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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 3
+ Le jardin de Berenice
+
+Author: Maurice Barres
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BERENICE
+
+PAR
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE EDITION
+
+PARIS
+
+
+1910
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+Quelques personnes ayant manifeste
+
+CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)
+
+Conversation qu'eurent MM. Renan et
+Chincholle sur le general Boulanger,
+en fevrier 89, devant Philippe
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME.--Philippe retrouve dans
+Arles Berenice, dite Petite-Secousse
+
+CHAPITRE TROISIEME.--(Histoire de Berenice).
+--Comment Philippe connut Petite-Secousse
+
+CHAPITRE QUATRIEME--(Histoire de Berenice)
+[Suite].--Le musee du Roi Rene
+
+CHAPITRE CINQUIEME.--Berenice a Aigues-Mortes.
+Les amours de Petite-Secousse et de Francois de
+Transe
+
+CHAPITRE SIXIEME.--Journee que passa Philippe
+sur la Tour Constance, ayant a sa droite Berenice
+et a sa gauche l'Adversaire
+
+ (a) Vue generale et confuse
+ (b) Vue distincte et analytique des parties.
+ (c) Reconstitution synthetique d'Aigues-Mortes,
+ de Berenice, de Charles Martin et de moi-meme,
+ avec la connaissance que j'ai des parties
+ (d) Critique de ce point de vue
+
+CHAPITRE SEPTIEME.--La pedagogie de Berenice.
+
+ (a) La methode de Berenice
+ (b) Les plaisirs de Berenice
+ (c) Les devoirs de Berenice
+
+CHAPITRE HUITIEME.--Le voyage a Paris et la
+grande repetition sous les yeux de Simon
+
+CHAPITRE NEUVIEME.--Chapitre des defaillances
+
+ (a) Les miennes
+ (b) On ne rive pas son clou a l'Adversaire
+ (c) Defaillance singuliere de Berenice
+
+CHAPITRE DIXIEME.--La mort d'un senateur rend
+possible le mariage de Berenice
+
+CHAPITRE ONZIEME.--Qualis artifex pereo.
+
+Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
+de Seneque le Philosophe a Lazare le
+Ressuscite
+
+CHAPITRE DOUZIEME.--La mort touchante de Berenice
+
+CHAPITRE TREIZIEME.--Petite-Secousse n'est pas morte!
+
+DEUX NOTES.--A propos du titre
+ Sur le chapitre premier
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PREFACE
+
+
+_Quelques personnes ayant manifeste le desir de designer par un nom
+particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
+coutume de les entretenir, nous avons decide de leur donner celle
+satisfaction, et desormais il se nommera Philippe._
+
+_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
+les pratiques de la vie interieure avec les necessites de la vie active.
+Il le redigea, peu apres une campagne electorale, afin d'eclairer divers
+lecteurs qui saisissent malaisement qu'un gout profond pour les opprimes
+est le developpement logique du, degout des Barbares et du "culte du
+Moi", et sur le desir de Mme X..., qui lui promit en echange de lui
+obtenir du Chef de l'Etat la concession d'un hippodrome suburbain_.
+
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BERENICE
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+POSITION DE LA QUESTION
+
+
+CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GENERAL BOULANGER,
+EN FEVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.
+
+
+Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
+sont invisibles a nos amis les plus attentifs, et de nous-memes mal
+connues. Elles font sur notre ame de petites taches, cachees dans une
+ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
+se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
+Ce sont des passions qui se preparent; elles eclateront au moindre choc
+d'une occasion.
+
+Une force s'etait ainsi amassee en moi, dont je ne connaissais que le
+malaise qu'elle y mettait. Ou la depenserais-je?... C'est toute la
+narration qui va suivre.
+
+Mais avant que je l'entame, je desire relater une conversation ou
+j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit recit,
+aidera a en demeler le fil.
+
+En m'attardant ainsi, je ne crois pas ceder a un souci trop minutieux:
+les considerations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisees
+et qui jugent la vie avec deux ethiques differentes, m'ont suggere
+l'occupation que je me suis choisie pour cette periode. Elles ont
+incline mon ame de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
+leur cours. N'est-ce pas en quelque maniere M. Chincholle qui proposa un
+but a mon activite sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
+Renan que je suis arrive au point de vue qu'on trouve a la derniere page
+de cette monographie?
+
+Cette soiree, c'est le pont par ou je penetrai dans le jardin de
+Berenice.
+
+C'etait peu de jours apres la fameuse election du general Boulanger a
+Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dinait en ville avec
+M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet eminent
+professeur, il saisit l'occasion ou celui-ci etait embarrasse de sa
+tasse de cafe pour l'interroger sur le nouvel elu.
+
+--Monsieur, repondit M. Renan, eludant avec une certaine adresse la
+question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aime, le
+tres distingue Blaze de Bury, avait une idee particuliere de ce qu'on
+nomme le genie. Il l'exposa un jour dans la Revue: "Certains hommes,
+ecrivit-il, ont du genie comme les elephants ont une trompe." Cela est
+possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
+bien plus facile a saisir que le signe du genie, et quoique j'aie eu
+l'honneur de diner en face du general Boulanger, je ne peux me prononcer
+sur sa genialite.
+
+--Mon cher maitre, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.
+
+--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les etranges hypotheses!
+Croyez-vous que je puisse aussi hativement me faire des certitudes sur
+des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
+feuillete Sorel, Thureau-Dangin, mon eminent ami M. Taine? Au bas de
+chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
+les methodes recentes, que de sources a consulter, que de documents
+contradictoires! Il faut rassembler tous les temoignages, puis en faire
+la critique. Cette besogne considerable, je ne l'ai pas entreprise;
+je ne me suis pas fait une idee claire et documentee du parti
+revisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
+suffrage universel, qui donne a chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
+les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine a debrouiller leurs
+querelles que j'etudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-meme
+voudrait-il me detourner du monument que j'eleve a ses aieux, et ou je
+suis a peu pres competent, pour que je collabore a sa politique, ou
+j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?
+
+Et puis, aurais-je assez de merite pour y convenir, je ne me sens pas
+l'abnegation d'etre boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
+manquerait. Qu'un venerable pretre se fasse empaler pour prouver aux
+Chinois, qui l'epient, la verite du rudiment catholique, il ne m'etonne
+qu'a demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
+romain: "Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
+n'ont pu souffrir des tourments si varies pour une cause vaine." Je fais
+mes reserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
+Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
+est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'etonnant, c'est
+qu'il y ait eu un premier martyr. En voila un qui a du acquerir cette
+gloire bon gre mal gre! Si vous l'aviez interviewe a l'avance sur ses
+intentions, nul doute que vous n'eussiez demele en lui de graves
+hesitations.
+
+--Je vous entends, dit Chincholle apres quelques secondes, vous refusez
+une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maitre,
+me preciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
+general Boulanger est le centre?
+
+M. Renan leva les yeux et considera Chincholle, puis lisant avec aisance
+jusqu'au fond de cette ame:
+
+--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est precisement,
+Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
+il chatouille le sens precieux de la curiosite. La curiosite! c'est
+la source du monde, elle le cree continuellement; par elle naissent
+la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
+enfants ou la curiosite etait blamee; peut-etre connaissez-vous cet
+opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mesaventures de
+Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, veritable pamphlet
+contre l'humanite superieure. Mais telle est la force d'une idee vraie
+que l'auteur de ce coupable recit nous fait voir, a la derniere page,
+Touchatout qui goute du levain et s'envole par la fenetre paternelle!
+Laissons rire le vulgaire. Image exageree, mais saisissante: Touchatout
+plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Leonard de
+Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel interet je m'attache a
+chacun de vos beaux articles! Le general et ses amis vous ont distrait,
+ils ont eveille dans votre esprit quatre ou cinq grands problemes de
+sociologie (comment nait une legende, comment se cristallise une
+nouvelle ame populaire), vous vous etes demande, avec Hegel, si les
+balanciers de l'histoire ne ramenaient pas periodiquement les nations
+d'un point a un autre.
+
+Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
+rendez faciles, piquantes, accessibles a des cochers de fiacre. C'est,
+dans une certaine mesure, la methode que j'ai tente d'appliquer pour
+propager en France les idees de l'ecole de Tubingue.
+
+Chincholle rougit legerement et repondit en s'inclinant:
+
+--Je suis heureux des eloges d'un homme comme vous, mon cher maitre.
+
+Il est vrai, j'ai ete curieux jusqu'a l'indiscretion des moindres
+details de ce tournoi, et je n'ai recule de satisfaire aucune des
+curiosites que soulevait le principal champion, a qui sont acquises,
+on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point ou je me separe,
+croyez-le, de mes amis. J'aime la moderation, je reprouve les injures:
+la violence des polemiques parfois m'attrista.
+
+--Je vous coupe, s'ecria Renan; c'est les injures que je prefere dans le
+mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.
+
+Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
+pas dans la vie l'injure a la bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
+signe de fecondite. Si la jeunesse approuvait integralement ce que ses
+aines ont constitue, ne reconnaitrait-elle pas d'une facon implicite que
+sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
+de composer des republiques ideales? Et quand nous avons celles-ci dans
+la tete, comment nous satisfaire de celle ou nous vivons? Rien de plus
+mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
+essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les ameliorations, c'est
+ruiner l'avenir.
+
+Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir serieusement
+reflechi, toute l'utilite des injures. Mais prenons un exemple: nul
+doute que M. Ferry ne soit enchante qu'on le traine dans la boue. Ca
+l'eclaire sur lui-meme. En effet, il est bien evident qu'entre les
+louanges de ses partisans et les epithetes des boulangistes, la verite
+est cernee. Peut-etre, apres les renseignements que publient ses
+journaux sur le Tonkin, etait-il dispose a s'estimer trop haut, mais
+quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'ecrie:
+"L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-meme, il est dans le vrai.
+Les interets de la verite sont gardes a pique et a carreau! Grande
+satisfaction pour un patriote!
+
+J'ajoute que le lettre se consolerait malaisement d'etre prive de nos
+polemiques actuelles, ou la logique est fortifiee d'une savate tres
+particuliere.
+
+Ayant ainsi parle, M. Renan se mit a tourner ses pouces en regardant
+Chincholle avec un profond interet.
+
+Celui-ci, renverse en arriere, riait tout a son aise, et je vis bien
+qu'il se retenait avec peine de devenir familier.
+
+--Mon cher maitre, disait-il, cher maitre, vous etes un philosophe, un
+poete, oui, vraiment un poete.
+
+--Me prendre pour un reveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
+idealiste emporte par la chimere! ce serait mal me connaitre. Ce ne
+sont pas seulement les interets superieurs des groupes humains qui me
+convainquent de l'utilite des injures, j'ai pese aussi le bonheur de
+l'individu, et je declare que, pour un homme dans la force de l'age,
+c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi a
+injurier.
+
+Il est necessaire qu'a mi-chemin de son developpement le litterateur ou
+le politicien cesse de pourchasser son predecesseur afin d'assommer le
+plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
+modere, et cela convient tout a fait au midi de la vie. Cette
+transformation est indispensable dans la carriere d'un homme qui a le
+desir bien legitime de reussir. Le secret de ce continuel insucces que
+nous voyons a beaucoup de politiciens et d'artistes eminents, c'est
+qu'ils n'ont pas compris cette necessite. Ils ne furent jamais les
+reactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinerent a marcher
+a l'avant-garde, comme ils le faisaient a vingt ans. C'est une grande
+folie qu'un enthousiasme aussi prolonge. Pour l'ordinaire un fou trouve
+a quarante ans un plus fou, grace a qui il parait raisonnable. C'est
+l'heureux cas ou nos boulangistes mettent les revolutionnaires de la
+veille.
+
+--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
+meme pour certains antiboulangistes, mais ... voila! le general
+reussira-t-il?
+
+--Je vous surprends dans des preoccupations un peu mesquines. Mais
+j'entre dans votre souci, apres tout explicable et tres humain. Et je
+vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
+peuple, qu'avez-vous a craindre? Vous n'avez qu'a suivre les secousses
+de l'opinion; toujours la verite en sort et le succes. Les mouvements
+que fait instinctivement la femme qui enfante sont precisement les
+mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
+inquietiez-vous tout a l'heure de savoir si le general Boulanger a du
+genie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
+laisser faire l'instinct populaire.
+
+Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
+hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
+nombreuses qui nous echappent et qui amenent ces numeros varies qui
+sont les evenements historiques. Le long des siecles, les plus graves
+evenements sont presentes a l'historien par des mains qui vous feraient
+sourire, Chincholle.
+
+Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un reve
+que j'ai fait.
+
+Par quelles circonstances avais-je ete amene a me rendre sur un
+hippodrome, cela est inutile a vous raconter. Cette foule, cette passion
+me fatiguerent; je dormis d'un sommeil un peu fievreux, j'eus des reves
+et entre autres celui-ci:
+
+J'etais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
+n'arrivais jamais le premier. Cependant je me resignais, et pour me
+consoler je me disais: Tout de meme, je ferai un bon etalon!
+
+C'est un reve qui s'applique excellemment au general Boulanger.
+
+--Mais, dit Chincholle un peu decu, le general est vieux.
+
+--Chincholle, vous prenez les choses trop a la lettre; j'ai deja
+remarque cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'a Boulanger,
+non vainqueur en depit de ses excellentes performances, succedera
+Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
+elle se transforme.
+
+Reflechissez un peu la-dessus, ca vous epargnera dans la suite de trop
+violentes desillusions.
+
+--Si je vous ai bien suivi, resuma Chincholle qui avait pris des notes,
+vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
+estimez que, pour le pays, et meme pour ceux qui se melent a la lutte,
+il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
+les plus violentes du monde.
+
+Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
+quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
+donne de representer ces aspirations? voila tout le probleme tel que
+vous le limitez.
+
+Eh bien! mon cher maitre, pourquoi, vous-meme ne collaborez-vous pas a
+cette tache de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpreter
+comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
+Pourquoi a des ambitieux inferieurs laisser d'aussi nobles soins?
+
+--Mes raisons sont nombreuses, repondit M. Renan visiblement fatigue,
+mais je n'ai pas a vous les detailler, une seule suffira: mon hygiene
+s'oppose a ce que je desire voir modifier avant que je meure la forme
+de nos institutions.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME
+
+PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BERENICE, DITE PETITE-SECOUSSE
+
+
+La conversation de ces messieurs m'eclaira brusquement sur mon besoin
+d'activite et sur les moyens d'y satisfaire.
+
+Ayant fait les demarches convenables et discute avec les personnes qui
+savent le mieux la geographie, c'est la circonscription d'Arles que je
+choisis.
+
+Le lendemain de mon arrivee dans cette ville, comme je dinais seul a
+l'hotel, une jeune femme entra, vetue de deuil, d'une figure delicate
+et voluptueuse, qui, tres entouree par les garcons, alla s'asseoir a une
+petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air reveur, avec
+les facons presque d'une enfant: "Quel gracieux mecanisme, ces etres-la,
+me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aises renferme plus d'emotion
+que les meilleures strophes des lyriques!"
+
+Puis soudain, nos yeux s'etant rencontres:
+
+--Tiens, m'ecriai-je, Petite-Secousse!
+
+J'allai a elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.
+
+--Mon vieil ami!
+
+Mais aussitot, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
+sa delicatesse de jeune fille qui a ete elevee par des vieillards, elle
+ajouta:
+
+--Vous n'avez pas change.
+
+Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, a trois heures d'Arles
+ou elle venait de temps a autre pour des emplettes.
+
+--Mais vous-meme? me dit-elle.
+
+J'eus une minute d'hesitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
+peu les journaux. Je repondis, me mettant a sa portee:
+
+--Je viens, parce que je suis contre les abus.
+
+Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayee:
+
+--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?
+
+Voila bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
+voudrait que chacun se courbat. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
+civique.
+
+--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.
+
+Je vis bien qu'elle s'appliquait a ne pas m'en montrer de froideur.
+
+--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
+l'ingenieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
+fait des abus: ses chefs le casseraient.
+
+--Charles Martin! m'ecriai-je, mais c'est mon adversaire!
+
+Et je lui expliquai qu'etant alle, des mon arrivee, au comite
+republicain, j'avais ete traite tout a la fois de radical et de
+reactionnaire par Charles Martin, qui s'etait echauffe jusqu'a brandir
+une chaise au-dessus de ma tete en s'ecriant: "Moi, Monsieur, je suis un
+republicain modere!"
+
+--Vous m'etonnez, me repondit-elle, car c'est un garcon bien eleve.
+
+Nous echangeames ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'a l'heure
+de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
+la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
+pleurant:
+
+--Promets-moi de venir a Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
+raconterai comme j'ai eu des tristesses.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TROISIEME
+
+HISTOIRE DE BERENICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE
+
+
+Il n'est pas un detail de la biographie de Berenice,--Petite-Secousse,
+comme on l'appelait a l'Eden--qui ne soit choquant; je n'en garde
+pourtant que des sensations tres fines. Cette petite libertine, entrevue
+a une epoque fort maussade de ma vie, m'a laisse une image tendre et
+elegante, que j'ai serree de cote, comme jadis ces oeufs de Paques dont
+les couleurs m'emouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
+
+Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? a la suite d'une longue
+discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et meme de la sensualite:
+"Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
+les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
+yeux jolis, elles negligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
+voient des choses qui les font sourire; aussi, malgre la rage qu'elles
+ont d'etre nos maitresses, ne peuvent-elles se decider a le demeurer."
+L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux ames pour se completer,
+effort entrave par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
+oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, delicate en son
+principe, le menait un peu loin. Elle le menait a Londres, tous les
+mois, par amour des petites filles: "Seules, disait-il, elles font voir
+intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
+gatent les premiers succes mondains." Et suivant son idee, vers les
+minuit, il me conduisit a la sortie de l'Eden, ou figuraient alors dans
+un ballet des centaines d'enfants ecailles d'or, se balancant autour
+d'une danseuse lascive.
+
+Je lui faisais la critique de son systeme, quand soudain, sur la rue
+Boudreau, s'ouvrit une porte d'ou se deploya en eventail un troupeau de
+petites filles fanees. Elles sautaient a cloche-pied et criaient comme a
+la sortie de l'ecole, pouvant avoir de six a douze ans. Sur le trottoir
+en face, mal eclaire, nous etions des vieux messieurs, des mamans, mon
+ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous apercut
+enfin et courut au peintre avec une vivacite affectueuse. Lui, la
+prenant doucement par la main: "Ma petite amie Berenice," me dit-il.
+Elle s'etait fait soudain une petite figure de bois ou vivaient seuls
+de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
+jeune femme, sa soeur ainee, d'attitude maladive et honnete, a qui mon
+compagnon me presenta.
+
+Cette scene m'emplit d'un flot subit de pitie. Tous quatre nous
+remontions la rue Auber; je tenais Berenice par la main, et j'etais tres
+occupe a preserver ce petit etre des passants. Je ne cherchais pas a lui
+parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
+Cleopatre: "Je l'ai vue sauter quarante pas a cloche-pied. Ayant perdu
+haleine, elle voulut parler et s'arreta palpitante, si gracieuse qu'elle
+faisait d'une defaillance une beaute."
+
+Ce privilege divin, faire d'une defaillance une beaute, c'est toute la
+raison de la place secrete que, pres de mon coeur, je garde, apres dix
+ans, a l'enfant Berenice. Elle eut plus de defaillances qu'aucune
+personne de son age, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
+cette petite main, apres tant de choses affreuses, je ne puis voir de
+peche.
+
+Quand nous fumes assis a la terrasse d'un mauvais cafe de la rue
+Saint-Lazare, mon compagnon felicita la soeur ainee de la robe de
+Berenice. Elle en parut heureuse, et repondit avec cette resignation qui
+m'avait d'abord frappe:
+
+--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
+Petite-Secousse a des depenses au-dessus de son age, des depenses de
+grande fille.
+
+La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
+s'interrompit pour compter sur ses doigts:
+
+--Je gagne a l'Eden douze sous par jour; j'ai pour ma premiere communion
+dix sous par semaine de M. le cure, et il y a M. Prudent qui donne dix
+louis par mois.
+
+--C'est vrai, repondit la soeur, mais a l'Eden on attrappe des amendes;
+pour la premiere communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
+toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.
+
+Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.
+
+L'enfant, a qui il faisait voir un ecu, le saisit des deux mains avec
+une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
+je devinais une folle puissance de sentir. Masque entete de jeune reine
+aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
+distinguer ce qui perle d'amertume a la racine de tous les sentiments.
