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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman de la rose + Tome I + +Author: G. de Lorris and J. de Meung + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16816] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE ROMAN DE LA ROSE + +par + +GUILLAUME DE LORRIS et JEAN DE MEUNG + + + * * * * * + + +Édition accompagnée d'une traduction en vers; + +Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; + +Suivie de Notes et d'un Glossaire + +par + +PIERRE MARTEAU + + +TOME I + + +PARIS +1878 + + * * * * * + +[p. I] + «Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, + rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et + Gauvain, ou commenter le _Romant de la Rose_, que s'amuser à je ne + sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps.» + +(RONSARD.) + + + * * * * * + + + +LE XIXe SIÈCLE ET L'AMOUR. [p. III] + + +LE XIXe SIÈCLE. + + _Qui donc t'a donné, bel enfant, + Cette fleur toute fraîche éclose? + Je suis déjà vieux, et pourtant + Jamais ne vis si belle Rose_. + + _Quel éclat, quelle douce odeur! + De la Nuit, sur sa tige verte, + Scintille encore un tendre pleur, + Et là, sur sa lèvre entr'ouverte_. + + _Parmi ce jardin radieux + Que chaque jour fleurit l'Aurore, + Que n'ai-je l'arbre merveilleux + Qui fit si belle fleur éclore!_ + + _Dessus ses rameaux vigoureux + Greffant mes délicates entes, + Je verrais son suc généreux + Régénérer mes frêles plantes_. +[p. IV] + L'AMOUR. + + _C'est que vous ne connaissez pas, + O vieillard, toutes vos richesses. + Aux jeunes plantes pourquoi, las! + Prodiguer toutes vos caresses?_ + + _Voyez là-bas ce vieux buisson, + Mais toujours vert, toujours vivace; + C'est là que j'ai le doux bouton + Cueilli qui tous les autres passe_. + + LE XIXe SIÈCLE. + + _Quoi! dans ce vieux jardin françois + Où je vois jeter tant de pierres, + Où nul ne pénétra, je crois, + Depuis la mort de mes grands-pères?_ + + L'AMOUR. + + _Là dort, sous ces durs églantiers, + Mainte fleur mille fois plus belle + Que de tous vos jeunes rosiers + La plus gente et la plus nouvelle_. + + * * * * * + +[p. V] +HOMMAGE DU TRADUCTEUR + +A MONSIEUR COUGNY, + +Professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis. + + * * * * * + +Permettez-moi, cher maître, de vous dédier cette édition du _Roman de la +Rose_, qui, sans vous, n'eût jamais vu le jour. Vous avez daigné jeter +un regard favorable sur ce premier essai de ma muse, et c'est votre +bonté toute paternelle qui a soutenu jusqu'au bout ses pas hésitants. +Vous seul connaissez mes longs ennuis, mes labeurs et ma persévérance +pour arriver au but tant désiré. Comme à l'Amant, le hideux Danger, la +blême Peur et la rouge Honte m'ont barré bien souvent la voie. Mais Ami +me réconfortait et m'engageait à poursuivre ma route, jusqu'à ce que je +pusse enfin cueillir la Rose. Ami, c'était vous, et maintenant que j'ai +cueilli le divin bouton, je vous en offre les prémices, mon cher maître; +car, vous le savez, mon coeur est toujours resté vôtre, et + + Se ge pers vostre bien-voillance, + A poi que ne m'en désespoir. + +Autant que moi, vous êtes le père de cette oeuvre, et je vous prie d'en +accepter l'hommage du plus fidèle de vos disciples, du plus sincère de +vos admirateurs, et du plus dévoué de vos amis. + + +[p. VII] +INTRODUCTION AU ROMAN DE LA ROSE. + + +Tout le monde connaît, au moins par son titre, le _Roman de la Rose_. +Il est resté populaire à travers tant de siècles disparus. Mais, sauf +quelques rares érudits, personne ne le lit aujourd'hui. Car, nous le +savons par expérience, il faut un certain courage pour oser entreprendre +la lecture d'un aussi volumineux ouvrage, qui, somme toute, ne saurait +avoir autant d'attraits pour nous que pour ses contemporains. Au +surplus, même pour ceux à qui ce vieux langage est familier, la lecture +n'en reste pas moins pénible et jusqu'à un certain point ennuyeuse. +Aussi pouvons-nous affirmer que, même parmi ceux qui daignent y jeter +les yeux, bien peu ont la constance de l'étudier. + +Quelle est donc la raison de cette popularité qui survit à l'oeuvre +elle-même pour ainsi dire? C'est que le _Roman de la Rose_ fit époque +aussi bien pour la forme que pour le fond, car la hardiesse des idées y +égale l'énergie du style; c'est que l'influence étonnante [p. VIII] que +ce livre exerça sur son temps, la vogue incroyable dont il jouit pendant +plusieurs siècles, en ont fait comme le point de départ de notre +littérature nationale. En un mot, c'est une grande date dans l'histoire +de notre langue, on pourrait presque dire une révolution. + +Quelques rares génies ont ainsi marqué leur siècle d'un sceau +ineffaçable, et pardessus tous les autres leur nom restera populaire. +Tels sont Jehan de Meung, Rabelais, Molière, Voltaire, et de nos jours +Victor Hugo. + +Autour de ces astres rayonnants viennent graviter une foule de +satellites, dont l'éclat quelquefois semble faire pâlir ces soleils et +les éclipser. Mais, au moment où ils semblent près de s'éteindre, on les +voit soudain, s'embraser de nouveau, concentrer sur eux-mêmes tous les +feux dispersés des étoiles qui les entourent, et inonder de lumière leur +siècle tout entier. + +Tel est Jehan de Meung et son _Roman de la Rose_. + +En 1816, M. Renouard écrivait dans le _Journal des Savants:_ + +«Le _Roman de la Rose_ est l'un des monuments les plus remarquables de +notre ancienne poésie. Par son succès et sa célébrité, ayant jadis +influé sur l'art d'écrire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet +d'une admiration outrée et d'une critique sévère, et toutefois mérita +une juste part des éloges et des reproches qui lui furent prodigués.» + +Ces quelques lignes sont le résumé le plus clair et le plus net qu'on +puisse tirer de tout ce qui fut écrit depuis deux cents ans sur ce +fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accepté sans +appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi. + +[p. IX] Or, nous nous sommes toujours méfié de ces jugements à la +Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais +n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons été fort étonné de voir +ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent +écrits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les +contemporains, a bouleversé son siècle, et trois cents ans après son +apparition passionnait encore nos pères. + +Comment se fait-il qu'après un succès si prodigieux, cet ouvrage soit +tombé dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce +silence si profond autour d'une oeuvre qui, à juste titre, passa pendant +plusieurs siècles, et passe encore pour un des monuments les plus +remarquables de la littérature française? Nul ne saurait l'expliquer +autrement que par notre apathie naturelle et le dédain implacable dont +les deux derniers siècles poursuivirent leurs devanciers, mais qui +semble s'éteindre aujourd'hui. + +Nous nous sommes dit cependant, avec Théophile Gautier, que nul ne dupe +entièrement son époque, et que nos ancêtres, qui certes nous valaient +bien, ne devaient pas avoir en vain prodigué une telle admiration, ni +des critiques si violentes et si amères, à une oeuvre médiocre ou sans +valeur. Nous entreprîmes donc de vérifier par nous-même ce qu'il y avait +de fondé dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin +avoir assis notre opinion d'une manière absolue et définitive, tout en +permettant, grâce à cette nouvelle édition, à tous les lecteurs, quels +qu'ils soient, de contrôler séance tenante nos arguments; car, en face +du texte primitif, se trouve la traduction à peu près littérale de +l'oeuvre tout entière. + +[p. X] En effet, l'expérience nous a montré combien il est dangereux, +en littérature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres. +C'est ainsi que se sont perpétuées jusqu'à nous des erreurs dont nous +sommes aujourd'hui profondément surpris. Le législateur du Parnasse +français, Boileau lui-même, est très-discuté, et l'on commence à en +appeler de ses arrêts, devant lesquels se sont inclinées dix générations +successives. + +Aujourd'hui, las d'admirer le grand siècle et rien que le grand siècle, +on s'est demandé si réellement il n'y avait rien à admirer au-delà, si +nos ancêtres étaient aussi ignorants qu'ignorés, et l'on est arrivé à +cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants. + +Si par la science nous les avons dépassés, c'est en profitant de leurs +conquêtes; mais il est un fait indéniable: c'est qu'on étudiait beaucoup +au moyen âge, où l'on avait tant à apprendre et où les moyens +d'apprendre étaient si restreints. + +A partir du XVIe siècle, plus on remonte, plus on est étonné de la +profonde érudition et de l'incroyable activité des écrivains, +c'est-à-dire des savants (ces deux mots étaient synonymes alors), car on +ne faisait pas à cette époque, comme au grand siècle, sa fortune et sa +réputation avec un sonnet ou une plate épître au plus flagorné des rois. + +e Or, en notre qualité d'enfant de l'Orléanais, rien ne pouvait exciter +à un plus haut point notre curiosité que le fameux _Roman de la Rose_. +Nous en entreprîmes l'étude il y a quelques années, avec l'intention de +la faire aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Pour cela, +il était de toute nécessité d'en faire la traduction, afin de pouvoir +suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres détails. Nous la commençâmes +donc; puis, le charme aidant, bercé de la riante illusion du poète, nous +nous prîmes à le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis +terrestre. Nous étions, comme l'Amant, ébloui, enivré, ravi. Mais comme +cette prose était pâle auprès de l'adorable langage de Guillaume! +Comment rendre la simplicité, la grâce et la naïveté du romancier, la +richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement +que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgré nous, nous en vînmes +à rimailler ce songe délicieux et à traduire l'oeuvre entière en vers +modernes, mais en serrant le texte du plus près qu'il nous fût possible, +laissant subsister toutefois les vieux mots assez compréhensibles à la +masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante +et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur +primitive. + +Pour Guillaume de Lorris, la tâche était relativement facile, et, nous +l'espérons du moins, nous avons pu conserver à notre traduction un +reflet de la poésie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre +chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un poète. La grâce et +l'élégance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fécond à +l'excès, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision +désespérante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses +hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous +sommes bien des fois heurté à des expressions à peu près intraduisibles. +Aussi fûmes-nous constamment obligé de sacrifier l'élégance à la +fidélité. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a semé son poème de +périodes interminables, que les inversions par trop forcées et les +phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'idée +principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois +obscures. Nous avons tenu, autant que possible, à conserver à l'auteur +jusqu'à ses défauts; malheureusement, nous l'en avons gratiné de bien +d'autres! + +Quoi qu'il en soit, le _Roman de la Rose_, le livre de Jehan de Meung +surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire +tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, ne fût-ce que +pour se rendre compte des progrès accomplis depuis six cents ans dans +toutes les matières que traite cette immense encyclopédie. + +Tout le monde aujourd'hui peut donc étudier ce beau poème, et si la +traduction est demeurée bien au-dessous de l'original, nous espérons du +moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gré de nos efforts pour la +jouissance qu'il goûtera, et c'est le seul but que nous désirions +atteindre. En lui faisant aimer nos vieux poètes Orléanais, nous lui +ferons peut-être oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous +serons bien payé de nos peines. + +Le savant pourra étudier le poète dans son naïf et primitif langage, le +curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions +qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers +mal tournés, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord +jeter les yeux sur l'original, puis songer à ce travail immense, et +cette pensée leur inspirera peut-être un peu d'indulgence. + + * * * * * + +Le _Roman de la Rose_ est un roman allégorique, et non pas un roman où +l'abus exagéré de l'allégorie nuit à la marche de l'action, comme nous +le lisons dans nombre d'études sur ce poème et l'entendons répéter par +une foule de gens qui prétendent l'avoir étudié, sans pour cela le +connaître le moins du monde. + +Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont +allégoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes, +de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on +reprochait à un poète, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus +du merveilleux. A l'époque où parut l'oeuvre dont nous allons commencer +l'analyse, c'était en plein moyen âge, c'est-à-dire au plus beau temps +des troubadours, jongleurs et ménestrels. L'idylle charmante de +Guillaume, ce délicieux [P. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre +nouveau, et quoique cette oeuvre fût restée inachevée, elle jouissait +encore, un demi-siècle plus tard, d'une telle renommée, que Jehan de +Meung crut devoir la terminer et, par l'étendue qu'il lui donna, en +quelque sorte se l'approprier. + +Que dans les siècles suivants ce genre si gracieux se soit démodé au +point de devenir insipide, c'est peut-être ce qui expliquerait, malgré +les efforts de Clément Marot pour en rendre la lecture plus facile, +l'oubli profond dans lequel ce poème est tombé. + +Mais aujourd'hui où les études se portent avec tant d'ardeur sur notre +vieille littérature, aujourd'hui où nous voilà retombés dans ces romans +d'aventures (moins le merveilleux) que le _Roman de la Rose_ démodait +alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de +nouveauté à six siècles de distance. + + * * * * * + +Cette édition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un +moment espéré faire une édition absolument complète et qui fût, si je +puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orléanais +est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du +texte primitif, et s'était adressé à un savant de premier ordre, M. +Cougny, bien connu de tous ceux qu'intéressent les lettres par ses +remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et +le commença. Au bout de quelques jours, il fut arrêté par des +difficultés sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait +ne pouvait s'achever qu'en plusieurs années, et au prix d'un labeur +incroyable et à [P. XV] peu près inutile. Il découvrit des centaines de +variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux +poèmes. Quelles leçons préférer? C'est ce qu'il était impossible de +décider. De plus, il reconnut que le texte publié par Méon au début de +ce siècle semblait le plus ancien, et préférable (presque partout) aux +meilleurs manuscrits que la France possède. «Le seul travail utile eût +consisté, dit-il, à collationner le texte de Méon avec celui des plus +anciens manuscrits, avec l'idée bien arrêtée de donner un texte purement +Orléanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'éditions orléanaises, +l'établissement d'un pareil texte eût demandé un travail très-minutieux +et excessivement long. Il eût fallu faire avant tout une étude +très-exacte de la langue française dans le pays d'origine de nos deux +poètes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont dû emprunter au langage +de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, où ils semblent avoir +séjourné de bonne heure et assez longtemps.» A notre grand regret, ce +travail reste et restera sans doute encore bien longtemps à faire. + +Force fut donc de s'arrêter à l'édition de Méon, la meilleure que nous +connaissions et qui est, à peu de chose près, la restitution fidèle de +nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible après plus de six +siècles. + + + * * * * * + +[P. XVII] +NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE. + + +L'Histoire ne nous a rien légué de précis touchant la vie des deux +auteurs du _Roman de la Rose._ + +Malgré les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit naître, +les innombrables manuscrits d'abord, puis, à l'invention de +l'imprimerie, les éditions multipliées de cette oeuvre considérable ne +nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de +Jehan de Meung. + +C'est donc dans leurs écrits mêmes et dans la tradition que nous +chercherons à préciser la date de leur naissance, celle de la +publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les +circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition +nous les a transmises. + +Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme +célèbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la +tradition, [P. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrôle +toutes les légendes qui sont parvenues jusqu'à nous, il faut bien se +garder, par contre, d'éliminer tout ce qui n'est pas prouvé d'une +manière incontestable. En un mot, tout ce qui, sans être en +contradiction formelle avec l'histoire, c'est-à-dire avec les dates, est +fidèle au caractère des auteurs et à leurs opinions, doit être +religieusement conservé. + +Nous allons donc suivre pas à pas, dans tous les détails qu'ils nous ont +transmis, les différents auteurs et éditeurs qui se sont occupés du +_Roman de la Rose_, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas à la +certitude, nous ferons en sorte de rétablir les faits selon la +vraisemblance et les probabilités les plus sérieuses. + +Guillaume de Lorris eût dû naître, si nous en croyons l'opinion la plus +répandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout à +l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour +conséquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du +XIVe siècle, quand au contraire elle parut dans la deuxième moitié du +XIIIe. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit à Lorris, +petite ville du Gâtinais, entre Orléans et Montargis, et qu'il mourut +fort jeune, à vingt-six ans. Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine +et chévecier de l'Église d'Orléans, qui fut conseiller au Parlement en +1258. + +Jehan de Meung est plus connu et vécut plus longtemps. On fixe +généralement l'époque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort +entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vécut environ cinquante ou +soixante ans. + +Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout +lieu de supposer au contraire qu'il s'éteignit dans un âge beaucoup plus +avancé, en ce sens qu'il serait né de quinze à vingt ans plus tôt. Jehan +de Meung était issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orléanais, +dont il existe, si nous en croyons M. Méon, son avant-dernier éditeur, +des titres du commencement du XIIe siècle. Nous citons textuellement: + +«D. Jean Verninac, dans son _Histoire d'Orléans_, fait mention de +beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la +Ferté-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la généalogie de cette famille, +faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de +noble et puissant seigneur Monseigneur Théodun, comte de Meung, épousa +Agnès, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Alosse, etc.... + +«La Roque, dans son _Traité du Ban_, rapporte qu'en 1236 un Jehan de +Meung devait se trouver au ban du roi à Saint-Germain-en-Laye, à trois +semaines de la Pentecôte. + +«En 1242, le même Jehan de Meung (peut-être le père de notre poète), fut +semont à Chinon, le lendemain des octaves de Pâques, pour aller sur la +comté de la Marche.» + +Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun +doute sur l'illustration de sa naissance: + + Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance, + Diex m'a donné servir les plus grans gens de France. + +M. Débarbouiller dit, dans son _Histoire des hommes illustres de +l'Orléanais_, au chapitre: _Guillaume de Lorris et Jean de Meung_: + +[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens +seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était +baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la +baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des +quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le +nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le +2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on +appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église +cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270 +et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté +avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du +XVe siècle.» + +Nous citons toujours M. Méon: + +«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou +1280, avait déjà traduit, en 1284, _l'Art militaire_ de Végèce pour +Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa +mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en +Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui +était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en +1294. + +«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce, +ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer +qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il +était né vers le milieu du XIIIe siècle. + +«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa +préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la +continuation du _Roman de la Rose_. S'il a relaté, dans sa dédicace +qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le +_Roman de la Rose_ le premier, c'est probablement parce qu'il le +regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant +presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que +le _Roman de la Rose_ n'est point sorti de la plume d'un jeune homme, +ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son +auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage +portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et +profanes. + +«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort +de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte. +Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du +Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos +biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du +règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour +titre: _le Dodechedron de Fortune_, a annoncé que Jehan de Meung l'avait +présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai +dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait +vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur +de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi +Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a +commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart, +qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de +cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore +septuagénaire. Dom Rivet, dans son _Histoire littéraire_, fixe la mort +de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p. +XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: _Anecdotes françoises +depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV_. + +«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même +époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on +transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les +vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient +enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le +cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture +de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se +trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître +Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du +livre du _Roman de la Rose_, l'une des premières poésies françoises.» +Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la +_Chronique d'Aquitaine,_ et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne +prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.» + +Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date +de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois, +nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous +permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des +deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris. + +Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman: +«Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.» +Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même +nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante +ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc +affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant +essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son +ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute +la question. + +M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on +trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an +1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou +comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile: + + Qui par divine porvéance + Est ores de Sesile rois. + +Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile +quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de +1282. + +Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant +1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après +la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut +entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre +1209 et 1214. + +Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung +n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le _Roman de la +Rose_. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va +mourir, dit de Jehan de Meung: + + ...Celi qui est à nestre. + +Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes: + +Jehan de Meung écrivit le _Roman de la Rose_ avant [p. XXIV] 1282, et +il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi +se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander +plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à +l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de +Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un +jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à +trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou +1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme +date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année +1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais +ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même, +le _Roman de la Rose_ serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous +lisons dans son testament: + + J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité + Où maintes gens se sont pluseurs fois délité. + +Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une +tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il +jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva +mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de +Philippe-le-Bel. + +Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit +Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist, +une maison devant laquelle était un puits. + +C'est à peine si la tradition nous a conservé deux anecdotes sur cet +homme distingué, et encore sont-elles sérieusement contestées. Ces deux +anecdotes [p. XXV] sont rapportées par Thévet dans la vie de Jehan de +Meung que nous avons réimprimée à la suite de l'analyse complète du +_Roman de la Rose_. + +La première est évidemment controuvée, puisque l'aventure qu'elle +rapporte est tirée d'un livre italien. Elle arriva, non pas à Jehan de +Meung, mais à Guilhem de Bargemon, gentilhomme et poète provençal du +temps du comte Raimond Béranger, et par conséquent plus ancien que notre +poète. + +Quant à la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de +notre Orléanais, que nous sommes tout disposé à l'accepter comme vraie, +malgré l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ouï-dire, +sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-là ne s'inventent pas. + +Nous voulons parler de l'anecdote où est racontée la manière dont Jehan +de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse +délier, par ceux mêmes qu'il avait si maltraités de son vivant, ses plus +mortels ennemis, les moines Mendiants enfin. + + + + * * * * * + + +[p. XXVII] +ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE. + + + + Nous allons d'abord faire un résumé sommaire du drame, et à la + suite une analyse détaillée de l'oeuvre de chaque poète, pour bien + faire comprendre la portée de ces deux ouvrages si singulièrement + fondus ensemble et pourtant si différents l'un de l'autre. + + +ANALYSE SOMMAIRE. + + * * * * * + +PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS. + + +C'était en mai. L'_Amant_ (notre poète) s'endort à la fin d'une belle +journée de printemps; _il voit_ un songe délicieux. Ce songe, voilà la +chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie. + +L'_Amant_ tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la +campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie +arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau, +et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII] +d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce +mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord +_Haine_ flanquée de _Félonie_ et de _Vilenie_, puis _Convoitise_ +côte à côte d'_Avarice_, et successivement _Envie, Tristesse, Vieillesse, +Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ contemple ces images et veut +pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de +_Déduit_ ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il +découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit +accessible. Il frappe, et la belle _Oyseuse_ vient lui ouvrir. + +Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. _Déduit_ est là +qui _karole_ avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de +_Liesse, Dieu d'Amours_ et son serviteur _Doux-Regard, Beauté, Richesse, +Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et _Jeunesse. Courtoisie_ +apercevant notre _Amant_, le vient quérir et le présente à l'Assemblée. +Il prend part à la _karole_ et, les danses terminées, se hâte de visiter +le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre +que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux +limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière. +Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris +de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur. +L'_Amant_ y admire un magnifique buisson de _Roses_ parmi lesquelles il +en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du +désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, _Dieu +d'Amours_ lui décoche ses flèches. L'_Amant,_ épuisé de ses blessures, +tombe pâmé. _Dieu d'Amours_ se précipite sur lui, le fait prisonnier, +s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui +dicte ses commandements et disparaît. + +Aussitôt l'_Amant_ de courir à la belle _Rose_. Mais elle est entourée +d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à +elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans _Bel-Accueil_, qui +s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la _Rose_. +Mais elle est gardée par _Danger, Honte, Peur_ et _Malebouche. Danger_ +dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre _Amant_. +Celui-ci désolé s'enfuit, et _Raison_, qui a pitié de ses douleurs, +vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter +ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'_Ami,_ qui le +réconforte. «Retournez, dit _Ami_, vers ce _Danger_; il est moins +terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il +vous laissera revoir votre chère _Rose_.» _Danger_ effectivement se +radoucit et s'endort. L'_Amant_ en abuse aussitôt et, grâce aux bons +offices de _Bel-Accueil,_ baise la charmante _Rose_. Mais _Malebouche_ +est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin _Jalousie_ qui +sommeillait s'éveille, vient gourmander l'_Amant,_ et prévient +_Bel-Accueil_ qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer. +Épouvantées de tant de sévérité, _Honte_ et _Peur_ prient _Jalousie_ de +pardonner à _Bel-Accueil_, mettant tout sur le compte de sa folle +jeunesse. Mais _Jalousie_ ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un +château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle +fait enfermer _Bel-Accueil_ et les _Roses_. L'_Amant_ pleure et se +désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris. + + + * * * * * + +[p. XXX] +PARTIE DE JEHAN DE MEUNG. + + +L'_Amant_ désespéré parle de mourir, lorsque _Raison_ revient le +consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver _Ami_ +qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château. +Mais ce chemin a nom _Trop-Donner,_ et _Richesse_ le garde, qui en a +chassé _Pauvreté_, et le chasse à son tour. _Dieu-d'Amours_, le trouvant +assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a +point oublié ses commandements. L'_Amant_ les lui récite. Satisfait, +_Dieu d'Amours_ mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir: +_Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse, +Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse, +Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience, +Bien-Celer, Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_. + +Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et _Dieu d'Amours_ +s'en étonne. Mais _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ lui +fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux +auxiliaires. _Faux-Semblant_ est nommé chef de l'armée, et les barons +délibèrent sur la manière d'attaquer le château. _Faux-Semblant_ et +_Contrainte-Abstinence_, déguisés en pèlerins, vont saluer _Malebouche_, +et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la +gorge. _Malebouche_ tire la langue, que _Faux-Semblant_ lui coupe avec +un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent +alors dans le château par la porte que gardait _Malebouche_, aperçoivent +les soldats _normands_ ivres dans le corps de garde, les étranglent et +font entrer _Largesse_ et _Courtoisie_. + +[p. XXXI] Reste la tour à prendre. Les assaillants cherchent encore à +user de ruse. La _Vieille_, qui garde _Bel-Accueil_, passe à l'ennemi, +revient trouver son prisonnier avec des présents de l'_Amant_, et fait +tous ses efforts pour le corrompre et le séduire. _Bel-Accueil_ résiste +d'abord aux conseils de la _Vieille_ et refuse. Mais elle insiste; il +finit par accepter et consent à recevoir l'_Amant_. Celui-ci arrive +aussitôt et va voir combler tous ses voeux. Mais _Danger_ veille. Aidé +de _Honte_ et _Peur_, il accourt, et tous trois se précipitent sur +l'_Amant_. Ils vont l'étrangler, lorsque l'armée de _Dieu d'Amours_ +entend ses cris de détresse et vient à la rescousse. Une bataille +s'engage. Mais la victoire reste indécise; les pertes sont grandes, +surtout dans l'ost d'_Amour,_ et l'on convient d'une trêve de part et +d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. _Amour_ profite du +répit, et aussitôt envoie prévenir _Vénus_ sa mère de sa position +critique. _Vénus_ arrive au moment où son fils vient de rompre la trêve +et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute +succombé sans l'intervention de _Nature_, qui vient réclamer ses droits. +Désolée, celle-ci court à son prêtre _Génius_, se plaint à lui qu'on lui +fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'_Amant. Génius_ arrive, +relève le courage des assaillants et disparaît. L'assaut recommence, et +_Vénus_ incendie la tour de son brandon ardent. Panique générale; toute +la garnison fuit abandonnant la place. _Franchise_ et _Pitié_ conduisent +alors l'_Amant _ à _Bel-Accueil_, et celui-ci peut enfin cueillir la +_Rose_. + +Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons +remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient +environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000. + +[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en +lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange +anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce +sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail. + + + * * * * * + + +ANALYSE DÉTAILLÉE. + + * * * * * + +PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS. + + +Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pensée de l'auteur, en +la dégageant des mille allégories dans lesquelles il s'est plu a +l'envelopper. + + +CHAPITRE I. + +L'_Amant_ s'endort à la fin d'une belle journée de printemps. Il voit en +songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons +verdoyants, où mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris +d'allégresse. Cette prairie est traversée par une rivière délicieuse, +dont la source est proche, car l'onde est fraîche et pure. L'_Amant_ +ravi se prend à suivre tranquillement la rive. + +GLOSE. + +Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allégorique. Nous +ne devons donc pas voir simplement dans ces premières lignes le +commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter. + +L'_Amant_ a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande +plaine, c'est le _Monde_; la rivière, c'est la _Vie_, qui s'épanche à +son début au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse +est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquiétude, +l'_Amant_ voit couler ses jours. + + +CHAPITRES II A IX. + +Soudain se dresse à ses yeux un jardin immense entouré d'un grand mur +crénelé, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes, +savoir: _Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, +Vieillesse, Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ s'arrête un instant à +contempler ces images et cherche à pénétrer dans le jardin. Il ne trouve +qu'une petite porte basse et bien fermée, à laquelle il frappe. Une +gente damoiselle, _Oyseuse_, vient lui ouvrir. Ce jardin est le séjour +de _Déduit_. Là dansaient et jouaient _Déduit, Liesse, Dieu d'Amours, +Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et +_Jeunesse_. + +L'_Amant_ ébloui contemple ce tableau riant, lorsque _Courtoisie_ vient +le chercher et l'engage à la karole. Il accepte, choisit la belle +_Oyseuse_ pour sa danseuse et prend part à la ronde. + + +GLOSE. + +_Déduit_ ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances +amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchanté n'est réservé qu'à +un petit nombre d'élus; car pour y entrer, c'est-à-dire pour goûter +dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut être _gai, aimant, +beau, riche, généreux, franc, courtois, jeune_ et _désoeuvré_. Nul, par +contre, n'y saurait [p. XXXIV] pénétrer s'il est _haineux, félon, +vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux_ ou _misérable_. +Ceux-là ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne +les aime. + +Le _désoeuvrement_ nous ouvre la porte, c'est-à-dire nous pousse au +plaisir, et, comme vous le verrez, pour goûter réellement l'amour, il +faut avoir beaucoup de temps à soi. Quand l'_Amant_ dit qu'il choisit +_Oyseuse_ pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les +plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions. +Enfin, comme la femme est avant tout un être aimable et _courtois_, nous +nous sentons irrésistiblement attirés vers elle. + +Voilà donc notre _Amant_ emporté dans le tourbillon des plaisirs. + + +CHAPITRES X A XII. + +Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les +frais ombrages. L'_Amant_, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près +d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la +fontaine de _Narcisse_. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui +jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est +séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au +moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription +est gravée sur la pierre qui borde le bassin: _Ici le beau Narcisse est +mort_. Cette inscription rappelle à notre _Amant_ la fin terrible du +malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais +il se rassure et se dit que _Narcisse_ n'était qu'un égoïste et qu'un +sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV] +tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le +poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt +saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se +détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de _Roses_ +qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre +jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y +porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin. +Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une _Rose_, +n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une +couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton +tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière +infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la _Rose_. + + +GLOSE. + +Le tourbillon des plaisirs enivre l'_Amant_, et pendant quelque temps il +ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier +étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui +l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et +d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de _Narcisse_. Le +miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y +soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison +nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et +tous nous nous y laissons prendre. Notre _Amant_ y succombe; il jette +les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire +surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la _Beauté_, ce +sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de +délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les +embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les +posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que +seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle; +puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les +plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement +la _Rose_ la plus difficile à cueillir que notre _Amant_ préfère à +toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente +d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses +transports, _de peur du repentir_, car il craint de l'irriter; et puis, +comment vaincre tous les obstacles qui les séparent? + + +CHAPITRES XIII A XVI. + +L'_Amant_ contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis +qu'il a quitté les danses, _Dieu d'Amours_ l'a suivi pas à pas et +profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La +première qu'il lance est _Beauté_, la seconde _Simplesse_. Cet deux +flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est +_Courtoisie_, la quatrième _Franchise_, la cinquième _Compagnie_, la +sixième _Beau-Semblant_. Ces quatre dernières volent droit au but. + +A chaque blessure, l'_Amant_ veut arracher la flèche qui l'a frappé; +mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la +plaie. _Dieu d'Amours_, voyant l'_Amant_ épuisé, pantelant, se précipite +et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance +inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure +d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur +en gage. _Dieu d'Amours_ l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il +garde dans son aumônière. + + +GLOSE. + +L'_Amant_, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de +tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier +trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la +première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par +les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de +toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse, +c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le +complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de +l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs, +mais leur effet est moins foudroyant. _Courtoisie, Franchise, Compagnie_ +et _Beau-Semblant_, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et +l'affabilité. + +Notre _Amant_ ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à +vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne +plus vivre que pour celle qui a pris son coeur. + + +CHAPITRES XVII ET XVIII. + +Ici _Dieu d'Amours_ dicte à l'_Amant_ tous ses commandements, qu'il +devra suivre s'il veut conquérir la _Rose_. Ils se résument ainsi: +aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'_Amant_ n'hésite pas à s'y +soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes +labeurs, et _Dieu d'Amours_ lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait +te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes +peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes +désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: _Doux-Penser, +Doux-Parler, Doux-Regard_.» Ceci dit, _Dieu d'Amours_ s'envole. + + +GLOSE. + +A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences +de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra +surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous +les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient, +l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le +bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir? + + +CHAPITRES XIX ET XX. + +L'_Amant_ reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne +à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu +il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des +ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive +à lui un varlet de gente allure. C'est _Bel-Accueil_, le fils de +_Courtoisie_. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie +pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde +de folie. [p. XXXIX] L'_Amant_ accepte confondu, et, grâce à +_Bel-Accueil_, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de +tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin +bouton. L'_Amant_ la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et +raconte à _Bel-Accueil_ comment _Amour_ lui fit au coeur plusieurs +blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré. +_Bel-Accueil_ épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et +lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi +perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas +que le hideux _Danger_, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du +buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force +_Bel-Accueil_ et l'_Amant_ à prendre la fuite. + + +GLOSE. + +Malgré tout, l'_Amant_ ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes, +car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à +prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se +déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante +elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne +enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à +consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la +supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop +légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant +dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en +est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit. + + +[p. XL] +CHAPITRES XXI A XXIII. + +L'_Amant_, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et +tombe dans une morne tristesse. C'est alors que _Raison_ vient à son +secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit +faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la _Rose_. «Résiste +donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie _Dieu d'Amours_, qui +te rend si malheureux, et oublie la _Rose_.» L'_Amant_ indigné traite +_Raison_ assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner +des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel +est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.» + +_Raison_ part et laisse l'_Amant_ en proie à ses douleurs. Heureusement +il se souvient qu'il a un _Ami_ loyal et bon. Il se rend aussitôt auprès +de lui. + + +GLOSE. + +L'_Amant_, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit +partagé, voyant tout son bonheur anéanti, pleure et se désespère. C'est +alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit +que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-être il +ne possèdera jamais. Un moment il écoute les conseils de la raison. Mais +tout à coup se réveillant honteux de lui-même, il se rappelle qu'il a +donné à cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle +l'aime. «Oui, s'écrie-t-il, je veux l'aimer, dussé-je souffrir cent fois +plus encore, et je l'aimerai jusqu'à la fin!» Mais cette mâle résolution +ne le guérît pas, et notre [p. XLI] _Amant_ retombe dans ses +défaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui +demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans +l'adversité qu'on pense à ses amis. + + +CHAPITRES XXIV A XXVI. + +L'_Amant_ raconte à _Ami_ toute son histoire et lui expose ses embarras. +_Ami_ le rassure et lui dit: «Je connais ce _Danger_; il n'est pas si +terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles +paroles tu en auras vite raison.» + +L'_Amant_ réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir +la haie, et parvient à amadouer _Danger_ qui lui répond: «Non, je ne +suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer, +aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait +ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te +ménage quelque mauvais tour.» + +L'_Amant_, transporté de joie, court vers _Ami_ lui porter la bonne +nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, _Danger_ +n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent +auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'_Amant_ retourne au +pourpris; mais _Danger_ veille, et il lui faut rester en dehors de la +haie. Il voit de là les _Roses_, mais ne peut ni les sentir, ni les +toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de +gros soupirs et de longs gémissements. Mais _Danger_ ne se laisse pas +attendrir, et l'_Amant_ retombe dans une profonde mélancolie. + + +[p. XLII] +GLOSE. + +L'_Amant_ raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais +cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu. +Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée +qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y +succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes +excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux +vivre sans l'aimer.» L'_Amant_ écoute ce conseil et revient près de sa +belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je +n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent. +Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me +fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles +obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas; +vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus +petite faveur.» + +L'_Amant_ court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit: +«Tout va bien. Vous le voyez, le _Danger_, le moindre nuage tout d'abord +épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout +jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à +l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos +ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.» + +L'_Amant_ prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa +belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans +les bornes des plus strictes convenances, et notre _Amant_, déconfit +d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et +cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à +attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure +inflexible. + + +CHAPITRE XXVII. + +C'est alors que _Franchise_ et _Pitié_ viennent à son secours. La +première s'adresse à _Danger_ et lui dit: «Pourquoi malmener ainsi ce +pauvre _Amant_? Pourquoi lui déclarer la guerre, puisqu'il a promis de +vous servir en bon et fidèle sujet? Si _Dieu d'Amours_ le contraint +d'aimer, est-ce une raison pour le haïr? Voyons, montrez-vous moins +cruel envers lui, car toute âme généreuse doit aider plus petit que soi, +et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd à la +prière.» _Pitié_ soutient _Franchise_: «Oui, dit-elle, c'est plus que de +la dureté, c'est cruauté pure; c'est trop d'épreuves à la fin! Vous +l'avez déjà privé de l'accointance de son gent compagnon _Bel-Accueil_, +et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. _Dieu d'Amours_ +le persécute à tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et +bien sûr il mourra s'il ne revoit _Bel-Accueil_. Or, puisqu'il vous a +juré de ne pas cueillir les _Roses_, laissez-le les voir au moins en +compagnie de celui-ci.» _Danger_ ne saurait résister à de si pressantes +prières; il cède. _Franchise_ court aussitôt chercher _Bel-Accueil_ et +l'amène auprès de l'_Amant. Bel-Accueil_ le prend par la main, le +conduit à travers le pourpris, et lui permet d'admirer à son aise et de +sentir les fleurs. + + +GLOSE. + +Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si +malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-même que si elle ne l'aime +pas, franchement ce n'est pas une raison pour le haïr et lui faire tant +de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le +danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur. +«Puisqu'il a juré, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire +souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir à son aise et me +parler, cela n'engage à rien.» C'est alors que pour le consoler +l'imprudente l'autorise par ses tendres avances à lui faire de nouveau +la cour. + + +CHAPITRES XXVIII ET XXIX. + +L'_Amant_ n'avait pas vu la _Rose_ depuis quelque temps. Il est ravi de +la trouver plus belle encore que la première fois. Elle est un peu plus +_grasse_, c'est-à-dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses +feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille. +Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encouragé par +_Bel-Accueil_, qui ne lui refuse ni grâces ni faveurs, il se hasarde à +lui demander une chose bien téméraire, et prie _Bel-Accueil_ de lui +laisser baiser la _Rose_. Celui-ci résiste, car: _Qui peut baiser +obtenir ne saurait là s'en tenir_, et _Chasteté_ dans sa leçon lui dit +toujours qu'_à nul amant il ne donne un seul baiser_. L'_Amant_, de peur +de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il eût attendu longtemps +cette faveur, si _Vénus_ ne fût accourue, _Vénus_, des amants la +bienvenue, qui toujours poursuit _Chasteté_. Elle dit à _Bel-Accueil_: +«Pourquoi refuser ce baiser à l'_Amant_? Il vous aime en toute loyauté; +il est beau, gracieux, élégant, affable, doux et franc; et puis il est à +la fleur [p. XLV] de l'âge; il a, je crois, douce haleine, les lèvres +vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite +pour les baisers.» + +_Bel-Accueil_, embrasé par le brandon de _Vénus_, accorde le baiser. +Mais soudain le hideux _Malebouche_ tant fait de glose sur leur compte +qu'il éveille _Jalousie_. Celle-ci court sus à _Bel-Accueil_. + + +GLOSE. + +L'_Amant_, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse, +contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître +qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et +dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis. +L'_Amant_, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à +demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la +pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son +amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua, +joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse +l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu +d'un mutuel amour. + +Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises +langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a +toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant +qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants. + + +CHAPITRES XXX ET XXXI. + +_Jalousie_ assaille _Bel-Accueil_ et lui reproche amèrement d'ainsi se +lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux +coupables ne savent que répondre, l'_Amant_ s'enfuit. _Honte_ alors +s'approche et dit à _Jalousie_: «Tout ce que dit ce _Malebouche_ n'est +pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit. +_Bel-Accueil_ n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est +un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien +négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma +vigilance.--_Honte_, fait _Jalousie_, j'ai grand'-peur d'être encore +trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour +inexpugnable où j'enfermerai _Bel-Accueil_.» _Peur_ accourt, mais voyant +_Jalousie_ en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre +son projet à exécution. _Peur_ alors dit à _Honte_: «Je suis vraiment +désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit _Danger_ qui est cause de tout +le mal; il s'est montré faible envers _Bel-Accueil_. Allons à ce vilain +reprocher sa folle conduite.» _Danger_ dormait. Elles le réveillent et +lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que +jamais, et voilà notre pauvre _Amant_ derechef plongé dans la +désolation. + + +GLOSE. + +Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le +premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis +enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante +essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se +reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté, +rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent +de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais: +elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi +compromettante. + + +CHAPITRE XXXII. + +_Jalousie_ fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est +carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont: +_Malebouche, Danger, Peur_ et _Honte_. Au milieu s'élève une tour +inaccessible dans laquelle est enfermé _Bel-Accueil_. On lui donne pour +geôlier une _Vieille_ chargée de l'espionner continuellement. Alors +l'_Amant_, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus, +s'abandonne au plus violent désespoir. + + +GLOSE. + +Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux, +en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à +jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et +pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur +dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa +réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle +craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le +voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses +rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe +même à mourir. + + +Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS. + + + * * * * * + + +Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII] +nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la _Vieille_ +que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de +Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait +à la _Vieille_ chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil. +Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement +destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne +savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans +les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité. +La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa +maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et +gestes au maître qui payait pour cela. + +On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il +fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «_connût +toute la vieille danse_», et plus elle avait vécu, plus elle était +précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi +combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils +serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement, +ces _Vieilles_, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop +souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient +simplement le rôle d'entre-metteuses. + +C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues +amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces +admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne +sait plus aimer aujourd'hui. + +Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose +sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de +longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et +de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la +placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces +preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur +femme... sous clé. + + + * * * * * + + +PARTIE DE JEHAN DE MEUNG. + + +CHAPITRES XXXIII A XLII. + + +L'_Amant_ pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste +plus qu'à mourir, lègue à _Bel-Accueil_ son coeur, son unique richesse. +C'est alors que _Raison_ revient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas +d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez? _Amour_, dis-moi, comment +le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à +croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais +renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.--Mais je le connais, +répond l'_Amant_.--Non, dit _Raison_, et je vais te le faire +connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous +ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui +explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et +lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes +s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni +seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car +personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait [p. L] dans la +nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la +richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car +l'homme est l'esclave de _Fortune_, qui se plaît sans cesse à lui ravir +ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font +les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre +de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux +qui ne nous aimaient que pour nos richesses. + +_Raison_ flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil +des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien +que par lui, car _Fortune_ ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, +si _Nature_ ne nous l'a donné. «Alors, dit l'_Amant_, qu'a donc l'homme +qui soit réellement à lui?--Sa conscience, répond _Raison_, et son libre +arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à +_Fortune_, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or +donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le +donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en +général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et +jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que _Nature_ ait fait à +l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour +suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les +humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices +que la _Justice_ est chargée de punir ici-bas.--Mais, dit l'_Amant_, +puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le +meilleur de _Justice_ ou _d'Amitié_.--C'est _Amitié_, dit _Raison_; car +si tout le monde s'aimait, _Justice_ serait inutile. D'autant [p. LI] +plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la +plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de +mal encore.» + +Elle cite alors l'exemple d'_Appius_ qui condamne _Virginius_ à lui +livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces +dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant, +continue _Raison_, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs +humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux +de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord _Néron_ qui fit périr +_Agrippine_ sa mère, et _Sénèque_ son précepteur. Donc le pouvoir ne +sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant +en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire +s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans +doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas: +témoin ce même _Néron_, réduit à se tuer de ses propres mains, pour +échapper à la colère de son peuple. Témoin encore _Crèsus_, roi de +Lydie; malgré les conseils de sa fille _Phanie_, il ne voulut rien +rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et +plus près de nous, _Mainfroi_, roi de Sicile, que _Charles d'Anjou_ +battit et tua; et puis _Conradin_, et puis _Henri_, frère du roi +d'Espagne, que le même _Charles_ mit à mort, et enfin _Boniface de +Castellane_, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi +_Charles_, qui lui fit trancher la tête. + +«Or donc, cher ami, continue _Raison_, sers-moi loyalement, et laisse là +cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.--Non, répond +l'_Amant_ irrité, j'ai juré foi et hommage à _Dieu d'Amours_; je ne +violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui +cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. _Raison_, paraît-il, dans le +feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine +chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. _Raison_ +répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna +faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute +les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le +seul endroit que cette chose leur blesse. + +«Tout ceci est fort bon, répond l'_Amant_; mais si vous continuez de me +tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.» + + +CHAPITRE XLIII. + +_Raison_ alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'_Amant_ +mélancolique. Il retourne aussitôt vers _Ami_. Celui-ci le console du +mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis, +_Bel-Accueil_ sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il, +vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que +_Malebouche_ ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon +visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments, +et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez +ravir la _Rose_, et le succès est assuré. + +«Flattez aussi la _Vieille_; flattez encore _Jalousie_; flattez tous les +geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le +permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne +pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand +avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers +pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait +plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant, +et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout +serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de +temps, car la _Rose_ sera vite épanouie, et les concurrents ne +manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers +soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que +vous n'en soyez cause, si par exemple _Jalousie_ vient de les tancer. + +«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer _Bel-Accueil_ +dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez _Honte_ rougir, +_Peur_ blêmir, _Danger_ frémir, et tous par feinte se courroucer pour se +rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce, +mais cueillez la _Rose_ de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en +temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se +laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés +s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils +vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement +courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre, +criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois +geôliers s'en aillent et laissent là _Bel-Accueil_ qui tout à vous se +donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin +_Bel-Accueil_. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est +simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce +qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez +toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites +tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.» + + +[p. LIV] +GLOSE. + +L'_Amant_, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne +trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la +violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par +amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper +de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa +demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se +persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement +indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à +l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la +calomnie. Quant à la _Vieille_, elle ne demande qu'une chose: tirer +profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et +généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les +petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et +résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles +entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes +couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si +précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer +d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir. + +«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous +vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique +vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion, +prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que +vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut. + + + +«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV] +vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez +votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa +pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en +vain essayé d'arracher de vive force. + +«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et +faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai; +si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez; +montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le +moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous +refuser.» + + +CHAPITRES XLIV A XLVII. + +L'_Amant_, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à +l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de _Bel-Accueil_. «Alors, lui +répond _Ami_, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le +château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais +ce sentier a nom _Trop-Donner_, et il est bien dangereux aux pauvres +gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les +murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais +pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et +brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. Or _Pauvreté_ +ne le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la +repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands +biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas +d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez +promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez +assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits +présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.