle et le reprendre,
+ Aussi merci je n'ose attendre.
+ Mais si j'oubliai mon devoir,
+ Vous me voyez au désespoir
+ De ma coupable négligence.
+ Dès lors toute ma vigilance
+ Veux mettre à Bel-Accueil garder
+ Sans d'un seul pas m'en écarter.
+
+ _Jalousie à Honte_.
+
+ Honte, Honte, fait Jalousie,
+ J'ai grand' peur d'être encor trahie,
+ Car le monde est si corrompu
+ Que tôt j'aurais l'esprit perdu.
+ Or n'est merveille que je craigne,
+ Puisque Luxure partout règne;
+ Son pouvoir ne fait que grandir
+ Et pour Chasteté garantir
+ Plus n'est d'abbaye assez close.
+ Pour ce les Rosiers et la Rose
+ Je veux clore de nouveaux murs,
+ Enfermés ils seront plus sûrs.
+ En vous je n'ai plus confiance,
+ Je le sais par expérience,
+ Le meilleur gardien est volé.
+ Avant que l'an soit écoulé
+ On me tiendrait folle et musarde
+ Si je ne m'en prenais pas garde;
+ J'y vais de ce pas aviser.
+ Et ceux qui pour me mépriser
+
+ * * *
+[p.242]
+ A ceus qui por moi conchier 3753
+ Viennent mes Roses espier.
+ Il ne me sera jà peresce
+ Que ne face une forteresce
+ Qui les Roses clorra entor:
+ Où milieu aura une tor
+ Por Bel-Acueil metre en prison,
+ Car paor ai de traïson.
+ Ge cuit si bien garder son cors,
+ Qu'il n'aura pooir d'issir hors,
+ Ne de compaignie tenir
+ As garçons qui por moi honnir
+ De paroles le vont chuant;
+ Trop l'ont trové ici truant,
+ Fol et legier à décevoir;
+ Mais se ge vif, sachiés de voir,
+ Mar lor fist onques bel semblant.
+
+ _L'Acteur_.
+
+ A ce mot vint Paor tremblant;
+ Mès ele fu si esbahie,
+ Quant ele ot Jalousie oïe,
+ C'onques ne li osa mot dire
+ Porce qu'el la savoit en ire;
+ En sus se trait à une part,
+ Et Jalousie atant s'en part:
+ Paor et Honte let ensemble,
+ Tout li megre du cul lor tremble.
+ Paor qui tint la teste encline,
+ Parla à Honte sa cousine.
+
+ _Paour_.
+
+ Honte, fet-ele, moult me poise,
+ Quant il nous convient avoir noise
+
+[p.243]
+ Viennent rôder autour des Roses 5761
+ Ne trouveront que portes closes.
+ Je n'aurai le coeur satisfait
+ Que lorsqu'un château j'aurai fait
+ Pour les Roses partout enclore,
+ Puis au centre une tour encore
+ Pour Bel-Acueil mettre en prison
+ De peur de male trahison.
+ Je veux si bien là-haut le prendre
+ Qu'il ne puisse dehors descendre
+ Ni ces libertins rencontrer
+ Qui vont pour me déshonorer,
+ Le flattant de douce parole.
+ Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle,
+ Fol et facile à décevoir;
+ Mais, si je vis, vous pourrez voir
+ Le prix de son humeur galante.
+
+ _L'Auteur_.
+
+ A ces mots, s'en vient Peur tremblante;
+ Mais était si grand son effroi
+ Que sans mot dire resta coi
+ Entendant gronder Jalousie,
+ Et d'un si grand courroux transie
+ Un peu se tenait à l'écart.
+ Jalousie alors se départ
+ Et laisse Honte et Peur ensemble,
+ Tout le maigre du cul leur tremble.
+ Peur tête basse et l'air contrit
+ A sa cousine Honte dit:
+
+ _Peur_.
+
+ Honte, fait-elle, moult me pèse
+ Quand il nous faut avoir mésaise
+
+ * * *
+[p.244]
+ De ce dont nous ne poons mès: 3783
+ Maintes fois est avril et mès
+ Passés c'onques n'éusmes blasme;
+ Or nous ledenge, or nous mesame
+ Jalousie qui nous mescroit.
+ Allons à Dangier orendroit,
+ Si li monstron bien et dison
+ Qu'il a faite grant mesprison,
+ Dont il n'a greignor poine mise
+ A bien garder ceste porprise:
+ Trop a à Bel-Acueil soffert
+ A faire son gré en apert.
+ Si convendra qu'il s'en ament,
+ Ou, ce sache-il tout vraiement,
+ Foïr l'en estuet de la terre;
+ Il ne durroit mie à la guerre
+ Jalousie, n'a s'ataïne,
+ S'ele l'acueilloit en haïne.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXXI
+
+
+ Comment Honte et Paor aussy
+ Vindrent à Dangier par soucy
+ De la Rose le ledengier
+ Que bien ne gardist le vergier.
+
+
+ A cel conseil se sunt tenuës,
+ Puis si sunt à Dangier venuës,
+ Si ont trové le païsant
+ Desous ung aube-espin gisant.
+ Il ot en leu de chevecel,
+ Sous son chief d'erbe ung grant moncel,
+ Si commençoit à someillier;
+ Mais Honte l'a fait esveillier,
+
+[p.245]
+ De ce dont nous ne pouvons mais. 3791
+ Maintes fois sont avrils et mais
+ Trépassés sans le moindre blâme;
+ Or nous insulte, or nous infâme
+ Jalousie avec ses soupçons.
+ A Danger de ce pas allons,
+ Toutes deux montrons-lui sans fable
+ De quel méfait il fut coupable
+ Pour n'avoir pas plus de soin mis
+ A bien garder notre pourpris.
+ Laisser Bel-Accueil à sa guise
+ Agir, c'était trop grand' sottise.
+ Il lui faudra tôt s'amender,
+ Ou, disons-lui sans marchander,
+ S'enfuir par force de la terre;
+ Il ne saurait soutenir guerre
+ Contre Jalousie en effet,
+ S'elle en haine un jour le prenait.
+
+
+ * * *
+
+
+ XXXI
+
+
+ Comment Honte et puis Peur aussi
+ Viennent à Danger par souci
+ Bien fort le gourmander, pour cause
+ D'avoir si mal gardé la Rose.
+
+
+ Sur ce point une fois d'accord,
+ Elle vont à Danger d'abord.
+ Le paysan est qui rumine
+ Couché dessous une aubépine.
+ Sur un monceau d'herbe et de foin
+ Sa tête, en guise de coussin,
+ S'appuie et tranquille sommeille.
+ Mais Honte le tance et l'éveille,
+
+ * * *
+[p.246]
+ Qui le laidenge et li cort sore. 3813
+
+ _Honte_.
+
+ Comment dormez-vous à ceste hore,
+ Fet-ele, par male avanture?
+ Fox est qui en vous s'asséure
+ De garder Rose ne bouton,
+ Ne qu'en la queue d'ung mouton:
+ Trop estes recréans et lasches,
+ Qui déussiés estre farasches,
+ Et tout le monde estoutoier.
+ Folie vous fist otroier
+ Que Bel-Acueil céans méist
+ Homme qui blasmer nous féist:
+ Quant vous dormés, nous en avons
+ La noise, qui mès n'en povons.
+ Estiés-vous ore couchiés[70]?
+ Levés tost sus, et si bouchiés
+ Tous les partuis de ceste haie,
+ Et ne portés nului manaie:
+ Il n'afiert mie à vostre non,
+ Que vous faciès se anui non.
+ Se Bel-Acueil est frans et dous,
+ Et vous, soies fel et estous,
+ Et plains de ramposne et d'outrage:
+ Vilains qui est cortois, c'est rage;
+ Ce oï dire en reprovier,
+ Que l'en ne puet fere espervier
+ En nule guise d'ung busart[71].
+ Tuit cil vous tiennent por musart,
+ Qui vous ont trové débonnaire.
+ Voulez-vous donques as gens plaire,
+ Ne faire bonté, ne servise?
+ Ce vous vient de recréantise:
+
+[p.247]
+ Lui court sus et lui dit grondant: 3821
+
+ _Honte_.
+
+ Comment, fait-elle, le croquant,
+ A cette heure dormir il ose!
+ Bien fol en lui qui se repose
+ Pour garder rose ni bouton,
+ La queue autant vaut d'un mouton.
+ C'est par trop paresseux et lâche!
+ Vous savez bien que votre tâche
+ Est de tous gourmer et chasser.
+ Fol que vous étiez de laisser
+ Bel-Accueil céans introduire
+ Cet intrus ainsi pour nous nuire!
+ Vous dormez, et nous en avons
+ La noise, qui mais n'en pouvons.
+ Sans doute, vous dormiez encore?
+ Levez-vous donc, et courez clore
+ De la barrière tous les trous
+ Et chasser bien loin tous les fous.
+ Pour votre nom c'est raillerie
+ De n'oser faire une avanie.
+ Si Bel-Accueil est franc et doux,
+ Vous, soyez félon et jaloux,
+ Plein d'amertume et plein d'outrage;
+ Vilain qui courtois est, c'est rage.
+ Et le proverbe est bien connu:
+ Jamais homme n'est parvenu
+ A faire épervier d'une buse[71].
+ De votre sottise s'amuse
+ Qui vous trouve facile et doux.
+ Aux gens plaire voudriez-vous
+ Et les obliger à leur guise?
+ C'est chez vous pure couardise.
+
+ * * *
+[p.248]
+ Si aurés mès par tout le los 3845
+ Que vous estes lasches et mos,
+ Et que vous créés jangléors.
+ Lors a après parlé Paors.
+
+ _Paor_.
+
+ Certes, Dangier, moult me merveil
+ Que vous n'estes en grant esveil
+ De garder ce que vous devés;
+ Tost en porrés estre grevés,
+ Se l'ire Jalousie engraingne,
+ Qui est moult fiere et moult grifaingne,
+ Et de tencier apareillie:
+ Ele a hui moult Honte assaillie,
+ Et a chacié par sa menace
+ Bel-Acueil hors de ceste place,
+ Et jure qu'il ne puet durer
+ Qu'el nel' face vif enmurer.
+ C'est tout par vostre mauvestié,
+ Qu'en vous n'a mès point d'engrestié.
+ Ge cuit que cuer vous est faillis,
+ Mès vous en serés mal baillis,
+ Et en aurés poine et anui,
+ S'onques Jalousie connui.
+
+ _L'Acteur_.
+
+ Lors leva li vilains la hure,
+ Frote ses yex et ses behure,
+ Fronce le nés, les yex rooille,
+ Et fu plains d'ire et de rooille,
+ Quant il s'oï si mal mener.
+
+[p.249]
+ Bientôt vous aurez le renom 3853
+ D'un lâche et d'un stupide ânon
+ Que le premier trompeur enjôle!
+ Peur à son tour prit la parole:
+
+ _Peur_.
+
+ Certes, je m'étonne, Danger,
+ De vous voir si sot, si léger.
+ Dit-elle, en votre surveillance;
+ Il vous en cuirait fort, je pense,
+ Si de Jalousie en devait
+ L'ire grandir, que chacun sait
+ Si dure et cruelle et sévère.
+ Elle a tancé Honte naguère
+ Et d'ici Bel-Accueil chassé
+ De ses menaces tout glacé,
+ Disant: Je n'aurai nulle joie
+ Qu'en prison tout vif ne le voie.
+ Or, c'est par pure lâcheté
+ Que vous l'avez si bien traité.
+ Le coeur vous a manqué sans doute,
+ Mais grands maux pour vous je redoute
+ Et grandes peines désormais,
+ Si Jalousie or je connais.
+
+ _L'Auteur_.
+
+ Lors le vilain lève la hure,
+ Frotte ses yeux et sa figure,
+ Fronce le nez, roule les yeux,
+ Et puis soudain tout furieux
+ Voyant ainsi qu'on le malmène:
+
+ * * *
+[p.250]
+ _Dangier_.
+
+ Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872
+ Quant vous me tenés por vaincu.
+ Certes or ai-ge trop vescu,
+ Se cest porpris ne puis garder:
+ Tout vif me puisse-l'en arder,
+ Se jamès homs vivans i entre.
+ Moult ai iré le cuer où ventre,
+ Quant nus i mist onques les piés;
+ Miex amasse de deux espiés
+ Estre ferus parmi le cors.
+ Ge fis que fox, bien men recors,
+ Or l'amenderai par vous deus,
+ Jamès ne serai pareceus
+ De ceste porprise deffendre;
+ Se g'i puis nului entreprendre,
+ Miex li vausist estre à Pavie.
+ Jamès à nul jor de ma vie
+ Ne me tendrés por recréant,
+ Ge le vous jur et acréant.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors s'est Dangier en piés dreciés,
+ Semblant fet d'estre correciés;
+ En sa main a ung baston pris,
+ Et va cerchant par le porpris
+ S'il trovera partuis, ne trace,
+ Ne sentier qu'à estouper face.
+ Dès or est moult changié li vers:
+ Car Dangiers devient moult divers,
+ Et plus fel qu'il ne soloit estre.
+ Mort m'a qui si l'a fait irestre,
+
+
+[p.251]
+ _Danger_.
+
+ Je puis bien être fou sans peine, 3880
+ Dit-il, quand on me dit vaincu,
+ Et j'ai trop jusqu'ici vécu
+ Si ne puis garder une haie.
+ Qu'à présent un seul homme essaie
+ D'entrer; dussé-je vif rôtir,
+ Il n'en pourra vivant sortir.
+ J'ai trop de coeur et d'ire au ventre;
+ Que de deux glaives on m'éventre
+ Si quelqu'un les pieds y remet.
+ Oui, bien fol j'étais en effet.
+ Grâce à vous, je puis ma paresse
+ Réparer; dès lors sans faiblesse
+ Je veux surveiller ce pourpris,
+ Et le premier qui sera pris
+ Mieux lui vaudrait être à Pavie.
+ Jamais à nul jour de ma vie
+ Ne me tiendrez pour fainéant,
+ Je vous le jure par serment.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Lors Danger sur ses pieds se dresse,
+ Feignant grand' fureur et rudesse.
+ Un bâton dans sa main a pris
+ Et va cherchant par le pourpris,
+ Afin, s'il trouve d'aventure
+ Pertuis ou trace en la clôture
+ Ou sentier, d'y mettre renfort.
