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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:44 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 3
+ Le jardin de Bérénice
+
+Author: Maurice Barrès
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BÉRÉNICE
+
+PAR
+
+MAURICE BARRÈS
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+
+1910
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Quelques personnes ayant manifesté
+
+CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)
+
+Conversation qu'eurent MM. Renan et
+Chincholle sur le général Boulanger,
+en février 89, devant Philippe
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME.--Philippe retrouve dans
+Arles Bérénice, dite Petite-Secousse
+
+CHAPITRE TROISIÈME.--(Histoire de Bérénice).
+--Comment Philippe connut Petite-Secousse
+
+CHAPITRE QUATRIÈME--(Histoire de Bérénice)
+[Suite].--Le musée du Roi René
+
+CHAPITRE CINQUIÈME.--Bérénice à Aigues-Mortes.
+Les amours de Petite-Secousse et de François de
+Transe
+
+CHAPITRE SIXIÈME.--Journée que passa Philippe
+sur la Tour Constance, ayant à sa droite Bérénice
+et à sa gauche l'Adversaire
+
+ (a) Vue générale et confuse
+ (b) Vue distincte et analytique des parties.
+ (c) Reconstitution synthétique d'Aigues-Mortes,
+ de Bérénice, de Charles Martin et de moi-même,
+ avec la connaissance que j'ai des parties
+ (d) Critique de ce point de vue
+
+CHAPITRE SEPTIÈME.--La pédagogie de Bérénice.
+
+ (a) La méthode de Bérénice
+ (b) Les plaisirs de Bérénice
+ (c) Les devoirs de Bérénice
+
+CHAPITRE HUITIÈME.--Le voyage à Paris et la
+grande répétition sous les yeux de Simon
+
+CHAPITRE NEUVIÈME.--Chapitre des défaillances
+
+ (a) Les miennes
+ (b) On ne rive pas son clou à l'Adversaire
+ (c) Défaillance singulière de Bérénice
+
+CHAPITRE DIXIÈME.--La mort d'un sénateur rend
+possible le mariage de Bérénice
+
+CHAPITRE ONZIÈME.--Qualis artifex pereo.
+
+Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
+de Sénèque le Philosophe à Lazare le
+Ressuscité
+
+CHAPITRE DOUZIÈME.--La mort touchante de Bérénice
+
+CHAPITRE TREIZIÈME.--Petite-Secousse n'est pas morte!
+
+DEUX NOTES.--A propos du titre
+ Sur le chapitre premier
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Quelques personnes ayant manifesté le désir de désigner par un nom
+particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
+coutume de les entretenir, nous avons décidé de leur donner celle
+satisfaction, et désormais il se nommera Philippe._
+
+_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
+les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active.
+Il le rédigea, peu après une campagne électorale, afin d'éclairer divers
+lecteurs qui saisissent malaisément qu'un goût profond pour les opprimés
+est le développement logique du, dégoût des Barbares et du «culte du
+Moi», et sur le désir de Mme X..., qui lui promit en échange de lui
+obtenir du Chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain_.
+
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BÉRÉNICE
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+POSITION DE LA QUESTION
+
+
+CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GÉNÉRAL BOULANGER,
+EN FÉVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.
+
+
+Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
+sont invisibles à nos amis les plus attentifs, et de nous-mêmes mal
+connues. Elles font sur notre âme de petites tâches, cachées dans une
+ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
+se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
+Ce sont des passions qui se préparent; elles éclateront au moindre choc
+d'une occasion.
+
+Une force s'était ainsi amassée en moi, dont je ne connaissais que le
+malaise qu'elle y mettait. Où la dépenserais-je?... C'est toute la
+narration qui va suivre.
+
+Mais avant que je l'entame, je désire relater une conversation où
+j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit récit,
+aidera à en démêler le fil.
+
+En m'attardant ainsi, je ne crois pas céder à un souci trop minutieux:
+les considérations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisées
+et qui jugent la vie avec deux éthiques différentes, m'ont suggéré
+l'occupation que je me suis choisie pour cette période. Elles ont
+incliné mon âme de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
+leur cours. N'est-ce pas en quelque manière M. Chincholle qui proposa un
+but à mon activité sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
+Renan que je suis arrivé au point de vue qu'on trouve à la dernière page
+de cette monographie?
+
+Cette soirée, c'est le pont par où je pénétrai dans le jardin de
+Bérénice.
+
+C'était peu de jours après la fameuse élection du général Boulanger à
+Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dînait en ville avec
+M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet éminent
+professeur, il saisit l'occasion où celui-ci était embarrassé de sa
+tasse de café pour l'interroger sur le nouvel élu.
+
+--Monsieur, répondit M. Renan, éludant avec une certaine adresse la
+question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aimé, le
+très distingué Blaze de Bury, avait une idée particulière de ce qu'on
+nomme le génie. Il l'exposa un jour dans la Revue: «Certains hommes,
+écrivit-il, ont du génie comme les éléphants ont une trompe.» Cela est
+possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
+bien plus facile à saisir que le signe du génie, et quoique j'aie eu
+l'honneur de dîner en face du général Boulanger, je ne peux me prononcer
+sur sa génialité.
+
+--Mon cher maître, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.
+
+--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les étranges hypothèses!
+Croyez-vous que je puisse aussi hâtivement me faire des certitudes sur
+des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
+feuilleté Sorel, Thureau-Dangin, mon éminent ami M. Taine? Au bas de
+chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
+les méthodes récentes, que de sources à consulter, que de documents
+contradictoires! Il faut rassembler tous les témoignages, puis en faire
+la critique. Cette besogne considérable, je ne l'ai pas entreprise;
+je ne me suis pas fait une idée claire et documentée du parti
+révisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
+suffrage universel, qui donne à chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
+les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine à débrouiller leurs
+querelles que j'étudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-même
+voudrait-il me détourner du monument que j'élève à ses aïeux, et où je
+suis à peu près compétent, pour que je collabore à sa politique, où
+j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?
+
+Et puis, aurais-je assez de mérite pour y convenir, je ne me sens pas
+l'abnégation d'être boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
+manquerait. Qu'un vénérable prêtre se fasse empaler pour prouver aux
+Chinois, qui l'épient, la vérité du rudiment catholique, il ne m'étonne
+qu'à demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
+romain: «Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
+n'ont pu souffrir des tourments si variés pour une cause vaine.» Je fais
+mes réserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
+Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
+est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'étonnant, c'est
+qu'il y ait eu un premier martyr. En voilà un qui a dû acquérir cette
+gloire bon gré mal gré! Si vous l'aviez interviewé à l'avance sur ses
+intentions, nul doute que vous n'eussiez démêlé en lui de graves
+hésitations.
+
+--Je vous entends, dit Chincholle après quelques secondes, vous refusez
+une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maître,
+me préciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
+général Boulanger est le centre?
+
+M. Renan leva les yeux et considéra Chincholle, puis lisant avec aisance
+jusqu'au fond de cette âme:
+
+--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est précisément,
+Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
+il chatouille le sens précieux de la curiosité. La curiosité! c'est
+la source du monde, elle le crée continuellement; par elle naissent
+la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
+enfants où la curiosité était blâmée; peut-être connaissez-vous cet
+opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mésaventures de
+Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, véritable pamphlet
+contre l'humanité supérieure. Mais telle est la force d'une idée vraie
+que l'auteur de ce coupable récit nous fait voir, à la dernière page,
+Touchatout qui goûte du levain et s'envole par la fenêtre paternelle!
+Laissons rire le vulgaire. Image exagérée, mais saisissante: Touchatout
+plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Léonard de
+Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intérêt je m'attache à
+chacun de vos beaux articles! Le général et ses amis vous ont distrait,
+ils ont éveillé dans votre esprit quatre ou cinq grands problèmes de
+sociologie (comment naît une légende, comment se cristallise une
+nouvelle âme populaire), vous vous êtes demandé, avec Hegel, si les
+balanciers de l'histoire ne ramenaient pas périodiquement les nations
+d'un point à un autre.
+
+Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
+rendez faciles, piquantes, accessibles à des cochers de fiacre. C'est,
+dans une certaine mesure, la méthode que j'ai tenté d'appliquer pour
+propager en France les idées de l'école de Tubingue.
+
+Chincholle rougit légèrement et répondit en s'inclinant:
+
+--Je suis heureux des éloges d'un homme comme vous, mon cher maître.
+
+Il est vrai, j'ai été curieux jusqu'à l'indiscrétion des moindres
+détails de ce tournoi, et je n'ai reculé de satisfaire aucune des
+curiosités que soulevait le principal champion, à qui sont acquises,
+on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point où je me sépare,
+croyez-le, de mes amis. J'aime la modération, je réprouve les injures:
+la violence des polémiques parfois m'attrista.
+
+--Je vous coupe, s'écria Renan; c'est les injures que je préfère dans le
+mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.
+
+Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
+pas dans la vie l'injure à là bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
+signe de fécondité. Si la jeunesse approuvait intégralement ce que ses
+aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d'une façon implicite que
+sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
+de composer des républiques idéales? Et quand nous avons celles-ci dans
+la tête, comment nous satisfaire de celle où nous vivons? Rien de plus
+mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
+essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les améliorations, c'est
+ruiner l'avenir.
+
+Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir sérieusement
+réfléchi, toute l'utilité des injures. Mais prenons un exemple: nul
+doute que M. Ferry ne soit enchanté qu'on le traîne dans la boue. Ça
+l'éclaire sur lui-même. En effet, il est bien évident qu'entre les
+louanges de ses partisans et les épithètes des boulangistes, la vérité
+est cernée. Peut-être, après les renseignements que publient ses
+journaux sur le Tonkin, était-il disposé à s'estimer trop haut, mais
+quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'écrie:
+«L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-même, il est dans le vrai.
+Les intérêts de la vérité sont gardés à pique et à carreau! Grande
+satisfaction pour un patriote!
+
+J'ajoute que le lettré se consolerait malaisément d'être privé de nos
+polémiques actuelles, où la logique est fortifiée d'une savate très
+particulière.
+
+Ayant ainsi parlé, M. Renan se mit à tourner ses pouces en regardant
+Chincholle avec un profond intérêt.
+
+Celui-ci, renversé en arrière, riait tout à son aise, et je vis bien
+qu'il se retenait avec peine de devenir familier.
+
+--Mon cher maître, disait-il, cher maître, vous êtes un philosophe, un
+poète, oui, vraiment un poète.
+
+--Me prendre pour un rêveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
+idéaliste emporté par la chimère! ce serait mal me connaître. Ce ne
+sont pas seulement les intérêts supérieurs des groupes humains qui me
+convainquent de l'utilité des injures, j'ai pesé aussi le bonheur de
+l'individu, et je déclare que, pour un homme dans la force de l'âge,
+c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi à
+injurier.
+
+Il est nécessaire qu'à mi-chemin de son développement le littérateur ou
+le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d'assommer le
+plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
+modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette
+transformation est indispensable dans la carrière d'un homme qui a le
+désir bien légitime de réussir. Le secret de ce continuel insuccès que
+nous voyons à beaucoup de politiciens et d'artistes éminents, c'est
+qu'ils n'ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les
+réactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinèrent à marcher
+à l'avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans. C'est une grande
+folie qu'un enthousiasme aussi prolongé. Pour l'ordinaire un fou trouve
+à quarante ans un plus fou, grâce à qui il paraît raisonnable. C'est
+l'heureux cas où nos boulangistes mettent les révolutionnaires de la
+veille.
+
+--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
+même pour certains antiboulangistes, mais ... voilà! le général
+réussira-t-il?
+
+--Je vous surprends dans des préoccupations un peu mesquines. Mais
+j'entre dans votre souci, après tout explicable et très humain. Et je
+vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
+peuple, qu'avez-vous à craindre? Vous n'avez qu'à suivre les secousses
+de l'opinion; toujours la vérité en sort et le succès. Les mouvements
+que fait instinctivement la femme qui enfante sont précisément les
+mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
+inquiétiez-vous tout à l'heure de savoir si le général Boulanger a du
+génie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
+laisser faire l'instinct populaire.
+
+Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
+hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
+nombreuses qui nous échappent et qui amènent ces numéros variés qui
+sont les événements historiques. Le long des siècles, les plus graves
+événements sont présentés à l'historien par des mains qui vous feraient
+sourire, Chincholle.
+
+Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rêve
+que j'ai fait.
+
+Par quelles circonstances avais-je été amené à me rendre sur un
+hippodrome, cela est inutile à vous raconter. Cette foule, cette passion
+me fatiguèrent; je dormis d'un sommeil un peu fiévreux, j'eus des rêves
+et entre autres celui-ci:
+
+J'étais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
+n'arrivais jamais le premier. Cependant je me résignais, et pour me
+consoler je me disais: Tout de même, je ferai un bon étalon!
+
+C'est un rêve qui s'applique excellemment au général Boulanger.
+
+--Mais, dit Chincholle un peu déçu, le général est vieux.
+
+--Chincholle, vous prenez les choses trop à la lettre; j'ai déjà
+remarqué cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'à Boulanger,
+non vainqueur en dépit de ses excellentes performances, succédera
+Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
+elle se transforme.
+
+Réfléchissez un peu là-dessus, ça vous épargnera dans la suite de trop
+violentes désillusions.
+
+--Si je vous ai bien suivi, résuma Chincholle qui avait pris des notes,
+vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
+estimez que, pour le pays, et même pour ceux qui se mêlent à la lutte,
+il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
+les plus violentes du monde.
+
+Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
+quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
+donné de représenter ces aspirations? voilà tout le problème tel que
+vous le limitez.
+
+Eh bien! mon cher maître, pourquoi, vous-même ne collaborez-vous pas à
+cette tâche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpréter
+comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
+Pourquoi à des ambitieux inférieurs laisser d'aussi nobles soins?
+
+--Mes raisons sont nombreuses, répondit M. Renan visiblement fatigué,
+mais je n'ai pas à vous les détailler, une seule suffira: mon hygiène
+s'oppose à ce que je désire voir modifier avant que je meure la forme
+de nos institutions.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BÉRÉNICE, DITE PETITE-SECOUSSE
+
+
+La conversation de ces messieurs m'éclaira brusquement sur mon besoin
+d'activité et sur les moyens d'y satisfaire.
+
+Ayant fait les démarches convenables et discuté avec les personnes qui
+savent le mieux la géographie, c'est la circonscription d'Arles que je
+choisis.
+
+Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, comme je dînais seul à
+l'hôtel, une jeune femme entra, vêtue de deuil, d'une figure délicate
+et voluptueuse, qui, très entourée par les garçons, alla s'asseoir à une
+petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rêveur, avec
+les façons presque d'une enfant: «Quel gracieux mécanisme, ces êtres-là,
+me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aisés renferme plus d'émotion
+que les meilleures strophes des lyriques!»
+
+Puis soudain, nos yeux s'étant rencontrés:
+
+--Tiens, m'écriai-je, Petite-Secousse!
+
+J'allai à elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.
+
+--Mon vieil ami!
+
+Mais aussitôt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
+sa délicatesse de jeune fille qui a été élevée par des vieillards, elle
+ajouta:
+
+--Vous n'avez pas changé.
+
+Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, à trois heures d'Arles
+où elle venait de temps à autre pour des emplettes.
+
+--Mais vous-même? me dit-elle.
+
+J'eus une minute d'hésitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
+peu les journaux. Je répondis, me mettant à sa portée:
+
+--Je viens, parce que je suis contre les abus.
+
+Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayée:
+
+--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?
+
+Voilà bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
+voudrait que chacun se courbât. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
+civique.
+
+--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.
+
+Je vis bien qu'elle s'appliquait à ne pas m'en montrer de froideur.
+
+--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
+l'ingénieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
+fait des abus: ses chefs le casseraient.
+
+--Charles Martin! m'écriai-je, mais c'est mon adversaire!
+
+Et je lui expliquai qu'étant allé, dès mon arrivée, au comité
+républicain, j'avais été traité tout à la fois de radical et de
+réactionnaire par Charles Martin, qui s'était échauffé jusqu'à brandir
+une chaise au-dessus de ma tête en s'écriant: «Moi, Monsieur, je suis un
+républicain modéré!»
+
+--Vous m'étonnez, me répondit-elle, car c'est un garçon bien élevé.
+
+Nous échangeâmes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'à l'heure
+de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
+la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
+pleurant:
+
+--Promets-moi de venir à Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
+raconterai comme j'ai eu des tristesses.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+HISTOIRE DE BÉRÉNICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE
+
+
+Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,--Petite-Secousse,
+comme on l'appelait à l'Éden--qui ne soit choquant; je n'en garde
+pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue
+à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et
+élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont
+les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
+
+Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue
+discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité:
+«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
+les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
+yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
+voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles
+ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.»
+L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter,
+effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
+oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son
+principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les
+mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir
+intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
+gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les
+minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans
+un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour
+d'une danseuse lascive.
+
+Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue
+Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de
+petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à
+la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir
+en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon
+ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut
+enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la
+prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il.
+Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls
+de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
+jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon
+compagnon me présenta.
+
+Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous
+remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très
+occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui
+parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
+Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu
+haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle
+faisait d'une défaillance une beauté.»
+
+Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la
+raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix
+ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune
+personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
+cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de
+péché.
+
+Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue
+Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de
+Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui
+m'avait d'abord frappé:
+
+--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
+Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de
+grande fille.
+
+La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
+s'interrompit pour compter sur ses doigts:
+
+--Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion
+dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix
+louis par mois.
+
+--C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes;
+pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
+toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.
+
+Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.
+
+L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec
+une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
+je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine
+aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
+distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.
+
+Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
+pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
+bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le
+monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de
+cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination.
+Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à
+être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées
+dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut
+particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
+plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
+était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que
+j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois
+maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait
+l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
+la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.
+
+Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me
+demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa,
+je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet
+ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
+suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
+jusqu'alors avaient sommeillé en moi.
+
+Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
+c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à
+tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le
+détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses
+camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
+gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été
+élevée dans le Languedoc, à Joigné.
+
+--Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y
+trouve!
+
+--Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.
+
+Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des
+détails.
+
+--Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là
+que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.
+
+--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?
+
+Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.
+
+--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
+tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez
+depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire
+plaisir à Bérénice.
+
+Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte
+Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
+fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité
+qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion
+commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme
+délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de
+cette enfant aux cheveux nattés.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+HISTOIRE DE BÉRÉNICE _(Suite)._--LE MUSÉE DU ROI RENÉ
+
+
+C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du
+roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une
+des étapes les plus touchantes de notre race.
+
+La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de
+l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de
+souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la
+vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle,
+fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un
+renseignement, il les émeut.
+
+Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur
+eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui
+glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus
+fine mélancolie.
+
+Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la
+première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux
+langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
+départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables
+latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil
+artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson,
+à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que
+l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre
+art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
+allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa
+première manie, il avait publié une liste de mots français, tout
+indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur
+les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit
+des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et
+treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien.
+
+Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les
+curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
+les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi
+devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
+de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de
+profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat.
+
+Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en
+grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musée du roi
+René_ dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par
+le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
+qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice.
+
+Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits
+dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.
+
+La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide
+construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus
+fort de l'été.
+
+La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés
+finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient
+une âme chimérique.
+
+Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
+le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semée de grands herbages,
+de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames
+à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
+Désintéressement et de Simplicité.
+
+_Honneur_ était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au
+juste ce que c'était; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
+parure; mais _Désintéressement_ et _Simplicité_ lui sourirent bien
+souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des
+pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
+une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les
+déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs
+mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
+précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle
+n'aima rien tant que ces dames de _Désintéressement_ et de _Simplicité,_
+doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude.
+
+La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints,
+mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la
+monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui
+les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux
+ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice.
+
+La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
+ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de
+l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième
+siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment
+simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette
+époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau
+avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un
+beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous
+retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
+Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
+plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être
+dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais
+quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même
+thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs
+panneaux!
+
+Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son
+catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
+bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent
+nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient
+d'apporter à la contemplation de l'univers.
+
+La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
+devant _la Pluie de Sang_: c'est Jésus entre deux saintes femmes,
+dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme
+d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie»,
+le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise
+pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une
+représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner
+tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
+se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation
+par les yeux?
+
+D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille.
+Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le _Buisson
+Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
+tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une
+médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une
+campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un
+buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des
+liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous
+les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres.
+Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures
+peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
+sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée
+dans le giron d'une vierge.
+
+Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il
+était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de
+considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux,
+et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de
+rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations
+étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait
+à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté!
+
+Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être
+ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance
+des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait
+assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer,
+ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans
+quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité
+du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
+nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à
+toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les
+panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence
+supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde.
+
+Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
+naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé
+en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du
+roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait
+plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles.
+L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
+part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude.
+Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut
+rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
+valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse
+déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses
+moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare!
+
+En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
+devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop
+subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
+tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
+de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième
+siècle.
+
+Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales
+toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de
+Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres
+de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée,
+où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont
+choses exquises dans un décor élégant.
+
+Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et
+l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les
+explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs
+souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
+sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro
+du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le
+Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on
+avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre
+compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être
+trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa
+famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à
+celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé
+la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle
+fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet
+anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva
+d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des
+voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent
+toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de
+notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au
+baiser sensuel de l'Italie.
+
+ * * * * *
+
+J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
+plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces
+vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux
+de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui
+choisissait dans les vitrines.
+
+Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre
+qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire,
+les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers
+costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces
+seigneurs.
+
+Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui
+s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux
+étaient ennoblis.
+
+Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte
+Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette
+relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
+pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et
+rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet
+de joie.
+
+Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger
+était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât
+pas la vie de relations.
+
+En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon
+ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long
+baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en
+même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
+l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
+
+Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce
+qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence
+intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.
+
+Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées,
+de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris
+gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la
+frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une
+pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le
+bas de son échine.
+
+Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour
+cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
+corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité.
+De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter
+toute sa vie les familiarités des vieillards.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et
+chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait
+en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué,
+ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur.
+
+Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur
+utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et
+de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle
+maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps
+infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné.
+Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du
+musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune
+prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
+siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et
+comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
+pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter
+sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui,
+pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que
+s'envelopper de la part originelle de sa race.
+
+Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si
+grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se
+désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à
+glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le
+soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer,
+en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
+passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur
+délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais
+elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère
+s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité
+descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres
+sensibles est chose somptueuse et triste.
+
+O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS
+DE TRANSE.
+
+
+J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
+les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits
+les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
+toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes
+ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à
+l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
+
+Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait.
+Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi
+René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont
+des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle
+était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
+sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés,
+enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et
+écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un
+refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
+jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites,
+je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec
+Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette
+trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en
+détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur
+et de pleurs.
+
+Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
+éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur
+son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et
+pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant
+d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez
+avec un entrain mystérieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
+--petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous
+faire mourir, qui présidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vêtus
+avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
+noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma très
+chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître,
+vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
+--l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle
+se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble
+participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
+elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous
+rends.
+
+Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent
+pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
+mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché
+de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai
+créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est
+ressuscitée....
+
+Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai:
+Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous
+êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
+sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
+dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces
+fleurs légères.
+
+Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce
+qu'ils avaient fait de Bérénice.
+
+ * * * * *
+
+Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes
+remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces
+mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et
+fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
+qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la
+plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur
+son tombeau.
+
+Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les
+fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon
+imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
+infiniment.
+
+ * * * * *
+
+Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je
+descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur
+coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine
+immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une
+jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me
+conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre
+de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes
+une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent
+mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice,
+faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les
+seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver
+mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin,
+ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
+gracieux que celui de son premier accueil.
+
+Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet
+évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
+tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait
+voir des couleurs» identiques ou complémentaires.
+
+Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil
+couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation
+sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je
+redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une
+brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y
+sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite
+main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son
+contentement de me revoir me donnait la fièvre.
+
+Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
+ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un
+peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du
+soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque
+trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi
+l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse
+d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à
+l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur
+leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu
+de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de
+besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance.
+N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du
+quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et
+étriqués!
+
+ * * * * *
+
+Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante
+simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau
+laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne
+ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande.
+Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées,
+coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette
+masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des
+petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait
+au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence
+éternel et si doux!
+
+Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le
+soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
+vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion
+presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas
+apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un
+imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
+sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre
+mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
+cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
+théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle
+est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique
+pour que je connusse tout le monde.
+
+A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire,
+mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste,
+peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
+graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous
+engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne
+petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les
+brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté
+qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé,
+parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être
+tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
+
+Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
+et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de
+retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
+éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous
+distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
+une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec
+une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
+bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
+de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
+les siècles, de ce qui est en train de périr.
+
+Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais
+beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins
+pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce
+que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le
+désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit
+et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié
+pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée.
+Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
+les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore,
+comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui
+n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
+de consoler.
+
+A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
+mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis
+disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête,
+pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la
+mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
+tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une
+de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.
+
+ * * * * *
+
+LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE
+
+Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de
+Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie
+intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.
+
+Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée
+qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée,
+elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y
+livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
+secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu
+dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant
+témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette
+mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.
+
+Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe,
+qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
+Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le
+fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
+aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées
+de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une
+si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants
+généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.
+
+Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions
+jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
+Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me
+porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à
+trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous
+faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt
+ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.
+
+M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de
+faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
+les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que
+passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste.
+Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
+les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.
+
+Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à
+Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les
+joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât
+ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne
+put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit
+adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche
+de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son
+ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait
+relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
+appartiendrait à un autre.
+
+Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu
+de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
+elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez
+me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui
+intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus
+âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec
+amitié à Bérénice.
+
+Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le
+premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes.
+«Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété,
+«ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
+le coup vous soit atténué.»--«François est mort!» s'écria-t-elle.
+
+Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces
+pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
+sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni
+même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné
+que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans
+sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge.
+Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et
+de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
+était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût
+préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot
+accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde.
+
+Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des
+lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma
+main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais,
+de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur,
+à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit,
+à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée
+j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au
+couvent!»
+
+Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
+mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans
+cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître.
+Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
+à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
+j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.
+
+Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la
+sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes....
+A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
+vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles
+gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
+grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de
+chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
+satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la
+douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de
+ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination
+enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.
+
+La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé
+à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres
+détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe
+de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large
+lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de
+Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains,
+heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
+dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés.
+
+Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que
+je trouve touchante.
+
+M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses
+préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une
+pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
+retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette
+excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
+ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux,
+puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une
+médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne
+quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur
+amour.
+
+De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de
+respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
+pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.
+
+Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice,
+toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve
+assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la
+douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à
+reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François
+avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
+portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était
+reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait
+Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la
+regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que
+je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me
+fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
+bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.
+
+J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle
+prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie.
+
+ * * * * *
+
+Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
+me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle
+manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la
+possession.
+
+Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce
+qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
+résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies.
+Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur
+et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
+bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous
+toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
+pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+JOURNÉE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE
+BÉRÉNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.
+
+
+Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques
+paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
+jardins.
+
+Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et
+pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs,
+ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve,
+s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.
+
+On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance,
+citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région.
+
+ * * * * *
+
+I.--VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE
+
+
+Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans
+l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide
+de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles
+bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux
+misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants
+de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le
+désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire
+souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés
+et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!
+
+Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils
+qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes
+boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient
+couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui
+la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous
+des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs
+raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle
+aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et
+suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière
+n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté
+où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont
+elle essuie ses tendres yeux?
+
+Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long
+passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays,
+rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui
+souffrirent....
+
+En réalité, ils ne diffèrent guère.
+
+Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque
+chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les
+autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne
+tout.
+
+Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses
+nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?
+
+Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et
+analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
+passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les
+barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce
+qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour
+jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes
+successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
+de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à
+me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir
+tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?
+
+... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis
+qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
+religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me
+préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas
+comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je
+cherche ma formule à travers toutes les expériences.
+
+ * * * * *
+
+J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir
+l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet
+illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de
+l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment
+dispersés.
+
+Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse,
+je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour
+embrasser le plus long horizon.
+
+Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à
+tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses
+hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs
+d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède;
+puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays
+inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui
+sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et
+assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de
+l'abondante nature.
+
+Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces
+vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais
+procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement
+qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être
+effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité
+après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable
+pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule
+saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
+instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
+distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même
+point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique!
+puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même
+délai que mon émotion va s'affaisser.
+
+Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je
+reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.
+
+J'allai la saluer.
+
+ * * * * *
+
+II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES
+
+
+Bérénice fit la présentation:
+
+--M. Charles Martin, ingénieur.
+
+Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un
+vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un
+professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de
+l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de
+nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on
+rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir
+qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation,
+en ne se jetant pas l'un sur l'autre.
+
+--Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice.
+
+--J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je
+suis dans la tour.
+
+--Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin.
+
+A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent
+d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire
+l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de
+sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
+personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il
+a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit:
+«Suis-je un pourceau!»
+
+--Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au
+contraire, un vif intérêt.
+
+Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice),
+car il reprit:
+
+--C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y
+saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu
+personne pour vous orienter dans ce panorama.
+
+Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât
+des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses
+d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms
+exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages.
+Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
+désignaient suffisamment!
+
+Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience
+d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui
+confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais
+faite du pays d'Aigues-Mortes....
+
+Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était
+recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.
+
+Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de
+cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et
+des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs
+racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des
+sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
+le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et
+la paix profonde de ces longs paysages?
+
+Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays.
+C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
+d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits
+de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
+voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille
+plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas
+même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que
+j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture;
+c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma
+maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins
+que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
+sables salés.
+
+ * * * * *
+
+A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans
+on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au
+défrichement.
+
+--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où
+notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il
+apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
+trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
+difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien
+rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
+très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous
+pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa
+tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne
+cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme
+raisonnable!
+
+Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
+plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui
+tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.
+
+Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la
+nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de
+Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel
+point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il
+est et prétend lui imposer sa discipline.
+
+Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur,
+imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays,
+telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.
+
+Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
+c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de
+l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de
+transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui
+des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il
+sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que
+perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
+sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et
+à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
+Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du
+monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où
+nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par
+la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie
+qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon,
+vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
+mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille
+aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre
+est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de
+notre humeur.
+
+Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas
+vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille
+cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je
+demande que vous me soyez un directeur.
+
+Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.
+
+L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
+votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je
+suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et
+Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de
+ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver
+l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.
+
+ * * * * *
+
+Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter,
+satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner
+côte à côte à l'hôtel.
+
+Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction,
+l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle
+ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
+séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans
+leur esprit catégorique.
+
+Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
+sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur
+table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il
+s'embarrassait sur mon caractère.
+
+Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais
+des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère
+religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre
+hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et
+de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des
+conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs,
+chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la
+plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de
+spécialiste.
+
+Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un
+ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
+regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était
+énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées!
+Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude,
+ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si
+dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
+vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
+perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien
+je n'avais pas trop auguré de son animalité.
+
+Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui
+offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
+politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:
+
+--Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec
+vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des
+idées absolument opposées.
+
+Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais
+textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
+contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais
+que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient
+chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
+Français.
+
+Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
+cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un
+goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!
+
+Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
+raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti.
+Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les
+oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les
+protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
+exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la
+République, gardons-la bien!»
+
+A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir
+mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait
+qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.
+
+--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur
+historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
+est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance
+philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
+idéals. Le même rêve m'obsède.
+
+Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?
+
+Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation
+intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie
+qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de
+l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
+apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter;
+il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image
+qu'il s'est improvisée de l'univers.
+
+Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
+compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la
+multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité
+qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
+«l'_Adversaire_».
+
+ * * * * *
+
+III.--RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE
+CHARLES MARTIN ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
+PARTIES.
+
+J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui,
+toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
+trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.
+
+Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte
+nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
+brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
+inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que
+les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont
+mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
+il se prive en se mêlant aux hommes.
+
+A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
+dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de
+la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
+devenaient plus fortes et fécondes.
+
+J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
+même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de
+Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces
+étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et
+de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par
+de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette
+union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit
+sec de Charles Martin.
+
+Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour
+Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses
+émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire
+frissonner les hommes.
+
+Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis
+jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air
+prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
+une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant
+ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette.
+Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente
+naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien
+est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes
+émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
+granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.
+
+Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes
+sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié
+perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je,
+déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions
+agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi,
+nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.
+
+Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
+l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend
+au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
+chaque jour ressuscite.
+
+A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante,
+de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de
+l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le
+contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
+observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans
+cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
+cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
+dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure
+qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle
+l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
+«l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau
+dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
+réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
+méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi
+comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
+de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je
+perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
+Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je
+les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles
+Martin.
+
+L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de
+rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.
+
+Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau
+encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute
+valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire,
+âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
+passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la
+médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des
+notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement
+la somme de tout ce que je voyais.
+
+Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à
+Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
+pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de
+cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié
+dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour.
+J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui
+embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi
+s'efforça toujours d'atteindre.
+
+ * * * * *
+
+Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour
+Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et,
+en vérité, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi,
+dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour
+désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible
+de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est
+en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine
+cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
+qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette
+contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
+sont le type, je me sers d'un même mot: _Le jardin de Bérénice_.
+
+ * * * * *
+
+CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE
+
+
+Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
+Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il
+faillit prendre barre sur moi.
+
+Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
+d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant
+penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus
+de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour
+Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une
+vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui
+reçoit sa beauté de cette constance.
+
+Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes
+demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
+vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
+baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
+et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le
+visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même,
+a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être
+des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de
+souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
+belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux
+fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme
+Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.
+
+Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement
+l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que
+j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre
+enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation
+n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à
+l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais
+qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner
+avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire,
+et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience».
+Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris
+en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice?
+Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!
+
+Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active.
+Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la
+bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE
+
+ Mon enfant, donne-moi ton coeur.
+ (PROVERBE.)
+
+Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère
+Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le
+comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications
+électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison
+des étangs.
+
+Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps
+avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait!
+Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance
+bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des
+tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
+poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté,
+que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur
+finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée
+de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
+âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les
+contours.
+
+Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun
+contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
+le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent
+des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux?
+jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de
+confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et
+de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
+aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès
+d'elle m'étaient un jardin fermé.
+
+Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans
+cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments
+analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande.
+Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est
+qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre
+nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs
+silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle
+jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent
+de la mer.
+
+Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu
+du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la
+fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la
+lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce
+d'abstractions.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg
+du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger
+rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et
+découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance
+ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
+bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
+est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse,
+j'en prenais une conscience intense.
+
+Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer
+qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
+une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
+quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre
+soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées
+sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des
+pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun
+bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
+suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi
+la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum
+léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
+la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa
+fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle,
+je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je
+défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
+paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il
+suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher
+des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans
+les bras de M. de Transe.
+
+Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de
+Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la
+laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa
+bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
+par le sentier des étangs.
+
+Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette
+violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant
+ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées
+par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un
+saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la
+rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût
+utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre
+mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se
+faner royalement sur elle-même.
+
+Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance
+que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle
+pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné,
+suffisait à ne pas irriter mon désir.
+
+Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
+soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
+promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
+tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait,
+avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent
+connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle
+m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi
+pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de
+qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je
+fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage,
+pour mon _originalité_, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais
+qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante
+végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.
+
+«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre
+bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute
+sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement
+parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche.
+
+Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
+Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents
+éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
+pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
+froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
+a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
+passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la
+souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice,
+seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
+remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion,
+d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure.
+
+Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en
+me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
+trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
+médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
+fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
+unité de vie intérieure; je désirai y participer.
+
+Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation
+particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps
+sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme
+passionnée.
+
+Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage,
+les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
+son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à
+trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de
+systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
+circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en
+pas fausser le caractère.
+
+ * * * * *
+
+1° LA MÉTHODE DE BÉRÉNICE
+
+Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que
+vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante
+qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.
+
+Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi
+du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force
+logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
+corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis
+dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais
+on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos
+inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre
+conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples
+fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
+entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
+monter dans la nature.
+
+Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la
+reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
+crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous
+puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
+tâche délicate!
+
+N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole
+à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me
+répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
+peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
+d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru
+déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de
+l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si
+ça t'est plus commode.
+
+Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la
+vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y
+réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
+mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle
+le sens de la nature et ses lois.
+
+ * * * * *
+
+2° LES PLAISIRS DE BÉRÉNICE
+
+Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse,
+l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
+tour Constance. «C'est là seulement que je me plais,» me dis-tu. Elles
+te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
+qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aigues-Mortes; tes sensations, tu
+les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée,
+c'est toi-même que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
+petite maison, c'est ta propre fièvre qui le monte le soir de ces
+étangs.
+
+Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
+toi, ne te suffit pas. Ton âme dispersée sur cette terre, ta souffrance
+émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en
+déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les généralités;
+tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
+petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature,
+précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
+d'elle-même; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu
+t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le
+personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
+jouissions ensemble des voluptés de la confession.
+
+En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude; tu t'épancheras, et
+donneras ainsi la gaieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
+toi.
+
+Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien
+plus finement en soi-même. C'est une méthode que j'ai expérimentée avec
+mon ami Simon,--charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que
+je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société
+quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même.
+
+Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de
+conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton âme,
+j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte
+que tu ressentes de la quiétude et une grande paix.
+
+La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le
+calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est
+véritablement le seul plaisir digne de Bérénice.
+
+ * * * * *
+
+3° LES DEVOIRS DE BÉRÉNICE
+
+Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
+bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
+avec naïveté: tu dois être mélancolique.
+
+Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il
+prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de
+ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
+tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le
+plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
+l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre.
+
+Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
+découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
+alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que
+jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes
+tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
+épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
+vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les
+profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
+d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.
+
+Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net
+d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en
+vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
+gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les
+souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
+point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos
+sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle,
+et nous poussent aux émotions religieuses.
+
+Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de
+ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces
+mains qui participèrent à tant de caresses,--le corps de M. de Transe,
+toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma
+chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
+tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un
+oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre
+exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un
+vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller
+ton coeur!
+
+ * * * * *
+
+Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice,
+je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il
+se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades.
+Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches
+idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.
+
+Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
+D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à
+notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments
+et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et
+l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont
+réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez
+les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les
+fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il
+dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement
+où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à
+demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions
+délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent
+par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
+me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce
+que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant,
+qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
+passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux
+qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.
+
+Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de
+pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les
+mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.
+
+«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son
+sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il
+accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De
+l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans
+hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui
+m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la
+bonne méthode.
+
+Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon
+souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche
+sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue
+conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
+n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est
+Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la
+pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
+Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé
+d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me
+semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
+forêt des Ardennes défrichée.
+
+A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
+ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
+notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de
+sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi
+l'instinct, la force vive qui produit les hommes.
+
+Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne
+ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus
+de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais
+davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que
+nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu
+se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
+la fait se complaire sous ma tendre direction?
+
+Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE RÉPÉTITION SOUS LES YEUX DE SIMON
+
+
+Dans ce temps-là, j'eus à parler au général Boulanger. Pour distraire
+Bérénice, je la décidai à m'accompagner, et j'écrivis à mon ami Simon de
+nous rejoindre à Paris. Depuis quelque temps, je désirais vivement les
+rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
+même soirée, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
+meilleurs trapèzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
+qu'ait trouvées mon imagination!
+
+Après l'expérience de Saint-Germain, Simon s'était retiré dans la
+propriété de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
+s'appliquant à acquérir les tics du chasseur et du propriétaire, se
+composant, pour tout dire, cette même tête de vieux philippiste
+anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
+Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: «Moi,
+disait-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies,
+et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
+dégoût d'effort et ma pénurie d'argent; mes parents, au contraire, et
+mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosités
+variées dont ils professent tant de dédain. Ce qui résulte chez moi
+d'une large compréhension, chez eux n'est qu'étroitesse d'esprit.»
+
+Vous avez reconnu là une application rurale de notre axiome essentiel:
+«Les actes ne sont rien, la méthode qui nous y mène est tout.» Simon
+avait toujours une excellente philosophie.
+
+Aux champs, elle gâtait ses plaisirs: en ce sens que, même à la chasse,
+il pensait, et ses idées lui étaient si fort ressassées qu'elles
+l'écoeuraient et que la chasse elle-même lui devint un temps de dégoût.
+On conçoit que mon invitation lui agréa.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, la tristesse de ma Bérénice s'accentua au point que cette
+petite fille devint capricieuse; la vie d'hôtel a des fatigues
+excessives pour une jeune femme déshabituée de notre civilisation
+parisienne sans confortable. Et puis, cette sécheresse, cette hâte des
+grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
+auxquels la brume des étangs d'Aigues-Mortes avait été un liniment et un
+feutrage contre la vie.
+
+Le jour de l'important dîner que je vais raconter, nous avions passé
+notre après-midi, Bérénice et moi, dans les magasins, où j'aurais voulu
+lui faire plaisir, mais l'extrême indécision de nos caractères nous
+laissait l'un et l'autre dans le plus pénible énervement. Le soir
+tombait, une fin de novembre pleine d'humidité, quand au milieu de
+Paris, soudain attristé de gaz, nous sortions de chez les couturières;
+que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et à cause
+du crépuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'était pas bouderie,
+mais la souffrance d'un pauvre animal, mêlée de défaillance physique et
+de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'être tant amusée avec
+celui qui est mort!
+
+Et moi, j'aurais aimé la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
+«Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
+mort, donne-toi à cette image jusqu'à satiété, pleure et je
+m'attristerai à ton côté, de regret pour tout ce que je ne puis
+posséder. Tu es douce, sincère et chagrinée; je te goûte, petite amie,
+mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
+grande curiosité; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.»
+
+ * * * * *
+
+Simon, arrivé dans la journée, nous avait priés à dîner aux
+Champs-Elysées. L'heure était venue de nous rendre à ce passionnant
+rendez-vous.
+
+Quand le garçon nous ouvrit le cabinet où Simon nous attendait, ce
+véritable ami eut son geste sec et nerveux qui est à la fois d'un
+demi-épileptique et d'un cabotin de névrose, comme le deviennent en
+quelque mesure tous les analystes; puis nous prîmes plaisir à rire en
+nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organisés dans la vie
+des fêtes très particulières, et le bouquet de tous ces vins bus, évoqué
+par notre rencontre, nous remplissait, dès ce premier abord, d'une
+délicieuse ivresse. Cependant, il lançait sur Bérénice un regard
+d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
+délicate de ce vieil idéologue.
+
+Mais déjà, laissant le garçon soumettre le menu à Bérénice, nous
+rentrions de plain-pied dans notre domaine métaphysique, et Simon avec
+feu s'informait de l'atmosphère morale que me fait ma spécialité
+actuelle.
+
+Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
+nous guettions, ont gardé cette lumière qui jadis nous désigna l'un à
+l'autre.
+
+Simon a véritablement le sens de la géographie des âmes; il sait dans
+quelle région intellectuelle je suis situé. Pas un instant il n'a admis
+que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent à _contemplation_.
+Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
+fortes méditations par des parties de raquettes; de même, je
+m'accommode, comme d'une détente hygiénique, de faire méthodiquement et
+sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
+démarches; mais l'important, c'était de jeter du charbon sous ma
+sensibilité qui commençait à fonctionner mollement.
+
+--Tu sais, lui dis-je, que ma méthode de culture est de créer des
+sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
+à l'usage avec une prodigieuse rapidité. J'ai essayé ces temps-ci le
+contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que
+j'en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toute prévision. Mais
+organiser des comités, donner audience, polémiquer, ce sont besognes où
+je ne mets que la partie de moi-même qui m'est commune avec le reste
+des hommes. C'est ainsi que j'imagine très bien un Spinoza, un saint
+Thomas d'Aquin, employés tant d'heures par jour dans un greffe, sans
+rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
+inévitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
+superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
+de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-là.
+
+--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment posé ton attitude. Mais
+dis-moi maintenant quelle réaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle
+gymnastique.
+
+A peine lui répondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrêta....
+
+... Un formidable malentendu se révélait entre nous. Ne croyait-il pas
+que je visitais les hommes importants de la région, grands
+propriétaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirmé que je
+me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.
+
+Il se tourna vers Bérénice pour lui demander son appui.
+
+--Enfin, m'objectait-il avec une fâcheuse âpreté, que les notables
+soient d'esprit grossier, sans désintéressement, je l'accorde, mais au
+moins ce sont gens qui se lavent!
+
+Il montrait peu de délicatesse à surprendre ainsi l'appui de Bérénice,
+qui réellement n'est pas éclairée sur la question, et j'en fus si
+froissé que je fis devant elle ce que toujours je considérai comme une
+inconvenance: dès le potage, je m'exprimai en termes abstraits.
+
+Aussi bien n'était-il pas essentiel d'arrêter net Simon, qui parlait
+presque comme un Charles Martin!
+
+--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inférieur; tu as
+consenti à avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doué
+(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
+tu étais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
+son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
+le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie
+aeternitatis._
+
+Nous avons la propriété de sentir ce qui est éternel dans les êtres.
+Ne rougirais-tu pas d'avoir raillé la misère de saint Labre? Je t'en
+permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-même
+reconnais la magnificence de cet homme qui se renonçait. C'est
+essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du même
+point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
+trésor somptueux est l'âme populaire?
+
+Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race;
+en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part
+d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de
+poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?
+
+En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
+à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que
+celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
+je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot
+_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est
+une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience
+et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!
+
+Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la
+vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement
+s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
+de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
+peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse,
+qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de
+mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je
+parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.
+
+... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que
+tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs,
+bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une
+des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux,
+comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
+garder rien que de confuses images.
+
+Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice,
+désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons,
+la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
+l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
+faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la
+sienne, la mienne, celle de l'humanité!
+
+J'entends bien l'objection où tu te réfugies:
+
+«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu.
+«Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
+de culture, de haute clairvoyance?»
+
+Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché
+de notre éducation de Jersey.
+
+Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
+Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
+notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que
+sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé
+du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
+l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès
+de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
+excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma
+sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.
+
+Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la
+civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le
+développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une
+longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé
+et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
+des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
+dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.
+
+Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes
+qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela,
+l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.
+
+Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions,
+suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces
+forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère
+de Bérénice.
+
+Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
+Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
+exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que
+des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun
+lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
+découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus
+plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les
+programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques.
+
+Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer.
+Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses
+souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice
+dans sa vraie lumière,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
+beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
+forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît
+à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
+ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
+nourri.
+
+Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son
+âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
+désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant
+chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se
+prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
+corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense
+obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
+leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous
+une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.
+
+Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et
+ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra
+qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des
+frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde.
+Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur
+école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres
+s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même,
+mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
+chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.
+
+Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite
+fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous
+anime tous!
+
+Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les
+petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des
+repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant
+à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus
+beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique,
+Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
+borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien
+confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir
+un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans
+l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et
+moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui
+s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi
+déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la
+condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
+humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un
+être supérieur qui veut se réaliser.
+
+La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et
+aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
+cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation.
+
+Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel,
+de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
+prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur
+qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
+les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très
+encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde,
+son secret.
+
+Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les
+conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
+reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
+ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre
+villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie....
+
+Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui
+s'ouvrait à l'infini devant moi.
+
+En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice,
+sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse,
+notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
+Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre
+culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je
+t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse
+construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité.
+L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît
+guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas.
+C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme.
+Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
+regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante
+quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
+son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle
+n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé
+à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané!
+
+ * * * * *
+
+Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et
+je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la
+pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe,
+que j'aime en elle et n'ai pas connu.
+
+Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec
+un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément
+dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont
+accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
+est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme
+satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge
+exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une
+réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au
+détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient
+montés au point qu'elle se prit à pleurer.
+
+Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour
+les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier
+sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement
+de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois,
+désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
+que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture.
+
+Nous allumâmes nos cigares.
+
+--Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
+Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même
+effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux
+la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité
+s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là.
+
+Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je
+suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel
+d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais
+combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
+soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné
+que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de
+désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui
+ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
+ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui,
+avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde,
+entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant
+sa simplicité.
+
+--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!
+
+--Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand
+se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
+sincère, tu as aimé la souffrance.
+
+--Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton
+pour goûter Saint-Trophime.
+
+A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que
+Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit
+plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de
+l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été
+sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître
+que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour
+qu'elle me le rafraîchît entre ses mains.
+
+ * * * * *
+
+A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son
+repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la
+congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous
+décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la
+chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de
+me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots.
+
+--Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en
+croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à
+se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien.
+
+Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis:
+
+--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
+sa délicatesse.
+
+--Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais
+aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être
+vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté
+le protestantisme....
+
+Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.
+
+--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
+plaisir à te revoir.
+
+ * * * * *
+
+J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment
+m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une
+lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une
+bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
+le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une
+incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
+sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa
+bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle.
+Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la
+conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
+Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais
+elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
+avaient faits ensemble.
+
+ * * * * *
+
+Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la
+naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité!
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+
+LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.
+
+LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DÉFAILLANCE
+SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE.
+
+
+Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous
+organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de
+l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos
+adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche.
+
+Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit,
+le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
+précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
+la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur.
+
+... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
+ce soir me décourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui
+m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
+elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux.
+Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
+les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps
+exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières
+tâches?
+
+C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
+somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me
+répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de
+toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point
+que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
+conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai
+le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
+heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple
+coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les
+Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un
+effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique?
+
+O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
+plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même,
+vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de
+Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
+rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne
+percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
+soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de
+mon moi?
+
+Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
+plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera
+des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon
+moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
+plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque
+chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
+claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes
+défaillances.
+
+Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension
+de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
+motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.
+
+Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas
+caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni
+généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent
+pas que nous nous y arrêtions.
+
+ * * * * *
+
+ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE
+
+Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions:
+«Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les
+travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.
+
+--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?
+
+--Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
+qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
+Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En
+causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement,
+je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par
+une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de
+cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas.
+C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de
+passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
+réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de
+ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des
+ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits
+intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux
+qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu
+en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément,
+ce sont les conditions nécessaires de la vie.
+
+L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des
+examens:
+
+--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?
+
+--Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans
+rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux
+qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens,
+selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément
+la foule.
+
+--Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais
+comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
+d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre
+partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
+toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque
+manière de voir?
+
+--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
+philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.
+
+Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
+moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande
+modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
+maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en
+sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
+de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable.
+Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon
+individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je
+vous nie.
+
+Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi
+de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique),
+je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode
+indiquée par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
+de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être
+davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
+effet, admet couramment ceci: «_La planète Neptune, n'eût-elle jamais
+été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la
+concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle
+permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
+inexplicables._» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils
+fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de
+psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une
+conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et
+l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
+un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous
+triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai
+à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du
+ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et
+Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique,
+peut-être absolument fictif.
+
+Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
+n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.
+
+--Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est
+institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
+importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
+que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir,
+que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce
+sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
+plus misérables.
+
+La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
+instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
+sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu
+toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs
+exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude
+d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées
+à la phraséologie familière.
+
+Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine,
+rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces
+sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent
+guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle
+en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me
+soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire
+une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles
+une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence.
+Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait:
+«Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me
+salueront.»--«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé
+d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en
+réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils
+me conseillent ou me désapprouvent!
+
+Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
+soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
+citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce
+qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?
+
+Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le
+parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur
+d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se
+composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses
+convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût
+été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là
+qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la
+satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais
+un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il
+avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus
+élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
+de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser
+cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis
+très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à
+modifier les faits d'après nos sentiments.
+
+ * * * * *
+
+DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE
+
+
+Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence
+auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
+étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de
+contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine.
+Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»
+
+Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
+éveillèrent ma perspicacité.
+
+Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée
+de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un
+peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
+tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
+fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort
+différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
+de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir
+entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui
+font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.
+
+Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la
+surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
+croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune
+et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
+tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
+cheveux démêlés de sa molle amie.
+
+Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison.
+L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme
+parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la
+cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme
+notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune
+caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient
+guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de
+Bérénice.
+
+Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être
+instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle
+s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute:
+Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis
+elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos
+promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates
+amours des plantes.
+
+Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise,
+puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
+touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
+rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque
+justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de
+froissements personnels?
+
+Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:
+
+--Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait
+d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses
+attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez
+bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les
+complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette
+beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est
+uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble
+bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
+doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant
+la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
+cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
+attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
+rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et
+des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté,
+s'appliquera à l'expiation de vos péchés.
+
+Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.
+
+Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
+douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
+lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une
+jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour
+qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la
+divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
+Philippe a choisi la meilleure part.»
+
+J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière
+sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près
+encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua
+transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa
+défaillance.
+
+«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné
+être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à
+apporter à votre édifice.»
+
+Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme
+séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est
+là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
+contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la
+sagesse vitale.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et
+quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin
+de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement
+ne rivera jamais son clou.
+
+Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les
+électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse
+nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux
+approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et
+indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée.
+Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient
+d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense
+l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
+une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement
+de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
+avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces
+journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas
+entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?
+
+Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique
+mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
+société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une
+phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais
+ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous
+(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
+force; il faut ordonner un cerveau désordonné.
+
+Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes
+convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
+mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de
+vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
+d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DIXIÈME
+
+LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE
+
+
+Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de
+Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement
+où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu
+voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.
+
+La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu
+légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le
+sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée
+de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses
+amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses
+concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
+le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René--choix excellent,
+puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.
+
+A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille;
+et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
+lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
+devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:
+
+--Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait
+appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre
+père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet
+honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me
+dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
+doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir
+et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
+qu'on fait grand cas dans les bureaux.
+
+Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la
+situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
+forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que
+l'opinion lui fut favorable.
+
+ * * * * *
+
+A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne
+pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la
+sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la
+candidature projetée de Charles Martin.
+
+Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de
+même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une
+insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait
+à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
+sensualité de Charles Martin rendaient possible.
+
+Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais
+envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
+avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de
+difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous
+tous en faveur de l'état de mariage!
+
+Je fus amené à lui en donner mon avis.
+
+... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture
+les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun
+agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
+ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y
+sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui
+l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus
+fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais
+voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma
+pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille
+dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:
+
+--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état
+d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser
+Charles Martin.
+
+Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
+j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses
+défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.
+
+Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
+ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire,
+et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux
+qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle
+s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se
+permissent de la regarder avec un appétit méridional.
+
+--Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
+misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
+sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
+sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.
+
+Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le
+bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.
+
+J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:
+
+--Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois
+bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même,
+saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement
+heureuse?
+
+Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en
+voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
+que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
+pensée:
+
+--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins
+belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées
+n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
+c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es
+macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.
+
+Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne
+pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:
+
+--En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre
+âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste
+et gardez-moi aussi quelque amitié.
+
+--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?
+
+Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui
+répondis:
+
+--Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
+sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos
+vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais
+l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
+je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation
+délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
+pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.
+
+Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris
+mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans
+mon wagon:
+
+--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.
+
+Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là.
+Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
+m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait
+sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa
+douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une
+compagne intolérable.
+
+Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à
+travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
+désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
+indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des
+larmes sur les joues.
+
+Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom
+et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
+peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux
+qui sanglotent dans la nuit.
+
+Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
+quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son
+lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
+cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE ONZIÈME
+
+QUALIS ARTIFEX PEREO
+
+VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A
+LAZARE LE RESSUSCITÉ.
+
+
+Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
+ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car
+Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais
+contre ma raison j'en ressentis du chagrin.
+
+Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en
+offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à
+Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet
+passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares
+intervalles, les plus fâcheuses nouvelles.
+
+Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
+marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs
+cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
+poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage
+lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air
+d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé.
+
+Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante
+et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots
+passionnés.
+
+Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
+que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort
+amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de
+l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il
+ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.
+
+Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de
+tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent
+soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement
+ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété.
+
+Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante
+de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au
+point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien
+égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
+rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je
+lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
+agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la
+tristesse.
+
+(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres,
+mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de
+ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.)
+
+ * * * * *
+
+A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis
+politiques et visitais ma circonscription.
+
+Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
+grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
+car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages
+sur mes propres dispositions.
+
+N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime,
+comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette
+Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
+quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe
+dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie
+individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien,
+mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils
+éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
+particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le
+sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
+inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès,
+regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes.
+
+Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
+de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
+Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux
+murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur
+du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc,
+remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
+graves saintes Maries.
+
+J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où
+débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus.
+C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
+voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
+parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
+c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
+la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa
+volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers
+cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou
+des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter
+la bonne doctrine.
+
+C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme
+qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme,
+c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force
+d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à
+des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse
+le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
+bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle
+ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,--et cela, je puis le
+croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament.
+
+Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations
+mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage
+tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
+me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche
+ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par
+la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je
+m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait
+guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt
+l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
+bénéficie de toute la force de l'être.
+
+Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les
+doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de
+Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil
+lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que
+j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de
+mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre
+suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point.
+
+ * * * * *
+
+CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ
+
+«Mon cher Lazare,
+
+Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais
+que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes
+de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le
+nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.
+
+Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre
+malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée,
+je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il
+était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui
+est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en
+outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
+amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces
+réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
+pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
+ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie
+qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.
+
+Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très
+précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous
+l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
+à votre sentiment.
+
+Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
+vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
+servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la
+position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un
+mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos
+soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie
+et du dilettantisme avec Néron.
+
+Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des
+régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça
+pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous
+mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur,
+et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant
+personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
+vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses
+idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la
+vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent;
+en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
+nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons
+influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en
+tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.
+
+Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui
+transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
+par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les
+jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron
+qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le
+monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans
+les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde
+pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine
+répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours
+le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
+déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde
+tout pour lui, il est le dernier mot.
+
+Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
+infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
+son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un
+cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
+est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la
+sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
+races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.
+
+Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et
+jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un
+grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les
+épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De
+ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
+l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?
+
+Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût
+été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y
+engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
+système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
+ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour
+acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes
+actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
+chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir
+l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je
+à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
+désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en
+dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses
+fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
+A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais
+suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
+je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère.
+Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la
+pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de
+Marie-Madeleine?
