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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:44 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 3 + Le jardin de Bérénice + +Author: Maurice Barrès + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + * * * * * + + + +LE CULTE DU MOI + + * * * * * + +LE JARDIN DE BÉRÉNICE + +PAR + +MAURICE BARRÈS + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + * * * * * + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + + +1910 + + + * * * * * + + +TABLE DES MATIÈRES + +Quelques personnes ayant manifesté + +CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.) + +Conversation qu'eurent MM. Renan et +Chincholle sur le général Boulanger, +en février 89, devant Philippe + + +CHAPITRE DEUXIÈME.--Philippe retrouve dans +Arles Bérénice, dite Petite-Secousse + +CHAPITRE TROISIÈME.--(Histoire de Bérénice). +--Comment Philippe connut Petite-Secousse + +CHAPITRE QUATRIÈME--(Histoire de Bérénice) +[Suite].--Le musée du Roi René + +CHAPITRE CINQUIÈME.--Bérénice à Aigues-Mortes. +Les amours de Petite-Secousse et de François de +Transe + +CHAPITRE SIXIÈME.--Journée que passa Philippe +sur la Tour Constance, ayant à sa droite Bérénice +et à sa gauche l'Adversaire + + (a) Vue générale et confuse + (b) Vue distincte et analytique des parties. + (c) Reconstitution synthétique d'Aigues-Mortes, + de Bérénice, de Charles Martin et de moi-même, + avec la connaissance que j'ai des parties + (d) Critique de ce point de vue + +CHAPITRE SEPTIÈME.--La pédagogie de Bérénice. + + (a) La méthode de Bérénice + (b) Les plaisirs de Bérénice + (c) Les devoirs de Bérénice + +CHAPITRE HUITIÈME.--Le voyage à Paris et la +grande répétition sous les yeux de Simon + +CHAPITRE NEUVIÈME.--Chapitre des défaillances + + (a) Les miennes + (b) On ne rive pas son clou à l'Adversaire + (c) Défaillance singulière de Bérénice + +CHAPITRE DIXIÈME.--La mort d'un sénateur rend +possible le mariage de Bérénice + +CHAPITRE ONZIÈME.--Qualis artifex pereo. + +Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation +de Sénèque le Philosophe à Lazare le +Ressuscité + +CHAPITRE DOUZIÈME.--La mort touchante de Bérénice + +CHAPITRE TREIZIÈME.--Petite-Secousse n'est pas morte! + +DEUX NOTES.--A propos du titre + Sur le chapitre premier + + + * * * * * + + + +PRÉFACE + + +_Quelques personnes ayant manifesté le désir de désigner par un nom +particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons +coutume de les entretenir, nous avons décidé de leur donner celle +satisfaction, et désormais il se nommera Philippe._ + +_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier +les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active. +Il le rédigea, peu après une campagne électorale, afin d'éclairer divers +lecteurs qui saisissent malaisément qu'un goût profond pour les opprimés +est le développement logique du, dégoût des Barbares et du «culte du +Moi», et sur le désir de Mme X..., qui lui promit en échange de lui +obtenir du Chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain_. + + + * * * * * + +LE JARDIN DE BÉRÉNICE + + * * * * * + +CHAPITRE PREMIER + +POSITION DE LA QUESTION + + +CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GÉNÉRAL BOULANGER, +EN FÉVRIER 89, DEVANT PHILIPPE. + + +Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles +sont invisibles à nos amis les plus attentifs, et de nous-mêmes mal +connues. Elles font sur notre âme de petites tâches, cachées dans une +ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent +se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues. +Ce sont des passions qui se préparent; elles éclateront au moindre choc +d'une occasion. + +Une force s'était ainsi amassée en moi, dont je ne connaissais que le +malaise qu'elle y mettait. Où la dépenserais-je?... C'est toute la +narration qui va suivre. + +Mais avant que je l'entame, je désire relater une conversation où +j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit récit, +aidera à en démêler le fil. + +En m'attardant ainsi, je ne crois pas céder à un souci trop minutieux: +les considérations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisées +et qui jugent la vie avec deux éthiques différentes, m'ont suggéré +l'occupation que je me suis choisie pour cette période. Elles ont +incliné mon âme de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre +leur cours. N'est-ce pas en quelque manière M. Chincholle qui proposa un +but à mon activité sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M. +Renan que je suis arrivé au point de vue qu'on trouve à la dernière page +de cette monographie? + +Cette soirée, c'est le pont par où je pénétrai dans le jardin de +Bérénice. + +C'était peu de jours après la fameuse élection du général Boulanger à +Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dînait en ville avec +M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet éminent +professeur, il saisit l'occasion où celui-ci était embarrassé de sa +tasse de café pour l'interroger sur le nouvel élu. + +--Monsieur, répondit M. Renan, éludant avec une certaine adresse la +question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aimé, le +très distingué Blaze de Bury, avait une idée particulière de ce qu'on +nomme le génie. Il l'exposa un jour dans la Revue: «Certains hommes, +écrivit-il, ont du génie comme les éléphants ont une trompe.» Cela est +possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie, +bien plus facile à saisir que le signe du génie, et quoique j'aie eu +l'honneur de dîner en face du général Boulanger, je ne peux me prononcer +sur sa génialité. + +--Mon cher maître, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste. + +--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les étranges hypothèses! +Croyez-vous que je puisse aussi hâtivement me faire des certitudes sur +des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous +feuilleté Sorel, Thureau-Dangin, mon éminent ami M. Taine? Au bas de +chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon +les méthodes récentes, que de sources à consulter, que de documents +contradictoires! Il faut rassembler tous les témoignages, puis en faire +la critique. Cette besogne considérable, je ne l'ai pas entreprise; +je ne me suis pas fait une idée claire et documentée du parti +révisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le +suffrage universel, qui donne à chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui +les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine à débrouiller leurs +querelles que j'étudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-même +voudrait-il me détourner du monument que j'élève à ses aïeux, et où je +suis à peu près compétent, pour que je collabore à sa politique, où +j'apporterais des scrupules dont il n'a cure? + +Et puis, aurais-je assez de mérite pour y convenir, je ne me sens pas +l'abnégation d'être boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me +manquerait. Qu'un vénérable prêtre se fasse empaler pour prouver aux +Chinois, qui l'épient, la vérité du rudiment catholique, il ne m'étonne +qu'à demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe +romain: «Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C., +n'ont pu souffrir des tourments si variés pour une cause vaine.» Je fais +mes réserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher +Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle +est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'étonnant, c'est +qu'il y ait eu un premier martyr. En voilà un qui a dû acquérir cette +gloire bon gré mal gré! Si vous l'aviez interviewé à l'avance sur ses +intentions, nul doute que vous n'eussiez démêlé en lui de graves +hésitations. + +--Je vous entends, dit Chincholle après quelques secondes, vous refusez +une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maître, +me préciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le +général Boulanger est le centre? + +M. Renan leva les yeux et considéra Chincholle, puis lisant avec aisance +jusqu'au fond de cette âme: + +--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est précisément, +Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur, +il chatouille le sens précieux de la curiosité. La curiosité! c'est +la source du monde, elle le crée continuellement; par elle naissent +la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les +enfants où la curiosité était blâmée; peut-être connaissez-vous cet +opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mésaventures de +Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, véritable pamphlet +contre l'humanité supérieure. Mais telle est la force d'une idée vraie +que l'auteur de ce coupable récit nous fait voir, à la dernière page, +Touchatout qui goûte du levain et s'envole par la fenêtre paternelle! +Laissons rire le vulgaire. Image exagérée, mais saisissante: Touchatout +plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Léonard de +Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intérêt je m'attache à +chacun de vos beaux articles! Le général et ses amis vous ont distrait, +ils ont éveillé dans votre esprit quatre ou cinq grands problèmes de +sociologie (comment naît une légende, comment se cristallise une +nouvelle âme populaire), vous vous êtes demandé, avec Hegel, si les +balanciers de l'histoire ne ramenaient pas périodiquement les nations +d'un point à un autre. + +Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les +rendez faciles, piquantes, accessibles à des cochers de fiacre. C'est, +dans une certaine mesure, la méthode que j'ai tenté d'appliquer pour +propager en France les idées de l'école de Tubingue. + +Chincholle rougit légèrement et répondit en s'inclinant: + +--Je suis heureux des éloges d'un homme comme vous, mon cher maître. + +Il est vrai, j'ai été curieux jusqu'à l'indiscrétion des moindres +détails de ce tournoi, et je n'ai reculé de satisfaire aucune des +curiosités que soulevait le principal champion, à qui sont acquises, +on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point où je me sépare, +croyez-le, de mes amis. J'aime la modération, je réprouve les injures: +la violence des polémiques parfois m'attrista. + +--Je vous coupe, s'écria Renan; c'est les injures que je préfère dans le +mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons. + +Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent +pas dans la vie l'injure à là bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est +signe de fécondité. Si la jeunesse approuvait intégralement ce que ses +aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d'une façon implicite que +sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit +de composer des républiques idéales? Et quand nous avons celles-ci dans +la tête, comment nous satisfaire de celle où nous vivons? Rien de plus +mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions +essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les améliorations, c'est +ruiner l'avenir. + +Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir sérieusement +réfléchi, toute l'utilité des injures. Mais prenons un exemple: nul +doute que M. Ferry ne soit enchanté qu'on le traîne dans la boue. Ça +l'éclaire sur lui-même. En effet, il est bien évident qu'entre les +louanges de ses partisans et les épithètes des boulangistes, la vérité +est cernée. Peut-être, après les renseignements que publient ses +journaux sur le Tonkin, était-il disposé à s'estimer trop haut, mais +quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'écrie: +«L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-même, il est dans le vrai. +Les intérêts de la vérité sont gardés à pique et à carreau! Grande +satisfaction pour un patriote! + +J'ajoute que le lettré se consolerait malaisément d'être privé de nos +polémiques actuelles, où la logique est fortifiée d'une savate très +particulière. + +Ayant ainsi parlé, M. Renan se mit à tourner ses pouces en regardant +Chincholle avec un profond intérêt. + +Celui-ci, renversé en arrière, riait tout à son aise, et je vis bien +qu'il se retenait avec peine de devenir familier. + +--Mon cher maître, disait-il, cher maître, vous êtes un philosophe, un +poète, oui, vraiment un poète. + +--Me prendre pour un rêveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un +idéaliste emporté par la chimère! ce serait mal me connaître. Ce ne +sont pas seulement les intérêts supérieurs des groupes humains qui me +convainquent de l'utilité des injures, j'ai pesé aussi le bonheur de +l'individu, et je déclare que, pour un homme dans la force de l'âge, +c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi à +injurier. + +Il est nécessaire qu'à mi-chemin de son développement le littérateur ou +le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d'assommer le +plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un +modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette +transformation est indispensable dans la carrière d'un homme qui a le +désir bien légitime de réussir. Le secret de ce continuel insuccès que +nous voyons à beaucoup de politiciens et d'artistes éminents, c'est +qu'ils n'ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les +réactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinèrent à marcher +à l'avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans. C'est une grande +folie qu'un enthousiasme aussi prolongé. Pour l'ordinaire un fou trouve +à quarante ans un plus fou, grâce à qui il paraît raisonnable. C'est +l'heureux cas où nos boulangistes mettent les révolutionnaires de la +veille. + +--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et +même pour certains antiboulangistes, mais ... voilà! le général +réussira-t-il? + +--Je vous surprends dans des préoccupations un peu mesquines. Mais +j'entre dans votre souci, après tout explicable et très humain. Et je +vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du +peuple, qu'avez-vous à craindre? Vous n'avez qu'à suivre les secousses +de l'opinion; toujours la vérité en sort et le succès. Les mouvements +que fait instinctivement la femme qui enfante sont précisément les +mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous +inquiétiez-vous tout à l'heure de savoir si le général Boulanger a du +génie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de +laisser faire l'instinct populaire. + +Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le +hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment +nombreuses qui nous échappent et qui amènent ces numéros variés qui +sont les événements historiques. Le long des siècles, les plus graves +événements sont présentés à l'historien par des mains qui vous feraient +sourire, Chincholle. + +Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rêve +que j'ai fait. + +Par quelles circonstances avais-je été amené à me rendre sur un +hippodrome, cela est inutile à vous raconter. Cette foule, cette passion +me fatiguèrent; je dormis d'un sommeil un peu fiévreux, j'eus des rêves +et entre autres celui-ci: + +J'étais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je +n'arrivais jamais le premier. Cependant je me résignais, et pour me +consoler je me disais: Tout de même, je ferai un bon étalon! + +C'est un rêve qui s'applique excellemment au général Boulanger. + +--Mais, dit Chincholle un peu déçu, le général est vieux. + +--Chincholle, vous prenez les choses trop à la lettre; j'ai déjà +remarqué cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'à Boulanger, +non vainqueur en dépit de ses excellentes performances, succédera +Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement +elle se transforme. + +Réfléchissez un peu là-dessus, ça vous épargnera dans la suite de trop +violentes désillusions. + +--Si je vous ai bien suivi, résuma Chincholle qui avait pris des notes, +vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous +estimez que, pour le pays, et même pour ceux qui se mêlent à la lutte, +il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles +les plus violentes du monde. + +Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple, +quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il +donné de représenter ces aspirations? voilà tout le problème tel que +vous le limitez. + +Eh bien! mon cher maître, pourquoi, vous-même ne collaborez-vous pas à +cette tâche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpréter +comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait? +Pourquoi à des ambitieux inférieurs laisser d'aussi nobles soins? + +--Mes raisons sont nombreuses, répondit M. Renan visiblement fatigué, +mais je n'ai pas à vous les détailler, une seule suffira: mon hygiène +s'oppose à ce que je désire voir modifier avant que je meure la forme +de nos institutions. + + + * * * * * + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BÉRÉNICE, DITE PETITE-SECOUSSE + + +La conversation de ces messieurs m'éclaira brusquement sur mon besoin +d'activité et sur les moyens d'y satisfaire. + +Ayant fait les démarches convenables et discuté avec les personnes qui +savent le mieux la géographie, c'est la circonscription d'Arles que je +choisis. + +Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, comme je dînais seul à +l'hôtel, une jeune femme entra, vêtue de deuil, d'une figure délicate +et voluptueuse, qui, très entourée par les garçons, alla s'asseoir à une +petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rêveur, avec +les façons presque d'une enfant: «Quel gracieux mécanisme, ces êtres-là, +me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aisés renferme plus d'émotion +que les meilleures strophes des lyriques!» + +Puis soudain, nos yeux s'étant rencontrés: + +--Tiens, m'écriai-je, Petite-Secousse! + +J'allai à elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains. + +--Mon vieil ami! + +Mais aussitôt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec +sa délicatesse de jeune fille qui a été élevée par des vieillards, elle +ajouta: + +--Vous n'avez pas changé. + +Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, à trois heures d'Arles +où elle venait de temps à autre pour des emplettes. + +--Mais vous-même? me dit-elle. + +J'eus une minute d'hésitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit +peu les journaux. Je répondis, me mettant à sa portée: + +--Je viens, parce que je suis contre les abus. + +Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayée: + +--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer? + +Voilà bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et +voudrait que chacun se courbât. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure +civique. + +--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position. + +Je vis bien qu'elle s'appliquait à ne pas m'en montrer de froideur. + +--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin, +l'ingénieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me +fait des abus: ses chefs le casseraient. + +--Charles Martin! m'écriai-je, mais c'est mon adversaire! + +Et je lui expliquai qu'étant allé, dès mon arrivée, au comité +républicain, j'avais été traité tout à la fois de radical et de +réactionnaire par Charles Martin, qui s'était échauffé jusqu'à brandir +une chaise au-dessus de ma tête en s'écriant: «Moi, Monsieur, je suis un +républicain modéré!» + +--Vous m'étonnez, me répondit-elle, car c'est un garçon bien élevé. + +Nous échangeâmes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'à l'heure +de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain +la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en +pleurant: + +--Promets-moi de venir à Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te +raconterai comme j'ai eu des tristesses. + + + * * * * * + + +CHAPITRE TROISIÈME + +HISTOIRE DE BÉRÉNICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE + + +Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,--Petite-Secousse, +comme on l'appelait à l'Éden--qui ne soit choquant; je n'en garde +pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue +à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et +élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont +les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger. + +Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue +discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité: +«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga, +les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les +yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles +voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles +ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.» +L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter, +effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible +oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son +principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les +mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir +intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que +gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les +minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans +un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour +d'une danseuse lascive. + +Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue +Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de +petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à +la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir +en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon +ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut +enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la +prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il. +Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls +de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande +jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon +compagnon me présenta. + +Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous +remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très +occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui +parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de +Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu +haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle +faisait d'une défaillance une beauté.» + +Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la +raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix +ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune +personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur +cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de +péché. + +Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue +Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de +Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui +m'avait d'abord frappé: + +--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile. +Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de +grande fille. + +La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction, +s'interrompit pour compter sur ses doigts: + +--Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion +dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix +louis par mois. + +--C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes; +pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma +toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent. + +Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit. + +L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec +une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle +je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine +aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour +distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments. + +Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui +pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais +bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le +monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de +cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination. +Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à +être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées +dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut +particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du +plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle +était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que +j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois +maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait +l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de +la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon. + +Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me +demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa, +je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet +ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la +suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui +jusqu'alors avaient sommeillé en moi. + +Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme +c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à +tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le +détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses +camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez +gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été +élevée dans le Languedoc, à Joigné. + +--Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y +trouve! + +--Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude. + +Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des +détails. + +--Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là +que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense. + +--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille? + +Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux. + +--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les +tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez +depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire +plaisir à Bérénice. + +Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte +Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite +fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité +qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion +commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme +délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de +cette enfant aux cheveux nattés. + + + * * * * * + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +HISTOIRE DE BÉRÉNICE _(Suite)._--LE MUSÉE DU ROI RENÉ + + +C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du +roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une +des étapes les plus touchantes de notre race. + +La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de +l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de +souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la +vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle, +fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un +renseignement, il les émeut. + +Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur +eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui +glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus +fine mélancolie. + +Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la +première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux +langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues +départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables +latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil +artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson, +à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que +l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre +art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur, +allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa +première manie, il avait publié une liste de mots français, tout +indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur +les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit +des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et +treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien. + +Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les +curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait +les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi +devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme +de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de +profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat. + +Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en +grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musée du roi +René_ dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par +le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme +qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice. + +Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits +dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes. + +La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide +construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus +fort de l'été. + +La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés +finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient +une âme chimérique. + +Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous +le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semée de grands herbages, +de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames +à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de +Désintéressement et de Simplicité. + +_Honneur_ était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au +juste ce que c'était; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle +parure; mais _Désintéressement_ et _Simplicité_ lui sourirent bien +souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des +pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est +une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les +déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs +mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une +précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle +n'aima rien tant que ces dames de _Désintéressement_ et de _Simplicité,_ +doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude. + +La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints, +mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la +monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui +les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux +ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice. + +La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux +ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de +l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième +siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment +simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette +époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau +avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un +beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous +retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez- +Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas +plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être +dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais +quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même +thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs +panneaux! + +Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son +catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des +bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent +nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient +d'apporter à la contemplation de l'univers. + +La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout +devant _la Pluie de Sang_: c'est Jésus entre deux saintes femmes, +dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme +d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie», +le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise +pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une +représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner +tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui +se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation +par les yeux? + +D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille. +Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le _Buisson +Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie +tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une +médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une +campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un +buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des +liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous +les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres. +Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures +peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui +sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée +dans le giron d'une vierge. + +Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il +était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de +considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux, +et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de +rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations +étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait +à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté! + +Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être +ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance +des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait +assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer, +ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans +quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité +du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la +nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à +toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les +panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence +supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde. + +Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses +naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé +en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du +roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait +plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles. +L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne +part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude. +Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut +rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle +valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse +déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses +moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare! + +En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en +devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop +subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces +tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies +de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième +siècle. + +Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales +toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de +Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres +de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée, +où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont +choses exquises dans un décor élégant. + +Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et +l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les +explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs +souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient +sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro +du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le +Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on +avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre +compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être +trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa +famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à +celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé +la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle +fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet +anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva +d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des +voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent +toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de +notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au +baiser sensuel de l'Italie. + + * * * * * + +J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les +plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces +vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux +de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui +choisissait dans les vitrines. + +Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre +qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire, +les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers +costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces +seigneurs. + +Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui +s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux +étaient ennoblis. + +Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte +Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette +relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui +pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et +rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet +de joie. + +Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger +était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât +pas la vie de relations. + +En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon +ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long +baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en +même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait +l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne. + +Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce +qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence +intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château. + +Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées, +de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris +gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la +frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une +pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le +bas de son échine. + +Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour +cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une +corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité. +De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter +toute sa vie les familiarités des vieillards. + + * * * * * + +Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et +chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait +en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué, +ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur. + +Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur +utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et +de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle +maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps +infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné. +Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du +musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune +prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des +siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et +comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la +pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter +sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui, +pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que +s'envelopper de la part originelle de sa race. + +Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si +grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se +désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à +glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le +soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer, +en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant +passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur +délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais +elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère +s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité +descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres +sensibles est chose somptueuse et triste. + +O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur. + + + * * * * * + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS +DE TRANSE. + + +J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais +les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits +les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de +toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes +ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à +l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales. + +Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait. +Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi +René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont +des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle +était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais +sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés, +enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et +écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un +refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait +jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites, +je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec +Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette +trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en +détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur +et de pleurs. + +Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille +éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur +son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et +pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant +d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez +avec un entrain mystérieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius, +--petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous +faire mourir, qui présidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vêtus +avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de +noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma très +chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître, +vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination, +--l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle +se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble +participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi; +elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous +rends. + +Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent +pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette +mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché +de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai +créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est +ressuscitée.... + +Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai: +Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous +êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un +sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait +dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces +fleurs légères. + +Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce +qu'ils avaient fait de Bérénice. + + * * * * * + +Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes +remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces +mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et +fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier +qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la +plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur +son tombeau. + +Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les +fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon +imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait +infiniment. + + * * * * * + +Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je +descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur +coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine +immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une +jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me +conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre +de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes +une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent +mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice, +faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les +seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver +mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin, +ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus +gracieux que celui de son premier accueil. + +Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet +évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces +tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait +voir des couleurs» identiques ou complémentaires. + +Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil +couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation +sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je +redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une +brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y +sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite +main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son +contentement de me revoir me donnait la fièvre. + +Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces +ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un +peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du +soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque +trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi +l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse +d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à +l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur +leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu +de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de +besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance. +N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du +quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et +étriqués! + + * * * * * + +Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante +simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau +laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne +ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande. +Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées, +coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette +masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des +petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait +au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence +éternel et si doux! + +Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le +soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les +vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion +presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas +apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un +imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement +sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre +mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que +cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au +théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle +est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique +pour que je connusse tout le monde. + +A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire, +mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste, +peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix +graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous +engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne +petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les +brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté +qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé, +parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être +tout d'instinct et nullement asservi par son milieu. + +Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination +et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de +retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela +éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous +distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas +une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec +une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos +bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune +de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que +les siècles, de ce qui est en train de périr. + +Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais +beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins +pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce +que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le +désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit +et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié +pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée. +Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse, +les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore, +comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui +n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que +de consoler. + +A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils +mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis +disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête, +pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la +mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces +tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une +de ses larmes tomba sur sa main que je baisais. + + * * * * * + +LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE + +Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de +Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie +intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre. + +Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée +qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée, +elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y +livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un +secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu +dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant +témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette +mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour. + +Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe, +qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de +Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le +fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle; +aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées +de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une +si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants +généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité. + +Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions +jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours. +Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me +porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à +trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous +faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt +ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup. + +M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de +faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer +les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que +passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste. +Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait +les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs. + +Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à +Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les +joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât +ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne +put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit +adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche +de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son +ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait +relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle +appartiendrait à un autre. + +Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu +de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose, +elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez +me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui +intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus +âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec +amitié à Bérénice. + +Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le +premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes. +«Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété, +«ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que +le coup vous soit atténué.»--«François est mort!» s'écria-t-elle. + +Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces +pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions +sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni +même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné +que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans +sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge. +Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et +de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance +était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût +préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot +accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde. + +Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des +lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma +main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais, +de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur, +à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit, +à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée +j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au +couvent!» + +Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas; +mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans +cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître. +Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre +à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que +j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte. + +Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la +sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes.... +A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite +vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles +gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le +grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de +chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines +satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la +douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de +ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination +enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus. + +La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé +à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres +détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe +de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large +lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de +Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains, +heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front +dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés. + +Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que +je trouve touchante. + +M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses +préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une +pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il +retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette +excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de +ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux, +puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une +médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne +quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur +amour. + +De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de +respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait +pas, mais considérait un peu comme sa protectrice. + +Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice, +toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve +assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la +douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à +reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François +avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il +portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était +reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait +Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la +regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que +je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me +fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai +bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes. + +J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle +prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie. + + * * * * * + +Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande +me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle +manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la +possession. + +Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce +qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le +résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies. +Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur +et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier +bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous +toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est +pourquoi j'allai coucher à l'hôtel. + + + * * * * * + + +CHAPITRE SIXIÈME + +JOURNÉE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE +BÉRÉNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE. + + +Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques +paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des +jardins. + +Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et +pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs, +ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve, +s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie. + +On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance, +citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région. + + * * * * * + +I.--VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE + + +Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans +l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide +de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles +bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux +misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants +de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le +désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire +souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés +et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables! + +Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils +qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes +boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient +couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui +la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous +des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs +raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle +aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et +suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière +n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté +où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont +elle essuie ses tendres yeux? + +Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long +passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays, +rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui +souffrirent.... + +En réalité, ils ne diffèrent guère. + +Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque +chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les +autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne +tout. + +Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses +nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même? + +Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et +analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur +passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les +barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce +qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour +jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes +successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre +de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à +me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir +tous ces sons discords pour en faire une large harmonie? + +... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis +qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une +religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me +préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas +comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je +cherche ma formule à travers toutes les expériences. + + * * * * * + +J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir +l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet +illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de +l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment +dispersés. + +Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse, +je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour +embrasser le plus long horizon. + +Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à +tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses +hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs +d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède; +puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays +inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui +sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et +assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de +l'abondante nature. + +Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces +vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais +procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement +qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être +effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité +après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable +pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule +saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet +instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont +distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même +point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique! +puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même +délai que mon émotion va s'affaisser. + +Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je +reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme. + +J'allai la saluer. + + * * * * * + +II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES + + +Bérénice fit la présentation: + +--M. Charles Martin, ingénieur. + +Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un +vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un +professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de +l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de +nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on +rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir +qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation, +en ne se jetant pas l'un sur l'autre. + +--Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice. + +--J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je +suis dans la tour. + +--Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin. + +A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent +d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire +l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de +sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or, +personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il +a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit: +«Suis-je un pourceau!» + +--Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au +contraire, un vif intérêt. + +Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice), +car il reprit: + +--C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y +saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu +personne pour vous orienter dans ce panorama. + +Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât +des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses +d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms +exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages. +Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les +désignaient suffisamment! + +Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience +d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui +confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais +faite du pays d'Aigues-Mortes.... + +Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était +recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer. + +Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de +cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et +des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs +racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des +sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans +le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et +la paix profonde de ces longs paysages? + +Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays. +C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout +d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits +de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, +voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille +plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas +même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que +j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture; +c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma +maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins +que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces +sables salés. + + * * * * * + +A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans +on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au +défrichement. + +--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où +notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il +apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant +trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande +difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien +rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, +très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous +pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa +tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne +cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme +raisonnable! + +Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces +plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui +tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour. + +Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la +nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de +Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel +point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il +est et prétend lui imposer sa discipline. + +Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur, +imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays, +telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis. + +Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, +c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de +l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de +transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui +des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il +sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que +perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce +sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et +à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense +Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du +monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où +nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par +la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie +qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon, +vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la +mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille +aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre +est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de +notre humeur. + +Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas +vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille +cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je +demande que vous me soyez un directeur. + +Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi. + +L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de +votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je +suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et +Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de +ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver +l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider. + + * * * * * + +Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter, +satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner +côte à côte à l'hôtel. + +Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction, +l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle +ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de +séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans +leur esprit catégorique. + +Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, +sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur +table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il +s'embarrassait sur mon caractère. + +Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais +des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère +religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre +hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et +de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des +conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs, +chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la +plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de +spécialiste. + +Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un +ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un +regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était +énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées! +Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude, +ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si +dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en +vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une +perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien +je n'avais pas trop auguré de son animalité. + +Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui +offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation +politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié: + +--Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec +vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des +idées absolument opposées. + +Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais +textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le +contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais +que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient +chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les +Français. + +Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans +cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un +goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions! + +Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses +raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti. +Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les +oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les +protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, +exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la +République, gardons-la bien!» + +A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir +mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait +qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse. + +--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur +historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs +est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance +philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les +idéals. Le même rêve m'obsède. + +Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin? + +Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation +intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie +qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de +l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui +apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter; +il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image +qu'il s'est improvisée de l'univers. + +Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de +compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la +multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité +qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est +«l'_Adversaire_». + + * * * * * + +III.--RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE +CHARLES MARTIN ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES +PARTIES. + +J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui, +toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas +trouvé en moi; il me fallait y méditer encore. + +Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte +nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur +brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis +inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que +les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont +mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation +il se prive en se mêlant aux hommes. + +A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et +dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de +la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me +devenaient plus fortes et fécondes. + +J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image +même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de +Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces +étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et +de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par +de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette +union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit +sec de Charles Martin. + +Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour +Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses +émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire +frissonner les hommes. + +Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis +jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air +prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec +une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant +ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette. +Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente +naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien +est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes +émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un +granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle. + +Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes +sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié +perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je, +déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions +agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi, +nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine. + +Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, +l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend +au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui +chaque jour ressuscite. + +A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante, +de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de +l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le +contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon +observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans +cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus +cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est +dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure +qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle +l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de +«l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau +dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de +réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux +méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi +comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte +de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je +perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme +Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je +les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles +Martin. + +L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de +rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât. + +Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau +encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute +valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, +âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un +passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la +médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des +notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement +la somme de tout ce que je voyais. + +Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à +Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant +pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de +cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié +dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour. +J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui +embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi +s'efforça toujours d'atteindre. + + * * * * * + +Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour +Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et, +en vérité, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi, +dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour +désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible +de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est +en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine +cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune +qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette +contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles +sont le type, je me sers d'un même mot: _Le jardin de Bérénice_. + + * * * * * + +CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE + + +Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec +Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il +faillit prendre barre sur moi. + +Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent +d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant +penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus +de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour +Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une +vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui +reçoit sa beauté de cette constance. + +Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes +demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la +vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais +baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition +et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le +visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même, +a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être +des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de +souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est +belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux +fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme +Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même. + +Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement +l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que +j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre +enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation +n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à +l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais +qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner +avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire, +et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience». +Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris +en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice? +Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse! + +Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active. +Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la +bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche. + + + * * * * * + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE + + Mon enfant, donne-moi ton coeur. + (PROVERBE.) + +Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère +Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le +comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications +électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison +des étangs. + +Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps +avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait! +Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance +bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des +tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui +poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté, +que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur +finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée +de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son +âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les +contours. + +Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun +contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle +le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent +des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux? +jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de +confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et +de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais +aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès +d'elle m'étaient un jardin fermé. + +Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans +cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments +analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande. +Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est +qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre +nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs +silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle +jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent +de la mer. + +Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu +du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la +fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la +lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce +d'abstractions. + + * * * * * + +Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg +du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger +rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et +découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance +ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune +bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il +est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse, +j'en prenais une conscience intense. + +Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer +qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme +une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de +quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre +soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées +sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des +pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun +bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs +suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi +la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum +léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de +la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa +fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle, +je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je +défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille +paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il +suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher +des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans +les bras de M. de Transe. + +Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de +Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la +laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa +bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes +par le sentier des étangs. + +Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette +violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant +ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées +par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un +saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la +rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût +utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre +mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se +faner royalement sur elle-même. + +Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance +que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle +pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné, +suffisait à ne pas irriter mon désir. + +Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment +soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos +promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette +tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait, +avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent +connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle +m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi +pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de +qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je +fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage, +pour mon _originalité_, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais +qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante +végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse. + +«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre +bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute +sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement +parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche. + +Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages. +Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents +éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera +pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et +froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui +a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette +passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la +souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice, +seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi, +remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion, +d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure. + +Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en +me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie +trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte +médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite +fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande +unité de vie intérieure; je désirai y participer. + +Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation +particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps +sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme +passionnée. + +Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage, +les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour +son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à +trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de +systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des +circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en +pas fausser le caractère. + + * * * * * + +1° LA MÉTHODE DE BÉRÉNICE + +Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que +vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante +qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes. + +Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi +du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force +logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit +corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis +dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais +on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos +inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre +conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples +fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir +entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent +monter dans la nature. + +Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la +reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout +crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous +puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle +tâche délicate! + +N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole +à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me +répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du +peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole +d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru +déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de +l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si +ça t'est plus commode. + +Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la +vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y +réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?), +mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle +le sens de la nature et ses lois. + + * * * * * + +2° LES PLAISIRS DE BÉRÉNICE + +Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse, +l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la +tour Constance. «C'est là seulement que je me plais,» me dis-tu. Elles +te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi +qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aigues-Mortes; tes sensations, tu +les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée, +c'est toi-même que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta +petite maison, c'est ta propre fièvre qui le monte le soir de ces +étangs. + +Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et +toi, ne te suffit pas. Ton âme dispersée sur cette terre, ta souffrance +émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en +déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les généralités; +tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta +petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature, +précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience +d'elle-même; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu +t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le +personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous +jouissions ensemble des voluptés de la confession. + +En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude; tu t'épancheras, et +donneras ainsi la gaieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en +toi. + +Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien +plus finement en soi-même. C'est une méthode que j'ai expérimentée avec +mon ami Simon,--charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que +je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société +quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même. + +Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de +conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton âme, +j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte +que tu ressentes de la quiétude et une grande paix. + +La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le +calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est +véritablement le seul plaisir digne de Bérénice. + + * * * * * + +3° LES DEVOIRS DE BÉRÉNICE + +Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite +bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse +avec naïveté: tu dois être mélancolique. + +Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il +prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de +ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de +tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le +plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par +l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre. + +Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de +découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune +alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que +jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes +tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi +épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne +vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les +profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours +d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie. + +Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net +d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en +vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en +gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les +souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au +point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos +sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle, +et nous poussent aux émotions religieuses. + +Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de +ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces +mains qui participèrent à tant de caresses,--le corps de M. de Transe, +toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma +chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand +tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un +oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre +exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un +vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller +ton coeur! + + * * * * * + +Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice, +je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il +se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades. +Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches +idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit. + +Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination! +D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à +notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments +et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et +l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont +réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez +les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les +fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il +dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement +où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à +demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions +délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent +par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je +me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce +que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant, +qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du +passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux +qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie. + +Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de +pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les +mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler. + +«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son +sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il +accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De +l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans +hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui +m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la +bonne méthode. + +Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon +souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche +sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue +conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant +n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est +Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la +pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du +Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé +d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me +semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la +forêt des Ardennes défrichée. + +A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans +ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune +notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de +sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi +l'instinct, la force vive qui produit les hommes. + +Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne +ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus +de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais +davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que +nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu +se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui +la fait se complaire sous ma tendre direction? + +Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor. + + + * * * * * + + +CHAPITRE HUITIÈME + +LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE RÉPÉTITION SOUS LES YEUX DE SIMON + + +Dans ce temps-là, j'eus à parler au général Boulanger. Pour distraire +Bérénice, je la décidai à m'accompagner, et j'écrivis à mon ami Simon de +nous rejoindre à Paris. Depuis quelque temps, je désirais vivement les +rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une +même soirée, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux +meilleurs trapèzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes +qu'ait trouvées mon imagination! + +Après l'expérience de Saint-Germain, Simon s'était retiré dans la +propriété de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau, +s'appliquant à acquérir les tics du chasseur et du propriétaire, se +composant, pour tout dire, cette même tête de vieux philippiste +anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins. +Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: «Moi, +disait-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies, +et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon +dégoût d'effort et ma pénurie d'argent; mes parents, au contraire, et +mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosités +variées dont ils professent tant de dédain. Ce qui résulte chez moi +d'une large compréhension, chez eux n'est qu'étroitesse d'esprit.» + +Vous avez reconnu là une application rurale de notre axiome essentiel: +«Les actes ne sont rien, la méthode qui nous y mène est tout.» Simon +avait toujours une excellente philosophie. + +Aux champs, elle gâtait ses plaisirs: en ce sens que, même à la chasse, +il pensait, et ses idées lui étaient si fort ressassées qu'elles +l'écoeuraient et que la chasse elle-même lui devint un temps de dégoût. +On conçoit que mon invitation lui agréa. + + * * * * * + +A Paris, la tristesse de ma Bérénice s'accentua au point que cette +petite fille devint capricieuse; la vie d'hôtel a des fatigues +excessives pour une jeune femme déshabituée de notre civilisation +parisienne sans confortable. Et puis, cette sécheresse, cette hâte des +grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux, +auxquels la brume des étangs d'Aigues-Mortes avait été un liniment et un +feutrage contre la vie. + +Le jour de l'important dîner que je vais raconter, nous avions passé +notre après-midi, Bérénice et moi, dans les magasins, où j'aurais voulu +lui faire plaisir, mais l'extrême indécision de nos caractères nous +laissait l'un et l'autre dans le plus pénible énervement. Le soir +tombait, une fin de novembre pleine d'humidité, quand au milieu de +Paris, soudain attristé de gaz, nous sortions de chez les couturières; +que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et à cause +du crépuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'était pas bouderie, +mais la souffrance d'un pauvre animal, mêlée de défaillance physique et +de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'être tant amusée avec +celui qui est mort! + +Et moi, j'aurais aimé la prendre doucement dans mes bras et lui dire: +«Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est +mort, donne-toi à cette image jusqu'à satiété, pleure et je +m'attristerai à ton côté, de regret pour tout ce que je ne puis +posséder. Tu es douce, sincère et chagrinée; je te goûte, petite amie, +mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si +grande curiosité; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.» + + * * * * * + +Simon, arrivé dans la journée, nous avait priés à dîner aux +Champs-Elysées. L'heure était venue de nous rendre à ce passionnant +rendez-vous. + +Quand le garçon nous ouvrit le cabinet où Simon nous attendait, ce +véritable ami eut son geste sec et nerveux qui est à la fois d'un +demi-épileptique et d'un cabotin de névrose, comme le deviennent en +quelque mesure tous les analystes; puis nous prîmes plaisir à rire en +nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organisés dans la vie +des fêtes très particulières, et le bouquet de tous ces vins bus, évoqué +par notre rencontre, nous remplissait, dès ce premier abord, d'une +délicieuse ivresse. Cependant, il lançait sur Bérénice un regard +d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance +délicate de ce vieil idéologue. + +Mais déjà, laissant le garçon soumettre le menu à Bérénice, nous +rentrions de plain-pied dans notre domaine métaphysique, et Simon avec +feu s'informait de l'atmosphère morale que me fait ma spécialité +actuelle. + +Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que +nous guettions, ont gardé cette lumière qui jadis nous désigna l'un à +l'autre. + +Simon a véritablement le sens de la géographie des âmes; il sait dans +quelle région intellectuelle je suis situé. Pas un instant il n'a admis +que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent à _contemplation_. +Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos +fortes méditations par des parties de raquettes; de même, je +m'accommode, comme d'une détente hygiénique, de faire méthodiquement et +sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de +démarches; mais l'important, c'était de jeter du charbon sous ma +sensibilité qui commençait à fonctionner mollement. + +--Tu sais, lui dis-je, que ma méthode de culture est de créer des +sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane +à l'usage avec une prodigieuse rapidité. J'ai essayé ces temps-ci le +contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que +j'en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toute prévision. Mais +organiser des comités, donner audience, polémiquer, ce sont besognes où +je ne mets que la partie de moi-même qui m'est commune avec le reste +des hommes. C'est ainsi que j'imagine très bien un Spinoza, un saint +Thomas d'Aquin, employés tant d'heures par jour dans un greffe, sans +rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions +inévitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort +superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries +de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-là. + +--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment posé ton attitude. Mais +dis-moi maintenant quelle réaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle +gymnastique. + +A peine lui répondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrêta.... + +... Un formidable malentendu se révélait entre nous. Ne croyait-il pas +que je visitais les hommes importants de la région, grands +propriétaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirmé que je +me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas. + +Il se tourna vers Bérénice pour lui demander son appui. + +--Enfin, m'objectait-il avec une fâcheuse âpreté, que les notables +soient d'esprit grossier, sans désintéressement, je l'accorde, mais au +moins ce sont gens qui se lavent! + +Il montrait peu de délicatesse à surprendre ainsi l'appui de Bérénice, +qui réellement n'est pas éclairée sur la question, et j'en fus si +froissé que je fis devant elle ce que toujours je considérai comme une +inconvenance: dès le potage, je m'exprimai en termes abstraits. + +Aussi bien n'était-il pas essentiel d'arrêter net Simon, qui parlait +presque comme un Charles Martin! + +--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inférieur; tu as +consenti à avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doué +(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si +tu étais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise +son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas +le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie +aeternitatis._ + +Nous avons la propriété de sentir ce qui est éternel dans les êtres. +Ne rougirais-tu pas d'avoir raillé la misère de saint Labre? Je t'en +permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-même +reconnais la magnificence de cet homme qui se renonçait. C'est +essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du même +point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel +trésor somptueux est l'âme populaire? + +Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race; +en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part +d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de +poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur? + +En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes, +à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que +celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes; +je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot +_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est +une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience +et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient! + +Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la +vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement +s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement +de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne +peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse, +qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de +mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je +parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés. + +... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que +tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs, +bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une +des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux, +comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en +garder rien que de confuses images. + +Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice, +désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons, +la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas +l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des +faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la +sienne, la mienne, celle de l'humanité! + +J'entends bien l'objection où tu te réfugies: + +«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu. +«Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes +de culture, de haute clairvoyance?» + +Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché +de notre éducation de Jersey. + +Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du +Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de +notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que +sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé +du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de +l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès +de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes +excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma +sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie. + +Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la +civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le +développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une +longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé +et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans +des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je +dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité. + +Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes +qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela, +l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient. + +Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions, +suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces +forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère +de Bérénice. + +Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de +Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir, +exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que +des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun +lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me +découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus +plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les +programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques. + +Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer. +Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses +souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice +dans sa vraie lumière,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus +beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes +forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît +à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec +ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis +nourri. + +Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son +âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris +désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant +chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se +prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs +corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense +obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de +leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous +une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus. + +Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et +ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra +qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des +frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde. +Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur +école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres +s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même, +mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque +chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection. + +Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite +fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous +anime tous! + +Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les +petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des +repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant +à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus +beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique, +Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans +borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien +confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir +un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans +l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et +moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui +s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi +déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la +condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les +humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un +être supérieur qui veut se réaliser. + +La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et +aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de +cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation. + +Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel, +de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se +prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur +qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on +les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très +encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde, +son secret. + +Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les +conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le +reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur +ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre +villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie.... + +Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui +s'ouvrait à l'infini devant moi. + +En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice, +sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse, +notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race. +Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre +culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je +t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse +construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité. +L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît +guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas. +C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme. +Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit +regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante +quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent +son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle +n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé +à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané! + + * * * * * + +Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et +je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la +pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe, +que j'aime en elle et n'ai pas connu. + +Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec +un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément +dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont +accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit +est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme +satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge +exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une +réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au +détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient +montés au point qu'elle se prit à pleurer. + +Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour +les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier +sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement +de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois, +désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement +que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture. + +Nous allumâmes nos cigares. + +--Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants? +Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même +effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux +la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité +s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là. + +Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je +suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel +d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais +combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais +soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné +que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de +désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui +ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime, +ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui, +avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde, +entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant +sa simplicité. + +--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre! + +--Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand +se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment +sincère, tu as aimé la souffrance. + +--Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton +pour goûter Saint-Trophime. + +A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que +Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit +plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de +l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été +sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître +que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour +qu'elle me le rafraîchît entre ses mains. + + * * * * * + +A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son +repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la +congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous +décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la +chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de +me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots. + +--Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en +croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à +se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien. + +Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis: + +--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais +sa délicatesse. + +--Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais +aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être +vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté +le protestantisme.... + +Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué. + +--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de +plaisir à te revoir. + + * * * * * + +J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment +m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une +lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une +bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait +le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une +incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli +sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa +bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle. +Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la +conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe. +Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais +elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils +avaient faits ensemble. + + * * * * * + +Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la +naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité! + + + * * * * * + + +CHAPITRE NEUVIÈME + +LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES. + +LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DÉFAILLANCE +SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE. + + +Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous +organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de +l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos +adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche. + +Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit, +le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me +précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur +la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur. + +... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi +ce soir me décourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui +m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages; +elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux. +Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi +les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps +exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières +tâches? + +C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine +somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me +répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de +toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point +que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris +conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai +le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes +heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple +coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les +Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un +effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique? + +O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le +plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même, +vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de +Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de +rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne +percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous +soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de +mon moi? + +Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise +plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera +des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon +moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera +plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque +chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la +claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes +défaillances. + +Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension +de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes +motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur. + +Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas +caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni +généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent +pas que nous nous y arrêtions. + + * * * * * + +ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE + +Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions: +«Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les +travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café. + +--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier? + +--Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois +qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien. +Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En +causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement, +je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par +une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de +cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas. +C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de +passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites +réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de +ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des +ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits +intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux +qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu +en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément, +ce sont les conditions nécessaires de la vie. + +L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des +examens: + +--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique? + +--Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans +rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux +qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens, +selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément +la foule. + +--Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais +comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant +d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre +partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre +toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque +manière de voir? + +--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de +philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène. + +Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni +moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande +modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des +maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en +sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects +de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable. +Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon +individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je +vous nie. + +Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi +de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique), +je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode +indiquée par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique +de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être +davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en +effet, admet couramment ceci: «_La planète Neptune, n'eût-elle jamais +été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la +concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle +permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors +inexplicables._» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils +fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de +psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une +conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et +l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons +un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous +triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai +à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du +ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et +Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique, +peut-être absolument fictif. + +Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je +n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible. + +--Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est +institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu +importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce +que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir, +que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce +sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les +plus misérables. + +La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes +instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et +sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu +toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs +exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude +d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées +à la phraséologie familière. + +Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine, +rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces +sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent +guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle +en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me +soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire +une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles +une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence. +Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait: +«Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me +salueront.»