+ J'ai vu soudain changer mon sort;
+ Pour moi Danger si bon naguère
+ Est plus félon qu'à l'ordinaire.
+
+ * * *
+[p.252]
+ Car ge n'aurai jamès lesir 3901
+ De véoir ce que je desir.
+ Moult ai le cuer du ventre irié
+ Dont j'ai Bel-Acueil adirié;
+ Et bien sachiés que tuit li membre
+ Me fremissent, quant il me membre
+ De la Rose que ge soloie
+ De près véoir quant ge voloie;
+ Et quant du baisier me recors,
+ Qui me mist une odor où cors
+ Assés plus douce que n'est basme,
+ Par ung poi que ge ne me pasme:
+ Car encor ai où cuer enclose
+ La douce savor de la Rose.
+ Et sachiés quant il me sovient
+ Que à consirrer m'en convient,
+ Miex vodroie estre mors que vis.
+ Mar toucha la Rose à mon vis
+ Et à mes yex et à ma bouche,
+ S'Amors ne sueffre que g'i touche
+ Tout de rechief autre fiée,
+ Se j'ai la douçor essaiée,
+ Tant est graindre la covoitise
+ Qui esprent mon cuer et atise.
+ Or revendront plor et sopir,
+ Longues pensées sans dormir,
+ Friçons, espointes et complaintes,
+ De tex dolors aurai-ge maintes,
+ Car ge sui en enfer chéois.
+ Maie-Bouche soit maléois!
+ Sa langue desloiaus et fauce
+ M'a porchaciée ceste sauce.
+
+
+ * * *
+
+[p.253]
+ Qui le mit en telle fureur 3909
+ De mon trépas sera l'auteur.
+ J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre
+ Le coeur en grand' colère m'entre,
+ Car je n'aurai jamais loisir
+ De voir la Rose à mon désir.
+ Mes membres frémissent de rage
+ En mes pensers quand j'envisage
+ Cette Rose que je soulais
+ De près voir tant que je voulais,
+ Quand du baiser j'ai souvenance
+ Qui me mit au corps jouissance
+ Si douce et si suave odeur.
+ Pour un peu me pâmer j'ai peur;
+ Car en mon coeur toujours est close
+ La douce saveur de la Rose,
+ Et sachez que s'il me souvient
+ Que m'en séparer il convient,
+ Mieux voudrais être mort qu'en vie.
+ Mal me prit la Rose chérie
+ De mon front, ma bouche et mes yeux
+ Toucher, Amour, si tu ne veux
+ Qu'une autre fois j'y touche encore,
+ (Fatal bonheur que je déplore!)
+ Tant est grande la folle ardeur
+ Qui brûle et consume mon coeur.
+ Or reviendront les avanies,
+ Pleurs, soupirs, longues insomnies,
+ Plaintes, frissons, élancements,
+ Maintes douleurs et maints tourments,
+ Car l'enfer de nouveau je touche.
+ Sois maudit, cruel Malebouche,
+ Être déloyal et menteur,
+ Tu as détruit tout mon bonheur!
+
+ * * *
+[p.254]
+ XXXII
+
+
+ Comment, par envieux atour, 3933
+ Jalousie fist une tour
+ Faire au milieu du pourpris[72],
+ Pour enfermer et tenir pris
+ Bel-Acueil, le très-doulx enfant,
+ Pource qu'avoit baisé l'Amant.
+
+
+ Dès or est drois que ge vous die
+ La contenance Jalousie,
+ Qui est en maie souspeçon:
+ Où païs ne reraest maçon
+ Ne pionnier qu'ele ne mant.
+ Si fait faire au commancement
+ Entor les Rosiers uns fossés
+ Qui cousteront deniers assés,
+ Si sunt moult lez et moult parfont.
+ Li maçons sus les fossés font
+ Ung mur de quarriaus tailléis,
+ Qui ne siet pas sus croléis,
+ Ains est fondé sus roche dure:
+ Li fondement tout à mesure
+ Jusqu'au pié du fossé descent,
+ Et vait amont en estrecent;
+ S'en est l'uevre plus fors assés.
+ Li murs si est si compassés,
+ Qu'il est de droite quarréure;
+ Chascuns des pans cent toises dure,
+ Si est autant lons comme lés.
+ Les tornelles sunt lés à lés,
+ Qui richement sunt bataillies,
+ Et sunt de pierres bien faillies.
+
+
+[p.255]
+ XXXII
+
+
+ Comment par male frénésie 3943
+ A fait une tour Jalousie
+ Bâtir au milieu du pourpris,
+ Pour enfermer et tenir pris
+ Bel-Accueil, pour la seule cause
+ Que l'Amant a baisé la Rose.
+
+
+ Sous le coup de son vil soupçon,
+ Je vais vous dire la façon
+ Dont se comporte Jalousie.
+ Par le pays elle convie
+ Tous les maçons et pionniers,
+ Et tout à l'entour des Rosiers
+ Fait d'abord un grand fossé faire
+ Qui, vrai, ne coûtera pas guère,
+ Car il est large et moult profond.
+ Les maçons sur le fossé font
+ Un grand mur de pierres de taille.
+ Point n'est assise la muraille
+ Sur fondrières, mais sur roc,
+ Et des fondements chaque bloc
+ Jusqu'au pied du fossé s'aligne
+ Et s'élève en oblique ligne
+ Pour toute l'oeuvre mieux asseoir.
+ Le mur autour de ce manoir
+ Est carré d'exacte mesure,
+ Chacun des pans cent toises dure,
+ Même longueur, même largeur.
+ Quatre tourelles à hauteur
+ Lèvent leurs têles crénelées
+ De belles pierres bien taillées;
+
+ * * *
+[p.256]
+ As quatre coingnés en ot quatre 3963
+ Qui seroient fors à abatre;
+ Et si i a quatre portaus
+ Dont li mur sunt espès et haus.
+ Ung en i a où front devant
+ Bien déffensable par convant,
+ Et deux de coste, et ung derriere,
+ Qui ne doutent cop de perriere.
+ Si a bonnes portes coulans[73]
+ Por faire ceus defors doulans,
+ Et por eus prendre et retenir,
+ S'il osoient avant venir.
+ Ens où milieu de la porprise
+ Font une tor par grant mestrise
+ Cil qui du fere furent mestre;
+ Nule plus bele ne pot estre,
+ Qu'ele est et grant, et lée, et haute.
+ Li murs ne doit pas faire faute
+ Por engin qu'on saiche getier;
+ Car l'en destrempa le mortier
+ De fort vin-aigre et de chaus vive.
+ La pierre est de roche naïve
+ De quoi l'en fist le fondement,
+ Si iert dure cum aïment.
+ La tor si fu toute réonde,
+ Il n'ot si riche en tout le monde,
+ Ne par dedens miex ordenée.
+ Ele iert dehors avironée
+ D'un baille qui vet tout entor,
+ Si qu'entre le baille et la tor
+ Sunt li Rosiers espès planté,
+ Où il ot Roses à planté.
+ Dedens le chastel ot perrieres
+ Et engins de maintes manieres.
+
+[p.257]
+ A chaque coin ces quatre forts 3973
+ Peuvent braver tous les efforts.
+ Également sont quatre faces
+ Dressant les immenses surfaces
+ D'épais et formidables murs
+ Pour la défense forts et sûrs,
+ Qui ne craignent coup de pierrière;
+ Devant, sur le front, la première,
+ Deux autres de chaque côté,
+ Puis une autre à l'extrémité.
+ On voit glisser herses massives[73]
+ Pour irruptions offensives,
+ Et pour surprendre et retenir
+ Ceux qui près oseraient venir.
+ Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent
+ Au milieu du pourpris érigent
+ Une autre tour avec grand art;
+ Il n'est si belle nulle part.
+ Elle est moult grande et large et haute,
+ Et le mur ne doit faire faute
+ Pour engin qu'on puisse envoyer,
+ Car fut détrempé le mortier
+ De fort vinaigre et de chaux vive.
+ La pierre est de roche native
+ De même que le fondement
+ Et dure comme diamant.
+ Cette tour est tretoute ronde
+ Et n'est si riche en tout le monde
+ Ni mieux ordonnée au dedans.
+ Puis tout autour, en tous les sens,
+ Une barrière l'environne.
+ Entre elle et la tour s'échelonne
+ Un pourpris de rosiers planté
+ Portant roses en quantité.
+
+ * * *
+[p.258]
+ Vous poïssiés les mongonniaus 3997
+ Véoir par dessus les creniaus;
+ Et as archieres tout entour
+ Sunt les arbalestes à tour[74],
+ Qu'arméure n'i puet tenir.
+ Qui près du mur vodroit venir,
+ Il porroit bien faire que nices.
+ Fors des fossés a unes lices
+ De bons murs fors à creniaus bas,
+ Si que cheval ne puent pas
+ Jusqu'as fossés venir d'alée,
+ Qu'il n'i éust avant mellée.
+
+ Jalousie a garnison mise
+ Où chastel que ge vous devise.
+ Si m'est avis que Dangier porte
+ La clef de la premiere porte
+ Qui ovre devers orient;
+ Avec li, au mien escient,
+ A trente sergens tout à conte.
+ Et l'autre porte garde Honte,
+ Qui ovre par devers midi.
+ El fut moult sage, et si vous di
+ Qu'el ot sergens à grant planté
+ Près de faire sa volenté.
+ Paor ot grant connestablie,
+ Et fu à garder establie
+ L'autre porte, qui est assise
+ A main senestre devers bise.
+ Paor n'i sera jà séure,
+ S'el n'est fermée à serréure,
+ Et si ne l'ovre pas sovent;
+ Car, quant el oit bruire le vent,
+
+[p.259]
+ Dans le château mainte pierrière 4007
+ Et mainte machine de guerre
+ On eût pu voir, et mangonneaux
+ Se dresser dessus les créneaux,
+ Et tout autour aux meurtrières
+ Maintes arbalètes tourières[74]
+ Contre qui nul ne peut tenir.
+ Qui près du mur voudrait venir
+ Ferait sottise, je vous jure.
+ Hors les fossés une clôture
+ S'étend de murs à créneaux bas,
+ Pour que chevaux ne puissent pas
+ Jusqu'aux fossés venir d'emblée,
+ A moins qu'il y eût grand' mêlée.
+ Garnison Jalousie a mis
+ Au castel que je vous décris.
+ D'abord je sais que Danger porte
+ La clef de la première porte,
+ Celle qui s'ouvre à l'orient;
+ Avec lui, à mon escient,
+ Sont trente sergents, c'est le compte.
+ Puis l'autre porte garde Honte,
+ Celle qui fait face au midi;
+ Sage elle n'a l'oeil engourdi,
+ Mais de sergents troupe nombreuse
+ Et de ses ordres soucieuse.
+ Puis à l'autre porte du fort
+ Qui regarde à gauche le nord
+ Peur commande; elle l'a garnie
+ D'une puissante compagnie.
+ Elle ne l'ouvre pas souvent,
+ Car elle tremble au moindre vent
+ Et jamais ne s'y croira sûre
+ Qu'elle ne ferme la serrure.
+
+ * * *
+[p.260]
+ Ou el ot saillir deus langotes, 4029
+ Si l'en prennent fièvres et gotes.
+ Male-Bouche, que Diex maudie!
+ Qui ne pense fors à boidie[75],
+ Si garde la porte destrois;
+ Et si sachiés qu'as autres trois
+ Va souvent et vient. Quant il scet
+ Qu'il doit par nuit faire le guet,
+ Il monte le soir as creniaus,
+ Et atrempe ses chalemiaus,
+ Et ses buisines, et ses cors.
+ Une hore dit lés et descors,
+ Et sonnez dous de controvaille
+ As estives de Cornoaille;
+ Autrefois dit à la fléuste
+ C'onques fame ne trova juste[76].
+ Il n'est nule qui ne se rie,
+ S'ele oit parler de lecherie;
+ Ceste est pute, ceste se farde,
+ Et ceste folement se garde,
+ Ceste est vilaine, ceste est fole,
+ Et ceste nicement parole.
+ Male-Bouche qui riens n'esperne,
+ Trueve à chascune quelque herne.
+
+ Jalousie, que Diex confonde!
+ A garnie la tor réonde;
+ Et si sachiés qu'ele i a mis
+ Des plus privés de ses amis,
+ Tant qu'il ot grant garnison:
+ Et Bel-Acueil est en prison
+ Amont en la tor enserré,
+ Dont li huis est moult bien barré,
+
+[p.261]
+ Deux sauterelles bondissant 4041
+ Lui donnent fièvre et tremblement.
+ Malebouche, que Dieu maudisse!
+ Qui n'ourdit que vil artifice[75],
+ A la dernière s'est placé,
+ Et vers les autres empressé
+ Va souvent et vient. S'il doit faire
+ Le guet la nuit, ne tarde guère
+ A monter le soir aux créneaux
+ Et prépare ses chalumeaux,
+ Ses cors, ses muses, ses trompettes.
+ Lors il entonne chansonnettes
+ Une heure durant, lais nouveaux
+ Et gais refrains de fabliaux,
+ Que souvent des sons il émaille
+ D'une trompe de Cornouaille.
+ D'autres fois sur la flûte il dit
+ Qu'oncques femme chaste il ne vit[76];
+ Que c'est grand' joie et grand' pâture
+ Quand on leur parle de luxure.
+ L'une est pute, l'autre se teint,
+ L'autre jamais ne se contraint,
+ L'une est vilaine, une autre folle
+ Et celle-là sotte en parole.
+ Malebouche à qui rien ne vaut
+ Trouve à chacune son défaut.
+ Jalousie a, que Dieu confonde!
+ Garnison mise en la tour ronde,
+ Et sachez bien qu'elle y a mis
+ Les plus privés de ses amis;
+ Il y avait garnison grande.
+ Bel-Accueil en prison s'amende,
+ Là haut dans la tour enserré
+ Dont l'huis est moult fort et barré;
+
+ * * *
+[p.262]
+ Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061
+ Une vielle, que Diex honnisse!
+ Avoit o li por li guetier,
+ Qui ne fesoit autre mestier,
+ Fors espier tant solement
+ Qu'il ne se maine folement.
+ Nus ne la péust engignier
+ Ne de signier, ne de guignier,
+ Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse,
+ Qu'ele ot des biens et de l'angoisse
+ Qu'Amors à ses sergens départ,
+ En jonece moult bien sa part.