+
+J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
+été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
+pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
+Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me
+refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
+à recréer l'harmonie de l'univers?
+
+J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les
+contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans
+ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois.
+J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre
+sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que,
+ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
+jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette
+idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
+philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé:
+«_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je
+tue!»
+
+C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à
+toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
+transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
+cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à
+l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs
+de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de
+possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne
+implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation
+d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de
+conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous
+étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
+part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis
+artifex pereo!_
+
+Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà
+ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme
+est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison
+tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous
+la verrons toujours fragmentaire.
+
+J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves
+décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de
+quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture
+intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me
+confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
+été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y
+en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
+le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.
+
+Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve
+devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
+réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes
+analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré
+au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
+j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme
+singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.
+
+Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous
+ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le
+merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu.
+En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande
+discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que
+vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme
+je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous
+savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état
+d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement
+piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas
+le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas
+allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine
+tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les
+bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
+contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
+quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes
+pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
+songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après
+de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur
+de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la
+jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui
+regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex
+pereo!_»
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DOUZIÈME
+
+LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE
+
+
+Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et
+m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de
+l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de
+sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût
+de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
+étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».
+
+ * * * * *
+
+Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
+défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est
+la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux
+explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors
+n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses
+insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses
+pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre
+amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune
+adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment
+ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
+m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette
+union sans amour.
+
+M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de
+convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie,
+allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême
+difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut
+avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des
+longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer
+mystérieuse.
+
+A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui
+encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces
+réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans
+l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
+causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont
+j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon
+service. _Qualis artifex pereo!_ me répétais-je par ces lentes matinées
+de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des
+seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice.
+Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
+semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me
+renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je
+me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
+activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement
+de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues
+aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour
+suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
+entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon
+orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite
+le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de
+l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher
+contre l'inconscient.
+
+Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
+visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
+Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
+aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
+énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes
+personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
+heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre
+l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son
+extrême faiblesse.
+
+Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait
+que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin
+nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je
+m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par
+ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image
+que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me
+conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait
+disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs
+qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de
+Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.
+
+Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir.
+En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
+prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle
+repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
+mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si
+rapidement l'ordre de l'univers.
+
+Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
+je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je
+garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie,
+sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
+première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain
+pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.
+
+A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais
+quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je
+songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
+prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
+chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des
+larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!
+
+Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
+d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
+compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une
+dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces
+regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout
+de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait
+la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant
+qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
+nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans
+répondre.
+
+Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
+qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait
+toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de
+quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle
+eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au
+bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
+participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois
+à un jeu de fiévreuse.
+
+J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son
+coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée
+sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si
+grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage
+gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
+témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable;
+j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les
+embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans
+préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui
+témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa
+vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as
+fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée
+sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne
+crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances
+ont composé une vie plus facile.»
+
+Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
+sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et
+silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
+boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est
+aimé.
+
+Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle?
+Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier
+moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
+humiliations.
+
+C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui
+couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
+eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes
+raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa
+entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me
+retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TREIZIÈME
+
+PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!
+
+Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec
+une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
+état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier
+de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes
+mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais
+le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.
+
+C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
+monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer
+qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
+je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
+de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne
+savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses
+touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun
+détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait
+donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient.
+De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand,
+la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
+parler.
+
+Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à
+m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir
+mis sa confiance en l'Adversaire.
+
+Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
+parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
+extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans
+la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie
+inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les
+lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une
+douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle
+qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
+au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.
+
+Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la
+préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie
+et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan
+pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme
+lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante,
+je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce
+problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable
+ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large,
+que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin
+d'Aigues-Mortes.
+
+Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des
+transformations de mon moi me présentait avec une grande force la
+convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
+la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
+d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.
+
+Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis
+les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent
+d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
+Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant
+d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus
+avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je
+sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année,
+j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.
+
+Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si
+échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me
+couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état
+de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
+faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences
+fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la
+voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des
+simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
+émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont
+il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une
+forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des
+mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus
+forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin
+idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de
+Bérénice!
+
+Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue,
+mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette
+importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est
+qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les
+mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle
+est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur;
+elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité,
+il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
+momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est
+en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire.
+Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où
+s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
+apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour
+Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses
+bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune
+élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
+apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les
+balbutiements d'un être faible.
+
+--Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus
+précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra
+pas à ta mort.
+
+Je crus entendre une voix:
+
+--Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier,
+auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une
+créature simple et bonne.
+
+--Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
+instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre
+logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi,
+dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une
+contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du
+même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour
+que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en
+même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que
+tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?
+
+Bérénice me répondit:
+
+--Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta
+conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me
+préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct,
+tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos
+marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant
+de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal
+agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au
+mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une
+forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite.
+Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de
+continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y
+suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te
+désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
+importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès,
+et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
+peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
+Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
+fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.
+
+--Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin
+d'Aigues-Mortes!
+
+--J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
+par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de
+l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
+la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses,
+quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les
+barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus
+être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par
+le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus
+insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à
+t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
+faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre
+pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime
+aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que
+c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
+agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique,
+car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et
+tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse,
+propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton
+besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de
+moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces
+formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements
+à courte vue.
+
+Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.
+
+ * * * * *
+
+Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de
+lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son
+apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?
+
+J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine
+à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant
+leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs
+sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le
+contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
+restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger
+mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement
+battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour
+lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager
+et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.
+
+Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il
+était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de
+passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.
+
+C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de
+fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il
+entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un
+hippodrome suburbain.
+
+En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut
+ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
+comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques
+trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font
+comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que
+l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
+particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour
+qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
+fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils
+cessent d'abord d'être des opprimés!
+
+Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à
+l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
+pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte
+indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette
+indication ce _traité de la culture du moi_ eût été incomplet. L'argent,
+voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le
+mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
+nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite
+dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit où s'élaborèrent jadis
+les règles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et où se forma cette
+admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
+d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Bérénice._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUX NOTES
+
+
+1° A PROPOS DU TITRE
+
+Ce volume--où se clôt la série commencée par _Sous l'oeil des Barbares_
+--a été annoncé sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
+cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
+peut-être embarrassées, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
+veut être qu'un acte d'humilité devant l'inconscient, manquerait trop
+grossièrement son but, s'il apportait la plus légère contrariété à des
+femmes.
+
+_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne détestons pas certaines
+pédanteries qui aggravent et enrichissent le débat, elle exprimait fort
+bien, cette formule, le désarroi de celui qui constate ne pouvoir se
+donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
+paru lourde, cette fleur de collège, entre les seins de ma Bérénice!
+
+
+ * * * * *
+
+
+2° SUR LE CHAPITRE PREMIER
+
+Si déplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
+d'idéologue, je ne puis supporter qu'on méconnaise ici ma pensée, et je
+tiens à souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
+deux exemplaires, universellement connus, de façons fort diverses de
+regarder et d'apprécier la vie. Ils me sont des facilités pour abréger
+et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
+M. Renan selon la méthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
+maître n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
+en possession de son héritage intellectuel: de tout mon effort je le
+fais fructifier.
+
+Un nom plus affiché encore est mêlé à cet ouvrage, et chacun comprendra
+que je ne puis l'écrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est à
+chacune, de ces pages que je voudrais étendre le bénéfice de cette note;
+on ne manquera pas de me chicaner avec des interprétations littérales ou
+fragmentaires. Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact. Voilà les
+imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
+à ceci et à cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les
+intitule: _Réalité et Poésie_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barr&egrave;s
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 3
+ Le jardin de B&eacute;r&eacute;nice
+
+Author: Maurice Barr&egrave;s
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]
+
+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Biblioth&egrave;que nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>LE CULTE DU MOI &mdash; III</h1>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h1>LE JARDIN DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>MAURICE BARR&Egrave;S</h2>
+
+<h4>DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h4>
+
+
+
+<h4>NOUVELLE &Eacute;DITION</h4>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+
+<h4>1910</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+<p class="table">
+Quelques personnes ayant manifest&eacute;<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a>&mdash;(Position de la question.)<br />
+<br />
+Conversation qu'eurent MM. Renan et<br />
+Chincholle sur le g&eacute;n&eacute;ral Boulanger,<br />
+en f&eacute;vrier 89, devant Philippe<br />
+<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_DEUXIEgraveME">CHAPITRE DEUXI&Egrave;ME.</a>&mdash;Philippe retrouve dans<br />
+Arles B&eacute;r&eacute;nice, dite Petite-Secousse<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_TROISIEgraveME">CHAPITRE TROISI&Egrave;ME.</a>&mdash;(Histoire de B&eacute;r&eacute;nice).<br />
+&mdash;Comment Philippe connut Petite-Secousse<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_QUATRIEgraveME">CHAPITRE QUATRI&Egrave;ME</a>&mdash;(Histoire de B&eacute;r&eacute;nice)<br />
+[Suite].&mdash;Le mus&eacute;e du Roi Ren&eacute;<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_CINQUIEgraveME">CHAPITRE CINQUI&Egrave;ME</a>.&mdash;B&eacute;r&eacute;nice &agrave; Aigues-Mortes.<br />
+<a class="plain" href="#LES_AMOURS">Les amours de Petite-Secousse et de Fran&ccedil;ois de<br />
+Transe</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_SIXIEgraveME">CHAPITRE SIXI&Egrave;ME.</a>&mdash;Journ&eacute;e que passa Philippe<br />
+sur la Tour Constance, ayant &agrave; sa droite B&eacute;r&eacute;nice<br />
+et &agrave; sa gauche l'Adversaire<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#I">(a) Vue g&eacute;n&eacute;rale et confuse</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#II">(b) Vue distincte et analytique des parties.</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#III">(c) Reconstitution synth&eacute;tique d'Aigues-Mortes,
+</a></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;"><a class="plain" href="#III">de B&eacute;r&eacute;nice, de Charles Martin et de moi-m&ecirc;me,</a></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;"><a class="plain" href="#III">avec la connaissance que j'ai des parties</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#CONCLUSION">(d) Critique de ce point de vue</a></span><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_SEPTIEgraveME">CHAPITRE SEPTI&Egrave;ME.</a>&mdash;La p&eacute;dagogie de B&eacute;r&eacute;nice.<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LA_MEacuteTHODE">(a) La m&eacute;thode de B&eacute;r&eacute;nice</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LES_PLAISIRS">(b) Les plaisirs de B&eacute;r&eacute;nice</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LES_DEVOIRS">(c) Les devoirs de B&eacute;r&eacute;nice</a></span><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_HUITIEgraveME">CHAPITRE HUITI&Egrave;ME.</a>&mdash;Le voyage &agrave; Paris et la<br />
+grande r&eacute;p&eacute;tition sous les yeux de Simon<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_NEUVIEgraveME">CHAPITRE NEUVI&Egrave;ME.</a>&mdash;Chapitre des d&eacute;faillances<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LES_MIENNES">(a) Les miennes</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#ON_NE_RIVE">(b) On ne rive pas son clou &agrave; l'Adversaire</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#DEacuteFAILLANCE">(c) D&eacute;faillance singuli&egrave;re de B&eacute;r&eacute;nice</a></span><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_DIXIEgraveME">CHAPITRE DIXI&Egrave;ME.</a>&mdash;La mort d'un s&eacute;nateur rend<br />
+possible le mariage de B&eacute;r&eacute;nice<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_ONZIEgraveME">CHAPITRE ONZI&Egrave;ME.</a>&mdash;Qualis artifex pereo.<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#VOYAGE_AUX_SAINTES_MARIES">Voyage aux Saintes-Maries.</a>&mdash;<a class="plain" href="#CONSOLATION">Consolation<br />
+de S&eacute;n&egrave;que le Philosophe &agrave; Lazare le<br />
+Ressuscit&eacute;</a><br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_DOUZIEgraveME">CHAPITRE DOUZI&Egrave;ME.</a>&mdash;La mort touchante de B&eacute;r&eacute;nice<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#CHAPITRE_TREIZIEgraveME">CHAPITRE TREIZI&Egrave;ME.</a>&mdash;Petite-Secousse n'est pas morte!<br />
+<br />
+<a class="plain" href="#DEUX_NOTES">DEUX NOTES.</a>&mdash;A propos du titre<br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Sur le chapitre premier</span><br />
+</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h3>PR&Eacute;FACE</h3>
+
+
+<p><i>Quelques personnes ayant manifest&eacute; le d&eacute;sir de d&eacute;signer par un nom
+particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
+coutume de les entretenir, nous avons d&eacute;cid&eacute; de leur donner celle
+satisfaction, et d&eacute;sormais il se nommera Philippe.</i></p>
+
+<p><i>C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
+les pratiques de la vie int&eacute;rieure avec les n&eacute;cessit&eacute;s de la vie active.
+Il le r&eacute;digea, peu apr&egrave;s une campagne &eacute;lectorale, afin d'&eacute;clairer divers
+lecteurs qui saisissent malais&eacute;ment qu'un go&ucirc;t profond pour les opprim&eacute;s
+est le d&eacute;veloppement logique du, d&eacute;go&ucirc;t des Barbares et du &laquo;culte du
+Moi&raquo;, et sur le d&eacute;sir de M<sup>me</sup> X..., qui lui promit en &eacute;change
+de lui obtenir du Chef de l'&Eacute;tat la concession d'un hippodrome
+suburbain</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2>LE JARDIN DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h2>POSITION DE LA QUESTION</h2>
+
+
+<h4>CONVERSATION<br />
+ QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE<br />
+ SUR LE G&Eacute;N&Eacute;RAL BOULANGER, EN F&Eacute;VRIER 89,<br />
+ DEVANT PHILIPPE.</h4>
+
+
+<p>Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
+sont invisibles &agrave; nos amis les plus attentifs, et de nous-m&ecirc;mes mal
+connues. Elles font sur notre &acirc;me de petites t&acirc;ches, cach&eacute;es dans une
+ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
+se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
+Ce sont des passions qui se pr&eacute;parent; elles &eacute;clateront au moindre choc
+d'une occasion.</p>
+
+<p>Une force s'&eacute;tait ainsi amass&eacute;e en moi, dont je ne connaissais que le
+malaise qu'elle y mettait. O&ugrave; la d&eacute;penserais-je?... C'est toute la
+narration qui va suivre.</p>
+
+<p>Mais avant que je l'entame, je d&eacute;sire relater une conversation o&ugrave;
+j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit r&eacute;cit,
+aidera &agrave; en d&eacute;m&ecirc;ler le fil.</p>
+
+<p>En m'attardant ainsi, je ne crois pas c&eacute;der &agrave; un souci trop minutieux:
+les consid&eacute;rations qu'on va entendre de deux personnes fort autoris&eacute;es
+et qui jugent la vie avec deux &eacute;thiques diff&eacute;rentes, m'ont sugg&eacute;r&eacute;
+l'occupation que je me suis choisie pour cette p&eacute;riode. Elles ont
+inclin&eacute; mon &acirc;me de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
+leur cours. N'est-ce pas en quelque mani&egrave;re M. Chincholle qui proposa un
+but &agrave; mon activit&eacute; sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
+Renan que je suis arriv&eacute; au point de vue qu'on trouve &agrave; la derni&egrave;re page
+de cette monographie?</p>
+
+<p>Cette soir&eacute;e, c'est le pont par o&ugrave; je p&eacute;n&eacute;trai dans le jardin de
+B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait peu de jours apr&egrave;s la fameuse &eacute;lection du g&eacute;n&eacute;ral Boulanger &agrave;
+Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle d&icirc;nait en ville avec
+M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet &eacute;minent
+professeur, il saisit l'occasion o&ugrave; celui-ci &eacute;tait embarrass&eacute; de sa
+tasse de caf&eacute; pour l'interroger sur le nouvel &eacute;lu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit M. Renan, &eacute;ludant avec une certaine adresse la
+question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aim&eacute;, le
+tr&egrave;s distingu&eacute; Blaze de Bury, avait une id&eacute;e particuli&egrave;re de ce qu'on
+nomme le g&eacute;nie. Il l'exposa un jour dans la Revue: &laquo;Certains hommes,
+&eacute;crivit-il, ont du g&eacute;nie comme les &eacute;l&eacute;phants ont une trompe.&raquo; Cela est
+possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
+bien plus facile &agrave; saisir que le signe du g&eacute;nie, et quoique j'aie eu
+l'honneur de d&icirc;ner en face du g&eacute;n&eacute;ral Boulanger, je ne peux me prononcer
+sur sa g&eacute;nialit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ma&icirc;tre, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les &eacute;tranges hypoth&egrave;ses!
+Croyez-vous que je puisse aussi h&acirc;tivement me faire des certitudes sur
+des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
+feuillet&eacute; Sorel, Thureau-Dangin, mon &eacute;minent ami M. Taine? Au bas de
+chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
+les m&eacute;thodes r&eacute;centes, que de sources &agrave; consulter, que de documents
+contradictoires! Il faut rassembler tous les t&eacute;moignages, puis en faire
+la critique. Cette besogne consid&eacute;rable, je ne l'ai pas entreprise;
+je ne me suis pas fait une id&eacute;e claire et document&eacute;e du parti
+r&eacute;visionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
+suffrage universel, qui donne &agrave; chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
+les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine &agrave; d&eacute;brouiller leurs
+querelles que j'&eacute;tudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-m&ecirc;me
+voudrait-il me d&eacute;tourner du monument que j'&eacute;l&egrave;ve &agrave; ses a&iuml;eux, et o&ugrave; je
+suis &agrave; peu pr&egrave;s comp&eacute;tent, pour que je collabore &agrave; sa politique, o&ugrave;
+j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?</p>
+
+<p>Et puis, aurais-je assez de m&eacute;rite pour y convenir, je ne me sens pas
+l'abn&eacute;gation d'&ecirc;tre boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
+manquerait. Qu'un v&eacute;n&eacute;rable pr&ecirc;tre se fasse empaler pour prouver aux
+Chinois, qui l'&eacute;pient, la v&eacute;rit&eacute; du rudiment catholique, il ne m'&eacute;tonne
+qu'&agrave; demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
+romain: &laquo;Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
+n'ont pu souffrir des tourments si vari&eacute;s pour une cause vaine.&raquo; Je fais
+mes r&eacute;serves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
+Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
+est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'&eacute;tonnant, c'est
+qu'il y ait eu un premier martyr. En voil&agrave; un qui a d&ucirc; acqu&eacute;rir cette
+gloire bon gr&eacute; mal gr&eacute;! Si vous l'aviez interview&eacute; &agrave; l'avance sur ses
+intentions, nul doute que vous n'eussiez d&eacute;m&ecirc;l&eacute; en lui de graves
+h&eacute;sitations.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, dit Chincholle apr&egrave;s quelques secondes, vous refusez
+une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher ma&icirc;tre,
+me pr&eacute;ciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
+g&eacute;n&eacute;ral Boulanger est le centre?</p>
+
+<p>M. Renan leva les yeux et consid&eacute;ra Chincholle, puis lisant avec aisance
+jusqu'au fond de cette &acirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est pr&eacute;cis&eacute;ment,
+Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
+il chatouille le sens pr&eacute;cieux de la curiosit&eacute;. La curiosit&eacute;! c'est
+la source du monde, elle le cr&eacute;e continuellement; par elle naissent
+la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
+enfants o&ugrave; la curiosit&eacute; &eacute;tait bl&acirc;m&eacute;e; peut-&ecirc;tre connaissez-vous cet
+opuscule embelli de chromos: cela s'appelle <i>Les M&eacute;saventures de
+Touchatout</i> ... c'est le plus dangereux des libelles, v&eacute;ritable pamphlet
+contre l'humanit&eacute; sup&eacute;rieure. Mais telle est la force d'une id&eacute;e vraie
+que l'auteur de ce coupable r&eacute;cit nous fait voir, &agrave; la derni&egrave;re page,
+Touchatout qui go&ucirc;te du levain et s'envole par la fen&ecirc;tre paternelle!
+Laissons rire le vulgaire. Image exag&eacute;r&eacute;e, mais saisissante: Touchatout
+plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est L&eacute;onard de
+Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel int&eacute;r&ecirc;t je m'attache &agrave;
+chacun de vos beaux articles! Le g&eacute;n&eacute;ral et ses amis vous ont distrait,
+ils ont &eacute;veill&eacute; dans votre esprit quatre ou cinq grands probl&egrave;mes de
+sociologie (comment na&icirc;t une l&eacute;gende, comment se cristallise une
+nouvelle &acirc;me populaire), vous vous &ecirc;tes demand&eacute;, avec Hegel, si les
+balanciers de l'histoire ne ramenaient pas p&eacute;riodiquement les nations
+d'un point &agrave; un autre.</p>
+
+<p>Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
+rendez faciles, piquantes, accessibles &agrave; des cochers de fiacre. C'est,
+dans une certaine mesure, la m&eacute;thode que j'ai tent&eacute; d'appliquer pour
+propager en France les id&eacute;es de l'&eacute;cole de Tubingue.</p>
+
+<p>Chincholle rougit l&eacute;g&egrave;rement et r&eacute;pondit en s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux des &eacute;loges d'un homme comme vous, mon cher ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il est vrai, j'ai &eacute;t&eacute; curieux jusqu'&agrave; l'indiscr&eacute;tion des moindres
+d&eacute;tails de ce tournoi, et je n'ai recul&eacute; de satisfaire aucune des
+curiosit&eacute;s que soulevait le principal champion, &agrave; qui sont acquises,
+on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point o&ugrave; je me s&eacute;pare,
+croyez-le, de mes amis. J'aime la mod&eacute;ration, je r&eacute;prouve les injures:
+la violence des pol&eacute;miques parfois m'attrista.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous coupe, s'&eacute;cria Renan; c'est les injures que je pr&eacute;f&egrave;re dans le
+mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.</p>
+
+<p>Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
+pas dans la vie l'injure &agrave; l&agrave; bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
+signe de f&eacute;condit&eacute;. Si la jeunesse approuvait int&eacute;gralement ce que ses
+a&icirc;n&eacute;s ont constitu&eacute;, ne reconna&icirc;trait-elle pas d'une fa&ccedil;on implicite que
+sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
+de composer des r&eacute;publiques id&eacute;ales? Et quand nous avons celles-ci dans
+la t&ecirc;te, comment nous satisfaire de celle o&ugrave; nous vivons? Rien de plus
+mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
+essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les am&eacute;liorations, c'est
+ruiner l'avenir.</p>
+
+<p>Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir s&eacute;rieusement
+r&eacute;fl&eacute;chi, toute l'utilit&eacute; des injures. Mais prenons un exemple: nul
+doute que M. Ferry ne soit enchant&eacute; qu'on le tra&icirc;ne dans la boue. &Ccedil;a
+l'&eacute;claire sur lui-m&ecirc;me. En effet, il est bien &eacute;vident qu'entre les
+louanges de ses partisans et les &eacute;pith&egrave;tes des boulangistes, la v&eacute;rit&eacute;
+est cern&eacute;e. Peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s les renseignements que publient ses
+journaux sur le Tonkin, &eacute;tait-il dispos&eacute; &agrave; s'estimer trop haut, mais
+quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'&eacute;crie:
+&laquo;L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-m&ecirc;me, il est dans le vrai.
+Les int&eacute;r&ecirc;ts de la v&eacute;rit&eacute; sont gard&eacute;s &agrave; pique et &agrave; carreau! Grande
+satisfaction pour un patriote!</p>
+
+<p>J'ajoute que le lettr&eacute; se consolerait malais&eacute;ment d'&ecirc;tre priv&eacute; de nos
+pol&eacute;miques actuelles, o&ugrave; la logique est fortifi&eacute;e d'une savate tr&egrave;s
+particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, M. Renan se mit &agrave; tourner ses pouces en regardant
+Chincholle avec un profond int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Celui-ci, renvers&eacute; en arri&egrave;re, riait tout &agrave; son aise, et je vis bien
+qu'il se retenait avec peine de devenir familier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ma&icirc;tre, disait-il, cher ma&icirc;tre, vous &ecirc;tes un philosophe, un
+po&egrave;te, oui, vraiment un po&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Me prendre pour un r&ecirc;veur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
+id&eacute;aliste emport&eacute; par la chim&egrave;re! ce serait mal me conna&icirc;tre. Ce ne
+sont pas seulement les int&eacute;r&ecirc;ts sup&eacute;rieurs des groupes humains qui me
+convainquent de l'utilit&eacute; des injures, j'ai pes&eacute; aussi le bonheur de
+l'individu, et je d&eacute;clare que, pour un homme dans la force de l'&acirc;ge,
+c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi &agrave;
+injurier.</p>
+
+<p>Il est n&eacute;cessaire qu'&agrave; mi-chemin de son d&eacute;veloppement le litt&eacute;rateur ou
+le politicien cesse de pourchasser son pr&eacute;d&eacute;cesseur afin d'assommer le
+plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
+mod&eacute;r&eacute;, et cela convient tout &agrave; fait au midi de la vie. Cette
+transformation est indispensable dans la carri&egrave;re d'un homme qui a le
+d&eacute;sir bien l&eacute;gitime de r&eacute;ussir. Le secret de ce continuel insucc&egrave;s que
+nous voyons &agrave; beaucoup de politiciens et d'artistes &eacute;minents, c'est
+qu'ils n'ont pas compris cette n&eacute;cessit&eacute;. Ils ne furent jamais les
+r&eacute;actionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstin&egrave;rent &agrave; marcher
+&agrave; l'avant-garde, comme ils le faisaient &agrave; vingt ans. C'est une grande
+folie qu'un enthousiasme aussi prolong&eacute;. Pour l'ordinaire un fou trouve
+&agrave; quarante ans un plus fou, gr&acirc;ce &agrave; qui il para&icirc;t raisonnable. C'est
+l'heureux cas o&ugrave; nos boulangistes mettent les r&eacute;volutionnaires de la
+veille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
+m&ecirc;me pour certains antiboulangistes, mais ... voil&agrave;! le g&eacute;n&eacute;ral
+r&eacute;ussira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous surprends dans des pr&eacute;occupations un peu mesquines. Mais
+j'entre dans votre souci, apr&egrave;s tout explicable et tr&egrave;s humain. Et je
+vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
+peuple, qu'avez-vous &agrave; craindre? Vous n'avez qu'&agrave; suivre les secousses
+de l'opinion; toujours la v&eacute;rit&eacute; en sort et le succ&egrave;s. Les mouvements
+que fait instinctivement la femme qui enfante sont pr&eacute;cis&eacute;ment les
+mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
+inqui&eacute;tiez-vous tout &agrave; l'heure de savoir si le g&eacute;n&eacute;ral Boulanger a du
+g&eacute;nie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
+laisser faire l'instinct populaire.</p>
+
+<p>Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
+hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
+nombreuses qui nous &eacute;chappent et qui am&egrave;nent ces num&eacute;ros vari&eacute;s qui
+sont les &eacute;v&eacute;nements historiques. Le long des si&egrave;cles, les plus graves
+&eacute;v&eacute;nements sont pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; l'historien par des mains qui vous feraient
+sourire, Chincholle.</p>
+
+<p>Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un r&ecirc;ve
+que j'ai fait.</p>
+
+<p>Par quelles circonstances avais-je &eacute;t&eacute; amen&eacute; &agrave; me rendre sur un
+hippodrome, cela est inutile &agrave; vous raconter. Cette foule, cette passion
+me fatigu&egrave;rent; je dormis d'un sommeil un peu fi&eacute;vreux, j'eus des r&ecirc;ves
+et entre autres celui-ci:</p>
+
+<p>J'&eacute;tais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
+n'arrivais jamais le premier. Cependant je me r&eacute;signais, et pour me
+consoler je me disais: Tout de m&ecirc;me, je ferai un bon &eacute;talon!</p>
+
+<p>C'est un r&ecirc;ve qui s'applique excellemment au g&eacute;n&eacute;ral Boulanger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Chincholle un peu d&eacute;&ccedil;u, le g&eacute;n&eacute;ral est vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Chincholle, vous prenez les choses trop &agrave; la lettre; j'ai d&eacute;j&agrave;
+remarqu&eacute; cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'&agrave; Boulanger,
+non vainqueur en d&eacute;pit de ses excellentes performances, succ&eacute;dera
+Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
+elle se transforme.</p>
+
+<p>R&eacute;fl&eacute;chissez un peu l&agrave;-dessus, &ccedil;a vous &eacute;pargnera dans la suite de trop
+violentes d&eacute;sillusions.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai bien suivi, r&eacute;suma Chincholle qui avait pris des notes,
+vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
+estimez que, pour le pays, et m&ecirc;me pour ceux qui se m&ecirc;lent &agrave; la lutte,
+il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
+les plus violentes du monde.</p>
+
+<p>Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
+quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
+donn&eacute; de repr&eacute;senter ces aspirations? voil&agrave; tout le probl&egrave;me tel que
+vous le limitez.</p>
+
+<p>Eh bien! mon cher ma&icirc;tre, pourquoi, vous-m&ecirc;me ne collaborez-vous pas &agrave;
+cette t&acirc;che de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpr&eacute;ter
+comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
+Pourquoi &agrave; des ambitieux inf&eacute;rieurs laisser d'aussi nobles soins?</p>
+
+<p>&mdash;Mes raisons sont nombreuses, r&eacute;pondit M. Renan visiblement fatigu&eacute;,
+mais je n'ai pas &agrave; vous les d&eacute;tailler, une seule suffira: mon hygi&egrave;ne
+s'oppose &agrave; ce que je d&eacute;sire voir modifier avant que je meure la forme
+de nos institutions.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_DEUXIEgraveME" id="CHAPITRE_DEUXIEgraveME"></a>CHAPITRE DEUXI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES B&Eacute;R&Eacute;NICE, DITE PETITE-SECOUSSE</h4>
+
+
+<p>La conversation de ces messieurs m'&eacute;claira brusquement sur mon besoin
+d'activit&eacute; et sur les moyens d'y satisfaire.</p>
+
+<p>Ayant fait les d&eacute;marches convenables et discut&eacute; avec les personnes qui
+savent le mieux la g&eacute;ographie, c'est la circonscription d'Arles que je
+choisis.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon arriv&eacute;e dans cette ville, comme je d&icirc;nais seul &agrave;
+l'h&ocirc;tel, une jeune femme entra, v&ecirc;tue de deuil, d'une figure d&eacute;licate
+et voluptueuse, qui, tr&egrave;s entour&eacute;e par les gar&ccedil;ons, alla s'asseoir &agrave; une
+petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air r&ecirc;veur, avec
+les fa&ccedil;ons presque d'une enfant: &laquo;Quel gracieux m&eacute;canisme, ces &ecirc;tres-l&agrave;,
+me, disais-je, et qu'un de leurs gestes ais&eacute;s renferme plus d'&eacute;motion
+que les meilleures strophes des lyriques!&raquo;</p>
+
+<p>Puis soudain, nos yeux s'&eacute;tant rencontr&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, m'&eacute;criai-je, Petite-Secousse!</p>
+
+<p>J'allai &agrave; elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieil ami!</p>
+
+<p>Mais aussit&ocirc;t, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
+sa d&eacute;licatesse de jeune fille qui a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e par des vieillards, elle
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas chang&eacute;.</p>
+
+<p>Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, &agrave; trois heures d'Arles
+o&ugrave; elle venait de temps &agrave; autre pour des emplettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-m&ecirc;me? me dit-elle.</p>
+
+<p>J'eus une minute d'h&eacute;sitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
+peu les journaux. Je r&eacute;pondis, me mettant &agrave; sa port&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, parce que je suis contre les abus.</p>
+
+<p>Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effray&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?</p>
+
+<p>Voil&agrave; bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
+voudrait que chacun se courb&acirc;t. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
+civique.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.</p>
+
+<p>Je vis bien qu'elle s'appliquait &agrave; ne pas m'en montrer de froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
+l'ing&eacute;nieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
+fait des abus: ses chefs le casseraient.</p>
+
+<p>&mdash;Charles Martin! m'&eacute;criai-je, mais c'est mon adversaire!</p>
+
+<p>Et je lui expliquai qu'&eacute;tant all&eacute;, d&egrave;s mon arriv&eacute;e, au comit&eacute;
+r&eacute;publicain, j'avais &eacute;t&eacute; trait&eacute; tout &agrave; la fois de radical et de
+r&eacute;actionnaire par Charles Martin, qui s'&eacute;tait &eacute;chauff&eacute; jusqu'&agrave; brandir
+une chaise au-dessus de ma t&ecirc;te en s'&eacute;criant: &laquo;Moi, Monsieur, je suis un
+r&eacute;publicain mod&eacute;r&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;tonnez, me r&eacute;pondit-elle, car c'est un gar&ccedil;on bien &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Nous &eacute;change&acirc;mes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'&agrave; l'heure
+de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
+la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
+pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Promets-moi de venir &agrave; Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
+raconterai comme j'ai eu des tristesses.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_TROISIEgraveME" id="CHAPITRE_TROISIEgraveME"></a>CHAPITRE TROISI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>HISTOIRE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE.&mdash;COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE</h4>
+
+
+<p>Il n'est pas un d&eacute;tail de la biographie de B&eacute;r&eacute;nice,&mdash;Petite-Secousse,
+comme on l'appelait &agrave; l'&Eacute;den&mdash;qui ne soit choquant; je n'en garde
+pourtant que des sensations tr&egrave;s fines. Cette petite libertine, entrevue
+&agrave; une &eacute;poque fort maussade de ma vie, m'a laiss&eacute; une image tendre et
+&eacute;l&eacute;gante, que j'ai serr&eacute;e de c&ocirc;t&eacute;, comme jadis ces oeufs d&eacute; P&acirc;ques dont
+les couleurs m'&eacute;mouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.</p>
+
+<p>Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? &agrave; la suite d'une longue
+discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et m&ecirc;me de la sensualit&eacute;:
+&laquo;Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
+les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
+yeux jolis, elles n&eacute;gligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
+voient des choses qui les font sourire; aussi, malgr&eacute; la rage qu'elles
+ont d'&ecirc;tre nos ma&icirc;tresses, ne peuvent-elles se d&eacute;cider &agrave; le demeurer.&raquo;
+L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux &acirc;mes pour se compl&eacute;ter,
+effort entrav&eacute; par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
+oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, d&eacute;licate en son
+principe, le menait un peu loin. Elle le menait &agrave; Londres, tous les
+mois, par amour des petites filles: &laquo;Seules, disait-il, elles font voir
+intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
+g&acirc;tent les premiers succ&egrave;s mondains.&raquo; Et suivant son id&eacute;e, vers les
+minuit, il me conduisit &agrave; la sortie de l'&Eacute;den, o&ugrave; figuraient alors dans
+un ballet des centaines d'enfants &eacute;caill&eacute;s d'or, se balan&ccedil;ant autour
+d'une danseuse lascive.</p>
+
+<p>Je lui faisais la critique de son syst&egrave;me, quand soudain, sur la rue
+Boudreau, s'ouvrit une porte d'o&ugrave; se d&eacute;ploya en &eacute;ventail un troupeau de
+petites filles fan&eacute;es. Elles sautaient &agrave; cloche-pied et criaient comme &agrave;
+la sortie de l'&eacute;cole, pouvant avoir de six &agrave; douze ans. Sur le trottoir
+en face, mal &eacute;clair&eacute;, nous &eacute;tions des vieux messieurs, des mamans, mon
+ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aper&ccedil;ut
+enfin et courut au peintre avec une vivacit&eacute; affectueuse. Lui, la
+prenant doucement par la main: &laquo;Ma petite amie B&eacute;r&eacute;nice,&raquo; me dit-il.
+Elle s'&eacute;tait fait soudain une petite figure de bois o&ugrave; vivaient seuls
+de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
+jeune femme, sa soeur a&icirc;n&eacute;e, d'attitude maladive et honn&ecirc;te, &agrave; qui mon
+compagnon me pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne m'emplit d'un flot subit de piti&eacute;. Tous quatre nous
+remontions la rue Auber; je tenais B&eacute;r&eacute;nice par la main, et j'&eacute;tais tr&egrave;s
+occup&eacute; &agrave; pr&eacute;server ce petit &ecirc;tre des passants. Je ne cherchais pas &agrave; lui
+parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
+Cl&eacute;op&acirc;tre: &laquo;Je l'ai vue sauter quarante pas &agrave; cloche-pied. Ayant perdu
+haleine, elle voulut parler et s'arr&ecirc;ta palpitante, si gracieuse qu'elle
+faisait d'une d&eacute;faillance une beaut&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Ce privil&egrave;ge divin, faire d'une d&eacute;faillance une beaut&eacute;, c'est toute la
+raison de la place secr&egrave;te que, pr&egrave;s de mon coeur, je garde, apr&egrave;s dix
+ans, &agrave; l'enfant B&eacute;r&eacute;nice. Elle eut plus de d&eacute;faillances qu'aucune
+personne de son &acirc;ge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
+cette petite main, apr&egrave;s tant de choses affreuses, je ne puis voir de
+p&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes assis &agrave; la terrasse d'un mauvais caf&eacute; de la rue
+Saint-Lazare, mon compagnon f&eacute;licita la soeur a&icirc;n&eacute;e de la robe de
+B&eacute;r&eacute;nice. Elle en parut heureuse, et r&eacute;pondit avec cette r&eacute;signation qui
+m'avait d'abord frapp&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
+Petite-Secousse a des d&eacute;penses au-dessus de son &acirc;ge, des d&eacute;penses de
+grande fille.</p>
+
+<p>La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
+s'interrompit pour compter sur ses doigts:</p>
+
+<p>&mdash;Je gagne &agrave; l'&Eacute;den douze sous par jour; j'ai pour ma premi&egrave;re communion
+dix sous par semaine de M. le cur&eacute;, et il y a M. Prudent qui donne dix
+louis par mois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit la soeur, mais &agrave; l'&Eacute;den on attrappe des amendes;
+pour la premi&egrave;re communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
+toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.</p>
+
+<p>Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.</p>
+
+<p>L'enfant, &agrave; qui il faisait voir un &eacute;cu, le saisit des deux mains avec
+une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
+je devinais une folle puissance de sentir. Masque ent&ecirc;t&eacute; de jeune reine
+aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
+distinguer ce qui perle d'amertume &agrave; la racine de tous les sentiments.</p>
+
+<p>Oh! celle-l&agrave; n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
+pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
+bien qu'elle e&ucirc;t aim&eacute; avec passion une m&egrave;re &eacute;l&eacute;gante et jeune &agrave; qui le
+monde e&ucirc;t prodigu&eacute; ses succ&egrave;s. Avec leur fiert&eacute;, les petits &ecirc;tres de
+cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui &eacute;meuvent leur imagination.
+Ils vont des princes de ce monde aux pires r&eacute;fractaires. Non admises &agrave;
+&ecirc;tre la ma&icirc;tresse adulante d'un roi, de telles filles sont des r&eacute;volt&eacute;es
+dont l'&acirc;cret&eacute; et la beaut&eacute; pi&eacute;tin&eacute;e serrent le coeur. B&eacute;r&eacute;nice fut
+particuli&egrave;re en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
+plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
+&eacute;tait une petite cigale, pas encore bruyante, si s&egrave;che, si fr&ecirc;le, que
+j'en avais tout &agrave; la fois de la piti&eacute; et du malaise. Tous trois
+maintenant, sans parler, avec des sentiments divers o&ugrave; dominait
+l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
+la chrysalide o&ugrave; se d&eacute;bat ils ne savent quel papillon.</p>
+
+<p>Mon ami, qui habitait Asni&egrave;res et que pressait l'heure de son train, me
+demanda de reconduire nos singuli&egrave;res compagnes. Son sourire me froissa,
+je n'avais plus que mauvaise humeur d'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; &agrave; une aventure de cet
+ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
+suite je lui ai d&ucirc; de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
+jusqu'alors avaient sommeill&eacute; en moi.</p>
+
+<p>Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
+c'&eacute;tait tout de m&ecirc;me une enfant de dix ans, elle nous prit la main &agrave;
+tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton tr&egrave;s doux le
+d&eacute;tail et la fatigue de ses journ&eacute;es de petite danseuse, en appelant ses
+camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
+gauche. Elle n'&eacute;tait &agrave; Paris que depuis quelques mois et avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e dans le Languedoc, &agrave; Joign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m'&eacute;criai-je, comme parlant &agrave; moi-m&ecirc;me, le beau mus&eacute;e qu'on y
+trouve!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez? demanda B&eacute;r&eacute;nice en me serrant de sa petite main chaude.</p>
+
+<p>Je lui dis y avoir pass&eacute; des heures excellentes et leur en donnai des
+d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;Notre p&egrave;re &eacute;tait gardien de ce mus&eacute;e, me dit la grande soeur; c'est l&agrave;
+que B&eacute;r&eacute;nice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?</p>
+
+<p>Elle ne me r&eacute;pondit pas, et d&eacute;tourna les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
+tapisseries, les tableaux &eacute;taient si vieux! Si vous nous connaissiez
+depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joign&eacute; pour faire
+plaisir &agrave; B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions arriv&eacute;s chez elles, l&agrave;-bas, sur ce flanc de la butte
+Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
+fille maigre pour la descendre de voiture, et d&eacute;j&agrave; la l&eacute;g&egrave;re curiosit&eacute;
+qu'elle m'avait inspir&eacute;e se faisait plus tendre &agrave; cause de notre passion
+commune pour ce mus&eacute;e de Joign&eacute;, ce mus&eacute;e du roi Ren&eacute;, d'un charme
+d&eacute;licat et mis&eacute;rable, comme la petite bouche si fine et &agrave; peine ros&eacute; de
+cette enfant aux cheveux natt&eacute;s.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_QUATRIEgraveME" id="CHAPITRE_QUATRIEgraveME"></a>CHAPITRE QUATRI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>HISTOIRE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE <i>(Suite).</i>&mdash;LE MUS&Eacute;E DU ROI REN&Eacute;</h4>
+
+
+<p>C'est un art tr&egrave;s &eacute;troit, mais c'est de l'art qu'on trouve au &laquo;Mus&eacute;e du
+roi Ren&eacute;&raquo;, et ses trois salles du quinzi&egrave;me si&egrave;cle pr&eacute;sentent m&ecirc;me une
+des &eacute;tapes les plus touchantes de notre race.</p>
+
+<p>La plupart des hommes n'y voient que des beaut&eacute;s mortes et presque de
+l'arch&eacute;ologie, mais quelques-uns, d'&acirc;me mal &eacute;veill&eacute;e, attendris de
+souvenirs confus, n'admettent pas qu'on d&eacute;noue si vite les liens de la
+vie et de la beaut&eacute;. Cet art franco-flamand qui, au quatorzi&egrave;me si&egrave;cle,
+fut la fleur du luxe et de la gr&acirc;ce, ne leur est pas seulement un
+renseignement, il les &eacute;meut.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre ces bibelots, du temps qu'ils &eacute;taient d'usage familier, leur
+eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des mus&eacute;es, qui
+glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres &agrave; la plus
+fine m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Cette collection a &eacute;t&eacute; form&eacute;e par une fa&ccedil;on de patriote qui consacra la
+premi&egrave;re partie de sa vie &agrave; envisager le fran&ccedil;ais et le latin comme deux
+langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
+d&eacute;partementales, de la manie qu'on a de d&eacute;river nos mots de vocables
+latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le r&eacute;veil
+artistique, dit Renaissance, s'&eacute;tait manifest&eacute; dans un m&ecirc;me frisson,
+&agrave; la m&ecirc;me heure, sur toute l'Europe; et il d&eacute;montra avec passion que
+l'influence italienne n'avait &eacute;t&eacute; qu'une greffe n&eacute;faste, pos&eacute;e sur notre
+art fran&ccedil;ais, &agrave; l'instant o&ugrave; celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
+allait &eacute;panouir sa pleine originalit&eacute;. Et comme, &agrave; l'appui de sa
+premi&egrave;re manie, il avait publi&eacute; une liste de mots fran&ccedil;ais, tout
+ind&eacute;pendants du latin et d'&eacute;vidente origine celtique&raquo; pour &eacute;difier sur
+les qualit&eacute;s autochtones de la premi&egrave;re renaissance fran&ccedil;aise, il r&eacute;unit
+des panneaux, des miniatures et des orf&egrave;vreries des douzi&egrave;me et
+treizi&egrave;me si&egrave;cles, qui ne trahissent rien d'italien.</p>
+
+<p>Ses curiosit&eacute;s d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es le servirent. Il correspondait avec les
+cur&eacute;s pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
+les plus mis&eacute;rables masures pour y d&eacute;nicher des choses d'art; aussi
+devint-il populaire pr&egrave;s de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
+de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispens&egrave;rent de
+profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au S&eacute;nat.</p>
+
+<p>Dans sa gratitude, il offrit au d&eacute;partement sa collection, qui en
+grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de <i>Mus&eacute;e du roi
+Ren&eacute;</i> dans une propri&eacute;t&eacute; de l'&Eacute;tat, au ch&acirc;teau de Joign&eacute;, b&acirc;ti jadis par
+le roi Ren&eacute;. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
+qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers app&eacute;tits
+dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.</p>
+
+<p>La vaste pi&egrave;ce qu'occupait le mus&eacute;e dans cette lourde et humide
+construction &eacute;tait chauff&eacute;e pendant l'hiver et toujours fra&icirc;che au plus
+fort de l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>La petite fille y passa de longues apr&egrave;s-midi, seule parmi ces beaut&eacute;s
+finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune &eacute;nergie et qui lui composaient
+une &acirc;me chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>Les murs &eacute;taient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
+le nom de <i>Chambre aux petits enfants</i>, toute sem&eacute;e de grands herbages,
+de petits enfants et de rosiers &agrave; ros&eacute;s, parmi lesquels plusieurs dames
+&agrave; devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
+D&eacute;sint&eacute;ressement et de Simplicit&eacute;.</p>
+
+<p><i>Honneur</i> &eacute;tait si fort mang&eacute; des vers que B&eacute;r&eacute;nice ne put savoir au
+juste ce que c'&eacute;tait; de <i>Noblesse</i>, elle distingua simplement la belle
+parure; mais <i>D&eacute;sint&eacute;ressement</i> et <i>Simplicit&eacute;</i> lui sourirent bien
+souvent, tandis qu'elle les contemplait, hauss&eacute;e sur la pointe des
+pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
+une part de leur beaut&eacute;. Peut-&ecirc;tre quelquefois l'enfant les
+d&eacute;chira-t-elle l&eacute;g&egrave;rement du bout des doigts, &eacute;nerv&eacute;e par les longs
+mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
+pr&eacute;cision si inutile au milieu de ce d&eacute;sert. Mais toute sa vie elle
+n'aima rien tant que ces dames de <i>D&eacute;sint&eacute;ressement</i> et de <i>Simplicit&eacute;,</i>
+doux visages qui &eacute;voquaient pour elle les r&eacute;signations de la solitude.</p>
+
+<p>La gloire de ce mus&eacute;e est une abondante collection de panneaux peints,
+mi-gothiques, mi-flamands, trait&eacute;s les uns avec la finesse et la
+monotonie de la miniature, les autres dans la mani&egrave;re des vitraux. A qui
+les attribuer? Voil&agrave; une question d'esprit tout moderne et que nos a&iuml;eux
+ne se posaient pas plus que ne fit B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>La peinture, pour les &ecirc;tres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
+ne sont pas l'expression d'un r&ecirc;ve particulier, mais la description de
+l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzi&egrave;me
+si&egrave;cle. Ce sont, rassembl&eacute;es dans le plus petit espace et infiniment
+simplifi&eacute;es, toutes les connaissances qu'un esprit tr&egrave;s orn&eacute; de cette
+&eacute;poque pouvait avoir plaisir &agrave; trouver sous ses yeux. Un tableau
+avait-il du succ&egrave;s? il &eacute;tait copi&eacute; ind&eacute;finiment, comme on reproduit un
+beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce mus&eacute;e du roi Ren&eacute;, nous
+retrouvions &agrave; peine modifi&eacute;s des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
+Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
+plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent &ecirc;tre
+d&eacute;gag&eacute;s de la mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale du cycle dont ils font partie. Mais
+quelle abondance de d&eacute;tails des artistes, reprenant sans tr&ecirc;ve un m&ecirc;me
+th&egrave;me pour l'am&eacute;liorer, ne parvenaient-ils pas &agrave; rassembler dans leurs
+panneaux!</p>
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice y trouva des notions d'astronomie et de g&eacute;ographie, et tout son
+cat&eacute;chisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
+bonshommes agenouill&eacute;s, les portraits du donateur, qui lui indiqu&egrave;rent
+nettement quelle attitude s&eacute;rieuse et sans &eacute;tonnement il convient
+d'apporter &agrave; la contemplation de l'univers.</p>
+
+<p>La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
+devant <i>la Pluie de Sang</i>: c'est J&eacute;sus entre deux saintes femmes,
+dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, v&ecirc;tue de ses cheveux comme
+d'une gaine, est tout &agrave; fait d&eacute;licieuse. V&eacute;ritable &laquo;fontaine de vie&raquo;,
+le pauvre J&eacute;sus d&eacute;goutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'&eacute;puise
+pour les deux belles d&eacute;votes. Cette image d&eacute;solante parut &agrave; l'enfant une
+repr&eacute;sentation exacte de l'amour supr&ecirc;me qui est, en effet, de se donner
+tout, se r&eacute;duire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
+se conformait, jusqu'&agrave; mourir de langueur amoureuse, &agrave; cette &eacute;ducation
+par les yeux?</p>
+
+<p>D'autres tableaux &eacute;taient plus s&eacute;v&egrave;res pour l'imagination d'une fille.
+Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit &agrave; Aix. Le <i>Buisson
+Ardent</i>, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
+tient sur son giron J&eacute;sus tout nu, et ce petit J&eacute;sus s'amuse d'une
+m&eacute;daille repr&eacute;sentant sa m&egrave;re et lui-m&ecirc;me; au-dessous d'eux, dans une
+campagne faite de prairies, de rivi&egrave;res et de ch&acirc;teaux, flamboie un
+buisson embl&eacute;matique de ch&ecirc;nes verts qu'entrelacent des lierres, des
+liserons, des &eacute;glantiers, et plus bas encore, Mo&iuml;se se d&eacute;chausse sous
+les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des ch&egrave;vres.
+Ces beaux sujets sont largement encadr&eacute;s par une suite de figures
+peintes en cama&iuml;eu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
+sonne du cor et qui, le pieu &agrave; la main, poursuit une licorne r&eacute;fugi&eacute;e
+dans le giron d'une vierge.</p>
+
+<p>Tout cela lui parut incompr&eacute;hensible, mais nullement d&eacute;sordonn&eacute;. Il
+&eacute;tait dans le temp&eacute;rament de ce petit &ecirc;tre sensible et r&eacute;sign&eacute; de
+consid&eacute;rer l'univers comme un immense r&eacute;bus. Rien n'est plus judicieux,
+et seuls les esprits qu'absorbent de m&eacute;diocres pr&eacute;occupations cessent de
+rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interpr&eacute;tations
+&eacute;tranges et &eacute;mouvantes la nature ne se pr&ecirc;te-t-elle pas, elle qui sait
+&agrave; ses pires duret&eacute;s donner les molles courbes de la beaut&eacute;!</p>
+
+<p>Quand, de son mus&eacute;e, B&eacute;r&eacute;nice, orpheline, vint &agrave; Paris pour &ecirc;tre
+ballerine &agrave; l'&Eacute;den, elle ne s'&eacute;tonna pas un instant, car l'ordonnance
+des tableaux o&ugrave; elle figura autour des d&eacute;esses d'op&eacute;rette lui rappelait
+assez les compositions du roi Ren&eacute;. Elle trouva naturel d'y participer,
+ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconna&icirc;tre dans
+quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorit&eacute;
+du ma&icirc;tre de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
+nature. C'est un instinct commun &agrave; toutes les jeunes civilisations, &agrave;
+toutes les cr&eacute;atures naissantes, et fortifi&eacute; en B&eacute;r&eacute;nice par les
+panneaux religieux du roi Ren&eacute;, de croire qu'une intelligence
+sup&eacute;rieure, g&eacute;n&eacute;ralement un homme &acirc;g&eacute;, ordonne le monde.</p>
+
+<p>Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
+naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait &eacute;t&eacute; d&eacute;velopp&eacute;
+en elle par l'image famili&egrave;re et bonhomme que la l&eacute;gende lui donnait du
+roi Ren&eacute;, fondateur du ch&acirc;teau et patron de cet art. Elle savait
+plusieurs anecdotes o&ugrave; ce prince accueille avec bont&eacute; les humbles.
+L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
+part &agrave; lui former cette petite &acirc;me qui n'eut jamais de platitude.
+B&eacute;r&eacute;nice consid&eacute;rait qu'il est de puissants seigneurs &agrave; qui l'on ne peut
+rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
+valait elle-m&ecirc;me. Excellente &eacute;ducation! qui e&ucirc;t fait d'elle la ma&icirc;tresse
+d&eacute;f&eacute;rente mais non intimid&eacute;e d'un prince, et qui lui laissait tous ses
+moyens pour donner du plaisir. Qualit&eacute; trop rare!</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, ce mus&eacute;e convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
+devint visiblement l'&acirc;me projet&eacute;e: d'imagination trop ing&eacute;nieuse et trop
+subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
+tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
+de la nature, o&ugrave; la Renaissance appara&icirc;t dans les oeuvres du quatorzi&egrave;me
+si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Cette petite femme traduisait imm&eacute;diatement en &eacute;motions sentimentales
+toutes les choses d'art qui s'y pr&ecirc;taient. Les grandes tapisseries de
+Flandre et les peintures d'Avignon form&egrave;rent sa conscience; les orf&egrave;vres
+de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison par&eacute;e,
+o&ugrave; elle v&eacute;cut sans camarade et apprit les r&ecirc;veries tendres, qui sont
+choses exquises dans un d&eacute;cor &eacute;l&eacute;gant.</p>
+
+<p>Il y avait dans une vitrine une dentelle pr&eacute;cieuse pour sa beaut&eacute;; et
+l'enfant, qui se distrayait &agrave; suivre les visiteurs et &agrave; &eacute;couter les
+explications que leur donnait son p&egrave;re, avait observ&eacute; que les messieurs
+souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
+sur cette claire vitrine avec plus d'int&eacute;r&ecirc;t que sur aucun autre num&eacute;ro
+du catalogue. Cette dentelle avait &eacute;t&eacute; offerte par le roi charmant, le
+Louis XV des premi&egrave;res ann&eacute;es, &agrave; l'une de ces ma&icirc;tresses d'un soir qu'on
+avait soin de lui pr&eacute;senter &agrave; chaque relai, afin qu'il p&ucirc;t se rendre
+compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-&ecirc;tre
+tremp&eacute; les pleurs de la m&eacute;lancolique d&eacute;laiss&eacute;e, &eacute;tait gard&eacute; dans sa
+famille, une des premi&egrave;res du Languedoc, et transmis pr&eacute;cieusement &agrave;
+celle qui &eacute;pousait le fils a&icirc;n&eacute; de la maison. Quand la mort eut dissip&eacute;
+la derni&egrave;re goutte de ce sang honor&eacute; par les rois, la l&eacute;g&egrave;re dentelle
+fut recueillie dans le mus&eacute;e. Les &eacute;rudits m&eacute;prisaient fort cet
+anachronisme, mais B&eacute;r&eacute;nice, le nez &eacute;cras&eacute; contre la vitre, souvent r&ecirc;va
+d'un prince Ren&eacute;, tr&egrave;s jeune et revenant des pays du soleil avec des
+voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien n&eacute;es r&ecirc;vent
+toutes confus&eacute;ment d'une renaissance italienne: c'est l'&eacute;tat d'&acirc;me de
+notre race au quinzi&egrave;me si&egrave;cle, un peu seule et dess&eacute;ch&eacute;e, aspirant au
+baiser sensuel de l'Italie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
+plis d&eacute;licats du visage de B&eacute;r&eacute;nice, tout ce qu'y marqu&egrave;rent ces
+vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle f&ucirc;t triste. Gomme ceux
+de son &acirc;ge, elle avait des jouets, mais par &eacute;conomie on les lui
+choisissait dans les vitrines.</p>
+
+<p>Son album d'images, c'&eacute;tait la reproduction photographique d'un livre
+qu'&agrave; leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante m&eacute;moire,
+les compagnons de Charles VIII, car y &eacute;taient d&eacute;peintes, sous divers
+costumes et &agrave; l'&eacute;tat naturel, beaucoup de femmes viol&eacute;es par ces
+seigneurs.</p>
+
+<p>Elle adopta comme poup&eacute;e une petite image de Notre-Dame en or, qui
+s'ouvrait par le ventre et o&ugrave; l'on voyait la Trinit&eacute;. Tous ses jeux
+&eacute;taient ennoblis.</p>
+
+<p>Il y avait encore, pour la distraire, un pr&eacute;cieux ex-voto d&eacute;di&eacute; &agrave; sainte
+Luce &agrave; qui, comme on le sait, les pa&iuml;ens arrach&egrave;rent les yeux, et cette
+relique &eacute;tait un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,&mdash;ce qui
+pour le p&egrave;re, bonhomme un peu lourd, pour la m&egrave;re, jeune femme vive et
+rieuse, et pour la jeune B&eacute;r&eacute;nice, elle-m&ecirc;me, &eacute;tait un in&eacute;puisable sujet
+de joie.</p>
+
+<p>Ainsi les choses lui faisaient une &acirc;me sensible et &eacute;l&eacute;gante. Le danger
+&eacute;tait qu'elle s'enferm&acirc;t dans la vie int&eacute;rieure, qu'elle ne soup&ccedil;onn&acirc;t
+pas la vie de relations.</p>
+
+<p>En cela son &eacute;ducation fut excellemment compl&eacute;t&eacute;e par le compagnon
+ordinaire de ses jeux, un singe, que sa m&egrave;re avait obtenu pour un long
+baiser d'un matelot &agrave; peine d&eacute;barqu&eacute; a Port-Vendr&egrave;s. Et ce singe, en
+m&ecirc;me temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
+l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.</p>
+
+<p>Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, r&eacute;duite &agrave; ce
+qu'en peut fournir une petite r&ecirc;veuse de grande indigence
+intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-clo&icirc;tre du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutil&eacute;es,
+de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un d&eacute;bris
+gothique dont l'&eacute;nergique symbolisme, ironie et v&eacute;rit&eacute; trop crues, la
+frappa singuli&egrave;rement: c'&eacute;tait un monstre qui d'une main se mettait une
+pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt d&eacute;licat, d&eacute;signait le
+bas de son &eacute;chine.</p>
+
+<p>Cette attitude si simple et nullement &eacute;quivoque fut un enseignement pour
+cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
+corr&eacute;lation entre la n&eacute;cessit&eacute; de vivre et le geste de la sensualit&eacute;.