--Pourtant, +_Ami_, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour +perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il +n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.» + +Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans +avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise, +s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors +ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la +terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes +peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie. + + +CHAPITRES XLVIII A LII. + +_Ami_ montre alors à l'_Amant_ comment quelques hommes corrompus par la +cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le +monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus +grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les +femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des +humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler: + +«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop +coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous +divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise, +vous ne songez en mon absence qu'à [p. LVII] mener joyeuse vie, et +quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire +pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me +coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je +déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que +n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme +en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous +la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses +dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des +efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme +vertueuse sur terre! _Lucrèce_ et _Pénélope_ peuvent tout au plus être +considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si +les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les +autres. Au reste, il n'est plus de _Lucrèce_ ni de _Pénélope_ ici-bas.» + +Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes. +Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion de _Falérius, Juvénal, +Phoroneus_, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune +d'_Abeilard_ combien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté +d'_Héloïse_ sa maîtresse. + +Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant +elles sont perverses, témoin _Hercule_ et _Déjanire, Samson_ et +_Dalila_; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette +fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à +maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le +jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait +sans l'intervention de voisins charitables. + + + +[p. LVIII] «Ainsi, conclut _Ami_, avant d'être marié, ce couple s'aimait +d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait +tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il +sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que +l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage. +Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des +rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que +les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur +liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul +n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour +l'aller chercher en de lointains pays.» + + +CHAPITRES LIII ET LIV. + +C'est _Jason_ qui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor +outre mer vers la _Toison d'or_. C'est de ce jour que la _Fourberie_ +apparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont +«_cure de suffisance_.» _Orgueil_ dédaignant son pareil accourut à grand +appareil, traînant _Convoitise, Avarice, Envie_, et tout le reste des +vices. Tous alors firent sortir de l'enfer _Pauvreté_, inconnue +jusqu'alors. Elle vint avec _Larcin_ son fils, et _Coeur-Failli_ son +époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des +humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la +guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et +propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient +pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les +paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors +il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir +quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux +plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour +choisir. + +Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus +grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur. +Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de +quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons +revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée, +et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour +les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des +principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les +garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux +et villes fortifiés. + +«Tout ceci, ajoute _Ami_, me serait bien indifférent si l'appât de l'or +n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage +de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier +venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être +si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors +d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver +leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chère +_Rose_. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je +vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en +quatorze cités sa pareille.» + +«Oui, s'écrie alors l'_Amant_, c'est bien la vérité, et comme cet +excellent _Ami_ parle bien au prix de _Raison_!» Puis il raconte comment +_Doux-Parler_ et [p. LX] _Doux-Penser_ vinrent aussitôt le trouver pour +ne plus le quitter. _Doux-Regard_ pourtant ils ne purent amener avec +eux. + +C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse +l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines, +pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas, +car il ne peut voir sa bien-aimée. + + +CHAPITRES LV ET LVI. + +L'_Amant_ réconforté sent renaître son audace, et il se dirige aussitôt +vers le castel par le sentier que lui dit _Ami_. C'est du reste le plus +court. Chemin faisant, il est si fier et si bravé, qu'il ne doute pas de +la réussite. Il croit voir déjà les murs crouler et la garnison se +rendre. Mais au premier détour il rencontre _Richesse_ qui le renvoie +impitoyablement. L'_Amant_ désolé s'en retourne pensif, et bon gré mal +gré, se décide à employer le premier moyen qu'_Ami_ lui donna, +c'est-à-dire d'user de ruse; mais son âme loyale se révolte contre une +semblable duplicité, et le voilà plus malheureux que jamais. + + +GLOSE. + +L'_Amant_, consolé par les conseils de son ami, reprend aussitôt courage +et se croit déjà sûr du succès. Il cherche donc à revoir sa belle +amante; mais dès le début il est arrêté par mille obstacles, et surtout +par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il était riche, toutes les +difficultés s'aplaniraient, et la _Rose_ serait bientôt en son pouvoir! +Il en est donc réduit à dissimuler, à se faire humble et insinuant +auprès des [p. LXI] valets de sa belle et de tous ceux qui ont intérêt +à le surveiller, de peur qu'il n'aborde la _Rose_. Mais ce rôle lui +pèse, sa franchise et sa droiture se révoltent, et il retombe dans ses +mornes inquiétudes. + + +CHAPITRES LVII ET LVIII. + +C'est alors que _Dieu d'Amours_, jugeant l'épreuve suffisante, touché de +tant de constance et de loyauté, vient à son secours, lui fait réciter +ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oubliés, et +convoque aussitôt toute sa baronnie pour assiéger le castel. + + +GLOSE. + +Le pauvre _Amant_ cependant s'éveille de sa torpeur. Il repasse en +lui-même toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut +loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la +violence même de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il +fait appel à toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il +se décide à tenter un dernier effort pour conquérir sa bien-aimée. + + +CHAPITRE LIX. + +_Dieu d'Amours_ a convoqué toute sa baronnie. Pas un ne manque à son +appel. Ce sont: _Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur, +Oyseuse, Largesse, Beauté, Bien-Celer, Courage, Bonté, Pitié, Simplesse, +Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse, Sûreté, Désir, +Jeunesse, Gaîté, Patience, Humilité_, puis enfin _Contrainte-Abstinence_ +et _Faux-Semblant_. + + + +Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie? [p. LXII] +_Dieu d'Amours_ s'en étonne, et s'adressant à _Faux-Semblant_, lui demande +comment il se trouve mêlé à ses soldats. _Contrainte-Abstinence_ +aussitôt s'avance et présente la défense de _Faux-Semblant_. + + +GLOSE. + +Le pauvre _Amant_, réduit à ses propres forces, repasse en son esprit +toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes nécessaires à un fin +amant pour vaincre un coeur si bien défendu? Il lui faut de la +franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps à disposer, +de la richesse, de la générosité, de la beauté, de la discrétion, du +courage, de la bonté, de la grâce, de l'esprit, de l'amabilité, de la +gaîté, du sang-froid, de la patience, de l'humilité, savoir inspirer la +pitié, les désirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il +hésite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par +s'avouer qu'en effet des traits pâles et amaigris par les veilles et les +souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus +rebelle. + + +CHAPITRE LX. + +_Dieu d'Amours_ dit à son ost qu'il veut assaillir le castel pour se +venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnant _Bel-Accueil_. «Car, +dit-il, depuis que sont morts _Ovide, Tibulle, Catulle_ et _Gaïlus_, je +n'ai jamais rencontré pareil serviteur. Si l'_Amant_ n'est pas mis en +possession de la _Rose_, il en mourra; et ce serait grand dommage de +perdre un ami qui m'a [p. LXIII] si loyalement servi. Veuillez donc, +dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.» + +Les barons tiennent conseil et rapportent leur décision à _Dieu +d'Amours_. «D'abord, disent-ils, _Richesse_ nous a refusé son concours, +ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins +qu'opulent. Nous nous sommes donc accordés sans elle, et voici notre +décision: _Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_ s'attaqueront à +_Malebouche_. Puis _Désir_ et _Bien-Celer_ essaieront de mettre _Honte_ +en fuite. Contre _Peur_ marcheront _Courage_ et _Sûreté_. Quant à +_Danger_, qu'il soit assailli par _Franchise_ et _Pitié_. Mais faites +quérir votre mère, car son concours nous sera précieux. + +«Amis, leur répond _Dieu d'Amours_, je vous remercie de prendre avec +tant d'ardeur ma défense; mais _Vénus_, ma mère, n'est pas toujours à ma +discrétion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et +d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-là +je ne les aime guère. Je vous promets cependant de faire le nécessaire +pour l'intéresser à notre sainte cause. + +«Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre +volonté, soit tort, soit droit. Mais _Faux-Semblant_ sait que vous le +haïssez, et il n'ose se présenter à vous. Nous désirons que vous lui +pardonniez votre colère et que vous l'acceptiez parmi vos barons.--Soit, +dit _Amour_; ça, qu'il s'avance.» + + +GLOSE. + +L'_Amant_ tout d'abord reconnaît que de toutes les qualités nécessaires +pour réussir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la +plus utile, à la [p. LXIV] rigueur elle n'est pas absolument +indispensable. Puis, après avoir réfléchi longuement à la manière dont +il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se +convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel +que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa +charmante maîtresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur +d'aimer et la persuader avant tout de sa discrétion. Pour dissiper ses +folles terreurs, il se montrera à la fois calme et audacieux. Enfin, +pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il +attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs +et de sa franchise. Toutefois, cette idée de prendre le masque de +l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre +tout à fait de cette triste nécessité. + + +CHAPITRES LXI A LXIII. + +_Dieu d'Amours_ fait subir à _Faux-Semblant_ un long interrogatoire, +afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé +dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce +maintien hypocrite. Il somme _Faux-Semblant_ de se dévoiler tout entier. +Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est +inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il +fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen +d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans +travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir +tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille +déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de +religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent +maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je +suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe, +ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne +prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à +la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous +voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes +tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous +prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons +l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons +l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux +délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut +impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se +donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans +confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion, +nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas +à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante +que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois. +Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu +qu'elles soient jolies, et nulle «_ou sans chemise, ou moult parée, ne +saurait sortir de nos mains égarée_.» Nous éprouvons un bonheur inouï à +voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous +renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les +familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et +coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs, +débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos +maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices +souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous +gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul +n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous +ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que +nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis +grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et +nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses, +qu'ils en perdront mitres et crosses! + +«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux +pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte +d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.» + +_Dieu d'Amours_ accepte alors le concours de _Faux-Semblant_ et lui +donne le commandement de l'avant-garde. + + +GLOSE. + +Toute réflexion faite, l'_Amant_ se dit que de tels moyens sont sans +doute bien répugnants, mais que la triste position où il se trouve par +la méchanceté de ses ennemis justifie tout, et il se décide à débuter +par la dissimulation vis-à-vis des jaloux et de la _Vieille_, qu'il ne +saurait attaquer de vive force, n'étant ni assez puissant, ni assez +riche. + + +[p. LXVII] +CHAPITRES LXIV A LXVIII. + +Alors _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ se concertent quelques +instants, et on les voit bientôt apparaître, _Faux-Semblant_ en pèlerin, +sa compagne en béguine. Ils se dirigent aussitôt vers le castel et +rencontrent _Malebouche_, sur sa porte assis, qui inspecte tous les +passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitôt leur +salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite à +s'asseoir auprès de lui, et leur demande à quel heureux hasard il doit +leur rencontre. _Contrainte-Abstinence_ répond la première: «Nous sommes +pèlerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple égaré pour lui +prêcher l'exemple et les pécheurs repêcher. Au nom de Dieu nous vous +demandons l'hospitalité, et c'est par vous que nous allons commencer +notre auguste mission. Apprêtez-vous donc à écouter la parole de Dieu.» +_Malebouche_ répond que sa maison est à leur disposition et qu'il est +tout ouïe. _Contrainte-Abstinence_ reprend: «Ici-bas la vertu +souveraine, c'est de mettre un frein à sa langue, Or, plus que nul, vous +êtes entaché du péché de médisance, et il faut vous en corriger. Un gent +varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est +enfermé à cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant à +l'_Amant_, il s'inquiète, par Dieu, bien de la _Rose_! Personne moins +que lui ne vient rôder de ce côté; vraiment, il a bien autre chose à +penser. Or, par votre médisance, vous êtes cause d'un grand péché, et si +vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sûr au puits +d'enfer.» + +Sur ce, _Malebouche_ de s'écrier que s'il y a des [p. LXVIII] menteurs +céans, ce sont eux. Il n'a fait que répéter ce que maintes gens ont vu +et rapporté, et jusqu'à preuve du contraire, il se croit autorisé à le +crier par dessus les toits. + +Lors _Faux-Semblant_ prend la parole: + +«Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce +n'est parole d'Évangile. Voyons, qu'avez-vous à reprocher au varlet? +D'ordinaire les amants vont volontiers où gîtent leurs amours. Or, il ne +rôde guère par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon +visage et ne vous obsède pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet +avez tant médit, s'il aimait _Bel-Accueil_, vous aimerait-il comme il +fait, vous son geôlier? Donc, en le méprisant, la mort d'enfer vous avez +méritée!» + +_Malebouche_, convaincu, ne trouve mot à répondre et finit par dire: «Je +le reconnais. Or que faut-il faire?--Confessez-vous céans, dit +_Faux-Semblant_; faites preuve de repentance, et je vous donnerai +l'absolution.» Lors _Malebouche_ à deux genoux fait sa confession. +_Faux-Semblant_, le voyant dans une posture favorable, lui serre la +gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aidé de son +compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le fossé. Sitôt fait, ils +ouvrent la porte, et, trouvant les soldats _normands_ ivres-morts, les +étranglent et entrent dans le castel. + + +GLOSE. + +L'_Amant_, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne +donne aucune prise à la médisance, finit par éteindre tous les soupçons, +et dès lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aimée. + + +[p. LXIX] +CHAPITRES LXIX A LXXV. + +_Largesse_ et _Courtoisie_, sur les pas de _Faux-Semblant_ et de +_Contrainte-Abstinence_, entrent dans le fort. Ils rencontrent la +_Vieille_ qui, toute tremblante, se rend prisonnière, demandant qu'il ne +lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui répondent qu'ils ne sont point +ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prêts à la servir si elle veut +les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui +promettant de plus beaux présents par la suite. Enfin ils lui remettent +un gent chapelet de fraîches fleurs, la priant, de la part de l'_Amant_, +de le porter à _Bel-Accueil_, avec l'assurance de son respect et de son +amour. La _Vieille_, heureuse de se tirer à son avantage d'un si mauvais +pas, hésite cependant à se charger d'une telle mission, dans la crainte +de _Malebouche_. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce +vilain. La _Vieille_ alors accepte de grand coeur et dit: «Que l'_Amant_ +se tienne prêt à venir aussitôt que je le manderai;» puis, leur disant +adieu, elle se rend auprès de _Bel-Accueil_; «Beau fils, lui dit-elle, +pourquoi êtes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-être +pourrai-je les soulager.» _Bel-Accueil_, qui n'a aucune confiance dans +la _Vieille_, lui répond très-finement: «Je ne suis triste que de votre +absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire +attendre? + +«Pourquoi, répond la _Vieille_, vous allez le savoir, et grand plaisir +vous en aurez.» Alors elle lui présente le chapelet que lui envoie +l'_Amant_, qui toujours l'aime et mourra bien sûr s'il ne peut le +revoir. _Bel-Accueil_ refuse le présent. «Non, dit-il, je crains [p. +LXX] qu'on ne me blâme.» Cependant il ne quitte pas des yeux le +chapelet, frémit, tremble, tressaille, rougit, pâlit, perd contenance. +La _Vieille_ le lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais +voudrait déjà le tenir. «Il est beau pourtant; mais si _Jalousie_ le +savait?--Prenez-le, vous n'encourrez aucun blâme.--Mais s'il faut dire +qui me l'a donné? --Réponses, riposte la _Vieille_, vous aurez plus de +vingt; au surplus, si vous êtes embarrassé, dites que c'est moi. Je ne +suis pas suspecte à _Jalousie_, et je me charge de vous justifier.» Lors +_Bel-Accueil_ saisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et +prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi. + +La _Vieille_ alors profite de ce qu'ils sont seuls en tête-à-tête, et +lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur +pourra les étudier à la source même, et voir avec quel art et quelle +vérité l'auteur a su peindre la duègne corrompue comme toutes ses +pareilles, et ne cherchant qu'à faire choir au même degré d'abjection +qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confiée. + + +GLOSE. + +Mais le pauvre _Amant_ ne peut revoir sa mie dans l'intimité, car la +_Vieille_ est là. A force de présents et surtout de promesses, il +l'engage à lui ménager une entrevue avec sa chère amante, et lui remet +un chapelet de fraîches fleurs pour elle. La _Vieille_ l'assure de son +concours et lui dit de se tenir prêt au premier signal. Celui-ci se +retire alors discrètement, et la _Vieille_ court aussitôt trouver le +très-doux enfant qui, après une longue hésitation, accepte le présent et +consent à écouter son cerbère. + + +[p. LXXI] +CHAPITRES LXXVI A LXXX. + +La _Vieille_ revient vers l'_Amant_ et lui annonce que _Bel-Accueil_ est +prêt à le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte +de derrière, et part la première pour aller l'attendre. Il la suit de +près, et rencontre chemin faisant _Dieu d'Amours_ et tout son ost +accourus à son secours. C'est _Faux-Semblant_ qui ouvre la marche avec +_Contrainte-Abstinence_. L'_Amant_ vole aussitôt à la recherche de +_Bel-Accueil. Doux-Regard_ vient à lui et lui montre du doigt +_Bel-Accueil_ qui d'un bond s'élance à sa rencontre. Ils sont tous deux +dans une chambre secrète de la tour, et notre _Amant_, enivré de la +réception que lui fait _Bel-Accueil_, tend déjà la main pour cueillir la +_Rose_. Mais voici que _Danger_, caché dans un coin, soudain s'élance et +s'écrie: «Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient +de vous casser la tête.» A ce cri _Honte_ et _Peur_ accourent, et tous +trois assaillent l'_Amant_, le battent et vont l'étrangler, quand il +appelle à l'aide. Les sentinelles de l'ost d'_Amour_ jettent l'alarme, +et les barons aussitôt de se ruer à son secours. Une bataille s'engage +entre les gardiens de _Bel-Accueil_ et les assaillants. + + +GLOSE. + +La _Vieille_ revient trouver l'_Amant_, lui annonce que sa belle est +prête à le recevoir, lui enseigne une porte secrète par où il pourra +pénétrer chez elle, et se retire la première pour l'attendre. L'_Amant_ +la suit de près, et chemin faisant se prépare à sortir enfin victorieux +de cette dernière épreuve. Il fait appel à [p. LXXII] tous ses avantages +physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette +pudique enfant, il se présente l'air humble et les traits languissants. +A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et +d'amour, et nos deux amants enivrés s'abandonnent aux plus doux +transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrête la +pauvrette au bord du précipice; sa pudeur se réveille; elle sent +renaître toutes ses terreurs, et une lutte suprême s'engage dans son +coeur entre la passion et le devoir. + + +CHAPITRES LXXXI A LXXXIII. + +Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du +roman, écrit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne +doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement +traitées; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes +honnêtes. Il termine en engageant le lecteur à bien étudier ce qu'il va +lire par la suite, s'il veut apprendre à fond toute la science d'amour. + + +CHAPITRES LXXXIV A LXXXVI. + +_Franchise_ la première s'élance contre _Danger_. Celui-ci la renverse +et va l'occire, quand _Pitié_ accourt et inonde _Danger_ de ses larmes. +Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quand +_Honte_ arrive, et par ses reproches cherche à relever son ardeur. +_Danger_ crie au secours, et _Honte_ d'un seul coup de son glaive +étourdit _Pitié. Désir_ est là, prêt à la soutenir; beau jouvenceau +franc et joli, à _Honte_ il [p. LXXIII] pousse en grand'furie. Hélas! +il ne résiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre. +C'est alors qu'apparaît _Bien-Celer. Honte_ à son tour tombe sous les +coups de ce nouveau champion, et elle fût morte sans sa compagne _Peur_. +Cette réserve toute fraîche renverse tout devant elle. Elle assomme +presque _Bien-Celer_ et culbute _Courage_ d'un seul coup. Tout l'ost +d'_Amour_ va succomber lorsque soudain se dresse _Sûreté_. Elle se +précipite sur _Peur_, qui évite le choc et lève son glaive. _Sûreté_ +pare avec l'écu et demeure un instant ébranlée; son épée lui échappe des +mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses +armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transportés +de rage, s'abordent, et une lutte corps à corps, terrible, acharnée, +s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire +restait indécise. Une trêve fut conclue, et les combattants se +retirèrent chacun dans leur camp. + +Jamais assurément, sa mère présente, _Amour_ n'eût accepté d'armistice. +Il mande donci _Vénus_ aussitôt. + + +GLOSE. + +La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à +qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un +de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance +matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En +vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est +peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en +pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non +plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des +regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant. +Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A +cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et +la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et +rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir +détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la +fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant +est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront +leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les +derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre, +quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment +d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu +pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa +virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une +tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite. +Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va +s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande +grâce. L'_Amant_, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage, +cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut +lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la +plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son +bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux +alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main, +attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort. + + +[p. LXXV] +CHAPITRES LXXXVII A XC. + +Les messagers d'_Amour_ vont trouver _Vénus_ en l'île de _Cythère_, et +lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute de +_Jalousie_. A cette nouvelle _Vénus_ monte sur son char traîné par huit +colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé; +mais la garnison de la tour se défendait vaillamment; _Vénus_ arrive +enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle +résistance, implore son aide. _Vénus_ oyant ces plaintes, en +grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laissera _Chasteté_ +vivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes. _Amour_ jure que tous +les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera +sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous les _barons_, à +l'exemple de leur chef, prononcent le même serment. + + +CHAPITRES XCI ET XCII. + +Cependant _Nature_ forgeait une à une les pièces qui doivent continuer +les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et +avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner +_Bel-Accueil_ parce qu'il veut s'unir à l'_Amant_, elle songe, dans un +moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment de +_Vénus, d'Amour_ et des _barons_ la rassure. Mais elle a un péché sur la +conscience, et elle vient trouver son bon prêtre _Génius_ pour se +confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les +êtres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis à +l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma +faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout +perdu par ma bonté!» + +L'auteur, mettant _Nature_ en scène, en profite pour faire l'exposé +complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin +l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve +la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et +lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la +corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer, +ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté, _Zeuxis_ +lui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle +entreprise et revient à son sujet. + + +CHAPITRES XCIII A XCV. + +_Génius_, voyant _Nature_ fondre en larmes, la console d'abord et finit +par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour +arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils +sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut: +«Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre _Génius_ termine en s'écriant: +«Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des +femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!» + +Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à +notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à +LXXXIII n'étaient rien moins que sincères. + + +[p. LXXVII] +CHAPITRES XCVI A C. + +_Nature_ donc commence sa confession. Elle rappelle à _Génius_ comment +elle assistait à la création du monde, comment _Dieu_ la prit pour sa +chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout +l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui +parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur +harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment +incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il +faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur +naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les +uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son +orgueil. Tel _Empédocle_, qui se précipita dans le cratère de l'Etna. +Tel _Origène_, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir. + +On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi. +Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la +prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des +hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur +les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne +sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que +Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera, +mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre +arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut, +quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les +conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son +âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge +si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour +cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et +bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent _Deucalion_ et +sa femme _Pyrrha_. + +Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions +nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de +raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils +se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel. + +«Mais, bon _Génius_, continue _Nature_, je reviens à ma parole première. +Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui +doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes +révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les +eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le +vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient +réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît +l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «_Nature_ compare cet effet +d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la +lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les +lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent +l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les +éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On +a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de +grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung +déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons +des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres +hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux +daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur +corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si +quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et +je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs +mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses +vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble +ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle +un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront +bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes +commandements, dit _Nature_, et toujours d'une marche régulière leurs +évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus +des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent, +poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai +rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent, +faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas +jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi +reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire +à mes lois. Oui, bon _Génius_, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai +comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de +toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui +le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes +règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices! +L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais +sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut, +le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont _Amour_ se +plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le +tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins +outils. + +«Bon prêtre, dit _Nature_ en terminant, allez au camp d'_Amour_, et +dites à tous les barons, sauf _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ +toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au +_Dieu d'Amours_ pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui +adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et +qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur +vie.» + +Lors _Nature_ écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet +à _Génius_. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui +pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son +aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'_Amour_. + + +CHAPITRES CI A CIV. + +_Génius_ arrive, et tout le monde pousse des cris de joie, excepté +toutefois _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_, qui disparaissent +sans mot dire. Après les civilités d'usage, _Amour_ fait endosser une +belle chape à _Génius_, lui baille anneau, crosse et mitre, et _Vénus_ +lui met au poing, pour renforcer l'anathème, un cierge ardent. _Génius_, +sur un grand échafaud monté, commence sa harangue. + +Suit l'anathème de _Nature_ contre les déloyaux, les reniés qui prennent +en haine les oeuvres d'où elle [p. LXXXI] tire ses soutiens. Puis +_Génius_ accorde pardon pleinier (on ne connaissait pas encore les +indulgences) à tous ceux qui se peinent de bien aimer. «Travaillez, +dit-il, seigneurs barons, travaillez avec ardeur pour remplacer ce que +le ciseau d'_Atropos_ détruit tous les jours, et vous irez dans le +paradis fleuri où l'agneau divin conduit ses blanches brebis. Là le jour +est éternel et toujours pur, et il dépasse en splendeur même le jour qui +inondait la terre, en l'âge d'or, du temps de _Saturne_, à qui son fils +_Jupiter_ fit tant d'outrage quand il le mutila. Mais pour conquérir un +trône, il n'est crime si odieux qui vous arrête. C'est avec le meurtre, +dit _Génius_, le plus épouvantable crime; car mutiler son semblable, +c'est lui ravir toute vertu et le rabaisser au niveau de la femme. Or, +_à faire grand' diableries sont toutes les femmes trop hardies_. Mais +surtout, et c'est là le plus noir forfait, c'est lui ravir sa fécondité. + +_Jupiter_, à peine sur le trône, donna soudain aux hommes l'exemple de +tous les vices, leur conseilla de se partager la terre, versa le venin +aux serpents, et fit au loup ravir sa proie. Il apprit à l'homme à se +nourrir de la chair des animaux, à tirer le feu des cailloux, et des +arts nouveaux souleva les voiles. Bref, si le désir de régner lui fit +commettre le plus hideux attentat, il essaya de le faire oublier en +changeant l'état de l'empire de bien en mal, de mal en pire. Il rompit +le printemps éternel, divisa l'année en quatre saisons, et l'âge de fer +remplaça l'âge d'or. On vit alors se réjouir les dieux infernaux, et +tendre leurs rets par toute la terre pour attirer dans leur séjour +ténébreux les brebis, qui toutes, hélas! y vont de compagnie. [p. +LXXXII] Bien peu arrivent au paradis où le bel agnelet bondissant mène +paître son blanc troupeau.» + +Suit une longue et splendide description du séjour céleste, demeure des +bienheureux, et un fort beau parallèle entre ce parc et le jardin de +_Déduit_, la fontaine de _Narcisse_ et la fontaine de vie; l'auteur nous +montre combien la première est obscure et trouble au prix de la seconde. +«Or donc, s'écrie _Génius_, pensez de _Nature_ honorer, soyez honnêtes, +généreux, loyaux et charitables, et vous irez au parc merveilleux boire +à la très-belle fontaine, qui tant est douce, et claire, et saine, sur +les pas de l'agnelet divin, pendant toute l'éternité.» + +Il termine en excitant l'ardeur des barons, et les engage à renouveler +l'attaque, puis il disparaît. + +_Vénus_ prend le commandement des troupes, et tout le monde se prépare +au combat. + + +CHAPITRES CV A CIX. + +_Vénus_ somme _Peur_ et _Honte_ de se rendre. Elles refusent. Alors la +déesse courroucée saisit son brandon, et vise une étroite meurtrière +entre deux piliers d'ivoire assise. Ces deux piliers soutenaient une +figure admirable de formes et blanche comme l'argent. C'était la châsse +de _Nature_ où se trouve le sanctuaire couvert d'un précieux suaire, qui +contient le bouton parfumé. Autour de cette statue s'accomplissent +miracles autrement extraordinaires que devant la tête de _Méduse_. +Celle-ci détruisait tout et changeait en roches les êtres vivants qui la +regardaient. Le sanctuaire de la _Rose_, au contraire, anime tout ce qui +l'approche; il animerait la matière elle-même. + +L'auteur ne peut mieux la comparer qu'à la statue de _Pygmalion_, [p. LXXXIII] +ce statuaire fameux qui sentit son coeur, jusqu'alors insensible, +s'embraser en contemplant son oeuvre. Le malheureux, dévoré d'un amour +sans espoir, allait mourir, lorsque _Venus_, touchée de ses feux, à son +tour anima la statue. De leurs amours naquit _Paphus_, qui lui-même +engendra _Cynyras,_ père d'_Adonis_. + +Tel le brandon de _Vénus_ vole porter l'incendie dans la tour. A cette +vue toute la garnison s'enfuit. La tour consumée s'écroule pièce à pièce, +sans pourtant endommager le sanctuaire. + +L'_Amant_ alors, en pèlerin, muni du bourdon et de l'écharpe, pénètre +jusqu'à _Bel-Accueil_ sous la conduite de _Courtoisie, Franchise_ et +_Pitié_. «Daignez, disent-elles à _Bel-Accueil_, octroyer à ce loyal +_Amant_ la _Rose_ qu'il désire depuis si longtemps. + +«Dames, fait _Bel-Accueil_, de bon coeur je la lui abandonne; qu'il me +pardonne ses longs ennuis, et qu'il vienne ici la cueillir, à nous deux +seuls tout à loisir, car il aime loyalement.» + +L'auteur finit en racontant comment, pour arriver jusqu'à la _Rose_, il +lui fallut forcer la porte du sanctuaire avec son bourdon et comment, +après de longs efforts, il parvint enfin à cueillir le délicieux bouton. + +Il était jour; il se réveille. + + +GLOSE. + +On peut ainsi résumer ces dix-huit derniers chapitres: + +Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait été qu'une +affection du coeur et de l'âme. Du côté de l'amante, ce n'étaient +qu'illusions et rêves [p. LXXXIV] enchantés. S'aimer et se le dire, se +contempler et se sourire, c'était tout son bonheur. + +Dans cet échange mutuel d'impressions naïves, les sens n'avaient aucune +part; cette affection n'était encore que de l'amitié. Soudain une +étincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument, +la nature reprend tous ses droits. L'étincelle, c'est _Génius_; la +flamme, c'est _Vénus_. + +Alors la pauvre enfant, vaincue déjà plus d'à moitié par l'éloquence et +les charmes de son amant, sent naître en elle une flamme inconnue. +Palpitante, enivrée, elle oublie tout, se laisse tomber éperdue entre +ses bras, s'abandonne à ses étreintes passionnées, à ses voluptueuses +caresses, et... l'heureux _Amant_ peut enfin cueillir la _Rose_. + + + * * * * * + + +[p. LXXXV] +CONCLUSION. + +L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet +d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux +chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour! +La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un +peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on +s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses +persécuteurs. + +Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui +aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant +infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa +ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et +surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse +dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés! +Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation. +C'est bien certainement, avec _Daphnis et Chloé_, les deux plus jolis +romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de +naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et +tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux, [p. LXXXVI] ils +tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais +réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les +yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont +en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous +n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention, +tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en +tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal, +jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du +roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y +reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre +du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut +affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable +début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux +plus gracieux poètes de l'antiquité. + + * * * * * + +Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la +valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris. + +M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie +seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers +formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de +Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces +vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup +plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des +commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le +regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du +roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur. + +Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume +de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus +considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux +chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous +allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour +un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec +l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement +l'oeuvre de Guillaume de Lorris. + +Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si +magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à +développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs +principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que +chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce +n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique +qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions +et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze +chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près +la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra +juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le +précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée: + +L'_Amant_, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais +voici soudain venir dame _Pitié_ pour le consoler. Elle amène dame +_Beauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-Regard_ et _Simplesse_. Ils [p. +LXXXVIII] lui disent: «_Jalousie_ s'est endormie, et nous nous sommes +échappés à grand' peine, car _Peur_ tremblante, qui toujours allait et +venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la +perfidie de _Malebouche_, ne savait ce qu'elle devait faire; mais +_Bonne-Amour_ ouvrit de force la porte, quoi que _Peur_ pût dire et +faire. Si _Malebouche_ l'eût su, nous ne serions certes pas sortis; mais +_Vénus_ vola les clefs et nous a mis dehors.» + +Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du +très-doux bouton: + +«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. Dame +_Beauté_ en tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne +volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la +moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts +de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit +nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand +l'aube se leva, il fallut nous séparer. Dame _Beauté_ me réclama le doux +bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos. +Alors, avant de partir, _Beauté_ me dit en riant: «_Jalousie_ peut +maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies +d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez +dit, tel service, telle récompense.» + +Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi: + +«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais +et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.» + + * * * * * + +Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX] +points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec +une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous +semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est +facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés. +Comment admettre que _Beauté_ qui, dans tout le roman de Guillaume, +n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que +dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'_Amant_, +soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus, +_Beauté_ n'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une +qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que +la _Rose_. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, dame +_Pitié_ ou _Courtoisie_, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple. +Quant à _Doux-Regard_, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de _Dieu +d'Amours_ et non de _Bel-Accueil_, et un personnage jusqu'ici fort +mystérieux. Pour ce qui est de _Loyauté,_ c'est la première fois +qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au +moins inutile. _Bel-Accueil_, l'âme du drame, est ici tellement nul, +qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «_doux bouton qui ne fait +pas la moindre opposition_?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur +d'impression et qu'il faille lire _el_ au lieu de _il_, et dire «sans +qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cette +_Bonne-Amour_ qui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue +jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne +fasse qu'un avec _Vénus_, qui paraît quatre vers plus bas? + +Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC] +morceau détestable, c'est d'avoir réduit _Jalousie_ au rôle ridicule de +mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre +_Bel-Accueil_ comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer +enfin, que signifie cette _Beauté_ réclamant, avant de partir, le bouton +à l'_Amant_? + +Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme; +c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa +vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a +donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois +cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne +saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf +poète de Lorris. + + * * * * * + +Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre +définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des +preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même +à lui donner une bien plus grande étendue. + +Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un +écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la +force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous +lisons que l'_Amant_ va voir peintes sur le mur sept images. Or, le +poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept. +Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI] +d'ébauches, les trois premières, par exemple, _Haine, Félonie_ et +_Vilenie_. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre +avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après +coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est +de même des flèches d'_Amour_. Le poète nous dit qu'_Amour_ a deux +arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont +cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'_Amant_ des belles flèches, +et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le +poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines +flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins +pourtant de dire que _Bel-Accueil_, n'ayant que des vertus, en rendait +l'usage inutile. + +Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer +du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «_Je +vais maintenant vous conter comment_ Honte _me fit la guerre, comment +les murs furent élevés et le château fort, qu'_ Amour _prit par la suite +au prix de grands efforts_.» Évidemment, le poète se proposait de +raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte +d'_Amour_ contre _Honte_, défenseur du château, c'est-à-dire de la +passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve, +celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire +l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière +dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène. + + + * * * * * + + +[p. XCII] +PARTIE DE JEHAN DE MEUNG. + + +Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le +coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses +douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs, +voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe. +Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle. +Pour lui la _Rose_ n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le +jardin de _Déduit_, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière, +la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait +avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas +la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations +généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable +raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste, +c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature +est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour +l'_Amant_, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de +plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que _Jalousie, Danger, Honte_ +et _Peur_, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en +empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne +doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres +également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle +vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature, +et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne +impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les +vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve +pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent +l'attentat dont Abeilard fut victime. + +Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de +l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les +prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il +critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois +naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire +cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans +laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que +Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste. +Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de _Raison_, +après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans +son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent +dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome +imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables +auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,» +_Nature_, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même +ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la +matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se +soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu +lui-même. Mais le pouvoir de _Nature_ n'est pas sans bornes. Il ne +s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car +elle-même le dit: «_Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est +mortel_.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle +les impressions des sens. _Raison_ [p. XCIV] plane au-dessus d'elle, +_Raison_, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père, +et jamais ne doit entraver l'oeuvre de _Nature_. Elle est +l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme _Génius_ entre l'homme et +_Nature_. + +L'homme, comme tous les êtres vivants, naît, grandit, vit et meurt +suivant des règles absolues. Dès son adolescence, il sent dans ses +veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les +lois de _Nature_. Mais cette force irrésistible, cette étincelle +foudroyante qui soudain attire deux êtres, et les lie d'une chaîne si +forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie, +l'amour, en un mot, échappe à l'autorité de _Nature_. Il ne procède pas +non plus directement de Dieu. _Génius_ est cette force surnaturelle qui +toujours doit aider _Nature_ dans son oeuvre féconde pour que la passion +soit respectable et sainte. + +Tel est le système philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons +loin de partager toutes ses idées, nous sommes obligé de reconnaître +que, dans tout le cours de son poème, il s'est élevé à des hauteurs +inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils +rêvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous +dispenserons d'analyser la partie scientifique et métaphysique de +l'oeuvre. Nous ne l'étudierons qu'au point de vue économique et +littéraire. + +On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système +avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le +dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce +dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et +que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par +ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de +l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait +guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de +l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à +son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie. +C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la +poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique. + +Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien +plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung. +Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on +sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus +fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est +tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce +singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus +et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis. + +Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit +de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée +dont jouissait le _Roman de la Rose_, ce qui n'était certes pas à +dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si +peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer +de cette merveille inachevée pour développer ses théories +philosophiques. + +On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et +de la vigueur de son style. + +Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI] +XIIIe siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles +à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le +drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était +pas même un homme, où le roi était presque un dieu! + +Écoutez-le criant au vilain: «_Tu es l'égal des puissants de la terre, +car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses +qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves +qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui +leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur +cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi +lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien +le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un +vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la +force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le +courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela +ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna, +et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la +force obtenu, si ne nous l'a donné Nature_!» Et plus loin, s'adressant +directement aux rois: «_Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et +piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié. +Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni +rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple +citoyen_.» + +On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire: + + Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. + +Jehan de Meung a dit: [p. XCVII] + + Le premier qui fut roi fut un vilain hideux. + +Non, rien n'égale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes +de la société, aux rois surtout. Six siècles après Clopinel, il y a +quelques années à peine, qui donc eût osé écrire: + +«_Au temps de l'âge d'or les hommes étaient heureux; ils n'avaient pas +comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous étaient égaux +sur la terre. Les anciens_, dit-il, _n'eussent pas vendu leur liberté +pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la +liberté d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des +frères, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'où sont +nos libertés péries. Car les juges premièrement se conduisent si +malement, qu'ils se devraient juger soi-même, s'ils veulent que chacun +les aime, être loyaux et diligents, non pas lâches ni négligents, ni +faux, ni rongés d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils +vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres +gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on +devrait plutôt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il +a commises grâce à son pouvoir_.» + +Ne l'oublions pas, à cette époque la justice était un des privilèges de +la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont été créés +que pour défendre les droits de ceux qui les paient. + +Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira: + +«_Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: «Je suis +gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misérables qui cultivent la +terre ou du travail de leurs mains vivent.» Eh bien, moi je vous dis que +non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses +vices_. [p. XCVIII] _Noblesse vient de la valeur, et noblesse de +naissance n'est rien qui vaille à qui manque la prouesse de ses aïeux. +Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage, +montrèrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne +veux pas nommer. Mais, hélas! en vain on voit les bons toute leur vie +parcourir de lointains pays pour sens et valeur conquérir, cultiver les +sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvreté; +personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus +nobles cependant que ceux qui vont chasser aux lièvres et sont +coutumiers d'habiter en châteaux princiers_. + +«_Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse, +veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit être +pour plus vil tenu que s'il était fils de truand. Noblesse soit à qui la +mérite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, méchant, vantard, +paresseux, sans charité (et de ceux-là sur terre il en foisonne), s'il +est issu de parents où brillaient toutes les vertus, pas n'est droit +qu'il ait de ses aïeux la gloire; mais il doit être plus vilain tenu que +s'il était de chétif venu. Ceux-là disent: «Je suis noble,» parce qu'on +les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient +leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivières, par bois, par +champs et par bruyères, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous +nobles damoiseaux, et traînent partout leur oisiveté. Mais ils +trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils +mentent, et la noblesse de leurs aïeux volent en tombant plus bas +qu'eux_!» + +Mais le côté le plus intéressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il +est un des premiers cris poussés par la France contre l'envahissement du +clergé romain, qui voulait dominer toute la chrétienté, question [p. +XCIX] brûlante, qui s'est rallumée de nos jours avec tant d'intensité, +et fait le désespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment +religieux. + +Depuis un demi-siècle environ, au moment où Jehan de Meung écrivait ces +lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient été créés par la +cour de Rome, et comblés de privilèges qui les rendaient forts gênants et +redoutables au clergé séculier. Sans nationalité comme sans patrie, +puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas +de résidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels, +allaient de châteaux en châteaux demander de l'argent aux riches, avec +lequel, quoique voués à la pauvreté, ils se faisaient bâtir de +véritables palais, où ils visaient dans l'abondance et menaient une vie +dissolue. + +Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dépendaient que de Rome. Un +évêque même ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile élu, ils +étaient _curés de toute la France_, et seuls, en qualité d'envoyés du +Pape, pouvaient remettre certains péchés. Ils avaient une police +admirablement organisée, et, grâce à leurs privilèges, devinrent en +quelques années riches et puissants, mais craints et détestés. Leur +audace devint telle que personne n'osait élever la voix contre eux. En +1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier +combattit ces intrus. C'était un homme savant et renommé. Il avait +maintes fois pris déjà la défense du clergé français et de l'Université +contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'était vu +contraint de faire brûler _l'Évangile Pardurable_, contre lequel +Guillaume de Saint-Amour s'était élevé avec une extrême vigueur. Il est +vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les +Jacobins avaient poussé l'audace jusqu'à s'attaquer a l'autorité +apostolique elle-même. Quelque temps après, il publiait _Les périls des +derniers temps_, satire virulente contre ces Mendiants éhontés, qui +voulaient asservir à leur profit tout le clergé séculier. Mais ils +étaient déjà si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues, à faire +brûler à son tour le livre de Saint-Amour, et à le faire bannir de +France. + +Et, quelques années à peine après sa mort, Jehan de Meung, prenant +courageusement sa défense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il +intercala dans le _Roman de la Rose_! + +C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, où Jehan de Meung +énonce ses théories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait +un athée. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mérite moins que lui +une pareille accusation. Il était sincèrement religieux, au contraire; +mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un +mot, il était ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gémissait de +voir la papauté entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques +siècles plus tard, ensanglanter la terre. Et voilà ce qui lui fait +pousser ce cri prophétique: «_De tout cela sortiront de grands maux_!» +Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renaître plus +poignante que jamais. + +En effet, Jehan de Meung prévoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la +France et pour la chrétienté la création d'un clergé exotique et +envahissant qui devait bientôt dominer la papauté, sur les ruines de +l'ancienne Église apostolique élever l'Église romaine, et, oubliant sa +divine mission sur la terre, résumer sa politique dans ce mot: +«_Périssent les nationalités, [p. CI] pourvu que l'Église triomphe, +dût-elle régner sur des ruines_!» C'est pour signaler l'ingérence de ces +intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire à +_Faux-Semblant_: + + Sur tous les royaumes s'étend + Notre lignage omnipotent.... + A nous seuls doit prince bailler + A gouverner toute sa terre + Et lui, soit en paix, soit en guerre; + A nous se doit prince tenir, + Qui veut à grand honneur venir. + +Était-il athée l'homme qui s'écriait: + + Nombreux si sont tels louveteaux + Parmi tes apôtres nouveaux, + Sainte Église, tu es perdue, + Si ta cité est combattue + Par les chevaliers de ton ban. + Ton pouvoir est bien chancelant + Si ceux-là cherchent à la prendre + A qui la donnas à défendre. + Contre eux comment la garantir? + Prise sera sans coup sentir + De mangonneau ni de pierrière, + Sans déployer au vent bannière. + Si tu ne veux la secourir, + Laisse les tels partout courir, + Laisse; mais si tu leur commandes, + Tôt faudra-t-il que tu te rendes + Leur tributaire, faisant paix + Qu'ils t'imposeront à grand faix, + Si pis encor ne font les traîtres, + Et de tout ne deviennent maîtres. + Bien ils te savent endormir, + Le jour courent les murs garnir, + La nuit creusent profondes mines. + Ailleurs enfonce les racines + Que tu-veux voir fructifier; + Tu ne dois pas là te fier. +[p. CII] +Hélas! que le Saint-Siège n'a-t-il écouté notre poète! que ne s'est-il +appuyé sur les clergés nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne +demandaient qu'à le soutenir et l'aimer, s'il n'eût songé qu'à donner la +pâture à toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils +mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophétie de +point en point s'accomplit. Peu à peu le pouvoir de la papauté fut +absorbé par ceux qu'elle avait chargés de le défendre; l'Église et toute +la chrétienté devinrent la proie des Mendiants. On vit bientôt les +papes, créatures de «_ces loups qui tout dévorent_,» comme les appelle +Jehan de Meung, à la grande gloire de Dieu et au profit de ce clergé +sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre, +apporter sur le trône pontifical les appétits les plus ignobles et les +passions les plus monstrueuses, jusqu'à ce qu'enfin l'Apôtre de Dieu ne +rougît pas de descendre lui-même dans l'arène et de se vautrer dans le +sang de ses brebis! + +Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises +épouvantables, la France chrétienne, la France tout entière se levait +contre ces forcenés. C'est de sang français qu'était souillée l'armure +de Jules II! + +Mais la mesure était comble. La papauté depuis longtemps agonisait sous +le joug des Mendiants, comme l'avait annoncé Jehan de Meung. Il ne +restait plus qu'à partager les dépouilles, et, comme toujours, une +querelle s'éleva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'Église. Il +s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants, +les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputèrent, et la +Réforme éclata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre +de paix et de charité, enivré de sang, repousser dédaigneusement les +propositions du clergé français, qui devaient réunir à nouveau, sous un +même pasteur, le troupeau dispersé, pousser la Furie italienne qui +régnait sur la France au plus épouvantable forfait, applaudir des deux +mains au massacre de la Saint-Barthélemy, et, au nom de Dieu, bénir les +assassins! + +Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands +maux! + +Hélas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnaîtrais plus la France! +Le clergé national n'est plus, et cette chevalerie française, cette +noblesse vaillante et généreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille +patrie, cette noblesse que tu représentais si dignement et dont tu étais +si fier est elle-même devenue la proie des Mendiants romains! + +Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans +reproche osait lever la main sur l'étole pontificale, car pour elle la +patrie passe après l'Église. + +Mais une nouvelle France s'est levée, aussi chrétienne, aussi vaillante, +aussi généreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques années à peine +après des désastres inouïs, fruits encore d'une guerre religieuse, plus +forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sûr, tu ne la +renierais pas! + +Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put +échapper à la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi +redoutables, et comment la sainte Inquisition, établie en France depuis +quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le +brûler comme hérétique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les +dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'écrie: + + En grogne, ma foi, qui voudra, + Et s'en courrouce à qui plaira; + Pour moi, je ne m'en tairai mie, + En dussé-je perdre la vie, + Ou contre droiture me voir, + Comme saint Paul, en cachot noir + Plonger, ou bien de ce royaume + A tort bannir comme Guillaume + De Saint-Amour......... + +C'est que Jehan de Meung n'était ni un professeur de Sorbonne, ni un +bourgeois, ni un vilain. C'était un seigneur riche et puissant. Il +pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois, +jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus résolu +des libertés gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de +Boniface VIII le plus sanglant défi qu'aient jamais jeté les idées +modernes à l'absolutisme romain. + +Philippe-le-Bel défendit jusqu'à sa mort, avec une incroyable énergie, +les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de la France, contre les +prétentions des papes qui, dans leur détresse, tournaient les yeux vers +elle et lui tendaient les bras. La fille aînée de l'Église alors +prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de +leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Français que des +ennemis politiques, ne cherchaient qu'à les exploiter et leur susciter +des ennemis de toutes sortes. + +Telle est, en résumé, depuis mille ans, l'histoire des relations entre +la France et la papauté. Et, chose [p. CV] étrange! après tant de +luttes, c'est la royauté qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il +n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat, +ni déclaration de 1682, ni clergé national. Mais quand la royauté +abdiqua devant la papauté, elle n'était déjà plus la France. + +On s'étonne donc moins, en y réfléchissant, que Jehan de Meung ait pu +braver jusqu'à sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume +mordante avait pourtant stigmatisé ce clergé vicieux d'une bien rude +façon, dans cette satire audacieuse, où le poète orléanais dévoile à ses +contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines +omnipotents. + +Les deux chapitres dans lesquels _Faux-Semblant_, le moine hypocrite, +qui s'est glissé furtivement dans le camp d'_Amour_ (car ses pareils +s'insinuent partout), est obligé de se démasquer, sont bien certainement +la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du poète s'y élèvent +si haut, que jamais elles n'ont été dépassées. + +Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette +époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète +déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit +pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore +plus de cent ans après: + +«_Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos +fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du_ Roman de +la Rose, _et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le +brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je +savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour +lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son +livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en +enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire_.» + +Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de +le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute +l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et +passionnées des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur +de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les +ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les +oeuvres d'Homère, le _Roman de la Rose_ était impérissable. Cet ouvrage, +aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si +populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur +les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre +leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de +l'imiter servilement. + +Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des +expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires +aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est +forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils +articulent contre ce chef-d'oeuvre. + +Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles +de Pise et de Constance, l'auteur de _De Auferibilitate Papae_, ne +visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de +_Faux-Semblant_, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses +injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains +n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme +toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu +_collets-montés_. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas +le roman le lurent avec avidité. + +On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et +de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre +considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger +le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «_Les +transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître +plutôt du caprice de l'auteur que de l'enchaînement des idées_.[2]» On +l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même +s'occuper de l'acteur qui les débitait. + +La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la +littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car +l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les +abus de la société au XIIIe siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit +ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer +les débauchés par _Génius_, les femmes par le _Jaloux_, les égoïstes et +les riches par _Ami_, les juges iniques et les rois par _Raison_, et +quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles _Nature_ +elle-même. + +Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la +continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman +pourrait en effet passer pour inutile. + +[p. CVIII] +Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien +de _Bel-Accueil_ vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire +un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût +développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers +inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique, +qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un +petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces +audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les +attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même +charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et +qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent +leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui +fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet +d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un +livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre +Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung +deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou +d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron +Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le +lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de +Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser. + +Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la +crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les +femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière +scène. + +Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman [p. CIX] +de la Rose_: «_Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel, +est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son +époque en fut sans doute la cause_.» La preuve en est dans tous les +fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les +délices de nos chastes aïeules. + +Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en +lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien +certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer +son oeuvre. + +Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se +défendre par la bouche de _Raison_. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir +honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «_Ce n'est pas le nom +qui est honteux_, dit-elle, _mais la chose. Or, quoi de plus noble que +les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour +perpétuer l'espèce humaine_?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas +trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas, +et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son +chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se +tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en +semblable circonstance. + +Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au +moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable, +d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas +immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux +chefs-d'oeuvre. + +Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX] +c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une +vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales. + +Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et +l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le _dix-neuf mille deux +cent quarante-sixième_ vers: + + Bon fait prolixité foir! + + + * * * * * + + +[p. CXI] +OPINIONS DES CRITIQUES. + + + * * * * * + +Nous terminerons cette étude en donnant et discutant l'opinion de +quelques écrivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici +résumer les attaques violentes ni les louanges outrées des contemporains +que nous pouvons soupçonner de partialité, nous nous contenterons de +citer l'opinion des savants qui n'ont étudié cette oeuvre qu'au point de +vue purement littéraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe +siècle, c'est-à-dire plus de trois cents ans après son apparition, que +les savants commencèrent à étudier sérieusement le _Roman de la Rose_. +Cette oeuvre, en effet, eut à cette époque, à la cour de Louis XII et de +François Ier, un regain de célébrité. C'est ce qui engagea Clément Marot +à en publier une nouvelle édition. «_Sous prétexte de rajeunir ce roman +pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des +changements considérables; il substitua quantité de mots nouveaux à ceux +tombés m désuétude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta même +quelques-uns, en un mot se fit un_ Roman de la Rose _à lui_.» + +Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entière en six +pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer +au lecteur de la manière dont il faut «soulever l'écorce pour arriver +jusqu'à la moelle de l'arbre.» Il dit que la _Rose_ signifie «l'état de +sapience, ou l'état de grâce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou +bien encore le souverain bien infini et la gloire d'éternelle +béatitude.» Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur +cette glose étrange que bien certainement il n'a jamais prise au +sérieux. Mais elle s'explique assez aisément par cette circonstance, que +Marot refondit le _Roman de la Rose_ dans les prisons de Chartres où il +était enfermé comme hérétique. Pour sortir de prison, ou remercier le +roi de l'en avoir tiré, il crut devoir faire imprimer cette petite +préface en tête de son édition. Cette singulière idée n'est pas de lui, +du reste. Tout l'honneur en revient à Jehan Molinet, chanoine de +Valenciennes, qui avait publié, en 1503, une translation de vers en +prose, et une moralisation du _Roman de la Rose_. Nous passerons sous +silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pâris, le seul +moyen de lui rendre justice. Quant à l'opinion de Marot sur les auteurs, +tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte +au général Preudhomme où il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius +français. + +Baillet le regardait comme le meilleur poète du XIIIe siècle. Il nous +apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis, qu'il mourut environ +l'an 1260, et que, déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il +aimait éperdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut +imiter Ovide et étendre ses pernicieuses maximes, sous prétexte d'y +mêler un peu de philosophie morale. + +Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact +dans ses renseignements historiques que juste dans son appréciation +philosophique, car il est impossible, en y mettant même une extrême +complaisance, de découvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre +«_pernicieuse maxime_.» + +Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman de la Rose_, +convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec +esprit: + +«_Lorris_, dit-il, _était un auteur galant qui a plus approché du tour +aisé et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet +auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que +Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui +par l'érudition_.» + +Baïf était grand admirateur aussi du _Roman de la Rose_, et le choisit +pour sujet d'un sonnet qu'il adressa à Charles IX. + +Ronsard en faisait, de son côté, tant de cas, qu'il le lisait +constamment et y puisait ses inspirations poétiques. + +Le Père Bouhours (_Entretiens d'Ariste et d'Eugène_) n'hésite pas à +donner à Jehan de Meung le nom _de père et d'inventeur de l'éloquence +française_. Et de fait, c'est le premier livre français qui ait jamais +joui d'une grande réputation. + +Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses +_Recherches sur la France_: + +«_Nous eûmes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de +Meung, lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante, +poète italien; et moi je les opposerais volontiers à tous les poètes +d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son +livre; mais en ce peu qu'il nous a baillé, il est, si j'ose le dire, +inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis_ [p. CXIV] +_du temps, et je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous +d'en faire de plus à propos_[3].» + +Si grand admirateur que nous soyons du _Roman de la Rose_, nous ne +saurions admettre qu'on opposât nos deux poètes, ni à l'auteur de la +_Divine Comédie_, ni à Pétrarque. + + * * * * * + +Les anciens comparaient Homère à un grand fleuve où tous les poètes de +la Grèce venaient tremper leurs lèvres pour y puiser leurs inspirations. +Tel fut pendant plusieurs siècles le rôle du _Roman de la Rose_, et de +nos jours encore nos poètes pourraient à plus d'un titre le prendre pour +modèle. + +Jusqu'à Ronsard, en effet, nous n'avons guère eu d'autres poètes +véritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe siècle, on retrouve +la trace du fameux _Roman_ dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns +sont demeurés célèbres. + +Ainsi, quand on lit attentivement la _Servitude volontaire_ de La +Boëtie, on est étonné de la similitude de pensées et de la communion +d'idées qui existe entre les deux écrivains, et l'on se prend malgré soi +à rechercher dans le _Roman de la Rose_ ce qu'on lit dans le _Contr' +Un_. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mêmes expressions, on y +reconnaît la même inspiration et la même vigueur. + +Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une +grande célébrité, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses +éditions qui se sont conservées jusqu'à nous, et la faveur méritée dont +il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitulé: _Les XV joies du +mariage_. Or, l'auteur en a trouvé le plan dans le _Roman de la Rose_. +Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les deux auteurs. + +Nous trouvons dans Jehan de Meung: + + C'est li fox poisson qui s'en passe + Parmi la gorge de la nasse + Qui, quant il s'en vuet retorner, + Maugrè sies l'estuet séjorner + A tous jors en prison léans, + Car du retorner est néans. + Li autres qui dehors demorent, + Quant il le voient si, acorent + Et cuident que cil s'esbanoie + A grant déduit et à grant joie, + Quant là le voient tornoier + Et par semblant esbanoier. + Et por ice méismement + Qu'il voient bien apertement, + Qu'il a léans assés viande + Tele cum chascun d'eus demande, + Moult volentiers i enterroient. + Si vont entor, et tant tornoient, + Tant i hurtent, tant i aguetent, + Que truevent le trou et s'i getent. + Mès quant il sunt léans venu, + Pris à tous jors et retenu, + Puis ne se puéent-il tenir + Que hors ne voillent revenir: + Là les convient à grant duel vivre + Tant que la mort les en délivre. + +Voici maintenant ce qu'écrit l'auteur des _XV joies_ dans son prologue: + +«_Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI] +ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et +vient où il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse +borgne, où il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui +estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les +voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant à l'environ de la +dicte nasse qu'il trouve l'entrée, et il entre dedens, cuidant estre en +délices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il +y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse, +où il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx +qui sont en mariage, car ils voient les autres mariés dedens la nasse, +qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils +trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent +retourner, mais est force qu'ilz demeurent là.... Et pour ce en ycelles +joies demourront tous jours et finiront misérablement leurs jours._» + +Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on +pourrait croire que c'était une sorte de proverbe et que les auteurs ont +puisé cette idée à la même source. Notre opinion est que l'auteur des +_XV joies_ l'a puisée directement dans le _Roman de la Rose_, et, en +effet, voici une phrase qui nous donne singulièrement à penser: + +«_Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force +qu'ils demeurent là. Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien +ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le +docteur luy respont en ceste manière: «Ami_, dit-il, _n'avés-vous peu +trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse +ryvière, pour vous mectre dedens la teste la première_?» + +Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribué à Valère ce qui [p. CXVII] +appartient à Juvénal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins +une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous séduit +fortement. L'auteur des _XV joies_ était un des courtisans les plus +assidus de la cour du Dauphin, à Geneppe en Brabant. Le _Roman de la +Rose_ était alors au plus beau temps de sa gloire; il devait évidemment +faire les délices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et +libertins, à qui nous devons les _Cent Nouvelles nouvelles_. Or, +l'auteur, qui tirait son sujet du _Roman_, se rappelle soudain certain +trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids à +sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage: + + Valerius qui se doloit + De ce que Rufin se voloit + Marier, qui ses compaîns iere, + Si li dist par parole fiere: + Diez tous-poissans, dist-il, amis, + Gart que tu ne soies jà mis + Es las de fames tant poissant, + Toutes choses par art froissant. + Juvenaus meismes escrie + A Postumus qui se marie: + Postumus, vués-tu famé prendre? + Ne pués-tu pas trover à vendre + Ou hars, ou cordes, ou chevestres, + Ou saillir hors par les fenestres + Dont l'en puet hault et loing véoir, + Ou lessier toi d'un pont chéoir? + +En cherchant le nom de l'écrivain que citait Jehan de Meung, l'auteur +des _XV joies_, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est +remonté un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait +à Valère. C'est d'autant plus compréhensible que, dans les manuscrits, +où l'on mettait des majuscules le plus souvent en tête des alinéas, +_Valerius_ devait frapper les regards beaucoup plus que _iuvenaus_. + +Nous ne pouvons non plus passer sous silence Théodore-Agrippa d'Aubigné, +l'auteur des _Tragiques_. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en +parallèle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramassé +le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands. +C'est la même énergie, la même fougue, la même audace, la même horreur +de l'injustice. Quoique l'on découvre dans les _Tragiques_ plus d'une +expression et plus d'une phrase même qu'on pourrait retrouver dans le +_Roman de la Rose_, nous avons la certitude que d'Aubigné ne connaissait +pas à fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manière +dont cet auteur s'exprime sur le _Roman de la Rose_. En effet, dans sa +onzième lettre de _Poincts de science_, page 457, tome I de l'édition de +Lemerre, on lit: + +«_Monsieur, vous désirez de moy deux choses: un rolle des poètes de mon +temps, et mon jugement de leurs mérites. Je feray le premier +curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et +sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrière tout +ce qui a escript en France auparavant le Roy François, à cause de leur +barbare grosserie; encore qu'ils ayent esté estimez pour la raritè plus +que les plus excellents de ce siècle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur +un bahu à la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne +estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a proféré +tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants +qui faisoyent profession de tirer de_ [p. CXIX] _belles et doctes +inventions du_ Rouman de la Rose _et de livres pareils. Je me mis à leur +exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay à la fin que +c'estoit_ «aurum legere ex stercore Ennii,» _au prix des escrits des +derniers siècles_.» + +D'Aubigné, pour écrire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu +le _Roman de la Rose_, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui, +d'ordinaire critique si sérieux et si fin, n'eût pas porté contre cette +oeuvre un jugement si sévère. Nous ne nous faisons pas ici le défenseur +d'Alain Chartier ni des autres poètes des XIVe et XVe siècles. Mais la +violence même de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement +Guillaume de Lorris, l'Ennius français, nous prouve que, dans ses +_Recherches philologiques_, d'Aubigné n'a pas eu le courage de remonter +jusqu'au _Roman de la Rose_ et d'en faire une étude approfondie. Car il +lui aurait suffi de remuer légèrement la couche du _fumier d'Ennius_ +pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour +lesquelles il ne se fût pas montré si dédaigneux, car il aurait- pu +facilement en faire son profit. + +Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour +leur barbare _grosserie_. C'est le même terme qu'employa Boileau pour +qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu'il +sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort +de se montrer si dure pour les vieux, car «_le temps, qui tout vieillit, +aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera_,» et +c'était naguère presque le sort de d'Aubigné. Boileau, grâce à la bonne +fortune qu'il eut de naître après l'Académie, résistera plus longtemps; +mais, suivant la règle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX] +rien d'éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces _siècles +grossiers_, qu'il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et +qui ne daignait même pas se souvenir de d'Aubigné. + +Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans +l'auteur de _l'Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin_ ni la +grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d'indépendance et +de justice des auteurs du _Roman de la Rose_ et des _Tragiques_, +peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que +les Perrault et les Ronsard qu'il méprisait tant. + +Si Boileau, si d'Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu +qu'_il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent +exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue_, et ils +se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux. + +Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d'Aubigné; ou s'il le +connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait +détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et +noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front. + +Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux +vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile +ne pouvait comprendre ce que c'était qu'un homme. La forme chez lui +domina toujours le fond, et sur la table d'airain de l'humanité nos fils +chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les +oeuvres de d'Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en +plus profond et peut-être éternel. C'est qu'aujourd'hui le niveau des +esprits s'élève, le [p. CXXI] fond a dominé la forme, le vilain règne +et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd'hui, ce flagorneur +éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le _Roi-Soleil_ +devant qui courber l'échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne +crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop +fiers pour s'abaisser devant ce chef d'une cour avilie et corrompue, en +attendant qu'il leur jetât un os à ronger: + + Travaillez pour la gloire, et non pas pour l'argent! + +La gloire, valet, tu ne l'as jamais connue! + +Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d'Aubigné: + + Prends ton vol, mon petit livre, + Mon fils qui fera revivre + En tes vers et en tes jeuz, + En tes amours, tes feintises, + Tes tourments, tes mignardises, + Ton père comme je veux. + + Je ne mets pour ta deffense + La vaine et brave aparence, + Ni le secours mandié + Du nom d'un Prince propice, + Qui monstre en ton frontispice + A qui tu es dédié. + + Livre, celui qui te donne + N'est esclave de personne; + Tu seras donc libre ainsi + Et dédié de ton père + A ceux à qui tu veux plaire + Et qui te plairont aussi. + + * * * * * + +Il ne nous reste plus à parler que des critiques contemporains qui se [p. CXXII] +sont occupés du _Roman de la Rose_. Plusieurs ont cité cet ouvrage dans +un cours ou dans une histoire de la littérature française. Leur cadre +était beaucoup trop vaste pour pouvoir juger l'oeuvre à fond. Ils l'ont +donc fait uniquement au point de vue de la langue, et comme on ne +saurait exiger que ceux qui entreprennent une si lourde tâche +connaissent complètement tous les écrivains qu'il leur faut citer, on +s'étonnera moins si nous affirmons que pas un d'eux n'avait lu le _Roman +de la Rose_, ce qui s'appelle lu; témoin M. Nisard déclarant que l'Amant +n'était pas riche, puisqu'on le voit au début du Roman «raccommoder ses +manches.» Nous ne nous donnerons donc pas la peine de critiquer leur +opinion. Mais à côté de ceux-là se trouvent des érudits qui parlent de +cette oeuvre, comme ils parlent de la pluie et du beau temps, «_sans y +être obligés_,» pour montrer qu'ils sont érudits, et d'autres qui ont, +pour l'amour de l'art, fait une étude spéciale de ce chef-d'oeuvre. +Parmi les premiers, nous n'en citerons qu'un, M. Crapelet; parmi les +derniers, MM. Huot (d'Orléans), Ampère (de l'Académie), et enfin le +savant M. Pâris. + + * * * * * + +La dernière édition du _Roman de la Rose_ fut donnée par M. Francisque +Michel. Cette édition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la +reproduction servile de celle de Méon (en plus quelques fautes), il est +regrettable que M. Francisque Michel se soit contenté de publier en tête +de l'ouvrage l'Avertissement de Méon et la Préface de Lenglet du +Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet écrivain qui, plus que tout autre, +était à même de juger une oeuvre à laquelle il eût dû se consacrer tout +entier, a-t-il, suivant l'exemple de Méon, reculé devant ce travail? +C'est que tous deux ont pensé qu'il ne suffisait pas de collationner un +texte pour comprendre une oeuvre aussi considérable, aussi profonde, et +qu'il fallait l'étudier à fond, sans s'arrêter à une première +impression. + +Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de +l'entreprendre, car il nous a privés ainsi d'une étude fort +intéressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce +savant et ses travaux antérieurs. Nous ajouterons cependant que nous +regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de +cet importance, de donner au moins son opinion, ne fût-ce que pour +prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au +surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention +de faire une édition nouvelle; car il s'est contenté, comme nous, de +reproduire servilement celle de Méon, quoiqu'il annonce dans sa Préface +avoir «_revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir établi +d'une manière plus conforme aux règles de notre ancienne langue_.» La +seule différence que nous ayons constatée entre ces deux éditions, +c'est, à la charge de la dernière parue, un défaut commun à la plupart +des réimpressions à bon marché, c'est-à-dire l'altération de l'original. +Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et à mesure qu'elles +se présenteront, notamment au dernier chapitre, où toute une page de +Méon a été passée, par inadvertance sans doute. + +A première vue, on pourrait croire l'édition de M. Francisque Michel +plus complète que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tête de chaque +page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout +simplement le résultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant +mis le nombre 4008 au lieu de 3408 à la page 112 du premier volume. + +Nous rendons toutefois hommage à l'heureuse disposition du texte, qui en +facilite beaucoup la lecture à ceux qui possèdent déjà quelques notions +de la langue romane. + +Après lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En +1834, dans sa préface du _Partonopoeus de Blois_, il s'exprime ainsi au +sujet du _Roman de la Rose_: + +«_Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les défauts du +poème qu'il habilla à sa mode, le désordre du plan et de la conduite, +l'absurdité du merveilleux, les froides allégories de Bel-Accueil, fils +de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame +Nature, du prêtre Génius, etc., qui ont inspiré les fictions non moins +ternes et affectées du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination, +d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de +Complaisance, d'Orgueil, de Médisance, dans le_ Roman de Clélie.» + +Nous répondrons peu de chose à M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son +_beau langage_ n'ont rien à faire ici, que le merveilleux n'y saurait +être absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le +poème, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de +philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu'à la cueillette +de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel même, au dire de +bien des lecteurs, qui trouvent l'allégorie beaucoup trop transparente. +Enfin, l'auteur de _Clélie_, pas plus que ses contemporains, ne +connaissait guère [p. CXXV] le _Roman de la Rose_, et c'est faire +assurément trop d'honneur à nos deux Orléanais que de les gratifier +d'une si belle inspiration. + +Nous nous contenterons de dire à M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM. +Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains +passages du _Partonopoeus_; c'est que, _pour juger une oeuvre de cette +taille, il faut la lire, c'est-à-dire l'étudier à fond et sans +précipitation_; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le +sage conseil de son collaborateur. + +Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus +sérieux, des études complètes du poème tout entier. Comme nous ne +saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard, +mais trois types caractéristiques. Ce sont: la première, de M. Huot, +c'est-à-dire d'un «_amateur_» qui n'était rien moins que savant; la +seconde, d'un érudit et d'un écrivain de valeur, puisqu'il était +académicien, M. Ampère; la troisième, d'un vrai savant, celui-là, M.P. +Pâris. + +Le lecteur pourra juger combien il est dangereux, par ces trois +exemples, de prendre tout ce qu'on lit pour «_parole d'Évangile_.» + +La première est absolument nulle; la seconde est une critique sévère et +injuste, la dernière une apologie. + +Nous serons d'autant plus à notre aise pour les discuter, que notre +travail était entièrement terminé lorsque les deux dernières nous sont +tombées entre les mains. + +Nous commencerons par celle de M. Huot. Nous ne lui ferons aucun +reproche, car en étudiant cette oeuvre, lui Orléanais, il a fait preuve +de patriotisme [p. CXXVI] et de bonne volonté; bien peu, du reste, de +ses compatriotes possèdent l'amour de nos vieux poètes à un si haut +degré, car je n'ai jamais encore rencontré un seul Orléanais qui eût +seulement lu le _Roman de la Rose_, même parmi ceux qui se piquent de +connaître notre langue. Mais M. Huot eût bien dû relire une fois de plus +l'oeuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, au lieu de ce +pauvre Molinet, qui, ma foi, semble l'intéresser autant que ceux-ci, +sans doute parce qu'il était plus facile à lire. Et alors, il se fût +peut-être aperçu que, dans les descriptions de Guillaume, il y a plus +que _quelques vers seulement qui offrent un certain mérite de facture et +de pensée_; que le trouvère de Lorris n'est pas _d'une transparence +extrêmement gênante pour celui qui l'analyse et qui tient à être entendu +ou lu par tout le monde_, et enfin qu'il faut voir dans l'Amant de Jehan +de Meung autre chose qu'un débauché à qui _tous les moyens sont bons +pour arriver à son but, qui ne recule pas même devant un assassinat_! + +Ce pauvre M. Huot avait pris trop au pied de la lettre le meurtre de +Malebouche, et il est navré d'une morale aussi épouvantable. Peu s'en +faut qu'il ne termine son étude par ce cri du coeur: «Et voilà jusqu'où +peuvent nous pousser les passions charnelles!» + +Mais nous voici face à face avec un critique autrement sérieux que MM. +Crapelet et Huot, en ce sens qu'il affirme avoir fait du _Roman de la +Rose_ une étude minutieuse, et que son nom peut faire autorité en +matière littéraire. Nous parlons de M.J.-J. Ampère, professeur au +Collège de France et membre de l'Académie française et de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres. + +Le travail de M. Ampère parut dans la _Revue des Deux-Mondes_, [p. CXXVII] le 15 +août 1843. Il est long, ou du moins semble tel au premier coup d'oeil, +car il ne contient pas moins de 40 pages grand in-8° de 40 lignes. Mais, +après mûr examen, si nous en défalquons l'analyse, il se réduit à six +pages. + +Faisons d'abord en passant une réflexion: c'est que, de tous ceux qui +ont attaqué cette oeuvre, deux seulement en firent une étude sérieuse, +et cherchèrent à appuyer leurs assertions sur l'examen critique de +l'ouvrage, savoir: le chancelier Gerson vers 1400, et M. Ampère en 1843. + +Gerson ne trouva d'autre argument qu'une parodie burlesque, et M. Ampère +fit l'étude que nous allons examiner. + +Elle se termine par la conclusion suivante: + +«_L'oeuvre de Jehan de Meung doit être considérée comme une audacieuse +tentative d'un libertin du XIIIe siècle, qui, à l'aide de quelques +précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les +abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'esprit même du +spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité, +païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un +devancier puissant des érudits païens et matérialistes du XVIe siècle. +Il y a en lui le germe de Rabelais, et même à quelques égards de +d'Holbach et de Lamettrie_.» + +Ainsi, voilà tout ce que vit M. Ampère dans cette oeuvre colossale. +Beaucoup de libertinage et d'impiété. Il reconnaît pourtant à Jehan de +Meung un peu d'érudition et, çà et là, quelque grandeur. Il a même +trouvé par hasard deux vers qu'il qualifie de «_tout simplement +sublimes_.» C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampère partage l'avis de +Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on eût bien fait de brûler, car +il ajoute: + +«_Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui eût +décidé un homme de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre +le_ Roman de la Rose, _et qui eût attiré sur lui les vertueuses +invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les âmes chrétiennes et +morales du XVe siècle_ (elles ne l'étaient sans doute pas aux XIIIe et +XIVe) _durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un +livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient +que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion +et d'épicuréisme_.» + +M. Ampère, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un païen et qu'un +libertin, vous êtes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours +juger la valeur des arguments sur l'_importance_ de celui qui les +produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vôtres. + +Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni +moins que tous les écrivains de son temps, témoins «_les nombreux +monuments de notre vieille littérature_, dites-vous, _dont plusieurs +sont à beaucoup d'égards fort supérieurs au_ Roman de la Rose, _quoique +aucun n'ait encore conquis l'espèce de notoriété attachée depuis des +siècles à cet ouvrage_.» Nous citons textuellement M. Ampère au +commencement de son étude. Il est vrai qu'il dira à la fin: + +«_On a souvent cité le_ Roman de la Rose _comme le début de la poésie +française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu +de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la +fleur et la fin_.» + +La fleur! Est-ce une rétractation, ou simplement un jeu de mots, un +trait d'esprit malin? + +Le lecteur remarquera de suite une opinion préconçue, un parti pris [p. CXXIX] +évident de dénigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui +naissent forcément d'un travail fait avec trop de précipitation. + +Certes, la liberté de critique est à nos yeux la moins discutable pour +un savant; mais il est une qualité indispensable: c'est l'impartialité, +et M. Ampère eût dû qualifier l'étonnant renom du _Roman de la Rose_ +autrement que par cette expression dédaigneuse: «_espèce de +notoriété_.» + +Du reste, M. Ampère, malgré son _importance_, ne nous semble pas heureux +dans le choix de ses expressions, pour un académicien. Il ne plane pas +si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se +faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un «_païen d'imagination_,» qu'un +«_épicurien par nature_?» De grands mots en mauvais français ne sont pas +des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne +serait-il pas un peu chrétien aussi, rien que par habitude ou par oubli, +puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M. +Ampère daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au +moins rationnel. + +Il semble oublier que Gerson n'attaqua le _Roman de la Rose_ que cent +vingt ans après son apparition. L'_espèce de notoriété_, paraît-il, dont +jouissait cet ouvrage alors, était encore assez considérable pour que le +chancelier de l'Université ne dédaignât pas de le combattre avec +acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'_importance_ des défenseurs +de cette oeuvre remarquable contre le haut clergé, dont les attaques +incessantes n'avaient réussi, durant un siècle, qu'à rendre l'oeuvre +plus populaire. Il aurait dû, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire +et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrétaire du roi Charles +VI, en réponse à Gerson: + +«_Plus je pénètre dans les importants mystères et dans la mystérieuse +importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable +célébrité, que nous devons à la plume de Jehan de Meung, plus j'étudie +avec une curiosité toujours nouvelle le talent de l'industrieux +écrivain, plus je l'admire avec transport et avec feu_.» + +Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait dû citer aussi ses +adversaires: Gontier Col, général conseiller du roi; maître Jehan +Johannes, prévôt de Lille, et maître Pierre Col, secrétaire du roi. Leur +_importance_ n'est certes pas à dédaigner. Et, somme toute, maître +Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si +sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver +un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue +de Charles V, qui dut peut-être au génie de Jehan de Meung le mépris et +la misère profonde qui le poursuivirent jusqu'à sa mort? + +Mais suivons M. Ampère dans son étude, et nous verrons que ce critique +ne se départ pas un seul instant de ce même esprit de partialité. Il +nous promet bien de s'arrêter sur tous les passages les plus saillants; +mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint +de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve +favorables à son système. + +Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une +singulière illusion sur son petit travail. «_Donner une analyse +détaillée du Roman de la Rose_, dit-il, _c'est le publier pour ainsi +dire_.» Hélas! ne connaîtront guère cette oeuvre ceux qui se +contenteront [p. CXXXI] de l'étudier dans l'analyse de M. Ampère, qu'il +termine ainsi: «_Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montré le +premier toute la portée de cette oeuvre célèbre_!» Il connaissait +pourtant l'édition de Méon; mais il ne semble pas avoir lu l'étude de +Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'eût pas +écrit cette phrase-là. + +Son analyse commence ainsi: + +«_ Les deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux +poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du +second_.» + +M. Ampère eût bien dû d'abord expliquer cette assertion que nous +regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais +être la parodie d'un second. + +Il nous promet ensuite de ne s'arrêter que sur des passages qui lui +plairont par la grâce de l'expression ou qui l'intéresseront par la +hardiesse de la pensée ou l'audace de la satire. + +Donc, il arrête tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui +faire, dit-il, une observation essentielle. «_Si le poème était composé +au point de vue de la morale chrétienne, l'Avarice et l'Envie se +trouveraient en compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés +mortels, l'auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités +qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Félonie de +Loyauté, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Tempérance, Avarice de +Largesse, Envie de Générosité; et enfin Vieillesse, qui n'est point un +vice, est mise là comme étant le contraire de Jeunesse, qui, dans le +langage systématique des troubadours, exprimait, non seulement un des +âges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux +sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis, à côté des images +principales, le_ [p. CXXXII] _poète en a placé deux autres, Papelardie +et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris +n'a pu se défendre de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce +genre de raillerie était naturel au moyen âge_.» + +Comme dit M. Ampère, son observation est _essentielle_. Nous nous +appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, dès le début, M. +Ampère faisait fausse route, et que, pour arriver à sa conclusion +arrêtée d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses à sa façon +et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas. + +Sur le reste nous glisserons rapidement. + +D'abord, pourquoi détacher deux images des autres et les déclarer +accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernière +surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entière? En effet, +si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons +le papelard Faux-Semblant remplir à lui seul le quart du roman de Jehan +de Meung. Pauvreté n'est pas un vice non plus, et M. Ampère eût dû +chercher à l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous +demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'opposé de Tempérance. Rien +pourtant, dans le tableau tracé par l'auteur, ne dénote l'intempérance. +Mais M. Ampère a une idée fixe et absolue; il n'en démordra pas et, +coûte que coûte, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez +où il se trouve entraîné: «_Si le poème_, dit-il, _était composé au +point de vue de la morale chrétienne_, [p. CXXXIII] _l'auteur aurait +représenté les sept péchés capitaux_;» et la conclusion de son étude se +résume ainsi: donc, c'est un poème de chevalerie composé _contre_ la +morale chrétienne. + +L'argument est irrésistible. + +Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant +d'observations savantes qui ne manquent pas d'intérêt. Mais il a sa +marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le poème +de Guillaume doit être absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il +y tient, comme il tiendra tout à l'heure à ne voir qu'un traité de +libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle à chaque +instant de Mlle de Scudéry, et du Cid, et des Allemands, et de mille +autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et +s'il déplore la manie des anciens poètes de _toujours mettre l'amour en +allégorie_, nous déplorons celle des savants de vouloir à toute force +étaler leur érudition partout. C'est, du reste, un reproche qui +s'adresse encore plus à Jehan de Meung, car c'est le défaut capital de +son oeuvre et, par cela même, nous voudrions voir M. Ampère plus +indulgent pour lui. + +Comme tous les gens à système, M. Ampère ne veut pas reconnaître ses +erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux +yeux de Guillaume, que l'opposé de Jeunesse qui, _dans le langage des +troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux +sentiments et aux vertus chevaleresques_, il se garde bien de nous +parler du démenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin, +lorsqu'il dépeint Jeunesse comme l'épanouissement du corps joint à +l'innocence et à l'inexpérience du coeur. + +[p. CXXXIV] +Nous arrivons maintenant à l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampère +prévient le lecteur qu'il ne faut considérer son oeuvre que comme _un +amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre à +y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la +prétention au savoir_. Voilà un trait qui dénote un ennemi systématique, +car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi, +au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallèle rapide, mais +très-exact, entre les deux auteurs. + +Nous n'y relèverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un +moine, au mépris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'étaler un +peu d'érudition, et comparer les deux auteurs à _l'aimable Jehan de +Saintré et au robuste et gaillard Damp abbé dans la Dame des belles +cousines_. Il reproche à Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son +devancier, le fil du récit, de s'en écarter sans cesse. «_Bien souvent +il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des +allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires. Bon +fait prolixité fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus +mal son précepte; mais parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons +des passages beaucoup plus curieux, et même des morceaux de poésie +beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux +Guillaume_.» + +Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion à ce sujet, et que sur +plusieurs points nous partageons celle de M. Ampère. + +Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers, +pour arriver à Faux-Semblant dont il analyse le discours à fond et d'une +façon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV] +_genre de raillerie naturelle au moyen âge_. Il résume cette analyse +ainsi: «_Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il +eût pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaça au XVIe siècle_.» +Diable, M. Ampère, cette petite pointe contre la Compagnie de Jésus vous +serait-elle échappée? De votre part le trait est cruel! + +L'analyste reprend son travail, expose brièvement l'action, et s'arrête, +avec Jehan de Meung, au serment des barons. Voyons ce qu'il pense de +dame Nature. + +Cette digression de 5,000 vers semble à M. Ampère tout simplement un +poème scientifique et philosophique introduit dans le corps de la +narration allégorique. Il nous parle en passant du _Bagavatgita_ et du +_Mahabarata_ indiens. Heureusement la digression n'est que de cinq +lignes; mais elle a l'avantage d'être complètement inutile, tandis que, +nous l'avons démontré, chez Jehan de Meung, cette digression et celles +qui vont suivre sont le fond même de l'ouvrage, le roman de Bel-Accueil +n'étant que l'accessoire. + +M. Ampère reconnaît, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une éloquence et +une grandeur qui étonnent. «_L'expression large et simple_, dit-il, +_rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan +de Meung et, en général, les poètes français du moyen âge s'élèvent +jusque-là._» Il continue à s'extasier sur le mérite et la profondeur du +poète comme philosophe et comme _savant_. + +Tiens! mais qu'est donc devenu ce dédain de tout à l'heure sur la +_prétention au savoir de ce libertin grivois_? + +Il poursuit: «_C'est par un singulier tour que nous_ [p. CXXXVI] +_rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point +de vue tout physique_.» + +Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention +de faire autre chose qu'un traité de l'amour naturel, c'est-à-dire +physique, et M. Ampère s'en aperçoit un peu tard. + +Il traite le discours de Génius d'étrange: + +«_Le fond_, dit-il, _en est très-profane; mais le +sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu d'exhortations pleines +d'une verve plus qu'érotique, vient bizarrement se placer une invitation +pressante à mériter le ciel et éviter l'enfer. Mais, chose incroyable, +cet excès de mysticisme ne fait pas perdre à Génius le but de son +sermon; car_, dit-il, _pour mériter ce paradis_, + + Pensez de Nature honorer, + Servez-la par bien laborer (travailler). + +«_A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa +bouche ne l'est guère, il joint quelques préceptes d'humaine vertu, +comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux; +mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il +n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui +suivront ses enseignements dont on a vu quel était l'objet_.» + +Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre +de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de +Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et +juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que +vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur +vous! Allez donc, et multipliez.» + +Ce _libertin_ ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII] +génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême +jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir +d'un plaisir bestial. + +En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme +les vertus _exclusivement chrétiennes_ (ou plutôt exclusivement +catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la +mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si +peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement. + +«_Des termes consacrés par l'Église_, dit M. Ampère, _sont appliqués à +des actions et des sentiments que l'Église réprouve_.» Dans notre langue +tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion +chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des +actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les +réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung +n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles. + +Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité +«_très-équivoque_» de Jehan de Meung et la portée du _Roman de la Rose_. + + * * * * * + +Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris. + +Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et +les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront +heureusement le nôtre. + +Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII] +précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son +auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M. +Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté +des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à +celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En +effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le +voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le _Roman de la Rose_ +doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la +partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282. + +M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait +entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M. +Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les +plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette +interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous +est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont +nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près +absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ +étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de +détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre +de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de +renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour +l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris: + +«_Guillaume avait l'intention de donner explication des allégories qu'il +avait employées; mais il n'a pas rempli_ [p. CXXXIX] _sa promesse, et +nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un +double rôle, dont peut-être il aurait mieux justifié l'emploi s'il avait +mis la dernière main à son ouvrage. Le style en est précis, clair, +élégant. Le poète sait éviter une stérile abondance; il ne se noie pas +dans les développements; ses personnages parlent bien et comme ils +doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de +mots, les tournures recherchées, les pensées subtiles. Enfin, sa parole +est constamment chaste; et bien différent en cela de Jehan de Meun, il +n'a pas fait un seul vers dont l'impiété, le libertinage ou la malice +puisse, à tort ou à raison, s'armer ou se prévaloir. L'auteur de ce +poème mérite donc, malgré tous les inconvénients du genre allégorique, +un rang parmi les meilleurs versificateurs français du moyen âge, +peut-être même parmi les poètes dont notre littérature a droit de se +glorifier_. + +«_On devine aisément, dès les premiers vers, que Jean de Meun a vu, +surtout dans la continuation du_ Roman de la Rose, _une occasion de +donner carrière à son érudition, à ses opinions philosophiques et au +libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter +l'histoire d'un véritable amoureux; Jean de Meun s'est proposé de parler +de tout, à l'exception du véritable amour. Il a fait un ouvrage de +marqueterie, une sorte d'échiquier dans lequel il a placé avec plus ou +moins de symétrie ou d'à propos les principaux incidents de la vie et +l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan +régulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout +comme Montaigne, avec une égale indépendance de pensées, quelquefois la +même force d'expression et toujours le même désordre. Mais l'auteur des_ +Essais, _dès le début, nous avertit du moins de la liberté de ses +allures, tandis que Jean de_ [p. CXL] _Meun, qui, reprenant un poème +sagement conduit jusque-là, s'était engagé à régler sa conduite sur +celle de son ingénieux devancier, mérite certainement le reproche +d'avoir manqué à ses promesses_.» + +Et là-dessus, M. Pâris entame l'analyse de Jehan de Meung. + +Ainsi, tous les savants qui ont étudié cette oeuvre immense, tous, sans +exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un érudit faisant de +l'érudition à bâtons rompus, sans ordre et sans plan préconçu. + +L'auteur, certes, mérite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit, +c'est le défaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan +préconçu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur +de cette idée, c'est de constater que quelques passages ont été +certainement ajoutés après coup, un entre autres, de quelques centaines +de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jeté négligemment au beau +milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est +complètement dérouté. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces +passages au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Nous avons été +nous-même, à première lecture, tenté de croire que Jehan de Meung +n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de +Lorris. Mais après un examen plus sérieux, nous nous sommes arrêté à la +thèse que nous avons soutenue dans notre étude, et plus nous relisons +l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous +sommes persuadé être dans le vrai. + +C'est ce qui fait que M. Pâris se heurte à certains passages qui lui +semblent ennuyeux ou incompréhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour +contre [p. CXLI] les geôliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' «_une +guerre dont le récit trop allégorique est pour lui assez insipide_,» +quand pour nous c'est peut-être le passage le plus fin, le plus délicat, +le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intéressant. +Ainsi, le personnage de Génius est obscur pour lui; il le regarde comme +une fiction étrange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours +du prêtre de Nature: + + Qui nous a le noeud dénoué, + Qui sans lui fût resté noué, + +dans lequel il ne voit que l'_obscénité la plus grossière et la +prétention d'expliquer les mystères du grand oeuvre et de la pierre +philosophale. C'est la partie du poème_, dit-il, _qu'on a le plus +souvent essayé de comprendre; mais, jusqu'à présent, ces divers essais +sont demeurés infructueux_. + +Quant à nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce +n'est certes pas celui-là. Génius, intermédiaire naturel entre l'âme et +les sens, parle, au contraire, un langage clair et précis; il ne +s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui, +c'est de procréer, et il lance l'anathème: + + ........sur toute gent + Qui ne se vuellent remuer + Pour l'espèce continuer. + +M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son +discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait +trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à +la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII] +indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung, +puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui +vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de +Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable +couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants +n'est que l'effet. + + + * * * * * + + +[p. CXLIII] +VIE DE JEAN DE MEUNG + +PAR ANDRÉ THÉVET. + +Encores que l'ancienneté et enrouillée rimaille, dont autres-fois s'est +servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effacé le reste de la +mémoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis néantmoins +contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs éclopez +de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy dérober: ne +reconnoissans pas ce qui a esté fort bien remarqué par le Chroniqueur +d'Aquitaine, qu'il a été docteur en théologie[5]; et véritablement aussi +ils font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le +mettre, non pas entre les balieures de la menuë populace seulement, mais +parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] désesperez ennemis d'honnesteté. +Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le représente +bien vestu d'une robbe ou chappe fourrée de menu vair; il faut bien +qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient +bien volontiers nous faire croire, qu'à cause de son nom _Clopinel_, il +a esté pietre, ridicule et misérable. Mais d'autant que (selon le commun +proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux +faire entendre à un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe, +qu'il ne sçeût bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous +n'aurions que le _Roman de la Rose_, encore faudroit-il reconnoistre en +luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait esté le premier qui y ait +donné le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire +à sa fin son discours, quarante ans après sa mort fut secondé par Jean +Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici: + + Et puis viendra Jean Clopinel, + Au cueur joly, au cueur ysuel, + Qui naistra sur Loire à Meun. + +Et peu après encore: + + Il aura le Rommant si chier, + Qu'il le voudra tout parfournir, + Se temps et lieu lui peut venir; + Car quant Guillaume cessera, + Jean si le recommencera + Après sa mort, que je ne mente, + An très-passé plus de quarente. + +Plusieurs ont voulu imiter ce _Roman de la Rose_, et entre autres [p. CXLV] +Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a composé un qu'il intitule: _The +Romant of the Rose_; lequel, au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre +de _l'Art d'aimer_, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture +qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois, +d'autant que n'est aisé à croire qu'un Anglois osa se hazarder à une +telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant, +si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les +traicts qui sont romancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui +les contempleront, n'admirent l'adresse de ce poète, qui, souz des +termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprimé la vérité à +qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs +chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils +trouvent dans ce roman, de manière que par des écrits publics ils ont +voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est même trouvé un entre +les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que +plutost il croiroit que Judas fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel. +L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechignés controlleurs, est +qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et +principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les +advertissemens de dévotion, piété et amour divin. Cela fit que pour les +en dégouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs +execrations qui, quant tout sera bien espluché, seront plus ineptes que +nécessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne sçavoient quelles +estoyent les vertus et propriétés de la Rose, telles qu'encores que par +le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort +singulière et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers +condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la +poésie se veut attribuer, s'est peut-être, plus souvent que besoin +n'eust esté, laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a +quelques-fois trop piqué quelques-uns, et finalement qu'il n'a gardé la +modestie qui eust esté bien requise; mais que pour cela il ait fallu +d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point +aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lascivetés d'un Martial, +d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien +autrement gazouillé de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel? +Ce qui donne couleur à ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir +esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le foüet des Dames de la +Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers: + + Toutes estes, serés, ou fustes + De fait, ou de volonté, putes; + Et qui très-bien vous chercheroit, + Toutes putes vous trouveroit. + +Premièrement, je pourrois alléguer l'incapacité du jugement, qui, +quelque ignominieux qu'il eut sçeu estre, ne pouvoit emporter aucune +note d'infamie contre ce pauvre criminel, qui à tout évenement pouvoit +demander son déclinatoire devant juges qui eussent esté receuz et admis +au siège de justice par les loix. Or, il est tout notoire que l'estat de +judicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les +dames en sont forbannies. En après la condemnation n'estoit pas d'avoir +le foüet des mains [p. CXLVII] de l'executeur de justice. Cela seroit +contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mêmes +ceulx qui les auroyent intéressées. Et en outre seroit blesser la +grandeur, honeur et dignité des Dames, qui eussent esté bien marries +d'avoir voulu empoigner le foüet pour servir en tel office. Mais +qu'est-il besoin de disputer sur l'exécution, puisqu'il en obtint la +surséance par une ruse, laquelle estant gaillarde et gentille, je suis +bien contant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant +esté amené à la Cour par quelques Gentils-Hommes, lesquels, pour +gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer, et n'empêcher qu'il +ne leur, fist réparation de l'injure qu'elles alléguoyent leur avoir +esté faite, fut resserré dans une chambre. Après fut présenté aux Dames, +la plus hardie desquelles commence à lui remonstrer qu'au _Roman de la +Rose_ il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est +possible des femmes, et trop témérairement avoit lasché sa plume pour +escrire les vers que j'ai cy-dessus récités. De manière qu'à son dire il +n'y a Dame qui ne soit putain, ne l'ait esté, ou ne veüille l'estre; qui +est trop ouvertement deschirer l'honeur, pudicité et chaste intégrité +des Dames. Encores que telle insolence méritast très-griefve peine, et +qui ne pourroit pourtant esgaler à ce qu'il a mérité, il estoit dict et +arresté qu'il seroit foüetté des Dames, qui là assistoyent, tenant +chacune une poignée de verges. Clopinel, encores qu'il ne fust de bas +or, si craignoit-il la touche; et partant, après avoir quelque tems +pensé en soi-même, voyant que son aâge ne pouvoit esmouvoir les Dames à +miséricorde, et d'autre costé le nombre si grand de poignées pour +descharger sur son dos, pressé qu'il se vit de se dépouiller, [p. +CXLVIII] humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il +ne demanderoit rémission du chastiment qu'elles entendoyent (à tort) +prendre de luy, ains l'avancement. Ce qui luy fut accordé, non sans +grande difficulté; et, n'eust esté respect des Gentils-Hommes qui +intercéderent pour luy, il estoit frustré de son espoir, Alors, dit-il, +je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouvé tant de grâces envers vous +que ma demande est intérinée, que la plus forte putain de votre +compaignie commence la premiere et me donne le premier coup. Ma requeste +est juridique, d'autant que je n'ai parlé que des méchantes, folles et +mal advisées. Par ce moyen, lia les mains à toute la compaignie: elles +se regardoyent l'une l'autre pour sçavoir qui auroit l'honeur de +commencer; mais n'y en eut pas une, quoy-qu'elles eussent toutes bonne +envie de l'estriller, qui se hazardast de le toucher. Clopinel, joyeux +de ce nouveau incident, eschapa, et apresta matiere aux Gentils-Hommes +de se gaber (ou moquer) des Dames, lesquelles, au lieu de luy porter +honeur et réverence, vouloyent trop rudement l'outrager. C'étoit +bien-loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy +d'Ecosse, et femme du Dauphin, qui fut depuis le roy Loüis unzieme du +nom, laquelle, comme elle passoit par une sale où estoit endormy Alain +Charretier, secrétaire du roy Charles septieme, homme docte, poète et +orateur élégant en la langue françoise, l'alla baiser en la bouche, en +présence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la +compaignie lui eut répondu, qu'on trouvoit estrange qu'elle eust baisé +un homme si laid, elle respondit: Je n'ay pas baisé l'homme, mais la +bouche de laquelle sont issus tant et excellens [p. CXLIX] propos, +matières graves et sentences dorées. Ce n'est pas qu'il se laissast +emmuseler (comme ses escrits le justifient), non plus que Clopinel; mais +ceste vertueuse princesse chérissoit et admiroit ceux qui doctement +déchiffroient la vérité. + +Quant au tems auquel vivoit notre Jean de Meung, n'est pas aisé de +pouvoir le vérifier précisément; toutefois est loisible de conjecturer +par l'Epistre liminaire qu'il a mise au commencement du livre de Boëce, +_De la Consolation_, à peu près en quel tems il a vescu. «A TA ROYALE +MAJESTÉ, dit-il, très-noble Prince, par la grâce de Dieu, roy des +François, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui jadis au _Romans de +la Rose_, puisque Jalousies et mis en prison Bel-Accueil, enseigné la +manière du chastel prendre et de la Rose cueillir; et