+ Bel-Acueil se taist et escoute
+ Por la vielle que il redoute,
+ Et n'est si hardis qu'il se moeve,
+ Que la vielle en li n'aperçoeve
+ Aucune foie contenance,
+ Qu'el scet toute la vielle dance.
+ Tout maintenant que Jalousie
+ Se fu de Bel-Acueil saisie,
+ Et ele l'ot fait emmurer,
+ El se prist à asséurer:
+ Son chastel qu'ele vit si fort,
+ Li a donné grant réconfort.
+ El n'a mès garde que gloutons
+ Li emblent Roses ne boutons;
+ Trop sunt li Rosiers clos forment,
+ Et en veillant et en dormant
+ Puet-ele estre bien asséur.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Mès ge qui fui defors le mur,
+ Suis livrés à duel et à poine:
+ Qui saurait quel vie ge moine,
+
+[p.263]
+ Crainte n'est que sortir il puisse. 4075
+ Une vieille, que Dieu maudisse!
+ Est avec lui pour le guetter,
+ Et n'est là que pour rapporter
+ S'il veut follement se conduire.
+ Elle ne se laisse séduire
+ Par signe ni mot doucereux,
+ Ni regard tendre et langoureux.
+ Ruse n'est qu'elle ne connaisse;
+ Car elle eut certe en sa jeunesse,
+ Des biens et maux qu'Amour départ
+ A ses serviteurs, large part.
+ Bel-Accueil en silence écoute,
+ Tellement la vieille il redoute,
+ Et n'ose même se mouvoir,
+ Car la vieille pourrait y voir
+ Aucune folle contenance,
+ Toute elle sait la vieille danse.
+ Jalousie, à présent qu'elle est
+ De Bel-Accueil sûre, et l'a fait
+ Bien enfermer dedans sa cage,
+ Commence à reprendre courage
+ (Ce château qu'elle voit si fort
+ Lui a donné grand reconfort),
+ Et ne craint plus que glouton ose
+ Lui ravir ni bouton, ni Rose.
+ Trop bien sont clos près de la tour
+ Les Rosiers; la nuit et le jour
+ Elle peut reposer tranquille.
+
+ _L'Amant_.
+
+ Mais moi, hors du mur qu'on exile,
+ Je suis de peine et deuil rongé.
+ Qui sut quelle existence j'ai
+
+ * * *
+[p.264]
+ Il en devroit grant pitié prendre. 4093
+ Amors me sot ores bien vendre
+ Les biens que il m'avoit prestés;
+ Ges cuidoie avoir achetés,
+ Or les me vent tout derechief:
+ Car ge suis à greignor meschief
+ Por la joie que j'ai perdue,
+ Que s'onques ne l'eusse éue.
+ Que vous iroie-ge disant?
+ Ge resemble le païsant
+ Qui giete en terre sa semence,
+ Et a joie quant el commence
+ A estre bele et drue en herbe;
+ Mès ainçois qu'il en coille gerbe,
+ L'empire, tele hore est, et grieve
+ Une male nue qui crieve
+ Quant li espi doivent florir,
+ Si fait le grain dedens morir,
+ Et l'espérance au vilain tost
+ Qu'il avoit éue trop tost.
+ Si crieng ausinc avoir perdue
+ Et m'espérance et m'atendue,
+ Qu'Amors m'avoit tant avancié,
+ Que j'avoie jà commencié
+ A dire mes grans privetés
+ A Bel-Acueil, qui aprestés
+ Ière de recevoir mes gieus;
+ Mès Amors est si outragieus,
+ Qu'il m'a tout tollu en une hore,
+ Quant ge cuidoie estre au desore.
+ Ce est ausinc cum de Fortune
+ Qui met où cuer des gens rancune;
+ Autre hore les aplaine et chue,
+ En poi d'ore son semblant mue.
+
+[p.265]
+ Il en devrait grande pitié prendre! 4107
+ Certes, Amour me sait bien vendre
+ Tous les maux qu'il m'avait prêtés;
+ Je crus les avoir achetés,
+ Il faut que déréchef les paie;
+ Car plus douloureuse est ma plaie
+ Pour le bonheur que j'ai perdu,
+ Que si jamais ne l'avais eu.
+ Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble
+ Qu'à ce paysan je ressemble,
+ Qui semence en terre a jeté
+ Et voit avec bonheur l'été
+ Épaisse et haute monter l'herbe?
+ Mais avant de cueillir la gerbe,
+ Crève un gros nuage soudain
+ Qui détruit tout en un matin;
+ Les épis en fleurs se flétrissent
+ Et dedans les graines périssent,
+ Et l'espoir au vilain bientôt
+ S'évanouit qu'il eut trop tôt.
+ Ainsi j'ai peur mon espérance
+ Perdre et ma longue patience.
+ Amour pourtant m'avait aidé;
+ J'avais déjà persuadé
+ Bel-Accueil par tendres avances
+ D'ouïr mes douces confidences
+ Et recevoir enfin mes jeux.
+ Mais Amour est trop rigoureux
+ Et me ravit tout en une heure
+ Au moment où le seuil j'effleure.
+ C'est ainsi que Fortune fait
+ Qui rancune aux coeurs des gens met,
+ Les flatte une heure et les conspue,
+ En un instant son semblant mue,
+
+ * * *
+[p.266]
+ Une hore rit, autre hore est morne, 4127
+ Ele a une roe qui torne,
+ Et quand ele veut, ele met
+ Le plus bas amont où sommet,
+ Et celi qui est sor la roe
+ Reverse à un tor en la boe.
+ Las! ge sui cil qui est versés:
+ Mar vi les murs et les fossés
+ Que je n'os passer, ne ne puis.
+ Ge n'oi bien ne joie onques puis
+ Que Bel-Acueil fu en prison;
+ Car ma joie et ma garison
+ Ert tout en lui et en la Rose,
+ Qui est entre les murs enclose;
+ Et de là convendra qu'il isse,
+ S'Amors veult jà que ge garisse;
+ Car jà d'aillors ne quier que joie
+ Honor, santé, ne bien, ne joie.
+ Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis,
+ Se vous estes en prison mis,
+ Au mains gardés-moi votre cuer,
+ Et ne soffrés à nesun fuer
+ Que Jalousie la sauvage
+ Mete vostre cuer en servage
+ Ainsinc cum ele a fait le cors,
+ Et s'el vous chastie de fors,
+ Aiés dedans cuer d'aïment
+ Encontre son chastiement:
+ Se li cors en prison remeint,
+ Gardés au mains que li cuer m'aint.
+ Fins cuers ne lest mie à amer
+ Por batre ne por mesamer[77].
+ Se Jalousie est vers vous dure,
+ Et vous fait anui et laidure,
+
+[p.267]
+ Une heure est morne, une heure rit, 4141
+ Car sa roue un cercle décrit;
+ Celui qui est dessus la roue
+ Retombe à son tour dans la boue,
+ Et quand elle veut, elle met
+ Le plus bas en haut au sommet.
+ Las! c'est moi qu'elle verse et raille!
+ Pour mon mal vis fosse et muraille
+ Que passer n'ose ni ne puis;
+ Biens et bonheur je n'ai depuis
+ Que Bel-Accueil avec la Rose,
+ Maintenant de gros murs enclose,
+ Emporta dedans sa prison
+ Et ma joie et ma guérison.
+ Si veut Amour que je guérisse,
+ Qu'il l'arrache au sombre édifice,
+ Car d'ailleurs ne me peut venir
+ Honneur, santé, bien ni plaisir.
+ Bel-Accueil, ami cher et tendre,
+ S'il vous faut en prison attendre,
+ Au moins gardez-moi votre coeur!
+ Ne souffrez pas pour mon malheur,
+ A aucun prix, que la sauvage
+ Mette votre coeur en servage
+ Comme elle a fait de votre corps;
+ Si elle vous navre dehors,
+ Ayez dedans coeur indomptable
+ Contre son bras impitoyable,
+ Et si le corps reste en prison,
+ Gardez le coeur de trahison.
+ Un fin coeur aime avec constance
+ Et brave haine et violence[77].
+ Si Jalousie a sans pitié
+ Votre coeur d'ennuis guerroyé,
+
+ * * *
+[p.268]
+ Fetes-li engrestié encontre, 4161
+ Et du dangier qu'ele vous montre
+ Vous vengiés au maios en pensant,
+ Quant vous ne poés autrement;
+ Se vous ainsinc le féissiés,
+ Ge m'en tendroie à bien paiés.
+ Mès ge sui en moult grant souci
+ Que vous nel' faciés mie ainsi;
+ Ains crient que mal gré me savés
+ Au mains por ce que vous avés
+ Esté por moi mis en prison;
+ Si n'est-ce pas por mesprison
+ Que j'aie encore vers vous faite,
+ C'onques par moi ne fu retraite
+ Chose qui à celer féist;
+ Ains me poise, se Diex m'aïst,
+ Plus qu'à vous de la meschéance;
+ Car g'en soffre la pénitence
+ Plus grant que nus ne porroit dire.
+ Par un poi que ge ne fons d'ire,
+ Quant il me membre de ma perte
+ Qui est si grant et si aperte;
+ S'en ai paor et desconfort
+ Qui me donront, ce croi, la mort.
+ Las! g'en doi bien avoir paor,
+ Quant ge voi que losengéor,
+ Et traïtor, et envieus
+ Sunt de moi nuire curieus.
+ Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir
+ Qu'il vous béent à décevoir,
+ Et faire tant par lor flavele,
+ Qu'il vous traient à lor cordele.
+ Se Diex m'aïst, si ont-il fait,
+ Ge ne sai or comment il vait;
+
+[p.269]
+ Défendez-vous avec courage; 4175
+ De sa cruauté, de sa rage
+ Vengez-vous du moins en pensant,
+ Si ne pouvez faire autrement;
+ Et s'il vous plaît ainsi de faire,
+ Ma douleur sera moins amère.
+ Mais je suis en moult grand souci
+ Que vous ne le fassiez ainsi,
+ Et me sachiez tout au contraire
+ Mauvais gré de votre misère,
+ Moi qui vous fis mettre en prison.
+ Mais, croyez-moi, de trahison
+ Je ne suis envers vous coupable,
+ Jamais de nul acte blâmable
+ Mon coeur n'eut à se repentir.
+ Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir
+ Bien plus que vous de mon offense,
+ Car j'en souffre la pénitence
+ Plus que nul ne saura jamais;
+ Pour un peu d'ire je fondrais
+ Quand de ma perte ai souvenance.
+ Bien puis-je avoir peur sans doutance
+ Lorsque je vois ces envieux
+ Traîtres et menteurs venimeux
+ Ainsi s'acharner à me nuire.
+ Ils me tueront, j'ose le dire.
+ Ah! Bel-Accueil, je crois savoir
+ Qu'ils veulent tous vous décevoir,
+ N'allez pas leurs fables entendre,
+ A leur corde ils vous veulent pendre.
+ Mais je ne sais rien en effet,
+ Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait?
+ J'ai peur, et grande est ma souffrance,
+ Que me mettiez en oubliance,
+
+ * * *
+[p.270]
+ Mès durement sui esmaiés 4195
+ Que entr'oblié ne m'aiés;
+ Si en ai duel et desconfort,
+ Jamès n'iert riens qui m'en confort,
+ Se ge pers votre bien-voillance,
+ Que ge n'ai mès aillors fiance;
+
+
+ Et si l'ai-ge perdu, espoir,
+ A poi que ne m'en desespoir[78].
+
+
+ FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.
+
+ * * *
+[p.271]
+ J'en ai grand deuil et déconfort 4209
+ Et je n'aurai jamais confort
+ Si je perds votre bienveillance,
+ Car ailleurs je n'ai d'espérance,
+
+
+ Et s'il m'est donné de le voir,
+ Oui, j'en mourrai de désespoir[78]!
+
+
+S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux
+derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les
+quatre-vingts vers qui suivent. P. M.
+
+
+ * * *
+
+[p.272]
+ VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS,
+ TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE
+ LORRIS.
+
+
+ * * *
+
+
+ (Que je n'ai mès aillors fiance)
+ Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203
+ Ha! biau douz cuers! qui vos véist
+ Au mains une foiz la semaine,
+ Asez en fust mendre sa paine;
+ Mès je ne sai santier ne voie
+ Par où jamès nul jor vos voie.
+ En ce qu'estoie en tel tristece,
+ Si vi venir au chief de piece
+ Devers la Tour Dame Pitié
+ Qui maint cuer dolant a fait lié,
+ Si me commence à conforter
+ Et dist: amis, por deporter
+ Et por voz dolors alegier
+ Sui ci venue en cest vergier,
+ Si vos amain dame Biauté
+ Et Bel-Acueil et Loiauté,
+ Et Douz-Regart, o lui Simplece.
+ Issu somes à grant destrece
+ De cele Tour qui est moult haute;
+ Mès cuers loiax ne feroit faute
+ S'il en devoit perdre la vie.
+ Endormie s'est Jalousie,
+ Si nos somes emblés de lui.
+ Moult avons eu grant anui;
+
+
+[p.273]
+ VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS,
+ TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE
+ LORRIS.
+
+
+ * * *
+
+
+ (Car ailleurs je n'ai d'espérance)
+ Ni reconfort pour ma douleur. 4215
+ Ah! vous contempler, beau doux coeur,
+ Au moins une fois la semaine
+ Suffirait à calmer ma peine.
+ Mais je ne sais voie ou sentier
+ Où je puisse vous épier!
+ J'étais en ma noire tristesse
+ Plongé; soudain vers moi s'empresse
+ De vers la tour dame Pitié
+ Qui maint coeur triste a égayé.
+ Lors à me conforter commence:
+ Pour t'apporter douce allégeance,
+ Dit-elle, et ton coeur soulager,
+ Ami, je viens en ce verger.
+ Nous sortîmes à grand' détresse,
+ Car j'amène avec moi Simplesse,
+ Bel-Accueil et dame Beauté,
+ Et Doux-Regard, et Loyauté.
+ Bien haut de la tour est le faîte,
+ Mais rien un coeur loyal n'arrête
+ Quand il devrait braver la mort.
+ Jalousie est là-haut qui dort,
+ Si j'ai pu tromper ce cerbère,
+ Ce n'est pas sans grande misère;
+
+ * * *
+[p.274]
+ Car Paor qui toz jors se crient, 4227
+ L'uis ot fermé, si va et vient;
+ De toutes parz va escoutant,
+ Por Male-Bouche est moult doutant,
+ Qu'el ne set qu'ele doie faire.