+
+Oh! celle-la n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
+pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
+bien qu'elle eut aime avec passion une mere elegante et jeune a qui le
+monde eut prodigue ses succes. Avec leur fierte, les petits etres de
+cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui emeuvent leur imagination.
+Ils vont des princes de ce monde aux pires refractaires. Non admises a
+etre la maitresse adulante d'un roi, de telles filles sont des revoltees
+dont l'acrete et la beaute pietinee serrent le coeur. Berenice fut
+particuliere en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
+plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
+etait une petite cigale, pas encore bruyante, si seche, si frele, que
+j'en avais tout a la fois de la pitie et du malaise. Tous trois
+maintenant, sans parler, avec des sentiments divers ou dominait
+l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
+la chrysalide ou se debat ils ne savent quel papillon.
+
+Mon ami, qui habitait Asnieres et que pressait l'heure de son train, me
+demanda de reconduire nos singulieres compagnes. Son sourire me froissa,
+je n'avais plus que mauvaise humeur d'etre mele a une aventure de cet
+ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
+suite je lui ai du de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
+jusqu'alors avaient sommeille en moi.
+
+Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
+c'etait tout de meme une enfant de dix ans, elle nous prit la main a
+tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton tres doux le
+detail et la fatigue de ses journees de petite danseuse, en appelant ses
+camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
+gauche. Elle n'etait a Paris que depuis quelques mois et avait ete
+elevee dans le Languedoc, a Joigne.
+
+--Ah! m'ecriai-je, comme parlant a moi-meme, le beau musee qu'on y
+trouve!
+
+--Vous l'aimez? demanda Berenice en me serrant de sa petite main chaude.
+
+Je lui dis y avoir passe des heures excellentes et leur en donnai des
+details.
+
+--Notre pere etait gardien de ce musee, me dit la grande soeur; c'est la
+que Berenice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.
+
+--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?
+
+Elle ne me repondit pas, et detourna les yeux.
+
+--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
+tapisseries, les tableaux etaient si vieux! Si vous nous connaissiez
+depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigne pour faire
+plaisir a Berenice.
+
+Nous etions arrives chez elles, la-bas, sur ce flanc de la butte
+Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
+fille maigre pour la descendre de voiture, et deja la legere curiosite
+qu'elle m'avait inspiree se faisait plus tendre a cause de notre passion
+commune pour ce musee de Joigne, ce musee du roi Rene, d'un charme
+delicat et miserable, comme la petite bouche si fine et a peine rose de
+cette enfant aux cheveux nattes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE QUATRIEME
+
+HISTOIRE DE BERENICE _(Suite)._--LE MUSEE DU ROI RENE
+
+
+C'est un art tres etroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au "Musee du
+roi Rene", et ses trois salles du quinzieme siecle presentent meme une
+des etapes les plus touchantes de notre race.
+
+La plupart des hommes n'y voient que des beautes mortes et presque de
+l'archeologie, mais quelques-uns, d'ame mal eveillee, attendris de
+souvenirs confus, n'admettent pas qu'on denoue si vite les liens de la
+vie et de la beaute. Cet art franco-flamand qui, au quatorzieme siecle,
+fut la fleur du luxe et de la grace, ne leur est pas seulement un
+renseignement, il les emeut.
+
+Peut-etre ces bibelots, du temps qu'ils etaient d'usage familier, leur
+eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musees, qui
+glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres a la plus
+fine melancolie.
+
+Cette collection a ete formee par une facon de patriote qui consacra la
+premiere partie de sa vie a envisager le francais et le latin comme deux
+langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
+departementales, de la manie qu'on a de deriver nos mots de vocables
+latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le reveil
+artistique, dit Renaissance, s'etait manifeste dans un meme frisson,
+a la meme heure, sur toute l'Europe; et il demontra avec passion que
+l'influence italienne n'avait ete qu'une greffe nefaste, posee sur notre
+art francais, a l'instant ou celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
+allait epanouir sa pleine originalite. Et comme, a l'appui de sa
+premiere manie, il avait publie une liste de mots francais, tout
+independants du latin et d'evidente origine celtique" pour edifier sur
+les qualites autochtones de la premiere renaissance francaise, il reunit
+des panneaux, des miniatures et des orfevreries des douzieme et
+treizieme siecles, qui ne trahissent rien d'italien.
+
+Ses curiosites desinteressees le servirent. Il correspondait avec les
+cures pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
+les plus miserables masures pour y denicher des choses d'art; aussi
+devint-il populaire pres de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
+de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispenserent de
+profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Senat.
+
+Dans sa gratitude, il offrit au departement sa collection, qui en
+grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musee du roi
+Rene_ dans une propriete de l'Etat, au chateau de Joigne, bati jadis par
+le roi Rene. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
+qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Berenice.
+
+Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appetits
+dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.
+
+La vaste piece qu'occupait le musee dans cette lourde et humide
+construction etait chauffee pendant l'hiver et toujours fraiche au plus
+fort de l'ete.
+
+La petite fille y passa de longues apres-midi, seule parmi ces beautes
+finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune energie et qui lui composaient
+une ame chimerique.
+
+Les murs etaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
+le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semee de grands herbages,
+de petits enfants et de rosiers a roses, parmi lesquels plusieurs dames
+a devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
+Desinteressement et de Simplicite.
+
+_Honneur_ etait si fort mange des vers que Berenice ne put savoir au
+juste ce que c'etait; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
+parure; mais _Desinteressement_ et _Simplicite_ lui sourirent bien
+souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussee sur la pointe des
+pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
+une part de leur beaute. Peut-etre quelquefois l'enfant les
+dechira-t-elle legerement du bout des doigts, enervee par les longs
+mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
+precision si inutile au milieu de ce desert. Mais toute sa vie elle
+n'aima rien tant que ces dames de _Desinteressement_ et de _Simplicite,_
+doux visages qui evoquaient pour elle les resignations de la solitude.
+
+La gloire de ce musee est une abondante collection de panneaux peints,
+mi-gothiques, mi-flamands, traites les uns avec la finesse et la
+monotonie de la miniature, les autres dans la maniere des vitraux. A qui
+les attribuer? Voila une question d'esprit tout moderne et que nos aieux
+ne se posaient pas plus que ne fit Berenice.
+
+La peinture, pour les etres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
+ne sont pas l'expression d'un reve particulier, mais la description de
+l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzieme
+siecle. Ce sont, rassemblees dans le plus petit espace et infiniment
+simplifiees, toutes les connaissances qu'un esprit tres orne de cette
+epoque pouvait avoir plaisir a trouver sous ses yeux. Un tableau
+avait-il du succes? il etait copie indefiniment, comme on reproduit un
+beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musee du roi Rene, nous
+retrouvions a peine modifies des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
+Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
+plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent etre
+degages de la maniere generale du cycle dont ils font partie. Mais
+quelle abondance de details des artistes, reprenant sans treve un meme
+theme pour l'ameliorer, ne parvenaient-ils pas a rassembler dans leurs
+panneaux!
+
+Berenice y trouva des notions d'astronomie et de geographie, et tout son
+catechisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
+bonshommes agenouilles, les portraits du donateur, qui lui indiquerent
+nettement quelle attitude serieuse et sans etonnement il convient
+d'apporter a la contemplation de l'univers.
+
+La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
+devant _la Pluie de Sang_: c'est Jesus entre deux saintes femmes,
+dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vetue de ses cheveux comme
+d'une gaine, est tout a fait delicieuse. Veritable "fontaine de vie",
+le pauvre Jesus degoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'epuise
+pour les deux belles devotes. Cette image desolante parut a l'enfant une
+representation exacte de l'amour supreme qui est, en effet, de se donner
+tout, se reduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
+se conformait, jusqu'a mourir de langueur amoureuse, a cette education
+par les yeux?
+
+D'autres tableaux etaient plus severes pour l'imagination d'une fille.
+Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit a Aix. Le _Buisson
+Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
+tient sur son giron Jesus tout nu, et ce petit Jesus s'amuse d'une
+medaille representant sa mere et lui-meme; au-dessous d'eux, dans une
+campagne faite de prairies, de rivieres et de chateaux, flamboie un
+buisson emblematique de chenes verts qu'entrelacent des lierres, des
+liserons, des eglantiers, et plus bas encore, Moise se dechausse sous
+les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chevres.
+Ces beaux sujets sont largement encadres par une suite de figures
+peintes en camaieu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
+sonne du cor et qui, le pieu a la main, poursuit une licorne refugiee
+dans le giron d'une vierge.
+
+Tout cela lui parut incomprehensible, mais nullement desordonne. Il
+etait dans le temperament de ce petit etre sensible et resigne de
+considerer l'univers comme un immense rebus. Rien n'est plus judicieux,
+et seuls les esprits qu'absorbent de mediocres preoccupations cessent de
+rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interpretations
+etranges et emouvantes la nature ne se prete-t-elle pas, elle qui sait
+a ses pires duretes donner les molles courbes de la beaute!
+
+Quand, de son musee, Berenice, orpheline, vint a Paris pour etre
+ballerine a l'Eden, elle ne s'etonna pas un instant, car l'ordonnance
+des tableaux ou elle figura autour des deesses d'operette lui rappelait
+assez les compositions du roi Rene. Elle trouva naturel d'y participer,
+ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaitre dans
+quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorite
+du maitre de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
+nature. C'est un instinct commun a toutes les jeunes civilisations, a
+toutes les creatures naissantes, et fortifie en Berenice par les
+panneaux religieux du roi Rene, de croire qu'une intelligence
+superieure, generalement un homme age, ordonne le monde.
+
+Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
+naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait ete developpe
+en elle par l'image familiere et bonhomme que la legende lui donnait du
+roi Rene, fondateur du chateau et patron de cet art. Elle savait
+plusieurs anecdotes ou ce prince accueille avec bonte les humbles.
+L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
+part a lui former cette petite ame qui n'eut jamais de platitude.
+Berenice considerait qu'il est de puissants seigneurs a qui l'on ne peut
+rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
+valait elle-meme. Excellente education! qui eut fait d'elle la maitresse
+deferente mais non intimidee d'un prince, et qui lui laissait tous ses
+moyens pour donner du plaisir. Qualite trop rare!
+
+En verite, ce musee convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
+devint visiblement l'ame projetee: d'imagination trop ingenieuse et trop
+subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
+tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
+de la nature, ou la Renaissance apparait dans les oeuvres du quatorzieme
+siecle.
+
+Cette petite femme traduisait immediatement en emotions sentimentales
+toutes les choses d'art qui s'y pretaient. Les grandes tapisseries de
+Flandre et les peintures d'Avignon formerent sa conscience; les orfevres
+de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison paree,
+ou elle vecut sans camarade et apprit les reveries tendres, qui sont
+choses exquises dans un decor elegant.
+
+Il y avait dans une vitrine une dentelle precieuse pour sa beaute; et
+l'enfant, qui se distrayait a suivre les visiteurs et a ecouter les
+explications que leur donnait son pere, avait observe que les messieurs
+souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
+sur cette claire vitrine avec plus d'interet que sur aucun autre numero
+du catalogue. Cette dentelle avait ete offerte par le roi charmant, le
+Louis XV des premieres annees, a l'une de ces maitresses d'un soir qu'on
+avait soin de lui presenter a chaque relai, afin qu'il put se rendre
+compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-etre
+trempe les pleurs de la melancolique delaissee, etait garde dans sa
+famille, une des premieres du Languedoc, et transmis precieusement a
+celle qui epousait le fils aine de la maison. Quand la mort eut dissipe
+la derniere goutte de ce sang honore par les rois, la legere dentelle
+fut recueillie dans le musee. Les erudits meprisaient fort cet
+anachronisme, mais Berenice, le nez ecrase contre la vitre, souvent reva
+d'un prince Rene, tres jeune et revenant des pays du soleil avec des
+voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nees revent
+toutes confusement d'une renaissance italienne: c'est l'etat d'ame de
+notre race au quinzieme siecle, un peu seule et dessechee, aspirant au
+baiser sensuel de l'Italie.
+
+ * * * * *
+
+J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
+plis delicats du visage de Berenice, tout ce qu'y marquerent ces
+vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fut triste. Gomme ceux
+de son age, elle avait des jouets, mais par economie on les lui
+choisissait dans les vitrines.
+
+Son album d'images, c'etait la reproduction photographique d'un livre
+qu'a leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante memoire,
+les compagnons de Charles VIII, car y etaient depeintes, sous divers
+costumes et a l'etat naturel, beaucoup de femmes violees par ces
+seigneurs.
+
+Elle adopta comme poupee une petite image de Notre-Dame en or, qui
+s'ouvrait par le ventre et ou l'on voyait la Trinite. Tous ses jeux
+etaient ennoblis.
+
+Il y avait encore, pour la distraire, un precieux ex-voto dedie a sainte
+Luce a qui, comme on le sait, les paiens arracherent les yeux, et cette
+relique etait un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
+pour le pere, bonhomme un peu lourd, pour la mere, jeune femme vive et
+rieuse, et pour la jeune Berenice, elle-meme, etait un inepuisable sujet
+de joie.
+
+Ainsi les choses lui faisaient une ame sensible et elegante. Le danger
+etait qu'elle s'enfermat dans la vie interieure, qu'elle ne soupconnat
+pas la vie de relations.
+
+En cela son education fut excellemment completee par le compagnon
+ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mere avait obtenu pour un long
+baiser d'un matelot a peine debarque a Port-Vendres. Et ce singe, en
+meme temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
+l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
+
+Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, reduite a ce
+qu'en peut fournir une petite reveuse de grande indigence
+intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloitre du chateau.
+
+Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilees,
+de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un debris
+gothique dont l'energique symbolisme, ironie et verite trop crues, la
+frappa singulierement: c'etait un monstre qui d'une main se mettait une
+pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt delicat, designait le
+bas de son echine.
+
+Cette attitude si simple et nullement equivoque fut un enseignement pour
+cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
+correlation entre la necessite de vivre et le geste de la sensualite.
+De ce sphinx-gargouille elle recut le tour d'esprit qui lui fit accepter
+toute sa vie les familiarites des vieillards.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi l'enfant grandit durant dix annees, jusqu'a la mort des siens; et
+chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musee deposait
+en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passe complique,
+ardent et jeune, auquel elle avait laisse prendre son coeur.
+
+Mais si cette vapeur de mort, qui se degage des objets ayant perdu leur
+utilite, purgeait le coeur de Berenice de toute parcelle de mesquin et
+de bas, peut-etre a trop penetrer cette petite fille la rendait-elle
+maladroite a supporter la vie. Une ame embrumee, dans un corps
+infiniment sensible, telle etait celle que nourrissait ce tombeau orne.
+Son masque entete offrait de grandes analogies avec le petit buste du
+musee d'Arles, ou la legende voit ce melancolique Marcellus, le jeune
+prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
+siens, une facon de loge de concierge, elle s'y sentait etrangere et
+comme une petite exilee. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
+pauvre race italiote, trop attachee au passe, incapable de supporter
+sans gemir les temps nouveaux, eut ete entraine vers cette fille qui,
+pour se preparer a la dure vie des dedaignees, ne savait que
+s'envelopper de la part originelle de sa race.
+
+Parfois, a la fraicheur du soir, apres ces journees du Midi si
+grossieres de sensualite, sa mere, jeune femme distraite et toute a se
+desoler de son vieux mari, la preparait pour sortir. Dans l'armoire a
+glace, fortement parfumee des herbes recueillies sur la garrigue, le
+soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mere, pour la coiffer,
+en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
+passionnee du sentiment de la beaute et brisait ses nerfs d'une douceur
+delicieuse, dont l'ebranlement retentit jusqu'en sa chere agonie. Mais
+elle se contraignait jusqu'a ce qu'elle fut sur la route, ou sa mere
+s'ecartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurite
+descendue, elle sanglotait, comprenant confusement que la vie des etres
+sensibles est chose somptueuse et triste.
+
+O ma chere Berenice, combien vous etes pres de mon coeur.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIEME
+
+BERENICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANCOIS
+DE TRANSE.
+
+
+J'etais a Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
+les melancoliques beautes, je m'etais mis en relation avec les esprits
+les plus genereux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
+toute modification et avec ceux qu'on avait mecontentes. Nous causames
+ensemble des injures subies par la patrie, tant a l'interieur qu'a
+l'exterieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
+
+Au milieu de ces delicates demarches, c'est Berenice qui m'occupait.
+Arles, ou rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musee du roi
+Rene. Ses arenes et ses temples devastes manifestent que les hommes sont
+des fletrisseurs; or si j'ai tant aime ma petite amie, c'est qu'elle
+etait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
+sincere qu'envers ceux de qui la beaute fut humiliee: souvenirs decries,
+enfants froissees, sentiments offenses. Saint-Trophime, humide et
+ecrase, dit une louange irresistible a la solitude et s'offre comme un
+refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
+jadis, quand, m'echappant de mes dures besognes ou d'etudes abstraites,
+je courais, fort tard dans la soiree, a mes etranges rendez-vous avec
+Petite-Secousse. Ce n'etait, vraiment, ni amour, ni amitie; dans cette
+trop forte vie parisienne, qui creait en moi la volonte mais laissait en
+detresse des parts de ma jeunesse, c'etait un besoin extreme de douceur
+et de pleurs.
+
+Ainsi revant a l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
+eclatante, je me promene sous le cloitre. Des colombes roucoulent sur
+son bas toit de tuiles, les ecoliers enerves tapagent dans la ruelle, et
+pourtant c'est la paix ou mon reve est a l'aise. Arles, visitee tant
+d'hivers, toujours me fut une cite de vie interieure. Chevaux qui riez
+avec un entrain mysterieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
+--petite vierge de quinze ans, grave et delicate, avec vos yeux a nous
+faire mourir, qui presidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vetus
+avec une brillante diversite de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
+noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma tres
+chere reine de Saba, de la seconde travee de la galerie Est du cloitre,
+vous qui existez a peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
+--l'ame que je vous apporte, si differents que soient les gestes ou elle
+se temoigne, n'a pas varie. Les petites intrigues auxquelles je semble
+participer ne me penetrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
+elles sont les conditions negligeables du culte nouveau que je vous
+rends.
+
+Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes annees ecoulees me semblerent
+pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
+melancolique avenue. Mes annees sont des tombeaux ou je n'ai rien couche
+de ce que j'aimais; je n'ai abandonne aucune des belles images que j'ai
+creees, et Berenice, qui me fut l'une des plus cheres, est
+ressuscitee....
+
+Au musee, devant les deux danseuses mutilees qu'on y voit, je m'arretai:
+Pauvres petites dames qui avez tant allume les desirs des hommes, vous
+etes aujourd'hui mutilees? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
+sein devetu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
+dans un geste charmant, a ete brisee. Les barbares n'ont pas epargne ces
+fleurs legeres.
+
+Et soudain mon desir devint irresistible d'aller voir a Aigues-Mortes ce
+qu'ils avaient fait de Berenice.
+
+ * * * * *
+
+Dans le train si lent a traverser la Camargue, je revais de ces mornes
+remparts qui depuis sept siecles subsistent intacts. J'evoquais ces
+mysterieux Sarrasins, ces legers Barbaresques qui pillaient ces cotes et
+fuyaient, insaisis meme par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
+qu'ils assaillaient sans treve, est toujours a son poste, etendu sur la
+plaine, comme un chevalier, les armes a la main, est fige en pierre sur
+son tombeau.
+
+Sur ce plat desert de melancolie ou regnent les ibis roses et les
+fievres paludeennes, parmi ces duretes et ces sublimites prevues par mon
+imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
+infiniment.
+
+ * * * * *
+
+Aigues-Mortes! consonnance d'une desolation incomparable! quand je
+descendis de la gare, deja les grenouilles avaient commence leur
+coassement; il n'etait pas encore cinq heures, mais cette plaine
+immense, toute rayee de petits canaux, est leur fievreux royaume. Une
+jeune fille, a qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit a me
+conduire; nous contournames les hautes murailles, puis quittant l'ombre
+de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crenelee, nous primes
+une chaussee etroite entre deux eaux stagnantes. C'est a quelque cent
+metres, sur un terre-plein, que je trouvai la pale maison de Berenice,
+faisant face au soleil couchant. Cinq a six arbres l'entouraient, les
+seuls qu'on apercut dans la vaste etendue ou cette soiree d'hiver
+mettait une transparence de pleine mer. A l'entree de son grele jardin,
+ma chere Berenice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
+gracieux que celui de son premier accueil.