translaté de latin +en françois le livre de Vegece de Chevalerie, et le livre des +_Merveilles de Hirlande_; et le livre des _Epistres_ de Pierre Abeillard +et Helois sa femme; et le livre d'Aelred, de _Spirituelle amitié_; +envoyé ores Boëce de _Consolation_, que j'ai translaté en françois, +jaçoit ce qu'entendes bien latin.» Or ce Philippes le Quart commença à +régner l'an douze cens quatre-vingt et six, et régna vingt-huit ans. Et +du depuis il présenta son livre, intitulé le _Dodecaedron_, au roy +Charles cinquiesme du nom, lequel commença son regne l'an mil trois cens +soixante et quatre; de manière que j'infère qu'il a esté aâgé d'environ +quatre-vingt tant d'années, et a esté contemporain de Dante, poète +italien, qui vivoit l'an mil deux cens soixante-cinq. Ce qui donne de la +peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le _Roman de la +Rose_ ait esté buriné par quelque jeune cerveau; de manière que si +Clopinel a esté d'aâge [p. CL] meur et rassis quand il reprint l'oeuvre +délaissé par de Lorris, il s'ensuit qu'il n'ait pas atteint jusqu'au +regne de Charles: autrement auroit-il atteint pour le moins six vingt +tant d'années. Pour ceste occasion aucuns ont désavoué l'oeuvre du +_Dodecaedron_, qui ne peuvent se persuader qu'un homme consommé en +prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses +derniers jours s'amuser à tels jouëts. Quant à moi je ne veux tenir un +party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre; +néantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvénient que +Clopinel y ait mis la main, puisque la gentillesse de l'oeuvre ne gist +qu'en une promptitude et certaineté des secrets de l'arithmétique, pour +si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux +poincts des dez. Qu'aux mathématiques Jean de Meung ait esté bien versé, +appert par son Testament, duquel je veux toucher un mot pour quelques +singularités qui y sont remarquables. Ce bon Clopinel estant près de sa +fin, advisa de testamenter; et par sa disposition dernière, laissa aux +Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui estoit dedans, +commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre, à charge que les +frères prescheurs le feroyent enterrer dans leur église: lesquels il +avoit desja par le passé fort harassés pour la haine commune qu'en ce +tems ceux de l'Université portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins, +soit qu'ils pensassent que Jean de Meung, sur ses vieux jours, se +repentoit des algarades qu'il leur avoit aidé à faire, soit pour +l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges, +ensevelirent Clopinel avec toutes les solemnités au mieux qu'ils +peurent, et parachevèrent son [p. CLI] service mortuaire. A peine +eurent-ils finy l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce +coffre beau, diapré, fermé à plusieurs serrures, et fort pesant. Ils +faisoyent estat d'avoir des escus à milliers: mais quant ils furent +venus à l'ouverture, ils se trouvèrent par la reveuë deçeus d'autre +moitié de juste prix; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvèrent que +des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures tant +d'arithmétique que de géométrie. Tellement en furent irrités ces bons +moines, qu'après avoir long-temps délibéré, enfin s'hasarderent de le +déterrer, alléguans qu'il estoit indigne d'estre enterré en leur maison, +puisque vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la Cour de parlement, +advertie de telle inhumanité, par son arrest le fit remettre en +sépulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il +ne leur ait voulu bailler quelques cassade, ne plus ne moins que Me +François Rabelais, homme rare en doctrine, auquel on fit coucher en laiz +articles qui excedoient son pouvoir; et quant on lui demandoit où on +puiseroit tout ce qu'il donnoit: Faites, dit-il, comme le barbet, +cherchez; et après avoir dit: Tirez le rideau, la farce est joüée, +décéda. Toutesfois pour ne détracter des morts, et combien que ce ne +soit mon intention de contrerooler cest arrêt, sçachant très-bien que la +Cour a eu très-juste occasion d'ainsi décerner, je veux bien proposer +deux raisons qui peuvent l'avoir induicte à le donner. La premiere est +que, par les ordonnances des Empereurs romains, est défendu de refuser +d'inhumer un corps sous prétexte de la pauvreté du défunt; pour cet +effet, lisons-nous aux nouvelles Constitutions de Justinien, qu'à +Constantinople ont esté établis certains [p. CLII] lieux et personnages +destinez à ensépulturer les corps morts, de manière que cette seule +raison rendoit condemnables les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les +chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme l'on dit, voyons s'ils +n'ont rien eu, et si le laiz a été frustratoire, fraudulent et captieux. +Clopinel leur legue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il +sçavoit bien ce qui y estoit. De le vouloir contraindre à exprimer la +chose qu'il donne, c'est brider sa volonté. Mais on dira que les +Jacoqins présumoyent qu'il fust garny d'escus. Et pour ce donc que le +légataire estime qu'un plat d'estain, qui lui a esté laissé par le +testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'héritier sera tenu +de lui en donner ou faire forger un chez l'orfevre? Mais à vostre advis, +qui valoit davantage ou un escu, ou bien une figure d'arithmétique? Je +sais bien que ceux qui ne pensent qu'à la réparation de la cuisine, +diront que les escus eussent esté beaucoup plus profitables à ces +pauvres freres que l'ardoise géométriquée, et qu'autant pesant d'or ou +d'argent comme il y avait d'ardoises, eust faict un gros tas d'escus; +mais ceux qui ont le coeur généreux priseront davantage les gentillesses +que il avoit tirées sur les ardoises, que tout l'or de Gygès, Craesus ou +Midas; que les sciences libéralles, telles que sont les mathématiques, +sont à préférer aux méchaniques et principalement à la cuisine. Bien est +vrai que quant elle est froide, on ne peut aisément continuer de +philosopher; mais l'estat, condition et qualité dont ils avoyent fait +profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allégations, +qui sont plutost contes de mondains, qu'opinions seulement de ceux qui +tiennent un degré beaucoup plus eslevé. Finalement [p. CLIII] je veux +que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu, qu'il se soit +mocqué d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour +cela falloit-il le desenterrer? Cela est contre le commandement de Dieu, +qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils ne se sentoyent assez +régenerés pour savourer ce saint précepte, au moins devoyent-ils avoir +horreur de se venger sur un mort: il n'étoit pas hérétique, partant ne +pouvoyent le tirer hors du sépulchre en desdain du tort qu'il leur +pouvoit avoir faict. Ne sçavoyent-ils pas bien qu'il est défendu de +mesparler d'un trespassé, non pas seulement de paroles, mais d'effect? +Vouloyent-ils deschirer la renommée de ce pauvre Clopinel, lequel a esté +en telle estime, que (comme j'ay dit) l'Anglois Balaeus l'a voulu +transporter en Angleterre, dont n'est merveilles? Il est assez +coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France, +Allemaigne ou Espaigne, pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus +souvent trouve-t-il qui s'y opose, et par légitimes moyens les +revendique. Quoique ce soit encores, est-il contraint de confesser que +son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer le livre de Jean de +Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du _Roman de la Rose_, pour en +embellir et enrichir le sien? Ce que j'ai bien voulu ajouster, tant pour +monstrer en quoi se mesprennent les Anglois, qui veulent ravir à nostre +France le _Roman de la Rose_, que pour faire entendre à un chascun que, +en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons +le mettre au rang et roole des affronteurs, encore moins taxer les +religieux de saint Dominique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent +avoir laissé commander par quelques escervelez, qui les [p. CLIV] +auroyent poussez à se formaliser d'une chose qu'ils seroyent autrement, +je m'en assure, faschez de contrerooler, attendu qu'ils sçavent +très-bien que le devoir de pieté les induit à une oeuvre accompagnée +d'une telle et si grande humanité. De ma part je prise et honore leur +compaignie; mais impossible est que parmy un si grand nombre qu'ils +estoyent, il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes, et par +quelques fois donne un mauvais bransle. Or, pour revenir à notre +Clopinel, on l'eust peu attaquer d'affronterie, si on eust trouvé +qu'après sa mort il eust esté garny de meubles précieux ou d'escus: le +plus précieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins +après ces ardoises orbiculaires: il en fait un laiz à ceux lesquels il +supplioit entomber son corps, mesurant un chascun à son aulne; et +présumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir à philosopher, aussi +ils se baigneroyent à veoir les belles figures mathématiques qu'il avoit +là tracées. J'insiste principalement sur ce point, d'autant que je ne +suis tenu de respondre pour la liberté de parler où il s'est licencié: +non pas que je craigne de tomber au même inconvénient auquel il pensa +être engagé; mais parce que la ruse accorte qui le garantit de la +punition exemplaire dont il devoit estre justidé et réparer la faute, +l'a desgaigé de toute crainte, puisque sur l'exécution de l'arrest donné +à l'encontre de luy, il y a eu une modification accordée du consentement +des juges et parties, au grand contentement du pauvre sentencié. Mais +quand j'aurois à porter paroles pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye +pas si grande peine que l'on pourrait penser, d'autant que, sans me +mettre en charge d'entrer en preuve, je ne voudroye faire targue que de +[p. CLV] la face du livre, qui, portant sur son frontispice LA ROSE, +devoit apprendre à toutes ces mescontentes que la Rose n'est point +seulement accompagnée d'une souefve odeur, couleur vermeille, blanche et +délicate; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent +poignent ceux ou celles qui, ou trop près ou mal-à-propos, l'approchent +de leur nés. + + +NOTES: + +[1] Dame étoit le nom de la femme mariée à un chevalier; Damoiselle +était pour la femme de l'écuyer. Lantin de Damery. + +[2] Cette phrase est la seule que nous ayons cru devoir emprunter au +travail de M. Huot. Nous n'avons pas hésité, car il est impossible de +mieux dire. + +[3] Pour les auteurs cités: Baillet, Baïf, Ronsard, le Père Boubours et +Pasquier, voir la _Dissertation_ de Lantin de Damerey dans, l'édition de +Méon. + +[4] _Paradoxe_ n'est peut-être pas le mot propre. _Paradoxe_ veut dire: +opinion opposée à l'opinion commune. _Erreur_ serait sans doute mieux +placé ici. + +[5] On a raison de douter si Jean de Meung a été docteur en théologie. + +[6] Honoré Bonnet. + +[7] H. Herluison, éditeur. + + + * * * * * + +[p.2] + + LE ROMAN DE LA ROSE + + + I + + + Ci est le Rommant de la Rose, + Où l'art d'Amors est tote enclose. + + + Maintes gens dient que en songes + N'a se fables non et mençonges; + Mais l'en puet tiex songes songier + Qui ne sunt mie mençongier; + Ains sunt après bien apparant[1]. + Si en puis bien trere à garant + Ung acteur qui ot non Macrobes[2]; + Qui ne tint pas songes à lobes; + Ainçois escrist la vision + Qui avint au roi Cipion. + Quiconques cuide ne qui die + Que soit folor ou musardie + De croire que songes aviengne, + Qui ce voldra, pour fol m'en tiengne; + Car endroit moi ai-je fiance + Que songe soit senefiance + Des biens as gens et des anuiz, + Car li plusors songent de nuitz + Maintes choses couvertement + Que l'en voit puis apertement. + + +[p.3] + LE ROMAN DE LA ROSE + + + I + + + Ci est le Roman de la Rose, + Où l'art d'Amour est toute enclose. + + + Maintes gens disent que les songes + Ne sont que fables et mensonges; + Mais on peut tel songe songer, + Qui ne soit certes mensonger + Et par la suite vrai se treuve[1]. + Moult évidente en est la preuve + Dans la fameuse vision + Advenue au roi Scipion, + Dont Macrobe écrivit l'histoire[2]; + Car aux songes il daignait croire. + Bien plus, si quelqu'un pense ou dit + Que soit sottise ou fol esprit + De croire qu'ils se réalisent, + Eh bien, que ceux-là fol me disent; + Car je crois, moi, sincèrement + Qu'un songe est l'avertissement + Des biens et maux qui nous attendent; + Et maints avoir songé prétendent + La nuit choses confusément, + Qu'on voit ensuite clairement. + + * * * +[p.4] + Où vintiesme an de mon aage, 23 + Où point qu'Amors prend le paage + Des jones gens, couchiez estoie + Une nuit, si cum je souloie, + Et me dormoie moult forment, + Si vi ung songe en mon dormant, + Qui moult fut biax, et moult me plot. + Mès onques riens où songe n'ot + Qui avenu trestout ne soit, + Si cum li songes recontoit. + Or veil cel songe rimaier, + Por vos cuers plus fere esgaier, + Qu'Amors le me prie et commande; + Et se nus ne nule demande + Comment ge voil que cilz Rommanz + Soit apelez, que ge commanz: + Ce est li Rommanz de la Rose, + Où l'art d'Amors est tote enclose. + La matire en est bone et noeve[3]: + Or doint Diez qu'en gré le reçoeve + Cele por qui ge l'ai empris. + C'est cele qui tant a de pris, + Et tant est digne d'estre amée, + Qu'el doit estre Rose clamée. + + Avis m'iere qu'il estoit mains, + Il a jà bien cincq ans, au mains, + En mai estoie, ce songoie, + El tems amoreus plain de joie, + El tens où tote riens s'esgaie, + Que l'en ne voit boisson ne haie + Qui en mai parer ne se voille, + Et covrir de novele foille; + +[p.5] + J'avais vingt ans; c'est à cet âge 23 + Qu'Amour prend son droit de péage + Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit + Étendu j'étais une nuit, + Et dormais d'un sommeil paisible. + Lors je vis un songe indicible, + En mon sommeil, qui moult me plut; + Mais nulle chose n'apparut + Qui ne m'advint tout dans la suite, + Comme en ce songe fut prédite. + Or veux ce songe rimailler + Pour vos coeurs plus faire égayer; + Amour m'en prie et me commande; + Et si nul ou nulle demande + Sous quel nom je veux annoncer + Ce Roman qui va commencer: + _Ci est le roman de Rose + Où l'art d'Amour est toute enclose_. + La matière de ce Roman + Est bonne et neuve assurément[3]; + Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie + Et que le reçoive avec joie + Celle pour qui je l'entrepris; + C'est celle qui tant a de prix + Et tant est digne d'être aimée, + Qu'elle doit Rose être nommée. + Il est bien de cela cinq ans; + C'était en mai, amoureux temps + Où tout sur la terre s'égaie; + Car on ne voit buisson ni haie + Qui ne se veuille en mai fleurir + Et de jeune feuille couvrir. + Les bois secs tant que l'hiver dure + En mai recouvrent leur verdure; + + * * * +[p.6] + Li bois recovrent lor verdure, 55 + Qui sunt sec tant cum yver dure, + La terre méismes s'orgoille + Por la rousée qui la moille, + Et oblie la poverté + Où ele a tot l'yver esté. + Lors devient la terre si gobe, + Qu'el volt avoir novele robe; + Si scet si cointe robe faire, + Que de colors i a cent paire, + D'erbes, de flors indes et perses, + Et de maintes colors diverses. + C'est la robe que je devise, + Por quoi la terre miex se prise. + Li oisel qui se sunt téu, + Tant cum il ont le froit éu, + Et le tens divers et frarin, + Sunt en mai por le tens serin, + Si lié qu'il monstrent en chantant + Qu'en lor cuer a de joie tant, + Qu'il lor estuet chanter par force. + Li rossignos lores s'efforce + De chanter et de faire noise; + Lors s'esvertue, et lors s'envoise + Li papegaus et la kalandre[4]: + Lors estuet jones gens entendre + A estre gais et amoreus + Por le tens bel et doucereus. + Moult a dur cuer qui en mai n'aime, + Quant il ot chanter sus la raime + As oisiaus les dous chans piteus. + En iceli tens déliteus, + Que tote riens d'amer s'effroie, + Sonjai une nuit que j'estoie, + +[p.7] + Lors oubliant la pauvreté 57 + Où elle a tout l'hiver été, + La terre s'éveille arrosée + Par la bienfaisante rosée. + La vaniteuse, il faut la voir, + Elle veut robe neuve avoir; + De mille nuances, pour plaire, + Robe superbe sait se faire, + Avec l'herbe verte, des fleurs + Mariant les belles couleurs. + C'est cette robe que la terre, + A mon avis, toujours préfère. + Les oiselets silencieux + Par le temps sombre et pluvieux, + Et tant que sévit la froidure + Sont en mai, quant rit la nature, + Si gais, qu'ils montrent en chantant + Que leur coeur a d'ivresse tant + Qu'il leur convient chanter par force, + Le rossignol alors s'efforce + De faire noise et de chanter, + Lors de jouer, de caqueter + Le perroquet et la calandre[4]; + Lors des jouvenceaux le coeur tendre + S'égaie et devient amoureux + Pour le temps bel et doucereux. + Quand il entend sous la ramée + La tendre et gazouillante armée + Qui n'aime, il a le coeur trop dur! + En ce temps enivrant et pur + Qui l'amour fait partout éclore, + Une nuit, m'en souvient encore, + Je songeai qu'il était matin; + De mon lit je sautai soudain, + + * * * +[p.8] + Ce m'iert avis en mon dormant, 89 + Qu'il estoit matin durement; + De mon lit tantost me levai, + Chauçai moi et mes mains lavai. + Lors trais une aguille d'argent + D'ung aguiller mignot et gent, + Si pris l'aguille à enfiler. + Hors de vile oi talent d'aler, + Por oïr des oisiaus les sons + Qui chantoient par ces boissons + En icele saison novele; + Cousant mes manches à videle, + M'en alai tot seus esbatant, + Et les oiselés escoutant, + Qui de chanter moult s'engoissoient + Par ces vergiers qui florissoient, + Jolis, gais et plains de léesce. + Vers une riviere m'adresce + Que j'oi près d'ilecques bruire, + Car ne me soi aillors déduire + Plus bel que sus cele riviere. + D'ung tertre qui près d'iluec iere + Descendoit l'iave grant et roide, + Clere, bruiant, et aussi froide + Comme puiz, ou comme fontaine, + Et estoit poi mendre de Saine, + Més qu'ele iere plus espanduë. + Onques més n'avoie véuë + Cele iave qui si bien coroit: + Moult m'abelissoit et séoit + A regarder le leu plaisant. + De l'iave clere et reluisant + Mon vis rafreschi et lavé. + Si vi tot covert et pavé + +[p.9] + Je me chaussai, puis d'une eau pure 91 + Lavai mes mains et ma figure; + Dans son étui mignon et gent + Je pris une aiguille d'argent + Que je garnis de fine laine, + Puis je partis emmi la plaine + Écouter les douces chansons + Des oiselets dans les buissons + Qui fêtaient la saison nouvelle. + Cousant mes manches à vidèle, + Seul j'allai prendre mes ébats, + Témoin de leurs joyeux débats, + De leur grâce et leur allégresse, + Par ces vergers en grand' liesse. + Tout près un grand ruisseau coulait + Dont le murmure m'appelait; + J'y courus. Jamais paysage + Ne vis plus beau que ce rivage. + D'un tertre vert et rocailleux + Descend, en bonds tumultueux, + L'onde aussi froide, claire et saine + Comme puits ou comme fontaine. + La Seine est un fleuve plus grand, + Mais moins belle au large s'épand. + Je n'avais oncques cette eau vue + Qui si bien court et s'évertue. + Dans un charme délicieux + Plongé, je promenais mes yeux + Partout ce riant paysage; + De l'onde claire mon visage + Je rafraîchis lors et lavai, + Et je vis couvert et pavé + Son lit de pierres et gravelle. + La prairie était grande et belle + + * * * +[p.10] + Le fons de l'iave de gravele; 123 + La praérie grant et bele + Très au pié de l'iave batoit, + Clere et serie et bele estoit + La matinée et atrempée: + Lors m'en alai parmi la prée + Contre val l'iave esbanoiant, + Tot le rivage costoiant. + + + * * * + + + II + + + Ci raconte l'Amant et dit: + Des sept ymaiges que il vit + Pourtraites el mur du vergier, + Dont il li plest à desclairier + Les semblances et les façons, + Dont vous porrez oïr les nons. + L'ymaige premiere nommée, + Si estoit Haïne apelée. + + + Quant j'oi ung poi avant alé, + Si vi ung vergié grant et lé, + Tot clos d'ung haut mur bataillié, + Portrait defors et entaillié + A maintes riches escritures, + Les ymages et les paintures + Ai moult volentiers remiré: + Si vous conteré et diré + De ces ymages la semblance, + Si cum moi vient à remembrance, + + HAINE. + + Ens où milieu je vi Haïne + Qui de corrous et d'ataïne + +[p.11] + Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125 + Or comme claire et douce était + Et sereine la matinée, + Parmi la plaine diaprée, + Sans but, je suivis le courant, + Tout le rivage côtoyant. + + + * * * + + + II + + + Ici, l'Amant en quelques pages + Va raconter les sept images + Qu'il vit sur les murs du verger. + Il va sous nos yeux les ranger; + Puis leurs façons et leurs postures, + Leurs costumes et leurs figures + Avant peindre, il les nommera, + Par la Haine il commencera. + + Quand je fus à quelque distance, + J'aperçus un verger immense + Tout clos d'un haut mur crénelé, + Par dehors peint et ciselé + De maintes riches écritures. + Les images et les peintures + Je pus à mon aise admirer; + Or, je vais peindre et vous narrer + De ces images la semblance + Telle qu'en ai la souvenance. + + + HAINE. + + La Haine au milieu se dressait. + Tout d'abord en elle on sentait + + * * * +[p.12] + Sembloit bien estre moverresse, 151 + Et correceuse et tencerresse, + Et plaine de grant cuvertage + Estoit par semblant cele ymage. + Si n'estoit pas bien atornée, + Ains sembloit estre forcenée; + Rechignie avoit et froncié + Le vis, et le nés secorcié. + Par grant hideur fu soutilliée, + Et si estoit entortillée + Hideusement d'une toaille. + + FELONNIE[5]. + + Une autre ymage d'autel taille + A senestre vi delez lui; + Son non desus sa teste lui, + Apellée estoit Felonnie. + + + VILENNIE. + + Une ymage qui Vilonie + Avoit non, revi devers destre, + Qui estoit auques d'autel estre, + Cum ces deus et d'autel féture; + Bien sembloit male créature, + Et despiteuse et orguilleuse, + Et mesdisant et ramponeuse. + Moult sot bien paindre et bien portraire + Cil qui tiex ymages sot faire: + Car bien sembloit chose vilaine, + De dolor et de despit plaine; + Et fame qui peut séust + D'honorer ceus qu'ele déust[6]. + +[p.13] + Grande source de jalousie, 151 + De courroux et de frénésie. + Elle me parut de poison + Pleine et de noire trahison. + Cette image mal atournée + A les traits d'une forcenée, + Un laid visage tout froncé, + Le nez petit et retroussé, + Puis, enfin, elle s'entortille + D'une hideuse souquenille + Qui plus hideuse encor la rend. + + FÉLONIE[5]. + + A gauche est sur le même rang, + De même taille, une autre image; + Tout au dessus de son visage + Félonie est son nom gravé. + + VILENIE. + + Une autre image j'ai trouvé + Sur la droite. C'est Vilenie + Avec elles en harmonie: + Même aspect hideux, repoussant; + Du premier coup d'oeil on pressent + Une créature orgueilleuse + Et médisante et rancuneuse. + Celui qui peignit ces tableaux + Savamment maniait pinceaux, + Car bien semblait chose vilaine + De douleur et de dépit pleine, + Et femme qui petit savait + Honorer ceux qu'elle devait[6]. + + * * * +[p.14] + COUVOITISE. + + Après fu painte Coveitise: 179 + C'est cele qui les gens atise + De prendre et de noient donner, + Et les grans avoirs aüner, + C'est cele qui fait à usure + Prester mains por la grant ardure + D'avoir conquerre et assembler. + C'est cele qui semont d'embler + Les larrons et les ribaudiaus; + Si est grans péchiés et grans diaus + Qu'en la fin en estuet mains pendre. + C'est cele qui fait l'autrui prendre, + Rober, tolir et bareter, + Et bescochier et mesconter; + C'est cele qui les trichéors + Fait tous et les faus pledéors, + Qui maintes fois par lor faveles + Ont as valés et as puceles + Lor droites herites toluës[7]. + Recorbillies et croçuës + Avoit les mains icele ymage; + Ce fu drois: car toz jors esrage + Coveitise de l'autrui prendre. + Coveitise ne set entendre + A riens qu'à l'autrui acrochier; + Coveitise a l'autrui trop chier. + + AVARICE. + + Une autre ymage y ot assise + Coste à coste de Coveitise, + +[p.15] + CONVOITISE. + + Après est peinte Convoitise. 179 + C'est elle qui les gens attise + De prendre et ne jamais donner, + Et leurs biens faire foisonner. + C'est elle encor qui à l'usure + Prête la main pour sans mesure + Constamment gagner, amasser. + Qui ne cesse au vol de pousser + Larrons, gens de mauvaise vie, + Dont les crimes, la félonie + A la potence les conduit: + Celle qui fait dauber autrui + Par dol et cauteleux langage, + Par mauvais compte, escamotage. + C'est elle qui, tous les tricheurs, + Inspire et tous ces faux plaideurs + Dont les manoeuvres criminelles + Ont maints varlets, maintes pucelles, + D'un héritage dépouillés[7]. + Tout crochus et recoquillés + Avait les doigts cette femelle, + Et c'est chose bien naturelle, + Car Convoitise, c'est connu, + Aucun bonheur n'a jamais eu + Fors quand les autres dévalise; + Ne sait entendre Convoitise + A rien qu'aux autres accrocher; + Elle a d'autrui le bien trop cher. + + AVARICE. + + Je vis une autre image assise + Côte à côte de Convoitise, + + * * * +[p.16] + Avarice estoit apelée: 207 + Lede estoit et sale et foulée + Cele ymage, et megre et chetive, + Et aussi vert cum une cive. + Tant par estoit descolorée, + Qu'el sembloit estre enlangorée; + Chose sembloit morte de fain, + Qui ne vesquist fors que de pain + Petri à lessu fort et aigre; + Et avec ce qu'ele iere maigre, + Iert-ele povrement vestuë, + Cote avoit viés et desrumpuë; + Comme s'el fust as chiens remese; + Povre iert moult la cote et esrese, + Et plaine de viés palestiaus. + Delez li pendoit ung mantiaus + A une perche moult greslete, + Et une cote de brunete[8]; + Où mantiau n'ot pas penne vaire, + Mès moult viés et de povre afaire, + D'agniaus noirs velus et pesans. + Bien avoit la robe vingt ans; + Mès Avarice du vestir + Se sot moult à tart aatir: + Car sachiés que moult li pesast + Se cele robe point usast; + Car s'el fust usée et mauvese, + Avarice éust grant mesese, + De noeve robe et grant disete, + Avant qu'ele éust autre fete. + Avarice en sa main tenoit + Une borse qu'el reponnoit, + Et la nooit si durement, + Que demorast moult longuement + +[p.17] + C'était Avarice. Elle était 209 + Affreuse et sale, et se voûtait. + Cette image maigre et chétive + Était verte comme une cive, + Et ce visage sans couleur + Semblait s'épuiser de langueur. + D'un mort elle avait l'apparence + Qui ne vécut que d'abstinence + Et de pain fait d'aigre levain. + Pour draper sa maigreur enfin + Elle était pauvrement vêtue + D'une vieille cote rompue, + Sale, de pièces et morceaux; + On eût dit épave en lambeaux + De la dent des chiens délaissée. + Une perche grêle est dressée + Tout près d'elle, où pend un manteau + Et cote de drap jadis beau[8]. + Pas la moindre trace d'hermine + Sur ce manteau de triste mine + D'agneaux noirs, velus et pesants. + Bien avait la robe vingt ans; + Mais avarice n'est pressée + D'avoir sa cote remplacée. + Toujours elle est à deviser + Comment ne pas sa robe user; + Car si la robe était mauvaise, + Avarice aurait grand mésaise, + Robe neuve avant de s'offrir, + Moult longtemps dût-elle en pâtir. + Dans ses mains Avarice cache + Une grand'bourse qu'elle attache + Et noue avec acharnement, + Afin de rester longuement + + * * * +[p.18] + Ainçois qu'el en péust riens traire, 241 + Mès el n'avoit de ce que faire. + El n'aloit pas à ce béant + Que de la borse ostat néant. + + ENVIE. + + Après refu portrete Envie, + Qui ne rist oncques en sa vie, + N'oncques de riens ne s'esjoï, + S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9] + Aucun grant domage retrere. + Nule riens ne li puet tant plere + Cum mefet et mesaventure, + Quant el voit grant desconfiture. + Sor aucun prodomme chéoir[10], + Ice li plest moult à véoir. + Ele est trop lie en son corage + Quant el voit aucun grant lignage + Dechéoir et aler à honte; + Et quant aucuns à honor monte + Par son sens ou par sa proéce, + C'est la chose qui plus la bléce. + Car sachiés que moult la convient + Estre irée quant biens avient. + Envie est de tel cruauté, + Qu'ele ne porte léauté + A compaignon, ne à compaigne; + N'ele n'a parent, tant li tiengne, + A cui el ne soit anemie: + Car certes el ne vorroit mie + Que biens venist, neis à son pere. + Mès bien sachiés qu'ele compere + Sa malice trop ledement: + Car ele est en si grant torment, + +[p.19] + Devant qu'elle en pût rien extraire. 243 + Mais, las! elle n'en a que faire, + Car jamais n'aura le désir + De cette bourse rien sortir. + + ENVIE. + + Après était pourtraite Envie + Qui ne rit oncques en sa vie, + Et qui de rien ne s'éjouit + Que s'elle voit ou s'elle ouït[9] + Raconter quelque grand dommage. + Rien ne lui plaît ni la soulage + Autant que lorsqu'elle peut voir + Dessus aucun prudhomme choir[10] + Ou méfait, ou mésaventure, + Ou quelque grand'déconfiture. + Mais si quelque noble maison + Déchoit et souille son blason, + C'est la félicité suprême. + Aussi, ce que le moins elle aime, + C'est qu'un homme arrive à l'honneur + Par ses vertus et sa valeur. + Sachez que grande est sa colère + Lorsque advient quelque bien sur terre. + Elle est de telle cruauté + Qu'elle ne porte aménité + A compagnon ni bonne amie; + Car d'un chacun c'est l'ennemie, + Fût-il son plus proche parent, + Et son coeur serait moult dolent + Si bien venait même à son père. + Mais Dieu lui fait par grand'misère + Payer cette méchanceté; + Car son coeur est si tourmenté + + * * * +[p.20] + Et a tel duel quant gens bien font, 273 + Par ung petit qu'ele ne font. + Ses felons cuers l'art et detrenche, + Qui de li Diex et la gent venche. + Envie ne fine nule hore + D'aucun blasme as gens metre sore; + Je cuit que s'ele cognoissoit + Tot le plus prodome qui soit + Ne deçà mer, ne delà mer, + Si le vorroit-ele blasmer; + Et s'il iere si bien apris + Qu'el ne péust de tot son pris + Rien abatre ne desprisier, + Si vorroit-ele apetisier + Sa proéce au mains, et s'onor + Par parole faire menor. + + Lors vi qu'Envie en la painture + Avoit trop lede esgardéure; + Ele ne regardast noient + Fors de travers en borgnoiant; + Ele avoit ung mauvès usage, + Qu'ele ne pooit ou visage + Regarder riens de plain en plaing, + Ains clooit ung oel par desdaing, + Qu'ele fondoit d'ire et ardoit, + Quant aucuns qu'ele regardoit, + Estoit ou preus, ou biaus, ou gens, + Ou amés, ou loés de gens. + +[p.21] + Quand le bien voit, telle est sa rage, 275 + Qu'elle en fondrait presque, je gage; + Et la vertu ce coeur vilain + Consume et déchire sans fin, + Et l'horreur de cette souffrance + Est de Dieu ci-bas la vengeance. + Envie et son bec malfaisant + Les gens ne lâche un seul instant, + Et s'elle connaissait, je pense, + Le plus honnête homme de France, + Ou même par delà la mer, + Le voudrait-elle encor blâmer. + Mais si sa langue envenimée + Une si ferme renommée + Ne pouvait d'un coup renverser, + Elle essaierait d'apetisser + Au moins son los et sa prouesse + Par sa fourbe et par son adresse. + Je vis, étudiant ses traits, + Qu'elle avait le regard mauvais; + Sur rien ne s'arrêtait sa vue + Que de biais, irrésolue, + Et moult laide habitude avait, + C'est que jamais elle n'osait + En plein regarder nulle chose. + De dédain sa prunelle close + D'ire soudain s'illuminait + Quand celui qu'elle examinait + Était beau, de haute naissance, + Ou pour son coeur et sa vaillance + Aimé de tous et respecté. + + * * * +[p.22] + TRISTESSE. + + Delez Envie auques près iere 301 + Tristece painte en la maisiere; + Mès bien paroit à sa color + Qu'ele avoit au cuer grant dolor, + Et sembloit avoir la jaunice. + Si n'i féist riens Avarice + Ne de paleur, ne de mégrece: + Car li soucis et la destrece, + Et la pesance et les ennuis + Qu'el soffroit de jors et de nuis, + L'avoient moult fete jaunir, + Et megre et pale devenir. + Oncques mès nus en tel martire + Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire + Cum il sembloit que ele éust: + Je cuit que nus ne li séust + Faire riens qui li péust plaire: + N'el ne se vosist pas retraire, + Ne réconforter à nul fuer + Du duel qu'ele avoit à son cuer. + Trop avoit son cuer correcié, + Et son duel parfont commencié. + Moult sembloit bien qu'el fust dolente, + Qu'ele n'avoit mie esté lente + D'esgratiner tote sa chiere; + N'el n'avoit pas sa robe chiere, + Ains l'ot en mains leus descirée + Cum cele qui moult iert irée. + Si cheveul tuit destrecié furent, + Et espandu par son col jurent, + Que les avoit trestous desrous + De maltalent et de corrous. + +[p.23] + TRISTESSE. + + Près d'Envie et tout à côté, 306 + Sur le mur l'image se dresse + De la langoureuse Tristesse. + Il paraît bien à sa couleur + Qu'au coeur elle a grande douleur, + Elle semble avoir la jaunisse. + Rien n'est auprès d'elle Avarice + Pour son teint pâle et sa maigreur; + Car les soucis et le malheur, + Et les chagrins, et la détresse + Dont le jour et la nuit sans cesse + Elle souffre, l'ont fait jaunir + Et maigre et pâle devenir. + Oncques nul en un tel martyre + Ne fut, ni n'eut aussi grande ire + Comme à la voir il me parut, + Et je pense que nul ne sut + Faire chose qui pût lui plaire + Ni calmer sa douleur amère, + Tant son coeur était courroucé + Et profond son deuil enfoncé. + Aussi sur son propre visage + Elle dut assouvir sa rage + Ainsi que sur ses vêtements. + De sillons nombreux et sanglants + Sa face est toute lacérée, + Et cette robe déchirée + Est la preuve de ses dégoûts, + De sa haine et de son courroux. + S'épand sur son col, sa figure + De tous côtés sa chevelure + + * * * +[p.24] + Et sachiés bien veritelment 333 + Qu'ele ploroit profondément: + Nus, tant fust durs, ne la véist, + A cui grant pitié n'en préist. + Qu'el se desrompoit et batoit, + Et ses poins ensemble hurtoit. + Moult iert à duel fere ententive + La dolereuse, la chetive; + Il ne li tenoit d'envoisier, + Ne d'acoler, ne de baisier: + Car cil qui a le cuer dolent, + Sachiés de voir, il n'a talent + De dancier, ne de karoler[11], + Ne nus ne se porroit moller + Qui duel éust, à joie faire, + Car duel et joie sont contraire. + + VIEILLESSE. + + Après fu Viellece portraite, + Qui estoit bien ung pié retraite + De tele cum el soloit estre; + A paine se pooit-el pestre, + Tant estoit vielle et radotée. + Bien estoit sa biauté gastée, + Et moult ert lede devenuë. + Toute sa teste estoit chenuë, + Et blanche cum s'el fust florie. + Ce ne fut mie grant morie + S'ele morust, ne grans pechiés, + Car tous ses cors estoit sechiés + De viellece et anoiantis: + Moult estoit jà ses vis fletris, + Qui jadis fut soef et plains; + Mès or est tous de fronces plains. + +[p.25] + Qu'elle a rompue en son tourment, 337 + Ses pleurs coulent abondamment. + L'âme la plus dure, à sa vue, + De grand'pitié se fût émue, + Car son sein tout elle battait + Et ses poings ensemble heurtait. + Toujours à deuil faire attentive, + La douloureuse, la chétive + Jamais ne cherche à s'amuser + Ni sa bouche le doux baiser. + Car celui dont l'âme dolente + Languit, de rien ne se contente, + Ne veut danser ni karoler[11]; + Il ne sait que se désoler + Sans nulle distraction prendre, + Joie et deuil ne sauraient s'entendre. + + VIEILLESSE. + + Puis je vis Vieillesse en regard + A peu près un pied à l'écart, + Comme ont coutume les vieux d'être. + A peine elle pouvait repaître + Son estomac débilité; + Rien ne restait de sa beauté, + Moult était laide devenue; + Toute sa tête était chenue + Et blanche comme fleur de lis, + Et si ce corps, à mon avis, + Desséché, déjà tout inerte, + Fût mort, mince eût été la perte. + Son front jadis plein et rosé + Tout de rides était creusé. + Ses oreilles étaient moussues + Et tretoutes ses dents perdues, + + * * * +[p.26] + Les oreilles avoit mossues, 365 + Et trestotes les dents perdues, + Si qu'ele n'en avoit neis une. + Tant par estoit de grant viellune, + Qu'el n'alast mie la montance + De quatre toises sans potance. + Li tens qui s'en va nuit et jor, + Sans repos prendre et sans sejor, + Et qui de nous se part et emble + Si celéement, qu'il nous semble + Qu'il s'arreste adès en ung point, + Et il ne s'i arreste point, + Ains ne fine de trespasser, + Que nus ne puet néis penser + Quex tens ce est qui est présens; + Sel' demandés as Clers lisans, + Ainçois que l'en l'éust pensé, + Seroit-il jà trois tens passé. + Li tens qui ne puet sejourner, + Ains vait tous jors sans retorner, + Cum l'iaue qui s'avale toute, + N'il n'en retorne arriere goute: + Li tens vers qui noient ne dure, + Ne fer ne chose tant soit dure, + Car il gaste tout et menjue; + Li tens qui tote chose mue, + Qui tout fait croistre et tout norist, + Et qui tout use et tout porrist; + Li tens qui enviellist nos peres, + Et viellist roys et emperieres, + Et qui tous nous enviellira, + Ou mort nous desavancera; + Li tens qui toute a la baillie + Des gens viellir, l'avoit viellie + +[p.27] + Pas une seule ne restait. 369 + De si grand'vieillesse elle était + Qu'elle n'eût franchi la distance + De quatre toises sans potence. + Le temps qui s'en va nuit et jour + Sans repos prendre et sans séjour, + Et dont la course est si rapide, + Qu'il semble à notre esprit stupide + Demeurer toujours en un point, + Mais qui ne s'y arrête point, + Et qui si promptement expire + Que nul homme ne saurait dire + Tout au juste le temps présent; + S'il le demande au clerc lisant, + Avant d'avoir dit sa pensée + Grand' part en est déjà passée: + Le temps qui ne peut séjourner, + Mais va toujours sans retourner + Comme l'eau qui s'écoule toute + Sans qu'il en retourne une goutte, + Vers qui rien ne saurait durer, + Si dur fût-il, même le fer, + Qui ronge tout et décompose, + Le temps qui change toute chose, + Qui tout fait croître et tout nourrit + Et qui tout use et tout pourrit, + Le temps qui vieillit notre père, + Les rois et les grands de la terre, + Comme tous il nous vieillira, + Ou la mort nous devancera: + Le temps qui, lui, jamais n'oublie + De tout vieillir, l'avait vieillie + + * * * +[p.28] + Si durement, qu'au mien cuidier 399 + El ne se pooit mès aidier, + Ains retornoit jà en enfance, + Car certes el n'avoit poissance, + Ce cuit-je, ne force, ne sens + Ne plus c'un enfès de deus ans. + Neporquant au mien escient + Ele avoit esté sage et gent, + Quant ele iert en son droit aage, + Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage, + Ains iert trestote rassotée. + Si ot d'une chape forrée + Moult bien, si cum je me recors, + Abrié et vestu son corps: + Bien fu vestue et chaudement, + Car el éust froit autrement. + Les vielles gens ont tost froidure; + Bien savés que c'est lor nature. + + PAPELARDIE. + + Une ymage ot emprès escrite, + Qui sembloit bien estre ypocrite; + Papelardie ert apelée. + C'est cele qui en recelée, + Quant nus ne s'en puet prendre garde. + De nul mal faire ne se tarde. + El fait dehors le marmiteus, + Si a le vis simple et piteus, + Et semble sainte créature; + Mais sous ciel n'a male aventure + Qu'ele ne pense en son corage. + Moult la ressembloit bien l'ymage + Qui faite fu à sa semblance, + Qu'el fu de simple contenance; + +[p.29] + Si durement, il me semblait, 401 + Que s'aider elle ne pouvait, + Mais bien retournait en enfance; + Car certe elle n'avait puissance, + A mon avis, force ni sens, + Non plus qu'un enfant de deux ans. + Et cependant en son bel âge + Damoiselle gentille et sage + Elle fut à mon escient; + Elle est bien changée à présent, + Car elle est tretoute hébétée. + D'une grande chape fourrée + Elle avait, je la vois encor, + Avec soin abrité son corps; + Les vieilles gens ont tôt froidure, + Bien savez que c'est leur nature; + Or s'était-elle chaudement + Vêtue, elle eût froid autrement. + + PAPELARDIE. + + Voici venir Papelardie + Et sa mine de comédie. + C'est elle qui en tapinois, + Tant qu'elle peut et chaque fois, + Quand nul ne s'en peut prendre garde, + De nul mal faire ne se garde; + Par dehors fait le marmiteux, + A voir son air simple et piteux, + On dirait sainte créature; + Mais ci-bas n'est male aventure + Que ne rumine son cerveau + Bien la présentait ce tableau + Qui fut fait à sa ressemblance; + Simple elle était de contenance, + + * * * +[p.30] + Et si fu chaucie et vestue 431 + Tout ainsinc cum fame rendue. + En sa main ung sautier tenoit, + Et sachiés que moult se penoit + De faire à Dieu prieres faintes, + Et d'appeler et sains et saintes. + El ne fu gaie, ne jolive, + Ains fu par semblant ententive + Du tout à bonnes ovres faire; + Et si avoit vestu la haire. + Et sachiés que n'iere pas grasse, + De jeuner sembloit estre lasse, + S'avoit la color pale et morte. + A li et as siens ert la porte + Dévéée de Paradis; + Car icel gent si font lor vis + Amegrir, ce dit l'Evangile, + Por avoir loz parmi la ville, + Et por un poi de gloire vaine + Qui lor toldra Dieu et son raine. + + POVRETÉ. + + Portraite fu au darrenier + Povreté qui ung seul denier + N'éust pas, s'el se déust pendre, + Tant séust bien sa robe vendre; + Qu'ele iere nuë comme vers: + Se li tens fust ung poi divers, + Je cuit qu'ele acorast de froit[12], + Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit + Tout plain de mavès palestiaus; + Ce iert sa robe et ses mantiaus. + El n'avoit plus que afubler, + Grand loisir avoit de trembler. + +[p.31] + Portait chaussure et vêtement 433 + Telle que nonne de couvent; + En main tenait un livre d'heures, + A grand' marques extérieures + Feinte prière à Dieu criait + Et saints et saintes appelait. + Point de plaisir, jamais de joie; + A bonnes oeuvres elle emploie + Son temps et toute sa vertu + Depuis que la haire a vêtu. + Sachez qu'elle n'était pas grasse, + De jeûner semblait être lasse + Et d'un mort avait la couleur. + A elle et aux siens le Seigneur + Du paradis ferme la porte; + Car leur visage de la sorte, + Dit l'Evangile, font maigrir + Ces gens pour se faire applaudir, + Et pour un peu de gloriole + Des saints ils perdent l'auréole. + + PAUVRETÉ. + + Pourtraite était tout en dernier + Pauvreté qui même un denier + N'aurait trouvé pour s'aller pendre, + Sa robe eût-elle voulu vendre; + Elle était nue ainsi qu'un ver: + Aussi bien, eût sévi l'hiver, + De froidure elle serait morte[12]. + Un vieux bissac seul elle porte + Tout rempli de mauvais lambeaux; + C'était ses robes et manteaux. + A l'écart, dans un coin, seulette, + Comme un chien honteux, la pauvrette + + * * * +[p.32] + Des autres fu un poi loignet; 463 + Cum chien honteus en ung coignet + Se cropoit et s'atapissoit, + Car povre chose, où qu'ele soit, + Est adès boutée et despite. + L'eure soit ore la maudite, + Que povres homs fu concéus! + Qu'il ne sera jà bien péus, + Ne bien vestus, ne bien chauciés, + Néis amés, ne essauciés. + Ces ymages bien avisé, + Qui, si comme j'ai devisé, + Furent à or et à asur + De toutes pars paintes où mur[13]. + Haut fu li mur et tous quarrés, + Si en fu bien clos et barrés, + En leu de haies, uns vergiers, + Où onc n'avoit entré bergiers, + Cis vergiers en trop bel leu sist: + Qui dedens mener me vousist + Ou par échiele ou par degré, + Je l'en séusse moult bon gré; + Car tel joie ne tel déduit + Ne vit nus hons, si cum ge cuit, + Cum il avoit en ce vergier: + Car li leus d'oisiaus herbergier + N'estoit ne dangereux ne chiches, + Onc mès ne fu nus leus si riches + D'arbres, ne d'oisillons chantans: + Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans + Qu'en tout le ramanant de France. + Moult estoit bele l'acordance + De lor piteus chans à oïr: + Tous li mons s'en dust esjoïr. + +[p.33] + Toute petite se faisait 465 + Et tristement s'accroupissait + (Car pauvre chose est délaissée + De tous et de partout chassée), + Et n'ayant rien pour s'affubler + Grand loisir avait de trembler. + Maudite soit l'heure fatale + Qui le pauvre conçut! Tout pâle + Il erre de faim épuisé, + Mal vêtu, honni, méprisé. + J'ai bien contemplé ces visages. + Comme je l'ai dit, ces images + Resplendissaient d'or et d'azur + De toutes parts peintes au mur[13]. + La muraille haute et carrée, + Mieux que haie et close et barrée, + Entourait un vaste verger + Où n'était onc entré berger. + C'était un beau site sans doute; + A qui m'en eût frayé la route + Ou par échelle, ou par degré, + Certes j'aurais su moult bon gré; + Car tel déduit et telle joie + Ne vit nul homme, que je croie, + Comme il était en ce verger. + Car ce lieu d'oiseaux héberger + N'était ni dédaigneux ni chiche. + Nul lieu ne fut d'arbres plus riche + Ni d'oisillons au piteux chant; + D'oiseaux était trois fois autant + Qu'en tout le reste de la France. + Moult belle en était l'accordance; + Le plus sombre, rien que d'ouïr + Ces chants, s'en devrait éjouir. + + * * * +[p.34] + Je endroit moi m'en esjoï 497 + Si durement, quant les oï, + Que n'en préisse pas cent livres; + Se li passages fust delivres, + Que ge n'entrasse ens et véisse + L'assemblée (que Diex garisse!) + Des oisiaus qui léens estoient, + Qui envoisiement chantoient + Les dances d'amors et les notes + Plesans, cortoises et mignotes. + Quand j'oï les oisiaus chanter, + Forment me pris à dementer + Par quel art ne par quel engin + Je porroie entrer où jardin; + Mès ge ne poi onques trouver + Leu par où g'i péusse entrer. + Et sachiés que ge ne savoie + S'il i avoit partuis ne voie, + Ne leu par où l'en i entrast, + Ne hons nès qui le me monstrast + N'iert illec, que g'iere tot seus, + Moult destroit et moult angoisseus; + Tant qu'au darrenier me sovint + C'oncques à nul jor ce n'avint + Qu'en si biau vergier n'éust huis. + Ou eschiele ou aucun partuis. + Lors m'en alai grant aléure + Açaignant la compasséure + Et la cloison du mur quarré, + Tant que ung guichet bien barré + Trovai petitet et estroit; + Par autre leu l'en n'i entroit. + A l'uis commençai à ferir, + Autre entrée n'i soi querir. + +[p.35] + Pour moi, si grande était ma joie 499 + Que si l'on m'eût ouvert la voie, + J'aurais céans et de bon coeur + Payé cent livres le bonheur + De voir des oiseaux l'assemblée + (Que Dieu garde!) sous la feuillée, + Gazouillant en ce frais séjour + A l'envi les danses d'amour + Et les plaisantes chansonnettes + Tant courtoises et mignonnettes. + Quand j'ouïs les oiseaux chanter, + Je me pris à me tourmenter + Par quel engin, quelle manière + Du jardin franchir la barrière; + Mais je ne pus oncques trouver + Lieu par où j'y pusse arriver. + De plus, si m'était inconnue + De ce verger aucune issue, + Nul n'était là pour me montrer + Non plus comment y pénétrer. + J'étais dans cette solitude + Rongé de noire inquiétude, + Tant qu'enfin à l'esprit me vint + Qu'à nul jour encore il n'advint + Qu'un si beau verger n'eût de porte, + Échelle, accès d'aucune sorte. + Lors j'allai d'un pas assuré, + Contournant du grand mur carré + Avec soin toute l'étendue. + Enfin, une porte perdue + J'aperçus, guichet bas, étroit; + Pour entrer c'est le seul endroit. + Adonc sans plus tarder encore + Je frappai sur le bois sonore. + + * * * +[p.36] + III + + + Comment dame Oyseuse feist tant 532 + Qu'elle ouvrit la porte a l'amant. + + + Assez i feri et boutai, + Et par maintes fois escoutai + Se j'orroie venir nulle arme. + Le guichet, qui estoit de charme, + M'ovrit une noble pucele + Qui moult estoit et gente et bele. + Cheveus ot blons cum uns bacins[14], + La char plus tendre qu'uns pocins, + Front reluisant, sorcis votis, + Son entr'oil ne fu pas petis[15], + Ains iert assez grans par mesure; + Le nés ot bien fait à droiture, + Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16], + Por faire envie à ces bricons. + Douce alene ot et savorée, + La face blanche et colorée, + La bouche petite et grocete, + S'ot où menton une fossete: + Le col fu de bonne moison, + Gros assez et lons par raison, + Si n'i ot bube ne malen, + N'avoit jusqu'en Jherusalen + Fame qui plus biau col portast, + Polis iert et soef au tast. + La gorgete ot autresi blanche + Cum est la noif desus la branche + Quant il a freschement negié. + Le cors ot bien fait et dougié, + + +[p.37] + III + + + Comment dame Oyseuse fit tant 533 + Qu'elle ouvrit la porte a l'amant. + + + Maintes fois ma main assidue + Heurta; puis, l'oreille tendue, + J'écoutai si quelqu'un venait. + Le guichet, qui de charme était, + M'ouvrit une noble pucelle + Qui moult était et gente et belle, + Les cheveux blonds comme un bassin[14], + La chair plus tendre qu'un poussin, + Bouche petite et mignonnette, + A son menton une fossette, + Le front poli, soucil arqué, + L'entrecil net et bien marqué[15], + Petit ni grand, bonne mesure; + Le nez droit, de gente structure, + Les yeux plus vifs que le faucon[16] + A faire envie à ce fripon; + L'haleine douce et savourée, + La face blonde et colorée, + De savante proportion + Le col gros et long par raison, + Bouton ni tache, la peau fine; + N'était jusqu'en la Palestine + Femme au col plus beau, plus luisant, + Ni plus au toucher séduisant. + Elle avait la gorge aussi blanche + Comme est la neige sur la branche + Quand il a fraîchement neigé, + Le corps bien fait et dégagé: + + * * * +[p.38] + L'en ne séust en nule terre 561 + Nul plus bel cors de fame querre. + D'orfrois ot un chapel mignot[17]; + Onques nule pucele n'ot + Plus cointe ne plus desguisié, + Ne l'aroie adroit devisié + En trestous les jors de ma vie. + Robe avoit moult bien entaillie; + Ung chapel de roses tout frais + Ot dessus le chapel d'orfrais: + En sa main tint ung miroer, + Si ot d'ung riche treçoer + Son chief trecié moult richement, + Bien et bel et estroitement: + Ot ambdeus cousues ses manches, + Et por garder que ses mains blanches + Ne halaissent, ot uns blans gans. + Cote ot d'ung riche vert de gans, + Cousue à lignel tout entour. + Il paroit bien à son atour + Qu'ele iere poi embesoignie, + Quant ele s'iere bien pignie, + Et bien parée et atornée, + Ele avoit faite sa jornée. + Moult avoit bon tens et bon may, + Qu'el n'avoit soussi ne esmay + De nule riens, fors solement + De soi atorner noblement. + Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé + La pucele au cors acesmé, + Je l'en merciai doucement, + Et si li demandai comment + Ele avoit non, et qui ele iere. + El ne fu pas envers moi fiere, + +[p.39] + On n'eût su trouver certes guère 563 + Plus beau corps de femme sur terre. + Un frais chapel doré portait[17]; + Nulle part pucelle n'était + Plus gracieuse et plus jolie; + Ses charmes tretoute ma vie + A dépeindre ne suffirait. + Robe élégante la drapait. + Sur son chapel, fraîches écloses, + Courait un chapelet de roses, + En sa main un miroir brillait, + Un riche peigne maintenait, + Surmontant sa riche coiffure, + Les tresses de sa chevelure. + Enfin d'un riche vert de Gans + Était sa cote, et des gans blancs + Gardaient du hâle ses mains blanches; + A lacets étaient ses deux manches, + Un cordon régnait tout autour. + Bien semblait-elle à son atour + N'être pas trop embesognée; + Car était faite sa journée + Quant ses cheveux avait peigné, + Paré son corps et atourné. + Bon temps et douce servitude! + Sans souci, sans inquiétude, + Rien ne l'occupait seulement + Que s'atourner moult noblement. + Quand ainsi m'eut ouvert la porte + Du jardin la pucelle accorte, + Je lui dis merci doucement, + Et puis lui demandai comment + Elle avait nom, qui était-elle. + Ne fut pas fière la pucelle + + * * * +[p.40] + Ne de respondre desdaigneuse: 595 + Je me fais apeler Oiseuse, + Dist-ele, à tous mes congnoissans; + Si sui riche fame et poissans. + S'ai d'une chose moult bon tens, + Car à nule riens je ne pens + Qu'à moi joer et solacier, + Et mon chief pignier et trecier: + Quant sui pignée et atornée, + Adonc est fete ma jornée. + Privée sui moult et acointe + De Déduit le mignot, le cointe: + C'est cil cui est cest biax jardins. + Qui de la terre as Sarradins + Fist çà ces arbres aporter, + Qu'il fist par ce vergier planter. + Quant li arbres furent créu, + Le mur que vous avez véu, + Fist lors Déduit tout entor faire, + Et si fist au dehors portraire + Les ymages qui i sunt paintes, + Qui ne sunt mignotes ne cointes; + Ains sunt dolereuses et tristes, + Si cum vous orendroit véistes. + Maintes fois por esbanoier + Se vient en cest leu umbroier + Déduit et les gens qui le sivent, + Qui en joie et en solas vivent. + Encores est léens sans doute + Déduit orendroit qui escoute + A chanter gais rossignolés, + Mauvis et autres oiselés. + Il s'esbat iluec et solace + O ses gens, car plus bele place + +[p.41] + Et répondit incontinent: 597 + «De tous mes intimes vraiment + Je me fais appeler Oyseuse, + Je suis riche, puissante, heureuse; + Car tout le jour j'ai moult bon temps + Et veille à mes ajustements; + Quand ma toilette est terminée, + Tout le reste de la journée + Tranquille passe à mon plaisir, + A jouer, à me divertir. + De Déduit suis la bonne amie, + Charmante et douce compagnie, + Le maître de ces beaux jardins. + De la terre des Sarrazins + Il fit jadis venir les plantes + En ce verger si florissantes. + Quand tous ces arbres furent grands, + Ce mur, qu'avez dû voir céans, + Alors Déduit fit autour faire, + Et par dehors y fit pourtraire + Ces peintures et ces tableaux + Qui ne sont séduisants ni beaux, + Mais pleins de tristesse et misère, + Ainsi que l'avez vu naguère. + Souvent vient s'éjouir en paix, + Ici, cherchant l'ombre et le frais, + Déduit et les gens qui le suivent, + Qui de joie et de soulas vivent. + Tenez, les gais rossignolets, + Pinsons et autres oiselets, + Ici près encore sans doute + Déduit tranquillement écoute. + Avec ses gens tretout le jour + Il s'ébat, car plus beau séjour + + * * * +[p.42] + Ne plus biau leu por soi joer 629 + Ne porroit-il mie trover; + Les plus beles gens, ce sachiés, + Que vous jamès nul leu truissiés, + Si sunt li compaignon Déduit + Qu'il maine avec li et conduit. + Quant Oiseuse m'ot ce conté, + Et j'oi moult bien tout escouté, + Je li dis lores? Dame Oyseuse, + Jà de ce ne soyés douteuse, + Puis que Déduit li biaus, li gens + Est orendroit avec ses gens + En cest vergier, ceste assemblée + Ne m'iert pas, se je puis, emblée, + Que ne la voie encore ennuit, + Véoir la m'estuet, car je cuit + Que bele est cele compaignie, + Et cortoise et bien enseignie. + Lors m'en entrai, ne dis puis mot, + Par l'uis que Oiseuse overt m'ot, + Ou vergier, et quant je fui ens + Je fui liés et baus et joiens. + Et sachiés que je cuidai estre + Por voir en Paradis terrestre, + Tant estoit li leu delitables, + Qu'il sembloit estre esperitables: + Car si cum il m'iert lors avis, + Ne féist en nul Paradis + Si bon estre, cum il faisoit + Ou vergier qui tant me plaisoit. + D'oisiaus chantans avoit assés + Par tout le vergier amassés; + En ung leu avoit rossigniaus, + En l'autre gais et estorniaus; + +[p.43] + Il ne saurait trouver sur terre 631 + Pour reposer et se distraire. + Les amis que le beau Déduit + Avec lui mène et qu'il conduit + Sont la plus gente compagnie + Que ne verrez de votre vie.» + Quand Oyseuse m'eut ce conté, + Que j'ai tout au long écouté, + Je luis dis alors: «Dame Oyseuse, + De ceci ne soyez douteuse, + Si Déduit le beau, le joli, + Avec ses gens repose ici + Dans ce verger, cette assemblée + Ne me sera certes volée. + Dès aujourd'hui, si je le puis, + Je la verrai, car, m'est avis + Que belle est cette compagnie, + Noble et pleine de courtoisie.» + Lors j'entrai, sans plus dire un mot, + Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantôt, + Dans cette terre enchanteresse. + Grande alors fut mon allégresse; + Je crus être, je vous le dis, + Dans le terrestre Paradis. + Par sa beauté sans plus, du reste, + Ce séjour me semblait céleste, + Car il n'est point de paradis + Au ciel, comme il m'était avis, + Où douceurs nous soient réservées + Telles qu'ici les ai rêvées. + Oiseaux chantants étaient assez + Partout le jardin amassés; + Ici chantaient les hirondelles, + Chardonnerets et tourterelles, + + * * * +[p.44] + Si r'avoit aillors grans escoles 663 + De roietiaus et torteroles, + De chardonnereaus, d'arondeles, + D'aloes et de lardereles; + Calendres i ot amassées + En ung autre leu, qui lassées + De chanter furent à envis: + Melles y avoit et mauvis + Qui baoient à sormonter + Ces autres oisiaus par chanter. + Il r'avoit aillors papegaus, + Et mains oisiaus qui par ces gaus + Et par ces bois où il habitent, + En lor biau chanter se délitent. + Trop parfesoient bel servise + Cil oisel que je vous devise; + Il chantoient ung chant itel + Cum s'il fussent esperitel. + De voir sachiés, quant les oï, + Moult durement m'en esjoï: + Que mès si douce mélodie + Ne fu d'omme mortel oïe. + Tant estoit cil chans dous et biaus, + Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus, + Ains le péust l'en aesmer + A chant de seraines de mer, + Qui par lor vois qu'eles ont saines + Et series, ont non seraines. + A chanter furent ententis + Li oisillon qui aprenti + Ne furent pas ne non sachant; + Et sachiés quant j'oï lor chant, + Et je vi le leu verdaier + Je me pris moult à esgaïer: + +[p.45] + Et là grand assaut se livrait 665 + Entre le geai, le roitelet, + Et l'alouette et la mésange; + Plus loin, la joyeuse phalange + Des rossignols harmonieux + S'égosillait à qui mieux mieux. + Ailleurs merles et mauviettes, + Étourneaux et bergeronnettes + Des autres oisillons chanteurs + S'efforçaient d'être les vainqueurs. + Enfin, perruches éclatantes + Et maints oiseaux aux voix savantes + S'étaient dans ce verger riant + Donné rendez-vous en chantant. + Formaient, caquetant à leur guise, + Ces oiseaux que je vous devise + Un concert si délicieux + Qu'on eût dit qu'il venait des cieux. + Jamais si douce mélodie + Ne fut d'homme mortel ouïe. + Les chants étaient si doux, si beaux, + Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux, + Mais je crus ouïr les syrènes + De la mer séduisantes reines; + Série et saine était leur voix + Dont on fit syrène autrefois. + + Des oisillons, sous la feuillée, + La savante et gente assemblée + Lors déploya tout son talent. + Et sachez, quand j'ouïs leur chant, + Emmi ce beau lieu qui verdoie, + Je fus tout inondé de joie. + + * * * +[p.46] + Que n'avoie encor esté onques 697 + Si jolif cum je fui adonques; + Por la grant delitableté + Fui plains de grant jolieté. + Et lores soi-je bien et vi + Que Oiseuse m'ot bien servi, + Qui m'avoit en tel déduit mis: + Bien déusse estre ses amis, + Quant ele m'avoit deffermé + Le guichet du vergier ramé. + Dès ore si cum je sauré, + Vous conterai comment j'ovré. + Primes de quoi Déduit servoit, + Et quel compaignie il avoit + Sans longue fable vous veil dire, + Et du vergier tretout à tire + La façon vous redirai puis. + Tout ensemble dire ne puis, + Mès tout vous conteré par ordre, + Que l'en n'i sache que remordre. + Grant servise et dous et plaisant + Aloient cil oisel faisant; + Lais d'amors et sonnés cortois + Chantoit chascun en son patois, + Li uns en haut, li autre en bas; + De lor chant n'estoit mie gas. + La douçor et la mélodie + Me mist où cuer grant reverdie; + Mès quant j'oi escouté ung poi + Les oisiaus, tenir ne me poi + Que dant Déduit véoir n'alasse, + Car à savoir moult désirasse + Son contenement et son estre. + Lors m'en alai tout droit à destre, + +[p.47] + Oncques n'avait goûté bonheur 697 + Si pur qu'en cet instant mon coeur, + Et dans une extase infinie + Se plongeait mon âme ravie. + Oyseuse, alors j'ai reconnu + Quel service tu m'as rendu + Par cette douce jouissance. + Éternelle reconnaissance + Je te dois de m'avoir ouvert + Le guichet du beau verger vert! + Dès lors, poursuivant mon histoire, + Je vais chercher dans ma mémoire + Ce que je fis; puis ce qu'était + Déduit, quelle suite il avait, + Sans longue fable vais vous dire, + Et du beau verger tire à tire + Vous dirai la façon depuis. + Tout ensemble dire ne puis, + Mais tout vous conterai par ordre + Pour qu'on n'y sache que remordre. + Parmi ce jardin ravissant + Les oiselets allaient faisant + Leurs jeux et prodiguaient sans cesse + Leurs chants et leur vive allégresse. + Lais d'amour et sonnets courtois, + Chantait chacun en son patois. + Et ces voix perçantes et graves + Formaient des concerts si suaves, + Si doux et si mélodieux, + Que j'étais ravi, radieux. + Quand j'eus tout à ma fantaisie + Leurs chants ouïs, moult grande envie + Me prit de connaître Déduit. + J'oublie tout, tant fus séduit + + * * * +[p.48] + Par une petitete sente 731 + Plaine de fenoil et de mente; + Mès auques près trové Déduit, + Car maintenant en ung réduit + M'en entré où Déduit estoit. + Déduit ilueques s'esbatoit; + S'avoit si bele gent o soi, + Que quant je les vi, je ne soi + Dont si très beles gens pooient + Estre venu; car il sembloient + Tout por voir anges empennés, + Si beles gens ne vit homs nés. + + + * * * + + + IV + + + Ci parle l'Amant de Liesce: + C'est une Dame qui la tresce + Maine volontiers et rigole, + Et ceste menoit la karole. + + + Ceste gent dont je vous parole, + S'estoient pris à la carole, + Et une dame lor chantoit, + Qui Léesce apelée estoit: + Bien sot chanter et plesamment, + Ne nule plus avenaument, + Ne plus bel ses refrains ne fist, + A chanter merveilles li sist; + Qu'ele avoit la vois clere et saine, + Et si n'estoit mie vilaine; + Ains se savoit bien desbrisier, + Ferir du pié et renvoisier. + +[p.49] + De voir son maintien, son visage. 