--«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé +d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en +réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils +me conseillent ou me désapprouvent! + +Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de +soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les +citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce +qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse? + +Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le +parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur +d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se +composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses +convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût +été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là +qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la +satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais +un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il +avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus +élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme +de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser +cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis +très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à +modifier les faits d'après nos sentiments. + + * * * * * + +DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE + + +Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence +auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent +étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de +contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine. +Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?» + +Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie +éveillèrent ma perspicacité. + +Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée +de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un +peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres, +tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite +fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort +différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports +de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir +entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui +font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre. + +Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la +surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de +croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune +et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu +tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les +cheveux démêlés de sa molle amie. + +Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison. +L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme +parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la +cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme +notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune +caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient +guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de +Bérénice. + +Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être +instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle +s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute: +Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis +elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos +promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates +amours des plantes. + +Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise, +puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si +touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit +rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque +justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de +froissements personnels? + +Je pris sa main émue dans ma main et lui dis: + +--Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait +d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses +attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez +bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les +complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette +beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est +uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble +bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans +doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant +la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le +cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut +attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu, +rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et +des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté, +s'appliquera à l'expiation de vos péchés. + +Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien. + +Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de +douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je +lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une +jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour +qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la +divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus; +Philippe a choisi la meilleure part.» + +J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière +sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près +encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua +transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa +défaillance. + +«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné +être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à +apporter à votre édifice.» + +Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme +séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est +là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter +contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la +sagesse vitale. + + * * * * * + +Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et +quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin +de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement +ne rivera jamais son clou. + +Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les +électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse +nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux +approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et +indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée. +Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient +d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense +l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner +une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement +de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence +avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces +journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas +entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier? + +Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique +mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de +société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une +phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais +ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous +(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette +force; il faut ordonner un cerveau désordonné. + +Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes +convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce +mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de +vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins +d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée. + + + * * * * * + + +CHAPITRE DIXIÈME + +LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE + + +Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de +Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement +où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu +voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille. + +La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu +légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le +sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée +de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses +amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses +concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma +le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René--choix excellent, +puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît. + +A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille; +et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous +lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait +devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe: + +--Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait +appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre +père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet +honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me +dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines +doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir +et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire +qu'on fait grand cas dans les bureaux. + +Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la +situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus +forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que +l'opinion lui fut favorable. + + * * * * * + +A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne +pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la +sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la +candidature projetée de Charles Martin. + +Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de +même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une +insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait +à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la +sensualité de Charles Martin rendaient possible. + +Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais +envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations +avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de +difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous +tous en faveur de l'état de mariage! + +Je fus amené à lui en donner mon avis. + +... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture +les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun +agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, +ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y +sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui +l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus +fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais +voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma +pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille +dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter: + +--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état +d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser +Charles Martin. + +Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que +j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses +défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus. + +Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire +ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire, +et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux +qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle +s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se +permissent de la regarder avec un appétit méridional. + +--Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta +misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un +sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton +sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent. + +Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le +bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage. + +J'en fus ému au point de compromettre ma thèse: + +--Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois +bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même, +saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement +heureuse? + +Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en +voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait +que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma +pensée: + +--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins +belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées +n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, +c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es +macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise. + +Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne +pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis: + +--En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre +âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste +et gardez-moi aussi quelque amitié. + +--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais? + +Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui +répondis: + +--Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un +sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos +vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais +l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe; +je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation +délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est +pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses. + +Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris +mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans +mon wagon: + +--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime. + +Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là. +Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne +m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait +sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa +douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une +compagne intolérable. + +Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à +travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du +désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive +indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des +larmes sur les joues. + +Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom +et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un +peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux +qui sanglotent dans la nuit. + +Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent +quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son +lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure +cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait. + + + * * * * * + + +CHAPITRE ONZIÈME + +QUALIS ARTIFEX PEREO + +VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A +LAZARE LE RESSUSCITÉ. + + +Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de +ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car +Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais +contre ma raison j'en ressentis du chagrin. + +Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en +offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à +Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet +passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares +intervalles, les plus fâcheuses nouvelles. + +Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle +marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs +cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma +poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage +lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air +d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé. + +Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante +et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots +passionnés. + +Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse, +que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort +amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de +l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il +ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit. + +Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de +tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent +soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement +ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété. + +Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante +de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au +point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien +égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant +rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je +lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais +agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la +tristesse. + +(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres, +mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de +ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.) + + * * * * * + +A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis +politiques et visitais ma circonscription. + +Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la +grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait, +car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages +sur mes propres dispositions. + +N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime, +comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette +Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec +quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe +dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie +individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien, +mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils +éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans +particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le +sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus, +inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès, +regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes. + +Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse +de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux +Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux +murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur +du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc, +remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des +graves saintes Maries. + +J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où +débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus. +C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la +voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les +parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination, +c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est +la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa +volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers +cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou +des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter +la bonne doctrine. + +C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme +qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme, +c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force +d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à +des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse +le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses +bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle +ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,--et cela, je puis le +croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament. + +Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations +mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage +tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui +me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche +ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par +la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je +m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait +guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt +l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et +bénéficie de toute la force de l'être. + +Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les +doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de +Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil +lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que +j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de +mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre +suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point. + + * * * * * + +CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ + +«Mon cher Lazare, + +Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais +que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes +de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le +nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave. + +Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre +malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée, +je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il +était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui +est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en +outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces +amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces +réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est +pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de +ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie +qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez. + +Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très +précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous +l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes +à votre sentiment. + +Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait +vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le +servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la +position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un +mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos +soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie +et du dilettantisme avec Néron. + +Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des +régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça +pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous +mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur, +et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant +personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de +vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses +idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la +vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent; +en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la +nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons +influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en +tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude. + +Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui +transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli +par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les +jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron +qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le +monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans +les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde +pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine +répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours +le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins +déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde +tout pour lui, il est le dernier mot. + +Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit +infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans +son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un +cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire +est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la +sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux +races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close. + +Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et +jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un +grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les +épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De +ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans +l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs? + +Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût +été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y +engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le +système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse, +ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour +acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes +actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres +chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir +l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je +à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait +désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en +dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses +fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion. +A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais +suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais, +je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère. +Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la +pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de +Marie-Madeleine? + +J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours +été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui +pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires. +Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me +refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu +à recréer l'harmonie de l'univers? + +J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les +contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans +ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois. +J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre +sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que, +ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai +jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette +idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot +philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé: +«_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je +tue!» + +C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à +toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la +transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas +cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à +l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs +de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de +possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne +implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation +d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de +conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous +étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une +part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis +artifex pereo!_ + +Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà +ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme +est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison +tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous +la verrons toujours fragmentaire. + +J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves +décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de +quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture +intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me +confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse +été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y +en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans +le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu. + +Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve +devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le +réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes +analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré +au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare, +j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme +singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes. + +Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous +ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le +merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu. +En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande +discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que +vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme +je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous +savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état +d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement +piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas +le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas +allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine +tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les +bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs +contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion +quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes +pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des +songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après +de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur +de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la +jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui +regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex +pereo!_» + + + * * * * * + + +CHAPITRE DOUZIÈME + +LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE + + +Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et +m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de +l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de +sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût +de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous +étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique». + + * * * * * + +Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis +défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est +la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux +explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors +n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses +insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses +pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre +amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune +adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment +ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes +m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette +union sans amour. + +M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de +convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie, +allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême +difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut +avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des +longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer +mystérieuse. + +A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui +encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces +réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans +l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la +causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont +j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon +service. _Qualis artifex pereo!_ me répétais-je par ces lentes matinées +de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des +seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice. +Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me +semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me +renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je +me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes +activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement +de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues +aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour +suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature +entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon +orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite +le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de +l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher +contre l'inconscient. + +Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le +visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche. +Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va +aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants, +énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes +personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit +heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre +l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son +extrême faiblesse. + +Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait +que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin +nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je +m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par +ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image +que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me +conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait +disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs +qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de +Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences. + +Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir. +En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin +prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle +repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu, +mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si +rapidement l'ordre de l'univers. + +Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main +je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je +garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie, +sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la +première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain +pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus. + +A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais +quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je +songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube +prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la +chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des +larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas! + +Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais +d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je +compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une +dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces +regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout +de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait +la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant +qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que +nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans +répondre. + +Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur +qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait +toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de +quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle +eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au +bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant +participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois +à un jeu de fiévreuse. + +J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son +coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée +sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si +grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage +gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui +témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable; +j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les +embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans +préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui +témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa +vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as +fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée +sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne +crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances +ont composé une vie plus facile.» + +Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable, +sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et +silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en +boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est +aimé. + +Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle? +Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier +moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes +humiliations. + +C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui +couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse +eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes +raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa +entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me +retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse. + + + * * * * * + + +CHAPITRE TREIZIÈME + +PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE! + +Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec +une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel +état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier +de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes +mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais +le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité. + +C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le +monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer +qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que +je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image +de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne +savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses +touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun +détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait +donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient. +De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand, +la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans +parler. + +Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à +m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir +mis sa confiance en l'Adversaire. + +Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les +parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde +extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans +la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie +inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les +lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une +douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle +qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien +au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance. + +Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la +préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie +et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan +pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme +lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante, +je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce +problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable +ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large, +que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin +d'Aigues-Mortes. + +Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des +transformations de mon moi me présentait avec une grande force la +convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes +la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction +d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années. + +Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis +les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent +d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de +Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant +d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus +avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je +sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année, +j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon. + +Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si +échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me +couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état +de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien +faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences +fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la +voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des +simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces +émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont +il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une +forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des +mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus +forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin +idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de +Bérénice! + +Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue, +mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette +importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est +qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les +mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle +est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur; +elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité, +il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi +momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est +en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire. +Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où +s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui +apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour +Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses +bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune +élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour +apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les +balbutiements d'un être faible. + +--Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus +précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra +pas à ta mort. + +Je crus entendre une voix: + +--Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier, +auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une +créature simple et bonne. + +--Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton +instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre +logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi, +dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une +contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du +même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour +que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en +même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que +tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir? + +Bérénice me répondit: + +--Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta +conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me +préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct, +tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos +marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant +de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal +agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au +mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une +forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite. +Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de +continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y +suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te +désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule +importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès, +et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais +peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles +Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite +fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers. + +--Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin +d'Aigues-Mortes! + +--J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse +par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de +l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout +la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses, +quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les +barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus +être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par +le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus +insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à +t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa +faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre +pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime +aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que +c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut +agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique, +car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et +tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse, +propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton +besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de +moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces +formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements +à courte vue. + +Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse. + + * * * * * + +Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de +lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son +apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle? + +J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine +à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant +leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs +sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le +contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je +restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger +mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement +battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour +lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager +et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes. + +Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il +était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de +passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples. + +C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de +fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il +entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un +hippodrome suburbain. + +En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut +ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas, +comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques +trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font +comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que +l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction +particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour +qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une +fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils +cessent d'abord d'être des opprimés! + +Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à +l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il +pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte +indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette +indication ce _traité de la culture du moi_ eût été incomplet. L'argent, +voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le +mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, +nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite +dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit où s'élaborèrent jadis +les règles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et où se forma cette +admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne +d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Bérénice._ + + + * * * * * + + +DEUX NOTES + + +1° A PROPOS DU TITRE + +Ce volume--où se clôt la série commencée par _Sous l'oeil des Barbares_ +--a été annoncé sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a +cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent +peut-être embarrassées, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne +veut être qu'un acte d'humilité devant l'inconscient, manquerait trop +grossièrement son but, s'il apportait la plus légère contrariété à des +femmes. + +_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne détestons pas certaines +pédanteries qui aggravent et enrichissent le débat, elle exprimait fort +bien, cette formule, le désarroi de celui qui constate ne pouvoir se +donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu +paru lourde, cette fleur de collège, entre les seins de ma Bérénice! + + + * * * * * + + +2° SUR LE CHAPITRE PREMIER + +Si déplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie +d'idéologue, je ne puis supporter qu'on méconnaise ici ma pensée, et je +tiens à souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme +deux exemplaires, universellement connus, de façons fort diverses de +regarder et d'apprécier la vie. Ils me sont des facilités pour abréger +et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de +M. Renan selon la méthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce +maître n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins +en possession de son héritage intellectuel: de tout mon effort je le +fais fructifier. + +Un nom plus affiché encore est mêlé à cet ouvrage, et chacun comprendra +que je ne puis l'écrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est à +chacune, de ces pages que je voudrais étendre le bénéfice de cette note; +on ne manquera pas de me chicaner avec des interprétations littérales ou +fragmentaires. Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact. Voilà les +imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient +à ceci et à cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les +intitule: _Réalité et Poésie_. + + + * * * * * + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 *** + +***** This file should be named 16814-8.txt or 16814-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16814/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 3 + Le jardin de Bérénice + +Author: Maurice Barrès + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 *** + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + +</pre> + + + +<h1>LE CULTE DU MOI — III</h1> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>LE JARDIN DE BÉRÉNICE</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>MAURICE BARRÈS</h2> + +<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4> + + + +<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> + +<h4>PARIS</h4> + + +<h4>1910</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p class="table"> +Quelques personnes ayant manifesté<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a>—(Position de la question.)<br /> +<br /> +Conversation qu'eurent MM. Renan et<br /> +Chincholle sur le général Boulanger,<br /> +en février 89, devant Philippe<br /> +<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_DEUXIEgraveME">CHAPITRE DEUXIÈME.</a>—Philippe retrouve dans<br /> +Arles Bérénice, dite Petite-Secousse<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_TROISIEgraveME">CHAPITRE TROISIÈME.</a>—(Histoire de Bérénice).<br /> +—Comment Philippe connut Petite-Secousse<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_QUATRIEgraveME">CHAPITRE QUATRIÈME</a>—(Histoire de Bérénice)<br /> +[Suite].—Le musée du Roi René<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_CINQUIEgraveME">CHAPITRE CINQUIÈME</a>.—Bérénice à Aigues-Mortes.<br /> +<a class="plain" href="#LES_AMOURS">Les amours de Petite-Secousse et de François de<br /> +Transe</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_SIXIEgraveME">CHAPITRE SIXIÈME.</a>—Journée que passa Philippe<br /> +sur la Tour Constance, ayant à sa droite Bérénice<br /> +et à sa gauche l'Adversaire<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#I">(a) Vue générale et confuse</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#II">(b) Vue distincte et analytique des parties.</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#III">(c) Reconstitution synthétique d'Aigues-Mortes, +</a></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;"><a class="plain" href="#III">de Bérénice, de Charles Martin et de moi-même,</a></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;"><a class="plain" href="#III">avec la connaissance que j'ai des parties</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#CONCLUSION">(d) Critique de ce point de vue</a></span><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_SEPTIEgraveME">CHAPITRE SEPTIÈME.</a>—La pédagogie de Bérénice.<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LA_MEacuteTHODE">(a) La méthode de Bérénice</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LES_PLAISIRS">(b) Les plaisirs de Bérénice</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LES_DEVOIRS">(c) Les devoirs de Bérénice</a></span><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_HUITIEgraveME">CHAPITRE HUITIÈME.</a>—Le voyage à Paris et la<br /> +grande répétition sous les yeux de Simon<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_NEUVIEgraveME">CHAPITRE NEUVIÈME.</a>—Chapitre des défaillances<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#LES_MIENNES">(a) Les miennes</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#ON_NE_RIVE">(b) On ne rive pas son clou à l'Adversaire</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><a class="plain" href="#DEacuteFAILLANCE">(c) Défaillance singulière de Bérénice</a></span><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_DIXIEgraveME">CHAPITRE DIXIÈME.</a>—La mort d'un sénateur rend<br /> +possible le mariage de Bérénice<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_ONZIEgraveME">CHAPITRE ONZIÈME.</a>—Qualis artifex pereo.<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#VOYAGE_AUX_SAINTES_MARIES">Voyage aux Saintes-Maries.</a>—<a class="plain" href="#CONSOLATION">Consolation<br /> +de Sénèque le Philosophe à Lazare le<br /> +Ressuscité</a><br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_DOUZIEgraveME">CHAPITRE DOUZIÈME.</a>—La mort touchante de Bérénice<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#CHAPITRE_TREIZIEgraveME">CHAPITRE TREIZIÈME.</a>—Petite-Secousse n'est pas morte!<br /> +<br /> +<a class="plain" href="#DEUX_NOTES">DEUX NOTES.</a>—A propos du titre<br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Sur le chapitre premier</span><br /> +</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h3>PRÉFACE</h3> + + +<p><i>Quelques personnes ayant manifesté le désir de désigner par un nom +particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons +coutume de les entretenir, nous avons décidé de leur donner celle +satisfaction, et désormais il se nommera Philippe.</i></p> + +<p><i>C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier +les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active. +Il le rédigea, peu après une campagne électorale, afin d'éclairer divers +lecteurs qui saisissent malaisément qu'un goût profond pour les opprimés +est le développement logique du, dégoût des Barbares et du «culte du +Moi», et sur le désir de M<sup>me</sup> X..., qui lui promit en échange +de lui obtenir du Chef de l'État la concession d'un hippodrome +suburbain</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2>LE JARDIN DE BÉRÉNICE</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h2>POSITION DE LA QUESTION</h2> + + +<h4>CONVERSATION<br /> + QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE<br /> + SUR LE GÉNÉRAL BOULANGER, EN FÉVRIER 89,<br /> + DEVANT PHILIPPE.</h4> + + +<p>Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles +sont invisibles à nos amis les plus attentifs, et de nous-mêmes mal +connues. Elles font sur notre âme de petites tâches, cachées dans une +ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent +se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues. +Ce sont des passions qui se préparent; elles éclateront au moindre choc +d'une occasion.</p> + +<p>Une force s'était ainsi amassée en moi, dont je ne connaissais que le +malaise qu'elle y mettait. Où la dépenserais-je?... C'est toute la +narration qui va suivre.</p> + +<p>Mais avant que je l'entame, je désire relater une conversation où +j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit récit, +aidera à en démêler le fil.</p> + +<p>En m'attardant ainsi, je ne crois pas céder à un souci trop minutieux: +les considérations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisées +et qui jugent la vie avec deux éthiques différentes, m'ont suggéré +l'occupation que je me suis choisie pour cette période. Elles ont +incliné mon âme de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre +leur cours. N'est-ce pas en quelque manière M. Chincholle qui proposa un +but à mon activité sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M. +Renan que je suis arrivé au point de vue qu'on trouve à la dernière page +de cette monographie?</p> + +<p>Cette soirée, c'est le pont par où je pénétrai dans le jardin de +Bérénice.</p> + +<p>C'était peu de jours après la fameuse élection du général Boulanger à +Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dînait en ville avec +M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet éminent +professeur, il saisit l'occasion où celui-ci était embarrassé de sa +tasse de café pour l'interroger sur le nouvel élu.</p> + +<p>—Monsieur, répondit M. Renan, éludant avec une certaine adresse la +question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aimé, le +très distingué Blaze de Bury, avait une idée particulière de ce qu'on +nomme le génie. Il l'exposa un jour dans la Revue: «Certains hommes, +écrivit-il, ont du génie comme les éléphants ont une trompe.» Cela est +possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie, +bien plus facile à saisir que le signe du génie, et quoique j'aie eu +l'honneur de dîner en face du général Boulanger, je ne peux me prononcer +sur sa génialité.</p> + +<p>—Mon cher maître, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.</p> + +<p>—Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les étranges hypothèses! +Croyez-vous que je puisse aussi hâtivement me faire des certitudes sur +des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous +feuilleté Sorel, Thureau-Dangin, mon éminent ami M. Taine? Au bas de +chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon +les méthodes récentes, que de sources à consulter, que de documents +contradictoires! Il faut rassembler tous les témoignages, puis en faire +la critique. Cette besogne considérable, je ne l'ai pas entreprise; +je ne me suis pas fait une idée claire et documentée du parti +révisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le +suffrage universel, qui donne à chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui +les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine à débrouiller leurs +querelles que j'étudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-même +voudrait-il me détourner du monument que j'élève à ses aïeux, et où je +suis à peu près compétent, pour que je collabore à sa politique, où +j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?</p> + +<p>Et puis, aurais-je assez de mérite pour y convenir, je ne me sens pas +l'abnégation d'être boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me +manquerait. Qu'un vénérable prêtre se fasse empaler pour prouver aux +Chinois, qui l'épient, la vérité du rudiment catholique, il ne m'étonne +qu'à demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe +romain: «Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C., +n'ont pu souffrir des tourments si variés pour une cause vaine.» Je fais +mes réserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher +Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle +est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'étonnant, c'est +qu'il y ait eu un premier martyr. En voilà un qui a dû acquérir cette +gloire bon gré mal gré! Si vous l'aviez interviewé à l'avance sur ses +intentions, nul doute que vous n'eussiez démêlé en lui de graves +hésitations.</p> + +<p>—Je vous entends, dit Chincholle après quelques secondes, vous refusez +une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maître, +me préciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le +général Boulanger est le centre?</p> + +<p>M. Renan leva les yeux et considéra Chincholle, puis lisant avec aisance +jusqu'au fond de cette âme:</p> + +<p>—Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est précisément, +Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur, +il chatouille le sens précieux de la curiosité. La curiosité! c'est +la source du monde, elle le crée continuellement; par elle naissent +la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les +enfants où la curiosité était blâmée; peut-être connaissez-vous cet +opuscule embelli de chromos: cela s'appelle <i>Les Mésaventures de +Touchatout</i> ... c'est le plus dangereux des libelles, véritable pamphlet +contre l'humanité supérieure. Mais telle est la force d'une idée vraie +que l'auteur de ce coupable récit nous fait voir, à la dernière page, +Touchatout qui goûte du levain et s'envole par la fenêtre paternelle! +Laissons rire le vulgaire. Image exagérée, mais saisissante: Touchatout +plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Léonard de +Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intérêt je m'attache à +chacun de vos beaux articles! Le général et ses amis vous ont distrait, +ils ont éveillé dans votre esprit quatre ou cinq grands problèmes de +sociologie (comment naît une légende, comment se cristallise une +nouvelle âme populaire), vous vous êtes demandé, avec Hegel, si les +balanciers de l'histoire ne ramenaient pas périodiquement les nations +d'un point à un autre.</p> + +<p>Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les +rendez faciles, piquantes, accessibles à des cochers de fiacre. C'est, +dans une certaine mesure, la méthode que j'ai tenté d'appliquer pour +propager en France les idées de l'école de Tubingue.</p> + +<p>Chincholle rougit légèrement et répondit en s'inclinant:</p> + +<p>—Je suis heureux des éloges d'un homme comme vous, mon cher maître.</p> + +<p>Il est vrai, j'ai été curieux jusqu'à l'indiscrétion des moindres +détails de ce tournoi, et je n'ai reculé de satisfaire aucune des +curiosités que soulevait le principal champion, à qui sont acquises, +on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point où je me sépare, +croyez-le, de mes amis. J'aime la modération, je réprouve les injures: +la violence des polémiques parfois m'attrista.</p> + +<p>—Je vous coupe, s'écria Renan; c'est les injures que je préfère dans le +mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.</p> + +<p>Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent +pas dans la vie l'injure à là bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est +signe de fécondité. Si la jeunesse approuvait intégralement ce que ses +aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d'une façon implicite que +sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit +de composer des républiques idéales? Et quand nous avons celles-ci dans +la tête, comment nous satisfaire de celle où nous vivons? Rien de plus +mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions +essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les améliorations, c'est +ruiner l'avenir.</p> + +<p>Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir sérieusement +réfléchi, toute l'utilité des injures. Mais prenons un exemple: nul +doute que M. Ferry ne soit enchanté qu'on le traîne dans la boue. Ça +l'éclaire sur lui-même. En effet, il est bien évident qu'entre les +louanges de ses partisans et les épithètes des boulangistes, la vérité +est cernée. Peut-être, après les renseignements que publient ses +journaux sur le Tonkin, était-il disposé à s'estimer trop haut, mais +quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'écrie: +«L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-même, il est dans le vrai. +Les intérêts de la vérité sont gardés à pique et à carreau! Grande +satisfaction pour un patriote!</p> + +<p>J'ajoute que le lettré se consolerait malaisément d'être privé de nos +polémiques actuelles, où la logique est fortifiée d'une savate très +particulière.</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, M. Renan se mit à tourner ses pouces en regardant +Chincholle avec un profond intérêt.</p> + +<p>Celui-ci, renversé en arrière, riait tout à son aise, et je vis bien +qu'il se retenait avec peine de devenir familier.</p> + +<p>—Mon cher maître, disait-il, cher maître, vous êtes un philosophe, un +poète, oui, vraiment un poète.</p> + +<p>—Me prendre pour un rêveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un +idéaliste emporté par la chimère! ce serait mal me connaître. Ce ne +sont pas seulement les intérêts supérieurs des groupes humains qui me +convainquent de l'utilité des injures, j'ai pesé aussi le bonheur de +l'individu, et je déclare que, pour un homme dans la force de l'âge, +c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi à +injurier.</p> + +<p>Il est nécessaire qu'à mi-chemin de son développement le littérateur ou +le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d'assommer le +plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un +modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette +transformation est indispensable dans la carrière d'un homme qui a le +désir bien légitime de réussir. Le secret de ce continuel insuccès que +nous voyons à beaucoup de politiciens et d'artistes éminents, c'est +qu'ils n'ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les +réactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinèrent à marcher +à l'avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans. C'est une grande +folie qu'un enthousiasme aussi prolongé. Pour l'ordinaire un fou trouve +à quarante ans un plus fou, grâce à qui il paraît raisonnable. C'est +l'heureux cas où nos boulangistes mettent les révolutionnaires de la +veille.</p> + +<p>—Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et +même pour certains antiboulangistes, mais ... voilà! le général +réussira-t-il?</p> + +<p>—Je vous surprends dans des préoccupations un peu mesquines. Mais +j'entre dans votre souci, après tout explicable et très humain. Et je +vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du +peuple, qu'avez-vous à craindre? Vous n'avez qu'à suivre les secousses +de l'opinion; toujours la vérité en sort et le succès. Les mouvements +que fait instinctivement la femme qui enfante sont précisément les +mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous +inquiétiez-vous tout à l'heure de savoir si le général Boulanger a du +génie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de +laisser faire l'instinct populaire.</p> + +<p>Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le +hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment +nombreuses qui nous échappent et qui amènent ces numéros variés qui +sont les événements historiques. Le long des siècles, les plus graves +événements sont présentés à l'historien par des mains qui vous feraient +sourire, Chincholle.</p> + +<p>Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rêve +que j'ai fait.</p> + +<p>Par quelles circonstances avais-je été amené à me rendre sur un +hippodrome, cela est inutile à vous raconter. Cette foule, cette passion +me fatiguèrent; je dormis d'un sommeil un peu fiévreux, j'eus des rêves +et entre autres celui-ci:</p> + +<p>J'étais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je +n'arrivais jamais le premier. Cependant je me résignais, et pour me +consoler je me disais: Tout de même, je ferai un bon étalon!</p> + +<p>C'est un rêve qui s'applique excellemment au général Boulanger.</p> + +<p>—Mais, dit Chincholle un peu déçu, le général est vieux.</p> + +<p>—Chincholle, vous prenez les choses trop à la lettre; j'ai déjà +remarqué cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'à Boulanger, +non vainqueur en dépit de ses excellentes performances, succédera +Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement +elle se transforme.</p> + +<p>Réfléchissez un peu là-dessus, ça vous épargnera dans la suite de trop +violentes désillusions.</p> + +<p>—Si je vous ai bien suivi, résuma Chincholle qui avait pris des notes, +vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous +estimez que, pour le pays, et même pour ceux qui se mêlent à la lutte, +il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles +les plus violentes du monde.</p> + +<p>Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple, +quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il +donné de représenter ces aspirations? voilà tout le problème tel que +vous le limitez.</p> + +<p>Eh bien! mon cher maître, pourquoi, vous-même ne collaborez-vous pas à +cette tâche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpréter +comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait? +Pourquoi à des ambitieux inférieurs laisser d'aussi nobles soins?</p> + +<p>—Mes raisons sont nombreuses, répondit M. Renan visiblement fatigué, +mais je n'ai pas à vous les détailler, une seule suffira: mon hygiène +s'oppose à ce que je désire voir modifier avant que je meure la forme +de nos institutions.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_DEUXIEgraveME" id="CHAPITRE_DEUXIEgraveME"></a>CHAPITRE DEUXIÈME</h2> + +<h4>PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BÉRÉNICE, DITE PETITE-SECOUSSE</h4> + + +<p>La conversation de ces messieurs m'éclaira brusquement sur mon besoin +d'activité et sur les moyens d'y satisfaire.</p> + +<p>Ayant fait les démarches convenables et discuté avec les personnes qui +savent le mieux la géographie, c'est la circonscription d'Arles que je +choisis.</p> + +<p>Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, comme je dînais seul à +l'hôtel, une jeune femme entra, vêtue de deuil, d'une figure délicate +et voluptueuse, qui, très entourée par les garçons, alla s'asseoir à une +petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rêveur, avec +les façons presque d'une enfant: «Quel gracieux mécanisme, ces êtres-là, +me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aisés renferme plus d'émotion +que les meilleures strophes des lyriques!»</p> + +<p>Puis soudain, nos yeux s'étant rencontrés:</p> + +<p>—Tiens, m'écriai-je, Petite-Secousse!</p> + +<p>J'allai à elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.</p> + +<p>—Mon vieil ami!</p> + +<p>Mais aussitôt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec +sa délicatesse de jeune fille qui a été élevée par des vieillards, elle +ajouta:</p> + +<p>—Vous n'avez pas changé.</p> + +<p>Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, à trois heures d'Arles +où elle venait de temps à autre pour des emplettes.</p> + +<p>—Mais vous-même? me dit-elle.</p> + +<p>J'eus une minute d'hésitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit +peu les journaux. Je répondis, me mettant à sa portée:</p> + +<p>—Je viens, parce que je suis contre les abus.