+
+Cette annee, la mode etait des couleurs jaunes, vieux rose, violet
+eveque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
+tons, et le paysage, avec ces etrangetes de l'hiver meridional, faisait
+voir des couleurs" identiques ou complementaires.
+
+Cette pale maison de Rosemonde, rosee a cette heure d'un etrange soleil
+couchant, me seduisit des l'abord par l'inattendu d'une installation
+sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis meridional que je
+redoutais. Petite-Secousse faisait la aussi etrange figure qu'une
+brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cire. Je crus y
+sentir une maison d'amour, glacee par l'absence d'amour; mais la petite
+main brulante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me temoigner son
+contentement de me revoir me donnait la fievre.
+
+Singuliere fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
+anes charmants de Provence, aux longs yeux resignes, et des canards, un
+peu viveurs et dandineurs, qui des etangs revenaient pour leur repas du
+soir. Je reconnus cette generosite d'ame, jadis devinee sous son masque
+trop serre d'enfant. Pourquoi toujours retrecir notre bonte, pourquoi
+l'arreter au chien et au chat? En moi-meme, je felicitai Petite-Secousse
+d'avoir precisement choisi l'ane et le canard, pauvres compagnons, a
+l'ordinaire sevres de caresses et meme de confortable, parce que, sur
+leur maintien philosophique, ils sont reputes se satisfaire de tres peu
+de chose. Leur volonte amortie de brouillards, leur entetement de
+besoigneux, elle comprenait tout cela sans dedain ni repugnance.
+N'avait-elle pas vecu jadis dans un profond rapport avec nos aieux du
+quinzieme siecle, comme ceux-ci maladroits, tres proches de la nature et
+etriques!
+
+ * * * * *
+
+Nous nous tumes un long instant, car j'etais saisi par l'emouvante
+simplicite du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphere chargee d'eau
+laisse se detacher les objets avec une prodigieuse nettete et leur donne
+ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'a Venise et en Hollande.
+Devant nous se decoupait le carre intact des hautes murailles crenelees,
+coupees de tours et se developpant sur deux kilometres. Au pied de cette
+masse rude, campee dans l'immensite, jouaient des enfants pareils a des
+petites betes chetives et malignes. Mais mon regard detourne se fondait
+au loin sur la plaine profonde et ses immenses etangs d'un silence
+eternel et si doux!
+
+Quand j'obeis a Berenice, qui redoutait pour moi la fievre qui rode le
+soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
+vastes glaces nous laisserent suivre le coucher du soleil, une emotion
+presque pieuse gonflait mon coeur. Le the que nous buvions ne devait pas
+apaiser mon enervement, mais elle me parlait avec une gaite legere et un
+imprevu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
+sensibles et qui ne laisserent pas mon excitation se souiller. Entre
+mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
+cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
+theatre de Nimes et appelait assez drolement "Bougie-Rose, parce qu'elle
+est pretentieuse comme une bougie rose". Puis elle sonna sa domestique
+pour que je connusse tout le monde.
+
+A dire vrai, j'etais un peu etonne de voir Petite-Secousse proprietaire,
+mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger la-dessus. Du reste,
+peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
+graves et elegantes qui penetrent sensuellement dans les veines, nous
+engourdissent et font eclore la melancolie. C'etait toujours l'ancienne
+petite fille, mais la puberte avait fondu sa durete et comme feutre les
+brusqueries un peu sombres de sa dixieme annee. Du petit animal entete
+qui m'avait un soir donne sa main fievreuse, elle n'avait conserve,
+parmi ses graces de jeune femme, que cette saveur de sembler un etre
+tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
+
+Charmante et secrete ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
+et m'emplissait de volupte. Je ne sais rien de plus troublant que de
+retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
+eveille l'idee si passionnante des transformations de la nature; nous
+distinguons confusement que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
+une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'ecoule. Avec
+une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
+bras, la preserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
+de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
+les siecles, de ce qui est en train de perir.
+
+Quand Berenice etait petite fille, dans mon desir de l'aimer, j'avais
+beaucoup regrette qu'elle n'eut pas quelque infirmite physique. Au moins
+pour interesser mon coeur avait-elle sa misere morale. Une tare dans ce
+que je prefere a tout, une brutalite sur un faible, en me prouvant le
+desordre qui est dans la nature, flattent ma plus chere manie d'esprit
+et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre etre injurie
+pour retablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violee.
+Je m'ecarte des etres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
+les beaux yeux resignes des anes, les tapisseries fanees, ou encore,
+comme j'aurais voulu qu'elle fut elle-meme, les petites malades qui
+n'ont pas de poupees. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
+de consoler.
+
+A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
+melancoliques, je m'egarai de cette facon de sentir. Je me sentis
+dispose a la posseder. Et comme le plus sur moyen dans le tete-a-tete,
+pour arriver a la sensualite, me parut toujours les sentiers de la
+melancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
+tristesses qu'elle m'avait indiquees d'un mot leger a Arles, quand une
+de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.
+
+ * * * * *
+
+LES AMOURS DE BERENICE ET DE FRANCOIS DE TRANSE
+
+Je n'essayerai pas de vous retracer ce recit tel que je l'entendis de
+Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un fremissement de vie
+interieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.
+
+Berenice, a toutes les epoques, fut remplie d'une chere pensee comprimee
+qui la rendait indifferente au monde exterieur. D'ailleurs cette pensee,
+elle eut ete bien incapable de la definir, alors meme qu'elle s'y
+livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
+secret dans l'ame. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'etait tant plu
+dans la solitude du musee du roi Rene, et son air un peu dur d'enfant
+temoignait ces dispositions chimeriques. Quand l'age en fut venu, cette
+melancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.
+
+Elle s'attacha tres sincerement a un jeune homme, Francois de Transe,
+qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
+Nimes, il avait connu Petite-Secousse a Paris, dans un souper ou le
+fetait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
+aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconsequences passees
+de cette jeune libertine, mais elle etait, avec ses dix-sept ans, une
+si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des ames d'enfants
+genereux, et l'un pour l'autre une vraie sensualite.
+
+Ils vecurent pendant deux ans a Aigues-Mortes. "Nous ne nous ennuyions
+jamais, me dit Berenice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
+Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait a me
+porter dans le jardin. En ete, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, a
+trois kilometres, une petite station de bains de mer. Chaque annee nous
+faisions un voyage a Nice et a Paris." Elle eut pu ajouter qu'a vingt
+ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.
+
+M. de Transe menait la une vie qui deplut a sa famille. On le somma de
+faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
+les Princes a Java et leur etre presente. Les derniers jours que
+passerent ensemble ces deux jeunes gens furent la fievre la plus triste.
+Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
+les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.
+
+Elle le mena a la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'a
+Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, a travers les
+joies grossieres de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnat
+ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nimes, il ne
+put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arriere, il lui dit
+adieu et leva la glace. Elle courut a l'endroit ou la route se rapproche
+de la voie ferree, esperant faire encore de la main des adieux a son
+ami, mais le train passa comme un train d'etrangers. Sans doute il avait
+releve son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
+appartiendrait a un autre.
+
+Petite-Secousse, de son cote, avait les plus tristes pressentiments: peu
+de jours apres cette separation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
+elle ouvrit une lettre adressee a cette derniere et ainsi concue: "Venez
+me parler a Nimes, j'ai une grave nouvelle a vous communiquer qui
+interesse votre amie." La lettre etait signee d'un aimable homme, plus
+age que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parle avec
+amitie a Berenice.
+
+Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Des le
+premier train, le coeur et le visage defaits, elle partait pour Nimes.
+"Oh! ma pauvre petite," lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiete,
+"ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
+le coup vous soit attenue."--"Francois est mort!" s'ecria-t-elle.
+
+Ce qui me frappa le plus dans le touchant recit qu'elle me fit de ces
+penibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
+sociales. Elle etait nee sans aucun gout pour refaire la societe, ni
+meme la contester; puis les tableaux du roi Rene lui avaient enseigne
+que l'Univers est un vaste rebus. C'est ainsi qu'elle avait accepte dans
+sa dixieme annee tant de familiarites qui convenaient peu a son age.
+Elle avait un sentiment tres fin et tres susceptible de la tendresse et
+de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
+etait vive de ce qu'un homme serieux, comme elle disait, se fut
+preoccupe de la prevenir doucement. M. de Transe etait mort d'un sot
+accident, au huitieme jour de son voyage, pris de fievre typhoide.
+
+Au reste le recit de Berenice etait obscur et minutieux, avec des
+lacunes. C'etait comme une vision qu'elle me decrivait en serrant ma
+main dans les siennes, et les yeux fixes. "J'etais gaie autrefois, mais,
+de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser." Et sa douleur,
+a se raconter, devenait aussi neuve que le jour meme, ou elle apprit,
+a Nimes, la mort de son ami. "Savez-vous, me disait-elle, quelle idee
+j'avais, etant seule dans le train, ce soir-la? J'aurais voulu entrer au
+couvent!"
+
+Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
+mais moi, je me sentais le frere de cette petite fille, desolee dans
+cette maison pale, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaitre.
+Mon reve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
+a la Reparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
+j'honore et pour reparer les atteintes que je leur porte.
+
+Jamais plus intense qu'aupres de cette petite fille, je n'eus la
+sensation d'etre etranger aux preoccupations actives des hommes....
+A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
+vers le desert, puis decoupees en ombres chinoises, deux jeunes filles
+gaies, riant a des ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
+grossier desir de perpetuer l'espece, tandis que des aboiements de
+chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
+satisfactions de l'individu. Accable dans mon fauteuil et penetre de la
+douleur de mon amie, je me sentais infiniment degoute de tous, sinon de
+ceux qui souffrent delicatement et composent, dans leur imagination
+enfievree, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.
+
+La maison lui avait ete donnee par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mele
+a son sentiment de proprietaire, l'attachait infiniment aux moindres
+details de son interieur. Elle voulut me les faire connaitre en signe
+de confiance et pour couper notre tristesse. Or, a la tete de son large
+lit, etait suspendu un chapelet beni par le pape, un souvenir de M. de
+Transe. Je ne pus resister au plaisir de le prendre entre mes mains,
+heureux de m'associer a son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
+dans l'oreiller, a cette place meme ou ils n'etaient tant aimes.
+
+Dans le cours de cette soiree, elle me raconta encore une histoire que
+je trouve touchante.
+
+M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mere et lui confiait toutes ses
+preoccupations vives, sur de trouver chez elle de l'affection et une
+pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
+retenu de l'entretenir d'un amour dont il etait tout rempli? Cette
+excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
+ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait etre sans vertu a ses yeux,
+puis elle savait que cette jeune fille avait remis a Francois une
+medaille sainte qu'elle portait a son cou, en lui demandant de ne
+quitter jamais ce petit signe ou se rejoignaient leur piete et leur
+amour.
+
+De son cote, Berenice, sur la foi de son amant, s'etait prise de
+respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
+pas, mais considerait un peu comme sa protectrice.
+
+Or, un jour, a Nimes, deux mois apres ses gros chagrins, Berenice,
+toujours palie de douleur, etant montee dans un tramway, se trouve
+assise en face d'une personne agee, qu'a la couleur de ses yeux, a la
+douceur de la bouche, a mille traits qui l'emurent, elle n'hesite pas a
+reconnaitre pour la grand'mere de M. de Transe. Sans nul doute, Francois
+avait montre a sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
+portait toujours sur lui, car Berenice vit bien qu'elle-meme etait
+reconnue. Les deux femmes ne se parlerent point, mais, me disait
+Berenice, la vieille dame baissait les paupieres pour que je pusse la
+regarder tout a mon aise, et c'etait la figure meme de M. de Transe que
+je revoyais; puis moi-meme je detournais mon regard pour qu'elle me
+fixat sans gene. Ainsi nous fimes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
+bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.
+
+J'admirais la tendre imagination de ma Berenice et tout ce qu'elle
+pretait de delicatesse a sa chetive tragedie.
+
+ * * * * *
+
+Cette premiere soiree que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
+me fut delicieuse sans restriction; et son recit avait detourne de telle
+maniere mon idee que j'entrevis une forme d'amour superieure a la
+possession.
+
+Si Berenice n'a guere de vertu, elle possede beaucoup d'innocence, ce
+qui est plus surement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
+resultat d'un raisonnement, c'est se conformer a des regles etablies.
+Berenice est toute spontanee; ses formes delicates renferment l'ardeur
+et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
+bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachee sous
+toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
+pourquoi j'allai coucher a l'hotel.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIEME
+
+JOURNEE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE
+BERENICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.
+
+
+Dans mon sommeil, je vis Berenice se promener parmi les romanesques
+paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
+jardins.
+
+Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppe son recit, et
+pour mieux m'en penetrer, je desirai reposer mes yeux sur ces etangs,
+ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon reve,
+s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.
+
+On m'indiqua le point le plus eleve des remparts, la Tour Constance,
+citadelle du treizieme siecle, d'ou je dominerais la region.
+
+ * * * * *
+
+I.--VUE GENERALE ET CONFUSE
+
+
+Tandis que je gravissais le mince escalier qui se devide dans
+l'epaisseur des murs enormes, ai-je regarde ce que me montrait le guide
+de l'ingeniosite des guerriers moyenageux a se verser des huiles
+bouillantes sur la tete par le machicoulis? Je ne pensais qu'aux
+miserables qui, dans ces salles superposees, abimes glaces et suintants
+de tenebres, avec un coeur defaillant comme le mien, connurent le
+desespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vint les faire
+souffrir; a chaque silence, qu'on ne les laissat perir de faim. Degrades
+et abandonnes, comme ils sont pour moi pitoyables!
+
+Le guide maintenant me decrit ce que furent ces salles pour les conseils
+qu'y tint saint Louis, a la veille de ses croisades. De hautes
+boiseries, puis des tapisseries revetaient ces murs; les dalles etaient
+couvertes d'une litiere de paille d'orge jonchee de fleurs fraiches qui
+la parfumaient. Nous avons perfectionne notre confortable; avons-nous
+des methodes pour mieux satisfaire la delicatesse de nos coeurs
+raffines?... J'ai rencontre a un tournant de mon ascension la chapelle
+aux arceaux nerveux, le coin secret ou le roi s'agenouillait et
+suppliait Dieu qu'il lui accordat le don des larmes. Cette forte priere
+n'exprime-t-elle pas, avec la nettete des coeurs sans ironie, la volupte
+ou j'aspire et que Berenice semble porter aux plis des dentelles dont
+elle essuie ses tendres yeux?
+
+Dans cet angle etroit, je m'attarde, et je reflechis que de ce long
+passe, des siecles qui font de cette tour la veritable memoire du pays,
+rien ne se degage pour moi que ceux qui mediterent et ceux qui
+souffrirent....
+
+En realite, ils ne different guere.
+
+Nos meditations, comme nos souffrances, sont faites du desir de quelque
+chose qui nous completerait. Un meme besoin nous agite, les uns et les
+autres, defendre notre moi, puis l'elargir au point qu'il contienne
+tout.
+
+Telle est la loi de la vie. Avec nos futilites et parmi ces fausses
+necessites qui nous pressent, qu'est-ce que Berenice et moi-meme?
+
+Cette tendre reveuse souffre d'un bonheur perdu, reve un peu confus et
+analogue a ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
+passe. Pour moi, des mes premieres reflexions d'enfant, j'ai redoute les
+barbares qui me reprochaient d'etre different; j'avais le culte de ce
+qui est en moi d'eternel, et cela m'amena a me faire une methode pour
+jouir de mille parcelles de mon ideal. C'etait me donner mille ames
+successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
+de cet eparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire a
+me reposer de moi-meme dans une abondante unite. Ne pourrais-je reunir
+tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?
+
+... Des problemes analogues dessechaient le roi Louis, tandis
+qu'agenouille sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
+religion aussi vive, et simplement modifiee par les circonstances, je me
+preoccupe, moi aussi, de servir mon ame qui veut etre emue. Je n'ai pas
+comme saint Louis de formule determinee a laquelle me conformer, mais je
+cherche ma formule a travers toutes les experiences.
+
+ * * * * *
+
+J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata a voir
+l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait a cet
+illimite panorama de nature exprimait exactement le contraste de
+l'ardeur resserree d'un saint Louis et de mes desirs infiniment
+disperses.
+
+Mais un petit phare de douze metres s'elevant encore sur cette terrasse,
+je me refusai a rien regarder avant que je m'y fusse installe pour
+embrasser le plus long horizon.
+
+Maintenant, a mes pieds, Aigues-Mortes, miserable damier de toits a
+tuiles rouges, etait ramassee dans l'enceinte rectangulaire de ses
+hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, etangs
+d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiede;
+puis, a l'horizon, sur la mer, des voiles gonflees vers des pays
+inconnus symbolisaient magnifiquement le depart et cette fuite pour qui
+sont ardentes nos ames, nos pauvres ames, pressees de vulgarites et
+assoiffees de toutes ces parts d'inconnu ou sont les reserves de
+l'abondante nature.
+
+Longtemps, sans formuler ma pensee, je demeurai a m'emouvoir de ces
+vastes tableaux et a aimer ce pays, de telle facon que si mauvais
+procedes qu'il ait pour moi dans la suite et quand meme cet echauffement
+qu'il me donne m'apparaitrait deraisonnable, cela jamais ne puisse etre
+efface que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participe de sa gravite
+apres tant de vaines agitations. Magnifique melancolie, et miserable
+pourtant! Satisfaction intense, mais privee de cette securite qui seule
+saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
+instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
+distingue l'ame de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce meme
+point de vue ou je suis assis, pour s'en faire une belle ame unique!
+puis cette beaute qu'ils s'etaient composee se dissipa, dans le meme
+delai que mon emotion va s'affaisser.
+
+Mais soudain de la plate-forme, des voix monterent jusqu'a moi, et je
+reconnus ma delicieuse Berenice qui causait avec un jeune homme.
+
+J'allai la saluer.
+
+ * * * * *
+
+II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES
+
+
+Berenice fit la presentation:
+
+--M. Charles Martin, ingenieur.
+
+Je reconnus mon acharne adversaire du comite arlesien. C'est un
+vigoureux garcon, avec le genre de distinction que peut avoir un
+professeur, et, ce qui m'interesse, il presente tous les caracteres de
+l'homme passionne. Nous nous tinmes fort courtoisement, et chacun de
+nous s'en savait gre a soi-meme. Quand on est ne chien et qu'on
+rencontre une personne nee chat, il est toujours flatteur de sentir
+qu'on fait voir en ce moment le plus beau resultat de la civilisation,
+en ne se jetant pas l'un sur l'autre.
+
+--Je vous croyais rentre a Arles, me dit Berenice.
+
+--J'ai manque mon train, un peu volontairement; voila une heure que je
+suis dans la tour.
+
+--Avouez que vous avez dormi la-haut, me dit M. Martin.
+
+A ce ton, je reconnus immediatement un de ces garcons qui se piquent
+d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-a-dire
+l'habitude contractee dans les classes de croire que leur maniere de
+sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
+personne plus que Charles Martin ne meprise la vie de contemplation. Il
+a l'habitude de declarer: "Me prenez-vous pour un reveur?" Comme on dit:
+"Suis-je un pourceau!"
+
+--Mais non, lui repondis-je, un peu sur la defensive; j'y ai pris, au
+contraire, un vif interet.
+
+Il desirait la conciliation (d'ou je le devinai amoureux de Berenice),
+car il reprit:
+
+--C'est juste, vous avez la quarante-deux metres d'elevation, on y
+saisit a merveille la topographie. Il est facheux que vous n'ayez eu
+personne pour vous orienter dans ce panorama.
+
+Il commencait des explications et meme je pus craindre qu'il ne donnat
+des epithetes de beaute aux etangs, au desert, au ciel, aux choses
+d'archeologie. Heureusement, il s'en tint a etiqueter de leurs noms
+exacts ces mornes etangs, ces arbres contractes et ces apres herbages.
+Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
+designaient suffisamment!
+
+Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son experience
+d'ingenieur du Rhone me fournit cependant certains details qui
+confirmerent et eclairerent la physionomie que d'instinct je m'etais
+faite du pays d'Aigues-Mortes....
+
+Toute cette plaine, nous dit-il, aux epoques prehistoriques, etait
+recouverte par les eaux melangees du fleuve et de la mer.