+De ce sphinx-gargouille elle re&ccedil;ut le tour d'esprit qui lui fit accepter
+toute sa vie les familiarit&eacute;s des vieillards.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ainsi l'enfant grandit durant dix ann&eacute;es, jusqu'&agrave; la mort des siens; et
+chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce mus&eacute;e d&eacute;posait
+en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce pass&eacute; compliqu&eacute;,
+ardent et jeune, auquel elle avait laiss&eacute; prendre son coeur.</p>
+
+<p>Mais si cette vapeur de mort, qui se d&eacute;gage des objets ayant perdu leur
+utilit&eacute;, purgeait le coeur de B&eacute;r&eacute;nice de toute parcelle de mesquin et
+de bas, peut-&ecirc;tre a trop p&eacute;n&eacute;trer cette petite fille la rendait-elle
+maladroite &agrave; supporter la vie. Une &acirc;me embrum&eacute;e, dans un corps
+infiniment sensible, telle &eacute;tait celle que nourrissait ce tombeau orn&eacute;.
+Son masque ent&ecirc;t&eacute; offrait de grandes analogies avec le petit buste du
+mus&eacute;e d'Arles, o&ugrave; la l&eacute;gende voit ce m&eacute;lancolique Marcellus, le jeune
+prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
+siens, une fa&ccedil;on de loge de concierge, elle s'y sentait &eacute;trang&egrave;re et
+comme une petite exil&eacute;e. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
+pauvre race italiote, trop attach&eacute;e au pass&eacute;, incapable de supporter
+sans g&eacute;mir les temps nouveaux, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; vers cette fille qui,
+pour se pr&eacute;parer &agrave; la dure vie des d&eacute;daign&eacute;es, ne savait que
+s'envelopper de la part originelle de sa race.</p>
+
+<p>Parfois, &agrave; la fra&icirc;cheur du soir, apr&egrave;s ces journ&eacute;es du Midi si
+grossi&egrave;res de sensualit&eacute;, sa m&egrave;re, jeune femme distraite et toute &agrave; se
+d&eacute;soler de son vieux mari, la pr&eacute;parait pour sortir. Dans l'armoire &agrave;
+glace, fortement parfum&eacute;e des herbes recueillies sur la garrigue, le
+soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa m&egrave;re, pour la coiffer,
+en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
+passionn&eacute;e du sentiment de la beaut&eacute; et brisait ses nerfs d'une douceur
+d&eacute;licieuse, dont l'&eacute;branlement retentit jusqu'en sa ch&egrave;re agonie. Mais
+elle se contraignait jusqu'&agrave; ce qu'elle f&ucirc;t sur la route, o&ugrave; sa m&egrave;re
+s'&eacute;cartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurit&eacute;
+descendue, elle sanglotait, comprenant confus&eacute;ment que la vie des &ecirc;tres
+sensibles est chose somptueuse et triste.</p>
+
+<p>O ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice, combien vous &ecirc;tes pr&egrave;s de mon coeur.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_CINQUIEgraveME" id="CHAPITRE_CINQUIEgraveME"></a>CHAPITRE CINQUI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>B&Eacute;R&Eacute;NICE A <a name="AIGUES_MORTES" id="AIGUES_MORTES"></a>AIGUES-MORTES.&mdash;LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRAN&Ccedil;OIS
+DE TRANSE.</h4>
+
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
+les m&eacute;lancoliques beaut&eacute;s, je m'&eacute;tais mis en relation avec les esprits
+les plus g&eacute;n&eacute;reux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
+toute modification et avec ceux qu'on avait m&eacute;content&eacute;s. Nous caus&acirc;mes
+ensemble des injures subies par la patrie, tant &agrave; l'int&eacute;rieur qu'&agrave;
+l'ext&eacute;rieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.</p>
+
+<p>Au milieu de ces d&eacute;licates d&eacute;marches, c'est B&eacute;r&eacute;nice qui m'occupait.
+Arles, o&ugrave; rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du mus&eacute;e du roi
+Ren&eacute;. Ses ar&egrave;nes et ses temples d&eacute;vast&eacute;s manifestent que les hommes sont
+des fl&eacute;trisseurs; or si j'ai tant aim&eacute; ma petite amie, c'est qu'elle
+&eacute;tait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
+sinc&egrave;re qu'envers ceux de qui la beaut&eacute; fut humili&eacute;e: souvenirs d&eacute;cri&eacute;s,
+enfants froiss&eacute;es, sentiments offens&eacute;s. Saint-Trophime, humide et
+&eacute;cras&eacute;, dit une louange irr&eacute;sistible &agrave; la solitude et s'offre comme un
+refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
+jadis, quand, m'&eacute;chappant de mes dures besognes ou d'&eacute;tudes abstraites,
+je courais, fort tard dans la soir&eacute;e, &agrave; mes &eacute;tranges rendez-vous avec
+Petite-Secousse. Ce n'&eacute;tait, vraiment, ni amour, ni amiti&eacute;; dans cette
+trop forte vie parisienne, qui cr&eacute;ait en moi la volont&eacute; mais laissait en
+d&eacute;tresse des parts de ma jeunesse, c'&eacute;tait un besoin extr&ecirc;me de douceur
+et de pleurs.</p>
+
+<p>Ainsi r&ecirc;vant &agrave; l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
+&eacute;clatante, je me prom&egrave;ne sous le clo&icirc;tre. Des colombes roucoulent sur
+son bas toit de tuiles, les &eacute;coliers &eacute;nerv&eacute;s tapagent dans la ruelle, et
+pourtant c'est la paix o&ugrave; mon r&ecirc;ve est &agrave; l'aise. Arles, visit&eacute;e tant
+d'hivers, toujours me fut une cit&eacute; de vie int&eacute;rieure. Chevaux qui riez
+avec un entrain myst&eacute;rieux dans l'<i>Adoration des rois</i> de Finsonius,
+&mdash;petite vierge de quinze ans, grave et d&eacute;licate, avec vos yeux &agrave; nous
+faire mourir, qui pr&eacute;sidez un <i>Conseil provincial</i> de jolis hommes v&ecirc;tus
+avec une brillante diversit&eacute; de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
+noir tombant sur de longues robes blanches,&mdash;et vous surtout, ma tr&egrave;s
+ch&egrave;re reine de Saba, de la seconde trav&eacute;e de la galerie Est du clo&icirc;tre,
+vous qui existez &agrave; peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
+&mdash;l'&acirc;me que je vous apporte, si diff&eacute;rents que soient les gestes o&ugrave; elle
+se t&eacute;moigne, n'a pas vari&eacute;. Les petites intrigues auxquelles je semble
+participer ne me p&eacute;n&egrave;trent que pour se modifier harmonieusement en moi;
+elles sont les conditions n&eacute;gligeables du culte nouveau que je vous
+rends.</p>
+
+<p>Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes ann&eacute;es &eacute;coul&eacute;es me sembl&egrave;rent
+pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
+m&eacute;lancolique avenue. Mes ann&eacute;es sont des tombeaux o&ugrave; je n'ai rien couch&eacute;
+de ce que j'aimais; je n'ai abandonn&eacute; aucune des belles images que j'ai
+cr&eacute;&eacute;es, et B&eacute;r&eacute;nice, qui me fut l'une des plus ch&egrave;res, est
+ressuscit&eacute;e....</p>
+
+<p>Au mus&eacute;e, devant les deux danseuses mutil&eacute;es qu'on y voit, je m'arr&ecirc;tai:
+Pauvres petites dames qui avez tant allum&eacute; les d&eacute;sirs des hommes, vous
+&ecirc;tes aujourd'hui mutil&eacute;es? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
+sein d&eacute;v&ecirc;tu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
+dans un geste charmant, a &eacute;t&eacute; bris&eacute;e. Les barbares n'ont pas &eacute;pargn&eacute; ces
+fleurs l&eacute;g&egrave;res.</p>
+
+<p>Et soudain mon d&eacute;sir devint irr&eacute;sistible d'aller voir &agrave; Aigues-Mortes ce
+qu'ils avaient fait de B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dans le train si lent &agrave; traverser la Camargue, je r&ecirc;vais de ces mornes
+remparts qui depuis sept si&egrave;cles subsistent intacts. J'&eacute;voquais ces
+myst&eacute;rieux Sarrasins, ces l&eacute;gers Barbaresques qui pillaient ces c&ocirc;tes et
+fuyaient, insaisis m&ecirc;me par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
+qu'ils assaillaient sans tr&ecirc;ve, est toujours &agrave; son poste, &eacute;tendu sur la
+plaine, comme un chevalier, les armes &agrave; la main, est fig&eacute; en pierre sur
+son tombeau.</p>
+
+<p>Sur ce plat d&eacute;sert de m&eacute;lancolie o&ugrave; r&egrave;gnent les ibis ros&eacute;s et les
+fi&egrave;vres palud&eacute;ennes, parmi ces duret&eacute;s et ces sublimit&eacute;s pr&eacute;vues par mon
+imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
+infiniment.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Aigues-Mortes! consonnance d'une d&eacute;solation incomparable! quand je
+descendis de la gare, d&eacute;j&agrave; les grenouilles avaient commenc&eacute; leur
+coassement; il n'&eacute;tait pas encore cinq heures, mais cette plaine
+immense, toute ray&eacute;e de petits canaux, est leur fi&eacute;vreux royaume. Une
+jeune fille, &agrave; qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit &agrave; me
+conduire; nous contourn&acirc;mes les hautes murailles, puis quittant l'ombre
+de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte cr&eacute;nel&eacute;e, nous pr&icirc;mes
+une chauss&eacute;e &eacute;troite entre deux eaux stagnantes. C'est &agrave; quelque cent
+m&egrave;tres, sur un terre-plein, que je trouvai la p&acirc;le maison de B&eacute;r&eacute;nice,
+faisant face au soleil couchant. Cinq &agrave; six arbres l'entouraient, les
+seuls qu'on aper&ccedil;&ucirc;t dans la vaste &eacute;tendue o&ugrave; cette soir&eacute;e d'hiver
+mettait une transparence de pleine mer. A l'entr&eacute;e de son gr&ecirc;le jardin,
+ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
+gracieux que celui de son premier accueil.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e, la mode &eacute;tait des couleurs jaunes, vieux ros&eacute;, violet
+&eacute;v&ecirc;que, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
+tons, et le paysage, avec ces &eacute;tranget&eacute;s de l'hiver m&eacute;ridional, faisait
+voir des couleurs&raquo; identiques ou compl&eacute;mentaires.</p>
+
+<p>Cette p&acirc;le maison de Rosemonde, ros&eacute;e &agrave; cette heure d'un &eacute;trange soleil
+couchant, me s&eacute;duisit d&egrave;s l'abord par l'inattendu d'une installation
+sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis m&eacute;ridional que je
+redoutais. Petite-Secousse faisait l&agrave; aussi &eacute;trange figure qu'une
+brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cir&eacute;. Je crus y
+sentir une maison d'amour, glac&eacute;e par l'absence d'amour; mais la petite
+main br&ucirc;lante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me t&eacute;moigner son
+contentement de me revoir me donnait la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Singuli&egrave;re fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
+&acirc;nes charmants de Provence, aux longs yeux r&eacute;sign&eacute;s, et des canards, un
+peu viveurs et dandineurs, qui des &eacute;tangs revenaient pour leur repas du
+soir. Je reconnus cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; d'&acirc;me, jadis devin&eacute;e sous son masque
+trop serr&eacute; d'enfant. Pourquoi toujours r&eacute;tr&eacute;cir notre bont&eacute;, pourquoi
+l'arr&ecirc;ter au chien et au chat? En moi-m&ecirc;me, je f&eacute;licitai Petite-Secousse
+d'avoir pr&eacute;cis&eacute;ment choisi l'&acirc;ne et le canard, pauvres compagnons, &agrave;
+l'ordinaire sevr&eacute;s de caresses et m&ecirc;me de confortable, parce que, sur
+leur maintien philosophique, ils sont r&eacute;put&eacute;s se satisfaire de tr&egrave;s peu
+de chose. Leur volont&eacute; amortie de brouillards, leur ent&ecirc;tement de
+besoigneux, elle comprenait tout cela sans d&eacute;dain ni r&eacute;pugnance.
+N'avait-elle pas v&eacute;cu jadis dans un profond rapport avec nos a&iuml;eux du
+quinzi&egrave;me si&egrave;cle, comme ceux-ci maladroits, tr&egrave;s proches de la nature et
+&eacute;triqu&eacute;s!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous nous t&ucirc;mes un long instant, car j'&eacute;tais saisi par l'&eacute;mouvante
+simplicit&eacute; du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosph&egrave;re charg&eacute;e d'eau
+laisse se d&eacute;tacher les objets avec une prodigieuse nettet&eacute; et leur donne
+ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'&agrave; Venise et en Hollande.
+Devant nous se d&eacute;coupait le carr&eacute; intact des hautes murailles cr&eacute;nel&eacute;es,
+coup&eacute;es de tours et se d&eacute;veloppant sur deux kilom&egrave;tres. Au pied de cette
+masse rude, camp&eacute;e dans l'immensit&eacute;, jouaient des enfants pareils &agrave; des
+petites b&ecirc;tes ch&eacute;tives et malignes. Mais mon regard d&eacute;tourn&eacute; se fondait
+au loin sur la plaine profonde et ses immenses &eacute;tangs d'un silence
+&eacute;ternel et si doux!</p>
+
+<p>Quand j'ob&eacute;is &agrave; B&eacute;r&eacute;nice, qui redoutait pour moi la fi&egrave;vre qui r&ocirc;de le
+soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
+vastes glaces nous laiss&egrave;rent suivre le coucher du soleil, une &eacute;motion
+presque pieuse gonflait mon coeur. Le th&eacute; que nous buvions ne devait pas
+apaiser mon &eacute;nervement, mais elle me parlait avec une ga&icirc;t&eacute; l&eacute;g&egrave;re et un
+impr&eacute;vu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
+sensibles et qui ne laiss&egrave;rent pas mon excitation se souiller. Entre
+mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
+cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
+th&eacute;&acirc;tre de N&icirc;mes et appelait assez dr&ocirc;lement &laquo;Bougie-Rose, parce qu'elle
+est pr&eacute;tentieuse comme une bougie ros&eacute;&raquo;. Puis elle sonna sa domestique
+pour que je connusse tout le monde.</p>
+
+<p>A dire vrai, j'&eacute;tais un peu &eacute;tonn&eacute; de voir Petite-Secousse propri&eacute;taire,
+mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger l&agrave;-dessus. Du reste,
+peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
+graves et &eacute;l&eacute;gantes qui p&eacute;n&egrave;trent sensuellement dans les veines, nous
+engourdissent et font &eacute;clore la m&eacute;lancolie. C'&eacute;tait toujours l'ancienne
+petite fille, mais la pubert&eacute; avait fondu sa duret&eacute; et comme feutr&eacute; les
+brusqueries un peu sombres de sa dixi&egrave;me ann&eacute;e. Du petit animal ent&ecirc;t&eacute;
+qui m'avait un soir donn&eacute; sa main fi&eacute;vreuse, elle n'avait conserv&eacute;,
+parmi ses gr&acirc;ces de jeune femme, que cette saveur de sembler un &ecirc;tre
+tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.</p>
+
+<p>Charmante et secr&egrave;te ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
+et m'emplissait de volupt&eacute;. Je ne sais rien de plus troublant que de
+retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
+&eacute;veille l'id&eacute;e si passionnante des transformations de la nature; nous
+distinguons confus&eacute;ment que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
+une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'&eacute;coule. Avec
+une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
+bras, la pr&eacute;server contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
+de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
+les si&egrave;cles, de ce qui est en train de p&eacute;rir.</p>
+
+<p>Quand B&eacute;r&eacute;nice &eacute;tait petite fille, dans mon d&eacute;sir de l'aimer, j'avais
+beaucoup regrett&eacute; qu'elle n'e&ucirc;t pas quelque infirmit&eacute; physique. Au moins
+pour int&eacute;resser mon coeur avait-elle sa mis&egrave;re morale. Une tare dans ce
+que je pr&eacute;f&egrave;re &agrave; tout, une brutalit&eacute; sur un faible, en me prouvant le
+d&eacute;sordre qui est dans la nature, flattent ma plus ch&egrave;re manie d'esprit
+et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre &ecirc;tre injuri&eacute;
+pour r&eacute;tablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui viol&eacute;e.
+Je m'&eacute;carte des &ecirc;tres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
+les beaux yeux r&eacute;sign&eacute;s des &acirc;nes, les tapisseries fan&eacute;es, ou encore,
+comme j'aurais voulu qu'elle f&ucirc;t elle-m&ecirc;me, les petites malades qui
+n'ont pas de poup&eacute;es. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
+de consoler.</p>
+
+<p>A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
+m&eacute;lancoliques, je m'&eacute;garai de cette fa&ccedil;on de sentir. Je me sentis
+dispos&eacute; &agrave; la poss&eacute;der. Et comme le plus s&ucirc;r moyen dans le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+pour arriver &agrave; la sensualit&eacute;, me parut toujours les sentiers de la
+m&eacute;lancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
+tristesses qu'elle m'avait indiqu&eacute;es d'un mot l&eacute;ger &agrave; Arles, quand une
+de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="LES_AMOURS" id="LES_AMOURS"></a>LES AMOURS DE B&Eacute;R&Eacute;NICE ET DE FRAN&Ccedil;OIS DE TRANSE</h4>
+
+<p>Je n'essayerai pas de vous retracer ce r&eacute;cit tel que je l'entendis de
+Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un fr&eacute;missement de vie
+int&eacute;rieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.</p>
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice, &agrave; toutes les &eacute;poques, fut remplie d'une ch&egrave;re pens&eacute;e comprim&eacute;e
+qui la rendait indiff&eacute;rente au monde ext&eacute;rieur. D'ailleurs cette pens&eacute;e,
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien incapable de la d&eacute;finir, alors m&ecirc;me qu'elle s'y
+livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
+secret dans l'&acirc;me. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'&eacute;tait tant plu
+dans la solitude du mus&eacute;e du roi Ren&eacute;, et son air un peu dur d'enfant
+t&eacute;moignait ces dispositions chim&eacute;riques. Quand l'&acirc;ge en fut venu, cette
+m&eacute;lancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.</p>
+
+<p>Elle s'attacha tr&egrave;s sinc&egrave;rement &agrave; un jeune homme, Fran&ccedil;ois de Transe,
+qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
+N&icirc;mes, il avait connu Petite-Secousse &agrave; Paris, dans un souper o&ugrave; le
+f&ecirc;tait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
+aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les incons&eacute;quences pass&eacute;es
+de cette jeune libertine, mais elle &eacute;tait, avec ses dix-sept ans, une
+si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des &acirc;mes d'enfants
+g&eacute;n&eacute;reux, et l'un pour l'autre une vraie sensualit&eacute;.</p>
+
+<p>Ils v&eacute;curent pendant deux ans &agrave; Aigues-Mortes. &laquo;Nous ne nous ennuyions
+jamais, me dit B&eacute;r&eacute;nice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
+Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait &agrave; me
+porter dans le jardin. En &eacute;t&eacute;, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, &agrave;
+trois kilom&egrave;tres, une petite station de bains de mer. Chaque ann&eacute;e nous
+faisions un voyage &agrave; Nice et &agrave; Paris.&raquo; Elle e&ucirc;t pu ajouter qu'&agrave; vingt
+ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.</p>
+
+<p>M. de Transe menait l&agrave; une vie qui d&eacute;plut &agrave; sa famille. On le somma de
+faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
+les Princes &agrave; Java et leur &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;. Les derniers jours que
+pass&egrave;rent ensemble ces deux jeunes gens furent la fi&egrave;vre la plus triste.
+Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
+les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.</p>
+
+<p>Elle le mena &agrave; la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'&agrave;
+Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, &agrave; travers les
+joies grossi&egrave;res de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donn&acirc;t
+ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de N&icirc;mes, il ne
+put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arri&egrave;re, il lui dit
+adieu et leva la glace. Elle courut &agrave; l'endroit o&ugrave; la route se rapproche
+de la voie ferr&eacute;e, esp&eacute;rant faire encore de la main des adieux &agrave; son
+ami, mais le train passa comme un train d'&eacute;trangers. Sans doute il avait
+relev&eacute; son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
+appartiendrait &agrave; un autre.</p>
+
+<p>Petite-Secousse, de son c&ocirc;t&eacute;, avait les plus tristes pressentiments: peu
+de jours apr&egrave;s cette s&eacute;paration, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
+elle ouvrit une lettre adress&eacute;e &agrave; cette derni&egrave;re et ainsi con&ccedil;ue: &laquo;Venez
+me parler &agrave; N&icirc;mes, j'ai une grave nouvelle &agrave; vous communiquer qui
+int&eacute;resse votre amie.&raquo; La lettre &eacute;tait sign&eacute;e d'un aimable homme, plus
+&acirc;g&eacute; que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parl&eacute; avec
+amiti&eacute; &agrave; B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. D&egrave;s le
+premier train, le coeur et le visage d&eacute;faits, elle partait pour N&icirc;mes.
+&laquo;Oh! ma pauvre petite,&raquo; lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxi&eacute;t&eacute;,
+&laquo;ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
+le coup vous soit att&eacute;nu&eacute;.&raquo;&mdash;&laquo;Fran&ccedil;ois est mort!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Ce qui me frappa le plus dans le touchant r&eacute;cit qu'elle me fit de ces
+p&eacute;nibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
+sociales. Elle &eacute;tait n&eacute;e sans aucun go&ucirc;t pour refaire la soci&eacute;t&eacute;, ni
+m&ecirc;me la contester; puis les tableaux du roi Ren&eacute; lui avaient enseign&eacute;
+que l'Univers est un vaste r&eacute;bus. C'est ainsi qu'elle avait accept&eacute; dans
+sa dixi&egrave;me ann&eacute;e tant de familiarit&eacute;s qui convenaient peu &agrave; son &acirc;ge.
+Elle avait un sentiment tr&egrave;s fin et tr&egrave;s susceptible de la tendresse et
+de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
+&eacute;tait vive de ce qu'un homme s&eacute;rieux, comme elle disait, se f&ucirc;t
+pr&eacute;occup&eacute; de la pr&eacute;venir doucement. M. de Transe &eacute;tait mort d'un sot
+accident, au huiti&egrave;me jour de son voyage, pris de fi&egrave;vre typho&iuml;de.</p>
+
+<p>Au reste le r&eacute;cit de B&eacute;r&eacute;nice &eacute;tait obscur et minutieux, avec des
+lacunes. C'&eacute;tait comme une vision qu'elle me d&eacute;crivait en serrant ma
+main dans les siennes, et les yeux fixes. &laquo;J'&eacute;tais gaie autrefois, mais,
+de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.&raquo; Et sa douleur,
+&agrave; se raconter, devenait aussi neuve que le jour m&ecirc;me, o&ugrave; elle apprit,
+&agrave; N&icirc;mes, la mort de son ami. &laquo;Savez-vous, me disait-elle, quelle id&eacute;e
+j'avais, &eacute;tant seule dans le train, ce soir-l&agrave;? J'aurais voulu entrer au
+couvent!&raquo;</p>
+
+<p>Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
+mais moi, je me sentais le fr&egrave;re de cette petite fille, d&eacute;sol&eacute;e dans
+cette maison p&acirc;le, et je souffrais de ne savoir le lui faire conna&icirc;tre.
+Mon r&ecirc;ve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
+&agrave; la R&eacute;paration ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
+j'honore et pour r&eacute;parer les atteintes que je leur porte.</p>
+
+<p>Jamais plus intense qu'aupr&egrave;s de cette petite fille, je n'eus la
+sensation d'&ecirc;tre &eacute;tranger aux pr&eacute;occupations actives des hommes....
+A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
+vers le d&eacute;sert, puis d&eacute;coup&eacute;es en ombres chinoises, deux jeunes filles
+gaies, riant &agrave; d&eacute;s ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
+grossier d&eacute;sir de perp&eacute;tuer l'esp&egrave;ce, tandis que des aboiements de
+chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
+satisfactions de l'individu. Accabl&eacute; dans mon fauteuil et p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de la
+douleur de mon amie, je me sentais infiniment d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de tous, sinon de
+ceux qui souffrent d&eacute;licatement et composent, dans leur imagination
+enfi&eacute;vr&eacute;e, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.</p>
+
+<p>La maison lui avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e par M. de Transe. Ce pieux souvenir, m&ecirc;l&eacute;
+&agrave; son sentiment de propri&eacute;taire, l'attachait infiniment aux moindres
+d&eacute;tails de son int&eacute;rieur. Elle voulut me les faire conna&icirc;tre en signe
+de confiance et pour couper notre tristesse. Or, &agrave; la t&ecirc;te de son large
+lit, &eacute;tait suspendu un chapelet b&eacute;ni par le pape, un souvenir de M. de
+Transe. Je ne pus r&eacute;sister au plaisir de le prendre entre mes mains,
+heureux de m'associer &agrave; son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
+dans l'oreiller, &agrave; cette place m&ecirc;me o&ugrave; ils n'&eacute;taient tant aim&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans le cours de cette soir&eacute;e, elle me raconta encore une histoire que
+je trouve touchante.</p>
+
+<p>M. de Transe aimait beaucoup sa grand'm&egrave;re et lui confiait toutes ses
+pr&eacute;occupations vives, s&ucirc;r de trouver chez elle de l'affection et une
+pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
+retenu de l'entretenir d'un amour dont il &eacute;tait tout rempli? Cette
+excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
+ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait &ecirc;tre sans vertu &agrave; ses yeux,
+puis elle savait que cette jeune fille avait remis &agrave; Fran&ccedil;ois une
+m&eacute;daille sainte qu'elle portait &agrave; son cou, en lui demandant de ne
+quitter jamais ce petit signe o&ugrave; se rejoignaient leur pi&eacute;t&eacute; et leur
+amour.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, B&eacute;r&eacute;nice, sur la foi de son amant, s'&eacute;tait prise de
+respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
+pas, mais consid&eacute;rait un peu comme sa protectrice.</p>
+
+<p>Or, un jour, &agrave; N&icirc;mes, deux mois apr&egrave;s ses gros chagrins, B&eacute;r&eacute;nice,
+toujours p&acirc;lie de douleur, &eacute;tant mont&eacute;e dans un tramway, se trouve
+assise en face d'une personne &acirc;g&eacute;e, qu'&agrave; la couleur de ses yeux, &agrave; la
+douceur de la bouche, &agrave; mille traits qui l'&eacute;murent, elle n'h&eacute;site pas &agrave;
+reconna&icirc;tre pour la grand'm&egrave;re de M. de Transe. Sans nul doute, Fran&ccedil;ois
+avait montr&eacute; &agrave; sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
+portait toujours sur lui, car B&eacute;r&eacute;nice vit bien qu'elle-m&ecirc;me &eacute;tait
+reconnue. Les deux femmes ne se parl&egrave;rent point, mais, me disait
+B&eacute;r&eacute;nice, la vieille dame baissait les paupi&egrave;res pour que je pusse la
+regarder tout &agrave; mon aise, et c'&eacute;tait la figure m&ecirc;me de M. de Transe que
+je revoyais; puis moi-m&ecirc;me je d&eacute;tournais mon regard pour qu'elle me
+fix&acirc;t sans g&ecirc;ne. Ainsi nous f&icirc;mes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
+bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>J'admirais la tendre imagination de ma B&eacute;r&eacute;nice et tout ce qu'elle
+pr&ecirc;tait de d&eacute;licatesse &agrave; sa ch&eacute;tive trag&eacute;die.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cette premi&egrave;re soir&eacute;e que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
+me fut d&eacute;licieuse sans restriction; et son r&eacute;cit avait d&eacute;tourn&eacute; de telle
+mani&egrave;re mon id&eacute;e que j'entrevis une forme d'amour sup&eacute;rieure &agrave; la
+possession.</p>
+
+<p>Si B&eacute;r&eacute;nice n'a gu&egrave;re de vertu, elle poss&egrave;de beaucoup d'innocence, ce
+qui est plus s&ucirc;rement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
+r&eacute;sultat d'un raisonnement, c'est se conformer &agrave; des r&egrave;gles &eacute;tablies.
+B&eacute;r&eacute;nice est toute spontan&eacute;e; ses formes d&eacute;licates renferment l'ardeur
+et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
+bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cach&eacute;e sous
+toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
+pourquoi j'allai coucher &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_SIXIEgraveME" id="CHAPITRE_SIXIEgraveME"></a>CHAPITRE SIXI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>JOURN&Eacute;E QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE,<br />
+AYANT A SA DROITE B&Eacute;R&Eacute;NICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.</h4>
+
+
+<p>Dans mon sommeil, je vis B&eacute;r&eacute;nice se promener parmi les romanesques
+paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
+jardins.</p>
+
+<p>Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait envelopp&eacute; son r&eacute;cit, et
+pour mieux m'en p&eacute;n&eacute;trer, je d&eacute;sirai reposer mes yeux sur ces &eacute;tangs,
+ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon r&ecirc;ve,
+s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.</p>
+
+<p>On m'indiqua le point le plus &eacute;lev&eacute; des remparts, la Tour Constance,
+citadelle du treizi&egrave;me si&egrave;cle, d'o&ugrave; je dominerais la r&eacute;gion.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="I" id="I"></a>I.&mdash;VUE G&Eacute;N&Eacute;RALE ET CONFUSE</h4>
+
+
+<p>Tandis que je gravissais le mince escalier qui se d&eacute;vide dans
+l'&eacute;paisseur des murs &eacute;normes, ai-je regard&eacute; ce que me montrait le guide
+de l'ing&eacute;niosit&eacute; des guerriers moyen&acirc;geux &agrave; se verser des huiles
+bouillantes sur la t&ecirc;te par le m&acirc;chicoulis? Je ne pensais qu'aux
+mis&eacute;rables qui, dans ces salles superpos&eacute;es, ab&icirc;mes glac&eacute;s et suintants
+de t&eacute;n&egrave;bres, avec un coeur d&eacute;faillant comme le mien, connurent le
+d&eacute;sespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne v&icirc;nt les faire
+souffrir; &agrave; chaque silence, qu'on ne les laiss&acirc;t p&eacute;rir de faim. D&eacute;grad&eacute;s
+et abandonn&eacute;s, comme ils sont pour moi pitoyables!</p>
+
+<p>Le guide maintenant me d&eacute;crit ce que furent ces salles pour les conseils
+qu'y tint saint Louis, &agrave; la veille de ses croisades. De hautes
+boiseries, puis des tapisseries rev&ecirc;taient ces murs; les dalles &eacute;taient
+couvertes d'une liti&egrave;re de paille d'orge jonch&eacute;e de fleurs fra&icirc;ches qui
+la parfumaient. Nous avons perfectionn&eacute; notre confortable; avons-nous
+des m&eacute;thodes pour mieux satisfaire la d&eacute;licatesse de nos coeurs
+raffin&eacute;s?... J'ai rencontr&eacute; &agrave; un tournant de mon ascension la chapelle
+aux arceaux nerveux, le coin secret o&ugrave; le roi s'agenouillait et
+suppliait Dieu qu'il lui accord&acirc;t le don des larmes. Cette forte pri&egrave;re
+n'exprime-t-elle pas, avec la nettet&eacute; des coeurs sans ironie, la volupt&eacute;
+o&ugrave; j'aspire et que B&eacute;r&eacute;nice semble porter aux plis des dentelles dont
+elle essuie ses tendres yeux?</p>
+
+<p>Dans cet angle &eacute;troit, je m'attarde, et je r&eacute;fl&eacute;chis que de ce long
+pass&eacute;, des si&egrave;cles qui font de cette tour la v&eacute;ritable m&eacute;moire du pays,
+rien ne se d&eacute;gage pour moi que ceux qui m&eacute;dit&egrave;rent et ceux qui
+souffrirent....</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, ils ne diff&egrave;rent gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Nos m&eacute;ditations, comme nos souffrances, sont faites du d&eacute;sir de quelque
+chose qui nous compl&eacute;terait. Un m&ecirc;me besoin nous agite, les uns et les
+autres, d&eacute;fendre notre moi, puis l'&eacute;largir au point qu'il contienne
+tout.</p>
+
+<p>Telle est la loi de la vie. Avec nos futilit&eacute;s et parmi ces fausses
+n&eacute;cessit&eacute;s qui nous pressent, qu'est-ce que B&eacute;r&eacute;nice et moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Cette tendre r&ecirc;veuse souffre d'un bonheur perdu, r&ecirc;ve un peu confus et
+analogue &agrave; ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
+pass&eacute;. Pour moi, d&egrave;s mes premi&egrave;res r&eacute;flexions d'enfant, j'ai redout&eacute; les
+barbares qui me reprochaient d'&ecirc;tre diff&eacute;rent; j'avais le culte de ce
+qui est en moi d'&eacute;ternel, et cela m'amena &agrave; me faire une m&eacute;thode pour
+jouir de mille parcelles de mon id&eacute;al. C'&eacute;tait me donner mille &acirc;mes
+successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
+de cet &eacute;parpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire &agrave;
+me reposer de moi-m&ecirc;me dans une abondante unit&eacute;. Ne pourrais-je r&eacute;unir
+tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?</p>
+
+<p>... Des probl&egrave;mes analogues dess&eacute;chaient le roi Louis, tandis
+qu'agenouill&eacute; sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
+religion aussi vive, et simplement modifi&eacute;e par les circonstances, je me
+pr&eacute;occupe, moi aussi, de servir mon &acirc;me qui veut &ecirc;tre &eacute;mue. Je n'ai pas
+comme saint Louis de formule d&eacute;termin&eacute;e &agrave; laquelle me conformer, mais je
+cherche ma formule &agrave; travers toutes les exp&eacute;riences.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata &agrave; voir
+l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait &agrave; cet
+illimit&eacute; panorama de nature exprimait exactement le contraste de
+l'ardeur resserr&eacute;e d'un saint Louis et de mes d&eacute;sirs infiniment
+dispers&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais un petit phare de douze m&egrave;tres s'&eacute;levant encore sur cette terrasse,
+je me refusai &agrave; rien regarder avant que je m'y fusse install&eacute; pour
+embrasser le plus long horizon.</p>
+
+<p>Maintenant, &agrave; mes pieds, Aigues-Mortes, mis&eacute;rable damier de toits &agrave;
+tuiles rouges, &eacute;tait ramass&eacute;e dans l'enceinte rectangulaire de ses
+hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, &eacute;tangs
+d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise ti&egrave;de;
+puis, &agrave; l'horizon, sur la mer, des voiles gonfl&eacute;es vers des pays
+inconnus symbolisaient magnifiquement le d&eacute;part et cette fuite pour qui
+sont ardentes nos &acirc;mes, nos pauvres &acirc;mes, press&eacute;es de vulgarit&eacute;s et
+assoiff&eacute;es de toutes ces parts d'inconnu o&ugrave; sont les r&eacute;serves de
+l'abondante nature.</p>
+
+<p>Longtemps, sans formuler ma pens&eacute;e, je demeurai &agrave; m'&eacute;mouvoir de ces
+vastes tableaux et &agrave; aimer ce pays, de telle fa&ccedil;on que si mauvais
+proc&eacute;d&eacute;s qu'il ait pour moi dans la suite et quand m&ecirc;me cet &eacute;chauffement
+qu'il me donne m'appara&icirc;trait d&eacute;raisonnable, cela jamais ne puisse &ecirc;tre
+effac&eacute; que nous n'avons fait qu'un et que j'ai particip&eacute; de sa gravit&eacute;
+apr&egrave;s tant de vaines agitations. Magnifique m&eacute;lancolie, et mis&eacute;rable
+pourtant! Satisfaction intense, mais priv&eacute;e de cette s&eacute;curit&eacute; qui seule
+saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
+instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
+distingu&eacute; l'&acirc;me de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce m&ecirc;me
+point de vue o&ugrave; je suis assis, pour s'en faire une belle &acirc;me unique!
+puis cette beaut&eacute; qu'ils s'&eacute;taient compos&eacute;e se dissipa, dans le m&ecirc;me
+d&eacute;lai que mon &eacute;motion va s'affaisser.</p>
+
+<p>Mais soudain de la plate-forme, des voix mont&egrave;rent jusqu'&agrave; moi, et je
+reconnus ma d&eacute;licieuse B&eacute;r&eacute;nice qui causait avec un jeune homme.</p>
+
+<p>J'allai la saluer.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="II" id="II"></a>II.&mdash;VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES</h4>
+
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice fit la pr&eacute;sentation:</p>
+
+<p>&mdash;M. Charles Martin, ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>Je reconnus mon acharn&eacute; adversaire du comit&eacute; arl&eacute;sien. C'est un
+vigoureux gar&ccedil;on, avec le genre de distinction que peut avoir un
+professeur, et, ce qui m'int&eacute;resse, il pr&eacute;sente tous les caract&egrave;res de
+l'homme passionn&eacute;. Nous nous t&icirc;nmes fort courtoisement, et chacun de
+nous s'en savait gr&eacute; &agrave; soi-m&ecirc;me. Quand on est n&eacute; chien et qu'on
+rencontre une personne n&eacute;e chat, il est toujours flatteur de sentir
+qu'on fait voir en ce moment le plus beau r&eacute;sultat de la civilisation,
+en ne se jetant pas l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais rentr&eacute; &agrave; Arles, me dit B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai manqu&eacute; mon train, un peu volontairement; voil&agrave; une heure que je
+suis dans la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez que vous avez dormi l&agrave;-haut, me dit M. Martin.</p>
+
+<p>A ce ton, je reconnus imm&eacute;diatement un de ces gar&ccedil;ons qui se piquent
+d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-&agrave;-dire
+l'habitude contract&eacute;e dans les classes de croire que leur mani&egrave;re de
+sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
+personne plus que Charles Martin ne m&eacute;prise la vie de contemplation. Il
+a l'habitude de d&eacute;clarer: &laquo;Me prenez-vous pour un r&ecirc;veur?&raquo; Comme on dit:
+&laquo;Suis-je un pourceau!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, lui r&eacute;pondis-je, un peu sur la d&eacute;fensive; j'y ai pris, au
+contraire, un vif int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Il d&eacute;sirait la conciliation (d'o&ugrave; je le devinai amoureux de B&eacute;r&eacute;nice),
+car il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, vous avez l&agrave; quarante-deux m&egrave;tres d'&eacute;l&eacute;vation, on y
+saisit &agrave; merveille la topographie. Il est f&acirc;cheux que vous n'ayez eu
+personne pour vous orienter dans ce panorama.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;ait des explications et m&ecirc;me je pus craindre qu'il ne donn&acirc;t
+des &eacute;pith&egrave;tes de beaut&eacute; aux &eacute;tangs, au d&eacute;sert, au ciel, aux choses
+d'arch&eacute;ologie. Heureusement, il s'en tint &agrave; &eacute;tiqueter de leurs noms
+exacts ces mornes &eacute;tangs, ces arbres contract&eacute;s et ces &acirc;pres herbages.
+Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
+d&eacute;signaient suffisamment!</p>
+
+<p>Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son exp&eacute;rience
+d'ing&eacute;nieur du Rh&ocirc;ne me fournit cependant certains d&eacute;tails qui
+confirm&egrave;rent et &eacute;clair&egrave;rent la physionomie que d'instinct je m'&eacute;tais
+faite du pays d'Aigues-Mortes....</p>
+
+<p>Toute cette plaine, nous dit-il, aux &eacute;poques pr&eacute;historiques, &eacute;tait
+recouverte par les eaux m&eacute;lang&eacute;es du fleuve et de la mer.</p>
+
+<p>Elle ne l'a pas oubli&eacute;. La diversit&eacute; de sa flore raconte les luttes de
+cette terre pour surgir de l'Oc&eacute;an: sur les bosses croissent des pins et
+des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie n&eacute;cessaire &agrave; leurs
+racines; dans les bas-fonds encore impr&eacute;gn&eacute;s d'eau sal&eacute;e, des joncs, des
+sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
+le souvenir, de cette continuit&eacute; dans la vie que naissent l'harmonie et
+la paix profonde de ces longs paysages?</p>
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique &agrave; ce pays.
+C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
+d'abord une perception confuse. Un sentiment tr&egrave;s vif des humbles droits
+de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
+voil&agrave; toute son &acirc;me. Combien j'envie &agrave; cette enfant et a cette vieille
+plaine cette continuit&eacute; dans leur d&eacute;veloppement, moi qui ne sais pas
+m&ecirc;me accorder mes &eacute;motions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par l&agrave; que
+j'aime ce pays, quoique je ne pr&eacute;tende pas en faire un champ de culture;
+c'est par l&agrave; que j'aime B&eacute;r&eacute;nice, quoique je ne songe pas &agrave; la faire ma
+ma&icirc;tresse; et m&ecirc;me, champ de culture ou ma&icirc;tresse, je les aimerais moins
+que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
+sables sal&eacute;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A un autre instant, Charles Martin se f&eacute;licitait que depuis trente ans
+on e&ucirc;t livr&eacute; la majeure partie de ce pays &agrave; la culture et au
+d&eacute;frichement.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues &eacute;poques o&ugrave;
+notre race &eacute;tait en friche sont pass&eacute;s. Peut-&ecirc;tre sur nos &acirc;mes a-t-il
+apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
+trois si&egrave;cles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
+difficult&eacute; de retrouver le fonds; les &acirc;mes comme B&eacute;r&eacute;nice sont bien
+rares. Mais allons &agrave; quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
+tr&egrave;s vite elle se r&eacute;v&egrave;le, et c'est par cette connaissance que nous
+pouvons l'utiliser. De m&ecirc;me pour le peuple, il faut conna&icirc;tre sa
+tradition, ses besoins profonds. Cet ing&eacute;nieur, qui le m&eacute;prise et ne
+cherche pas &agrave; le p&eacute;n&eacute;trer, veut lui imposer ce qu'il consid&egrave;re comme
+raisonnable!</p>
+
+<p>Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
+plaines tourment&eacute;es du Rh&ocirc;ne, ne me para&icirc;t gu&egrave;re les comprendre; en lui
+tout demeure &agrave; l'&eacute;tat de notion sans se fondre en amour.</p>
+
+<p>Il est mont&eacute; avec B&eacute;r&eacute;nice sur ce belv&eacute;d&egrave;re pour qu'elle embrasse la
+n&eacute;cessit&eacute; de certains travaux qui l&egrave;sent, dit-elle, sa villa de
+Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'&agrave; quel
+point, en tout et sur tout, il se refuse &agrave; accepter ce pays tel qu'il
+est et pr&eacute;tend lui imposer sa discipline.</p>
+
+<p>Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ing&eacute;nieur,
+imagine qu'il doit plier cette r&eacute;gion sur la formule d'un beau pays,
+telle que l'&eacute;tablissent les concours qu'il a brillamment subis.</p>
+
+<p>Foi na&iuml;ve &agrave; la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
+c'est-&agrave;-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, r&eacute;sultera de
+l'application &agrave; tout le continent des m&ecirc;mes proc&eacute;d&eacute;s de culture et de
+transport. Des routes, des r&eacute;coltes, des digues, ne sont pas pour lui
+des moyens, mais de pleines satisfactions o&ugrave; il s'&eacute;panouit. Comme il
+sourit de ces &laquo;assises profondes, de cette puissance de fixit&eacute;&raquo; que
+per&ccedil;oivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
+sont elles pourtant qui m'invitent &agrave; m'affermir, &agrave; creuser plus avant et
+&agrave; &eacute;tudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
+Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre &acirc;me ou celle du
+monde ext&eacute;rieur, rien ne peut nous dispenser de conna&icirc;tre le fonds o&ugrave;
+nous travaillons. Il faut p&eacute;n&eacute;trer tr&egrave;s avant, se m&ecirc;ler aux choses, par
+la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'o&ugrave; na&icirc;t l'harmonie
+qui fait la paix et la singuli&egrave;re intensit&eacute; de cette contr&eacute;e. Sinon,
+vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
+mobilit&eacute;, de la vaine agitation. Vous croyez donner &agrave; ce jardin mille
+aspects nouveaux, vous n'avez touch&eacute; qu'&agrave; la surface, et votre oeuvre
+est de celles qu'emporte un caprice du Rh&ocirc;ne ou quelque mouvement de
+notre humeur.</p>
+
+<p>Ame triste et d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;e de B&eacute;r&eacute;nice, je vous aime; je ne pr&eacute;tends pas
+vous imposer mon &acirc;me, mais &agrave; vous qui n'avez pas boulevers&eacute; sous mille
+cultures la part originelle que vous avez re&ccedil;ue de votre race, je
+demande que vous me soyez un directeur.</p>
+
+<p>Et toi aussi, m&eacute;lancolique pays, parent de B&eacute;r&eacute;nice, enseigne-moi.</p>
+
+<p>L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
+votre s&egrave;ve; moi je suis impuissant &agrave; rien d&eacute;fendre contre la mort. Je
+suis un jardin o&ugrave; fleurissent des &eacute;motions sit&ocirc;t d&eacute;racin&eacute;es. B&eacute;r&eacute;nice et
+Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me gu&eacute;rirait de
+ma mobilit&eacute;? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant o&ugrave; retrouver
+l'unit&eacute; de ma vie. Je n'esp&egrave;re qu'en vous pour me guider.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice, qui attendait son amie de N&icirc;mes, ne tarda pas &agrave; nous quitter,
+satisfaite de notre bonne entente et amus&eacute;e de nous envoyer d&eacute;jeuner
+c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Quoique pour l'ordinaire je r&eacute;pugne &agrave; supporter la contradiction,
+l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon m&eacute;prisait d'une belle
+ardeur toutes les id&eacute;es qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
+s&eacute;duire des ennemis de cette sorte jusqu'&agrave; jeter ainsi le d&eacute;sarroi dans
+leur esprit cat&eacute;gorique.</p>
+
+<p>D&egrave;s le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
+sans qu'il me compr&icirc;t le moins du monde. Comme s'il e&ucirc;t pos&eacute; cartes sur
+table, je connus tout le jeu d'images contradictoires o&ugrave; il
+s'embarrassait sur mon caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Serait-ce un esprit chim&eacute;rique? se disait-il, tandis que je lui parlais
+des mis&eacute;rables; ou immoral? quand j'en vins &agrave; vanter certain phalanst&egrave;re
+religieux. Pour trancher, il e&ucirc;t admis volontiers l'une et l'autre
+hypoth&egrave;se, mais mon affabilit&eacute; d'un ton tr&egrave;s simple le pr&eacute;occupait, et
+de cette attitude sans signification il cherchait &agrave; tirer des
+conclusions, bien plus que des id&eacute;es que je lui exposais. D'ailleurs,
+chacune de ses paroles &eacute;tait de vanit&eacute;, et il me parut avoir, comme la
+plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant domin&eacute; par des mots de
+sp&eacute;cialiste.</p>
+
+<p>Saura-t-il jamais combien je l'ai go&ucirc;t&eacute;, l'excellent sot! C'&eacute;tait un
+ing&eacute;nieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
+regard tr&egrave;s pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui &eacute;tait
+&eacute;nergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pens&eacute;es!
+Avec quel entrain il m&eacute;prisait ceux qu'il d&eacute;sapprouvait! Ses certitude,
+ses affirmations, son exclusivisme &eacute;taient pour moi choses si folles, si
+d&eacute;nu&eacute;es de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
+v&eacute;rit&eacute;, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
+perp&eacute;tuelle satisfaction &agrave; v&eacute;rifier sur chacune de ses paroles combien
+je n'avais pas trop augur&eacute; de son animalit&eacute;.</p>
+
+<p>Je savais que les comit&eacute;s gouvernementaux d'Arles songeaient &agrave; lui
+offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
+politique dans le d&eacute;partement. Aussit&ocirc;t, du ton appropri&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, me d&eacute;clara-t-il, j'aurai grand plaisir &agrave; causer avec
+vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons l&agrave;-dessus des
+id&eacute;es absolument oppos&eacute;es.</p>
+
+<p>Cette phrase me remplit d'un d&eacute;licieux bien-&ecirc;tre; je la pr&eacute;voyais
+textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
+contredire, ayant moi-m&ecirc;me peu de confiance dans la dialectique, mais
+que je d&eacute;sirais me faire une vue claire des opinions qui lui &eacute;taient
+ch&egrave;res, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
+Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ma r&eacute;ponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
+cette impression: &laquo;sceptique, sans conviction.&raquo; Parce que je montrais un
+go&ucirc;t tr&egrave;s vif pour &ecirc;tre renseign&eacute; sur toutes les convictions!</p>
+
+<p>Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
+raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le r&ocirc;ti.
+Un commis voyageur dit: &laquo;Avez-vous visit&eacute; la tour Constance? les
+oubliettes?... il faut voir &ccedil;a! c'est l&agrave; que saint Louis pr&eacute;cipitait les
+protestants.&raquo; Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
+exprimant le sentiment de toute la table: &laquo;Ah! mes amis! nous avons la
+R&eacute;publique, gardons-la bien!&raquo;</p>
+
+<p>A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour pr&eacute;venir
+mon sourire il haussa les &eacute;paules, et sa moue attrist&eacute;e signifiait
+qu'une telle ignorance de la chronologie est tout &agrave; fait f&acirc;cheuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partage pas votre impression, lui dis-je &agrave; mi-voix. Une erreur
+historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
+est fort net. Ils t&eacute;moignent un go&ucirc;t tr&egrave;s vif pour la tol&eacute;rance
+philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
+id&eacute;als. Le m&ecirc;me r&ecirc;ve m'obs&egrave;de.</p>
+
+<p>Distingue-t-on maintenant la qualit&eacute; morale de Charles Martin?</p>
+
+<p>Ah! celui-l&agrave; n'est pas un &eacute;gotiste, il m&eacute;prise la contemplation
+int&eacute;rieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossi&egrave;re &eacute;nergie
+qu'il la met perp&eacute;tuellement en opposition avec chaque parcelle de
+l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
+apparaissent pas comme des &eacute;motions &agrave; s'assimiler pour s'en augmenter;
+il ne se pr&eacute;occupe que de les bl&acirc;mer d&egrave;s qu'ils s'&eacute;cartent de l'image
+qu'il s'est improvis&eacute;e de l'univers.</p>
+
+<p>Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
+compr&eacute;hension, un sp&eacute;cialiste. Il voit des oppositions dans la
+multiplicit&eacute; et ne saisit pas la v&eacute;rit&eacute; qui se d&eacute;gage de l'unit&eacute;
+qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
+&laquo;l'<i>Adversaire</i>&raquo;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="III" id="III"></a>III.&mdash;RECONSTITUTION SYNTH&Eacute;TIQUE D'AIGUES-MORTES, DE B&Eacute;R&Eacute;NICE, DE
+CHARLES MARTIN<br /> ET DE MOI-M&Ecirc;ME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
+PARTIES.</h4>
+
+<p>J'&eacute;tais trop int&eacute;ress&eacute; par ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice et par cette plaine, qui,
+toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
+trouv&eacute; en moi; il me fallait y m&eacute;diter encore.</p>
+
+<p>Je ne retournai pas &agrave; la villa de Rosemonde, je voulais go&ucirc;ter la forte
+nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
+br&egrave;ve dur&eacute;e, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
+ins&eacute;parables de l'isolement; elles nous &eacute;l&egrave;vent d'une telle ivresse que
+les plus distingu&eacute;es frivolit&eacute;s de la vie de soci&eacute;t&eacute; d&egrave;s lors sont
+m&ecirc;l&eacute;es d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
+il se prive en se m&ecirc;lant aux hommes.</p>
+
+<p>A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
+dans la plaine si triste pr&egrave;s des &eacute;tangs, je rem&acirc;chais mes r&eacute;flexions de
+la journ&eacute;e et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
+devenaient plus fortes et f&eacute;condes.</p>
+
+<p>J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
+m&ecirc;me qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attrist&eacute; de
+B&eacute;r&eacute;nice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer &agrave; ces
+&eacute;tangs mornes et fi&eacute;vreux, &agrave; ce pays lunaire plein de r&ecirc;ves immenses et
+de tristesses r&eacute;sign&eacute;es. Mais en m&ecirc;me temps que B&eacute;r&eacute;nice liait ainsi par
+de t&eacute;nues sentimentalit&eacute;s mon &acirc;me &agrave; Aigues-Mortes, je fortifiais cette
+union avec tous les petits renseignements que m'avait donn&eacute;s cet esprit
+sec de Charles Martin.</p>
+
+<p>Quand le soleil fut &agrave; son d&eacute;clin, je montai &agrave; nouveau sur la tour
+Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fi&eacute;vreuses
+&eacute;motions, &agrave; cette heure o&ugrave; les r&ecirc;ves sortent des &eacute;tangs pour faire
+frissonner les hommes.</p>
+
+<p>Les couchers du soleil sont prodigieux &agrave; Aigues-Mortes. Je n'y vis
+jamais rien de brutal: ses feux d&eacute;compos&eacute;s par l'humidit&eacute; de l'air
+prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
+une grandeur et une sublimit&eacute; de d&eacute;solation que saint Louis, quittant
+ces rivages, ne dut pas retrouver &eacute;gales dans les plaines de Damiette.
+Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se pr&eacute;sente
+naturellement sous un aspect d'&eacute;ternit&eacute;, met en un clair relief combien
+est furtive la gr&acirc;ce de B&eacute;r&eacute;nice, combien fugitive chacune de mes
+&eacute;motions les plus ch&egrave;res. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
+granit inusable qui ne laisse songer qu'&agrave; la mort perp&eacute;tuelle.</p>
+
+<p>Avec une prodigieuse nettet&eacute;, se d&eacute;tachaient les ondulations des c&ocirc;tes
+sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait &eacute;t&eacute; modifi&eacute;
+perp&eacute;tuellement au cours des si&egrave;cles. Ainsi que les flots, me disais-je,
+d&eacute;forment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des m&ecirc;mes passions
+agissent sur la sensibilit&eacute; des hommes. B&eacute;r&eacute;nice, Charles Martin et moi,
+nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.</p>
+
+<p>Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
+l'indomptable &eacute;nergie de l'&acirc;me de l'univers que jamais le froid ne prend
+au coeur, qui ne se d&eacute;courage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
+chaque jour ressuscite.</p>
+
+<p>A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumi&egrave;re d&eacute;gradante,
+de m&ecirc;me que le long des si&egrave;cles il s'est modifi&eacute; sous l'ardeur de
+l'Oc&eacute;an, et de m&ecirc;me qu'il se modifie dans les esprits qui le
+contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
+observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pens&eacute;e, dans
+cette facilit&eacute; d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
+cach&eacute;es apparaissaient &agrave; mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
+dans l'&acirc;me de B&eacute;r&eacute;nice, la physionomie tr&egrave;s ch&egrave;re et tr&egrave;s obscure
+qu'elle s'en fait d'intuition, l'&eacute;motion religieuse dont elle
+l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
+&laquo;l'Adversaire&raquo;, collection de petits d&eacute;tails dess&eacute;ch&eacute;s, vaste tableau
+dont il a perdu le don de s'&eacute;mouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
+r&eacute;fl&eacute;chir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
+m&eacute;thodes, je suis tout &agrave; la fois instinctif comme B&eacute;r&eacute;nice, et r&eacute;fl&eacute;chi
+comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
+de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unit&eacute;, car je
+per&ccedil;ois le r&ocirc;le de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
+B&eacute;r&eacute;nice, mais je sais pourquoi. J'ai des &eacute;motions spontan&eacute;es, mais je
+les cultive avec une m&eacute;thode qui d&eacute;passe encore la m&eacute;thode de Charles
+Martin.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait venue. J'exprimai au gardien de la tour le d&eacute;sir de
+rester l&agrave; encore quelques instants, et je le priai qu'il s'&eacute;loign&acirc;t.</p>
+
+<p>Maintenant que l'univers &eacute;tait rempli de nuit, un tableau plus beau
+encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les &ecirc;tres prenaient toute
+valeur: ce n'&eacute;tait plus B&eacute;r&eacute;nice que je voyais, mais l'&acirc;me populaire,
+&acirc;me religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
+pass&eacute; dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'&eacute;tait la
+m&eacute;diocrit&eacute; moderne, la demi-r&eacute;flexion, le manque de compr&eacute;hension, des
+notions sans amour. Mais moi-m&ecirc;me je n'existais plus, j'&eacute;tais simplement
+la somme de tout ce que je voyais.</p>
+
+<p>Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi &agrave;
+B&eacute;r&eacute;nice, ni &agrave; Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
+pittoresque des merveilleuses destin&eacute;es de l'humanit&eacute;. Et moi, enivr&eacute; de
+cette compr&eacute;hension, je me jugeais assis sur la tour Constance, r&eacute;fugi&eacute;
+dans ce qui est &eacute;ternel, possesseur du grand et universel amour.
+J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime &eacute;go&iuml;sme qui
+embrasse tout, qui fait l'unit&eacute; par omnipotence et vers lequel mon moi
+s'effor&ccedil;a toujours d'atteindre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tel est le r&eacute;cit de la merveilleuse journ&eacute;e que je passai sur la tour
+Constance, ayant &agrave; ma droite B&eacute;r&eacute;nice et &agrave; ma gauche l'Adversaire. Et,
+en v&eacute;rit&eacute;, ce nom de <i>Constance</i> n'est-il pas tel qu'on l'e&ucirc;t choisi,
+dans une carte id&eacute;ologique &agrave; la fa&ccedil;on des cartes du Tendre, pour
+d&eacute;signer ce point central d'o&ugrave; je me fais la vue la plus claire possible
+de ces vieilles plaines et de cette B&eacute;r&eacute;nice remplie de souvenirs? C'est
+en effet l'id&eacute;e de tradition, d'unit&eacute; dans la succession qui domine
+cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
+qui leur fait cette analogie si forte que, pour d&eacute;signer l'&acirc;me de cette
+contr&eacute;e et l'&acirc;me de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
+sont le type, je me sers d'un m&ecirc;me mot: <i>Le jardin de B&eacute;r&eacute;nice</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE</h4>
+
+
+<p>Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
+Charles Martin. Nous &eacute;change&acirc;mes quelques id&eacute;es et du premier trait il
+faillit prendre barre sur moi.</p>
+
+<p>Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
+d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'&eacute;tant
+pench&eacute; &agrave; la porti&egrave;re, je ne pus que v&eacute;rifier son assertion, et j'en eus
+de la tristesse au point de suspecter mes belles &eacute;motions de la tour
+Constance, car toutes naissent de l'id&eacute;e qu'Aigues-Mortes est une
+vieille ville &agrave; qui les si&egrave;cles n'ont pas fait oublier son pass&eacute; et qui
+re&ccedil;oit sa beaut&eacute; de cette constance.</p>
+
+<p>Mais tr&egrave;s vite je sentis que, malgr&eacute; tout, la dominante d'Aigues-Mortes
+demeurait d'&ecirc;tre une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
+vie; il y a des choses r&eacute;centes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
+baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
+et cette unit&eacute; dans la succession, gr&acirc;ce &agrave; quoi elle produit sur le
+visiteur une impression si particuli&egrave;re. Ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice, elle-m&ecirc;me,
+a dans la t&ecirc;te des pr&eacute;occupations banales; dans le coeur, peut-&ecirc;tre
+des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble m&eacute;lancolie et de
+souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
+belle et pr&eacute;cieuse, parce que son caract&egrave;re est d'&eacute;veiller notre vieux
+fonds de sentiments et d'&eacute;motions h&eacute;r&eacute;ditaires, et que comme
+Aigues-Mortes elle se souvient de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment j'&eacute;chappai &agrave; l'objection que me proposait implicitement
+l'Adversaire. Il pr&eacute;tendait que tout le vieux temps avait disparu et que
+j'&eacute;tais men&eacute; par des imaginations litt&eacute;raires que ruinerait la moindre
+enqu&ecirc;te. Critique de port&eacute;e immense! car le fond de ma pr&eacute;occupation
+n'&eacute;tait ni B&eacute;r&eacute;nice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'&agrave;
+l'action &eacute;lectorale que je venais entreprendre &agrave; Arles; je ne pensais
+qu'au peuple. &laquo;Quelle est son &acirc;me? me demandais-je, je veux frissonner
+avec elle, la comprendre par l'analyse du d&eacute;tail, comme l'Adversaire,
+et par amour, comme B&eacute;r&eacute;nice; arriver enfin &agrave; en &ecirc;tre la conscience&raquo;.