+ Mès bone amor la deboneire
+ Qui les siens adès reconforte,
+ A grant meschief ovri la porte
+ Maugré que Paor en éust.
+ Se Male-Bouche le séust,
+ N'en issisen por riens dou monde.
+ Mès Vénus la bele, la blonde,
+ Embla les clés, hors nos a mises.
+ Tantost delez moi sont asises;
+ Lors refu ma dolor pasée.
+ Dame Biauté en recelée
+ Le douz bouton m'a présenté,
+ Et je le pris de volenté,
+ Si en fis ainssi com du mien[79],
+ Qu'il n'i ot contredit de rien.
+ Iluec fumes à grant delit,
+ De fresche herbe fu nostre lit,
+ De beles roses de rosiers
+ Fumes covert et de besiers:
+ A grant soulas, à grant deduit
+ Fumes trestoute celle nuit,
+ Mès moult me sembla courte et briève.
+ Au matinet quant l'aube crieve
+ Nos somes en estant levé,
+ Mès de ce fumes moult grevé
+ Que si tost fu la departie[80].
+ Et Biautez si n'oblia mie
+ Le très-douz bouton à reprendre,
+ Maugré mien le me covint rendre.
+
+[p.275]
+ Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239
+ S'en va de toutes parts et vient
+ L'huis clos, et méfiante écoute,
+ Tant Malebouche elle redoute
+ Et n'ose pas ouvrir la tour.
+ Mais la vaillante Bonne-Amour
+ Qui les siens toujours réconforte
+ A grand méchef ouvre la porte,
+ Malgré tout ce que Peur en eût.
+ Si Malebouche alors le sut,
+ Nous n'eussions pu pour rien au monde.
+ Mais Vénus la belle et la blonde,
+ Les clefs volant, hors nous a mis.
+ Ils sont près de moi tous assis,
+ Et ma douleur s'en est allée.
+ Dame Beauté en recelée
+ Le doux bouton m'a présenté;
+ Pris l'ai de bonne volonté
+ Comme mien, et tout à ma guise[79]
+ M'en sers, sans qu'il y contredise.
+ Notre heur nous goutâmes en paix
+ Sur un beau lit de gazon frais,
+ Tout couverts de feuilles des Roses
+ Et de baisers nos bouches closes.
+ En doux transports, en grand déduit
+ Nous passâmes toute la nuit
+ Qui trop tôt, las! pour nous s'achève.
+ Au matin, quand l'aube se lève
+ Tous deux aussi sommes sur piés,
+ Bien contrits et bien ennuyés
+ De séparation si vive.
+ Mais Beauté se montre attentive
+ Le doux bouton à ressaisir;
+ Malgré moi je dus obéir.
+
+ * * *
+[p.276]
+ Mès toutes fois la douce rose 4261
+ Au departir ne fu pas close:
+ Mès ainçois que se departissent
+ Ne que congié de moi préissent,
+ S'en vint Biautez humeliant
+ Vers moi et dit tout en riant:
+ Or puet Jalousie gaitier,
+ Ses murs haucier et enforcier,
+ Face fort haie d'églantiers.
+ Face bien guetier ses vergiers,
+ Or i a gaagnié assez;
+ Ne s'est-il bien en vain lassez?
+ Biaus douz amis, car me le dites,
+ A tel servise tiex merites[80].
+ Pensez de servir sans trichier
+ Se cuer avez fin et entier:
+ Tous jours seroiz dou boton mestre,
+ Jà si enclos ne saura estre.
+ Droit à la Tour tout belement
+ S'en revont moult celéement.
+ Atant m'en part et prent congiet,
+ C'est li songes que j'ai songiet. 4282
+
+
+«Il est facile, dit Méon, de voir par ces derniers vers que Guillaume de
+Lorris n'avoit pas le projet de donner une plus grande étendue a son
+Roman, et que Jean de Meung a dû les supprimer pour lui donner une
+continuation.»
+
+On sait que nous ne partageons pas cette opinion. (P. M.)
+
+
+ * * *
+
+
+[p.277]
+
+ Mais toutefois la douce Rose 4273
+ Au départir ne fut pas close;
+ Car avant de s'en retourner
+ Tretous et congé me donner,
+ A moi Beauté vint langoureuse
+ Et me dit doucement rieuse:
+ Jalousie or peut nous guetter,
+ Ses murs épaissir et monter,
+ D'églantiers doubler la clôture,
+ Mettre au verger garnison sûre,
+ J'ai goûté de bonheur assé.
+ Ne s'est-il pas en vain lassé?
+ Beaux doux ami, comme le dites:
+ Chacun sers selon ses mérites[81].
+ Aimez toujours loyalement,
+ Si votre coeur est fin et franc,
+ Toujours serez du bouton maître
+ Si bien enfermé qu'il puisse être.
+ Droit à la Tour tout bellement
+ Lors s'en revont moult doucement.
+ De mon côté je m'achemine:
+ Ainsi mon rêve se termine. 4294
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES DU PREMIER VOLUME. [p.279]
+
+
+En tête de ces notes nous ferons une observation. C'est que les titres
+des chapitres ont été ajoutés après coup par les copistes en guise de
+notes marginales. Ils sont en effet d'un style beaucoup plus moderne que
+l'ouvrage. Nous les avons conservés pour reproduire exactement l'édition
+de Méon. Toutes les notes prises dans les éditions de Méon et de M.
+Francisque Michel portent la signature des auteurs. Celles non signées
+sont de nous.
+
+
+NOTE 1, _page_ 3.
+
+Vers 7. _Treuve_ pour _trouve_.
+
+Ce mot, aujourd'hui hors d'usage, se voit encore dans Malherbe, La
+Fontaine et Molière.
+
+Nous avons cru devoir introduire ou conserver dans tout le cours de ce
+travail nombre de mots, de locutions et même de phrases entières qui
+pouvaient s'accorder avec l'exigence de la traduction. Ceci nous a
+permis de laisser subsister les expressions caractéristiques qu'il était
+difficile de bien rendre en français moderne, et qui, rajeunies, se
+fussent mal accommodées d'une diction surannée. Nous espérons que le
+lecteur nous saura gré d'avoir conservé à cette belle oeuvre un parfum
+d'archaïsme qui s'harmonise si bien avec la naïveté gracieuse de nos
+deux romanciers. C'est ainsi que nous n'avons pas cru [p.280] devoir
+faire disparaître un grand nombre d'hiatus, chaque fois que, sans être
+par trop fatigants pour nos oreilles délicates, le vers servait
+fidèlement la pensée de l'original. Mais toutes les fois que, sans nuire
+à la traduction, et sans tomber dans un défaut pire, il était possible
+de les éviter, nous nous sommes empressé de le faire.
+
+
+NOTE 2, _page_ 2.
+
+Vers 9. _Macrobe_, auteur latin qui vivoit à la fin du IVe siècle. Il
+composa divers ouvrages remplis d'érudition. Ceux qu'il a intitulés:
+_Les Saturnales_, traitent de différens sujets, et sont un agréable
+mélange de critique et d'antiquités. Son Commentaire sur _le Songe de
+Scipion_ est très-sçavant; il y établit cinq espèces de songes:
+_somnium, Visio, oraculum, insomnium, visum_. Ce dernier est une
+imagination phantastique d'une chose qui n'existe pas. Macrobe ne veut
+pas que l'on ajoute foi à ces deux dernières espèces de songes, n'y
+ayant que les trois premiers qui soient revêtus de tous les caractères
+de la vérité. _Macrobii in somnium Scipionis, liber prim., cap. 3, vers_
+7.
+
+Pétrone ne veut pas que les songes et les inspirations qui nous arrivent
+en dormant soient l'ouvrage de quelque divinité; il prétend, au
+contraire, que nos songes ne sont que des réminiscences des choses qui
+nous sont arrivées lorsque nous ne dormions pas.
+
+ _Somnia quae mentes ludunt volitantibus umbris
+ Non delubra Deum, nec ab aethere numina mittunt
+ Sed sibi quisque facit_.
+ (Petronii Arbitri Satyricon.)
+
+
+Les anciens ont toujours eu les songes en grande [p.281] recommandation.
+Pharaon, roi d'Égypte, avoit à ses gages des gens dont l'unique emploi
+étoit d'interpréter les songes. (_Genese_, chap. 41.)
+
+Joseph avoit reçu de Dieu un talent particulier pour les expliquer, et
+ses frères, jaloux de cette faveur, ne l'appelloient plus que le
+Songeur. (_Ibidem_, chap. 37.)
+
+Homère croyoit que les songes entrent dans l'âme par deux portes
+différentes, dont l'une est d'yvoire et l'autre de corne; que ceux qui
+passent par la première nous trompent toujours, n'y ayant de véritables
+que ceux qui passent par celle de corne. (_Odyssée_, livre 19.)
+
+Les poètes qui sont venus après lui ont pensé de même; Virgile en parle
+en ces termes:
+
+ _Sunt gemini somni partae; quarum altera fertur
+ Cornea; qua veris facilis datur exitus umbris.
+ Altera candenti perfecta nitens elephanto:
+ Seà falsa ad coelum mittunt insomnia manes._
+ (_Aeneidos_, lib. VI, sub fine.)
+
+Horace, parlant des songes, dit à Galatée qu'il vouloit détourner d'un
+voyage:
+
+ ... _An vitiis carentem
+ Ludit imago
+ Vana, quae porta fugiens eburna
+ Somnium ducit?_
+ (_Ode_ 27, lib. 3.)
+
+Et Properce, dans son Élegie à Cynthia, fait aussi mention de ces
+portes.
+
+ _Nec tu sperne piis venientia somnia portis:
+ Cum pia venerunt somnia, pondus habent_.
+ (Elegia, VII, lib. 4.)
+
+(Lantin de Damery.)
+
+
+
+NOTE 3, _pages_ 4-5. [p.282]
+
+Vers 41-44.
+
+ La matière en est bonne et neuve.
+
+Comme dit M. Ampère, _bonne_, je ne dis pas non; mais _neuve_, c'est
+autre chose.
+
+
+NOTE 4, _pages_ 6-7.
+
+Vers 79-79. _Kalandre_.
+
+C'est l'alouette huppée qu'on voit toujours voletant le long des routes.
+Dans l'Orléanais, de nos jours encore, on ne la nomme pas autrement.
+
+
+NOTE 5, _page_ 12.
+
+_Félonie--Vilenie_. Nous ferons remarquer ici que ces deux images n'en
+font qu'une dans le plus beau et le meilleur manuscrit de la Bibliothèque
+nationale, n° 380 ancien fonds français. Ce magnifique travail de Nicolas
+Flamel, exécuté vers la fin du XIVe siècle pour le duc Jean de Berri,
+oncle de Charles VI, est, de tous les manuscrits français, celui qui se
+rapproche le plus du texte de Méon. L'auteur dit qu'à gauche se dressait
+Félonie, qui était appelée Vilenie. Nous préférons le texte tel que l'a
+restitué Méon.
+
+
+NOTE 6, _pages_ 12-13.
+
+Vers 178-178.
+
+ Et fame qui petit séust
+ D'honorer ceus qu'ele déust.
+
+
+Ce dernier trait convient parfaitement au personnage peint par le poète. [p.283]
+Il y a, dans le recueil de fabliaux publié par Méon, un long poème
+malheureusement incomplet intitulé: _le dit de Trubert_, du nom du
+personnage principal, qui est justement le type du vilain au sens
+primitif et au sens figuré du mot. Il n'y a pas de méchant tour qu'il ne
+joue au duc son seigneur. C'est le pendant de l'esclave antique. Privé
+de tous les droits les plus chers à l'homme, il devient rusé, méchant;
+sa vie n'a plus qu'un but: la vengeance. (E. Cougny.)
+
+
+NOTE 7, _page_ 15.
+
+Vers 197.
+
+ D'un héritage dépouillés.
+
+Ici se présente pour la première fois un participe décliné.
+
+A l'époque où vivaient les auteurs du _Roman de la Rose_, tous les
+participes sans exception se déclinaient. Jusqu'au XVIIe siècle, ils
+restèrent déclinables à volonté. L'Académie trancha la difficulté, et
+rendit tous les participes directs indéclinables avec l'auxiliaire
+avoir. Toutefois, elle toléra, en poésie seulement, qu'on pût encore
+parfois décliner les participes, pourvu qu'ils fussent placés entre le
+verbe auxiliaire et leur régime, comme par exemple dans ces deux vers de
+Malherbe:
+
+ O Dieu dont les bontés, de nos larmes touchées,
+ Ont aux vaines fureurs les armes arrachées.
+
+Nous nous sommes arrêté à cette règle après de longues hésitations; mais
+comme elle nous permettait [p.284] de conserver un nombre incalculable
+de vers presque dans leur intégrité, sans trop choquer la grammaire
+moderne, nous espérons qu'on n'osera pas trop nous reprocher cette
+licence.
+
+
+NOTE 8, _pages_ 16-17.
+
+Vers 224-226.
+
+ Et une cote de brunete.
+
+M. Francisque Michel traduit _brunete_ par _bure_, de sorte que le vers
+se traduirait ainsi: «Et une cote de bureau.» C'est une erreur. Nous en
+voyons la preuve au vers 4569, au début de la partie de Jehan de Meung:
+
+ Car ausinc bien sunt amoretes
+ Sous buriaus comme sous brunetes.
+
+Lorsqu'il arrive à ce passage, il traduit _brunete_ par _espèce
+d'étoffe_. Mais, d'après ces deux vers, il est impossible de se
+méprendre sur la véritable signification de _brunete_. C'est bien (comme
+on le voit au Glossaire) un drap fin dont se vêtaient les personnes de
+qualité. Il tirait son nom de sa couleur foncée.
+
+
+NOTE 9, _pages_ 18-19.
+
+Vers 248-250.
+
+ Que s'elle voit ou s'elle ouït.
+
+Nous avons ici conservé _s'elle_ pour _si elle_.
+
+Cette élision est très-compréhensible, et il est très regrettable, à nos
+yeux, qu'elle ne soit plus usitée. Elle est tout aussi naturelle que
+_s'il_ pour _si il_.
+
+
+NOTE 10, _pages_ 18-19. [p.285]
+
+Vers 253-254. _Prudhomme_, homme sage, prudent, honnête.