+
+Elle ne l'a pas oublie. La diversite de sa flore raconte les luttes de
+cette terre pour surgir de l'Ocean: sur les bosses croissent des pins et
+des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie necessaire a leurs
+racines; dans les bas-fonds encore impregnes d'eau salee, des joncs, des
+sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
+le souvenir, de cette continuite dans la vie que naissent l'harmonie et
+la paix profonde de ces longs paysages?
+
+Berenice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique a ce pays.
+C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
+d'abord une perception confuse. Un sentiment tres vif des humbles droits
+de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
+voila toute son ame. Combien j'envie a cette enfant et a cette vieille
+plaine cette continuite dans leur developpement, moi qui ne sais pas
+meme accorder mes emotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par la que
+j'aime ce pays, quoique je ne pretende pas en faire un champ de culture;
+c'est par la que j'aime Berenice, quoique je ne songe pas a la faire ma
+maitresse; et meme, champ de culture ou maitresse, je les aimerais moins
+que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
+sables sales.
+
+ * * * * *
+
+A un autre instant, Charles Martin se felicitait que depuis trente ans
+on eut livre la majeure partie de ce pays a la culture et au
+defrichement.
+
+--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues epoques ou
+notre race etait en friche sont passes. Peut-etre sur nos ames a-t-il
+apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
+trois siecles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
+difficulte de retrouver le fonds; les ames comme Berenice sont bien
+rares. Mais allons a quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
+tres vite elle se revele, et c'est par cette connaissance que nous
+pouvons l'utiliser. De meme pour le peuple, il faut connaitre sa
+tradition, ses besoins profonds. Cet ingenieur, qui le meprise et ne
+cherche pas a le penetrer, veut lui imposer ce qu'il considere comme
+raisonnable!
+
+Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
+plaines tourmentees du Rhone, ne me parait guere les comprendre; en lui
+tout demeure a l'etat de notion sans se fondre en amour.
+
+Il est monte avec Berenice sur ce belvedere pour qu'elle embrasse la
+necessite de certains travaux qui lesent, dit-elle, sa villa de
+Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'a quel
+point, en tout et sur tout, il se refuse a accepter ce pays tel qu'il
+est et pretend lui imposer sa discipline.
+
+Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingenieur,
+imagine qu'il doit plier cette region sur la formule d'un beau pays,
+telle que l'etablissent les concours qu'il a brillamment subis.
+
+Foi naive a la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
+c'est-a-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, resultera de
+l'application a tout le continent des memes procedes de culture et de
+transport. Des routes, des recoltes, des digues, ne sont pas pour lui
+des moyens, mais de pleines satisfactions ou il s'epanouit. Comme il
+sourit de ces "assises profondes, de cette puissance de fixite" que
+percoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
+sont elles pourtant qui m'invitent a m'affermir, a creuser plus avant et
+a etudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
+Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre ame ou celle du
+monde exterieur, rien ne peut nous dispenser de connaitre le fonds ou
+nous travaillons. Il faut penetrer tres avant, se meler aux choses, par
+la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'ou nait l'harmonie
+qui fait la paix et la singuliere intensite de cette contree. Sinon,
+vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
+mobilite, de la vaine agitation. Vous croyez donner a ce jardin mille
+aspects nouveaux, vous n'avez touche qu'a la surface, et votre oeuvre
+est de celles qu'emporte un caprice du Rhone ou quelque mouvement de
+notre humeur.
+
+Ame triste et desheritee de Berenice, je vous aime; je ne pretends pas
+vous imposer mon ame, mais a vous qui n'avez pas bouleverse sous mille
+cultures la part originelle que vous avez recue de votre race, je
+demande que vous me soyez un directeur.
+
+Et toi aussi, melancolique pays, parent de Berenice, enseigne-moi.
+
+L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
+votre seve; moi je suis impuissant a rien defendre contre la mort. Je
+suis un jardin ou fleurissent des emotions sitot deracinees. Berenice et
+Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guerirait de
+ma mobilite? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant ou retrouver
+l'unite de ma vie. Je n'espere qu'en vous pour me guider.
+
+ * * * * *
+
+Berenice, qui attendait son amie de Nimes, ne tarda pas a nous quitter,
+satisfaite de notre bonne entente et amusee de nous envoyer dejeuner
+cote a cote a l'hotel.
+
+Quoique pour l'ordinaire je repugne a supporter la contradiction,
+l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon meprisait d'une belle
+ardeur toutes les idees qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
+seduire des ennemis de cette sorte jusqu'a jeter ainsi le desarroi dans
+leur esprit categorique.
+
+Des le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
+sans qu'il me comprit le moins du monde. Comme s'il eut pose cartes sur
+table, je connus tout le jeu d'images contradictoires ou il
+s'embarrassait sur mon caractere.
+
+Serait-ce un esprit chimerique? se disait-il, tandis que je lui parlais
+des miserables; ou immoral? quand j'en vins a vanter certain phalanstere
+religieux. Pour trancher, il eut admis volontiers l'une et l'autre
+hypothese, mais mon affabilite d'un ton tres simple le preoccupait, et
+de cette attitude sans signification il cherchait a tirer des
+conclusions, bien plus que des idees que je lui exposais. D'ailleurs,
+chacune de ses paroles etait de vanite, et il me parut avoir, comme la
+plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant domine par des mots de
+specialiste.
+
+Saura-t-il jamais combien je l'ai goute, l'excellent sot! C'etait un
+ingenieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
+regard tres pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui etait
+energie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensees!
+Avec quel entrain il meprisait ceux qu'il desapprouvait! Ses certitude,
+ses affirmations, son exclusivisme etaient pour moi choses si folles, si
+denuees de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
+verite, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
+perpetuelle satisfaction a verifier sur chacune de ses paroles combien
+je n'avais pas trop augure de son animalite.
+
+Je savais que les comites gouvernementaux d'Arles songeaient a lui
+offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
+politique dans le departement. Aussitot, du ton approprie:
+
+--Je vous en prie, me declara-t-il, j'aurai grand plaisir a causer avec
+vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons la-dessus des
+idees absolument opposees.
+
+Cette phrase me remplit d'un delicieux bien-etre; je la prevoyais
+textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
+contredire, ayant moi-meme peu de confiance dans la dialectique, mais
+que je desirais me faire une vue claire des opinions qui lui etaient
+cheres, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
+Francais.
+
+Ma reponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
+cette impression: "sceptique, sans conviction." Parce que je montrais un
+gout tres vif pour etre renseigne sur toutes les convictions!
+
+Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
+raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le roti.
+Un commis voyageur dit: "Avez-vous visite la tour Constance? les
+oubliettes?... il faut voir ca! c'est la que saint Louis precipitait les
+protestants." Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
+exprimant le sentiment de toute la table: "Ah! mes amis! nous avons la
+Republique, gardons-la bien!"
+
+A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prevenir
+mon sourire il haussa les epaules, et sa moue attristee signifiait
+qu'une telle ignorance de la chronologie est tout a fait facheuse.
+
+--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je a mi-voix. Une erreur
+historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
+est fort net. Ils temoignent un gout tres vif pour la tolerance
+philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
+ideals. Le meme reve m'obsede.
+
+Distingue-t-on maintenant la qualite morale de Charles Martin?
+
+Ah! celui-la n'est pas un egotiste, il meprise la contemplation
+interieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossiere energie
+qu'il la met perpetuellement en opposition avec chaque parcelle de
+l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
+apparaissent pas comme des emotions a s'assimiler pour s'en augmenter;
+il ne se preoccupe que de les blamer des qu'ils s'ecartent de l'image
+qu'il s'est improvisee de l'univers.
+
+Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
+comprehension, un specialiste. Il voit des oppositions dans la
+multiplicite et ne saisit pas la verite qui se degage de l'unite
+qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
+"l'_Adversaire_".
+
+ * * * * *
+
+III.--RECONSTITUTION SYNTHETIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BERENICE, DE
+CHARLES MARTIN ET DE MOI-MEME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
+PARTIES.
+
+J'etais trop interesse par ma chere Berenice et par cette plaine, qui,
+toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
+trouve en moi; il me fallait y mediter encore.
+
+Je ne retournai pas a la villa de Rosemonde, je voulais gouter la forte
+nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
+breve duree, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
+inseparables de l'isolement; elles nous elevent d'une telle ivresse que
+les plus distinguees frivolites de la vie de societe des lors sont
+melees d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
+il se prive en se melant aux hommes.
+
+A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
+dans la plaine si triste pres des etangs, je remachais mes reflexions de
+la journee et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
+devenaient plus fortes et fecondes.
+
+J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
+meme qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attriste de
+Berenice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer a ces
+etangs mornes et fievreux, a ce pays lunaire plein de reves immenses et
+de tristesses resignees. Mais en meme temps que Berenice liait ainsi par
+de tenues sentimentalites mon ame a Aigues-Mortes, je fortifiais cette
+union avec tous les petits renseignements que m'avait donnes cet esprit
+sec de Charles Martin.
+
+Quand le soleil fut a son declin, je montai a nouveau sur la tour
+Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fievreuses
+emotions, a cette heure ou les reves sortent des etangs pour faire
+frissonner les hommes.
+
+Les couchers du soleil sont prodigieux a Aigues-Mortes. Je n'y vis
+jamais rien de brutal: ses feux decomposes par l'humidite de l'air
+prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
+une grandeur et une sublimite de desolation que saint Louis, quittant
+ces rivages, ne dut pas retrouver egales dans les plaines de Damiette.
+Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se presente
+naturellement sous un aspect d'eternite, met en un clair relief combien
+est furtive la grace de Berenice, combien fugitive chacune de mes
+emotions les plus cheres. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
+granit inusable qui ne laisse songer qu'a la mort perpetuelle.
+
+Avec une prodigieuse nettete, se detachaient les ondulations des cotes
+sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait ete modifie
+perpetuellement au cours des siecles. Ainsi que les flots, me disais-je,
+deforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des memes passions
+agissent sur la sensibilite des hommes. Berenice, Charles Martin et moi,
+nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.
+
+Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
+l'indomptable energie de l'ame de l'univers que jamais le froid ne prend
+au coeur, qui ne se decourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
+chaque jour ressuscite.
+
+A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumiere degradante,
+de meme que le long des siecles il s'est modifie sous l'ardeur de
+l'Ocean, et de meme qu'il se modifie dans les esprits qui le
+contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
+observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensee, dans
+cette facilite d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
+cachees apparaissaient a mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
+dans l'ame de Berenice, la physionomie tres chere et tres obscure
+qu'elle s'en fait d'intuition, l'emotion religieuse dont elle
+l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
+"l'Adversaire", collection de petits details desseches, vaste tableau
+dont il a perdu le don de s'emouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
+reflechir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
+methodes, je suis tout a la fois instinctif comme Berenice, et reflechi
+comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
+de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unite, car je
+percois le role de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
+Berenice, mais je sais pourquoi. J'ai des emotions spontanees, mais je
+les cultive avec une methode qui depasse encore la methode de Charles
+Martin.
+
+L'obscurite etait venue. J'exprimai au gardien de la tour le desir de
+rester la encore quelques instants, et je le priai qu'il s'eloignat.
+
+Maintenant que l'univers etait rempli de nuit, un tableau plus beau
+encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les etres prenaient toute
+valeur: ce n'etait plus Berenice que je voyais, mais l'ame populaire,
+ame religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
+passe dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'etait la
+mediocrite moderne, la demi-reflexion, le manque de comprehension, des
+notions sans amour. Mais moi-meme je n'existais plus, j'etais simplement
+la somme de tout ce que je voyais.
+
+Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi a
+Berenice, ni a Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
+pittoresque des merveilleuses destinees de l'humanite. Et moi, enivre de
+cette comprehension, je me jugeais assis sur la tour Constance, refugie
+dans ce qui est eternel, possesseur du grand et universel amour.
+J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime egoisme qui
+embrasse tout, qui fait l'unite par omnipotence et vers lequel mon moi
+s'efforca toujours d'atteindre.
+
+ * * * * *
+
+Tel est le recit de la merveilleuse journee que je passai sur la tour
+Constance, ayant a ma droite Berenice et a ma gauche l'Adversaire. Et,
+en verite, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eut choisi,
+dans une carte ideologique a la facon des cartes du Tendre, pour
+designer ce point central d'ou je me fais la vue la plus claire possible
+de ces vieilles plaines et de cette Berenice remplie de souvenirs? C'est
+en effet l'idee de tradition, d'unite dans la succession qui domine
+cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
+qui leur fait cette analogie si forte que, pour designer l'ame de cette
+contree et l'ame de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
+sont le type, je me sers d'un meme mot: _Le jardin de Berenice_.
+
+ * * * * *
+
+CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE
+
+
+Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
+Charles Martin. Nous echangeames quelques idees et du premier trait il
+faillit prendre barre sur moi.
+
+Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
+d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'etant
+penche a la portiere, je ne pus que verifier son assertion, et j'en eus
+de la tristesse au point de suspecter mes belles emotions de la tour
+Constance, car toutes naissent de l'idee qu'Aigues-Mortes est une
+vieille ville a qui les siecles n'ont pas fait oublier son passe et qui
+recoit sa beaute de cette constance.
+
+Mais tres vite je sentis que, malgre tout, la dominante d'Aigues-Mortes
+demeurait d'etre une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
+vie; il y a des choses recentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
+baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
+et cette unite dans la succession, grace a quoi elle produit sur le
+visiteur une impression si particuliere. Ma chere Berenice, elle-meme,
+a dans la tete des preoccupations banales; dans le coeur, peut-etre
+des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble melancolie et de
+souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
+belle et precieuse, parce que son caractere est d'eveiller notre vieux
+fonds de sentiments et d'emotions hereditaires, et que comme
+Aigues-Mortes elle se souvient de soi-meme.
+
+Voila comment j'echappai a l'objection que me proposait implicitement
+l'Adversaire. Il pretendait que tout le vieux temps avait disparu et que
+j'etais mene par des imaginations litteraires que ruinerait la moindre
+enquete. Critique de portee immense! car le fond de ma preoccupation
+n'etait ni Berenice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'a
+l'action electorale que je venais entreprendre a Arles; je ne pensais
+qu'au peuple. "Quelle est son ame? me demandais-je, je veux frissonner
+avec elle, la comprendre par l'analyse du detail, comme l'Adversaire,
+et par amour, comme Berenice; arriver enfin a en etre la conscience".
+Qu'aurais-je conclu, si j'avais du reconnaitre que je m'etais mepris
+en trouvant une part inalteree dans Aigues-Mortes et dans Berenice?
+Il m'eut fallu renoncer aussi a degager la tradition de la masse!
+
+Des lors, il ne m'eut plus reste qu'a abandonner Arles et la vie active.
+Mais vraiment l'Adversaire s'y etait pris trop grossierement. Et la
+bassesse de sa dialectique m'empecha de me derober a ma nouvelle tache.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIEME
+
+LA PEDAGOGIE DE BERENICE
+
+ Mon enfant, donne-moi ton coeur.
+ (PROVERBE.)
+
+Des lors, je vins souvent d'Arles a Aigues-Mortes visiter ma chere
+Berenice. Jusqu'a quel point son contact m'etait delicieux, on ne le
+comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussiere des complications
+electorales d'ou je m'echappais pour me rafraichir dans la petite maison
+des etangs.
+
+Berenice ne parlait guere, mais son sourire et la ligne de son corps
+avaient une facon si melancolique et si fine, avec un naturel parfait!
+Il y avait en elle l'etrangete delicate de cette renaissance
+bourguignonne du quinzieme siecle qui fut la moins academique des
+tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
+poursuivit passionnement l'expression, parfois aux depens de la beaute,
+que s'etait ouverte sa premiere jeunesse. Elle avait de ces images leur
+finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutot mouillee
+de grace. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
+ame avaient transpire sur tout son jeune corps, en baignaient les
+contours.
+
+Au bord de ces eaux pleines de reves, son elegance froissee par aucun
+contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
+le plus precieux des repos. Eutes-vous jamais un sentiment plus ardent
+des arbres verts et des eaux fraiches que dans la paperasse des bureaux?
+jamais plus le gout d'une passion vive qu'au soir d'une journee de
+confus debats? Cette petite fille contentait le besoin de sincerite et
+de desinteressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
+aux conditions de ma reussite electorale. Les heures passees aupres
+d'elle m'etaient un jardin ferme.
+
+Notre ordinaire, dans mes sejours d'Aigues-Mortes, etait de marcher dans
+cette campagne divine et de ne tolerer sur nos ames que des sentiments
+analogues a ceux qui flottent sur ses etangs ou vegetent sur sa lande.
+Notre conversation eut paru dessechee, comme parait cette terre: c'est
+qu'en etaient bannies toutes banalites; nous n'admettions rien entre
+nous que de personnel et de parfaitement sincere. Nous avions nos longs
+silences, comme cette terre a ses landes pelees, et peut-etre n'est-elle
+jamais plus noble que dans ces friches semees de sel et balayees du vent
+de la mer.
+
+Nous reservions pour nos soins prives les instants grossiers du milieu
+du jour, ces apres-midi ou l'epaisse congestion nous prive tout a la
+fois de frivolite et de profondeur, mais la fraicheur du reveil et la
+lassitude du soir favorisaient egalement notre delicieux commerce
+d'abstractions.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, a travers les marais salants, nous allames visiter le bourg
+du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent leger
+rafraichissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Berenice et
+decouvrait sa nuque energique de petite bete. Elle franchit avec aisance
+ces trois kilometres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
+bouleau ne s'inquiete de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
+est un des caracteres. Pour moi, etranger dans cette vie harmonieuse,
+j'en prenais une conscience intense.
+
+Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'a la mer
+qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
+une note donnee par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
+quelque opera italien.... C'etait vers les dix heures, par un tendre
+soleil, et la brise emportait au large toutes nos reveries, symbolisees
+sur l'horizon par des voiles deployees. Au Grau-du-Roi, les maisons des
+pecheurs sont teintes de rose pale, de jaune et de vert delaye. Aucun
+bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
+suprasensibles, tandis qu'assis aupres d'elle, qui represente pour moi
+la force mysterieuse, l'impulsion du monde, je goutais dans le parfum
+leger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
+la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la serenite de sa
+fonction, qui est de pousser a l'etat de vie tout ce qui tombe en elle,
+je fus ecoeure de cette surcharge d'emotions sans unite dont je
+defaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
+paradis etroits, analogues a celui-ci, ou, pour etre heureux, il
+suffirait d'etre, comme mon amie, une belle vegetation et de me chercher
+des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvees en pleurant dans
+les bras de M. de Transe.
+
+Parfois, le soir, apres le repas, quand je sentais, dans un soupir de
+Berenice un peu affaissee, que notre manie allait la lasser, je la
+laissais a sa futile camarade, Bougie-Rose, a sa domestique, de qui sa
+bonne grace avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
+par le sentier des etangs.
+
+Seuls les saints la connurent, mon hysterie de meditation et cette
+violente variete d'abstractions, ou je me plongeais, tout en cotoyant
+ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiees
+par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place ou veille un
+saint Louis heroique de Pradier, apercevant dans une demi-obscurite la
+rude eglise du douzieme siecle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fut
+utile qu'a mon education et que Berenice, non plus, n'eut d'autre
+mission, enfant chargee de voluptes qu'elle laisse non cueillies se
+faner royalement sur elle-meme.
+
+Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusee, mais cette assurance
+que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment meme ou elle
+pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eut jamais frissonne,
+suffisait a ne pas irriter mon desir.
+
+Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
+soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
+promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
+tristesse epanouie a tous les plis de son beau visage, elle me disait,
+avec l'eclatant sourire dont ses annees de libertinage lui firent
+connaitre l'irresistible empire: "Venez plus pres de moi," et elle
+m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. "A quoi
+pensez-vous?" interrogeait-elle, un peu mal a l'aise de ce compagnon, de
+qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui echappaient. Mais que je
+fusse distrait, ce lui etait un suffisant motif de me gouter davantage,
+pour mon _originalite_, disait-elle, bien a contre-sens, car je n'etais
+qu'un esprit comprehensif, enveloppe, et conquis par l'abondante
+vegetation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.
+
+"A quoi pensez-vous, Philippe?" et je songeais qu'il est sur la terre
+bien des femmes dont le sein cache un beau tresor de douceur et de haute
+sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec desinteressement
+parce que leurs corps voluptueux troublent de desir qui les approche.