+Qu'aurais-je conclu, si j'avais d&ucirc; reconna&icirc;tre que je m'&eacute;tais m&eacute;pris
+en trouvant une part inalt&eacute;r&eacute;e dans Aigues-Mortes et dans B&eacute;r&eacute;nice?
+Il m'e&ucirc;t fallu renoncer aussi &agrave; d&eacute;gager la tradition de la masse!</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il ne m'e&ucirc;t plus rest&eacute; qu'&agrave; abandonner Arles et la vie active.
+Mais vraiment l'Adversaire s'y &eacute;tait pris trop grossi&egrave;rement. Et la
+bassesse de sa dialectique m'emp&ecirc;cha de me d&eacute;rober &agrave; ma nouvelle t&acirc;che.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_SEPTIEgraveME" id="CHAPITRE_SEPTIEgraveME"></a>CHAPITRE SEPTI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>LA P&Eacute;DAGOGIE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon enfant, donne-moi ton coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">(PROVERBE.)</span><br />
+</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, je vins souvent d'Arles &agrave; Aigues-Mortes visiter ma ch&egrave;re
+B&eacute;r&eacute;nice. Jusqu'&agrave; quel point son contact m'&eacute;tait d&eacute;licieux, on ne le
+comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussi&egrave;re des complications
+&eacute;lectorales d'o&ugrave; je m'&eacute;chappais pour me rafra&icirc;chir dans la petite maison
+des &eacute;tangs.</p>
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice ne parlait gu&egrave;re, mais son sourire et la ligne de son corps
+avaient une fa&ccedil;on si m&eacute;lancolique et si fine, avec un naturel parfait!
+Il y avait en elle l'&eacute;tranget&eacute; d&eacute;licate de cette renaissance
+bourguignonne du quinzi&egrave;me si&egrave;cle qui fut la moins acad&eacute;mique des
+tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
+poursuivit passionn&eacute;ment l'expression, parfois aux d&eacute;pens de la beaut&eacute;,
+que s'&eacute;tait ouverte sa premi&egrave;re jeunesse. Elle avait de ces images leur
+finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plut&ocirc;t mouill&eacute;e
+de gr&acirc;ce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
+&acirc;me avaient transpir&eacute; sur tout son jeune corps, en baignaient les
+contours.</p>
+
+<p>Au bord de ces eaux pleines de r&ecirc;ves, son &eacute;l&eacute;gance froiss&eacute;e par aucun
+contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
+le plus pr&eacute;cieux des repos. E&ucirc;tes-vous jamais un sentiment plus ardent
+des arbres verts et des eaux fra&icirc;ches que dans la paperasse des bureaux?
+jamais plus le go&ucirc;t d'une passion vive qu'au soir d'une journ&eacute;e de
+confus d&eacute;bats? Cette petite fille contentait le besoin de sinc&eacute;rit&eacute; et
+de d&eacute;sint&eacute;ressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
+aux conditions de ma r&eacute;ussite &eacute;lectorale. Les heures pass&eacute;es aupr&egrave;s
+d'elle m'&eacute;taient un jardin ferm&eacute;.</p>
+
+<p>Notre ordinaire, dans mes s&eacute;jours d'Aigues-Mortes, &eacute;tait de marcher dans
+cette campagne divine et de ne tol&eacute;rer sur nos &acirc;mes que des sentiments
+analogues &agrave; ceux qui flottent sur ses &eacute;tangs ou v&eacute;g&egrave;tent sur sa lande.
+Notre conversation e&ucirc;t paru dess&eacute;ch&eacute;e, comme parait cette terre: c'est
+qu'en &eacute;taient bannies toutes banalit&eacute;s; nous n'admettions rien entre
+nous que de personnel et de parfaitement sinc&egrave;re. Nous avions nos longs
+silences, comme cette terre a ses landes pel&eacute;es, et peut-&ecirc;tre n'est-elle
+jamais plus noble que dans ces friches sem&eacute;es de sel et balay&eacute;es du vent
+de la mer.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;servions pour nos soins priv&eacute;s les instants grossiers du milieu
+du jour, ces apr&egrave;s-midi o&ugrave; l'&eacute;paisse congestion nous prive tout &agrave; la
+fois de frivolit&eacute; et de profondeur, mais la fra&icirc;cheur du r&eacute;veil et la
+lassitude du soir favorisaient &eacute;galement notre d&eacute;licieux commerce
+d'abstractions.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un matin, &agrave; travers les marais salants, nous all&acirc;mes visiter le bourg
+du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent l&eacute;ger
+rafra&icirc;chissait le front, les yeux, la bouche de mon amie B&eacute;r&eacute;nice et
+d&eacute;couvrait sa nuque &eacute;nergique de petite b&ecirc;te. Elle franchit avec aisance
+ces trois kilom&egrave;tres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
+bouleau ne s'inqui&egrave;te de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
+est un des caract&egrave;res. Pour moi, &eacute;tranger dans cette vie harmonieuse,
+j'en prenais une conscience intense.</p>
+
+<p>Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'&agrave; la mer
+qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
+une note donn&eacute;e par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
+quelque op&eacute;ra italien.... C'&eacute;tait vers les dix heures, par un tendre
+soleil, et la brise emportait au large toutes nos r&ecirc;veries, symbolis&eacute;es
+sur l'horizon par des voiles d&eacute;ploy&eacute;es. Au Grau-du-Roi, les maisons des
+p&ecirc;cheurs sont teintes de ros&eacute; p&acirc;le, de jaune et de vert d&eacute;lay&eacute;. Aucun
+bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
+suprasensibles, tandis qu'assis aupr&egrave;s d'elle, qui repr&eacute;sente pour moi
+la force myst&eacute;rieuse, l'impulsion du monde, je go&ucirc;tais dans le parfum
+l&eacute;ger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
+la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de sa
+fonction, qui est de pousser &agrave; l'&eacute;tat de vie tout ce qui tombe en elle,
+je fus &eacute;coeur&eacute; de cette surcharge d'&eacute;motions sans unit&eacute; dont je
+d&eacute;faille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
+paradis &eacute;troits, analogues &agrave; celui-ci, o&ugrave;, pour &ecirc;tre heureux, il
+suffirait d'&ecirc;tre, comme mon amie, une belle v&eacute;g&eacute;tation et de me chercher
+des racines, ces assises morales qu'elle avait trouv&eacute;es en pleurant dans
+les bras de M. de Transe.</p>
+
+<p>Parfois, le soir, apr&egrave;s le repas, quand je sentais, dans un soupir de
+B&eacute;r&eacute;nice un peu affaiss&eacute;e, que notre manie allait la lasser, je la
+laissais &agrave; sa futile camarade, Bougie-Rose, &agrave; sa domestique, de qui sa
+bonne gr&acirc;ce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
+par le sentier des &eacute;tangs.</p>
+
+<p>Seuls les saints la connurent, mon hyst&eacute;rie de m&eacute;ditation et cette
+violente vari&eacute;t&eacute; d'abstractions, o&ugrave; je me plongeais, tout en c&ocirc;toyant
+ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifi&eacute;es
+par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place o&ugrave; veille un
+saint Louis h&eacute;ro&iuml;que de Pradier, apercevant dans une demi-obscurit&eacute; la
+rude &eacute;glise du douzi&egrave;me si&egrave;cle, je m'enorgueillissais que ce pays ne f&ucirc;t
+utile qu'&agrave; mon &eacute;ducation et que B&eacute;r&eacute;nice, non plus, n'e&ucirc;t d'autre
+mission, enfant charg&eacute;e de volupt&eacute;s qu'elle laisse non cueillies se
+faner royalement sur elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cela est certain qu'elle ne se serait pas refus&eacute;e, mais cette assurance
+que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment m&ecirc;me o&ugrave; elle
+pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle e&ucirc;t jamais frissonn&eacute;,
+suffisait &agrave; ne pas irriter mon d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
+soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
+promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
+tristesse &eacute;panouie &agrave; tous les plis de son beau visage, elle me disait,
+avec l'&eacute;clatant sourire dont ses ann&eacute;es de libertinage lui firent
+conna&icirc;tre l'irr&eacute;sistible empire: &laquo;Venez plus pr&egrave;s de moi,&raquo; et elle
+m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. &laquo;A quoi
+pensez-vous?&raquo; interrogeait-elle, un peu mal &agrave; l'aise de ce compagnon, de
+qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui &eacute;chappaient. Mais que je
+fusse distrait, ce lui &eacute;tait un suffisant motif de me go&ucirc;ter davantage,
+pour mon <i>originalit&eacute;</i>, disait-elle, bien &agrave; contre-sens, car je n'&eacute;tais
+qu'un esprit compr&eacute;hensif, envelopp&eacute;, et conquis par l'abondante
+v&eacute;g&eacute;tation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.</p>
+
+<p>&laquo;A quoi pensez-vous, Philippe?&raquo; et je songeais qu'il est sur la terre
+bien des femmes dont le sein cache un beau tr&eacute;sor de douceur et de haute
+sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec d&eacute;sint&eacute;ressement
+parce que leurs corps voluptueux troublent de d&eacute;sir qui les approche.</p>
+
+<p>Elles-m&ecirc;mes, si d&eacute;licates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
+Mais ma B&eacute;r&eacute;nice, qui sur ses l&egrave;vres p&acirc;les et contre ses dents
+&eacute;clatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
+pas d&eacute;&ccedil;ue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
+froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
+a laiss&eacute; de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
+passion, loin de s'&eacute;vaporer avec le temps, se concentre dans la
+souffrance. La mort, qui a clos les yeux aim&eacute;s o&ugrave; se penchait B&eacute;r&eacute;nice,
+seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
+remplie d'un grand amour, elle ne demande &agrave; mon amiti&eacute; d'autre passion,
+d'autre caresse qu'une tendre curiosit&eacute; pour le bonheur qu'elle pleure.</p>
+
+<p>Or moi-m&ecirc;me, dans ma dispersion d'&acirc;me, je ne puis mieux me servir qu'en
+me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
+trouble de B&eacute;r&eacute;nice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
+m&eacute;dication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
+fille, toute ramass&eacute;e dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
+unit&eacute; de vie int&eacute;rieure; je d&eacute;sirai y participer.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment il &eacute;tait ais&eacute; d'y progresser &agrave; cause de son &eacute;ducation
+particuli&egrave;re. Comme elle &eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; faire voir son jeune corps
+sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son &acirc;me
+passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>Voici les principes de vie que m'inspira la m&eacute;lancolie de son visage,
+les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
+son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener &agrave;
+trois points que je vais indiquer bri&egrave;vement. S'il m'arrive de
+syst&eacute;matiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
+circonstances m&ecirc;mes o&ugrave; elles naissaient, du moins suis-je assur&eacute; de n'en
+pas fausser le caract&egrave;re.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>1&deg; <a name="LA_MEacuteTHODE" id="LA_MEacuteTHODE"></a>LA M&Eacute;THODE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+<p>Ce qui me frappe d&egrave;s l'abord en vous, B&eacute;r&eacute;nice, lui disais-je, c'est que
+vous avez le recueillement, la vie int&eacute;rieure et cette s&egrave;ve abondante
+qui &eacute;lan&ccedil;a chez quelques-uns de si admirables asc&eacute;tismes.</p>
+
+<p>Non pas qu'ayant ferm&eacute; les yeux vous soyez arriv&eacute;e &agrave; comprendre la loi
+du monde, comme font les Marc-Aur&egrave;le et les Spinoza, par la force
+logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
+corps vous a fait vivre parall&egrave;lement &agrave; l'univers. Vous n'avez pas mis
+dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'&acirc;me du monde, mais
+on voit s'agiter en vous la force m&ecirc;me qui conduit le monde. Et vos
+inqui&eacute;tudes passionnelles, qui pr&eacute;cis&eacute;ment ne vous laissent pas prendre
+conscience de l'univers, m'aident &agrave; entendre la r&eacute;clamation des simples
+fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
+entrevu un &eacute;tat plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
+monter dans la nature.</p>
+
+<p>Ton r&ocirc;le, ma B&eacute;r&eacute;nice, est de faire songer aux myst&egrave;res de la
+reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
+crie l'instinct et que tu sois l'image la plus compl&egrave;te que nous
+puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
+t&acirc;che d&eacute;licate!</p>
+
+<p>N'essaie pas d'&ecirc;tre nature, c'est souvent &ecirc;tre artificiel. Une Espagnole
+&agrave; qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez &agrave; un Goya, me
+r&eacute;pondit tr&egrave;s justement: &laquo;Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
+peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
+d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.&raquo; Parole tr&egrave;s fine! Elle e&ucirc;t paru
+d&eacute;guis&eacute;e en Espagnole. Ainsi, ma ch&egrave;re amie, pour me donner l'image de
+l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicit&eacute;! sois subtile, si
+&ccedil;a t'est plus commode.</p>
+
+<p>Ta m&eacute;thode, tu le con&ccedil;ois bien, ne doit &ecirc;tre en rien d'expliquer la
+v&eacute;rit&eacute;. Je dirais m&ecirc;me que tu dois &eacute;viter la moindre explication, tu n'y
+r&eacute;ussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
+mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton &acirc;me me r&eacute;v&egrave;le
+le sens de la nature et ses lois.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>2&deg; <a name="LES_PLAISIRS" id="LES_PLAISIRS"></a>LES PLAISIRS DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+<p>Ton plaisir, ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice, c'est d'&ecirc;tre envelopp&eacute;e par la caresse,
+l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
+tour Constance. &laquo;C'est l&agrave; seulement que je me plais,&raquo; me dis-tu. Elles
+te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
+qui les leur a confi&eacute;s. Tu te m&ecirc;les &agrave; Aigues-Mortes; tes sensations, tu
+les as r&eacute;pandues sur toutes ces pierres, sur cette lande dess&eacute;ch&eacute;e,
+c'est toi-m&ecirc;me que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
+petite maison, c'est ta propre fi&egrave;vre qui le monte le soir de ces
+&eacute;tangs.</p>
+
+<p>Et pourtant, cette r&ecirc;verie o&ugrave; vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
+toi, ne te suffit pas. Ton &acirc;me dispers&eacute;e sur cette terre, ta souffrance
+&eacute;miett&eacute;e, tu aurais plaisir &agrave; les resserrer, &agrave; t'y recueillir, &agrave; en
+d&eacute;guster chaque d&eacute;tail. Aigues-Mortes reste trop dans les g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s;
+tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
+petite &acirc;me suave, si fr&eacute;missante &agrave; toutes les solidarit&eacute;s de la nature,
+pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
+d'elle-m&ecirc;me; toi qui t'accordes profond&eacute;ment avec cette contr&eacute;e, tu
+t'inqui&egrave;tes pourtant, tu te crois isol&eacute;e; tu aspires &agrave; rentrer dans le
+personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
+jouissions ensemble des volupt&eacute;s de la confession.</p>
+
+<p>En te r&eacute;v&eacute;lant &agrave; moi, tu oublieras ta solitude; tu t'&eacute;pancheras, et
+donneras ainsi la gaiet&eacute; des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
+toi.</p>
+
+<p>Par la m&eacute;ditation et l'examen de conscience en commun, on p&eacute;n&egrave;tre bien
+plus finement en soi-m&ecirc;me. C'est une m&eacute;thode que j'ai exp&eacute;riment&eacute;e avec
+mon ami Simon,&mdash;charmant gar&ccedil;on que j'ai un peu perdu de vue, mais que
+je veux te faire conna&icirc;tre. Je suis arriv&eacute; &agrave; faire en sa soci&eacute;t&eacute;
+quelques excursions sur des points tout &agrave; fait nouveaux de moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Enfin, &eacute;tant ton confesseur, je serai en m&ecirc;me temps ton directeur de
+conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton &acirc;me,
+j'aurai soin de te la pr&eacute;senter sous le jour le plus favorable, en sorte
+que tu ressentes de la qui&eacute;tude et une grande paix.</p>
+
+<p>La volupt&eacute; de l'&eacute;panchement, le bien-&ecirc;tre de la pleine lumi&egrave;re et le
+calme du pardon, voil&agrave; ce que tu trouveras dans la confession, qui est
+v&eacute;ritablement le seul plaisir digne de B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>3&deg; <a name="LES_DEVOIRS" id="LES_DEVOIRS"></a>LES DEVOIRS DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+<p>Tu as des devoirs, B&eacute;r&eacute;nice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
+b&ecirc;te &agrave; la peau ti&egrave;de, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
+avec na&iuml;vet&eacute;: tu dois &ecirc;tre m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravit&eacute; qu'il
+prend quand tu songes &agrave; M. de Transe et m&ecirc;me &agrave; rien du tout. Le pli de
+ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
+tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous d&eacute;sirons le
+plus poss&eacute;der la v&eacute;rit&eacute;, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
+l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se d&eacute;montre.</p>
+
+<p>Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
+d&eacute;couragement. Votre m&eacute;lancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
+alacrit&eacute;. Quelle que soit votre r&eacute;pugnance &agrave; l'admettre, croyez bien que
+jamais vous n'avez rien &eacute;prouv&eacute; d'aussi pr&eacute;cieux que vos grandes
+tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
+&eacute;pur&eacute; de vulgarit&eacute;, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
+vous pouvait &ecirc;tre plus f&eacute;cond que votre deuil, sinon peut-&ecirc;tre les
+profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
+d'amour, si vos d&eacute;sirs avaient &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;s de jalousie.</p>
+
+<p>Les jouissances de l'amour n'augmentent gu&egrave;re l'individu; le plus net
+d'elles profite &agrave; l'esp&egrave;ce. Peut-&ecirc;tre l'amour heureux s'&eacute;panouit-il en
+vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
+gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifi&eacute;. Les
+souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
+point que quelques-uns en sortent m&eacute;connaissables; elles d&eacute;cantent nos
+sentiments, f&eacute;condent des cellules jusqu'alors st&eacute;riles de notre moelle,
+et nous poussent aux &eacute;motions religieuses.</p>
+
+<p>Tes l&egrave;vres p&acirc;lies de chagrin dans ton visage inclin&eacute;, la d&eacute;solation de
+ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,&mdash;entre ces
+mains qui particip&egrave;rent &agrave; tant de caresses,&mdash;le corps de M. de Transe,
+toute cette image que j'ai de toi sous mes paupi&egrave;res, me sont, &ocirc; ma
+ch&egrave;re madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
+tu te p&acirc;mais dans ses bras. Et ce jeune homme m&ecirc;me, qui n'&eacute;tait qu'un
+oisif &eacute;l&eacute;gant, par sa mort devient un admirable appui &agrave; notre
+exaltation; la beaut&eacute; et la noblesse sans ombre ne v&ecirc;tirent jamais un
+vivant, mais qui les contesterait &agrave; celui qui repose ayant pour oreiller
+ton coeur!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cet enseignement de la m&eacute;thode, des plaisirs et des devoirs de B&eacute;r&eacute;nice,
+je le dess&egrave;che pour l'exposer selon les proc&eacute;d&eacute;s scolastiques, mais il
+se m&ecirc;lait vivant et &eacute;pars &agrave; tous les circuits de nos longues promenades.
+Que go&ucirc;tiez-vous, dira-t-on, sur cette terre s&egrave;che avec de si s&egrave;ches
+id&eacute;ologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.</p>
+
+<p>Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
+D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution &agrave;
+notre haut probl&egrave;me de m&eacute;thode (concilier la complexit&eacute; des sentiments
+et leur unit&eacute;) qu'ils n'entendent m&ecirc;me pas que l'ardeur des sens et
+l'amour sont des passions distinctes, fort s&eacute;parables. Elles sont
+r&eacute;unies au plus bas de la s&eacute;rie des &ecirc;tres; d'accord! mais c'est que chez
+les plantes et chez les pauvres animaux des premi&egrave;res &eacute;tapes toutes les
+fonctions sont mal diff&eacute;renci&eacute;es. Comment l'homme affin&eacute; s'ent&ecirc;terait-il
+dans cette grossi&egrave;re simplification? Tr&egrave;s souvent, c'est l'emp&ecirc;chement
+o&ugrave; nous sommes de changer notre train de maison qui nous force &agrave;
+demander ces satisfactions &agrave; un m&ecirc;me objet. Mais pour ces fonctions
+d&eacute;licates, peut-on trouver un bon Ma&icirc;tre Jacques! Que d'autres proc&egrave;dent
+par &eacute;laguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
+me ch&eacute;ris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, &agrave; B&eacute;r&eacute;nice, ce
+que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort &eacute;l&eacute;gant,
+qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
+pass&eacute;, tout ce mis&eacute;rable et charmant instinct qui m'avertit mieux
+qu'aucun naturaliste des v&eacute;ritables lois de la vie.</p>
+
+<p>Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'&eacute;tait bien nos heures de
+p&eacute;dagogie, alors que je raisonnais, en les &eacute;largissant, tous les
+mouvements de cette petite &acirc;me qui ne peut rien dissimuler.</p>
+
+<p>&laquo;Quel sentiment avez-vous pour moi?&raquo; me demanda-t-elle un jour, avec son
+sourire un peu triste, dont elle avait assur&eacute;ment remarqu&eacute; qu'il
+accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. &laquo;De
+l'inclination,&raquo; lui r&eacute;pondis-je, &eacute;tonn&eacute; moi-m&ecirc;me de trouver sans
+h&eacute;sitation le mot exact, celui qui convient tout &agrave; fait au sentiment qui
+m'incline sur elle, pour y saisir les lois myst&eacute;rieuses de la vie, la
+bonne m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Admirable soir&eacute;e, celle o&ugrave; je lui dis ce mot! Comme elle r&eacute;sume dans mon
+souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine &eacute;tait d&eacute;sol&eacute;e et s&egrave;che
+sous le soleil couchant et nous la traversions apr&egrave;s une longue
+conversation aride et fi&eacute;vreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
+n'avait &eacute;t&eacute; sans gr&acirc;ce; le genre de B&eacute;r&eacute;nice, qui tout de m&ecirc;me est
+Petite-Secousse, ne permet pas que notre p&eacute;dagogie glisse jamais &agrave; la
+p&eacute;danterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
+Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaiss&eacute;
+d'Aigues-Mortes. Telle &eacute;tait cette lande et tel notre d&eacute;bat qu'il me
+semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
+for&ecirc;t des Ardennes d&eacute;frich&eacute;e.</p>
+
+<p>A petits pas nous rentrions &agrave; Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
+ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
+notion. Mais au sang de ses veines s'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute; plus de soleil, plus de
+sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'&eacute;tait rafra&icirc;chi
+l'instinct, la force vive qui produit les hommes.</p>
+
+<p>Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait l&eacute;g&egrave;rement que je ne
+ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en go&ucirc;tait que plus
+de volupt&eacute; &agrave; caresser le souvenir de M. de Transe. D&egrave;s lors je l'aimais
+davantage, cette ch&egrave;re petite veuve, puisque c'est en cette pi&eacute;t&eacute; que
+nous nous rejoignons; et elle-m&ecirc;me, &agrave; se sentir si d&eacute;pourvue, e&ucirc;t voulu
+se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
+la fait se complaire sous ma tendre direction?</p>
+
+<p>Sa ch&egrave;re tristesse, ses douces mains vides, voil&agrave; mon pr&eacute;cieux tr&eacute;sor.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_HUITIEgraveME" id="CHAPITRE_HUITIEgraveME"></a>CHAPITRE HUITI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE R&Eacute;P&Eacute;TITION<br />
+ SOUS LES YEUX DE SIMON</h4>
+
+
+<p>Dans ce temps-l&agrave;, j'eus &agrave; parler au g&eacute;n&eacute;ral Boulanger. Pour distraire
+B&eacute;r&eacute;nice, je la d&eacute;cidai &agrave; m'accompagner, et j'&eacute;crivis &agrave; mon ami Simon de
+nous rejoindre &agrave; Paris. Depuis quelque temps, je d&eacute;sirais vivement les
+rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
+m&ecirc;me soir&eacute;e, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
+meilleurs trap&egrave;zes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
+qu'ait trouv&eacute;es mon imagination!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'exp&eacute;rience de Saint-Germain, Simon s'&eacute;tait retir&eacute; dans la
+propri&eacute;t&eacute; de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
+s'appliquant &agrave; acqu&eacute;rir les tics du chasseur et du propri&eacute;taire, se
+composant, pour tout dire, cette m&ecirc;me t&ecirc;te de vieux philippiste
+anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
+Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: &laquo;Moi,
+disait-il, je me fais hobereau apr&egrave;s avoir m&eacute;dit&eacute; sur les autres vies,
+et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
+d&eacute;go&ucirc;t d'effort et ma p&eacute;nurie d'argent; mes parents, au contraire, et
+mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosit&eacute;s
+vari&eacute;es dont ils professent tant de d&eacute;dain. Ce qui r&eacute;sulte chez moi
+d'une large compr&eacute;hension, chez eux n'est qu'&eacute;troitesse d'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>Vous avez reconnu l&agrave; une application rurale de notre axiome essentiel:
+&laquo;Les actes ne sont rien, la m&eacute;thode qui nous y m&egrave;ne est tout.&raquo; Simon
+avait toujours une excellente philosophie.</p>
+
+<p>Aux champs, elle g&acirc;tait ses plaisirs: en ce sens que, m&ecirc;me &agrave; la chasse,
+il pensait, et ses id&eacute;es lui &eacute;taient si fort ressass&eacute;es qu'elles
+l'&eacute;coeuraient et que la chasse elle-m&ecirc;me lui devint un temps de d&eacute;go&ucirc;t.
+On con&ccedil;oit que mon invitation lui agr&eacute;a.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A Paris, la tristesse de ma B&eacute;r&eacute;nice s'accentua au point que cette
+petite fille devint capricieuse; la vie d'h&ocirc;tel a des fatigues
+excessives pour une jeune femme d&eacute;shabitu&eacute;e de notre civilisation
+parisienne sans confortable. Et puis, cette s&eacute;cheresse, cette h&acirc;te des
+grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
+auxquels la brume des &eacute;tangs d'Aigues-Mortes avait &eacute;t&eacute; un liniment et un
+feutrage contre la vie.</p>
+
+<p>Le jour de l'important d&icirc;ner que je vais raconter, nous avions pass&eacute;
+notre apr&egrave;s-midi, B&eacute;r&eacute;nice et moi, dans les magasins, o&ugrave; j'aurais voulu
+lui faire plaisir, mais l'extr&ecirc;me ind&eacute;cision de nos caract&egrave;res nous
+laissait l'un et l'autre dans le plus p&eacute;nible &eacute;nervement. Le soir
+tombait, une fin de novembre pleine d'humidit&eacute;, quand au milieu de
+Paris, soudain attrist&eacute; de gaz, nous sortions de chez les couturi&egrave;res;
+que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et &agrave; cause
+du cr&eacute;puscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'&eacute;tait pas bouderie,
+mais la souffrance d'un pauvre animal, m&ecirc;l&eacute;e de d&eacute;faillance physique et
+de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'&ecirc;tre tant amus&eacute;e avec
+celui qui est mort!</p>
+
+<p>Et moi, j'aurais aim&eacute; la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
+&laquo;Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
+mort, donne-toi &agrave; cette image jusqu'&agrave; sati&eacute;t&eacute;, pleure et je
+m'attristerai &agrave; ton c&ocirc;t&eacute;, de regret pour tout ce que je ne puis
+poss&eacute;der. Tu es douce, sinc&egrave;re et chagrin&eacute;e; je te go&ucirc;te, petite amie,
+mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
+grande curiosit&eacute;; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Simon, arriv&eacute; dans la journ&eacute;e, nous avait pri&eacute;s &agrave; d&icirc;ner aux
+Champs-Elys&eacute;es. L'heure &eacute;tait venue de nous rendre &agrave; ce passionnant
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Quand le gar&ccedil;on nous ouvrit le cabinet o&ugrave; Simon nous attendait, ce
+v&eacute;ritable ami eut son geste sec et nerveux qui est &agrave; la fois d'un
+demi-&eacute;pileptique et d'un cabotin de n&eacute;vrose, comme le deviennent en
+quelque mesure tous les analystes; puis nous pr&icirc;mes plaisir &agrave; rire en
+nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organis&eacute;s dans la vie
+des f&ecirc;tes tr&egrave;s particuli&egrave;res, et le bouquet de tous ces vins bus, &eacute;voqu&eacute;
+par notre rencontre, nous remplissait, d&egrave;s ce premier abord, d'une
+d&eacute;licieuse ivresse. Cependant, il lan&ccedil;ait sur B&eacute;r&eacute;nice un regard
+d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
+d&eacute;licate de ce vieil id&eacute;ologue.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave;, laissant le gar&ccedil;on soumettre le menu &agrave; B&eacute;r&eacute;nice, nous
+rentrions de plain-pied dans notre domaine m&eacute;taphysique, et Simon avec
+feu s'informait de l'atmosph&egrave;re morale que me fait ma sp&eacute;cialit&eacute;
+actuelle.</p>
+
+<p>Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
+nous guettions, ont gard&eacute; cette lumi&egrave;re qui jadis nous d&eacute;signa l'un &agrave;
+l'autre.</p>
+
+<p>Simon a v&eacute;ritablement le sens de la g&eacute;ographie des &acirc;mes; il sait dans
+quelle r&eacute;gion intellectuelle je suis situ&eacute;. Pas un instant il n'a admis
+que je fisse de l'<i>action</i>, au sens qu'ils opposent &agrave; <i>contemplation</i>.
+Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
+fortes m&eacute;ditations par des parties de raquettes; de m&ecirc;me, je
+m'accommode, comme d'une d&eacute;tente hygi&eacute;nique, de faire m&eacute;thodiquement et
+sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
+d&eacute;marches; mais l'important, c'&eacute;tait de jeter du charbon sous ma
+sensibilit&eacute; qui commen&ccedil;ait &agrave; fonctionner mollement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, lui dis-je, que ma m&eacute;thode de culture est de cr&eacute;er des
+sentimentalit&eacute;s nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
+&agrave; l'usage avec une prodigieuse rapidit&eacute;. J'ai essay&eacute; ces temps-ci le
+contact avec les groupes humains, avec les &acirc;mes nationales, et ce que
+j'en ai tir&eacute;, tu le verras, d&eacute;passe singuli&egrave;rement toute pr&eacute;vision. Mais
+organiser des comit&eacute;s, donner audience, pol&eacute;miquer, ce sont besognes o&ugrave;
+je ne mets que la partie de moi-m&ecirc;me qui m'est commune avec le reste
+des hommes. C'est ainsi que j'imagine tr&egrave;s bien un Spinoza, un saint
+Thomas d'Aquin, employ&eacute;s tant d'heures par jour dans un greffe, sans
+rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
+in&eacute;vitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
+superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
+de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment pos&eacute; ton attitude. Mais
+dis-moi maintenant quelle r&eacute;action produit sur ton vrai moi ta nouvelle
+gymnastique.</p>
+
+<p>A peine lui r&eacute;pondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arr&ecirc;ta....</p>
+
+<p>... Un formidable malentendu se r&eacute;v&eacute;lait entre nous. Ne croyait-il pas
+que je visitais les hommes importants de la r&eacute;gion, grands
+propri&eacute;taires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirm&eacute; que je
+me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.</p>
+
+<p>Il se tourna vers B&eacute;r&eacute;nice pour lui demander son appui.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, m'objectait-il avec une f&acirc;cheuse &acirc;pret&eacute;, que les notables
+soient d'esprit grossier, sans d&eacute;sint&eacute;ressement, je l'accorde, mais au
+moins ce sont gens qui se lavent!</p>
+
+<p>Il montrait peu de d&eacute;licatesse &agrave; surprendre ainsi l'appui de B&eacute;r&eacute;nice,
+qui r&eacute;ellement n'est pas &eacute;clair&eacute;e sur la question, et j'en fus si
+froiss&eacute; que je fis devant elle ce que toujours je consid&eacute;rai comme une
+inconvenance: d&egrave;s le potage, je m'exprimai en termes abstraits.</p>
+
+<p>Aussi bien n'&eacute;tait-il pas essentiel d'arr&ecirc;ter net Simon, qui parlait
+presque comme un Charles Martin!</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inf&eacute;rieur; tu as
+consenti &agrave; avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal dou&eacute;
+(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
+tu &eacute;tais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
+son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
+le pire; il nous appartient de juger les choses <i>sub specie
+aeternitatis.</i></p>
+
+<p>Nous avons la propri&eacute;t&eacute; de sentir ce qui est &eacute;ternel dans les &ecirc;tres.
+Ne rougirais-tu pas d'avoir raill&eacute; la mis&egrave;re de saint Labre? Je t'en
+permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-m&ecirc;me
+reconnais la magnificence de cet homme qui se renon&ccedil;ait. C'est
+essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du m&ecirc;me
+point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
+tr&eacute;sor somptueux est l'&acirc;me populaire?</p>
+
+<p>Elle a le d&eacute;p&ocirc;t des vertus du pass&eacute;, et garde la tradition de la race;
+en elle, comme dans un creuset, o&ugrave; tout acte d&eacute;gage sa part
+d'immortalit&eacute;, l'avenir se pr&eacute;pare. Vas-tu la juger sur un peu de
+poussi&egrave;re et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?</p>
+
+<p>En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
+&agrave; l'activit&eacute; consciente collabore une activit&eacute; inconsciente, et que
+celle-ci est la m&ecirc;me qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
+je lui ai simplement ajout&eacute; la r&eacute;flexion.... Tu souris, Simon, du mot
+<i>simplement</i>.... Il te semble que la puissance de notre r&eacute;flexion est
+une grande chose! Petite agitation, en v&eacute;rit&eacute;, aupr&egrave;s de l'omniscience
+et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!</p>
+
+<p>Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prosp&egrave;rent dans la
+vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perp&eacute;tuellement
+s'&eacute;gare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
+de l'&ecirc;tre sup&eacute;rieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
+peut m&ecirc;me pas soup&ccedil;onner. C'est l'instinct, bien sup&eacute;rieur &agrave; l'analyse,
+qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplor&eacute;es de
+mon &ecirc;tre, lui seul qui me mettra &agrave; m&ecirc;me de substituer au moi que je
+parais le moi auquel je m'achemine, les yeux band&eacute;s.</p>
+
+<p>... Voil&agrave; ce que m'ont enseign&eacute; ces hommes grossiers, ces ignorants que
+tu t'&eacute;tonnes de me voir fr&eacute;quenter. Ils sont de sublimes professeurs,
+bien qu'ils ne se poss&egrave;dent pas eux-m&ecirc;mes. Chacun d'eux repr&eacute;sente une
+des &eacute;tapes de mon &acirc;me le long des si&egrave;cles. Je me suis pench&eacute; sur eux,
+comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
+garder rien que de confuses images.</p>
+
+<p>Comment pouvais-tu croire qu'&agrave; ces masses d'une telle fiert&eacute; cr&eacute;atrice,
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es, spontan&eacute;es, je pr&eacute;f&eacute;rerais la m&eacute;diocrit&eacute; des salons,
+la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
+l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
+faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une &acirc;me, la
+sienne, la mienne, celle de l'humanit&eacute;!</p>
+
+<p>J'entends bien l'objection o&ugrave; tu te r&eacute;fugies:</p>
+
+<p>&laquo;Que tu ne sois all&eacute; ni au salon, ni &agrave; la brasserie, soit!&raquo; me diras-tu.
+&laquo;Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
+de culture, de haute clairvoyance?&raquo;</p>
+
+<p>Pour tout dire, tu supportes malais&eacute;ment que je fasse aussi bon march&eacute;
+de notre &eacute;ducation de Jersey.</p>
+
+<p>Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
+Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
+notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de nettet&eacute; que
+sur moi-m&ecirc;me, quelques-unes de mes particularit&eacute;s. Tel un jeune employ&eacute;
+du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
+l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agit&egrave;rent le dimanche pass&eacute; aupr&egrave;s
+de sa ma&icirc;tresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
+exc&egrave;s, se limitaient &agrave; m'&eacute;clairer sur les pousses extr&ecirc;mes de ma
+sensibilit&eacute;; ils m'eussent perdu dans la minutie.</p>
+
+<p>Sans doute, &agrave; &eacute;tudier l'&acirc;me lorraine puis le d&eacute;veloppement de la
+civilisation v&eacute;nitienne, je compris quel moment je repr&eacute;sentais dans le
+d&eacute;veloppement de ma race, je vis que je n'&eacute;tais qu'un instant d'une
+longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
+des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
+dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Je n'avais pas su dans l'&eacute;tude de mon moi p&eacute;n&eacute;trer plus loin que mes
+qualit&eacute;s; le peuple m'a r&eacute;v&eacute;l&eacute; la substance humaine, et mieux que cela,
+l'&eacute;nergie cr&eacute;atrice, la s&egrave;ve du monde, l'inconscient.</p>
+
+<p>Toutefois, j'aurais pu parler dans les comit&eacute;s, dans les r&eacute;unions,
+suffire &agrave; toute l'activit&eacute; d'un politicien, sans rien soup&ccedil;onner de ces
+forces spontan&eacute;es et secr&egrave;tes. Mes sens furent affin&eacute;s dans l'atmosph&egrave;re
+de B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
+Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
+exasp&egrave;rent la senteur des tilleuls, ce d&eacute;cor qui ne laisse subsister que
+des id&eacute;es graves met en valeur les vertus de B&eacute;r&eacute;nice, mieux qu'aucun
+lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
+d&eacute;couvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aper&ccedil;us
+plus s&eacute;rieux que n'en mentionnent les enqu&ecirc;tes des sp&eacute;cialistes, les
+programmes des politiciens et les voeux des r&eacute;unions publiques.</p>
+
+<p>Viens &agrave; Aigues-Mortes, dans son &eacute;troit jardin qui ne voit pas la mer.
+Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'&agrave; garder ses
+souvenirs, cette plaine f&eacute;conde seulement en r&ecirc;ves mettent ma B&eacute;r&eacute;nice
+dans sa vraie lumi&egrave;re,&mdash;comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
+beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
+for&ecirc;ts du Br&eacute;sil. Et ses animaux eux-m&ecirc;mes, de qui son chagrin se pla&icirc;t
+&agrave; &eacute;gayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
+ces dures arch&eacute;ologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
+nourri.</p>
+
+<p>Ah! Simon, si tu &eacute;tais l&agrave; et que tu visses B&eacute;r&eacute;nice, ses canards et son
+&acirc;ne &eacute;changeant, celle-l&agrave;, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
+d&eacute;sordonn&eacute;s d'enfants et ce dernier, de longs braiements, t&eacute;moignant
+chacun d'un violent effort pour se cr&eacute;er un langage commun et se
+prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
+corps, tu serais touch&eacute; jusqu'aux larmes. Isol&eacute;es dans l'immense
+obscurit&eacute; que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
+leur d&eacute;fiance h&eacute;r&eacute;ditaire. Un d&eacute;sir les porte de cr&eacute;er entre eux tous
+une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.</p>
+
+<p>Viens &agrave; Aigues-Mortes et tu d&eacute;couvriras entre ce paysage, ces animaux et
+ma B&eacute;r&eacute;nice des points de contact, une part commune. Il t'appara&icirc;tra
+qu'avec des formes si vari&eacute;es, ils sont tous en quelque fa&ccedil;on des
+fr&egrave;res, des r&eacute;ceptables qui mourront de l'&acirc;me &eacute;ternelle du monde.
+Ame secr&egrave;te en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis &agrave; leur
+&eacute;cole, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces &ecirc;tres
+s'accordent avec des moeurs si oppos&eacute;es, c'est cette poursuite m&ecirc;me,
+mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
+chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous &agrave; la perfection.</p>
+
+<p>Ainsi, ce que j'ai d&eacute;couvert dans le mis&eacute;rable jardin d'une petite
+fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le d&eacute;sir qui nous
+anime tous!</p>
+
+<p>Ces canards, myst&egrave;res d&eacute;daign&eacute;s, qui naviguent tout le jour sur les
+petits &eacute;tangs et venaient me presser affectueusement &agrave; l'heure des
+repas, et cet &acirc;ne, myst&egrave;re douloureux qui me jetait son cri d&eacute;lirant
+&agrave; la face, puis, s'arr&ecirc;tant net, contemplait le paysage avec les plus
+beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre myst&egrave;re m&eacute;lancolique,
+B&eacute;r&eacute;nice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
+borne vers un &eacute;tat de bonheur dont ils se composent une imagination bien
+confuse, qu'ils placent parfois dans le pass&eacute;, faisant de leur d&eacute;sir
+un regret, mais qui est en r&eacute;alit&eacute; le degr&eacute; sup&eacute;rieur au leur dans
+l'&eacute;chelle des &ecirc;tres. C'est la m&ecirc;me excitation qui nous poussait, toi et
+moi, Simon, &agrave; passer d'une perception &agrave; une autre. Oui, cette force qui
+s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend &agrave; sourdre dans le moi
+d&eacute;plorable que je suis, cette inqui&eacute;tude perp&eacute;tuelle qui est la
+condition de notre perp&eacute;tuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
+humbles compagnons que prom&egrave;ne B&eacute;r&eacute;nice sur la lande. En chacun est un
+&ecirc;tre sup&eacute;rieur qui veut se r&eacute;aliser.</p>
+
+<p>La tristesse de tous ces &ecirc;tres priv&eacute;s de la beaut&eacute; qu'ils d&eacute;sirent, et
+aussi leur courage &agrave; la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
+cette terre &eacute;troite la plus f&eacute;conde chapelle de m&eacute;ditation.</p>
+
+<p>Dans cette campagne d&eacute;nud&eacute;e d'Aigues-Mortes, dans cette r&eacute;gion de sel,
+de sable et d'eau, o&ugrave; la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
+pr&ecirc;ter plus complaisamment &agrave; l'observation, comme un prestidigitateur
+qui d&eacute;compose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
+les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux tr&egrave;s
+encourag&eacute;s &agrave; se faire conna&icirc;tre, m'ont r&eacute;v&eacute;l&eacute; le grand ressort du monde,
+son secret.</p>
+
+<p>Combien la beaut&eacute; particuli&egrave;re de cette contr&eacute;e nous offrait les
+conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
+reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
+ces &eacute;tangs, que les b&ecirc;tes, B&eacute;r&eacute;nice et moi, derri&egrave;re les glaces de notre
+villa, &eacute;tions remplis d'une silencieuse m&eacute;lancolie....</p>
+
+<p>M&eacute;lancolie ou plut&ocirc;t stupeur! devant cet ab&icirc;me de l'inconscient qui
+s'ouvrait &agrave; l'infini devant moi.</p>
+
+<p>En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice,
+sa gr&acirc;ce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre &acirc;pret&eacute; nerveuse,
+notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
+Le f&acirc;cheux est que trop souvent nous n&eacute;gligeons d'utiliser pour notre
+culture morale l'&eacute;motion qu'elles r&eacute;pandent dans nos veines. Mais je
+t'en prie, observe B&eacute;r&eacute;nice, cette petite chose, cette curieuse
+construction. En voil&agrave; une qui sait utiliser la s&egrave;ve de l'humanit&eacute;.
+L'as-tu examin&eacute;e &agrave; la loupe? Quel effort! Certes elle ne se conna&icirc;t
+gu&egrave;re. Et comment se poss&eacute;derait-elle? Elle ne se regarde m&ecirc;me pas.
+C'est une enfant aveugle, emport&eacute;e par les forces secr&egrave;tes de son &acirc;me.
+Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
+regretter le pass&eacute;; simplement dans un effort douloureux elle enfante
+quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
+son chagrin et son regret sans r&eacute;alit&eacute;, elle atteint un objet qu'elle
+n'a pas vis&eacute;. Ah! c'est bien elle, la ch&egrave;re petite fille, qui m'a aid&eacute;
+&agrave; comprendre la m&eacute;thode cr&eacute;atrice des masses, de l'homme spontan&eacute;!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers B&eacute;r&eacute;nice et
+je lui rappelle nos bonnes soir&eacute;es d'Aigues-Mortes, o&ugrave; si souvent je la
+pressai qu'elle me parl&acirc;t avec une intimit&eacute; plus tendre de M. de Transe,
+que j'aime en elle et n'ai pas connu.</p>
+
+<p>Les deux syllabes de ce nom qui d&eacute;chire son &acirc;me et qu'elle r&eacute;p&egrave;te avec
+un indicible chagrin de petite b&ecirc;te malade retentissent profond&eacute;ment
+dans son coeur, d'autant que ce long d&eacute;bat, ces fortes critiques l'ont
+accabl&eacute;e. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
+est ailleurs. Il vague l&agrave;-bas o&ugrave; elle se figure avoir eu l'&acirc;me
+satisfaite. Pour ramener B&eacute;r&eacute;nice aupr&egrave;s de nous, je lui fis un &eacute;loge
+exalt&eacute; de Fran&ccedil;ois de Transe. J'en vins m&ecirc;me &agrave; lui reprocher avec une
+r&eacute;elle amertume, ce qu'elle m'avait avou&eacute; un jour, par m&eacute;garde, au
+d&eacute;tour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs &eacute;taient
+mont&eacute;s au point qu'elle se prit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond int&eacute;r&ecirc;t pour
+les masses et en quoi B&eacute;r&eacute;nice m'est un sujet excellent pour m'&eacute;difier
+sur la psychologie de l'humanit&eacute; se d&eacute;veloppant sans le consentement
+de l'&acirc;me individuelle. Je d&eacute;clarai donc la s&eacute;ance close; toutefois,
+d&eacute;sireux de m&eacute;diter encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
+que faisait voir B&eacute;r&eacute;nice pour la mettre en voiture.</p>
+
+<p>Nous allum&acirc;mes nos cigares.</p>
+
+<p>&mdash;Hein, dis-je &agrave; Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
+Tu vois comme j'ai d&eacute;shabill&eacute; devant toi B&eacute;r&eacute;nice. Cela t'a fait le m&ecirc;me
+effet de piti&eacute; et d'&acirc;pre curiosit&eacute; que si on avait &eacute;cras&eacute; sous tes yeux
+la patte d'un chien. Eh bien! la mis&egrave;re universelle de l'humanit&eacute;
+s'&eacute;puisant vers le mieux retentit en moi de cette fa&ccedil;on-l&agrave;.</p>
+
+<p>Comprends-tu, ajoutai-je, car j'&eacute;tais plein de mon sujet, combien je
+suis heureux de d&eacute;v&ecirc;tir aupr&egrave;s d'elle mon personnage habituel
+d'indiff&eacute;rence et d'impertinence pour &ecirc;tre irr&eacute;fl&eacute;chi. Si tu savais
+combien j'aime les na&iuml;fs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
+soin de rire s'il fallait les &eacute;noncer moi-m&ecirc;me. As-tu jamais soup&ccedil;onn&eacute;
+que ma s&eacute;cheresse n'&eacute;tait que du d&eacute;go&ucirc;t pour le manque de
+d&eacute;sint&eacute;ressement que je vois partout et pour la frivolit&eacute;. Mais ceux qui
+ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
+ceux-l&agrave;! Si tu savais comme je me sens le fr&egrave;re des petites filles qui,
+avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant d&eacute;j&agrave; le monde,
+entrent au couvent. B&eacute;r&eacute;nice, tiens, en r&eacute;alit&eacute;, je m'agenouille devant
+sa simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!</p>
+
+<p>&mdash;Simon! lui r&eacute;pondis-je avec vivacit&eacute;, chaque jour un &eacute;cart plus grand
+se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
+sinc&egrave;re, tu as aim&eacute; la souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de la chance, me r&eacute;pliqua-t-il, tu es tout &agrave; fait dans le ton
+pour go&ucirc;ter Saint-Trophime.</p>
+
+<p>A cette r&eacute;flexion tr&egrave;s juste sur mon &eacute;tat d'esprit, je vis bien que
+Simon comprenait encore ce qu'est la vie int&eacute;rieure, mais il ne croit
+plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des vari&eacute;t&eacute;s de
+l'id&eacute;alisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est l&agrave; que j'avais &eacute;t&eacute;
+sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre ma&icirc;tre
+que moi-m&ecirc;me. Je l'ai pr&ecirc;t&eacute; &agrave; cette petite mendiante d'affection pour
+qu'elle me le rafra&icirc;ch&icirc;t entre ses mains.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour apr&egrave;s son
+repas, quel que f&ucirc;t le temps (j'ai d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute; sa tendance &agrave; la
+congestion): moi-m&ecirc;me j'&eacute;tais tr&egrave;s &eacute;chauff&eacute; par ma d&eacute;monstration; nous
+d&eacute;cid&acirc;mes de regagner &agrave; pied notre h&ocirc;tel. Il m'accompagna jusqu'&agrave; la
+chambre de B&eacute;r&eacute;nice, de qui je tenais &agrave; prendre des nouvelles avant de
+me coucher. L&agrave;, nous &eacute;change&acirc;mes encore quelques mots.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, disais-je &agrave; Simon, pr&egrave;s de la porte entre-b&acirc;ill&eacute;e, si j'en
+croyais le t&eacute;moignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est pr&ecirc;te &agrave;
+se donner &agrave; moi; or je sais qu'il n'en est rien.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il ne me comprit gu&egrave;re, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
+sa d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de subterfuge, m'&eacute;criai-je; avoue qu'en r&eacute;alit&eacute; tu n'as jamais
+aim&eacute; que Spencer: tu fais pr&eacute;dominer le rationalisme.... Peut-&ecirc;tre
+vas-tu historiquement jusqu'&agrave; regretter que la France n'ait pas accept&eacute;
+le protestantisme....</p>
+
+<p>Il me d&eacute;clara qu'il se sentait r&eacute;ellement fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
+plaisir &agrave; te revoir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>J'entrai chez B&eacute;r&eacute;nice et je trouvai la lampe encore allum&eacute;e. Comment
+m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir pr&egrave;s d'une
+lampe qui semble attendre! A c&ocirc;t&eacute; d'elle &eacute;taient des biscuits et une
+bouteille de bourgogne vid&eacute;e. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
+le bon vin apr&egrave;s les &eacute;motions; ai-je tort de la tenir pour une
+incarnation de l'&acirc;me populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
+sourire d'animal repos&eacute;; il semblait qu'elle e&ucirc;t laiss&eacute; toute sa
+bouderie dans son sommeil et qu'elle s'&eacute;veill&acirc;t &agrave; une vie nouvelle.
+Alors nous nous m&icirc;mes &agrave; bavarder, et par une pente irr&eacute;sistible, la
+conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
+Aussit&ocirc;t toute ma sensibilit&eacute; s'int&eacute;ressait &agrave; la conversation, mais
+elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
+avaient faits ensemble.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'a&iuml;eule qui t'a fait la
+na&iuml;vet&eacute; de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravit&eacute;!</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_NEUVIEgraveME" id="CHAPITRE_NEUVIEgraveME"></a>CHAPITRE NEUVI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.</h4>
+
+<h4><a name="LES_MIENNES" id="LES_MIENNES"></a>LES MIENNES.&mdash;ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.<br />
+&mdash;D&Eacute;FAILLANCE SINGULI&Egrave;RE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE.</h4>
+
+
+<p>D&egrave;s mon retour dans Arles, l'action &eacute;lectorale commen&ccedil;a. Nous
+organisions chaque semaine des r&eacute;unions sur quelque point de
+l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre &agrave; celles de nos
+adversaires. Souvent j'&eacute;tais rappel&eacute; d'Aigues-Mortes par d&eacute;p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Un soir je quittai en h&acirc;te B&eacute;r&eacute;nice, et comme je marchais dans la nuit,
+le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
+pr&eacute;c&eacute;daient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
+la plaine, d'une voix qui va jusqu'&agrave; mon coeur.</p>
+
+<p>... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
+ce soir me d&eacute;courage-t&mdash;elle?... J'irai jusqu'au bout de la pens&eacute;e qui
+m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
+elles ne font appara&icirc;tre qu'&agrave; d'autres les princesses des Baux.
+Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
+les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conserv&eacute; l'odeur de vos corps
+exquis? ou plut&ocirc;t pourquoi donner mes belles soir&eacute;es &agrave; de grossi&egrave;res
+t&acirc;ches?</p>
+
+<p>C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
+somptueuse que, pour la premi&egrave;re fois, j'entendis cette cadence que me
+r&eacute;p&egrave;tent trois pauvres enfants. Soir&eacute;es divines, celles-l&agrave;! Satur&eacute;s de
+toute sensualit&eacute;, mes yeux, mes oreilles gorg&eacute;s de splendeurs, au point
+que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
+conscience de l'essentiel de moi-m&ecirc;me, de la part d'&eacute;ternit&eacute; dont j'ai
+le d&eacute;p&ocirc;t. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
+heures, ces jours d'&acirc;cret&eacute; et de manie mystique o&ugrave;, jusqu'alors simple
+coureur amus&eacute; de choses d'art, je sentis la beaut&eacute; abstraite sur les
+Fondamenta Zattere, en face de cette &eacute;glise de Palladio, qui, par un
+effet contraire au m&eacute;taphysicien Goethe r&eacute;v&eacute;la la beaut&eacute; classique?</p>
+
+<p>O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
+plus aim&eacute; et c&eacute;l&eacute;br&eacute; sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-m&ecirc;me,
+vous les avez connus &agrave; l'&icirc;le de Saint-Pierre, au milieu du lac de
+Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
+rencontrer des hommes, ces instants o&ugrave; l'on se circonscrit en soi, ne
+percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
+soumis aux conditions de la t&acirc;che que m'impose la culture m&eacute;thodique de
+mon moi?</p>
+
+<p>Pourtant mon but n'est pas &agrave; d&eacute;savouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
+plus avanc&eacute;e dans son d&eacute;veloppement, une lagune morte comme il arrivera
+des lagunes de l'Adriatique, d&eacute;termine une &eacute;volution sup&eacute;rieure de mon
+moi. La qualit&eacute; &agrave; l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
+plus pr&eacute;cieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer &agrave; quelque
+chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
+claire vision de ma t&acirc;che, et sa dignit&eacute; doit me soutenir contre mes
+d&eacute;faillances.</p>
+
+<p>Alors, songeant quelle est ma sup&eacute;riorit&eacute;, puisque j'ai la compr&eacute;hension
+de tous les app&eacute;tits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
+motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.</p>
+
+<p>Or, les incidents qui s'y pass&egrave;rent ce soir-l&agrave; n'&eacute;tant pas
+caract&eacute;ristiques, puis-qu'ils sont communs &agrave; toutes les r&eacute;unions, ni
+g&eacute;n&eacute;raux, car ils ne signifient rien d'essentiel &agrave; la race, ne m&eacute;ritent
+pas que nous nous y arr&ecirc;tions.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="ON_NE_RIVE" id="ON_NE_RIVE"></a>ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE</h4>
+
+<p>Le lendemain, j'ai rencontr&eacute; l'Adversaire, qui me parle de mes r&eacute;unions:
+&laquo;Cela doit bien vous ennuyer!&raquo; Je l'assure que je me plais plus avec les
+travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au caf&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?</p>
+
+<p>&mdash;Les diff&eacute;rences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
+qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
+Mais vous commettez une erreur o&ugrave; je tombais dans les premiers temps. En
+causant avec des &eacute;lecteurs d'une certaine classe, pris individuellement,
+je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes r&eacute;unis par
+une passion commune cr&eacute;ent une &acirc;me, mais aucun d'eux n'est une partie de
+cette &acirc;me. Chacun, la poss&egrave;de en soi, mais ne se la conna&icirc;t m&ecirc;me pas.
+C'est seulement dans l'atmosph&egrave;re d'une grande r&eacute;union, au contact de
+passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
+r&eacute;flexions, il permet &agrave; son inconscient de se d&eacute;velopper. De la somme de
+ces inconscients na&icirc;t l'&acirc;me populaire. Pour la cr&eacute;er, seuls valent des
+ouvriers, des gens du peuple, plus spontan&eacute;s, moins li&eacute;s de petits
+int&eacute;r&ecirc;ts que des esprits r&eacute;fl&eacute;chis. Elle est analogue &agrave; chacun de ceux
+qui la composent, et n'est identique &agrave; aucun. Elle d&eacute;passe tout individu
+en &eacute;nergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle d&eacute;cide spontan&eacute;ment,
+ce sont les conditions n&eacute;cessaires de la vie.</p>
+
+<p>L'Adversaire s'est mis &agrave; rire. Et du ton d'un homme qui a pass&eacute; des
+examens:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'une foule trouve une solution alg&eacute;brique?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cette sagesse-l&agrave;, mais de vivre. Un arbre, sans
+rien soup&ccedil;onner des belles th&eacute;ories de l'&Eacute;cole foresti&egrave;re, sait mieux
+qu'aucun garde g&eacute;n&eacute;ral quand il doit se d&eacute;velopper, dans quel sens,
+selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontan&eacute;ment
+la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien de la philosophie, dit Martin en secouant la t&ecirc;te, mais
+comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
+d'&acirc;pret&eacute; ses adversaires? Par quel biais vous pr&ecirc;tez-vous &agrave; faire votre
+partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
+toutes les opinions et de d&eacute;gager ce qu'il y a de l&eacute;gitime dans chaque
+mani&egrave;re de voir?</p>
+
+<p>&mdash;Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
+philosophie &eacute;loigne du ton ordinaire de la pol&eacute;mique, beaucoup y ram&egrave;ne.</p>
+
+<p>Dans ses &eacute;l&eacute;ments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
+moi ne sommes la v&eacute;rit&eacute; compl&egrave;te, et nous engage ainsi &agrave; une grande
+modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
+ma&icirc;tres: &laquo;Personne, disent-ils, n'est la v&eacute;rit&eacute; compl&egrave;te, tous nous en
+sommes des aspects.&raquo; Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
+de la v&eacute;rit&eacute; manquant, la v&eacute;rit&eacute; compl&egrave;te ne serait plus concevable.