+
+_Prude_ est resté dans la langue et _prudhomme_ également, mais avec une
+acception toute spéciale.
+
+
+NOTE II, _pages_ 24-25.
+
+Vers 345-349. _Karoler_, danser la karole.
+
+Cette danse, qui s'exécutait en rond et que Jacques Yver appelle pour
+cela la ronde carole, avait donné naissance au mot _karoleur_, qui se
+trouve dans le _Roman de la Rose_, et à _caroler_, qui se lit dans les
+poésies de Froissard. On la dansait beaucoup à Paris, où se trouvait
+même un carrefour qui lui devait son nom de Notre-Dame-de-la-Carole.
+(Edouard Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, t. II, p. 16.)
+
+
+NOTE 12, _pages_ 30-31.
+
+Vers 457-459.
+
+ Je cuit qu'ele acorast de froit.
+ _De froidure elle serait morte_.
+
+_Acorer_. M. Francisque Michel traduit ce mot par _avoir mal au coeur_.
+De sorte que ce vers se traduirait ainsi: «Je crois que de froid elle
+aurait mal au coeur.» Lantin de Damerey et Méon traduisent ce mot par
+_mourir_. Nous partageons cet avis. En effet, _acorer_, verbe actif,
+veut dire: arracher le coeur, les entrailles (_corailles_), d'où notre
+moderne _écoeurer_. Dans [p.286] la suite, ce mot perdit de sa force;
+mais le sens le plus faible fut _affliger, percer le coeur_. (Voyez le
+Glossaire de Du Cange.)
+
+Du reste, ce mot se retrouve souvent dans le _Roman de la Rose_. Ainsi,
+au vers 7652, on lit:
+
+ Male-Bouche et tout son linage,
+ S'il vous devoient acorer,
+ Vous lo servir et honorer.
+
+Au vers 10905:
+
+ Por qui mort ma mère plora
+ Tant, que presque ne s'acora.
+
+Évidemment on ne saurait traduire ce verbe que par _éventrer_, dans le
+premier exemple, et _s'arracher le coeur_, la vie, dans le second.
+
+
+NOTE 13, _pages_ 32-33.
+
+Vers 475-477.
+
+ Furent à or et à asur
+ De toutes pars paintes où mur.
+
+Telles étaient pourtraites au moyen âge les peintures murales et les
+miniatures des manuscrits.
+
+
+NOTE 14, _pages_ 36-37.
+
+Vers 539-541.
+
+ Cheveus ot blons cum uns bacine.
+
+_Bacin_, casque rond en acier poli.
+
+Dans le moyen âge, ni homme, ni femme n'était réputé beau s'il n'avait
+les cheveux blonds. Les cheveux [p.287] noirs étaient rares à la fin du
+XIIIe siècle. Cependant il est question de combattants blonds et mors,
+_de personnes noires et blondes_, dans la branche des royaux lignages de
+Guillaume Guiard, poète Orléanais du XIIIe siècle, vers 2576 et 6925.
+(Francisque Michel.)
+
+
+NOTE 15, _pages_ 36-37.
+
+Vers 542-546.
+
+ Son entr'oil ne fu pas petis,
+ _L'entrecil net et bien marqué_.
+
+_Entr'oil, entrecil_ ou _entr'oeil_, du latin _intercilium_, l'espace
+compris entre les deux yeux ou plutôt entre les sourcils.
+
+Ce mot n'a pas d'équivalent dans notre langue moderne; c'est, somme
+toute, une lacune fort regrettable.
+
+
+NOTE 16, _pages_ 36-37.
+
+Vers 545-549. _Vair, yeux vairs_.
+
+ Les yex ot plus vairs c'uns faucons.
+
+_Vair, vairon, vairs, varons, vayron, veiron, veirs, ver, verz_; au
+féminin _vaire, vert_: mots appliqués à tout ce qui était de couleurs
+différentes ou changeantes; d'où le nom de vairons, donné à de petits
+poissons que l'on voit sur le bord des rivières, parce qu'ils sont de
+différentes couleurs et changeantes; fourrure de couleur gris blanc
+mêlé, et fort recherchée des anciens Français, qui fut ainsi nommée de
+_varius_, qui signifie _varié_, et non pas de _variola_, [p.288] comme
+le dit Borel. On dit aussi: yeux vairs, pour: yeux bleus, parce que,
+comme dans la fourrure vaire, ils sont parsemés de petits points blancs.
+On appelle encore des yeux de différentes couleurs des _yeux vairons_.
+La Ravallière, dans les _Chansons du Roy de Navarre_, tome I, page 451,
+trompé par l'orthographe, a cru que le mot _vair_ signifiait couleur
+verte, _viridis_; il s'étonne de ce qu'on ne trouve plus d'yeux verts,
+et comment la nature peut en avoir formé de pareils; il invite les
+philosophes à examiner pourquoi ce phénomène n'arrive plus. Ronsard, qui
+florissait sous Charles IX et Henri III, est tombé dans la même erreur.
+Voyez son ode à M. Peltier.
+
+ «Mestre Robert ... me dit: Je vous veil demander se le Roy se séoit
+ en cest prael, et vous vous aliez séoir sur son banc plus haut que
+ li, se on vous en devroit bien blasmer, et je li dis que oil; et il
+ me dit: Dont faites-vous bien à blasmer, quant vous estes plus
+ noblement vestu que le Roy; car vous vous vestez de vair et de
+ vert, ce que le Roy ne fait pas; et je li diz: Mestre Robert, salve
+ vostre grace, je ne foiz mie à blasmer, se je me vest de vert et de
+ vair, car cest abit me lessa mon pere et ma mere; mais vous faites
+ à blasmer, car vous estes filz de vilain et de vilaine, et avez
+ lessié l'abit vostre pere et vostre mere, et estes vestu de plus
+ riche camelin que le Roy n'est.» (Joinville, _Histoire de saint
+ Louis_.)
+
+On voit par cette citation que Joinville fait la distinction de l'étoffe
+vaire et de la couleur verte; le _Roman de la Rose_, cité au mot _Pers_,
+l'a faite aussi; lé _Reclus de Moliens_, cité au mot _Aversaire_,
+compare [p.289] le diable à un geai _vair_: tout le monde connaît cet
+oiseau, et l'on sait qu'il n'en fut jamais de couleur verte. Dans les
+citations suivantes, on verra quelles étaient les qualités qu'il fallait
+posséder pour être mis au rang des belles:
+
+ Ot vairs iex, rians et fendus,
+ Les bras bien fès et estendus,
+ Blanches mains longues et ouvertes,
+ Aux templieres que vi apertes
+ Apparut qu'ele ot teste blonde.
+ (_Fabliau_, ms. n° 7218, f° 280 v°, col. I.)
+
+ Les iex ot vairs corne cristal.
+ (_Fabliau de Gombert et des deux clercs_.)
+
+ Vairs ot les leux, et les crins blois.
+ (_Roman de la Violette_.)
+
+Le palefroy vair était un cheval gris pommelé, ou de différentes
+couleurs. Huon le Roy, poète du XIIIe siècle, a fait un lay intitulé:
+_Le vair Palefroy_; il fait partie de la nouvelle édition des _Fabliaux
+de Barbazan_ qu'on vient de publier. On ne présumera pas qu'un cheval
+ait jamais été de couleur verte, à moins qu'on ne l'ait peint. Dans le
+_Fabliau des chevaliers, des clercs et des vilains_, l'un des chevaliers
+est monté sur un _dextrier vairon_, parce qu'il était de couleurs
+différentes, et non pas, comme le dit le Père Joubert, parce qu'il avait
+un oeil de couleur différente de l'autre. _Penne vaire_, plume tachée de
+noir et de blanc ou d'autre couleur; _menu vair_, étoffe ou fourrure
+dont les taches étaient très-petites, de façon que l'on avait peine à
+distinguer laquelle des couleurs était la plus dominante. (_Glossaire de
+la langue romane_, par Roquefort, t. II, p. 680.)
+
+
+NOTE 17, _pages_ 38-39. [p.290]
+
+Vers 563-565.
+
+ D'orfrois ot ung chapel mignot.
+
+_Orfrois_, dentelle d'or ou d'argent, point d'Espagne. (F. M.)
+
+_Chapel, chapelet, chapiaus de flors_, chapeau, couronne de fleurs.
+
+C'était une guirlande ou couronne qu'on mettoit sur la tête. On en
+couronnoit quelquefois le vainqueur, comme firent les dames, à Naples,
+au roi Charles VIII, lorsqu'elles lui mirent une couronne de violettes,
+et le baisèrent ensuite comme le champion de leur honneur. Les couronnes
+s'introduisirent dans les festins avec la mollesse et la volupté. On en
+mettoit aux bouteilles et aux verres. Les convives en prenoient à la fin
+du repas, et c'étoit le symbole de la débauche.
+
+A mesure que le luxe s'accrut, on raffina sur la matière des couronnes;
+elles étoient dans les commencements de feuilles d'arbres; on les fit de
+roses dans la suite, puis de fine laine, et enfin d'argent et d'or. Les
+grands seigneurs en France, et les chevaliers qui avoient quelque
+réputation, portoient des chapelets de perles sur la tête. Voilà
+l'origine des couronnes dont on timbre aujourd'hui les armoiries,
+prérogative interdite aux roturiers par les ordonnances.
+
+C'est de la figure de ces chapelets de perles que nos rosaires et nos
+chapelets ont pris leur nom, parce qu'ils ressemblent à une guirlande,
+suivant la remarque de Borel.
+
+
+On lit dans le _Roman de Lancelot_: «Qu'il ne fut [p.291] jour que
+Lancelot, ou hiver ou été, n'eût au matin un chapeau de fresches roses
+sur la tête, fors seulement au vendredi et aux vigiles des haultes
+fêtes, et tant que le karême duroit.» Peu de personnes s'aviseroient
+aujourd'hui de chercher le mérite de la mortification dans une pareille
+abstinence.
+
+L'auteur, un peu plus loin, parlant de Déduit, dit que:
+
+ Li ot s'amie fet chapel
+ De Roses qui moult li sist bel.
+
+(Lantin de Damery.)
+
+
+NOTE 18, _pages_ 60-61.
+
+Vers 942-936. _More_. Ici deux versions se présentent: _more_ veut dire
+_mûre_, fruit noir, et _more, nègre_.
+
+MM. Méon et Francisque Michel traduisent _mûre_, M. Littré opine pour
+_more_. Nous avons adopté l'opinion de ce dernier. Ici, à vrai dire, la
+traduction _mûre_ nous séduisait assez à cause du voisinage du vers:
+
+ Dont li fruit iert mal savorés.
+
+Toutefois nous ferons remarquer qu'à la page suivante, le poète dit que
+le fût et le fer des flèches était plus noir que _déables d'enfer_; puis
+au vers 8873 Jehan de Meung, faisant parler le Jaloux, dit:
+
+ Vous en aurés le vis pali,
+ Voire certes plus noir que more.
+
+Dans ce dernier vers nous n'avons pas hésité à traduire: _more_. Enfin
+remarquons en passant que Guillaume de Lorris parle plus haut deux fois
+des [p.292] Sarrasins et de la Palestine, et qu'il emploie, pour
+désigner le fruit, _more_ et _meure_. Nous devons dire pourtant que
+Marot, dans ces deux endroits, écrit ou plutôt traduit: _meures_, Nous
+ne nous appesantissons tant sur une chose si peu importante que pour
+montrer avec quel soin nous avons conduit notre travail.
+
+
+NOTE 19, _pages 62-63.
+
+_ Vers 965-957.
+
+ Et cet où li meillor penon
+ Furent entés, Biautés ot non.
+ _Et le plus beau pour la couleur
+ Et les plumes de son enture
+ Était Beauté_.
+
+_Enture_. Ce mot se trouve également au vers 1779.
+
+M. Littré ne donne que quatre signifiations à ce mot: 1° la fente où
+l'on met l'ente ou la greffe. Les trois autres sont spéciales à certains
+métiers. A notre avis, le mot _enture_ dut prendre insensiblement la
+place _d'ente_ dans le langage usuel et populaire, car il y est encore
+beaucoup plus employé, non pas dans le sens de fente où l'on introduit
+l'ente, mais pour l'ente elle-même. Ainsi, pour ne citer qu'une exemple,
+dans la carrosserie, on nomme aujourd'hui _brancard_ la pièce de bois
+cintré qui va d'un bout à l'autre de la voiture et lui sert de
+charpente; mais on nomme _enture_ le brancard que, la voiture terminée,
+on vient enter sur le devant et qui n'en fait partie qu'une fois fixé.
+
+Nous aurions préféré abandonner ce mot, que le lecteur pourra prendre
+dans ce sens ou dans celui _d'ente_. Ce dernier est très-admissible au
+vers 965: [p.293] _Les plumes de son enture_, ces plumes étant fixées
+dans une fente. Au vers 1783, _enture_ signifie le fût tout entier, soit
+en acceptant l'interprétation ci-dessus, soit en prenant la partie pour
+le tout. Que le lecteur n'oublie pas les immenses et surtout
+innombrables difficultés que nous avons eues à surmonter pour terminer
+une oeuvre si longue qu'elle en était parfois désespérante.
+
+
+NOTE 20, _pages_ 62-63.
+
+Vers 975-966.
+
+ Mès qui de près en vosist traire.
+ _Si de près on le voulait traire_.
+
+_Traire_. Nous avons conservé ce mot pour _tirer_,
+lancer.
+
+C'est un de ces mots que nous n'avons pas cru devoir sacrifier ici pour
+deux raisons: la première, c'est qu'il a permis de reproduire à peu près
+absolument le vers de Guillaume de Lorris; la seconde, c'est qu'il est
+facile à comprendre sans être d'un archaïsme exagéré. Le mot _trait_ en
+indique suffisamment, du reste, la signification. _Traire_ signifie
+tirer, lancer. On dit encore tirer de l'arc, du pistolet, etc.
+
+_Traire_ était encore usité au XVIIe siècle. On le trouve dans Molière:
+«Mon Dieu, je sais l'art de traire les hommes.» M. Littré lui donne en
+cette circonstance le sens de tirer, obtenir de quelqu'un. Au XVIe
+siècle, il était d'un usage continuel: «Ils s'encoururent, dit Amyot, çà
+et là, les épées traictes au poing, ravir et enlever les filles des
+Sabins.» Il nous reste encore les composés: soustraire, retraire,
+extraire, etc.