+
+Elles-memes, si delicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
+Mais ma Berenice, qui sur ses levres pales et contre ses dents
+eclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
+pas decue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
+froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
+a laisse de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
+passion, loin de s'evaporer avec le temps, se concentre dans la
+souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimes ou se penchait Berenice,
+seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
+remplie d'un grand amour, elle ne demande a mon amitie d'autre passion,
+d'autre caresse qu'une tendre curiosite pour le bonheur qu'elle pleure.
+
+Or moi-meme, dans ma dispersion d'ame, je ne puis mieux me servir qu'en
+me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
+trouble de Berenice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
+medication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
+fille, toute ramassee dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
+unite de vie interieure; je desirai y participer.
+
+Precisement il etait aise d'y progresser a cause de son education
+particuliere. Comme elle etait habituee a faire voir son jeune corps
+sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son ame
+passionnee.
+
+Voici les principes de vie que m'inspira la melancolie de son visage,
+les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
+son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener a
+trois points que je vais indiquer brievement. S'il m'arrive de
+systematiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
+circonstances memes ou elles naissaient, du moins suis-je assure de n'en
+pas fausser le caractere.
+
+ * * * * *
+
+1 deg. LA METHODE DE BERENICE
+
+Ce qui me frappe des l'abord en vous, Berenice, lui disais-je, c'est que
+vous avez le recueillement, la vie interieure et cette seve abondante
+qui elanca chez quelques-uns de si admirables ascetismes.
+
+Non pas qu'ayant ferme les yeux vous soyez arrivee a comprendre la loi
+du monde, comme font les Marc-Aurele et les Spinoza, par la force
+logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
+corps vous a fait vivre parallelement a l'univers. Vous n'avez pas mis
+dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'ame du monde, mais
+on voit s'agiter en vous la force meme qui conduit le monde. Et vos
+inquietudes passionnelles, qui precisement ne vous laissent pas prendre
+conscience de l'univers, m'aident a entendre la reclamation des simples
+fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
+entrevu un etat plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
+monter dans la nature.
+
+Ton role, ma Berenice, est de faire songer aux mysteres de la
+reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
+crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complete que nous
+puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
+tache delicate!
+
+N'essaie pas d'etre nature, c'est souvent etre artificiel. Une Espagnole
+a qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez a un Goya, me
+repondit tres justement: "Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
+peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
+d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi." Parole tres fine! Elle eut paru
+deguisee en Espagnole. Ainsi, ma chere amie, pour me donner l'image de
+l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicite! sois subtile, si
+ca t'est plus commode.
+
+Ta methode, tu le concois bien, ne doit etre en rien d'expliquer la
+verite. Je dirais meme que tu dois eviter la moindre explication, tu n'y
+reussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
+mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton ame me revele
+le sens de la nature et ses lois.
+
+ * * * * *
+
+2 deg. LES PLAISIRS DE BERENICE
+
+Ton plaisir, ma chere Berenice, c'est d'etre enveloppee par la caresse,
+l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
+tour Constance. "C'est la seulement que je me plais," me dis-tu. Elles
+te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
+qui les leur a confies. Tu te meles a Aigues-Mortes; tes sensations, tu
+les as repandues sur toutes ces pierres, sur cette lande dessechee,
+c'est toi-meme que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
+petite maison, c'est ta propre fievre qui le monte le soir de ces
+etangs.
+
+Et pourtant, cette reverie ou vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
+toi, ne te suffit pas. Ton ame dispersee sur cette terre, ta souffrance
+emiettee, tu aurais plaisir a les resserrer, a t'y recueillir, a en
+deguster chaque detail. Aigues-Mortes reste trop dans les generalites;
+tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
+petite ame suave, si fremissante a toutes les solidarites de la nature,
+precisement parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
+d'elle-meme; toi qui t'accordes profondement avec cette contree, tu
+t'inquietes pourtant, tu te crois isolee; tu aspires a rentrer dans le
+personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
+jouissions ensemble des voluptes de la confession.
+
+En te revelant a moi, tu oublieras ta solitude; tu t'epancheras, et
+donneras ainsi la gaiete des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
+toi.
+
+Par la meditation et l'examen de conscience en commun, on penetre bien
+plus finement en soi-meme. C'est une methode que j'ai experimentee avec
+mon ami Simon,--charmant garcon que j'ai un peu perdu de vue, mais que
+je veux te faire connaitre. Je suis arrive a faire en sa societe
+quelques excursions sur des points tout a fait nouveaux de moi-meme.
+
+Enfin, etant ton confesseur, je serai en meme temps ton directeur de
+conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton ame,
+j'aurai soin de te la presenter sous le jour le plus favorable, en sorte
+que tu ressentes de la quietude et une grande paix.
+
+La volupte de l'epanchement, le bien-etre de la pleine lumiere et le
+calme du pardon, voila ce que tu trouveras dans la confession, qui est
+veritablement le seul plaisir digne de Berenice.
+
+ * * * * *
+
+3 deg. LES DEVOIRS DE BERENICE
+
+Tu as des devoirs, Berenice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
+bete a la peau tiede, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
+avec naivete: tu dois etre melancolique.
+
+Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravite qu'il
+prend quand tu songes a M. de Transe et meme a rien du tout. Le pli de
+ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
+tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous desirons le
+plus posseder la verite, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
+l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se demontre.
+
+Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
+decouragement. Votre melancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
+alacrite. Quelle que soit votre repugnance a l'admettre, croyez bien que
+jamais vous n'avez rien eprouve d'aussi precieux que vos grandes
+tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
+epure de vulgarite, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
+vous pouvait etre plus fecond que votre deuil, sinon peut-etre les
+profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
+d'amour, si vos desirs avaient ete meles de jalousie.
+
+Les jouissances de l'amour n'augmentent guere l'individu; le plus net
+d'elles profite a l'espece. Peut-etre l'amour heureux s'epanouit-il en
+vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
+gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifie. Les
+souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
+point que quelques-uns en sortent meconnaissables; elles decantent nos
+sentiments, fecondent des cellules jusqu'alors steriles de notre moelle,
+et nous poussent aux emotions religieuses.
+
+Tes levres palies de chagrin dans ton visage incline, la desolation de
+ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces
+mains qui participerent a tant de caresses,--le corps de M. de Transe,
+toute cette image que j'ai de toi sous mes paupieres, me sont, o ma
+chere madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
+tu te pamais dans ses bras. Et ce jeune homme meme, qui n'etait qu'un
+oisif elegant, par sa mort devient un admirable appui a notre
+exaltation; la beaute et la noblesse sans ombre ne vetirent jamais un
+vivant, mais qui les contesterait a celui qui repose ayant pour oreiller
+ton coeur!
+
+ * * * * *
+
+Cet enseignement de la methode, des plaisirs et des devoirs de Berenice,
+je le desseche pour l'exposer selon les procedes scolastiques, mais il
+se melait vivant et epars a tous les circuits de nos longues promenades.
+Que goutiez-vous, dira-t-on, sur cette terre seche avec de si seches
+ideologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.
+
+Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
+D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution a
+notre haut probleme de methode (concilier la complexite des sentiments
+et leur unite) qu'ils n'entendent meme pas que l'ardeur des sens et
+l'amour sont des passions distinctes, fort separables. Elles sont
+reunies au plus bas de la serie des etres; d'accord! mais c'est que chez
+les plantes et chez les pauvres animaux des premieres etapes toutes les
+fonctions sont mal differenciees. Comment l'homme affine s'enteterait-il
+dans cette grossiere simplification? Tres souvent, c'est l'empechement
+ou nous sommes de changer notre train de maison qui nous force a
+demander ces satisfactions a un meme objet. Mais pour ces fonctions
+delicates, peut-on trouver un bon Maitre Jacques! Que d'autres procedent
+par elaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
+me cheris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, a Berenice, ce
+que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort elegant,
+qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
+passe, tout ce miserable et charmant instinct qui m'avertit mieux
+qu'aucun naturaliste des veritables lois de la vie.
+
+Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'etait bien nos heures de
+pedagogie, alors que je raisonnais, en les elargissant, tous les
+mouvements de cette petite ame qui ne peut rien dissimuler.
+
+"Quel sentiment avez-vous pour moi?" me demanda-t-elle un jour, avec son
+sourire un peu triste, dont elle avait assurement remarque qu'il
+accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. "De
+l'inclination," lui repondis-je, etonne moi-meme de trouver sans
+hesitation le mot exact, celui qui convient tout a fait au sentiment qui
+m'incline sur elle, pour y saisir les lois mysterieuses de la vie, la
+bonne methode.
+
+Admirable soiree, celle ou je lui dis ce mot! Comme elle resume dans mon
+souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine etait desolee et seche
+sous le soleil couchant et nous la traversions apres une longue
+conversation aride et fievreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
+n'avait ete sans grace; le genre de Berenice, qui tout de meme est
+Petite-Secousse, ne permet pas que notre pedagogie glisse jamais a la
+pedanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
+Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaisse
+d'Aigues-Mortes. Telle etait cette lande et tel notre debat qu'il me
+semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
+foret des Ardennes defrichee.
+
+A petits pas nous rentrions a Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
+ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
+notion. Mais au sang de ses veines s'etait mele plus de soleil, plus de
+sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'etait rafraichi
+l'instinct, la force vive qui produit les hommes.
+
+Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait legerement que je ne
+ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goutait que plus
+de volupte a caresser le souvenir de M. de Transe. Des lors je l'aimais
+davantage, cette chere petite veuve, puisque c'est en cette piete que
+nous nous rejoignons; et elle-meme, a se sentir si depourvue, eut voulu
+se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
+la fait se complaire sous ma tendre direction?
+
+Sa chere tristesse, ses douces mains vides, voila mon precieux tresor.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE HUITIEME
+
+LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE REPETITION SOUS LES YEUX DE SIMON
+
+
+Dans ce temps-la, j'eus a parler au general Boulanger. Pour distraire
+Berenice, je la decidai a m'accompagner, et j'ecrivis a mon ami Simon de
+nous rejoindre a Paris. Depuis quelque temps, je desirais vivement les
+rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
+meme soiree, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
+meilleurs trapezes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
+qu'ait trouvees mon imagination!
+
+Apres l'experience de Saint-Germain, Simon s'etait retire dans la
+propriete de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
+s'appliquant a acquerir les tics du chasseur et du proprietaire, se
+composant, pour tout dire, cette meme tete de vieux philippiste
+anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
+Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: "Moi,
+disait-il, je me fais hobereau apres avoir medite sur les autres vies,
+et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
+degout d'effort et ma penurie d'argent; mes parents, au contraire, et
+mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosites
+variees dont ils professent tant de dedain. Ce qui resulte chez moi
+d'une large comprehension, chez eux n'est qu'etroitesse d'esprit."
+
+Vous avez reconnu la une application rurale de notre axiome essentiel:
+"Les actes ne sont rien, la methode qui nous y mene est tout." Simon
+avait toujours une excellente philosophie.
+
+Aux champs, elle gatait ses plaisirs: en ce sens que, meme a la chasse,
+il pensait, et ses idees lui etaient si fort ressassees qu'elles
+l'ecoeuraient et que la chasse elle-meme lui devint un temps de degout.
+On concoit que mon invitation lui agrea.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, la tristesse de ma Berenice s'accentua au point que cette
+petite fille devint capricieuse; la vie d'hotel a des fatigues
+excessives pour une jeune femme deshabituee de notre civilisation
+parisienne sans confortable. Et puis, cette secheresse, cette hate des
+grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
+auxquels la brume des etangs d'Aigues-Mortes avait ete un liniment et un
+feutrage contre la vie.
+
+Le jour de l'important diner que je vais raconter, nous avions passe
+notre apres-midi, Berenice et moi, dans les magasins, ou j'aurais voulu
+lui faire plaisir, mais l'extreme indecision de nos caracteres nous
+laissait l'un et l'autre dans le plus penible enervement. Le soir
+tombait, une fin de novembre pleine d'humidite, quand au milieu de
+Paris, soudain attriste de gaz, nous sortions de chez les couturieres;
+que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et a cause
+du crepuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'etait pas bouderie,
+mais la souffrance d'un pauvre animal, melee de defaillance physique et
+de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'etre tant amusee avec
+celui qui est mort!
+
+Et moi, j'aurais aime la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
+"Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
+mort, donne-toi a cette image jusqu'a satiete, pleure et je
+m'attristerai a ton cote, de regret pour tout ce que je ne puis
+posseder. Tu es douce, sincere et chagrinee; je te goute, petite amie,
+mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
+grande curiosite; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre."
+
+ * * * * *
+
+Simon, arrive dans la journee, nous avait pries a diner aux
+Champs-Elysees. L'heure etait venue de nous rendre a ce passionnant
+rendez-vous.
+
+Quand le garcon nous ouvrit le cabinet ou Simon nous attendait, ce
+veritable ami eut son geste sec et nerveux qui est a la fois d'un
+demi-epileptique et d'un cabotin de nevrose, comme le deviennent en
+quelque mesure tous les analystes; puis nous primes plaisir a rire en
+nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organises dans la vie
+des fetes tres particulieres, et le bouquet de tous ces vins bus, evoque
+par notre rencontre, nous remplissait, des ce premier abord, d'une
+delicieuse ivresse. Cependant, il lancait sur Berenice un regard
+d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
+delicate de ce vieil ideologue.
+
+Mais deja, laissant le garcon soumettre le menu a Berenice, nous
+rentrions de plain-pied dans notre domaine metaphysique, et Simon avec
+feu s'informait de l'atmosphere morale que me fait ma specialite
+actuelle.
+
+Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
+nous guettions, ont garde cette lumiere qui jadis nous designa l'un a
+l'autre.
+
+Simon a veritablement le sens de la geographie des ames; il sait dans
+quelle region intellectuelle je suis situe. Pas un instant il n'a admis
+que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent a _contemplation_.
+Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
+fortes meditations par des parties de raquettes; de meme, je
+m'accommode, comme d'une detente hygienique, de faire methodiquement et
+sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
+demarches; mais l'important, c'etait de jeter du charbon sous ma
+sensibilite qui commencait a fonctionner mollement.
+
+--Tu sais, lui dis-je, que ma methode de culture est de creer des
+sentimentalites nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
+a l'usage avec une prodigieuse rapidite. J'ai essaye ces temps-ci le
+contact avec les groupes humains, avec les ames nationales, et ce que
+j'en ai tire, tu le verras, depasse singulierement toute prevision. Mais
+organiser des comites, donner audience, polemiquer, ce sont besognes ou
+je ne mets que la partie de moi-meme qui m'est commune avec le reste
+des hommes. C'est ainsi que j'imagine tres bien un Spinoza, un saint
+Thomas d'Aquin, employes tant d'heures par jour dans un greffe, sans
+rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
+inevitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
+superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
+de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-la.
+
+--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment pose ton attitude. Mais
+dis-moi maintenant quelle reaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle
+gymnastique.
+
+A peine lui repondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arreta....
+
+... Un formidable malentendu se revelait entre nous. Ne croyait-il pas
+que je visitais les hommes importants de la region, grands
+proprietaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirme que je
+me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.
+
+Il se tourna vers Berenice pour lui demander son appui.
+
+--Enfin, m'objectait-il avec une facheuse aprete, que les notables
+soient d'esprit grossier, sans desinteressement, je l'accorde, mais au
+moins ce sont gens qui se lavent!
+
+Il montrait peu de delicatesse a surprendre ainsi l'appui de Berenice,
+qui reellement n'est pas eclairee sur la question, et j'en fus si
+froisse que je fis devant elle ce que toujours je considerai comme une
+inconvenance: des le potage, je m'exprimai en termes abstraits.
+
+Aussi bien n'etait-il pas essentiel d'arreter net Simon, qui parlait
+presque comme un Charles Martin!
+
+--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inferieur; tu as
+consenti a avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doue
+(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
+tu etais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
+son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
+le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie
+aeternitatis._
+
+Nous avons la propriete de sentir ce qui est eternel dans les etres.
+Ne rougirais-tu pas d'avoir raille la misere de saint Labre? Je t'en
+permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-meme
+reconnais la magnificence de cet homme qui se renoncait. C'est
+essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du meme
+point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
+tresor somptueux est l'ame populaire?
+
+Elle a le depot des vertus du passe, et garde la tradition de la race;
+en elle, comme dans un creuset, ou tout acte degage sa part
+d'immortalite, l'avenir se prepare. Vas-tu la juger sur un peu de
+poussiere et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?
+
+En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
+a l'activite consciente collabore une activite inconsciente, et que
+celle-ci est la meme qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
+je lui ai simplement ajoute la reflexion.... Tu souris, Simon, du mot
+_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre reflexion est
+une grande chose! Petite agitation, en verite, aupres de l'omniscience
+et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!
+
+Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prosperent dans la
+vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpetuellement
+s'egare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
+de l'etre superieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
+peut meme pas soupconner. C'est l'instinct, bien superieur a l'analyse,
+qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorees de
+mon etre, lui seul qui me mettra a meme de substituer au moi que je
+parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandes.
+
+... Voila ce que m'ont enseigne ces hommes grossiers, ces ignorants que
+tu t'etonnes de me voir frequenter. Ils sont de sublimes professeurs,
+bien qu'ils ne se possedent pas eux-memes. Chacun d'eux represente une
+des etapes de mon ame le long des siecles. Je me suis penche sur eux,
+comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
+garder rien que de confuses images.
+
+Comment pouvais-tu croire qu'a ces masses d'une telle fierte creatrice,
+desinteressees, spontanees, je prefererais la mediocrite des salons,
+la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
+l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
+faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une ame, la
+sienne, la mienne, celle de l'humanite!
+
+J'entends bien l'objection ou tu te refugies:
+
+"Que tu ne sois alle ni au salon, ni a la brasserie, soit!" me diras-tu.
+"Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
+de culture, de haute clairvoyance?"
+
+Pour tout dire, tu supportes malaisement que je fasse aussi bon marche
+de notre education de Jersey.
+
+Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
+Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
+notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de nettete que
+sur moi-meme, quelques-unes de mes particularites. Tel un jeune employe
+du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
+l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agiterent le dimanche passe aupres
+de sa maitresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
+exces, se limitaient a m'eclairer sur les pousses extremes de ma
+sensibilite; ils m'eussent perdu dans la minutie.
+
+Sans doute, a etudier l'ame lorraine puis le developpement de la
+civilisation venitienne, je compris quel moment je representais dans le
+developpement de ma race, je vis que je n'etais qu'un instant d'une
+longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a precede
+et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
+des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
+dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanite.
+
+Je n'avais pas su dans l'etude de mon moi penetrer plus loin que mes
+qualites; le peuple m'a revele la substance humaine, et mieux que cela,
+l'energie creatrice, la seve du monde, l'inconscient.
+
+Toutefois, j'aurais pu parler dans les comites, dans les reunions,
+suffire a toute l'activite d'un politicien, sans rien soupconner de ces
+forces spontanees et secretes. Mes sens furent affines dans l'atmosphere
+de Berenice.
+
+Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
+Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
+exasperent la senteur des tilleuls, ce decor qui ne laisse subsister que
+des idees graves met en valeur les vertus de Berenice, mieux qu'aucun
+lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
+decouvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des apercus
+plus serieux que n'en mentionnent les enquetes des specialistes, les
+programmes des politiciens et les voeux des reunions publiques.
+
+Viens a Aigues-Mortes, dans son etroit jardin qui ne voit pas la mer.
+Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'a garder ses
+souvenirs, cette plaine feconde seulement en reves mettent ma Berenice
+dans sa vraie lumiere,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
+beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
+forets du Bresil. Et ses animaux eux-memes, de qui son chagrin se plait
+a egayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
+ces dures archeologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
+nourri.
+
+Ah! Simon, si tu etais la et que tu visses Berenice, ses canards et son
+ane echangeant, celle-la, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
+desordonnes d'enfants et ce dernier, de longs braiements, temoignant
+chacun d'un violent effort pour se creer un langage commun et se
+prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
+corps, tu serais touche jusqu'aux larmes. Isolees dans l'immense
+obscurite que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
+leur defiance hereditaire. Un desir les porte de creer entre eux tous
+une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.
+
+Viens a Aigues-Mortes et tu decouvriras entre ce paysage, ces animaux et
+ma Berenice des points de contact, une part commune. Il t'apparaitra
+qu'avec des formes si variees, ils sont tous en quelque facon des
+freres, des receptables qui mourront de l'ame eternelle du monde.