</p> + +<p>Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayée:</p> + +<p>—Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?</p> + +<p>Voilà bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et +voudrait que chacun se courbât. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure +civique.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.</p> + +<p>Je vis bien qu'elle s'appliquait à ne pas m'en montrer de froideur.</p> + +<p>—Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin, +l'ingénieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me +fait des abus: ses chefs le casseraient.</p> + +<p>—Charles Martin! m'écriai-je, mais c'est mon adversaire!</p> + +<p>Et je lui expliquai qu'étant allé, dès mon arrivée, au comité +républicain, j'avais été traité tout à la fois de radical et de +réactionnaire par Charles Martin, qui s'était échauffé jusqu'à brandir +une chaise au-dessus de ma tête en s'écriant: «Moi, Monsieur, je suis un +républicain modéré!»</p> + +<p>—Vous m'étonnez, me répondit-elle, car c'est un garçon bien élevé.</p> + +<p>Nous échangeâmes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'à l'heure +de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain +la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en +pleurant:</p> + +<p>—Promets-moi de venir à Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te +raconterai comme j'ai eu des tristesses.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_TROISIEgraveME" id="CHAPITRE_TROISIEgraveME"></a>CHAPITRE TROISIÈME</h2> + +<h4>HISTOIRE DE BÉRÉNICE.—COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE</h4> + + +<p>Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,—Petite-Secousse, +comme on l'appelait à l'Éden—qui ne soit choquant; je n'en garde +pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue +à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et +élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont +les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.</p> + +<p>Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue +discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité: +«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga, +les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les +yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles +voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles +ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.» +L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter, +effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible +oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son +principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les +mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir +intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que +gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les +minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans +un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour +d'une danseuse lascive.</p> + +<p>Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue +Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de +petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à +la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir +en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon +ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut +enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la +prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il. +Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls +de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande +jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon +compagnon me présenta.</p> + +<p>Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous +remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très +occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui +parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de +Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu +haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle +faisait d'une défaillance une beauté.»</p> + +<p>Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la +raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix +ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune +personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur +cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de +péché.</p> + +<p>Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue +Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de +Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui +m'avait d'abord frappé:</p> + +<p>—Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile. +Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de +grande fille.</p> + +<p>La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction, +s'interrompit pour compter sur ses doigts:</p> + +<p>—Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion +dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix +louis par mois.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes; +pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma +toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.</p> + +<p>Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.</p> + +<p>L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec +une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle +je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine +aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour +distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.</p> + +<p>Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui +pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais +bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le +monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de +cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination. +Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à +être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées +dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut +particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du +plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle +était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que +j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois +maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait +l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de +la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.</p> + +<p>Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me +demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa, +je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet +ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la +suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui +jusqu'alors avaient sommeillé en moi.</p> + +<p>Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme +c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à +tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le +détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses +camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez +gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été +élevée dans le Languedoc, à Joigné.</p> + +<p>—Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y +trouve!</p> + +<p>—Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.</p> + +<p>Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des +détails.</p> + +<p>—Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là +que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.</p> + +<p>—Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?</p> + +<p>Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.</p> + +<p>—Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les +tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez +depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire +plaisir à Bérénice.</p> + +<p>Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte +Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite +fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité +qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion +commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme +délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de +cette enfant aux cheveux nattés.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_QUATRIEgraveME" id="CHAPITRE_QUATRIEgraveME"></a>CHAPITRE QUATRIÈME</h2> + +<h4>HISTOIRE DE BÉRÉNICE <i>(Suite).</i>—LE MUSÉE DU ROI RENÉ</h4> + + +<p>C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du +roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une +des étapes les plus touchantes de notre race.</p> + +<p>La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de +l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de +souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la +vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle, +fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un +renseignement, il les émeut.</p> + +<p>Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur +eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui +glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus +fine mélancolie.</p> + +<p>Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la +première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux +langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues +départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables +latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil +artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson, +à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que +l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre +art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur, +allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa +première manie, il avait publié une liste de mots français, tout +indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur +les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit +des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et +treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien.</p> + +<p>Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les +curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait +les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi +devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme +de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de +profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat.</p> + +<p>Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en +grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de <i>Musée du roi +René</i> dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par +le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme +qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice.</p> + +<p>Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits +dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.</p> + +<p>La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide +construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus +fort de l'été.</p> + +<p>La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés +finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient +une âme chimérique.</p> + +<p>Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous +le nom de <i>Chambre aux petits enfants</i>, toute semée de grands herbages, +de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames +à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de +Désintéressement et de Simplicité.</p> + +<p><i>Honneur</i> était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au +juste ce que c'était; de <i>Noblesse</i>, elle distingua simplement la belle +parure; mais <i>Désintéressement</i> et <i>Simplicité</i> lui sourirent bien +souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des +pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est +une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les +déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs +mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une +précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle +n'aima rien tant que ces dames de <i>Désintéressement</i> et de <i>Simplicité,</i> +doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude.</p> + +<p>La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints, +mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la +monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui +les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux +ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice.</p> + +<p>La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux +ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de +l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième +siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment +simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette +époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau +avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un +beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous +retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez- +Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas +plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être +dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais +quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même +thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs +panneaux!</p> + +<p>Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son +catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des +bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent +nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient +d'apporter à la contemplation de l'univers.</p> + +<p>La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout +devant <i>la Pluie de Sang</i>: c'est Jésus entre deux saintes femmes, +dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme +d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie», +le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise +pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une +représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner +tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui +se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation +par les yeux?</p> + +<p>D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille. +Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le <i>Buisson +Ardent</i>, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie +tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une +médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une +campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un +buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des +liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous +les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres. +Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures +peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui +sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée +dans le giron d'une vierge.</p> + +<p>Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il +était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de +considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux, +et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de +rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations +étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait +à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté!</p> + +<p>Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être +ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance +des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait +assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer, +ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans +quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité +du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la +nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à +toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les +panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence +supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde.</p> + +<p>Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses +naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé +en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du +roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait +plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles. +L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne +part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude. +Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut +rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle +valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse +déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses +moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare!</p> + +<p>En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en +devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop +subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces +tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies +de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième +siècle.</p> + +<p>Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales +toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de +Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres +de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée, +où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont +choses exquises dans un décor élégant.</p> + +<p>Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et +l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les +explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs +souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient +sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro +du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le +Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on +avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre +compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être +trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa +famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à +celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé +la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle +fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet +anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva +d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des +voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent +toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de +notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au +baiser sensuel de l'Italie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les +plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces +vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux +de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui +choisissait dans les vitrines.</p> + +<p>Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre +qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire, +les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers +costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces +seigneurs.</p> + +<p>Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui +s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux +étaient ennoblis.</p> + +<p>Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte +Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette +relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,—ce qui +pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et +rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet +de joie.</p> + +<p>Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger +était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât +pas la vie de relations.</p> + +<p>En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon +ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long +baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en +même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait +l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.</p> + +<p>Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce +qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence +intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.</p> + +<p>Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées, +de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris +gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la +frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une +pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le +bas de son échine.</p> + +<p>Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour +cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une +corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité. +De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter +toute sa vie les familiarités des vieillards.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et +chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait +en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué, +ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur.</p> + +<p>Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur +utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et +de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle +maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps +infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné. +Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du +musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune +prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des +siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et +comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la +pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter +sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui, +pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que +s'envelopper de la part originelle de sa race.</p> + +<p>Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si +grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se +désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à +glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le +soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer, +en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant +passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur +délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais +elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère +s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité +descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres +sensibles est chose somptueuse et triste.</p> + +<p>O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_CINQUIEgraveME" id="CHAPITRE_CINQUIEgraveME"></a>CHAPITRE CINQUIÈME</h2> + +<h4>BÉRÉNICE A <a name="AIGUES_MORTES" id="AIGUES_MORTES"></a>AIGUES-MORTES.—LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS +DE TRANSE.</h4> + + +<p>J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais +les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits +les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de +toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes +ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à +l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.</p> + +<p>Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait. +Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi +René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont +des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle +était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais +sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés, +enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et +écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un +refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait +jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites, +je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec +Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette +trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en +détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur +et de pleurs.</p> + +<p>Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille +éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur +son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et +pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant +d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez +avec un entrain mystérieux dans l'<i>Adoration des rois</i> de Finsonius, +—petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous +faire mourir, qui présidez un <i>Conseil provincial</i> de jolis hommes vêtus +avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de +noir tombant sur de longues robes blanches,—et vous surtout, ma très +chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître, +vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination, +—l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle +se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble +participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi; +elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous +rends.</p> + +<p>Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent +pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette +mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché +de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai +créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est +ressuscitée....</p> + +<p>Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai: +Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous +êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un +sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait +dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces +fleurs légères.</p> + +<p>Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce +qu'ils avaient fait de Bérénice.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes +remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces +mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et +fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier +qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la +plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur +son tombeau.</p> + +<p>Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les +fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon +imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait +infiniment.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je +descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur +coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine +immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une +jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me +conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre +de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes +une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent +mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice, +faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les +seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver +mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin, +ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus +gracieux que celui de son premier accueil.</p> + +<p>Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet +évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces +tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait +voir des couleurs» identiques ou complémentaires.</p> + +<p>Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil +couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation +sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je +redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une +brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y +sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite +main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son +contentement de me revoir me donnait la fièvre.</p> + +<p>Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces +ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un +peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du +soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque +trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi +l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse +d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à +l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur +leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu +de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de +besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance. +N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du +quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et +étriqués!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante +simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau +laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne +ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande. +Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées, +coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette +masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des +petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait +au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence +éternel et si doux!</p> + +<p>Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le +soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les +vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion +presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas +apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un +imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement +sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre +mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que +cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au +théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle +est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique +pour que je connusse tout le monde.</p> + +<p>A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire, +mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste, +peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix +graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous +engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne +petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les +brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté +qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé, +parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être +tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.</p> + +<p>Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination +et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de +retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela +éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous +distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas +une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec +une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos +bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune +de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que +les siècles, de ce qui est en train de périr.</p> + +<p>Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais +beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins +pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce +que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le +désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit +et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié +pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée. +Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse, +les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore, +comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui +n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que +de consoler.</p> + +<p>A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils +mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis +disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête, +pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la +mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces +tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une +de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="LES_AMOURS" id="LES_AMOURS"></a>LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE</h4> + +<p>Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de +Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie +intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.</p> + +<p>Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée +qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée, +elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y +livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un +secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu +dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant +témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette +mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.</p> + +<p>Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe, +qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de +Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le +fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle; +aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées +de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une +si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants +généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.</p> + +<p>Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions +jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours. +Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me +porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à +trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous +faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt +ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.</p> + +<p>M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de +faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer +les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que +passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste. +Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait +les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.</p> + +<p>Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à +Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les +joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât +ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne +put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit +adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche +de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son +ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait +relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle +appartiendrait à un autre.</p> + +<p>Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu +de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose, +elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez +me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui +intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus +âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec +amitié à Bérénice.</p> + +<p>Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le +premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes. +«Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété, +«ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que +le coup vous soit atténué.»—«François est mort!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces +pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions +sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni +même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné +que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans +sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge. +Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et +de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance +était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût +préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot +accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde.</p> + +<p>Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des +lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma +main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais, +de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur, +à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit, +à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée +j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au +couvent!»</p> + +<p>Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas; +mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans +cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître. +Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre +à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que +j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.</p> + +<p>Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la +sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes.... +A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite +vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles +gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le +grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de +chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines +satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la +douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de +ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination +enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.</p> + +<p>La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé +à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres +détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe +de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large +lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de +Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains, +heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front +dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés.</p> + +<p>Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que +je trouve touchante.</p> + +<p>M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses +préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une +pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il +retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette +excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de +ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux, +puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une +médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne +quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur +amour.</p> + +<p>De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de +respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait +pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.</p> + +<p>Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice, +toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve +assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la +douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à +reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François +avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il +portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était +reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait +Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la +regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que +je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me +fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai +bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle +prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande +me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle +manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la +possession.</p> + +<p>Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce +qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le +résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies. +Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur +et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier +bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous +toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est +pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_SIXIEgraveME" id="CHAPITRE_SIXIEgraveME"></a>CHAPITRE SIXIÈME</h2> + +<h4>JOURNÉE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE,<br /> +AYANT A SA DROITE BÉRÉNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.</h4> + + +<p>Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques +paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des +jardins.</p> + +<p>Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et +pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs, +ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve, +s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.</p> + +<p>On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance, +citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="I" id="I"></a>I.—VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE</h4> + + +<p>Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans +l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide +de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles +bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux +misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants +de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le +désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire +souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés +et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!</p> + +<p>Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils +qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes +boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient +couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui +la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous +des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs +raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle +aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et +suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière +n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté +où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont +elle essuie ses tendres yeux?</p> + +<p>Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long +passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays, +rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui +souffrirent....</p> + +<p>En réalité, ils ne diffèrent guère.</p> + +<p>Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque +chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les +autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne +tout.</p> + +<p>Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses +nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?</p> + +<p>Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et +analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur +passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les +barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce +qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour +jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes +successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre +de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à +me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir +tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?</p> + +<p>... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis +qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une +religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me +préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas +comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je +cherche ma formule à travers toutes les expériences.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir +l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet +illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de +l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment +dispersés.</p> + +<p>Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse, +je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour +embrasser le plus long horizon.</p> + +<p>Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à +tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses +hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs +d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède; +puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays +inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui +sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et +assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de +l'abondante nature.</p> + +<p>Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces +vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais +procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement +qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être +effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité +après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable +pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule +saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet +instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont +distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même +point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique! +puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même +délai que mon émotion va s'affaisser.</p> + +<p>Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je +reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.</p> + +<p>J'allai la saluer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="II" id="II"></a>II.—VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES</h4> + + +<p>Bérénice fit la présentation:</p> + +<p>—M. Charles Martin, ingénieur.</p> + +<p>Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un +vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un +professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de +l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de +nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on +rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir +qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation, +en ne se jetant pas l'un sur l'autre.</p> + +<p>—Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice.</p> + +<p>—J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je +suis dans la tour.</p> + +<p>—Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin.</p> + +<p>A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent +d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire +l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de +sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or, +personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il +a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit: +«Suis-je un pourceau!»</p> + +<p>—Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au +contraire, un vif intérêt.</p> + +<p>Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice), +car il reprit:</p> + +<p>—C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y +saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu +personne pour vous orienter dans ce panorama.</p> + +<p>Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât +des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses +d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms +exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages. +Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les +désignaient suffisamment!</p> + +<p>Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience +d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui +confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais +faite du pays d'Aigues-Mortes....</p> + +<p>Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était +recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.</p> + +<p>Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de +cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et +des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs +racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des +sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans +le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et +la paix profonde de ces longs paysages?</p> + +<p>Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays. +C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout +d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits +de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, +voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille +plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas +même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que +j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture; +c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma +maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins +que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces +sables salés.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans +on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au +défrichement.</p> + +<p>—Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où +notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il +apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant +trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande +difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien +rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, +très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous +pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa +tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne +cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme +raisonnable!</p> + +<p>Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces +plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui +tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.</p> + +<p>Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la +nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de +Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel +point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il +est et prétend lui imposer sa discipline.</p> + +<p>Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur, +imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays, +telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.</p> + +<p>Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, +c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de +l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de +transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui +des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il +sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que +perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce +sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et +à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense +Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du +monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où +nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par +la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie +qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon, +vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la +mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille +aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre +est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de +notre humeur.</p> + +<p>Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas +vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille +cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je +demande que vous me soyez un directeur.</p> + +<p>Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.</p> + +<p>L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de +votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je +suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et +Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de +ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver +l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter, +satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner +côte à côte à l'hôtel.</p> + +<p>Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction, +l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle +ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de +séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans +leur esprit catégorique.</p> + +<p>Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, +sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur +table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il +s'embarrassait sur mon caractère.</p> + +<p>Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais +des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère +religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre +hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et +de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des +conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs, +chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la +plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de +spécialiste.</p> + +<p>Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un +ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un +regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était +énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées! +Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude, +ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si +dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en +vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une +perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien +je n'avais pas trop auguré de son animalité.</p> + +<p>Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui +offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation +politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:</p> + +<p>—Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec +vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des +idées absolument opposées.</p> + +<p>Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais +textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le +contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais +que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient +chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les +Français.</p> + +<p>Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans +cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un +goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!</p> + +<p>Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses +raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti. +Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les +oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les +protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, +exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la +République, gardons-la bien!»</p> + +<p>A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir +mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait +qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.</p> + +<p>—Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur +historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs +est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance +philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les +idéals. Le même rêve m'obsède.</p> + +<p>Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?</p> + +<p>Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation +intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie +qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de +l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui +apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter; +il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image +qu'il s'est improvisée de l'univers.</p> + +<p>Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de +compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la +multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité +qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est +«l'<i>Adversaire</i>».</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="III" id="III"></a>III.—RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE +CHARLES MARTIN<br /> ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES +PARTIES.</h4> + +<p>J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui, +toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas +trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.</p> + +<p>Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte +nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur +brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis +inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que +les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont +mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation +il se prive en se mêlant aux hommes.</p> + +<p>A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et +dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de +la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me +devenaient plus fortes et fécondes.</p> + +<p>J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image +même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de +Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces +étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et +de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par +de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette +union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit +sec de Charles Martin.</p> + +<p>Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour +Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses +émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire +frissonner les hommes.</p> + +<p>Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis +jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air +prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec +une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant +ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette. +Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente +naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien +est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes +émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un +granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.</p> + +<p>Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes +sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié +perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je, +déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions +agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi, +nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.</p> + +<p>Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, +l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend +au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui +chaque jour ressuscite.</p> + +<p>A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante, +de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de +l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le +contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon +observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans +cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus +cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est +dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure +qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle +l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de +«l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau +dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de +réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux +méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi +comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte +de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je +perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme +Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je +les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles +Martin.</p> + +<p>L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de +rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.</p> + +<p>Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau +encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute +valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, +âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un +passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la +médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des +notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement +la somme de tout ce que je voyais.</p> + +<p>Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à +Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant +pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de +cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié +dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour. +J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui +embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi +s'efforça toujours d'atteindre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour +Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et, +en vérité, ce nom de <i>Constance</i> n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi, +dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour +désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible +de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est +en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine +cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune +qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette +contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles +sont le type, je me sers d'un même mot: <i>Le jardin de Bérénice</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE</h4> + + +<p>Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec +Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il +faillit prendre barre sur moi.</p> + +<p>Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent +d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant +penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus +de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour +Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une +vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui +reçoit sa beauté de cette constance.</p> + +<p>Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes +demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la +vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais +baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition +et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le +visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même, +a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être +des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de +souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est +belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux +fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme +Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.</p> + +<p>Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement +l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que +j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre +enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation +n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à +l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais +qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner +avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire, +et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience». +Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris +en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice? +Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!</p> + +<p>Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active. +Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la +bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_SEPTIEgraveME" id="CHAPITRE_SEPTIEgraveME"></a>CHAPITRE SEPTIÈME</h2> + +<h4>LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE</h4> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon enfant, donne-moi ton coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">(PROVERBE.)</span><br /> +</p> + +<p>Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère +Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le +comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications +électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison +des étangs.</p> + +<p>Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps +avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait! +Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance +bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des +tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui +poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté, +que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur +finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée +de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son +âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les +contours.</p> + +<p>Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun +contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle +le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent +des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux? +jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de +confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et +de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais +aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès +d'elle m'étaient un jardin fermé.</p> + +<p>Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans +cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments +analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande. +Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est +qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre +nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs +silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle +jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent +de la mer.