+
+
+NOTE 21, _pages_ 64-65. [p.294]
+
+Vers 996-993. _Novel-Penser_, inconstance, infidélité, nouvelles amours.
+
+
+NOTE 22, _pages_ 66-67.
+
+Vers 1022-1019. _Teches_, qualités bonnes ou mauvaises.
+
+M. Francisque Michel traduit ce mot par _manières_. C'est une erreur.
+Remarquons en passant, et nous aurons maintes occasions de le signaler,
+qu'il est assez léger dans ses traductions.
+
+
+NOTE 23, _pages_ 70-69.
+
+Vers 1076-1070. _Poignent_, piquent, percent. On connaît le proverbe:
+
+ Poignez vilain, il vous oindra,
+ Oignez vilain, il vous poindra.
+
+
+NOTE 24, _pages_ 70-71.
+
+Vers 1077-1071. _Dusques as os_, jusques aux os.
+
+Ici nous avons sacrifié l'harmonie à la fidélité. Nous avons tenu à
+conserver cette cacophonie caractéristique. Le lecteur nous excusera
+sans doute en observant que nous n'avons fait que reproduire la faute de
+l'original. Une bonne traduction, à notre avis, doit, tout en essayant
+de reproduire les qualités, ne pas chercher à atténuer quand même tous
+les défauts. Nous aurons l'occasion de le faire remarquer,
+malheureusement bien souvent, dans le poème [p.295] de Jehan de Meung,
+qui a trop sacrifié la forme au fond.
+
+
+NOTE 25, _pages_ 70-71.
+
+Vers 1096-1090. _Estoires_.
+
+M. Francisque Michel traduit ce mot par: _représentations figurées_.
+C'est une glose vraisemblable, mais non la traduction du mot. _Estoire_
+n'a jamais signifié qu'_histoire_, ou dans une autre acception: flotte
+de guerre, du latin _storium_.
+
+
+NOTE 26, _pages_ 70-71.
+
+Vers 1103-1097.
+
+ _Richesse avait riche ceinture_.
+
+On trouve souvent, dans les anciens comptes, des mentions de ceintures
+aussi précieuses que celle de Richesse. Pour n'en citer qu'une seule,
+dans un rôle des Archives royales d'Angleterre, relatif aux noces de
+Jeanne, troisième fille d'Edouard Ier, il est question d'une ceinture
+magnifique, toute d'or, avec rubis et éméraudes, achetée à Paris par
+l'ordre du roi et de la reine, pour la somme de trente-sept livres
+sterling douze schillings. (Francisque Michel.)
+
+
+NOTE 27, _pages_ 78-79.
+
+Vers 1213-1209.
+
+ Du bon roi Artus de Bretaigne.
+
+Artus, roi de la Grande-Bretagne, surnommé le Bon, étoit fils
+d'Uterpandragon et de la reine Yvergne. [p.296] Il épousa Genièvre,
+fille de Léodogand, roi de Tamélide. Cette princesse, qui passoit pour
+un modèle de sagesse, ne put résister aux charmes du fameux Lancelot du
+Lac, fils du roi Ban de Benoist. Cette folle amour coûta la vie à plus
+de cent mille hommes et au bon roi Artus, l'an 541. Il portoit d'azur à
+treize couronnes d'or. Son épée, dont il est si souvent parlé dans le
+Roman de Lancelot, s'appeloit _Escalibor_, qui en hébreu signifie
+tranche fer et acier. (Lantin de Damery.)
+
+
+NOTE 28, _pages_ 78-79.
+
+Vers 1230-1228.
+
+ Et n'avait pas nez d'Orléan.
+
+Les Camus d'Orléans sont mentionnés dans un catalogue de proverbes
+publié, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale n° 1830, par
+Legrand d'Aussy, dans son _Histoire de la vie privée des Français_,
+édition de 1815, tome III, pages 403-405. En lisant auparavant, pages 3
+et 15, ce qui s'y trouve sur le vin de Rebrechien, localité de cette
+province, célèbre sous ce rapport, on est tenté de penser que nos
+ancêtres expliquaient ce nom par l'ancien adjectif _rebrichiè_, mais il
+semble qu'au contraire il ait voulu dire _retroussé_. Dans un portrait
+du démon tracé par un trouvère:
+
+ Lonc ot le nés et rebrichiès en son.
+
+C'est-à-dire retroussé à son extrémité. (Voir le _Roman d'Auberi de
+Bourgoing_, manusc. de la Bibliothèque nationale, n° 72275, f° 247
+verso.) (Francisque Michel.)
+
+Simon Rouzeau dans son poème [p.297]: _L'hercule guespin_, donne à Rebrechien
+l'étymologie de: _Area Bacchi_, champ de Bacchus.
+
+
+NOTE 29, _pages_ 80-81.
+
+Vers 1264-1262. _Gundesorres_, Windsor, ville d'Angleterre.
+
+
+NOTE 30, _pages_ 80-81.
+
+Vers 1265-1363.
+
+ Ci parle l'Aucteur de Courtoisie
+ Qui est courtoise et de tous prisie.
+
+Ces deux vers sont faux, chose rare dans l'édition de Méon. Il est
+probable qu'il y avait au premier vers: _Ci dict_, et au second: _Moult
+courtoise et de tous prisie_. Toutefois nous avons tenu à ne rien
+changer, quoique le sens ne soit pas douteux.
+
+
+NOTE 31, _pages_ 81-83.
+
+Vers 1281-1279.
+
+ Est avers les autres estoiles
+ Qui ne resemblent que chandoiles.
+
+Cette comparaison, qui déjà figure quelques chapitres auparavant, est
+une négligence que l'auteur n'eût pas manqué de faire disparaître s'il
+eût pu réviser son oeuvre.
+
+
+NOTE 32, _pages_ 88-89. [p.298]
+
+Vers 1363-1363.
+
+ Or me gart Diex de mortel plaie!
+
+Ici nous ferons remarquer combien il est essentiel de bien étudier ce
+qu'on lit. Presque tous les commentateurs du _Roman de la Rose_ font
+cette réflexion: «Malgré le danger qui le menace et l'épouvante, l'Amant
+ne s'en étend pas moins avec complaisance sur toutes les beautés du parc
+de Déduit. Il énumère tous les arbres, animaux et plantes qui peuplent
+ce beau jardin.» Évidemment ces auteurs n'avaient pas lu le vers 1368,
+car ils eussent compris que cette exclamation n'était qu'un cri de
+terreur poussé par le poète au moment où il se rappelle le danger qu'il
+a couru.
+
+
+NOTE 33, _pages_ 88-89.
+
+Vers 1392-1392. _Citoal_, sorte d'épice que Roquefort croit être la
+cannelle ou le zédoaire, mais qui ne saurait être la première nommée
+plus loin. (Francisque Michel.)
+
+
+NOTE 34, _pages_ 90-91.
+
+Vers 1394-1394.
+
+ Que bon mengier fait après table.
+
+Accoutumés à des nourritures d'une digestion difficile, nos ancêtres
+croyaient que leur estomac avait besoin d'être aidé dans ses fonctions
+par des stimulants [p.299] qui lui donnassent du ton. Au chapitre III,
+section VII de son _Histoire de la vie des Français_ (Paris, Simonnet,
+1815, in-8°, t. II, p. 308), Legrand d'Aussy rapporte deux passages
+d'anciens écrivains qui nous montrent cet usage en vogue jusque sous
+Henri III, et il fait remarquer qu'aujourd'hui encore, dans leurs
+voyages de mer, les Hollandais, par le même motif, mangent après leurs
+repas des clous de girofle confits.
+
+Un passage d'Athis et de Prophélias que nous avons cité dans les notes
+de notre édition de la _Chronique de Guillaume Anelier_, p. 359, nous
+montre, parmi les provisions d'un navire, des épices pour corriger les
+mauvaises odeurs de la mer. (Francisque Michel.)
+
+
+NOTE 35, _pages_ 92-93.
+
+Vers 1448-1448.
+
+ Li leus qui ere de tel aire,
+ ... _Le beau site dont l'aire_.
+
+Dans l'original le mot _aire_ veut dire _air_, manière.
+
+Comme le mot _aire_ moderne signifie toute surface plane: l'aire d'une
+maison, d'un plancher, d'un pont, et qu'il pouvait parfaitement
+s'employer ici pour désigner le sol, nous avons été heureux de pouvoir
+le conserver.
+
+
+NOTE 36, _pages_ 102.
+
+Vers 1586. _Paroît_ veut dire dans l'original _paraissait_.
+
+
+NOTE 37, _pages_ 113. [p.300]
+
+Vers 1741.
+
+ Ci dit l'aucteur coment Amours
+ Trait à l'Amant, qui pour les flours
+ S'estoit el vergier embatu,
+ Four le bouton qu'il a sentu;
+ Qu'il en cuida tant aprochier,
+ Qu'il le péust à lui sachier;
+ Mès ne s'osoit traire en avant,
+ Car Amours l'aloit espiant.
+
+M. Francisque Michel traduit _trait à l'Amant_ par _vient à l'Amant_. Si
+nous acceptions cette version, il en résulterait que l'Amant aurait
+aperçu le Dieu d'Amours qui le poursuivait, et alors la rage de décrire
+l'emportant sur le danger, l'Amant serait ridicule, et sa situation
+perdrait tout intérêt. Mais notre opinion émise dans la note des vers
+1364-1363 subsiste tout entière; nous la maintenons, et nous sommes
+très-étonné que M. Francisque Michel soit tombé dans une si grosse
+erreur. Il est vrai que quelques lignes plus bas: «L'Amant qui ne
+s'osoit traire en avant,» c'est-à-dire se traîner en avant (une fois
+blessé), semblait justifier cette interprétation. Mais s'il avait lu ce
+passage avec attention, il eût certainement corrigé cette faute. En
+effet, au vers 1761, il traduit _trait à moi_ par _tire sur moi_ ou
+_contre moi_ sa flèche. Ce vers ne peut du reste se comprendre
+autrement, et tel est le sens exact du mot dans ces deux circonstances,
+d'où il résulte que l'Amant ne s'aperçut de la présence du Dieu d'Amours
+qu'en sentant ses atteintes.
+
+On voit par cette note combien il faut être circonspect [p.301] dans
+une traduction, et qu'une erreur de cette nature, au début surtout, peut
+jeter une défaveur sur l'oeuvre entière; or, comme les interprétateurs
+qui veulent trop précipiter leur travail se laissent généralement
+prendre à leur première impression, il en résulte des opinions exagérées
+et fausses, d'autant plus pernicieuses que celui qui les émet a plus
+d'autorité.
+
+
+NOTE 38, _pages_ 114-115.
+
+Vers 1787-1789.
+
+ Ainçois remest li fers dedans,
+ _Toujours le fer dedans restait_.
+
+Nous aurions aussi bien pu mettre _le dard_ comme nous l'avons fait plus
+loin; mais nous avons tenu à traduire textuellement, parce que c'est une
+faute. L'auteur, en effet, nous affirme plus haut qu'en ces ces cinq
+flèches:
+
+ ... _Rien que d'or ne fût,
+ Sauf les ailerons et le fût_.
+
+C'est pourquoi aussi nous avons cru pouvoir mettre quatre vers plus
+haut:
+
+ _Le dard de fer barbelé_.
+
+C'est encore une négligence que certainement l'auteur eût corrigée s'il
+eût vécu.
+
+
+NOTE 39, _pages_ 116-119.
+
+Vers 1838-1839.
+
+ Desous ung olivier tamé.
+
+On trouve également, dit M. Francisque Michel, [p.302] la mention d'un
+olivier dans le _Roman des aventures de Frègus_, page 75, vers 5, dont
+la scène se passe en Écosse. Il est douteux que cet arbre ait jamais pu
+venir dans les contrées du nord de l'Europe. Comme cependant il est
+nommé dans plusieurs autres ouvrages analogues, par exemple dans un des
+romans de Tristan, où ce chevalier est représenté portant un chapeau
+d'olivier, à la cour du roi Marc, son oncle, il faut croire que ce nom
+se donnait à quelque arbre des pays froids. (Francisque Michel.)
+
+Cette note est ici déplacée. Guillaume de Lorris a eu soin de nous dire
+que Déduit avait peuplé son jardin de plantes venues de la terre des
+Sarrasins.
+
+
+NOTE 40, _pages_ 136-137.
+
+Vers 2110-2112.
+
+ Mès espoir ce n'iert mie tost.
+ _Mais de bien longs délais s'imposent_.
+
+La traduction littérale de ce vers est: «Mais vraisemblablement ce ne
+sera pas tôt.» Dans cette hypothèse, ce vers doit se terminer par une
+virgule, et le vers suivant lui fait naturellement suite. C'est
+l'opinion que nous avons adoptée, malgré l'avis contraire de M.
+Francisque Michel, qui met un point à la fin de ce vers et le traduit
+ainsi: «Mais j'espère que ce ne sera pas bientôt.» Cette phrase serait
+ainsi le complément du vers précédent. Nous préférons la première
+interprétation.
+
+
+NOTE 41, _pages_ 136-137. [p.303]
+
+Vers 2101-2103.
+
+ Grans biens ne vient pas en poi d'ore;
+ _La fortune est lente à venir,
+ Longa mora est nobis quae gaudia differt_.
+ (Ovid. ep. 19, vers 3.)
+
+(Lantin de Damery.)
+
+
+NOTE 42, _pages_ 138-139.
+
+Vers 2136-2138.
+
+ Quant li disciples qui escoute,
+_Légère enim et non inteîîigere, negîigere est_.
+
+
+NOTE 43, _pages_ 140-141.
+Vers 2173-2175.
+
+ Après te garde de retraire
+ Chose des gens qui face à taire;
+ ..... _Gravis est culpa tacenda hqui_,
+ (Ovid. _Art. Am_., iib. II, vers 604.)
+ (LANTIN DE DAMEREY)
+
+Toutes les citations latines que nous reproduisons
+sont tirées de l'édition de Méon.
+
+
+NOTE 44, _pages_ 140-141.
+Vers 2176-2179.
+
+ En Keux le seneschal te mire.
+
+Keux, le sénéchal, étoit fils d'Anthor, père nourricier du roi Artus,
+qu'il avoit fait nourrir comme [p.304] son propre fils par sa femme,
+ayant donné à Keux une autre nourrice; voilà pourquoi Anthor disoit à
+Artus: «Si Keux est félon et dénaturé, souffrez-en ung petit, car pour
+vous nourrir il est tout dénaturé.» (_Roman de Merlin_, tome I, chap.