+Ame secrete en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis a leur
+ecole, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces etres
+s'accordent avec des moeurs si opposees, c'est cette poursuite meme,
+mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
+chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous a la perfection.
+
+Ainsi, ce que j'ai decouvert dans le miserable jardin d'une petite
+fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le desir qui nous
+anime tous!
+
+Ces canards, mysteres dedaignes, qui naviguent tout le jour sur les
+petits etangs et venaient me presser affectueusement a l'heure des
+repas, et cet ane, mystere douloureux qui me jetait son cri delirant
+a la face, puis, s'arretant net, contemplait le paysage avec les plus
+beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystere melancolique,
+Berenice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
+borne vers un etat de bonheur dont ils se composent une imagination bien
+confuse, qu'ils placent parfois dans le passe, faisant de leur desir
+un regret, mais qui est en realite le degre superieur au leur dans
+l'echelle des etres. C'est la meme excitation qui nous poussait, toi et
+moi, Simon, a passer d'une perception a une autre. Oui, cette force qui
+s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend a sourdre dans le moi
+deplorable que je suis, cette inquietude perpetuelle qui est la
+condition de notre perpetuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
+humbles compagnons que promene Berenice sur la lande. En chacun est un
+etre superieur qui veut se realiser.
+
+La tristesse de tous ces etres prives de la beaute qu'ils desirent, et
+aussi leur courage a la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
+cette terre etroite la plus feconde chapelle de meditation.
+
+Dans cette campagne denudee d'Aigues-Mortes, dans cette region de sel,
+de sable et d'eau, ou la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
+preter plus complaisamment a l'observation, comme un prestidigitateur
+qui decompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
+les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux tres
+encourages a se faire connaitre, m'ont revele le grand ressort du monde,
+son secret.
+
+Combien la beaute particuliere de cette contree nous offrait les
+conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
+reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
+ces etangs, que les betes, Berenice et moi, derriere les glaces de notre
+villa, etions remplis d'une silencieuse melancolie....
+
+Melancolie ou plutot stupeur! devant cet abime de l'inconscient qui
+s'ouvrait a l'infini devant moi.
+
+En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chere Berenice,
+sa grace, sa douceur. Les femmes adoucissent notre aprete nerveuse,
+notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
+Le facheux est que trop souvent nous negligeons d'utiliser pour notre
+culture morale l'emotion qu'elles repandent dans nos veines. Mais je
+t'en prie, observe Berenice, cette petite chose, cette curieuse
+construction. En voila une qui sait utiliser la seve de l'humanite.
+L'as-tu examinee a la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connait
+guere. Et comment se possederait-elle? Elle ne se regarde meme pas.
+C'est une enfant aveugle, emportee par les forces secretes de son ame.
+Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
+regretter le passe; simplement dans un effort douloureux elle enfante
+quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
+son chagrin et son regret sans realite, elle atteint un objet qu'elle
+n'a pas vise. Ah! c'est bien elle, la chere petite fille, qui m'a aide
+a comprendre la methode creatrice des masses, de l'homme spontane!
+
+ * * * * *
+
+Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Berenice et
+je lui rappelle nos bonnes soirees d'Aigues-Mortes, ou si souvent je la
+pressai qu'elle me parlat avec une intimite plus tendre de M. de Transe,
+que j'aime en elle et n'ai pas connu.
+
+Les deux syllabes de ce nom qui dechire son ame et qu'elle repete avec
+un indicible chagrin de petite bete malade retentissent profondement
+dans son coeur, d'autant que ce long debat, ces fortes critiques l'ont
+accablee. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
+est ailleurs. Il vague la-bas ou elle se figure avoir eu l'ame
+satisfaite. Pour ramener Berenice aupres de nous, je lui fis un eloge
+exalte de Francois de Transe. J'en vins meme a lui reprocher avec une
+reelle amertume, ce qu'elle m'avait avoue un jour, par megarde, au
+detour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs etaient
+montes au point qu'elle se prit a pleurer.
+
+Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond interet pour
+les masses et en quoi Berenice m'est un sujet excellent pour m'edifier
+sur la psychologie de l'humanite se developpant sans le consentement
+de l'ame individuelle. Je declarai donc la seance close; toutefois,
+desireux de mediter encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
+que faisait voir Berenice pour la mettre en voiture.
+
+Nous allumames nos cigares.
+
+--Hein, dis-je a Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
+Tu vois comme j'ai deshabille devant toi Berenice. Cela t'a fait le meme
+effet de pitie et d'apre curiosite que si on avait ecrase sous tes yeux
+la patte d'un chien. Eh bien! la misere universelle de l'humanite
+s'epuisant vers le mieux retentit en moi de cette facon-la.
+
+Comprends-tu, ajoutai-je, car j'etais plein de mon sujet, combien je
+suis heureux de devetir aupres d'elle mon personnage habituel
+d'indifference et d'impertinence pour etre irreflechi. Si tu savais
+combien j'aime les naifs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
+soin de rire s'il fallait les enoncer moi-meme. As-tu jamais soupconne
+que ma secheresse n'etait que du degout pour le manque de
+desinteressement que je vois partout et pour la frivolite. Mais ceux qui
+ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
+ceux-la! Si tu savais comme je me sens le frere des petites filles qui,
+avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant deja le monde,
+entrent au couvent. Berenice, tiens, en realite, je m'agenouille devant
+sa simplicite.
+
+--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!
+
+--Simon! lui repondis-je avec vivacite, chaque jour un ecart plus grand
+se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
+sincere, tu as aime la souffrance.
+
+--Tu as de la chance, me repliqua-t-il, tu es tout a fait dans le ton
+pour gouter Saint-Trophime.
+
+A cette reflexion tres juste sur mon etat d'esprit, je vis bien que
+Simon comprenait encore ce qu'est la vie interieure, mais il ne croit
+plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des varietes de
+l'idealisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est la que j'avais ete
+sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maitre
+que moi-meme. Je l'ai prete a cette petite mendiante d'affection pour
+qu'elle me le rafraichit entre ses mains.
+
+ * * * * *
+
+A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour apres son
+repas, quel que fut le temps (j'ai deja indique sa tendance a la
+congestion): moi-meme j'etais tres echauffe par ma demonstration; nous
+decidames de regagner a pied notre hotel. Il m'accompagna jusqu'a la
+chambre de Berenice, de qui je tenais a prendre des nouvelles avant de
+me coucher. La, nous echangeames encore quelques mots.
+
+--Enfin, disais-je a Simon, pres de la porte entre-baillee, si j'en
+croyais le temoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prete a
+se donner a moi; or je sais qu'il n'en est rien.
+
+Tout d'abord, il ne me comprit guere, puis:
+
+--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
+sa delicatesse.
+
+--Pas de subterfuge, m'ecriai-je; avoue qu'en realite tu n'as jamais
+aime que Spencer: tu fais predominer le rationalisme.... Peut-etre
+vas-tu historiquement jusqu'a regretter que la France n'ait pas accepte
+le protestantisme....
+
+Il me declara qu'il se sentait reellement fatigue.
+
+--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
+plaisir a te revoir.
+
+ * * * * *
+
+J'entrai chez Berenice et je trouvai la lampe encore allumee. Comment
+m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir pres d'une
+lampe qui semble attendre! A cote d'elle etaient des biscuits et une
+bouteille de bourgogne videe. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
+le bon vin apres les emotions; ai-je tort de la tenir pour une
+incarnation de l'ame populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
+sourire d'animal repose; il semblait qu'elle eut laisse toute sa
+bouderie dans son sommeil et qu'elle s'eveillat a une vie nouvelle.
+Alors nous nous mimes a bavarder, et par une pente irresistible, la
+conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
+Aussitot toute ma sensibilite s'interessait a la conversation, mais
+elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
+avaient faits ensemble.
+
+ * * * * *
+
+Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aieule qui t'a fait la
+naivete de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravite!
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE NEUVIEME
+
+LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.
+
+LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DEFAILLANCE
+SINGULIERE DE BERENICE.
+
+
+Des mon retour dans Arles, l'action electorale commenca. Nous
+organisions chaque semaine des reunions sur quelque point de
+l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre a celles de nos
+adversaires. Souvent j'etais rappele d'Aigues-Mortes par depeche.
+
+Un soir je quittai en hate Berenice, et comme je marchais dans la nuit,
+le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
+precedaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
+la plaine, d'une voix qui va jusqu'a mon coeur.
+
+... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
+ce soir me decourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensee qui
+m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
+elles ne font apparaitre qu'a d'autres les princesses des Baux.
+Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
+les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conserve l'odeur de vos corps
+exquis? ou plutot pourquoi donner mes belles soirees a de grossieres
+taches?
+
+C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
+somptueuse que, pour la premiere fois, j'entendis cette cadence que me
+repetent trois pauvres enfants. Soirees divines, celles-la! Satures de
+toute sensualite, mes yeux, mes oreilles gorges de splendeurs, au point
+que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
+conscience de l'essentiel de moi-meme, de la part d'eternite dont j'ai
+le depot. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
+heures, ces jours d'acrete et de manie mystique ou, jusqu'alors simple
+coureur amuse de choses d'art, je sentis la beaute abstraite sur les
+Fondamenta Zattere, en face de cette eglise de Palladio, qui, par un
+effet contraire au metaphysicien Goethe revela la beaute classique?
+
+O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
+plus aime et celebre sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-meme,
+vous les avez connus a l'ile de Saint-Pierre, au milieu du lac de
+Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
+rencontrer des hommes, ces instants ou l'on se circonscrit en soi, ne
+percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
+soumis aux conditions de la tache que m'impose la culture methodique de
+mon moi?
+
+Pourtant mon but n'est pas a desavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
+plus avancee dans son developpement, une lagune morte comme il arrivera
+des lagunes de l'Adriatique, determine une evolution superieure de mon
+moi. La qualite a l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
+plus precieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer a quelque
+chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
+claire vision de ma tache, et sa dignite doit me soutenir contre mes
+defaillances.
+
+Alors, songeant quelle est ma superiorite, puisque j'ai la comprehension
+de tous les appetits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
+motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.
+
+Or, les incidents qui s'y passerent ce soir-la n'etant pas
+caracteristiques, puis-qu'ils sont communs a toutes les reunions, ni
+generaux, car ils ne signifient rien d'essentiel a la race, ne meritent
+pas que nous nous y arretions.
+
+ * * * * *
+
+ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE
+
+Le lendemain, j'ai rencontre l'Adversaire, qui me parle de mes reunions:
+"Cela doit bien vous ennuyer!" Je l'assure que je me plais plus avec les
+travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au cafe.
+
+--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?
+
+--Les differences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
+qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
+Mais vous commettez une erreur ou je tombais dans les premiers temps. En
+causant avec des electeurs d'une certaine classe, pris individuellement,
+je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes reunis par
+une passion commune creent une ame, mais aucun d'eux n'est une partie de
+cette ame. Chacun, la possede en soi, mais ne se la connait meme pas.
+C'est seulement dans l'atmosphere d'une grande reunion, au contact de
+passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
+reflexions, il permet a son inconscient de se developper. De la somme de
+ces inconscients nait l'ame populaire. Pour la creer, seuls valent des
+ouvriers, des gens du peuple, plus spontanes, moins lies de petits
+interets que des esprits reflechis. Elle est analogue a chacun de ceux
+qui la composent, et n'est identique a aucun. Elle depasse tout individu
+en energie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle decide spontanement,
+ce sont les conditions necessaires de la vie.
+
+L'Adversaire s'est mis a rire. Et du ton d'un homme qui a passe des
+examens:
+
+--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algebrique?
+
+--Il ne s'agit pas de cette sagesse-la, mais de vivre. Un arbre, sans
+rien soupconner des belles theories de l'Ecole forestiere, sait mieux
+qu'aucun garde general quand il doit se developper, dans quel sens,
+selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanement
+la foule.
+
+--Voila bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tete, mais
+comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
+d'aprete ses adversaires? Par quel biais vous pretez-vous a faire votre
+partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
+toutes les opinions et de degager ce qu'il y a de legitime dans chaque
+maniere de voir?
+
+--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
+philosophie eloigne du ton ordinaire de la polemique, beaucoup y ramene.
+
+Dans ses elements en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
+moi ne sommes la verite complete, et nous engage ainsi a une grande
+modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
+maitres: "Personne, disent-ils, n'est la verite complete, tous nous en
+sommes des aspects." Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
+de la verite manquant, la verite complete ne serait plus concevable.
+Ainsi faut-il que je satisfasse a toutes les conditions de mon
+individualisme, parmi lesquelles une des plus imperieuses est que je
+vous nie.
+
+Mais voici mieux encore: en admettant la mechancete et la mauvaise foi
+de mes adversaires (ce qui est le theme ordinaire de toute polemique),
+je fais une hypothese tres precieuse et bien conforme a la methode
+indiquee par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
+de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-etre
+davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
+effet, admet couramment ceci: "_La planete Neptune, n'eut-elle jamais
+ete vue, devrait etre affirmee. Fut-elle un astre purement fictif, la
+concevoir serait rendre un grand service a l'astronomie, car seule elle
+permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
+inexplicables._" De meme les vices de mes adversaires, fussent-ils
+fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilites de
+psychologue, un grand nombre de leurs actes facheux; c'est une
+conception qui explique d'une maniere tres heureuse la reprobation et
+l'animosite qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
+un peu plus compliquees. En combattant leurs vices imaginaires, vous
+triomphez de leurs defauts reels. Pour ce procede je m'en rapporterai
+a un maitre que vous goutez certainement: personne n'a vu la figure du
+ferment rabique; personne n'a constate expressement son existence, et
+Pasteur guerit de la rage en cultivant ce microbe hypothetique,
+peut-etre absolument fictif.
+
+Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
+n'aboutisse pas a une desillusion trop penible.
+
+--Je n'ai guere l'angoisse du resultat, lui repondis-je. Quand on s'est
+institue un fort dedain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
+importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
+que valent les choses, sitot possedees, et des moyens de les acquerir,
+que la seule mesure de mon sentiment a leur egard tient en ceci que ce
+sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
+plus miserables.
+
+La conclusion paraitra seche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
+instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
+sans bonte. Mais quoi! de fois a autre ne faut-il pas deblayer un peu
+toute cette racaille ou nous commet la vie active! C'etait d'ailleurs
+exprimer a Martin de profitables verites. Je dois a quelque habitude
+d'analyser le sens des mots le privilege de ne pas assujettir mes idees
+a la phraseologie familiere.
+
+Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, "haine,
+rancune, regrets, desirs," sont tentees de croire a la realite de ces
+sentiments en elles. Pour moi, je vois que les evenements n'eveillent
+guere sur mon moral d'impressions plus variees que la tuile qui me frole
+en tombant; je note, pour l'eviter, le toit d'ou elle glissa, je me
+soigne si elle m'a blesse; en aucun cas, je ne m'attarde a m'en faire
+une opinion sentimentale. Seulement j'ai a l'egard des tuiles possibles
+une continuelle mefiance, a laquelle je donne une allure de deference.
+Un homme fort distingue, employe d'une grande administration, disait:
+"Je salue les huissiers le premier, pour etre sur qu'ils me
+salueront."--"Moi aussi", lui repondis-je. Comme je ne suis employe
+d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas ecoute. Mais en
+realite que de fois je consulte des niais, simplement pour eviter qu'ils
+me conseillent ou me desapprouvent!
+
+Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
+soi-meme, etre absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
+citoyens comme ses egaux, ou pour mieux dire comme egaux entre eux, ce
+qui fait qu'il plaisait assez naturellement a la masse?
+
+Charles Martin etait incapable de comprendre l'elevation morale, le
+parfait desinteressement de ces principes. C'etait avec toute la fureur
+d'un sectaire, et meme la reflexion d'un homme methodique, qu'il se
+composait des preferences! Par un mecanisme tres frequent, ses
+convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses interets. Il eut
+ete incapable de trouver des torts a celui qu'il aimait. C'est par la
+qu'il arrivait a joindre l'agrement de relations douteuses a la
+satisfaction de s'elever contre les mauvaises frequentations. J'en avais
+un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Berenice, pour qui il
+avait une passion sensuelle, naturellement voilee sous l'interet le plus
+eleve, le genant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
+de grande famille que les siens avaient brutalement empeche d'epouser
+cette jeune fille. Version qui avait un instant etonne mon amie, puis
+tres vite lui avait paru la verite, tant nous sommes tous conduits a
+modifier les faits d'apres nos sentiments.
+
+ * * * * *
+
+DEFAILLANCE SINGULIERE DE BERENICE
+
+
+Je touche ici un point delicat de la vie de Petite-Secousse. La presence
+aupres d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
+etonne. "Ces deux personnes, me disais-je n'ont guere de point de
+contact, car Berenice a naturellement une sentimentalite tres fine.
+Se plairaient-elles par quelque autre cote que le sentimental?"
+
+Des allures tres molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
+eveillerent ma perspicacite.
+
+Je confessai Berenice; elle me repondit avec une aisance, bien eloignee
+de l'effronterie et melee de douceur, qui me toucha d'une sensualite un
+peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
+tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
+fille, dans le musee du roi Rene, lui avaient donne une opinion fort
+differente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
+de la sensualite et de l'amour. Son esprit ne s'etait pas plie a etablir
+entre ces deux formes de notre sensibilite les attaches etroites qui
+font que pour nous l'une ne va guere sans l'autre.
+
+Et pour achever de vous devoiler la pensee de Berenice, telle que je la
+surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
+croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extreme delicatesse: jeune
+et ardente, desoeuvree et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
+tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
+cheveux demeles de sa molle amie.
+
+Du point de vue de la raison froide, peut-etre Berenice a-t-elle raison.
+L'amour n'a pas grand'chose a voir avec les gestes sensuels. Une femme
+parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'elite de la
+cavalerie francaise et, pour l'aimer d'amour, un pretre austere, comme
+notre divin Lacordaire, dont le seul regard la penetrera plus qu'aucune
+caresse dans aucun lit. Ces reflexions pourtant ne me satisfaisaient
+guere a cause du caractere peu harmonieux de cette defaillance de
+Berenice.
+
+Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le merite est d'etre
+instinctif, se laisse-t-il aller a ces deviations? Quand elle
+s'abandonne, ne voit-elle pas les details facheux de sa chute:
+Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez developpe et puis
+elle-meme ferme les yeux. N'empeche qu'un jour; dans une de nos
+promenades, je me laissai aller a lui vanter avec amertume les delicates
+amours des plantes.
+
+Peut-etre avais-je trop lourdement appuye. Elle m'ecouta avec surprise,
+puis, dans une penible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
+touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
+rougir de ma sotte enquete; et quand mes soupcons auraient quelque
+justesse, mon indignation n'etait-elle pas faite, pour une part, de
+froissements personnels?
+
+Je pris sa main emue dans ma main et lui dis:
+
+--Petite fille, vous etes pour moi une chere fontaine de vie. Ce serait
+d'un homme grossier de reflechir sur les inconvenients des diverses
+attitudes que notre condition d'homme nous contraint a prendre. Croyez
+bien que je n'ai pas cette mediocrite d'arreter mon imagination sur les
+complaisances auxquelles vous engagent peut-etre ces sens et cette
+beaute charnelle que vous recutes de vos aieux. Si je m'inquietai, c'est
+uniquement par piete pour M. de Transe. Apres reflexion, il me semble
+bien que vous avez sauve le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
+doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez ete la plus sage en faisant
+la part du feu. Et meme s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
+cercueil d'une de vos pensees, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
+attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
+rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitie que je lui voue et
+des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beaute,
+s'appliquera a l'expiation de vos peches.
+
+Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.
+
+Dans la soiree, Berenice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
+douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
+lui developpe mes theories, puis me le tendit: c'etait elle-meme et une
+jeune femme, au-dessous de qui elle avait ecrit "Bougie-Rose", pour
+qu'on ne put s'y tromper, et cette legende, legerement modifiee, de la
+divine parabole: "Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
+Philippe a choisi la meilleure part."
+
+J'admirai que cette petite fille cachat une malice si gracieuse derriere
+sa physionomie. Cette misere la mit dans mon imagination plus pres
+encore de la nature, et la grace avec laquelle elle s'en expliqua
+transforma en sympathie un peu triste la repugnance que j'avais de sa
+defaillance.
+
+"O ma beaute, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigne
+etre imparfaite, en sorte qu'il me restat quelque embellissement a
+apporter a votre edifice."