+Ainsi faut-il que je satisfasse &agrave; toutes les conditions de mon
+individualisme, parmi lesquelles une des plus imp&eacute;rieuses est que je
+vous nie.</p>
+
+<p>Mais voici mieux encore: en admettant la m&eacute;chancet&eacute; et la mauvaise foi
+de mes adversaires (ce qui est le th&egrave;me ordinaire de toute pol&eacute;mique),
+je fais une hypoth&egrave;se tr&egrave;s pr&eacute;cieuse et bien conforme &agrave; la m&eacute;thode
+indiqu&eacute;e par Descartes dans ses <i>Principes</i>, par Kant dans sa <i>Critique
+de la raison pure,</i> et par Auguste Comte, qui vous touche peut-&ecirc;tre
+davantage, dans son <i>Cours de philosophie positive.</i> La science, en
+effet, admet couramment ceci: &laquo;<i>La plan&egrave;te Neptune, n'e&ucirc;t-elle jamais
+&eacute;t&eacute; vue, devrait &ecirc;tre affirm&eacute;e. F&ucirc;t-elle un astre purement fictif, la
+concevoir serait rendre un grand service &agrave; l'astronomie, car seule elle
+permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
+inexplicables.</i>&raquo; De m&ecirc;me les vices de mes adversaires, fussent-ils
+fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilit&eacute;s de
+psychologue, un grand nombre de leurs actes f&acirc;cheux; c'est une
+conception qui explique d'une mani&egrave;re tr&egrave;s heureuse la r&eacute;probation et
+l'animosit&eacute; qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
+un peu plus compliqu&eacute;es. En combattant leurs vices imaginaires, vous
+triomphez de leurs d&eacute;fauts r&eacute;els. Pour ce proc&eacute;d&eacute; je m'en rapporterai
+&agrave; un ma&icirc;tre que vous go&ucirc;tez certainement: personne n'a vu la figure du
+ferment rabique; personne n'a constat&eacute; express&eacute;ment son existence, et
+Pasteur gu&eacute;rit de la rage en cultivant ce microbe hypoth&eacute;tique,
+peut-&ecirc;tre absolument fictif.</p>
+
+<p>Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
+n'aboutisse pas &agrave; une d&eacute;sillusion trop p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai gu&egrave;re l'angoisse du r&eacute;sultat, lui r&eacute;pondis-je. Quand on s'est
+institu&eacute; un fort d&eacute;dain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
+importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
+que valent les choses, sit&ocirc;t poss&eacute;d&eacute;es, et des moyens de les acqu&eacute;rir,
+que la seule mesure de mon sentiment &agrave; leur &eacute;gard tient en ceci que ce
+sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
+plus mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>La conclusion para&icirc;tra s&egrave;che pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
+instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
+sans bont&eacute;. Mais quoi! de fois &agrave; autre ne faut-il pas d&eacute;blayer un peu
+toute cette racaille o&ugrave; nous commet la vie active! C'&eacute;tait d'ailleurs
+exprimer &agrave; Martin de profitables v&eacute;rit&eacute;s. Je dois &agrave; quelque habitude
+d'analyser le sens des mots le privil&egrave;ge de ne pas assujettir mes id&eacute;es
+&agrave; la phras&eacute;ologie famili&egrave;re.</p>
+
+<p>Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, &laquo;haine,
+rancune, regrets, d&eacute;sirs,&raquo; sont tent&eacute;es de croire &agrave; la r&eacute;alit&eacute; de ces
+sentiments en elles. Pour moi, je vois que les &eacute;v&eacute;nements n'&eacute;veillent
+gu&egrave;re sur mon moral d'impressions plus vari&eacute;es que la tuile qui me fr&ocirc;le
+en tombant; je note, pour l'&eacute;viter, le toit d'o&ugrave; elle glissa, je me
+soigne si elle m'a bless&eacute;; en aucun cas, je ne m'attarde &agrave; m'en faire
+une opinion sentimentale. Seulement j'ai &agrave; l'&eacute;gard des tuiles possibles
+une continuelle m&eacute;fiance, &agrave; laquelle je donne une allure de d&eacute;f&eacute;rence.
+Un homme fort distingu&eacute;, employ&eacute; d'une grande administration, disait:
+&laquo;Je salue les huissiers le premier, pour &ecirc;tre s&ucirc;r qu'ils me
+salueront.&raquo;&mdash;&laquo;Moi aussi&raquo;, lui r&eacute;pondis-je. Comme je ne suis employ&eacute;
+d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas &eacute;cout&eacute;. Mais en
+r&eacute;alit&eacute; que de fois je consulte des niais, simplement pour &eacute;viter qu'ils
+me conseillent ou me d&eacute;sapprouvent!</p>
+
+<p>Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
+soi-m&ecirc;me, &ecirc;tre absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
+citoyens comme ses &eacute;gaux, ou pour mieux dire comme &eacute;gaux entre eux, ce
+qui fait qu'il plaisait assez naturellement &agrave; la masse?</p>
+
+<p>Charles Martin &eacute;tait incapable de comprendre l'&eacute;l&eacute;vation morale, le
+parfait d&eacute;sint&eacute;ressement de ces principes. C'&eacute;tait avec toute la fureur
+d'un sectaire, et m&ecirc;me la r&eacute;flexion d'un homme m&eacute;thodique, qu'il se
+composait des pr&eacute;f&eacute;rences! Par un m&eacute;canisme tr&egrave;s fr&eacute;quent, ses
+convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses int&eacute;r&ecirc;ts. Il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; incapable de trouver des torts &agrave; celui qu'il aimait. C'est par l&agrave;
+qu'il arrivait &agrave; joindre l'agr&eacute;ment de relations douteuses &agrave; la
+satisfaction de s'&eacute;lever contre les mauvaises fr&eacute;quentations. J'en avais
+un piquant exemple sous les yeux. La biographie de B&eacute;r&eacute;nice, pour qui il
+avait une passion sensuelle, naturellement voil&eacute;e sous l'int&eacute;r&ecirc;t le plus
+&eacute;lev&eacute;, le g&ecirc;nant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
+de grande famille que les siens avaient brutalement emp&ecirc;ch&eacute; d'&eacute;pouser
+cette jeune fille. Version qui avait un instant &eacute;tonn&eacute; mon amie, puis
+tr&egrave;s vite lui avait paru la v&eacute;rit&eacute;, tant nous sommes tous conduits &agrave;
+modifier les faits d'apr&egrave;s nos sentiments.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="DEacuteFAILLANCE" id="DEacuteFAILLANCE"></a>D&Eacute;FAILLANCE SINGULI&Egrave;RE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+
+<p>Je touche ici un point d&eacute;licat de la vie de Petite-Secousse. La pr&eacute;sence
+aupr&egrave;s d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
+&eacute;tonn&eacute;. &laquo;Ces deux personnes, me disais-je n'ont gu&egrave;re de point de
+contact, car B&eacute;r&eacute;nice a naturellement une sentimentalit&eacute; tr&egrave;s fine.
+Se plairaient-elles par quelque autre c&ocirc;t&eacute; que le sentimental?&raquo;</p>
+
+<p>Des allures tr&egrave;s molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
+&eacute;veill&egrave;rent ma perspicacit&eacute;.</p>
+
+<p>Je confessai B&eacute;r&eacute;nice; elle me r&eacute;pondit avec une aisance, bien &eacute;loign&eacute;e
+de l'effronterie et m&ecirc;l&eacute;e de douceur, qui me toucha d'une sensualit&eacute; un
+peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
+tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
+fille, dans le mus&eacute;e du roi Ren&eacute;, lui avaient donn&eacute; une opinion fort
+diff&eacute;rente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
+de la sensualit&eacute; et de l'amour. Son esprit ne s'&eacute;tait pas pli&eacute; &agrave; &eacute;tablir
+entre ces deux formes de notre sensibilit&eacute; les attaches &eacute;troites qui
+font que pour nous l'une ne va gu&egrave;re sans l'autre.</p>
+
+<p>Et pour achever de vous d&eacute;voiler la pens&eacute;e de B&eacute;r&eacute;nice, telle que je la
+surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
+croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extr&ecirc;me d&eacute;licatesse: jeune
+et ardente, d&eacute;soeuvr&eacute;e et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
+tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
+cheveux d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s de sa molle amie.</p>
+
+<p>Du point de vue de la raison froide, peut-&ecirc;tre B&eacute;r&eacute;nice a-t-elle raison.
+L'amour n'a pas grand'chose &agrave; voir avec les gestes sensuels. Une femme
+parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'&eacute;lite de la
+cavalerie fran&ccedil;aise et, pour l'aimer d'amour, un pr&ecirc;tre aust&egrave;re, comme
+notre divin Lacordaire, dont le seul regard la p&eacute;n&eacute;trera plus qu'aucune
+caresse dans aucun lit. Ces r&eacute;flexions pourtant ne me satisfaisaient
+gu&egrave;re &agrave; cause du caract&egrave;re peu harmonieux de cette d&eacute;faillance de
+B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+
+<p>Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le m&eacute;rit&eacute; est d'&ecirc;tre
+instinctif, se laisse-t-il aller &agrave; ces d&eacute;viations? Quand elle
+s'abandonne, ne voit-elle pas les d&eacute;tails f&acirc;cheux de sa chute:
+Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez d&eacute;velopp&eacute; et puis
+elle-m&ecirc;me ferme les yeux. N'emp&ecirc;che qu'un jour; dans une de nos
+promenades, je me laissai aller &agrave; lui vanter avec amertume les d&eacute;licates
+amours des plantes.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre avais-je trop lourdement appuy&eacute;. Elle m'&eacute;couta avec surprise,
+puis, dans une p&eacute;nible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
+touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
+rougir de ma sotte enqu&ecirc;te; et quand mes soup&ccedil;ons auraient quelque
+justesse, mon indignation n'&eacute;tait-elle pas faite, pour une part, de
+froissements personnels?</p>
+
+<p>Je pris sa main &eacute;mue dans ma main et lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Petite fille, vous &ecirc;tes pour moi une ch&egrave;re fontaine de vie. Ce serait
+d'un homme grossier de r&eacute;fl&eacute;chir sur les inconv&eacute;nients des diverses
+attitudes que notre condition d'homme nous contraint &agrave; prendre. Croyez
+bien que je n'ai pas cette m&eacute;diocrit&eacute; d'arr&ecirc;ter mon imagination sur les
+complaisances auxquelles vous engagent peut-&ecirc;tre ces sens et cette
+beaut&eacute; charnelle que vous re&ccedil;&ucirc;tes de vos a&iuml;eux. Si je m'inqui&eacute;tai, c'est
+uniquement par pi&eacute;t&eacute; pour M. de Transe. Apr&egrave;s r&eacute;flexion, il me semble
+bien que vous avez sauv&eacute; le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
+doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez &eacute;t&eacute; la plus sage en faisant
+la part du feu. Et m&ecirc;me s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
+cercueil d'une de vos pens&eacute;es, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
+attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
+rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amiti&eacute; que je lui voue et
+des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beaut&eacute;,
+s'appliquera &agrave; l'expiation de vos p&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.</p>
+
+<p>Dans la soir&eacute;e, B&eacute;r&eacute;nice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
+douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
+lui d&eacute;veloppe mes th&eacute;ories, puis me le tendit: c'&eacute;tait elle-m&ecirc;me et une
+jeune femme, au-dessous de qui elle avait &eacute;crit &laquo;Bougie-Rose&raquo;, pour
+qu'on ne p&ucirc;t s'y tromper, et cette l&eacute;gende, l&eacute;g&egrave;rement modifi&eacute;e, de la
+divine parabole: &laquo;Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
+Philippe a choisi la meilleure part.&raquo;</p>
+
+<p>J'admirai que cette petite fille cach&acirc;t une malice si gracieuse derri&egrave;re
+sa physionomie. Cette mis&egrave;re la mit dans mon imagination plus pr&egrave;s
+encore de la nature, et la gr&acirc;ce avec laquelle elle s'en expliqua
+transforma en sympathie un peu triste la r&eacute;pugnance que j'avais de sa
+d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>&laquo;O ma beaut&eacute;, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daign&eacute;
+&ecirc;tre imparfaite, en sorte qu'il me rest&acirc;t quelque embellissement &agrave;
+apporter &agrave; votre &eacute;difice.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la suite je dus reconna&icirc;tre que le sentiment exprim&eacute; sous forme
+s&eacute;duisante dans cette phrase &eacute;tait gros des plus lourdes erreurs, C'est
+l&agrave; que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
+contre l'instinct, sous pr&eacute;texte de faire rentrer B&eacute;r&eacute;nice dans la
+sagesse vitale.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos d&eacute;faillances et nos chagrins, et
+quoique sachant nous en faire des images supportables, nous &eacute;tions loin
+de la pleine satisfaction de l'Adversaire, &agrave; qui nul homme ni &eacute;v&eacute;nement
+ne rivera jamais son clou.</p>
+
+<p>Ma B&eacute;r&eacute;nice, en me devenant suspecte, et mon contact perp&eacute;tuel avec les
+&eacute;lecteurs me mettaient dans un &eacute;tat assez particulier de tristesse
+nerveuse. Peut-&ecirc;tre la fi&egrave;vre qui monte des &eacute;tangs d'Aigues-Mortes aux
+approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un d&eacute;sir &acirc;pre et
+ind&eacute;fini de solitude; j'aurais voulu r&ecirc;ver seul en face de ma pens&eacute;e.
+Une d&eacute;p&ecirc;che qui sonne &agrave; ma porte, mon courrier &agrave; d&eacute;pouiller me faisaient
+d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus &agrave; un degr&eacute; aussi intense
+l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
+une image de moi-m&ecirc;me conforme &agrave; leur temp&eacute;rament, et tout l'&eacute;coeurement
+de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
+avec la description de leur caract&egrave;re. Mon r&eacute;veil du matin, dans ces
+journ&eacute;es &eacute;cras&eacute;es de menues besognes, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; troubl&eacute;: n'ai-je pas
+entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?</p>
+
+<p>Pour r&eacute;agir contre cet &eacute;tat nerveux, il n'est qu'un rem&egrave;de, empirique
+mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
+soci&eacute;t&eacute; et surtout dans les r&eacute;veils de nuit, se raidir et prononcer une
+phrase, un raisonnement pr&eacute;par&eacute;s &agrave; l'avance. Cela peut surprendre, mais
+ces angoisses sont le r&eacute;sultat d'une force qui tourbillonne en nous
+(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
+force; il faut ordonner un cerveau d&eacute;sordonn&eacute;.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois, dans notre &eacute;nervement, B&eacute;r&eacute;nice et moi, nous d&ucirc;mes
+convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
+m&eacute;lange malsain de sa tristesse et de mes inqui&eacute;tudes, &eacute;tait prise de
+vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
+d'amiti&eacute; et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant bris&eacute;e.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_DIXIEgraveME" id="CHAPITRE_DIXIEgraveME"></a>CHAPITRE DIXI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>LA MORT D'UN S&Eacute;NATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+
+<p>Vers cette &eacute;poque survint une grande modification dans la vie de
+Petite-Secousse. Elle fut mand&eacute;e &agrave; Aix, chef-lieu de l'arrondissement
+o&ugrave; elle avait grandi. Pr&egrave;s de mourir, le s&eacute;nateur opportuniste du lieu
+voulait l'embrasser, et il lui d&eacute;clara qu'il la tenait pour sa fille.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de B&eacute;r&eacute;nice en effet semble avoir &eacute;t&eacute; ce qu'on nomme un peu
+l&eacute;g&egrave;rement une dr&ocirc;lesse; du moins parmi ses exc&egrave;s avait-elle gard&eacute; le
+sens de la maternit&eacute; et beaucoup de clairvoyance, car s'&eacute;tant pr&eacute;occup&eacute;e
+de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle d&eacute;signa entre ses
+amants un collectionneur qui, peu apr&egrave;s, fut envoy&eacute; au S&eacute;nat par ses
+concitoyens. C'&eacute;tait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
+le mari de sa ma&icirc;tresse gardien du mus&eacute;e du roi Ren&eacute;&mdash;choix excellent,
+puisque B&eacute;r&eacute;nice s'y fit l'&acirc;me qui nous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>A ses derniers moments, ce s&eacute;nateur s'inqui&eacute;ta d'avoir n&eacute;glig&eacute; sa fille;
+et quand elle fut &agrave; son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
+lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
+devant les yeux de B&eacute;r&eacute;nice la tendre image de M. de Transe:</p>
+
+<p>&mdash;Votre m&egrave;re, lui dit-il, est en quelque sorte la premi&egrave;re qui m'ait
+appel&eacute; &agrave; repr&eacute;senter mes compatriotes. Elle m'a d&eacute;sign&eacute; comme votre
+p&egrave;re, quand d'excellents citoyens pouvaient &eacute;galement pr&eacute;tendre &agrave; cet
+honneur. Mon notaire, qui sur ma pri&egrave;re a pris des renseignements, me
+dit que vous h&eacute;sitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
+doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir
+et &agrave; pr&eacute;f&eacute;rer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
+qu'on fait grand cas dans les bureaux.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s il mourut, l&eacute;guant &agrave; B&eacute;r&eacute;nice cent mille francs. Et la
+situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
+forte; puis elle avait donn&eacute; des gages &agrave; tous les partis, en sorte que
+l'opinion lui fut favorable.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A cette &eacute;poque, ma situation &agrave; Arles me pr&eacute;occupait fort. Trop bonne
+pour &ecirc;tre abandonn&eacute;e, elle n'&eacute;tait pas telle que j'en eusse de la
+s&eacute;curit&eacute;. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais &agrave; redouter de la
+candidature projet&eacute;e de Charles Martin.</p>
+
+<p>Ainsi mes int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;lectoraux, la tristesse de B&eacute;r&eacute;nice, qui tout de
+m&ecirc;me se sentait tr&egrave;s seule, mon d&eacute;sarroi de ses moeurs secr&egrave;tes, une
+insensible sati&eacute;t&eacute; qui me gagnait de nos p&eacute;dagogies, tout concourait
+&agrave; me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
+sensualit&eacute; de Charles Martin rendaient possible.</p>
+
+<p>Elle n'e&ucirc;t pas recherch&eacute; cette union, je doute m&ecirc;me qu'elle l'e&ucirc;t jamais
+envisag&eacute;e, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
+avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui r&eacute;v&eacute;laient de
+difficult&eacute;s o&ugrave; elle se perdait. Puis quel pr&eacute;jug&eacute; ne court pas chez nous
+tous en faveur de l'&eacute;tat de mariage!</p>
+
+<p>Je fus amen&eacute; &agrave; lui en donner mon avis.</p>
+
+<p>... Cette journ&eacute;e-l&agrave; fut tr&egrave;s triste. Nous avions parcouru en voiture
+les rues de N&icirc;mes qui, la Maison Carr&eacute;e except&eacute;e, ne m'offre aucun
+agr&eacute;ment. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
+ce qu'il y avait l&agrave; d'un peu femme de chambre m'e&ucirc;t choqu&eacute;, mais j'y
+sentais &agrave; cet instant comme le regard d'une pauvre petite b&ecirc;te &agrave; qui
+l'on fait du mal et qui d&eacute;clare: &laquo;Je l'accepte parce que tu es le plus
+fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.&raquo; J'aurais
+voulu trouver des mots d'une extr&ecirc;me douceur pour lui exprimer ma
+pens&eacute;e. Mais obs&eacute;d&eacute; par la n&eacute;cessit&eacute; de faire rentrer cette petite fille
+dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui r&eacute;p&eacute;ter:</p>
+
+<p>&mdash;Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le d&eacute;licieux &eacute;tat
+d'&acirc;me que tu me manifestes, mais je t'engage tout &agrave; fait &agrave; &eacute;pouser
+Charles Martin.</p>
+
+<p>Et nous e&ucirc;mes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
+j'appuyai par des consid&eacute;rations tir&eacute;es, comme on pense, de ses
+d&eacute;faillances actuelles et m&ecirc;me des chagrins qu'elle avait connus.</p>
+
+<p>Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
+ainsi: &laquo;J'ai toujours eu un violent d&eacute;sir d'&ecirc;tre admir&eacute;e et de plaire,
+et une violente souffrance de la brutalit&eacute; qu'il y avait au fond de ceux
+qui profitaient de ma beaut&eacute;.&raquo; Souvent, dans ses voyages &agrave; Arles, elle
+s'&eacute;tait offens&eacute;e que des hommes mal v&ecirc;tus ou des sots congestionn&eacute;s se
+permissent de la regarder avec un app&eacute;tit m&eacute;ridional.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'appr&eacute;cie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
+mis&eacute;rable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
+sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
+sourire et ta p&acirc;le maison pleine de ton coeur ardent.</p>
+
+<p>Elle me r&eacute;pondit qu'&agrave; quitter tout cela elle ne trouverait pas le
+bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.</p>
+
+<p>J'en fus &eacute;mu au point de compromettre ma th&egrave;se:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offens&eacute;e; crois
+bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et m&ecirc;me,
+saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fi&egrave;vre et simplement
+heureuse?</p>
+
+<p>Il me sembla que cette derni&egrave;re phrase redoublait sa tristesse et qu'en
+voulant &eacute;carter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
+que g&ecirc;ner plus &eacute;troitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
+pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularit&eacute;, serais-tu moins
+belle? Peut-&ecirc;tre, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, les circonstances momentan&eacute;es
+n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
+c'est la longue pr&eacute;paration inconsciente que te firent tes a&iuml;eux: tu es
+mac&eacute;r&eacute;e de douceur, la qualit&eacute; religieuse de ton coeur est exquise.</p>
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice se tut, elle pensait &agrave; celui qui est dans le cercueil. Et ne
+pouvant &eacute;viter de toucher ce point, le plus d&eacute;licat de tous, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, ma ch&egrave;re B&eacute;r&eacute;nice, M. de Transe lui-m&ecirc;me porterait votre
+&acirc;me &agrave; l'acceptation. Gardez de lui dor&eacute;navant un souvenir plus modeste
+et gardez-moi aussi quelque amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?</p>
+
+<p>Son accent passait infiniment ses paroles. Et apr&egrave;s un silence je lui
+r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&mdash;B&eacute;r&eacute;nice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
+sentiment aussi vif que je d&eacute;cline la volupt&eacute; si tentante d'associer nos
+vies. Si je te faisais l'existence que je te r&ecirc;ve, je te pousserais
+l'&acirc;me plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
+je te conduirais dans un clo&icirc;tre pour y conna&icirc;tre une exaltation
+d&eacute;licieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
+pourquoi, petite fille, malgr&eacute; tout il vaut mieux que tu &eacute;pouses.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, nous &eacute;tions arriv&eacute;s &agrave; la gare, j'avais pris
+mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus mont&eacute; dans
+mon wagon:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.</p>
+
+<p>Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer &agrave; Arles ce soir-l&agrave;.
+Mais quelle solution &agrave; cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
+m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et d&eacute;testait
+sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne go&ucirc;tais en elle que sa
+douleur sans d&eacute;fense, et que, gaie et satisfaite, elle m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une
+compagne intol&eacute;rable.</p>
+
+<p>Le train s'&eacute;loigna, et je la vis, petite chose r&eacute;sign&eacute;e, &eacute;voluer &agrave;
+travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
+d&eacute;sagr&eacute;ment sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
+indignation qu'une fille de dix-huit ans e&ucirc;t le coeur serr&eacute; et des
+larmes sur les joues.</p>
+
+<p>Et j'allai &agrave; mes besognes, plein d'un d&eacute;couragement qui n'a pas de nom
+et rempli d'une piti&eacute; &agrave; sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
+peu d'oubli et d'apaisement &agrave; ma ch&egrave;re Petite-Secousse et &agrave; tous ceux
+qui sanglotent dans la nuit.</p>
+
+<p>Je me la repr&eacute;sentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
+quand elle se sentait tout &agrave; fait mis&eacute;rable: roul&eacute;e en boule sur son
+lit, o&ugrave; son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
+cach&eacute;e contre cet animal, dont la chaleur peu &agrave; peu l'assoupissait.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_ONZIEgraveME" id="CHAPITRE_ONZIEgraveME"></a>CHAPITRE ONZI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>QUALIS ARTIFEX PEREO</h4>
+
+<h4><a name="VOYAGE_AUX_SAINTES_MARIES" id="VOYAGE_AUX_SAINTES_MARIES"></a>VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.&mdash;CONSOLATION DE S&Eacute;N&Egrave;QUE<br />
+ LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCIT&Eacute;.</h4>
+
+
+<p>Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
+ma campagne &eacute;lectorale. Elle assurait &agrave; peu pr&egrave;s mon succ&egrave;s, car
+B&eacute;r&eacute;nice ne permettrait pas &agrave; son amant heureux de me combattre. Mais
+contre ma raison j'en ressentis du chagrin.</p>
+
+<p>Je cessai toute assiduit&eacute; aupr&egrave;s de B&eacute;r&eacute;nice: l'Adversaire e&ucirc;t pu s'en
+offenser, et d&eacute;sormais que dire &agrave; mon amie? Elle-m&ecirc;me ne vint plus &agrave;
+Arles. On me rapporta qu'elle &eacute;tait souffrante. Mai, juin, juillet
+pass&egrave;rent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, &agrave; de rares
+intervalles, les plus f&acirc;cheuses nouvelles.</p>
+
+<p>Une seule fois, &agrave; l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
+marchait avec de gracieuses pr&eacute;cautions de jeune animal sur les durs
+cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
+poitrine. Son sourire me parut &eacute;clatant de domination; son visage
+lumineux, &eacute;clair&eacute; par ses yeux et par sa p&acirc;leur m&ecirc;me, prit un air
+d'imp&eacute;riosit&eacute; voluptueuse dont je fus accabl&eacute;.</p>
+
+<p>Cet instant-l&agrave; m'aide &agrave; comprendre ce qu'on dit de la beaut&eacute; &eacute;clatante
+et transparente des Vierges qui apparaissent &agrave; des jeunes d&eacute;vots
+passionn&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais le ph&eacute;nom&egrave;ne tout &agrave; fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
+que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'&eacute;tais fort
+amus&eacute;, me fit conna&icirc;tre a cet instant le sentiment respectueux de
+l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignit&eacute; qu'il
+ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.</p>
+
+<p>Je l'aurais honor&eacute;e et servie, je ne pensais plus &agrave; la d&eacute;sirer. Tant de
+tristesses accumul&eacute;es en moi durant ces derniers soirs se group&egrave;rent
+soudain autour de sa figure et me firent une image singuli&egrave;rement
+ennoblie de cette petite dont j'avais eu sati&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Lui, avec la figure dure et b&ecirc;te qu'ils ont toujours, elle, triomphante
+de bonheur, sans qu'elle daign&acirc;t m&ecirc;me &ecirc;tre m&eacute;chante, ils me g&ecirc;n&egrave;rent au
+point que je ne les abordai pas. Deux jours apr&egrave;s j'adoptais un chien
+&eacute;gar&eacute;, qui me f&ecirc;tait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
+rentr&eacute; chez moi je le caressais quoiqu'il f&ucirc;t sale, en songeant que je
+lui &eacute;tais sup&eacute;rieur, &agrave; elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
+agi avec douceur envers un &ecirc;tre qui avait de beaux yeux et de la
+tristesse.</p>
+
+<p>(Ce n'est l&agrave; qu'une impression vite att&eacute;nu&eacute;e, contredite par dix autres,
+mais, pour marquer la situation et ses progr&egrave;s, je note chaque forme de
+ma d&eacute;faillance, ma fi&egrave;vre ne s'y jou&acirc;t-elle qu'une minute.)</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais &agrave; mes amis
+politiques et visitais ma circonscription.</p>
+
+<p>Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
+grand'route, &agrave; travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
+car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des t&eacute;moignages
+sur mes propres dispositions.</p>
+
+<p>N'avais-je pas laiss&eacute; derri&egrave;re moi ce tr&eacute;sor accroupi de Saint-Trophime,
+comme j'ai laiss&eacute; B&eacute;r&eacute;nice qui est mon autel et mon clo&icirc;tre? Dans cette
+Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
+quelques cultures sur les c&ocirc;t&eacute;s, et que je franchisse le foss&eacute;, je tombe
+dans l'anonyme de la nature. Dans ce d&eacute;sert, nulle place pour une vie
+individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y cr&eacute;ent rien,
+mais se contentent de prouver avec intensit&eacute; leur existence. Ils
+&eacute;veillent la m&eacute;lancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
+particularisation. L&agrave;, les pens&eacute;es individuelles se perdent dans le
+sentiment de l'&eacute;ternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
+inachev&eacute;s; seules fixent l'attention quelques poign&eacute;es de noirs cypr&egrave;s,
+regrets sans m&eacute;moire, au milieu d'une l&egrave;pre de mousse et de baguettes.</p>
+
+<p>Un jour, apr&egrave;s six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
+de cette r&eacute;gion d&eacute;sol&eacute;e, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
+Saintes-Maries. C'est moins une &eacute;glise qu'une brutale forteresse aux
+murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, &agrave; la hauteur
+du toit, est une chambre Louis XV, d&eacute;cor&eacute;e de boiseries or et blanc,
+remplie de mis&eacute;rables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
+graves saintes Maries.</p>
+
+<p>J'allai sur la plage coup&eacute;e de tristes dunes, chercher l'endroit o&ugrave;
+d&eacute;barqu&egrave;rent ceux de B&eacute;thanie, qui furent les familiers de J&eacute;sus.
+C'&eacute;tait Lazare le Ressuscit&eacute;, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
+voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
+parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
+c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
+la patronne des Boh&eacute;miens. Plus myst&eacute;rieuse que toutes dans sa
+volontaire humiliation, elle reporta ma pens&eacute;e vers ma B&eacute;r&eacute;nice, vers
+cette petite boh&egrave;me &agrave; peine digne de d&eacute;lier les souliers des vierges ou
+des belles repenties, et qui semble avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute;e pour m'apporter
+la bonne doctrine.</p>
+
+<p>C'est sur ce rivage, mis&eacute;rable mais sacr&eacute; pour qui n'a rien dans l'&acirc;me
+qu'il ne doive &agrave; ces obscurs passionn&eacute;s d'o&ugrave; naquit notre christianisme,
+c'est sur cette plage dont la l&eacute;gende m'&eacute;touffait de sa force
+d'expansion que je plaignis ma B&eacute;r&eacute;nice d'&ecirc;tre une vivante et d'ob&eacute;ir &agrave;
+des passions individuelles. Sans doute elle a ferm&eacute; les yeux, mais fasse
+le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
+bras une petite brute sans clairvoyance ni r&eacute;flexion, en sorte qu'elle
+ne soit pas &agrave; lui, mais &agrave; l'instinct et &agrave; la race,&mdash;et cela, je puis le
+croire, d'apr&egrave;s ce que j'entrevois de son temp&eacute;rament.</p>
+
+<p>Quand je remontai dans ma voiture, fatigu&eacute; par de telles m&eacute;ditations
+m&ecirc;l&eacute;es &agrave; ma propagande de candidat, et l&eacute;g&egrave;rement fi&eacute;vreux, un orage
+tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
+me firent durant six heures une prison &eacute;troite o&ugrave; le vent qui &eacute;corche
+ces plaines jetait et &eacute;crasait la pluie. Les chevaux, surexcit&eacute;s par
+la temp&ecirc;te et leur cocher, filaient avec une extr&ecirc;me rapidit&eacute;. Je
+m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'emp&ecirc;chait
+gu&egrave;re de suivre mon id&eacute;e. &Eacute;tat qui n'est pas de r&ecirc;ve, mais plut&ocirc;t
+l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
+b&eacute;n&eacute;ficie de toute la force de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Sur ce premier campement de l'&eacute;glise de France, je venais de servir les
+doctrines sociales qui me s&eacute;duisent, en m&ecirc;me temps que je r&ecirc;vais de
+Lazare le Ressuscit&eacute;, et, tous ces soins se m&ecirc;lant dans mon sommeil
+lucide, je r&eacute;fl&eacute;chis qu'il avait fait, celui-l&agrave;, la m&ecirc;me travers&eacute;e que
+j'entreprends maintenant, en sorte que je lui pr&ecirc;tais quelques-unes de
+mes id&eacute;es; et j'en vins &agrave; resserrer tout ce brouillard dans la lettre
+suivante, qui n'est que mon dialogue int&eacute;rieur mis au point.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4><a name="CONSOLATION" id="CONSOLATION"></a>CONSOLATION DE S&Eacute;N&Egrave;QUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCIT&Eacute;</h4>
+
+<p>&laquo;Mon cher Lazare,</p>
+
+<p>Aux derni&egrave;res f&ecirc;tes de N&eacute;ron, votre air soucieux a &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;. Je sais
+que des personnes de votre famille d&eacute;sirent vous entra&icirc;ner sur les c&ocirc;tes
+de la Gaule, o&ugrave; elles comptent prendre une attitude insigne dans le
+nouveau mouvement d'esprit. La d&eacute;termination est grave.</p>
+
+<p>Vous ne m'avez pas cach&eacute; le culte que vous gardez &agrave; la m&eacute;moire de votre
+malheureux ami, et, d'apr&egrave;s sa biographie que vous m'avez communiqu&eacute;e,
+je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorit&eacute;: il
+&eacute;tait compl&egrave;tement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, puis il aimait les mis&eacute;rables, ce qui
+est divin. Il m'e&ucirc;t un peu choqu&eacute; par sa duret&eacute; envers les puissants; en
+outre, je ne puis gu&egrave;re aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
+amis frott&eacute;s d'huile qui me poss&egrave;dent et que je ne poss&egrave;de pas. Avec ces
+r&eacute;serves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
+pour vous une fa&ccedil;on de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
+ses fid&egrave;les cette sup&eacute;riorit&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute; si intimement &agrave; sa vie
+qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.</p>
+
+<p>Vous le voyez, mon cher Lazare, je me repr&eacute;sente d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s
+pr&eacute;cise l'int&eacute;ressant &eacute;tat de votre &acirc;me &agrave; l'&eacute;gard de J&eacute;sus: vous
+l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
+&agrave; votre sentiment.</p>
+
+<p>Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
+vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
+servir passionn&eacute;ment dans votre sanctuaire int&eacute;rieur? Telle est la
+position exacte de votre d&eacute;bat. Il vous faut peser si ce vous sera un
+mode de vie plus abondant en volupt&eacute;s de partir avec Mesdemoiselles vos
+soeurs pour &ecirc;tre fanatique, en Gaule, ou de demeurer &agrave; faire de l'ironie
+et du dilettantisme avec N&eacute;ron.</p>
+
+<p>Que vous restiez dans cette cour trop cultiv&eacute;e ou partiez vers des
+r&eacute;gions mal civilis&eacute;es, de vous &agrave; moi, dans l'un ou l'autre cas, &ccedil;a
+pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excit&eacute;es &agrave; vous
+mettre &agrave; mort, &agrave; cause de votre obstination &agrave; leur procurer le bonheur,
+et, d'autre part, N&eacute;ron est un dilettante si excessif que, vous go&ucirc;tant
+personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
+vous sacrifier, tant il est peu dispos&eacute; &agrave; plier ses actes d'apr&egrave;s ses
+id&eacute;es, &agrave; prot&eacute;ger ceux qu'il honore et &agrave; appliquer la justice. Dans la
+vie, les sentiers les plus divers m&egrave;nent &agrave; des culbutes qui se valent;
+en d&eacute;pit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
+nature se font selon un m&eacute;canisme et une logique o&ugrave; nous ne pouvons
+influer. J'&eacute;carte donc les d&eacute;nouements qui sont irr&eacute;formables et je m'en
+tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.</p>
+
+<p>Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-&agrave;-dire un homme qui
+transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
+par l'opinion que l'&eacute;gotiste (homme qui r&eacute;serve ses passions pour les
+jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus s&eacute;v&egrave;res &agrave; N&eacute;ron
+qu'&agrave; Marthe, quoique tr&egrave;s certainement cette derni&egrave;re introduise dans le
+monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilit&eacute; dans
+les malheurs qui naissent d'une m&eacute;sentente id&eacute;ologique soit plus lourde
+pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'esp&egrave;ce humaine
+r&eacute;pugne &agrave; l'&eacute;gotisme, elle veut vivre. Le fanatique repr&eacute;sente toujours
+le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
+d&eacute;form&eacute;es, les vertus qu'il a aper&ccedil;ues; l'&eacute;gotiste au contraire garde
+tout pour lui, il est le dernier mot.</p>
+
+<p>N&eacute;ron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
+infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
+son genre le bout du monde; en lui les id&eacute;es entrent comme dans un
+cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
+est donc plus assur&eacute;, tout pes&eacute;, de l'estime de l'humanit&eacute;, puisqu'il la
+sert. Il est un rail o&ugrave; elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
+races futures, tandis que l'&eacute;gotisme est une propri&eacute;t&eacute; close.</p>
+
+<p>Une propri&eacute;t&eacute; close, c'est vrai! mais o&ugrave; nous nous cultivons et
+jouissons. L'&eacute;gotiste admet bien plus de formes de vie; il poss&egrave;de un
+grand nombre de passions; il les renouvelle fr&eacute;quemment; surtout il les
+&eacute;pure de mille vulgarit&eacute;s qui sont les conditions de la vie active. De
+ces vulgarit&eacute;s in&eacute;vitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
+l'entourage si g&eacute;n&eacute;reux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?</p>
+
+<p>Par moi-m&ecirc;me, j'avais de solides raisons pour &ecirc;tre fanatique: cela e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plus d&eacute;cent pour un philosophe. Des amis tr&egrave;s honn&ecirc;tes m'y
+engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
+syst&egrave;me des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
+ce qui d'ailleurs la d&eacute;forme toujours, quel temps me serait rest&eacute; pour
+acqu&eacute;rir de nouvelles passions? D'ailleurs, il e&ucirc;t fallu conformer mes
+actes &agrave; mes id&eacute;es. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
+chr&eacute;tiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite &agrave; d&eacute;couvrir
+l'univers qui est en puissance en moi, et &agrave; le cultiver, qu'avais-je
+&agrave; me pr&eacute;occuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
+d&eacute;sint&eacute;ressement, j'ai accept&eacute; certaines faveurs qui vinrent &agrave; moi en
+d&eacute;pit de ma p&acirc;leur et de ma fr&ecirc;le encolure; j'ai favoris&eacute; diverses
+fantaisies de N&eacute;ron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
+A tout cela, en v&eacute;rit&eacute;, je pr&ecirc;tais fort peu d'int&eacute;r&ecirc;t; je n'ai jamais
+suivi que mon r&ecirc;ve int&eacute;rieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
+je vantais le d&eacute;tachement; j'en &eacute;tais en effet d&eacute;tach&eacute;, j'&eacute;tais sinc&egrave;re.
+Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment &agrave; aimer la
+pauvret&eacute;? Avez-vous jamais mieux go&ucirc;t&eacute; la pudeur que dans les bras de
+Marie-Madeleine?</p>
+
+<p>J'entre dans ces d&eacute;tails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
+&eacute;t&eacute; &eacute;loign&eacute; de cette d&eacute;cision o&ugrave; vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
+pensai jamais &agrave; suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
+Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arriv&eacute; au bonheur, en ne me
+refusant &agrave; aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
+&agrave; recr&eacute;er l'harmonie de l'univers?</p>
+
+<p>J'ai voulu ne rien nier, &ecirc;tre comme la nature qui accepte tous les
+contrastes pour en faire une noble et f&eacute;conde unit&eacute;. J'avais compt&eacute; sans
+ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions &agrave; la fois.
+J'ai senti jusqu'au plus profond d&eacute;couragement le malheur de notre
+sensibilit&eacute;, qui est d'&ecirc;tre successive et fragmentaire, en sorte que,
+ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
+jamais poss&eacute;d&eacute; qu'une ou deux, tout au plus, &agrave; la fois. C'est dans cette
+id&eacute;e que N&eacute;ron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
+philosophique qu'il p&ucirc;t prononcer avant de mourir, je lui ai conseill&eacute;:
+&laquo;<i>Qualis artifex pereo!</i> Quel artiste, quel fabricant d'&eacute;motions je
+tue!&raquo;</p>
+
+<p>C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec &agrave;-propos &agrave;
+toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
+transformation perp&eacute;tuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
+cette crise unique qu'elle para&icirc;t au commun. Elle est &eacute;troitement li&eacute;e &agrave;
+l'id&eacute;e de vie nouvelle, et comme son image est m&ecirc;l&eacute;e &agrave; tous les plaisirs
+de N&eacute;ron, elle est m&ecirc;l&eacute;e &agrave; toutes mes analyses. La mort est la prise de
+possession d'un &eacute;tat nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre &acirc;ne
+implique n&eacute;cessairement une nuance qui s'efface. La sensation
+d'aujourd'hui se substitue &agrave; la sensation pr&eacute;c&eacute;dente. Un &eacute;tat de
+conscience ne peut na&icirc;tre en nous que par la mort de l'individu que nous
+&eacute;tions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
+part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous &eacute;crier: <i>qualis
+artifex pereo!</i></p>
+
+<p>Cette mort perp&eacute;tuelle, ce manque de continuit&eacute; de nos &eacute;motions, voil&agrave;
+ce qui d&eacute;sole l'&eacute;gotiste et marque l'&eacute;chec de sa pr&eacute;tention. Notre &acirc;me
+est un terrain trop limit&eacute; pour y faire fleurir dans une m&ecirc;me saison
+tout l'univers. R&eacute;duits &agrave; la traiter par des cultures successives, nous
+la verrons toujours fragmentaire.</p>
+
+<p>J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'&agrave; l'angoisse, les entraves
+d&eacute;cisives de ma m&eacute;thode; aussi j'eusse &eacute;t&eacute; fanatique, si j'avais su de
+quoi le devenir. Apr&egrave;s quelques ann&eacute;es de l&agrave; plus intense culture
+int&eacute;rieure, j'ai r&ecirc;v&eacute; de sortir des volont&eacute;s particuli&egrave;res pour me
+confondre dans les volont&eacute;s g&eacute;n&eacute;rales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
+&eacute;t&eacute; ravi de me plonger dans le courant de mon &eacute;poque. Seulement il n'y
+en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
+le monde o&ugrave; je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.</p>
+
+<p>Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances o&ugrave; ce r&ecirc;ve
+devient ais&eacute;, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
+r&eacute;aliser, puisque ayant ressenti &agrave; la cour de N&eacute;ron des inqui&eacute;tudes
+analogues aux miennes, vous m&eacute;ditez de vous mettre de propos d&eacute;lib&eacute;r&eacute;
+au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
+j'y vois un obstacle, qui, pour se pr&eacute;senter chez vous avec une forme
+singuli&egrave;re, n'en est pas moins commun &agrave; bien des hommes.</p>
+
+<p>Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Jud&eacute;e, vous
+ne m'avez rien cel&eacute; du r&ocirc;le important que vous y avez jou&eacute;: le
+merveilleux agitateur vous a ressuscit&eacute;. Vous &ecirc;tes Lazare le Revenu.
+En cons&eacute;quence, quoique vous ayez observ&eacute; toujours la plus grande
+discr&eacute;tion sur cette anecdote d&eacute;sormais historique, il est &eacute;vident que
+vous &ecirc;tes renseign&eacute; sur le probl&egrave;me de l'au-del&agrave;. Si vous balancez comme
+je vois, c'est que la v&eacute;rit&eacute; ne s'en impose pas, d'apr&egrave;s ce que vous
+savez, d'une fa&ccedil;on imp&eacute;rative. D&egrave;s lors, vous voil&agrave; dans un &eacute;tat
+d'esprit qui, pour na&icirc;tre chez vous de circonstances particuli&egrave;rement
+piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fr&eacute;quent: vous n'&ecirc;tes pas
+le seul revenu. Beaucoup, &agrave; cette &eacute;poque, bien qu'ils ne soient pas
+all&eacute;s jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumi&egrave;res sur ce qui termine
+tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains li&eacute;s avec les
+bandes fun&eacute;raires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
+contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
+quelques instants sur des id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses, mais comme vous, qui v&icirc;tes
+pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
+songes sans racines s&eacute;rieuses. Ils ont de tristes lucidit&eacute;s, et apr&egrave;s
+de courts enthousiasmes, analogues &agrave; ceux que vous communiquent l'ardeur
+de Marthe et de Marie, l'humilit&eacute; de Sara, la beaut&eacute; de Madeleine et la
+jeunesse du vieux Trophime, ils s'&eacute;crient, infortun&eacute;s clairvoyants qui
+regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: &laquo;<i>Qualis artifex
+pereo!</i>&raquo;</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_DOUZIEgraveME" id="CHAPITRE_DOUZIEgraveME"></a>CHAPITRE DOUZI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>LA MORT TOUCHANTE DE B&Eacute;R&Eacute;NICE</h4>
+
+
+<p>Les &eacute;lections nous r&eacute;ussirent. Sit&ocirc;t &eacute;lu, je quittai Arles et
+m'installai au Grau-le-Roi, o&ugrave; B&eacute;r&eacute;nice, h&eacute;las! d&eacute;p&eacute;rissait aupr&egrave;s de
+l'adversaire. Celui-ci ne se d&eacute;jugeait pas: il ne pensait rien que de
+s&eacute;v&egrave;re sur un succ&egrave;s qu'il n'avait pas pr&eacute;vu, mais il avait trop le go&ucirc;t
+de la hi&eacute;rarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
+&eacute;tions li&eacute;s par &laquo;une sympathie plus forte qu'aucune politique&raquo;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Qui donc avait r&eacute;pandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
+d&eacute;faillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? &laquo;C'est
+la fi&egrave;vre des &eacute;tangs&raquo;, disait Charles Martin, toujours enclin aux
+explications plausibles et m&eacute;diocres. Ah! les &eacute;tangs jusqu'alors
+n'avaient donn&eacute; que de beaux r&ecirc;ves &agrave; la petite B&eacute;r&eacute;nice; jusqu'alors ses
+insomnies &eacute;taient enchant&eacute;es de l'image de M. de Transe, et dans ses
+pires d&eacute;lires elle n'avait re&ccedil;u de lui que les signes d'une tendre
+amiti&eacute;. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'&eacute;tait une jeune
+adult&egrave;re qui d&eacute;sesp&egrave;re du pardon et r&eacute;p&egrave;te avec &eacute;garement: &laquo;Comment
+ai-je commis cela?&raquo; Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
+m'avouaient tout et me reprochaient am&egrave;rement d'avoir pouss&eacute; &agrave; cette
+union sans amour.</p>
+
+<p>M'&eacute;tais-je &eacute;gar&eacute; sur ce que je croyais &ecirc;tre son instinct? Ce mariage de
+convenance, que j'avais souhait&eacute; pour redresser la vie de mon amie,
+allait-il donner &agrave; sa destin&eacute;e l'irr&eacute;parable tournant? L'extr&ecirc;me
+difficult&eacute; qu'il y a d'interpr&eacute;ter la volont&eacute; de l'inconscient m'apparut
+avec une singuli&egrave;re nettet&eacute; durant ces derni&egrave;res semaines, au cours des
+longs silences de B&eacute;r&eacute;nice, assise aupr&egrave;s de moi en face de la mer
+myst&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>A ma table de travail, je d&eacute;faillais sous ces int&eacute;r&ecirc;ts refroidis qui
+encombrent un nouvel &eacute;lu. Ces querelles &eacute;mouss&eacute;es, ces compliments, ces
+r&eacute;clamations m'&eacute;taient une chose de d&eacute;go&ucirc;t, comme l'id&eacute;e fixe dans
+l'an&eacute;mie c&eacute;r&eacute;brale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
+caus&egrave;rent. La r&eacute;ussite me supprimait trop brutalement le but dont
+j'avais v&eacute;cu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion &agrave; mon
+service. <i>Qualis artifex pereo!</i> me r&eacute;p&eacute;tais-je par ces lentes matin&eacute;es
+de loisir, vaguant de la vaste mer &agrave; ces vastes espaces couverts des
+seules digitales, et n'osant &agrave; chaque heure du jour visiter B&eacute;r&eacute;nice.
+&Eacute;tendu sur la gr&egrave;ve, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
+semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle sant&eacute; me
+renouvelleraient mieux qu'aucun syst&egrave;me. En d&eacute;pit de mon &acirc;me h&acirc;tive, je
+me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
+activit&eacute;s du sable et de l'Oc&eacute;an. Ne puis-je comparer le d&eacute;veloppement
+de ce pays au mien propre? Les modifications g&eacute;ologiques sont analogues
+aux activit&eacute;s d'un &ecirc;tre. B&eacute;r&eacute;nice, qui sortit de son instinct pour
+suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
+enti&egrave;re si elle &eacute;tait soumise &agrave; des volont&eacute;s particuli&egrave;res. Dans mon
+orgueil de raisonneur, j'ai trait&eacute; mon amie comme l'Adversaire traite
+le Rh&ocirc;ne et sa vall&eacute;e. En &eacute;change de l&agrave; r&eacute;v&eacute;lation que m'a donn&eacute;e de
+l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire p&eacute;cher
+contre l'inconscient.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que le cr&eacute;puscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
+visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
+Accoud&eacute; &agrave; mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
+aboutissant &agrave; la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
+&eacute;nerv&eacute;s de leur journ&eacute;e et trop bruyants, se d&eacute;battre contre les grandes
+personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
+heures sonn&eacute;es me permissent d'aller aupr&egrave;s de B&eacute;r&eacute;nice; la fi&egrave;vre
+l'emp&ecirc;chait de dormir, et je me consacrais &agrave; amuser le plus possible son
+extr&ecirc;me faiblesse.</p>
+
+<p>Quand il &eacute;tait si &eacute;vident que cet &ecirc;tre infiniment sensible ne souffrait
+que d'avoir froiss&eacute; les volont&eacute;s myst&eacute;rieuses de son instinct, Martin
+nous fatiguait de sa th&eacute;rapeutique mat&eacute;rialiste. De l'entendre, je
+m'&eacute;tonnais qu'il p&ucirc;t valoir si peu en vivant dans une telle soci&eacute;t&eacute;. Par
+ses seules d&eacute;finitions de B&eacute;r&eacute;nice, il me d&eacute;formait la d&eacute;licieuse image
+que je m'&eacute;tais compos&eacute;e d'elle d'apr&egrave;s nos p&eacute;dagogies. Sa m&eacute;diocrit&eacute; me
+conduisit m&ecirc;me &agrave; cette r&eacute;flexion que, si Petite-Secousse devait
+dispara&icirc;tre &agrave; son contact, il ne m'en co&ucirc;terait pas plus de soupirs
+qu'elle mour&ucirc;t tout enti&egrave;re, car Petite-Secousse est la partie de
+B&eacute;r&eacute;nice que j'ai jug&eacute;e digne de toutes mes pr&eacute;f&eacute;rences.</p>
+
+<p>Les choses all&egrave;rent plus vite qu'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; raisonnable de le pr&eacute;voir.
+En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
+prochaine. Sa figure et ses mains, p&acirc;les comme les linges o&ugrave; elle
+repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
+mais une expression plus lente &eacute;teignait ses yeux qui m'ont &eacute;clair&eacute; si
+rapidement l'ordre de l'univers.</p>
+
+<p>Une extr&ecirc;me faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
+je me sentais plus fort. B&eacute;r&eacute;nice va dispara&icirc;tre, pensai-je, mais je
+garde le meilleur d'elle-m&ecirc;me. Je me suis appropri&eacute; son sens de la vie,
+sa soumission &agrave; l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
+premi&egrave;re &eacute;tape de son immortalit&eacute;, mon amie, ce s&eacute;jour &eacute;tait incertain
+pour toi, tu pouvais t'y ab&icirc;mer, mais en moi prosp&eacute;reront tes vertus.</p>
+
+<p>A cet instant, ses yeux ayant rencontr&eacute; mes yeux, elle me souriait, mais
+quand son sourire s'effa&ccedil;a, je me sentis tout boulevers&eacute;, car je
+songeais &agrave; tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
+prochaine peut-&ecirc;tre je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
+chaleur de la fi&egrave;vre, n'&eacute;tait plus d&eacute;j&agrave; qu'un l&eacute;ger ossement; et des
+larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je r&eacute;p&eacute;tais: h&eacute;las! h&eacute;las!</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
+d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
+compris soudain avec &eacute;pouvante qu'elle me regardait pour me voir une
+derni&egrave;re fois. Depuis combien de temps cette pens&eacute;e en elle? Ah! ces
+regards o&ugrave; de pauvres hommes et de pauvres b&ecirc;tes nous avouent le bout
+de leurs forces! Regard tendre et voil&eacute; de ma B&eacute;r&eacute;nice qu'affligeait
+la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot d&eacute;solant
+qu'elle e&ucirc;t invent&eacute; pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
+nous ferions encore dans la campagne, elle se mit &agrave; pleurer sans
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
+qui l'assistait, et &agrave; qui, par d&eacute;licatesse de femme, elle confiait
+toutes ses mis&egrave;res, m'a dit: &laquo;Si elle a beaucoup souffert, c'est de
+quitter sa beaut&eacute;, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa&raquo;. Elle
+eut un d&eacute;lire de petite fille, et &agrave; moi, qu'elle avait fait asseoir au
+bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
+particip&acirc;t d'un myst&egrave;re sacr&eacute;, comme est la mort, que je croyais parfois
+&agrave; un jeu de fi&eacute;vreuse.</p>
+
+<p>J'ai vu B&eacute;r&eacute;nice mourir; j'ai senti les derni&egrave;res palpitations de son
+coeur qui n'avait &eacute;t&eacute; &eacute;mu que de l'image d'un mort. Elle &eacute;tait couch&eacute;e
+sur le c&ocirc;t&eacute;, comme ces pauvres b&ecirc;tes dont elle eut toute sa vie une si
+grande piti&eacute;. Sans doute elle sentit la mort la poss&eacute;der, car son visage
+gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
+t&eacute;moigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage mis&eacute;rable;
+j'embrassais ces yeux o&ugrave; roulaient les derniers pleurs. Je les
+embrassais comme elle avait mille fois embrass&eacute; son bel &acirc;ne, sans
+pr&eacute;occupation de politesse ni de sensualit&eacute;, simplement pour lui
+t&eacute;moigner ma fraternit&eacute;. Ces baisers-l&agrave;, elle ne les connut point de sa
+vie, car elle &eacute;veillait la volupt&eacute;, &laquo;Maintenant, lui disais-je, tu as
+fini ta t&acirc;che, tu atteins ta r&eacute;compense, qui est la certitude, v&eacute;rifi&eacute;e
+sur ma tristesse pr&eacute;sente, que j'eus pour toi un r&eacute;el attachement. Tu ne
+crains plus d&eacute;sormais d'&ecirc;tre m&eacute;pris&eacute;e par ceux &agrave; qui les circonstances
+ont compos&eacute; une vie plus facile.&raquo;</p>
+
+<p>Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
+sans tapage, ni larmes, ni vaines d&eacute;monstrations, mais un peu grave et
+silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
+boule dans un coin de la maison de son ma&icirc;tre, d'un ma&icirc;tre dont il est
+aim&eacute;.</p>
+
+<p>Et pourtant, faire une bonne mort &eacute;tait-ce un r&ocirc;le suffisant pour elle?
+Elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;cieuse surtout pour assister les autres &agrave; leur dernier
+moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
+humiliations.</p>
+
+<p>C'est vers les cinq heures qu'&eacute;cartant les boucles de cheveux qui
+couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
+e&ucirc;t m&eacute;rit&eacute; mieux que de marcher c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec mes inqui&eacute;tudes
+raisonneuses. D&egrave;s lors, tout l'appareil des soins fun&eacute;raires s'interposa
+entre moi et ce corps qui ne m'&eacute;tait plus qu'une chose &eacute;trang&egrave;re. Je me
+retirai avec l'image que je gardais de cette v&eacute;ritable ma&icirc;tresse.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="CHAPITRE_TREIZIEgraveME" id="CHAPITRE_TREIZIEgraveME"></a>CHAPITRE TREIZI&Egrave;ME</h2>
+
+<h4>PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!</h4>
+
+
+<p>Les journ&eacute;es qui suivirent l'enterrement de B&eacute;r&eacute;nice, je les donnai avec
+une ponctualit&eacute; en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
+&eacute;tat. Mais d&eacute;j&agrave; il ne m'&eacute;tait plus qu'une passion refroidie, un casier
+de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais d&ucirc; orner de toutes
+mes &eacute;motions pour m'en faire un s&eacute;jour utile, maintenant que j'allais
+le quitter n'avait plus pour mon &acirc;me d'imp&eacute;riosit&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
+monde et mon moi se fussent fig&eacute;s. J'&eacute;tais un bloc de glace sur une mer
+qui l'&eacute;treint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
+je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
+de Petite-Secousse. Image gel&eacute;e, elle-m&ecirc;me! De nos causeries, je ne
+savais plus que ses longs silences; de sa sensualit&eacute;, rien que ses
+touchantes torpeurs, et de son corps &eacute;l&eacute;gant, je ne revoyais aucun
+d&eacute;tail, mais seulement j'&eacute;tais rempli de cette tristesse que m'avait
+donn&eacute;e chacune de ses gr&acirc;ces quand je songeais qu'elles passeraient.