731 + Lors donc, à droite je m'engage + Dans un sentier tout parfumé, + De menthe et de fenouil semé. + Tout près de là, suivant mon guide, + J'entrai dans un réduit splendide + Où le beau Déduit se trouvait. + En ce lieu Déduit s'ébattait; + Si belle était sa compagnie, + Que soudain ma vue éblouie + Crut voir des anges empennés, + Comme onc n'en virent hommes nés, + Et ne savais d'où pouvaient être + Venus gens si beaux, si beau maître. + + + * * * + + + IV + + + Ci parle l'Amant de Liesse; + C'est une Dame qui la tresce + Aime mener et rigoler; + Ici menait gens karoler. + + + Cette troupe que je devise + A la karole s'était prise; + Une gente dame chantait + Que Liesse l'on appelait. + A chanter elle était savante, + Car d'une façon ravissante + Elle modulait ses refrains + Gracieux, entraînants, divins. + Elle avoit la voix claire et saine, + Et n'était pas non plus vilaine, + Mais sa taille souple ondulait + Et lestement son pied frappait. + + * * * +[p.50] + Ele estoit adès coustumiere 759 + De chanter en tous leus premiere: + Car chanter estoit li mestiers + Qu'ele faisoit plus volentiers. + Lors véissiés carole aller, + Et gens mignotement baler, + Et faire mainte bele tresche, + Et maint biau tor sor l'erbe fresche. + Là véissiés fléutéors, + Menesterez et jougléors; + Si chantent li uns rotruenges, + Li autres notes Loherenges, + Por ce qu'en set en Loheregne + Plus cointes notes qu'en nul regne. + Assez i ot tableterresses + Ilec entor, et tymberresses + Qui moult savoient bien joer, + Et ne finoient de ruer + Le tymbre en haut, si recuilloient + Sor ung doi, c'onques n'i failloient. + Deus damoiseles moult mignotes, + Qui estoient en pures cotes, + Et trecies à une tresce, + Faisoient Déduit par noblesce + Enmi la karole baler; + Mès de ce ne fait à parler. + Comme el baloient cointement! + L'une venoit tout belement + Contre l'autre, et quant el estoient + Près à près, si s'entregetoient + Les bouches, qu'il vous fust avis + Que s'entrebaisassent où vis: + Bien se savoient desbrisier. + Ne vous en sai que devisier, + +[p.51] + Elle était toujours coutumière 761 + De chanter partout la première, + Car chanter pour elle c'était + Ce que plus volontiers faisait. + Vous eussiez vu gens en cadence + Mener karole et fine danse, + Et mainte tresce et maint beau tour + Sur l'herbe fraîche d'alentour. + On voyait des escamoteuses + Auprès et des tambourineuses + Qui ne cessaient de bien jouer, + Puis en l'air leur tambour ruer + Et, sans manquer, sur un doigt vite + Tombant le recevoir ensuite. + Vous eussiez encor maints flûteurs + Ouïs, ménestrels et jongleurs; + L'un dit des légendes anciennes, + Une autre des chansons lorraines. + Car on sait que de ce pays + Nous viennent les plus beaux récits. + Puis au milieu deux jeunes filles, + En jupon court, toutes gentilles, + Les cheveux en nattes massés, + Emmi les danseurs enlacés, + Au beau Déduit, par déférence, + Faisaient les honneurs de la danse. + Comme elles balaient gentîment! + L'une venait tout bellement + Contre l'autre, puis au passage + Approchait son joli visage; + A voir leur bouche se croiser, + Elles semblaient s'entrebaiser + Quand se cambrait leur taille souple. + Comment vous peindre ce beau couple? + + * * * +[p.52] + Mès à nul jor ne me quéisse 793 + Remuer, tant que ge véisse + Ceste gent ainsinc efforcier + De caroler et de dancier. + + + * * * + + + V + + + Ci endroit devise l'Amant + De la karole le semblant, + Et comment il vit Cortoisie + Qui l'apela par druerie, + Et li monstra la contenance + De cele gent, et de lor dance. + + + La karole tout en estant + Regardai iluec jusqu'à tant + C'une dame bien enseignie + Me tresvit: ce fu Cortoisie + La vaillant et la debonnaire, + Que Diex deffende de contraire. + Cortoisie lors m'apela: + Biaux amis, que faites-vous là? + Fait Cortoisie, ça venez, + Et avecques nous vous prenez + A la karole, s'il vous plest. + Sans demorance et sans arrest + A la karole me sui pris, + Si n'en fui pas trop entrepris, + Et sachiés que moult m'agréa + Quant Cortoisie m'en pria, + Et me dist que je karolasse, + Car de karoler, se j'osasse, + Estoie envieus et sorpris. + A regarder lores me pris + +[p.53] + Jamais je n'eusse me mouvoir 795 + Pensé, tant me plaisait de voir + Ces gens en si belle accordance + Mener la karole et la danse. + + + * * * + + + V + + + Ici devise notre Amant + De la karole le semblant, + Et comment il vit Courtoisie + L'appeler par galanterie, + Et lui raconter ce qu'était + Tout ce monde et ce qu'il dansait. + + + Toujours là debout, immobile, + Je contemplais la troupe agile, + Quand une charmante beauté, + Coeur vaillant et plein de bonté + (Que Dieu garde toute sa vie!) + M'aperçut. C'était Courtoisie. + Aussitôt elle m'appela: + «Bel ami, que faites-vous là? + Or ça, venez, fait Courtoisie; + A karoler je vous convie, + Avec nous venez, s'il vous plaît.» + A la karole sans arrêt, + Sans hésiter je fus me prendre + Et sans chercher à m'en défendre, + Car c'était mon plus vif désir; + Et, sachez-le, plus grand plaisir + N'eût su me faire Courtoisie. + Je n'osais, mais brûlais d'envie + De courir aussi karoler. + Lors je me pris à contempler + + * * * +[p.54] + Les cors, les façons et les chieres, 823 + Les semblances et les manieres + Des gens qui ilec karoloient: + Si vous dirai quex il estoient. + Déduit fu biaus et lons et drois, + Jamès en terre ne venrois + Où vous truissiés nul plus bel homme: + La face avoit cum une pomme, + Vermoille et blanche tout entour, + Cointes fu et de bel atour. + Les yex ot vairs, la bouche gente, + Et le nez fait par grant entente; + Cheveus ot blons, recercelés, + Par espaules fu auques lés, + Et gresles parmi la ceinture: + Il resembloit une painture, + Tant ere biaus et acesmés, + Et de tous membres bien formés. + Remuans fu, et preus, et vistes, + Plus légier homme ne véistes; + Si n'avoit barbe, ne grenon, + Se petiz peus folages non, + Car il ert jones damoisiaus. + D'un samit portret à oysiaus, + Qui ere tout à or batus, + Fu ses cors richement vestus. + Moult iert sa robe desguisée, + Et fut moult riche et encisée, + Et décopée par cointise; + Chauciés refu par grant mestrise + D'uns solers décopés à las; + Par druerie et par solas + +[p.55] + Les visages, les contenances, 825 + Les costumes et les semblances + De tous ces gens qui karolaient; + Je vous dirai ce qu'ils étaient. + Déduit était de sa nature + Droit et beau, de haute stature, + L'air noble et de grand appareil + Et gracieux, le teint vermeil + Autour et blanc comme une pomme; + Jamais on ne vit plus bel homme: + Mignonne bouche, de beaux yeux, + Le nez fait au moule, cheveux + Blonds tombant en boucles soyeuses + Sur ses épaules musculeuses. + Sa taille fine cependant + Était bien prise. En regardant + Ce beau corps, sa riche parure, + On croyait voir une peinture. + Nul homme avec lui n'eût lutté + De vigueur ni d'agilité. + C'était, tout brillant de jeunesse, + Un damoiseau plein de noblesse; + Ni moustache ni barbe encor, + Mais le fin duvet couleur d'or + De la première adolescence. + Il était avec élégance + Vêtu tout d'or et de satin + Tissu d'oiseaux à grand dessin. + Sa robe à la coupe savante + Et d'ornements étincelante, + Tombait en festons gracieux; + Un brodequin délicieux + Enlaçait sa jambe arrondie, + Et par amour sa douce amie + + * * * +[p.56] + Li ot s'amie fet chapel 855 + De roses qui moult li sist bel. + Savés-vous qui estoit s'amie? + Léesce qui nel' haoit mie, + L'envoisie, la bien chantans, + Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans + De s'amor li donna l'otroi: + Déduit la tint parmi le doi + A la karole, et ele lui, + Bien s'entr'amoient ambedui: + Car il iert biaus, et ele bele, + Bien resembloit rose novele + De sa color. S'ot la char tendre, + Qu'en la li péust toute fendre + A une petitete ronce. + Le front ot blanc, poli, sans fronce, + Les sorcis bruns et enarchiés, + Les yex gros et si envoisiés, + Qu'ils rioient tousjors avant + Que la bouchete par convant. + Je ne vous sai du nés que dire, + L'en nel' féist pas miex de cire. + Ele ot la bouche petitete, + Et por baisier son ami, preste; + Le chief ot blons et reluisant. + Que vous iroie-je disant? + Bele fu et bien atornée; + D'ung fil d'or ere galonnée, + S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef, + Je qu'en oi véu vint et nuef, + A nul jor mès véu n'avoie + Chapel si bien ouvré de soie. + D'un samit qui ert tous dorés + Fu ses cors richement parés, + +[p.57] + Lui avait tout de roses fait 859 + De ses mains un beau chapelet. + Savez-vous quelle était sa mie? + Liesse qui ne le hait mie, + La gente et joyeuse aux doux chants. + A lui dès l'âge de sept ans + D'amour elle donna le gage. + Déduit la prend au doigt, l'engage + A la karole, et chaque amant + Moult s'enlace amoureusement. + Il était beau, elle était belle, + Et bien semblait rose nouvelle + A voir son teint vermeil et clair: + La moindre épine à cette chair + Si tendre eût fait une blessure: + Son front était blanc, sans plissure, + Ses sourcils bruns et bien arqués, + Ses yeux gros et si enjoués + Qu'ils paraissaient toujours sourire + Avant même la bouche rire, + Qui toute mignonne s'ouvrait, + Toujours aux baisers s'apprêtait. + Du nez, je ne sais que vous dire; + On n'en fait pas de mieux en cire. + Son chef était blond et luisant. + Que vous irai-je encor disant? + Belle était et bien atournée, + D'un fil d'or toute galonnée; + Son chapel d'or était tout neuf, + J'en ai vu plus de vingt et neuf, + Mais jamais chapel, que je croie, + Si bien ouvré de belle soie. + Son corps était enfin paré + De ce riche satin doré + + * * * +[p.58] + De quoi son ami avoit robe, 889 + Si en estoit assés plus gobe. + + + * * * + + + VI + + + Ci dit l'Amant des biax atours + Dont iert vestus li Diez d'Amours. + + + A li se tint de l'autre part + Li Diex d'Amors, cil qui départ + Amoretes à sa devise. + C'est cil qui les amans justise, + Et qui abat l'orguel des gens, + Et si fait des seignors sergens, + Et des dames refait bajesses, + Quant il les trove trop engresses. + Li Diex d'Amors de la façon, + Ne resembloit mie garçon: + De beaulté fist moult à prisier, + Mès de sa robe devisier + Criens durement qu'encombré soie. + Il n'avoit pas robe de soie, + Ains avoit robe de floretes, + Fete par fines amoretes + A losenges, à escuciaus, + A oiselés, à lionciaus, + Et à bestes et à liépars; + Fu la robe de toutes pars + Portraite, et ovrée de flors + Par diverseté de colors. + Flors i avoit de maintes guises + Qui furent par grant sens assises: + Nulle flor en esté ne nest + Qui n'i soit, neis flor de genest, + +[59] + Que Déduit son ami préfère, 893 + Faveur dont moult elle était fière. + + + * * * + + + VI + + + Ci dit l'Amant les beaux atours + Dont est vêtu le Dieu d'Amours. + + + Tout près d'eux d'autre part s'avance + Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense + Les amourettes aux amants, + Et qui rabat l'orgueil des gens, + Et quand les trouve trop méchantes + Des dames fait d'humbles servantes + Et des seigneurs simples sergents; + C'est lui le maître des amants. + Du Dieu d'Amours telle est la grâce + Qu'on devine sa noble race; + On est surpris de sa beauté, + Et nul sa robe, en vérité, + Ne saurait peindre, que je croie. + Il n'avait pas robe de soie, + Mais bien avait robe de fleurs, + Oeuvre d'amour de mille coeurs. + Ce n'était qu'écussons, lozanges, + Léopards, animaux étranges, + Oiseaux de diverses couleurs: + Ce n'était que bouquets de fleurs + De mille sortes variées + Et artistement mariées. + Nulle fleur en été ne naît + Qui n'y fût; la fleur de genêt, + La violette, la pervenche, + Mainte fleur azur, jaune ou blanche, + + * * * +[p.60] + Ne violete, ne parvanche, 919 + Ne fleur inde, jaune ne blanche; + Si ot par leus entremeslées + Foilles de roses grans et lées. + Il ot ou chief ung chapelet + De roses; mès rossignolet + Qui entor son chief voletoient, + Les foilles jus en abatoient: + Car il iert tout covers d'oisiaus. + De papegaus, de rossignaus, + De calandres et de mesanges; + Il sembloit que ce fust uns anges + Qui fust tantost venus du ciau. + Amors avoit ung jovenciau + Qu'il faisoit estre iluec delés; + Douz-Regard estoit apelés. + Icis bachelers regardoit + Les caroles, et si gardoit + Au Diex d'Amors deux ars turquois. + Li uns des ars si fu d'un bois + Dont li fruit iert mal savorés; + Tous plains de nouz et bocerés + Fu li ars dessous et dessore, + Et si estoit plus noirs que more[18]. + Li autres ars fu d'un plançon + Longuet et de gente façon; + Si fu bien fait et bien dolés, + Et si fu moult bien pipelés. + Dames i ot de tous sens pointes, + Et valés envoisiés et cointes. + Ices deux ars tint Dous-Regars + Qui ne sembloit mie estre gars, + Avec dix des floiches son mestre. + Il en tint cinq en sa main destre; + +[p.61] + A la belle rose y venait 923 + Mêler son modeste reflet. + La tête il avait festonnée + De roses que l'aile étonnée + Des rossignolets effeuillait + Tout autour de son chapelet; + Car il était couvert sans cesse + De mille oiseaux de toute espèce, + De rossignols, de perroquets, + De mésanges, de roitelets; + Il semblait que ce fût un ange + Des cieux. Tout près d'Amour se range + Un jouvenceau son compagnon; + Doux-Regard, tel était son nom. + Joyeux la karole il regarde + Et dans chacune main il garde + Au Dieu d'Amours un arc turcquois. + Le premier des arcs est d'un bois + Aux fruits amers sans aucun doute; + Son aspect repoussant dégoûte; + Il est plein de bosses, de noeuds, + Et plus noir que More hideux[18]. + L'autre, au contraire, est d'une branche + Flexible, gracieuse et blanche, + Toute couverte de dessins + Des plus jolis et des plus fins. + On n'y voyait que dames gentes, + Varlets aux mines avenantes. + Doux-Regard les tenait tous deux + Et cinq flèches pour chacun d'eux. + De sa main droite les plus belles + A son maître il tendait; les ailes, + Les coches, tout était bien fait; + Tout couvert d'or le fût brillait + + * * * +[p.62] + Mès moult orent ices cinq floiches 953 + Les penons bien fais, et les coiches: + Si furent toutes à or pointes, + Fors et tranchans orent les pointes, + Et aguës por bien percier, + Et si n'i ot fer ne acier; + Onc n'i ot riens qui d'or ne fust, + Fors que les penons et le fust: + Car el furent encarrelées + De sajetes d'or barbelées. + La meillore et la plus isnele + De ces floiches, et la plus bele, + Et cele où li meillor penon + Furent entés, Biautés ot non[19]. + Une d'eles qui le mains blece, + Ot non, ce m'est avis, Simplece. + Une autre en i ot apelée + Franchise; cele iert empenée + De valor et de cortoisie. + La quarte avoit non Compaignie: + En cele ot moult pesant sajete, + Ele n'iert pas d'aler loing preste; + Mès qui de près en vosist traire[20], + Il en péust assez mal faire. + La quinte avoit non Biau-Semblant, + Ce fut toute la mains grévant, + Ne porquant el fait moult grant plaie; + Mès cis atent bonne menaie, + Qui de cele floiche est plaiés, + Ses maus en est mielx emplaiés: + Car il puet tost santé atendre, + S'en doit estre sa dolor mendre. + Cinq floiches i ot d'autre guise, + Qui furent lédes à devise: + +[p.63] + Garni de pointe meurtrière 957 + De fer non, ni d'acier vulgaire. + Du reste, rien qui d'Or ne fût, + Sauf les ailerons et le fût, + Car les pointes étaient doublées + De sagettes d'or barbelées. + + Des traits le plus prompt, le meilleur, + Et le plus beau pour sa couleur, + Et les plumes de son enture[19] + Était Beauté. De sa nature + Simplesse est moins à redouter. + Le tiers Franchise, à n'en douter, + De valeur et de courtoisie + Fut empenné. Puis Compagnie + Quatrième; à son dard pesant, + On sentait que peu malfaisant + De loin, grand mal il pouvait faire + Si de près on le voulait traire[20]. + Le cinquième était Beau-Semblant, + Le moins dangereux, qui pourtant + Fait grand' blessure; mais sa plaie + Laisse espoir qui les maux défraie, + Permet d'attendre la santé, + Par quoi le coeur est conforté. + + L'autre main tenait au contraire + Cinq traits d'une horrible matière. + + * * * +[p.64] + Li fust estoient et li fer 987 + Plus noirs que déables d'enfer. + La première avoit non Orguex, + L'autre qui ne valoit pas miex, + Fu apelée Vilenie; + Icele fu de felonie + Toute tainte et envenimée + La tierce fu Honte clamée, + Et la quarte Desespérance: + Novel-Penser fu sans doutance[21] + Apelée la darreniere. + Ces cinq floiches d'une maniere + Furent, et moult bien resemblables; + Moult par lor estoit convenables + Li uns des arcs qui fu hideus, + Et plains de neus, et eschardeus; + Il devoit bien tiex floiches traire, + Car el erent force et contraire + As autres cinq floiches sans doute. + Mès ne diré pas ore toute + Lor forces, ne lor poestés. + Bien vous sera la vérités + Contée, et la sénéfiance + Nel' metré mie en obliance; + Ains vous dirai que tout ce monte, + Ainçois que je fine mon conte. + Or revendrai à ma parole: + Des nobles gens de la karole + M'estuet dire les contenances, + Et les façons et les semblances. + Li Diex d'Amors se fu bien pris + A une dame de haut pris, + Et delez lui iert ajoustés: + Icele dame ot non Biautés. + +[p.65] + Leur fût était comme leur fer 983 + Aussi noir que diable d'enfer. + C'était d'abord Orgueil. Vilenie + Venait après, de félonie + Tout empreint, tout envenimé. + Ce trait vaut le premier nommé, + Et le premier vaut le deuxième. + Ensuite Honte le troisième, + Le quatrième, Désespoir; + Enfin, le dernier, à le voir, + Nouveau-Penser me parût être[21]. + A peine peut-on reconnaître + Ces traits, tant ils sont ressemblants. + C'était bien les dignes pendants + De l'arc à figure hideuse, + Informe et toute raboteuse, + Qui me sembla fait tout exprès + Pour lancer de si vilains traits, + Car ils avaient force contraire + Aux cinq que je viens de pourtraire. + Céans vous ne pouvez savoir + Toute leur force et leur pouvoir; + Mais la vérité toute entière + Ne mettrez en doutance guère + Lorsque ce conte vous lirez; + Avant la fin vous le saurez. + Or revenons à ma parole. + Des nobles gens de la karole + Je vais vous dépeindre les jeux, + Le maintien, les airs gracieux. + Près de dame de grand' noblesse, + Galant, le dieu d'Amours s'empresse. + Elle était debout à côté + De lui; c'était Dame Beauté + + * * * +[p.66] + Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021 + En li ot maintes bonnes teches[22]: + El ne fu oscure, ne brune, + Ains fu clere comme la lune, + Envers qui les autres estoiles + Resemblent petites chandoiles. + Tendre ot la char comme rousée, + Simple fu cum une espousée, + Et blanche comme flor de lis; + Si ot le vis cler et alis, + Et fu greslete et alignie, + Ne fu fardée ne guignie: + Car el n'avoit mie mestier + De soi tifer ne d'afetier. + Les cheveus ot blons et si lons + Qu'il li batoient as talons; + Nez ot bien fait, et yelx et bouche. + Moult grant douçor au cuer me touche, + Si m'aïst Diex, quant il me membre + De la façon de chascun membre, + Qu'il n'ot si bele fame où monde. + Briément el fu jonete et blonde, + Sade, plaisant, aperte et cointe, + Grassete et gresle, gente et jointe. + + + * * * + +[p.67] + Comme la flèche merveilleuse 1017 + De vertus riche et généreuse, + Obscure ni brune. Tel luit + L'astre radieux de la nuit, + Près de qui les autres étoiles + Ne sont que petites chandoiles. + Elle était blanche comme un lys, + Le teint, le front clairs et polis, + La chair tendre comme rosée + Et simple comme une épousée: + Taille grêle, ensemble charmant, + Sans fard et sans déguisement, + Car elle n'avait, je vous jure, + Besoin d'atours ni de parure. + Ses blonds cheveux étaient si longs + Qu'ils venaient battre ses talons, + Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche. + Moult grand' douceur au coeur me touche + (M'assiste Dieu!) quand je revois + Tous ses charmes comme autrefois! + N'était si belle femme au monde! + Bref, elle était jeunette et blonde, + Au regard doux, sade et plaisant, + Au corps rondelet, svelte et gent. + + + * * * + +[p.68] + VII + + + Ci parle l'Amant de Richesse, 1045 + Qui moult estoit de grant noblesse; + Mais de si grant boban estoit, + Que nul povre home n'adaignoit, + Ainz le boutoit tousjors arriere: + Si l'en doit-l'en avoir mains chiere. + + + Près de Biauté se tint Richece, + Une dame de grant hautece, + De grant pris et de grant affaire. + Qui à li ne as siens meffaire + Osast riens par fais, ou par dis, + Il fust moult fiers et moult hardis; + Qu'ele puet moult nuire et aidier. + Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier + Que riches gens ont grant poissance + De faire ou aïde, ou grévance. + Tuit li greignor et li menor + Portoient à Richece honor: + Tuit baoient à li servir, + Por l'amor de li deservir; + Chascuns sa dame la clamoit, + Car tous li mondes la cremoit; + Tous li mons iert en son dangier. + En sa cort ot maint losengier, + Maint traïtor, maint envieus: + Ce sunt cil qui sunt curieus + De desprisier et de blasmer + Tous ceus qui font miex à amer. + Par devant por eus losengier, + Loent les gens li losengier; + + +[p.69] + VII + + + Ci parle l'Amant de Richesse 1041 + Qui dame était de grand' noblesse + Mais de si grand orgueil était + Que nul pauvre homme n'accueillait, + Mais le boutait toujours arrière; + Aussi doit-on l'avoir moins chère. + + + Trônait Richesse près Beauté. + Dame c'était de grand' fierté, + De grand prix et de grande affaire. + Bien hardi qui osât méfaire + A elle ou aux siens. Elle peut + Aider, nuire quand elle veut. + Au riche la toute-puissance! + Les biens et les maux il dispense + A son gré; ce n'est pas d'hier. + Grands et petits, l'humble et le fier + Font honneur à dame Richesse, + Chacun à la servir s'empresse, + Afin d'obtenir ses faveurs; + Chacun veut porter ses couleurs, + Chacun reconnaît sa puissance + Par crainte et non par préférence. + Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs + Et traîtres, et ces vils menteurs + S'attaquent surtout avec rage + Au plus aimable et au plus sage; + Devant c'est l'adulation + La plus vile; avec onction + Tout le monde en parole ils louent; + Mais leurs louanges les gens rouent + + * * * +[p.70] + Tout le monde par parole oignent, 1075 + Mès lor losenges les gens poignent[23] + Par derriere dusques as os[24], + Qu'il abaissent des bons les los, + Et desloent les aloés, + Et si loent les desloés. + Maint prodommes ont encusés, + Et de lor honnor reculés + Li losengier par lor losenges; + Car il font ceus des cors estranges + Qui déussent estre privés: + Mal puissent-il estre arivés + Icil losengier plain d'envie! + Car nus prodons n'aime lor vie. + Richece ot une porpre robe, + Ice ne tenés mie à lobe, + Que je vous di bien et afiche + Qu'il n'ot si bele, ne si riche + Où monde, ne si envoisie. + La porpre fu toute orfroisie. + Si ot portraites à orfrois + Estoires de dus et de rois[25]. + Si estoit au col bien orlée + D'une bende d'or néélée + Moult richement, sachiés sans faille. + Si i avoit tretout à taille + De riches pierres grant plenté + Qui moult rendoient grant clarté. + Richece ot ung moult riche ceint[26] + Par desus cele porpre ceint; + La boucle d'une pierre fu + Qui ot grant force et grant vertu: + Car cis qui sor soi la portoit, + Nes uns venins ne redotoit; + +[p.71] + Par derrière jusques aux os[24]; 1071 + Ils abaissent des bons les los, + Souillent partout la prudhommie, + Par contre exaltent l'infamie. + Par eux le bon est accusé + Et voit son honneur exposé + A l'hypocrite calomnie; + Tels on voit par leur perfidie + Maints preux souvent des cours chassés. + Qu'à leur tour soient de Dieu laissés + Tous ces vils flatteurs pleins d'envie; + Nul prud'homme n'aime leur vie. + + Robe pourpre Richesse avait, + Et si nul pour faux le tenait, + Je ne crains pas qu'il me confonde, + Si belle robe n'est au monde, + Si riche ni si gente encor; + Car en ses lés la pourpre d'or + Retraçait à notre mémoire + De ducs et de rois mainte histoire[25]. + Bien en était le col ourlé + D'une bande d'or niellé, + Moult richement, je ne vous raille, + Puis y brillaient, de riche taille, + Pierres fines en quantité + Qui moult rendaient grande clarté. + Richesse avait riche ceinture[26] + Par dessus sa pourpre vêture; + La boucle d'une pierre était + Qui grand pouvoir et force avait; + Car celui qui cette ceinture + Porte, tous les venins conjure; + + * * * +[p.72] + Nus nel' pooit envenimer, 1109 + Moult faisoit la pierre à aimer. + Elle vausist à ung prodomme + Miex que trestous li ors de Romme. + D'une pierre fu li mordens, + Qui garissoit du mal des dens; + Et si avoit ung tel éur, + Que cis pooit estre asséur + Tretous les jors de sa véue, + Qui à géun l'avoit véue. + Li clou furent d'or esmeré, + Qui erent el tissu doré; + Si estoient gros et pesant, + En chascun ot bien ung besant. + Richece ot sus ses treces sores + Ung cercle d'or; onques encores + Ne fu si biaus véus, ce cuit, + Car il fu tout d'or fin recuit; + Mès cis seroit bons devisierres + Qui vous sauroit toutes les pierres, + Qui i estoient, devisier, + Car l'en ne porroit pas prisier + L'avoir que les pierres valoient, + Qui en l'or assises estoient. + Rubis i ot, saphirs, jagonces, + Esmeraudes plus de dix onces. + Mais devant ot par grant mestrise, + Une escharboucle où cercle assise, + Et la pierre si clere estoit, + Que maintenant qu'il anuitoit, + L'en s'en véist bien au besoing + Conduire d'une liue loing. + Tel clarté de la pierre yssoit, + Que Richece en resplendissoit + +[p.73] + Nul ne le peut envenimer: 1103 + C'est la pierre qui fait aimer; + Elle vaudrait à un prudhomme + Mieux que tretous les ors de Rome. + D'une pierre étaient les mordants + Qui guérissait du mal de dents, + Et tel à jeun qui l'aurait vue, + De conserver toujours la vue + Serait sûr, j'en suis convaincu, + Tant est puissante sa vertu. + Les clous gros et pesants, je pense, + Au moins comme un besant de France, + Étaient de fin or épuré + Et semaient le tissu doré. + Pour maintenir sa blonde tresse + Un cercle d'or avait Richesse; + Oncques nul de plus beau ne vit, + Car il était tout d'or recuit. + Ce serait un conteur habile + Celui dont la plume subtile + Toutes les pierres dépeindrait; + Car nul estimer ne saurait + La valeur de ces pierreries + Dans l'or habilement serties. + Dix onces de grenat je vis, + Saphyrs, émeraudes, rubis, + Mais par dessus tout dominante, + Une escarboude étincelante, + Sur le cercle assise, jetait + Au loin un si puissant reflet + Qu'en cette nuit portait la vue + Une lieue au moins d'étendue; + Et lueur telle en jaillissait + Que Richesse en resplendissait + + * * * +[p.74] + Durement le vis et la face, 1143 + Et entor li toute la place. + Richece tint parmi la main + Ung valet de grant biauté plain, + Qui fu ses amis veritiez. + C'est uns hons qui en biaus ostiez + Maintenir moult se délitoit. + Cis se chauçoit bien et vestoit, + Si avoit les chevaus de pris; + Cis cuidast bien estre repris + Ou de murtre, ou de larrecin, + S'en s'estable éust ung roucin. + Por ce amoit-il moult l'acointance + De Richece et la bien-voillance, + Qu'il avoit tous jors en porpens + De demener les grans despens, + Et el les pooit bien soffrir, + Et tous ses despens maintenir; + El li donnoit autant deniers + Cum s'el les puisast en greniers. + Après refu Largece assise, + Qui fu bien duite et bien aprise + De faire honor, et de despendre: + El fu du linage Alexandre; + Si n'avoit-el joie de rien + Cum quant el pooit dire, tien. + Néis Avarice la chétive + N'ert pas si à prendre ententive + Cum Largece ere de donner; + Et Diex li fesoit foisonner + Ses biens si qu'ele ne savoit + Tant donner, cum el plus avoit. + Moult a Largece pris et los; + Ele a les sages et les fos + +[p.75] + Toute entière, son corps, sa face, 1137 + Voire alentour toute la place. + Richesse tenait par la main + Un varlet de grand' beauté plein + Et son ami sans aucun doute. + Par dessus tout cet homme goûte + Grands hôtels, splendides châteaux, + Chaussures, vêtements royaux, + Chevaux de prix, vaste écurie. + Il eût craint d'être, je parie, + Repris de meurtre ou de larcin, + S'il eût en l'étable un roussin. + Aussi cherchait-il l'accointance + De Richesse et la bienviellance; + Car il ne songeait en tous temps + Qu'à démener les grands dépens, + Et bien pouvait-il, sans doutance, + Soutenir sa magnificence, + Car elle lui versait deniers + Comme puisant à pleins greniers. + Ensuite assise, était Largesse, + Dame généreuse et maîtresse + Passée en prodigalité. + Nul ne savait, en vérité, + Mieux faire honneur et l'or épandre; + Elle était du sang d'Alexandre, + Et plaisir ne prenait de rien + Comme de pouvoir dire: Tien. + Non, Avarice là chétive + N'est pas à garder attentive + Comme Largesse est à donner, + Et Dieu lui fait tant foisonner + Ses biens que toujours l'abondance + Surpasse sa magnificence. + + * * * +[p.76] + Outréement à son bandon, 1177 + Car ele savoit fere biau don; + S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst, + Si cuit-ge que de ceus féist + Ses amis par son biau servise; + Et por ce ot-ele à devise + L'amor des povres et des riches. + Moult est fos haus homs qui est chiches! + Haus homs ne puet avoir nul vice, + Qui tant li griet cum avarice: + Car hons avers ne puet conquerre + Ne seignorie, ne grant terre; + Car il n'a pas d'amis plenté, + Dont il face sa volenté. + Mès qui amis vodra avoir, + Si n'ait mie chier son avoir, + Ains par biaus dons amis acquiere: + Car tout en autretel maniere + Cum la pierre de l'aïment + Trait à soi le fer soutilment, + Ainsinc atrait les cuers des gens + Li ors qu'en donne et li argens. + + Largece ot robe toute fresche + D'une porpre sarrazinesche; + S'ot le vis bel et bien formé; + Mès el ot son col deffermé, + Qu'el avoit iluec en présent + A une dame fet présent, + N'avoit gueres, de son fermal, + Et ce ne li séoit pas mal, + Que sa cheveçaille iert overte, + Et sa gorge si descoverte, + +[p.77] + Largesse aussi recherchent tous, 1171 + Elle a les sages et les fous, + Tous sans réserve à son service; + Car toujours l'or de sa main glisse, + Et si quelqu'un la haïssait, + Bien vite un ami s'en ferait + Par sa généreuse franchise; + Aussi tient-elle en toute guise + Du pauvre et du riche l'amour. + Fol le Grand au coeur chiche et sourd! + Un Grand ne peut avoir nul vice + Qui l'abaisse autant qu'avarice: + Avare ne peut obtenir + Honneurs ni grands fiefs conquérir, + Car d'amis certes il n'a guère + Qui veuillent sa volonté faire. + Tel qui veut des amis avoir, + Qu'il n'ait pas trop cher son avoir, + Mais par beaux dons qu'il les acquière. + C'est ainsi de même manière + Que l'on voit la pierre d'aimant + Tirer le fer subtilement; + Ainsi le coeur des gens attire + L'argent qu'on donne tire à tire. + Largesse avait frais vêtement + De riche pourpre d'Orient, + Les traits beaux et pleins d'élégance, + Le col ouvert par négligence, + Car elle avait tout justement + A certaine dame en présent + Son fermail octroyé naguère. + J'aimais assez cette manière + De laisser sa coiffe s'ouvrir + Et sa gorge se découvrir; + + * * * +[p.78] + Que parmi outre la chemise 1209 + Li blanchoioit sa char alise. + Largece la vaillant, la sage, + Tint ung chevalier du linage + Au bon roy Artus de Bretaigne[27]: + Ce fut cil qui porta l'enseigne + De Valor et le gonfanon. + Encor est-il de tel renom, + Que l'en conte de li les contes + Et devant rois, et devant contes. + Cil chevalier novelement + Fu venus d'ung tornoiement, + Où il ot faite por s'amie + Mainte jouste et mainte envaïe, + Et percié maint escu bouclé, + Maint hiaume i avoit desserclé, + Et maint chevalier abatu, + Et pris par force et par vertu. + + Après tous ceus se tint Franchise, + Qui ne fu ne brune ne bise, + Ains ere blanche comme nois, + Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28], + Ainçois l'avoit lonc et traitis, + Iex vairs rians, sorcis votis: + S'ot les chevous et blons, et lons, + Et fu simple comme uns coulons. + Le cuer ot dous et débonnaire: + Ele n'osast dire ne faire + A nuli riens qu'el ne déust; + Et s'ele ung homme cognéust + Qui fust destrois por s'amitié, + Tantost éust de li pitié, + +[p.79] + Car dessous sa chemise fine 1205 + Blanchoyait sa belle poitrine. + Tenait Largesse au coeur vaillant + Un beau chevalier descendant + Du bon roi Artus de Bretaigne,[27] + Celui-là qui tenait l'enseigne + De Valeur et le gonfanon. + Encor est-il de tel renom + Que l'on conte de lui les contes, + Et devant rois et devant comtes. + Ce chevalier nouvellement + Était venu d'un tournoiement, + Où fait avait pour sa maîtresse + Mainte joûte et mainte prouesse + Et percé maint écu bouclé, + Et de sa lance décerclé + Maint haume et puis mainte visière, + Maint chevalier dans la poussière + Avait de son bras abattu + Et pris par force et par vertu. + Ensuite se tenait Franchise + Qui n'était ni brune ni bise, + Au teint plus que la neige blanc, + Et n'avait pas nez d'Orléan[28], + Mais long et bien fait au contraire, + Sourcils-arqués, prunelle claire, + Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau, + Et l'air simple d'un colombeau: + Le coeur si doux et débonnaire + Que jamais il n'eût osé faire + Aux autres que ce qu'il devait; + Car si nul homme elle savait + Qui fût pour l'amour d'elle en peine, + Point ne lui serait inhumaine; + + * * * +[p.80] + Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241 + Et si dous et si amiable, + Que se nus por li mal traisist, + S'el ne li aidast, el crainsist + Qu'el féist trop grant vilonnie. + Vestue ot une sorquanie, + Qui ne fu mie de borras: + N'ot si bele jusqu'à Arras; + Car el fu si coillie et jointe, + Qu'il n'i ot une seule pointe + Qui à son droit ne fust assise. + Moult fu bien vestue Franchise; + Car nule robe n'est si bele + Que sorquanie à damoisele. + Fame est plus cointe et plus mignote + En sorquanie que en cote: + La sorquanie qui fu blanche + Senefioit que douce et franche + Estoit cele qui la vestoit. + Uns bachelers jones s'estoit + Pris à Franchise lez à lez; + Ne soi comment ert apelé, + Mès biaus estoit, se il fust ores + Fiex au seignor de Gundesores[29]. + + + * * * + + + VIII + + + Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30] + Qui est courtoise et de tous prisie, + Et par tout fet moult à loer: + Chascun doit Courtoisie amer. + + + Après se tenoit Cortoisie, + Qui moult estoit de tous prisie, + +[p.81] + Bien plus, son coeur compatissant 1239 + Et si aimable, lui voyant + L'âme trop durement atteinte, + A son aide viendrait, de crainte + De causer quelque grand malheur. + D'un drap fin de grande valeur + La vêtait capote plus belle + Que jamais n'en porta pucelle + D'ici Arras. Si fraîche était + Et si bien faite, qu'on n'aurait + Repris la plus petite pointe. + Femme est plus gentille et mieux jointe + Ainsi qu'en cote simplement. + Charmant était ce vêtement, + Car nulle robe n'est si belle + Qu'une capote à damoiselle. + Cette capote de drap blanc + Indiquait qu'un coeur doux et franc + Battait en sa belle poitrine. + Un jouvenceau de bonne mine + Près de Franchise se tenait; + Je ne sais comme on le nommait, + Mais il était beau, puis encore + Fils du seigneur de Gundesore[29]. + + + * * * + + + VIII + + + L'Auteur parle de Courtoisie + Moult courtoise et de tous bénie, + Ne cherchant qu'à faire plaisir; + Aussi chacun la doit chérir. + + + Après se tenait Courtoisie + Qui moult était de tous chérie. + + * * * +[p.82] + Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271 + C'est cele qui à la karole + La soe merci m'apela + Ains que nule, quant je vins là, + El ne fu ne nice, n'umbrage, + Mès sages auques sans outrage, + De biaus respons et de biaus dis, + Onc nus ne fu par li laidis, + Ne ne porta nului rancune. + El fu clere comme la lune + Est avers les autres estoiles[31] + Qui ne resemblent que chandoiles. + Faitisse estoit et avenant, + Je ne sai fame plus plaisant. + Ele ere en toutes cors bien digne + D'estre emperieris, ou roïne. + A li se tint uns chevaliers + Acointables et biaus parliers, + Qui sot bien faire honor as gens, + Li chevaliers fu biaus et gens, + Et as armes bien acesmés + Et de s'amie bien amés. + La bele Oiseuse vint après, + Qui se tint de moi assés près. + De cele vous ai dit sans faille + Toute la façon et la taille; + Jà plus ne vous en iert conté, + Car c'est cele qui la bonté + Me fist si grant qu'ele m'ovri + Le guichet del vergier flori. + + + * * * + + [p.83] + Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269 + C'est elle qui me fit accueil + Avant tout autre à la karole + Et vint m'adresser la parole. + Son air ouvert et souriant, + Son abord simple et engageant, + Son esprit vif, ses réparties + Toujours fines et bien senties + Dénotaient toute sa bonté. + Comme la lune sa beauté + Brillait, près de qui les étoiles[31] + Ne sont que petites chandoiles. + Je ne sais rien d'aussi plaisant + Que cet être aimable et charmant; + Dans les cours on verrait à peine + Plus digne impératrice ou reine. + Près d'elle un noble chevalier + Aimable et galant cavalier, + De bonne et docte compagnie, + Semblait bien aimé de sa mie; + Car il était beau, fier et gent + Dessous ses armes et vaillant. + Après venait la belle Oyseuse + Que je choisis pour ma danseuse. + Je vous ai tout au long conté + Tous ses atours et sa beauté; + Je n'ai plus rien à vous en dire. + Souvenez-vous qu'à mon martyre + C'est sa bonne âme qui mit fin + A la porte du beau jardin. + + + * * * + +[p.84] + IX + + + Ici parole de Jonesce 1301 + Qui tant est sote et jengleresce. + + + Après se tint mien esciant, + Jonesce au vis cler et luisant, + Qui n'avoit encores passés + Si cum je cuit, douze ans d'assés. + Nicete fu, si ne pensoit + Nul mal, ne nul engin qui soit; + Mès moult iert envoisie et gaie, + Car jone chose ne s'esmaie + Fors de joer, bien le savés. + Ses amis iert de li privés + En tel guise, qu'il la besoit + Toutes les fois que li plesoit, + Voians tous ceus de la karole: + Car qui d'aus deus tenist parole, + Il n'en fussent jà vergondeus, + Ains les véissiés entre aus deus + Baisier comme deus columbiaus. + Le valés fu jones et biaus, + Si estoit bien d'autel aage + Cum s'amie, et d'autel corage. + Ainsi karoloient ilecques + Ceste gens, et autres avecques, + Qui estoient de lor mesnies, + Franches gens et bien enseignies, + Et gens de bel afetement + Estoient tuit communément. + + +[p.85] + IX + + + Enfin Jeunesse la dernière 1299 + Si naïve et sotte et légère. + + + Ensuite, comme il m'en souvient, + La mignonne Jeunesse vient. + Ses douze premières années + A peine étaient-elles sonnées; + Ce n'était encor qu'un enfant + Au visage clair et luisant. + La pauvrette dans sa simplesse + Ne pensait à mal ni finesse, + Mais à rire, à se divertir, + A jouer; c'est le seul plaisir, + Comme vous savez, de l'enfance. + Comme elle sans expérience + Son petit ami la baisait + Toutes les fois qu'il lui plaisait, + Devant tous ceux de la karole. + Car aussi bien, quelque parole + Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir, + Vous eussiez pu toujours les voir + Se baiser comme tourterelles. + C'était bien les mêmes cervelles + Et la même naïveté, + Et même âge, et même beauté. + Ainsi cette gente assemblée + Dansait la karole, mêlée + A une foule de danseurs + Comme eux beaux et brillants seigneurs + Et dames de grandes manières + Aussi belles que les premières. + + * * * + +[p.86] + X + + + Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329 + Va au Jardin en espiant + L'Amant, tant qu'il soit bien à point + Que de ses cinq flesches soit point. + + + Quant j'oi véues les semblances + De ceus qui menoient les dances, + J'oi lors talent que le vergier + Alasse véoir et cerchier, + Et remirer ces biaus moriers, + Ces pins, ces codres, ces loriers. + Les kàroles jà remanoient, + Car tuit li plusors s'en aloient + O lor amies umbroier + Sous ces arbres por dosnoier. + Diex, cum menoient bonne vie! + Fox est qui n'a de tel envie; + Qui autel vie avoir porroit, + De mieudre bien se sofferroit, + Qu'il n'est nul greignor paradis + Qu'avoir amie à son devis. + D'ilecques me parti atant, + Si m'en alai seus esbatant + Par le vergier de çà en là, + Et li Diex d'Amors apela + Tretout maintenant Dous-Regart: + N'a or plus cure qu'il li gart + Son arc: donques sans plus atendre + L'arc li a commandé à tendre, + Et cis gaires n'i atendi, + Tout maintenant l'arc li tendi, + + +[p.87] + X + + + Ici vous allez voir comment 1329 + Va le Dieu d'Amours épiant + L'Amant, tant que l'instant saisisse + Et de ses flèches le férisse. + + + Quand les danseurs j'eus admiré + Et leurs semblances à mon gré, + Je pus de ce verger splendide + Visiter les beautés sans guide, + Et rêver sous ces beaux mûriers, + Ces pins, coudriers et lauriers. + Du reste, désertant la danse, + Chacun de chercher le silence + Et l'ombre fraîche deux à deux + Dans les sentiers délicieux. + Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie! + Fol de leur sort qui n'eût envie! + Qui telle vie avoir pourrait + D'autre bien moult se passerait; + Car posséder femme qu'on aime + Mieux vaut que le paradis même. + Lors donc, la karole quittant, + Je partis tout seul m'ébattant + Au hasard sur l'herbe nouvelle. + Soudain le Dieu d'Amours appelle + Tous bas Doux-Regard son ami, + Car il n'a plus besoin de lui, + Mais de son arc; sans plus attendre + Il lui commande de le tendre. + Doux-Regard céans obéit, + Tend l'arc, en même temps choisit + + * * * +[p.88] + Si li bailla et cinq sajetes 1359 + Fors et poissans, d'aler loing prestes. + Li Diex d'Amors tantost de loing + Me prist à suivir, l'arc où poing. + Or me gart Diex de mortel plaie[32]! + Se il fait tant que à moi traie, + Il me grevera moult forment. + Je qui de ce ne soi noient, + Vois par le vergier à délivre, + Et cil pensa bien de moi sivre; + Mès en nul leu ne m'arresté, + Devant que j'oi par tout esté. + Li vergiers par compasséure + Si fu de droite quarréure, + S'ot de lonc autant cum de large; + Nus arbres qui soit qui fruit charge, + Se n'est aucuns arbres hideus, + Dont il n'i ait ou ung, ou deus + Où vergier, ou plus, s'il avient. + Pomiers i ot, bien m'en sovient, + Qui chargoient pomes grenades, + C'est uns fruis moult bons à malades; + De noiers i ot grant foison, + Qui chargoient en la saison + Itel fruit cum sunt nois mugades, + Qui ne sunt ameres, ne fades; + Alemandiers y ot planté, + Et si ot où vergier planté + Maint figuier, et maint biau datier; + Si trovast qu'en éust mestier, + Où vergier mainte bone espice, + Cloz de girofle et requelice, + Graine de paradis novele, + Citoal, anis, et canele[33], + +[p.89] + Cinq des flèches et lui présente 1359 + La plus rapide et plus puissante. + Le Dieu d'Amours tantôt de loin + Me prend à suivre l'arc au poing. + Mon Dieu! de blessure mortelle[32] + Garde-moi; sa flèche cruelle + Me frapperait trop durement! + Moi, sans rien voir, innocemment, + Tandis qu'il me suit et me vise, + Cà et là je vais à ma guise + Sans m'arrêter et sans m'asseoir; + Je veux partout aller, tout voir. + Ce verger couvrait une espace + Carré dont chaque immense face + Formait des angles réguliers. + Il n'était point d'arbres fruitiers, + Fors les malfaisantes espèces, + Dont il n'y eût une ou deux pièces + Au verger, ou plus, s'il advient. + C'était pommiers, il m'en souvient. + Qui tous portaient pommes grenades, + Fruit excellent pour les malades, + Et puis noyers à grand' foison + Qui fruits portaient en la saison + Semblables à des noix muscades + Qui ne sont amères ni fades, + Entremêlés de beaux dattiers + Et de figuiers et d'amandiers; + Voire encor mainte bonne épice, + Clou de girofle et doux réglisse + Pourrait-on, cherchant avec soin, + Trouver, s'il en était besoin, + Graine de paradis nouvelle, + Citoal, anis ou cannelle[33] + + * * * +[p.90] + Et mainte espice délitable, 1393 + Que bon mengier fait après table.[34] + Où vergier ot arbres domesches, + Qui chargoient et coins et pesches, + Chataignes, nois, pommes et poires, + Nefles, prunes blanches et noires, + Cerises fresches merveilletes, + Cormes, alies et noisetes; + De haus loriers et de haus pins + Refu tous puéplés li jardins, + Et d'oliviers et de ciprés, + Dont il n'a gaires ici prés: + Ormes y ot branchus et gros, + Et avec ce charmes et fos, + Codres droites, trembles et chesnes, + Erables haus, sapins et fresnes. + Que vous iroie-je notant? + De divers arbres i ot tant, + Que moult en seroie encombrés, + Ains que les éusse nombrés; + Sachiés por voir, li arbres furent + Si loing à loing cum estre durent. + Li ung fu loing de l'autre assis + Plus de cinq toises, ou de sis: + Mès li rain furent lonc et haut, + Et por le leu garder de chaut, + Furent si espés par deseure, + Que li solaus en nesune eure + Ne pooit à terre descendre, + Ne faire mal à l'erbe tendre. + Où vergier ot daims et chevrions, + Et moult grant plenté d'escoirions, + Qui par ces arbres gravissoient; + Connins i avoit qui issoient + +[p.91] + Et mainte épice complément 1393 + Choisi du repas d'un gourmand[34]. + Puis en ce verger magnifique + Croît aussi le fruit domestique, + Pêches et coins et cerisiers, + Cormes, alises, noisetiers, + Chataignes, noix, pommes et poires, + Nèfles, prunes blanches et noires. + De tous côtés dans ce jardin + Surgit le laurier, le haut pin, + Des gros ormes l'épais branchage, + Hêtres, charmes au clair feuillage, + Et l'olivier et le cyprès + Comme on n'en voit guère ici-près, + Coudriers droits, trembles et chênes, + Érables hauts, sapins et frênes. + Que vous irai-je encor notant? + D'arbres divers y avait tant, + Qu'avant d'en avoir dit le nombre, + J'ai peur que ce détail encombre. + Sachez aussi qu'avec grand art + On avait, et non par hasard, + Entre eux ménagé la distance + De cinq à six toises, je pense. + Mais de leurs verts rameaux l'ampleur, + Bravant du soleil la chaleur, + L'empêchait au sol de descendre + Dessécher l'herbe fine et tendre, + Sans que jamais pût son ardeur + Percer leur dôme protecteur. + Partout daims et chevreuils timides + Bondissaient, écureuils rapides + Escaladaient le tronc des pins, + Et tout le jour mille lapins + + * * * +[p.92] + Toute jor hors de lor tesnieres, 1427 + Et en plus de trente manieres + Aloient entr'eus tornoiant + Sor l'erbe fresche verdoiant. + Il ot par leus cleres fontaines, + Sans barbelotes et sans raines, + Cui li arbres fesoient umbre; + Mès n'en sai pas dire le numbre. + Par petis tuiaus que Déduis + Y ot fet fere, et par conduis + S'en aloit l'iaue aval, fesant + Une noise douce et plesant. + Entor les ruissiaus et les rives + Des fontaines cleres et vives, + Poignoit l'erbe freschete et drue; + Ausinc y poïst-l'en sa drue + Couchier comme sor une coite, + Car la terre estoit douce et moite + Por la fontaine, et i venoit + Tant d'erbe cum il convenoit. + Mès moult embelissoit l'afaire + Li leus qui ere de tel aire[35], + Qu'il i avoit tous jours plenté + De flors et yver et esté. + Violete y avoit trop bele, + Et parvenche fresche et novele; + Flors y ot blanches et vermeilles, + De jaunes en i ot merveilles. + Trop par estoit la terre cointe, + Qu'ele ere piolée et pointe + De flors de diverses colors, + Dont moult sunt bonnes les odors. + Ne vous tenrai jà longue fable + Du leu plesant et délitable; + +[p.93] + Saillissaient hors de leur tanières, 1427 + Et de plus de trente manières + Se poursuivaient en tournoyant + Parmi le gazon verdoyant. + De tous côtés claires fontaines, + Sans crapauds ni bêtes vilaines, + Coulaient sous le feuillage ombreux. + Ces ruisseaux étaient si nombreux + Que Déduit fit faire une foule + De petits tuyaux où s'écoule + Par maints canaux l'onde faisant + Un murmure doux et plaisant. + Entour ces ruisseaux et les rives + Des fontaines claires et vives + Frais et dru poussait le gazon. + Aussi coucher y pourrait-on + Sa mie ainsi que sur la coite, + Car la terre était douce et moite + Par la fontaine, et il venait + Tant d'herbe comme il convenait. + Mais moult embellissait l'affaire + Surtout le beau site dont l'aire[35] + Donnait le jour à quantité + De fleurs et l'hiver et l'été. + Violette y avait trop belle + Et pervenche fraîche et nouvelle, + Et fleurs vermeilles et fleurs d'or + Et d'azur à merveille encor; + La terre était toute émaillée, + Toute peinte et bariolée + De fleurs de diverses couleurs + Dont moult sont bonnes les odeurs. + Je ne vous tiendrai longue fable + De ce lieu plaisant, délectable; + + * * * +[p.94] + Orendroit m'en convenra taire, 1461 + Que ge ne porroie retraire + Du vergier toute la biauté, + Ne la grant délitableté. + Tant fui à destre et à senestre, + Que j'oi tout l'afere et tout l'estre + Du vergier cerchié et véu, + Et li Diex d'Amors m'a séu + Endementiers en agaitant, + Cum li venieres qui atant + Que la beste en bel leu se mete + Por lessier aler la sajete. + En ung trop biau leu arrivé, + Au darrenier où je trouvé + Une fontaine sous ung pin; + Mais puis Karles le fils Pepin, + Ne fu ausinc biau pin véus, + Et si estoit si haut créus, + Qu'où vergier n'ot nul si bel arbre. + Dedens une pierre de marbre + Ot Nature par grant mestrise + Sous le pin la fontaine assise: + Si ot dedens la pierre escrites + Où bort amont letres petites + Qui disoient: ici desus + Se mori li biaus Narcisus. + + + * * * + +[p.95] + Car du verger la grand' beauté, 1461 + Les charmes, la fertilité + Ne se pourrait recenser guère; + Dès à présent je veux m'en taire. + Pour tout voir et tout admirer, + Je voulus partout pénétrer, + De ci, de là, de gauche à droite. + Le Dieu d'Amours qui me convoite + Pas à pas me suit cependant, + Comme le chasseur qui attend + Que la bête en beau lieu se mette + Pour laisser aller la sagette. + En un lieu charmant j'arrivai + A la fin, et là je trouvai + Une fontaine pittoresque + A l'ombre d'un pin gigantesque. + Depuis Karles, fils de Pepin, + Jamais on ne vit si beau pin; + Au verger n'était si bel arbre. + Là, dans un blanc bassin de marbre + Par Nature avec art creusé, + Le flot clair était déversé. + Sur la pierre, je vis écrites, + Au bord amont, lettres petites + Qui disaient: Ici, sur ce bord, + Jadis le beau Narcisse est mort. + + + * * * + +[p.96] + XI + + + Ci dit l'Aucteur de Narcisus, 1487 + Qui fu sorpris et décéus + Pour son ombre qu'il aama + Dedens l'eve où il se mira + En ycele bele fontaine. + Cele amour li fu trop grevaine, + Qu'il en morut à la parfin + A la fontaine sous le pin. + + + Narcisus fu uns damoisiaus + Que Amors tint en ses roisiaus, + Et tant le sot Amors destraindre, + Et tant le fist plorer et plaindre, + Que li estuet à rendre l'âme: + Car Equo, une haute dame, + L'avoit amé plus que riens née. + El fu par lui si mal menée + Qu'ele li dist qu'il li donroit + S'amor, ou ele se morroit. + Mès cis fu por sa grant biauté + Plains de desdaing et de fierté, + Si ne la li volt otroier, + Ne por chuer, ne por proier. + Quant ele s'oï escondire, + Si en ot tel duel et tel ire, + Et le tint en si grant despit, + Que morte en fu sans lonc respit; + Mès ainçois qu'ele se morist, + Ele pria Diex et requist + Que Narcisus au cuer ferasche, + Qu'ele ot trouvé d'amors si flasche, + + +[p.97] + XI + + + L'Auteur ici Narcisse conte 1487 + Qui grand' surprise et grand mécompte + Eut par son ombre qu'il aima + Dedans l'onde où il se mira, + En la séduisante fontaine. + Cette amour lui fut si malsaine + Qu'il en rendit l'âme à la fin, + A la fontaine, sous le pin. + + + Narcisse qu'Amour sut étreindre, + Et tant fit pleurer et se plaindre + Quand il le tint en son réseau, + Était un jeune damoiseau. + Tant il souffrit qu'en rendit l'âme: + Car Echo, une haute dame, + Plus que rien au monde l'aimait, + Et lui si fort la malmenait, + Qu'elle dit: «je serai sa mie + Ou je m'arracherai la vie.» + Mais il fut pour sa grand' beauté + Plein de dédain et de fierté, + Repoussa toujours sa tendresse + Et sa prière, et sa caresse. + Devant ce méprisant accueil + Elle en ressentit un tel deuil, + Tel désespoir, telle colère, + Qu'elle en expira de misère. + Mais au moment qu'elle expira, + Dieu vengeur elle supplia + Que ce Narcisse impitoyable, + Que cet amant si méprisable + + * * * +[p.98] + Fust asproiés encore ung jor, 1517 + Et eschaufés d'autel amor + Dont il ne péust joie atendre; + Si porroit savoir et entendre + Quel duel ont li loial amant + Que l'en refuse si vilment. + Cele proiere fu resnable, + Et por ce la fist Diex estable, + Que Narcisus, par aventure, + A la fontaine clere et pure + Se vint sous le pin umbroier, + Ung jour qu'il venoit d'archoier, + Et avoit soffert grant travail + De corre et amont et aval, + Tant qu'il ot soif por l'aspreté + Du chault, et por la lasseté + Qui li ot tolue l'alaine. + Et quant il vint à la fontaine + Que li pins de ses rains covroit, + Il se pensa que il bevroit: + Sus la fontaine, tout adens + Se mist lors por boivre dedans. + + * * * + + XII + + + Comment Narcisus se mira + A la fontaine, et souspira + Par amour, tant qu'il fist partir + S'âme du corps, sans départir. + + + Si vit en l'iaue clere et nete + Son vis, son nés et sa bouchete, + Et cis maintenant s'esbahi; + Car ses umbres l'ot si trahi, + +[p.99] + Torturé fut encore un jour 1517 + Et consumé du même amour, + C'est-à-dire sans espérance, + Pour qu'il eût enfin conscience + Du deuil qu'a le loyal amant + Qu'on rejette si vilement. + A sa prière raisonnable, + Dieu sut se montrer favorable + Et voulut que Narcisse un jour + S'en vint justement, de retour + De la chasse, vers cette source, + Fatigué d'une longue course, + Chercher l'ombre sous le grand pin. + Par monts, par vaux, dès le matin, + Il courait le bois et la plaine; + Exténué, tout hors d'haleine, + Altéré par l'âpre chaleur, + Il vit sous l'arbre protecteur + La source vive et transparente. + Pour étancher sa soif ardente + Et tremper ses lèvres dans l'eau, + Il se pencha sur le ruisseau. + + + * * * + + + XII + + + Comment Narcisse, qui se mire + A la fontaine, tant soupire + Par amour, qu'il se fait partir + L'âme du corps sans départir. + + + Quant il vit dans l'eau claire et nette + Son front, son nez, et sa bouchete, + Il resta soudain ébahi, + Car son ombre l'avait trahi + + * * * +[p.100] + Que cuida véoir la figure 1547 + D'ung enfant bel à desmesure. + Lors se sot bien Amors vengier + Du grant orguel et du dangier + Que Narcisus li ot mené. + Lors li fu bien guerredoné, + Qu'il musa tant à la fontaine, + Qu'il ama son umbre demaine, + Si en fu mors à la parclose. + Ce est la somme de la chose: + Car quant il vit qu'il ne porroit + Acomplir ce qu'il desirroit, + Et qu'il i fu si pris par sort, + Qu'il n'en pooit avoir confort + En nule guise, n'en nul sens, + Il perdi d'ire tout le sens, + Et fu mors en poi de termine. + Ainsinc si ot de la meschine + Qu'il avoit d'amors escondite, + Son guerredon et sa merite. + Dames, cest exemple aprenés, + Qui vers vos amis mesprenés; + Car se vous les lessiés morir, + Diex le vous sara bien merir. + Quant li escris m'ot fait savoir + Que ce estoit tretout por voir + La fontaine au biau Narcisus, + Je m'en trais lors ung poi en sus, + Que dedens n'osai regarder, + Ains commençai à coarder, + Quant de Narcisus me sovint, + Cui malement en mesavint; + Mès ge me pensai qu'asséur, + Sans paor de mavés éur, + +[p.101] + En lui faisant voir la figure 1547 + D'une enfant belle sans mesure. + Pour punir Narcisse et le deuil + Qu'il avait fait et son orgueil, + Amour alors tint sa vengeance + Et lui donna sa récompense. + Au bord de l'eau Narcisse heureux + Resta de son ombre amoureux, + Et de sa mort ce fut la cause. + Voici le détail de la chose: + Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait + Accomplir ce qu'il désirait, + Lorsqu'il comprit à sa souffrance + Qu'il n'aurait jamais jouissance + En nul sens, en nulle façon, + Il perdit d'ire la raison + Et de mourir ne larda guère. + Ainsi s'exauça la prière + De cette amante dont un jour + Il avait méprisé l'amour. + Vous, envers vos amis cruelles, + Dames, retenez ces modèles; + Car si vous les laissiez mourir, + Dieu saurait bien vous en punir. + Quand je connus par cet indice + Que la fontaine de Narcisse + C'était, mon premier mouvement + Fut de m'enfuir en ce moment + Sans regarder l'onde trompeuse; + Car alors l'aventure affreuse + De Narcisse m'épouvantait + Qui mort si malement était. + Pourtant il me vint la pensée + Que ma crainte était insensée, + + * * * +[p.102] + A la fontaine aler pooie, 1581 + Por folie m'en esmaioie. + De la fontaine m'apressai, + Quant ge fui près, si m'abessai + Por véoir l'iaue qui coroit, + Et la gravele qui paroit[36] + Au fons plus clere qu'argens fins, + De la fontaine c'est la fins. + En tout le monde n'ot si bele, + L'iaue est tousdis fresche et novele, + Qui nuit et jor sourt à grans ondes + Par deux doiz creuses et parfondes. + Tout entour point l'erbe menue, + Qui vient por l'iaue espesse et drue, + Et en iver ne puet morir + Ne que l'iaue ne puet tarir. + Où fons de la fontaine aval, + Avoit deux pierres de cristal + Qu'à grande entente remirai, + Et une chose vous dirai, + Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés + Tout maintenant que vous l'orrés. + Quant li solaus qui tout aguete, + Ses rais en la fontaine giete, + Et la clartés aval descent, + Lors perent colors plus de cent + Où cristal, qui por le soleil + Devient ynde, jaune et vermeil: + Si ot le cristal merveilleus + Itel force que tous li leus, + Arbres et flors et quanqu'aorne + Li vergiers, i pert tout aorne, + Et por faire la chose entendre, + Un essample vous veil aprendre. + +[p.103] + Que j'étais fou de m'effrayer 1581 + Et pouvais bien en essayer. + Alors donc, reprenant courage, + Je me baissai sur le rivage, + Afin de voir l'eau qui courait + Et la gravele qui parait + Le fond, plus qu'argent claire et fine; + La fontaine là se termine. + Au monde il n'est rien de si beau! + Le flot toujours frais et nouveau + Sourd nuit et jour à grandes ondes + Par deux rigoles moult profondes. + Jamais la source ne tarit; + Le froid en hiver n'y sévit, + Et tout autour l'herbe menue + Par l'eau s'étale épaisse et drue. + Au fond de la fontaine aval + Brillent deux pierres de cristal + Que longtemps étonné j'admire; + Or une chose vais vous dire + Que pour merveilleuse tiendrez + Sans nul doute quand l'ouïrez. + Lorsque le soleil, qui tout guette, + Ses rais en la fontaine jette, + Et qu'aval la clarté descend, + On voit de couleurs plus de cent + Nuancer le cristal limpide, + Vermeil, azur, jaune splendide. + Telle du cristal merveilleux + Est la vertu, que tous les lieux, + Arbres et fleurs qui embellissent + Ce beau verger, s'y réfléchissent. + Pour la chose mieux expliquer, + Un exemple vais appliquer. + + * * * +[p.104] + Ainsinc cum li miréors montre 1615 + Les choses qui li sunt encontre, + Et y voit-l'en sans coverture + Et lor color, et lor figure; + Tretout ausinc vous dis por voir, + Que li cristal, sans décevoir, + Tout l'estre du vergier accusent + A ceus qui dedens l'iaue musent: + Car tous jours quelque part qu'il soient, + L'une moitié du vergier voient; + Et s'il se tornent maintenant, + Pueent véoir le remenant. + Si n'i a si petite chose, + Tant reposte, ne tant enclose, + Dont démonstrance n'i soit faite, + Cum s'ele iert es cristaus portraite. + C'est li miréoirs périlleus, + Où Narcisus li orguilleus + Mira sa face et ses yex vers, + Dont il jut puis mors tout envers. + Qui en cel miréor se mire, + Ne puet avoir garant de mire, + Que tel chose à ses yex ne voie, + Qui d'amer l'a tost mis en voie. + Maint vaillant homme a mis à glaive + Cis miréors, car li plus saive, + Li plus preus, li miex afetié + I sunt tost pris et aguetié. + Ci sourt as gens novele rage, + Ici se changent li corage; + Ci n'a mestier, sens, ne mesure, + Ci est d'amer volenté pure; + Ci ne se set conseiller nus, + Car Cupido li fils Venus, + +[p.105] + De même qu'un miroir nous montre 1615 + Tous les objets mis à l'encontre, + Et reproduit exactement + Forme, couleur, ajustement, + Telle au cristal chaque facette + Dans ses moindres détails reflète + Tout le verger délicieux; + Car sitôt que tombent les yeux + Dessus, de quelque point qu'ils soient, + Une moitié du verger voient, + Et s'ils se tournent maintenant + Ils aperçoivent le restant. + Or n'est-il si petite chose, + Si cachée et si bien enclose, + Que ne nous montrent ces cristaux + Comme pourtraites dans les eaux. + C'est en cette onde périlleuse + Que mira sa face orgueilleuse + Le fier Narcisse et ses yeux vairs + Dont il chut mort tout à l'envers. + Malheur à celui qui se mire + En ce miroir, car le délire + D'amour s'empare de son coeur + Et n'est remède à sa douleur. + Que de vaillants ont eu la vie + Par ce miroir fatal ravie! + Le plus rusé, le plus prudent, + Le plus sage est pris et se rend. + Saisi d'une incroyable rage, + L'esprit s'égare malgré l'âge; + Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur, + Car c'est l'amour et sa fureur; + Tous à lutter perdent leur peine, + Car tout autour de la fontaine, + + * * * +[p.106] + Sema ici d'Amors la graine 1649 + Qui toute a çainte la fontaine; + Et fist ses las environ tendre, + Et ses engins i mist por prendre + Damoiseles et Damoisiaus, + Qu'Amors ne velt autres oisiaus. + Por la graine qui fu semée, + Fu cele fontaine clamée + La Fontaine d'Amors par droit, + Dont plusors ont en maint endroit + Parlé, en romans et en livre; + Mais jamès n'orrez miex descrivre + La verité de la matere, + Cum ge la vous vodré retrere. + Adès me plot à demorer + A la fontaine, et remirer + Les deus cristaus qui me monstroient + Mil choses qui ilec estoient. + Mès de fort hore m'i miré: + Las! tant en ai puis souspiré! + Cis miréors m'a décéu; + Se j'éusse avant cognéu + Quex sa force ert et sa vertu, + Ne m'i fusse jà embatu: + Car meintenant où las chaï + Qui meint homme ont pris et traï. + Où miroer entre mil choses, + Choisi rosiers chargiés de roses, + Qui estoient en ung détor + D'une haie clos tout entor: + Adont m'en prist si grant envie, + Que ne laissasse por Pavie, + Ne por Paris, que ge n'alasse + Là où ge vi la greignor masse. + +[p.107] + Le fils de Vénus, Cupidon, 1649 + Sema d'Amour graine à foison, + Et fit ses lacs environ tendre + Et ses engins y mit pour prendre + Damoiselles et damoiseaux; + Amour ne chasse autres oiseaux. + Pour la graine qui fut semée, + Cette fontaine fut nommée + Fontaine d'Amour à bon droit, + Que plusieurs ont en maint endroit + Décrite en roman comme en conte; + Mais jamais n'ouïrez, je compte, + Comme en ce livre peinte elle est + La verité sur ce sujet. + Lors, sans pouvoir quitter la rive, + Ma vue admirait attentive + Sur les cristaux et tour à tour + Toutes les beautés d'alentour. + Trop longtemps je goûtai ces charmes; + Combien m'ont-ils coûtés de larmes + Depuis, hélas! car m'a déçu + Ce miroir, et si j'avais su + Quel était son pouvoir funeste, + Je l'aurais fui comme la peste; + Et maintenant je suis tombé + Où tant d'autres ont succombé! + Au miroir, entre mille choses, + J'élus rosiers chargés de roses + Qui se trouvaient en un détour + D'une haie enclos tout autour. + Ils me faisaient si grande envie + Qu'on m'eût en vain offert Pavie + Ou Paris, pour ne pas aller + Le plus gros buisson contempler. + + * * * +[p.108] + Quant cele rage m'ot si pris, 1683 + Dont maint ont esté entrepris, + Vers les rosiers tantost me très; + Et sachiés que quant g'en fui près, + L'oudor des roses savorées + M'entra ens jusques es corées, + Que por noient fusse embasmés: + Se assailli ou mesamés + Ne cremisse estre, g'en cuillisse, + Au mains une que ge tenisse + En ma main, por l'odor sentir; + Mès paor oi du repentir: + Car il en péust de legier + Peser au seignor du vergier. + Des roses i ot grans monciaus, + Si beles ne vit homs sous ciaus; + Boutons i ot petis et clos, + Et tiex qui sunt ung poi plus gros. + Si en i ot d'autre moison + Qui se traient à lor soison, + Et s'aprestoient d'espanir, + Et cil ne font pas à haïr. + Les roses overtes et lées + Sunt en ung jor toutes alées; + Mès li bouton durent tuit frois + A tout le mains deux jors ou trois. + Icil bouton forment me plurent, + Oncques plus bel nul leu ne crurent. + Qui en porroit ung acroichier, + Il le devroit avoir moult chier; + S'ung chapel en péusse avoir, + Je n'en préisse nul avoir. + Entre ces boutons en eslui + Ung si très-bel, qu'envers celui + +[p.109] + Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683 + Dont maint a subi le ravage, + Vers les rosiers me dirigeai. + Sachez que quand j'en approchai, + L'odeur suave des broussailles + Me pénétra jusqu'aux entrailles, + Et j'en étais comme embaumé. + N'était la peur d'être blâmé + Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose, + Cueilli de ma main une rose, + Pour au moins son odeur sentir; + Mais j'avais peur du repentir, + Car de ce beau verger le maître + S'en fut moult courroucé peut-être. + Je vis de roses grands monceaux, + Mille boutons petits et gros + Et maintes fleurs encore closes. + Ci-bas il n'est si belles roses! + D'autres étaient à grand' foison + Qui touchaient presque à leur saison, + Mais pas encore épanouies; + Celles-là sont les moins haïes. + Car les roses au large sein + N'ont guère à vivre qu'un matin, + Tandis que celles fraîches nées + Ont encor deux ou trois journées. + Ces jolis boutons j'admirais + Comme en nul lieu n'en crut jamais; + Heureux qui pourrait en prendre une! + Comme j'envierais sa fortune! + Et pour en être couronné, + J'aurais à l'instant tout donné. + Entre toutes j'en choisis une + Si belle, que près d'elle aucune + + * * * +[p.110] + Nus des autres riens ne prisié, 1717 + Puis que ge l'oi bien avisié: + Car une color l'enlumine, + Qui est si vermeille et si fine, + Com Nature la pot plus faire. + Des foilles i ot quatre paire + Que Nature par grant mestire + I ot assises tire à tire. + La coe ot droite comme jons, + Et par dessus siet li boutons, + Si qu'il ne cline, ne ne pent. + L'odor de lui entor s'espent; + La soatime qui en ist, + Toute la place replenist. + Quant ge le senti si flairier, + Ge n'oi talent de repairier, + Ains m'aprochasse por le prendre + Se g'i osasse la main tendre. + Mès chardon felon et poignant + M'en aloient moult esloignant; + Espines tranchans et aguës, + Orties et ronces crochuës + Ne me lessierent avant traire, + Que je m'en cremoie mal faire. +[p.111] + A son égal je ne prisai. 1717 + A juste titre l'avisai, + Car une couleur l'enlumine + Qui est aussi vermeille et fine + Que Nature jamais n'en fit; + Avec grand art elle y assit + De feuilles quatre belles paires, + Côte à côte fermes et fières. + La queue est droite comme un jonc + Et par dessus sied le bouton + Qui point ne pend ni ne s'incline, + Et son odeur suave et fine + Tout à l'entour de lui s'épand, + Toute la place remplissant. + Sitôt que je sentis la rose, + Je ne rêvai plus qu'une chose, + M'en approcher et la cueillir; + Mais n'osait ma main la saisir, + Car les ronces et les épines, + Autour dressant leurs pointes fines, + M'arrêtaient; les chardons aigus, + Les houx, cent arbrisseaux crochus + Menaçaient la main téméraire, + Et trop craignais-je mal m'y faire. + + + * * * + +[p.112] + XIII + + + Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741 + Trait à l'Amant qui pour les flours + S'estoit el vergier embatu, + Pour le bouton qu'il a sentu, + Qu'il en cuida tant aprochier, + Qu'il le péust à lui sachier; + Mez ne s'osoit traire en avant, + Car Amours l'aloit espiant. + + + Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu, + Avoit toute jor atendu + A moi porsivre et espier, + S'iert arrestez lez ung figuier; + Et quant il ot apercéu + Que j'avoie ainsinc esléu + Ce bouton qui plus me plesoit + Que nus des autres ne fesoit, + Il a tantost pris une floiche, + Et quant la corde fu en coiche, + Il entesa jusqu'à l'oreille + L'arc qui estoit fort à merveille, + Et trait à moi par tel devise, + Que parmi l'oel m'a où cuer mise + La sajete par grant roidor: + Adonc me prist une froidor, + Dont ge dessous chaut peliçon + Oi puis sentu mainte friçon. + Quant j'oi ainsinc esté bersés, + A terre fui tantost versés; + Li cors me faut, li cuers me ment, + Pasmé jui iluec longuement. + + +[p.113] + XIII + + + Ici l'Auteur nous dit comment[3] 1741 + Le Dieu d'Amours perce l'Amant, + Dans le verger près de la Rose, + Au moment où il se dispose + A tirer et cueillir la fleur, + Enivré par la douce odeur; + Mais sans contenter son envie + Car Amour est là qui l'épie. + + + Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu, + N'avait pas un instant perdu, + L'oeil au guet, à suivre ma trace, + Près d'un figuier prit enfin place; + Puis, saisissant l'occasion + Où je restais d'émotion + Devant la rose préférée + Et si ardemment désirée, + Soudain une flèche il brandit, + La corde dans la coche mit, + Et bandant jusqu'à son oreille + L'arc qui était fort à merveille, + Avec telle adresse il tira, + Que jusqu'au coeur me pénétra + Par l'oeil cette flèche acérée. + Adonc une sueur glacée + Me prit sous mon chaud pelisson, + Et j'ai senti maint grand frisson. + De cette flèche meurtrière + Atteint, je tombai sur la terre; + Soudain mon coeur avait failli, + Et mes genoux avaient fléchi, + + * * * +[p.114] + Et quant ge vins de pasmoison, 1771 + Et j'oi mon sens et ma roison, + Je fui moult vains, et si cuidié + Grant fez de sanc avoir vuidié; + Mès la sajete qui m'ot point, + Ne trait onques sanc de moi point, + Ains fu la plaie toute soiche. + Je pris lors à deux mains la floiche, + Et la commençai à tirer, + Et en tirant à souspirer; + Et tant tirai, que j'amené + Le fust à moi tout empené. + Mais la sajete barbelée, + Qui Biautés estoit apelée, + Fu si dedens mon cuer fichie, + Qu'el n'en pot estre hors sachie, + Ainçois remest li fers dedans[38], + Que n'en issi goute de sans. + Angoisseux fui moult et troublez + Por le péril qui fu doublez; + Ne soi que faire ne que dire, + Ne de ma plaie où trover mire; + Que par herbe, ne par racine, + N'en atendoie médecine. + Vers le bouton tant me tréoit + Mes cuers, que aillors ne béoit: + Se ge l'éusse en ma baillie, + Il m'éust rendue la vie; + Le véoir sans plus et l'odor + M'alejeoient moult ma dolor. + Ge me commençai lors à traire + Vers le bouton qui soef flaire; + Mès Amors ot jà recovrée + Une autre floiche à or ovrée. + +[p.115] + Je gisais là sans connaissance 1771 + Dans une longue défaillance. + Revenu de ma pamoison, + Quand j'eus mon sens et ma raison, + J'étais si faible que sans doute + Mon sang s'écoulait goutte à goutte. + Mais non, le trait qui m'a percé + Goutte de sang n'avait versé, + Et la plaie était toute sèche. + Lors, à deux mains, je pris la flèche, + Et commençai à la tirer, + Et en tirant à soupirer, + Et tant tirai qu'enfin l'enture + Seule amenai de ma blessure. + Mais le dard de fer barbelé, + Beauté qu'on avait appelé, + Dans mon coeur avec tant de force + Était fiché, qu'en vain m'efforce; + Toujours le fer dedans restait[38] + Et de sang goutte ne sortait. + Grands sont mon angoisse et mon trouble + Car le péril est ainsi double. + Je restai muet, incertain, + Car où trouver un médecin, + De quelle herbe, quelle racine + Tirer remède ou médecine? + Et tant le bouton attirait + Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait. + Posséder cette fleur chérie + M'eût à coup sûr rendu la vie; + Car la voir, sans plus, et sentir, + Suffit à mon mal adoucir. + Je me traîne lors à grand'peine + Vers la Rose à la douce haleine; + + * * * +[p.116] + Simplece ot nom: c'iert la seconde 1805 + Qui maint homme parmi le monde + Et mainte fame a fait amer. + Quant Amors me vit aprimer, + Il trait à moi sans menacier, + La floiche où n'ot fer ne acier, + Si que par l'oel où corps m'entra + La sajete qui n'en istra, + Ce cuit, jamès par homme né; + Car au tirer en amené + Le fust à moi sans nul contens, + Mès la sajete remest ens. + Or sachiés bien de vérité, + Que se j'avoie avant esté + Du bouton bien entalentés, + Or fu graindre ma volentés. + Et quant li maus plus m'angoissoit, + Et la volentés me croissoit + Tousjours d'aler à la rosete + Qui oloit miex que violete: + Si m'en venist miex réuser, + Mès ne pooie refuser + Ce que mes cuers me commandoit. + Tout adès là où il tendoit + Me covenoit aler par force; + Mès li archiers qui moult s'efforce + De moi grever et moult se paine, + Ne m'i lest mie aler sans paine; + Ains m'a fait, por miex afoler, + La tierce floiche où cors voler, + Qui Cortoisie iert apelée. + La plaie fu parfonde et lée, + Si me convint chéoir pasmé + Desous ung olivier ramé[39]: + +[p.117] + Mais Amour a déjà tiré 1805 + Une autre flèche d'or ouvré. + Simplesse a nom. C'est la seconde + Qui maint homme parmi le monde + Et mainte femme a fait aimer. + Amour soudain, sans me sommer, + Quand il s'aperçoit que j'approche, + La flèche d'or sur moi décoche. + Par l'oeil en mon corps elle entra, + Et, je pense, n'en sortira + Jamais, pour nulle force humaine; + Car en la tirant je n'amène + Que le fût devers moi céans, + Et le dard est resté dedans. + Or, sachez la vérité pure; + Avant, si j'étais d'aventure + De ce bouton bien désireux, + Mon désir devint plus fougueux + Encore, et croissait à mesure + Que plus grande était ma torture. + Mieux que violette sentait + La rosette et mon coeur tirait. + Mieux eût valu prendre la fuite, + Mais las! à refuser j'hésite + Ce que me commande mon coeur. + Là, tout droit où tend son ardeur + Il me convient aller par force; + Mais l'archer est là qui s'efforce + Et bien s'applique à me percer + Sans me permettre d'avancer. + Et la troisième flèche vole + Et mieux encor mon coeur affole, + Car c'est Courtoisie au doux nom. + Je viens tomber en pamoison + + * * * +[p.118] + Grant piece i jui sans remuer. 1839 + Quant ge me poi esvertuer, + Ge pris la floiche, si osté + Le fust qui ert en mon costé; + Mès la sajete n'en poi traire + Por riens que ge péusse faire. + + En mon séant lores m'assis, + Moult angoisseus et moult pensis; + Moult me destraint icele plaie, + Et me semont que ge me traie + Vers le bouton qui m'atalente. + Mès li archier me represente + Une autre floiche de grant guise: + La quarte fu, s'ot nom Franchise. + Ce me doit bien espoenter, + Qu'eschaudés doit iaue douter; + Mès grant chose a en estovoir, + Se ge véisse ilec plovoir + Quarriaus et pierres pelle-melle + Ausinc espés comme chiet grelle, + Estéust-il que g'i alasse: + Amors qui toutes choses passe, + Me donnoit cuer et hardement + De faire son commandement. + Ge me sui lors en piés dreciés, + Fiébles et vains cum hons bleciés, + Et m'efforçai moult de marchier + (Onques nel' lessai por l'archier) + Vers le rosier où mes cuers tent; + Mès espines i avoit tant, + Chardons et ronces c'onques n'oi + Pooir de passer l'espinoi, + +[p.119] + D'un olivier sous la ramure[39]; 1839 + Cette fois large est la blessure. + Longtemps je gis sans remuer, + Et quand je peux m'évertuer + Je prends la flèche pour l'extraire; + Mais pour rien que je pusse faire, + Le dard en mon flanc est resté, + Et j'ai le fût tout seul ôté. + Sur mon séant lors je me dresse, + Dévorant ma sombre tristesse; + Je vois qu'il me faut moult souffrir, + Car la plaie accroit mon désir + De cueillir la divine rose; + Et cependant l'archer dispose + Encore un trait de grand'beauté. + Je dus bien être épouvanté, + Car échaudé l'eau froide avise; + Ce quatrième a nom Franchise. + Mais de rien n'étais soucieux, + Et devant moi j'aurais des cieux + Vu pleuvoir flèches pêle-mêle, + Glaives, rochers, dru comme grêle, + J'eusse voulu la rose avoir. + D'Amour le suprême pouvoir + Me donnait et coeur et courage + De braver ses coups et sa rage. + Alors sur mes pieds medressai, + Faible, abattu, comme un blessé; + De l'archer bravant la menace, + Je me traînai parmi la place + Vers le rosier où mon coeur tend. + Mais épines y avait tant, + Ronces, chardons à pointe dure, + Que trop forte était la clôture + + * * * +[p.120] + Si qu'au bouton poïsse ataindre. 1871 + Lez la haie m'estut remaindre + Qui as rosiers estoit joignant, + Fete d'espines moult poignant; + Mès moult bel me fu dont j'estoie + Si près que du bouton sentoie + La douce odor qui en issoit, + Et durement m'abelissoit + Ce que gel' véoie à bandon; + S'en avoie tel guerredon, + Que mes maus en entr'oblioie, + Por le délit et por la joie. + Moult fui garis, moult fui aése, + Jamès n'iert riens qui tant me plese + Cum estre illecques à séjor; + N'en quéisse partir nul jor. + Quant j'oi illec esté grant piece, + Le Diex d'Amors qui tout depiece + Mon cuer dont il a fait bersaut, + Me redonne ung novel assaut, + Et trait por moi metre à meschief + Une autre floiche de rechief, + Si que où cuer sous la mamele + Me fait une plaie novele: + Compaignie ot non la sajete. + Il n'est nule qui si tost mete + A merci dame ou damoisele. + La grant dolor me renovele + De mes plaies de maintenant, + Trois fois me pasme en ung tenant. + Au revenir plains et soupire, + Car ma dolor croist et empire + Si que ge n'ai mes espérance + De garison ne d'alejance. + +[p.121] + Et le bouton cueillir ne pus. 1873 + Près de la haie, au pied, je dus + Demeurer tout joignant les roses + D'épines tretoutes encloses. + Mais tout près j'étais moult content, + Rien que de sentir seulement + Du bouton l'odeur délectable + Et goûter la joie ineffable + De le voir à discrétion, + Et dans mon admiration + J'oubliais jusqu'à ma souffrance, + Si grande était ma jouissance! + J'étais guéri, j'étais heureux, + Et jamais de quitter ces lieux + Ni d'avoir la rose laissée + N'eût pu venir à ma pensée. + Quand je fus resté là longtemps, + Le Dieu d'Amours qui, tout le temps, + Mon coeur dépèce comme cible, + Me redonne un assaut terrible, + Et pour mieux me mettre à méchef + Lance une flèche déréchef, + Et droit au coeur sous la mamelle + Il me fait blessure nouvelle. + Compagnie avait nom ce trait; + Nul n'en sais qui sitôt mettrait + A merci dame ou damoiselle. + Des premières il renouvelle + La grand douleur subitement, + Trois fois me pâme en un moment. + Au revenir plains et soupire, + Car ma douleur croît et empire; + Je perds tout espoir de guérir + Ou même allégeance obtenir. + + * * * +[p.122] + Miex vosisse estre mors que vis, 1905 + Car en la fin, ce m'est avis, + Fera Amors de moi martir: + Ge ne m'en puis par el partir. + Il a endementieres prise + Une autre floiche que moult prise + Et que ge tiens à moult pesant: + C'est Biau-Semblant, qui ne consent + A nul Amant qu'il se repente + D'Amors servir, por mal qu'il sente. + Ele iert aguë por percier, + Et trenchans cum rasoir d'acier; + Mès Amors a moult bien la pointe + D'ung oignement précieux ointe, + Por ce que trop me péust nuire; + Qu'Amors ne viaut pas que je muire, + Ains viaut que j'aie alégement + Por l'ointure de l'oignement, + Qui iert tout de réconfort plains. + Amors l'avoit fait à ses mains + Por les fins amans conforter, + Et por lor maus miex deporter. + Il a cele floiche à moi traite, + Qui m'a où cuer grant plaie faite; + Mais li oignemens s'espandi + Par mes plaies, si me rendi + Le cuer qui m'iere tout faillis; + Ge fusse mors et mal-baillis + Se li dous oignement ne fust. + De la floiche très fors le fust, + Mès la sajete est ens remese, + Qui de novel ot esté rese: + S'en i ot cinq bien enserrées, + Qui n'en porent estre sachiées. + +[p.123] + Mieux vaut la mort qu'une existence 1907 + Si dure, car me veut, je pense, + Le Dieu d'Amours martyriser; + Je voudrais fuir, ne puis l'oser. + Et pendant ce temps il me vise + D'un nouveau trait que moult je prise + Et tiens pour des plus dangereux, + C'est Beau-Semblant. Le malheureux + Amant atteint de sa morsure + Bénit le mal qui le torture. + Car son dard est aigu, perçant, + Comme rasoir d'acier tranchant; + Mais Dieu d'Amours en a la pointe + D'un onguent moult précieux ointe, + Pour que le mal ne soit trop fort, + Car Amour ne veut pas ma mort, + Mais veut que me vienne allégeance + Au contraire par l'influence + De l'onguent de reconfort plein; + Amour l'avait fait de sa main, + En lui fins amants confort puisent, + Par lui les maux se cicatrisent. + Amour a contre moi tiré + La flèche et mon coeur déchiré; + Mais j'ai senti l'onguent s'épandre + Par mes blessures, et me rendre + Le coeur qui m'était tout failli; + Je fusse mort, anéanti, + N'était cet onguent salutaire. + De la flèche je pus extraire + Le fût; mais le dard est resté + Qu'il avait de nouveau jeté, + Et ces cinq pointes là fichées + Jamais n'en seront arrachées. + + * * * +[p.124] + Li oignemens moult me valu, 1939 + Mès toutes voies me dolu + La plaie, si que la dolor + Me faisoit muer la color. + Ceste floiche ot fiere coustume, + Douçor i ot et amertume. + J'ai bien sentu et cognéu + Qu'el m'a aidié et m'a néu; + Il ot angoisse en la pointure + Mès moult m'assoaga l'ointure: + D'une part m'oint, d'autre me cuit, + Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit. + + + * * * + + + XIV + + + Comment Amours sans plus attendre, + Alla tost courant l'Amant prendre, + En luy disant qu'il se rendist + A luy, et que plut n'attendist. + + + Lors est tout maintenant venus + Li Diex d'Amors les saus menus; + Enciez qu'il vint, si m'escria: + Vassal, pris ies, noient n'i a + Du contredit, ne du défendre, + Ne fai pas dangier de toi rendre; + Tant plus volentiers te rendras, + Et plus tost à merci vendras. + Il est fos qui maine dangier + Vers cil qu'il déust losengier, + Et qu'il convient à suploier. + Tu ne pués vers moi forçoier, + Et si te veil bien enseignier + Que tu ne pués riens gaaigner + +[p.125] + Or, si l'onguent grand bien me fit, 1941 + Les membres tant m'endolorit + La blessure, que la souffrance + De mes traits changeait la nuance. + Cette flèche, je l'ai connu, + M'a nui beaucoup et soutenu, + Car angoisse était en la pointe, + Mais elle était de douceur ointe; + Ainsi me soulage et me nuit, + Ainsi me soutient et me cuit. + + * * * + + XIV + + + Comment Amour incontinent + Va tout courant prendre l'Amant + Et lui commande de se rendre, + Ce qui fut fait sans plus attendre. + + + Lors est tout maintenant venu + Le Dieu d'Amours à saut menu + Et de loin, d'une voix tranquille: + Vassal, tu es pris, inutile + De te défendre contre moi; + Tu n'as rien à craindre, rends-toi. + Plus montreras d'obéissance, + Plus compteras sur ma clémence. + Tu serais fol de t'alarmer + De qui tu dois plutôt aimer + Et implorer la bienveillance; + Tu ne peux faire résistance; + Rends-toi. Je te veux enseigner + Que tu n'aurais rien à gagner + + * * * +[p.126] + En folie, ne en orgueil; 1969 + Mès ren-toi pris, car ge le vueil, + En pez et débonnerement. + Et ge respondi simplement: + Sire, volentiers me rendrai, + Jà vers vous ne me deffendrai; + A Diex ne plaise que ge pense + Que j'aie jà vers vous deffense! + Car il n'est pas réson ne drois. + Vos poés quanque vous vodrois + Fere de moi, pendre ou tuer, + Bien sai que ge nel' puis muer, + Car ma vie est en vostre main. + Ne puis vivre dusqu'à demain + Se n'est par vostre volenté: + J'atens par vous joie et santé; + Que jà par autre ne l'auré, + Se vostre main, qui m'a navré, + Ne me donne la garison, + Et se de moi vostre prison + Voulés faire, ne ne daigniés, + Ne m'en tiens mie à engigniés; + Et sachiés que n'en ai point d'ire. + Tant ai oï de vous bien dire, + Que metre veil tout à devise + Cuer et cors en votre servise; + Car se ge fai vostre voloir, + Ge ne m'en puis de riens doloir. + Encor, ce cuit, en aucun tens + Auré la merci que j'atens, + Et par tel convent me rens-gié. + A cest mot volz baisier son pié, + Mès il m'a parmi la main pris, + Et me dist: Je t'aim moult et pris + +[p.127] + De l'orgueil ni de la folie. 