</p> + +<p>Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu +du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la +fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la +lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce +d'abstractions.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg +du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger +rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et +découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance +ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune +bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il +est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse, +j'en prenais une conscience intense.</p> + +<p>Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer +qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme +une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de +quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre +soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées +sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des +pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun +bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs +suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi +la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum +léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de +la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa +fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle, +je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je +défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille +paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il +suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher +des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans +les bras de M. de Transe.</p> + +<p>Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de +Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la +laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa +bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes +par le sentier des étangs.</p> + +<p>Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette +violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant +ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées +par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un +saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la +rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût +utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre +mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se +faner royalement sur elle-même.</p> + +<p>Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance +que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle +pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné, +suffisait à ne pas irriter mon désir.</p> + +<p>Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment +soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos +promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette +tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait, +avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent +connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle +m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi +pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de +qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je +fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage, +pour mon <i>originalité</i>, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais +qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante +végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.</p> + +<p>«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre +bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute +sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement +parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche.</p> + +<p>Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages. +Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents +éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera +pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et +froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui +a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette +passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la +souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice, +seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi, +remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion, +d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure.</p> + +<p>Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en +me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie +trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte +médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite +fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande +unité de vie intérieure; je désirai y participer.</p> + +<p>Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation +particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps +sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme +passionnée.</p> + +<p>Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage, +les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour +son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à +trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de +systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des +circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en +pas fausser le caractère.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>1° <a name="LA_MEacuteTHODE" id="LA_MEacuteTHODE"></a>LA MÉTHODE DE BÉRÉNICE</h4> + +<p>Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que +vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante +qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.</p> + +<p>Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi +du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force +logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit +corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis +dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais +on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos +inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre +conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples +fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir +entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent +monter dans la nature.</p> + +<p>Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la +reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout +crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous +puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle +tâche délicate!</p> + +<p>N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole +à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me +répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du +peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole +d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru +déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de +l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si +ça t'est plus commode.</p> + +<p>Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la +vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y +réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?), +mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle +le sens de la nature et ses lois.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>2° <a name="LES_PLAISIRS" id="LES_PLAISIRS"></a>LES PLAISIRS DE BÉRÉNICE</h4> + +<p>Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse, +l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la +tour Constance. «C'est là seulement que je me plais,» me dis-tu. Elles +te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi +qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aigues-Mortes; tes sensations, tu +les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée, +c'est toi-même que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta +petite maison, c'est ta propre fièvre qui le monte le soir de ces +étangs.</p> + +<p>Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et +toi, ne te suffit pas. Ton âme dispersée sur cette terre, ta souffrance +émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en +déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les généralités; +tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta +petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature, +précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience +d'elle-même; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu +t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le +personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous +jouissions ensemble des voluptés de la confession.</p> + +<p>En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude; tu t'épancheras, et +donneras ainsi la gaieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en +toi.</p> + +<p>Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien +plus finement en soi-même. C'est une méthode que j'ai expérimentée avec +mon ami Simon,—charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que +je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société +quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même.</p> + +<p>Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de +conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton âme, +j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte +que tu ressentes de la quiétude et une grande paix.</p> + +<p>La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le +calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est +véritablement le seul plaisir digne de Bérénice.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>3° <a name="LES_DEVOIRS" id="LES_DEVOIRS"></a>LES DEVOIRS DE BÉRÉNICE</h4> + +<p>Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite +bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse +avec naïveté: tu dois être mélancolique.</p> + +<p>Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il +prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de +ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de +tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le +plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par +l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre.</p> + +<p>Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de +découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune +alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que +jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes +tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi +épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne +vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les +profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours +d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.</p> + +<p>Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net +d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en +vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en +gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les +souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au +point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos +sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle, +et nous poussent aux émotions religieuses.</p> + +<p>Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de +ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,—entre ces +mains qui participèrent à tant de caresses,—le corps de M. de Transe, +toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma +chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand +tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un +oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre +exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un +vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller +ton coeur!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice, +je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il +se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades. +Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches +idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.</p> + +<p>Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination! +D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à +notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments +et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et +l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont +réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez +les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les +fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il +dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement +où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à +demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions +délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent +par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je +me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce +que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant, +qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du +passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux +qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.</p> + +<p>Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de +pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les +mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.</p> + +<p>«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son +sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il +accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De +l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans +hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui +m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la +bonne méthode.</p> + +<p>Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon +souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche +sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue +conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant +n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est +Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la +pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du +Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé +d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me +semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la +forêt des Ardennes défrichée.</p> + +<p>A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans +ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune +notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de +sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi +l'instinct, la force vive qui produit les hommes.</p> + +<p>Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne +ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus +de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais +davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que +nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu +se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui +la fait se complaire sous ma tendre direction?</p> + +<p>Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_HUITIEgraveME" id="CHAPITRE_HUITIEgraveME"></a>CHAPITRE HUITIÈME</h2> + +<h4>LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE RÉPÉTITION<br /> + SOUS LES YEUX DE SIMON</h4> + + +<p>Dans ce temps-là, j'eus à parler au général Boulanger. Pour distraire +Bérénice, je la décidai à m'accompagner, et j'écrivis à mon ami Simon de +nous rejoindre à Paris. Depuis quelque temps, je désirais vivement les +rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une +même soirée, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux +meilleurs trapèzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes +qu'ait trouvées mon imagination!</p> + +<p>Après l'expérience de Saint-Germain, Simon s'était retiré dans la +propriété de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau, +s'appliquant à acquérir les tics du chasseur et du propriétaire, se +composant, pour tout dire, cette même tête de vieux philippiste +anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins. +Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: «Moi, +disait-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies, +et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon +dégoût d'effort et ma pénurie d'argent; mes parents, au contraire, et +mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosités +variées dont ils professent tant de dédain. Ce qui résulte chez moi +d'une large compréhension, chez eux n'est qu'étroitesse d'esprit.»</p> + +<p>Vous avez reconnu là une application rurale de notre axiome essentiel: +«Les actes ne sont rien, la méthode qui nous y mène est tout.» Simon +avait toujours une excellente philosophie.</p> + +<p>Aux champs, elle gâtait ses plaisirs: en ce sens que, même à la chasse, +il pensait, et ses idées lui étaient si fort ressassées qu'elles +l'écoeuraient et que la chasse elle-même lui devint un temps de dégoût. +On conçoit que mon invitation lui agréa.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A Paris, la tristesse de ma Bérénice s'accentua au point que cette +petite fille devint capricieuse; la vie d'hôtel a des fatigues +excessives pour une jeune femme déshabituée de notre civilisation +parisienne sans confortable. Et puis, cette sécheresse, cette hâte des +grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux, +auxquels la brume des étangs d'Aigues-Mortes avait été un liniment et un +feutrage contre la vie.</p> + +<p>Le jour de l'important dîner que je vais raconter, nous avions passé +notre après-midi, Bérénice et moi, dans les magasins, où j'aurais voulu +lui faire plaisir, mais l'extrême indécision de nos caractères nous +laissait l'un et l'autre dans le plus pénible énervement. Le soir +tombait, une fin de novembre pleine d'humidité, quand au milieu de +Paris, soudain attristé de gaz, nous sortions de chez les couturières; +que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et à cause +du crépuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'était pas bouderie, +mais la souffrance d'un pauvre animal, mêlée de défaillance physique et +de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'être tant amusée avec +celui qui est mort!</p> + +<p>Et moi, j'aurais aimé la prendre doucement dans mes bras et lui dire: +«Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est +mort, donne-toi à cette image jusqu'à satiété, pleure et je +m'attristerai à ton côté, de regret pour tout ce que je ne puis +posséder. Tu es douce, sincère et chagrinée; je te goûte, petite amie, +mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si +grande curiosité; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Simon, arrivé dans la journée, nous avait priés à dîner aux +Champs-Elysées. L'heure était venue de nous rendre à ce passionnant +rendez-vous.</p> + +<p>Quand le garçon nous ouvrit le cabinet où Simon nous attendait, ce +véritable ami eut son geste sec et nerveux qui est à la fois d'un +demi-épileptique et d'un cabotin de névrose, comme le deviennent en +quelque mesure tous les analystes; puis nous prîmes plaisir à rire en +nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organisés dans la vie +des fêtes très particulières, et le bouquet de tous ces vins bus, évoqué +par notre rencontre, nous remplissait, dès ce premier abord, d'une +délicieuse ivresse. Cependant, il lançait sur Bérénice un regard +d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance +délicate de ce vieil idéologue.</p> + +<p>Mais déjà, laissant le garçon soumettre le menu à Bérénice, nous +rentrions de plain-pied dans notre domaine métaphysique, et Simon avec +feu s'informait de l'atmosphère morale que me fait ma spécialité +actuelle.</p> + +<p>Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que +nous guettions, ont gardé cette lumière qui jadis nous désigna l'un à +l'autre.</p> + +<p>Simon a véritablement le sens de la géographie des âmes; il sait dans +quelle région intellectuelle je suis situé. Pas un instant il n'a admis +que je fisse de l'<i>action</i>, au sens qu'ils opposent à <i>contemplation</i>. +Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos +fortes méditations par des parties de raquettes; de même, je +m'accommode, comme d'une détente hygiénique, de faire méthodiquement et +sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de +démarches; mais l'important, c'était de jeter du charbon sous ma +sensibilité qui commençait à fonctionner mollement.</p> + +<p>—Tu sais, lui dis-je, que ma méthode de culture est de créer des +sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane +à l'usage avec une prodigieuse rapidité. J'ai essayé ces temps-ci le +contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que +j'en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toute prévision. Mais +organiser des comités, donner audience, polémiquer, ce sont besognes où +je ne mets que la partie de moi-même qui m'est commune avec le reste +des hommes. C'est ainsi que j'imagine très bien un Spinoza, un saint +Thomas d'Aquin, employés tant d'heures par jour dans un greffe, sans +rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions +inévitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort +superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries +de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-là.</p> + +<p>—Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment posé ton attitude. Mais +dis-moi maintenant quelle réaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle +gymnastique.</p> + +<p>A peine lui répondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrêta....</p> + +<p>... Un formidable malentendu se révélait entre nous. Ne croyait-il pas +que je visitais les hommes importants de la région, grands +propriétaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirmé que je +me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.</p> + +<p>Il se tourna vers Bérénice pour lui demander son appui.</p> + +<p>—Enfin, m'objectait-il avec une fâcheuse âpreté, que les notables +soient d'esprit grossier, sans désintéressement, je l'accorde, mais au +moins ce sont gens qui se lavent!</p> + +<p>Il montrait peu de délicatesse à surprendre ainsi l'appui de Bérénice, +qui réellement n'est pas éclairée sur la question, et j'en fus si +froissé que je fis devant elle ce que toujours je considérai comme une +inconvenance: dès le potage, je m'exprimai en termes abstraits.</p> + +<p>Aussi bien n'était-il pas essentiel d'arrêter net Simon, qui parlait +presque comme un Charles Martin!</p> + +<p>—Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inférieur; tu as +consenti à avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doué +(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si +tu étais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise +son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas +le pire; il nous appartient de juger les choses <i>sub specie +aeternitatis.</i></p> + +<p>Nous avons la propriété de sentir ce qui est éternel dans les êtres. +Ne rougirais-tu pas d'avoir raillé la misère de saint Labre? Je t'en +permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-même +reconnais la magnificence de cet homme qui se renonçait. C'est +essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du même +point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel +trésor somptueux est l'âme populaire?</p> + +<p>Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race; +en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part +d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de +poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?</p> + +<p>En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes, +à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que +celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes; +je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot +<i>simplement</i>.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est +une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience +et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!</p> + +<p>Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la +vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement +s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement +de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne +peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse, +qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de +mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je +parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.</p> + +<p>... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que +tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs, +bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une +des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux, +comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en +garder rien que de confuses images.</p> + +<p>Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice, +désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons, +la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas +l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des +faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la +sienne, la mienne, celle de l'humanité!</p> + +<p>J'entends bien l'objection où tu te réfugies:</p> + +<p>«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu. +«Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes +de culture, de haute clairvoyance?»</p> + +<p>Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché +de notre éducation de Jersey.</p> + +<p>Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du +Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de +notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que +sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé +du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de +l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès +de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes +excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma +sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.</p> + +<p>Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la +civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le +développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une +longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé +et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans +des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je +dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.</p> + +<p>Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes +qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela, +l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.</p> + +<p>Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions, +suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces +forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère +de Bérénice.</p> + +<p>Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de +Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir, +exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que +des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun +lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me +découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus +plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les +programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques.</p> + +<p>Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer. +Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses +souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice +dans sa vraie lumière,—comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus +beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes +forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît +à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec +ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis +nourri.</p> + +<p>Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son +âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris +désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant +chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se +prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs +corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense +obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de +leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous +une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.</p> + +<p>Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et +ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra +qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des +frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde. +Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur +école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres +s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même, +mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque +chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.</p> + +<p>Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite +fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous +anime tous!</p> + +<p>Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les +petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des +repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant +à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus +beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique, +Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans +borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien +confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir +un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans +l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et +moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui +s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi +déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la +condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les +humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un +être supérieur qui veut se réaliser.</p> + +<p>La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et +aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de +cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation.</p> + +<p>Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel, +de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se +prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur +qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on +les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très +encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde, +son secret.</p> + +<p>Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les +conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le +reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur +ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre +villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie....</p> + +<p>Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui +s'ouvrait à l'infini devant moi.</p> + +<p>En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice, +sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse, +notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race. +Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre +culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je +t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse +construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité. +L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît +guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas. +C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme. +Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit +regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante +quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent +son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle +n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé +à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et +je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la +pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe, +que j'aime en elle et n'ai pas connu.</p> + +<p>Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec +un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément +dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont +accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit +est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme +satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge +exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une +réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au +détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient +montés au point qu'elle se prit à pleurer.</p> + +<p>Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour +les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier +sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement +de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois, +désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement +que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture.</p> + +<p>Nous allumâmes nos cigares.</p> + +<p>—Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants? +Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même +effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux +la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité +s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là.</p> + +<p>Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je +suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel +d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais +combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais +soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné +que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de +désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui +ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime, +ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui, +avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde, +entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant +sa simplicité.</p> + +<p>—Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!</p> + +<p>—Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand +se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment +sincère, tu as aimé la souffrance.</p> + +<p>—Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton +pour goûter Saint-Trophime.</p> + +<p>A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que +Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit +plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de +l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été +sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître +que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour +qu'elle me le rafraîchît entre ses mains.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son +repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la +congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous +décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la +chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de +me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots.</p> + +<p>—Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en +croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à +se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien.</p> + +<p>Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis:</p> + +<p>—Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais +sa délicatesse.</p> + +<p>—Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais +aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être +vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté +le protestantisme....</p> + +<p>Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.</p> + +<p>—Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de +plaisir à te revoir.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment +m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une +lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une +bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait +le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une +incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli +sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa +bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle. +Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la +conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe. +Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais +elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils +avaient faits ensemble.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la +naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité!</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_NEUVIEgraveME" id="CHAPITRE_NEUVIEgraveME"></a>CHAPITRE NEUVIÈME</h2> + +<h4>LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.</h4> + +<h4><a name="LES_MIENNES" id="LES_MIENNES"></a>LES MIENNES.—ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.<br /> +—DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE.</h4> + + +<p>Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous +organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de +l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos +adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche.</p> + +<p>Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit, +le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me +précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur +la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur.</p> + +<p>... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi +ce soir me décourage-t—elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui +m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages; +elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux. +Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi +les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps +exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières +tâches?</p> + +<p>C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine +somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me +répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de +toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point +que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris +conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai +le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes +heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple +coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les +Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un +effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique?</p> + +<p>O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le +plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même, +vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de +Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de +rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne +percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous +soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de +mon moi?</p> + +<p>Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise +plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera +des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon +moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera +plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque +chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la +claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes +défaillances.</p> + +<p>Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension +de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes +motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.</p> + +<p>Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas +caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni +généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent +pas que nous nous y arrêtions.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="ON_NE_RIVE" id="ON_NE_RIVE"></a>ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE</h4> + +<p>Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions: +«Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les +travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.</p> + +<p>—Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?</p> + +<p>—Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois +qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien. +Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En +causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement, +je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par +une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de +cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas. +C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de +passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites +réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de +ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des +ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits +intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux +qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu +en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément, +ce sont les conditions nécessaires de la vie.</p> + +<p>L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des +examens:</p> + +<p>—Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans +rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux +qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens, +selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément +la foule.</p> + +<p>—Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais +comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant +d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre +partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre +toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque +manière de voir?</p> + +<p>—Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de +philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.</p> + +<p>Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni +moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande +modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des +maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en +sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects +de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable. +Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon +individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je +vous nie.</p> + +<p>Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi +de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique), +je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode +indiquée par Descartes dans ses <i>Principes</i>, par Kant dans sa <i>Critique +de la raison pure,</i> et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être +davantage, dans son <i>Cours de philosophie positive.</i> La science, en +effet, admet couramment ceci: «<i>La planète Neptune, n'eût-elle jamais +été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la +concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle +permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors +inexplicables.</i>» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils +fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de +psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une +conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et +l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons +un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous +triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai +à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du +ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et +Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique, +peut-être absolument fictif.</p> + +<p>Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je +n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.</p> + +<p>—Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est +institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu +importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce +que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir, +que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce +sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les +plus misérables.</p> + +<p>La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes +instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et +sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu +toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs +exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude +d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées +à la phraséologie familière.</p> + +<p>Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine, +rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces +sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent +guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle +en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me +soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire +une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles +une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence. +Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait: +«Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me +salueront.»—«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé +d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en +réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils +me conseillent ou me désapprouvent!</p> + +<p>Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de +soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les +citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce +qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?</p> + +<p>Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le +parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur +d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se +composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses +convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût +été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là +qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la +satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais +un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il +avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus +élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme +de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser +cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis +très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à +modifier les faits d'après nos sentiments.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="DEacuteFAILLANCE" id="DEacuteFAILLANCE"></a>DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE</h4> + + +<p>Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence +auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent +étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de +contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine. +Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»</p> + +<p>Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie +éveillèrent ma perspicacité.</p> + +<p>Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée +de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un +peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres, +tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite +fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort +différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports +de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir +entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui +font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.</p> + +<p>Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la +surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de +croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune +et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu +tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les +cheveux démêlés de sa molle amie.</p> + +<p>Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison. +L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme +parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la +cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme +notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune +caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient +guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de +Bérénice.</p> + +<p>Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être +instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle +s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute: +Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis +elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos +promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates +amours des plantes.</p> + +<p>Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise, +puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si +touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit +rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque +justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de +froissements personnels?</p> + +<p>Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:</p> + +<p>—Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait +d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses +attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez +bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les +complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette +beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est +uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble +bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans +doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant +la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le +cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut +attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu, +rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et +des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté, +s'appliquera à l'expiation de vos péchés.</p> + +<p>Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.</p> + +<p>Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de +douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je +lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une +jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour +qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la +divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus; +Philippe a choisi la meilleure part.»</p> + +<p>J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière +sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près +encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua +transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa +défaillance.</p> + +<p>«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné +être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à +apporter à votre édifice.»</p> + +<p>Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme +séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est +là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter +contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la +sagesse vitale.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et +quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin +de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement +ne rivera jamais son clou.</p> + +<p>Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les +électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse +nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux +approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et +indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée. +Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient +d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense +l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner +une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement +de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence +avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces +journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas +entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?</p> + +<p>Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique +mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de +société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une +phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais +ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous +(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette +force; il faut ordonner un cerveau désordonné.</p> + +<p>Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes +convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce +mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de +vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins +d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_DIXIEgraveME" id="CHAPITRE_DIXIEgraveME"></a>CHAPITRE DIXIÈME</h2> + +<h4>LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE</h4> + + +<p>Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de +Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement +où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu +voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.</p> + +<p>La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu +légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le +sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée +de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses +amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses +concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma +le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René—choix excellent, +puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.</p> + +<p>A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille; +et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous +lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait +devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:</p> + +<p>—Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait +appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre +père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet +honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me +dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines +doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir +et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire +qu'on fait grand cas dans les bureaux.</p> + +<p>Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la +situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus +forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que +l'opinion lui fut favorable.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne +pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la +sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la +candidature projetée de Charles Martin.</p> + +<p>Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de +même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une +insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait +à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la +sensualité de Charles Martin rendaient possible.</p> + +<p>Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais +envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations +avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de +difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous +tous en faveur de l'état de mariage!</p> + +<p>Je fus amené à lui en donner mon avis.</p> + +<p>... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture +les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun +agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, +ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y +sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui +l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus +fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais +voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma +pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille +dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:</p> + +<p>—Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état +d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser +Charles Martin.</p> + +<p>Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que +j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses +défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.</p> + +<p>Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire +ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire, +et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux +qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle +s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se +permissent de la regarder avec un appétit méridional.</p> + +<p>—Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta +misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un +sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton +sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.</p> + +<p>Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le +bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.</p> + +<p>J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:</p> + +<p>—Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois +bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même, +saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement +heureuse?</p> + +<p>Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en +voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait +que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma +pensée:</p> + +<p>—Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins +belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées +n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, +c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es +macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.</p> + +<p>Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne +pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:</p> + +<p>—En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre +âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste +et gardez-moi aussi quelque amitié.</p> + +<p>—Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?</p> + +<p>Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui +répondis:</p> + +<p>—Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un +sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos +vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais +l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe; +je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation +délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est +pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.</p> + +<p>Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris +mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans +mon wagon:</p> + +<p>—Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.</p> + +<p>Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là. +Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne +m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait +sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa +douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une +compagne intolérable.</p> + +<p>Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à +travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du +désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive +indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des +larmes sur les joues.</p> + +<p>Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom +et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un +peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux +qui sanglotent dans la nuit.</p> + +<p>Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent +quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son +lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure +cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_ONZIEgraveME" id="CHAPITRE_ONZIEgraveME"></a>CHAPITRE ONZIÈME</h2> + +<h4>QUALIS ARTIFEX PEREO</h4> + +<h4><a name="VOYAGE_AUX_SAINTES_MARIES" id="VOYAGE_AUX_SAINTES_MARIES"></a>VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.—CONSOLATION DE SÉNÈQUE<br /> + LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ.</h4> + + +<p>Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de +ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car +Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais +contre ma raison j'en ressentis du chagrin.</p> + +<p>Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en +offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à +Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet +passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares +intervalles, les plus fâcheuses nouvelles.</p> + +<p>Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle +marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs +cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma +poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage +lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air +d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé.</p> + +<p>Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante +et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots +passionnés.</p> + +<p>Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse, +que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort +amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de +l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il +ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.</p> + +<p>Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de +tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent +soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement +ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété.</p> + +<p>Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante +de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au +point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien +égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant +rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je +lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais +agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la +tristesse.</p> + +<p>(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres, +mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de +ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.)</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis +politiques et visitais ma circonscription.</p> + +<p>Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la +grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait, +car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages +sur mes propres dispositions.</p> + +<p>N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime, +comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette +Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec +quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe +dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie +individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien, +mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils +éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans +particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le +sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus, +inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès, +regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes.</p> + +<p>Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse +de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux +Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux +murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur +du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc, +remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des +graves saintes Maries.</p> + +<p>J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où +débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus. +C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la +voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les +parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination, +c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est +la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa +volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers +cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou +des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter +la bonne doctrine.</p> + +<p>C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme +qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme, +c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force +d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à +des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse +le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses +bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle +ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,—et cela, je puis le +croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament.</p> + +<p>Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations +mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage +tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui +me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche +ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par +la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je +m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait +guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt +l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et +bénéficie de toute la force de l'être.