+95.) Quoique Keux eût la réputation d'être le plus médisant de la cour
+du roi Artus, on ne trouve cependant dans le _Roman de Lancelot_, où il
+est souvent parlé du sénéchal, guère de ces traits de son caractère
+médisant. Le plus marqué est celui qu'il lâcha contre Perceval, qui
+venait d'être reçu compagnon de Table-Ronde.
+
+«Artus fit Keux son sénéchal par tel convenant, que tant qu'il vivroit
+il seroit maître gouffanier du royaume de Logres.» (_Roman de Merlin_,
+chap. 100.)
+
+Par cette commission, Keux réunissoit en sa personne les deux plus
+grandes charges de l'État: comme gonfanier, il portoit la grande
+bannière, et comme sénéchal, il étoit le grand maître de la maison du
+roi, ce que l'on appeloit _Dapifer et princeps coquorum_, ou
+grand-queux.
+
+Cette charge de grand maître était considérable, puisque ceux qui en
+étoient revêtus signoient les actes de conséquence, comme on le voit
+dans plusieurs chartres.
+
+Keux étoit encore maître-d'hôtel, ce qui se prouve par un passage du
+_Roman de Merlin_, chap. 107:
+
+«Et lors vecy venir Keux le sénéchal, et le villain le veit, et lui dit:
+damps sénéchal, tenez ses oyseaux, si les donnez ce soir à souper à
+vostre roi.»
+
+Sénéchal se prenoit aussi pour un pourvoyeur.
+
+ Judas estoit sénéchaux des apôtres,
+
+dit un autre roman de Merlin.
+[p.305]
+
+_Juda Schariot era camerlingo et despenciere de beni loro_ (les apôtres)
+_dati per Dio_,» dit un auteur italien.
+
+Aujourd'hui le sénéchal est la même chose que le grand-bailli.
+_Sénéchal_ vient du mot celtique _seniesscalc_ ou _senikschal_,
+c'est-à-dire officier de la famille expérimenté dans le gouvernement
+d'une maison.
+
+Cette charge se donnoit anciennement à des chevaliers déjà âgés. (Lantin
+de Damery.)
+
+
+NOTE 45, _pages_ 140-141.
+
+Vers 2179-2181.
+
+ Tant cum Gauvains li bien apris.
+
+_Gauvain_, un des chevaliers de la Table-Ronde, dont les hauts faits
+sont écrits au roman de Lancelot du Lac. Il étoit fils du roi Loth, et
+neveu du roi Artus; il naquit en Orcanie, dans la ville de Lordelone, au
+IIIe siècle de l'ère chrétienne.
+
+«Il aima pouvres gens, et fit voulentiers bien aux meseaux (ladres) plus
+qu'aux autres: il ne fut médisant ne envieux; il fut toujours plus
+courtois que nul, et pour sa courtoisie l'aimèrent plus dames et
+damoiselles que pour sa chevalerie où il excelloit. Telle étoit sa
+coutume que toujours empiroit sa force entour midy; et sitôt comme midy
+étoit passé, si lui revenoit au double le coeur, la force et la vertu.
+Il se vantoit d'avoir tué plus de quarante chevaliers dans les courses
+qu'il avoit faites tout seul.»
+
+L'auteur du _Roman de Lancelot_ remarque que Gauvain alloit à confesse
+rarement, et qu'ayant passé quatre ans sans s'acquitter de ce devoir,
+comme on lui conseilloit de faire pénitence, il disoit: «Que de
+pénitence ne pouvoit-il la peine souffrir.»
+
+Il mourut en partie [p.306] des blessures que lui fit Lancelot: il portoit d'or
+au lion de gueule. (Lantin de Damery.)
+
+
+NOTE 46, _pages_ 142-143.
+
+Vers 2204-2206. Jehan de Meung eût bien dû méditer ces vers de Guillaume
+de Lorris et mettre en pratique cette sage maxime.
+
+
+NOTE 47, _pages_ 144-145.
+
+Vers 2252-2254.
+
+ Lave tes mains et tes dens cure.
+
+_Curer_ signifiait aussi bien nettoyer que soigner. On disait curer un
+fossé et curer son esprit.
+
+Pour tout ce passage, il est intéressant de consulter Ovide, _L'Art
+d'aimer_, livre I.
+
+ .............._Careant rubigine denies
+ Nu vagus in laxâ pes tibi pelle natet.
+ Nec malé deformet rigidos tonsura capillos
+ Sit coma, sit docta barba resecta manu;
+ Et nihil eminicat, et sint sine sordibus ungues.
+
+ Cetera lascivoe faciant, concede, puellae
+ Et si quis maie vir quaerit habere virum_.
+
+Au vers suivant:
+
+ Mais ne te farde ne ne guigne,
+
+que nous traduisons par:
+
+ Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne,
+
+M. Francisque Michel traduit _guigner_ par _observer_. [p.307] Cette
+traduction est insuffisante. _Guigner_ veut dire: regarder du coin de
+l'oeil, cligner de l'oeil. La véritable traduction moderne serait
+plutôt: faire de l'oeil, voire encore: lorgner.
+
+
+NOTE 48, _pages_ 146-147.
+
+Vers 2289-2291.
+
+ Se tu as la voiz clere et saine.
+ _Si vox est, canta; si mollia brachia, salta_.
+ (Ovid., _De Arte amandi_, lib. II.)
+
+
+NOTE 49, _page_ 149.
+
+Vers 2309. _Sa mie_. Bien que _s'amie_ soit plus correct, comme c'est
+aujourd'hui l'usage d'écrire _sa mie_, nous nous sommes décidé à suivre
+l'usage.
+
+
+NOTE 50, _pages_ 150-151.
+
+Vers 2332-2334.
+
+ Qui en mains leus son cuer départ,
+ Partout en a petite part;
+ _Deficit ambobus qui vult servire duobus_.
+
+
+NOTE 51, _page_ 151.
+
+Vers 2344. _Guerdon_, récompense. Mot vieilli et même aujourd'hui tout à
+fait hors d'usage. Il était pourtant fort usité au XVIe et même au XVIIe
+siècle.
+
+ Dieu te doint pour guerdon de tes oeuvres si saintes.
+ (Math. Régnier, _Sat_. XIII.)
+
+
+NOTE 52, _page_ 153. [p.308]
+
+Vers 2364. _Douloir, se douloir_. Ce mot se trouve encore dans
+Beaumarchais: «On l'entendit se douloir d'une façon lamentable.»
+
+
+NOTE 53, _page_ 153.
+
+Vers 2377. Une image _mue_, muette.
+
+On dit encore la rage _mue_.
+
+
+NOTE 54, _page_ 157.
+
+Vers 2438.
+
+ Plus alume son cuer et larde.
+ _Plus allume son coeur et l'arde_.
+
+_Arde_, brûle, _d'arder, arde_ et _ardoir_. On lit encore dans La
+Fontaine:
+
+ Haro! la gorge m'art!
+ (_Le Paysan et son Seigneur_.)
+
+
+NOTE 55, _pages_ 160-161.
+
+Vers 2497-2503.
+
+ Il dient ung, et pensent el.
+
+Traduction littérale: «Ils disent une chose, et pensent autre chose.»
+
+Il nous a été impossible de traduire en deux vers masculins les deux
+vers de l'original. Nous avons, après bien des hésitations, adopté cette
+traduction, si peu satisfaisante qu'elle nous paraisse.
+
+
+NOTE 56, _pages_ 162-163. [p.309]
+
+Vers 2530-2536.
+
+ Lors feras chatiaus en Espaigne.
+
+On voit que ce proverbe date de loin.
+
+
+NOTE 57, _pages_ 162-163.
+
+Vers 2544.
+
+ Mès ce m'amort qui poi me dure.
+
+Nous ne savons trop pourquoi, dans ses _errata_, Méon veut changer
+_m'amort_ pour _m'a mort_, c'est-à-dire _me mord_ pour _m'a tué_; car
+_m'a mort_ pour _m'a mordu_ devrait s'écrire _m'a mors_ (féminin
+_morse_). Nous préférons et maintenons la première version, malgré
+l'opinion contraire de M. Francisque Michel.
+
+
+NOTE 58, _page_ 166.
+
+Vers 2595. _Se ioncques_. Telle est la manière adoptée par Méon. A notre
+avis, on doit écrire _se j'oncques,_ attendu que _ioncques_ n'est qu'un
+barbarisme, ou serait une licence sans la moindre raison; nous sommes en
+cela de l'avis de M. Francisque Michel.
+
+
+NOTE 59, _pages_ 170-171.
+
+Vers 2690-2696.
+
+ Et plus en gré sunt recéu
+ Li biens dont l'en a mal éu.
+ _Est post triste malum gratior ipsa salus_.
+
+
+NOTE 60, _pages_ 172-173. [p.310]
+
+Vers 2715-2722.
+
+ Espérance par soffrir vaint.
+ _Qui patitur vincit_.
+
+
+NOTE 61, _pages_ 178-179.
+
+Vers 2793-2799.
+
+ Se s'amie est pucele ou non.
+
+Doit-on traduire ici _pucele_ par _jeune fille_ ou _soubrette_?
+
+Dans le doute, nous avons maintenu le mot sans le traduire.
+
+
+NOTE 62, _page_ 188.
+
+Vers 2967.
+
+ Au Rosier qui l'avoit chargié.
+
+Charger fruit, porter du fruit. On disait: arbre chargant, arbre portant
+fruit.
+
+Nous avons déjà trouvé ce verbe aux vers 1374 et 1379.
+
+M. Francisque Michel n'a pas cru devoir traduire ce mot. C'était
+cependant nécessaire.
+
+
+NOTE 63, _pages_ 192-193.
+
+Vers 3024-3032.
+
+ Dehait ait, fors vous solement
+ Qui en ce porpris l'amena!
+
+Traduction littérale: «Malheur sur lui! non sur vous cependant qui
+l'avez amené en ce pourpris.» [p.311]
+
+Nous ne savons pourquoi M. Francisque Michel traduit ici _porpris_ par
+_enceinte_. Ce n'est pas une traduction.
+
+
+NOTE 64, _pages_ 194-195.
+
+Vers 3045-3051.
+
+ A une maçue à son col:
+ Si resemblait et fel et fol.
+
+Ici M. Francisque Michel se croit encore obligé de faire de l'érudition.
+Il paraît, dit-il, que dans les XIIe et XIIIe siècles, les fous avaient
+toujours une massue ou pieu au cou, sans doute pour les gêner dans leur
+marche, comme le bétail, et les empêcher de se ruer sur les gens sains.
+(Voyez à ce sujet une note de notre _Tristan_, etc., Londres, Guillaume
+Pickering, 1835, in-12, tome II, pages 209-210.)
+
+En ce qui concerne ces deux vers, nous ne partageons pas l'opinion de M.
+Francisque Michel. Nous ne pouvons nous faire à l'image grotesque de
+Danger traînant à son cou un gros morceau de bois. Ce serait absurde.
+Une massue au col veut dire, selon nous, que Danger tenait à la main une
+massue, qualifiée un peu plus loin de bâton d'épine ou bâton noueux, et
+qu'il appuyait cette massue sur son épaule auprès de son cou. Au
+surplus,nous en trouvons la preuve au chapitre LXXXV, quand le poète
+nous dépeint Hercule s'élançant à la rencontre de Cacus: «A son col sa
+maçue.»
+
+
+NOTE 65, _page_ 204.
+
+Vers 3196. Ce vers est faux. Probablement il devait y avoir _tost_ ou
+_tout_ après le mot _bien_.
+
+[p.312]
+
+NOTE 66, _pages_ 208-209.
+
+Vers 3250-3258.
+
+ Il se set bien amoloier
+ Par chuer et par soploier.
+ _Actes in principio, in fine frangentur_.
+
+Cette note de l'édition de Méon, reproduite par M. Francisque Michel,
+n'est guère à sa place ici. Certes, on trouve dans tout le roman de
+nombreuses réminiscences d'Ovide; mais il ne faut pas voir des
+imitations partout; car enfin, à bien prendre, tout a été dit, et il
+serait impossible aux modernes d'écrire un seul mot sans le voir
+revendiquer au profit d'un auteur que peut-être ils n'auraient jamais
+lu, et qui, somme toute, n'y aurait probablement pas plus droit qu'eux.
+
+
+NOTE 67, _pages_ 218-219.
+
+Vers 3405-3412.
+
+ Cortoisie est que l'en sequeure
+ Celi dont l'en est au desseure.
+ _Toute âme généreuse doit
+ Secourir plus petit que soi.
+ Regia crede succurrere lapsis_.
+ (Ovid., _Ex Pont_., lib. II, ep. IX, vers II.)
+
+On pourrait appliquer ici la réflexion de la note ci-dessus.
+
+Nous continuerons toutefois à reproduire les notes latines des deux
+éditions sus-mentionnées. Le lecteur jugera par lui-même si notre
+observation est juste, au moins pour un certain nombre d'entre elles.
+
+
+NOTE 68, _pages_ 234-235. [p.314]
+
+Vers 3645-3653. _Irese_. Ce mot est ainsi écrit pour la rime.
+
+Il est deux manières de le restituer et partant de le traduire. M.
+Francisque Michel n'hésite pas; il le traduit par _Irlandaise_, en vieux
+français _Irois, Iroise_, et il cite à l'appui de sa version un passage
+de Pierre de l'Estoile en 1606, c'est-à-dire 360 ans et plus après la
+mort du romancier. Voici, du reste, sa note:
+
+«Les Irlandais ont toujours eu chez nous la plus détestable réputation,
+même avant les événements qui en jetèrent sur notre sol un si grand
+nombre. Pierre de l'Estoile écrit à la date de 1606: «Le samedi 2 mai,
+furent mis hors de Paris tous les Irlandois, qui estoient en grand
+nombre, gens experts en fait de gueuserie, et excellents en cette
+science par dessus tous ceux de cette profession, qui est de ne rien
+faire et vivre aux dépens du peuple, et aux enseignes du bonhomme Peto
+d'Orléans; au reste habile de la main et à faire des enfants, de la
+maignée desquels Paris est tout peuplé.»