1969 + Mais rends-toi, c'est ma fantaisie, + En paix et débonnairement. + Je lui répondis simplement: + «Sire, à vous je veux bien me rendre, + Sans plus songer à me défendre; + Devant Dieu, nulle intention + N'ai de faire rebellion, + Et je n'en ai droit ni puissance. + Faites donc votre convenance. + Vous pouvez me prendre ou tuer, + Bien sais que n'en puis rien muer; + Car en votre main est ma vie; + Elle est toute entière asservie + A votre seule volonté. + J'attends de vous joie et santé + Et rien que de vous ne l'espère. + Si votre main, qui m'a naguère + Navré de si dure façon, + Ne me donne la guérison, + Si même encore elle préfère + De moi son prisonnier parfaire, + Ou ne le daigne, soyez sûr, + Je ne le trouverai trop dur + Et n'en témoignerai nulle ire. + Car tant j'ouïs de vous bien dire + Que je me livre à mon vainqueur, + Ame et corps votre serviteur. + Puis envers vous l'obéissance + Ne saurait croître ma souffrance, + Et peut-être, sous peu de temps, + Aurai-je merci que j'attends. + Je me rends sur cette promesse.» + Pour baiser son pied, je me baisse + + * * * +[p.128] + Dont tu as respondu ainsi. 2003 + Oncques tel response n'issi + D'omme vilain mal enseignié, + Et tu i as tant gaaignié, + Que je veil por ton avantaige + Qu'orendroit me faces hommaige: + Si me baiseras en la bouche, + A qui nus vilains homs n'atouche. + Je n'i lesse mie atouchier + Chascun vilain, chascun porchier; + Ains doit estre cortois et frans + Cil de qui tel servise prens. + Sans faille il i a poine et fez + A moi servir, mès ge te fez + Honor moult grant, et si dois estre + Moult liés dont tu as si bon mestre + Et seignor de si grant renom, + Qu'Amors porte le gonfanon, + De Cortoisie et la baniere, + Et si est de tele maniere, + Si dous, si frans et si gentis, + Que quiconques est ententis + A li servir et honorer, + Dedans lui ne puet demorer + Vilonnie ne mesprison, + Ne mile mauvese aprison. + + + * * * + +[p.129] + A ces mots. Mais lui, me prenant 2003 + La main, me dit: Je suis content + De ce que ta bouche m'annonce, + Car oncques si belle réponse + Ne fit vilain mal enseigné, + Et tant y auras-tu gagné, + Que je veux pour ton avantage + Que tantôt me rendes hommage. + En la bouche me baiseras + Que vilain, ni porcher, ni gars + Ne sut toucher, faveur insigne + Dont franc et courtois est seul digne. + Sans mentir, est grand'peine et faix + A me servir; mais je te fais + Honneur moult grand, et tu dois être + Moult fier d'avoir un si bon maître + Et seigneur de si grand renom. + Amour porte le gonfanon + De Courtoisie et la bannière, + Et se montre en toute manière + Si doux, si franc et si gentil, + Que celui qui a consenti + A l'aimer et prendre pour maître, + Dedans son coeur voit disparaître + Et basse et vile passion + Et tout instinct d'abjection. + + + * * * + +[p.130] + XV + + + Comment, après ce bel langage, 2029 + L'Amant humblement fist hommage, + Par Jeunesse qui le déçoit, + Au Dieu d'Amours qui le reçoit. + + + Atant devins ses homs mains jointes, + Et sachiés que moult me fis cointes + Dont sa bouche toucha la moie; + Ce fu ce dont j'oi greignor joie; + Il m'a lores requis ostages. + + _Amours parle_. + + Amis, dist-il, j'ai mains hommages + Et d'uns et d'autres recéus + Dont j'oi esté puis decéus. + Li felon plein de fauceté + M'ont par maintes fois barété, + D'aus ai oïe mainte noise; + Mès il saront cum il m'en poise, + Se ge les puis à mon droit prendre, + Je lor vodré chierement vendre. + Mès or veil, por ce que ge t'ains, + Estre de toi si bien certains, + Et te veil si à moi lier, + Que tu ne me puisses nier + Ne promesse, ne covenant, + Ne fere nul desavenant. + Pechiés seroit, se tu trichoies, + Qu'il m'est avis que loial soies. + + +[p.131] + XV + + + Comment après ce beau langage 2029 + L'Amant humblement fait hommage, + Par Jeunesse qui le deçoit, + Au Dieu d'Amours qui le reçoit. + + + Jointes mains d'être son esclave + J'acceptai. Sa bouche suave + Vint sur la mienne se poser; + Que de bonheur dans ce baiser! + Alors il me prit pour otage. + + _Amour parle_. + + Ami, dit-il, j'ai maint hommage + Des uns et des autres reçu + Dont je fus ensuite déçu. + Les félons pleins d'hypocrisie + Ont pu tromper ma courtoisie, + M'ont mainte noise fait souffrir; + Mon courroux ils sauront sentir + Et je leur veux chèrement vendre + Si jamais ils se laissent prendre. + Mais je veux, car je te chéris, + De toi m'assurer à tout prix + Et te tenir en ma puissance, + Si bien que jamais oubliance + Je ne craigne en nulle saison + Et prévienne ta trahison; + Car me tromper serait un crime + Et pour loyal ton coeur j'estime. + + * * * +[p.132] + _L'Amant respond_. + + Sire, fis-je, or m'entendés: 2055 + Ne sai por quoi vous demandés + Pleiges de moi, ne séurtés: + Vous savés bien de vérités + Que mon cuer m'avés si toloit, + Et si soupris que s'il voloit, + Ne puet-il riens faire por moi, + Se ce n'estoit par vostre otroi. + Li cuers est vostres, non pas miens, + Car il convient, soit maus, soit biens, + Que il face vostre plaisir: + Nus ne vous en puet dessaisir. + Tel garnison i avés mise, + Qui moult le guerroie et justise, + Et sor tout ce, se riens doutés, + Faictes i clef, si l'emportés, + Et la clef soit en leu d'ostages. + + _Amours_. + + Par mon chief! ce n'est mie outrages, + Respont Amors, ge m'i acors: + Il est assés sires du cors, + Qui a le cuer en sa commande; + Outrageus est qui plus demande. + + + * * * + +[p.133] + _L'Amant répond_. + + Sire, lui dis-je, or m'entendez, 2055 + Ne sais pourquoi me demandez + Et caution et assurance. + Vous savez par expérience + Que mon coeur est si maltraité + Qu'il n'a pouvoir ni volonté + De nulle chose pour moi faire, + Que ce qui peut sans plus vous plaire. + Ce coeur est vôtre et non pas mien; + Car il convient, soit mal, soit bien, + Qu'il fasse tout à votre guise. + Garnison telle y avez mise + Qui le gouverne à son plaisir, + Que nul ne vous le peut ravir. + Sur ce, si vous doutez encore, + Faites-le de serrure clore + Et gardez en gage la clé. + + _Amour_. + + Par mon chef, c'est très-bien parlé, + Dit Amour, j'accepte la clause; + Car bien assez du corps dispose + Qui le coeur tient en son pouvoir. + Que servirait de plus avoir? + + + * * * + +[p.134] + XVI + + + Comment Amours très-bien souef 2077 + Ferma d'une petite clef + Le cuer de l'Amant, par tel guise, + Qu'il n'entama point la chemise. + + + Lors a de s'aumoniere traite + Une petite clef bien faite, + Qui fu de fin or esmeré; + O ceste, dit-il, fermeré + Ton cuer, n'en quier autre apoiau, + Sous ceste clef sunt mi joiau. + Mendre est que li tiens doiz, par m'ame, + Mès ele est de mon ecrin dame, + Et si a moult grant poesté. + + _L'Amant parle_. + + Lors la me toucha au costé, + Et ferma mon cuer si soef, + Qu'à grant poine senti la clef. + Ainsinc fis sa volenté toute, + Et quant je l'oi mis hors de doute, + Sire, fis-je, grand talent é + De faire vostre volenté; + Mès mon service recevés + En gré, foi que vous me devés, + Nel' di pas por recréantise, + Car point ne dout vostre servise; + Mès serjant en vain se travaille + De faire servise qui vaille, + Quand li servises n'atalente + A celui cui l'en le présente. + +[p.135] + XVI + + + Comment Amour par telle guise 2077 + Qu'il n'entama point la chemise, + Ferma le coeur de notre Amant + D'une clef d'or tout doucement. + + + Lors tira de son aumônière + Amour une clef singulière + Toute de fin or épuré. + Avec elle je fermerai + Ton coeur, dit-il, et bien m'y fie, + Car mes joyaux je lui confie. + Moindre elle est que ton petit doigt, + Mais plus forte que l'on ne croit, + Car elle est de mon écrin dame. + + _L'Amant parle_. + + Lors mon flanc touche et point n'entame, + Et clot mon coeur si doucement + Que c'est à peine s'il le sent. + Ainsi fais sa volonté toute, + Et quand je l'ai mis hors de doute: + Sire, fais-je, grand désir ai + De faire votre volonté; + Mais agréez tôt mon hommage, + Votre promesse vous engage. + Je ne le dis par repentir, + Car je n'ai peur de vous servir; + Mais en vain serviteur travaille + Et ne sait rien faire qui vaille, + Lorsque le service déplaît + A celui qui en est l'objet. + + * * * +[p.136] + _Amours parle_. + + Amours respont: Or ne t'esmaie 2105 + Puisque mis t'ies en ma menaie, + Ton servise prendre en gré, + Et te metrai en haut degré, + Se mavestié ne le te tost; + Mès espoir ce n'iert mie tost[40], + Grans biens ne vient pas en poi d'ore[41], + Il i convient poine et demore. + Atten et sueffre la destrece + Qui orendroit te cuit et blece; + Car ge sai bien par quel poison + Tu seras tret à garison: + Se tu te tiens en léauté, + Ge te donrai tel déauté + Qui tes plaies te garira; + Mès par mon chief or i parra + Se tu de bon cuer serviras, + Et comment tu acompliras + Nuit et jour les commandemens + Que ge commande as fins amans. + + _L'Amant parle_. + + Sire, fis-ge, por Dieu merci, + Avant que vous movés de ci + Vos commandemens m'enchargiés, + Ge suis d'aus faire encoragiés. + Car espoir, se ge nes savoie, + Tost porroie issir de la voie, + Por ce sui engrant d'eus aprendre, + Que ge n'i veil de riens mesprendre. + +[p.137] + _Amour parle_. + + Amour répond: Calme ta crainte. 2150 + Puisque tu t'es donné sans feinte, + Je prendrai ton service à gré + Et te veux mettre en haut degré + Si tes méfaits ne s'y opposent. + Mais de bien longs délais s'imposent[40]; + La fortune est lente à venir[41], + Et fait moult peiner et languir. + Attends et souffre la détresse + Qui maintenant te cuit et blesse; + Je sais par quelle potion + Tu recevras la guérison. + Si ta fidélité ne cède, + Je te donnerai tel remède + Que tes blessures guérirai. + Mais, par mon chef, bien je verrai + Si tu fais de bon coeur service, + Si nuit et jour sans artifice + Accomplis les commandements + Que je commande aux fins amants. + + _L'Amant parle_. + + Pour Dieu, merci, lui dis-je, sire, + Avant partir, veuillez me dire + Ici tous vos commandements, + Je veux m'y soumettre céans. + Aussi pour ne pas m'y méprendre, + J'ai grand souci de les apprendre, + Car, si je ne les connaissais, + Sans le vouloir tôt je pourrais + M'égarer de la droite voie. + + * * * +[p.138] + _Amours_. + + Amors respont: Tu dis moult bien, 2132 + Or les enten et les retien: + Li maistres pert sa poine toute, + Quant li disciples qui escoute[42], + Ne met s'entente au retenir, + S'i qu'il l'en puisse sovenir. + + _L'Amant_. + + Li Diex d'Amors lors m'encharja, + Tout ainsinc cum vous orrés jà, + Mot à mot ses commandemens, + Bien les devise cis Romans: + Qui amer vuet or i entende + Que li Romans dès or amende. + Dès or le fait bon escouter, + S'il est qui le sache conter: + Car la fin du songe est moult bele, + Et la matire en est novele. + Qui du songe la fin orra, + Ge vous di bien qu'il y porra + Des jeus d'amors assés aprendre; + Por quoi il voille tant atendre + Que g'espoigne et que g'enromance + Du songe la sénéfiance. + La vérité qui est coverte, + Vous sera lores toute aperte, + Quant espondre m'orrez le songe, + Où il n'a nul mot de mençonge. + +[p.139] + _Amour_. + + Adonc Amour, tout plein de joie, 2134 + Me répond: Tu parles moult bien; + Or les entends et les retien: + Le maître perd sa peine toute + Quand le disciple qui l'écoute + Ne s'applique à tout retenir, + Pour en garder le souvenir. + + _L'Amant_. + + Lors Amour se mit à m'apprendre, + Ainsi que vous pourrez l'entendre, + Mot à mot ses commandements; + Bien les explique ce Romans. + Qui veut aimer, or les apprenne, + Et de ce livre aide lui vienne. + Dès lors il fait bon l'écouter + S'il est qui le sache conter: + Car la fin du conte est moult belle + Et la matière en est nouvelle. + Qui la fin du songe ouïra, + Je vous dis bien qu'il y pourra + Des jeux d'Amour assez apprendre. + Aussi, qu'il veuille bien attendre + Qu'en mes vers j'expose céans + De ce beau songe tout le sens. + La vérité qui est voilée + Alors vous sera dévoilée, + Quand ce songe en entier suivrez + Où nul mensonge n'ouïrez. + + * * * +[p.140] + XVII + + + Comment le Dieu d'Amours enseigne 2159 + L'Amant, et dit qu'il face et tiengne + Les reigles qu'il haille à l'Amant, + Escriptes en ce bel Rommant. + + + Vilonnie premierement, + Ce dist Amors, veil et commant + Que tu guerpisses sans reprendre, + Se tu ne veulz vers moi mesprendre; + Si maudi et escommenie + Tous ceus qui aiment Vilonnie. + Vilonnie fait li vilains, + Por ce n'est pas drois que ge l'ains; + Vilains est fel et sans pitié, + Sans servise et sans amitié. + Après, te garde de retraire[43] + Chose des gens qui face à taire: + N'est pas proesce de mesdire. + En Keux le seneschal te mire[44], + Qui jadis par son mokéis + Fu mal renomés et haïs. + Tant cum Gauvains li bien apris[45] + Par sa cortoisie ot le pris, + Autretant ot de blasme Keus, + Por ce qu'il fu fel et crueus, + Ramponieres et mal-parliers + Desus tous autres chevaliers. + Sages soies et acointables, + De paroles dous et resnables + Et as grans gens, et as menues, + Et quant tu iras par les rues, + +[p.141] + XVII + + + Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161 + L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne + Les règles qu'il baille à l'Amant + Écrites en ce beau Roman. + + + D'abord, dit Amour, Vilenie + Qu'à tout jamais ton coeur renie! + Je le commande et je le veux + Sous peine de trahir tes voeux; + Car je maudis, j'excommunie + Tous ceux qui aiment Vilenie. + C'est elle qui fait les vilains; + Aussi, je la hais et la plains: + Vilain est traître, impitoyable, + D'amour, de service incapable. + Puis garde-toi de publier[43] + Ce qu'il faut taire et oublier; + C'est lâcheté que de médire. + Que toujours ton âme s'inspire + Du sénéchal Keux, dont le fiel[44] + Fit un sot méchant et cruel. + Vois Gauvain, son âme loyale[45] + Et courtoise était sans rivale, + Tandis qu'était honni ce Keux, + Parmi tous ces chevaliers preux, + Pour sa langue vile et méchante + Et querelleuse, et médisante. + Surtout sois raisonnable et doux, + Sage et gracieux envers tous, + Grands et petits; et par la rue, + Pour souhaiter la bienvenue, + + * * * +[p.142] + Gar que tu soies costumiers 2189 + De saluer les gens premiers; + Et s'aucuns avant te salue, + Si n'aies pas la langue mue, + Ains te garni du salu rendre + Sans demorer et sans atendre. + Après, garde que tu ne dies + Ces ors moz, ne ces ribaudies; + Jà por nomer vilaine chose + Ne doit ta bouche estre desclose: + Je ne tiens pas à cortois homme, + Qui orde chose et lede nomme. + Toutes fames sers et honore, + D'eles servir poine et labore; + Et se tu os nul mesdisant + Qui aille fames desprisant[46], + Blasme-le, et dis qu'il se taise. + Fai, se tu pués, chose qui plaise + As dames et as damoiseles, + Si qu'els oient bonnes noveles + Dire de toi et raconter; + Par ce porras en pris monter. + Après tout ce, d'orgoil te garde, + Car qui, bien entent et esgarde, + Orguex est folie et pechiés; + Et qui d'orgoil est entechiés, + Il ne puet son cuer aploier + A servir ne à souploier. + Orguilleux fait tout le contraire + De ce que fins amans doit faire. + Mais qui d'amer se vuelt pener, + Il se doit cointement mener; + Hons qui porchace druerie, + Ne vaut noient sans cointerie. + +[p.143] + Garde-toi d'être le dernier; 2191 + Et si quelqu'un tout le premier + A ta rencontre te salue, + Jamais ta langue irrésolue + Ne doit un seul instant rester + Sans salut rendre et s'acquitter. + Puis veille à ne dire paroles + Sales, libertines et folles; + Jamais pour vilains mots choisir + Ta bouche ne se doit ouvrir, + Car je ne tiens pour courtois homme + Qui chose sale ou laide nomme. + Puis toute femme honore et sers, + A les servir ta peine perds; + Si tu entends langues infâmes + Mépriser, rabaisser les femmes[46], + Blâme et fais taire ces hargneux. + Cherche à plaire autant que tu peux + Aux dames et aux damoiselles, + Pour que de toi bonnes nouvelles + Elles entendent raconter, + Tu n'y pourras qu'en prix monter. + Après tout ce, d'orgueil te garde; + Pour qui bien entend et regarde, + Orgueil est folie et péché, + Et qui d'orgueil est entaché + Se plaît à faire le contraire + De ce que fin amant doit faire; + Il ne saurait son coeur plier + A servir ni à supplier; + Mais l'amant fin et véritable + Se doit montrer facile, aimable, + Car pour réussir en amours + Il faut être affable toujours. + + * * * +[p.144] + Cointerie n'est mie orguiez, 2223 + Qui cointes est, il en vaut miez: + Por quoi il soit d'orgoil vuidiés, + Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés. + Mene-toi bel selonc ta rente, + De robes et de chaucemente; + Bele robe et biau garnement + Amendent les gens durement: + Et si dois ta robe baillier + A tel qui sache bien taillier, + Et face bien séans les pointes, + Et les manches joignans et cointes. + Solers à las, ou estiviaus + Aies souvent frès et noviaus, + Et gar qu'il soient si chauçant, + Que cil vilain aillent tençant + En quel guise tu i entras, + Et de quel part tu en istras. + De gans, d'aumosniere de soie, + Et de çainture te cointoie: + Et se tu n'as si grant richece + Qu'avoir les puisses, si t'estrece; + Mès au plus bel te dois deduire + Que tu porras sans toi destruire. + Chapel de flors qui petit couste, + Ou de roses à Penthecouste, + Ice puet bien chascun avoir, + Qu'il n'i convient pas grant avoir. + Ne sueffre sor toi nul ordure, + Lave les mains, et tes dens cure[47]: + S'en tes ongles a point de noir, + Ne l'i lesse pas remanoir. + Cous tes manches, tes cheveus pigne, + Mais ne te farde ne ne guigne: + +[p.145] + L'homme affable l'orgueil méprise, 2225 + Et tout le monde mieux l'en prise; + Seuls les sots et les vaniteux + Sont vers les autres orgueilleux. + Selon ta rente choisis belles + Jambières et robes nouvelles, + Car belles robes, beaux atours + Moult favorisent les amours. + Rappelle-toi qu'il est utile + De rechercher tailleur habile, + Qui coupe pointes gentiment + Et manches fasse tout joignant. + Souliers lacés, fine chaussure + Porte frais, de bonne mesure, + Et garde qu'ils te serrent tant + Que les vilains aillent glosant, + Comment pour entrer tu pus faire + Et pour en sortir la manière. + Prends l'aumônière de satin + Et coquette ceinture enfin; + Et si tu n'es, pour telle mise, + Pas assez riche, économise; + Mais fais ton corps le plus priser + Que tu pourras, sans t'épuiser. + Chapel de fleurs des champs, sans faute, + Ou roses à la Pentecôte + Chacun peut certes bien avoir, + Il n'est besoin d'un grand avoir; + Ne souffre sur toi nulle ordure, + Lave tes mains et tes dents cure[47], + Et si tes ongles ont du noir, + Ote-le vite et sans surseoir. + Couds tes manches, tes cheveux peigne, + Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne: + + * * * +[p.146] + Ce n'apartient s'as dames non, 2257 + Ou à ceus de mavès renon, + Qui amors par mal aventure + Ont trouvée contre nature. + Après ce te doit sovenir + D'envoiséure maintenir; + A joie et à déduit t'atorne, + Amors n'a cure d'omme morne; + C'est maladie moult cortoise, + L'en en rit, et geue et envoise. + Il est ensi queli amant + Ont par ores joie et torment; + Amans sentent les maulx d'amer + Une hore dous, autre hore amer. + Mal d'amer est moult outrageus, + Or est li amans en ses geus, + Or est destrois, or se demente, + Une hore plore, et autre chante. + Se tu sés nul bel déduit faire, + Par quoi tu puisses as gens plaire, + Je te comant que tu le faces: + Chascun doit faire en toutes places + Ce qu'il set qui miex li avient, + Car los et pris et grace en vient. + Se tu te sens viste et legier, + Ne fai pas de saillir dangier; + Et se tu siez bien à cheval, + Tu dois poindre amont et aval; + Et se tu sés lances brisier, + Tu t'en pués moult faire prisier. + Se as armes es acesmés, + Par ce seras dis tans amés; + Se tu as la voiz clere et saine[48], + Tu ne dois mie querre essoine + +[p.147] + Ceci pour les dames est bon, 2259 + Ou pour ceux de mauvais renom + Qui cherchent par male aventure + Honteux amour contre nature. + Ensuite il te doit souvenir + Que seuls inspirent le plaisir + Gais atours, riante figure, + Des fronts ridés amour n'a cure; + C'est un mal avant tout courtois, + Enjoué, badin et grivois. + Mais sache aussi qu'il nous octroie + Heure de peine, heure de joie, + Ses maux les amants sentent tous. + Une heure amer, une heure doux. + L'amour est en tous points extrême; + Tantôt l'amant bienheureux aime, + Tantôt s'afflige et dépérit, + Une heure pleure, une autre rit. + Si tu sais quelque beau jeu faire + Par quoi tu puisses aux gens plaire, + Fais-le, tu t'en trouveras bien, + Car los et prix et grâce en vient. + Chacun doit faire en toute place + Ce qui fait mieux valoir sa grâce. + Si tu te sens preste et léger, + Saute donc sans te ménager. + Rien auprès des belles n'avance + Comme savoir rompre une lance. + Et si tu sieds bien à cheval, + Tu dois courir amont, aval; + Bonne prestance sous les armes + Enfin décupleront tes charmes. + Si tu as claire et saine voix[48], + Ne t'excuse pas quelquefois + + * * * +[p.148] + De chanter, se l'en t'en semont, 2291 + Car bel chanter abelist mont; + Si avient bien à bacheler + Que il sache de viéler, + De fléuter et de dancier; + Par ce se puet moult avancier. + Ne te fai tenir por aver, + Car ce te porroit moult grever; + Il est raison que li Amant + Doignent du lor plus largement + Que cil vilains entule et sot; + Onques hons riens d'Amors ne sot, + Cui il n'abelist à donner: + Se nus se viaut d'amors pener, + D'avarice trop bien se gart. + Car cis qui a por ung regart, + Ou por ung ris dous et serin + Donné son cuer tout enterin, + Doit bien, après si riche don, + Donner l'avoir tout à bandon. + Or te vueil briément recorder + Ce que t'ai dit por remembrer: + Car la parole mains est griéve + A retenir quand ele est briéve. + Qui d'Amors vuet faire son mestre, + Cortois et sans orguel doit estre, + Cointes se tiengne et envoisiés + Et de largece soit proisiés. + Après te doins en pénitence, + Que nuit et jor sans repentence + En bien amer soit ton penser, + Adès i pense sans cesser, + Et te membre de la douce hore + Dont la joie tant te demore; + +[p.149] + Si de chanter dame te prie, 2293 + Car bien chanter ne déplaît mie; + Et si jeune tu danses bien, + Si tu es bon musicien, + De ces talents fais bon usage, + On en tire grand avantage. + Ne te fais pour chiche tenir; + Ce te pourrait moult desservir. + Car il faut, et plus que personne, + Qu'amant son bien largement donne, + Plus que vilain avare et sot. + D'Amour ne sait le premier mot + Celui qui sa bourse ménage. + Que d'avarice avec courage + Trop bien se garde l'amoureux; + Car celui qui, pour les beaux yeux, + Pour un doux souris de sa mie[49], + Lui donne et son coeur et sa vie, + Doit bien, après si riche don, + De son or faire l'abandon. + Lors donc, je te vais tout mon dire, + En deux mots brèvement réduire. + Mieux s'apprend un commandement, + S'il est résumé sobrement: + Qui d'Amour veut faire son maître, + Courtois et sans orgueil doit être, + Elégant, affable, enjoué, + Enfin de largësse doué. + Puis je te donne en pénitence, + Que nuit et jour sans repentance + A bien aimer soit ton penser; + Penses-y toujours sans cesser, + Et souviens-toi de la douce heure + Dont le plaisir tant te demeure, + + * * * +[p.150] + Et por ce que fins Amans soies, 2325 + Voil-je et commans que tu aies + En ung seul leu tout ton cuer mis, + Si qu'il n'i soit mie demis, + Mès tous entiers sans tricherie, + Car ge n'ains pas moitoierie. + Qui en mains leus son cuer départ, + Par tout en a petite part[50]; + Mès de celi point ne me dout, + Qui en un leu met son cuer tout: + Por ce vueil qu'en ung leu le metes, + Mès gardes bien que tu nel' prestes; + Car se tu l'avoies presté, + Gel' tenroie à chetiveté. + Ainçois le donne en don tout quite + Si en auras greignor mérite; + Car bontés de chose prestée + Est tost rendue et aquitée; + Mès de chose donnée en dons + Doit estre grans li guerredons. + Donne-le dont tout quitement, + Et le fai débonnairement: + Car l'en a la chose moult chiere + Qui est donnée à bele chiere; + Mès ge ne pris le don ung pois + Que l'en donne desus son pois. + + Quant tu auras ton cuer donné, + Si cum ge t'ai ci sermonné, + Lors t'avendront les aventures + Qui as Amans sunt griés et dures. + Souvent, quand il te souvendra + De tes amors, te convendra + Partir des gens par estovoir, + +[p.151] + Et pour que tu sois fin amant, 2327 + Je veux, j'ordonne absolument + Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes, + A demi non, mais le promettes + Tout entier sans jamais tricher, + Car je n'aime pas partager. + Qui son coeur en maints lieux adresse, + Partout petite part en laisse[50]; + Celui-là seul a mon aveu + Qui met son coeur en un seul lieu. + Aussi je veux que ton coeur mettes + En un lieu seul et ne le prêtes; + Car si jamais l'avais prêté + Je le tiendrais à vileté. + Plutôt le donne en don tout quitte, + Et plus grand sera ton mérite; + Car de chose donnée en don + Moult grand doit être le guerdon[51], + Mais grâce de chose prêtée + Est tôt rendue et acquittée. + Donne-le donc tout quittement, + Et fais-le débonnairement, + Car présent oncques ne s'efface + S'il est offert de bonne grâce; + Mais je ne prise même un pois + Le don qui pèserait grand poids + Au coeur de celui qui le donne. + Fais donc comme je te l'ordonne, + Et quand ton coeur auras donné, + Comme ici je t'ai sermonné, + Lors t'adviendront les aventures + Qui sont aux vrais amants si dures. + Souvent quand il te souviendra + De tes amours, il te faudra + + * * * +[p.152] + Qu'il ne puissent aparcevoir 2358 + Les maus dont tu es angoisseus. + A une part iras tous seus, + Lors te vendront soupirs et plaintes, + Friçons et autres dolors maintes, + En plusors sens seras destrois, + Une hore chaus, et autre frois, + Vermaus une hore, une autre pales, + Onques fievres n'éus si males, + Ne cotidianes, ne quartes. + Bien auras, ains que tu t'en partes, + Les dolors d'amors essaiées; + Si t'avendra maintes foiées + Qu'en pensant t'entroblieras, + Et une grant piece seras + Ainsinc cum une ymage muë, + Qui ne se crole, ne remuë, + Sans piés, sans mains, sans dois croler, + Sans yex movoir, et sans parler. + A chief de piéce revendras + En ta memoire et tressaudras + Au revenir en effraor, + Ausinc cum hons qui a paor, + Et soupirras de cuer parfont; + Et saiches bien qu'ainsinc le font + Cil qui ont les maus essaiés + Dont tu ies ores esmaiés. + + Après est drois qu'il te soviegne + Que t'amie t'est trop lointiegne; + Lors diras: Diex, cum suis mavès + Quant là où mes cuers est, ne vès! + Mon cuer seul por quoi i envoi? + Adès i pens, et riens n'en voi. + +[p.153] + Partir des gens par convenance, 2361 + Pour que tes maux et ta souffrance + Ils ne puissent apercevoir; + Tout seul tu t'en iras douloir[52]. + Lors te viendront soupirs et plaintes, + Frissons et autres douleurs maintes; + De cent façons tu souffriras, + Une heure chaud, puis froid seras, + Une heure rouge, une heure blême, + Et d'amour essaieras quand même + Tous les tourments avant partir; + Jamais tant ne t'ont fait pâtir + Fièvres quartes, quotidiennes. + Maintes fois à toutes tes peines + En pensant tu t'entroublieras, + Et moult longtemps demeureras + Tout droit comme une image mue[53] + Qui ne branle ni ne remue, + Sans pied, sans main, sans doigt branler, + Sans yeux mouvoir et sans parler. + En la fin, après longue attente, + Comme un homme qui s'épouvante, + En ta mémoire reviendras, + Au revenir tressauteras + En soupirant à longue haleine. + C'est ainsi que sont à la gêne + Ceux qui les maux ont essayé + Dont tu seras lors guerroyé. + Après, droit est qu'il te souvienne + Que ta mie est moult trop lointaine. + Lors diras: «Dieu, que suis mauvais + Quand là, où mon coeur est, ne vais! + Mon coeur seul pourquoi j'y envoie? + Faut-il qu'y pensant rien n'en voie? + + * * * +[p.154] + Quant g'i puis mes piés envoier 2391 + Après, por mon cuer convoier, + Se mi oil mon cuer ne convoient, + Ge ne pris riens quanque il voient. + Se doivent-il ci arrester? + Nennil, mès voisent viseter + Le saintuaire précieus + Dont mon cuer est si envieus; + Quant mon cuer en a tel talent, + Ge me puis bien tenir à lent, + Se de mon cuer suis si lointiens, + Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens. + Or irai, plus nel' laisserai, + Jamès aése ne serai + Devant qu'aucune enseigne en voie: + Lores te metras à la voie, + Et si iras par tel convent, + Qu'à ton esme faudras souvent, + Et gasteras en vain tes pas, + Ce que tu quiers ne verras pas, + Si convendra que tu retornes, + Sans plus faire, pensis et mornes. + Lors reseras à grant meschief, + Et te vendront tout derechief + Soupirs, espointes et friçons, + Qui poignent plus que heriçons. + Qui ne le set, si le demant + A ceus qui sunt loial Amant. + Ton cuer ne porras apaier, + Ainsi iras encor essaier + Se tu verras par aventure + Ce dont tu ies en si grant cure; + Et se tu te pues tant pener + Qu'au véoir puisses assener, + +[p.155] + Quand j'y veux après envoyer 2395 + Mes pieds, pour mon coeur convoyer, + Si mes yeux mon coeur ne convoient + Rien je ne prise ce qu'ils voient. + Ici doivent-ils s'arrêter? + Nenni, mais veulent visiter + Le moult précieux sanctuaire + Qu'à si grand deuil mon coeur espère. + Quand si vite court mon désir, + Je me puis bien pour lent tenir; + Quand mon coeur est de ma pensée + Si loin, je la tiens insensée. + Or j'irai; mon coeur je suivrai + Et jamais aise ne serai + Devant qu'aucune chose en voie!» + Lors tu te mettras en la voie; + Mais tu marcheras de tel train + Qu'échouera souvent ton dessein, + Et tu reviendras en arrière + Pensif et morne sans plus faire, + Et seront perdus tous tes pas, + Ce que tu cherches ne verras. + Lors reseras en grand' misère + Et derechef de te méfaire + Soupirs, élancements, frissons + Qui piquent plus que hérissons. + Qui ne le sait, qu'il en réfère + A l'amant loyal et sincère. + Ton coeur ne pourras contenter, + Mais tu voudras encor tenter + Si tu verrais par aventure + Ce dont seras en si grand cure; + Et si tu fais tant que la voir + Puisses un jour à ton vouloir, + + * * * +[p.156] + Tu vodras moult ententis estre 2425 + A tes yex saouler et pestre: + Grant joie en ton cuer demenras + De la biauté que tu verras; + Et saches que du regarder + Feras ton cuer frire et larder, + Et tout adès en regardant + Aviveras le feu ardant. + Qui ce qu'il aime plus regarde, + Plus alume son cuer et l'arde; + Cil art, alume et fait flamer + Le feu qui les gens fait amer. + Chascuns Amans suit par coustume + Le feu qui l'art et qui l'alume. + Quant il le feu de plus près sent, + Et il s'en va plus apressant. + Le feu si est ce qui remire + S'amie qui tout le fet frire; + Quant il de li se tient plus près + Et il plus est d'amer engrès: + Ce sevent bien sage et musart, + Qui plus est près du feu, plus art. + + Tant cum t'amie ainsinc verras, + Jamès movoir ne t'en querras; + Et quant partir t'en convendra, + Tout le jor puis t'en sovendra + De ce que tu auras véu; + Si te tendras à decéu + D'une chose trop lédement, + Que onques cuer ne hardement + N'eus de li araisonner, + Ains as esté sans mot sonner + +[p.157] + Moult attentif tu voudras être 2429 + A tes yeux en saoûler et paître. + Grand' joie en ton coeur sentiras + De la beauté que tu verras; + Mais rien qu'à regarder sa dame + Le coeur et pétille et s'enflamme, + Et là, toujours la regardant, + Aviveras le feu ardent. + Qui plus l'objet aimé regarde, + Plus allume son coeur et l'arde[54], + Car c'est lui qui fait enflammer + Le feu qui les gens fait aimer. + Chacun amant suit par coutume + Le feu qui l'art et le consume; + Quand le feu de plus près il sent, + Plus il va de lui s'approchant. + Or le feu, c'est sa douce amie + Qu'il admire en si grande envie + Et qui le fait ainsi rôtir; + Car plus près il se veut tenir + Près de la belle qu'il adore, + Et plus il veut aimer encore. + Or sages et fous, chacun dit: + Plus près le feu, plus il nous cuit. + Ainsi, plus tu verras ta mie, + Moins de partir n'auras l'envie, + Et quand partir il te faudra, + Tout le jour il te souviendra + De celle que tu auras vue, + Et ton âme sera déçue + Encore plus cruellement + De n'avoir eu tant seulement + De lui dire un seul mot l'audace, + Toujours là planté dans la place + + * * * +[p.158] + Lez li, cum fox et entrepris. 2457 + Bien cuideras avoir mespris, + Quant tu n'as la bele emparlée + Ainçois qu'ele s'en fust alée. + Tourner te doit à grant contraire, + Car se tu n'en péusses traire + Fors seulement ung biau salu, + Si t'éust-il cent mars valu. + Lors te prendras à devaler, + Et querras achoison d'aler + Derechief encore en la rue + Où tu auras cele véue, + Que tu n'osas metre à raison; + Moult iroies en sa maison + Volentiers, s'achoison avoies. + Il est drois que toutes tes voies, + Et tes alées et ti tour + Soient tuit adès là entour; + Mès vers la gent très-bien te cele, + Et quiers autre achoison que cele + Qui cele part te face aler; + Car c'est grant sens de soi celer. + S'il avient que tu aparçoives + T'amie en leu que tu la doives + Araisonner ne saluer, + Lors t'estovra color muer; + Si te fremira tous li sans, + Parole te faudra et sens, + Quant tu cuideras commencier; + Et se tant te pués avancier + Que ta raison commencier oses, + Quant tu devras dire trois choses, + Tu n'en diras mie les deus, + Tant seras vers li vergondeus. + +[p.159] + Auprès d'elle comme un niais. 2463 + Son dédain craindras désormais, + Pour ne l'avoir interpelée + Devant qu'elle s'en fût allée; + Et grand'peine devras souffrir, + De n'avoir pu même obtenir + Seulement une révérence, + T'en coûtât-il cent marcs de France. + Lors te prendras à dévaler, + Cherchant occasion d'aller + Déréchef encore en la rue + Où naguère tu l'auras vue + Sans oser la mettre à raison. + Moult irais-tu dans sa maison, + Si tu pouvais, jusque chez elle. + Alors tout autour de ta belle, + Par tous chemins tu t'en iras + De ci de là portant tes pas; + Mais les valets surtout évite, + Et toute autre raison médite + Que celle qui t'y fait aller, + Car c'est grand sens de soi celer. + S'il advient que tu aperçoives + Ta mie en tel lieu que tu doives + La saluer, l'entretenir, + Lors sentiras ton sang frémir, + La pâleur blêmir ton visage, + Ta voix se perdre et ton courage. + Et quand tu voudras commencer, + Si tu te peux tant avancer + Que ton discours commencer oses, + Quand tu devras dire trois choses, + Tu n'en diras pas même deux, + Tant seras près d'elle honteux. + + * * * +[p.160] + Il n'iert jà nus si apensés 2491 + Qui en ce point n'oblit assés, + S'il n'est tiex que de guile serve; + Mès faus Amans content lor verve + Si cum il veulent, sans paor, + Qu'il sunt trop fort losengéor: + Il dient ung, et pensent el[55], + Li traïtor felon mortel. + Quant ta raison auras fenie, + Sans dire mot de vilenie, + Moult te tenras à conchié, + Quant tu auras riens oblié + Qui te fust avenant à dire: + Lors reseras en grant martire: + C'est la bataille, c'est l'ardure, + C'est li contens qui tous jors dure. + Amans n'aura jà ce qu'il quiert, + Tous jors li faut, jà en pez n'iert; + Jà fin ne prendra ceste guerre + Tant cum l'en veille la pez querre. + Quant ce vendra qu'il sera nuis, + Lors auras plus de mil anuis: + Tu te coucheras en ton lit + Où tu auras poi de délit; + Car quant tu cuideras dormir, + Tu commenceras à fremir, + A tresaillir, à demener, + Sor costé t'estovra torner, + Une heure envers, autre eure adens, + Cum fait hons qui a mal as dens. + Lors te vendra en remembrance + Et la façon et la semblance + A cui nule ne s'apareille. + Si te dirai fiere merveille: + +[p.161] + Il n'est homme, tant soit-il sage, 2497 + Qui lors ne perde son bagage, + A moins qu'il ne soit faux amant. + Ceux-là vont leur verve exprimant + Avec une parfaite aisance; + Trop forte est leur outrecuidance; + Ils disent un et pensent deux [55], + Traîtres, félons et venimeux. + Quand auras ta raison finie + Sans dire mot de vilenie, + Lors tu te croiras méprisé, + Et quand tu auras épuisé + Tout ce qu'avais d'aimable à dire, + Lors reseras en grand martyre. + C'est la bataille, le tourment, + Qui toujours dure au bon amant, + Jamais ne finira la guerre; + Vainement la paix il espère, + Ce qu'il cherche il n'aura jamais + Et toujours souffre et n'aura paix. + Et puis quand il sera nuit close, + Lors ce sera bien autre chose. + En vain chercheras sur ton lit + Un peu de calme et de répit; + A t'endormir comme tu penses, + Vite à frémir tu recommences, + A tressaillir, te démener, + Sur un côté te retourner, + Une heure pile, une autre face, + Comme un homme que dent tracasse. + Alors viendra devant tes yeux + La belle au maintien gracieux + Qui n'a jamais eu sa pareille, + Et ce sera fière merveille. + + * * * +[p.162] + Tex fois sera qu'il t'iert avis 2525 + Que tu tendras cele au cler vis + Entre tes bras tretoute nue, + Ausinc cum s'el ert devenue + Du tout t'amie et ta compaigne; + Lors feras chatiaus en Espaigne[56], + Et auras joie de noient, + Tant cum tu iras foloiant + En la pensée delitable + Où il n'a fors mençonges et fable; + Mès poi i porras demorer. + Lors commenceras à plorer, + Et diras: Diex! ai-ge songié? + Qu'est-ice, où estoie-gié? + Ceste pensée, dont me vint? + Certes dis fois le jor, ou vint + Vodroie qu'ele revenist: + Ele me pest et replenist + De joie et de bonne aventure; + Mès ce m'amort que poi me dure[57]. + Diex! verrai-ge jà que ge soie + En itel point cum ge pensoie? + Gel' vodroie par convenant + Que ge morusse maintenant; + La mort ne me greverait mie, + Se ge moroie ès bras m'amie. + Moult me griéve Amors et tormente, + Sovent me plains et me demente; + Mais se tant fait Amors que j'aie + De m'amie enterine joie, + Bien seront mi mal racheté. + Las! ge demant trop chier cheté; + Ge ne me tiens mie por sage, + Quant ge demant itel outrage: + +[p.163] + Tantôt tu croiras embrasser 2531 + Ta belle amante, doux penser, + Entre tes bras tretoute nue, + Pensant qu'elle soit devenue + Ta mie et compagne à jamais. + Lors en Espagne des palais, + Sans fond bâtiras sur les sables, + Bercé de mensonges et fables + Heureux d'un rien, te complaisant + Dans ce songe doux et plaisant. + Mais tôt s'évanouit ce leurre, + Il te faut recommencer, pleure: + «Dieu puissant, ai-je bien songé? + Où étais-je? Qu'est-ce que j'ai? + D'où donc me vint cette pensée? + Je voudrais l'âme avoir bercée + Dix fois le jour par elle ou vingt, + Elle m'a tout rempli soudain + De joie et de bonne aventure, + Mais trop me mord que si peu dure. + Dieu! pourrai-je voir que je sois + En tel point comme je pensois? + La mort ne me grèverait mie + Mourant dans les bras de ma mie; + Aussi de rien ne me plaindrais + Si dès maintenant je mourais. + Moult me grève Amour et tourmente, + Souvent me plains et me lamente; + Mais si pouvait me faire Amour + Avoir ma mie entière un jour, + J'aurais bien payé ma souffrance. + Mais, hélas! c'est trop d'exigence, + Et je suis fol, j'en ai bien peur, + De demander telle faveur: + + * * * +[p.164] + Car qui demande musardie, 2559 + Il est bien drois qu'en l'escondie. + Ne sai comment dire ge l'ose, + Car maint plus preus et plus alose + De moi auroient grant honor + En ung loier assez menor; + Mès se sans plus d'ung seul baisier + Me daignoit la bele aésier, + Moult auroie riche desserte + De la poine que j'ai sofferte; + Mès fort chose est à avenir, + Ge me puis bien por fol tenir, + Quant j'ai mon cuer mis en tel leu + Dont ge n'aten avoir nul preu. + Si dis-ge que fox et que gars, + Car miex vaut de li uns regars, + Que d'autre li deduis entiers. + Moult la véisse volentiers + Orendroites, se Diex m'aïst; + Garis fust qui or la véist. + Diex! quant sera-il ajorné? + Trop ai en ce lit séjorné: + Ge ne pris gaires tel gesir, + Quant je n'ai ce que je desir. + Gesir est ennuieuse chose, + Quant l'en ne dort ne ne repose: + Moult m'ennuie certes et griéve + Que orendroit l'aube ne criéve, + Et que la nuit tost ne trespasse; + Car, s'il fust jor, ge me levasse. + Ha solaus! por Diex car te heste, + Ne sejorne, ne ne t'areste: + Fai départir la nuit obscure, + Et son anui qui trop me dure. + +[p.165] + Car qui demande une sottise 2565 + Mérite bien qu'on reconduise. + Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi! + Maint plus preux, plus digne que moi + Aurait grand honneur, sans doutance, + De bien plus mince récompense. + Mais si, sans plus, d'un seul baiser + Me daignait la belle apaiser, + Je serais trop cher payé, certe, + De la peine que j'ai soufferte. + Mais sombre est pour moi l'avenir + Et me puis bien pour fol tenir + Quand mon coeur mis en telle place + Dont je n'attends la moindre grâce. + Mais que dis-je? J'en suis honteux! + Car un seul regard de ses yeux + Vaut mieux qu'une autre toute entière! + Exauce, mon Dieu, ma prière, + Laisse-moi cet être chéri + Revoir, et je serai guéri! + Quand donc verrai-je la lumière? + Sur ce lit maudit je n'ai guère + Trouvé le repos de longtemps, + Et mon désir en vain j'attends. + Un lit est ennuyeuse chose + Quand on ne dort ni ne repose. + Je souffre, et grand est mon ennui, + De ne voir trépasser la nuit + Et l'aube à mon chevet reluire; + Au jour pour me lever j'aspire. + Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi, + Point ne séjourne, éclaire-moi, + Fais départir la nuit obscure + Et son ennui qui trop me dure!» + + * * * +[p.166] + La nuit ainsine te contendras, 2593 + Et de repos petit prendras, + Se j'onques mal d'amors connui[58]; + Et quant tu ne porras l'ennui + Soffrir en ton lit de veillier, + Lors t'estovra apareillier, + Chaucier, vestir et atorner, + Ains que tu voies ajorner. + Lors t'en kas en recelée, + Soit par pluie, soit par gelée, + Tout droit vers la maison t'amie, + Qui sera espoir endormie, + Et à toi ne pensera guieres. + Une hore iras à l'uis derrieres + Savoir s'il, est remés deffers, + Et jucheras iluec defors + Tout seus à la pluie et au vent; + Après iras à l'uis devant, + Et se tu treuves fendéure, + Ne fenestre, ne serréure, + Oreille et ascoute parmi + S'il se sunt léens endormi; + Et se la bele sans plus veille, + Ge te loe bien et conseille + Qu'el t'oie plaindre et dolaser + Si qu'el sache que reposer + Ne pués en lit, por s'amitié. + Bien doit fame aucune pitié + Avoir de celi qui endure + Tel mal por li, se moult n'est dure. + Si te dirai que tu dois faire + Por l'amor de la débonnaire + De qui tu ne pues avoir aise; + Au départir la porte baise, + +[p.167] + La nuit ainsi te conduiras 2599 + Et de repos petit prendras, + Si de l'amour j'ai connaissance. + Enfin, rongé d'impatience + Et las en ton lit de veiller, + Tu te mettras à t'habiller, + Chausser et ta toilette faire + Sans attendre que l'aube éclaire. + Lors t'en iras en grand secret, + Par la pluie et le froid seulet, + Droit à la maison de ta mie + Qui sera sans doute endormie, + Ne songeant guère à son amant. + Par derrière, une heure durant, + Iras voir si l'huis, d'aventure, + N'est pas ouvert. Là, sur la dure, + T'assiéras à la pluie, au vent, + Puis à la porte de devant + Iras chercher une ouverture, + Une fenêtre, une serrure, + Pour écouter silencieux + Si tout repose dans ces lieux. + Et si la belle encore veille, + Heureux amant, je te conseille + Qu'elle entende plaindre et gémir + Tant qu'elle sache que dormir + Ne peux au lit pour l'amour d'elle. + Comment encor rester cruelle + Pour un amant qui souffre tant, + A moins d'avoir coeur trop méchant! + Écoute ce que tu dois faire + Pour l'amour de la débonnaire + Dont tu ne peux aise obtenir: + La porte baise au départir, + + * * * +[p.168] + Et por ce que l'en ne te voie 2627 + Devant la maison, n'en la voie, + Gar que tu soies repairiés + Anciez que jors soit esclairiés. + Icis venirs, icis alers, + Icis veilliers, icis parlers, + Font as amans sous lor drapiaus + Durement ameigrir lor piaus: + Bien le sauras par toi-méismes, + Il convient que tu t'essaïmes. + Car bien saches qu'Amors ne lesse + Sor fins amans color ne gresse: + A ce sunt cil bien cognoissant + Qui vont les dames traïssant, + Qui dient por eus losengier + Qu'il ont perdu boivre et mengier; + Et ge les voi, les jengléors, + Plus cras qu'abbés ne que priors. + Encor te commant et encharge + Que tenir te faces por large + A la pucele de l'ostel: + Ung garnement li donne tel, + Qu'el die que tu es vaillans. + T'amie et tous ses bien-veillans + Dois honorer et chiers tenir, + Grans biens te puet par eus venir: + Car cil qui sunt d'ele privé, + Li conteront qu'il t'ont trové + Preu, cortois et bien affaitié: + Miex t'en prisera la moitié. + Du païs gaires ne t'esloigne, + Et se tu as si grant besoigne + Que esloigner il te conviengne, + Garde bien que tes cuers remaigne, + +[p.169] + Et prends garde qu'on ne te voie 2633 + Devant le seuil ou sur la voie + Avant que le jour n'ait paru, + Car tu peux être reconnu. + Tous ces allers et ces venues, + Ces promenades par les rues + La nuit, font les amants maigrir + Durement et leur peau blémir; + Et toi-même en verras la preuve, + Car il te faut subir l'épreuve. + Sache qu'Amour ne laisse point + Aux amants fleur ni embonpoint; + A ce sont bien reconnaissables + Les amants trompeurs, méprisables, + Qui disent pour se louanger + Qu'ils ont perdu boire et manger, + Et que je vois plus gras que moines, + Abbés, et prieurs, et chanoines. + De plus, je te commande et veux + Que tu passes pour généreux + Du logis envers la servante; + Donne-lui parure si gente + Qu'elle proclame ta valeur. + Tu dois tenir en grand honneur + Tous les familiers de ta belle, + Ils pourront te servir près d'elle; + Car peut-être en l'intimité, + Par hasard auront-ils vanté + Ton esprit et ta courtoisie; + Moitié mieux t'aimera ta mie. + Le pays ne quitte jamais; + Mais si telle besogne avais + Qu'il te fallût partir quand même, + Ton coeur laisse à celle qu'il aime + + * * * +[p.170] + Et pense de tost retorner, 2661 + Tu ne dois gaires séjorner: + Fai semblant qu'à véoir te tarde + Cele qui a ton cuer en garde. + Or t'ai dit comment n'en-quel guise + Amant doit faire mon servise: + Or le fai donques, se tu viaus + De la bele avoir tes aviaus. + + _L'Amant parle_. + + Quant Amor m'ot ce commandé, + Je li ai lores demandé: + Sire, en quel guise ne comment + Puéent endurer cil amant + Les maus que vous m'avés contés? + Forment en sui espoentés, + Comment vit hons et comment dure + En tele poine, n'en tel ardure? + En duel, en sospirs et en lermes, + Et en tous poins, et en tous termes + Est en souci et en esveil. + Certes durement me merveil + Comment hons, s'il n'iere de fer, + Puet vivre ung mois en tel enfer. + Li Diex d'Amors lors me respont, + Et ma demande bien m'espont. + + _Amor parle_. + + Biaus amis, par l'ame mon pere + Nus n'a bien, s'il ne le compere; + Si aime-l'en miex le cheté, + Quand l'en l'a plus chier acheté; + Et plus en gré sunt reçéu + Li biens dont l'en a mal éu[59]. + +[p.171] + Et pense à bientôt retourner, 2667 + Tu ne dois guère séjouner: + Fais semblant que ravoir te tarde + Celle qui a ton coeur en garde. + Je t'ai dit tout au long comment + Doit servir un loyal amant. + Or donc, reste à mes lois fidèle + Si tu veux jouir de ta belle. + + _L'Amant parle_. + + Tel était son commandement. + Lors je lui répondis: Comment + Les amants peuvent-ils donc, sire, + Endurer si cruel martyre + Que tout à l'heure avez conté? + Vraiment j'en suis épouvanté. + Comment vit homme, et comment dure + En tel deuil, en telle torture, + Toujours en pleurs, gémissements + Et longs soupirs, et par tous temps + Rongé d'inquiétude horrible? + Ce m'est chose incompréhensible + Comment homme, s'il n'est de fer, + Peut vivre un mois ert tel enfer. + Le Dieu d'Amours lors me réplique + Et ma demanda ainsi, m'explique: + + _Amour parle_. + + Par l'âme de mon père, amis, + Nul n'a bien, s'il n'y met le prix; + Car jouissance est mieux goûtée, + Quand on l'a plus cher achetée, + Et les biens mous semblent meilleurs, + Venant après de longs malheurs[59]. + + * * * +[p.172] + Il est voirs que nus maus n'ataint 2691 + A celi qui les amans taint. + Ne qu'en puet espuisier la mer, + Ne porroit-l'en les maus d'amer + Conter en rommant, ne en livre; + Et toutes voies convient vivre + Les amans, qu'il lor est mestiers: + Chascuns fuit la mort volentiers. + Cil que l'en met en chartre oscure, + Et en vermine et en ordure, + Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine, + Ne se muert mie por la poine; + Espérance confort li livre, + Qu'il se cuide véoir délivre + Encor par aucune chevance: + Et tretout autele béance + A cis qu'Amors tient en prison, + Il espoire sa garison. + Ceste espérance le conforte, + Et cuer et talent li aporte + De son cors à martire offrir: + Espérance li fait soffrir + Tant maus que nus n'en sait le conte, + Por la joie qui cent tans monte. + Espérance par soffrir vaint[60], + Et fait que li amant vivaint. + Benéoite soit Espérance + Qui les amans ainsinc avance! + Moult est Espérance cortoise, + Qu'el ne laira jà une toise + Nul vaillant homme jusqu'au chief, + Ne por péril, ne por meschief; + Neis au larron que l'en veut pendre + Fait-ele adés merci atendre. + +[p.173] + Certes nul mal ne peut atteindre 2697 + Ceux qu'on voit les amants étreindre. + Nul ne peut épuiser la mer, + Nul ne saurait les maux d'aimer + Conter en roman ni en livre; + Pourtant les amants veulent vivre, + Si douloureux que soit leur sort; + Chacun fuit volontiers la mort. + Le captif, en cellule obscure, + Rongé de vermine et d'ordure, + Mange son pain d'avoine noir + Et ne meurt pas de désespoir. + Toujours le soutient l'espérance + De sa prochaine délivrance + Par la ruse ou par le hasard. + On peut l'amant mettre en regard + Qu'Amour en sa prison enserre + Et qui sa guérison espère; + Le réconforte cet espoir + Et lui donne coeur et pouvoir + De se livrer à sa torture. + Grâce à lui des maux il endure + Sans nombre, un bonheur attendant + Qui montera cent fois autant. + Amants fait vivre l'Espérance + Et vainc à force de souffrance[60]. + Bénite l'Espérance soit + Qui les amants ainsi rassoit! + Moult est l'Espérance courtoise + Et n'abandonne d'une toise + Nul vaillant coeur jusqu'à la fin + Dans sa détresse et son chagrin, + Et jusqu'au larron qu'on va pendre + Lui fait toujours sa grâce attendre. + + * * * +[p.174] + Iceste te garantira, 2725 + Ne jà de toi ne partira + Qu'el ne te secore au besoing; + Et avecqnes ce ge te doing + Trois autres biens, qui grans soias + Font à ceus qui sunt en mes las. + Li primerains biens qui solace + Ceus que li maus d'amer enlace, + C'est Dous-Pensers qui lor recorde + Ce où Espérance s'acorde, + Quant li amant plaint et sospire, + Et est en duel et en martire: + Dous-Pensers vient à chief de pièce + Qui l'ire et le corrous despièce, + Et à l'amant en son venir + Fait de la joie sovenir, + Que Espérance li promet, + Et après au devant li met + Les yex rians, le nez tretis, + Qui n'est trop grans, ne trop petits, + Et la bouchete colorée, + Dont l'alaine est si savorée: + Si li plait moult quant il li membre + De la façon de chascun membre. + Encor va ses solas doublant, + Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant + Li membre, ou d'une bele chiere + Que fait li a s'amie chiere, + Dous-Pensers ainsinc assoage + Les dolors d'amors et la rage. + Icestui bien voil que tu aies, + Et se tu l'autre refusoies, + Qui n'est mie mains doucereus, + Tu seroies moult dangereus. + +[p.175] + C'est elle qui te soutiendra, 2731 + Jamais de toi ne partira + Sans qu'au besoin secours te donne. + Avec elle je t'abandonne + Trois autres biens qui grands soulas + Font à ceux qui sont dans mes lacs. + Le premier de ces biens que trouvent + Ceux qui les maux d'aimer éprouvent, + C'est Doux-Penser qui leur apprend + Où l'Espérance les attend. + Quand l'amant se plaint et soupire + Et grand deuil souffre et grand martyre, + Doux-Penser vient lors doucement + Dépecer l'ire et le tourment, + Et lui retrace en sa pensée + Des biens l'image carressée + Que l'Espérance lui promet, + Et devant les yeux lui remet + Cette bouchette colorée, + Dont l'haleine est si savourée, + Les yeux riants, le nez gentil + Qui n'est trop grand ni trop petit, + Et moult lui plaît quand lui rappelle + Tretous les charmes de sa belle + Et va ses soulas redoublant, + Quand d'un souris, d'un beau-semblant + Le berce, ou de l'accueil aimable + Que lui fit sa mie adorable. + Ainsi Doux-Penser adoucit + Les maux dont Amour le poursuit. + Donc ce premier don je t'octroie + Et si le deuxième avec joie + N'acceptais non moin doucereux, + Tu serais par trop dédaigneux. + + * * * +[p.176] + Li secons biens est Dous-Parlers 2759 + Qui a fait à mains bachelers + Et à maintes dames secors: + Car chascuns qui de ses amors + Oit parler, moult s'en esbaudist. + Si me semble que por ce dist + Une dame qui d'amer sot, + En sa chançon, ung cortois mot: + Moult sui, fet-ele, à bonne escole, + Quant de mon ami oi parole; + Se m'aïst Diex, il m'a garie + Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die. + Cele de Dous-Parler savoit + Quanqu'il en iert, car el l'avoit + Essaié en maintes manieres. + Or te lo, et veil que tu quieres + Ung compaignon sage et célant, + A qui tu die ton talent, + Et desqueuvres tout ton courage; + Cis te fera grant avantage. + Quant ti mal t'angoisseront fort, + Tu iras à li par confort, + Et parlerés andui ensemble + De la bele qui ton cuer emble, + De sa biauté, de sa semblance, + Et de sa simple contenance. + Tout ton estat li conteras, + Et conseil li demanderas + Comment tu porras chose faire + Qui à t'amie puisse plaire. + Se cil qui tant iert tes amis, + En bien amer a son cuer mis, + Lors vaudra miex sa compagnie. + Si est raison que il te die + +[p.177] + Doux-Parler sera le deuxième, 2765 + Qui porte au malheureux qui aime, + Dame ou damoiseau, bon secours; + Car entendre de ses amours + Parler, c'est douce jouissance. + C'est pour cela que dit, je pense, + Une dame qui bien aimait + En sa chanson ce joli trait: + «Je suis, fait-elle, à bonne école, + Oyant sur mon ami parole, + Car, Dieu m'assiste, est tout guéri + Mon coeur quand on parle de lui.» + De Doux-Penser bien savait-elle + Tous les secrets, et dut la belle + L'essayer de maintes façons. + Donc choisis en tes compagnons + Un ami moult discret et sage, + Car on tire grand avantage + D'ouvrir son coeur à quelque ami + Et son désir, et son ennui. + Quand l'angoisse sera trop forte, + A lui va, qu'il te réconforte. + Tous deux parlerez à l'envi + D'Elle, qui ton coeur a ravi, + De sa beauté, de sa semblance, + De son aimable contenance. + Tout ton état lui conteras, + Et conseil lui demanderas + Comment tu pourras chose faire + A ta belle qui puisse plaire. + Et si ce meilleur des amis + En bien aimer son coeur a mis, + Lors vaudra mieux sa compagnie. + Il sera lors droit qu'il te die + + * * * +[p.178] + Se s'amie est pucele ou non[61], 2793 + Qui ele est, et comment a non, + Si n'auras pas paor qu'il muse + A t'amie, ne qu'il t'encuse; + Ains vous entreporterés foi, + Et tu à luy, et il à toi. + Saches que c'est moult plesant chose + Quant l'en a homme à qui l'en ose + Son conseil dire et son segré. + Cel déduit prendras moult en gré, + Et t'en tendras à bien paié, + Puis que tu l'auras essaié. + Li tiers biens vient du regarder; + C'est Dous-Regars, qui seult tarder + A ceus qui ont amors lontaignes. + Mès ge te lo que tu te taignes + Bien près de li por Dous-Regart, + Que ses solas trop ne te tart: + Car il est moult as amoreus + Delitables et savoreus. + Moult ont au matin bone encontre + Li oel, quant Dame-Diex lor monstre + Le saintuaire précieux + De quoi il sunt si envieus. + Le jor que le puéent véoir + Ne lor doit mie meschéoir; + Il ne doutent pluie ne vent, + Ne nule autre chose grevant; + Et quant li oel sunt en déduit, + Il sunt si apris et si duit, + Que seus ne sevent avoir joie, + Ains vuelent que li cuers s'esjoie, + Et font les maus assoagier: + Car li oel cum droit messagier, + +[p.179] + Si sa mie est pucelle ou non[61] 2799 + Qui elle est, comment elle a nom. + Lors n'auras peur qu'il en abuse + Près de ta mie, ou qu'il t'accuse; + Vous vous entreporterez foi, + Toi devers lui, lui devers toi. + Tu sauras quelle bonne chose + C'est d'avoir homme à qui l'on ose + Son coeur ouvrir et confier, + Bonheur que tu dois envier, + Puissant remède à ta souffrance, + Crois-moi, fais en l'expérience. + Le troisième bien vient des yeux: + C'est Doux-Regard. Aux amoureux + De longue date, patience + Il donne; avec persévérance + Près d'elle sois pour Doux-Regard; + De ses faveurs crains le retard. + Car c'est un bien si désirable, + Aux amoureux si délectable! + Heureux ceux à qui, le matin, + Dieu montre parmi leur chemin + Le moult précieux sanctuaire + Qu'à si grand deuil leur coeur espère! + Le jour qu'ils ont pu l'admirer, + Tout malheur ils vont conjurer; + Ils ne craignent ni vent, ni pluie, + Nul accident, nulle avanie. + Quand des amoureux l'oeil jouit, + Il est si gent et bien instruit, + Qu'il ne sait seul goûter sa joie; + Mais il veut que le coeur festoie + Dont il court les maux soulager. + Car les yeux, en prompt messager, + + * * * +[p.180] + Tout maintenant au cuer envoient 2827 + Noveles de ce que ils voient; + Et por la joie convient lors + Que li cuer oblit ses dolors, + Et les ténèbres où il iere: + Car, tout ausinc cum la lumiere + Les ténèbres devant soi chace, + Tout ausinc Dous-Regars efface + Les ténèbres où li cuers gist, + Qui nuit et jor d'amors languist: + Car li cuers de riens ne se diaut, + Quant li cel voient ce qu'il viaut. + Or t'ai, ce m'est vis, desclaré + Ce dont ge te vi esgaré, + Car je t'ai conté sans mentir + Les biens qui puéent garentir + Les amans, et garder de mort. + Or sez qui te fera confort; + Au mains auras-tu Espérance, + S'auras Doulx-Penser sans doutance, + Et Dous-Parler, et Dous-Regart. + Chascuns de ceus veil qu'il te gart + Tant que tu puisses miex atendre + Autres biens qui ne sunt pas mendre, + Ains greignors auras çà avant, + Mès ge te doing dès ore itant. + + * * * + + XVIII + + + Comment l'Amant dit cy qu'Amours + Le laissa en ses grans doulours. + + + Tout maintenant que Amors m'ot + Di son plaisir, ge ne soi mot + +[p.181] + Aussitôt vers le coeur envoient 2833 + Les nouvelles de ce qu'ils voient, + Et dans ses transports sent le coeur + Dissiper avec sa douleur + Les ténèbres qui l'obscurcissent. + Tel qu'au matin s'évanouissent + Soudain les ombres de la nuit, + Tel Doux-Regard anéantit + Les ténèbres où coeurs languissent + Qui nuit et jour d'amour gémissent; + Car le coeur de tout s'éjouit + Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit. + Je t'ai fait, je pense, en bon maître, + Tes fautes, tes erreurs connaître; + Car je t'ai conté, sans mentir, + Les biens qui peuvent garantir + Les amants et sauver leur vie. + Or donc, ces trois présents n'oublie; + Je te donne ainsi pour ta part + Et Doux-Parler, et Doux-Regard, + Et Doux-Penser, et l'Espérance; + Ils te donneront assistance + Et te feront attendre mieux + D'autres biens non moins précieux, + Mais meilleurs encor par la suite; + De ceux-ci dès ce jour profite. + + + * * * + + + XVIII + + Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours + Le laissa sans plus de discours. + + + Sitôt sa sentence rendue, + Ne sais comment, mais de ma vue + + * * * +[p.182] + Que il se fu esvanouis, 2857 + Et ge remés essabouis, + Quant ge ne vi lez-moi nului; + De mes plaies moult me dolui, + Et soi que garir ne pooie, + Fors par le bouton où j'avoie + Tout mon cuer mis et ma béance. + Si n'avoie en nului fiance, + Fors où Diex d'Amors, de l'avoir; + Ainçois savoie tout de voir, + Que de l'avoir noient estoit, + S'Amors ne s'en entremetoit. + Li Rosiers d'une haie furent + Clos environ, si cum il durent; + Mès ge passasse la cloison + Moult volentiers por l'achoison + Du bouton qui sent miex que basme, + Se ge n'en crainsisse avoir blasme; + Mès assés tost péust sembler + Que les Roses vousisse embler. + + + * * * + + + XIX + + Comment Bel-Acueil humblement + Offrit à l'Amant doucement + A passer pour véoir les Roses + Qu'il désiroit sor toutes choses. + + + Ainsinc que je me porpensoie + S'oultre la haie passeroie, + Ge vi vers moi tout droit venant + Ung varlet bel et avenant, + En qui il n'ot riens que blasmer: + Bel-Acueil se faisoit clamer, + +[p.183] + Amour s'est tôt évanoui, 2863 + Et je restai tout ébloui + Vers moi ne voyant plus personne. + Déréchef mon mal m'aiguillonne, + Et je sais que guérir ne puis + Que par le bouton où j'ai mis + Tout mon coeur et mon espérance. + Or, en nul je n'ai confiance + Fors en Amour pour l'obtenir. + Du premier coup j'ai dû sentir + Que n'en avais nulle puissance + Sans sa gracieuse assistance. + Les rosiers étaient entourés + D'un cercle d'arbrisseaux fourrés; + Or, j'aurais franchi la clôture + Moult volontiers pour la capture + Du bouton bel et parfumé, + Si n'eusse craint d'être blâmé; + Mais tôt pouvait-on me surprendre + Sans me laisser les roses prendre. + + + * * * + + + XIX + + + Comment Bel-Accueil humblement + Offrit à l'Amant doucement + Le passage pour voir les Roses + Qu'il désirait sur toutes choses. + + + Comme à me demander j'étais + Si la haie outrepasserais, + Droit à moi je vis d'aventure + Varlet venir de gente allure + En qui rien n'était à blâmer. + Bel-Acueil se faisait nommer, + + * * * +[p.184] + Filz fu Cortoisie la sage. 2887 + Cis m'abandonna le passage + De la haie moult doucement, + Et me dist amiablement: + + _Bel-Acueil parle_. + + Biaus amis chiers, se il vous plest, + Passés la haie sans arrest, + Por l'odor des Roses sentir; + Ge vous i puis bien garantir, + N'i aurés mal ne vilonnie, + Se vous vous gardés de folie. + Se de riens vous i puis aidier, + Jà ne m'en quiers faire prier; + Car près sui de vostre servise, + Ge le vous di tout sans faintise. + + _L' Amant respond_. + + Sire, fis-ge à Bel-Acueil, + Ceste promesse en gré recueil: + Si vous rens graces et merites + De la bonté que vous me dites; + Car moult vous vient de grant franchise. + Puisqu'il vous plaist, vostre servise + Suis prest de prendre volentiers. + Par ronces et par esglentiers + Dont en la haie avoit assés, + Sui maintenant oultre passés. + Vers le bouton m'en vois errant, + Qui mieudre odor des autres rent, + Et Bel-Acueil me convoia. + Si vous di que moult m'agréa, + Dont ge me poi si près remaindre, + Que au bouton péusse ataindre. + +[p.185] + Fils de la sage Courtoisie. 