+
+Dans la suite je dus reconnaitre que le sentiment exprime sous forme
+seduisante dans cette phrase etait gros des plus lourdes erreurs, C'est
+la que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
+contre l'instinct, sous pretexte de faire rentrer Berenice dans la
+sagesse vitale.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos defaillances et nos chagrins, et
+quoique sachant nous en faire des images supportables, nous etions loin
+de la pleine satisfaction de l'Adversaire, a qui nul homme ni evenement
+ne rivera jamais son clou.
+
+Ma Berenice, en me devenant suspecte, et mon contact perpetuel avec les
+electeurs me mettaient dans un etat assez particulier de tristesse
+nerveuse. Peut-etre la fievre qui monte des etangs d'Aigues-Mortes aux
+approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un desir apre et
+indefini de solitude; j'aurais voulu rever seul en face de ma pensee.
+Une depeche qui sonne a ma porte, mon courrier a depouiller me faisaient
+d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus a un degre aussi intense
+l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
+une image de moi-meme conforme a leur temperament, et tout l'ecoeurement
+de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
+avec la description de leur caractere. Mon reveil du matin, dans ces
+journees ecrasees de menues besognes, etait deja trouble: n'ai-je pas
+entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?
+
+Pour reagir contre cet etat nerveux, il n'est qu'un remede, empirique
+mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
+societe et surtout dans les reveils de nuit, se raidir et prononcer une
+phrase, un raisonnement prepares a l'avance. Cela peut surprendre, mais
+ces angoisses sont le resultat d'une force qui tourbillonne en nous
+(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
+force; il faut ordonner un cerveau desordonne.
+
+Deux ou trois fois, dans notre enervement, Berenice et moi, nous dumes
+convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
+melange malsain de sa tristesse et de mes inquietudes, etait prise de
+vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
+d'amitie et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisee.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DIXIEME
+
+LA MORT D'UN SENATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BERENICE
+
+
+Vers cette epoque survint une grande modification dans la vie de
+Petite-Secousse. Elle fut mandee a Aix, chef-lieu de l'arrondissement
+ou elle avait grandi. Pres de mourir, le senateur opportuniste du lieu
+voulait l'embrasser, et il lui declara qu'il la tenait pour sa fille.
+
+La mere de Berenice en effet semble avoir ete ce qu'on nomme un peu
+legerement une drolesse; du moins parmi ses exces avait-elle garde le
+sens de la maternite et beaucoup de clairvoyance, car s'etant preoccupee
+de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle designa entre ses
+amants un collectionneur qui, peu apres, fut envoye au Senat par ses
+concitoyens. C'etait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
+le mari de sa maitresse gardien du musee du roi Rene--choix excellent,
+puisque Berenice s'y fit l'ame qui nous plait.
+
+A ses derniers moments, ce senateur s'inquieta d'avoir neglige sa fille;
+et quand elle fut a son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
+lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
+devant les yeux de Berenice la tendre image de M. de Transe:
+
+--Votre mere, lui dit-il, est en quelque sorte la premiere qui m'ait
+appele a representer mes compatriotes. Elle m'a designe comme votre
+pere, quand d'excellents citoyens pouvaient egalement pretendre a cet
+honneur. Mon notaire, qui sur ma priere a pris des renseignements, me
+dit que vous hesitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
+doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage a reflechir
+et a preferer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
+qu'on fait grand cas dans les bureaux.
+
+Peu apres il mourut, leguant a Berenice cent mille francs. Et la
+situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
+forte; puis elle avait donne des gages a tous les partis, en sorte que
+l'opinion lui fut favorable.
+
+ * * * * *
+
+A cette epoque, ma situation a Arles me preoccupait fort. Trop bonne
+pour etre abandonnee, elle n'etait pas telle que j'en eusse de la
+securite. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais a redouter de la
+candidature projetee de Charles Martin.
+
+Ainsi mes interets electoraux, la tristesse de Berenice, qui tout de
+meme se sentait tres seule, mon desarroi de ses moeurs secretes, une
+insensible satiete qui me gagnait de nos pedagogies, tout concourait
+a me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
+sensualite de Charles Martin rendaient possible.
+
+Elle n'eut pas recherche cette union, je doute meme qu'elle l'eut jamais
+envisagee, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
+avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui revelaient de
+difficultes ou elle se perdait. Puis quel prejuge ne court pas chez nous
+tous en faveur de l'etat de mariage!
+
+Je fus amene a lui en donner mon avis.
+
+... Cette journee-la fut tres triste. Nous avions parcouru en voiture
+les rues de Nimes qui, la Maison Carree exceptee, ne m'offre aucun
+agrement. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
+ce qu'il y avait la d'un peu femme de chambre m'eut choque, mais j'y
+sentais a cet instant comme le regard d'une pauvre petite bete a qui
+l'on fait du mal et qui declare: "Je l'accepte parce que tu es le plus
+fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir." J'aurais
+voulu trouver des mots d'une extreme douceur pour lui exprimer ma
+pensee. Mais obsede par la necessite de faire rentrer cette petite fille
+dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui repeter:
+
+--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le delicieux etat
+d'ame que tu me manifestes, mais je t'engage tout a fait a epouser
+Charles Martin.
+
+Et nous eumes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
+j'appuyai par des considerations tirees, comme on pense, de ses
+defaillances actuelles et meme des chagrins qu'elle avait connus.
+
+Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
+ainsi: "J'ai toujours eu un violent desir d'etre admiree et de plaire,
+et une violente souffrance de la brutalite qu'il y avait au fond de ceux
+qui profitaient de ma beaute." Souvent, dans ses voyages a Arles, elle
+s'etait offensee que des hommes mal vetus ou des sots congestionnes se
+permissent de la regarder avec un appetit meridional.
+
+--Je t'apprecie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
+miserable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
+sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
+sourire et ta pale maison pleine de ton coeur ardent.
+
+Elle me repondit qu'a quitter tout cela elle ne trouverait pas le
+bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.
+
+J'en fus emu au point de compromettre ma these:
+
+--Ma chere petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensee; crois
+bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et meme,
+saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fievre et simplement
+heureuse?
+
+Il me sembla que cette derniere phrase redoublait sa tristesse et qu'en
+voulant ecarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
+que gener plus etroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
+pensee:
+
+--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularite, serais-tu moins
+belle? Peut-etre, en y reflechissant, les circonstances momentanees
+n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
+c'est la longue preparation inconsciente que te firent tes aieux: tu es
+maceree de douceur, la qualite religieuse de ton coeur est exquise.
+
+Berenice se tut, elle pensait a celui qui est dans le cercueil. Et ne
+pouvant eviter de toucher ce point, le plus delicat de tous, je lui dis:
+
+--En verite, ma chere Berenice, M. de Transe lui-meme porterait votre
+ame a l'acceptation. Gardez de lui dorenavant un souvenir plus modeste
+et gardez-moi aussi quelque amitie.
+
+--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?
+
+Son accent passait infiniment ses paroles. Et apres un silence je lui
+repondis:
+
+--Berenice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
+sentiment aussi vif que je decline la volupte si tentante d'associer nos
+vies. Si je te faisais l'existence que je te reve, je te pousserais
+l'ame plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
+je te conduirais dans un cloitre pour y connaitre une exaltation
+delicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
+pourquoi, petite fille, malgre tout il vaut mieux que tu epouses.
+
+Pendant cette conversation, nous etions arrives a la gare, j'avais pris
+mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monte dans
+mon wagon:
+
+--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.
+
+Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer a Arles ce soir-la.
+Mais quelle solution a cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
+m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et detestait
+sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goutais en elle que sa
+douleur sans defense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eut ete une
+compagne intolerable.
+
+Le train s'eloigna, et je la vis, petite chose resignee, evoluer a
+travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
+desagrement sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
+indignation qu'une fille de dix-huit ans eut le coeur serre et des
+larmes sur les joues.
+
+Et j'allai a mes besognes, plein d'un decouragement qui n'a pas de nom
+et rempli d'une pitie a sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
+peu d'oubli et d'apaisement a ma chere Petite-Secousse et a tous ceux
+qui sanglotent dans la nuit.
+
+Je me la representais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
+quand elle se sentait tout a fait miserable: roulee en boule sur son
+lit, ou son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
+cachee contre cet animal, dont la chaleur peu a peu l'assoupissait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE ONZIEME
+
+QUALIS ARTIFEX PEREO
+
+VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A
+LAZARE LE RESSUSCITE.
+
+
+Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
+ma campagne electorale. Elle assurait a peu pres mon succes, car
+Berenice ne permettrait pas a son amant heureux de me combattre. Mais
+contre ma raison j'en ressentis du chagrin.
+
+Je cessai toute assiduite aupres de Berenice: l'Adversaire eut pu s'en
+offenser, et desormais que dire a mon amie? Elle-meme ne vint plus a
+Arles. On me rapporta qu'elle etait souffrante. Mai, juin, juillet
+passerent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, a de rares
+intervalles, les plus facheuses nouvelles.
+
+Une seule fois, a l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
+marchait avec de gracieuses precautions de jeune animal sur les durs
+cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
+poitrine. Son sourire me parut eclatant de domination; son visage
+lumineux, eclaire par ses yeux et par sa paleur meme, prit un air
+d'imperiosite voluptueuse dont je fus accable.
+
+Cet instant-la m'aide a comprendre ce qu'on dit de la beaute eclatante
+et transparente des Vierges qui apparaissent a des jeunes devots
+passionnes.
+
+Mais le phenomene tout a fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
+que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'etais fort
+amuse, me fit connaitre a cet instant le sentiment respectueux de
+l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignite qu'il
+ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.
+
+Je l'aurais honoree et servie, je ne pensais plus a la desirer. Tant de
+tristesses accumulees en moi durant ces derniers soirs se grouperent
+soudain autour de sa figure et me firent une image singulierement
+ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiete.
+
+Lui, avec la figure dure et bete qu'ils ont toujours, elle, triomphante
+de bonheur, sans qu'elle daignat meme etre mechante, ils me generent au
+point que je ne les abordai pas. Deux jours apres j'adoptais un chien
+egare, qui me fetait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
+rentre chez moi je le caressais quoiqu'il fut sale, en songeant que je
+lui etais superieur, a elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
+agi avec douceur envers un etre qui avait de beaux yeux et de la
+tristesse.
+
+(Ce n'est la qu'une impression vite attenuee, contredite par dix autres,
+mais, pour marquer la situation et ses progres, je note chaque forme de
+ma defaillance, ma fievre ne s'y jouat-elle qu'une minute.)
+
+ * * * * *
+
+A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais a mes amis
+politiques et visitais ma circonscription.
+
+Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
+grand'route, a travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
+car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des temoignages
+sur mes propres dispositions.
+
+N'avais-je pas laisse derriere moi ce tresor accroupi de Saint-Trophime,
+comme j'ai laisse Berenice qui est mon autel et mon cloitre? Dans cette
+Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
+quelques cultures sur les cotes, et que je franchisse le fosse, je tombe
+dans l'anonyme de la nature. Dans ce desert, nulle place pour une vie
+individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y creent rien,
+mais se contentent de prouver avec intensite leur existence. Ils
+eveillent la melancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
+particularisation. La, les pensees individuelles se perdent dans le
+sentiment de l'eternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
+inacheves; seules fixent l'attention quelques poignees de noirs cypres,
+regrets sans memoire, au milieu d'une lepre de mousse et de baguettes.
+
+Un jour, apres six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
+de cette region desolee, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
+Saintes-Maries. C'est moins une eglise qu'une brutale forteresse aux
+murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, a la hauteur
+du toit, est une chambre Louis XV, decoree de boiseries or et blanc,
+remplie de miserables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
+graves saintes Maries.
+
+J'allai sur la plage coupee de tristes dunes, chercher l'endroit ou
+debarquerent ceux de Bethanie, qui furent les familiers de Jesus.
+C'etait Lazare le Ressuscite, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
+voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
+parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
+c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
+la patronne des Bohemiens. Plus mysterieuse que toutes dans sa
+volontaire humiliation, elle reporta ma pensee vers ma Berenice, vers
+cette petite boheme a peine digne de delier les souliers des vierges ou
+des belles repenties, et qui semble avoir ete designee pour m'apporter
+la bonne doctrine.
+
+C'est sur ce rivage, miserable mais sacre pour qui n'a rien dans l'ame
+qu'il ne doive a ces obscurs passionnes d'ou naquit notre christianisme,
+c'est sur cette plage dont la legende m'etouffait de sa force
+d'expansion que je plaignis ma Berenice d'etre une vivante et d'obeir a
+des passions individuelles. Sans doute elle a ferme les yeux, mais fasse
+le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
+bras une petite brute sans clairvoyance ni reflexion, en sorte qu'elle
+ne soit pas a lui, mais a l'instinct et a la race,--et cela, je puis le
+croire, d'apres ce que j'entrevois de son temperament.
+
+Quand je remontai dans ma voiture, fatigue par de telles meditations
+melees a ma propagande de candidat, et legerement fievreux, un orage
+tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
+me firent durant six heures une prison etroite ou le vent qui ecorche
+ces plaines jetait et ecrasait la pluie. Les chevaux, surexcites par
+la tempete et leur cocher, filaient avec une extreme rapidite. Je
+m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empechait
+guere de suivre mon idee. Etat qui n'est pas de reve, mais plutot
+l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
+beneficie de toute la force de l'etre.
+
+Sur ce premier campement de l'eglise de France, je venais de servir les
+doctrines sociales qui me seduisent, en meme temps que je revais de
+Lazare le Ressuscite, et, tous ces soins se melant dans mon sommeil
+lucide, je reflechis qu'il avait fait, celui-la, la meme traversee que
+j'entreprends maintenant, en sorte que je lui pretais quelques-unes de
+mes idees; et j'en vins a resserrer tout ce brouillard dans la lettre
+suivante, qui n'est que mon dialogue interieur mis au point.
+
+ * * * * *
+
+CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITE
+
+"Mon cher Lazare,
+
+Aux dernieres fetes de Neron, votre air soucieux a ete remarque. Je sais
+que des personnes de votre famille desirent vous entrainer sur les cotes
+de la Gaule, ou elles comptent prendre une attitude insigne dans le
+nouveau mouvement d'esprit. La determination est grave.
+
+Vous ne m'avez pas cache le culte que vous gardez a la memoire de votre
+malheureux ami, et, d'apres sa biographie que vous m'avez communiquee,
+je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorite: il
+etait completement desinteresse, puis il aimait les miserables, ce qui
+est divin. Il m'eut un peu choque par sa durete envers les puissants; en
+outre, je ne puis guere aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
+amis frottes d'huile qui me possedent et que je ne possede pas. Avec ces
+reserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
+pour vous une facon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
+ses fideles cette superiorite d'avoir ete mele si intimement a sa vie
+qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.
+
+Vous le voyez, mon cher Lazare, je me represente d'une facon tres
+precise l'interessant etat de votre ame a l'egard de Jesus: vous
+l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
+a votre sentiment.
+
+Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
+vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
+servir passionnement dans votre sanctuaire interieur? Telle est la
+position exacte de votre debat. Il vous faut peser si ce vous sera un
+mode de vie plus abondant en voluptes de partir avec Mesdemoiselles vos
+soeurs pour etre fanatique, en Gaule, ou de demeurer a faire de l'ironie
+et du dilettantisme avec Neron.
+
+Que vous restiez dans cette cour trop cultivee ou partiez vers des
+regions mal civilisees, de vous a moi, dans l'un ou l'autre cas, ca
+pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitees a vous
+mettre a mort, a cause de votre obstination a leur procurer le bonheur,
+et, d'autre part, Neron est un dilettante si excessif que, vous goutant
+personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
+vous sacrifier, tant il est peu dispose a plier ses actes d'apres ses
+idees, a proteger ceux qu'il honore et a appliquer la justice. Dans la
+vie, les sentiers les plus divers menent a des culbutes qui se valent;
+en depit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
+nature se font selon un mecanisme et une logique ou nous ne pouvons
+influer. J'ecarte donc les denouements qui sont irreformables et je m'en
+tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.
+
+Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-a-dire un homme qui
+transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
+par l'opinion que l'egotiste (homme qui reserve ses passions pour les
+jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus severes a Neron
+qu'a Marthe, quoique tres certainement cette derniere introduise dans le
+monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilite dans
+les malheurs qui naissent d'une mesentente ideologique soit plus lourde
+pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espece humaine
+repugne a l'egotisme, elle veut vivre. Le fanatique represente toujours
+le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
+deformees, les vertus qu'il a apercues; l'egotiste au contraire garde
+tout pour lui, il est le dernier mot.
+
+Neron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
+infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
+son genre le bout du monde; en lui les idees entrent comme dans un
+cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
+est donc plus assure, tout pese, de l'estime de l'humanite, puisqu'il la
+sert. Il est un rail ou elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
+races futures, tandis que l'egotisme est une propriete close.
+
+Une propriete close, c'est vrai! mais ou nous nous cultivons et
+jouissons. L'egotiste admet bien plus de formes de vie; il possede un
+grand nombre de passions; il les renouvelle frequemment; surtout il les
+epure de mille vulgarites qui sont les conditions de la vie active. De
+ces vulgarites inevitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
+l'entourage si genereux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?
+
+Par moi-meme, j'avais de solides raisons pour etre fanatique: cela eut
+ete plus decent pour un philosophe. Des amis tres honnetes m'y
+engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
+systeme des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
+ce qui d'ailleurs la deforme toujours, quel temps me serait reste pour
+acquerir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eut fallu conformer mes
+actes a mes idees. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
+chretiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite a decouvrir
+l'univers qui est en puissance en moi, et a le cultiver, qu'avais-je
+a me preoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
+desinteressement, j'ai accepte certaines faveurs qui vinrent a moi en
+depit de ma paleur et de ma frele encolure; j'ai favorise diverses
+fantaisies de Neron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
+A tout cela, en verite, je pretais fort peu d'interet; je n'ai jamais
+suivi que mon reve interieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
+je vantais le detachement; j'en etais en effet detache, j'etais sincere.
+Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment a aimer la
+pauvrete? Avez-vous jamais mieux goute la pudeur que dans les bras de
+Marie-Madeleine?
+
+J'entre dans ces details intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
+ete eloigne de cette decision ou vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
+pensai jamais a suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
+Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrive au bonheur, en ne me
+refusant a aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
+a recreer l'harmonie de l'univers?
+
+J'ai voulu ne rien nier, etre comme la nature qui accepte tous les
+contrastes pour en faire une noble et feconde unite. J'avais compte sans
+ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions a la fois.
+J'ai senti jusqu'au plus profond decouragement le malheur de notre
+sensibilite, qui est d'etre successive et fragmentaire, en sorte que,
+ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
+jamais possede qu'une ou deux, tout au plus, a la fois. C'est dans cette
+idee que Neron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
+philosophique qu'il put prononcer avant de mourir, je lui ai conseille:
+"_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'emotions je
+tue!"
+
+C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec a-propos a
+toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
+transformation perpetuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
+cette crise unique qu'elle parait au commun. Elle est etroitement liee a
+l'idee de vie nouvelle, et comme son image est melee a tous les plaisirs
+de Neron, elle est melee a toutes mes analyses. La mort est la prise de
+possession d'un etat nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre ane
+implique necessairement une nuance qui s'efface. La sensation
+d'aujourd'hui se substitue a la sensation precedente. Un etat de
+conscience ne peut naitre en nous que par la mort de l'individu que nous
+etions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
+part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous ecrier: _qualis
+artifex pereo!_
+
+Cette mort perpetuelle, ce manque de continuite de nos emotions, voila
+ce qui desole l'egotiste et marque l'echec de sa pretention. Notre ame
+est un terrain trop limite pour y faire fleurir dans une meme saison
+tout l'univers. Reduits a la traiter par des cultures successives, nous
+la verrons toujours fragmentaire.
+
+J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'a l'angoisse, les entraves
+decisives de ma methode; aussi j'eusse ete fanatique, si j'avais su de
+quoi le devenir. Apres quelques annees de la plus intense culture
+interieure, j'ai reve de sortir des volontes particulieres pour me
+confondre dans les volontes generales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
+ete ravi de me plonger dans le courant de mon epoque. Seulement il n'y
+en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
+le monde ou je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.
+
+Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances ou ce reve
+devient aise, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
+realiser, puisque ayant ressenti a la cour de Neron des inquietudes
+analogues aux miennes, vous meditez de vous mettre de propos delibere
+au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
+j'y vois un obstacle, qui, pour se presenter chez vous avec une forme
+singuliere, n'en est pas moins commun a bien des hommes.