+
+C'est encore de l'érudition pour le plaisir d'en faire. Les Irlandais
+pouvaient être fort nombreux à Paris du temps d'Henri IV et être à peu
+près inconnus du temps de saint Louis. Nous préférons ne voir dans
+_Irese_ que l'altération _d'ireuse_, féminin _d'ireux_, coléreux,
+acariàtre, mot fort employé aux XIIe et XIIIe siècles, et qu'on
+rencontre souvent dans Guillaume Guiard, poète Orléanais du XIVe siècle.
+C'est, du reste, l'opinion de Lantin de Damerey et de Méon. (Voir au
+Glossaire.)
+
+
+NOTE 69, _page_ 236. [p.314]
+
+Vers 3689. _Garçons desréé_, un gars perdu, dans le sens, employé encore
+aujourd'hui, de fille perdue.
+
+
+NOTE 70, _page_ 246.
+
+Vers 3827. Vers faux. Il devrait être restitué probablement ainsi:
+
+ Estiés-vous donc ore couchiés?
+
+
+NOTE 71, _pages_ 246-247.
+
+Vers 3839-3847.
+
+ Que l'en ne puet fere espervier
+ En mile guise d'ung busart.
+
+Voyez le Glossaire au mot _Busart_.
+
+
+NOTE 72, _page_ 254.
+
+ Faire au milieu du pourpris.
+
+Vers faux. Il faudrait _parfaire_ ou _bâtir_.
+
+
+NOTE 73, _pages_ 256-257.
+
+Vers 3971-3981. _Portes coulons_, herses. En anglais, _port-cullis_,
+portcluse. (Fr. Michel.) Voir au Glossaire, _Coulans_.
+
+
+NOTE 74, _pages_ 258-259.
+
+Vers 4000-4012. Arbalètes à tour, à manivelle.
+
+Nous avons traduit _tourière_, féminin de _tourier_, [p.315] gardien
+d'une tour. Ce mot est encore cité par Littré. Ces arbalètes n'étaient
+employées qu'à la défense des tours et des portes. Elles étaient placées
+aux meurtrières et fixes.
+
+
+NOTE 75, _pages_ 261-262.
+
+Vers 4032-4044.
+
+ Male-Bouche, que Diex maudie!
+ Qui ne pense fors à boidie.
+
+Dans le plus grand nombre des manuscrits, au lieu de ce second vers, on
+lit celui-ci:
+
+ Ot sodoiers de Normendie.
+
+Dans d'autres, on trouve de Lombardie, etc. ... d'où on peut inférer
+avec raison que les copistes prenaient souvent la liberté de faire les
+changements qui leur plaisaient. (Méon.)
+
+M. Francisque Michel profite de l'occasion pour ajouter une assez longue
+note tendant à prouver que les Normands, tous gens de sac et de corde,
+auraient plus de droits que les Lombards, etc. ... de figurer ici. Nous
+n'avons pas cru devoir la reproduire.
+
+Cependant il est bon d'ajouter que la seule raison plausible en faveur
+de son opinion, mais dont il ne parle pas, c'est que, d'après Jehan de
+Meung, lorsque Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence surprennent le
+poste de Malebouche, ils massacrent les soldats _normands_, qui
+l'occupaient, ivres-morts.
+
+
+NOTE 76, _pages_ 260-261.[p.316]
+
+Vers 4044-4058.
+
+ Autrefois dit à la fléuste
+ C'onques fame ne trova juste.
+ _D'autres fois sur la flûte il dit
+ Qu'oncques femme chaste il ne vit.
+ Casta quem nemo rogavit_.
+
+
+NOTE 77, _pages_ 266-267.
+
+Vers 4158-4172.
+
+ Fin cuers ne lest à amer
+ Por batre ne por mesamer.
+ _Un fin coeur aime avec constance
+ Et brave haine et violence.
+ Qui plus castigat, plus amore ligat_.
+
+
+NOTE 78, _pages_ 270-271.
+
+Vers 4202-4214.
+
+ Et si l'ai-ge perdu, espoir.
+ A poi, que ne m'en desespoir.
+
+La traduction littérale est: «Et je l'ai perdue (votre bienveillance)
+vraisemblablement, et c'est ce qui me désespère.»
+
+
+NOTE 79, _pages_ 274-275.
+
+Vers 4245-4257.
+
+ Si en fis ainssi com du mien
+ Qu'il n'i ot contredit de rien.
+
+
+J'en fis comme du mien, c'est-à-dire comme s'il [p.317] fût à moi.
+
+
+NOTE 80, _page_ 274.
+
+ Mès de ce fumes moult grevé
+ Que si tost fu la départie.
+
+Dans notre étude, nous avons déjà démontré que cette pièce de vers ne
+pouvait être de Guillaume de Lorris et nous semblait être d'un style
+plus jeune. Le vieux romancier eût certes écrit _fust_ au subjonctif, et
+non _fu_, qui n'est que le prétérit.
+
+
+NOTE 81, _pages_ 276-277.
+
+Vers 4271-4285.
+
+ Biaus douz amis, car me le dites,
+ A tel servise tiex mérites.
+
+Cette maxime ne se trouve nulle part dans le roman de Guillaume.
+
+
+ * * * * *
+
+TABLE DES MATIÈRES. [p. 319]
+
+
+Le XIXe siècle et l'Amour[III]
+
+Hommage à M. Cougny[V]
+
+Introduction au Roman de la Rose[VII]
+
+Notice sur les deux auteurs du Roman de la Rose[XVII]
+
+Analyse du Roman de la Rose[XXVII]
+
+Conclusion[LXXXV]
+
+Opinions des critiques[CXI]
+
+Vie de Jehan de Meung, par André Thévet[CXLIII]
+
+
+TITRES DES CHAPITRES.
+
+CHAPITRE I.--_Du vers_ 1 _au vers_ 130.
+
+ Ci est le Rommant de la Rose
+ Où l'art d'Amors est tote enclose.
+
+CHAPITRE II.--_Du vers_ 131 _au vers_ 538.
+
+ Ci raconte l'Amant et dit
+ Des sept ymaiges que il vit
+ Pourtraites el mur du vergier,
+ Dont il li plest à desclairier
+ Les semblances et les façons
+ Dont vous porrez oïr les nons.
+ L'ymaige première nommée
+ Si estoit Haïne apelée.
+
+CHAPITRE III.--_Du vers_ 531 _au vers_ 742 [p.320]
+
+ Comment dame Oyseuse feist tant
+ Qu'elle ouvrit la porte à l'Amant.
+
+CHAPITRE IV.--_Du vers_ 743 _au vers_ 796.
+
+ Ci parle l'Amant de Liesce:
+ C'est une Dame qui la tresce
+ Maine volentiers et rigole,
+ Et ceste menoit la karole.
+
+CHAPITRE V.--_Du vers_ 797 au _vers_ 890.
+
+ Ci endroit devise l'Amant
+ De la karole le semblant,
+ Et comment il vit Cortoisie
+ Qui l'apela par druerie,
+ Et il monstra la contenance
+ De cele gent, et de lor dance.
+
+CHAPITRE VI.--_Du vers_ 891 _au vers_ 1044.
+
+ Ci dit l'Amant des biax atours
+ Dont iert vestus li Diex d'Amours.
+
+CHAPITRE VII.--_Du vers_ 1045 _au vers_ 1264.
+
+ Ci parle l'Amant de Richesse,
+ Qui moult estoit de grant noblesse;
+ Mès de si grant boban estoit,
+ Que nul povre home n'adaignoit,
+ Ainz le boutoit tousjors arriere:
+ Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.
+
+CHAPITRE VIII.--_Du vers_ 1265 _au vers_ 1300.
+
+ Ci parle l'Aucteur de Courtoisie
+ Qui est courtoise et de tous prisie,
+ Et par tout fet moult à loer:
+ Chascun doit Courtoisie amer.
+
+CHAPITRE IX.--_Du vers_ 1301 _au vers_ 1328.
+
+ Ici parole de Jonesce
+ Qui tant est sote et jengleresce.
+
+CHAPITRE X.--_Du vers_ 1329 _au vers_ 1486. [p.321]
+
+ Comment le Dieu d'Amors suivant,
+ Va au Jardin en espiant
+ L'Amant, tant qu'il soit bien à point
+ Que de ses cinq flesches soit point.
+
+CHAPITRE XI.--_Du vers_ 1487 _au vers_ 1538.
+
+ Ci dit l'Aucteur de Narcisus,
+ Qui fu sorpris et décéus
+ Pour son ombre qu'il aama
+ Dedens l'eve où il se mira
+ En ycele bele fontaine.
+ Cele amour li fu trop grevaine,
+ Qu'il en morut à la parfin
+ A la fontaine sous le pin.
+
+CHAPITRE XII.--_Du vers_ 1539 _au vers_ 1740.
+
+ Comment Narcisus se mira
+ A la fontaine, et souspira
+ Par amour, tant qu'il fist partir
+ S'ame du corps, sans départir.
+
+CHAPITRE XIII.--_Du vers_ 1741 _au vers_ 1950.
+
+ Ci dit l'Aucteur coment Amours
+ Trait à l'Amant qui pour les flours
+ S'estoit el vergier embatu,
+ Pour le bouton qu'il a sentu,
+ Qu'il en cuida tant aprochier,
+ Qu'il le péust à lui sachier;
+ Mez ne s'osoit traire en avant,
+ Car Amours l'aloit espiant.
+
+CHAPITRE XIV.--_Du vers_ 1951 _au vers_ 2028.
+
+ Comment Amours, sans plus attendre,
+ Alla tost courant l'Amant prendre.
+ En lui disant qu'il se rendist
+ A luy; et que plus n'attendist.
+
+CHAPITRE XV.--_Du vers_ 2029 _au vers_ 2076.
+
+ Comment, après ce bel langage,
+ L'Amant humblement fist hommage,
+ Par Jeunesse qui le déçoit,
+ Au Dieu d'Amours qui le reçoit.
+
+CHAPITRE XVI.--_Du vers_ 2077 _au vers_ 2158. [p.322]
+
+ Comment Amours très-bien souef
+ Ferma d'une petite clef
+ Le cuer de l'Amant, par tel guise,
+ Qu'il n'entama point la chemise.
+
+CHAPITRE XVII.--_Du vers_ 2159 _au vers_ 2852.
+
+ Comment le Dieu d'Amours enseigne
+ L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
+ Les reigles qu'il baille à l'Amant,
+ Escriptes en ce bel Rommant.
+
+CHAPITRE XVIII.--_Du vers_ 2853 _au vers_ 2876.
+
+ Comment l'Amant dit cy qu'Amours
+ Le laissa en ses grans doulours.
+
+CHAPITRE XIX.--_Du vers_ 2877 _au vers_ 3028.
+
+ Comment Bel-Acueîl humblement
+ Offrit à l'Amant doucement
+ A passer pour véoir les Roses
+ Qu'il désirait sor toutes choses.
+
+CHAPITRE XX.--_Du vers_ 3029 _au vers_ 3040.
+
+ Comment Dangier villainement
+ Bouta hors despiteusement
+ L'Amant d'avecques Bel-Acueil
+ Dont il eut en son coeur grant dueil.
+
+CHAPITRE XXI.--_Du vers_ 3041 _au vers_ 3072.
+
+ Ci dit que le villain Dangier
+ Chaça l'Amant hors du vergier,
+ A une maçue à son col
+ Si resembloit et fel et fol.
+
+CHAPITRE XXII.--_Du vers_ 3073 _au vers_ 3178.
+
+ Comment Raison de Dieu aymée
+ Est jus de sa tour dévalée,
+ Qui l'Amant chastie et reprent
+ De ce que fol amour emprent.
+
+CHAPITRE XXIII.--_Du vers_ 3179 _au vers_ 3218.
+
+ Ci respond l'Amant à rebours
+ A Raison qui luy blasme Amours.
+
+CHAPITRE XXIV.--_Du vers_ 3219 _au vers_ 3236. [p.323]
+
+ Comment, par le conseil d'Amours
+ L'Amant vint faire ses clamours
+ A Amis, à qui tout compta,
+ Lequel moult le réconforta
+
+CHAPITRE XXV.--_Du vers_ 3237 _au vers_ 3264.
+
+ Comment Amys moult doucement
+ Donne reconfort à l'Amant.
+
+CHAPITRE XXVI.--_Du vers_ 3265 _au vers_ 3364.
+
+ Comment l'Amant vint à Dangier
+ Luy prier que plus ledangier
+ Ne le voulsist, et par ainsi
+ Humblement luy crioit mercy.
+
+CHAPITRE XXVII.--_Du vers_ 3365 _au vers_ 3474.
+
+ Comment Pitié avec Franchise
+ Allerent par très-belle guise
+ A Dangier parler por l'Amant
+ Qui estoit d'amer en torment.
+
+CHAPITRE XXVIII.--_Du vers_ 3475 _au vers_ 3596.
+
+ Comment Bel-Acueîl doucement
+ Maine l'Amant joyeusement
+ Au vergier pour véoir la Rose
+ Qui lui fut doulcereuse chose.
+
+CHAPITRE XXIX.--_Du vers_ 3597 _au vers_ 3662.
+
+ Comment l'ardent brandon Venus
+ Aida à l'Amant plus que nus,
+ Tant que la Rose ala baiser
+ Por mieulx son amours apaiser.
+
+CHAPITRE XXX.--_Du vers_ 3663 _au vers_ 3800.
+
+ Comment par la voix Male-Bouche
+ Qui des bons souvent dit reprouche,
+ Jalousie moult asprement
+ Tence Bel-Acueil pour l'Amant.
+
+CHAPITRE XXXI.--_Du vers_ 3801 _au vers_ 3932.[p.324]
+
+ Comment Honte, et Paor aussy
+ Vindrent à Dangier, par soucy
+ De la Rose, le ledangier
+ Que bien ne gardist le vergier.
+
+CHAPITRE XXXII.--_Du vers_ 3933 _au vers_ 4202.
+
+ Comment, par envieux atour
+ Jalousie fist une tour
+ Faire au milieu du pourpris
+ Pour enfermer et tenir pris
+ Bel-Acueil, le très-doulx enfant,
+ Pource qu'avoit baisé l'Amant.
+
+
+Vers qui, dans certains manuscrits, terminent la partie de
+Guillaume de Lorris
+
+
+Notes
+
+
+FIN DU TOME PREMIER DU ROMAN DE LA ROSE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de la rose
+by G. de Lorris and J. de Meung
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
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+++ b/old/16816-8.zip
Binary files differ