2893 + Lors de passer il me convie + Outre la haie, et doucement + Me dit moult amicalement: + + _Bel-Accueil parle_. + + «Vous plairait-il passer la haie, + Bel ami, qui tant vous effraie, + Pour l'odeur des roses sentir? + Je puis combler votre désir. + Vous n'aurez mal ni vilenie + Si vous vous gardez de folie. + Si je puis en rien vous aider, + Je ne me ferai pas prier, + Et je m'offre en toute franchise + A vous servir à votre guise. + + _L'Amant répond_. + + A Bel-Accueil j'ai répondu: + Sire, j'accepte confondu + Votre promesse et vous rends grâce, + Car votre bonté me surpasse; + Mais vous parlez si franchement + Que je ne puis faire autrement + Que d'accepter par déférence.» + Lors donc, grâce à son assistance, + Je franchis ronces, églantiers, + Qui me séparaient des rosiers, + Et fus cherchant la fleur aimée + Plus que toute autre parfumée, + Et Bel-Accueil m'accompagnait. + Lors bien heureux mon coeur était + D'approcher de si près la rose + Que je voyais là fraîche éclose, + + * * * +[p.186] + Bel-Acueil moult bien me servi, 2917 + Quant le bouton de si près vi; + Mès uns vilains qui grant honte ait, + Près d'ilecques repost s'estoit. + Dangiers ot nom, si fu closiers + Et garde de tous les Rosiers. + En ung destor fu li cuvers, + D'erbes et de fuelles couvers + Por ceus espier et sorprendre + Qu'il voit as Roses la main tendre. + Ne fu mie seus li gaignons, + Ainçois avoit à compaignons + Male-Bouche le gengléor, + Et avec lui Honte et Paor. + La miex vaillans d'aus si fu Honte; + Et sachiés que qui à droit conte + Son parenté et son linage, + El fu fille Raison la sage, + Et ses peres ot non Meffez, + Qui est si hidous et si lez, + Conques o lui Raison ne jut, + Mès du véoir Honte conçut, + Et quant Diex ot fait Honte nestre, + Chastéé, qui dame doit estre + Et des Roses et des boutons, + Iert assaillie des gloutons, + Si qu'ele avoit mestiers d'aïe, + Car Venus l'avoit envaïe, + Qui nuit et jor sovent li emble + Boutons et Roses tout ensemble. + Lors requist à Raison sa fille + Chastéé, que Venus essille: + Por ce que desconseillie iere + Volt Raison fere sa priere, + +[p.187] + Et Bel-Accueil moult je bénis 2923 + Quand de si près le bouton vis. + Mais, hélas! fâcheuse rencontre! + Un vilain dormait à rencontre; + C'était Danger, l'affreux closier + Et le gardien du beau rosier. + Pour ceux épier et surprendre + Qu'il voit au rosier la main tendre, + Il était, le traître, couché + Sous l'herbe et les feuilles caché. + Le chien n'était pas seul, du reste, + Car je vis, compagnon funeste, + Malebouche le clabaudeur + Après lui traînant Honte et Peur. + De tous la meilleure était Honte; + Car aussi bien si l'on remonte + A sa naissance et sa maison, + Elle est de la sage Raison + La fille, et Méfait est son père, + Monstre hideux et sanguinaire. + Jamais Raison ne lui céda, + Un regard seul la féconda; + Et lorsque Dieu Honte fit naître, + Chasteté qui dame doit être + Et des roses et des boutons, + Seule à la merci des gloutons, + En vain implorait assistance. + Vénus l'avait en sa puissance, + Vénus qui, le jour et la nuit, + Et roses et boutons ravit. + Chasteté par Vénus navrée + A Raison vint toute éplorée + Et sa fille lui demanda. + Raison sa prière exauça + + * * * +[p.188] + Et li presta à sa requeste 2951 + Honte qui est simple et honeste: + Et por les Roses miex garnir, + I fist Jalousie venir + Paor qui bée durement + A faire son commandement. + Or sunt as Roses garder troi, + Por ce que nus, sans lor otroi, + Ne Rose, ne bouton n'emport. + Ge fusse arivés à bon port, + Se d'els troi ne fusse aguetiés: + Car li frans, li bien afetiés + Bel-Acueil se penoit de faire + Quanqu'il savoit qui me doit plaire. + Sovent me semont d'aprochier + Vers le bouton, et d'atouchier + Au Rosier qui l'avoit chargié[62]; + De ce me donnoit-il congié. + Por ce qu'il cuide que gel' voille, + A-il coillie une vert foille + Lez le bouton qu'il m'a donnée, + Por ce que près ot esté née. + De la foille me fis moult cointe; + Et quant ge me senti acointe + De Bel-Acueil, et si privés, + Ge cuidai bien estre arrivés. + Lors ai pris cuer et hardement + De dire à Bel-Acueil comment + Amors m'avoit pris et navré. + Sire, fis-ge, jamès n'auré + Joie, se n'est par une chose, + Que j'ai dedans le cuer enclose + Une moult pesant maladie; + Ne sai comment ge le vous die, + +[p.189] + Et lui prêta sur sa requête 2957 + Honte qui est simple et honnête, + Et pour les roses mieux garnir, + Jalousie aussi fit venir + Peur toujours prête à son service + Contre Vénus et sa malice. + Ainsi, ces trois gardiens fâcheux + Veillaient que nul audacieux + Ne vînt rose ou bouton soustraire. + Au bout de ma dure carrière, + J'étais, si ne fusse épié; + Car mon gent et doux allié, + Bel-Accueil, s'efforçait de faire + Tout ce qu'il savait pour me plaire, + Souvent m'exhortait d'approcher + Vers le bouton, et de toucher + Du moins le Rosier qui le porte, + M'encourageant de toute sorte. + Il fut, prévenant mon désir, + Une verte feuille cueillir + Tout proche de la rose née + Et qu'aussitôt il m'a donnée. + De la feuille alors je me fis + Parure, et quand je me sentis + Bel-Accueil aussi favorable, + Je crus mon succès véritable, + Et mon courage ranimant, + Je dis à Bel-Accueil comment + D'Amour j'étais, une victime: + «Sire, à moi nul bonheur n'estime + Que par une chose advenir, + Car je sens en mon coeur sévir + Une cruelle maladie. + Mon audace excuser vous prie, + + * * * +[p.190] + Car ge vous criens à correcier: 2985 + Miex vodroie à cotiaus d'acier + Piece à piece estre depéciés, + Que vous en fussiés correnciés. + + _Bel-Acueil_ + + Dites, fet-il, vostre voloir, + Que jà ne m'en verrez doloir + De chose que vous puissiés dire. + + _L'Amant_. + + Lors li ai dit: Sachiés, biau sire, + Amors durement me tormente. + Ne cuidiés pas que ge vous mente; + Il m'a où cuer cinq plaies faites. + Jà les dolors n'en seront traites, + Se le bouton ne me bailliés, + Qui est des autres miex tailliés. + Ce est ma mort, ce est ma vie, + De nule riens n'ai plus envie. + Lors s'est Bel-Acueil effraés, + + _Bel-Acueil_. + + Et me dist: Frere, vous baés + A ce qui ne puet avenir: + Comment! me voulés-vous honnir? + Vous m'averiés bien assoté, + Se le bouton aviés osté + De son Rosier; n'est pas droiture + Que l'en l'oste de sa nature. + Vilains estes du demander, + Lessiés-le croistre et amander; + +[p.191] + Car j'ai peur de vous courroucer: 2993 + Mieux voudrais me voir dépecer + A couteaux d'acier pièce à pièce + Que de rien faire qui vous blesse. + + _Bel-Accueil_. + + Dites, fait-il, votre vouloir, + Jamais ne me verrez douloir + De rien que vous me puissiez dire. + + _L'Amant_. + + Lors je lui dis: Sachez, beau sire, + Qu'Amour me fait beaucoup souffrir, + A vous je n'oserais mentir. + Il m'a fait au coeur cinq blessures, + Point ne guériront mes tortures + Si le bouton ne m'est baillé + Plus que tout autre bien taillé; + Il est ma mort, il est ma vie, + Et rien de plus mon coeur n'envie.» + Alors Bel-Accueil plein d'effroi: + + _Bel-Accueil_. + + «Frère, répondit-il, pourquoi + Vous bercez-vous d'une espérance + Dont jamais n'aurez jouissance? + Comment, me voulez-vous honnir? + Car ce serait moult me trahir + Que de vouloir ôter la rose + Du rosier où elle repose. + C'est d'un coeur pervers, insensé, + Que l'oter d'où Dieu l'a placé. + + * * * +[p.192] + Nel' voudroie avoir deserté 3011 + Du Rosier qui l'a aporté, + Por nule riens vivant, tant l'ains. + + _L'Acteur_. + + Atant saut Dangiers li vilains + De là où il estoit muciés. + Grans fu, et noirs et hériciés, + S'ot les yex rouges comme feus, + Le nés foncié, le vis hideus, + Et s'escrie cum forcenés: + + _Dangier_. + + Bel-Acueil, por quoi amenés + Entor ces Roses ce vassaut? + Vous faites mal, se Diex me saut, + Qu'il bée à vostre avilement: + Dehait ait, fors vous solement[63], + Qui en ces porpris l'amena! + Qui felon sert, itant en a. + Vous li cuidiés grant bonté faire, + Et il vous quiert honte et contraire. + + + * * * + + + XX + + + Comment Dangier villainement + Bouta hors despiteusement + L'Amant d'avecques Bel-Acueil, + Dont il eut en son coeur grant dueil. + + + Fuiés, vassaus; fuiés de ci, + A poi que ge ne vous oci: + +[p.193] + Moult vilaine est votre demande, 3017 + Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende, + Car ne voudrais le voir ravir + Au rosier qui l'a fait fleurir, + Sachez-le bien, pour rien au monde.» + + _L'Auteur_. + + Soudain surgit Danger l'immonde, + Du gîte où il s'était glissé, + Grand et noir, le poil hérissé, + Les yeux comme une flamme ardente, + Nez camus, face repoussante, + Il criait comme un forcené: + + _Danger_. + + «Bel-Accueil, qu'avez-vous mené + Ce vassal auprès de la Rose? + Par Dieu, vous fîtes belle chose, + Il veut votre avilissement. + Malheur! si de vous seulement[63] + Ne me venait cette avanie? + Félon servir, c'est félonie. + Or vous lui faites grand' bonté; + Lui vous rend honte et vileté. + + + * * * + + + XX + + + Comment Danger dans sa furie + Expulse avec ignominie + L'Amant d'avecque Bel-Accueil, + Dont il eut en son coeur grand deuil. + + + Fuyez, vassal, loin de ma vue; + Hors de là, sinon je vous tue! + + * * * +[p.194] + Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035 + Qui de vous servir s'angoissoit. + Si le baés à conchier, + Ne me quier mès en vous fier: + Car bien est ores esprouvée + La traïson qu'avez couvée. + + + * * * + + + XXI + + + Ci dit que le villain Dangier + Chaça l'Amant hors du vergier + A une maçue à son col[64]: + Si resembloit et fel et fol. + + + Plus n'osai ilec remanoir, + Por le vilain hidous et noir + Qui me menace à assaillir: + La haie m'a fait tressaillir + A grant paor et à grant heste; + Et li vilains crole la teste, + Et dist se jamès i retour, + Il me fera prendre ung mal tour. + Lors s'en est Bel-Acueil fois, + Et ge remès tous esbahis, + Honteus et mas, si me repens, + Quant onques dis ce que ge pens: + De ma folie me recors, + Si voi que livrés est mes cors + A duel, à poine et à martire, + Et de ce ai la plus grant ire, + Que ge n'osai passer la haie. + Nus n'a mal qui amors n'essaie: + Ne cuidiés pas que nus congnoisse, + S'il n'a amé, qu'est grant angoisse. + +[p.195] + Bel-Accueil mal vous connaissait 3043 + Qui de vous servir s'efforçait; + Car bien est maintenant prouvée + La trahison qu'avez couvée. + Ne songez pas à me tromper + Ni devers moi vous disculper. + + + * * * + + + XXI + + + Icile vilain Danger chasse + Le pauvre Amant hors de la place, + Une grand' massue à son col[64], + Il ressemblait félon et fol. + + + Je voyais, saisi d'épouvante, + Sa face noire et grimaçante + Qui menaçait de m'assaillir. + Je m'en fus vite refranchir + La haie, et cette horrible bête + De loin criait, branlant la tête: + Si jamais revenez un jour, + Je vous ménage un mauvais tour! + Bel-Accueil avait pris la fuite; + Epuisé de telle poursuite, + Je restai honteux, interdit, + Repassant ce que j'avais dit. + Alors je compris ma folie + Et combien mon âme remplie + Était d'amertume et d'horreur. + Ce qui plus torturait mon coeur, + C'était l'infranchissable haie. + Seul celui qui l'amour essaie + Connaît l'angoisse et la douleur, + Et la souffrance et le malheur. + + * * * +[p.196] + Amors vers moi trop bien s'aquite 3065 + De la poine qu'il m'avoit dite; + Cuers ne porroit mie penser, + Ne bouche d'omme recenser + De ma dolor la quarte part. + A poi que li cuers ne me part, + Quant de la Rose me souvient, + Que si eslongnier me convient. + + + * * * + + + XXII + + + Comment Raison de Dieu aymée, + Est jus de sa tour devalée, + Qui l'Amant chastie et reprent + De ce que fol Amour emprent. + + + En ce point ai grant piece esté, + Tant que me vit ainsinc maté + La dame de la haute garde, + Qui de sa tour aval esgarde: + Raison fu la dame apelée. + Lors est de sa tour devalée, + Si est tout droit vers moi venue. + El ne fu joine; ne chenue, + Ne fu trop haute, ne trop basse, + Ne fu trop megre, ne trop grasse, + Li oel qui en son chief estoient, + A deus estoiles resembloient: + Si ot où chief une coronne, + Bien resembloit haute personne. + A son semblant et à son vis + Pert que fu faite en paradis, + Car Nature ne séust pas + Ovre faire de tel compas. + +[p.197] + Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073 + De la peine qu'il m'a prédite. + Nul ne saurait même penser + Ni bouche d'homme recenser + Le quart de tout ce que j'endure, + Et quand de la Rose, vous jure, + Il me souvient, c'est à mourir; + Pourtant il me convient partir. + + + * * * + + + XXII + + + Comment de Dieu Raison aimée, + Tôt de sa tour est dévalée, + Qui l'Amant châtie et reprend, + Car fol amour il entreprend. + + + En ce point j'ai fait longue route + Tant qu'enfin m'aperçut sans doute + La dame du haut de sa tour + Qui fait bonne garde à l'entour; + Raison est la dame apelée. + Elle est de sa tour dévalée, + Et je la vis venir à moi, + Ni jeune, ni vieille, ma foi, + Et ni trop haute, ni trop basse, + Et ni trop maigre, ni trop grasse. + Les yeux qui en son chef étaient + A deux étoiles ressemblaient; + Ceignait son chef une couronne, + Bien ressemblait haute personne. + A son semblant, ses traits exquis, + On sentait que du paradis + Elle vint, car jamais Nature + Ne tailla telle créature. + + * * * +[p.198] + Sachiés, se la lettre ne ment, 3095 + Que Diex la fist noméement + A sa semblance et à s'ymage, + Et li donna tel avantage, + Qu'el a pooir et seignorie + De garder homme de folie, + Por qu'il soit tex que il la croie. + Ainsinc cum ge me démentoie, + Atant es-vous Raison commence. + + _Raison parle à l'Amant_. + + Biaus amis, folie et enfance + T'ont mis en poine et en esmai: + Mar véis le bel tens de mai + Qui fist ton cuer trop esgaier; + Maralas onques umbroier + Où vergier dont Oiseuse porte + La clef dont el t'ovrit la porte. + Fox est qui s'acointe d'Oiseuse, + S'acointance est trop périlleuse: + El t'a traï et décéu, + Amors ne t'éust pas néu + S'Oiseuse ne t'éust conduit + Où biau vergier où est Déduit. + Se tu as folement ovré, + Or fai tant qu'il soit rescovré, + Et garde bien que tu ne croies + Le conseil par quoi tu foloies. + Bel foloie qui se chastie; + Et quant jones hons fait folie, + L'en ne s'en doit pas merveillier. + Or te voil dire et conseillier + Que l'amors metes en obli, + Dont ge te voi si afoibli, + +[p.199] + Sachez, si la lettre ne ment, 3103 + Que Dieu la fit assurément + A sa semblance et son image, + Et lui donna tel avantage + Qu'elle peut les hommes guérir + De folie ou les garantir, + S'ils veulent ses conseils entendre. + Me voyant tant de pleurs répandre, + Lors ainsi Raison commença: + + _Raison parle à l'Amant_. + + Bel ami, ce qui te causa + Tant de mal, c'est folle jeunesse + Et du beau temps de mai l'ivresse + Qui ton coeur fit trop égayer. + Mal te prit d'aller ombroyer + Au verger dont Oyseuse porte + La clef dont elle ouvrit la porte. + Oui, c'est elle qui t'a trahi; + Sans elle Amour ne t'eût pas nui. + Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse, + Accointance trop périlleuse! + Pour ton mal elle t'a conduit + Au verger qu'habite Déduit. + Puisque tu connais ta folie, + Il faut la réparer. Oublie + D'abord et hâte-toi de fuir + Le conseil qui t'a fait faillir. + Belle erreur est qui se pallie, + Et si jeune homme fait folie, + L'on ne doit point s'émerveiller. + Or donc je te vais conseiller. + Éteins cette amoureuse envie, + Cause de la chétive vie + + * * * +[p.200] + Et si conquis et tormenté. 3127 + Je ne voi mie ta santé, + Ne ta garison autrement; + Car moult te bée durement + Dangier le fel à guerroier. + Tu ne l'as mie à essaier: + Et de Dangier noient ne monte + Envers que de ma fille Honte, + Qui les Rosiers deffent et garde, + Cum cele qui n'est pas musarde; + Si en dois avoir grand paor, + Car à ton oés n'i vois pior. + Avec ces deux est Male-Bouche + Qui ne sueffre que nus i touche; + Anciez que la chose soit faite, + L'a-il jà en cent leus retraite. + Moult as à faire à dure gent, + Or garde liquiex est plus gent, + Ou du lessier, ou du porsivre + Ce qui te fait à dolor vivre. + C'est li maus qui Amors a non, + Où il n'a se folie non; + Folie! se m'aïst Diex, voire. + Homs qui aime ne puet bien faire, + N'a nul preu de ce mont entendre, + S'il est clers, il pert son aprendre; + Et se il fait autre mestier, + Il n'en puet guères esploitier. + Ensorquetout il a plus poine + Que n'ont hermite, ne blanc moine. + La poine en est desmésurée, + Et la joie a corte durée. + Qui joie en a, petit li dure, + Et de l'avoir est aventure; + +[p.201] + Dont je te vois si tourmenté. 3135 + Je n'entrevois pour toi santé + Ni guérison par autre voie, + Car Danger se fait moult grand' joie, + Le félon, de te guerroyer. + Ne va pas à lui t'essayer. + Encor Danger pour rien ne compte + A côté de ma fille Honte, + Qui les Rosiers garde et défend + D'un oeil actif et vigilant. + C'est elle surtout qu'il faut craindre + Pour ton fatal désir contraindre. + Et Malebouche les soutient; + Malheur à qui les toucher vient! + Devant que soit faite la chose, + Déjà par cent lieux il en glose. + Moult as à faire à dure gent; + Or vois lequel est plus urgent + Ou de laisser, ou de poursuivre + Ce qui te fait à douleur vivre. + De ce mal Amour est le nom, + Plutôt folie, et pourquoi non? + Folie, oui, pour Dieu! je préfère, + Car amoureux ne sait bien faire, + Nul profit n'en saurait avoir; + S'il est clerc, il perd son savoir, + Et s'il suit une autre carrière, + Il ne saurait l'exploiter guère, + Et de peines cent fois autant + Souffre qu'hermite ou moine blanc. + La peine en est démesurée, + Le plaisir de courte durée, + Et pour ce bonheur d'un instant + Qui leur échappe bien souvent, + + * * * +[p.202] + Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161 + Qui en la fin du tout i faillent. + Onques mon conseil n'atendis, + Quant au Diex d'Amors te rendis: + Le cuer que tu as trop volage + Te fist entrer en tel folage. + La folie fu tost emprise, + Mès à l'issir a grant mestrise. + Or met l'amor en nonchaloir, + Qui te fait vivre et non valoir: + Car la folie adès engraigne, + Qui ne fait tant qu'ele remaigne. + Pren durement as dens le frain, + Et donte ton cuer et refrain. + Tu dois metre force et deffense + Encontre ce que tes cuers pense: + Qui toutes hores son cuer croit, + Ne puet estre qu'il ne foloit. + + + * * * + + + XXIII + + + Si respond l'Amant à rebours + A Raison qui luy blasme Amours. + + + Quant j'oï ce chastiement, + Je répondi iréement: + Dame, ge vous veil moult prier + Que me lessiez à chastier. + Vous me dites que ge refraigne + Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne: + Cuidies-vous donc qu'Amors consente + Que je refraigne et que ge dente + Le cuer qui est tretout siens quites? + Ce ne puet estre que vous dites. + +[p.203] + Combien leur existence jouent 3169 + Qui la plupart au port échouent? + Pourquoi mon conseil n'attendis + Quand au Dieu d'Amours te rendis? + C'est ton coeur, hélas! trop volage + Qui subit ce fol esclavage; + Vite folie on entreprend, + Mais on en sort moult durement. + Or, ce fatal amour oublie + Dont tu vis, mais qui t'humilie, + Car la démence va croissant + Si contre elle on ne se défend. + Ton frein avec courage broie, + Dompte ce coeur qui te guerroie, + Car son coeur qui trop souvent croit + Toujours s'égare et se déçoit. + Résiste donc sans défaillance + Encontre ce que ton coeur pense. + + + * * * + + + XXIII + + + Cy répond l'Amant au rebours + A Raison blâmant Dieu d'Amours. + + + Quand j'ouïs cette réprimande, + Je lui dis en colère grande: + Dame, je veux vous demander + De ne plus tant me gourmander. + Vous me dites mon coeur contraindre + Pour qu'Amour ne le puisse atteindre. + Pensez-vous qu'il puisse accepter + Voir contraindre un coeur et dompter + Qu'il retient tout en sa puissance? + Vous me voyez dans l'impuissance. + + * * * +[p.204] + Amors a si mon cuer donté, 3191 + Qu'il n'est mès à ma volenté: + Ains le justise si forment, + Qu'il i a faite clef fermant. + Or m'en lessiés du tout ester, + Car vous porriés bien gaster[65] + En oiseuse vostre françois: + Ge vodroie morir ainçois + Qu'Amors m'éust de fausceté + Ne de traïson arété. + Ge me voil loer ou blasmer + Au darrenier de bien amer, + Si m'en desplet qui me chastie. + Atant s'est Raison départie, + Qui bien voit que por sermonner + Ne me porroit de ce torner. + Ge remès d'ire et de duel plains: + Sovent plore et sovent me plains + Que ne soi de moi chevissance, + Tant qu'il me vint en remembrance + Qu'Amors me dist que ge quéisse + Ung compaignon cui ge déisse + Mon conseil tout outréement, + Si m'osteroit de grant torment. + Lors me porpensai que j'avoie + Ung compaignon que ge savoie + Moult à loial; Amis ot non; + Onques n'oi mieuldre compaignon. + + + * * * + +[p.205] + Amour a mon coeur tant dompté 3199 + Qu'il n'est plus à ma volonté; + Pour mieux assurer sa capture, + Il l'a fermé d'une clef sûre. + Or cessez de me tourmenter, + Car vous ne sauriez que gâter + Votre français en pure perte, + Et j'aimerais mieux mourir certe, + Qu'Amour, me pût de fausseté + Reprendre et de déloyauté. + Je veux aimer tout à mon aise + Jusqu'à la fin, ne vous déplaise; + Sont vos avis hors de saison. + Alors dut s'en aller Raison + Voyant sa science perdue + Contre une âme aussi résolue. + De deuil et de colère plein + Souvent pleure et souvent me plain + De rester ainsi sans défense; + Tant qu'enfin me vint souvenance + Qu'Amour m'avait dit d'esssyer + Compagnon à qui confier + Sans réserve toute ma peine, + Qui me console et me soutienne. + Alors je songeai que j'avais + Un compagnon que je savais + Loyal et bon. Ami s'appelle, + Oncques n'en eus de plus fidèle. + + + * * * + +[p.206] + XXIV + + + Comment, par le conseil d'Amours, 3219 + L'Amant vint faire ses clamours + A Amis, a qui tout compta, + Lequel moult le réconforta. + + + A li m'en vins grant aléure, + Si li desclos Pencloéure + Dont ge me sentoie encloé, + Si cum Amors m'avoit loé, + Et me plains à lui de Dangier, + Qui par poi ne me volt mengier, + Et Bel-Acueil en fist aler, + Quant il me vit à lui parler + Du bouton à qui ge béoie, + Et me dist que le comparroie, + Se jamès par nule achoison + Me véoit passer la cloison. + Quant Amis sot la vérité, + Il ne m'a mie espoenté; + + + * * * + + + XXV + + + Comment Amys moult doucement + Donne réconfort à l'Amant. + + + Ains me dist: Compains, or soiés + Séur, et ne vous esmaiés; + Ge congnois bien pieça Dangier, + Il a apris à leidangier, + A leidir et à menacier + Ceus qui aiment au commencier. + + +[p.207] + XXIV + + + Comment, par le conseil d'Amour, 3227 + L'Amant instruit sans nul détour + Ami de sa mésaventure + Qui le console et le rassure. + + + A lui lors je fus à grands pas + Découvrir tout mon embarras + Et mon inquiétude amère, + Et d'Amour la leçon entière. + Je me plaignis comment Danger + Pour un peu faillit me manger, + Et Bel-Accueil hors de la place + Fit aller, quand il vit qu'en grâce + Le bouton je lui demandais, + Et me dit que je le paierais + Si jamais encor d'aventure + Je venais franchir la clôture. + Quand Ami sut la vérité + Il ne m'a pas épouvanté; + + + * * * + + + XXV + + + Comment d'Ami douce parole + L'Amant reconforte et console. + + + Mais me dit: «Compagnon, soyez + Tranquille et ne vous effrayez. + Je le connais de longue date + Ce Danger qui si fort éclate + En cris, menaces, vains discours, + Contre novices en amours. + + * * * +[p.208] + Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245 + Se vous l'avez felon trouvé, + Il iert autres au derrenier: + Ge le congnois cum ung denier. + Il se set bien amoloier, + Par chuer et par soploier[66]; + Or vous dirai que vous ferés: + Ge lo que vous li requerés + Qu'il vous pardoint sa mal-voillance, + Par amors et par acordance; + Et li metés bien en convent, + Que jamès dès or en avant + Ne ferés riens qui li desplese. + C'est la chose qui plus li plese, + Qui bien le chue et le blandist. + + _L'Amant_. + + Tant parla Amis et tant dist, + Qu'il m'a auques réconforté, + Et hardement et volenté + Me donna d'aler essaier + Se Dangier porroie apaier. + + + * * * + + + XXVI + + + Comment l'Amant vient à Dangier, + Luy prier que plus ledangier + Ne le voulsist, et par ainsi + Humblement luy crioit mercy. + + + A Dangier suis venu honteus, + De ma pès faire convoiteus; + Mès la haie ne passai pas, + por ce qu'il m'ot véé le pas. + +[p.209] + Croyez-en mon expérience, 3253 + Si le premier jour sa démence + Effraie, il est autre au dernier, + Je le connais comme un denier. + Rien n'adoucit mieux ce cerbère + Que la caresse et la prière[66]. + Or, voici ce que vous ferez: + D'abord vous lui demanderez + Qu'il vous pardonne votre injure + Par amour, bienveillance pure, + Et jurez-lui, la main levant, + Que jamais plus dorénavant + Ne ferez rien qui lui déplaise; + Car il n'est rien qui tant lui plaise + Que caresse de bon flatteur.» + + _L'Amant_. + + Parlait avec tant de chaleur + Ami, que mon âme ravie + Reprit courage. Alors l'envie + Me vint aussitôt d'essayer + Si je pourrais l'apitoyer. + + + * * * + + + XXVI + + + Comment l'Amant vient et supplie + Danger que ses torts il oublie, + Pour l'apaiser, et puis ainsi + Humblement lui criait merci. + + + A Danger vins d'un pas timide + Et de faire ma paix avide, + Mais sans la clôture franchir + Pour ne pas lui désobéir. + + * * * +[p.210] + Ge le trové en piés drecié, 3273 + Fel par semblant et corrocié, + En sa main ung baston d'espine. + Ge tins vers lui la chiere encline, + Et li dis: Sire, je sui ci + Venus por vous crier merci; + Moult me poise, s'il péust estre, + Dont ge vous fis onques irestre; + Mès or sui prest de l'amender + Si cum vous vodrois commender. + Sans faille Amors le me fist faire, + Dont ge ne puis mon cuer retraire; + Mès jamès jor n'aurai béance + A riens dont vous aies pesance; + Ge voil miex soffrir ma mesaise, + Que faire riens qui vous desplaise. + Or vous requiers que vous aiés + Merci de moi, et apaiés + Vostre ire qui trop m'espoente, + Et ge vous jur et acréante + Que vers vous si me contendrai, + Que jà de riens ne mesprendrai: + Por quoi vous me voilliés gréer + Ce que ne me poés véer. + Voilliés que j'aim tant solement, + Autre chose ne vous demant; + Toutes vos autres volentés + Ferai, se ce me créantés. + Si nel' poés-vous destorber, + Jà ne vous quier de ce lober; + Car j'amerai puisqu'il me siet, + Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet; + Mès ne vodroie por mon pois + D'argent, qu'il fust sus votre pois. + +[p.211] + Là seul sur ses pieds il se dresse 3281 + Feignant grand' fureur et rudesse, + Brandissant son bâton noueux. + La tête basse et tout honteux + Je lui dis: Vous me voyez, Sire, + Accouru pour pardon vous dire + Et combien je suis attristé + De vous avoir tant irrité. + S'il faut que mon crime j'amende, + Je suis prêt, que Danger commande. + Mais Amour possède mon coeur, + Lui seul est cause de l'erreur. + Mon seul désir est de ne faire + Que ce qui peut vous satisfaire, + Et j'aime mieux cent fois souffrir + Que votre vengeance encourir. + Avoir de moi merci vous prie, + Or, apaisez votre furie + Qui me glace de grand effroi, + Et je vous jure par ma foi + Que je saurai si bien me prendre + Que jamais n'y pourrez reprendre. + Veuillez mon pardon m'octroyer, + Ce ne pouvez me dénier. + Ah! permettez que j'aime encore, + Nulle autre chose je n'implore; + Toutes vos autres volontés + Ferai si ce me permettez. + Ne repoussez pas ma prière; + Jusqu'au bout je serai sincère, + Car ne peut plus qu'aimer mon coeur + Pour mon bien ou pour mon malheur; + Mais pour mon poids d'argent je n'ose + Rien faire qui vous indispose. + + * * * +[p.212] + Moult trovai Dangier dur et lent 3307 + De pardonner son maltalent; + Et si le m'a-il pardonné + En la fin, tant l'ai sermonné, + Et me dist par parole briéve: + + _Dangier_. + + Ta requeste riens ne me griéve, + Si ne te voil pas escondire: + Saches ge n'ai vers toi point d'ire. + Se tu aimes, à moi qu'en chaut? + Ce ne me fait ne froit, ne chaut: + Adès aime, mès que tu soies + Loing de mes Roses toutesvoies, + Jà ne te porterai menaie, + Se tu jamès passes la haie. + + _L'Amant_. + + Ainsinc m'otroia ma requeste; + Et je l'alai conter en heste + A Amis qui s'en esjoï, + Cum bon compains, quant il l'oï. + + _Amis_. + + Or va, dist-il, bien vostre affaire, + Encor vous sera débonnaire + Dangier qui fait à maint lor bon, + Quant il a monstré son bobon; + S'il iere pris en bonne voine, + Pitié auroit de vostre poine. + Or devés soffrir et atendre + Tant qu'en bon point le puissiés prendre; + +[p.213] + Danger hésita longuement 3315 + A calmer son ressentiment. + A la fin, je fus si tenace + Qu'il daigna m'accorder ma grâce + Et me répondit brèvement: + + _Danger_. + + C'est parler raisonnablement, + Et je ne veux pas t'éconduire; + Sache que n'ai vers toi point d'ire. + Que m'importe? Aime s'il le faut, + Ce ne me fait ni froid, ni chaud. + Aime donc; mais fort tu t'exposes + Toutefois trop près de mes Roses, + Et si tu veux mon bras sentir, + Viens-t'en la clôture franchir! + + _L'Amant_. + + Ainsi m'octroya ma requête. + Et d'Ami lors me mis en quête + Pour lui conter. Quand il l'ouït, + Ce bon compagnon s'éjouit. + + _Ami_. + + Or va, dit-il, bien votre affaire, + Encor vous sera débonnaire + Danger; maint en a profité + Quï sut flatter sa vanité. + S'il était pris en bonne veine, + Il eût pitié de votre peine, + Car il n'est si féroce coeur + Que n'attendrisse la douleur. + + * * * +[p.214] + J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333 + Par soffrir, felon et refraint. + + _L'amant_. + + Moult me conforta doucement + Amis, qui mon avancement + Vousist autresi bien cum gié; + Atant ai pris de li congié. + A la haie que Dangier garde + Sui retornés, que moult me tarde + Que le bouton encore voie, + Puis qu'avoir n'en puis autre joie. + Dangier se prent garde sovent + Se ge li tiens bien son convent; + Mès ge resoing si sa menace, + Que n'ai talent que li mefface, + Ains me suis pené longuement + De faire son commandement, + Por li acointier et atraire; + Mès ce me torne à grant contraire + Que sa merci trop me demore: + Si voit-il sovent que ge plore, + Et que ge me plains et sospir, + Por ce qu'il me fait trop cropir + Delez la haie, que ge n'ose + Passer por aler à la Rose. + Tant fis qu'il a certainement + Véu à mon contenement + Qu'Amors malement me justise, + Et qu'il n'i a point de faintise + En moi, ne de desloiauté; + Mès il est de tel cruauté, + Qu'il ne se daingne encor refraindre, + Tant me voie plorer ne plaindre. + + + * * * + +[p.215] + Or sachez souffrir et attendre 3341 + Tant qu'en bon point le puissiez prendre. + + _L'Amant_. + + Moult me conforte doucement + Ami, qui mon contentement + Tout aussi bien que moi désire. + Enfin je dus adieu lui dire + Pour courir bien vite au verger; + Car il faut que malgré Danger + Le bouton encore je voie, + Puisqu'avoir n'en puis autre joie. + Danger, lui, prend garde souvent + Si je viole mon serment; + Mais sa menace est si sévère + Que vouloir n'ai de lui méfaire, + Et me suis peiné longuement + De faire son commandement + Pour le séduire et pour lui plaire. + Cependant je me désespère + D'attendre sa paix si longtemps; + Il ouït mes gémissements + Près la clôture que je n'ose + Passer pour aller à la Rose; + Il me voit soupirer, gémir, + Mais toujours me laisse languir. + Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense, + A cette morne contenance + Combien Dieu d'Amours m'opprimait, + Et que mon âme ne tramait + Ni déloyauté, ni feintise. + Pourtant sa cruauté méprise + Mes larmes et mon déconfort, + Et ne daigne se fondre encor. + + + * * * + +[p.216] + XXVII + + + Comment Pitié avec Franchise 3365 + Allerent par très-belle guise + A Dangier parler por l'Amant, + Qui estoit d'amer en torment. + + + Si cum j'estoie en ceste pene, + Atant ez-vos que Diex amene + Franchise, et avec li Pitié. + N'i ot onques plus respitié, + A Dangier vont andui tout droit: + Car l'une et l'autre me vodroit + Aidier, s'el pooit, volentiers, + Qu'el voient qu'il en est mestiers. + La parole a première prise + Soe merci dame Franchise, + Et dist: + + _Franchise_. + + Dangier, se Diex m'amant, + Vous avez tort vers cel Amant + Quant par vous est si mal menez. + Sachiés vous vous en avilés, + Car ge n'ai mie encor apris + Qu'il ait vers vous de riens mespris. + S'Amors le fait par force amer, + Devez le vous por ce blasmer? + Plus i pert-il que vous ne faites, + Qu'il en a maintes poines traites. + Mès Amors ne veut consentir + Que il s'en puisse repentir; + + +[p.217] + XXVII + + + Comment Pitié avec Franchise 3373 + Allèrent par très-belle guise + A Danger parler pour l'Amant + Qui d'aimer était en tourment. + + + Comme j'étais en cette peine, + Voilà que Dieu soudain amène + Franchise et Pitié pour m'aider. + Toutes deux alors sans tarder + A Danger tout droit se dirigent, + Car mes maux l'une et l'autre affligent; + Elles viennent secours m'offrir + En me voyant ainsi souffrir. + Première a la parole prise + La compatissante Franchise: + + _Franchise_. + + Danger, dit-elle, Dieu m'entend. + Vous avez tort envers l'Amant + Que votre rage tant malmène, + Et c'est chose par trop vilaine, + Car je n'ai mie encore appris + Qu'il se soit envers nous mépris. + Or si d'aimer le veut contraindre + Amour, pourquoi donc vous en plaindre? + Las! il est encore plus cruel + Que vous au tendre damoisel. + Amour sans cesse le tourmente + Et ne veut pas qu'il se repente; + + * * * +[p.218] + Qui le devrait tout vif larder, 3391 + Ne s'en porroit-il pas garder. + Mès, biau sire, que vous avance + De lui faire anui ne grevance? + Avez-vous guerre à lui emprise, + Por ce que il vous aime et prise, + Et que il est vostre subgiez? + S'Amors le tient pris en ses giez, + Et le fait à vous obéir, + Devez le vous por ce haïr? + Ains le déussiés esparnier + Plus qu'ung orguillous pautonnier. + Cortoisie est que l'en sequeure + Celi dont l'en est au desseure[67]: + Moult a dur cueur qui n'amolie, + Quant il trove qui l'en suplie. + + _Pitié_. + + Pitié respont: C'est vérités, + Engriété vaint humilités; + Et quant trop dure l'engrestié, + C'est felonnie et mavestié. + Dangier, pour ce vous voil requerre + Que vous ne maintenez plus guerre + Vers cel chetis qui languist là, + Qui onques Amors ne guila. + Avis m'est que vous le grevés + Assés plus que vous ne devés; + Qu'il trait trop maie pénitence, + Dès-lors en çà que l'acointance + Bel-Acueil li avés toloite, + Car c'est la riens qu'il plus convoite. + Il iere avant assés troublés, + Mès ore est ses anuis doublés: + +[p.219] + Aussi tout vif dût-il brûler 3399 + Il ne peut son joug secouer. + Mais, beau sire, que vous avance + De tant lui faire violence? + De vous aimer puisqu'il promet + En bon et fidèle sujet, + Pourquoi lui déclarer la guerre? + En ses lacs si l'a pris naguère + Amour, et le fait vous servir, + Pour ce le devez-vous haïr? + Il faut l'épargner au contraire, + Et mieux qu'un libertin vulgaire; + Toute âme généreuse doit + Secourir plus petit que soi[67]. + Moult a dur coeur qui ne se plie + Quand un malheureux le supplie. + + _Pitié_. + + Pitié répond: C'est vérité; + Malice vainc humilité, + Mais quant la malice est trop dure + Elle devient cruauté pure. + Pour ce, je vous requiers, Danger, + De votre guerre ménager + Envers l'innocente victime + Qu'Amour pour sa droiture estime. + Avis m'est que vous l'éprouvez + Beaucoup plus que vous ne devez. + C'est déjà male pénitence + Que le priver de l'accointance + De Bel-Accueil son confident, + Car il ne convoite rien tant. + Sa peine était déjà bien dure, + Vous avez doublé sa torture; + + * * * +[p.220] + Or est-il mort et mal-baillis, 3423 + Quant Bel-Acueil li est faillis. + Por quoi li faites tel contraire? + Trop li fesoit Amors mal traire: + Il a tant mal que il n'éust + Mestier de pis, s'il vous pléust. + Or ne l'alés plus gordoiant, + Que vous n'i gaignerés noiant: + Soffrés que Bel-Acueil li face + Dès ores mes aucune grace: + De péchéor miséricorde, + Puis que Franchise s'i accorde, + Et le vous prie et amoneste, + Ne refusés pas sa requeste; + Moult par est fel et deputaire, + Qui por nous deus ne veut riens faire. + + _L'Amant_. + + Lors ne pot plus Dangier durer, + Ains le convint amésurer. + + _Dangier_. + + Dames, dist-il, ge ne vous ose + Escondire de cette chose, + Que trop seroit grant vilonnie: + Je voil qu'il ait la compaignie + Bel-Acueil, puis que il vous plaist; + Ge n'i metrai jamès arrest. + + _L'Acteur_. + + Lors est à Bel-Acueil alée + Franchise la bien emparlée, + Et li a dit cortoisement: + +[p.221] + Or, est-il mort, anéanti, 3431 + Que Bel-Accueil lui soit ravi. + Amour assez le persécute, + Faut-il encor qu'il soit en butte + A de plus grands malheurs? Hélas! + Les grandir vous ne sauriez pas; + C'est cruauté bien inutile, + Laissez-le donc aimer tranquille. + Franchise et ses voeux exaucez, + Bel-Accueil désormais laissez + Qu'aucune grâce il lui accorde, + A tout pécheur miséricorde. + Moult est trop cruel et félon + Qui refuse à nous un pardon; + Qu'au moins pour nous Danger le fasse. + Nous vous le demandons en grâce. + + _L'Amant_. + + Danger ne peut plus refuser; + Lors il consent à s'apaiser. + + _Danger_. + + Dame, dit-il, je ne vous ose + Éconduire pour cette chose, + Car ce serait par trop félon. + Je lui rends son gent compagnon + Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire. + Je n'y veux plus défense faire. + + _L'Auteur_. + + Adonc à Bel-Accueil d'aller + Franchise au séduisant parler. + Et lors de sa voix la plus tendre: + + * * * +[p.222] + _Franchise_. + + Trop vous estes de cel Amant, 3450 + Bel-Acueil, grant piece eslongniés, + Que regarder ne le daigniés; + Moult a esté pensis et tristes, + Puis cele hore que nel' véistes. + Or pensez de li conjoïr, + Se de m'amor voulés joïr, + Et de faire sa volenté: + Sachiés que nous avons denté + Entre moi et Pitié, Dangier + Qui vous en faisoit estrangier. + + _Bel-Acueil_. + + Je ferai quanque vous vodrois, + Fet Bel-Acueil, car il est drois, + Puis que Dangier l'a otroié. + + _L'Amant_. + + Lors le m'a Franchise envoié. + Bel-Acueil au commencement + Me salua moult doucement: + S'il ot esté vers moi iriés, + Ne se fu de riens empiriés, + Ains me monstra plus bel semblant + Qu'il n'avoit onques fait devant. + Il m'a lores par la main pris + Por mener dedans le porpris + Que Dangier m'avoit chalongié: + Or oi d'aler par tout congié. + + * * * +[p.223] + _Franchise_. + + Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458 + Bel-Accueil, loin de votre amant, + Sans le regarder seulement? + Son âme est sombre et abattue + Loin de vous et de votre vue. + Si vous tenez à mon amour, + A lui revenez sans séjour, + Et faites tout pour lui complaire; + Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire + Que Danger ne fût courroucé, + Qui loin de vous l'avait chassé. + + _Bel-Accueil_. + + Je ferai selon votre guise, + Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise, + Puisque Danger l'a octroyé. + + _L'Amant_. + + Lors me l'a Franchise envoyé. + Moult doucement, à sa venue, + Bel-Accueil d'abord me salue. + Contre moi s'il fut courroucé, + Son courroux s'était effacé, + Car il me fit meilleur visage + Qu'autrefois même avant l'orage. + Alors il m'a par la main pris + Pour mener dedans le pourpris + Dont Danger m'interdit l'entrée, + Et je vais partout où m'agrée. + + + * * * + +[p.224] + XXVIII + + + Comment Bel-Acueil doucement 3475 + Maine l'Amant joyeusement + Au vergier pour véoir la Rose, + Qui luy fut doulcereuse chose. + + + Or sui chéois, ce m'est avis, + De grant enfer en paradis; + Car Bel-Acueil par tout me moine, + Qui de mon gré faire se poine. + Si cum j'oi la Rose aprochée, + Ung poi la trovai engroissée, + Et vi qu'ele iere plus créue + Que ge ne l'avoie véue. + La Rose auques s'eslargissoit + Par amont, si m'abelissoit + Ce qu'ele n'iert pas si overte, + Que la graine en fust descoverte; + Ainçois estoit encore enclose + Entre les foilles de la Rose, + Qui amont droites se levoient, + Et la place dedans emploient. + Ele fu, Diex la benéie, + Assés plus bele et espanie, + Qu'el n'iere avant et plus vermeille + Moult m'esbahi de la merveille + De tant cum el iert embelie; + Et Amors plus et plus me lie, + Et tout adès estraint ses las, + Tant cum g'i oi plus de solas. + Grant piece ai ilec demoré, + Qu'à Bel-Acueil grant amor é, + + +[p.225] + XXVIII + + + Comment Bel-Accueil doucement 3483 + Mène l'Amant joyeusement + Par le verger pour voir la Rose + Qui lui fut doucereuse chose. + + + Or je suis chu, ce m'est avis, + De grand enfer en paradis; + Car Bel-Accueil partout me mène + Qui de mon gré faire se peine, + Et quand à la Rose arrivai, + Un peu plus grasse la trouvai, + Et vis qu'elle s'était accrue + Depuis que je ne l'avais vue. + La Rose alors s'élargissait + Par le haut et me ravissait, + Mais sans être à ce point ouverte + Que la graine en fût découverte; + Les feuilles se dressaient tout droit + Et s'arrondissaient en un toit + Qui couvrait le coeur de la Rose + Où la graine encore était close. + Mais je trouvai, Dieu soit béni! + Le bouton plus épanoui, + Plus beau, de couleur plus merveille + Qu'auparavant; c'était merveille + Combien il était embelli! + J'étais là d'extase rempli; + Cependant plus grande est ma joie, + Plus Amour enserre sa proie! + Longtemps je suis là demeuré + De Bel-Accueil énamouré + + * * * +[p.226] + Et grant compaignie trovée; 3505 + Et quant ge voi qu'il ne me vée + Ne son solas, ne son servise, + Une chose li ai requise, + Qui bien fait à amentevoir: + Sire, fis-ge, sachiés de voir + Que durement sui envieus + D'avoir ung baisier savoreus + De la Rose qui soef flaire; + Et s'il ne vous devoit desplaire, + Ge le vous requerroie en don. + Por Diex, sire, dites-moi don + Se il vous plaist que ge la baise, + Que ce n'iert tant cum vous desplaise. + + _Bel-Acueil_. + + Amis, dist-il, se Dieu m'aïst, + Se Chastéé ne m'en haïst, + Jà ne vous fust par moi véé; + Mais ge n'ose por Chastéé, + Vers qui ge ne voil pas mesprendre: + Ele me seult tous jors deffendre + Que du baisier congé ne doigne + A nul amant qui m'en semoigne. + Car qui au baisier puet ataindre, + A poine puet à tant remaindre; + Et sachiés bien cui l'en otroie + Le baisier, qu'il a de la proie + Le miex et le plus avenant, + Si a erres du remenant. + +[p.227] + Et de sa douce compagnie. 3513 + Voyant enfin qu'il ne dénie + Vers moi service ni faveur, + J'osai demander à son coeur + Une chose bien téméraire. + Vous voyez, lui dis-je, mon frère, + Que durement suis envieux + D'avoir un baiser savoureux + De la Rose qui si bon flaire, + Et s'il ne vous devait déplaire, + De vous j'implorerais ce don. + Pour Dieu, Sire, dites-moi donc, + S'il ne vous plaît que je la baise. + Est-il rien là qui vous déplaise? + + _Bel-Accueil_. + + Ami, Dieu m'aide! en vérité, + Si ne craignais tant Chasteté, + Je vous ferais don de la Rose + Céans; mais Chasteté je n'ose + Tromper en aucune façon + Qui dit toujours en sa leçon + Qu'à nul amant baiser ne donne, + Combien qu'il m'en prie et raisonne. + Car baiser qui peut obtenir + A peine là peut s'en tenir, + Et l'amant à qui l'on octroie + Le baiser, il a de la proie + Le mieux et le plus avenant + Et des arrhes sur le restant. + + * * * +[p.228] + _L'Amant_. + + Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533 + Ge nel' voil plus de ce semondre, + Car gel' cremoie correcier: + L'en ne doit mie homme enchaucier + Outre son gré, n'engoissier trop. + Vous savés bien qu'au premier cop + Ne cope-l'en mie le chesne, + Ne l'en n'a pas le vin de l'esne, + Tant que li pressoirs soit estrois. + Adès me tarda li otrois + Du baisier que tant desiroie; + Mès Venus qui tous dis guerroie + Chastéé, me vint au secors: + Ce est la mere au Diex d'Amors + Qui a secoru maint amant. + Ele tint ung brandon flamant + En sa main destre, dont la flame + A eschauffée mainte dame. + El fu si cointe et si tifée, + El resemblait Déesse ou Fée: + Du grant ator que ele avoit, + Bien puet cognoistre qui la voit, + Qu'el n'ert pas de religion. + Ne feré or pas mencion + De sa robe et de son oré, + Ne de son trecéor doré, + Ne de fermail, ne de corroie, + Espoir que trop i demorroie; + Mès bien sachiés certainement + Qu'ele fu cointe durement, + Et si n'ot point en li d'orgueil. + Venus se trait vers Bel-Acueil, + +[p.229] + _L'Amant_. + + Lors entendant cette réponse, 3541 + A le presser plus je renonce, + De crainte de le courroucer. + Il ne faut personne presser + Ni tourmenter outre mesure; + Du chêne la vaste ceinture + Nul n'a tranché du premier coup, + Et du vin nul ne sait le goût + Si la vendange n'est foulée. + Longtemps eût été reculée + La faveur qui tant me séduit, + Si Vénus, qui toujours poursuit + Chasteté, lors ne fût venue + Aux amants toujours bien venue; + C'est la mère du Dieu d'Amours + Vénus qui vient à mon secours. + Sa dextre brandit une flamme + Dont elle a chauffé mainte dame. + Marquaient ses atours, sa beauté, + Une fée, une déité; + Du reste, sans lui faire injure, + Il ne semblait à sa parure + Qu'elle fût de religion. + Je ne ferai pas mention + De sa robe et de sa bordure, + De son fermail, de sa ceinture, + Ni de son beau tressoir doré, + Car je serais trop encombré. + Mais sachez qu'elle était moult belle + Et gracieuse, et puis qu'en elle + Il n'y avait l'ombre d'orgueil. + Vénus va droit à Bel-Accueil + + * * * +[p.230] + Si li a commencié à dire: 3565 + + _Venus_. + + Porquoi vous fetes-vous, biau sire, + Vers cel Amant si dangereus? + D'avoir ung baisier doucereus + Ne li déust estre véés: + Car vous savés bien et véés + Qu'il sert et aime en léauté; + Si a en li assés biauté, + Par quoi est digne d'estre amés. + Véés cum il est acesmés, + Cum il est biaus, cum il est gens, + Et dous et frans à toutes gens; + Et avec ce il n'est pas viex, + Ains est jeunes, dont il vaut miex. + Il n'est dame ne chastelaine + Que ge ne tenisse à vilaine, + S'ele nel' daingnoit aésier + D'avoir ung savoreux besier. + Ne li doit pas estre véés, + Moult iert en li bien emploiés: + Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine, + Et sa bouche n'est pas vilaine, + Ains semble estre faite à estuire + Por solacier et por déduire; + Qu'il a les lèvres vermeilletes, + Et les dens si blanches et netes + Qu'il n'i pert taigne, ne ordure. + Bien est, ce m'est avis, droiture + Que uns baisiers li soit gréés, + Donnés li, se vous m'en créés; + Car tant cum vous plus atendrez, + Tant plus sachiés, de tens perdrez. + + + * * * +[p.231] + + Et céans commence à lui dire: 3573 + + _Vénus_. + + Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire, + Vers cet amant si dédaigneux, + Et de ce baiser savoureux + Pourquoi si longtemps vous défendre? + Car vous devez voir et comprendre + Qu'il aime en toute loyauté, + Et suffisante est sa beauté + Pour vaincre votre indifférence. + Quelle grâce, quelle élégance! + Comme il est beau, comme il est gent, + A tout le monde doux et franc! + Puis il est à la fleur de l'âge, + Ce n'est pas son moindre avantage. + Si, dédaignant de l'apaiser, + Lui refuser ce doux baiser + Je voyais dame ou châtelaine, + Je la tiendrais pour moult vilaine. + Accordez-lui cette douceur, + Mieux n'emploirez votre faveur. + Car il a, je crois, douce haleine, + Et sa bouche n'est pas vilaine, + Il semble fait pour les désirs, + Pour les soulas et les plaisirs; + Il a les lèvres vermeillettes + Et les dents si blanches et nettes + Qu'ordure ou tache l'on n'y voit; + A mon avis, c'est à bon droit + Qu'un baiser au moins on lui donne; + Faites-le donc, je vous l'ordonne, + Car plus vous aurez attendu, + Plus vous aurez de temps perdu. + + + * * * +[p.232] + + XXIX + + + Comment l'ardent brandon Venus 3597 + Aida à l'Amant plus que nus, + Tant que la Rose ala baiser, + Por mieulx son amours apaiser. + + + Bel-Acueil, qui sentit l'aïer + Du brandon, sans plus delaier + M'otroia ung baisier en dons, + Tant fist Venus et ses brandons: + Onques n'i ot plus demoré. + Ung baisier dous et savoré + Ai pris de la Rose erraument; + Se j'oi joie nus nel' dement: + Car une odor m'entra où cors, + Qui en a trait la dolor fors, + Et adoucit les maus d'amer + Qui me soloient estre amer. + Onques mès ne fu si aése, + Moult est garis qui tel flor bese, + Qui est si sade et bien olent. + Ge ne serai jà si dolent, + S'il m'en sovient, que ge ne soie + Tous plains de solas et de joie; + Et neporquant j'ai mains anuis + Soffers et maintes males nuis, + Puis que j'oi la Rose baisie: + La mer n'iert jà si apaisie, + Qu'el ne soit troble à poi de vent; + Amors si se change sovent. + Il oint une hore, et autre point, + Amors n'est gaires en ung point. + + +[p.233] + XXIX + + + Comment Vénus l'ardente dame, 3605 + Plus que nul aida de sa flamme + L'Amant, tant qu'il alla baiser + La Rose et ses maux apaiser. + + + Bel-Accueil, quand il sentit prendre + En lui le feu, sans plus attendre, + D'un baiser m'octroya le don. + Tant fit Vénus et son brandon + Qu'il n'osa faire résistance. + Lors vers la Rose je m'élance + Cueillir le savoureux baiser. + Quel bonheur, vous devez penser! + Soudain un doux parfum m'inonde + Dissipant ma douleur profonde, + Et adoucit le mal d'aimer + Qui tant me soulait être amer. + Onques tant ne me sentis d'aise, + Moult guérit qui telle fleur baise + Si suave et qui si bon sent. + Je ne serai plus si dolent, + Il suffira qu'il m'en souvienne + Et de joie aurai l'âme pleine! + Et pourtant j'ai bien des ennuis + Soufferts et de bien tristes nuits + Dépuis que j'ai baisé la Rose! + Jamais tant la mer ne repose + Que ne la trouble un peu de vent. + Amour aussi change souvent; + Il blesse et guérit en une heure, + En un point guère ne demeure. + + * * * +[p.234] + Dès ore est drois que ge vous conte 3627 + Comment ge fui meslés à Honte + Par qui je fui puis moult grevés, + Et comment li murs fu levés, + Et li chastiaus riches et fors + Qu'amors prist puis par ses effors. + Toute l'estoire voil porsuivre, + Jà paresce ne m'iert d'escrivre, + Par quoi je cuit qu'il abelisse + A la bele que Diex garisse, + Qui le guerredon m'en rendra + Miex que nuli, quant el vodra. + Male-Bouche qui la couvine + De mains amans pense et devine, + Et tout le mal qu'il scet retrait, + Se prist garde du bel atrait + Que Bel-Accueil me daignoit faire, + Et tant qu'il ne s'en pot plus taire, + Qu'il fu filz d'une vielle irese[68], + Si ot la langue moult punese, + Et moult poignant, et moult amere; + Bien en retraioit à sa mere. + Male-Bouche dès-lors en çà + A espier me commença; + Et dist qu'il metroit bien son oel + Que entre moi et Bel-Acuel + Avoit mauvès acointement. + Tant parla li glos folement + De moi et du filz Cortoisie, + Qu'il fist esveillier Jalousie, + Qui se leva en effréor, + Quant ele oï le jangléor: + Et quant ele se fu levée, + Ele corut comme desvée + +[p.235] + Maintenant je vous vais conter 3635 + Comment vint me persécuter + Honte qui me fut si fatale, + Comment fut la tour infernale + Bâtie et le beau château-fort + Qui tant d'Amour brava l'effort. + Toute l'histoire en veux poursuivre + Et céans mettre dans mon livre. + Je l'espère, elle charmera + La belle qui m'en donnera, + S'elle y consent, la récompense + Mieux que nulle autre, sans doutance. + Malebouche qui le projet + Des amants prévient et défait, + Pour le plaisir de leur mal faire + Et jamais ne saurait se taire, + S'aperçut du tendre méfait + Que pour moi Bel-Accueil a fait. + Ce fils d'une vieille grogneuse[68], + La langue amère et venimeuse + Et piquante et mordante avait, + Tout par lui sa mère savait. + Malebouche dès lors commence + A nous épier en silence, + Et dit qu'il gage bien un oeil + Qu'entre moi et puis Bel-Accueil + Se trame quelque male chose. + Tant le fol fait sur nous de glose, + Le fils de Courtoisie et moi, + Qu'enfin toute pleine d'effroi + S'éveille et lève Jalousie + Quand la nouvelle elle eut ouïe. + Soudain sur ses pieds elle fut, + Et comme une folle courut + + * * * +[p.236] + Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661 + Estre à Estampes, ou à Miaus. + + + * * * + + + XXX + + + Comment par la voix Male-Bouche, + Qui des bons souvent dit reprouche, + Jalousie moult asprement + Tence Bel-Acueil pour l'Amant. + + + Lors l'a par parole assaillis: + Gars, porquoi es-tu si hardis, + Qui bien velz estre d'un garçon + Dont j'ai mauvese soupeçon? + Bien pert que tu crois les losenges + De legier as garçons estranges. + Ne me voil plus en toi fier: + Certes ge te ferai lier + Ou enserrer en une tour, + Car je n'i voi autre retour. + Trop s'est de toi Honte eslongnie, + Si ne s'est mie bien poignie + De toi garder et tenir court: + Si m'est avis qu'ele secourt + Moult mauvesement Chastéé, + Quant lesse ung garçon desréé[69] + En notre porprise venir, + Por moi et li avilenir. + + _L'Amant_. + + Bel-Acueil ne sot que respondre, + Ainçois se fust alé repondre, + S'el ne l'éust ilec trové, + Et pris avec moi tout prové; + +[p.237] + A Bel-Accueil qui voudrait être 3669 + A Étampes ou Meaux peut-être. + + + * * * + + + XXX + + + Comment Jalousie âprement + Tance Bel-Acueil pour l'Amant + Par ce Malebouche avertie + Qui les bons souvent calomnie. + + + Elle a Bel-Accueil assailli: + Vilain, qui te rend si hardi + De rechercher ainsi cet homme + Dont j'ai mauvais soupçon en somme? + Bien aisément, à mon avis, + Les étrangers prends pour amis. + En toi désormais ne me fie, + Et puisque n'ai d'autre sortie, + Je te vais de liens serrer + Ou dans une tour enserrer. + Trop s'est de toi Honte éloignée + Et ne s'est pas assez donnée + A te garder et tenir court, + Et m'est avis qu'elle secourt + Bien mal Chasteté, puisque laisse + Le premier venu, par simplesse, + Dedans notre pourpris entrer, + Pour tous deux nous déshonorer. + + _L'Amant_. + + Bel-Acceuil, la langue interdite, + Hésitait; il eût pris la fuite, + Mais elle l'avait là trouvé + Et pris avec moi tout prouvé. + + * * * +[p.238] + Mès quant ge vi venir la grive 3689 + Qui contre nous tence et estrive, + Je fui tantost tornés en fuie, + Por sa riote qui m'ennuie. + Honte s'est lores avant traite, + Qui moult se crient estre meffaite: + Si fu humilians et simple, + Ele ot ung voile en leu de gimple, + Aussinc cum nonain d'abéie; + Et por ce qu'el fu esbahie, + Commença à parler en bas. + + _Ci parle Honte à Jalousie_. + + Por Dieu, dame, ne créés pas + Male-Bouche le losengier; + C'est uns homs qui ment de legier, + Et maint prod'omme a réusé + S'il a Bel-Acueil accusé, + Ce n'est pas ore li premiers: + Car Male-Bouche est coustumiers + De raconter fauces noveles + De valez et de damoiseles. + Sans faille ce n'est pas mençonge, + Bel-Acueil a trop longue longe: + L'en li a soffert à atraire + Tex gens dont il n'avoit que faire; + Mais certes ge n'ai pas créance + Qu'il ait éu nule béance + A mauvestié ne à folie; + Mès il est voir que Cortoisie, + Qui est sa mere, li enseigne + Que d'acointier gens ne se feigne. + Qu'el n'ama onques homme entule. + En Bel-Acueil n'a autre trule, + +[p.239] + Aussi quand je vis la fâcheuse 3697 + Courir hurlante et furieuse, + Je m'esquivai moult inquiet, + Ennuyé de tout ce caquet. + Honte s'est alors avancée + Qui toujours craint d'être tancée, + L'air humble et de simple apparat, + Un voile en forme de rabat + Tout comme un nonnain d'abbaye, + Et comme elle était ébahie, + Se mit à débiter tout bas: + + _Honte à Jalousie_. + + Par Dieu, Dame, ne croyez pas + Malebouche et sa médisance, + Car il ment avec trop d'aisance, + Et maint prudhomme a déprisé. + S'il a Bel-Accueil accusé, + Ce n'est pas son coup d'essai, dame, + Toujours Malebouche diffame + Et tient propos méchants et laids + Des damoiseles et varlets. + Toutefois, c'est vrai, sans mensonge, + Bel-Accueil a trop longue longe; + On eut tort de trop le laisser + De telles gens s'embarrasser. + Mais certes je n'ai pas créance + Qu'il y ait chez lui malveillance, + Égarement, mauvais instinct; + Car sa mère, il est bien certain, + Lui dit, la sage Courtoisie + Qui n'aima vilain de sa vie, + D'être à toutes gens gracieux. + Bel-Accueil n'est pas vicieux, + + * * * +[p.240] + Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721 + Fors qu'il est plains d'envoiséure, + Et qu'il geue as gens et parole. + Sans faille j'ai esté trop molle + De li garder et chastier, + Si vous en voil merci crier: + Se j'ai esté ung poi trop lente + De bien faire, g'en sui dolente; + De ma folie me repens: + Mès ge metrai tout mon apens + Dès ore en Bel-Acueil garder, + Jamès ne m'en quier retarder. + + _Jalousie parle à Honte_. + + Honte, Honte, fet Jalousie, + Grant paor ai d'estre trahie, + Car lecherie est tant montée + Que tost porroie estre assotée. + N'est merveilles se ge me dout, + Car Luxure regne par tout: + Son pooir ne fine de croistre. + En abaïe, ne en cloistre + N'est mès Chastéé asséur; + Por ce ferai de novel mur + Clore les Rosiers et les Roses, + Nés lerrai plus ainsinc descloses, + Qu'en vostre garde poi me fi, + Car ge voi bien et sai de fi + Que en meillor garde pert-l'en. + Ja ne verroie passer l'an + Que l'en me tendroit por musarde, + Se ge ne m'en prenoie garde; + Mestiers est que ge m'en porvoie. + Certes ge lor clorrai la voie + +[p.241] + Son seul défaut, sur ma parole, 3729 + C'est sa jeunesse ardente et folle + Qui le fait rire et bavarder. + Je reconnais qu'à le garder + Je fus trop molle et le reprendre, + Aussi merci je n'ose attendre. + Mais si j'oubliai mon devoir, + Vous me voyez au désespoir + De ma coupable négligence. + Dès lors toute ma vigilance + Veux mettre à Bel-Accueil garder + Sans d'un seul pas m'en écarter. + + _Jalousie à Honte_. + + Honte, Honte, fait Jalousie, + J'ai grand' peur d'être encor trahie, + Car le monde est si corrompu + Que tôt j'aurais l'esprit perdu. + Or n'est merveille que je craigne, + Puisque Luxure partout règne; + Son pouvoir ne fait que grandir + Et pour Chasteté garantir + Plus n'est d'abbaye assez close. + Pour ce les Rosiers et la Rose + Je veux clore de nouveaux murs, + Enfermés ils seront plus sûrs. + En vous je n'ai plus confiance, + Je le sais par expérience, + Le meilleur gardien est volé. + Avant que l'an soit écoulé + On me tiendrait folle et musarde + Si je ne m'en prenais pas garde; + J'y vais de ce pas aviser. + Et ceux qui pour me mépriser + + * * * +[p.242] + A ceus qui por moi conchier 3753 + Viennent mes Roses espier. + Il ne me sera jà peresce + Que ne face une forteresce + Qui les Roses clorra entor: + Où milieu aura une tor + Por Bel-Acueil metre en prison, + Car paor ai de traïson. + Ge cuit si bien garder son cors, + Qu'il n'aura pooir d'issir hors, + Ne de compaignie tenir + As garçons qui por moi honnir + De paroles le vont chuant; + Trop l'ont trové ici truant, + Fol et legier à décevoir; + Mais se ge vif, sachiés de voir, + Mar lor fist onques bel semblant. + + _L'Acteur_. + + A ce mot vint Paor tremblant; + Mès ele fu si esbahie, + Quant ele ot Jalousie oïe, + C'onques ne li osa mot dire + Porce qu'el la savoit en ire; + En sus se trait à une part, + Et Jalousie atant s'en part: + Paor et Honte let ensemble, + Tout li megre du cul lor tremble. + Paor qui tint la teste encline, + Parla à Honte sa cousine. + + _Paour_. + + Honte, fet-ele, moult me poise, + Quant il nous convient avoir noise + +[p.243] + Viennent rôder autour des Roses 5761 + Ne trouveront que portes closes. + Je n'aurai le coeur satisfait + Que lorsqu'un château j'aurai fait + Pour les Roses partout enclore, + Puis au centre une tour encore + Pour Bel-Acueil mettre en prison + De peur de male trahison. + Je veux si bien là-haut le prendre + Qu'il ne puisse dehors descendre + Ni ces libertins rencontrer + Qui vont pour me déshonorer, + Le flattant de douce parole. + Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle, + Fol et facile à décevoir; + Mais, si je vis, vous pourrez voir + Le prix de son humeur galante. + + _L'Auteur_. + + A ces mots, s'en vient Peur tremblante; + Mais était si grand son effroi + Que sans mot dire resta coi + Entendant gronder Jalousie, + Et d'un si grand courroux transie + Un peu se tenait à l'écart. + Jalousie alors se départ + Et laisse Honte et Peur ensemble, + Tout le maigre du cul leur tremble. + Peur tête basse et l'air contrit + A sa cousine Honte dit: + + _Peur_. + + Honte, fait-elle, moult me pèse + Quand il nous faut avoir mésaise + + * * * +[p.244] + De ce dont nous ne poons mès: 3783 + Maintes fois est avril et mès + Passés c'onques n'éusmes blasme; + Or nous ledenge, or nous mesame + Jalousie qui nous mescroit. + Allons à Dangier orendroit, + Si li monstron bien et dison + Qu'il a faite grant mesprison, + Dont il n'a greignor poine mise + A bien garder ceste porprise: + Trop a à Bel-Acueil soffert + A faire son gré en apert. + Si convendra qu'il s'en ament, + Ou, ce sache-il tout vraiement, + Foïr l'en estuet de la terre; + Il ne durroit mie à la guerre + Jalousie, n'a s'ataïne, + S'ele l'acueilloit en haïne. + + + * * * + + + XXXI + + + Comment Honte et Paor aussy + Vindrent à Dangier par soucy + De la Rose le ledengier + Que bien ne gardist le vergier. + + + A cel conseil se sunt tenuës, + Puis si sunt à Dangier venuës, + Si ont trové le païsant + Desous ung aube-espin gisant. + Il ot en leu de chevecel, + Sous son chief d'erbe ung grant moncel, + Si commençoit à someillier; + Mais Honte l'a fait esveillier, + +[p.245] + De ce dont nous ne pouvons mais. 3791 + Maintes fois sont avrils et mais + Trépassés sans le moindre blâme; + Or nous insulte, or nous infâme + Jalousie avec ses soupçons. + A Danger de ce pas allons, + Toutes deux montrons-lui sans fable + De quel méfait il fut coupable + Pour n'avoir pas plus de soin mis + A bien garder notre pourpris. + Laisser Bel-Accueil à sa guise + Agir, c'était trop grand' sottise. + Il lui faudra tôt s'amender, + Ou, disons-lui sans marchander, + S'enfuir par force de la terre; + Il ne saurait soutenir guerre + Contre Jalousie en effet, + S'elle en haine un jour le prenait. + + + * * * + + + XXXI + + + Comment Honte et puis Peur aussi + Viennent à Danger par souci + Bien fort le gourmander, pour cause + D'avoir si mal gardé la Rose. + + + Sur ce point une fois d'accord, + Elle vont à Danger d'abord. + Le paysan est qui rumine + Couché dessous une aubépine. + Sur un monceau d'herbe et de foin + Sa tête, en guise de coussin, + S'appuie et tranquille sommeille. + Mais Honte le tance et l'éveille, + + * * * +[p.246] + Qui le laidenge et li cort sore. 3813 + + _Honte_. + + Comment dormez-vous à ceste hore, + Fet-ele, par male avanture? + Fox est qui en vous s'asséure + De garder Rose ne bouton, + Ne qu'en la queue d'ung mouton: + Trop estes recréans et lasches, + Qui déussiés estre farasches, + Et tout le monde estoutoier. + Folie vous fist otroier + Que Bel-Acueil céans méist + Homme qui blasmer nous féist: + Quant vous dormés, nous en avons + La noise, qui mès n'en povons. + Estiés-vous ore couchiés[70]? + Levés tost sus, et si bouchiés + Tous les partuis de ceste haie, + Et ne portés nului manaie: + Il n'afiert mie à vostre non, + Que vous faciès se anui non. + Se Bel-Acueil est frans et dous, + Et vous, soies fel et estous, + Et plains de ramposne et d'outrage: + Vilains qui est cortois, c'est rage; + Ce oï dire en reprovier, + Que l'en ne puet fere espervier + En nule guise d'ung busart[71]. + Tuit cil vous tiennent por musart, + Qui vous ont trové débonnaire. + Voulez-vous donques as gens plaire, + Ne faire bonté, ne servise? + Ce vous vient de recréantise: + +[p.247] + Lui court sus et lui dit grondant: 3821 + + _Honte_. + + Comment, fait-elle, le croquant, + A cette heure dormir il ose! + Bien fol en lui qui se repose + Pour garder rose ni bouton, + La queue autant vaut d'un mouton. + C'est par trop paresseux et lâche! + Vous savez bien que votre tâche + Est de tous gourmer et chasser. + Fol que vous étiez de laisser + Bel-Accueil céans introduire + Cet intrus ainsi pour nous nuire! + Vous dormez, et nous en avons + La noise, qui mais n'en pouvons. + Sans doute, vous dormiez encore? + Levez-vous donc, et courez clore + De la barrière tous les trous + Et chasser bien loin tous les fous. + Pour votre nom c'est raillerie + De n'oser faire une avanie. + Si Bel-Accueil est franc et doux, + Vous, soyez félon et jaloux, + Plein d'amertume et plein d'outrage; + Vilain qui courtois est, c'est rage. + Et le proverbe est bien connu: + Jamais homme n'est parvenu + A faire épervier d'une buse[71]. + De votre sottise s'amuse + Qui vous trouve facile et doux. + Aux gens plaire voudriez-vous + Et les obliger à leur guise? + C'est chez vous pure couardise. + + * * * +[p.248] + Si aurés mès par tout le los 3845 + Que vous estes lasches et mos, + Et que vous créés jangléors. + Lors a après parlé Paors. + + _Paor_. + + Certes, Dangier, moult me merveil + Que vous n'estes en grant esveil + De garder ce que vous devés; + Tost en porrés estre grevés, + Se l'ire Jalousie engraingne, + Qui est moult fiere et moult grifaingne, + Et de tencier apareillie: + Ele a hui moult Honte assaillie, + Et a chacié par sa menace + Bel-Acueil hors de ceste place, + Et jure qu'il ne puet durer + Qu'el nel' face vif enmurer. + C'est tout par vostre mauvestié, + Qu'en vous n'a mès point d'engrestié. + Ge cuit que cuer vous est faillis, + Mès vous en serés mal baillis, + Et en aurés poine et anui, + S'onques Jalousie connui. + + _L'Acteur_. + + Lors leva li vilains la hure, + Frote ses yex et ses behure, + Fronce le nés, les yex rooille, + Et fu plains d'ire et de rooille, + Quant il s'oï si mal mener. + +[p.249] + Bientôt vous aurez le renom 3853 + D'un lâche et d'un stupide ânon + Que le premier trompeur enjôle! + Peur à son tour prit la parole: + + _Peur_. + + Certes, je m'étonne, Danger, + De vous voir si sot, si léger. + Dit-elle, en votre surveillance; + Il vous en cuirait fort, je pense, + Si de Jalousie en devait + L'ire grandir, que chacun sait + Si dure et cruelle et sévère. + Elle a tancé Honte naguère + Et d'ici Bel-Accueil chassé + De ses menaces tout glacé, + Disant: Je n'aurai nulle joie + Qu'en prison tout vif ne le voie. + Or, c'est par pure lâcheté + Que vous l'avez si bien traité. + Le coeur vous a manqué sans doute, + Mais grands maux pour vous je redoute + Et grandes peines désormais, + Si Jalousie or je connais. + + _L'Auteur_. + + Lors le vilain lève la hure, + Frotte ses yeux et sa figure, + Fronce le nez, roule les yeux, + Et puis soudain tout furieux + Voyant ainsi qu'on le malmène: + + * * * +[p.250] + _Dangier_. + + Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872 + Quant vous me tenés por vaincu. + Certes or ai-ge trop vescu, + Se cest porpris ne puis garder: + Tout vif me puisse-l'en arder, + Se jamès homs vivans i entre. + Moult ai iré le cuer où ventre, + Quant nus i mist onques les piés; + Miex amasse de deux espiés + Estre ferus parmi le cors. + Ge fis que fox, bien men recors, + Or l'amenderai par vous deus, + Jamès ne serai pareceus + De ceste porprise deffendre; + Se g'i puis nului entreprendre, + Miex li vausist estre à Pavie. + Jamès à nul jor de ma vie + Ne me tendrés por recréant, + Ge le vous jur et acréant. + + _L'Amant_. + + Lors s'est Dangier en piés dreciés, + Semblant fet d'estre correciés; + En sa main a ung baston pris, + Et va cerchant par le porpris + S'il trovera partuis, ne trace, + Ne sentier qu'à estouper face. + Dès or est moult changié li vers: + Car Dangiers devient moult divers, + Et plus fel qu'il ne soloit estre. + Mort m'a qui si l'a fait irestre, + + +[p.251] + _Danger_. + + Je puis bien être fou sans peine, 3880 + Dit-il, quand on me dit vaincu, + Et j'ai trop jusqu'ici vécu + Si ne puis garder une haie. + Qu'à présent un seul homme essaie + D'entrer; dussé-je vif rôtir, + Il n'en pourra vivant sortir. + J'ai trop de coeur et d'ire au ventre; + Que de deux glaives on m'éventre + Si quelqu'un les pieds y remet. + Oui, bien fol j'étais en effet. + Grâce à vous, je puis ma paresse + Réparer; dès lors sans faiblesse + Je veux surveiller ce pourpris, + Et le premier qui sera pris + Mieux lui vaudrait être à Pavie. + Jamais à nul jour de ma vie + Ne me tiendrez pour fainéant, + Je vous le jure par serment. + + _L'Amant_. + + Lors Danger sur ses pieds se dresse, + Feignant grand' fureur et rudesse. + Un bâton dans sa main a pris + Et va cherchant par le pourpris, + Afin, s'il trouve d'aventure + Pertuis ou trace en la clôture + Ou sentier, d'y mettre renfort. + J'ai vu soudain changer mon sort; + Pour moi Danger si bon naguère + Est plus félon qu'à l'ordinaire. + + * * * +[p.252] + Car ge n'aurai jamès lesir 3901 + De véoir ce que je desir. + Moult ai le cuer du ventre irié + Dont j'ai Bel-Acueil adirié; + Et bien sachiés que tuit li membre + Me fremissent, quant il me membre + De la Rose que ge soloie + De près véoir quant ge voloie; + Et quant du baisier me recors, + Qui me mist une odor où cors + Assés plus douce que n'est basme, + Par ung poi que ge ne me pasme: + Car encor ai où cuer enclose + La douce savor de la Rose. + Et sachiés quant il me sovient + Que à consirrer m'en convient, + Miex vodroie estre mors que vis. + Mar toucha la Rose à mon vis + Et à mes yex et à ma bouche, + S'Amors ne sueffre que g'i touche + Tout de rechief autre fiée, + Se j'ai la douçor essaiée, + Tant est graindre la covoitise + Qui esprent mon cuer et atise. + Or revendront plor et sopir, + Longues pensées sans dormir, + Friçons, espointes et complaintes, + De tex dolors aurai-ge maintes, + Car ge sui en enfer chéois. + Maie-Bouche soit maléois! + Sa langue desloiaus et fauce + M'a porchaciée ceste sauce. + + + * * * + +[p.253] + Qui le mit en telle fureur 3909 + De mon trépas sera l'auteur. + J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre + Le coeur en grand' colère m'entre, + Car je n'aurai jamais loisir + De voir la Rose à mon désir. + Mes membres frémissent de rage + En mes pensers quand j'envisage + Cette Rose que je soulais + De près voir tant que je voulais, + Quand du baiser j'ai souvenance + Qui me mit au corps jouissance + Si douce et si suave odeur. + Pour un peu me pâmer j'ai peur; + Car en mon coeur toujours est close + La douce saveur de la Rose, + Et sachez que s'il me souvient + Que m'en séparer il convient, + Mieux voudrais être mort qu'en vie. + Mal me prit la Rose chérie + De mon front, ma bouche et mes yeux + Toucher, Amour, si tu ne veux + Qu'une autre fois j'y touche encore, + (Fatal bonheur que je déplore!) + Tant est grande la folle ardeur + Qui brûle et consume mon coeur. + Or reviendront les avanies, + Pleurs, soupirs, longues insomnies, + Plaintes, frissons, élancements, + Maintes douleurs et maints tourments, + Car l'enfer de nouveau je touche. + Sois maudit, cruel Malebouche, + Être déloyal et menteur, + Tu as détruit tout mon bonheur! + + * * * +[p.254] + XXXII + + + Comment, par envieux atour, 3933 + Jalousie fist une tour + Faire au milieu du pourpris[72], + Pour enfermer et tenir pris + Bel-Acueil, le très-doulx enfant, + Pource qu'avoit baisé l'Amant. + + + Dès or est drois que ge vous die + La contenance Jalousie, + Qui est en maie souspeçon: + Où païs ne reraest maçon + Ne pionnier qu'ele ne mant. + Si fait faire au commancement + Entor les Rosiers uns fossés + Qui cousteront deniers assés, + Si sunt moult lez et moult parfont. + Li maçons sus les fossés font + Ung mur de quarriaus tailléis, + Qui ne siet pas sus croléis, + Ains est fondé sus roche dure: + Li fondement tout à mesure + Jusqu'au pié du fossé descent, + Et vait amont en estrecent; + S'en est l'uevre plus fors assés. + Li murs si est si compassés, + Qu'il est de droite quarréure; + Chascuns des pans cent toises dure, + Si est autant lons comme lés. + Les tornelles sunt lés à lés, + Qui richement sunt bataillies, + Et sunt de pierres bien faillies. + + +[p.255] + XXXII + + + Comment par male frénésie 3943 + A fait une tour Jalousie + Bâtir au milieu du pourpris, + Pour enfermer et tenir pris + Bel-Accueil, pour la seule cause + Que l'Amant a baisé la Rose. + + + Sous le coup de son vil soupçon, + Je vais vous dire la façon + Dont se comporte Jalousie. + Par le pays elle convie + Tous les maçons et pionniers, + Et tout à l'entour des Rosiers + Fait d'abord un grand fossé faire + Qui, vrai, ne coûtera pas guère, + Car il est large et moult profond. + Les maçons sur le fossé font + Un grand mur de pierres de taille. + Point n'est assise la muraille + Sur fondrières, mais sur roc, + Et des fondements chaque bloc + Jusqu'au pied du fossé s'aligne + Et s'élève en oblique ligne + Pour toute l'oeuvre mieux asseoir. + Le mur autour de ce manoir + Est carré d'exacte mesure, + Chacun des pans cent toises dure, + Même longueur, même largeur. + Quatre tourelles à hauteur + Lèvent leurs têles crénelées + De belles pierres bien taillées; + + * * * +[p.256] + As quatre coingnés en ot quatre 3963 + Qui seroient fors à abatre; + Et si i a quatre portaus + Dont li mur sunt espès et haus. + Ung en i a où front devant + Bien déffensable par convant, + Et deux de coste, et ung derriere, + Qui ne doutent cop de perriere. + Si a bonnes portes coulans[73] + Por faire ceus defors doulans, + Et por eus prendre et retenir, + S'il osoient avant venir. + Ens où milieu de la porprise + Font une tor par grant mestrise + Cil qui du fere furent mestre; + Nule plus bele ne pot estre, + Qu'ele est et grant, et lée, et haute. + Li murs ne doit pas faire faute + Por engin qu'on saiche getier; + Car l'en destrempa le mortier + De fort vin-aigre et de chaus vive. + La pierre est de roche naïve + De quoi l'en fist le fondement, + Si iert dure cum aïment. + La tor si fu toute réonde, + Il n'ot si riche en tout le monde, + Ne par dedens miex ordenée. + Ele iert dehors avironée + D'un baille qui vet tout entor, + Si qu'entre le baille et la tor + Sunt li Rosiers espès planté, + Où il ot Roses à planté. + Dedens le chastel ot perrieres + Et engins de maintes manieres. + +[p.257] + A chaque coin ces quatre forts 3973 + Peuvent braver tous les efforts. + Également sont quatre faces + Dressant les immenses surfaces + D'épais et formidables murs + Pour la défense forts et sûrs, + Qui ne craignent coup de pierrière; + Devant, sur le front, la première, + Deux autres de chaque côté, + Puis une autre à l'extrémité. + On voit glisser herses massives[73] + Pour irruptions offensives, + Et pour surprendre et retenir + Ceux qui près oseraient venir. + Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent + Au milieu du pourpris érigent + Une autre tour avec grand art; + Il n'est si belle nulle part. + Elle est moult grande et large et haute, + Et le mur ne doit faire faute + Pour engin qu'on puisse envoyer, + Car fut détrempé le mortier + De fort vinaigre et de chaux vive. + La pierre est de roche native + De même que le fondement + Et dure comme diamant. + Cette tour est tretoute ronde + Et n'est si riche en tout le monde + Ni mieux ordonnée au dedans. + Puis tout autour, en tous les sens, + Une barrière l'environne. + Entre elle et la tour s'échelonne + Un pourpris de rosiers planté + Portant roses en quantité. + + * * * +[p.258] + Vous poïssiés les mongonniaus 3997 + Véoir par dessus les creniaus; + Et as archieres tout entour + Sunt les arbalestes à tour[74], + Qu'arméure n'i puet tenir. + Qui près du mur vodroit venir, + Il porroit bien faire que nices. + Fors des fossés a unes lices + De bons murs fors à creniaus bas, + Si que cheval ne puent pas + Jusqu'as fossés venir d'alée, + Qu'il n'i éust avant mellée. + + Jalousie a garnison mise + Où chastel que ge vous devise. + Si m'est avis que Dangier porte + La clef de la premiere porte + Qui ovre devers orient; + Avec li, au mien escient, + A trente sergens tout à conte. + Et l'autre porte garde Honte, + Qui ovre par devers midi. + El fut moult sage, et si vous di + Qu'el ot sergens à grant planté + Près de faire sa volenté. + Paor ot grant connestablie, + Et fu à garder establie + L'autre porte, qui est assise + A main senestre devers bise. + Paor n'i sera jà séure, + S'el n'est fermée à serréure, + Et si ne l'ovre pas sovent; + Car, quant el oit bruire le vent, + +[p.259] + Dans le château mainte pierrière 4007 + Et mainte machine de guerre + On eût pu voir, et mangonneaux + Se dresser dessus les créneaux, + Et tout autour aux meurtrières + Maintes arbalètes tourières[74] + Contre qui nul ne peut tenir. + Qui près du mur voudrait venir + Ferait sottise, je vous jure. + Hors les fossés une clôture + S'étend de murs à créneaux bas, + Pour que chevaux ne puissent pas + Jusqu'aux fossés venir d'emblée, + A moins qu'il y eût grand' mêlée. + Garnison Jalousie a mis + Au castel que je vous décris. + D'abord je sais que Danger porte + La clef de la première porte, + Celle qui s'ouvre à l'orient; + Avec lui, à mon escient, + Sont trente sergents, c'est le compte. + Puis l'autre porte garde Honte, + Celle qui fait face au midi; + Sage elle n'a l'oeil engourdi, + Mais de sergents troupe nombreuse + Et de ses ordres soucieuse. + Puis à l'autre porte du fort + Qui regarde à gauche le nord + Peur commande; elle l'a garnie + D'une puissante compagnie. + Elle ne l'ouvre pas souvent, + Car elle tremble au moindre vent + Et jamais ne s'y croira sûre + Qu'elle ne ferme la serrure. + + * * * +[p.260] + Ou el ot saillir deus langotes, 4029 + Si l'en prennent fièvres et gotes. + Male-Bouche, que Diex maudie! + Qui ne pense fors à boidie[75], + Si garde la porte destrois; + Et si sachiés qu'as autres trois + Va souvent et vient. Quant il scet + Qu'il doit par nuit faire le guet, + Il monte le soir as creniaus, + Et atrempe ses chalemiaus, + Et ses buisines, et ses cors. + Une hore dit lés et descors, + Et sonnez dous de controvaille + As estives de Cornoaille; + Autrefois dit à la fléuste + C'onques fame ne trova juste[76]. + Il n'est nule qui ne se rie, + S'ele oit parler de lecherie; + Ceste est pute, ceste se farde, + Et ceste folement se garde, + Ceste est vilaine, ceste est fole, + Et ceste nicement parole. + Male-Bouche qui riens n'esperne, + Trueve à chascune quelque herne. + + Jalousie, que Diex confonde! + A garnie la tor réonde; + Et si sachiés qu'ele i a mis + Des plus privés de ses amis, + Tant qu'il ot grant garnison: + Et Bel-Acueil est en prison + Amont en la tor enserré, + Dont li huis est moult bien barré, + +[p.261] + Deux sauterelles bondissant 4041 + Lui donnent fièvre et tremblement. + Malebouche, que Dieu maudisse! + Qui n'ourdit que vil artifice[75], + A la dernière s'est placé, + Et vers les autres empressé + Va souvent et vient. S'il doit faire + Le guet la nuit, ne tarde guère + A monter le soir aux créneaux + Et prépare ses chalumeaux, + Ses cors, ses muses, ses trompettes. + Lors il entonne chansonnettes + Une heure durant, lais nouveaux + Et gais refrains de fabliaux, + Que souvent des sons il émaille + D'une trompe de Cornouaille. + D'autres fois sur la flûte il dit + Qu'oncques femme chaste il ne vit[76]; + Que c'est grand' joie et grand' pâture + Quand on leur parle de luxure. + L'une est pute, l'autre se teint, + L'autre jamais ne se contraint, + L'une est vilaine, une autre folle + Et celle-là sotte en parole. + Malebouche à qui rien ne vaut + Trouve à chacune son défaut. + Jalousie a, que Dieu confonde! + Garnison mise en la tour ronde, + Et sachez bien qu'elle y a mis + Les plus privés de ses amis; + Il y avait garnison grande. + Bel-Accueil en prison s'amende, + Là haut dans la tour enserré + Dont l'huis est moult fort et barré; + + * * * +[p.262] + Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061 + Une vielle, que Diex honnisse! + Avoit o li por li guetier, + Qui ne fesoit autre mestier, + Fors espier tant solement + Qu'il ne se maine folement. + Nus ne la péust engignier + Ne de signier, ne de guignier, + Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse, + Qu'ele ot des biens et de l'angoisse + Qu'Amors à ses sergens départ, + En jonece moult bien sa part. + Bel-Acueil se taist et escoute + Por la vielle que il redoute, + Et n'est si hardis qu'il se moeve, + Que la vielle en li n'aperçoeve + Aucune foie contenance, + Qu'el scet toute la vielle dance. + Tout maintenant que Jalousie + Se fu de Bel-Acueil saisie, + Et ele l'ot fait emmurer, + El se prist à asséurer: + Son chastel qu'ele vit si fort, + Li a donné grant réconfort. + El n'a mès garde que gloutons + Li emblent Roses ne boutons; + Trop sunt li Rosiers clos forment, + Et en veillant et en dormant + Puet-ele estre bien asséur. + + _L'Amant_. + + Mès ge qui fui defors le mur, + Suis livrés à duel et à poine: + Qui saurait quel vie ge moine, + +[p.263] + Crainte n'est que sortir il puisse. 