+De tant de gestes par o&ugrave; elle me toucha, un seul m'obs&egrave;de: c'est quand,
+la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
+parler.</p>
+
+<p>Ainsi passais-je des soir&eacute;es, avant que le Parlement f&ucirc;t convoqu&eacute;, &agrave;
+m'attendrir sur le triste sort de la jeune B&eacute;r&eacute;nice, qui mourut d'avoir
+mis sa confiance en l'Adversaire.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
+parties de mon &acirc;me montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
+ext&eacute;rieur. Sous cette tente m&eacute;taphysique, je demeurais tr&egrave;s avant dans
+la nuit &agrave; contempler la reine par qui me fut r&eacute;v&eacute;l&eacute;e la vie
+inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclop&eacute;die, m'enseignait les
+lois de l'univers. M&ecirc;me il m'arriva d'&ecirc;tre rappel&eacute; &agrave; la r&eacute;alit&eacute; par une
+douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter &agrave; ce point pour celle
+qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
+au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.</p>
+
+<p>Une nuit, je ressentis, avec une intensit&eacute; toute particuli&egrave;re, que la
+pr&eacute;occupation dont je venais de vivre pendant huit mois &eacute;tait assouvie
+et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'oc&eacute;an
+pousser la vague qui na&icirc;t dans la voie de la vague qui meurt, et comme
+lui me donner la puissance et la paix? Aupr&egrave;s de la mer unissonnante,
+je souffrais que ma vie f&ucirc;t une suite de sons priv&eacute;s d'harmonie. Ce
+probl&egrave;me, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'&eacute;tait si agr&eacute;able
+ce soir-l&agrave;, et si doux aussi le vent g&eacute;n&eacute;reux qui soufflait du large,
+que je r&eacute;solus d'aller, en m&eacute;moire de B&eacute;r&eacute;nice, jusqu'au jardin
+d'Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus hygi&eacute;nique de gagner mon lit, mais l'id&eacute;e des
+transformations de mon moi me pr&eacute;sentait avec une grande force la
+convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
+la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
+d'aujourd'hui au bien-&ecirc;tre de celui que je serai dans quelques ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes consid&eacute;rations, je fis
+les quatre kilom&egrave;tres de bruy&egrave;res et d'&eacute;tangs qui s&eacute;parent
+d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
+Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable o&ugrave; nous avions pass&eacute; tant
+d'heures, et o&ugrave; je venais sans doute pour la derni&egrave;re fois. Je rev&eacute;cus
+avec intensit&eacute; le chemin que j'avais parcouru aupr&egrave;s de B&eacute;r&eacute;nice, et je
+sentais que, hauss&eacute; par cette &eacute;trange compagnie d'une ann&eacute;e,
+j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.</p>
+
+<p>Cette nuit d'octobre &eacute;tait si chaude, ou plut&ocirc;t mon imagination si
+&eacute;chauff&eacute;e, que je r&eacute;solus, &eacute;tant un peu las, d'attendre le matin en me
+couchant sur des touffes de fleurs violemment parfum&eacute;es. Dans mon &eacute;tat
+de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
+faisaient se dresser devant moi, &agrave; tous instants, des apparences
+fantastiques. La masse des remparts, l'immensit&eacute; de la plaine, la
+voluptueuse d&eacute;solation de ce petit jardin, mon amour de l'&acirc;me des
+simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
+&eacute;motions que j'avais &eacute;labor&eacute;es dans ce pays et tout ce pittoresque dont
+il m'avait saisi d&egrave;s le premier jour, se fondaient maintenant dans une
+forme harmonieuse. Et comme ils avaient &eacute;t&eacute; dans mon cerveau des
+mouvements coexistants et simultan&eacute;s, ils cessaient sous ma fi&egrave;vre plus
+forte d'&ecirc;tre isol&eacute;s pour composer un ensemble r&eacute;gulier. Beau jardin
+id&eacute;ologique, tout anim&eacute; de celle qui n'est plus, v&eacute;ritable jardin de
+B&eacute;r&eacute;nice!</p>
+
+<p>Au sens mat&eacute;riel du mot, je ne puis dire que B&eacute;r&eacute;nice me soit apparue,
+mais jamais je ne sentis plus fortement sa pr&eacute;sence que dans cette
+importante veill&eacute;e o&ugrave; je r&eacute;sumai mon exp&eacute;rience d'Aigues-Mortes. C'est
+qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserr&eacute; autour de B&eacute;r&eacute;nice tous les
+mouvements de ma sensibilit&eacute;. Telle que j'ai imagin&eacute; cette fille, elle
+est l'expression compl&egrave;te des conditions o&ugrave; s'&eacute;panouirait mon bonheur;
+elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une &acirc;me de qualit&eacute;,
+il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
+momentan&eacute; que nous sommes et le moi id&eacute;al o&ugrave; nous nous effor&ccedil;ons. C'est
+en ce sens que j'ai vu B&eacute;r&eacute;nice se lever de sa poussi&egrave;re fun&eacute;raire.
+Pitoyable et fan&eacute;e de p&eacute;ch&eacute;s, elle avait un nimbe lumineux o&ugrave;
+s'&eacute;clairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
+apportai ces m&ecirc;mes sentiments d'humilit&eacute; que d'autres connurent pour
+Isis qui les &eacute;mouvait de son myst&egrave;re et pour la Vierge tenant dans ses
+bras le Verbe fait petit enfant. Ma B&eacute;r&eacute;nice, sous ses voiles de jeune
+&eacute;l&eacute;gante, poss&eacute;dait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
+appara&icirc;tre en elle, la v&eacute;rit&eacute;, une fois encore, emprunta les
+balbutiements d'un &ecirc;tre faible.</p>
+
+<p>&mdash;B&eacute;r&eacute;nice, lui disais-je, chacune de tes larmes a &eacute;t&eacute; pour moi plus
+pr&eacute;cieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce b&eacute;n&eacute;fice ne survivra
+pas &agrave; ta mort.</p>
+
+<p>Je crus entendre une voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mes larmes en coulant sur toi ont laiss&eacute; comme un signe particulier,
+auquel les hommes reconna&icirc;tront que tu as une part de l'&acirc;me d'une
+cr&eacute;ature simple et bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu &eacute;tais, ma B&eacute;r&eacute;nice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
+instinct d&eacute;passait toutes nos sagesses et ces petites id&eacute;es o&ugrave; notre
+logique voudrait r&eacute;duire la raison. Quand j'&eacute;tais assis aupr&egrave;s de toi,
+dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux &eacute;nervements; par une
+contagion analogue, j'ai particip&eacute; de ta force qui te fait marcher du
+m&ecirc;me rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqu&eacute; le jour
+que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double cons&eacute;quence, en
+m&ecirc;me temps que je pr&eacute;tendais te perfectionner, j'ai d&eacute;truit l'appui que
+tu m'&eacute;tais. D&egrave;s lors, que vais-je devenir?</p>
+
+<p>B&eacute;r&eacute;nice me r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que tu fus un peu grossier en d&eacute;sirant substituer ta
+conception des convenances &agrave; la pouss&eacute;e de la nature. Quand tu me
+pr&eacute;f&eacute;ras &eacute;pouse de Charles Martin plut&ocirc;t que servante de mon instinct,
+tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer &agrave; nos
+marais pleins de belles fi&egrave;vres quelque &eacute;tang de carpes. Cesse pourtant
+de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanit&eacute; le suppose de mal
+agir. Il est improbable que tu aies substitu&eacute; tes intentions au
+m&eacute;canisme de la nature. Je suis demeur&eacute;e identique &agrave; moi-m&ecirc;me, sous une
+forme nouvelle; je ne cessai pas d'&ecirc;tre celle qui n'est pas satisfaite.
+Cela seul est essentiel. Toi-m&ecirc;me tu te d&eacute;soles de ne pas avoir de
+continuit&eacute;; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton &acirc;me y
+suppose quelque chose qui s'an&eacute;antit. Dans cette succession o&ugrave; tu te
+d&eacute;sesp&egrave;res, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
+importe, c'est que tu d&eacute;sires encore. Voil&agrave; le ressort de ton progr&egrave;s,
+et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
+peut-&ecirc;tre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
+Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
+fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Petite-Secousse, que tu &eacute;tais fortifiante dans le triste jardin
+d'Aigues-Mortes!</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l&agrave;; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
+par o&ugrave; chaque parcelle du monde t&eacute;moigne l'effort secret de
+l'inconscient. O&ugrave; je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
+la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant m&ecirc;me que tu me connusses,
+quand tu refusais de te fa&ccedil;onner aux conditions de l'existence parmi les
+barbares; c'est pour atteindre le but o&ugrave; je t'invitais que tu voulus
+&ecirc;tre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froiss&eacute;e par
+le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui sont le plus
+insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras &agrave;
+t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
+faiblesse, &agrave; laquelle il voudrait &eacute;chapper; l&agrave; s&eacute;cheresse que cet autre
+pousse jusqu'&agrave; la duret&eacute;, n'est qu'impuissance &agrave; s'&eacute;panouir. Estime
+aussi les mis&eacute;rables: parfois il est en eux de telles secousses que
+c'est pour avoir tent&eacute; trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
+agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'&eacute;l&eacute;ment unique,
+car, sous son apparence d'infinie vari&eacute;t&eacute;, la nature est fort pauvre, et
+tant de mouvements qu'elle fait voir se r&eacute;duisent &agrave; une petite secousse,
+propag&eacute;e d'un pass&eacute; illimit&eacute; &agrave; un avenir illimit&eacute;. Pour satisfaire ton
+besoin d'unit&eacute;, comprends qu'il faut t'en tenir &agrave; prendre conscience de
+moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indiff&eacute;remment toutes ces
+form&eacute;s mouvantes, qualifi&eacute;es d'erreurs ou de v&eacute;rit&eacute;s par nos jugements
+&agrave; courte vue.</p>
+
+<p>Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient d&eacute;j&agrave; de
+lumi&egrave;re. Ce soleil qui se l&egrave;ve sur ce pays, o&ugrave; B&eacute;r&eacute;nice a rempli son
+apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?</p>
+
+<p>J'entendis l'appel des animaux dans leur &eacute;table. Je n'eus pas de peine
+&agrave; leur ouvrir. Tous ces humbles amis de B&eacute;r&eacute;nice me firent f&ecirc;te suivant
+leur temp&eacute;rament, et quoique les canards filassent du c&ocirc;t&eacute; des &eacute;tangs
+sans politesse, je ne me trompai pas sur leur mis&egrave;re et sur le
+contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
+restai un long temps &agrave; serrer la t&ecirc;te de l'&acirc;ne dans mes bras, &agrave; plonger
+mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient &agrave; une race longuement
+battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'&eacute;tait pour
+lui que l'instant de sa p&acirc;ture, il faisait des efforts pour se d&eacute;gager
+et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les &acirc;mes.</p>
+
+<p>Petite-Secousse, je crois en v&eacute;rit&eacute; que tu existes partout, mais il
+&eacute;tait plus ais&eacute; de te constater dans le coeur d'un l&eacute;ger oiseau de
+passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.</p>
+
+<p>C'est apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi sur cette difficult&eacute; de gagner les &acirc;mes, de
+fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce d&eacute;sir dont il
+entretint M<sup>me</sup> X... d'obtenir du chef de l'&Eacute;tat la concession
+d'un hippodrome suburbain.</p>
+
+<p>En effet, pour que les &acirc;mes s'&eacute;panouissent avec sinc&eacute;rit&eacute;, il leur faut
+ces loisirs qu'eut B&eacute;r&eacute;nice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
+comme cet &acirc;ne fam&eacute;lique, distraites par l'&acirc;pre souci de quelques
+troch&eacute;es d'herbes. Les souffrances, les n&eacute;cessit&eacute;s de la vie nous font
+comme une gangue mis&eacute;rable o&ugrave; notre individualisme est opprim&eacute;. Que
+l'heureux s'&eacute;panouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
+particuli&egrave;re de sa vie, on le con&ccedil;oit. Mais les mis&eacute;rables! Pour
+qu'aupr&egrave;s d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
+fleur utile du jardin de B&eacute;r&eacute;nice, soyons &agrave; m&ecirc;me de les lib&eacute;rer; qu'ils
+cessent d'abord d'&ecirc;tre des opprim&eacute;s!</p>
+
+<p>Et nous-m&ecirc;mes, d'autre part, pour &eacute;chapper &agrave; la dissipation et &agrave;
+l'alt&eacute;ration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
+pas que nous nous r&eacute;fugions, comme dans un clo&icirc;tre, dans une forte
+ind&eacute;pendance mat&eacute;rielle? Ce n'est qu'un exp&eacute;dient, mais sans cette
+indication ce <i>trait&eacute; de la culture du moi</i> e&ucirc;t &eacute;t&eacute; incomplet. L'argent,
+voil&agrave; l'asile o&ugrave; des esprits soucieux de la vie int&eacute;rieure pourront le
+mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
+n&eacute;s spontan&eacute;ment de la m&ecirc;me oppression du moi que nous avons d&eacute;crite
+dans <i>Sous l'Oeil des Barbares,</i> furent l'endroit o&ugrave; s'&eacute;labor&egrave;rent jadis
+les r&egrave;gles pratiques pour devenir <i>un homme libre,</i> et o&ugrave; se forma cette
+admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
+d'inconscient, Philippe retrouva dans le <i>Jardin de B&eacute;r&eacute;nice.</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="DEUX_NOTES" id="DEUX_NOTES"></a>DEUX NOTES</h3>
+
+
+<h5>1&deg; A PROPOS DU TITRE</h5>
+
+<p>Ce volume&mdash;o&ugrave; se cl&ocirc;t la s&eacute;rie commenc&eacute;e par <i>Sous l'oeil des Barbares</i>
+&mdash;a &eacute;t&eacute; annonc&eacute; sous le titre <i>Qualis artifex pereo</i>, que l'auteur a
+cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
+peut-&ecirc;tre embarrass&eacute;es, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
+veut &ecirc;tre qu'un acte d'humilit&eacute; devant l'inconscient, manquerait trop
+grossi&egrave;rement son but, s'il apportait la plus l&eacute;g&egrave;re contrari&eacute;t&eacute; &agrave; des
+femmes.</p>
+
+<p><i>Qualis artifex pereo!</i> Pour nous qui ne d&eacute;testons pas certaines
+p&eacute;danteries qui aggravent et enrichissent le d&eacute;bat, elle exprimait fort
+bien, cette formule, le d&eacute;sarroi de celui qui constate ne pouvoir se
+donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
+paru lourde, cette fleur de coll&egrave;ge, entre les seins de ma B&eacute;r&eacute;nice!</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h5>2&deg; SUR LE CHAPITRE PREMIER</h5>
+
+<p>Si d&eacute;plaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
+d'id&eacute;ologue, je ne puis supporter qu'on m&eacute;connaise ici ma pens&eacute;e, et je
+tiens &agrave; souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
+deux exemplaires, universellement connus, de fa&ccedil;ons fort diverses de
+regarder et d'appr&eacute;cier la vie. Ils me sont des facilit&eacute;s pour abr&eacute;ger
+et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
+M. Renan selon la m&eacute;thode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
+ma&icirc;tre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
+en possession de son h&eacute;ritage intellectuel: de tout mon effort je le
+fais fructifier.</p>
+
+<p>Un nom plus affich&eacute; encore est m&ecirc;l&eacute; &agrave; cet ouvrage, et chacun comprendra
+que je ne puis l'&eacute;crire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est &agrave;
+chacune, de ces pages que je voudrais &eacute;tendre le b&eacute;n&eacute;fice de cette note;
+on ne manquera pas de me chicaner avec des interpr&eacute;tations litt&eacute;rales ou
+fragmentaires. Tout est vrai l&agrave;-dedans, rien n'y est exact. Voil&agrave; les
+imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
+&agrave; ceci et &agrave; cela. Goethe, &eacute;crivant ses relations avec son &eacute;poque, les
+intitule: <i>R&eacute;alit&eacute; et Po&eacute;sie</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<pre>
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barr&egrave;s
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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index 0000000..8271b5e
--- /dev/null
+++ b/16814.txt
@@ -0,0 +1,4235 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 3
+ Le jardin de Berenice
+
+Author: Maurice Barres
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
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+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BERENICE
+
+PAR
+
+MAURICE BARRES
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE EDITION
+
+PARIS
+
+
+1910
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+Quelques personnes ayant manifeste
+
+CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)
+
+Conversation qu'eurent MM. Renan et
+Chincholle sur le general Boulanger,
+en fevrier 89, devant Philippe
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME.--Philippe retrouve dans
+Arles Berenice, dite Petite-Secousse
+
+CHAPITRE TROISIEME.--(Histoire de Berenice).
+--Comment Philippe connut Petite-Secousse
+
+CHAPITRE QUATRIEME--(Histoire de Berenice)
+[Suite].--Le musee du Roi Rene
+
+CHAPITRE CINQUIEME.--Berenice a Aigues-Mortes.
+Les amours de Petite-Secousse et de Francois de
+Transe
+
+CHAPITRE SIXIEME.--Journee que passa Philippe
+sur la Tour Constance, ayant a sa droite Berenice
+et a sa gauche l'Adversaire
+
+ (a) Vue generale et confuse
+ (b) Vue distincte et analytique des parties.
+ (c) Reconstitution synthetique d'Aigues-Mortes,
+ de Berenice, de Charles Martin et de moi-meme,
+ avec la connaissance que j'ai des parties
+ (d) Critique de ce point de vue
+
+CHAPITRE SEPTIEME.--La pedagogie de Berenice.
+
+ (a) La methode de Berenice
+ (b) Les plaisirs de Berenice
+ (c) Les devoirs de Berenice
+
+CHAPITRE HUITIEME.--Le voyage a Paris et la
+grande repetition sous les yeux de Simon
+
+CHAPITRE NEUVIEME.--Chapitre des defaillances
+
+ (a) Les miennes
+ (b) On ne rive pas son clou a l'Adversaire
+ (c) Defaillance singuliere de Berenice
+
+CHAPITRE DIXIEME.--La mort d'un senateur rend
+possible le mariage de Berenice
+
+CHAPITRE ONZIEME.--Qualis artifex pereo.
+
+Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
+de Seneque le Philosophe a Lazare le
+Ressuscite
+
+CHAPITRE DOUZIEME.--La mort touchante de Berenice
+
+CHAPITRE TREIZIEME.--Petite-Secousse n'est pas morte!
+
+DEUX NOTES.--A propos du titre
+ Sur le chapitre premier
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PREFACE
+
+
+_Quelques personnes ayant manifeste le desir de designer par un nom
+particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
+coutume de les entretenir, nous avons decide de leur donner celle
+satisfaction, et desormais il se nommera Philippe._
+
+_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
+les pratiques de la vie interieure avec les necessites de la vie active.
+Il le redigea, peu apres une campagne electorale, afin d'eclairer divers
+lecteurs qui saisissent malaisement qu'un gout profond pour les opprimes
+est le developpement logique du, degout des Barbares et du "culte du
+Moi", et sur le desir de Mme X..., qui lui promit en echange de lui
+obtenir du Chef de l'Etat la concession d'un hippodrome suburbain_.
+
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BERENICE
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+POSITION DE LA QUESTION
+
+
+CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GENERAL BOULANGER,
+EN FEVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.
+
+
+Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
+sont invisibles a nos amis les plus attentifs, et de nous-memes mal
+connues. Elles font sur notre ame de petites taches, cachees dans une
+ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
+se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
+Ce sont des passions qui se preparent; elles eclateront au moindre choc
+d'une occasion.
+
+Une force s'etait ainsi amassee en moi, dont je ne connaissais que le
+malaise qu'elle y mettait. Ou la depenserais-je?... C'est toute la
+narration qui va suivre.
+
+Mais avant que je l'entame, je desire relater une conversation ou
+j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit recit,
+aidera a en demeler le fil.
+
+En m'attardant ainsi, je ne crois pas ceder a un souci trop minutieux:
+les considerations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisees
+et qui jugent la vie avec deux ethiques differentes, m'ont suggere
+l'occupation que je me suis choisie pour cette periode. Elles ont
+incline mon ame de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
+leur cours. N'est-ce pas en quelque maniere M. Chincholle qui proposa un
+but a mon activite sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
+Renan que je suis arrive au point de vue qu'on trouve a la derniere page
+de cette monographie?
+
+Cette soiree, c'est le pont par ou je penetrai dans le jardin de
+Berenice.
+
+C'etait peu de jours apres la fameuse election du general Boulanger a
+Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dinait en ville avec
+M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet eminent
+professeur, il saisit l'occasion ou celui-ci etait embarrasse de sa
+tasse de cafe pour l'interroger sur le nouvel elu.
+
+--Monsieur, repondit M. Renan, eludant avec une certaine adresse la
+question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aime, le
+tres distingue Blaze de Bury, avait une idee particuliere de ce qu'on
+nomme le genie. Il l'exposa un jour dans la Revue: "Certains hommes,
+ecrivit-il, ont du genie comme les elephants ont une trompe." Cela est
+possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
+bien plus facile a saisir que le signe du genie, et quoique j'aie eu
+l'honneur de diner en face du general Boulanger, je ne peux me prononcer
+sur sa genialite.
+
+--Mon cher maitre, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.
+
+--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les etranges hypotheses!
+Croyez-vous que je puisse aussi hativement me faire des certitudes sur
+des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
+feuillete Sorel, Thureau-Dangin, mon eminent ami M. Taine? Au bas de
+chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
+les methodes recentes, que de sources a consulter, que de documents
+contradictoires! Il faut rassembler tous les temoignages, puis en faire
+la critique. Cette besogne considerable, je ne l'ai pas entreprise;
+je ne me suis pas fait une idee claire et documentee du parti
+revisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
+suffrage universel, qui donne a chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
+les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine a debrouiller leurs
+querelles que j'etudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-meme
+voudrait-il me detourner du monument que j'eleve a ses aieux, et ou je
+suis a peu pres competent, pour que je collabore a sa politique, ou
+j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?
+
+Et puis, aurais-je assez de merite pour y convenir, je ne me sens pas
+l'abnegation d'etre boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
+manquerait. Qu'un venerable pretre se fasse empaler pour prouver aux
+Chinois, qui l'epient, la verite du rudiment catholique, il ne m'etonne
+qu'a demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
+romain: "Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
+n'ont pu souffrir des tourments si varies pour une cause vaine." Je fais
+mes reserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
+Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
+est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'etonnant, c'est
+qu'il y ait eu un premier martyr. En voila un qui a du acquerir cette
+gloire bon gre mal gre! Si vous l'aviez interviewe a l'avance sur ses
+intentions, nul doute que vous n'eussiez demele en lui de graves
+hesitations.
+
+--Je vous entends, dit Chincholle apres quelques secondes, vous refusez
+une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maitre,
+me preciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
+general Boulanger est le centre?
+
+M. Renan leva les yeux et considera Chincholle, puis lisant avec aisance
+jusqu'au fond de cette ame:
+
+--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est precisement,
+Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
+il chatouille le sens precieux de la curiosite. La curiosite! c'est
+la source du monde, elle le cree continuellement; par elle naissent
+la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
+enfants ou la curiosite etait blamee; peut-etre connaissez-vous cet
+opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mesaventures de
+Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, veritable pamphlet
+contre l'humanite superieure. Mais telle est la force d'une idee vraie
+que l'auteur de ce coupable recit nous fait voir, a la derniere page,
+Touchatout qui goute du levain et s'envole par la fenetre paternelle!
+Laissons rire le vulgaire. Image exageree, mais saisissante: Touchatout
+plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Leonard de
+Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel interet je m'attache a
+chacun de vos beaux articles! Le general et ses amis vous ont distrait,
+ils ont eveille dans votre esprit quatre ou cinq grands problemes de
+sociologie (comment nait une legende, comment se cristallise une
+nouvelle ame populaire), vous vous etes demande, avec Hegel, si les
+balanciers de l'histoire ne ramenaient pas periodiquement les nations
+d'un point a un autre.
+
+Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
+rendez faciles, piquantes, accessibles a des cochers de fiacre. C'est,
+dans une certaine mesure, la methode que j'ai tente d'appliquer pour
+propager en France les idees de l'ecole de Tubingue.
+
+Chincholle rougit legerement et repondit en s'inclinant:
+
+--Je suis heureux des eloges d'un homme comme vous, mon cher maitre.
+
+Il est vrai, j'ai ete curieux jusqu'a l'indiscretion des moindres
+details de ce tournoi, et je n'ai recule de satisfaire aucune des
+curiosites que soulevait le principal champion, a qui sont acquises,
+on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point ou je me separe,
+croyez-le, de mes amis. J'aime la moderation, je reprouve les injures:
+la violence des polemiques parfois m'attrista.
+
+--Je vous coupe, s'ecria Renan; c'est les injures que je prefere dans le
+mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.
+
+Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
+pas dans la vie l'injure a la bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
+signe de fecondite. Si la jeunesse approuvait integralement ce que ses
+aines ont constitue, ne reconnaitrait-elle pas d'une facon implicite que
+sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
+de composer des republiques ideales? Et quand nous avons celles-ci dans
+la tete, comment nous satisfaire de celle ou nous vivons? Rien de plus
+mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
+essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les ameliorations, c'est
+ruiner l'avenir.
+
+Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir serieusement
+reflechi, toute l'utilite des injures. Mais prenons un exemple: nul
+doute que M. Ferry ne soit enchante qu'on le traine dans la boue. Ca
+l'eclaire sur lui-meme. En effet, il est bien evident qu'entre les
+louanges de ses partisans et les epithetes des boulangistes, la verite
+est cernee. Peut-etre, apres les renseignements que publient ses
+journaux sur le Tonkin, etait-il dispose a s'estimer trop haut, mais
+quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'ecrie:
+"L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-meme, il est dans le vrai.
+Les interets de la verite sont gardes a pique et a carreau! Grande
+satisfaction pour un patriote!
+
+J'ajoute que le lettre se consolerait malaisement d'etre prive de nos
+polemiques actuelles, ou la logique est fortifiee d'une savate tres
+particuliere.
+
+Ayant ainsi parle, M. Renan se mit a tourner ses pouces en regardant
+Chincholle avec un profond interet.
+
+Celui-ci, renverse en arriere, riait tout a son aise, et je vis bien
+qu'il se retenait avec peine de devenir familier.
+
+--Mon cher maitre, disait-il, cher maitre, vous etes un philosophe, un
+poete, oui, vraiment un poete.
+
+--Me prendre pour un reveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
+idealiste emporte par la chimere! ce serait mal me connaitre. Ce ne
+sont pas seulement les interets superieurs des groupes humains qui me
+convainquent de l'utilite des injures, j'ai pese aussi le bonheur de
+l'individu, et je declare que, pour un homme dans la force de l'age,
+c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi a
+injurier.
+
+Il est necessaire qu'a mi-chemin de son developpement le litterateur ou
+le politicien cesse de pourchasser son predecesseur afin d'assommer le
+plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
+modere, et cela convient tout a fait au midi de la vie. Cette
+transformation est indispensable dans la carriere d'un homme qui a le
+desir bien legitime de reussir. Le secret de ce continuel insucces que
+nous voyons a beaucoup de politiciens et d'artistes eminents, c'est
+qu'ils n'ont pas compris cette necessite. Ils ne furent jamais les
+reactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinerent a marcher
+a l'avant-garde, comme ils le faisaient a vingt ans. C'est une grande
+folie qu'un enthousiasme aussi prolonge. Pour l'ordinaire un fou trouve
+a quarante ans un plus fou, grace a qui il parait raisonnable. C'est
+l'heureux cas ou nos boulangistes mettent les revolutionnaires de la
+veille.
+
+--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
+meme pour certains antiboulangistes, mais ... voila! le general
+reussira-t-il?
+
+--Je vous surprends dans des preoccupations un peu mesquines. Mais
+j'entre dans votre souci, apres tout explicable et tres humain. Et je
+vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
+peuple, qu'avez-vous a craindre? Vous n'avez qu'a suivre les secousses
+de l'opinion; toujours la verite en sort et le succes. Les mouvements
+que fait instinctivement la femme qui enfante sont precisement les
+mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
+inquietiez-vous tout a l'heure de savoir si le general Boulanger a du
+genie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
+laisser faire l'instinct populaire.
+
+Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
+hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
+nombreuses qui nous echappent et qui amenent ces numeros varies qui
+sont les evenements historiques. Le long des siecles, les plus graves
+evenements sont presentes a l'historien par des mains qui vous feraient
+sourire, Chincholle.
+
+Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un reve
+que j'ai fait.
+
+Par quelles circonstances avais-je ete amene a me rendre sur un
+hippodrome, cela est inutile a vous raconter. Cette foule, cette passion
+me fatiguerent; je dormis d'un sommeil un peu fievreux, j'eus des reves
+et entre autres celui-ci:
+
+J'etais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
+n'arrivais jamais le premier. Cependant je me resignais, et pour me
+consoler je me disais: Tout de meme, je ferai un bon etalon!
+
+C'est un reve qui s'applique excellemment au general Boulanger.
+
+--Mais, dit Chincholle un peu decu, le general est vieux.
+
+--Chincholle, vous prenez les choses trop a la lettre; j'ai deja
+remarque cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'a Boulanger,
+non vainqueur en depit de ses excellentes performances, succedera
+Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
+elle se transforme.
+
+Reflechissez un peu la-dessus, ca vous epargnera dans la suite de trop
+violentes desillusions.
+
+--Si je vous ai bien suivi, resuma Chincholle qui avait pris des notes,
+vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
+estimez que, pour le pays, et meme pour ceux qui se melent a la lutte,
+il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
+les plus violentes du monde.
+
+Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
+quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
+donne de representer ces aspirations? voila tout le probleme tel que
+vous le limitez.
+
+Eh bien! mon cher maitre, pourquoi, vous-meme ne collaborez-vous pas a
+cette tache de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpreter
+comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
+Pourquoi a des ambitieux inferieurs laisser d'aussi nobles soins?
+
+--Mes raisons sont nombreuses, repondit M. Renan visiblement fatigue,
+mais je n'ai pas a vous les detailler, une seule suffira: mon hygiene
+s'oppose a ce que je desire voir modifier avant que je meure la forme
+de nos institutions.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME
+
+PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BERENICE, DITE PETITE-SECOUSSE
+
+
+La conversation de ces messieurs m'eclaira brusquement sur mon besoin
+d'activite et sur les moyens d'y satisfaire.
+
+Ayant fait les demarches convenables et discute avec les personnes qui
+savent le mieux la geographie, c'est la circonscription d'Arles que je
+choisis.
+
+Le lendemain de mon arrivee dans cette ville, comme je dinais seul a
+l'hotel, une jeune femme entra, vetue de deuil, d'une figure delicate
+et voluptueuse, qui, tres entouree par les garcons, alla s'asseoir a une
+petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air reveur, avec
+les facons presque d'une enfant: "Quel gracieux mecanisme, ces etres-la,
+me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aises renferme plus d'emotion
+que les meilleures strophes des lyriques!"
+
+Puis soudain, nos yeux s'etant rencontres:
+
+--Tiens, m'ecriai-je, Petite-Secousse!
+
+J'allai a elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.
+
+--Mon vieil ami!
+
+Mais aussitot, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
+sa delicatesse de jeune fille qui a ete elevee par des vieillards, elle
+ajouta:
+
+--Vous n'avez pas change.
+
+Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, a trois heures d'Arles
+ou elle venait de temps a autre pour des emplettes.
+
+--Mais vous-meme? me dit-elle.
+
+J'eus une minute d'hesitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
+peu les journaux. Je repondis, me mettant a sa portee:
+
+--Je viens, parce que je suis contre les abus.
+
+Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayee:
+
+--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?
+
+Voila bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
+voudrait que chacun se courbat. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
+civique.
+
+--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.
+
+Je vis bien qu'elle s'appliquait a ne pas m'en montrer de froideur.
+
+--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
+l'ingenieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
+fait des abus: ses chefs le casseraient.
+
+--Charles Martin! m'ecriai-je, mais c'est mon adversaire!
+
+Et je lui expliquai qu'etant alle, des mon arrivee, au comite
+republicain, j'avais ete traite tout a la fois de radical et de
+reactionnaire par Charles Martin, qui s'etait echauffe jusqu'a brandir
+une chaise au-dessus de ma tete en s'ecriant: "Moi, Monsieur, je suis un
+republicain modere!"
+
+--Vous m'etonnez, me repondit-elle, car c'est un garcon bien eleve.
+
+Nous echangeames ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'a l'heure
+de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
+la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
+pleurant:
+
+--Promets-moi de venir a Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
+raconterai comme j'ai eu des tristesses.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TROISIEME
+
+HISTOIRE DE BERENICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE
+
+
+Il n'est pas un detail de la biographie de Berenice,--Petite-Secousse,
+comme on l'appelait a l'Eden--qui ne soit choquant; je n'en garde
+pourtant que des sensations tres fines. Cette petite libertine, entrevue
+a une epoque fort maussade de ma vie, m'a laisse une image tendre et
+elegante, que j'ai serree de cote, comme jadis ces oeufs de Paques dont
+les couleurs m'emouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
+
+Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? a la suite d'une longue
+discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et meme de la sensualite:
+"Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
+les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
+yeux jolis, elles negligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
+voient des choses qui les font sourire; aussi, malgre la rage qu'elles
+ont d'etre nos maitresses, ne peuvent-elles se decider a le demeurer."
+L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux ames pour se completer,
+effort entrave par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
+oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, delicate en son
+principe, le menait un peu loin. Elle le menait a Londres, tous les
+mois, par amour des petites filles: "Seules, disait-il, elles font voir
+intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
+gatent les premiers succes mondains." Et suivant son idee, vers les
+minuit, il me conduisit a la sortie de l'Eden, ou figuraient alors dans
+un ballet des centaines d'enfants ecailles d'or, se balancant autour
+d'une danseuse lascive.
+
+Je lui faisais la critique de son systeme, quand soudain, sur la rue
+Boudreau, s'ouvrit une porte d'ou se deploya en eventail un troupeau de
+petites filles fanees. Elles sautaient a cloche-pied et criaient comme a
+la sortie de l'ecole, pouvant avoir de six a douze ans. Sur le trottoir
+en face, mal eclaire, nous etions des vieux messieurs, des mamans, mon
+ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous apercut
+enfin et courut au peintre avec une vivacite affectueuse. Lui, la
+prenant doucement par la main: "Ma petite amie Berenice," me dit-il.
+Elle s'etait fait soudain une petite figure de bois ou vivaient seuls
+de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
+jeune femme, sa soeur ainee, d'attitude maladive et honnete, a qui mon
+compagnon me presenta.
+
+Cette scene m'emplit d'un flot subit de pitie. Tous quatre nous
+remontions la rue Auber; je tenais Berenice par la main, et j'etais tres
+occupe a preserver ce petit etre des passants. Je ne cherchais pas a lui
+parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
+Cleopatre: "Je l'ai vue sauter quarante pas a cloche-pied. Ayant perdu
+haleine, elle voulut parler et s'arreta palpitante, si gracieuse qu'elle
+faisait d'une defaillance une beaute."
+
+Ce privilege divin, faire d'une defaillance une beaute, c'est toute la
+raison de la place secrete que, pres de mon coeur, je garde, apres dix
+ans, a l'enfant Berenice. Elle eut plus de defaillances qu'aucune
+personne de son age, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
+cette petite main, apres tant de choses affreuses, je ne puis voir de
+peche.
+
+Quand nous fumes assis a la terrasse d'un mauvais cafe de la rue
+Saint-Lazare, mon compagnon felicita la soeur ainee de la robe de
+Berenice. Elle en parut heureuse, et repondit avec cette resignation qui
+m'avait d'abord frappe:
+
+--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
+Petite-Secousse a des depenses au-dessus de son age, des depenses de
+grande fille.
+
+La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
+s'interrompit pour compter sur ses doigts:
+
+--Je gagne a l'Eden douze sous par jour; j'ai pour ma premiere communion
+dix sous par semaine de M. le cure, et il y a M. Prudent qui donne dix
+louis par mois.
+
+--C'est vrai, repondit la soeur, mais a l'Eden on attrappe des amendes;
+pour la premiere communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
+toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.
+
+Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.
+
+L'enfant, a qui il faisait voir un ecu, le saisit des deux mains avec
+une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
+je devinais une folle puissance de sentir. Masque entete de jeune reine
+aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
+distinguer ce qui perle d'amertume a la racine de tous les sentiments.
+
+Oh! celle-la n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
+pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
+bien qu'elle eut aime avec passion une mere elegante et jeune a qui le
+monde eut prodigue ses succes. Avec leur fierte, les petits etres de
+cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui emeuvent leur imagination.
+Ils vont des princes de ce monde aux pires refractaires. Non admises a
+etre la maitresse adulante d'un roi, de telles filles sont des revoltees
+dont l'acrete et la beaute pietinee serrent le coeur. Berenice fut
+particuliere en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
+plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
+etait une petite cigale, pas encore bruyante, si seche, si frele, que
+j'en avais tout a la fois de la pitie et du malaise. Tous trois
+maintenant, sans parler, avec des sentiments divers ou dominait
+l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
+la chrysalide ou se debat ils ne savent quel papillon.
+
+Mon ami, qui habitait Asnieres et que pressait l'heure de son train, me
+demanda de reconduire nos singulieres compagnes. Son sourire me froissa,
+je n'avais plus que mauvaise humeur d'etre mele a une aventure de cet
+ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
+suite je lui ai du de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
+jusqu'alors avaient sommeille en moi.
+
+Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
+c'etait tout de meme une enfant de dix ans, elle nous prit la main a
+tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton tres doux le
+detail et la fatigue de ses journees de petite danseuse, en appelant ses
+camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
+gauche. Elle n'etait a Paris que depuis quelques mois et avait ete
+elevee dans le Languedoc, a Joigne.
+
+--Ah! m'ecriai-je, comme parlant a moi-meme, le beau musee qu'on y
+trouve!
+
+--Vous l'aimez? demanda Berenice en me serrant de sa petite main chaude.
+
+Je lui dis y avoir passe des heures excellentes et leur en donnai des
+details.
+
+--Notre pere etait gardien de ce musee, me dit la grande soeur; c'est la
+que Berenice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.
+
+--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?
+
+Elle ne me repondit pas, et detourna les yeux.
+
+--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
+tapisseries, les tableaux etaient si vieux! Si vous nous connaissiez
+depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigne pour faire
+plaisir a Berenice.
+
+Nous etions arrives chez elles, la-bas, sur ce flanc de la butte
+Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
+fille maigre pour la descendre de voiture, et deja la legere curiosite
+qu'elle m'avait inspiree se faisait plus tendre a cause de notre passion
+commune pour ce musee de Joigne, ce musee du roi Rene, d'un charme
+delicat et miserable, comme la petite bouche si fine et a peine rose de
+cette enfant aux cheveux nattes.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE QUATRIEME
+
+HISTOIRE DE BERENICE _(Suite)._--LE MUSEE DU ROI RENE
+
+
+C'est un art tres etroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au "Musee du
+roi Rene", et ses trois salles du quinzieme siecle presentent meme une
+des etapes les plus touchantes de notre race.
+
+La plupart des hommes n'y voient que des beautes mortes et presque de
+l'archeologie, mais quelques-uns, d'ame mal eveillee, attendris de
+souvenirs confus, n'admettent pas qu'on denoue si vite les liens de la
+vie et de la beaute. Cet art franco-flamand qui, au quatorzieme siecle,
+fut la fleur du luxe et de la grace, ne leur est pas seulement un
+renseignement, il les emeut.
+
+Peut-etre ces bibelots, du temps qu'ils etaient d'usage familier, leur
+eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musees, qui
+glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres a la plus
+fine melancolie.
+
+Cette collection a ete formee par une facon de patriote qui consacra la
+premiere partie de sa vie a envisager le francais et le latin comme deux
+langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
+departementales, de la manie qu'on a de deriver nos mots de vocables
+latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le reveil
+artistique, dit Renaissance, s'etait manifeste dans un meme frisson,
+a la meme heure, sur toute l'Europe; et il demontra avec passion que
+l'influence italienne n'avait ete qu'une greffe nefaste, posee sur notre
+art francais, a l'instant ou celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
+allait epanouir sa pleine originalite. Et comme, a l'appui de sa
+premiere manie, il avait publie une liste de mots francais, tout
+independants du latin et d'evidente origine celtique" pour edifier sur
+les qualites autochtones de la premiere renaissance francaise, il reunit
+des panneaux, des miniatures et des orfevreries des douzieme et
+treizieme siecles, qui ne trahissent rien d'italien.
+
+Ses curiosites desinteressees le servirent. Il correspondait avec les
+cures pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
+les plus miserables masures pour y denicher des choses d'art; aussi
+devint-il populaire pres de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
+de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispenserent de
+profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Senat.
+
+Dans sa gratitude, il offrit au departement sa collection, qui en
+grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musee du roi
+Rene_ dans une propriete de l'Etat, au chateau de Joigne, bati jadis par
+le roi Rene. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
+qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Berenice.
+
+Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appetits
+dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.
+
+La vaste piece qu'occupait le musee dans cette lourde et humide
+construction etait chauffee pendant l'hiver et toujours fraiche au plus
+fort de l'ete.
+
+La petite fille y passa de longues apres-midi, seule parmi ces beautes
+finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune energie et qui lui composaient
+une ame chimerique.
+
+Les murs etaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
+le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semee de grands herbages,
+de petits enfants et de rosiers a roses, parmi lesquels plusieurs dames
+a devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
+Desinteressement et de Simplicite.
+
+_Honneur_ etait si fort mange des vers que Berenice ne put savoir au
+juste ce que c'etait; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
+parure; mais _Desinteressement_ et _Simplicite_ lui sourirent bien
+souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussee sur la pointe des
+pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
+une part de leur beaute. Peut-etre quelquefois l'enfant les
+dechira-t-elle legerement du bout des doigts, enervee par les longs
+mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
+precision si inutile au milieu de ce desert. Mais toute sa vie elle
+n'aima rien tant que ces dames de _Desinteressement_ et de _Simplicite,_
+doux visages qui evoquaient pour elle les resignations de la solitude.
+
+La gloire de ce musee est une abondante collection de panneaux peints,
+mi-gothiques, mi-flamands, traites les uns avec la finesse et la
+monotonie de la miniature, les autres dans la maniere des vitraux. A qui
+les attribuer? Voila une question d'esprit tout moderne et que nos aieux
+ne se posaient pas plus que ne fit Berenice.
+
+La peinture, pour les etres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
+ne sont pas l'expression d'un reve particulier, mais la description de
+l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzieme
+siecle. Ce sont, rassemblees dans le plus petit espace et infiniment
+simplifiees, toutes les connaissances qu'un esprit tres orne de cette
+epoque pouvait avoir plaisir a trouver sous ses yeux. Un tableau
+avait-il du succes? il etait copie indefiniment, comme on reproduit un
+beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musee du roi Rene, nous
+retrouvions a peine modifies des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
+Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
+plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent etre
+degages de la maniere generale du cycle dont ils font partie. Mais
+quelle abondance de details des artistes, reprenant sans treve un meme
+theme pour l'ameliorer, ne parvenaient-ils pas a rassembler dans leurs
+panneaux!
+
+Berenice y trouva des notions d'astronomie et de geographie, et tout son
+catechisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
+bonshommes agenouilles, les portraits du donateur, qui lui indiquerent
+nettement quelle attitude serieuse et sans etonnement il convient
+d'apporter a la contemplation de l'univers.
+
+La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
+devant _la Pluie de Sang_: c'est Jesus entre deux saintes femmes,
+dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vetue de ses cheveux comme
+d'une gaine, est tout a fait delicieuse. Veritable "fontaine de vie",
+le pauvre Jesus degoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'epuise
+pour les deux belles devotes. Cette image desolante parut a l'enfant une
+representation exacte de l'amour supreme qui est, en effet, de se donner
+tout, se reduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
+se conformait, jusqu'a mourir de langueur amoureuse, a cette education
+par les yeux?
+
+D'autres tableaux etaient plus severes pour l'imagination d'une fille.
+Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit a Aix. Le _Buisson
+Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
+tient sur son giron Jesus tout nu, et ce petit Jesus s'amuse d'une
+medaille representant sa mere et lui-meme; au-dessous d'eux, dans une
+campagne faite de prairies, de rivieres et de chateaux, flamboie un
+buisson emblematique de chenes verts qu'entrelacent des lierres, des
+liserons, des eglantiers, et plus bas encore, Moise se dechausse sous
+les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chevres.
+Ces beaux sujets sont largement encadres par une suite de figures
+peintes en camaieu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
+sonne du cor et qui, le pieu a la main, poursuit une licorne refugiee
+dans le giron d'une vierge.
+
+Tout cela lui parut incomprehensible, mais nullement desordonne. Il
+etait dans le temperament de ce petit etre sensible et resigne de
+considerer l'univers comme un immense rebus. Rien n'est plus judicieux,
+et seuls les esprits qu'absorbent de mediocres preoccupations cessent de
+rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interpretations
+etranges et emouvantes la nature ne se prete-t-elle pas, elle qui sait
+a ses pires duretes donner les molles courbes de la beaute!
+
+Quand, de son musee, Berenice, orpheline, vint a Paris pour etre
+ballerine a l'Eden, elle ne s'etonna pas un instant, car l'ordonnance
+des tableaux ou elle figura autour des deesses d'operette lui rappelait
+assez les compositions du roi Rene. Elle trouva naturel d'y participer,
+ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaitre dans
+quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorite
+du maitre de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
+nature. C'est un instinct commun a toutes les jeunes civilisations, a
+toutes les creatures naissantes, et fortifie en Berenice par les
+panneaux religieux du roi Rene, de croire qu'une intelligence
+superieure, generalement un homme age, ordonne le monde.
+
+Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
+naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait ete developpe
+en elle par l'image familiere et bonhomme que la legende lui donnait du
+roi Rene, fondateur du chateau et patron de cet art. Elle savait
+plusieurs anecdotes ou ce prince accueille avec bonte les humbles.
+L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
+part a lui former cette petite ame qui n'eut jamais de platitude.
+Berenice considerait qu'il est de puissants seigneurs a qui l'on ne peut
+rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
+valait elle-meme. Excellente education! qui eut fait d'elle la maitresse
+deferente mais non intimidee d'un prince, et qui lui laissait tous ses
+moyens pour donner du plaisir. Qualite trop rare!
+
+En verite, ce musee convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
+devint visiblement l'ame projetee: d'imagination trop ingenieuse et trop
+subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
+tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
+de la nature, ou la Renaissance apparait dans les oeuvres du quatorzieme
+siecle.
+
+Cette petite femme traduisait immediatement en emotions sentimentales
+toutes les choses d'art qui s'y pretaient. Les grandes tapisseries de
+Flandre et les peintures d'Avignon formerent sa conscience; les orfevres
+de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison paree,
+ou elle vecut sans camarade et apprit les reveries tendres, qui sont
+choses exquises dans un decor elegant.
+
+Il y avait dans une vitrine une dentelle precieuse pour sa beaute; et
+l'enfant, qui se distrayait a suivre les visiteurs et a ecouter les
+explications que leur donnait son pere, avait observe que les messieurs
+souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
+sur cette claire vitrine avec plus d'interet que sur aucun autre numero
+du catalogue. Cette dentelle avait ete offerte par le roi charmant, le
+Louis XV des premieres annees, a l'une de ces maitresses d'un soir qu'on
+avait soin de lui presenter a chaque relai, afin qu'il put se rendre
+compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-etre
+trempe les pleurs de la melancolique delaissee, etait garde dans sa
+famille, une des premieres du Languedoc, et transmis precieusement a
+celle qui epousait le fils aine de la maison. Quand la mort eut dissipe
+la derniere goutte de ce sang honore par les rois, la legere dentelle
+fut recueillie dans le musee. Les erudits meprisaient fort cet
+anachronisme, mais Berenice, le nez ecrase contre la vitre, souvent reva
+d'un prince Rene, tres jeune et revenant des pays du soleil avec des
+voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nees revent
+toutes confusement d'une renaissance italienne: c'est l'etat d'ame de
+notre race au quinzieme siecle, un peu seule et dessechee, aspirant au
+baiser sensuel de l'Italie.
+
+ * * * * *
+
+J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
+plis delicats du visage de Berenice, tout ce qu'y marquerent ces
+vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fut triste. Gomme ceux
+de son age, elle avait des jouets, mais par economie on les lui
+choisissait dans les vitrines.
+
+Son album d'images, c'etait la reproduction photographique d'un livre
+qu'a leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante memoire,
+les compagnons de Charles VIII, car y etaient depeintes, sous divers
+costumes et a l'etat naturel, beaucoup de femmes violees par ces
+seigneurs.
+
+Elle adopta comme poupee une petite image de Notre-Dame en or, qui
+s'ouvrait par le ventre et ou l'on voyait la Trinite. Tous ses jeux
+etaient ennoblis.
+
+Il y avait encore, pour la distraire, un precieux ex-voto dedie a sainte
+Luce a qui, comme on le sait, les paiens arracherent les yeux, et cette
+relique etait un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
+pour le pere, bonhomme un peu lourd, pour la mere, jeune femme vive et
+rieuse, et pour la jeune Berenice, elle-meme, etait un inepuisable sujet
+de joie.
+
+Ainsi les choses lui faisaient une ame sensible et elegante. Le danger
+etait qu'elle s'enfermat dans la vie interieure, qu'elle ne soupconnat
+pas la vie de relations.
+
+En cela son education fut excellemment completee par le compagnon
+ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mere avait obtenu pour un long
+baiser d'un matelot a peine debarque a Port-Vendres. Et ce singe, en
+meme temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
+l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
+
+Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, reduite a ce
+qu'en peut fournir une petite reveuse de grande indigence
+intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloitre du chateau.
+
+Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilees,
+de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un debris
+gothique dont l'energique symbolisme, ironie et verite trop crues, la
+frappa singulierement: c'etait un monstre qui d'une main se mettait une
+pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt delicat, designait le
+bas de son echine.
+
+Cette attitude si simple et nullement equivoque fut un enseignement pour
+cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
+correlation entre la necessite de vivre et le geste de la sensualite.
+De ce sphinx-gargouille elle recut le tour d'esprit qui lui fit accepter
+toute sa vie les familiarites des vieillards.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi l'enfant grandit durant dix annees, jusqu'a la mort des siens; et
+chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musee deposait
+en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passe complique,
+ardent et jeune, auquel elle avait laisse prendre son coeur.
+
+Mais si cette vapeur de mort, qui se degage des objets ayant perdu leur
+utilite, purgeait le coeur de Berenice de toute parcelle de mesquin et
+de bas, peut-etre a trop penetrer cette petite fille la rendait-elle
+maladroite a supporter la vie. Une ame embrumee, dans un corps
+infiniment sensible, telle etait celle que nourrissait ce tombeau orne.
+Son masque entete offrait de grandes analogies avec le petit buste du
+musee d'Arles, ou la legende voit ce melancolique Marcellus, le jeune
+prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
+siens, une facon de loge de concierge, elle s'y sentait etrangere et
+comme une petite exilee. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
+pauvre race italiote, trop attachee au passe, incapable de supporter
+sans gemir les temps nouveaux, eut ete entraine vers cette fille qui,
+pour se preparer a la dure vie des dedaignees, ne savait que
+s'envelopper de la part originelle de sa race.
+
+Parfois, a la fraicheur du soir, apres ces journees du Midi si
+grossieres de sensualite, sa mere, jeune femme distraite et toute a se
+desoler de son vieux mari, la preparait pour sortir. Dans l'armoire a
+glace, fortement parfumee des herbes recueillies sur la garrigue, le
+soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mere, pour la coiffer,
+en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
+passionnee du sentiment de la beaute et brisait ses nerfs d'une douceur
+delicieuse, dont l'ebranlement retentit jusqu'en sa chere agonie. Mais
+elle se contraignait jusqu'a ce qu'elle fut sur la route, ou sa mere
+s'ecartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurite
+descendue, elle sanglotait, comprenant confusement que la vie des etres
+sensibles est chose somptueuse et triste.
+
+O ma chere Berenice, combien vous etes pres de mon coeur.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIEME
+
+BERENICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANCOIS
+DE TRANSE.
+
+
+J'etais a Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
+les melancoliques beautes, je m'etais mis en relation avec les esprits
+les plus genereux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
+toute modification et avec ceux qu'on avait mecontentes. Nous causames
+ensemble des injures subies par la patrie, tant a l'interieur qu'a
+l'exterieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
+
+Au milieu de ces delicates demarches, c'est Berenice qui m'occupait.
+Arles, ou rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musee du roi
+Rene. Ses arenes et ses temples devastes manifestent que les hommes sont
+des fletrisseurs; or si j'ai tant aime ma petite amie, c'est qu'elle
+etait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
+sincere qu'envers ceux de qui la beaute fut humiliee: souvenirs decries,
+enfants froissees, sentiments offenses. Saint-Trophime, humide et
+ecrase, dit une louange irresistible a la solitude et s'offre comme un
+refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
+jadis, quand, m'echappant de mes dures besognes ou d'etudes abstraites,
+je courais, fort tard dans la soiree, a mes etranges rendez-vous avec
+Petite-Secousse. Ce n'etait, vraiment, ni amour, ni amitie; dans cette
+trop forte vie parisienne, qui creait en moi la volonte mais laissait en
+detresse des parts de ma jeunesse, c'etait un besoin extreme de douceur
+et de pleurs.
+
+Ainsi revant a l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
+eclatante, je me promene sous le cloitre. Des colombes roucoulent sur
+son bas toit de tuiles, les ecoliers enerves tapagent dans la ruelle, et
+pourtant c'est la paix ou mon reve est a l'aise. Arles, visitee tant
+d'hivers, toujours me fut une cite de vie interieure. Chevaux qui riez
+avec un entrain mysterieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
+--petite vierge de quinze ans, grave et delicate, avec vos yeux a nous
+faire mourir, qui presidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vetus
+avec une brillante diversite de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
+noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma tres
+chere reine de Saba, de la seconde travee de la galerie Est du cloitre,
+vous qui existez a peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
+--l'ame que je vous apporte, si differents que soient les gestes ou elle
+se temoigne, n'a pas varie. Les petites intrigues auxquelles je semble
+participer ne me penetrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
+elles sont les conditions negligeables du culte nouveau que je vous
+rends.
+
+Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes annees ecoulees me semblerent
+pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
+melancolique avenue. Mes annees sont des tombeaux ou je n'ai rien couche
+de ce que j'aimais; je n'ai abandonne aucune des belles images que j'ai
+creees, et Berenice, qui me fut l'une des plus cheres, est
+ressuscitee....
+
+Au musee, devant les deux danseuses mutilees qu'on y voit, je m'arretai:
+Pauvres petites dames qui avez tant allume les desirs des hommes, vous
+etes aujourd'hui mutilees? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
+sein devetu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
+dans un geste charmant, a ete brisee. Les barbares n'ont pas epargne ces
+fleurs legeres.
+
+Et soudain mon desir devint irresistible d'aller voir a Aigues-Mortes ce
+qu'ils avaient fait de Berenice.
+
+ * * * * *
+
+Dans le train si lent a traverser la Camargue, je revais de ces mornes
+remparts qui depuis sept siecles subsistent intacts. J'evoquais ces
+mysterieux Sarrasins, ces legers Barbaresques qui pillaient ces cotes et
+fuyaient, insaisis meme par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
+qu'ils assaillaient sans treve, est toujours a son poste, etendu sur la
+plaine, comme un chevalier, les armes a la main, est fige en pierre sur
+son tombeau.
+
+Sur ce plat desert de melancolie ou regnent les ibis roses et les
+fievres paludeennes, parmi ces duretes et ces sublimites prevues par mon
+imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
+infiniment.
+
+ * * * * *
+
+Aigues-Mortes! consonnance d'une desolation incomparable! quand je
+descendis de la gare, deja les grenouilles avaient commence leur
+coassement; il n'etait pas encore cinq heures, mais cette plaine
+immense, toute rayee de petits canaux, est leur fievreux royaume. Une
+jeune fille, a qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit a me
+conduire; nous contournames les hautes murailles, puis quittant l'ombre
+de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crenelee, nous primes
+une chaussee etroite entre deux eaux stagnantes. C'est a quelque cent
+metres, sur un terre-plein, que je trouvai la pale maison de Berenice,
+faisant face au soleil couchant. Cinq a six arbres l'entouraient, les
+seuls qu'on apercut dans la vaste etendue ou cette soiree d'hiver
+mettait une transparence de pleine mer. A l'entree de son grele jardin,
+ma chere Berenice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
+gracieux que celui de son premier accueil.
+
+Cette annee, la mode etait des couleurs jaunes, vieux rose, violet
+eveque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
+tons, et le paysage, avec ces etrangetes de l'hiver meridional, faisait
+voir des couleurs" identiques ou complementaires.
+
+Cette pale maison de Rosemonde, rosee a cette heure d'un etrange soleil
+couchant, me seduisit des l'abord par l'inattendu d'une installation
+sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis meridional que je
+redoutais. Petite-Secousse faisait la aussi etrange figure qu'une
+brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cire. Je crus y
+sentir une maison d'amour, glacee par l'absence d'amour; mais la petite
+main brulante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me temoigner son
+contentement de me revoir me donnait la fievre.
+
+Singuliere fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
+anes charmants de Provence, aux longs yeux resignes, et des canards, un
+peu viveurs et dandineurs, qui des etangs revenaient pour leur repas du
+soir. Je reconnus cette generosite d'ame, jadis devinee sous son masque
+trop serre d'enfant. Pourquoi toujours retrecir notre bonte, pourquoi
+l'arreter au chien et au chat? En moi-meme, je felicitai Petite-Secousse
+d'avoir precisement choisi l'ane et le canard, pauvres compagnons, a
+l'ordinaire sevres de caresses et meme de confortable, parce que, sur
+leur maintien philosophique, ils sont reputes se satisfaire de tres peu
+de chose. Leur volonte amortie de brouillards, leur entetement de
+besoigneux, elle comprenait tout cela sans dedain ni repugnance.
+N'avait-elle pas vecu jadis dans un profond rapport avec nos aieux du
+quinzieme siecle, comme ceux-ci maladroits, tres proches de la nature et
+etriques!
+
+ * * * * *
+
+Nous nous tumes un long instant, car j'etais saisi par l'emouvante
+simplicite du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphere chargee d'eau
+laisse se detacher les objets avec une prodigieuse nettete et leur donne
+ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'a Venise et en Hollande.
+Devant nous se decoupait le carre intact des hautes murailles crenelees,
+coupees de tours et se developpant sur deux kilometres. Au pied de cette
+masse rude, campee dans l'immensite, jouaient des enfants pareils a des
+petites betes chetives et malignes. Mais mon regard detourne se fondait
+au loin sur la plaine profonde et ses immenses etangs d'un silence
+eternel et si doux!
+
+Quand j'obeis a Berenice, qui redoutait pour moi la fievre qui rode le
+soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
+vastes glaces nous laisserent suivre le coucher du soleil, une emotion
+presque pieuse gonflait mon coeur. Le the que nous buvions ne devait pas
+apaiser mon enervement, mais elle me parlait avec une gaite legere et un
+imprevu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
+sensibles et qui ne laisserent pas mon excitation se souiller. Entre
+mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
+cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
+theatre de Nimes et appelait assez drolement "Bougie-Rose, parce qu'elle
+est pretentieuse comme une bougie rose". Puis elle sonna sa domestique
+pour que je connusse tout le monde.
+
+A dire vrai, j'etais un peu etonne de voir Petite-Secousse proprietaire,
+mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger la-dessus. Du reste,
+peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
+graves et elegantes qui penetrent sensuellement dans les veines, nous
+engourdissent et font eclore la melancolie. C'etait toujours l'ancienne
+petite fille, mais la puberte avait fondu sa durete et comme feutre les
+brusqueries un peu sombres de sa dixieme annee. Du petit animal entete
+qui m'avait un soir donne sa main fievreuse, elle n'avait conserve,
+parmi ses graces de jeune femme, que cette saveur de sembler un etre
+tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
+
+Charmante et secrete ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
+et m'emplissait de volupte. Je ne sais rien de plus troublant que de
+retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
+eveille l'idee si passionnante des transformations de la nature; nous
+distinguons confusement que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
+une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'ecoule. Avec
+une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
+bras, la preserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
+de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
+les siecles, de ce qui est en train de perir.