+
+Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judee, vous
+ne m'avez rien cele du role important que vous y avez joue: le
+merveilleux agitateur vous a ressuscite. Vous etes Lazare le Revenu.
+En consequence, quoique vous ayez observe toujours la plus grande
+discretion sur cette anecdote desormais historique, il est evident que
+vous etes renseigne sur le probleme de l'au-dela. Si vous balancez comme
+je vois, c'est que la verite ne s'en impose pas, d'apres ce que vous
+savez, d'une facon imperative. Des lors, vous voila dans un etat
+d'esprit qui, pour naitre chez vous de circonstances particulierement
+piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop frequent: vous n'etes pas
+le seul revenu. Beaucoup, a cette epoque, bien qu'ils ne soient pas
+alles jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumieres sur ce qui termine
+tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains lies avec les
+bandes funeraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
+contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
+quelques instants sur des idees genereuses, mais comme vous, qui vites
+pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
+songes sans racines serieuses. Ils ont de tristes lucidites, et apres
+de courts enthousiasmes, analogues a ceux que vous communiquent l'ardeur
+de Marthe et de Marie, l'humilite de Sara, la beaute de Madeleine et la
+jeunesse du vieux Trophime, ils s'ecrient, infortunes clairvoyants qui
+regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: "_Qualis artifex
+pereo!_"
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DOUZIEME
+
+LA MORT TOUCHANTE DE BERENICE
+
+
+Les elections nous reussirent. Sitot elu, je quittai Arles et
+m'installai au Grau-le-Roi, ou Berenice, helas! deperissait aupres de
+l'adversaire. Celui-ci ne se dejugeait pas: il ne pensait rien que de
+severe sur un succes qu'il n'avait pas prevu, mais il avait trop le gout
+de la hierarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
+etions lies par "une sympathie plus forte qu'aucune politique".
+
+ * * * * *
+
+Qui donc avait repandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
+defaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? "C'est
+la fievre des etangs", disait Charles Martin, toujours enclin aux
+explications plausibles et mediocres. Ah! les etangs jusqu'alors
+n'avaient donne que de beaux reves a la petite Berenice; jusqu'alors ses
+insomnies etaient enchantees de l'image de M. de Transe, et dans ses
+pires delires elle n'avait recu de lui que les signes d'une tendre
+amitie. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'etait une jeune
+adultere qui desespere du pardon et repete avec egarement: "Comment
+ai-je commis cela?" Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
+m'avouaient tout et me reprochaient amerement d'avoir pousse a cette
+union sans amour.
+
+M'etais-je egare sur ce que je croyais etre son instinct? Ce mariage de
+convenance, que j'avais souhaite pour redresser la vie de mon amie,
+allait-il donner a sa destinee l'irreparable tournant? L'extreme
+difficulte qu'il y a d'interpreter la volonte de l'inconscient m'apparut
+avec une singuliere nettete durant ces dernieres semaines, au cours des
+longs silences de Berenice, assise aupres de moi en face de la mer
+mysterieuse.
+
+A ma table de travail, je defaillais sous ces interets refroidis qui
+encombrent un nouvel elu. Ces querelles emoussees, ces compliments, ces
+reclamations m'etaient une chose de degout, comme l'idee fixe dans
+l'anemie cerebrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
+causerent. La reussite me supprimait trop brutalement le but dont
+j'avais vecu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion a mon
+service. _Qualis artifex pereo!_ me repetais-je par ces lentes matinees
+de loisir, vaguant de la vaste mer a ces vastes espaces couverts des
+seules digitales, et n'osant a chaque heure du jour visiter Berenice.
+Etendu sur la greve, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
+semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle sante me
+renouvelleraient mieux qu'aucun systeme. En depit de mon ame hative, je
+me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
+activites du sable et de l'Ocean. Ne puis-je comparer le developpement
+de ce pays au mien propre? Les modifications geologiques sont analogues
+aux activites d'un etre. Berenice, qui sortit de son instinct pour
+suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
+entiere si elle etait soumise a des volontes particulieres. Dans mon
+orgueil de raisonneur, j'ai traite mon amie comme l'Adversaire traite
+le Rhone et sa vallee. En echange de la revelation que m'a donnee de
+l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pecher
+contre l'inconscient.
+
+Sitot que le crepuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
+visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
+Accoude a mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
+aboutissant a la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
+enerves de leur journee et trop bruyants, se debattre contre les grandes
+personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
+heures sonnees me permissent d'aller aupres de Berenice; la fievre
+l'empechait de dormir, et je me consacrais a amuser le plus possible son
+extreme faiblesse.
+
+Quand il etait si evident que cet etre infiniment sensible ne souffrait
+que d'avoir froisse les volontes mysterieuses de son instinct, Martin
+nous fatiguait de sa therapeutique materialiste. De l'entendre, je
+m'etonnais qu'il put valoir si peu en vivant dans une telle societe. Par
+ses seules definitions de Berenice, il me deformait la delicieuse image
+que je m'etais composee d'elle d'apres nos pedagogies. Sa mediocrite me
+conduisit meme a cette reflexion que, si Petite-Secousse devait
+disparaitre a son contact, il ne m'en couterait pas plus de soupirs
+qu'elle mourut tout entiere, car Petite-Secousse est la partie de
+Berenice que j'ai jugee digne de toutes mes preferences.
+
+Les choses allerent plus vite qu'il n'eut ete raisonnable de le prevoir.
+En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
+prochaine. Sa figure et ses mains, pales comme les linges ou elle
+repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
+mais une expression plus lente eteignait ses yeux qui m'ont eclaire si
+rapidement l'ordre de l'univers.
+
+Une extreme faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
+je me sentais plus fort. Berenice va disparaitre, pensai-je, mais je
+garde le meilleur d'elle-meme. Je me suis approprie son sens de la vie,
+sa soumission a l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
+premiere etape de son immortalite, mon amie, ce sejour etait incertain
+pour toi, tu pouvais t'y abimer, mais en moi prospereront tes vertus.
+
+A cet instant, ses yeux ayant rencontre mes yeux, elle me souriait, mais
+quand son sourire s'effaca, je me sentis tout bouleverse, car je
+songeais a tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
+prochaine peut-etre je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
+chaleur de la fievre, n'etait plus deja qu'un leger ossement; et des
+larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je repetais: helas! helas!
+
+Peut-etre se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
+d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
+compris soudain avec epouvante qu'elle me regardait pour me voir une
+derniere fois. Depuis combien de temps cette pensee en elle? Ah! ces
+regards ou de pauvres hommes et de pauvres betes nous avouent le bout
+de leurs forces! Regard tendre et voile de ma Berenice qu'affligeait
+la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot desolant
+qu'elle eut invente pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
+nous ferions encore dans la campagne, elle se mit a pleurer sans
+repondre.
+
+Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
+qui l'assistait, et a qui, par delicatesse de femme, elle confiait
+toutes ses miseres, m'a dit: "Si elle a beaucoup souffert, c'est de
+quitter sa beaute, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa". Elle
+eut un delire de petite fille, et a moi, qu'elle avait fait asseoir au
+bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
+participat d'un mystere sacre, comme est la mort, que je croyais parfois
+a un jeu de fievreuse.
+
+J'ai vu Berenice mourir; j'ai senti les dernieres palpitations de son
+coeur qui n'avait ete emu que de l'image d'un mort. Elle etait couchee
+sur le cote, comme ces pauvres betes dont elle eut toute sa vie une si
+grande pitie. Sans doute elle sentit la mort la posseder, car son visage
+gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
+temoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage miserable;
+j'embrassais ces yeux ou roulaient les derniers pleurs. Je les
+embrassais comme elle avait mille fois embrasse son bel ane, sans
+preoccupation de politesse ni de sensualite, simplement pour lui
+temoigner ma fraternite. Ces baisers-la, elle ne les connut point de sa
+vie, car elle eveillait la volupte, "Maintenant, lui disais-je, tu as
+fini ta tache, tu atteins ta recompense, qui est la certitude, verifiee
+sur ma tristesse presente, que j'eus pour toi un reel attachement. Tu ne
+crains plus desormais d'etre meprisee par ceux a qui les circonstances
+ont compose une vie plus facile."
+
+Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
+sans tapage, ni larmes, ni vaines demonstrations, mais un peu grave et
+silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
+boule dans un coin de la maison de son maitre, d'un maitre dont il est
+aime.
+
+Et pourtant, faire une bonne mort etait-ce un role suffisant pour elle?
+Elle eut ete precieuse surtout pour assister les autres a leur dernier
+moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
+humiliations.
+
+C'est vers les cinq heures qu'ecartant les boucles de cheveux qui
+couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
+eut merite mieux que de marcher cote a cote avec mes inquietudes
+raisonneuses. Des lors, tout l'appareil des soins funeraires s'interposa
+entre moi et ce corps qui ne m'etait plus qu'une chose etrangere. Je me
+retirai avec l'image que je gardais de cette veritable maitresse.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TREIZIEME
+
+PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!
+
+Les journees qui suivirent l'enterrement de Berenice, je les donnai avec
+une ponctualite en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
+etat. Mais deja il ne m'etait plus qu'une passion refroidie, un casier
+de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais du orner de toutes
+mes emotions pour m'en faire un sejour utile, maintenant que j'allais
+le quitter n'avait plus pour mon ame d'imperiosite.
+
+C'etait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
+monde et mon moi se fussent figes. J'etais un bloc de glace sur une mer
+qui l'etreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
+je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
+de Petite-Secousse. Image gelee, elle-meme! De nos causeries, je ne
+savais plus que ses longs silences; de sa sensualite, rien que ses
+touchantes torpeurs, et de son corps elegant, je ne revoyais aucun
+detail, mais seulement j'etais rempli de cette tristesse que m'avait
+donnee chacune de ses graces quand je songeais qu'elles passeraient.
+De tant de gestes par ou elle me toucha, un seul m'obsede: c'est quand,
+la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
+parler.
+
+Ainsi passais-je des soirees, avant que le Parlement fut convoque, a
+m'attendrir sur le triste sort de la jeune Berenice, qui mourut d'avoir
+mis sa confiance en l'Adversaire.
+
+Sitot ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
+parties de mon ame montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
+exterieur. Sous cette tente metaphysique, je demeurais tres avant dans
+la nuit a contempler la reine par qui me fut revelee la vie
+inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopedie, m'enseignait les
+lois de l'univers. Meme il m'arriva d'etre rappele a la realite par une
+douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter a ce point pour celle
+qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
+au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.
+
+Une nuit, je ressentis, avec une intensite toute particuliere, que la
+preoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois etait assouvie
+et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'ocean
+pousser la vague qui nait dans la voie de la vague qui meurt, et comme
+lui me donner la puissance et la paix? Aupres de la mer unissonnante,
+je souffrais que ma vie fut une suite de sons prives d'harmonie. Ce
+probleme, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'etait si agreable
+ce soir-la, et si doux aussi le vent genereux qui soufflait du large,
+que je resolus d'aller, en memoire de Berenice, jusqu'au jardin
+d'Aigues-Mortes.
+
+Il eut ete plus hygienique de gagner mon lit, mais l'idee des
+transformations de mon moi me presentait avec une grande force la
+convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
+la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
+d'aujourd'hui au bien-etre de celui que je serai dans quelques annees.
+
+Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considerations, je fis
+les quatre kilometres de bruyeres et d'etangs qui separent
+d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
+Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable ou nous avions passe tant
+d'heures, et ou je venais sans doute pour la derniere fois. Je revecus
+avec intensite le chemin que j'avais parcouru aupres de Berenice, et je
+sentais que, hausse par cette etrange compagnie d'une annee,
+j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.
+
+Cette nuit d'octobre etait si chaude, ou plutot mon imagination si
+echauffee, que je resolus, etant un peu las, d'attendre le matin en me
+couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumees. Dans mon etat
+de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
+faisaient se dresser devant moi, a tous instants, des apparences
+fantastiques. La masse des remparts, l'immensite de la plaine, la
+voluptueuse desolation de ce petit jardin, mon amour de l'ame des
+simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
+emotions que j'avais elaborees dans ce pays et tout ce pittoresque dont
+il m'avait saisi des le premier jour, se fondaient maintenant dans une
+forme harmonieuse. Et comme ils avaient ete dans mon cerveau des
+mouvements coexistants et simultanes, ils cessaient sous ma fievre plus
+forte d'etre isoles pour composer un ensemble regulier. Beau jardin
+ideologique, tout anime de celle qui n'est plus, veritable jardin de
+Berenice!
+
+Au sens materiel du mot, je ne puis dire que Berenice me soit apparue,
+mais jamais je ne sentis plus fortement sa presence que dans cette
+importante veillee ou je resumai mon experience d'Aigues-Mortes. C'est
+qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserre autour de Berenice tous les
+mouvements de ma sensibilite. Telle que j'ai imagine cette fille, elle
+est l'expression complete des conditions ou s'epanouirait mon bonheur;
+elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une ame de qualite,
+il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
+momentane que nous sommes et le moi ideal ou nous nous efforcons. C'est
+en ce sens que j'ai vu Berenice se lever de sa poussiere funeraire.
+Pitoyable et fanee de peches, elle avait un nimbe lumineux ou
+s'eclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
+apportai ces memes sentiments d'humilite que d'autres connurent pour
+Isis qui les emouvait de son mystere et pour la Vierge tenant dans ses
+bras le Verbe fait petit enfant. Ma Berenice, sous ses voiles de jeune
+elegante, possedait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
+apparaitre en elle, la verite, une fois encore, emprunta les
+balbutiements d'un etre faible.
+
+--Berenice, lui disais-je, chacune de tes larmes a ete pour moi plus
+precieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce benefice ne survivra
+pas a ta mort.
+
+Je crus entendre une voix:
+
+--Mes larmes en coulant sur toi ont laisse comme un signe particulier,
+auquel les hommes reconnaitront que tu as une part de l'ame d'une
+creature simple et bonne.
+
+--Tu etais, ma Berenice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
+instinct depassait toutes nos sagesses et ces petites idees ou notre
+logique voudrait reduire la raison. Quand j'etais assis aupres de toi,
+dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux enervements; par une
+contagion analogue, j'ai participe de ta force qui te fait marcher du
+meme rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manque le jour
+que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double consequence, en
+meme temps que je pretendais te perfectionner, j'ai detruit l'appui que
+tu m'etais. Des lors, que vais-je devenir?
+
+Berenice me repondit:
+
+--Il est vrai que tu fus un peu grossier en desirant substituer ta
+conception des convenances a la poussee de la nature. Quand tu me
+preferas epouse de Charles Martin plutot que servante de mon instinct,
+tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer a nos
+marais pleins de belles fievres quelque etang de carpes. Cesse pourtant
+de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanite le suppose de mal
+agir. Il est improbable que tu aies substitue tes intentions au
+mecanisme de la nature. Je suis demeuree identique a moi-meme, sous une
+forme nouvelle; je ne cessai pas d'etre celle qui n'est pas satisfaite.
+Cela seul est essentiel. Toi-meme tu te desoles de ne pas avoir de
+continuite; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton ame y
+suppose quelque chose qui s'aneantit. Dans cette succession ou tu te
+desesperes, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
+importe, c'est que tu desires encore. Voila le ressort de ton progres,
+et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
+peut-etre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
+Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
+fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.
+
+--Ah! Petite-Secousse, que tu etais fortifiante dans le triste jardin
+d'Aigues-Mortes!
+
+--J'etais la; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
+par ou chaque parcelle du monde temoigne l'effort secret de
+l'inconscient. Ou je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
+la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant meme que tu me connusses,
+quand tu refusais de te faconner aux conditions de l'existence parmi les
+barbares; c'est pour atteindre le but ou je t'invitais que tu voulus
+etre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissee par
+le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-la memes qui sont le plus
+insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras a
+t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
+faiblesse, a laquelle il voudrait echapper; la secheresse que cet autre
+pousse jusqu'a la durete, n'est qu'impuissance a s'epanouir. Estime
+aussi les miserables: parfois il est en eux de telles secousses que
+c'est pour avoir tente trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
+agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'element unique,
+car, sous son apparence d'infinie variete, la nature est fort pauvre, et
+tant de mouvements qu'elle fait voir se reduisent a une petite secousse,
+propagee d'un passe illimite a un avenir illimite. Pour satisfaire ton
+besoin d'unite, comprends qu'il faut t'en tenir a prendre conscience de
+moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifferemment toutes ces
+formes mouvantes, qualifiees d'erreurs ou de verites par nos jugements
+a courte vue.
+
+Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.
+
+ * * * * *
+
+Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient deja de
+lumiere. Ce soleil qui se leve sur ce pays, ou Berenice a rempli son
+apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?
+
+J'entendis l'appel des animaux dans leur etable. Je n'eus pas de peine
+a leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Berenice me firent fete suivant
+leur temperament, et quoique les canards filassent du cote des etangs
+sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misere et sur le
+contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
+restai un long temps a serrer la tete de l'ane dans mes bras, a plonger
+mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient a une race longuement
+battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'etait pour
+lui que l'instant de sa pature, il faisait des efforts pour se degager
+et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les ames.
+
+Petite-Secousse, je crois en verite que tu existes partout, mais il
+etait plus aise de te constater dans le coeur d'un leger oiseau de
+passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.
+
+C'est apres avoir reflechi sur cette difficulte de gagner les ames, de
+fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce desir dont il
+entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'Etat la concession d'un
+hippodrome suburbain.
+
+En effet, pour que les ames s'epanouissent avec sincerite, il leur faut
+ces loisirs qu'eut Berenice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
+comme cet ane famelique, distraites par l'apre souci de quelques
+trochees d'herbes. Les souffrances, les necessites de la vie nous font
+comme une gangue miserable ou notre individualisme est opprime. Que
+l'heureux s'epanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
+particuliere de sa vie, on le concoit. Mais les miserables! Pour
+qu'aupres d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
+fleur utile du jardin de Berenice, soyons a meme de les liberer; qu'ils
+cessent d'abord d'etre des opprimes!
+
+Et nous-memes, d'autre part, pour echapper a la dissipation et a
+l'alteration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
+pas que nous nous refugions, comme dans un cloitre, dans une forte
+independance materielle? Ce n'est qu'un expedient, mais sans cette
+indication ce _traite de la culture du moi_ eut ete incomplet. L'argent,
+voila l'asile ou des esprits soucieux de la vie interieure pourront le
+mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
+nes spontanement de la meme oppression du moi que nous avons decrite
+dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit ou s'elaborerent jadis
+les regles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et ou se forma cette
+admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
+d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Berenice._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUX NOTES
+
+
+1 deg. A PROPOS DU TITRE
+
+Ce volume--ou se clot la serie commencee par _Sous l'oeil des Barbares_
+--a ete annonce sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
+cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
+peut-etre embarrassees, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
+veut etre qu'un acte d'humilite devant l'inconscient, manquerait trop
+grossierement son but, s'il apportait la plus legere contrariete a des
+femmes.
+
+_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne detestons pas certaines
+pedanteries qui aggravent et enrichissent le debat, elle exprimait fort
+bien, cette formule, le desarroi de celui qui constate ne pouvoir se
+donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
+paru lourde, cette fleur de college, entre les seins de ma Berenice!
+
+
+ * * * * *
+
+
+2 deg. SUR LE CHAPITRE PREMIER
+
+Si deplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
+d'ideologue, je ne puis supporter qu'on meconnaise ici ma pensee, et je
+tiens a souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
+deux exemplaires, universellement connus, de facons fort diverses de
+regarder et d'apprecier la vie. Ils me sont des facilites pour abreger
+et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
+M. Renan selon la methode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
+maitre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
+en possession de son heritage intellectuel: de tout mon effort je le
+fais fructifier.
+
+Un nom plus affiche encore est mele a cet ouvrage, et chacun comprendra
+que je ne puis l'ecrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est a
+chacune, de ces pages que je voudrais etendre le benefice de cette note;
+on ne manquera pas de me chicaner avec des interpretations litterales ou
+fragmentaires. Tout est vrai la-dedans, rien n'y est exact. Voila les
+imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
+a ceci et a cela. Goethe, ecrivant ses relations avec son epoque, les
+intitule: _Realite et Poesie_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barres
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
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+Produced by Marc D'Hooghe
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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