4075 + Une vieille, que Dieu maudisse! + Est avec lui pour le guetter, + Et n'est là que pour rapporter + S'il veut follement se conduire. + Elle ne se laisse séduire + Par signe ni mot doucereux, + Ni regard tendre et langoureux. + Ruse n'est qu'elle ne connaisse; + Car elle eut certe en sa jeunesse, + Des biens et maux qu'Amour départ + A ses serviteurs, large part. + Bel-Accueil en silence écoute, + Tellement la vieille il redoute, + Et n'ose même se mouvoir, + Car la vieille pourrait y voir + Aucune folle contenance, + Toute elle sait la vieille danse. + Jalousie, à présent qu'elle est + De Bel-Accueil sûre, et l'a fait + Bien enfermer dedans sa cage, + Commence à reprendre courage + (Ce château qu'elle voit si fort + Lui a donné grand reconfort), + Et ne craint plus que glouton ose + Lui ravir ni bouton, ni Rose. + Trop bien sont clos près de la tour + Les Rosiers; la nuit et le jour + Elle peut reposer tranquille. + + _L'Amant_. + + Mais moi, hors du mur qu'on exile, + Je suis de peine et deuil rongé. + Qui sut quelle existence j'ai + + * * * +[p.264] + Il en devroit grant pitié prendre. 4093 + Amors me sot ores bien vendre + Les biens que il m'avoit prestés; + Ges cuidoie avoir achetés, + Or les me vent tout derechief: + Car ge suis à greignor meschief + Por la joie que j'ai perdue, + Que s'onques ne l'eusse éue. + Que vous iroie-ge disant? + Ge resemble le païsant + Qui giete en terre sa semence, + Et a joie quant el commence + A estre bele et drue en herbe; + Mès ainçois qu'il en coille gerbe, + L'empire, tele hore est, et grieve + Une male nue qui crieve + Quant li espi doivent florir, + Si fait le grain dedens morir, + Et l'espérance au vilain tost + Qu'il avoit éue trop tost. + Si crieng ausinc avoir perdue + Et m'espérance et m'atendue, + Qu'Amors m'avoit tant avancié, + Que j'avoie jà commencié + A dire mes grans privetés + A Bel-Acueil, qui aprestés + Ière de recevoir mes gieus; + Mès Amors est si outragieus, + Qu'il m'a tout tollu en une hore, + Quant ge cuidoie estre au desore. + Ce est ausinc cum de Fortune + Qui met où cuer des gens rancune; + Autre hore les aplaine et chue, + En poi d'ore son semblant mue. + +[p.265] + Il en devrait grande pitié prendre! 4107 + Certes, Amour me sait bien vendre + Tous les maux qu'il m'avait prêtés; + Je crus les avoir achetés, + Il faut que déréchef les paie; + Car plus douloureuse est ma plaie + Pour le bonheur que j'ai perdu, + Que si jamais ne l'avais eu. + Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble + Qu'à ce paysan je ressemble, + Qui semence en terre a jeté + Et voit avec bonheur l'été + Épaisse et haute monter l'herbe? + Mais avant de cueillir la gerbe, + Crève un gros nuage soudain + Qui détruit tout en un matin; + Les épis en fleurs se flétrissent + Et dedans les graines périssent, + Et l'espoir au vilain bientôt + S'évanouit qu'il eut trop tôt. + Ainsi j'ai peur mon espérance + Perdre et ma longue patience. + Amour pourtant m'avait aidé; + J'avais déjà persuadé + Bel-Accueil par tendres avances + D'ouïr mes douces confidences + Et recevoir enfin mes jeux. + Mais Amour est trop rigoureux + Et me ravit tout en une heure + Au moment où le seuil j'effleure. + C'est ainsi que Fortune fait + Qui rancune aux coeurs des gens met, + Les flatte une heure et les conspue, + En un instant son semblant mue, + + * * * +[p.266] + Une hore rit, autre hore est morne, 4127 + Ele a une roe qui torne, + Et quand ele veut, ele met + Le plus bas amont où sommet, + Et celi qui est sor la roe + Reverse à un tor en la boe. + Las! ge sui cil qui est versés: + Mar vi les murs et les fossés + Que je n'os passer, ne ne puis. + Ge n'oi bien ne joie onques puis + Que Bel-Acueil fu en prison; + Car ma joie et ma garison + Ert tout en lui et en la Rose, + Qui est entre les murs enclose; + Et de là convendra qu'il isse, + S'Amors veult jà que ge garisse; + Car jà d'aillors ne quier que joie + Honor, santé, ne bien, ne joie. + Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis, + Se vous estes en prison mis, + Au mains gardés-moi votre cuer, + Et ne soffrés à nesun fuer + Que Jalousie la sauvage + Mete vostre cuer en servage + Ainsinc cum ele a fait le cors, + Et s'el vous chastie de fors, + Aiés dedans cuer d'aïment + Encontre son chastiement: + Se li cors en prison remeint, + Gardés au mains que li cuer m'aint. + Fins cuers ne lest mie à amer + Por batre ne por mesamer[77]. + Se Jalousie est vers vous dure, + Et vous fait anui et laidure, + +[p.267] + Une heure est morne, une heure rit, 4141 + Car sa roue un cercle décrit; + Celui qui est dessus la roue + Retombe à son tour dans la boue, + Et quand elle veut, elle met + Le plus bas en haut au sommet. + Las! c'est moi qu'elle verse et raille! + Pour mon mal vis fosse et muraille + Que passer n'ose ni ne puis; + Biens et bonheur je n'ai depuis + Que Bel-Accueil avec la Rose, + Maintenant de gros murs enclose, + Emporta dedans sa prison + Et ma joie et ma guérison. + Si veut Amour que je guérisse, + Qu'il l'arrache au sombre édifice, + Car d'ailleurs ne me peut venir + Honneur, santé, bien ni plaisir. + Bel-Accueil, ami cher et tendre, + S'il vous faut en prison attendre, + Au moins gardez-moi votre coeur! + Ne souffrez pas pour mon malheur, + A aucun prix, que la sauvage + Mette votre coeur en servage + Comme elle a fait de votre corps; + Si elle vous navre dehors, + Ayez dedans coeur indomptable + Contre son bras impitoyable, + Et si le corps reste en prison, + Gardez le coeur de trahison. + Un fin coeur aime avec constance + Et brave haine et violence[77]. + Si Jalousie a sans pitié + Votre coeur d'ennuis guerroyé, + + * * * +[p.268] + Fetes-li engrestié encontre, 4161 + Et du dangier qu'ele vous montre + Vous vengiés au maios en pensant, + Quant vous ne poés autrement; + Se vous ainsinc le féissiés, + Ge m'en tendroie à bien paiés. + Mès ge sui en moult grant souci + Que vous nel' faciés mie ainsi; + Ains crient que mal gré me savés + Au mains por ce que vous avés + Esté por moi mis en prison; + Si n'est-ce pas por mesprison + Que j'aie encore vers vous faite, + C'onques par moi ne fu retraite + Chose qui à celer féist; + Ains me poise, se Diex m'aïst, + Plus qu'à vous de la meschéance; + Car g'en soffre la pénitence + Plus grant que nus ne porroit dire. + Par un poi que ge ne fons d'ire, + Quant il me membre de ma perte + Qui est si grant et si aperte; + S'en ai paor et desconfort + Qui me donront, ce croi, la mort. + Las! g'en doi bien avoir paor, + Quant ge voi que losengéor, + Et traïtor, et envieus + Sunt de moi nuire curieus. + Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir + Qu'il vous béent à décevoir, + Et faire tant par lor flavele, + Qu'il vous traient à lor cordele. + Se Diex m'aïst, si ont-il fait, + Ge ne sai or comment il vait; + +[p.269] + Défendez-vous avec courage; 4175 + De sa cruauté, de sa rage + Vengez-vous du moins en pensant, + Si ne pouvez faire autrement; + Et s'il vous plaît ainsi de faire, + Ma douleur sera moins amère. + Mais je suis en moult grand souci + Que vous ne le fassiez ainsi, + Et me sachiez tout au contraire + Mauvais gré de votre misère, + Moi qui vous fis mettre en prison. + Mais, croyez-moi, de trahison + Je ne suis envers vous coupable, + Jamais de nul acte blâmable + Mon coeur n'eut à se repentir. + Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir + Bien plus que vous de mon offense, + Car j'en souffre la pénitence + Plus que nul ne saura jamais; + Pour un peu d'ire je fondrais + Quand de ma perte ai souvenance. + Bien puis-je avoir peur sans doutance + Lorsque je vois ces envieux + Traîtres et menteurs venimeux + Ainsi s'acharner à me nuire. + Ils me tueront, j'ose le dire. + Ah! Bel-Accueil, je crois savoir + Qu'ils veulent tous vous décevoir, + N'allez pas leurs fables entendre, + A leur corde ils vous veulent pendre. + Mais je ne sais rien en effet, + Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait? + J'ai peur, et grande est ma souffrance, + Que me mettiez en oubliance, + + * * * +[p.270] + Mès durement sui esmaiés 4195 + Que entr'oblié ne m'aiés; + Si en ai duel et desconfort, + Jamès n'iert riens qui m'en confort, + Se ge pers votre bien-voillance, + Que ge n'ai mès aillors fiance; + + + Et si l'ai-ge perdu, espoir, + A poi que ne m'en desespoir[78]. + + + FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS. + + * * * +[p.271] + J'en ai grand deuil et déconfort 4209 + Et je n'aurai jamais confort + Si je perds votre bienveillance, + Car ailleurs je n'ai d'espérance, + + + Et s'il m'est donné de le voir, + Oui, j'en mourrai de désespoir[78]! + + +S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux +derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les +quatre-vingts vers qui suivent. P. M. + + + * * * + +[p.272] + VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, + TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE + LORRIS. + + + * * * + + + (Que je n'ai mès aillors fiance) + Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203 + Ha! biau douz cuers! qui vos véist + Au mains une foiz la semaine, + Asez en fust mendre sa paine; + Mès je ne sai santier ne voie + Par où jamès nul jor vos voie. + En ce qu'estoie en tel tristece, + Si vi venir au chief de piece + Devers la Tour Dame Pitié + Qui maint cuer dolant a fait lié, + Si me commence à conforter + Et dist: amis, por deporter + Et por voz dolors alegier + Sui ci venue en cest vergier, + Si vos amain dame Biauté + Et Bel-Acueil et Loiauté, + Et Douz-Regart, o lui Simplece. + Issu somes à grant destrece + De cele Tour qui est moult haute; + Mès cuers loiax ne feroit faute + S'il en devoit perdre la vie. + Endormie s'est Jalousie, + Si nos somes emblés de lui. + Moult avons eu grant anui; + + +[p.273] + VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, + TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE + LORRIS. + + + * * * + + + (Car ailleurs je n'ai d'espérance) + Ni reconfort pour ma douleur. 4215 + Ah! vous contempler, beau doux coeur, + Au moins une fois la semaine + Suffirait à calmer ma peine. + Mais je ne sais voie ou sentier + Où je puisse vous épier! + J'étais en ma noire tristesse + Plongé; soudain vers moi s'empresse + De vers la tour dame Pitié + Qui maint coeur triste a égayé. + Lors à me conforter commence: + Pour t'apporter douce allégeance, + Dit-elle, et ton coeur soulager, + Ami, je viens en ce verger. + Nous sortîmes à grand' détresse, + Car j'amène avec moi Simplesse, + Bel-Accueil et dame Beauté, + Et Doux-Regard, et Loyauté. + Bien haut de la tour est le faîte, + Mais rien un coeur loyal n'arrête + Quand il devrait braver la mort. + Jalousie est là-haut qui dort, + Si j'ai pu tromper ce cerbère, + Ce n'est pas sans grande misère; + + * * * +[p.274] + Car Paor qui toz jors se crient, 4227 + L'uis ot fermé, si va et vient; + De toutes parz va escoutant, + Por Male-Bouche est moult doutant, + Qu'el ne set qu'ele doie faire. + Mès bone amor la deboneire + Qui les siens adès reconforte, + A grant meschief ovri la porte + Maugré que Paor en éust. + Se Male-Bouche le séust, + N'en issisen por riens dou monde. + Mès Vénus la bele, la blonde, + Embla les clés, hors nos a mises. + Tantost delez moi sont asises; + Lors refu ma dolor pasée. + Dame Biauté en recelée + Le douz bouton m'a présenté, + Et je le pris de volenté, + Si en fis ainssi com du mien[79], + Qu'il n'i ot contredit de rien. + Iluec fumes à grant delit, + De fresche herbe fu nostre lit, + De beles roses de rosiers + Fumes covert et de besiers: + A grant soulas, à grant deduit + Fumes trestoute celle nuit, + Mès moult me sembla courte et briève. + Au matinet quant l'aube crieve + Nos somes en estant levé, + Mès de ce fumes moult grevé + Que si tost fu la departie[80]. + Et Biautez si n'oblia mie + Le très-douz bouton à reprendre, + Maugré mien le me covint rendre. + +[p.275] + Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239 + S'en va de toutes parts et vient + L'huis clos, et méfiante écoute, + Tant Malebouche elle redoute + Et n'ose pas ouvrir la tour. + Mais la vaillante Bonne-Amour + Qui les siens toujours réconforte + A grand méchef ouvre la porte, + Malgré tout ce que Peur en eût. + Si Malebouche alors le sut, + Nous n'eussions pu pour rien au monde. + Mais Vénus la belle et la blonde, + Les clefs volant, hors nous a mis. + Ils sont près de moi tous assis, + Et ma douleur s'en est allée. + Dame Beauté en recelée + Le doux bouton m'a présenté; + Pris l'ai de bonne volonté + Comme mien, et tout à ma guise[79] + M'en sers, sans qu'il y contredise. + Notre heur nous goutâmes en paix + Sur un beau lit de gazon frais, + Tout couverts de feuilles des Roses + Et de baisers nos bouches closes. + En doux transports, en grand déduit + Nous passâmes toute la nuit + Qui trop tôt, las! pour nous s'achève. + Au matin, quand l'aube se lève + Tous deux aussi sommes sur piés, + Bien contrits et bien ennuyés + De séparation si vive. + Mais Beauté se montre attentive + Le doux bouton à ressaisir; + Malgré moi je dus obéir. + + * * * +[p.276] + Mès toutes fois la douce rose 4261 + Au departir ne fu pas close: + Mès ainçois que se departissent + Ne que congié de moi préissent, + S'en vint Biautez humeliant + Vers moi et dit tout en riant: + Or puet Jalousie gaitier, + Ses murs haucier et enforcier, + Face fort haie d'églantiers. + Face bien guetier ses vergiers, + Or i a gaagnié assez; + Ne s'est-il bien en vain lassez? + Biaus douz amis, car me le dites, + A tel servise tiex merites[80]. + Pensez de servir sans trichier + Se cuer avez fin et entier: + Tous jours seroiz dou boton mestre, + Jà si enclos ne saura estre. + Droit à la Tour tout belement + S'en revont moult celéement. + Atant m'en part et prent congiet, + C'est li songes que j'ai songiet. 4282 + + +«Il est facile, dit Méon, de voir par ces derniers vers que Guillaume de +Lorris n'avoit pas le projet de donner une plus grande étendue a son +Roman, et que Jean de Meung a dû les supprimer pour lui donner une +continuation.» + +On sait que nous ne partageons pas cette opinion. (P. M.) + + + * * * + + +[p.277] + + Mais toutefois la douce Rose 4273 + Au départir ne fut pas close; + Car avant de s'en retourner + Tretous et congé me donner, + A moi Beauté vint langoureuse + Et me dit doucement rieuse: + Jalousie or peut nous guetter, + Ses murs épaissir et monter, + D'églantiers doubler la clôture, + Mettre au verger garnison sûre, + J'ai goûté de bonheur assé. + Ne s'est-il pas en vain lassé? + Beaux doux ami, comme le dites: + Chacun sers selon ses mérites[81]. + Aimez toujours loyalement, + Si votre coeur est fin et franc, + Toujours serez du bouton maître + Si bien enfermé qu'il puisse être. + Droit à la Tour tout bellement + Lors s'en revont moult doucement. + De mon côté je m'achemine: + Ainsi mon rêve se termine. 4294 + + * * * * * + + +NOTES DU PREMIER VOLUME. [p.279] + + +En tête de ces notes nous ferons une observation. C'est que les titres +des chapitres ont été ajoutés après coup par les copistes en guise de +notes marginales. Ils sont en effet d'un style beaucoup plus moderne que +l'ouvrage. Nous les avons conservés pour reproduire exactement l'édition +de Méon. Toutes les notes prises dans les éditions de Méon et de M. +Francisque Michel portent la signature des auteurs. Celles non signées +sont de nous. + + +NOTE 1, _page_ 3. + +Vers 7. _Treuve_ pour _trouve_. + +Ce mot, aujourd'hui hors d'usage, se voit encore dans Malherbe, La +Fontaine et Molière. + +Nous avons cru devoir introduire ou conserver dans tout le cours de ce +travail nombre de mots, de locutions et même de phrases entières qui +pouvaient s'accorder avec l'exigence de la traduction. Ceci nous a +permis de laisser subsister les expressions caractéristiques qu'il était +difficile de bien rendre en français moderne, et qui, rajeunies, se +fussent mal accommodées d'une diction surannée. Nous espérons que le +lecteur nous saura gré d'avoir conservé à cette belle oeuvre un parfum +d'archaïsme qui s'harmonise si bien avec la naïveté gracieuse de nos +deux romanciers. C'est ainsi que nous n'avons pas cru [p.280] devoir +faire disparaître un grand nombre d'hiatus, chaque fois que, sans être +par trop fatigants pour nos oreilles délicates, le vers servait +fidèlement la pensée de l'original. Mais toutes les fois que, sans nuire +à la traduction, et sans tomber dans un défaut pire, il était possible +de les éviter, nous nous sommes empressé de le faire. + + +NOTE 2, _page_ 2. + +Vers 9. _Macrobe_, auteur latin qui vivoit à la fin du IVe siècle. Il +composa divers ouvrages remplis d'érudition. Ceux qu'il a intitulés: +_Les Saturnales_, traitent de différens sujets, et sont un agréable +mélange de critique et d'antiquités. Son Commentaire sur _le Songe de +Scipion_ est très-sçavant; il y établit cinq espèces de songes: +_somnium, Visio, oraculum, insomnium, visum_. Ce dernier est une +imagination phantastique d'une chose qui n'existe pas. Macrobe ne veut +pas que l'on ajoute foi à ces deux dernières espèces de songes, n'y +ayant que les trois premiers qui soient revêtus de tous les caractères +de la vérité. _Macrobii in somnium Scipionis, liber prim., cap. 3, vers_ +7. + +Pétrone ne veut pas que les songes et les inspirations qui nous arrivent +en dormant soient l'ouvrage de quelque divinité; il prétend, au +contraire, que nos songes ne sont que des réminiscences des choses qui +nous sont arrivées lorsque nous ne dormions pas. + + _Somnia quae mentes ludunt volitantibus umbris + Non delubra Deum, nec ab aethere numina mittunt + Sed sibi quisque facit_. + (Petronii Arbitri Satyricon.) + + +Les anciens ont toujours eu les songes en grande [p.281] recommandation. +Pharaon, roi d'Égypte, avoit à ses gages des gens dont l'unique emploi +étoit d'interpréter les songes. (_Genese_, chap. 41.) + +Joseph avoit reçu de Dieu un talent particulier pour les expliquer, et +ses frères, jaloux de cette faveur, ne l'appelloient plus que le +Songeur. (_Ibidem_, chap. 37.) + +Homère croyoit que les songes entrent dans l'âme par deux portes +différentes, dont l'une est d'yvoire et l'autre de corne; que ceux qui +passent par la première nous trompent toujours, n'y ayant de véritables +que ceux qui passent par celle de corne. (_Odyssée_, livre 19.) + +Les poètes qui sont venus après lui ont pensé de même; Virgile en parle +en ces termes: + + _Sunt gemini somni partae; quarum altera fertur + Cornea; qua veris facilis datur exitus umbris. + Altera candenti perfecta nitens elephanto: + Seà falsa ad coelum mittunt insomnia manes._ + (_Aeneidos_, lib. VI, sub fine.) + +Horace, parlant des songes, dit à Galatée qu'il vouloit détourner d'un +voyage: + + ... _An vitiis carentem + Ludit imago + Vana, quae porta fugiens eburna + Somnium ducit?_ + (_Ode_ 27, lib. 3.) + +Et Properce, dans son Élegie à Cynthia, fait aussi mention de ces +portes. + + _Nec tu sperne piis venientia somnia portis: + Cum pia venerunt somnia, pondus habent_. + (Elegia, VII, lib. 4.) + +(Lantin de Damery.) + + + +NOTE 3, _pages_ 4-5. [p.282] + +Vers 41-44. + + La matière en est bonne et neuve. + +Comme dit M. Ampère, _bonne_, je ne dis pas non; mais _neuve_, c'est +autre chose. + + +NOTE 4, _pages_ 6-7. + +Vers 79-79. _Kalandre_. + +C'est l'alouette huppée qu'on voit toujours voletant le long des routes. +Dans l'Orléanais, de nos jours encore, on ne la nomme pas autrement. + + +NOTE 5, _page_ 12. + +_Félonie--Vilenie_. Nous ferons remarquer ici que ces deux images n'en +font qu'une dans le plus beau et le meilleur manuscrit de la Bibliothèque +nationale, n° 380 ancien fonds français. Ce magnifique travail de Nicolas +Flamel, exécuté vers la fin du XIVe siècle pour le duc Jean de Berri, +oncle de Charles VI, est, de tous les manuscrits français, celui qui se +rapproche le plus du texte de Méon. L'auteur dit qu'à gauche se dressait +Félonie, qui était appelée Vilenie. Nous préférons le texte tel que l'a +restitué Méon. + + +NOTE 6, _pages_ 12-13. + +Vers 178-178. + + Et fame qui petit séust + D'honorer ceus qu'ele déust. + + +Ce dernier trait convient parfaitement au personnage peint par le poète. [p.283] +Il y a, dans le recueil de fabliaux publié par Méon, un long poème +malheureusement incomplet intitulé: _le dit de Trubert_, du nom du +personnage principal, qui est justement le type du vilain au sens +primitif et au sens figuré du mot. Il n'y a pas de méchant tour qu'il ne +joue au duc son seigneur. C'est le pendant de l'esclave antique. Privé +de tous les droits les plus chers à l'homme, il devient rusé, méchant; +sa vie n'a plus qu'un but: la vengeance. (E. Cougny.) + + +NOTE 7, _page_ 15. + +Vers 197. + + D'un héritage dépouillés. + +Ici se présente pour la première fois un participe décliné. + +A l'époque où vivaient les auteurs du _Roman de la Rose_, tous les +participes sans exception se déclinaient. Jusqu'au XVIIe siècle, ils +restèrent déclinables à volonté. L'Académie trancha la difficulté, et +rendit tous les participes directs indéclinables avec l'auxiliaire +avoir. Toutefois, elle toléra, en poésie seulement, qu'on pût encore +parfois décliner les participes, pourvu qu'ils fussent placés entre le +verbe auxiliaire et leur régime, comme par exemple dans ces deux vers de +Malherbe: + + O Dieu dont les bontés, de nos larmes touchées, + Ont aux vaines fureurs les armes arrachées. + +Nous nous sommes arrêté à cette règle après de longues hésitations; mais +comme elle nous permettait [p.284] de conserver un nombre incalculable +de vers presque dans leur intégrité, sans trop choquer la grammaire +moderne, nous espérons qu'on n'osera pas trop nous reprocher cette +licence. + + +NOTE 8, _pages_ 16-17. + +Vers 224-226. + + Et une cote de brunete. + +M. Francisque Michel traduit _brunete_ par _bure_, de sorte que le vers +se traduirait ainsi: «Et une cote de bureau.» C'est une erreur. Nous en +voyons la preuve au vers 4569, au début de la partie de Jehan de Meung: + + Car ausinc bien sunt amoretes + Sous buriaus comme sous brunetes. + +Lorsqu'il arrive à ce passage, il traduit _brunete_ par _espèce +d'étoffe_. Mais, d'après ces deux vers, il est impossible de se +méprendre sur la véritable signification de _brunete_. C'est bien (comme +on le voit au Glossaire) un drap fin dont se vêtaient les personnes de +qualité. Il tirait son nom de sa couleur foncée. + + +NOTE 9, _pages_ 18-19. + +Vers 248-250. + + Que s'elle voit ou s'elle ouït. + +Nous avons ici conservé _s'elle_ pour _si elle_. + +Cette élision est très-compréhensible, et il est très regrettable, à nos +yeux, qu'elle ne soit plus usitée. Elle est tout aussi naturelle que +_s'il_ pour _si il_. + + +NOTE 10, _pages_ 18-19. [p.285] + +Vers 253-254. _Prudhomme_, homme sage, prudent, honnête. + +_Prude_ est resté dans la langue et _prudhomme_ également, mais avec une +acception toute spéciale. + + +NOTE II, _pages_ 24-25. + +Vers 345-349. _Karoler_, danser la karole. + +Cette danse, qui s'exécutait en rond et que Jacques Yver appelle pour +cela la ronde carole, avait donné naissance au mot _karoleur_, qui se +trouve dans le _Roman de la Rose_, et à _caroler_, qui se lit dans les +poésies de Froissard. On la dansait beaucoup à Paris, où se trouvait +même un carrefour qui lui devait son nom de Notre-Dame-de-la-Carole. +(Edouard Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, t. II, p. 16.) + + +NOTE 12, _pages_ 30-31. + +Vers 457-459. + + Je cuit qu'ele acorast de froit. + _De froidure elle serait morte_. + +_Acorer_. M. Francisque Michel traduit ce mot par _avoir mal au coeur_. +De sorte que ce vers se traduirait ainsi: «Je crois que de froid elle +aurait mal au coeur.» Lantin de Damerey et Méon traduisent ce mot par +_mourir_. Nous partageons cet avis. En effet, _acorer_, verbe actif, +veut dire: arracher le coeur, les entrailles (_corailles_), d'où notre +moderne _écoeurer_. Dans [p.286] la suite, ce mot perdit de sa force; +mais le sens le plus faible fut _affliger, percer le coeur_. (Voyez le +Glossaire de Du Cange.) + +Du reste, ce mot se retrouve souvent dans le _Roman de la Rose_. Ainsi, +au vers 7652, on lit: + + Male-Bouche et tout son linage, + S'il vous devoient acorer, + Vous lo servir et honorer. + +Au vers 10905: + + Por qui mort ma mère plora + Tant, que presque ne s'acora. + +Évidemment on ne saurait traduire ce verbe que par _éventrer_, dans le +premier exemple, et _s'arracher le coeur_, la vie, dans le second. + + +NOTE 13, _pages_ 32-33. + +Vers 475-477. + + Furent à or et à asur + De toutes pars paintes où mur. + +Telles étaient pourtraites au moyen âge les peintures murales et les +miniatures des manuscrits. + + +NOTE 14, _pages_ 36-37. + +Vers 539-541. + + Cheveus ot blons cum uns bacine. + +_Bacin_, casque rond en acier poli. + +Dans le moyen âge, ni homme, ni femme n'était réputé beau s'il n'avait +les cheveux blonds. Les cheveux [p.287] noirs étaient rares à la fin du +XIIIe siècle. Cependant il est question de combattants blonds et mors, +_de personnes noires et blondes_, dans la branche des royaux lignages de +Guillaume Guiard, poète Orléanais du XIIIe siècle, vers 2576 et 6925. +(Francisque Michel.) + + +NOTE 15, _pages_ 36-37. + +Vers 542-546. + + Son entr'oil ne fu pas petis, + _L'entrecil net et bien marqué_. + +_Entr'oil, entrecil_ ou _entr'oeil_, du latin _intercilium_, l'espace +compris entre les deux yeux ou plutôt entre les sourcils. + +Ce mot n'a pas d'équivalent dans notre langue moderne; c'est, somme +toute, une lacune fort regrettable. + + +NOTE 16, _pages_ 36-37. + +Vers 545-549. _Vair, yeux vairs_. + + Les yex ot plus vairs c'uns faucons. + +_Vair, vairon, vairs, varons, vayron, veiron, veirs, ver, verz_; au +féminin _vaire, vert_: mots appliqués à tout ce qui était de couleurs +différentes ou changeantes; d'où le nom de vairons, donné à de petits +poissons que l'on voit sur le bord des rivières, parce qu'ils sont de +différentes couleurs et changeantes; fourrure de couleur gris blanc +mêlé, et fort recherchée des anciens Français, qui fut ainsi nommée de +_varius_, qui signifie _varié_, et non pas de _variola_, [p.288] comme +le dit Borel. On dit aussi: yeux vairs, pour: yeux bleus, parce que, +comme dans la fourrure vaire, ils sont parsemés de petits points blancs. +On appelle encore des yeux de différentes couleurs des _yeux vairons_. +La Ravallière, dans les _Chansons du Roy de Navarre_, tome I, page 451, +trompé par l'orthographe, a cru que le mot _vair_ signifiait couleur +verte, _viridis_; il s'étonne de ce qu'on ne trouve plus d'yeux verts, +et comment la nature peut en avoir formé de pareils; il invite les +philosophes à examiner pourquoi ce phénomène n'arrive plus. Ronsard, qui +florissait sous Charles IX et Henri III, est tombé dans la même erreur. +Voyez son ode à M. Peltier. + + «Mestre Robert ... me dit: Je vous veil demander se le Roy se séoit + en cest prael, et vous vous aliez séoir sur son banc plus haut que + li, se on vous en devroit bien blasmer, et je li dis que oil; et il + me dit: Dont faites-vous bien à blasmer, quant vous estes plus + noblement vestu que le Roy; car vous vous vestez de vair et de + vert, ce que le Roy ne fait pas; et je li diz: Mestre Robert, salve + vostre grace, je ne foiz mie à blasmer, se je me vest de vert et de + vair, car cest abit me lessa mon pere et ma mere; mais vous faites + à blasmer, car vous estes filz de vilain et de vilaine, et avez + lessié l'abit vostre pere et vostre mere, et estes vestu de plus + riche camelin que le Roy n'est.» (Joinville, _Histoire de saint + Louis_.) + +On voit par cette citation que Joinville fait la distinction de l'étoffe +vaire et de la couleur verte; le _Roman de la Rose_, cité au mot _Pers_, +l'a faite aussi; lé _Reclus de Moliens_, cité au mot _Aversaire_, +compare [p.289] le diable à un geai _vair_: tout le monde connaît cet +oiseau, et l'on sait qu'il n'en fut jamais de couleur verte. Dans les +citations suivantes, on verra quelles étaient les qualités qu'il fallait +posséder pour être mis au rang des belles: + + Ot vairs iex, rians et fendus, + Les bras bien fès et estendus, + Blanches mains longues et ouvertes, + Aux templieres que vi apertes + Apparut qu'ele ot teste blonde. + (_Fabliau_, ms. n° 7218, f° 280 v°, col. I.) + + Les iex ot vairs corne cristal. + (_Fabliau de Gombert et des deux clercs_.) + + Vairs ot les leux, et les crins blois. + (_Roman de la Violette_.) + +Le palefroy vair était un cheval gris pommelé, ou de différentes +couleurs. Huon le Roy, poète du XIIIe siècle, a fait un lay intitulé: +_Le vair Palefroy_; il fait partie de la nouvelle édition des _Fabliaux +de Barbazan_ qu'on vient de publier. On ne présumera pas qu'un cheval +ait jamais été de couleur verte, à moins qu'on ne l'ait peint. Dans le +_Fabliau des chevaliers, des clercs et des vilains_, l'un des chevaliers +est monté sur un _dextrier vairon_, parce qu'il était de couleurs +différentes, et non pas, comme le dit le Père Joubert, parce qu'il avait +un oeil de couleur différente de l'autre. _Penne vaire_, plume tachée de +noir et de blanc ou d'autre couleur; _menu vair_, étoffe ou fourrure +dont les taches étaient très-petites, de façon que l'on avait peine à +distinguer laquelle des couleurs était la plus dominante. (_Glossaire de +la langue romane_, par Roquefort, t. II, p. 680.) + + +NOTE 17, _pages_ 38-39. [p.290] + +Vers 563-565. + + D'orfrois ot ung chapel mignot. + +_Orfrois_, dentelle d'or ou d'argent, point d'Espagne. (F. M.) + +_Chapel, chapelet, chapiaus de flors_, chapeau, couronne de fleurs. + +C'était une guirlande ou couronne qu'on mettoit sur la tête. On en +couronnoit quelquefois le vainqueur, comme firent les dames, à Naples, +au roi Charles VIII, lorsqu'elles lui mirent une couronne de violettes, +et le baisèrent ensuite comme le champion de leur honneur. Les couronnes +s'introduisirent dans les festins avec la mollesse et la volupté. On en +mettoit aux bouteilles et aux verres. Les convives en prenoient à la fin +du repas, et c'étoit le symbole de la débauche. + +A mesure que le luxe s'accrut, on raffina sur la matière des couronnes; +elles étoient dans les commencements de feuilles d'arbres; on les fit de +roses dans la suite, puis de fine laine, et enfin d'argent et d'or. Les +grands seigneurs en France, et les chevaliers qui avoient quelque +réputation, portoient des chapelets de perles sur la tête. Voilà +l'origine des couronnes dont on timbre aujourd'hui les armoiries, +prérogative interdite aux roturiers par les ordonnances. + +C'est de la figure de ces chapelets de perles que nos rosaires et nos +chapelets ont pris leur nom, parce qu'ils ressemblent à une guirlande, +suivant la remarque de Borel. + + +On lit dans le _Roman de Lancelot_: «Qu'il ne fut [p.291] jour que +Lancelot, ou hiver ou été, n'eût au matin un chapeau de fresches roses +sur la tête, fors seulement au vendredi et aux vigiles des haultes +fêtes, et tant que le karême duroit.» Peu de personnes s'aviseroient +aujourd'hui de chercher le mérite de la mortification dans une pareille +abstinence. + +L'auteur, un peu plus loin, parlant de Déduit, dit que: + + Li ot s'amie fet chapel + De Roses qui moult li sist bel. + +(Lantin de Damery.) + + +NOTE 18, _pages_ 60-61. + +Vers 942-936. _More_. Ici deux versions se présentent: _more_ veut dire +_mûre_, fruit noir, et _more, nègre_. + +MM. Méon et Francisque Michel traduisent _mûre_, M. Littré opine pour +_more_. Nous avons adopté l'opinion de ce dernier. Ici, à vrai dire, la +traduction _mûre_ nous séduisait assez à cause du voisinage du vers: + + Dont li fruit iert mal savorés. + +Toutefois nous ferons remarquer qu'à la page suivante, le poète dit que +le fût et le fer des flèches était plus noir que _déables d'enfer_; puis +au vers 8873 Jehan de Meung, faisant parler le Jaloux, dit: + + Vous en aurés le vis pali, + Voire certes plus noir que more. + +Dans ce dernier vers nous n'avons pas hésité à traduire: _more_. Enfin +remarquons en passant que Guillaume de Lorris parle plus haut deux fois +des [p.292] Sarrasins et de la Palestine, et qu'il emploie, pour +désigner le fruit, _more_ et _meure_. Nous devons dire pourtant que +Marot, dans ces deux endroits, écrit ou plutôt traduit: _meures_, Nous +ne nous appesantissons tant sur une chose si peu importante que pour +montrer avec quel soin nous avons conduit notre travail. + + +NOTE 19, _pages 62-63. + +_ Vers 965-957. + + Et cet où li meillor penon + Furent entés, Biautés ot non. + _Et le plus beau pour la couleur + Et les plumes de son enture + Était Beauté_. + +_Enture_. Ce mot se trouve également au vers 1779. + +M. Littré ne donne que quatre signifiations à ce mot: 1° la fente où +l'on met l'ente ou la greffe. Les trois autres sont spéciales à certains +métiers. A notre avis, le mot _enture_ dut prendre insensiblement la +place _d'ente_ dans le langage usuel et populaire, car il y est encore +beaucoup plus employé, non pas dans le sens de fente où l'on introduit +l'ente, mais pour l'ente elle-même. Ainsi, pour ne citer qu'une exemple, +dans la carrosserie, on nomme aujourd'hui _brancard_ la pièce de bois +cintré qui va d'un bout à l'autre de la voiture et lui sert de +charpente; mais on nomme _enture_ le brancard que, la voiture terminée, +on vient enter sur le devant et qui n'en fait partie qu'une fois fixé. + +Nous aurions préféré abandonner ce mot, que le lecteur pourra prendre +dans ce sens ou dans celui _d'ente_. Ce dernier est très-admissible au +vers 965: [p.293] _Les plumes de son enture_, ces plumes étant fixées +dans une fente. Au vers 1783, _enture_ signifie le fût tout entier, soit +en acceptant l'interprétation ci-dessus, soit en prenant la partie pour +le tout. Que le lecteur n'oublie pas les immenses et surtout +innombrables difficultés que nous avons eues à surmonter pour terminer +une oeuvre si longue qu'elle en était parfois désespérante. + + +NOTE 20, _pages_ 62-63. + +Vers 975-966. + + Mès qui de près en vosist traire. + _Si de près on le voulait traire_. + +_Traire_. Nous avons conservé ce mot pour _tirer_, +lancer. + +C'est un de ces mots que nous n'avons pas cru devoir sacrifier ici pour +deux raisons: la première, c'est qu'il a permis de reproduire à peu près +absolument le vers de Guillaume de Lorris; la seconde, c'est qu'il est +facile à comprendre sans être d'un archaïsme exagéré. Le mot _trait_ en +indique suffisamment, du reste, la signification. _Traire_ signifie +tirer, lancer. On dit encore tirer de l'arc, du pistolet, etc. + +_Traire_ était encore usité au XVIIe siècle. On le trouve dans Molière: +«Mon Dieu, je sais l'art de traire les hommes.» M. Littré lui donne en +cette circonstance le sens de tirer, obtenir de quelqu'un. Au XVIe +siècle, il était d'un usage continuel: «Ils s'encoururent, dit Amyot, çà +et là, les épées traictes au poing, ravir et enlever les filles des +Sabins.» Il nous reste encore les composés: soustraire, retraire, +extraire, etc. + + +NOTE 21, _pages_ 64-65. [p.294] + +Vers 996-993. _Novel-Penser_, inconstance, infidélité, nouvelles amours. + + +NOTE 22, _pages_ 66-67. + +Vers 1022-1019. _Teches_, qualités bonnes ou mauvaises. + +M. Francisque Michel traduit ce mot par _manières_. C'est une erreur. +Remarquons en passant, et nous aurons maintes occasions de le signaler, +qu'il est assez léger dans ses traductions. + + +NOTE 23, _pages_ 70-69. + +Vers 1076-1070. _Poignent_, piquent, percent. On connaît le proverbe: + + Poignez vilain, il vous oindra, + Oignez vilain, il vous poindra. + + +NOTE 24, _pages_ 70-71. + +Vers 1077-1071. _Dusques as os_, jusques aux os. + +Ici nous avons sacrifié l'harmonie à la fidélité. Nous avons tenu à +conserver cette cacophonie caractéristique. Le lecteur nous excusera +sans doute en observant que nous n'avons fait que reproduire la faute de +l'original. Une bonne traduction, à notre avis, doit, tout en essayant +de reproduire les qualités, ne pas chercher à atténuer quand même tous +les défauts. Nous aurons l'occasion de le faire remarquer, +malheureusement bien souvent, dans le poème [p.295] de Jehan de Meung, +qui a trop sacrifié la forme au fond. + + +NOTE 25, _pages_ 70-71. + +Vers 1096-1090. _Estoires_. + +M. Francisque Michel traduit ce mot par: _représentations figurées_. +C'est une glose vraisemblable, mais non la traduction du mot. _Estoire_ +n'a jamais signifié qu'_histoire_, ou dans une autre acception: flotte +de guerre, du latin _storium_. + + +NOTE 26, _pages_ 70-71. + +Vers 1103-1097. + + _Richesse avait riche ceinture_. + +On trouve souvent, dans les anciens comptes, des mentions de ceintures +aussi précieuses que celle de Richesse. Pour n'en citer qu'une seule, +dans un rôle des Archives royales d'Angleterre, relatif aux noces de +Jeanne, troisième fille d'Edouard Ier, il est question d'une ceinture +magnifique, toute d'or, avec rubis et éméraudes, achetée à Paris par +l'ordre du roi et de la reine, pour la somme de trente-sept livres +sterling douze schillings. (Francisque Michel.) + + +NOTE 27, _pages_ 78-79. + +Vers 1213-1209. + + Du bon roi Artus de Bretaigne. + +Artus, roi de la Grande-Bretagne, surnommé le Bon, étoit fils +d'Uterpandragon et de la reine Yvergne. [p.296] Il épousa Genièvre, +fille de Léodogand, roi de Tamélide. Cette princesse, qui passoit pour +un modèle de sagesse, ne put résister aux charmes du fameux Lancelot du +Lac, fils du roi Ban de Benoist. Cette folle amour coûta la vie à plus +de cent mille hommes et au bon roi Artus, l'an 541. Il portoit d'azur à +treize couronnes d'or. Son épée, dont il est si souvent parlé dans le +Roman de Lancelot, s'appeloit _Escalibor_, qui en hébreu signifie +tranche fer et acier. (Lantin de Damery.) + + +NOTE 28, _pages_ 78-79. + +Vers 1230-1228. + + Et n'avait pas nez d'Orléan. + +Les Camus d'Orléans sont mentionnés dans un catalogue de proverbes +publié, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale n° 1830, par +Legrand d'Aussy, dans son _Histoire de la vie privée des Français_, +édition de 1815, tome III, pages 403-405. En lisant auparavant, pages 3 +et 15, ce qui s'y trouve sur le vin de Rebrechien, localité de cette +province, célèbre sous ce rapport, on est tenté de penser que nos +ancêtres expliquaient ce nom par l'ancien adjectif _rebrichiè_, mais il +semble qu'au contraire il ait voulu dire _retroussé_. Dans un portrait +du démon tracé par un trouvère: + + Lonc ot le nés et rebrichiès en son. + +C'est-à-dire retroussé à son extrémité. (Voir le _Roman d'Auberi de +Bourgoing_, manusc. de la Bibliothèque nationale, n° 72275, f° 247 +verso.) (Francisque Michel.) + +Simon Rouzeau dans son poème [p.297]: _L'hercule guespin_, donne à Rebrechien +l'étymologie de: _Area Bacchi_, champ de Bacchus. + + +NOTE 29, _pages_ 80-81. + +Vers 1264-1262. _Gundesorres_, Windsor, ville d'Angleterre. + + +NOTE 30, _pages_ 80-81. + +Vers 1265-1363. + + Ci parle l'Aucteur de Courtoisie + Qui est courtoise et de tous prisie. + +Ces deux vers sont faux, chose rare dans l'édition de Méon. Il est +probable qu'il y avait au premier vers: _Ci dict_, et au second: _Moult +courtoise et de tous prisie_. Toutefois nous avons tenu à ne rien +changer, quoique le sens ne soit pas douteux. + + +NOTE 31, _pages_ 81-83. + +Vers 1281-1279. + + Est avers les autres estoiles + Qui ne resemblent que chandoiles. + +Cette comparaison, qui déjà figure quelques chapitres auparavant, est +une négligence que l'auteur n'eût pas manqué de faire disparaître s'il +eût pu réviser son oeuvre. + + +NOTE 32, _pages_ 88-89. [p.298] + +Vers 1363-1363. + + Or me gart Diex de mortel plaie! + +Ici nous ferons remarquer combien il est essentiel de bien étudier ce +qu'on lit. Presque tous les commentateurs du _Roman de la Rose_ font +cette réflexion: «Malgré le danger qui le menace et l'épouvante, l'Amant +ne s'en étend pas moins avec complaisance sur toutes les beautés du parc +de Déduit. Il énumère tous les arbres, animaux et plantes qui peuplent +ce beau jardin.» Évidemment ces auteurs n'avaient pas lu le vers 1368, +car ils eussent compris que cette exclamation n'était qu'un cri de +terreur poussé par le poète au moment où il se rappelle le danger qu'il +a couru. + + +NOTE 33, _pages_ 88-89. + +Vers 1392-1392. _Citoal_, sorte d'épice que Roquefort croit être la +cannelle ou le zédoaire, mais qui ne saurait être la première nommée +plus loin. (Francisque Michel.) + + +NOTE 34, _pages_ 90-91. + +Vers 1394-1394. + + Que bon mengier fait après table. + +Accoutumés à des nourritures d'une digestion difficile, nos ancêtres +croyaient que leur estomac avait besoin d'être aidé dans ses fonctions +par des stimulants [p.299] qui lui donnassent du ton. Au chapitre III, +section VII de son _Histoire de la vie des Français_ (Paris, Simonnet, +1815, in-8°, t. II, p. 308), Legrand d'Aussy rapporte deux passages +d'anciens écrivains qui nous montrent cet usage en vogue jusque sous +Henri III, et il fait remarquer qu'aujourd'hui encore, dans leurs +voyages de mer, les Hollandais, par le même motif, mangent après leurs +repas des clous de girofle confits. + +Un passage d'Athis et de Prophélias que nous avons cité dans les notes +de notre édition de la _Chronique de Guillaume Anelier_, p. 359, nous +montre, parmi les provisions d'un navire, des épices pour corriger les +mauvaises odeurs de la mer. (Francisque Michel.) + + +NOTE 35, _pages_ 92-93. + +Vers 1448-1448. + + Li leus qui ere de tel aire, + ... _Le beau site dont l'aire_. + +Dans l'original le mot _aire_ veut dire _air_, manière. + +Comme le mot _aire_ moderne signifie toute surface plane: l'aire d'une +maison, d'un plancher, d'un pont, et qu'il pouvait parfaitement +s'employer ici pour désigner le sol, nous avons été heureux de pouvoir +le conserver. + + +NOTE 36, _pages_ 102. + +Vers 1586. _Paroît_ veut dire dans l'original _paraissait_. + + +NOTE 37, _pages_ 113. [p.300] + +Vers 1741. + + Ci dit l'aucteur coment Amours + Trait à l'Amant, qui pour les flours + S'estoit el vergier embatu, + Four le bouton qu'il a sentu; + Qu'il en cuida tant aprochier, + Qu'il le péust à lui sachier; + Mès ne s'osoit traire en avant, + Car Amours l'aloit espiant. + +M. Francisque Michel traduit _trait à l'Amant_ par _vient à l'Amant_. Si +nous acceptions cette version, il en résulterait que l'Amant aurait +aperçu le Dieu d'Amours qui le poursuivait, et alors la rage de décrire +l'emportant sur le danger, l'Amant serait ridicule, et sa situation +perdrait tout intérêt. Mais notre opinion émise dans la note des vers +1364-1363 subsiste tout entière; nous la maintenons, et nous sommes +très-étonné que M. Francisque Michel soit tombé dans une si grosse +erreur. Il est vrai que quelques lignes plus bas: «L'Amant qui ne +s'osoit traire en avant,» c'est-à-dire se traîner en avant (une fois +blessé), semblait justifier cette interprétation. Mais s'il avait lu ce +passage avec attention, il eût certainement corrigé cette faute. En +effet, au vers 1761, il traduit _trait à moi_ par _tire sur moi_ ou +_contre moi_ sa flèche. Ce vers ne peut du reste se comprendre +autrement, et tel est le sens exact du mot dans ces deux circonstances, +d'où il résulte que l'Amant ne s'aperçut de la présence du Dieu d'Amours +qu'en sentant ses atteintes. + +On voit par cette note combien il faut être circonspect [p.301] dans +une traduction, et qu'une erreur de cette nature, au début surtout, peut +jeter une défaveur sur l'oeuvre entière; or, comme les interprétateurs +qui veulent trop précipiter leur travail se laissent généralement +prendre à leur première impression, il en résulte des opinions exagérées +et fausses, d'autant plus pernicieuses que celui qui les émet a plus +d'autorité. + + +NOTE 38, _pages_ 114-115. + +Vers 1787-1789. + + Ainçois remest li fers dedans, + _Toujours le fer dedans restait_. + +Nous aurions aussi bien pu mettre _le dard_ comme nous l'avons fait plus +loin; mais nous avons tenu à traduire textuellement, parce que c'est une +faute. L'auteur, en effet, nous affirme plus haut qu'en ces ces cinq +flèches: + + ... _Rien que d'or ne fût, + Sauf les ailerons et le fût_. + +C'est pourquoi aussi nous avons cru pouvoir mettre quatre vers plus +haut: + + _Le dard de fer barbelé_. + +C'est encore une négligence que certainement l'auteur eût corrigée s'il +eût vécu. + + +NOTE 39, _pages_ 116-119. + +Vers 1838-1839. + + Desous ung olivier tamé. + +On trouve également, dit M. Francisque Michel, [p.302] la mention d'un +olivier dans le _Roman des aventures de Frègus_, page 75, vers 5, dont +la scène se passe en Écosse. Il est douteux que cet arbre ait jamais pu +venir dans les contrées du nord de l'Europe. Comme cependant il est +nommé dans plusieurs autres ouvrages analogues, par exemple dans un des +romans de Tristan, où ce chevalier est représenté portant un chapeau +d'olivier, à la cour du roi Marc, son oncle, il faut croire que ce nom +se donnait à quelque arbre des pays froids. (Francisque Michel.) + +Cette note est ici déplacée. Guillaume de Lorris a eu soin de nous dire +que Déduit avait peuplé son jardin de plantes venues de la terre des +Sarrasins. + + +NOTE 40, _pages_ 136-137. + +Vers 2110-2112. + + Mès espoir ce n'iert mie tost. + _Mais de bien longs délais s'imposent_. + +La traduction littérale de ce vers est: «Mais vraisemblablement ce ne +sera pas tôt.» Dans cette hypothèse, ce vers doit se terminer par une +virgule, et le vers suivant lui fait naturellement suite. C'est +l'opinion que nous avons adoptée, malgré l'avis contraire de M. +Francisque Michel, qui met un point à la fin de ce vers et le traduit +ainsi: «Mais j'espère que ce ne sera pas bientôt.» Cette phrase serait +ainsi le complément du vers précédent. Nous préférons la première +interprétation. + + +NOTE 41, _pages_ 136-137. [p.303] + +Vers 2101-2103. + + Grans biens ne vient pas en poi d'ore; + _La fortune est lente à venir, + Longa mora est nobis quae gaudia differt_. + (Ovid. ep. 19, vers 3.) + +(Lantin de Damery.) + + +NOTE 42, _pages_ 138-139. + +Vers 2136-2138. + + Quant li disciples qui escoute, +_Légère enim et non inteîîigere, negîigere est_. + + +NOTE 43, _pages_ 140-141. +Vers 2173-2175. + + Après te garde de retraire + Chose des gens qui face à taire; + ..... _Gravis est culpa tacenda hqui_, + (Ovid. _Art. Am_., iib. II, vers 604.) + (LANTIN DE DAMEREY) + +Toutes les citations latines que nous reproduisons +sont tirées de l'édition de Méon. + + +NOTE 44, _pages_ 140-141. +Vers 2176-2179. + + En Keux le seneschal te mire. + +Keux, le sénéchal, étoit fils d'Anthor, père nourricier du roi Artus, +qu'il avoit fait nourrir comme [p.304] son propre fils par sa femme, +ayant donné à Keux une autre nourrice; voilà pourquoi Anthor disoit à +Artus: «Si Keux est félon et dénaturé, souffrez-en ung petit, car pour +vous nourrir il est tout dénaturé.» (_Roman de Merlin_, tome I, chap. +95.) Quoique Keux eût la réputation d'être le plus médisant de la cour +du roi Artus, on ne trouve cependant dans le _Roman de Lancelot_, où il +est souvent parlé du sénéchal, guère de ces traits de son caractère +médisant. Le plus marqué est celui qu'il lâcha contre Perceval, qui +venait d'être reçu compagnon de Table-Ronde. + +«Artus fit Keux son sénéchal par tel convenant, que tant qu'il vivroit +il seroit maître gouffanier du royaume de Logres.» (_Roman de Merlin_, +chap. 100.) + +Par cette commission, Keux réunissoit en sa personne les deux plus +grandes charges de l'État: comme gonfanier, il portoit la grande +bannière, et comme sénéchal, il étoit le grand maître de la maison du +roi, ce que l'on appeloit _Dapifer et princeps coquorum_, ou +grand-queux. + +Cette charge de grand maître était considérable, puisque ceux qui en +étoient revêtus signoient les actes de conséquence, comme on le voit +dans plusieurs chartres. + +Keux étoit encore maître-d'hôtel, ce qui se prouve par un passage du +_Roman de Merlin_, chap. 107: + +«Et lors vecy venir Keux le sénéchal, et le villain le veit, et lui dit: +damps sénéchal, tenez ses oyseaux, si les donnez ce soir à souper à +vostre roi.» + +Sénéchal se prenoit aussi pour un pourvoyeur. + + Judas estoit sénéchaux des apôtres, + +dit un autre roman de Merlin. +[p.305] + +_Juda Schariot era camerlingo et despenciere de beni loro_ (les apôtres) +_dati per Dio_,» dit un auteur italien. + +Aujourd'hui le sénéchal est la même chose que le grand-bailli. +_Sénéchal_ vient du mot celtique _seniesscalc_ ou _senikschal_, +c'est-à-dire officier de la famille expérimenté dans le gouvernement +d'une maison. + +Cette charge se donnoit anciennement à des chevaliers déjà âgés. (Lantin +de Damery.) + + +NOTE 45, _pages_ 140-141. + +Vers 2179-2181. + + Tant cum Gauvains li bien apris. + +_Gauvain_, un des chevaliers de la Table-Ronde, dont les hauts faits +sont écrits au roman de Lancelot du Lac. Il étoit fils du roi Loth, et +neveu du roi Artus; il naquit en Orcanie, dans la ville de Lordelone, au +IIIe siècle de l'ère chrétienne. + +«Il aima pouvres gens, et fit voulentiers bien aux meseaux (ladres) plus +qu'aux autres: il ne fut médisant ne envieux; il fut toujours plus +courtois que nul, et pour sa courtoisie l'aimèrent plus dames et +damoiselles que pour sa chevalerie où il excelloit. Telle étoit sa +coutume que toujours empiroit sa force entour midy; et sitôt comme midy +étoit passé, si lui revenoit au double le coeur, la force et la vertu. +Il se vantoit d'avoir tué plus de quarante chevaliers dans les courses +qu'il avoit faites tout seul.» + +L'auteur du _Roman de Lancelot_ remarque que Gauvain alloit à confesse +rarement, et qu'ayant passé quatre ans sans s'acquitter de ce devoir, +comme on lui conseilloit de faire pénitence, il disoit: «Que de +pénitence ne pouvoit-il la peine souffrir.» + +Il mourut en partie [p.306] des blessures que lui fit Lancelot: il portoit d'or +au lion de gueule. (Lantin de Damery.) + + +NOTE 46, _pages_ 142-143. + +Vers 2204-2206. Jehan de Meung eût bien dû méditer ces vers de Guillaume +de Lorris et mettre en pratique cette sage maxime. + + +NOTE 47, _pages_ 144-145. + +Vers 2252-2254. + + Lave tes mains et tes dens cure. + +_Curer_ signifiait aussi bien nettoyer que soigner. On disait curer un +fossé et curer son esprit. + +Pour tout ce passage, il est intéressant de consulter Ovide, _L'Art +d'aimer_, livre I. + + .............._Careant rubigine denies + Nu vagus in laxâ pes tibi pelle natet. + Nec malé deformet rigidos tonsura capillos + Sit coma, sit docta barba resecta manu; + Et nihil eminicat, et sint sine sordibus ungues. + + Cetera lascivoe faciant, concede, puellae + Et si quis maie vir quaerit habere virum_. + +Au vers suivant: + + Mais ne te farde ne ne guigne, + +que nous traduisons par: + + Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne, + +M. Francisque Michel traduit _guigner_ par _observer_. [p.307] Cette +traduction est insuffisante. _Guigner_ veut dire: regarder du coin de +l'oeil, cligner de l'oeil. La véritable traduction moderne serait +plutôt: faire de l'oeil, voire encore: lorgner. + + +NOTE 48, _pages_ 146-147. + +Vers 2289-2291. + + Se tu as la voiz clere et saine. + _Si vox est, canta; si mollia brachia, salta_. + (Ovid., _De Arte amandi_, lib. II.) + + +NOTE 49, _page_ 149. + +Vers 2309. _Sa mie_. Bien que _s'amie_ soit plus correct, comme c'est +aujourd'hui l'usage d'écrire _sa mie_, nous nous sommes décidé à suivre +l'usage. + + +NOTE 50, _pages_ 150-151. + +Vers 2332-2334. + + Qui en mains leus son cuer départ, + Partout en a petite part; + _Deficit ambobus qui vult servire duobus_. + + +NOTE 51, _page_ 151. + +Vers 2344. _Guerdon_, récompense. Mot vieilli et même aujourd'hui tout à +fait hors d'usage. Il était pourtant fort usité au XVIe et même au XVIIe +siècle. + + Dieu te doint pour guerdon de tes oeuvres si saintes. + (Math. Régnier, _Sat_. XIII.) + + +NOTE 52, _page_ 153. [p.308] + +Vers 2364. _Douloir, se douloir_. Ce mot se trouve encore dans +Beaumarchais: «On l'entendit se douloir d'une façon lamentable.» + + +NOTE 53, _page_ 153. + +Vers 2377. Une image _mue_, muette. + +On dit encore la rage _mue_. + + +NOTE 54, _page_ 157. + +Vers 2438. + + Plus alume son cuer et larde. + _Plus allume son coeur et l'arde_. + +_Arde_, brûle, _d'arder, arde_ et _ardoir_. On lit encore dans La +Fontaine: + + Haro! la gorge m'art! + (_Le Paysan et son Seigneur_.) + + +NOTE 55, _pages_ 160-161. + +Vers 2497-2503. + + Il dient ung, et pensent el. + +Traduction littérale: «Ils disent une chose, et pensent autre chose.» + +Il nous a été impossible de traduire en deux vers masculins les deux +vers de l'original. Nous avons, après bien des hésitations, adopté cette +traduction, si peu satisfaisante qu'elle nous paraisse. + + +NOTE 56, _pages_ 162-163. [p.309] + +Vers 2530-2536. + + Lors feras chatiaus en Espaigne. + +On voit que ce proverbe date de loin. + + +NOTE 57, _pages_ 162-163. + +Vers 2544. + + Mès ce m'amort qui poi me dure. + +Nous ne savons trop pourquoi, dans ses _errata_, Méon veut changer +_m'amort_ pour _m'a mort_, c'est-à-dire _me mord_ pour _m'a tué_; car +_m'a mort_ pour _m'a mordu_ devrait s'écrire _m'a mors_ (féminin +_morse_). Nous préférons et maintenons la première version, malgré +l'opinion contraire de M. Francisque Michel. + + +NOTE 58, _page_ 166. + +Vers 2595. _Se ioncques_. Telle est la manière adoptée par Méon. A notre +avis, on doit écrire _se j'oncques,_ attendu que _ioncques_ n'est qu'un +barbarisme, ou serait une licence sans la moindre raison; nous sommes en +cela de l'avis de M. Francisque Michel. + + +NOTE 59, _pages_ 170-171. + +Vers 2690-2696. + + Et plus en gré sunt recéu + Li biens dont l'en a mal éu. + _Est post triste malum gratior ipsa salus_. + + +NOTE 60, _pages_ 172-173. [p.310] + +Vers 2715-2722. + + Espérance par soffrir vaint. + _Qui patitur vincit_. + + +NOTE 61, _pages_ 178-179. + +Vers 2793-2799. + + Se s'amie est pucele ou non. + +Doit-on traduire ici _pucele_ par _jeune fille_ ou _soubrette_? + +Dans le doute, nous avons maintenu le mot sans le traduire. + + +NOTE 62, _page_ 188. + +Vers 2967. + + Au Rosier qui l'avoit chargié. + +Charger fruit, porter du fruit. On disait: arbre chargant, arbre portant +fruit. + +Nous avons déjà trouvé ce verbe aux vers 1374 et 1379. + +M. Francisque Michel n'a pas cru devoir traduire ce mot. C'était +cependant nécessaire. + + +NOTE 63, _pages_ 192-193. + +Vers 3024-3032. + + Dehait ait, fors vous solement + Qui en ce porpris l'amena! + +Traduction littérale: «Malheur sur lui! non sur vous cependant qui +l'avez amené en ce pourpris.» [p.311] + +Nous ne savons pourquoi M. Francisque Michel traduit ici _porpris_ par +_enceinte_. Ce n'est pas une traduction. + + +NOTE 64, _pages_ 194-195. + +Vers 3045-3051. + + A une maçue à son col: + Si resemblait et fel et fol. + +Ici M. Francisque Michel se croit encore obligé de faire de l'érudition. +Il paraît, dit-il, que dans les XIIe et XIIIe siècles, les fous avaient +toujours une massue ou pieu au cou, sans doute pour les gêner dans leur +marche, comme le bétail, et les empêcher de se ruer sur les gens sains. +(Voyez à ce sujet une note de notre _Tristan_, etc., Londres, Guillaume +Pickering, 1835, in-12, tome II, pages 209-210.) + +En ce qui concerne ces deux vers, nous ne partageons pas l'opinion de M. +Francisque Michel. Nous ne pouvons nous faire à l'image grotesque de +Danger traînant à son cou un gros morceau de bois. Ce serait absurde. +Une massue au col veut dire, selon nous, que Danger tenait à la main une +massue, qualifiée un peu plus loin de bâton d'épine ou bâton noueux, et +qu'il appuyait cette massue sur son épaule auprès de son cou. Au +surplus,nous en trouvons la preuve au chapitre LXXXV, quand le poète +nous dépeint Hercule s'élançant à la rencontre de Cacus: «A son col sa +maçue.» + + +NOTE 65, _page_ 204. + +Vers 3196. Ce vers est faux. Probablement il devait y avoir _tost_ ou +_tout_ après le mot _bien_. + +[p.312] + +NOTE 66, _pages_ 208-209. + +Vers 3250-3258. + + Il se set bien amoloier + Par chuer et par soploier. + _Actes in principio, in fine frangentur_. + +Cette note de l'édition de Méon, reproduite par M. Francisque Michel, +n'est guère à sa place ici. Certes, on trouve dans tout le roman de +nombreuses réminiscences d'Ovide; mais il ne faut pas voir des +imitations partout; car enfin, à bien prendre, tout a été dit, et il +serait impossible aux modernes d'écrire un seul mot sans le voir +revendiquer au profit d'un auteur que peut-être ils n'auraient jamais +lu, et qui, somme toute, n'y aurait probablement pas plus droit qu'eux. + + +NOTE 67, _pages_ 218-219. + +Vers 3405-3412. + + Cortoisie est que l'en sequeure + Celi dont l'en est au desseure. + _Toute âme généreuse doit + Secourir plus petit que soi. + Regia crede succurrere lapsis_. + (Ovid., _Ex Pont_., lib. II, ep. IX, vers II.) + +On pourrait appliquer ici la réflexion de la note ci-dessus. + +Nous continuerons toutefois à reproduire les notes latines des deux +éditions sus-mentionnées. Le lecteur jugera par lui-même si notre +observation est juste, au moins pour un certain nombre d'entre elles. + + +NOTE 68, _pages_ 234-235. [p.314] + +Vers 3645-3653. _Irese_. Ce mot est ainsi écrit pour la rime. + +Il est deux manières de le restituer et partant de le traduire. M. +Francisque Michel n'hésite pas; il le traduit par _Irlandaise_, en vieux +français _Irois, Iroise_, et il cite à l'appui de sa version un passage +de Pierre de l'Estoile en 1606, c'est-à-dire 360 ans et plus après la +mort du romancier. Voici, du reste, sa note: + +«Les Irlandais ont toujours eu chez nous la plus détestable réputation, +même avant les événements qui en jetèrent sur notre sol un si grand +nombre. Pierre de l'Estoile écrit à la date de 1606: «Le samedi 2 mai, +furent mis hors de Paris tous les Irlandois, qui estoient en grand +nombre, gens experts en fait de gueuserie, et excellents en cette +science par dessus tous ceux de cette profession, qui est de ne rien +faire et vivre aux dépens du peuple, et aux enseignes du bonhomme Peto +d'Orléans; au reste habile de la main et à faire des enfants, de la +maignée desquels Paris est tout peuplé.» + +C'est encore de l'érudition pour le plaisir d'en faire. Les Irlandais +pouvaient être fort nombreux à Paris du temps d'Henri IV et être à peu +près inconnus du temps de saint Louis. Nous préférons ne voir dans +_Irese_ que l'altération _d'ireuse_, féminin _d'ireux_, coléreux, +acariàtre, mot fort employé aux XIIe et XIIIe siècles, et qu'on +rencontre souvent dans Guillaume Guiard, poète Orléanais du XIVe siècle. +C'est, du reste, l'opinion de Lantin de Damerey et de Méon. (Voir au +Glossaire.) + + +NOTE 69, _page_ 236. [p.314] + +Vers 3689. _Garçons desréé_, un gars perdu, dans le sens, employé encore +aujourd'hui, de fille perdue. + + +NOTE 70, _page_ 246. + +Vers 3827. Vers faux. Il devrait être restitué probablement ainsi: + + Estiés-vous donc ore couchiés? + + +NOTE 71, _pages_ 246-247. + +Vers 3839-3847. + + Que l'en ne puet fere espervier + En mile guise d'ung busart. + +Voyez le Glossaire au mot _Busart_. + + +NOTE 72, _page_ 254. + + Faire au milieu du pourpris. + +Vers faux. Il faudrait _parfaire_ ou _bâtir_. + + +NOTE 73, _pages_ 256-257. + +Vers 3971-3981. _Portes coulons_, herses. En anglais, _port-cullis_, +portcluse. (Fr. Michel.) Voir au Glossaire, _Coulans_. + + +NOTE 74, _pages_ 258-259. + +Vers 4000-4012. Arbalètes à tour, à manivelle. + +Nous avons traduit _tourière_, féminin de _tourier_, [p.315] gardien +d'une tour. Ce mot est encore cité par Littré. Ces arbalètes n'étaient +employées qu'à la défense des tours et des portes. Elles étaient placées +aux meurtrières et fixes. + + +NOTE 75, _pages_ 261-262. + +Vers 4032-4044. + + Male-Bouche, que Diex maudie! + Qui ne pense fors à boidie. + +Dans le plus grand nombre des manuscrits, au lieu de ce second vers, on +lit celui-ci: + + Ot sodoiers de Normendie. + +Dans d'autres, on trouve de Lombardie, etc. ... d'où on peut inférer +avec raison que les copistes prenaient souvent la liberté de faire les +changements qui leur plaisaient. (Méon.) + +M. Francisque Michel profite de l'occasion pour ajouter une assez longue +note tendant à prouver que les Normands, tous gens de sac et de corde, +auraient plus de droits que les Lombards, etc. ... de figurer ici. Nous +n'avons pas cru devoir la reproduire. + +Cependant il est bon d'ajouter que la seule raison plausible en faveur +de son opinion, mais dont il ne parle pas, c'est que, d'après Jehan de +Meung, lorsque Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence surprennent le +poste de Malebouche, ils massacrent les soldats _normands_, qui +l'occupaient, ivres-morts. + + +NOTE 76, _pages_ 260-261.[p.316] + +Vers 4044-4058. + + Autrefois dit à la fléuste + C'onques fame ne trova juste. + _D'autres fois sur la flûte il dit + Qu'oncques femme chaste il ne vit. + Casta quem nemo rogavit_. + + +NOTE 77, _pages_ 266-267. + +Vers 4158-4172. + + Fin cuers ne lest à amer + Por batre ne por mesamer. + _Un fin coeur aime avec constance + Et brave haine et violence. + Qui plus castigat, plus amore ligat_. + + +NOTE 78, _pages_ 270-271. + +Vers 4202-4214. + + Et si l'ai-ge perdu, espoir. + A poi, que ne m'en desespoir. + +La traduction littérale est: «Et je l'ai perdue (votre bienveillance) +vraisemblablement, et c'est ce qui me désespère.» + + +NOTE 79, _pages_ 274-275. + +Vers 4245-4257. + + Si en fis ainssi com du mien + Qu'il n'i ot contredit de rien. + + +J'en fis comme du mien, c'est-à-dire comme s'il [p.317] fût à moi. + + +NOTE 80, _page_ 274. + + Mès de ce fumes moult grevé + Que si tost fu la départie. + +Dans notre étude, nous avons déjà démontré que cette pièce de vers ne +pouvait être de Guillaume de Lorris et nous semblait être d'un style +plus jeune. Le vieux romancier eût certes écrit _fust_ au subjonctif, et +non _fu_, qui n'est que le prétérit. + + +NOTE 81, _pages_ 276-277. + +Vers 4271-4285. + + Biaus douz amis, car me le dites, + A tel servise tiex mérites. + +Cette maxime ne se trouve nulle part dans le roman de Guillaume. + + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES. [p. 319] + + +Le XIXe siècle et l'Amour[III] + +Hommage à M. Cougny[V] + +Introduction au Roman de la Rose[VII] + +Notice sur les deux auteurs du Roman de la Rose[XVII] + +Analyse du Roman de la Rose[XXVII] + +Conclusion[LXXXV] + +Opinions des critiques[CXI] + +Vie de Jehan de Meung, par André Thévet[CXLIII] + + +TITRES DES CHAPITRES. + +CHAPITRE I.--_Du vers_ 1 _au vers_ 130. + + Ci est le Rommant de la Rose + Où l'art d'Amors est tote enclose. + +CHAPITRE II.--_Du vers_ 131 _au vers_ 538. + + Ci raconte l'Amant et dit + Des sept ymaiges que il vit + Pourtraites el mur du vergier, + Dont il li plest à desclairier + Les semblances et les façons + Dont vous porrez oïr les nons. + L'ymaige première nommée + Si estoit Haïne apelée. + +CHAPITRE III.--_Du vers_ 531 _au vers_ 742 [p.320] + + Comment dame Oyseuse feist tant + Qu'elle ouvrit la porte à l'Amant. + +CHAPITRE IV.--_Du vers_ 743 _au vers_ 796. + + Ci parle l'Amant de Liesce: + C'est une Dame qui la tresce + Maine volentiers et rigole, + Et ceste menoit la karole. + +CHAPITRE V.--_Du vers_ 797 au _vers_ 890. + + Ci endroit devise l'Amant + De la karole le semblant, + Et comment il vit Cortoisie + Qui l'apela par druerie, + Et il monstra la contenance + De cele gent, et de lor dance. + +CHAPITRE VI.--_Du vers_ 891 _au vers_ 1044. + + Ci dit l'Amant des biax atours + Dont iert vestus li Diex d'Amours. + +CHAPITRE VII.--_Du vers_ 1045 _au vers_ 1264. + + Ci parle l'Amant de Richesse, + Qui moult estoit de grant noblesse; + Mès de si grant boban estoit, + Que nul povre home n'adaignoit, + Ainz le boutoit tousjors arriere: + Si l'en doit-l'en avoir mains chiere. + +CHAPITRE VIII.--_Du vers_ 1265 _au vers_ 1300. + + Ci parle l'Aucteur de Courtoisie + Qui est courtoise et de tous prisie, + Et par tout fet moult à loer: + Chascun doit Courtoisie amer. + +CHAPITRE IX.--_Du vers_ 1301 _au vers_ 1328. + + Ici parole de Jonesce + Qui tant est sote et jengleresce. + +CHAPITRE X.--_Du vers_ 1329 _au vers_ 1486. [p.321] + + Comment le Dieu d'Amors suivant, + Va au Jardin en espiant + L'Amant, tant qu'il soit bien à point + Que de ses cinq flesches soit point. + +CHAPITRE XI.--_Du vers_ 1487 _au vers_ 1538. + + Ci dit l'Aucteur de Narcisus, + Qui fu sorpris et décéus + Pour son ombre qu'il aama + Dedens l'eve où il se mira + En ycele bele fontaine. + Cele amour li fu trop grevaine, + Qu'il en morut à la parfin + A la fontaine sous le pin. + +CHAPITRE XII.--_Du vers_ 1539 _au vers_ 1740. + + Comment Narcisus se mira + A la fontaine, et souspira + Par amour, tant qu'il fist partir + S'ame du corps, sans départir. + +CHAPITRE XIII.--_Du vers_ 1741 _au vers_ 1950. + + Ci dit l'Aucteur coment Amours + Trait à l'Amant qui pour les flours + S'estoit el vergier embatu, + Pour le bouton qu'il a sentu, + Qu'il en cuida tant aprochier, + Qu'il le péust à lui sachier; + Mez ne s'osoit traire en avant, + Car Amours l'aloit espiant. + +CHAPITRE XIV.--_Du vers_ 1951 _au vers_ 2028. + + Comment Amours, sans plus attendre, + Alla tost courant l'Amant prendre. + En lui disant qu'il se rendist + A luy; et que plus n'attendist. + +CHAPITRE XV.--_Du vers_ 2029 _au vers_ 2076. + + Comment, après ce bel langage, + L'Amant humblement fist hommage, + Par Jeunesse qui le déçoit, + Au Dieu d'Amours qui le reçoit. + +CHAPITRE XVI.--_Du vers_ 2077 _au vers_ 2158. [p.322] + + Comment Amours très-bien souef + Ferma d'une petite clef + Le cuer de l'Amant, par tel guise, + Qu'il n'entama point la chemise. + +CHAPITRE XVII.--_Du vers_ 2159 _au vers_ 2852. + + Comment le Dieu d'Amours enseigne + L'Amant, et dit qu'il face et tiengne + Les reigles qu'il baille à l'Amant, + Escriptes en ce bel Rommant. + +CHAPITRE XVIII.--_Du vers_ 2853 _au vers_ 2876. + + Comment l'Amant dit cy qu'Amours + Le laissa en ses grans doulours. + +CHAPITRE XIX.--_Du vers_ 2877 _au vers_ 3028. + + Comment Bel-Acueîl humblement + Offrit à l'Amant doucement + A passer pour véoir les Roses + Qu'il désirait sor toutes choses. + +CHAPITRE XX.--_Du vers_ 3029 _au vers_ 3040. + + Comment Dangier villainement + Bouta hors despiteusement + L'Amant d'avecques Bel-Acueil + Dont il eut en son coeur grant dueil. + +CHAPITRE XXI.--_Du vers_ 3041 _au vers_ 3072. + + Ci dit que le villain Dangier + Chaça l'Amant hors du vergier, + A une maçue à son col + Si resembloit et fel et fol. + +CHAPITRE XXII.--_Du vers_ 3073 _au vers_ 3178. + + Comment Raison de Dieu aymée + Est jus de sa tour dévalée, + Qui l'Amant chastie et reprent + De ce que fol amour emprent. + +CHAPITRE XXIII.--_Du vers_ 3179 _au vers_ 3218. + + Ci respond l'Amant à rebours + A Raison qui luy blasme Amours. + +CHAPITRE XXIV.--_Du vers_ 3219 _au vers_ 3236. [p.323] + + Comment, par le conseil d'Amours + L'Amant vint faire ses clamours + A Amis, à qui tout compta, + Lequel moult le réconforta + +CHAPITRE XXV.--_Du vers_ 3237 _au vers_ 3264. + + Comment Amys moult doucement + Donne reconfort à l'Amant. + +CHAPITRE XXVI.--_Du vers_ 3265 _au vers_ 3364. + + Comment l'Amant vint à Dangier + Luy prier que plus ledangier + Ne le voulsist, et par ainsi + Humblement luy crioit mercy. + +CHAPITRE XXVII.--_Du vers_ 3365 _au vers_ 3474. + + Comment Pitié avec Franchise + Allerent par très-belle guise + A Dangier parler por l'Amant + Qui estoit d'amer en torment. + +CHAPITRE XXVIII.--_Du vers_ 3475 _au vers_ 3596. + + Comment Bel-Acueîl doucement + Maine l'Amant joyeusement + Au vergier pour véoir la Rose + Qui lui fut doulcereuse chose. + +CHAPITRE XXIX.--_Du vers_ 3597 _au vers_ 3662. + + Comment l'ardent brandon Venus + Aida à l'Amant plus que nus, + Tant que la Rose ala baiser + Por mieulx son amours apaiser. + +CHAPITRE XXX.--_Du vers_ 3663 _au vers_ 3800. + + Comment par la voix Male-Bouche + Qui des bons souvent dit reprouche, + Jalousie moult asprement + Tence Bel-Acueil pour l'Amant. + +CHAPITRE XXXI.--_Du vers_ 3801 _au vers_ 3932.[p.324] + + Comment Honte, et Paor aussy + Vindrent à Dangier, par soucy + De la Rose, le ledangier + Que bien ne gardist le vergier. + +CHAPITRE XXXII.--_Du vers_ 3933 _au vers_ 4202. + + Comment, par envieux atour + Jalousie fist une tour + Faire au milieu du pourpris + Pour enfermer et tenir pris + Bel-Acueil, le très-doulx enfant, + Pource qu'avoit baisé l'Amant. + + +Vers qui, dans certains manuscrits, terminent la partie de +Guillaume de Lorris + + +Notes + + +FIN DU TOME PREMIER DU ROMAN DE LA ROSE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de la rose +by G. de Lorris and J. de Meung + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE *** + +***** This file should be named 16816-8.txt or 16816-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16816/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/16816-8.zip b/old/16816-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cf71833 --- /dev/null +++ b/old/16816-8.zip |