+
+Quand Berenice etait petite fille, dans mon desir de l'aimer, j'avais
+beaucoup regrette qu'elle n'eut pas quelque infirmite physique. Au moins
+pour interesser mon coeur avait-elle sa misere morale. Une tare dans ce
+que je prefere a tout, une brutalite sur un faible, en me prouvant le
+desordre qui est dans la nature, flattent ma plus chere manie d'esprit
+et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre etre injurie
+pour retablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violee.
+Je m'ecarte des etres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
+les beaux yeux resignes des anes, les tapisseries fanees, ou encore,
+comme j'aurais voulu qu'elle fut elle-meme, les petites malades qui
+n'ont pas de poupees. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
+de consoler.
+
+A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
+melancoliques, je m'egarai de cette facon de sentir. Je me sentis
+dispose a la posseder. Et comme le plus sur moyen dans le tete-a-tete,
+pour arriver a la sensualite, me parut toujours les sentiers de la
+melancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
+tristesses qu'elle m'avait indiquees d'un mot leger a Arles, quand une
+de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.
+
+ * * * * *
+
+LES AMOURS DE BERENICE ET DE FRANCOIS DE TRANSE
+
+Je n'essayerai pas de vous retracer ce recit tel que je l'entendis de
+Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un fremissement de vie
+interieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.
+
+Berenice, a toutes les epoques, fut remplie d'une chere pensee comprimee
+qui la rendait indifferente au monde exterieur. D'ailleurs cette pensee,
+elle eut ete bien incapable de la definir, alors meme qu'elle s'y
+livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
+secret dans l'ame. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'etait tant plu
+dans la solitude du musee du roi Rene, et son air un peu dur d'enfant
+temoignait ces dispositions chimeriques. Quand l'age en fut venu, cette
+melancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.
+
+Elle s'attacha tres sincerement a un jeune homme, Francois de Transe,
+qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
+Nimes, il avait connu Petite-Secousse a Paris, dans un souper ou le
+fetait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
+aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconsequences passees
+de cette jeune libertine, mais elle etait, avec ses dix-sept ans, une
+si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des ames d'enfants
+genereux, et l'un pour l'autre une vraie sensualite.
+
+Ils vecurent pendant deux ans a Aigues-Mortes. "Nous ne nous ennuyions
+jamais, me dit Berenice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
+Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait a me
+porter dans le jardin. En ete, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, a
+trois kilometres, une petite station de bains de mer. Chaque annee nous
+faisions un voyage a Nice et a Paris." Elle eut pu ajouter qu'a vingt
+ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.
+
+M. de Transe menait la une vie qui deplut a sa famille. On le somma de
+faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
+les Princes a Java et leur etre presente. Les derniers jours que
+passerent ensemble ces deux jeunes gens furent la fievre la plus triste.
+Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
+les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.
+
+Elle le mena a la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'a
+Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, a travers les
+joies grossieres de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnat
+ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nimes, il ne
+put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arriere, il lui dit
+adieu et leva la glace. Elle courut a l'endroit ou la route se rapproche
+de la voie ferree, esperant faire encore de la main des adieux a son
+ami, mais le train passa comme un train d'etrangers. Sans doute il avait
+releve son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
+appartiendrait a un autre.
+
+Petite-Secousse, de son cote, avait les plus tristes pressentiments: peu
+de jours apres cette separation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
+elle ouvrit une lettre adressee a cette derniere et ainsi concue: "Venez
+me parler a Nimes, j'ai une grave nouvelle a vous communiquer qui
+interesse votre amie." La lettre etait signee d'un aimable homme, plus
+age que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parle avec
+amitie a Berenice.
+
+Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Des le
+premier train, le coeur et le visage defaits, elle partait pour Nimes.
+"Oh! ma pauvre petite," lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiete,
+"ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
+le coup vous soit attenue."--"Francois est mort!" s'ecria-t-elle.
+
+Ce qui me frappa le plus dans le touchant recit qu'elle me fit de ces
+penibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
+sociales. Elle etait nee sans aucun gout pour refaire la societe, ni
+meme la contester; puis les tableaux du roi Rene lui avaient enseigne
+que l'Univers est un vaste rebus. C'est ainsi qu'elle avait accepte dans
+sa dixieme annee tant de familiarites qui convenaient peu a son age.
+Elle avait un sentiment tres fin et tres susceptible de la tendresse et
+de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
+etait vive de ce qu'un homme serieux, comme elle disait, se fut
+preoccupe de la prevenir doucement. M. de Transe etait mort d'un sot
+accident, au huitieme jour de son voyage, pris de fievre typhoide.
+
+Au reste le recit de Berenice etait obscur et minutieux, avec des
+lacunes. C'etait comme une vision qu'elle me decrivait en serrant ma
+main dans les siennes, et les yeux fixes. "J'etais gaie autrefois, mais,
+de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser." Et sa douleur,
+a se raconter, devenait aussi neuve que le jour meme, ou elle apprit,
+a Nimes, la mort de son ami. "Savez-vous, me disait-elle, quelle idee
+j'avais, etant seule dans le train, ce soir-la? J'aurais voulu entrer au
+couvent!"
+
+Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
+mais moi, je me sentais le frere de cette petite fille, desolee dans
+cette maison pale, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaitre.
+Mon reve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
+a la Reparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
+j'honore et pour reparer les atteintes que je leur porte.
+
+Jamais plus intense qu'aupres de cette petite fille, je n'eus la
+sensation d'etre etranger aux preoccupations actives des hommes....
+A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
+vers le desert, puis decoupees en ombres chinoises, deux jeunes filles
+gaies, riant a des ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
+grossier desir de perpetuer l'espece, tandis que des aboiements de
+chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
+satisfactions de l'individu. Accable dans mon fauteuil et penetre de la
+douleur de mon amie, je me sentais infiniment degoute de tous, sinon de
+ceux qui souffrent delicatement et composent, dans leur imagination
+enfievree, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.
+
+La maison lui avait ete donnee par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mele
+a son sentiment de proprietaire, l'attachait infiniment aux moindres
+details de son interieur. Elle voulut me les faire connaitre en signe
+de confiance et pour couper notre tristesse. Or, a la tete de son large
+lit, etait suspendu un chapelet beni par le pape, un souvenir de M. de
+Transe. Je ne pus resister au plaisir de le prendre entre mes mains,
+heureux de m'associer a son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
+dans l'oreiller, a cette place meme ou ils n'etaient tant aimes.
+
+Dans le cours de cette soiree, elle me raconta encore une histoire que
+je trouve touchante.
+
+M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mere et lui confiait toutes ses
+preoccupations vives, sur de trouver chez elle de l'affection et une
+pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
+retenu de l'entretenir d'un amour dont il etait tout rempli? Cette
+excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
+ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait etre sans vertu a ses yeux,
+puis elle savait que cette jeune fille avait remis a Francois une
+medaille sainte qu'elle portait a son cou, en lui demandant de ne
+quitter jamais ce petit signe ou se rejoignaient leur piete et leur
+amour.
+
+De son cote, Berenice, sur la foi de son amant, s'etait prise de
+respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
+pas, mais considerait un peu comme sa protectrice.
+
+Or, un jour, a Nimes, deux mois apres ses gros chagrins, Berenice,
+toujours palie de douleur, etant montee dans un tramway, se trouve
+assise en face d'une personne agee, qu'a la couleur de ses yeux, a la
+douceur de la bouche, a mille traits qui l'emurent, elle n'hesite pas a
+reconnaitre pour la grand'mere de M. de Transe. Sans nul doute, Francois
+avait montre a sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
+portait toujours sur lui, car Berenice vit bien qu'elle-meme etait
+reconnue. Les deux femmes ne se parlerent point, mais, me disait
+Berenice, la vieille dame baissait les paupieres pour que je pusse la
+regarder tout a mon aise, et c'etait la figure meme de M. de Transe que
+je revoyais; puis moi-meme je detournais mon regard pour qu'elle me
+fixat sans gene. Ainsi nous fimes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
+bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.
+
+J'admirais la tendre imagination de ma Berenice et tout ce qu'elle
+pretait de delicatesse a sa chetive tragedie.
+
+ * * * * *
+
+Cette premiere soiree que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
+me fut delicieuse sans restriction; et son recit avait detourne de telle
+maniere mon idee que j'entrevis une forme d'amour superieure a la
+possession.
+
+Si Berenice n'a guere de vertu, elle possede beaucoup d'innocence, ce
+qui est plus surement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
+resultat d'un raisonnement, c'est se conformer a des regles etablies.
+Berenice est toute spontanee; ses formes delicates renferment l'ardeur
+et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
+bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachee sous
+toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
+pourquoi j'allai coucher a l'hotel.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIEME
+
+JOURNEE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE
+BERENICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.
+
+
+Dans mon sommeil, je vis Berenice se promener parmi les romanesques
+paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
+jardins.
+
+Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppe son recit, et
+pour mieux m'en penetrer, je desirai reposer mes yeux sur ces etangs,
+ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon reve,
+s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.
+
+On m'indiqua le point le plus eleve des remparts, la Tour Constance,
+citadelle du treizieme siecle, d'ou je dominerais la region.
+
+ * * * * *
+
+I.--VUE GENERALE ET CONFUSE
+
+
+Tandis que je gravissais le mince escalier qui se devide dans
+l'epaisseur des murs enormes, ai-je regarde ce que me montrait le guide
+de l'ingeniosite des guerriers moyenageux a se verser des huiles
+bouillantes sur la tete par le machicoulis? Je ne pensais qu'aux
+miserables qui, dans ces salles superposees, abimes glaces et suintants
+de tenebres, avec un coeur defaillant comme le mien, connurent le
+desespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vint les faire
+souffrir; a chaque silence, qu'on ne les laissat perir de faim. Degrades
+et abandonnes, comme ils sont pour moi pitoyables!
+
+Le guide maintenant me decrit ce que furent ces salles pour les conseils
+qu'y tint saint Louis, a la veille de ses croisades. De hautes
+boiseries, puis des tapisseries revetaient ces murs; les dalles etaient
+couvertes d'une litiere de paille d'orge jonchee de fleurs fraiches qui
+la parfumaient. Nous avons perfectionne notre confortable; avons-nous
+des methodes pour mieux satisfaire la delicatesse de nos coeurs
+raffines?... J'ai rencontre a un tournant de mon ascension la chapelle
+aux arceaux nerveux, le coin secret ou le roi s'agenouillait et
+suppliait Dieu qu'il lui accordat le don des larmes. Cette forte priere
+n'exprime-t-elle pas, avec la nettete des coeurs sans ironie, la volupte
+ou j'aspire et que Berenice semble porter aux plis des dentelles dont
+elle essuie ses tendres yeux?
+
+Dans cet angle etroit, je m'attarde, et je reflechis que de ce long
+passe, des siecles qui font de cette tour la veritable memoire du pays,
+rien ne se degage pour moi que ceux qui mediterent et ceux qui
+souffrirent....
+
+En realite, ils ne different guere.
+
+Nos meditations, comme nos souffrances, sont faites du desir de quelque
+chose qui nous completerait. Un meme besoin nous agite, les uns et les
+autres, defendre notre moi, puis l'elargir au point qu'il contienne
+tout.
+
+Telle est la loi de la vie. Avec nos futilites et parmi ces fausses
+necessites qui nous pressent, qu'est-ce que Berenice et moi-meme?
+
+Cette tendre reveuse souffre d'un bonheur perdu, reve un peu confus et
+analogue a ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
+passe. Pour moi, des mes premieres reflexions d'enfant, j'ai redoute les
+barbares qui me reprochaient d'etre different; j'avais le culte de ce
+qui est en moi d'eternel, et cela m'amena a me faire une methode pour
+jouir de mille parcelles de mon ideal. C'etait me donner mille ames
+successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
+de cet eparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire a
+me reposer de moi-meme dans une abondante unite. Ne pourrais-je reunir
+tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?
+
+... Des problemes analogues dessechaient le roi Louis, tandis
+qu'agenouille sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
+religion aussi vive, et simplement modifiee par les circonstances, je me
+preoccupe, moi aussi, de servir mon ame qui veut etre emue. Je n'ai pas
+comme saint Louis de formule determinee a laquelle me conformer, mais je
+cherche ma formule a travers toutes les experiences.
+
+ * * * * *
+
+J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata a voir
+l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait a cet
+illimite panorama de nature exprimait exactement le contraste de
+l'ardeur resserree d'un saint Louis et de mes desirs infiniment
+disperses.
+
+Mais un petit phare de douze metres s'elevant encore sur cette terrasse,
+je me refusai a rien regarder avant que je m'y fusse installe pour
+embrasser le plus long horizon.
+
+Maintenant, a mes pieds, Aigues-Mortes, miserable damier de toits a
+tuiles rouges, etait ramassee dans l'enceinte rectangulaire de ses
+hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, etangs
+d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiede;
+puis, a l'horizon, sur la mer, des voiles gonflees vers des pays
+inconnus symbolisaient magnifiquement le depart et cette fuite pour qui
+sont ardentes nos ames, nos pauvres ames, pressees de vulgarites et
+assoiffees de toutes ces parts d'inconnu ou sont les reserves de
+l'abondante nature.
+
+Longtemps, sans formuler ma pensee, je demeurai a m'emouvoir de ces
+vastes tableaux et a aimer ce pays, de telle facon que si mauvais
+procedes qu'il ait pour moi dans la suite et quand meme cet echauffement
+qu'il me donne m'apparaitrait deraisonnable, cela jamais ne puisse etre
+efface que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participe de sa gravite
+apres tant de vaines agitations. Magnifique melancolie, et miserable
+pourtant! Satisfaction intense, mais privee de cette securite qui seule
+saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
+instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
+distingue l'ame de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce meme
+point de vue ou je suis assis, pour s'en faire une belle ame unique!
+puis cette beaute qu'ils s'etaient composee se dissipa, dans le meme
+delai que mon emotion va s'affaisser.
+
+Mais soudain de la plate-forme, des voix monterent jusqu'a moi, et je
+reconnus ma delicieuse Berenice qui causait avec un jeune homme.
+
+J'allai la saluer.
+
+ * * * * *
+
+II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES
+
+
+Berenice fit la presentation:
+
+--M. Charles Martin, ingenieur.
+
+Je reconnus mon acharne adversaire du comite arlesien. C'est un
+vigoureux garcon, avec le genre de distinction que peut avoir un
+professeur, et, ce qui m'interesse, il presente tous les caracteres de
+l'homme passionne. Nous nous tinmes fort courtoisement, et chacun de
+nous s'en savait gre a soi-meme. Quand on est ne chien et qu'on
+rencontre une personne nee chat, il est toujours flatteur de sentir
+qu'on fait voir en ce moment le plus beau resultat de la civilisation,
+en ne se jetant pas l'un sur l'autre.
+
+--Je vous croyais rentre a Arles, me dit Berenice.
+
+--J'ai manque mon train, un peu volontairement; voila une heure que je
+suis dans la tour.
+
+--Avouez que vous avez dormi la-haut, me dit M. Martin.
+
+A ce ton, je reconnus immediatement un de ces garcons qui se piquent
+d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-a-dire
+l'habitude contractee dans les classes de croire que leur maniere de
+sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
+personne plus que Charles Martin ne meprise la vie de contemplation. Il
+a l'habitude de declarer: "Me prenez-vous pour un reveur?" Comme on dit:
+"Suis-je un pourceau!"
+
+--Mais non, lui repondis-je, un peu sur la defensive; j'y ai pris, au
+contraire, un vif interet.
+
+Il desirait la conciliation (d'ou je le devinai amoureux de Berenice),
+car il reprit:
+
+--C'est juste, vous avez la quarante-deux metres d'elevation, on y
+saisit a merveille la topographie. Il est facheux que vous n'ayez eu
+personne pour vous orienter dans ce panorama.
+
+Il commencait des explications et meme je pus craindre qu'il ne donnat
+des epithetes de beaute aux etangs, au desert, au ciel, aux choses
+d'archeologie. Heureusement, il s'en tint a etiqueter de leurs noms
+exacts ces mornes etangs, ces arbres contractes et ces apres herbages.
+Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
+designaient suffisamment!
+
+Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son experience
+d'ingenieur du Rhone me fournit cependant certains details qui
+confirmerent et eclairerent la physionomie que d'instinct je m'etais
+faite du pays d'Aigues-Mortes....
+
+Toute cette plaine, nous dit-il, aux epoques prehistoriques, etait
+recouverte par les eaux melangees du fleuve et de la mer.
+
+Elle ne l'a pas oublie. La diversite de sa flore raconte les luttes de
+cette terre pour surgir de l'Ocean: sur les bosses croissent des pins et
+des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie necessaire a leurs
+racines; dans les bas-fonds encore impregnes d'eau salee, des joncs, des
+sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
+le souvenir, de cette continuite dans la vie que naissent l'harmonie et
+la paix profonde de ces longs paysages?
+
+Berenice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique a ce pays.
+C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
+d'abord une perception confuse. Un sentiment tres vif des humbles droits
+de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
+voila toute son ame. Combien j'envie a cette enfant et a cette vieille
+plaine cette continuite dans leur developpement, moi qui ne sais pas
+meme accorder mes emotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par la que
+j'aime ce pays, quoique je ne pretende pas en faire un champ de culture;
+c'est par la que j'aime Berenice, quoique je ne songe pas a la faire ma
+maitresse; et meme, champ de culture ou maitresse, je les aimerais moins
+que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
+sables sales.
+
+ * * * * *
+
+A un autre instant, Charles Martin se felicitait que depuis trente ans
+on eut livre la majeure partie de ce pays a la culture et au
+defrichement.
+
+--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues epoques ou
+notre race etait en friche sont passes. Peut-etre sur nos ames a-t-il
+apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
+trois siecles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
+difficulte de retrouver le fonds; les ames comme Berenice sont bien
+rares. Mais allons a quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
+tres vite elle se revele, et c'est par cette connaissance que nous
+pouvons l'utiliser. De meme pour le peuple, il faut connaitre sa
+tradition, ses besoins profonds. Cet ingenieur, qui le meprise et ne
+cherche pas a le penetrer, veut lui imposer ce qu'il considere comme
+raisonnable!
+
+Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
+plaines tourmentees du Rhone, ne me parait guere les comprendre; en lui
+tout demeure a l'etat de notion sans se fondre en amour.
+
+Il est monte avec Berenice sur ce belvedere pour qu'elle embrasse la
+necessite de certains travaux qui lesent, dit-elle, sa villa de
+Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'a quel
+point, en tout et sur tout, il se refuse a accepter ce pays tel qu'il
+est et pretend lui imposer sa discipline.
+
+Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingenieur,
+imagine qu'il doit plier cette region sur la formule d'un beau pays,
+telle que l'etablissent les concours qu'il a brillamment subis.
+
+Foi naive a la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
+c'est-a-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, resultera de
+l'application a tout le continent des memes procedes de culture et de
+transport. Des routes, des recoltes, des digues, ne sont pas pour lui
+des moyens, mais de pleines satisfactions ou il s'epanouit. Comme il
+sourit de ces "assises profondes, de cette puissance de fixite" que
+percoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
+sont elles pourtant qui m'invitent a m'affermir, a creuser plus avant et
+a etudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
+Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre ame ou celle du
+monde exterieur, rien ne peut nous dispenser de connaitre le fonds ou
+nous travaillons. Il faut penetrer tres avant, se meler aux choses, par
+la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'ou nait l'harmonie
+qui fait la paix et la singuliere intensite de cette contree. Sinon,
+vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
+mobilite, de la vaine agitation. Vous croyez donner a ce jardin mille
+aspects nouveaux, vous n'avez touche qu'a la surface, et votre oeuvre
+est de celles qu'emporte un caprice du Rhone ou quelque mouvement de
+notre humeur.
+
+Ame triste et desheritee de Berenice, je vous aime; je ne pretends pas
+vous imposer mon ame, mais a vous qui n'avez pas bouleverse sous mille
+cultures la part originelle que vous avez recue de votre race, je
+demande que vous me soyez un directeur.
+
+Et toi aussi, melancolique pays, parent de Berenice, enseigne-moi.
+
+L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
+votre seve; moi je suis impuissant a rien defendre contre la mort. Je
+suis un jardin ou fleurissent des emotions sitot deracinees. Berenice et
+Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guerirait de
+ma mobilite? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant ou retrouver
+l'unite de ma vie. Je n'espere qu'en vous pour me guider.
+
+ * * * * *
+
+Berenice, qui attendait son amie de Nimes, ne tarda pas a nous quitter,
+satisfaite de notre bonne entente et amusee de nous envoyer dejeuner
+cote a cote a l'hotel.
+
+Quoique pour l'ordinaire je repugne a supporter la contradiction,
+l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon meprisait d'une belle
+ardeur toutes les idees qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
+seduire des ennemis de cette sorte jusqu'a jeter ainsi le desarroi dans
+leur esprit categorique.
+
+Des le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
+sans qu'il me comprit le moins du monde. Comme s'il eut pose cartes sur
+table, je connus tout le jeu d'images contradictoires ou il
+s'embarrassait sur mon caractere.
+
+Serait-ce un esprit chimerique? se disait-il, tandis que je lui parlais
+des miserables; ou immoral? quand j'en vins a vanter certain phalanstere
+religieux. Pour trancher, il eut admis volontiers l'une et l'autre
+hypothese, mais mon affabilite d'un ton tres simple le preoccupait, et
+de cette attitude sans signification il cherchait a tirer des
+conclusions, bien plus que des idees que je lui exposais. D'ailleurs,
+chacune de ses paroles etait de vanite, et il me parut avoir, comme la
+plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant domine par des mots de
+specialiste.
+
+Saura-t-il jamais combien je l'ai goute, l'excellent sot! C'etait un
+ingenieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
+regard tres pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui etait
+energie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensees!
+Avec quel entrain il meprisait ceux qu'il desapprouvait! Ses certitude,
+ses affirmations, son exclusivisme etaient pour moi choses si folles, si
+denuees de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
+verite, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
+perpetuelle satisfaction a verifier sur chacune de ses paroles combien
+je n'avais pas trop augure de son animalite.
+
+Je savais que les comites gouvernementaux d'Arles songeaient a lui
+offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
+politique dans le departement. Aussitot, du ton approprie:
+
+--Je vous en prie, me declara-t-il, j'aurai grand plaisir a causer avec
+vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons la-dessus des
+idees absolument opposees.
+
+Cette phrase me remplit d'un delicieux bien-etre; je la prevoyais
+textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
+contredire, ayant moi-meme peu de confiance dans la dialectique, mais
+que je desirais me faire une vue claire des opinions qui lui etaient
+cheres, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
+Francais.
+
+Ma reponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
+cette impression: "sceptique, sans conviction." Parce que je montrais un
+gout tres vif pour etre renseigne sur toutes les convictions!
+
+Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
+raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le roti.
+Un commis voyageur dit: "Avez-vous visite la tour Constance? les
+oubliettes?... il faut voir ca! c'est la que saint Louis precipitait les
+protestants." Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
+exprimant le sentiment de toute la table: "Ah! mes amis! nous avons la
+Republique, gardons-la bien!"
+
+A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prevenir
+mon sourire il haussa les epaules, et sa moue attristee signifiait
+qu'une telle ignorance de la chronologie est tout a fait facheuse.
+
+--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je a mi-voix. Une erreur
+historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
+est fort net. Ils temoignent un gout tres vif pour la tolerance
+philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
+ideals. Le meme reve m'obsede.
+
+Distingue-t-on maintenant la qualite morale de Charles Martin?
+
+Ah! celui-la n'est pas un egotiste, il meprise la contemplation
+interieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossiere energie
+qu'il la met perpetuellement en opposition avec chaque parcelle de
+l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
+apparaissent pas comme des emotions a s'assimiler pour s'en augmenter;
+il ne se preoccupe que de les blamer des qu'ils s'ecartent de l'image
+qu'il s'est improvisee de l'univers.
+
+Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
+comprehension, un specialiste. Il voit des oppositions dans la
+multiplicite et ne saisit pas la verite qui se degage de l'unite
+qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
+"l'_Adversaire_".
+
+ * * * * *
+
+III.--RECONSTITUTION SYNTHETIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BERENICE, DE
+CHARLES MARTIN ET DE MOI-MEME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
+PARTIES.
+
+J'etais trop interesse par ma chere Berenice et par cette plaine, qui,
+toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
+trouve en moi; il me fallait y mediter encore.
+
+Je ne retournai pas a la villa de Rosemonde, je voulais gouter la forte
+nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
+breve duree, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
+inseparables de l'isolement; elles nous elevent d'une telle ivresse que
+les plus distinguees frivolites de la vie de societe des lors sont
+melees d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
+il se prive en se melant aux hommes.
+
+A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
+dans la plaine si triste pres des etangs, je remachais mes reflexions de
+la journee et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
+devenaient plus fortes et fecondes.
+
+J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
+meme qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attriste de
+Berenice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer a ces
+etangs mornes et fievreux, a ce pays lunaire plein de reves immenses et
+de tristesses resignees. Mais en meme temps que Berenice liait ainsi par
+de tenues sentimentalites mon ame a Aigues-Mortes, je fortifiais cette
+union avec tous les petits renseignements que m'avait donnes cet esprit
+sec de Charles Martin.
+
+Quand le soleil fut a son declin, je montai a nouveau sur la tour
+Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fievreuses
+emotions, a cette heure ou les reves sortent des etangs pour faire
+frissonner les hommes.
+
+Les couchers du soleil sont prodigieux a Aigues-Mortes. Je n'y vis
+jamais rien de brutal: ses feux decomposes par l'humidite de l'air
+prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
+une grandeur et une sublimite de desolation que saint Louis, quittant
+ces rivages, ne dut pas retrouver egales dans les plaines de Damiette.
+Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se presente
+naturellement sous un aspect d'eternite, met en un clair relief combien
+est furtive la grace de Berenice, combien fugitive chacune de mes
+emotions les plus cheres. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
+granit inusable qui ne laisse songer qu'a la mort perpetuelle.
+
+Avec une prodigieuse nettete, se detachaient les ondulations des cotes
+sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait ete modifie
+perpetuellement au cours des siecles. Ainsi que les flots, me disais-je,
+deforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des memes passions
+agissent sur la sensibilite des hommes. Berenice, Charles Martin et moi,
+nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.
+
+Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
+l'indomptable energie de l'ame de l'univers que jamais le froid ne prend
+au coeur, qui ne se decourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
+chaque jour ressuscite.
+
+A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumiere degradante,
+de meme que le long des siecles il s'est modifie sous l'ardeur de
+l'Ocean, et de meme qu'il se modifie dans les esprits qui le
+contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
+observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensee, dans
+cette facilite d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
+cachees apparaissaient a mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
+dans l'ame de Berenice, la physionomie tres chere et tres obscure
+qu'elle s'en fait d'intuition, l'emotion religieuse dont elle
+l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
+"l'Adversaire", collection de petits details desseches, vaste tableau
+dont il a perdu le don de s'emouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
+reflechir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
+methodes, je suis tout a la fois instinctif comme Berenice, et reflechi
+comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
+de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unite, car je
+percois le role de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
+Berenice, mais je sais pourquoi. J'ai des emotions spontanees, mais je
+les cultive avec une methode qui depasse encore la methode de Charles
+Martin.
+
+L'obscurite etait venue. J'exprimai au gardien de la tour le desir de
+rester la encore quelques instants, et je le priai qu'il s'eloignat.
+
+Maintenant que l'univers etait rempli de nuit, un tableau plus beau
+encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les etres prenaient toute
+valeur: ce n'etait plus Berenice que je voyais, mais l'ame populaire,
+ame religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
+passe dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'etait la
+mediocrite moderne, la demi-reflexion, le manque de comprehension, des
+notions sans amour. Mais moi-meme je n'existais plus, j'etais simplement
+la somme de tout ce que je voyais.
+
+Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi a
+Berenice, ni a Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
+pittoresque des merveilleuses destinees de l'humanite. Et moi, enivre de
+cette comprehension, je me jugeais assis sur la tour Constance, refugie
+dans ce qui est eternel, possesseur du grand et universel amour.
+J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime egoisme qui
+embrasse tout, qui fait l'unite par omnipotence et vers lequel mon moi
+s'efforca toujours d'atteindre.
+
+ * * * * *
+
+Tel est le recit de la merveilleuse journee que je passai sur la tour
+Constance, ayant a ma droite Berenice et a ma gauche l'Adversaire. Et,
+en verite, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eut choisi,
+dans une carte ideologique a la facon des cartes du Tendre, pour
+designer ce point central d'ou je me fais la vue la plus claire possible
+de ces vieilles plaines et de cette Berenice remplie de souvenirs? C'est
+en effet l'idee de tradition, d'unite dans la succession qui domine
+cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
+qui leur fait cette analogie si forte que, pour designer l'ame de cette
+contree et l'ame de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
+sont le type, je me sers d'un meme mot: _Le jardin de Berenice_.
+
+ * * * * *
+
+CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE
+
+
+Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
+Charles Martin. Nous echangeames quelques idees et du premier trait il
+faillit prendre barre sur moi.
+
+Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
+d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'etant
+penche a la portiere, je ne pus que verifier son assertion, et j'en eus
+de la tristesse au point de suspecter mes belles emotions de la tour
+Constance, car toutes naissent de l'idee qu'Aigues-Mortes est une
+vieille ville a qui les siecles n'ont pas fait oublier son passe et qui
+recoit sa beaute de cette constance.
+
+Mais tres vite je sentis que, malgre tout, la dominante d'Aigues-Mortes
+demeurait d'etre une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
+vie; il y a des choses recentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
+baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
+et cette unite dans la succession, grace a quoi elle produit sur le
+visiteur une impression si particuliere. Ma chere Berenice, elle-meme,
+a dans la tete des preoccupations banales; dans le coeur, peut-etre
+des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble melancolie et de
+souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
+belle et precieuse, parce que son caractere est d'eveiller notre vieux
+fonds de sentiments et d'emotions hereditaires, et que comme
+Aigues-Mortes elle se souvient de soi-meme.
+
+Voila comment j'echappai a l'objection que me proposait implicitement
+l'Adversaire. Il pretendait que tout le vieux temps avait disparu et que
+j'etais mene par des imaginations litteraires que ruinerait la moindre
+enquete. Critique de portee immense! car le fond de ma preoccupation
+n'etait ni Berenice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'a
+l'action electorale que je venais entreprendre a Arles; je ne pensais
+qu'au peuple. "Quelle est son ame? me demandais-je, je veux frissonner
+avec elle, la comprendre par l'analyse du detail, comme l'Adversaire,
+et par amour, comme Berenice; arriver enfin a en etre la conscience".
+Qu'aurais-je conclu, si j'avais du reconnaitre que je m'etais mepris
+en trouvant une part inalteree dans Aigues-Mortes et dans Berenice?
+Il m'eut fallu renoncer aussi a degager la tradition de la masse!
+
+Des lors, il ne m'eut plus reste qu'a abandonner Arles et la vie active.
+Mais vraiment l'Adversaire s'y etait pris trop grossierement. Et la
+bassesse de sa dialectique m'empecha de me derober a ma nouvelle tache.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIEME
+
+LA PEDAGOGIE DE BERENICE
+
+ Mon enfant, donne-moi ton coeur.
+ (PROVERBE.)
+
+Des lors, je vins souvent d'Arles a Aigues-Mortes visiter ma chere
+Berenice. Jusqu'a quel point son contact m'etait delicieux, on ne le
+comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussiere des complications
+electorales d'ou je m'echappais pour me rafraichir dans la petite maison
+des etangs.
+
+Berenice ne parlait guere, mais son sourire et la ligne de son corps
+avaient une facon si melancolique et si fine, avec un naturel parfait!
+Il y avait en elle l'etrangete delicate de cette renaissance
+bourguignonne du quinzieme siecle qui fut la moins academique des
+tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
+poursuivit passionnement l'expression, parfois aux depens de la beaute,
+que s'etait ouverte sa premiere jeunesse. Elle avait de ces images leur
+finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutot mouillee
+de grace. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
+ame avaient transpire sur tout son jeune corps, en baignaient les
+contours.
+
+Au bord de ces eaux pleines de reves, son elegance froissee par aucun
+contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
+le plus precieux des repos. Eutes-vous jamais un sentiment plus ardent
+des arbres verts et des eaux fraiches que dans la paperasse des bureaux?
+jamais plus le gout d'une passion vive qu'au soir d'une journee de
+confus debats? Cette petite fille contentait le besoin de sincerite et
+de desinteressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
+aux conditions de ma reussite electorale. Les heures passees aupres
+d'elle m'etaient un jardin ferme.
+
+Notre ordinaire, dans mes sejours d'Aigues-Mortes, etait de marcher dans
+cette campagne divine et de ne tolerer sur nos ames que des sentiments
+analogues a ceux qui flottent sur ses etangs ou vegetent sur sa lande.
+Notre conversation eut paru dessechee, comme parait cette terre: c'est
+qu'en etaient bannies toutes banalites; nous n'admettions rien entre
+nous que de personnel et de parfaitement sincere. Nous avions nos longs
+silences, comme cette terre a ses landes pelees, et peut-etre n'est-elle
+jamais plus noble que dans ces friches semees de sel et balayees du vent
+de la mer.
+
+Nous reservions pour nos soins prives les instants grossiers du milieu
+du jour, ces apres-midi ou l'epaisse congestion nous prive tout a la
+fois de frivolite et de profondeur, mais la fraicheur du reveil et la
+lassitude du soir favorisaient egalement notre delicieux commerce
+d'abstractions.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, a travers les marais salants, nous allames visiter le bourg
+du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent leger
+rafraichissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Berenice et
+decouvrait sa nuque energique de petite bete. Elle franchit avec aisance
+ces trois kilometres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
+bouleau ne s'inquiete de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
+est un des caracteres. Pour moi, etranger dans cette vie harmonieuse,
+j'en prenais une conscience intense.
+
+Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'a la mer
+qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
+une note donnee par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
+quelque opera italien.... C'etait vers les dix heures, par un tendre
+soleil, et la brise emportait au large toutes nos reveries, symbolisees
+sur l'horizon par des voiles deployees. Au Grau-du-Roi, les maisons des
+pecheurs sont teintes de rose pale, de jaune et de vert delaye. Aucun
+bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
+suprasensibles, tandis qu'assis aupres d'elle, qui represente pour moi
+la force mysterieuse, l'impulsion du monde, je goutais dans le parfum
+leger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
+la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la serenite de sa
+fonction, qui est de pousser a l'etat de vie tout ce qui tombe en elle,
+je fus ecoeure de cette surcharge d'emotions sans unite dont je
+defaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
+paradis etroits, analogues a celui-ci, ou, pour etre heureux, il
+suffirait d'etre, comme mon amie, une belle vegetation et de me chercher
+des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvees en pleurant dans
+les bras de M. de Transe.
+
+Parfois, le soir, apres le repas, quand je sentais, dans un soupir de
+Berenice un peu affaissee, que notre manie allait la lasser, je la
+laissais a sa futile camarade, Bougie-Rose, a sa domestique, de qui sa
+bonne grace avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
+par le sentier des etangs.
+
+Seuls les saints la connurent, mon hysterie de meditation et cette
+violente variete d'abstractions, ou je me plongeais, tout en cotoyant
+ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiees
+par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place ou veille un
+saint Louis heroique de Pradier, apercevant dans une demi-obscurite la
+rude eglise du douzieme siecle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fut
+utile qu'a mon education et que Berenice, non plus, n'eut d'autre
+mission, enfant chargee de voluptes qu'elle laisse non cueillies se
+faner royalement sur elle-meme.
+
+Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusee, mais cette assurance
+que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment meme ou elle
+pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eut jamais frissonne,
+suffisait a ne pas irriter mon desir.
+
+Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
+soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
+promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
+tristesse epanouie a tous les plis de son beau visage, elle me disait,
+avec l'eclatant sourire dont ses annees de libertinage lui firent
+connaitre l'irresistible empire: "Venez plus pres de moi," et elle
+m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. "A quoi
+pensez-vous?" interrogeait-elle, un peu mal a l'aise de ce compagnon, de
+qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui echappaient. Mais que je
+fusse distrait, ce lui etait un suffisant motif de me gouter davantage,
+pour mon _originalite_, disait-elle, bien a contre-sens, car je n'etais
+qu'un esprit comprehensif, enveloppe, et conquis par l'abondante
+vegetation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.
+
+"A quoi pensez-vous, Philippe?" et je songeais qu'il est sur la terre
+bien des femmes dont le sein cache un beau tresor de douceur et de haute
+sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec desinteressement
+parce que leurs corps voluptueux troublent de desir qui les approche.
+
+Elles-memes, si delicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
+Mais ma Berenice, qui sur ses levres pales et contre ses dents
+eclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
+pas decue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
+froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
+a laisse de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
+passion, loin de s'evaporer avec le temps, se concentre dans la
+souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimes ou se penchait Berenice,
+seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
+remplie d'un grand amour, elle ne demande a mon amitie d'autre passion,
+d'autre caresse qu'une tendre curiosite pour le bonheur qu'elle pleure.
+
+Or moi-meme, dans ma dispersion d'ame, je ne puis mieux me servir qu'en
+me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
+trouble de Berenice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
+medication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
+fille, toute ramassee dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
+unite de vie interieure; je desirai y participer.
+
+Precisement il etait aise d'y progresser a cause de son education
+particuliere. Comme elle etait habituee a faire voir son jeune corps
+sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son ame
+passionnee.
+
+Voici les principes de vie que m'inspira la melancolie de son visage,
+les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
+son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener a
+trois points que je vais indiquer brievement. S'il m'arrive de
+systematiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
+circonstances memes ou elles naissaient, du moins suis-je assure de n'en
+pas fausser le caractere.
+
+ * * * * *
+
+1 deg. LA METHODE DE BERENICE
+
+Ce qui me frappe des l'abord en vous, Berenice, lui disais-je, c'est que
+vous avez le recueillement, la vie interieure et cette seve abondante
+qui elanca chez quelques-uns de si admirables ascetismes.
+
+Non pas qu'ayant ferme les yeux vous soyez arrivee a comprendre la loi
+du monde, comme font les Marc-Aurele et les Spinoza, par la force
+logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
+corps vous a fait vivre parallelement a l'univers. Vous n'avez pas mis
+dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'ame du monde, mais
+on voit s'agiter en vous la force meme qui conduit le monde. Et vos
+inquietudes passionnelles, qui precisement ne vous laissent pas prendre
+conscience de l'univers, m'aident a entendre la reclamation des simples
+fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
+entrevu un etat plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
+monter dans la nature.
+
+Ton role, ma Berenice, est de faire songer aux mysteres de la
+reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
+crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complete que nous
+puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
+tache delicate!
+
+N'essaie pas d'etre nature, c'est souvent etre artificiel. Une Espagnole
+a qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez a un Goya, me
+repondit tres justement: "Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
+peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
+d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi." Parole tres fine! Elle eut paru
+deguisee en Espagnole. Ainsi, ma chere amie, pour me donner l'image de
+l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicite! sois subtile, si
+ca t'est plus commode.
+
+Ta methode, tu le concois bien, ne doit etre en rien d'expliquer la
+verite. Je dirais meme que tu dois eviter la moindre explication, tu n'y
+reussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
+mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton ame me revele
+le sens de la nature et ses lois.
+
+ * * * * *
+
+2 deg. LES PLAISIRS DE BERENICE
+
+Ton plaisir, ma chere Berenice, c'est d'etre enveloppee par la caresse,
+l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
+tour Constance. "C'est la seulement que je me plais," me dis-tu. Elles
+te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
+qui les leur a confies. Tu te meles a Aigues-Mortes; tes sensations, tu
+les as repandues sur toutes ces pierres, sur cette lande dessechee,
+c'est toi-meme que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
+petite maison, c'est ta propre fievre qui le monte le soir de ces
+etangs.
+
+Et pourtant, cette reverie ou vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
+toi, ne te suffit pas. Ton ame dispersee sur cette terre, ta souffrance
+emiettee, tu aurais plaisir a les resserrer, a t'y recueillir, a en
+deguster chaque detail. Aigues-Mortes reste trop dans les generalites;
+tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
+petite ame suave, si fremissante a toutes les solidarites de la nature,
+precisement parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
+d'elle-meme; toi qui t'accordes profondement avec cette contree, tu
+t'inquietes pourtant, tu te crois isolee; tu aspires a rentrer dans le
+personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
+jouissions ensemble des voluptes de la confession.
+
+En te revelant a moi, tu oublieras ta solitude; tu t'epancheras, et
+donneras ainsi la gaiete des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
+toi.
+
+Par la meditation et l'examen de conscience en commun, on penetre bien
+plus finement en soi-meme. C'est une methode que j'ai experimentee avec
+mon ami Simon,--charmant garcon que j'ai un peu perdu de vue, mais que
+je veux te faire connaitre. Je suis arrive a faire en sa societe
+quelques excursions sur des points tout a fait nouveaux de moi-meme.
+
+Enfin, etant ton confesseur, je serai en meme temps ton directeur de
+conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton ame,
+j'aurai soin de te la presenter sous le jour le plus favorable, en sorte
+que tu ressentes de la quietude et une grande paix.
+
+La volupte de l'epanchement, le bien-etre de la pleine lumiere et le
+calme du pardon, voila ce que tu trouveras dans la confession, qui est
+veritablement le seul plaisir digne de Berenice.
+
+ * * * * *
+
+3 deg. LES DEVOIRS DE BERENICE
+
+Tu as des devoirs, Berenice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
+bete a la peau tiede, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
+avec naivete: tu dois etre melancolique.
+
+Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravite qu'il
+prend quand tu songes a M. de Transe et meme a rien du tout. Le pli de
+ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
+tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous desirons le
+plus posseder la verite, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
+l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se demontre.
+
+Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
+decouragement. Votre melancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
+alacrite. Quelle que soit votre repugnance a l'admettre, croyez bien que
+jamais vous n'avez rien eprouve d'aussi precieux que vos grandes
+tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
+epure de vulgarite, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
+vous pouvait etre plus fecond que votre deuil, sinon peut-etre les
+profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
+d'amour, si vos desirs avaient ete meles de jalousie.
+
+Les jouissances de l'amour n'augmentent guere l'individu; le plus net
+d'elles profite a l'espece. Peut-etre l'amour heureux s'epanouit-il en
+vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
+gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifie. Les
+souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
+point que quelques-uns en sortent meconnaissables; elles decantent nos
+sentiments, fecondent des cellules jusqu'alors steriles de notre moelle,
+et nous poussent aux emotions religieuses.
+
+Tes levres palies de chagrin dans ton visage incline, la desolation de
+ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces
+mains qui participerent a tant de caresses,--le corps de M. de Transe,
+toute cette image que j'ai de toi sous mes paupieres, me sont, o ma
+chere madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
+tu te pamais dans ses bras. Et ce jeune homme meme, qui n'etait qu'un
+oisif elegant, par sa mort devient un admirable appui a notre
+exaltation; la beaute et la noblesse sans ombre ne vetirent jamais un
+vivant, mais qui les contesterait a celui qui repose ayant pour oreiller
+ton coeur!
+
+ * * * * *
+
+Cet enseignement de la methode, des plaisirs et des devoirs de Berenice,
+je le desseche pour l'exposer selon les procedes scolastiques, mais il
+se melait vivant et epars a tous les circuits de nos longues promenades.
+Que goutiez-vous, dira-t-on, sur cette terre seche avec de si seches
+ideologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.
+
+Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
+D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution a
+notre haut probleme de methode (concilier la complexite des sentiments
+et leur unite) qu'ils n'entendent meme pas que l'ardeur des sens et
+l'amour sont des passions distinctes, fort separables. Elles sont
+reunies au plus bas de la serie des etres; d'accord! mais c'est que chez
+les plantes et chez les pauvres animaux des premieres etapes toutes les
+fonctions sont mal differenciees. Comment l'homme affine s'enteterait-il
+dans cette grossiere simplification? Tres souvent, c'est l'empechement
+ou nous sommes de changer notre train de maison qui nous force a
+demander ces satisfactions a un meme objet. Mais pour ces fonctions
+delicates, peut-on trouver un bon Maitre Jacques! Que d'autres procedent
+par elaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
+me cheris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, a Berenice, ce
+que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort elegant,
+qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
+passe, tout ce miserable et charmant instinct qui m'avertit mieux
+qu'aucun naturaliste des veritables lois de la vie.
+
+Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'etait bien nos heures de
+pedagogie, alors que je raisonnais, en les elargissant, tous les
+mouvements de cette petite ame qui ne peut rien dissimuler.
+
+"Quel sentiment avez-vous pour moi?" me demanda-t-elle un jour, avec son
+sourire un peu triste, dont elle avait assurement remarque qu'il
+accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. "De
+l'inclination," lui repondis-je, etonne moi-meme de trouver sans
+hesitation le mot exact, celui qui convient tout a fait au sentiment qui
+m'incline sur elle, pour y saisir les lois mysterieuses de la vie, la
+bonne methode.
+
+Admirable soiree, celle ou je lui dis ce mot! Comme elle resume dans mon
+souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine etait desolee et seche
+sous le soleil couchant et nous la traversions apres une longue
+conversation aride et fievreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
+n'avait ete sans grace; le genre de Berenice, qui tout de meme est
+Petite-Secousse, ne permet pas que notre pedagogie glisse jamais a la
+pedanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
+Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaisse
+d'Aigues-Mortes. Telle etait cette lande et tel notre debat qu'il me
+semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
+foret des Ardennes defrichee.
+
+A petits pas nous rentrions a Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
+ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
+notion. Mais au sang de ses veines s'etait mele plus de soleil, plus de
+sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'etait rafraichi
+l'instinct, la force vive qui produit les hommes.
+
+Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait legerement que je ne
+ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goutait que plus
+de volupte a caresser le souvenir de M. de Transe. Des lors je l'aimais
+davantage, cette chere petite veuve, puisque c'est en cette piete que
+nous nous rejoignons; et elle-meme, a se sentir si depourvue, eut voulu
+se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
+la fait se complaire sous ma tendre direction?
+
+Sa chere tristesse, ses douces mains vides, voila mon precieux tresor.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE HUITIEME
+
+LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE REPETITION SOUS LES YEUX DE SIMON
+
+
+Dans ce temps-la, j'eus a parler au general Boulanger. Pour distraire
+Berenice, je la decidai a m'accompagner, et j'ecrivis a mon ami Simon de
+nous rejoindre a Paris. Depuis quelque temps, je desirais vivement les
+rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
+meme soiree, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
+meilleurs trapezes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
+qu'ait trouvees mon imagination!
+
+Apres l'experience de Saint-Germain, Simon s'etait retire dans la
+propriete de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
+s'appliquant a acquerir les tics du chasseur et du proprietaire, se
+composant, pour tout dire, cette meme tete de vieux philippiste
+anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
+Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: "Moi,
+disait-il, je me fais hobereau apres avoir medite sur les autres vies,
+et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
+degout d'effort et ma penurie d'argent; mes parents, au contraire, et
+mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosites
+variees dont ils professent tant de dedain. Ce qui resulte chez moi
+d'une large comprehension, chez eux n'est qu'etroitesse d'esprit."
+
+Vous avez reconnu la une application rurale de notre axiome essentiel:
+"Les actes ne sont rien, la methode qui nous y mene est tout." Simon
+avait toujours une excellente philosophie.
+
+Aux champs, elle gatait ses plaisirs: en ce sens que, meme a la chasse,
+il pensait, et ses idees lui etaient si fort ressassees qu'elles
+l'ecoeuraient et que la chasse elle-meme lui devint un temps de degout.
+On concoit que mon invitation lui agrea.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, la tristesse de ma Berenice s'accentua au point que cette
+petite fille devint capricieuse; la vie d'hotel a des fatigues
+excessives pour une jeune femme deshabituee de notre civilisation
+parisienne sans confortable. Et puis, cette secheresse, cette hate des
+grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
+auxquels la brume des etangs d'Aigues-Mortes avait ete un liniment et un
+feutrage contre la vie.
+
+Le jour de l'important diner que je vais raconter, nous avions passe
+notre apres-midi, Berenice et moi, dans les magasins, ou j'aurais voulu
+lui faire plaisir, mais l'extreme indecision de nos caracteres nous
+laissait l'un et l'autre dans le plus penible enervement. Le soir
+tombait, une fin de novembre pleine d'humidite, quand au milieu de
+Paris, soudain attriste de gaz, nous sortions de chez les couturieres;
+que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et a cause
+du crepuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'etait pas bouderie,
+mais la souffrance d'un pauvre animal, melee de defaillance physique et
+de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'etre tant amusee avec
+celui qui est mort!
+
+Et moi, j'aurais aime la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
+"Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
+mort, donne-toi a cette image jusqu'a satiete, pleure et je
+m'attristerai a ton cote, de regret pour tout ce que je ne puis
+posseder. Tu es douce, sincere et chagrinee; je te goute, petite amie,
+mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
+grande curiosite; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre."
+
+ * * * * *
+
+Simon, arrive dans la journee, nous avait pries a diner aux
+Champs-Elysees. L'heure etait venue de nous rendre a ce passionnant
+rendez-vous.
+
+Quand le garcon nous ouvrit le cabinet ou Simon nous attendait, ce
+veritable ami eut son geste sec et nerveux qui est a la fois d'un
+demi-epileptique et d'un cabotin de nevrose, comme le deviennent en
+quelque mesure tous les analystes; puis nous primes plaisir a rire en
+nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organises dans la vie
+des fetes tres particulieres, et le bouquet de tous ces vins bus, evoque
+par notre rencontre, nous remplissait, des ce premier abord, d'une
+delicieuse ivresse. Cependant, il lancait sur Berenice un regard
+d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
+delicate de ce vieil ideologue.
+
+Mais deja, laissant le garcon soumettre le menu a Berenice, nous
+rentrions de plain-pied dans notre domaine metaphysique, et Simon avec
+feu s'informait de l'atmosphere morale que me fait ma specialite
+actuelle.
+
+Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
+nous guettions, ont garde cette lumiere qui jadis nous designa l'un a
+l'autre.
+
+Simon a veritablement le sens de la geographie des ames; il sait dans
+quelle region intellectuelle je suis situe. Pas un instant il n'a admis
+que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent a _contemplation_.
+Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
+fortes meditations par des parties de raquettes; de meme, je
+m'accommode, comme d'une detente hygienique, de faire methodiquement et
+sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
+demarches; mais l'important, c'etait de jeter du charbon sous ma
+sensibilite qui commencait a fonctionner mollement.
+
+--Tu sais, lui dis-je, que ma methode de culture est de creer des
+sentimentalites nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
+a l'usage avec une prodigieuse rapidite. J'ai essaye ces temps-ci le
+contact avec les groupes humains, avec les ames nationales, et ce que
+j'en ai tire, tu le verras, depasse singulierement toute prevision. Mais
+organiser des comites, donner audience, polemiquer, ce sont besognes ou
+je ne mets que la partie de moi-meme qui m'est commune avec le reste
+des hommes. C'est ainsi que j'imagine tres bien un Spinoza, un saint
+Thomas d'Aquin, employes tant d'heures par jour dans un greffe, sans
+rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
+inevitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
+superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
+de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-la.
+
+--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment pose ton attitude. Mais
+dis-moi maintenant quelle reaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle
+gymnastique.
+
+A peine lui repondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arreta....
+
+... Un formidable malentendu se revelait entre nous. Ne croyait-il pas
+que je visitais les hommes importants de la region, grands
+proprietaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirme que je
+me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.
+
+Il se tourna vers Berenice pour lui demander son appui.
+
+--Enfin, m'objectait-il avec une facheuse aprete, que les notables
+soient d'esprit grossier, sans desinteressement, je l'accorde, mais au
+moins ce sont gens qui se lavent!
+
+Il montrait peu de delicatesse a surprendre ainsi l'appui de Berenice,
+qui reellement n'est pas eclairee sur la question, et j'en fus si
+froisse que je fis devant elle ce que toujours je considerai comme une
+inconvenance: des le potage, je m'exprimai en termes abstraits.
+
+Aussi bien n'etait-il pas essentiel d'arreter net Simon, qui parlait
+presque comme un Charles Martin!
+
+--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inferieur; tu as
+consenti a avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doue
+(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
+tu etais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
+son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
+le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie
+aeternitatis._
+
+Nous avons la propriete de sentir ce qui est eternel dans les etres.
+Ne rougirais-tu pas d'avoir raille la misere de saint Labre? Je t'en
+permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-meme
+reconnais la magnificence de cet homme qui se renoncait. C'est
+essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du meme
+point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
+tresor somptueux est l'ame populaire?
+
+Elle a le depot des vertus du passe, et garde la tradition de la race;
+en elle, comme dans un creuset, ou tout acte degage sa part
+d'immortalite, l'avenir se prepare. Vas-tu la juger sur un peu de
+poussiere et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?
+
+En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
+a l'activite consciente collabore une activite inconsciente, et que
+celle-ci est la meme qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
+je lui ai simplement ajoute la reflexion.... Tu souris, Simon, du mot
+_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre reflexion est
+une grande chose! Petite agitation, en verite, aupres de l'omniscience
+et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!
+
+Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prosperent dans la
+vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpetuellement
+s'egare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
+de l'etre superieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
+peut meme pas soupconner. C'est l'instinct, bien superieur a l'analyse,
+qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorees de
+mon etre, lui seul qui me mettra a meme de substituer au moi que je
+parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandes.
+
+... Voila ce que m'ont enseigne ces hommes grossiers, ces ignorants que
+tu t'etonnes de me voir frequenter. Ils sont de sublimes professeurs,
+bien qu'ils ne se possedent pas eux-memes. Chacun d'eux represente une
+des etapes de mon ame le long des siecles. Je me suis penche sur eux,
+comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
+garder rien que de confuses images.
+
+Comment pouvais-tu croire qu'a ces masses d'une telle fierte creatrice,
+desinteressees, spontanees, je prefererais la mediocrite des salons,
+la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
+l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
+faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une ame, la
+sienne, la mienne, celle de l'humanite!
+
+J'entends bien l'objection ou tu te refugies:
+
+"Que tu ne sois alle ni au salon, ni a la brasserie, soit!" me diras-tu.
+"Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
+de culture, de haute clairvoyance?"
+
+Pour tout dire, tu supportes malaisement que je fasse aussi bon marche
+de notre education de Jersey.
+
+Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
+Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
+notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de nettete que
+sur moi-meme, quelques-unes de mes particularites. Tel un jeune employe
+du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
+l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agiterent le dimanche passe aupres
+de sa maitresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
+exces, se limitaient a m'eclairer sur les pousses extremes de ma
+sensibilite; ils m'eussent perdu dans la minutie.
+
+Sans doute, a etudier l'ame lorraine puis le developpement de la
+civilisation venitienne, je compris quel moment je representais dans le
+developpement de ma race, je vis que je n'etais qu'un instant d'une
+longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a precede
+et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
+des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
+dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanite.
+
+Je n'avais pas su dans l'etude de mon moi penetrer plus loin que mes
+qualites; le peuple m'a revele la substance humaine, et mieux que cela,
+l'energie creatrice, la seve du monde, l'inconscient.
+
+Toutefois, j'aurais pu parler dans les comites, dans les reunions,
+suffire a toute l'activite d'un politicien, sans rien soupconner de ces
+forces spontanees et secretes. Mes sens furent affines dans l'atmosphere
+de Berenice.
+
+Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
+Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
+exasperent la senteur des tilleuls, ce decor qui ne laisse subsister que
+des idees graves met en valeur les vertus de Berenice, mieux qu'aucun
+lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
+decouvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des apercus
+plus serieux que n'en mentionnent les enquetes des specialistes, les
+programmes des politiciens et les voeux des reunions publiques.
+
+Viens a Aigues-Mortes, dans son etroit jardin qui ne voit pas la mer.
+Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'a garder ses
+souvenirs, cette plaine feconde seulement en reves mettent ma Berenice
+dans sa vraie lumiere,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
+beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
+forets du Bresil. Et ses animaux eux-memes, de qui son chagrin se plait
+a egayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
+ces dures archeologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
+nourri.
+
+Ah! Simon, si tu etais la et que tu visses Berenice, ses canards et son
+ane echangeant, celle-la, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
+desordonnes d'enfants et ce dernier, de longs braiements, temoignant
+chacun d'un violent effort pour se creer un langage commun et se
+prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
+corps, tu serais touche jusqu'aux larmes. Isolees dans l'immense
+obscurite que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
+leur defiance hereditaire. Un desir les porte de creer entre eux tous
+une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.
+
+Viens a Aigues-Mortes et tu decouvriras entre ce paysage, ces animaux et
+ma Berenice des points de contact, une part commune. Il t'apparaitra
+qu'avec des formes si variees, ils sont tous en quelque facon des
+freres, des receptables qui mourront de l'ame eternelle du monde.
+Ame secrete en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis a leur
+ecole, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces etres
+s'accordent avec des moeurs si opposees, c'est cette poursuite meme,
+mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
+chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous a la perfection.
+
+Ainsi, ce que j'ai decouvert dans le miserable jardin d'une petite
+fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le desir qui nous
+anime tous!
+
+Ces canards, mysteres dedaignes, qui naviguent tout le jour sur les
+petits etangs et venaient me presser affectueusement a l'heure des
+repas, et cet ane, mystere douloureux qui me jetait son cri delirant
+a la face, puis, s'arretant net, contemplait le paysage avec les plus
+beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystere melancolique,
+Berenice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
+borne vers un etat de bonheur dont ils se composent une imagination bien
+confuse, qu'ils placent parfois dans le passe, faisant de leur desir
+un regret, mais qui est en realite le degre superieur au leur dans
+l'echelle des etres. C'est la meme excitation qui nous poussait, toi et
+moi, Simon, a passer d'une perception a une autre. Oui, cette force qui
+s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend a sourdre dans le moi
+deplorable que je suis, cette inquietude perpetuelle qui est la
+condition de notre perpetuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
+humbles compagnons que promene Berenice sur la lande. En chacun est un
+etre superieur qui veut se realiser.
+
+La tristesse de tous ces etres prives de la beaute qu'ils desirent, et
+aussi leur courage a la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
+cette terre etroite la plus feconde chapelle de meditation.
+
+Dans cette campagne denudee d'Aigues-Mortes, dans cette region de sel,
+de sable et d'eau, ou la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
+preter plus complaisamment a l'observation, comme un prestidigitateur
+qui decompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
+les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux tres
+encourages a se faire connaitre, m'ont revele le grand ressort du monde,
+son secret.
+
+Combien la beaute particuliere de cette contree nous offrait les
+conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
+reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
+ces etangs, que les betes, Berenice et moi, derriere les glaces de notre
+villa, etions remplis d'une silencieuse melancolie....
+
+Melancolie ou plutot stupeur! devant cet abime de l'inconscient qui
+s'ouvrait a l'infini devant moi.
+
+En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chere Berenice,
+sa grace, sa douceur. Les femmes adoucissent notre aprete nerveuse,
+notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
+Le facheux est que trop souvent nous negligeons d'utiliser pour notre
+culture morale l'emotion qu'elles repandent dans nos veines. Mais je
+t'en prie, observe Berenice, cette petite chose, cette curieuse
+construction. En voila une qui sait utiliser la seve de l'humanite.
+L'as-tu examinee a la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connait
+guere. Et comment se possederait-elle? Elle ne se regarde meme pas.
+C'est une enfant aveugle, emportee par les forces secretes de son ame.
+Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
+regretter le passe; simplement dans un effort douloureux elle enfante
+quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
+son chagrin et son regret sans realite, elle atteint un objet qu'elle
+n'a pas vise. Ah! c'est bien elle, la chere petite fille, qui m'a aide
+a comprendre la methode creatrice des masses, de l'homme spontane!
+
+ * * * * *
+
+Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Berenice et
+je lui rappelle nos bonnes soirees d'Aigues-Mortes, ou si souvent je la
+pressai qu'elle me parlat avec une intimite plus tendre de M. de Transe,
+que j'aime en elle et n'ai pas connu.
+
+Les deux syllabes de ce nom qui dechire son ame et qu'elle repete avec
+un indicible chagrin de petite bete malade retentissent profondement
+dans son coeur, d'autant que ce long debat, ces fortes critiques l'ont
+accablee. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
+est ailleurs. Il vague la-bas ou elle se figure avoir eu l'ame
+satisfaite. Pour ramener Berenice aupres de nous, je lui fis un eloge
+exalte de Francois de Transe. J'en vins meme a lui reprocher avec une
+reelle amertume, ce qu'elle m'avait avoue un jour, par megarde, au
+detour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs etaient
+montes au point qu'elle se prit a pleurer.
+
+Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond interet pour
+les masses et en quoi Berenice m'est un sujet excellent pour m'edifier
+sur la psychologie de l'humanite se developpant sans le consentement
+de l'ame individuelle. Je declarai donc la seance close; toutefois,
+desireux de mediter encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
+que faisait voir Berenice pour la mettre en voiture.
+
+Nous allumames nos cigares.
+
+--Hein, dis-je a Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
+Tu vois comme j'ai deshabille devant toi Berenice. Cela t'a fait le meme
+effet de pitie et d'apre curiosite que si on avait ecrase sous tes yeux
+la patte d'un chien. Eh bien! la misere universelle de l'humanite
+s'epuisant vers le mieux retentit en moi de cette facon-la.
+
+Comprends-tu, ajoutai-je, car j'etais plein de mon sujet, combien je
+suis heureux de devetir aupres d'elle mon personnage habituel
+d'indifference et d'impertinence pour etre irreflechi. Si tu savais
+combien j'aime les naifs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
+soin de rire s'il fallait les enoncer moi-meme. As-tu jamais soupconne
+que ma secheresse n'etait que du degout pour le manque de
+desinteressement que je vois partout et pour la frivolite. Mais ceux qui
+ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
+ceux-la! Si tu savais comme je me sens le frere des petites filles qui,
+avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant deja le monde,
+entrent au couvent. Berenice, tiens, en realite, je m'agenouille devant
+sa simplicite.
+
+--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!
+
+--Simon! lui repondis-je avec vivacite, chaque jour un ecart plus grand
+se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
+sincere, tu as aime la souffrance.
+
+--Tu as de la chance, me repliqua-t-il, tu es tout a fait dans le ton
+pour gouter Saint-Trophime.
+
+A cette reflexion tres juste sur mon etat d'esprit, je vis bien que
+Simon comprenait encore ce qu'est la vie interieure, mais il ne croit
+plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des varietes de
+l'idealisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est la que j'avais ete
+sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maitre
+que moi-meme. Je l'ai prete a cette petite mendiante d'affection pour
+qu'elle me le rafraichit entre ses mains.
+
+ * * * * *
+
+A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour apres son
+repas, quel que fut le temps (j'ai deja indique sa tendance a la
+congestion): moi-meme j'etais tres echauffe par ma demonstration; nous
+decidames de regagner a pied notre hotel. Il m'accompagna jusqu'a la
+chambre de Berenice, de qui je tenais a prendre des nouvelles avant de
+me coucher. La, nous echangeames encore quelques mots.
+
+--Enfin, disais-je a Simon, pres de la porte entre-baillee, si j'en
+croyais le temoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prete a
+se donner a moi; or je sais qu'il n'en est rien.
+
+Tout d'abord, il ne me comprit guere, puis:
+
+--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
+sa delicatesse.
+
+--Pas de subterfuge, m'ecriai-je; avoue qu'en realite tu n'as jamais
+aime que Spencer: tu fais predominer le rationalisme.... Peut-etre
+vas-tu historiquement jusqu'a regretter que la France n'ait pas accepte
+le protestantisme....
+
+Il me declara qu'il se sentait reellement fatigue.
+
+--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
+plaisir a te revoir.
+
+ * * * * *
+
+J'entrai chez Berenice et je trouvai la lampe encore allumee. Comment
+m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir pres d'une
+lampe qui semble attendre! A cote d'elle etaient des biscuits et une
+bouteille de bourgogne videe. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
+le bon vin apres les emotions; ai-je tort de la tenir pour une
+incarnation de l'ame populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
+sourire d'animal repose; il semblait qu'elle eut laisse toute sa
+bouderie dans son sommeil et qu'elle s'eveillat a une vie nouvelle.
+Alors nous nous mimes a bavarder, et par une pente irresistible, la
+conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
+Aussitot toute ma sensibilite s'interessait a la conversation, mais
+elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
+avaient faits ensemble.
+
+ * * * * *
+
+Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aieule qui t'a fait la
+naivete de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravite!
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE NEUVIEME
+
+LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.
+
+LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DEFAILLANCE
+SINGULIERE DE BERENICE.
+
+
+Des mon retour dans Arles, l'action electorale commenca. Nous
+organisions chaque semaine des reunions sur quelque point de
+l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre a celles de nos
+adversaires. Souvent j'etais rappele d'Aigues-Mortes par depeche.
+
+Un soir je quittai en hate Berenice, et comme je marchais dans la nuit,
+le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
+precedaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
+la plaine, d'une voix qui va jusqu'a mon coeur.
+
+... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
+ce soir me decourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensee qui
+m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
+elles ne font apparaitre qu'a d'autres les princesses des Baux.
+Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
+les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conserve l'odeur de vos corps
+exquis? ou plutot pourquoi donner mes belles soirees a de grossieres
+taches?
+
+C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
+somptueuse que, pour la premiere fois, j'entendis cette cadence que me
+repetent trois pauvres enfants. Soirees divines, celles-la! Satures de
+toute sensualite, mes yeux, mes oreilles gorges de splendeurs, au point
+que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
+conscience de l'essentiel de moi-meme, de la part d'eternite dont j'ai
+le depot. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
+heures, ces jours d'acrete et de manie mystique ou, jusqu'alors simple
+coureur amuse de choses d'art, je sentis la beaute abstraite sur les
+Fondamenta Zattere, en face de cette eglise de Palladio, qui, par un
+effet contraire au metaphysicien Goethe revela la beaute classique?
+
+O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
+plus aime et celebre sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-meme,
+vous les avez connus a l'ile de Saint-Pierre, au milieu du lac de
+Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
+rencontrer des hommes, ces instants ou l'on se circonscrit en soi, ne
+percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
+soumis aux conditions de la tache que m'impose la culture methodique de
+mon moi?
+
+Pourtant mon but n'est pas a desavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
+plus avancee dans son developpement, une lagune morte comme il arrivera
+des lagunes de l'Adriatique, determine une evolution superieure de mon
+moi. La qualite a l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
+plus precieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer a quelque
+chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
+claire vision de ma tache, et sa dignite doit me soutenir contre mes
+defaillances.
+
+Alors, songeant quelle est ma superiorite, puisque j'ai la comprehension
+de tous les appetits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
+motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.
+
+Or, les incidents qui s'y passerent ce soir-la n'etant pas
+caracteristiques, puis-qu'ils sont communs a toutes les reunions, ni
+generaux, car ils ne signifient rien d'essentiel a la race, ne meritent
+pas que nous nous y arretions.
+
+ * * * * *
+
+ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE
+
+Le lendemain, j'ai rencontre l'Adversaire, qui me parle de mes reunions:
+"Cela doit bien vous ennuyer!" Je l'assure que je me plais plus avec les
+travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au cafe.
+
+--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?
+
+--Les differences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
+qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
+Mais vous commettez une erreur ou je tombais dans les premiers temps. En
+causant avec des electeurs d'une certaine classe, pris individuellement,
+je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes reunis par
+une passion commune creent une ame, mais aucun d'eux n'est une partie de
+cette ame. Chacun, la possede en soi, mais ne se la connait meme pas.
+C'est seulement dans l'atmosphere d'une grande reunion, au contact de
+passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
+reflexions, il permet a son inconscient de se developper. De la somme de
+ces inconscients nait l'ame populaire. Pour la creer, seuls valent des
+ouvriers, des gens du peuple, plus spontanes, moins lies de petits
+interets que des esprits reflechis. Elle est analogue a chacun de ceux
+qui la composent, et n'est identique a aucun. Elle depasse tout individu
+en energie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle decide spontanement,
+ce sont les conditions necessaires de la vie.
+
+L'Adversaire s'est mis a rire. Et du ton d'un homme qui a passe des
+examens:
+
+--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algebrique?
+
+--Il ne s'agit pas de cette sagesse-la, mais de vivre. Un arbre, sans
+rien soupconner des belles theories de l'Ecole forestiere, sait mieux
+qu'aucun garde general quand il doit se developper, dans quel sens,
+selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanement
+la foule.
+
+--Voila bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tete, mais
+comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
+d'aprete ses adversaires? Par quel biais vous pretez-vous a faire votre
+partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
+toutes les opinions et de degager ce qu'il y a de legitime dans chaque
+maniere de voir?
+
+--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
+philosophie eloigne du ton ordinaire de la polemique, beaucoup y ramene.
+
+Dans ses elements en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
+moi ne sommes la verite complete, et nous engage ainsi a une grande
+modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
+maitres: "Personne, disent-ils, n'est la verite complete, tous nous en
+sommes des aspects." Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
+de la verite manquant, la verite complete ne serait plus concevable.
+Ainsi faut-il que je satisfasse a toutes les conditions de mon
+individualisme, parmi lesquelles une des plus imperieuses est que je
+vous nie.
+
+Mais voici mieux encore: en admettant la mechancete et la mauvaise foi
+de mes adversaires (ce qui est le theme ordinaire de toute polemique),
+je fais une hypothese tres precieuse et bien conforme a la methode
+indiquee par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
+de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-etre
+davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
+effet, admet couramment ceci: "_La planete Neptune, n'eut-elle jamais
+ete vue, devrait etre affirmee. Fut-elle un astre purement fictif, la
+concevoir serait rendre un grand service a l'astronomie, car seule elle
+permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
+inexplicables._" De meme les vices de mes adversaires, fussent-ils
+fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilites de
+psychologue, un grand nombre de leurs actes facheux; c'est une
+conception qui explique d'une maniere tres heureuse la reprobation et
+l'animosite qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
+un peu plus compliquees. En combattant leurs vices imaginaires, vous
+triomphez de leurs defauts reels. Pour ce procede je m'en rapporterai
+a un maitre que vous goutez certainement: personne n'a vu la figure du
+ferment rabique; personne n'a constate expressement son existence, et
+Pasteur guerit de la rage en cultivant ce microbe hypothetique,
+peut-etre absolument fictif.
+
+Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
+n'aboutisse pas a une desillusion trop penible.
+
+--Je n'ai guere l'angoisse du resultat, lui repondis-je. Quand on s'est
+institue un fort dedain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
+importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
+que valent les choses, sitot possedees, et des moyens de les acquerir,
+que la seule mesure de mon sentiment a leur egard tient en ceci que ce
+sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
+plus miserables.
+
+La conclusion paraitra seche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
+instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
+sans bonte. Mais quoi! de fois a autre ne faut-il pas deblayer un peu
+toute cette racaille ou nous commet la vie active! C'etait d'ailleurs
+exprimer a Martin de profitables verites. Je dois a quelque habitude
+d'analyser le sens des mots le privilege de ne pas assujettir mes idees
+a la phraseologie familiere.
+
+Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, "haine,
+rancune, regrets, desirs," sont tentees de croire a la realite de ces
+sentiments en elles. Pour moi, je vois que les evenements n'eveillent
+guere sur mon moral d'impressions plus variees que la tuile qui me frole
+en tombant; je note, pour l'eviter, le toit d'ou elle glissa, je me
+soigne si elle m'a blesse; en aucun cas, je ne m'attarde a m'en faire
+une opinion sentimentale. Seulement j'ai a l'egard des tuiles possibles
+une continuelle mefiance, a laquelle je donne une allure de deference.
+Un homme fort distingue, employe d'une grande administration, disait:
+"Je salue les huissiers le premier, pour etre sur qu'ils me
+salueront."--"Moi aussi", lui repondis-je. Comme je ne suis employe
+d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas ecoute. Mais en
+realite que de fois je consulte des niais, simplement pour eviter qu'ils
+me conseillent ou me desapprouvent!
+
+Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
+soi-meme, etre absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
+citoyens comme ses egaux, ou pour mieux dire comme egaux entre eux, ce
+qui fait qu'il plaisait assez naturellement a la masse?
+
+Charles Martin etait incapable de comprendre l'elevation morale, le
+parfait desinteressement de ces principes. C'etait avec toute la fureur
+d'un sectaire, et meme la reflexion d'un homme methodique, qu'il se
+composait des preferences! Par un mecanisme tres frequent, ses
+convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses interets. Il eut
+ete incapable de trouver des torts a celui qu'il aimait. C'est par la
+qu'il arrivait a joindre l'agrement de relations douteuses a la
+satisfaction de s'elever contre les mauvaises frequentations. J'en avais
+un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Berenice, pour qui il
+avait une passion sensuelle, naturellement voilee sous l'interet le plus
+eleve, le genant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
+de grande famille que les siens avaient brutalement empeche d'epouser
+cette jeune fille. Version qui avait un instant etonne mon amie, puis
+tres vite lui avait paru la verite, tant nous sommes tous conduits a
+modifier les faits d'apres nos sentiments.
+
+ * * * * *
+
+DEFAILLANCE SINGULIERE DE BERENICE
+
+
+Je touche ici un point delicat de la vie de Petite-Secousse. La presence
+aupres d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
+etonne. "Ces deux personnes, me disais-je n'ont guere de point de
+contact, car Berenice a naturellement une sentimentalite tres fine.
+Se plairaient-elles par quelque autre cote que le sentimental?"
+
+Des allures tres molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
+eveillerent ma perspicacite.
+
+Je confessai Berenice; elle me repondit avec une aisance, bien eloignee
+de l'effronterie et melee de douceur, qui me toucha d'une sensualite un
+peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
+tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
+fille, dans le musee du roi Rene, lui avaient donne une opinion fort
+differente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
+de la sensualite et de l'amour. Son esprit ne s'etait pas plie a etablir
+entre ces deux formes de notre sensibilite les attaches etroites qui
+font que pour nous l'une ne va guere sans l'autre.
+
+Et pour achever de vous devoiler la pensee de Berenice, telle que je la
+surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
+croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extreme delicatesse: jeune
+et ardente, desoeuvree et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
+tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
+cheveux demeles de sa molle amie.
+
+Du point de vue de la raison froide, peut-etre Berenice a-t-elle raison.
+L'amour n'a pas grand'chose a voir avec les gestes sensuels. Une femme
+parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'elite de la
+cavalerie francaise et, pour l'aimer d'amour, un pretre austere, comme
+notre divin Lacordaire, dont le seul regard la penetrera plus qu'aucune
+caresse dans aucun lit. Ces reflexions pourtant ne me satisfaisaient
+guere a cause du caractere peu harmonieux de cette defaillance de
+Berenice.
+
+Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le merite est d'etre
+instinctif, se laisse-t-il aller a ces deviations? Quand elle
+s'abandonne, ne voit-elle pas les details facheux de sa chute:
+Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez developpe et puis
+elle-meme ferme les yeux. N'empeche qu'un jour; dans une de nos
+promenades, je me laissai aller a lui vanter avec amertume les delicates
+amours des plantes.
+
+Peut-etre avais-je trop lourdement appuye. Elle m'ecouta avec surprise,
+puis, dans une penible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
+touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
+rougir de ma sotte enquete; et quand mes soupcons auraient quelque
+justesse, mon indignation n'etait-elle pas faite, pour une part, de
+froissements personnels?
+
+Je pris sa main emue dans ma main et lui dis:
+
+--Petite fille, vous etes pour moi une chere fontaine de vie. Ce serait
+d'un homme grossier de reflechir sur les inconvenients des diverses
+attitudes que notre condition d'homme nous contraint a prendre. Croyez
+bien que je n'ai pas cette mediocrite d'arreter mon imagination sur les
+complaisances auxquelles vous engagent peut-etre ces sens et cette
+beaute charnelle que vous recutes de vos aieux. Si je m'inquietai, c'est
+uniquement par piete pour M. de Transe. Apres reflexion, il me semble
+bien que vous avez sauve le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
+doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez ete la plus sage en faisant
+la part du feu. Et meme s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
+cercueil d'une de vos pensees, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
+attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
+rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitie que je lui voue et
+des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beaute,
+s'appliquera a l'expiation de vos peches.
+
+Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.
+
+Dans la soiree, Berenice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
+douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
+lui developpe mes theories, puis me le tendit: c'etait elle-meme et une
+jeune femme, au-dessous de qui elle avait ecrit "Bougie-Rose", pour
+qu'on ne put s'y tromper, et cette legende, legerement modifiee, de la
+divine parabole: "Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
+Philippe a choisi la meilleure part."
+
+J'admirai que cette petite fille cachat une malice si gracieuse derriere
+sa physionomie. Cette misere la mit dans mon imagination plus pres
+encore de la nature, et la grace avec laquelle elle s'en expliqua
+transforma en sympathie un peu triste la repugnance que j'avais de sa
+defaillance.
+
+"O ma beaute, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigne
+etre imparfaite, en sorte qu'il me restat quelque embellissement a
+apporter a votre edifice."
+
+Dans la suite je dus reconnaitre que le sentiment exprime sous forme
+seduisante dans cette phrase etait gros des plus lourdes erreurs, C'est
+la que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
+contre l'instinct, sous pretexte de faire rentrer Berenice dans la
+sagesse vitale.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos defaillances et nos chagrins, et
+quoique sachant nous en faire des images supportables, nous etions loin
+de la pleine satisfaction de l'Adversaire, a qui nul homme ni evenement
+ne rivera jamais son clou.
+
+Ma Berenice, en me devenant suspecte, et mon contact perpetuel avec les
+electeurs me mettaient dans un etat assez particulier de tristesse
+nerveuse. Peut-etre la fievre qui monte des etangs d'Aigues-Mortes aux
+approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un desir apre et
+indefini de solitude; j'aurais voulu rever seul en face de ma pensee.
+Une depeche qui sonne a ma porte, mon courrier a depouiller me faisaient
+d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus a un degre aussi intense
+l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
+une image de moi-meme conforme a leur temperament, et tout l'ecoeurement
+de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
+avec la description de leur caractere. Mon reveil du matin, dans ces
+journees ecrasees de menues besognes, etait deja trouble: n'ai-je pas
+entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?
+
+Pour reagir contre cet etat nerveux, il n'est qu'un remede, empirique
+mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
+societe et surtout dans les reveils de nuit, se raidir et prononcer une
+phrase, un raisonnement prepares a l'avance. Cela peut surprendre, mais
+ces angoisses sont le resultat d'une force qui tourbillonne en nous
+(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
+force; il faut ordonner un cerveau desordonne.
+
+Deux ou trois fois, dans notre enervement, Berenice et moi, nous dumes
+convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
+melange malsain de sa tristesse et de mes inquietudes, etait prise de
+vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
+d'amitie et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisee.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DIXIEME
+
+LA MORT D'UN SENATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BERENICE
+
+
+Vers cette epoque survint une grande modification dans la vie de
+Petite-Secousse. Elle fut mandee a Aix, chef-lieu de l'arrondissement
+ou elle avait grandi. Pres de mourir, le senateur opportuniste du lieu
+voulait l'embrasser, et il lui declara qu'il la tenait pour sa fille.
+
+La mere de Berenice en effet semble avoir ete ce qu'on nomme un peu
+legerement une drolesse; du moins parmi ses exces avait-elle garde le
+sens de la maternite et beaucoup de clairvoyance, car s'etant preoccupee
+de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle designa entre ses
+amants un collectionneur qui, peu apres, fut envoye au Senat par ses
+concitoyens. C'etait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
+le mari de sa maitresse gardien du musee du roi Rene--choix excellent,
+puisque Berenice s'y fit l'ame qui nous plait.
+
+A ses derniers moments, ce senateur s'inquieta d'avoir neglige sa fille;
+et quand elle fut a son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
+lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
+devant les yeux de Berenice la tendre image de M. de Transe:
+
+--Votre mere, lui dit-il, est en quelque sorte la premiere qui m'ait
+appele a representer mes compatriotes. Elle m'a designe comme votre
+pere, quand d'excellents citoyens pouvaient egalement pretendre a cet
+honneur. Mon notaire, qui sur ma priere a pris des renseignements, me
+dit que vous hesitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
+doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage a reflechir
+et a preferer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
+qu'on fait grand cas dans les bureaux.
+
+Peu apres il mourut, leguant a Berenice cent mille francs. Et la
+situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
+forte; puis elle avait donne des gages a tous les partis, en sorte que
+l'opinion lui fut favorable.
+
+ * * * * *
+
+A cette epoque, ma situation a Arles me preoccupait fort. Trop bonne
+pour etre abandonnee, elle n'etait pas telle que j'en eusse de la
+securite. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais a redouter de la
+candidature projetee de Charles Martin.
+
+Ainsi mes interets electoraux, la tristesse de Berenice, qui tout de
+meme se sentait tres seule, mon desarroi de ses moeurs secretes, une
+insensible satiete qui me gagnait de nos pedagogies, tout concourait
+a me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
+sensualite de Charles Martin rendaient possible.
+
+Elle n'eut pas recherche cette union, je doute meme qu'elle l'eut jamais
+envisagee, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
+avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui revelaient de
+difficultes ou elle se perdait. Puis quel prejuge ne court pas chez nous
+tous en faveur de l'etat de mariage!
+
+Je fus amene a lui en donner mon avis.
+
+... Cette journee-la fut tres triste. Nous avions parcouru en voiture
+les rues de Nimes qui, la Maison Carree exceptee, ne m'offre aucun
+agrement. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
+ce qu'il y avait la d'un peu femme de chambre m'eut choque, mais j'y
+sentais a cet instant comme le regard d'une pauvre petite bete a qui
+l'on fait du mal et qui declare: "Je l'accepte parce que tu es le plus
+fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir." J'aurais
+voulu trouver des mots d'une extreme douceur pour lui exprimer ma
+pensee. Mais obsede par la necessite de faire rentrer cette petite fille
+dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui repeter:
+
+--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le delicieux etat
+d'ame que tu me manifestes, mais je t'engage tout a fait a epouser
+Charles Martin.
+
+Et nous eumes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
+j'appuyai par des considerations tirees, comme on pense, de ses
+defaillances actuelles et meme des chagrins qu'elle avait connus.
+
+Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
+ainsi: "J'ai toujours eu un violent desir d'etre admiree et de plaire,
+et une violente souffrance de la brutalite qu'il y avait au fond de ceux
+qui profitaient de ma beaute." Souvent, dans ses voyages a Arles, elle
+s'etait offensee que des hommes mal vetus ou des sots congestionnes se
+permissent de la regarder avec un appetit meridional.
+
+--Je t'apprecie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
+miserable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
+sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
+sourire et ta pale maison pleine de ton coeur ardent.
+
+Elle me repondit qu'a quitter tout cela elle ne trouverait pas le
+bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.
+
+J'en fus emu au point de compromettre ma these:
+
+--Ma chere petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensee; crois
+bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et meme,
+saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fievre et simplement
+heureuse?
+
+Il me sembla que cette derniere phrase redoublait sa tristesse et qu'en
+voulant ecarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
+que gener plus etroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
+pensee:
+
+--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularite, serais-tu moins
+belle? Peut-etre, en y reflechissant, les circonstances momentanees
+n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
+c'est la longue preparation inconsciente que te firent tes aieux: tu es
+maceree de douceur, la qualite religieuse de ton coeur est exquise.
+
+Berenice se tut, elle pensait a celui qui est dans le cercueil. Et ne
+pouvant eviter de toucher ce point, le plus delicat de tous, je lui dis:
+
+--En verite, ma chere Berenice, M. de Transe lui-meme porterait votre
+ame a l'acceptation. Gardez de lui dorenavant un souvenir plus modeste
+et gardez-moi aussi quelque amitie.
+
+--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?
+
+Son accent passait infiniment ses paroles. Et apres un silence je lui
+repondis:
+
+--Berenice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
+sentiment aussi vif que je decline la volupte si tentante d'associer nos
+vies. Si je te faisais l'existence que je te reve, je te pousserais
+l'ame plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
+je te conduirais dans un cloitre pour y connaitre une exaltation
+delicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
+pourquoi, petite fille, malgre tout il vaut mieux que tu epouses.
+
+Pendant cette conversation, nous etions arrives a la gare, j'avais pris
+mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monte dans
+mon wagon:
+
+--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.
+
+Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer a Arles ce soir-la.
+Mais quelle solution a cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
+m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et detestait
+sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goutais en elle que sa
+douleur sans defense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eut ete une
+compagne intolerable.
+
+Le train s'eloigna, et je la vis, petite chose resignee, evoluer a
+travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
+desagrement sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
+indignation qu'une fille de dix-huit ans eut le coeur serre et des
+larmes sur les joues.
+
+Et j'allai a mes besognes, plein d'un decouragement qui n'a pas de nom
+et rempli d'une pitie a sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
+peu d'oubli et d'apaisement a ma chere Petite-Secousse et a tous ceux
+qui sanglotent dans la nuit.
+
+Je me la representais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
+quand elle se sentait tout a fait miserable: roulee en boule sur son
+lit, ou son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
+cachee contre cet animal, dont la chaleur peu a peu l'assoupissait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE ONZIEME
+
+QUALIS ARTIFEX PEREO
+
+VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A
+LAZARE LE RESSUSCITE.
+
+
+Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
+ma campagne electorale. Elle assurait a peu pres mon succes, car
+Berenice ne permettrait pas a son amant heureux de me combattre. Mais
+contre ma raison j'en ressentis du chagrin.
+
+Je cessai toute assiduite aupres de Berenice: l'Adversaire eut pu s'en
+offenser, et desormais que dire a mon amie? Elle-meme ne vint plus a
+Arles. On me rapporta qu'elle etait souffrante. Mai, juin, juillet
+passerent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, a de rares
+intervalles, les plus facheuses nouvelles.
+
+Une seule fois, a l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
+marchait avec de gracieuses precautions de jeune animal sur les durs
+cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
+poitrine. Son sourire me parut eclatant de domination; son visage
+lumineux, eclaire par ses yeux et par sa paleur meme, prit un air
+d'imperiosite voluptueuse dont je fus accable.
+
+Cet instant-la m'aide a comprendre ce qu'on dit de la beaute eclatante
+et transparente des Vierges qui apparaissent a des jeunes devots
+passionnes.
+
+Mais le phenomene tout a fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
+que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'etais fort
+amuse, me fit connaitre a cet instant le sentiment respectueux de
+l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignite qu'il
+ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.
+
+Je l'aurais honoree et servie, je ne pensais plus a la desirer. Tant de
+tristesses accumulees en moi durant ces derniers soirs se grouperent
+soudain autour de sa figure et me firent une image singulierement
+ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiete.
+
+Lui, avec la figure dure et bete qu'ils ont toujours, elle, triomphante
+de bonheur, sans qu'elle daignat meme etre mechante, ils me generent au
+point que je ne les abordai pas. Deux jours apres j'adoptais un chien
+egare, qui me fetait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
+rentre chez moi je le caressais quoiqu'il fut sale, en songeant que je
+lui etais superieur, a elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
+agi avec douceur envers un etre qui avait de beaux yeux et de la
+tristesse.
+
+(Ce n'est la qu'une impression vite attenuee, contredite par dix autres,
+mais, pour marquer la situation et ses progres, je note chaque forme de
+ma defaillance, ma fievre ne s'y jouat-elle qu'une minute.)
+
+ * * * * *
+
+A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais a mes amis
+politiques et visitais ma circonscription.
+
+Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
+grand'route, a travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
+car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des temoignages
+sur mes propres dispositions.
+
+N'avais-je pas laisse derriere moi ce tresor accroupi de Saint-Trophime,
+comme j'ai laisse Berenice qui est mon autel et mon cloitre? Dans cette
+Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
+quelques cultures sur les cotes, et que je franchisse le fosse, je tombe
+dans l'anonyme de la nature. Dans ce desert, nulle place pour une vie
+individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y creent rien,
+mais se contentent de prouver avec intensite leur existence. Ils
+eveillent la melancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
+particularisation. La, les pensees individuelles se perdent dans le
+sentiment de l'eternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
+inacheves; seules fixent l'attention quelques poignees de noirs cypres,
+regrets sans memoire, au milieu d'une lepre de mousse et de baguettes.
+
+Un jour, apres six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
+de cette region desolee, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
+Saintes-Maries. C'est moins une eglise qu'une brutale forteresse aux
+murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, a la hauteur
+du toit, est une chambre Louis XV, decoree de boiseries or et blanc,
+remplie de miserables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
+graves saintes Maries.
+
+J'allai sur la plage coupee de tristes dunes, chercher l'endroit ou
+debarquerent ceux de Bethanie, qui furent les familiers de Jesus.
+C'etait Lazare le Ressuscite, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
+voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
+parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
+c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
+la patronne des Bohemiens. Plus mysterieuse que toutes dans sa
+volontaire humiliation, elle reporta ma pensee vers ma Berenice, vers
+cette petite boheme a peine digne de delier les souliers des vierges ou
+des belles repenties, et qui semble avoir ete designee pour m'apporter
+la bonne doctrine.
+
+C'est sur ce rivage, miserable mais sacre pour qui n'a rien dans l'ame
+qu'il ne doive a ces obscurs passionnes d'ou naquit notre christianisme,
+c'est sur cette plage dont la legende m'etouffait de sa force
+d'expansion que je plaignis ma Berenice d'etre une vivante et d'obeir a
+des passions individuelles. Sans doute elle a ferme les yeux, mais fasse
+le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
+bras une petite brute sans clairvoyance ni reflexion, en sorte qu'elle
+ne soit pas a lui, mais a l'instinct et a la race,--et cela, je puis le
+croire, d'apres ce que j'entrevois de son temperament.
+
+Quand je remontai dans ma voiture, fatigue par de telles meditations
+melees a ma propagande de candidat, et legerement fievreux, un orage
+tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
+me firent durant six heures une prison etroite ou le vent qui ecorche
+ces plaines jetait et ecrasait la pluie. Les chevaux, surexcites par
+la tempete et leur cocher, filaient avec une extreme rapidite. Je
+m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empechait
+guere de suivre mon idee. Etat qui n'est pas de reve, mais plutot
+l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
+beneficie de toute la force de l'etre.
+
+Sur ce premier campement de l'eglise de France, je venais de servir les
+doctrines sociales qui me seduisent, en meme temps que je revais de
+Lazare le Ressuscite, et, tous ces soins se melant dans mon sommeil
+lucide, je reflechis qu'il avait fait, celui-la, la meme traversee que
+j'entreprends maintenant, en sorte que je lui pretais quelques-unes de
+mes idees; et j'en vins a resserrer tout ce brouillard dans la lettre
+suivante, qui n'est que mon dialogue interieur mis au point.
+
+ * * * * *
+
+CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITE
+
+"Mon cher Lazare,
+
+Aux dernieres fetes de Neron, votre air soucieux a ete remarque. Je sais
+que des personnes de votre famille desirent vous entrainer sur les cotes
+de la Gaule, ou elles comptent prendre une attitude insigne dans le
+nouveau mouvement d'esprit. La determination est grave.
+
+Vous ne m'avez pas cache le culte que vous gardez a la memoire de votre
+malheureux ami, et, d'apres sa biographie que vous m'avez communiquee,
+je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorite: il
+etait completement desinteresse, puis il aimait les miserables, ce qui
+est divin. Il m'eut un peu choque par sa durete envers les puissants; en
+outre, je ne puis guere aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
+amis frottes d'huile qui me possedent et que je ne possede pas. Avec ces
+reserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
+pour vous une facon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
+ses fideles cette superiorite d'avoir ete mele si intimement a sa vie
+qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.
+
+Vous le voyez, mon cher Lazare, je me represente d'une facon tres
+precise l'interessant etat de votre ame a l'egard de Jesus: vous
+l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
+a votre sentiment.
+
+Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
+vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
+servir passionnement dans votre sanctuaire interieur? Telle est la
+position exacte de votre debat. Il vous faut peser si ce vous sera un
+mode de vie plus abondant en voluptes de partir avec Mesdemoiselles vos
+soeurs pour etre fanatique, en Gaule, ou de demeurer a faire de l'ironie
+et du dilettantisme avec Neron.
+
+Que vous restiez dans cette cour trop cultivee ou partiez vers des
+regions mal civilisees, de vous a moi, dans l'un ou l'autre cas, ca
+pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitees a vous
+mettre a mort, a cause de votre obstination a leur procurer le bonheur,
+et, d'autre part, Neron est un dilettante si excessif que, vous goutant
+personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
+vous sacrifier, tant il est peu dispose a plier ses actes d'apres ses
+idees, a proteger ceux qu'il honore et a appliquer la justice. Dans la
+vie, les sentiers les plus divers menent a des culbutes qui se valent;
+en depit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
+nature se font selon un mecanisme et une logique ou nous ne pouvons
+influer. J'ecarte donc les denouements qui sont irreformables et je m'en
+tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.
+
+Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-a-dire un homme qui
+transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
+par l'opinion que l'egotiste (homme qui reserve ses passions pour les
+jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus severes a Neron
+qu'a Marthe, quoique tres certainement cette derniere introduise dans le
+monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilite dans
+les malheurs qui naissent d'une mesentente ideologique soit plus lourde
+pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espece humaine
+repugne a l'egotisme, elle veut vivre. Le fanatique represente toujours
+le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
+deformees, les vertus qu'il a apercues; l'egotiste au contraire garde
+tout pour lui, il est le dernier mot.
+
+Neron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
+infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
+son genre le bout du monde; en lui les idees entrent comme dans un
+cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
+est donc plus assure, tout pese, de l'estime de l'humanite, puisqu'il la
+sert. Il est un rail ou elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
+races futures, tandis que l'egotisme est une propriete close.
+
+Une propriete close, c'est vrai! mais ou nous nous cultivons et
+jouissons. L'egotiste admet bien plus de formes de vie; il possede un
+grand nombre de passions; il les renouvelle frequemment; surtout il les
+epure de mille vulgarites qui sont les conditions de la vie active. De
+ces vulgarites inevitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
+l'entourage si genereux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?
+
+Par moi-meme, j'avais de solides raisons pour etre fanatique: cela eut
+ete plus decent pour un philosophe. Des amis tres honnetes m'y
+engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
+systeme des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
+ce qui d'ailleurs la deforme toujours, quel temps me serait reste pour
+acquerir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eut fallu conformer mes
+actes a mes idees. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
+chretiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite a decouvrir
+l'univers qui est en puissance en moi, et a le cultiver, qu'avais-je
+a me preoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
+desinteressement, j'ai accepte certaines faveurs qui vinrent a moi en
+depit de ma paleur et de ma frele encolure; j'ai favorise diverses
+fantaisies de Neron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
+A tout cela, en verite, je pretais fort peu d'interet; je n'ai jamais
+suivi que mon reve interieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
+je vantais le detachement; j'en etais en effet detache, j'etais sincere.
+Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment a aimer la
+pauvrete? Avez-vous jamais mieux goute la pudeur que dans les bras de
+Marie-Madeleine?
+
+J'entre dans ces details intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
+ete eloigne de cette decision ou vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
+pensai jamais a suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
+Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrive au bonheur, en ne me
+refusant a aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
+a recreer l'harmonie de l'univers?
+
+J'ai voulu ne rien nier, etre comme la nature qui accepte tous les
+contrastes pour en faire une noble et feconde unite. J'avais compte sans
+ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions a la fois.
+J'ai senti jusqu'au plus profond decouragement le malheur de notre
+sensibilite, qui est d'etre successive et fragmentaire, en sorte que,
+ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
+jamais possede qu'une ou deux, tout au plus, a la fois. C'est dans cette
+idee que Neron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
+philosophique qu'il put prononcer avant de mourir, je lui ai conseille:
+"_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'emotions je
+tue!"
+
+C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec a-propos a
+toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
+transformation perpetuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
+cette crise unique qu'elle parait au commun. Elle est etroitement liee a
+l'idee de vie nouvelle, et comme son image est melee a tous les plaisirs
+de Neron, elle est melee a toutes mes analyses. La mort est la prise de
+possession d'un etat nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre ane
+implique necessairement une nuance qui s'efface. La sensation
+d'aujourd'hui se substitue a la sensation precedente. Un etat de
+conscience ne peut naitre en nous que par la mort de l'individu que nous
+etions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
+part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous ecrier: _qualis
+artifex pereo!_
+
+Cette mort perpetuelle, ce manque de continuite de nos emotions, voila
+ce qui desole l'egotiste et marque l'echec de sa pretention. Notre ame
+est un terrain trop limite pour y faire fleurir dans une meme saison
+tout l'univers. Reduits a la traiter par des cultures successives, nous
+la verrons toujours fragmentaire.
+
+J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'a l'angoisse, les entraves
+decisives de ma methode; aussi j'eusse ete fanatique, si j'avais su de
+quoi le devenir. Apres quelques annees de la plus intense culture
+interieure, j'ai reve de sortir des volontes particulieres pour me
+confondre dans les volontes generales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
+ete ravi de me plonger dans le courant de mon epoque. Seulement il n'y
+en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
+le monde ou je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.
+
+Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances ou ce reve
+devient aise, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
+realiser, puisque ayant ressenti a la cour de Neron des inquietudes
+analogues aux miennes, vous meditez de vous mettre de propos delibere
+au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
+j'y vois un obstacle, qui, pour se presenter chez vous avec une forme
+singuliere, n'en est pas moins commun a bien des hommes.
+
+Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judee, vous
+ne m'avez rien cele du role important que vous y avez joue: le
+merveilleux agitateur vous a ressuscite. Vous etes Lazare le Revenu.
+En consequence, quoique vous ayez observe toujours la plus grande
+discretion sur cette anecdote desormais historique, il est evident que
+vous etes renseigne sur le probleme de l'au-dela. Si vous balancez comme
+je vois, c'est que la verite ne s'en impose pas, d'apres ce que vous
+savez, d'une facon imperative. Des lors, vous voila dans un etat
+d'esprit qui, pour naitre chez vous de circonstances particulierement
+piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop frequent: vous n'etes pas
+le seul revenu. Beaucoup, a cette epoque, bien qu'ils ne soient pas
+alles jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumieres sur ce qui termine
+tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains lies avec les
+bandes funeraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
+contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
+quelques instants sur des idees genereuses, mais comme vous, qui vites
+pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
+songes sans racines serieuses. Ils ont de tristes lucidites, et apres
+de courts enthousiasmes, analogues a ceux que vous communiquent l'ardeur
+de Marthe et de Marie, l'humilite de Sara, la beaute de Madeleine et la
+jeunesse du vieux Trophime, ils s'ecrient, infortunes clairvoyants qui
+regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: "_Qualis artifex
+pereo!_"
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DOUZIEME
+
+LA MORT TOUCHANTE DE BERENICE
+
+
+Les elections nous reussirent. Sitot elu, je quittai Arles et
+m'installai au Grau-le-Roi, ou Berenice, helas! deperissait aupres de
+l'adversaire. Celui-ci ne se dejugeait pas: il ne pensait rien que de
+severe sur un succes qu'il n'avait pas prevu, mais il avait trop le gout
+de la hierarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
+etions lies par "une sympathie plus forte qu'aucune politique".
+
+ * * * * *
+
+Qui donc avait repandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
+defaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? "C'est
+la fievre des etangs", disait Charles Martin, toujours enclin aux
+explications plausibles et mediocres. Ah! les etangs jusqu'alors
+n'avaient donne que de beaux reves a la petite Berenice; jusqu'alors ses
+insomnies etaient enchantees de l'image de M. de Transe, et dans ses
+pires delires elle n'avait recu de lui que les signes d'une tendre
+amitie. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'etait une jeune
+adultere qui desespere du pardon et repete avec egarement: "Comment
+ai-je commis cela?" Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
+m'avouaient tout et me reprochaient amerement d'avoir pousse a cette
+union sans amour.
+
+M'etais-je egare sur ce que je croyais etre son instinct? Ce mariage de
+convenance, que j'avais souhaite pour redresser la vie de mon amie,
+allait-il donner a sa destinee l'irreparable tournant? L'extreme
+difficulte qu'il y a d'interpreter la volonte de l'inconscient m'apparut
+avec une singuliere nettete durant ces dernieres semaines, au cours des
+longs silences de Berenice, assise aupres de moi en face de la mer
+mysterieuse.
+
+A ma table de travail, je defaillais sous ces interets refroidis qui
+encombrent un nouvel elu. Ces querelles emoussees, ces compliments, ces
+reclamations m'etaient une chose de degout, comme l'idee fixe dans
+l'anemie cerebrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
+causerent. La reussite me supprimait trop brutalement le but dont
+j'avais vecu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion a mon
+service. _Qualis artifex pereo!_ me repetais-je par ces lentes matinees
+de loisir, vaguant de la vaste mer a ces vastes espaces couverts des
+seules digitales, et n'osant a chaque heure du jour visiter Berenice.
+Etendu sur la greve, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
+semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle sante me
+renouvelleraient mieux qu'aucun systeme. En depit de mon ame hative, je
+me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
+activites du sable et de l'Ocean. Ne puis-je comparer le developpement
+de ce pays au mien propre? Les modifications geologiques sont analogues
+aux activites d'un etre. Berenice, qui sortit de son instinct pour
+suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
+entiere si elle etait soumise a des volontes particulieres. Dans mon
+orgueil de raisonneur, j'ai traite mon amie comme l'Adversaire traite
+le Rhone et sa vallee. En echange de la revelation que m'a donnee de
+l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pecher
+contre l'inconscient.
+
+Sitot que le crepuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
+visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
+Accoude a mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
+aboutissant a la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
+enerves de leur journee et trop bruyants, se debattre contre les grandes
+personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
+heures sonnees me permissent d'aller aupres de Berenice; la fievre
+l'empechait de dormir, et je me consacrais a amuser le plus possible son
+extreme faiblesse.
+
+Quand il etait si evident que cet etre infiniment sensible ne souffrait
+que d'avoir froisse les volontes mysterieuses de son instinct, Martin
+nous fatiguait de sa therapeutique materialiste. De l'entendre, je
+m'etonnais qu'il put valoir si peu en vivant dans une telle societe. Par
+ses seules definitions de Berenice, il me deformait la delicieuse image
+que je m'etais composee d'elle d'apres nos pedagogies. Sa mediocrite me
+conduisit meme a cette reflexion que, si Petite-Secousse devait
+disparaitre a son contact, il ne m'en couterait pas plus de soupirs
+qu'elle mourut tout entiere, car Petite-Secousse est la partie de
+Berenice que j'ai jugee digne de toutes mes preferences.
+
+Les choses allerent plus vite qu'il n'eut ete raisonnable de le prevoir.
+En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
+prochaine. Sa figure et ses mains, pales comme les linges ou elle
+repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
+mais une expression plus lente eteignait ses yeux qui m'ont eclaire si
+rapidement l'ordre de l'univers.
+
+Une extreme faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
+je me sentais plus fort. Berenice va disparaitre, pensai-je, mais je
+garde le meilleur d'elle-meme. Je me suis approprie son sens de la vie,
+sa soumission a l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
+premiere etape de son immortalite, mon amie, ce sejour etait incertain
+pour toi, tu pouvais t'y abimer, mais en moi prospereront tes vertus.
+
+A cet instant, ses yeux ayant rencontre mes yeux, elle me souriait, mais
+quand son sourire s'effaca, je me sentis tout bouleverse, car je
+songeais a tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
+prochaine peut-etre je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
+chaleur de la fievre, n'etait plus deja qu'un leger ossement; et des
+larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je repetais: helas! helas!
+
+Peut-etre se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
+d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
+compris soudain avec epouvante qu'elle me regardait pour me voir une
+derniere fois. Depuis combien de temps cette pensee en elle? Ah! ces
+regards ou de pauvres hommes et de pauvres betes nous avouent le bout
+de leurs forces! Regard tendre et voile de ma Berenice qu'affligeait
+la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot desolant
+qu'elle eut invente pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
+nous ferions encore dans la campagne, elle se mit a pleurer sans
+repondre.
+
+Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
+qui l'assistait, et a qui, par delicatesse de femme, elle confiait
+toutes ses miseres, m'a dit: "Si elle a beaucoup souffert, c'est de
+quitter sa beaute, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa". Elle
+eut un delire de petite fille, et a moi, qu'elle avait fait asseoir au
+bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
+participat d'un mystere sacre, comme est la mort, que je croyais parfois
+a un jeu de fievreuse.
+
+J'ai vu Berenice mourir; j'ai senti les dernieres palpitations de son
+coeur qui n'avait ete emu que de l'image d'un mort. Elle etait couchee
+sur le cote, comme ces pauvres betes dont elle eut toute sa vie une si
+grande pitie. Sans doute elle sentit la mort la posseder, car son visage
+gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
+temoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage miserable;
+j'embrassais ces yeux ou roulaient les derniers pleurs. Je les
+embrassais comme elle avait mille fois embrasse son bel ane, sans
+preoccupation de politesse ni de sensualite, simplement pour lui
+temoigner ma fraternite. Ces baisers-la, elle ne les connut point de sa
+vie, car elle eveillait la volupte, "Maintenant, lui disais-je, tu as
+fini ta tache, tu atteins ta recompense, qui est la certitude, verifiee
+sur ma tristesse presente, que j'eus pour toi un reel attachement. Tu ne
+crains plus desormais d'etre meprisee par ceux a qui les circonstances
+ont compose une vie plus facile."
+
+Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
+sans tapage, ni larmes, ni vaines demonstrations, mais un peu grave et
+silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
+boule dans un coin de la maison de son maitre, d'un maitre dont il est
+aime.
+
+Et pourtant, faire une bonne mort etait-ce un role suffisant pour elle?
+Elle eut ete precieuse surtout pour assister les autres a leur dernier
+moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
+humiliations.
+
+C'est vers les cinq heures qu'ecartant les boucles de cheveux qui
+couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
+eut merite mieux que de marcher cote a cote avec mes inquietudes
+raisonneuses. Des lors, tout l'appareil des soins funeraires s'interposa
+entre moi et ce corps qui ne m'etait plus qu'une chose etrangere. Je me
+retirai avec l'image que je gardais de cette veritable maitresse.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TREIZIEME
+
+PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!
+
+Les journees qui suivirent l'enterrement de Berenice, je les donnai avec
+une ponctualite en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
+etat. Mais deja il ne m'etait plus qu'une passion refroidie, un casier
+de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais du orner de toutes
+mes emotions pour m'en faire un sejour utile, maintenant que j'allais
+le quitter n'avait plus pour mon ame d'imperiosite.
+
+C'etait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
+monde et mon moi se fussent figes. J'etais un bloc de glace sur une mer
+qui l'etreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
+je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
+de Petite-Secousse. Image gelee, elle-meme! De nos causeries, je ne
+savais plus que ses longs silences; de sa sensualite, rien que ses
+touchantes torpeurs, et de son corps elegant, je ne revoyais aucun
+detail, mais seulement j'etais rempli de cette tristesse que m'avait
+donnee chacune de ses graces quand je songeais qu'elles passeraient.
+De tant de gestes par ou elle me toucha, un seul m'obsede: c'est quand,
+la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
+parler.
+
+Ainsi passais-je des soirees, avant que le Parlement fut convoque, a
+m'attendrir sur le triste sort de la jeune Berenice, qui mourut d'avoir
+mis sa confiance en l'Adversaire.
+
+Sitot ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
+parties de mon ame montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
+exterieur. Sous cette tente metaphysique, je demeurais tres avant dans
+la nuit a contempler la reine par qui me fut revelee la vie
+inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopedie, m'enseignait les
+lois de l'univers. Meme il m'arriva d'etre rappele a la realite par une
+douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter a ce point pour celle
+qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
+au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.
+
+Une nuit, je ressentis, avec une intensite toute particuliere, que la
+preoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois etait assouvie
+et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'ocean
+pousser la vague qui nait dans la voie de la vague qui meurt, et comme
+lui me donner la puissance et la paix? Aupres de la mer unissonnante,
+je souffrais que ma vie fut une suite de sons prives d'harmonie. Ce
+probleme, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'etait si agreable
+ce soir-la, et si doux aussi le vent genereux qui soufflait du large,
+que je resolus d'aller, en memoire de Berenice, jusqu'au jardin
+d'Aigues-Mortes.
+
+Il eut ete plus hygienique de gagner mon lit, mais l'idee des
+transformations de mon moi me presentait avec une grande force la
+convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
+la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
+d'aujourd'hui au bien-etre de celui que je serai dans quelques annees.
+
+Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considerations, je fis
+les quatre kilometres de bruyeres et d'etangs qui separent
+d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
+Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable ou nous avions passe tant
+d'heures, et ou je venais sans doute pour la derniere fois. Je revecus
+avec intensite le chemin que j'avais parcouru aupres de Berenice, et je
+sentais que, hausse par cette etrange compagnie d'une annee,
+j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.
+
+Cette nuit d'octobre etait si chaude, ou plutot mon imagination si
+echauffee, que je resolus, etant un peu las, d'attendre le matin en me
+couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumees. Dans mon etat
+de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
+faisaient se dresser devant moi, a tous instants, des apparences
+fantastiques. La masse des remparts, l'immensite de la plaine, la
+voluptueuse desolation de ce petit jardin, mon amour de l'ame des
+simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
+emotions que j'avais elaborees dans ce pays et tout ce pittoresque dont
+il m'avait saisi des le premier jour, se fondaient maintenant dans une
+forme harmonieuse. Et comme ils avaient ete dans mon cerveau des
+mouvements coexistants et simultanes, ils cessaient sous ma fievre plus
+forte d'etre isoles pour composer un ensemble regulier. Beau jardin
+ideologique, tout anime de celle qui n'est plus, veritable jardin de
+Berenice!
+
+Au sens materiel du mot, je ne puis dire que Berenice me soit apparue,
+mais jamais je ne sentis plus fortement sa presence que dans cette
+importante veillee ou je resumai mon experience d'Aigues-Mortes. C'est
+qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserre autour de Berenice tous les
+mouvements de ma sensibilite. Telle que j'ai imagine cette fille, elle
+est l'expression complete des conditions ou s'epanouirait mon bonheur;
+elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une ame de qualite,
+il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
+momentane que nous sommes et le moi ideal ou nous nous efforcons. C'est
+en ce sens que j'ai vu Berenice se lever de sa poussiere funeraire.
+Pitoyable et fanee de peches, elle avait un nimbe lumineux ou
+s'eclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
+apportai ces memes sentiments d'humilite que d'autres connurent pour
+Isis qui les emouvait de son mystere et pour la Vierge tenant dans ses
+bras le Verbe fait petit enfant. Ma Berenice, sous ses voiles de jeune
+elegante, possedait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
+apparaitre en elle, la verite, une fois encore, emprunta les
+balbutiements d'un etre faible.
+
+--Berenice, lui disais-je, chacune de tes larmes a ete pour moi plus
+precieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce benefice ne survivra
+pas a ta mort.
+
+Je crus entendre une voix:
+
+--Mes larmes en coulant sur toi ont laisse comme un signe particulier,
+auquel les hommes reconnaitront que tu as une part de l'ame d'une
+creature simple et bonne.
+
+--Tu etais, ma Berenice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
+instinct depassait toutes nos sagesses et ces petites idees ou notre
+logique voudrait reduire la raison. Quand j'etais assis aupres de toi,
+dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux enervements; par une
+contagion analogue, j'ai participe de ta force qui te fait marcher du
+meme rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manque le jour
+que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double consequence, en
+meme temps que je pretendais te perfectionner, j'ai detruit l'appui que
+tu m'etais. Des lors, que vais-je devenir?
+
+Berenice me repondit:
+
+--Il est vrai que tu fus un peu grossier en desirant substituer ta
+conception des convenances a la poussee de la nature. Quand tu me
+preferas epouse de Charles Martin plutot que servante de mon instinct,
+tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer a nos
+marais pleins de belles fievres quelque etang de carpes. Cesse pourtant
+de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanite le suppose de mal
+agir. Il est improbable que tu aies substitue tes intentions au
+mecanisme de la nature. Je suis demeuree identique a moi-meme, sous une
+forme nouvelle; je ne cessai pas d'etre celle qui n'est pas satisfaite.
+Cela seul est essentiel. Toi-meme tu te desoles de ne pas avoir de
+continuite; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton ame y
+suppose quelque chose qui s'aneantit. Dans cette succession ou tu te
+desesperes, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
+importe, c'est que tu desires encore. Voila le ressort de ton progres,
+et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
+peut-etre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
+Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
+fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.
+
+--Ah! Petite-Secousse, que tu etais fortifiante dans le triste jardin
+d'Aigues-Mortes!
+
+--J'etais la; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
+par ou chaque parcelle du monde temoigne l'effort secret de
+l'inconscient. Ou je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
+la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant meme que tu me connusses,
+quand tu refusais de te faconner aux conditions de l'existence parmi les
+barbares; c'est pour atteindre le but ou je t'invitais que tu voulus
+etre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissee par
+le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-la memes qui sont le plus
+insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras a
+t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
+faiblesse, a laquelle il voudrait echapper; la secheresse que cet autre
+pousse jusqu'a la durete, n'est qu'impuissance a s'epanouir. Estime
+aussi les miserables: parfois il est en eux de telles secousses que
+c'est pour avoir tente trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
+agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'element unique,
+car, sous son apparence d'infinie variete, la nature est fort pauvre, et
+tant de mouvements qu'elle fait voir se reduisent a une petite secousse,
+propagee d'un passe illimite a un avenir illimite. Pour satisfaire ton
+besoin d'unite, comprends qu'il faut t'en tenir a prendre conscience de
+moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifferemment toutes ces
+formes mouvantes, qualifiees d'erreurs ou de verites par nos jugements
+a courte vue.
+
+Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.
+
+ * * * * *
+
+Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient deja de
+lumiere. Ce soleil qui se leve sur ce pays, ou Berenice a rempli son
+apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?
+
+J'entendis l'appel des animaux dans leur etable. Je n'eus pas de peine
+a leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Berenice me firent fete suivant
+leur temperament, et quoique les canards filassent du cote des etangs
+sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misere et sur le
+contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
+restai un long temps a serrer la tete de l'ane dans mes bras, a plonger
+mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient a une race longuement
+battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'etait pour
+lui que l'instant de sa pature, il faisait des efforts pour se degager
+et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les ames.
+
+Petite-Secousse, je crois en verite que tu existes partout, mais il
+etait plus aise de te constater dans le coeur d'un leger oiseau de
+passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.
+
+C'est apres avoir reflechi sur cette difficulte de gagner les ames, de
+fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce desir dont il
+entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'Etat la concession d'un
+hippodrome suburbain.
+
+En effet, pour que les ames s'epanouissent avec sincerite, il leur faut
+ces loisirs qu'eut Berenice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
+comme cet ane famelique, distraites par l'apre souci de quelques
+trochees d'herbes. Les souffrances, les necessites de la vie nous font
+comme une gangue miserable ou notre individualisme est opprime. Que
+l'heureux s'epanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
+particuliere de sa vie, on le concoit. Mais les miserables! Pour
+qu'aupres d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
+fleur utile du jardin de Berenice, soyons a meme de les liberer; qu'ils
+cessent d'abord d'etre des opprimes!
+
+Et nous-memes, d'autre part, pour echapper a la dissipation et a
+l'alteration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
+pas que nous nous refugions, comme dans un cloitre, dans une forte
+independance materielle? Ce n'est qu'un expedient, mais sans cette
+indication ce _traite de la culture du moi_ eut ete incomplet. L'argent,
+voila l'asile ou des esprits soucieux de la vie interieure pourront le
+mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
+nes spontanement de la meme oppression du moi que nous avons decrite
+dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit ou s'elaborerent jadis
+les regles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et ou se forma cette
+admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
+d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Berenice._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUX NOTES
+
+
+1 deg. A PROPOS DU TITRE
+
+Ce volume--ou se clot la serie commencee par _Sous l'oeil des Barbares_
+--a ete annonce sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
+cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
+peut-etre embarrassees, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
+veut etre qu'un acte d'humilite devant l'inconscient, manquerait trop
+grossierement son but, s'il apportait la plus legere contrariete a des
+femmes.
+
+_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne detestons pas certaines
+pedanteries qui aggravent et enrichissent le debat, elle exprimait fort
+bien, cette formule, le desarroi de celui qui constate ne pouvoir se
+donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
+paru lourde, cette fleur de college, entre les seins de ma Berenice!
+
+
+ * * * * *
+
+
+2 deg. SUR LE CHAPITRE PREMIER
+
+Si deplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
+d'ideologue, je ne puis supporter qu'on meconnaise ici ma pensee, et je
+tiens a souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
+deux exemplaires, universellement connus, de facons fort diverses de
+regarder et d'apprecier la vie. Ils me sont des facilites pour abreger
+et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
+M. Renan selon la methode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
+maitre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
+en possession de son heritage intellectuel: de tout mon effort je le
+fais fructifier.
+
+Un nom plus affiche encore est mele a cet ouvrage, et chacun comprendra
+que je ne puis l'ecrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est a
+chacune, de ces pages que je voudrais etendre le benefice de cette note;
+on ne manquera pas de me chicaner avec des interpretations litterales ou
+fragmentaires. Tout est vrai la-dedans, rien n'y est exact. Voila les
+imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
+a ceci et a cela. Goethe, ecrivant ses relations avec son epoque, les
+intitule: _Realite et Poesie_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barres
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
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+Produced by Marc D'Hooghe
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
+
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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