</p> + +<p>Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les +doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de +Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil +lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que +j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de +mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre +suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4><a name="CONSOLATION" id="CONSOLATION"></a>CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ</h4> + +<p>«Mon cher Lazare,</p> + +<p>Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais +que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes +de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le +nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.</p> + +<p>Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre +malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée, +je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il +était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui +est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en +outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces +amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces +réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est +pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de +ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie +qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.</p> + +<p>Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très +précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous +l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes +à votre sentiment.</p> + +<p>Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait +vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le +servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la +position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un +mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos +soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie +et du dilettantisme avec Néron.</p> + +<p>Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des +régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça +pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous +mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur, +et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant +personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de +vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses +idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la +vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent; +en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la +nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons +influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en +tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.</p> + +<p>Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui +transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli +par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les +jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron +qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le +monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans +les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde +pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine +répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours +le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins +déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde +tout pour lui, il est le dernier mot.</p> + +<p>Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit +infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans +son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un +cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire +est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la +sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux +races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.</p> + +<p>Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et +jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un +grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les +épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De +ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans +l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?</p> + +<p>Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût +été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y +engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le +système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse, +ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour +acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes +actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres +chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir +l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je +à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait +désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en +dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses +fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion. +A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais +suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais, +je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère. +Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la +pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de +Marie-Madeleine?</p> + +<p>J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours +été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui +pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires. +Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me +refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu +à recréer l'harmonie de l'univers?</p> + +<p>J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les +contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans +ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois. +J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre +sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que, +ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai +jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette +idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot +philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé: +«<i>Qualis artifex pereo!</i> Quel artiste, quel fabricant d'émotions je +tue!»</p> + +<p>C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à +toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la +transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas +cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à +l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs +de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de +possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne +implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation +d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de +conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous +étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une +part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: <i>qualis +artifex pereo!</i></p> + +<p>Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà +ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme +est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison +tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous +la verrons toujours fragmentaire.</p> + +<p>J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves +décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de +quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture +intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me +confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse +été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y +en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans +le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.</p> + +<p>Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve +devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le +réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes +analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré +au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare, +j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme +singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.</p> + +<p>Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous +ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le +merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu. +En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande +discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que +vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme +je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous +savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état +d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement +piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas +le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas +allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine +tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les +bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs +contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion +quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes +pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des +songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après +de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur +de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la +jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui +regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «<i>Qualis artifex +pereo!</i>»</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_DOUZIEgraveME" id="CHAPITRE_DOUZIEgraveME"></a>CHAPITRE DOUZIÈME</h2> + +<h4>LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE</h4> + + +<p>Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et +m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de +l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de +sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût +de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous +étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis +défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est +la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux +explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors +n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses +insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses +pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre +amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune +adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment +ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes +m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette +union sans amour.</p> + +<p>M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de +convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie, +allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême +difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut +avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des +longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer +mystérieuse.</p> + +<p>A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui +encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces +réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans +l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la +causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont +j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon +service. <i>Qualis artifex pereo!</i> me répétais-je par ces lentes matinées +de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des +seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice. +Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me +semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me +renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je +me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes +activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement +de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues +aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour +suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature +entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon +orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite +le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de +l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher +contre l'inconscient.</p> + +<p>Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le +visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche. +Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va +aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants, +énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes +personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit +heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre +l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son +extrême faiblesse.</p> + +<p>Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait +que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin +nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je +m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par +ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image +que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me +conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait +disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs +qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de +Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.</p> + +<p>Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir. +En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin +prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle +repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu, +mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si +rapidement l'ordre de l'univers.</p> + +<p>Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main +je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je +garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie, +sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la +première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain +pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.</p> + +<p>A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais +quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je +songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube +prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la +chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des +larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!</p> + +<p>Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais +d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je +compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une +dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces +regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout +de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait +la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant +qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que +nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans +répondre.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur +qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait +toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de +quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle +eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au +bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant +participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois +à un jeu de fiévreuse.</p> + +<p>J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son +coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée +sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si +grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage +gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui +témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable; +j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les +embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans +préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui +témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa +vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as +fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée +sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne +crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances +ont composé une vie plus facile.»</p> + +<p>Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable, +sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et +silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en +boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est +aimé.</p> + +<p>Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle? +Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier +moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes +humiliations.</p> + +<p>C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui +couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse +eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes +raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa +entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me +retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CHAPITRE_TREIZIEgraveME" id="CHAPITRE_TREIZIEgraveME"></a>CHAPITRE TREIZIÈME</h2> + +<h4>PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!</h4> + + +<p>Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec +une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel +état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier +de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes +mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais +le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.</p> + +<p>C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le +monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer +qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que +je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image +de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne +savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses +touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun +détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait +donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient. +De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand, +la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans +parler.</p> + +<p>Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à +m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir +mis sa confiance en l'Adversaire.</p> + +<p>Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les +parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde +extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans +la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie +inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les +lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une +douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle +qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien +au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.</p> + +<p>Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la +préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie +et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan +pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme +lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante, +je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce +problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable +ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large, +que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin +d'Aigues-Mortes.</p> + +<p>Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des +transformations de mon moi me présentait avec une grande force la +convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes +la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction +d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.</p> + +<p>Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis +les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent +d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de +Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant +d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus +avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je +sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année, +j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.</p> + +<p>Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si +échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me +couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état +de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien +faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences +fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la +voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des +simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces +émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont +il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une +forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des +mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus +forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin +idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de +Bérénice!</p> + +<p>Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue, +mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette +importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est +qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les +mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle +est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur; +elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité, +il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi +momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est +en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire. +Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où +s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui +apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour +Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses +bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune +élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour +apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les +balbutiements d'un être faible.</p> + +<p>—Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus +précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra +pas à ta mort.</p> + +<p>Je crus entendre une voix:</p> + +<p>—Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier, +auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une +créature simple et bonne.</p> + +<p>—Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton +instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre +logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi, +dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une +contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du +même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour +que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en +même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que +tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?</p> + +<p>Bérénice me répondit:</p> + +<p>—Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta +conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me +préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct, +tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos +marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant +de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal +agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au +mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une +forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite. +Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de +continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y +suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te +désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule +importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès, +et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais +peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles +Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite +fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.</p> + +<p>—Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin +d'Aigues-Mortes!</p> + +<p>—J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse +par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de +l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout +la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses, +quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les +barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus +être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par +le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus +insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à +t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa +faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre +pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime +aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que +c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut +agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique, +car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et +tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse, +propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton +besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de +moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces +formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements +à courte vue.</p> + +<p>Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de +lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son +apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?</p> + +<p>J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine +à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant +leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs +sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le +contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je +restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger +mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement +battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour +lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager +et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.</p> + +<p>Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il +était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de +passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.</p> + +<p>C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de +fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il +entretint M<sup>me</sup> X... d'obtenir du chef de l'État la concession +d'un hippodrome suburbain.</p> + +<p>En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut +ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas, +comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques +trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font +comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que +l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction +particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour +qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une +fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils +cessent d'abord d'être des opprimés!</p> + +<p>Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à +l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il +pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte +indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette +indication ce <i>traité de la culture du moi</i> eût été incomplet. L'argent, +voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le +mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, +nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite +dans <i>Sous l'Oeil des Barbares,</i> furent l'endroit où s'élaborèrent jadis +les règles pratiques pour devenir <i>un homme libre,</i> et où se forma cette +admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne +d'inconscient, Philippe retrouva dans le <i>Jardin de Bérénice.</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="DEUX_NOTES" id="DEUX_NOTES"></a>DEUX NOTES</h3> + + +<h5>1° A PROPOS DU TITRE</h5> + +<p>Ce volume—où se clôt la série commencée par <i>Sous l'oeil des Barbares</i> +—a été annoncé sous le titre <i>Qualis artifex pereo</i>, que l'auteur a +cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent +peut-être embarrassées, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne +veut être qu'un acte d'humilité devant l'inconscient, manquerait trop +grossièrement son but, s'il apportait la plus légère contrariété à des +femmes.</p> + +<p><i>Qualis artifex pereo!</i> Pour nous qui ne détestons pas certaines +pédanteries qui aggravent et enrichissent le débat, elle exprimait fort +bien, cette formule, le désarroi de celui qui constate ne pouvoir se +donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu +paru lourde, cette fleur de collège, entre les seins de ma Bérénice!</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h5>2° SUR LE CHAPITRE PREMIER</h5> + +<p>Si déplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie +d'idéologue, je ne puis supporter qu'on méconnaise ici ma pensée, et je +tiens à souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme +deux exemplaires, universellement connus, de façons fort diverses de +regarder et d'apprécier la vie. Ils me sont des facilités pour abréger +et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de +M. Renan selon la méthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce +maître n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins +en possession de son héritage intellectuel: de tout mon effort je le +fais fructifier.</p> + +<p>Un nom plus affiché encore est mêlé à cet ouvrage, et chacun comprendra +que je ne puis l'écrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est à +chacune, de ces pages que je voudrais étendre le bénéfice de cette note; +on ne manquera pas de me chicaner avec des interprétations littérales ou +fragmentaires. Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact. Voilà les +imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient +à ceci et à cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les +intitule: <i>Réalité et Poésie</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<pre> + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 *** + +***** This file should be named 16814-h.htm or 16814-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16814/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/16814.txt b/16814.txt new file mode 100644 index 0000000..8271b5e --- /dev/null +++ b/16814.txt @@ -0,0 +1,4235 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barres + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le culte du moi 3 + Le jardin de Berenice + +Author: Maurice Barres + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + * * * * * + + + +LE CULTE DU MOI + + * * * * * + +LE JARDIN DE BERENICE + +PAR + +MAURICE BARRES + +DE L'ACADEMIE FRANCAISE + + * * * * * + +NOUVELLE EDITION + +PARIS + + +1910 + + + * * * * * + + +TABLE DES MATIERES + +Quelques personnes ayant manifeste + +CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.) + +Conversation qu'eurent MM. Renan et +Chincholle sur le general Boulanger, +en fevrier 89, devant Philippe + + +CHAPITRE DEUXIEME.--Philippe retrouve dans +Arles Berenice, dite Petite-Secousse + +CHAPITRE TROISIEME.--(Histoire de Berenice). +--Comment Philippe connut Petite-Secousse + +CHAPITRE QUATRIEME--(Histoire de Berenice) +[Suite].--Le musee du Roi Rene + +CHAPITRE CINQUIEME.--Berenice a Aigues-Mortes. +Les amours de Petite-Secousse et de Francois de +Transe + +CHAPITRE SIXIEME.--Journee que passa Philippe +sur la Tour Constance, ayant a sa droite Berenice +et a sa gauche l'Adversaire + + (a) Vue generale et confuse + (b) Vue distincte et analytique des parties. + (c) Reconstitution synthetique d'Aigues-Mortes, + de Berenice, de Charles Martin et de moi-meme, + avec la connaissance que j'ai des parties + (d) Critique de ce point de vue + +CHAPITRE SEPTIEME.--La pedagogie de Berenice. + + (a) La methode de Berenice + (b) Les plaisirs de Berenice + (c) Les devoirs de Berenice + +CHAPITRE HUITIEME.--Le voyage a Paris et la +grande repetition sous les yeux de Simon + +CHAPITRE NEUVIEME.--Chapitre des defaillances + + (a) Les miennes + (b) On ne rive pas son clou a l'Adversaire + (c) Defaillance singuliere de Berenice + +CHAPITRE DIXIEME.--La mort d'un senateur rend +possible le mariage de Berenice + +CHAPITRE ONZIEME.--Qualis artifex pereo. + +Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation +de Seneque le Philosophe a Lazare le +Ressuscite + +CHAPITRE DOUZIEME.--La mort touchante de Berenice + +CHAPITRE TREIZIEME.--Petite-Secousse n'est pas morte! + +DEUX NOTES.--A propos du titre + Sur le chapitre premier + + + * * * * * + + + +PREFACE + + +_Quelques personnes ayant manifeste le desir de designer par un nom +particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons +coutume de les entretenir, nous avons decide de leur donner celle +satisfaction, et desormais il se nommera Philippe._ + +_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier +les pratiques de la vie interieure avec les necessites de la vie active. +Il le redigea, peu apres une campagne electorale, afin d'eclairer divers +lecteurs qui saisissent malaisement qu'un gout profond pour les opprimes +est le developpement logique du, degout des Barbares et du "culte du +Moi", et sur le desir de Mme X..., qui lui promit en echange de lui +obtenir du Chef de l'Etat la concession d'un hippodrome suburbain_. + + + * * * * * + +LE JARDIN DE BERENICE + + * * * * * + +CHAPITRE PREMIER + +POSITION DE LA QUESTION + + +CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GENERAL BOULANGER, +EN FEVRIER 89, DEVANT PHILIPPE. + + +Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles +sont invisibles a nos amis les plus attentifs, et de nous-memes mal +connues. Elles font sur notre ame de petites taches, cachees dans une +ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent +se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues. +Ce sont des passions qui se preparent; elles eclateront au moindre choc +d'une occasion. + +Une force s'etait ainsi amassee en moi, dont je ne connaissais que le +malaise qu'elle y mettait. Ou la depenserais-je?... C'est toute la +narration qui va suivre. + +Mais avant que je l'entame, je desire relater une conversation ou +j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit recit, +aidera a en demeler le fil. + +En m'attardant ainsi, je ne crois pas ceder a un souci trop minutieux: +les considerations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisees +et qui jugent la vie avec deux ethiques differentes, m'ont suggere +l'occupation que je me suis choisie pour cette periode. Elles ont +incline mon ame de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre +leur cours. N'est-ce pas en quelque maniere M. Chincholle qui proposa un +but a mon activite sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M. +Renan que je suis arrive au point de vue qu'on trouve a la derniere page +de cette monographie? + +Cette soiree, c'est le pont par ou je penetrai dans le jardin de +Berenice. + +C'etait peu de jours apres la fameuse election du general Boulanger a +Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dinait en ville avec +M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet eminent +professeur, il saisit l'occasion ou celui-ci etait embarrasse de sa +tasse de cafe pour l'interroger sur le nouvel elu. + +--Monsieur, repondit M. Renan, eludant avec une certaine adresse la +question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aime, le +tres distingue Blaze de Bury, avait une idee particuliere de ce qu'on +nomme le genie. Il l'exposa un jour dans la Revue: "Certains hommes, +ecrivit-il, ont du genie comme les elephants ont une trompe." Cela est +possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie, +bien plus facile a saisir que le signe du genie, et quoique j'aie eu +l'honneur de diner en face du general Boulanger, je ne peux me prononcer +sur sa genialite. + +--Mon cher maitre, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste. + +--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les etranges hypotheses! +Croyez-vous que je puisse aussi hativement me faire des certitudes sur +des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous +feuillete Sorel, Thureau-Dangin, mon eminent ami M. Taine? Au bas de +chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon +les methodes recentes, que de sources a consulter, que de documents +contradictoires! Il faut rassembler tous les temoignages, puis en faire +la critique. Cette besogne considerable, je ne l'ai pas entreprise; +je ne me suis pas fait une idee claire et documentee du parti +revisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le +suffrage universel, qui donne a chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui +les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine a debrouiller leurs +querelles que j'etudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-meme +voudrait-il me detourner du monument que j'eleve a ses aieux, et ou je +suis a peu pres competent, pour que je collabore a sa politique, ou +j'apporterais des scrupules dont il n'a cure? + +Et puis, aurais-je assez de merite pour y convenir, je ne me sens pas +l'abnegation d'etre boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me +manquerait. Qu'un venerable pretre se fasse empaler pour prouver aux +Chinois, qui l'epient, la verite du rudiment catholique, il ne m'etonne +qu'a demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe +romain: "Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C., +n'ont pu souffrir des tourments si varies pour une cause vaine." Je fais +mes reserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher +Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle +est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'etonnant, c'est +qu'il y ait eu un premier martyr. En voila un qui a du acquerir cette +gloire bon gre mal gre! Si vous l'aviez interviewe a l'avance sur ses +intentions, nul doute que vous n'eussiez demele en lui de graves +hesitations. + +--Je vous entends, dit Chincholle apres quelques secondes, vous refusez +une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maitre, +me preciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le +general Boulanger est le centre? + +M. Renan leva les yeux et considera Chincholle, puis lisant avec aisance +jusqu'au fond de cette ame: + +--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est precisement, +Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur, +il chatouille le sens precieux de la curiosite. La curiosite! c'est +la source du monde, elle le cree continuellement; par elle naissent +la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les +enfants ou la curiosite etait blamee; peut-etre connaissez-vous cet +opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mesaventures de +Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, veritable pamphlet +contre l'humanite superieure. Mais telle est la force d'une idee vraie +que l'auteur de ce coupable recit nous fait voir, a la derniere page, +Touchatout qui goute du levain et s'envole par la fenetre paternelle! +Laissons rire le vulgaire. Image exageree, mais saisissante: Touchatout +plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Leonard de +Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel interet je m'attache a +chacun de vos beaux articles! Le general et ses amis vous ont distrait, +ils ont eveille dans votre esprit quatre ou cinq grands problemes de +sociologie (comment nait une legende, comment se cristallise une +nouvelle ame populaire), vous vous etes demande, avec Hegel, si les +balanciers de l'histoire ne ramenaient pas periodiquement les nations +d'un point a un autre. + +Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les +rendez faciles, piquantes, accessibles a des cochers de fiacre. C'est, +dans une certaine mesure, la methode que j'ai tente d'appliquer pour +propager en France les idees de l'ecole de Tubingue. + +Chincholle rougit legerement et repondit en s'inclinant: + +--Je suis heureux des eloges d'un homme comme vous, mon cher maitre. + +Il est vrai, j'ai ete curieux jusqu'a l'indiscretion des moindres +details de ce tournoi, et je n'ai recule de satisfaire aucune des +curiosites que soulevait le principal champion, a qui sont acquises, +on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point ou je me separe, +croyez-le, de mes amis. J'aime la moderation, je reprouve les injures: +la violence des polemiques parfois m'attrista. + +--Je vous coupe, s'ecria Renan; c'est les injures que je prefere dans le +mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons. + +Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent +pas dans la vie l'injure a la bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est +signe de fecondite. Si la jeunesse approuvait integralement ce que ses +aines ont constitue, ne reconnaitrait-elle pas d'une facon implicite que +sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit +de composer des republiques ideales? Et quand nous avons celles-ci dans +la tete, comment nous satisfaire de celle ou nous vivons? Rien de plus +mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions +essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les ameliorations, c'est +ruiner l'avenir. + +Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir serieusement +reflechi, toute l'utilite des injures. Mais prenons un exemple: nul +doute que M. Ferry ne soit enchante qu'on le traine dans la boue. Ca +l'eclaire sur lui-meme. En effet, il est bien evident qu'entre les +louanges de ses partisans et les epithetes des boulangistes, la verite +est cernee. Peut-etre, apres les renseignements que publient ses +journaux sur le Tonkin, etait-il dispose a s'estimer trop haut, mais +quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'ecrie: +"L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-meme, il est dans le vrai. +Les interets de la verite sont gardes a pique et a carreau! Grande +satisfaction pour un patriote! + +J'ajoute que le lettre se consolerait malaisement d'etre prive de nos +polemiques actuelles, ou la logique est fortifiee d'une savate tres +particuliere. + +Ayant ainsi parle, M. Renan se mit a tourner ses pouces en regardant +Chincholle avec un profond interet. + +Celui-ci, renverse en arriere, riait tout a son aise, et je vis bien +qu'il se retenait avec peine de devenir familier. + +--Mon cher maitre, disait-il, cher maitre, vous etes un philosophe, un +poete, oui, vraiment un poete. + +--Me prendre pour un reveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un +idealiste emporte par la chimere! ce serait mal me connaitre. Ce ne +sont pas seulement les interets superieurs des groupes humains qui me +convainquent de l'utilite des injures, j'ai pese aussi le bonheur de +l'individu, et je declare que, pour un homme dans la force de l'age, +c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi a +injurier. + +Il est necessaire qu'a mi-chemin de son developpement le litterateur ou +le politicien cesse de pourchasser son predecesseur afin d'assommer le +plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un +modere, et cela convient tout a fait au midi de la vie. Cette +transformation est indispensable dans la carriere d'un homme qui a le +desir bien legitime de reussir. Le secret de ce continuel insucces que +nous voyons a beaucoup de politiciens et d'artistes eminents, c'est +qu'ils n'ont pas compris cette necessite. Ils ne furent jamais les +reactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinerent a marcher +a l'avant-garde, comme ils le faisaient a vingt ans. C'est une grande +folie qu'un enthousiasme aussi prolonge. Pour l'ordinaire un fou trouve +a quarante ans un plus fou, grace a qui il parait raisonnable. C'est +l'heureux cas ou nos boulangistes mettent les revolutionnaires de la +veille. + +--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et +meme pour certains antiboulangistes, mais ... voila! le general +reussira-t-il? + +--Je vous surprends dans des preoccupations un peu mesquines. Mais +j'entre dans votre souci, apres tout explicable et tres humain. Et je +vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du +peuple, qu'avez-vous a craindre? Vous n'avez qu'a suivre les secousses +de l'opinion; toujours la verite en sort et le succes. Les mouvements +que fait instinctivement la femme qui enfante sont precisement les +mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous +inquietiez-vous tout a l'heure de savoir si le general Boulanger a du +genie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de +laisser faire l'instinct populaire. + +Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le +hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment +nombreuses qui nous echappent et qui amenent ces numeros varies qui +sont les evenements historiques. Le long des siecles, les plus graves +evenements sont presentes a l'historien par des mains qui vous feraient +sourire, Chincholle. + +Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un reve +que j'ai fait. + +Par quelles circonstances avais-je ete amene a me rendre sur un +hippodrome, cela est inutile a vous raconter. Cette foule, cette passion +me fatiguerent; je dormis d'un sommeil un peu fievreux, j'eus des reves +et entre autres celui-ci: + +J'etais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je +n'arrivais jamais le premier. Cependant je me resignais, et pour me +consoler je me disais: Tout de meme, je ferai un bon etalon! + +C'est un reve qui s'applique excellemment au general Boulanger. + +--Mais, dit Chincholle un peu decu, le general est vieux. + +--Chincholle, vous prenez les choses trop a la lettre; j'ai deja +remarque cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'a Boulanger, +non vainqueur en depit de ses excellentes performances, succedera +Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement +elle se transforme. + +Reflechissez un peu la-dessus, ca vous epargnera dans la suite de trop +violentes desillusions. + +--Si je vous ai bien suivi, resuma Chincholle qui avait pris des notes, +vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous +estimez que, pour le pays, et meme pour ceux qui se melent a la lutte, +il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles +les plus violentes du monde. + +Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple, +quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il +donne de representer ces aspirations? voila tout le probleme tel que +vous le limitez. + +Eh bien! mon cher maitre, pourquoi, vous-meme ne collaborez-vous pas a +cette tache de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpreter +comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait? +Pourquoi a des ambitieux inferieurs laisser d'aussi nobles soins? + +--Mes raisons sont nombreuses, repondit M. Renan visiblement fatigue, +mais je n'ai pas a vous les detailler, une seule suffira: mon hygiene +s'oppose a ce que je desire voir modifier avant que je meure la forme +de nos institutions. + + + * * * * * + + +CHAPITRE DEUXIEME + +PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BERENICE, DITE PETITE-SECOUSSE + + +La conversation de ces messieurs m'eclaira brusquement sur mon besoin +d'activite et sur les moyens d'y satisfaire. + +Ayant fait les demarches convenables et discute avec les personnes qui +savent le mieux la geographie, c'est la circonscription d'Arles que je +choisis. + +Le lendemain de mon arrivee dans cette ville, comme je dinais seul a +l'hotel, une jeune femme entra, vetue de deuil, d'une figure delicate +et voluptueuse, qui, tres entouree par les garcons, alla s'asseoir a une +petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air reveur, avec +les facons presque d'une enfant: "Quel gracieux mecanisme, ces etres-la, +me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aises renferme plus d'emotion +que les meilleures strophes des lyriques!" + +Puis soudain, nos yeux s'etant rencontres: + +--Tiens, m'ecriai-je, Petite-Secousse! + +J'allai a elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains. + +--Mon vieil ami! + +Mais aussitot, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec +sa delicatesse de jeune fille qui a ete elevee par des vieillards, elle +ajouta: + +--Vous n'avez pas change. + +Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, a trois heures d'Arles +ou elle venait de temps a autre pour des emplettes. + +--Mais vous-meme? me dit-elle. + +J'eus une minute d'hesitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit +peu les journaux. Je repondis, me mettant a sa portee: + +--Je viens, parce que je suis contre les abus. + +Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayee: + +--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer? + +Voila bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et +voudrait que chacun se courbat. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure +civique. + +--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position. + +Je vis bien qu'elle s'appliquait a ne pas m'en montrer de froideur. + +--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin, +l'ingenieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me +fait des abus: ses chefs le casseraient. + +--Charles Martin! m'ecriai-je, mais c'est mon adversaire! + +Et je lui expliquai qu'etant alle, des mon arrivee, au comite +republicain, j'avais ete traite tout a la fois de radical et de +reactionnaire par Charles Martin, qui s'etait echauffe jusqu'a brandir +une chaise au-dessus de ma tete en s'ecriant: "Moi, Monsieur, je suis un +republicain modere!" + +--Vous m'etonnez, me repondit-elle, car c'est un garcon bien eleve. + +Nous echangeames ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'a l'heure +de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain +la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en +pleurant: + +--Promets-moi de venir a Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te +raconterai comme j'ai eu des tristesses. + + + * * * * * + + +CHAPITRE TROISIEME + +HISTOIRE DE BERENICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE + + +Il n'est pas un detail de la biographie de Berenice,--Petite-Secousse, +comme on l'appelait a l'Eden--qui ne soit choquant; je n'en garde +pourtant que des sensations tres fines. Cette petite libertine, entrevue +a une epoque fort maussade de ma vie, m'a laisse une image tendre et +elegante, que j'ai serree de cote, comme jadis ces oeufs de Paques dont +les couleurs m'emouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger. + +Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? a la suite d'une longue +discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et meme de la sensualite: +"Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga, +les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les +yeux jolis, elles negligent de les fermer quand cela conviendrait, elles +voient des choses qui les font sourire; aussi, malgre la rage qu'elles +ont d'etre nos maitresses, ne peuvent-elles se decider a le demeurer." +L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux ames pour se completer, +effort entrave par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible +oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, delicate en son +principe, le menait un peu loin. Elle le menait a Londres, tous les +mois, par amour des petites filles: "Seules, disait-il, elles font voir +intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que +gatent les premiers succes mondains." Et suivant son idee, vers les +minuit, il me conduisit a la sortie de l'Eden, ou figuraient alors dans +un ballet des centaines d'enfants ecailles d'or, se balancant autour +d'une danseuse lascive. + +Je lui faisais la critique de son systeme, quand soudain, sur la rue +Boudreau, s'ouvrit une porte d'ou se deploya en eventail un troupeau de +petites filles fanees. Elles sautaient a cloche-pied et criaient comme a +la sortie de l'ecole, pouvant avoir de six a douze ans. Sur le trottoir +en face, mal eclaire, nous etions des vieux messieurs, des mamans, mon +ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous apercut +enfin et courut au peintre avec une vivacite affectueuse. Lui, la +prenant doucement par la main: "Ma petite amie Berenice," me dit-il. +Elle s'etait fait soudain une petite figure de bois ou vivaient seuls +de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande +jeune femme, sa soeur ainee, d'attitude maladive et honnete, a qui mon +compagnon me presenta. + +Cette scene m'emplit d'un flot subit de pitie. Tous quatre nous +remontions la rue Auber; je tenais Berenice par la main, et j'etais tres +occupe a preserver ce petit etre des passants. Je ne cherchais pas a lui +parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de +Cleopatre: "Je l'ai vue sauter quarante pas a cloche-pied. Ayant perdu +haleine, elle voulut parler et s'arreta palpitante, si gracieuse qu'elle +faisait d'une defaillance une beaute." + +Ce privilege divin, faire d'une defaillance une beaute, c'est toute la +raison de la place secrete que, pres de mon coeur, je garde, apres dix +ans, a l'enfant Berenice. Elle eut plus de defaillances qu'aucune +personne de son age, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur +cette petite main, apres tant de choses affreuses, je ne puis voir de +peche. + +Quand nous fumes assis a la terrasse d'un mauvais cafe de la rue +Saint-Lazare, mon compagnon felicita la soeur ainee de la robe de +Berenice. Elle en parut heureuse, et repondit avec cette resignation qui +m'avait d'abord frappe: + +--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile. +Petite-Secousse a des depenses au-dessus de son age, des depenses de +grande fille. + +La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction, +s'interrompit pour compter sur ses doigts: + +--Je gagne a l'Eden douze sous par jour; j'ai pour ma premiere communion +dix sous par semaine de M. le cure, et il y a M. Prudent qui donne dix +louis par mois. + +--C'est vrai, repondit la soeur, mais a l'Eden on attrappe des amendes; +pour la premiere communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma +toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent. + +Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit. + +L'enfant, a qui il faisait voir un ecu, le saisit des deux mains avec +une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle +je devinais une folle puissance de sentir. Masque entete de jeune reine +aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour +distinguer ce qui perle d'amertume a la racine de tous les sentiments. + +Oh! celle-la n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui +pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais +bien qu'elle eut aime avec passion une mere elegante et jeune a qui le +monde eut prodigue ses succes. Avec leur fierte, les petits etres de +cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui emeuvent leur imagination. +Ils vont des princes de ce monde aux pires refractaires. Non admises a +etre la maitresse adulante d'un roi, de telles filles sont des revoltees +dont l'acrete et la beaute pietinee serrent le coeur. Berenice fut +particuliere en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du +plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle +etait une petite cigale, pas encore bruyante, si seche, si frele, que +j'en avais tout a la fois de la pitie et du malaise. Tous trois +maintenant, sans parler, avec des sentiments divers ou dominait +l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de +la chrysalide ou se debat ils ne savent quel papillon. + +Mon ami, qui habitait Asnieres et que pressait l'heure de son train, me +demanda de reconduire nos singulieres compagnes. Son sourire me froissa, +je n'avais plus que mauvaise humeur d'etre mele a une aventure de cet +ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la +suite je lui ai du de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui +jusqu'alors avaient sommeille en moi. + +Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme +c'etait tout de meme une enfant de dix ans, elle nous prit la main a +tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton tres doux le +detail et la fatigue de ses journees de petite danseuse, en appelant ses +camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez +gauche. Elle n'etait a Paris que depuis quelques mois et avait ete +elevee dans le Languedoc, a Joigne. + +--Ah! m'ecriai-je, comme parlant a moi-meme, le beau musee qu'on y +trouve! + +--Vous l'aimez? demanda Berenice en me serrant de sa petite main chaude. + +Je lui dis y avoir passe des heures excellentes et leur en donnai des +details. + +--Notre pere etait gardien de ce musee, me dit la grande soeur; c'est la +que Berenice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense. + +--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille? + +Elle ne me repondit pas, et detourna les yeux. + +--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les +tapisseries, les tableaux etaient si vieux! Si vous nous connaissiez +depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigne pour faire +plaisir a Berenice. + +Nous etions arrives chez elles, la-bas, sur ce flanc de la butte +Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite +fille maigre pour la descendre de voiture, et deja la legere curiosite +qu'elle m'avait inspiree se faisait plus tendre a cause de notre passion +commune pour ce musee de Joigne, ce musee du roi Rene, d'un charme +delicat et miserable, comme la petite bouche si fine et a peine rose de +cette enfant aux cheveux nattes. + + + * * * * * + + +CHAPITRE QUATRIEME + +HISTOIRE DE BERENICE _(Suite)._--LE MUSEE DU ROI RENE + + +C'est un art tres etroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au "Musee du +roi Rene", et ses trois salles du quinzieme siecle presentent meme une +des etapes les plus touchantes de notre race. + +La plupart des hommes n'y voient que des beautes mortes et presque de +l'archeologie, mais quelques-uns, d'ame mal eveillee, attendris de +souvenirs confus, n'admettent pas qu'on denoue si vite les liens de la +vie et de la beaute. Cet art franco-flamand qui, au quatorzieme siecle, +fut la fleur du luxe et de la grace, ne leur est pas seulement un +renseignement, il les emeut. + +Peut-etre ces bibelots, du temps qu'ils etaient d'usage familier, leur +eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musees, qui +glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres a la plus +fine melancolie. + +Cette collection a ete formee par une facon de patriote qui consacra la +premiere partie de sa vie a envisager le francais et le latin comme deux +langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues +departementales, de la manie qu'on a de deriver nos mots de vocables +latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le reveil +artistique, dit Renaissance, s'etait manifeste dans un meme frisson, +a la meme heure, sur toute l'Europe; et il demontra avec passion que +l'influence italienne n'avait ete qu'une greffe nefaste, posee sur notre +art francais, a l'instant ou celui-ci, d'une merveilleuse vigueur, +allait epanouir sa pleine originalite. Et comme, a l'appui de sa +premiere manie, il avait publie une liste de mots francais, tout +independants du latin et d'evidente origine celtique" pour edifier sur +les qualites autochtones de la premiere renaissance francaise, il reunit +des panneaux, des miniatures et des orfevreries des douzieme et +treizieme siecles, qui ne trahissent rien d'italien. + +Ses curiosites desinteressees le servirent. Il correspondait avec les +cures pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait +les plus miserables masures pour y denicher des choses d'art; aussi +devint-il populaire pres de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme +de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispenserent de +profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Senat. + +Dans sa gratitude, il offrit au departement sa collection, qui en +grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musee du roi +Rene_ dans une propriete de l'Etat, au chateau de Joigne, bati jadis par +le roi Rene. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme +qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Berenice. + +Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appetits +dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes. + +La vaste piece qu'occupait le musee dans cette lourde et humide +construction etait chauffee pendant l'hiver et toujours fraiche au plus +fort de l'ete. + +La petite fille y passa de longues apres-midi, seule parmi ces beautes +finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune energie et qui lui composaient +une ame chimerique. + +Les murs etaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous +le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semee de grands herbages, +de petits enfants et de rosiers a roses, parmi lesquels plusieurs dames +a devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de +Desinteressement et de Simplicite. + +_Honneur_ etait si fort mange des vers que Berenice ne put savoir au +juste ce que c'etait; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle +parure; mais _Desinteressement_ et _Simplicite_ lui sourirent bien +souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussee sur la pointe des +pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est +une part de leur beaute. Peut-etre quelquefois l'enfant les +dechira-t-elle legerement du bout des doigts, enervee par les longs +mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une +precision si inutile au milieu de ce desert. Mais toute sa vie elle +n'aima rien tant que ces dames de _Desinteressement_ et de _Simplicite,_ +doux visages qui evoquaient pour elle les resignations de la solitude. + +La gloire de ce musee est une abondante collection de panneaux peints, +mi-gothiques, mi-flamands, traites les uns avec la finesse et la +monotonie de la miniature, les autres dans la maniere des vitraux. A qui +les attribuer? Voila une question d'esprit tout moderne et que nos aieux +ne se posaient pas plus que ne fit Berenice. + +La peinture, pour les etres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux +ne sont pas l'expression d'un reve particulier, mais la description de +l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzieme +siecle. Ce sont, rassemblees dans le plus petit espace et infiniment +simplifiees, toutes les connaissances qu'un esprit tres orne de cette +epoque pouvait avoir plaisir a trouver sous ses yeux. Un tableau +avait-il du succes? il etait copie indefiniment, comme on reproduit un +beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musee du roi Rene, nous +retrouvions a peine modifies des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez- +Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas +plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent etre +degages de la maniere generale du cycle dont ils font partie. Mais +quelle abondance de details des artistes, reprenant sans treve un meme +theme pour l'ameliorer, ne parvenaient-ils pas a rassembler dans leurs +panneaux! + +Berenice y trouva des notions d'astronomie et de geographie, et tout son +catechisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des +bonshommes agenouilles, les portraits du donateur, qui lui indiquerent +nettement quelle attitude serieuse et sans etonnement il convient +d'apporter a la contemplation de l'univers. + +La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout +devant _la Pluie de Sang_: c'est Jesus entre deux saintes femmes, +dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vetue de ses cheveux comme +d'une gaine, est tout a fait delicieuse. Veritable "fontaine de vie", +le pauvre Jesus degoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'epuise +pour les deux belles devotes. Cette image desolante parut a l'enfant une +representation exacte de l'amour supreme qui est, en effet, de se donner +tout, se reduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui +se conformait, jusqu'a mourir de langueur amoureuse, a cette education +par les yeux? + +D'autres tableaux etaient plus severes pour l'imagination d'une fille. +Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit a Aix. Le _Buisson +Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie +tient sur son giron Jesus tout nu, et ce petit Jesus s'amuse d'une +medaille representant sa mere et lui-meme; au-dessous d'eux, dans une +campagne faite de prairies, de rivieres et de chateaux, flamboie un +buisson emblematique de chenes verts qu'entrelacent des lierres, des +liserons, des eglantiers, et plus bas encore, Moise se dechausse sous +les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chevres. +Ces beaux sujets sont largement encadres par une suite de figures +peintes en camaieu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui +sonne du cor et qui, le pieu a la main, poursuit une licorne refugiee +dans le giron d'une vierge. + +Tout cela lui parut incomprehensible, mais nullement desordonne. Il +etait dans le temperament de ce petit etre sensible et resigne de +considerer l'univers comme un immense rebus. Rien n'est plus judicieux, +et seuls les esprits qu'absorbent de mediocres preoccupations cessent de +rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interpretations +etranges et emouvantes la nature ne se prete-t-elle pas, elle qui sait +a ses pires duretes donner les molles courbes de la beaute! + +Quand, de son musee, Berenice, orpheline, vint a Paris pour etre +ballerine a l'Eden, elle ne s'etonna pas un instant, car l'ordonnance +des tableaux ou elle figura autour des deesses d'operette lui rappelait +assez les compositions du roi Rene. Elle trouva naturel d'y participer, +ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaitre dans +quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorite +du maitre de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la +nature. C'est un instinct commun a toutes les jeunes civilisations, a +toutes les creatures naissantes, et fortifie en Berenice par les +panneaux religieux du roi Rene, de croire qu'une intelligence +superieure, generalement un homme age, ordonne le monde. + +Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses +naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait ete developpe +en elle par l'image familiere et bonhomme que la legende lui donnait du +roi Rene, fondateur du chateau et patron de cet art. Elle savait +plusieurs anecdotes ou ce prince accueille avec bonte les humbles. +L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne +part a lui former cette petite ame qui n'eut jamais de platitude. +Berenice considerait qu'il est de puissants seigneurs a qui l'on ne peut +rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle +valait elle-meme. Excellente education! qui eut fait d'elle la maitresse +deferente mais non intimidee d'un prince, et qui lui laissait tous ses +moyens pour donner du plaisir. Qualite trop rare! + +En verite, ce musee convenait pour encadrer cette petite fille, qui en +devint visiblement l'ame projetee: d'imagination trop ingenieuse et trop +subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces +tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies +de la nature, ou la Renaissance apparait dans les oeuvres du quatorzieme +siecle. + +Cette petite femme traduisait immediatement en emotions sentimentales +toutes les choses d'art qui s'y pretaient. Les grandes tapisseries de +Flandre et les peintures d'Avignon formerent sa conscience; les orfevres +de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison paree, +ou elle vecut sans camarade et apprit les reveries tendres, qui sont +choses exquises dans un decor elegant. + +Il y avait dans une vitrine une dentelle precieuse pour sa beaute; et +l'enfant, qui se distrayait a suivre les visiteurs et a ecouter les +explications que leur donnait son pere, avait observe que les messieurs +souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient +sur cette claire vitrine avec plus d'interet que sur aucun autre numero +du catalogue. Cette dentelle avait ete offerte par le roi charmant, le +Louis XV des premieres annees, a l'une de ces maitresses d'un soir qu'on +avait soin de lui presenter a chaque relai, afin qu'il put se rendre +compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-etre +trempe les pleurs de la melancolique delaissee, etait garde dans sa +famille, une des premieres du Languedoc, et transmis precieusement a +celle qui epousait le fils aine de la maison. Quand la mort eut dissipe +la derniere goutte de ce sang honore par les rois, la legere dentelle +fut recueillie dans le musee. Les erudits meprisaient fort cet +anachronisme, mais Berenice, le nez ecrase contre la vitre, souvent reva +d'un prince Rene, tres jeune et revenant des pays du soleil avec des +voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nees revent +toutes confusement d'une renaissance italienne: c'est l'etat d'ame de +notre race au quinzieme siecle, un peu seule et dessechee, aspirant au +baiser sensuel de l'Italie. + + * * * * * + +J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les +plis delicats du visage de Berenice, tout ce qu'y marquerent ces +vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fut triste. Gomme ceux +de son age, elle avait des jouets, mais par economie on les lui +choisissait dans les vitrines. + +Son album d'images, c'etait la reproduction photographique d'un livre +qu'a leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante memoire, +les compagnons de Charles VIII, car y etaient depeintes, sous divers +costumes et a l'etat naturel, beaucoup de femmes violees par ces +seigneurs. + +Elle adopta comme poupee une petite image de Notre-Dame en or, qui +s'ouvrait par le ventre et ou l'on voyait la Trinite. Tous ses jeux +etaient ennoblis. + +Il y avait encore, pour la distraire, un precieux ex-voto dedie a sainte +Luce a qui, comme on le sait, les paiens arracherent les yeux, et cette +relique etait un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui +pour le pere, bonhomme un peu lourd, pour la mere, jeune femme vive et +rieuse, et pour la jeune Berenice, elle-meme, etait un inepuisable sujet +de joie. + +Ainsi les choses lui faisaient une ame sensible et elegante. Le danger +etait qu'elle s'enfermat dans la vie interieure, qu'elle ne soupconnat +pas la vie de relations. + +En cela son education fut excellemment completee par le compagnon +ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mere avait obtenu pour un long +baiser d'un matelot a peine debarque a Port-Vendres. Et ce singe, en +meme temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait +l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne. + +Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, reduite a ce +qu'en peut fournir une petite reveuse de grande indigence +intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloitre du chateau. + +Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilees, +de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un debris +gothique dont l'energique symbolisme, ironie et verite trop crues, la +frappa singulierement: c'etait un monstre qui d'une main se mettait une +pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt delicat, designait le +bas de son echine. + +Cette attitude si simple et nullement equivoque fut un enseignement pour +cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une +correlation entre la necessite de vivre et le geste de la sensualite. +De ce sphinx-gargouille elle recut le tour d'esprit qui lui fit accepter +toute sa vie les familiarites des vieillards. + + * * * * * + +Ainsi l'enfant grandit durant dix annees, jusqu'a la mort des siens; et +chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musee deposait +en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passe complique, +ardent et jeune, auquel elle avait laisse prendre son coeur. + +Mais si cette vapeur de mort, qui se degage des objets ayant perdu leur +utilite, purgeait le coeur de Berenice de toute parcelle de mesquin et +de bas, peut-etre a trop penetrer cette petite fille la rendait-elle +maladroite a supporter la vie. Une ame embrumee, dans un corps +infiniment sensible, telle etait celle que nourrissait ce tombeau orne. +Son masque entete offrait de grandes analogies avec le petit buste du +musee d'Arles, ou la legende voit ce melancolique Marcellus, le jeune +prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des +siens, une facon de loge de concierge, elle s'y sentait etrangere et +comme une petite exilee. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la +pauvre race italiote, trop attachee au passe, incapable de supporter +sans gemir les temps nouveaux, eut ete entraine vers cette fille qui, +pour se preparer a la dure vie des dedaignees, ne savait que +s'envelopper de la part originelle de sa race. + +Parfois, a la fraicheur du soir, apres ces journees du Midi si +grossieres de sensualite, sa mere, jeune femme distraite et toute a se +desoler de son vieux mari, la preparait pour sortir. Dans l'armoire a +glace, fortement parfumee des herbes recueillies sur la garrigue, le +soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mere, pour la coiffer, +en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant +passionnee du sentiment de la beaute et brisait ses nerfs d'une douceur +delicieuse, dont l'ebranlement retentit jusqu'en sa chere agonie. Mais +elle se contraignait jusqu'a ce qu'elle fut sur la route, ou sa mere +s'ecartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurite +descendue, elle sanglotait, comprenant confusement que la vie des etres +sensibles est chose somptueuse et triste. + +O ma chere Berenice, combien vous etes pres de mon coeur. + + + * * * * * + + +CHAPITRE CINQUIEME + +BERENICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANCOIS +DE TRANSE. + + +J'etais a Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais +les melancoliques beautes, je m'etais mis en relation avec les esprits +les plus genereux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de +toute modification et avec ceux qu'on avait mecontentes. Nous causames +ensemble des injures subies par la patrie, tant a l'interieur qu'a +l'exterieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales. + +Au milieu de ces delicates demarches, c'est Berenice qui m'occupait. +Arles, ou rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musee du roi +Rene. Ses arenes et ses temples devastes manifestent que les hommes sont +des fletrisseurs; or si j'ai tant aime ma petite amie, c'est qu'elle +etait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais +sincere qu'envers ceux de qui la beaute fut humiliee: souvenirs decries, +enfants froissees, sentiments offenses. Saint-Trophime, humide et +ecrase, dit une louange irresistible a la solitude et s'offre comme un +refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait +jadis, quand, m'echappant de mes dures besognes ou d'etudes abstraites, +je courais, fort tard dans la soiree, a mes etranges rendez-vous avec +Petite-Secousse. Ce n'etait, vraiment, ni amour, ni amitie; dans cette +trop forte vie parisienne, qui creait en moi la volonte mais laissait en +detresse des parts de ma jeunesse, c'etait un besoin extreme de douceur +et de pleurs. + +Ainsi revant a l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille +eclatante, je me promene sous le cloitre. Des colombes roucoulent sur +son bas toit de tuiles, les ecoliers enerves tapagent dans la ruelle, et +pourtant c'est la paix ou mon reve est a l'aise. Arles, visitee tant +d'hivers, toujours me fut une cite de vie interieure. Chevaux qui riez +avec un entrain mysterieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius, +--petite vierge de quinze ans, grave et delicate, avec vos yeux a nous +faire mourir, qui presidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vetus +avec une brillante diversite de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de +noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma tres +chere reine de Saba, de la seconde travee de la galerie Est du cloitre, +vous qui existez a peine, mais que je maintiens dans mon imagination, +--l'ame que je vous apporte, si differents que soient les gestes ou elle +se temoigne, n'a pas varie. Les petites intrigues auxquelles je semble +participer ne me penetrent que pour se modifier harmonieusement en moi; +elles sont les conditions negligeables du culte nouveau que je vous +rends. + +Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes annees ecoulees me semblerent +pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette +melancolique avenue. Mes annees sont des tombeaux ou je n'ai rien couche +de ce que j'aimais; je n'ai abandonne aucune des belles images que j'ai +creees, et Berenice, qui me fut l'une des plus cheres, est +ressuscitee.... + +Au musee, devant les deux danseuses mutilees qu'on y voit, je m'arretai: +Pauvres petites dames qui avez tant allume les desirs des hommes, vous +etes aujourd'hui mutilees? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un +sein devetu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait +dans un geste charmant, a ete brisee. Les barbares n'ont pas epargne ces +fleurs legeres. + +Et soudain mon desir devint irresistible d'aller voir a Aigues-Mortes ce +qu'ils avaient fait de Berenice. + + * * * * * + +Dans le train si lent a traverser la Camargue, je revais de ces mornes +remparts qui depuis sept siecles subsistent intacts. J'evoquais ces +mysterieux Sarrasins, ces legers Barbaresques qui pillaient ces cotes et +fuyaient, insaisis meme par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier +qu'ils assaillaient sans treve, est toujours a son poste, etendu sur la +plaine, comme un chevalier, les armes a la main, est fige en pierre sur +son tombeau. + +Sur ce plat desert de melancolie ou regnent les ibis roses et les +fievres paludeennes, parmi ces duretes et ces sublimites prevues par mon +imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait +infiniment. + + * * * * * + +Aigues-Mortes! consonnance d'une desolation incomparable! quand je +descendis de la gare, deja les grenouilles avaient commence leur +coassement; il n'etait pas encore cinq heures, mais cette plaine +immense, toute rayee de petits canaux, est leur fievreux royaume. Une +jeune fille, a qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit a me +conduire; nous contournames les hautes murailles, puis quittant l'ombre +de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crenelee, nous primes +une chaussee etroite entre deux eaux stagnantes. C'est a quelque cent +metres, sur un terre-plein, que je trouvai la pale maison de Berenice, +faisant face au soleil couchant. Cinq a six arbres l'entouraient, les +seuls qu'on apercut dans la vaste etendue ou cette soiree d'hiver +mettait une transparence de pleine mer. A l'entree de son grele jardin, +ma chere Berenice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus +gracieux que celui de son premier accueil. + +Cette annee, la mode etait des couleurs jaunes, vieux rose, violet +eveque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces +tons, et le paysage, avec ces etrangetes de l'hiver meridional, faisait +voir des couleurs" identiques ou complementaires. + +Cette pale maison de Rosemonde, rosee a cette heure d'un etrange soleil +couchant, me seduisit des l'abord par l'inattendu d'une installation +sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis meridional que je +redoutais. Petite-Secousse faisait la aussi etrange figure qu'une +brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cire. Je crus y +sentir une maison d'amour, glacee par l'absence d'amour; mais la petite +main brulante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me temoigner son +contentement de me revoir me donnait la fievre. + +Singuliere fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces +anes charmants de Provence, aux longs yeux resignes, et des canards, un +peu viveurs et dandineurs, qui des etangs revenaient pour leur repas du +soir. Je reconnus cette generosite d'ame, jadis devinee sous son masque +trop serre d'enfant. Pourquoi toujours retrecir notre bonte, pourquoi +l'arreter au chien et au chat? En moi-meme, je felicitai Petite-Secousse +d'avoir precisement choisi l'ane et le canard, pauvres compagnons, a +l'ordinaire sevres de caresses et meme de confortable, parce que, sur +leur maintien philosophique, ils sont reputes se satisfaire de tres peu +de chose. Leur volonte amortie de brouillards, leur entetement de +besoigneux, elle comprenait tout cela sans dedain ni repugnance. +N'avait-elle pas vecu jadis dans un profond rapport avec nos aieux du +quinzieme siecle, comme ceux-ci maladroits, tres proches de la nature et +etriques! + + * * * * * + +Nous nous tumes un long instant, car j'etais saisi par l'emouvante +simplicite du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphere chargee d'eau +laisse se detacher les objets avec une prodigieuse nettete et leur donne +ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'a Venise et en Hollande. +Devant nous se decoupait le carre intact des hautes murailles crenelees, +coupees de tours et se developpant sur deux kilometres. Au pied de cette +masse rude, campee dans l'immensite, jouaient des enfants pareils a des +petites betes chetives et malignes. Mais mon regard detourne se fondait +au loin sur la plaine profonde et ses immenses etangs d'un silence +eternel et si doux! + +Quand j'obeis a Berenice, qui redoutait pour moi la fievre qui rode le +soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les +vastes glaces nous laisserent suivre le coucher du soleil, une emotion +presque pieuse gonflait mon coeur. Le the que nous buvions ne devait pas +apaiser mon enervement, mais elle me parlait avec une gaite legere et un +imprevu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement +sensibles et qui ne laisserent pas mon excitation se souiller. Entre +mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que +cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au +theatre de Nimes et appelait assez drolement "Bougie-Rose, parce qu'elle +est pretentieuse comme une bougie rose". Puis elle sonna sa domestique +pour que je connusse tout le monde. + +A dire vrai, j'etais un peu etonne de voir Petite-Secousse proprietaire, +mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger la-dessus. Du reste, +peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix +graves et elegantes qui penetrent sensuellement dans les veines, nous +engourdissent et font eclore la melancolie. C'etait toujours l'ancienne +petite fille, mais la puberte avait fondu sa durete et comme feutre les +brusqueries un peu sombres de sa dixieme annee. Du petit animal entete +qui m'avait un soir donne sa main fievreuse, elle n'avait conserve, +parmi ses graces de jeune femme, que cette saveur de sembler un etre +tout d'instinct et nullement asservi par son milieu. + +Charmante et secrete ainsi, elle excitait infiniment mon imagination +et m'emplissait de volupte. Je ne sais rien de plus troublant que de +retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela +eveille l'idee si passionnante des transformations de la nature; nous +distinguons confusement que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas +une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'ecoule. Avec +une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos +bras, la preserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune +de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que +les siecles, de ce qui est en train de perir. + +Quand Berenice etait petite fille, dans mon desir de l'aimer, j'avais +beaucoup regrette qu'elle n'eut pas quelque infirmite physique. Au moins +pour interesser mon coeur avait-elle sa misere morale. Une tare dans ce +que je prefere a tout, une brutalite sur un faible, en me prouvant le +desordre qui est dans la nature, flattent ma plus chere manie d'esprit +et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre etre injurie +pour retablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violee. +Je m'ecarte des etres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse, +les beaux yeux resignes des anes, les tapisseries fanees, ou encore, +comme j'aurais voulu qu'elle fut elle-meme, les petites malades qui +n'ont pas de poupees. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que +de consoler. + +A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils +melancoliques, je m'egarai de cette facon de sentir. Je me sentis +dispose a la posseder. Et comme le plus sur moyen dans le tete-a-tete, +pour arriver a la sensualite, me parut toujours les sentiers de la +melancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces +tristesses qu'elle m'avait indiquees d'un mot leger a Arles, quand une +de ses larmes tomba sur sa main que je baisais. + + * * * * * + +LES AMOURS DE BERENICE ET DE FRANCOIS DE TRANSE + +Je n'essayerai pas de vous retracer ce recit tel que je l'entendis de +Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un fremissement de vie +interieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre. + +Berenice, a toutes les epoques, fut remplie d'une chere pensee comprimee +qui la rendait indifferente au monde exterieur. D'ailleurs cette pensee, +elle eut ete bien incapable de la definir, alors meme qu'elle s'y +livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un +secret dans l'ame. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'etait tant plu +dans la solitude du musee du roi Rene, et son air un peu dur d'enfant +temoignait ces dispositions chimeriques. Quand l'age en fut venu, cette +melancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour. + +Elle s'attacha tres sincerement a un jeune homme, Francois de Transe, +qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de +Nimes, il avait connu Petite-Secousse a Paris, dans un souper ou le +fetait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle; +aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconsequences passees +de cette jeune libertine, mais elle etait, avec ses dix-sept ans, une +si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des ames d'enfants +genereux, et l'un pour l'autre une vraie sensualite. + +Ils vecurent pendant deux ans a Aigues-Mortes. "Nous ne nous ennuyions +jamais, me dit Berenice, et l'heure des repas nous surprenait toujours. +Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait a me +porter dans le jardin. En ete, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, a +trois kilometres, une petite station de bains de mer. Chaque annee nous +faisions un voyage a Nice et a Paris." Elle eut pu ajouter qu'a vingt +ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup. + +M. de Transe menait la une vie qui deplut a sa famille. On le somma de +faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer +les Princes a Java et leur etre presente. Les derniers jours que +passerent ensemble ces deux jeunes gens furent la fievre la plus triste. +Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait +les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs. + +Elle le mena a la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'a +Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, a travers les +joies grossieres de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnat +ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nimes, il ne +put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arriere, il lui dit +adieu et leva la glace. Elle courut a l'endroit ou la route se rapproche +de la voie ferree, esperant faire encore de la main des adieux a son +ami, mais le train passa comme un train d'etrangers. Sans doute il avait +releve son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle +appartiendrait a un autre. + +Petite-Secousse, de son cote, avait les plus tristes pressentiments: peu +de jours apres cette separation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose, +elle ouvrit une lettre adressee a cette derniere et ainsi concue: "Venez +me parler a Nimes, j'ai une grave nouvelle a vous communiquer qui +interesse votre amie." La lettre etait signee d'un aimable homme, plus +age que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parle avec +amitie a Berenice. + +Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Des le +premier train, le coeur et le visage defaits, elle partait pour Nimes. +"Oh! ma pauvre petite," lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiete, +"ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que +le coup vous soit attenue."--"Francois est mort!" s'ecria-t-elle. + +Ce qui me frappa le plus dans le touchant recit qu'elle me fit de ces +penibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions +sociales. Elle etait nee sans aucun gout pour refaire la societe, ni +meme la contester; puis les tableaux du roi Rene lui avaient enseigne +que l'Univers est un vaste rebus. C'est ainsi qu'elle avait accepte dans +sa dixieme annee tant de familiarites qui convenaient peu a son age. +Elle avait un sentiment tres fin et tres susceptible de la tendresse et +de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance +etait vive de ce qu'un homme serieux, comme elle disait, se fut +preoccupe de la prevenir doucement. M. de Transe etait mort d'un sot +accident, au huitieme jour de son voyage, pris de fievre typhoide. + +Au reste le recit de Berenice etait obscur et minutieux, avec des +lacunes. C'etait comme une vision qu'elle me decrivait en serrant ma +main dans les siennes, et les yeux fixes. "J'etais gaie autrefois, mais, +de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser." Et sa douleur, +a se raconter, devenait aussi neuve que le jour meme, ou elle apprit, +a Nimes, la mort de son ami. "Savez-vous, me disait-elle, quelle idee +j'avais, etant seule dans le train, ce soir-la? J'aurais voulu entrer au +couvent!" + +Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas; +mais moi, je me sentais le frere de cette petite fille, desolee dans +cette maison pale, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaitre. +Mon reve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre +a la Reparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que +j'honore et pour reparer les atteintes que je leur porte. + +Jamais plus intense qu'aupres de cette petite fille, je n'eus la +sensation d'etre etranger aux preoccupations actives des hommes.... +A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite +vers le desert, puis decoupees en ombres chinoises, deux jeunes filles +gaies, riant a des ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le +grossier desir de perpetuer l'espece, tandis que des aboiements de +chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines +satisfactions de l'individu. Accable dans mon fauteuil et penetre de la +douleur de mon amie, je me sentais infiniment degoute de tous, sinon de +ceux qui souffrent delicatement et composent, dans leur imagination +enfievree, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus. + +La maison lui avait ete donnee par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mele +a son sentiment de proprietaire, l'attachait infiniment aux moindres +details de son interieur. Elle voulut me les faire connaitre en signe +de confiance et pour couper notre tristesse. Or, a la tete de son large +lit, etait suspendu un chapelet beni par le pape, un souvenir de M. de +Transe. Je ne pus resister au plaisir de le prendre entre mes mains, +heureux de m'associer a son culte, tandis qu'elle pleurait, le front +dans l'oreiller, a cette place meme ou ils n'etaient tant aimes. + +Dans le cours de cette soiree, elle me raconta encore une histoire que +je trouve touchante. + +M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mere et lui confiait toutes ses +preoccupations vives, sur de trouver chez elle de l'affection et une +pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il +retenu de l'entretenir d'un amour dont il etait tout rempli? Cette +excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de +ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait etre sans vertu a ses yeux, +puis elle savait que cette jeune fille avait remis a Francois une +medaille sainte qu'elle portait a son cou, en lui demandant de ne +quitter jamais ce petit signe ou se rejoignaient leur piete et leur +amour. + +De son cote, Berenice, sur la foi de son amant, s'etait prise de +respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait +pas, mais considerait un peu comme sa protectrice. + +Or, un jour, a Nimes, deux mois apres ses gros chagrins, Berenice, +toujours palie de douleur, etant montee dans un tramway, se trouve +assise en face d'une personne agee, qu'a la couleur de ses yeux, a la +douceur de la bouche, a mille traits qui l'emurent, elle n'hesite pas a +reconnaitre pour la grand'mere de M. de Transe. Sans nul doute, Francois +avait montre a sa vieille confidente un des chers portraits qu'il +portait toujours sur lui, car Berenice vit bien qu'elle-meme etait +reconnue. Les deux femmes ne se parlerent point, mais, me disait +Berenice, la vieille dame baissait les paupieres pour que je pusse la +regarder tout a mon aise, et c'etait la figure meme de M. de Transe que +je revoyais; puis moi-meme je detournais mon regard pour qu'elle me +fixat sans gene. Ainsi nous fimes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai +bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes. + +J'admirais la tendre imagination de ma Berenice et tout ce qu'elle +pretait de delicatesse a sa chetive tragedie. + + * * * * * + +Cette premiere soiree que je passai avec Petite-Secousse devenue grande +me fut delicieuse sans restriction; et son recit avait detourne de telle +maniere mon idee que j'entrevis une forme d'amour superieure a la +possession. + +Si Berenice n'a guere de vertu, elle possede beaucoup d'innocence, ce +qui est plus surement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le +resultat d'un raisonnement, c'est se conformer a des regles etablies. +Berenice est toute spontanee; ses formes delicates renferment l'ardeur +et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier +bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachee sous +toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est +pourquoi j'allai coucher a l'hotel. + + + * * * * * + + +CHAPITRE SIXIEME + +JOURNEE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE +BERENICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE. + + +Dans mon sommeil, je vis Berenice se promener parmi les romanesques +paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des +jardins. + +Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppe son recit, et +pour mieux m'en penetrer, je desirai reposer mes yeux sur ces etangs, +ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon reve, +s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie. + +On m'indiqua le point le plus eleve des remparts, la Tour Constance, +citadelle du treizieme siecle, d'ou je dominerais la region. + + * * * * * + +I.--VUE GENERALE ET CONFUSE + + +Tandis que je gravissais le mince escalier qui se devide dans +l'epaisseur des murs enormes, ai-je regarde ce que me montrait le guide +de l'ingeniosite des guerriers moyenageux a se verser des huiles +bouillantes sur la tete par le machicoulis? Je ne pensais qu'aux +miserables qui, dans ces salles superposees, abimes glaces et suintants +de tenebres, avec un coeur defaillant comme le mien, connurent le +desespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vint les faire +souffrir; a chaque silence, qu'on ne les laissat perir de faim. Degrades +et abandonnes, comme ils sont pour moi pitoyables! + +Le guide maintenant me decrit ce que furent ces salles pour les conseils +qu'y tint saint Louis, a la veille de ses croisades. De hautes +boiseries, puis des tapisseries revetaient ces murs; les dalles etaient +couvertes d'une litiere de paille d'orge jonchee de fleurs fraiches qui +la parfumaient. Nous avons perfectionne notre confortable; avons-nous +des methodes pour mieux satisfaire la delicatesse de nos coeurs +raffines?... J'ai rencontre a un tournant de mon ascension la chapelle +aux arceaux nerveux, le coin secret ou le roi s'agenouillait et +suppliait Dieu qu'il lui accordat le don des larmes. Cette forte priere +n'exprime-t-elle pas, avec la nettete des coeurs sans ironie, la volupte +ou j'aspire et que Berenice semble porter aux plis des dentelles dont +elle essuie ses tendres yeux? + +Dans cet angle etroit, je m'attarde, et je reflechis que de ce long +passe, des siecles qui font de cette tour la veritable memoire du pays, +rien ne se degage pour moi que ceux qui mediterent et ceux qui +souffrirent.... + +En realite, ils ne different guere. + +Nos meditations, comme nos souffrances, sont faites du desir de quelque +chose qui nous completerait. Un meme besoin nous agite, les uns et les +autres, defendre notre moi, puis l'elargir au point qu'il contienne +tout. + +Telle est la loi de la vie. Avec nos futilites et parmi ces fausses +necessites qui nous pressent, qu'est-ce que Berenice et moi-meme? + +Cette tendre reveuse souffre d'un bonheur perdu, reve un peu confus et +analogue a ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur +passe. Pour moi, des mes premieres reflexions d'enfant, j'ai redoute les +barbares qui me reprochaient d'etre different; j'avais le culte de ce +qui est en moi d'eternel, et cela m'amena a me faire une methode pour +jouir de mille parcelles de mon ideal. C'etait me donner mille ames +successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre +de cet eparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire a +me reposer de moi-meme dans une abondante unite. Ne pourrais-je reunir +tous ces sons discords pour en faire une large harmonie? + +... Des problemes analogues dessechaient le roi Louis, tandis +qu'agenouille sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une +religion aussi vive, et simplement modifiee par les circonstances, je me +preoccupe, moi aussi, de servir mon ame qui veut etre emue. Je n'ai pas +comme saint Louis de formule determinee a laquelle me conformer, mais je +cherche ma formule a travers toutes les experiences. + + * * * * * + +J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata a voir +l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait a cet +illimite panorama de nature exprimait exactement le contraste de +l'ardeur resserree d'un saint Louis et de mes desirs infiniment +disperses. + +Mais un petit phare de douze metres s'elevant encore sur cette terrasse, +je me refusai a rien regarder avant que je m'y fusse installe pour +embrasser le plus long horizon. + +Maintenant, a mes pieds, Aigues-Mortes, miserable damier de toits a +tuiles rouges, etait ramassee dans l'enceinte rectangulaire de ses +hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, etangs +d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiede; +puis, a l'horizon, sur la mer, des voiles gonflees vers des pays +inconnus symbolisaient magnifiquement le depart et cette fuite pour qui +sont ardentes nos ames, nos pauvres ames, pressees de vulgarites et +assoiffees de toutes ces parts d'inconnu ou sont les reserves de +l'abondante nature. + +Longtemps, sans formuler ma pensee, je demeurai a m'emouvoir de ces +vastes tableaux et a aimer ce pays, de telle facon que si mauvais +procedes qu'il ait pour moi dans la suite et quand meme cet echauffement +qu'il me donne m'apparaitrait deraisonnable, cela jamais ne puisse etre +efface que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participe de sa gravite +apres tant de vaines agitations. Magnifique melancolie, et miserable +pourtant! Satisfaction intense, mais privee de cette securite qui seule +saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet +instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont +distingue l'ame de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce meme +point de vue ou je suis assis, pour s'en faire une belle ame unique! +puis cette beaute qu'ils s'etaient composee se dissipa, dans le meme +delai que mon emotion va s'affaisser. + +Mais soudain de la plate-forme, des voix monterent jusqu'a moi, et je +reconnus ma delicieuse Berenice qui causait avec un jeune homme. + +J'allai la saluer. + + * * * * * + +II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES + + +Berenice fit la presentation: + +--M. Charles Martin, ingenieur. + +Je reconnus mon acharne adversaire du comite arlesien. C'est un +vigoureux garcon, avec le genre de distinction que peut avoir un +professeur, et, ce qui m'interesse, il presente tous les caracteres de +l'homme passionne. Nous nous tinmes fort courtoisement, et chacun de +nous s'en savait gre a soi-meme. Quand on est ne chien et qu'on +rencontre une personne nee chat, il est toujours flatteur de sentir +qu'on fait voir en ce moment le plus beau resultat de la civilisation, +en ne se jetant pas l'un sur l'autre. + +--Je vous croyais rentre a Arles, me dit Berenice. + +--J'ai manque mon train, un peu volontairement; voila une heure que je +suis dans la tour. + +--Avouez que vous avez dormi la-haut, me dit M. Martin. + +A ce ton, je reconnus immediatement un de ces garcons qui se piquent +d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-a-dire +l'habitude contractee dans les classes de croire que leur maniere de +sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or, +personne plus que Charles Martin ne meprise la vie de contemplation. Il +a l'habitude de declarer: "Me prenez-vous pour un reveur?" Comme on dit: +"Suis-je un pourceau!" + +--Mais non, lui repondis-je, un peu sur la defensive; j'y ai pris, au +contraire, un vif interet. + +Il desirait la conciliation (d'ou je le devinai amoureux de Berenice), +car il reprit: + +--C'est juste, vous avez la quarante-deux metres d'elevation, on y +saisit a merveille la topographie. Il est facheux que vous n'ayez eu +personne pour vous orienter dans ce panorama. + +Il commencait des explications et meme je pus craindre qu'il ne donnat +des epithetes de beaute aux etangs, au desert, au ciel, aux choses +d'archeologie. Heureusement, il s'en tint a etiqueter de leurs noms +exacts ces mornes etangs, ces arbres contractes et ces apres herbages. +Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les +designaient suffisamment! + +Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son experience +d'ingenieur du Rhone me fournit cependant certains details qui +confirmerent et eclairerent la physionomie que d'instinct je m'etais +faite du pays d'Aigues-Mortes.... + +Toute cette plaine, nous dit-il, aux epoques prehistoriques, etait +recouverte par les eaux melangees du fleuve et de la mer. + +Elle ne l'a pas oublie. La diversite de sa flore raconte les luttes de +cette terre pour surgir de l'Ocean: sur les bosses croissent des pins et +des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie necessaire a leurs +racines; dans les bas-fonds encore impregnes d'eau salee, des joncs, des +sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans +le souvenir, de cette continuite dans la vie que naissent l'harmonie et +la paix profonde de ces longs paysages? + +Berenice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique a ce pays. +C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout +d'abord une perception confuse. Un sentiment tres vif des humbles droits +de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, +voila toute son ame. Combien j'envie a cette enfant et a cette vieille +plaine cette continuite dans leur developpement, moi qui ne sais pas +meme accorder mes emotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par la que +j'aime ce pays, quoique je ne pretende pas en faire un champ de culture; +c'est par la que j'aime Berenice, quoique je ne songe pas a la faire ma +maitresse; et meme, champ de culture ou maitresse, je les aimerais moins +que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces +sables sales. + + * * * * * + +A un autre instant, Charles Martin se felicitait que depuis trente ans +on eut livre la majeure partie de ce pays a la culture et au +defrichement. + +--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues epoques ou +notre race etait en friche sont passes. Peut-etre sur nos ames a-t-il +apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant +trois siecles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande +difficulte de retrouver le fonds; les ames comme Berenice sont bien +rares. Mais allons a quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, +tres vite elle se revele, et c'est par cette connaissance que nous +pouvons l'utiliser. De meme pour le peuple, il faut connaitre sa +tradition, ses besoins profonds. Cet ingenieur, qui le meprise et ne +cherche pas a le penetrer, veut lui imposer ce qu'il considere comme +raisonnable! + +Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces +plaines tourmentees du Rhone, ne me parait guere les comprendre; en lui +tout demeure a l'etat de notion sans se fondre en amour. + +Il est monte avec Berenice sur ce belvedere pour qu'elle embrasse la +necessite de certains travaux qui lesent, dit-elle, sa villa de +Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'a quel +point, en tout et sur tout, il se refuse a accepter ce pays tel qu'il +est et pretend lui imposer sa discipline. + +Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingenieur, +imagine qu'il doit plier cette region sur la formule d'un beau pays, +telle que l'etablissent les concours qu'il a brillamment subis. + +Foi naive a la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, +c'est-a-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, resultera de +l'application a tout le continent des memes procedes de culture et de +transport. Des routes, des recoltes, des digues, ne sont pas pour lui +des moyens, mais de pleines satisfactions ou il s'epanouit. Comme il +sourit de ces "assises profondes, de cette puissance de fixite" que +percoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce +sont elles pourtant qui m'invitent a m'affermir, a creuser plus avant et +a etudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense +Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre ame ou celle du +monde exterieur, rien ne peut nous dispenser de connaitre le fonds ou +nous travaillons. Il faut penetrer tres avant, se meler aux choses, par +la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'ou nait l'harmonie +qui fait la paix et la singuliere intensite de cette contree. Sinon, +vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la +mobilite, de la vaine agitation. Vous croyez donner a ce jardin mille +aspects nouveaux, vous n'avez touche qu'a la surface, et votre oeuvre +est de celles qu'emporte un caprice du Rhone ou quelque mouvement de +notre humeur. + +Ame triste et desheritee de Berenice, je vous aime; je ne pretends pas +vous imposer mon ame, mais a vous qui n'avez pas bouleverse sous mille +cultures la part originelle que vous avez recue de votre race, je +demande que vous me soyez un directeur. + +Et toi aussi, melancolique pays, parent de Berenice, enseigne-moi. + +L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de +votre seve; moi je suis impuissant a rien defendre contre la mort. Je +suis un jardin ou fleurissent des emotions sitot deracinees. Berenice et +Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guerirait de +ma mobilite? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant ou retrouver +l'unite de ma vie. Je n'espere qu'en vous pour me guider. + + * * * * * + +Berenice, qui attendait son amie de Nimes, ne tarda pas a nous quitter, +satisfaite de notre bonne entente et amusee de nous envoyer dejeuner +cote a cote a l'hotel. + +Quoique pour l'ordinaire je repugne a supporter la contradiction, +l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon meprisait d'une belle +ardeur toutes les idees qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de +seduire des ennemis de cette sorte jusqu'a jeter ainsi le desarroi dans +leur esprit categorique. + +Des le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, +sans qu'il me comprit le moins du monde. Comme s'il eut pose cartes sur +table, je connus tout le jeu d'images contradictoires ou il +s'embarrassait sur mon caractere. + +Serait-ce un esprit chimerique? se disait-il, tandis que je lui parlais +des miserables; ou immoral? quand j'en vins a vanter certain phalanstere +religieux. Pour trancher, il eut admis volontiers l'une et l'autre +hypothese, mais mon affabilite d'un ton tres simple le preoccupait, et +de cette attitude sans signification il cherchait a tirer des +conclusions, bien plus que des idees que je lui exposais. D'ailleurs, +chacune de ses paroles etait de vanite, et il me parut avoir, comme la +plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant domine par des mots de +specialiste. + +Saura-t-il jamais combien je l'ai goute, l'excellent sot! C'etait un +ingenieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un +regard tres pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui etait +energie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensees! +Avec quel entrain il meprisait ceux qu'il desapprouvait! Ses certitude, +ses affirmations, son exclusivisme etaient pour moi choses si folles, si +denuees de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en +verite, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une +perpetuelle satisfaction a verifier sur chacune de ses paroles combien +je n'avais pas trop augure de son animalite. + +Je savais que les comites gouvernementaux d'Arles songeaient a lui +offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation +politique dans le departement. Aussitot, du ton approprie: + +--Je vous en prie, me declara-t-il, j'aurai grand plaisir a causer avec +vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons la-dessus des +idees absolument opposees. + +Cette phrase me remplit d'un delicieux bien-etre; je la prevoyais +textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le +contredire, ayant moi-meme peu de confiance dans la dialectique, mais +que je desirais me faire une vue claire des opinions qui lui etaient +cheres, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les +Francais. + +Ma reponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans +cette impression: "sceptique, sans conviction." Parce que je montrais un +gout tres vif pour etre renseigne sur toutes les convictions! + +Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses +raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le roti. +Un commis voyageur dit: "Avez-vous visite la tour Constance? les +oubliettes?... il faut voir ca! c'est la que saint Louis precipitait les +protestants." Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, +exprimant le sentiment de toute la table: "Ah! mes amis! nous avons la +Republique, gardons-la bien!" + +A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prevenir +mon sourire il haussa les epaules, et sa moue attristee signifiait +qu'une telle ignorance de la chronologie est tout a fait facheuse. + +--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je a mi-voix. Une erreur +historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs +est fort net. Ils temoignent un gout tres vif pour la tolerance +philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les +ideals. Le meme reve m'obsede. + +Distingue-t-on maintenant la qualite morale de Charles Martin? + +Ah! celui-la n'est pas un egotiste, il meprise la contemplation +interieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossiere energie +qu'il la met perpetuellement en opposition avec chaque parcelle de +l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui +apparaissent pas comme des emotions a s'assimiler pour s'en augmenter; +il ne se preoccupe que de les blamer des qu'ils s'ecartent de l'image +qu'il s'est improvisee de l'univers. + +Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de +comprehension, un specialiste. Il voit des oppositions dans la +multiplicite et ne saisit pas la verite qui se degage de l'unite +qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est +"l'_Adversaire_". + + * * * * * + +III.--RECONSTITUTION SYNTHETIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BERENICE, DE +CHARLES MARTIN ET DE MOI-MEME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES +PARTIES. + +J'etais trop interesse par ma chere Berenice et par cette plaine, qui, +toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas +trouve en moi; il me fallait y mediter encore. + +Je ne retournai pas a la villa de Rosemonde, je voulais gouter la forte +nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur +breve duree, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis +inseparables de l'isolement; elles nous elevent d'une telle ivresse que +les plus distinguees frivolites de la vie de societe des lors sont +melees d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation +il se prive en se melant aux hommes. + +A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et +dans la plaine si triste pres des etangs, je remachais mes reflexions de +la journee et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me +devenaient plus fortes et fecondes. + +J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image +meme qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attriste de +Berenice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer a ces +etangs mornes et fievreux, a ce pays lunaire plein de reves immenses et +de tristesses resignees. Mais en meme temps que Berenice liait ainsi par +de tenues sentimentalites mon ame a Aigues-Mortes, je fortifiais cette +union avec tous les petits renseignements que m'avait donnes cet esprit +sec de Charles Martin. + +Quand le soleil fut a son declin, je montai a nouveau sur la tour +Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fievreuses +emotions, a cette heure ou les reves sortent des etangs pour faire +frissonner les hommes. + +Les couchers du soleil sont prodigieux a Aigues-Mortes. Je n'y vis +jamais rien de brutal: ses feux decomposes par l'humidite de l'air +prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec +une grandeur et une sublimite de desolation que saint Louis, quittant +ces rivages, ne dut pas retrouver egales dans les plaines de Damiette. +Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se presente +naturellement sous un aspect d'eternite, met en un clair relief combien +est furtive la grace de Berenice, combien fugitive chacune de mes +emotions les plus cheres. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un +granit inusable qui ne laisse songer qu'a la mort perpetuelle. + +Avec une prodigieuse nettete, se detachaient les ondulations des cotes +sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait ete modifie +perpetuellement au cours des siecles. Ainsi que les flots, me disais-je, +deforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des memes passions +agissent sur la sensibilite des hommes. Berenice, Charles Martin et moi, +nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine. + +Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, +l'indomptable energie de l'ame de l'univers que jamais le froid ne prend +au coeur, qui ne se decourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui +chaque jour ressuscite. + +A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumiere degradante, +de meme que le long des siecles il s'est modifie sous l'ardeur de +l'Ocean, et de meme qu'il se modifie dans les esprits qui le +contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon +observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensee, dans +cette facilite d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus +cachees apparaissaient a mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est +dans l'ame de Berenice, la physionomie tres chere et tres obscure +qu'elle s'en fait d'intuition, l'emotion religieuse dont elle +l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de +"l'Adversaire", collection de petits details desseches, vaste tableau +dont il a perdu le don de s'emouvoir, par l'habitude qu'il a prise de +reflechir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux +methodes, je suis tout a la fois instinctif comme Berenice, et reflechi +comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte +de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unite, car je +percois le role de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme +Berenice, mais je sais pourquoi. J'ai des emotions spontanees, mais je +les cultive avec une methode qui depasse encore la methode de Charles +Martin. + +L'obscurite etait venue. J'exprimai au gardien de la tour le desir de +rester la encore quelques instants, et je le priai qu'il s'eloignat. + +Maintenant que l'univers etait rempli de nuit, un tableau plus beau +encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les etres prenaient toute +valeur: ce n'etait plus Berenice que je voyais, mais l'ame populaire, +ame religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un +passe dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'etait la +mediocrite moderne, la demi-reflexion, le manque de comprehension, des +notions sans amour. Mais moi-meme je n'existais plus, j'etais simplement +la somme de tout ce que je voyais. + +Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi a +Berenice, ni a Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant +pittoresque des merveilleuses destinees de l'humanite. Et moi, enivre de +cette comprehension, je me jugeais assis sur la tour Constance, refugie +dans ce qui est eternel, possesseur du grand et universel amour. +J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime egoisme qui +embrasse tout, qui fait l'unite par omnipotence et vers lequel mon moi +s'efforca toujours d'atteindre. + + * * * * * + +Tel est le recit de la merveilleuse journee que je passai sur la tour +Constance, ayant a ma droite Berenice et a ma gauche l'Adversaire. Et, +en verite, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eut choisi, +dans une carte ideologique a la facon des cartes du Tendre, pour +designer ce point central d'ou je me fais la vue la plus claire possible +de ces vieilles plaines et de cette Berenice remplie de souvenirs? C'est +en effet l'idee de tradition, d'unite dans la succession qui domine +cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune +qui leur fait cette analogie si forte que, pour designer l'ame de cette +contree et l'ame de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles +sont le type, je me sers d'un meme mot: _Le jardin de Berenice_. + + * * * * * + +CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE + + +Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec +Charles Martin. Nous echangeames quelques idees et du premier trait il +faillit prendre barre sur moi. + +Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent +d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'etant +penche a la portiere, je ne pus que verifier son assertion, et j'en eus +de la tristesse au point de suspecter mes belles emotions de la tour +Constance, car toutes naissent de l'idee qu'Aigues-Mortes est une +vieille ville a qui les siecles n'ont pas fait oublier son passe et qui +recoit sa beaute de cette constance. + +Mais tres vite je sentis que, malgre tout, la dominante d'Aigues-Mortes +demeurait d'etre une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la +vie; il y a des choses recentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais +baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition +et cette unite dans la succession, grace a quoi elle produit sur le +visiteur une impression si particuliere. Ma chere Berenice, elle-meme, +a dans la tete des preoccupations banales; dans le coeur, peut-etre +des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble melancolie et de +souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est +belle et precieuse, parce que son caractere est d'eveiller notre vieux +fonds de sentiments et d'emotions hereditaires, et que comme +Aigues-Mortes elle se souvient de soi-meme. + +Voila comment j'echappai a l'objection que me proposait implicitement +l'Adversaire. Il pretendait que tout le vieux temps avait disparu et que +j'etais mene par des imaginations litteraires que ruinerait la moindre +enquete. Critique de portee immense! car le fond de ma preoccupation +n'etait ni Berenice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'a +l'action electorale que je venais entreprendre a Arles; je ne pensais +qu'au peuple. "Quelle est son ame? me demandais-je, je veux frissonner +avec elle, la comprendre par l'analyse du detail, comme l'Adversaire, +et par amour, comme Berenice; arriver enfin a en etre la conscience". +Qu'aurais-je conclu, si j'avais du reconnaitre que je m'etais mepris +en trouvant une part inalteree dans Aigues-Mortes et dans Berenice? +Il m'eut fallu renoncer aussi a degager la tradition de la masse! + +Des lors, il ne m'eut plus reste qu'a abandonner Arles et la vie active. +Mais vraiment l'Adversaire s'y etait pris trop grossierement. Et la +bassesse de sa dialectique m'empecha de me derober a ma nouvelle tache. + + + * * * * * + + +CHAPITRE SEPTIEME + +LA PEDAGOGIE DE BERENICE + + Mon enfant, donne-moi ton coeur. + (PROVERBE.) + +Des lors, je vins souvent d'Arles a Aigues-Mortes visiter ma chere +Berenice. Jusqu'a quel point son contact m'etait delicieux, on ne le +comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussiere des complications +electorales d'ou je m'echappais pour me rafraichir dans la petite maison +des etangs. + +Berenice ne parlait guere, mais son sourire et la ligne de son corps +avaient une facon si melancolique et si fine, avec un naturel parfait! +Il y avait en elle l'etrangete delicate de cette renaissance +bourguignonne du quinzieme siecle qui fut la moins academique des +tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui +poursuivit passionnement l'expression, parfois aux depens de la beaute, +que s'etait ouverte sa premiere jeunesse. Elle avait de ces images leur +finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutot mouillee +de grace. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son +ame avaient transpire sur tout son jeune corps, en baignaient les +contours. + +Au bord de ces eaux pleines de reves, son elegance froissee par aucun +contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle +le plus precieux des repos. Eutes-vous jamais un sentiment plus ardent +des arbres verts et des eaux fraiches que dans la paperasse des bureaux? +jamais plus le gout d'une passion vive qu'au soir d'une journee de +confus debats? Cette petite fille contentait le besoin de sincerite et +de desinteressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais +aux conditions de ma reussite electorale. Les heures passees aupres +d'elle m'etaient un jardin ferme. + +Notre ordinaire, dans mes sejours d'Aigues-Mortes, etait de marcher dans +cette campagne divine et de ne tolerer sur nos ames que des sentiments +analogues a ceux qui flottent sur ses etangs ou vegetent sur sa lande. +Notre conversation eut paru dessechee, comme parait cette terre: c'est +qu'en etaient bannies toutes banalites; nous n'admettions rien entre +nous que de personnel et de parfaitement sincere. Nous avions nos longs +silences, comme cette terre a ses landes pelees, et peut-etre n'est-elle +jamais plus noble que dans ces friches semees de sel et balayees du vent +de la mer. + +Nous reservions pour nos soins prives les instants grossiers du milieu +du jour, ces apres-midi ou l'epaisse congestion nous prive tout a la +fois de frivolite et de profondeur, mais la fraicheur du reveil et la +lassitude du soir favorisaient egalement notre delicieux commerce +d'abstractions. + + * * * * * + +Un matin, a travers les marais salants, nous allames visiter le bourg +du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent leger +rafraichissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Berenice et +decouvrait sa nuque energique de petite bete. Elle franchit avec aisance +ces trois kilometres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune +bouleau ne s'inquiete de la noble tristesse des horizons du Nord dont il +est un des caracteres. Pour moi, etranger dans cette vie harmonieuse, +j'en prenais une conscience intense. + +Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'a la mer +qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme +une note donnee par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de +quelque opera italien.... C'etait vers les dix heures, par un tendre +soleil, et la brise emportait au large toutes nos reveries, symbolisees +sur l'horizon par des voiles deployees. Au Grau-du-Roi, les maisons des +pecheurs sont teintes de rose pale, de jaune et de vert delaye. Aucun +bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs +suprasensibles, tandis qu'assis aupres d'elle, qui represente pour moi +la force mysterieuse, l'impulsion du monde, je goutais dans le parfum +leger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de +la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la serenite de sa +fonction, qui est de pousser a l'etat de vie tout ce qui tombe en elle, +je fus ecoeure de cette surcharge d'emotions sans unite dont je +defaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille +paradis etroits, analogues a celui-ci, ou, pour etre heureux, il +suffirait d'etre, comme mon amie, une belle vegetation et de me chercher +des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvees en pleurant dans +les bras de M. de Transe. + +Parfois, le soir, apres le repas, quand je sentais, dans un soupir de +Berenice un peu affaissee, que notre manie allait la lasser, je la +laissais a sa futile camarade, Bougie-Rose, a sa domestique, de qui sa +bonne grace avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes +par le sentier des etangs. + +Seuls les saints la connurent, mon hysterie de meditation et cette +violente variete d'abstractions, ou je me plongeais, tout en cotoyant +ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiees +par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place ou veille un +saint Louis heroique de Pradier, apercevant dans une demi-obscurite la +rude eglise du douzieme siecle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fut +utile qu'a mon education et que Berenice, non plus, n'eut d'autre +mission, enfant chargee de voluptes qu'elle laisse non cueillies se +faner royalement sur elle-meme. + +Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusee, mais cette assurance +que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment meme ou elle +pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eut jamais frissonne, +suffisait a ne pas irriter mon desir. + +Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment +soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos +promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette +tristesse epanouie a tous les plis de son beau visage, elle me disait, +avec l'eclatant sourire dont ses annees de libertinage lui firent +connaitre l'irresistible empire: "Venez plus pres de moi," et elle +m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. "A quoi +pensez-vous?" interrogeait-elle, un peu mal a l'aise de ce compagnon, de +qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui echappaient. Mais que je +fusse distrait, ce lui etait un suffisant motif de me gouter davantage, +pour mon _originalite_, disait-elle, bien a contre-sens, car je n'etais +qu'un esprit comprehensif, enveloppe, et conquis par l'abondante +vegetation qu'elle projette comme une plante vigoureuse. + +"A quoi pensez-vous, Philippe?" et je songeais qu'il est sur la terre +bien des femmes dont le sein cache un beau tresor de douceur et de haute +sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec desinteressement +parce que leurs corps voluptueux troublent de desir qui les approche. + +Elles-memes, si delicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages. +Mais ma Berenice, qui sur ses levres pales et contre ses dents +eclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera +pas decue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et +froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui +a laisse de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette +passion, loin de s'evaporer avec le temps, se concentre dans la +souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimes ou se penchait Berenice, +seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi, +remplie d'un grand amour, elle ne demande a mon amitie d'autre passion, +d'autre caresse qu'une tendre curiosite pour le bonheur qu'elle pleure. + +Or moi-meme, dans ma dispersion d'ame, je ne puis mieux me servir qu'en +me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie +trouble de Berenice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte +medication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite +fille, toute ramassee dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande +unite de vie interieure; je desirai y participer. + +Precisement il etait aise d'y progresser a cause de son education +particuliere. Comme elle etait habituee a faire voir son jeune corps +sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son ame +passionnee. + +Voici les principes de vie que m'inspira la melancolie de son visage, +les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour +son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener a +trois points que je vais indiquer brievement. S'il m'arrive de +systematiser des notions qui prenaient plus de mouvement des +circonstances memes ou elles naissaient, du moins suis-je assure de n'en +pas fausser le caractere. + + * * * * * + +1 deg. LA METHODE DE BERENICE + +Ce qui me frappe des l'abord en vous, Berenice, lui disais-je, c'est que +vous avez le recueillement, la vie interieure et cette seve abondante +qui elanca chez quelques-uns de si admirables ascetismes. + +Non pas qu'ayant ferme les yeux vous soyez arrivee a comprendre la loi +du monde, comme font les Marc-Aurele et les Spinoza, par la force +logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit +corps vous a fait vivre parallelement a l'univers. Vous n'avez pas mis +dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'ame du monde, mais +on voit s'agiter en vous la force meme qui conduit le monde. Et vos +inquietudes passionnelles, qui precisement ne vous laissent pas prendre +conscience de l'univers, m'aident a entendre la reclamation des simples +fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir +entrevu un etat plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent +monter dans la nature. + +Ton role, ma Berenice, est de faire songer aux mysteres de la +reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout +crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complete que nous +puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle +tache delicate! + +N'essaie pas d'etre nature, c'est souvent etre artificiel. Une Espagnole +a qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez a un Goya, me +repondit tres justement: "Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du +peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole +d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi." Parole tres fine! Elle eut paru +deguisee en Espagnole. Ainsi, ma chere amie, pour me donner l'image de +l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicite! sois subtile, si +ca t'est plus commode. + +Ta methode, tu le concois bien, ne doit etre en rien d'expliquer la +verite. Je dirais meme que tu dois eviter la moindre explication, tu n'y +reussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?), +mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton ame me revele +le sens de la nature et ses lois. + + * * * * * + +2 deg. LES PLAISIRS DE BERENICE + +Ton plaisir, ma chere Berenice, c'est d'etre enveloppee par la caresse, +l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la +tour Constance. "C'est la seulement que je me plais," me dis-tu. Elles +te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi +qui les leur a confies. Tu te meles a Aigues-Mortes; tes sensations, tu +les as repandues sur toutes ces pierres, sur cette lande dessechee, +c'est toi-meme que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta +petite maison, c'est ta propre fievre qui le monte le soir de ces +etangs. + +Et pourtant, cette reverie ou vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et +toi, ne te suffit pas. Ton ame dispersee sur cette terre, ta souffrance +emiettee, tu aurais plaisir a les resserrer, a t'y recueillir, a en +deguster chaque detail. Aigues-Mortes reste trop dans les generalites; +tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta +petite ame suave, si fremissante a toutes les solidarites de la nature, +precisement parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience +d'elle-meme; toi qui t'accordes profondement avec cette contree, tu +t'inquietes pourtant, tu te crois isolee; tu aspires a rentrer dans le +personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous +jouissions ensemble des voluptes de la confession. + +En te revelant a moi, tu oublieras ta solitude; tu t'epancheras, et +donneras ainsi la gaiete des eaux vives aux douleurs qui croupissent en +toi. + +Par la meditation et l'examen de conscience en commun, on penetre bien +plus finement en soi-meme. C'est une methode que j'ai experimentee avec +mon ami Simon,--charmant garcon que j'ai un peu perdu de vue, mais que +je veux te faire connaitre. Je suis arrive a faire en sa societe +quelques excursions sur des points tout a fait nouveaux de moi-meme. + +Enfin, etant ton confesseur, je serai en meme temps ton directeur de +conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton ame, +j'aurai soin de te la presenter sous le jour le plus favorable, en sorte +que tu ressentes de la quietude et une grande paix. + +La volupte de l'epanchement, le bien-etre de la pleine lumiere et le +calme du pardon, voila ce que tu trouveras dans la confession, qui est +veritablement le seul plaisir digne de Berenice. + + * * * * * + +3 deg. LES DEVOIRS DE BERENICE + +Tu as des devoirs, Berenice. Il ne suffit pas que tu sois une petite +bete a la peau tiede, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse +avec naivete: tu dois etre melancolique. + +Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravite qu'il +prend quand tu songes a M. de Transe et meme a rien du tout. Le pli de +ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de +tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous desirons le +plus posseder la verite, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par +l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se demontre. + +Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de +decouragement. Votre melancolie est plus noble et plus utile qu'aucune +alacrite. Quelle que soit votre repugnance a l'admettre, croyez bien que +jamais vous n'avez rien eprouve d'aussi precieux que vos grandes +tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi +epure de vulgarite, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne +vous pouvait etre plus fecond que votre deuil, sinon peut-etre les +profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours +d'amour, si vos desirs avaient ete meles de jalousie. + +Les jouissances de l'amour n'augmentent guere l'individu; le plus net +d'elles profite a l'espece. Peut-etre l'amour heureux s'epanouit-il en +vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en +gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifie. Les +souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au +point que quelques-uns en sortent meconnaissables; elles decantent nos +sentiments, fecondent des cellules jusqu'alors steriles de notre moelle, +et nous poussent aux emotions religieuses. + +Tes levres palies de chagrin dans ton visage incline, la desolation de +ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces +mains qui participerent a tant de caresses,--le corps de M. de Transe, +toute cette image que j'ai de toi sous mes paupieres, me sont, o ma +chere madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand +tu te pamais dans ses bras. Et ce jeune homme meme, qui n'etait qu'un +oisif elegant, par sa mort devient un admirable appui a notre +exaltation; la beaute et la noblesse sans ombre ne vetirent jamais un +vivant, mais qui les contesterait a celui qui repose ayant pour oreiller +ton coeur! + + * * * * * + +Cet enseignement de la methode, des plaisirs et des devoirs de Berenice, +je le desseche pour l'exposer selon les procedes scolastiques, mais il +se melait vivant et epars a tous les circuits de nos longues promenades. +Que goutiez-vous, dira-t-on, sur cette terre seche avec de si seches +ideologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit. + +Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination! +D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution a +notre haut probleme de methode (concilier la complexite des sentiments +et leur unite) qu'ils n'entendent meme pas que l'ardeur des sens et +l'amour sont des passions distinctes, fort separables. Elles sont +reunies au plus bas de la serie des etres; d'accord! mais c'est que chez +les plantes et chez les pauvres animaux des premieres etapes toutes les +fonctions sont mal differenciees. Comment l'homme affine s'enteterait-il +dans cette grossiere simplification? Tres souvent, c'est l'empechement +ou nous sommes de changer notre train de maison qui nous force a +demander ces satisfactions a un meme objet. Mais pour ces fonctions +delicates, peut-on trouver un bon Maitre Jacques! Que d'autres procedent +par elaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je +me cheris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, a Berenice, ce +que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort elegant, +qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du +passe, tout ce miserable et charmant instinct qui m'avertit mieux +qu'aucun naturaliste des veritables lois de la vie. + +Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'etait bien nos heures de +pedagogie, alors que je raisonnais, en les elargissant, tous les +mouvements de cette petite ame qui ne peut rien dissimuler. + +"Quel sentiment avez-vous pour moi?" me demanda-t-elle un jour, avec son +sourire un peu triste, dont elle avait assurement remarque qu'il +accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. "De +l'inclination," lui repondis-je, etonne moi-meme de trouver sans +hesitation le mot exact, celui qui convient tout a fait au sentiment qui +m'incline sur elle, pour y saisir les lois mysterieuses de la vie, la +bonne methode. + +Admirable soiree, celle ou je lui dis ce mot! Comme elle resume dans mon +souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine etait desolee et seche +sous le soleil couchant et nous la traversions apres une longue +conversation aride et fievreuse. Pourtant notre discours, pas un instant +n'avait ete sans grace; le genre de Berenice, qui tout de meme est +Petite-Secousse, ne permet pas que notre pedagogie glisse jamais a la +pedanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du +Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaisse +d'Aigues-Mortes. Telle etait cette lande et tel notre debat qu'il me +semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la +foret des Ardennes defrichee. + +A petits pas nous rentrions a Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans +ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune +notion. Mais au sang de ses veines s'etait mele plus de soleil, plus de +sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'etait rafraichi +l'instinct, la force vive qui produit les hommes. + +Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait legerement que je ne +ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goutait que plus +de volupte a caresser le souvenir de M. de Transe. Des lors je l'aimais +davantage, cette chere petite veuve, puisque c'est en cette piete que +nous nous rejoignons; et elle-meme, a se sentir si depourvue, eut voulu +se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui +la fait se complaire sous ma tendre direction? + +Sa chere tristesse, ses douces mains vides, voila mon precieux tresor. + + + * * * * * + + +CHAPITRE HUITIEME + +LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE REPETITION SOUS LES YEUX DE SIMON + + +Dans ce temps-la, j'eus a parler au general Boulanger. Pour distraire +Berenice, je la decidai a m'accompagner, et j'ecrivis a mon ami Simon de +nous rejoindre a Paris. Depuis quelque temps, je desirais vivement les +rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une +meme soiree, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux +meilleurs trapezes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes +qu'ait trouvees mon imagination! + +Apres l'experience de Saint-Germain, Simon s'etait retire dans la +propriete de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau, +s'appliquant a acquerir les tics du chasseur et du proprietaire, se +composant, pour tout dire, cette meme tete de vieux philippiste +anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins. +Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: "Moi, +disait-il, je me fais hobereau apres avoir medite sur les autres vies, +et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon +degout d'effort et ma penurie d'argent; mes parents, au contraire, et +mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosites +variees dont ils professent tant de dedain. Ce qui resulte chez moi +d'une large comprehension, chez eux n'est qu'etroitesse d'esprit." + +Vous avez reconnu la une application rurale de notre axiome essentiel: +"Les actes ne sont rien, la methode qui nous y mene est tout." Simon +avait toujours une excellente philosophie. + +Aux champs, elle gatait ses plaisirs: en ce sens que, meme a la chasse, +il pensait, et ses idees lui etaient si fort ressassees qu'elles +l'ecoeuraient et que la chasse elle-meme lui devint un temps de degout. +On concoit que mon invitation lui agrea. + + * * * * * + +A Paris, la tristesse de ma Berenice s'accentua au point que cette +petite fille devint capricieuse; la vie d'hotel a des fatigues +excessives pour une jeune femme deshabituee de notre civilisation +parisienne sans confortable. Et puis, cette secheresse, cette hate des +grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux, +auxquels la brume des etangs d'Aigues-Mortes avait ete un liniment et un +feutrage contre la vie. + +Le jour de l'important diner que je vais raconter, nous avions passe +notre apres-midi, Berenice et moi, dans les magasins, ou j'aurais voulu +lui faire plaisir, mais l'extreme indecision de nos caracteres nous +laissait l'un et l'autre dans le plus penible enervement. Le soir +tombait, une fin de novembre pleine d'humidite, quand au milieu de +Paris, soudain attriste de gaz, nous sortions de chez les couturieres; +que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et a cause +du crepuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'etait pas bouderie, +mais la souffrance d'un pauvre animal, melee de defaillance physique et +de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'etre tant amusee avec +celui qui est mort! + +Et moi, j'aurais aime la prendre doucement dans mes bras et lui dire: +"Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est +mort, donne-toi a cette image jusqu'a satiete, pleure et je +m'attristerai a ton cote, de regret pour tout ce que je ne puis +posseder. Tu es douce, sincere et chagrinee; je te goute, petite amie, +mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si +grande curiosite; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre." + + * * * * * + +Simon, arrive dans la journee, nous avait pries a diner aux +Champs-Elysees. L'heure etait venue de nous rendre a ce passionnant +rendez-vous. + +Quand le garcon nous ouvrit le cabinet ou Simon nous attendait, ce +veritable ami eut son geste sec et nerveux qui est a la fois d'un +demi-epileptique et d'un cabotin de nevrose, comme le deviennent en +quelque mesure tous les analystes; puis nous primes plaisir a rire en +nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organises dans la vie +des fetes tres particulieres, et le bouquet de tous ces vins bus, evoque +par notre rencontre, nous remplissait, des ce premier abord, d'une +delicieuse ivresse. Cependant, il lancait sur Berenice un regard +d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance +delicate de ce vieil ideologue. + +Mais deja, laissant le garcon soumettre le menu a Berenice, nous +rentrions de plain-pied dans notre domaine metaphysique, et Simon avec +feu s'informait de l'atmosphere morale que me fait ma specialite +actuelle. + +Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que +nous guettions, ont garde cette lumiere qui jadis nous designa l'un a +l'autre. + +Simon a veritablement le sens de la geographie des ames; il sait dans +quelle region intellectuelle je suis situe. Pas un instant il n'a admis +que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent a _contemplation_. +Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos +fortes meditations par des parties de raquettes; de meme, je +m'accommode, comme d'une detente hygienique, de faire methodiquement et +sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de +demarches; mais l'important, c'etait de jeter du charbon sous ma +sensibilite qui commencait a fonctionner mollement. + +--Tu sais, lui dis-je, que ma methode de culture est de creer des +sentimentalites nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane +a l'usage avec une prodigieuse rapidite. J'ai essaye ces temps-ci le +contact avec les groupes humains, avec les ames nationales, et ce que +j'en ai tire, tu le verras, depasse singulierement toute prevision. Mais +organiser des comites, donner audience, polemiquer, ce sont besognes ou +je ne mets que la partie de moi-meme qui m'est commune avec le reste +des hommes. C'est ainsi que j'imagine tres bien un Spinoza, un saint +Thomas d'Aquin, employes tant d'heures par jour dans un greffe, sans +rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions +inevitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort +superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries +de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-la. + +--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment pose ton attitude. Mais +dis-moi maintenant quelle reaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle +gymnastique. + +A peine lui repondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arreta.... + +... Un formidable malentendu se revelait entre nous. Ne croyait-il pas +que je visitais les hommes importants de la region, grands +proprietaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirme que je +me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas. + +Il se tourna vers Berenice pour lui demander son appui. + +--Enfin, m'objectait-il avec une facheuse aprete, que les notables +soient d'esprit grossier, sans desinteressement, je l'accorde, mais au +moins ce sont gens qui se lavent! + +Il montrait peu de delicatesse a surprendre ainsi l'appui de Berenice, +qui reellement n'est pas eclairee sur la question, et j'en fus si +froisse que je fis devant elle ce que toujours je considerai comme une +inconvenance: des le potage, je m'exprimai en termes abstraits. + +Aussi bien n'etait-il pas essentiel d'arreter net Simon, qui parlait +presque comme un Charles Martin! + +--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inferieur; tu as +consenti a avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doue +(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si +tu etais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise +son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas +le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie +aeternitatis._ + +Nous avons la propriete de sentir ce qui est eternel dans les etres. +Ne rougirais-tu pas d'avoir raille la misere de saint Labre? Je t'en +permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-meme +reconnais la magnificence de cet homme qui se renoncait. C'est +essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du meme +point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel +tresor somptueux est l'ame populaire? + +Elle a le depot des vertus du passe, et garde la tradition de la race; +en elle, comme dans un creuset, ou tout acte degage sa part +d'immortalite, l'avenir se prepare. Vas-tu la juger sur un peu de +poussiere et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur? + +En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes, +a l'activite consciente collabore une activite inconsciente, et que +celle-ci est la meme qu'on voit chez les animaux et chez les plantes; +je lui ai simplement ajoute la reflexion.... Tu souris, Simon, du mot +_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre reflexion est +une grande chose! Petite agitation, en verite, aupres de l'omniscience +et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient! + +Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prosperent dans la +vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpetuellement +s'egare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement +de l'etre superieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne +peut meme pas soupconner. C'est l'instinct, bien superieur a l'analyse, +qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorees de +mon etre, lui seul qui me mettra a meme de substituer au moi que je +parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandes. + +... Voila ce que m'ont enseigne ces hommes grossiers, ces ignorants que +tu t'etonnes de me voir frequenter. Ils sont de sublimes professeurs, +bien qu'ils ne se possedent pas eux-memes. Chacun d'eux represente une +des etapes de mon ame le long des siecles. Je me suis penche sur eux, +comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en +garder rien que de confuses images. + +Comment pouvais-tu croire qu'a ces masses d'une telle fierte creatrice, +desinteressees, spontanees, je prefererais la mediocrite des salons, +la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas +l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des +faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une ame, la +sienne, la mienne, celle de l'humanite! + +J'entends bien l'objection ou tu te refugies: + +"Que tu ne sois alle ni au salon, ni a la brasserie, soit!" me diras-tu. +"Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes +de culture, de haute clairvoyance?" + +Pour tout dire, tu supportes malaisement que je fasse aussi bon marche +de notre education de Jersey. + +Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du +Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de +notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de nettete que +sur moi-meme, quelques-unes de mes particularites. Tel un jeune employe +du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de +l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agiterent le dimanche passe aupres +de sa maitresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes +exces, se limitaient a m'eclairer sur les pousses extremes de ma +sensibilite; ils m'eussent perdu dans la minutie. + +Sans doute, a etudier l'ame lorraine puis le developpement de la +civilisation venitienne, je compris quel moment je representais dans le +developpement de ma race, je vis que je n'etais qu'un instant d'une +longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a precede +et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans +des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je +dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanite. + +Je n'avais pas su dans l'etude de mon moi penetrer plus loin que mes +qualites; le peuple m'a revele la substance humaine, et mieux que cela, +l'energie creatrice, la seve du monde, l'inconscient. + +Toutefois, j'aurais pu parler dans les comites, dans les reunions, +suffire a toute l'activite d'un politicien, sans rien soupconner de ces +forces spontanees et secretes. Mes sens furent affines dans l'atmosphere +de Berenice. + +Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de +Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir, +exasperent la senteur des tilleuls, ce decor qui ne laisse subsister que +des idees graves met en valeur les vertus de Berenice, mieux qu'aucun +lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me +decouvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des apercus +plus serieux que n'en mentionnent les enquetes des specialistes, les +programmes des politiciens et les voeux des reunions publiques. + +Viens a Aigues-Mortes, dans son etroit jardin qui ne voit pas la mer. +Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'a garder ses +souvenirs, cette plaine feconde seulement en reves mettent ma Berenice +dans sa vraie lumiere,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus +beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes +forets du Bresil. Et ses animaux eux-memes, de qui son chagrin se plait +a egayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec +ces dures archeologies, et tous se donnent un sens dont je me suis +nourri. + +Ah! Simon, si tu etais la et que tu visses Berenice, ses canards et son +ane echangeant, celle-la, des mots sans suite, ceux-ci, des cris +desordonnes d'enfants et ce dernier, de longs braiements, temoignant +chacun d'un violent effort pour se creer un langage commun et se +prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs +corps, tu serais touche jusqu'aux larmes. Isolees dans l'immense +obscurite que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de +leur defiance hereditaire. Un desir les porte de creer entre eux tous +une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus. + +Viens a Aigues-Mortes et tu decouvriras entre ce paysage, ces animaux et +ma Berenice des points de contact, une part commune. Il t'apparaitra +qu'avec des formes si variees, ils sont tous en quelque facon des +freres, des receptables qui mourront de l'ame eternelle du monde. +Ame secrete en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis a leur +ecole, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces etres +s'accordent avec des moeurs si opposees, c'est cette poursuite meme, +mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque +chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous a la perfection. + +Ainsi, ce que j'ai decouvert dans le miserable jardin d'une petite +fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le desir qui nous +anime tous! + +Ces canards, mysteres dedaignes, qui naviguent tout le jour sur les +petits etangs et venaient me presser affectueusement a l'heure des +repas, et cet ane, mystere douloureux qui me jetait son cri delirant +a la face, puis, s'arretant net, contemplait le paysage avec les plus +beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystere melancolique, +Berenice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans +borne vers un etat de bonheur dont ils se composent une imagination bien +confuse, qu'ils placent parfois dans le passe, faisant de leur desir +un regret, mais qui est en realite le degre superieur au leur dans +l'echelle des etres. C'est la meme excitation qui nous poussait, toi et +moi, Simon, a passer d'une perception a une autre. Oui, cette force qui +s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend a sourdre dans le moi +deplorable que je suis, cette inquietude perpetuelle qui est la +condition de notre perpetuel devenir, ils la connaissent comme nous, les +humbles compagnons que promene Berenice sur la lande. En chacun est un +etre superieur qui veut se realiser. + +La tristesse de tous ces etres prives de la beaute qu'ils desirent, et +aussi leur courage a la poursuivre les parent d'un charme qui fait de +cette terre etroite la plus feconde chapelle de meditation. + +Dans cette campagne denudee d'Aigues-Mortes, dans cette region de sel, +de sable et d'eau, ou la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se +preter plus complaisamment a l'observation, comme un prestidigitateur +qui decompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on +les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux tres +encourages a se faire connaitre, m'ont revele le grand ressort du monde, +son secret. + +Combien la beaute particuliere de cette contree nous offrait les +conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le +reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur +ces etangs, que les betes, Berenice et moi, derriere les glaces de notre +villa, etions remplis d'une silencieuse melancolie.... + +Melancolie ou plutot stupeur! devant cet abime de l'inconscient qui +s'ouvrait a l'infini devant moi. + +En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chere Berenice, +sa grace, sa douceur. Les femmes adoucissent notre aprete nerveuse, +notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race. +Le facheux est que trop souvent nous negligeons d'utiliser pour notre +culture morale l'emotion qu'elles repandent dans nos veines. Mais je +t'en prie, observe Berenice, cette petite chose, cette curieuse +construction. En voila une qui sait utiliser la seve de l'humanite. +L'as-tu examinee a la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connait +guere. Et comment se possederait-elle? Elle ne se regarde meme pas. +C'est une enfant aveugle, emportee par les forces secretes de son ame. +Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit +regretter le passe; simplement dans un effort douloureux elle enfante +quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent +son chagrin et son regret sans realite, elle atteint un objet qu'elle +n'a pas vise. Ah! c'est bien elle, la chere petite fille, qui m'a aide +a comprendre la methode creatrice des masses, de l'homme spontane! + + * * * * * + +Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Berenice et +je lui rappelle nos bonnes soirees d'Aigues-Mortes, ou si souvent je la +pressai qu'elle me parlat avec une intimite plus tendre de M. de Transe, +que j'aime en elle et n'ai pas connu. + +Les deux syllabes de ce nom qui dechire son ame et qu'elle repete avec +un indicible chagrin de petite bete malade retentissent profondement +dans son coeur, d'autant que ce long debat, ces fortes critiques l'ont +accablee. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit +est ailleurs. Il vague la-bas ou elle se figure avoir eu l'ame +satisfaite. Pour ramener Berenice aupres de nous, je lui fis un eloge +exalte de Francois de Transe. J'en vins meme a lui reprocher avec une +reelle amertume, ce qu'elle m'avait avoue un jour, par megarde, au +detour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs etaient +montes au point qu'elle se prit a pleurer. + +Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond interet pour +les masses et en quoi Berenice m'est un sujet excellent pour m'edifier +sur la psychologie de l'humanite se developpant sans le consentement +de l'ame individuelle. Je declarai donc la seance close; toutefois, +desireux de mediter encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement +que faisait voir Berenice pour la mettre en voiture. + +Nous allumames nos cigares. + +--Hein, dis-je a Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants? +Tu vois comme j'ai deshabille devant toi Berenice. Cela t'a fait le meme +effet de pitie et d'apre curiosite que si on avait ecrase sous tes yeux +la patte d'un chien. Eh bien! la misere universelle de l'humanite +s'epuisant vers le mieux retentit en moi de cette facon-la. + +Comprends-tu, ajoutai-je, car j'etais plein de mon sujet, combien je +suis heureux de devetir aupres d'elle mon personnage habituel +d'indifference et d'impertinence pour etre irreflechi. Si tu savais +combien j'aime les naifs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais +soin de rire s'il fallait les enoncer moi-meme. As-tu jamais soupconne +que ma secheresse n'etait que du degout pour le manque de +desinteressement que je vois partout et pour la frivolite. Mais ceux qui +ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime, +ceux-la! Si tu savais comme je me sens le frere des petites filles qui, +avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant deja le monde, +entrent au couvent. Berenice, tiens, en realite, je m'agenouille devant +sa simplicite. + +--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre! + +--Simon! lui repondis-je avec vivacite, chaque jour un ecart plus grand +se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment +sincere, tu as aime la souffrance. + +--Tu as de la chance, me repliqua-t-il, tu es tout a fait dans le ton +pour gouter Saint-Trophime. + +A cette reflexion tres juste sur mon etat d'esprit, je vis bien que +Simon comprenait encore ce qu'est la vie interieure, mais il ne croit +plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des varietes de +l'idealisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est la que j'avais ete +sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maitre +que moi-meme. Je l'ai prete a cette petite mendiante d'affection pour +qu'elle me le rafraichit entre ses mains. + + * * * * * + +A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour apres son +repas, quel que fut le temps (j'ai deja indique sa tendance a la +congestion): moi-meme j'etais tres echauffe par ma demonstration; nous +decidames de regagner a pied notre hotel. Il m'accompagna jusqu'a la +chambre de Berenice, de qui je tenais a prendre des nouvelles avant de +me coucher. La, nous echangeames encore quelques mots. + +--Enfin, disais-je a Simon, pres de la porte entre-baillee, si j'en +croyais le temoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prete a +se donner a moi; or je sais qu'il n'en est rien. + +Tout d'abord, il ne me comprit guere, puis: + +--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais +sa delicatesse. + +--Pas de subterfuge, m'ecriai-je; avoue qu'en realite tu n'as jamais +aime que Spencer: tu fais predominer le rationalisme.... Peut-etre +vas-tu historiquement jusqu'a regretter que la France n'ait pas accepte +le protestantisme.... + +Il me declara qu'il se sentait reellement fatigue. + +--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de +plaisir a te revoir. + + * * * * * + +J'entrai chez Berenice et je trouvai la lampe encore allumee. Comment +m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir pres d'une +lampe qui semble attendre! A cote d'elle etaient des biscuits et une +bouteille de bourgogne videe. Cela me fit sourire: cette enfant adorait +le bon vin apres les emotions; ai-je tort de la tenir pour une +incarnation de l'ame populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli +sourire d'animal repose; il semblait qu'elle eut laisse toute sa +bouderie dans son sommeil et qu'elle s'eveillat a une vie nouvelle. +Alors nous nous mimes a bavarder, et par une pente irresistible, la +conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe. +Aussitot toute ma sensibilite s'interessait a la conversation, mais +elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils +avaient faits ensemble. + + * * * * * + +Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aieule qui t'a fait la +naivete de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravite! + + + * * * * * + + +CHAPITRE NEUVIEME + +LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES. + +LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DEFAILLANCE +SINGULIERE DE BERENICE. + + +Des mon retour dans Arles, l'action electorale commenca. Nous +organisions chaque semaine des reunions sur quelque point de +l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre a celles de nos +adversaires. Souvent j'etais rappele d'Aigues-Mortes par depeche. + +Un soir je quittai en hate Berenice, et comme je marchais dans la nuit, +le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me +precedaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur +la plaine, d'une voix qui va jusqu'a mon coeur. + +... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi +ce soir me decourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensee qui +m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages; +elles ne font apparaitre qu'a d'autres les princesses des Baux. +Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi +les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conserve l'odeur de vos corps +exquis? ou plutot pourquoi donner mes belles soirees a de grossieres +taches? + +C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine +somptueuse que, pour la premiere fois, j'entendis cette cadence que me +repetent trois pauvres enfants. Soirees divines, celles-la! Satures de +toute sensualite, mes yeux, mes oreilles gorges de splendeurs, au point +que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris +conscience de l'essentiel de moi-meme, de la part d'eternite dont j'ai +le depot. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes +heures, ces jours d'acrete et de manie mystique ou, jusqu'alors simple +coureur amuse de choses d'art, je sentis la beaute abstraite sur les +Fondamenta Zattere, en face de cette eglise de Palladio, qui, par un +effet contraire au metaphysicien Goethe revela la beaute classique? + +O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le +plus aime et celebre sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-meme, +vous les avez connus a l'ile de Saint-Pierre, au milieu du lac de +Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de +rencontrer des hommes, ces instants ou l'on se circonscrit en soi, ne +percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous +soumis aux conditions de la tache que m'impose la culture methodique de +mon moi? + +Pourtant mon but n'est pas a desavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise +plus avancee dans son developpement, une lagune morte comme il arrivera +des lagunes de l'Adriatique, determine une evolution superieure de mon +moi. La qualite a l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera +plus precieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer a quelque +chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la +claire vision de ma tache, et sa dignite doit me soutenir contre mes +defaillances. + +Alors, songeant quelle est ma superiorite, puisque j'ai la comprehension +de tous les appetits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes +motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur. + +Or, les incidents qui s'y passerent ce soir-la n'etant pas +caracteristiques, puis-qu'ils sont communs a toutes les reunions, ni +generaux, car ils ne signifient rien d'essentiel a la race, ne meritent +pas que nous nous y arretions. + + * * * * * + +ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE + +Le lendemain, j'ai rencontre l'Adversaire, qui me parle de mes reunions: +"Cela doit bien vous ennuyer!" Je l'assure que je me plais plus avec les +travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au cafe. + +--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier? + +--Les differences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois +qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien. +Mais vous commettez une erreur ou je tombais dans les premiers temps. En +causant avec des electeurs d'une certaine classe, pris individuellement, +je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes reunis par +une passion commune creent une ame, mais aucun d'eux n'est une partie de +cette ame. Chacun, la possede en soi, mais ne se la connait meme pas. +C'est seulement dans l'atmosphere d'une grande reunion, au contact de +passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites +reflexions, il permet a son inconscient de se developper. De la somme de +ces inconscients nait l'ame populaire. Pour la creer, seuls valent des +ouvriers, des gens du peuple, plus spontanes, moins lies de petits +interets que des esprits reflechis. Elle est analogue a chacun de ceux +qui la composent, et n'est identique a aucun. Elle depasse tout individu +en energie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle decide spontanement, +ce sont les conditions necessaires de la vie. + +L'Adversaire s'est mis a rire. Et du ton d'un homme qui a passe des +examens: + +--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algebrique? + +--Il ne s'agit pas de cette sagesse-la, mais de vivre. Un arbre, sans +rien soupconner des belles theories de l'Ecole forestiere, sait mieux +qu'aucun garde general quand il doit se developper, dans quel sens, +selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanement +la foule. + +--Voila bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tete, mais +comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant +d'aprete ses adversaires? Par quel biais vous pretez-vous a faire votre +partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre +toutes les opinions et de degager ce qu'il y a de legitime dans chaque +maniere de voir? + +--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de +philosophie eloigne du ton ordinaire de la polemique, beaucoup y ramene. + +Dans ses elements en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni +moi ne sommes la verite complete, et nous engage ainsi a une grande +modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des +maitres: "Personne, disent-ils, n'est la verite complete, tous nous en +sommes des aspects." Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects +de la verite manquant, la verite complete ne serait plus concevable. +Ainsi faut-il que je satisfasse a toutes les conditions de mon +individualisme, parmi lesquelles une des plus imperieuses est que je +vous nie. + +Mais voici mieux encore: en admettant la mechancete et la mauvaise foi +de mes adversaires (ce qui est le theme ordinaire de toute polemique), +je fais une hypothese tres precieuse et bien conforme a la methode +indiquee par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique +de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-etre +davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en +effet, admet couramment ceci: "_La planete Neptune, n'eut-elle jamais +ete vue, devrait etre affirmee. Fut-elle un astre purement fictif, la +concevoir serait rendre un grand service a l'astronomie, car seule elle +permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors +inexplicables._" De meme les vices de mes adversaires, fussent-ils +fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilites de +psychologue, un grand nombre de leurs actes facheux; c'est une +conception qui explique d'une maniere tres heureuse la reprobation et +l'animosite qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons +un peu plus compliquees. En combattant leurs vices imaginaires, vous +triomphez de leurs defauts reels. Pour ce procede je m'en rapporterai +a un maitre que vous goutez certainement: personne n'a vu la figure du +ferment rabique; personne n'a constate expressement son existence, et +Pasteur guerit de la rage en cultivant ce microbe hypothetique, +peut-etre absolument fictif. + +Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je +n'aboutisse pas a une desillusion trop penible. + +--Je n'ai guere l'angoisse du resultat, lui repondis-je. Quand on s'est +institue un fort dedain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu +importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce +que valent les choses, sitot possedees, et des moyens de les acquerir, +que la seule mesure de mon sentiment a leur egard tient en ceci que ce +sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les +plus miserables. + +La conclusion paraitra seche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes +instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et +sans bonte. Mais quoi! de fois a autre ne faut-il pas deblayer un peu +toute cette racaille ou nous commet la vie active! C'etait d'ailleurs +exprimer a Martin de profitables verites. Je dois a quelque habitude +d'analyser le sens des mots le privilege de ne pas assujettir mes idees +a la phraseologie familiere. + +Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, "haine, +rancune, regrets, desirs," sont tentees de croire a la realite de ces +sentiments en elles. Pour moi, je vois que les evenements n'eveillent +guere sur mon moral d'impressions plus variees que la tuile qui me frole +en tombant; je note, pour l'eviter, le toit d'ou elle glissa, je me +soigne si elle m'a blesse; en aucun cas, je ne m'attarde a m'en faire +une opinion sentimentale. Seulement j'ai a l'egard des tuiles possibles +une continuelle mefiance, a laquelle je donne une allure de deference. +Un homme fort distingue, employe d'une grande administration, disait: +"Je salue les huissiers le premier, pour etre sur qu'ils me +salueront."--"Moi aussi", lui repondis-je. Comme je ne suis employe +d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas ecoute. Mais en +realite que de fois je consulte des niais, simplement pour eviter qu'ils +me conseillent ou me desapprouvent! + +Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de +soi-meme, etre absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les +citoyens comme ses egaux, ou pour mieux dire comme egaux entre eux, ce +qui fait qu'il plaisait assez naturellement a la masse? + +Charles Martin etait incapable de comprendre l'elevation morale, le +parfait desinteressement de ces principes. C'etait avec toute la fureur +d'un sectaire, et meme la reflexion d'un homme methodique, qu'il se +composait des preferences! Par un mecanisme tres frequent, ses +convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses interets. Il eut +ete incapable de trouver des torts a celui qu'il aimait. C'est par la +qu'il arrivait a joindre l'agrement de relations douteuses a la +satisfaction de s'elever contre les mauvaises frequentations. J'en avais +un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Berenice, pour qui il +avait une passion sensuelle, naturellement voilee sous l'interet le plus +eleve, le genant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme +de grande famille que les siens avaient brutalement empeche d'epouser +cette jeune fille. Version qui avait un instant etonne mon amie, puis +tres vite lui avait paru la verite, tant nous sommes tous conduits a +modifier les faits d'apres nos sentiments. + + * * * * * + +DEFAILLANCE SINGULIERE DE BERENICE + + +Je touche ici un point delicat de la vie de Petite-Secousse. La presence +aupres d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent +etonne. "Ces deux personnes, me disais-je n'ont guere de point de +contact, car Berenice a naturellement une sentimentalite tres fine. +Se plairaient-elles par quelque autre cote que le sentimental?" + +Des allures tres molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie +eveillerent ma perspicacite. + +Je confessai Berenice; elle me repondit avec une aisance, bien eloignee +de l'effronterie et melee de douceur, qui me toucha d'une sensualite un +peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres, +tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite +fille, dans le musee du roi Rene, lui avaient donne une opinion fort +differente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports +de la sensualite et de l'amour. Son esprit ne s'etait pas plie a etablir +entre ces deux formes de notre sensibilite les attaches etroites qui +font que pour nous l'une ne va guere sans l'autre. + +Et pour achever de vous devoiler la pensee de Berenice, telle que je la +surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de +croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extreme delicatesse: jeune +et ardente, desoeuvree et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu +tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les +cheveux demeles de sa molle amie. + +Du point de vue de la raison froide, peut-etre Berenice a-t-elle raison. +L'amour n'a pas grand'chose a voir avec les gestes sensuels. Une femme +parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'elite de la +cavalerie francaise et, pour l'aimer d'amour, un pretre austere, comme +notre divin Lacordaire, dont le seul regard la penetrera plus qu'aucune +caresse dans aucun lit. Ces reflexions pourtant ne me satisfaisaient +guere a cause du caractere peu harmonieux de cette defaillance de +Berenice. + +Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le merite est d'etre +instinctif, se laisse-t-il aller a ces deviations? Quand elle +s'abandonne, ne voit-elle pas les details facheux de sa chute: +Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez developpe et puis +elle-meme ferme les yeux. N'empeche qu'un jour; dans une de nos +promenades, je me laissai aller a lui vanter avec amertume les delicates +amours des plantes. + +Peut-etre avais-je trop lourdement appuye. Elle m'ecouta avec surprise, +puis, dans une penible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si +touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit +rougir de ma sotte enquete; et quand mes soupcons auraient quelque +justesse, mon indignation n'etait-elle pas faite, pour une part, de +froissements personnels? + +Je pris sa main emue dans ma main et lui dis: + +--Petite fille, vous etes pour moi une chere fontaine de vie. Ce serait +d'un homme grossier de reflechir sur les inconvenients des diverses +attitudes que notre condition d'homme nous contraint a prendre. Croyez +bien que je n'ai pas cette mediocrite d'arreter mon imagination sur les +complaisances auxquelles vous engagent peut-etre ces sens et cette +beaute charnelle que vous recutes de vos aieux. Si je m'inquietai, c'est +uniquement par piete pour M. de Transe. Apres reflexion, il me semble +bien que vous avez sauve le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans +doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez ete la plus sage en faisant +la part du feu. Et meme s'il vous arrive de priver celui qui est dans le +cercueil d'une de vos pensees, qui sont maintenant tout ce qu'il peut +attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu, +rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitie que je lui voue et +des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beaute, +s'appliquera a l'expiation de vos peches. + +Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien. + +Dans la soiree, Berenice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de +douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je +lui developpe mes theories, puis me le tendit: c'etait elle-meme et une +jeune femme, au-dessous de qui elle avait ecrit "Bougie-Rose", pour +qu'on ne put s'y tromper, et cette legende, legerement modifiee, de la +divine parabole: "Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus; +Philippe a choisi la meilleure part." + +J'admirai que cette petite fille cachat une malice si gracieuse derriere +sa physionomie. Cette misere la mit dans mon imagination plus pres +encore de la nature, et la grace avec laquelle elle s'en expliqua +transforma en sympathie un peu triste la repugnance que j'avais de sa +defaillance. + +"O ma beaute, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigne +etre imparfaite, en sorte qu'il me restat quelque embellissement a +apporter a votre edifice." + +Dans la suite je dus reconnaitre que le sentiment exprime sous forme +seduisante dans cette phrase etait gros des plus lourdes erreurs, C'est +la que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter +contre l'instinct, sous pretexte de faire rentrer Berenice dans la +sagesse vitale. + + * * * * * + +Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos defaillances et nos chagrins, et +quoique sachant nous en faire des images supportables, nous etions loin +de la pleine satisfaction de l'Adversaire, a qui nul homme ni evenement +ne rivera jamais son clou. + +Ma Berenice, en me devenant suspecte, et mon contact perpetuel avec les +electeurs me mettaient dans un etat assez particulier de tristesse +nerveuse. Peut-etre la fievre qui monte des etangs d'Aigues-Mortes aux +approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un desir apre et +indefini de solitude; j'aurais voulu rever seul en face de ma pensee. +Une depeche qui sonne a ma porte, mon courrier a depouiller me faisaient +d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus a un degre aussi intense +l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner +une image de moi-meme conforme a leur temperament, et tout l'ecoeurement +de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence +avec la description de leur caractere. Mon reveil du matin, dans ces +journees ecrasees de menues besognes, etait deja trouble: n'ai-je pas +entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier? + +Pour reagir contre cet etat nerveux, il n'est qu'un remede, empirique +mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de +societe et surtout dans les reveils de nuit, se raidir et prononcer une +phrase, un raisonnement prepares a l'avance. Cela peut surprendre, mais +ces angoisses sont le resultat d'une force qui tourbillonne en nous +(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette +force; il faut ordonner un cerveau desordonne. + +Deux ou trois fois, dans notre enervement, Berenice et moi, nous dumes +convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce +melange malsain de sa tristesse et de mes inquietudes, etait prise de +vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins +d'amitie et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisee. + + + * * * * * + + +CHAPITRE DIXIEME + +LA MORT D'UN SENATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BERENICE + + +Vers cette epoque survint une grande modification dans la vie de +Petite-Secousse. Elle fut mandee a Aix, chef-lieu de l'arrondissement +ou elle avait grandi. Pres de mourir, le senateur opportuniste du lieu +voulait l'embrasser, et il lui declara qu'il la tenait pour sa fille. + +La mere de Berenice en effet semble avoir ete ce qu'on nomme un peu +legerement une drolesse; du moins parmi ses exces avait-elle garde le +sens de la maternite et beaucoup de clairvoyance, car s'etant preoccupee +de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle designa entre ses +amants un collectionneur qui, peu apres, fut envoye au Senat par ses +concitoyens. C'etait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma +le mari de sa maitresse gardien du musee du roi Rene--choix excellent, +puisque Berenice s'y fit l'ame qui nous plait. + +A ses derniers moments, ce senateur s'inquieta d'avoir neglige sa fille; +et quand elle fut a son chevet, il lui adressa un petit discours, sous +lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait +devant les yeux de Berenice la tendre image de M. de Transe: + +--Votre mere, lui dit-il, est en quelque sorte la premiere qui m'ait +appele a representer mes compatriotes. Elle m'a designe comme votre +pere, quand d'excellents citoyens pouvaient egalement pretendre a cet +honneur. Mon notaire, qui sur ma priere a pris des renseignements, me +dit que vous hesitez entre le candidat boulangiste et celui des saines +doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage a reflechir +et a preferer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire +qu'on fait grand cas dans les bureaux. + +Peu apres il mourut, leguant a Berenice cent mille francs. Et la +situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus +forte; puis elle avait donne des gages a tous les partis, en sorte que +l'opinion lui fut favorable. + + * * * * * + +A cette epoque, ma situation a Arles me preoccupait fort. Trop bonne +pour etre abandonnee, elle n'etait pas telle que j'en eusse de la +securite. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais a redouter de la +candidature projetee de Charles Martin. + +Ainsi mes interets electoraux, la tristesse de Berenice, qui tout de +meme se sentait tres seule, mon desarroi de ses moeurs secretes, une +insensible satiete qui me gagnait de nos pedagogies, tout concourait +a me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la +sensualite de Charles Martin rendaient possible. + +Elle n'eut pas recherche cette union, je doute meme qu'elle l'eut jamais +envisagee, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations +avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui revelaient de +difficultes ou elle se perdait. Puis quel prejuge ne court pas chez nous +tous en faveur de l'etat de mariage! + +Je fus amene a lui en donner mon avis. + +... Cette journee-la fut tres triste. Nous avions parcouru en voiture +les rues de Nimes qui, la Maison Carree exceptee, ne m'offre aucun +agrement. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, +ce qu'il y avait la d'un peu femme de chambre m'eut choque, mais j'y +sentais a cet instant comme le regard d'une pauvre petite bete a qui +l'on fait du mal et qui declare: "Je l'accepte parce que tu es le plus +fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir." J'aurais +voulu trouver des mots d'une extreme douceur pour lui exprimer ma +pensee. Mais obsede par la necessite de faire rentrer cette petite fille +dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui repeter: + +--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le delicieux etat +d'ame que tu me manifestes, mais je t'engage tout a fait a epouser +Charles Martin. + +Et nous eumes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que +j'appuyai par des considerations tirees, comme on pense, de ses +defaillances actuelles et meme des chagrins qu'elle avait connus. + +Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire +ainsi: "J'ai toujours eu un violent desir d'etre admiree et de plaire, +et une violente souffrance de la brutalite qu'il y avait au fond de ceux +qui profitaient de ma beaute." Souvent, dans ses voyages a Arles, elle +s'etait offensee que des hommes mal vetus ou des sots congestionnes se +permissent de la regarder avec un appetit meridional. + +--Je t'apprecie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta +miserable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un +sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton +sourire et ta pale maison pleine de ton coeur ardent. + +Elle me repondit qu'a quitter tout cela elle ne trouverait pas le +bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage. + +J'en fus emu au point de compromettre ma these: + +--Ma chere petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensee; crois +bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et meme, +saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fievre et simplement +heureuse? + +Il me sembla que cette derniere phrase redoublait sa tristesse et qu'en +voulant ecarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait +que gener plus etroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma +pensee: + +--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularite, serais-tu moins +belle? Peut-etre, en y reflechissant, les circonstances momentanees +n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, +c'est la longue preparation inconsciente que te firent tes aieux: tu es +maceree de douceur, la qualite religieuse de ton coeur est exquise. + +Berenice se tut, elle pensait a celui qui est dans le cercueil. Et ne +pouvant eviter de toucher ce point, le plus delicat de tous, je lui dis: + +--En verite, ma chere Berenice, M. de Transe lui-meme porterait votre +ame a l'acceptation. Gardez de lui dorenavant un souvenir plus modeste +et gardez-moi aussi quelque amitie. + +--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais? + +Son accent passait infiniment ses paroles. Et apres un silence je lui +repondis: + +--Berenice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un +sentiment aussi vif que je decline la volupte si tentante d'associer nos +vies. Si je te faisais l'existence que je te reve, je te pousserais +l'ame plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe; +je te conduirais dans un cloitre pour y connaitre une exaltation +delicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est +pourquoi, petite fille, malgre tout il vaut mieux que tu epouses. + +Pendant cette conversation, nous etions arrives a la gare, j'avais pris +mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monte dans +mon wagon: + +--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime. + +Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer a Arles ce soir-la. +Mais quelle solution a cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne +m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et detestait +sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goutais en elle que sa +douleur sans defense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eut ete une +compagne intolerable. + +Le train s'eloigna, et je la vis, petite chose resignee, evoluer a +travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du +desagrement sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive +indignation qu'une fille de dix-huit ans eut le coeur serre et des +larmes sur les joues. + +Et j'allai a mes besognes, plein d'un decouragement qui n'a pas de nom +et rempli d'une pitie a sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un +peu d'oubli et d'apaisement a ma chere Petite-Secousse et a tous ceux +qui sanglotent dans la nuit. + +Je me la representais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent +quand elle se sentait tout a fait miserable: roulee en boule sur son +lit, ou son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure +cachee contre cet animal, dont la chaleur peu a peu l'assoupissait. + + + * * * * * + + +CHAPITRE ONZIEME + +QUALIS ARTIFEX PEREO + +VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A +LAZARE LE RESSUSCITE. + + +Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de +ma campagne electorale. Elle assurait a peu pres mon succes, car +Berenice ne permettrait pas a son amant heureux de me combattre. Mais +contre ma raison j'en ressentis du chagrin. + +Je cessai toute assiduite aupres de Berenice: l'Adversaire eut pu s'en +offenser, et desormais que dire a mon amie? Elle-meme ne vint plus a +Arles. On me rapporta qu'elle etait souffrante. Mai, juin, juillet +passerent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, a de rares +intervalles, les plus facheuses nouvelles. + +Une seule fois, a l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle +marchait avec de gracieuses precautions de jeune animal sur les durs +cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma +poitrine. Son sourire me parut eclatant de domination; son visage +lumineux, eclaire par ses yeux et par sa paleur meme, prit un air +d'imperiosite voluptueuse dont je fus accable. + +Cet instant-la m'aide a comprendre ce qu'on dit de la beaute eclatante +et transparente des Vierges qui apparaissent a des jeunes devots +passionnes. + +Mais le phenomene tout a fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse, +que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'etais fort +amuse, me fit connaitre a cet instant le sentiment respectueux de +l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignite qu'il +ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit. + +Je l'aurais honoree et servie, je ne pensais plus a la desirer. Tant de +tristesses accumulees en moi durant ces derniers soirs se grouperent +soudain autour de sa figure et me firent une image singulierement +ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiete. + +Lui, avec la figure dure et bete qu'ils ont toujours, elle, triomphante +de bonheur, sans qu'elle daignat meme etre mechante, ils me generent au +point que je ne les abordai pas. Deux jours apres j'adoptais un chien +egare, qui me fetait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant +rentre chez moi je le caressais quoiqu'il fut sale, en songeant que je +lui etais superieur, a elle, dans l'organisation du monde, car j'avais +agi avec douceur envers un etre qui avait de beaux yeux et de la +tristesse. + +(Ce n'est la qu'une impression vite attenuee, contredite par dix autres, +mais, pour marquer la situation et ses progres, je note chaque forme de +ma defaillance, ma fievre ne s'y jouat-elle qu'une minute.) + + * * * * * + +A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais a mes amis +politiques et visitais ma circonscription. + +Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la +grand'route, a travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait, +car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des temoignages +sur mes propres dispositions. + +N'avais-je pas laisse derriere moi ce tresor accroupi de Saint-Trophime, +comme j'ai laisse Berenice qui est mon autel et mon cloitre? Dans cette +Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec +quelques cultures sur les cotes, et que je franchisse le fosse, je tombe +dans l'anonyme de la nature. Dans ce desert, nulle place pour une vie +individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y creent rien, +mais se contentent de prouver avec intensite leur existence. Ils +eveillent la melancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans +particularisation. La, les pensees individuelles se perdent dans le +sentiment de l'eternel, de l'universel; les arbres y sont tendus, +inacheves; seules fixent l'attention quelques poignees de noirs cypres, +regrets sans memoire, au milieu d'une lepre de mousse et de baguettes. + +Un jour, apres six heures de voiture, par la route la plus malheureuse +de cette region desolee, j'arrivai au plus triste village du monde, aux +Saintes-Maries. C'est moins une eglise qu'une brutale forteresse aux +murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, a la hauteur +du toit, est une chambre Louis XV, decoree de boiseries or et blanc, +remplie de miserables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des +graves saintes Maries. + +J'allai sur la plage coupee de tristes dunes, chercher l'endroit ou +debarquerent ceux de Bethanie, qui furent les familiers de Jesus. +C'etait Lazare le Ressuscite, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la +voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les +parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination, +c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est +la patronne des Bohemiens. Plus mysterieuse que toutes dans sa +volontaire humiliation, elle reporta ma pensee vers ma Berenice, vers +cette petite boheme a peine digne de delier les souliers des vierges ou +des belles repenties, et qui semble avoir ete designee pour m'apporter +la bonne doctrine. + +C'est sur ce rivage, miserable mais sacre pour qui n'a rien dans l'ame +qu'il ne doive a ces obscurs passionnes d'ou naquit notre christianisme, +c'est sur cette plage dont la legende m'etouffait de sa force +d'expansion que je plaignis ma Berenice d'etre une vivante et d'obeir a +des passions individuelles. Sans doute elle a ferme les yeux, mais fasse +le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses +bras une petite brute sans clairvoyance ni reflexion, en sorte qu'elle +ne soit pas a lui, mais a l'instinct et a la race,--et cela, je puis le +croire, d'apres ce que j'entrevois de son temperament. + +Quand je remontai dans ma voiture, fatigue par de telles meditations +melees a ma propagande de candidat, et legerement fievreux, un orage +tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui +me firent durant six heures une prison etroite ou le vent qui ecorche +ces plaines jetait et ecrasait la pluie. Les chevaux, surexcites par +la tempete et leur cocher, filaient avec une extreme rapidite. Je +m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empechait +guere de suivre mon idee. Etat qui n'est pas de reve, mais plutot +l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et +beneficie de toute la force de l'etre. + +Sur ce premier campement de l'eglise de France, je venais de servir les +doctrines sociales qui me seduisent, en meme temps que je revais de +Lazare le Ressuscite, et, tous ces soins se melant dans mon sommeil +lucide, je reflechis qu'il avait fait, celui-la, la meme traversee que +j'entreprends maintenant, en sorte que je lui pretais quelques-unes de +mes idees; et j'en vins a resserrer tout ce brouillard dans la lettre +suivante, qui n'est que mon dialogue interieur mis au point. + + * * * * * + +CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITE + +"Mon cher Lazare, + +Aux dernieres fetes de Neron, votre air soucieux a ete remarque. Je sais +que des personnes de votre famille desirent vous entrainer sur les cotes +de la Gaule, ou elles comptent prendre une attitude insigne dans le +nouveau mouvement d'esprit. La determination est grave. + +Vous ne m'avez pas cache le culte que vous gardez a la memoire de votre +malheureux ami, et, d'apres sa biographie que vous m'avez communiquee, +je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorite: il +etait completement desinteresse, puis il aimait les miserables, ce qui +est divin. Il m'eut un peu choque par sa durete envers les puissants; en +outre, je ne puis guere aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces +amis frottes d'huile qui me possedent et que je ne possede pas. Avec ces +reserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est +pour vous une facon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de +ses fideles cette superiorite d'avoir ete mele si intimement a sa vie +qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez. + +Vous le voyez, mon cher Lazare, je me represente d'une facon tres +precise l'interessant etat de votre ame a l'egard de Jesus: vous +l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes +a votre sentiment. + +Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait +vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le +servir passionnement dans votre sanctuaire interieur? Telle est la +position exacte de votre debat. Il vous faut peser si ce vous sera un +mode de vie plus abondant en voluptes de partir avec Mesdemoiselles vos +soeurs pour etre fanatique, en Gaule, ou de demeurer a faire de l'ironie +et du dilettantisme avec Neron. + +Que vous restiez dans cette cour trop cultivee ou partiez vers des +regions mal civilisees, de vous a moi, dans l'un ou l'autre cas, ca +pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitees a vous +mettre a mort, a cause de votre obstination a leur procurer le bonheur, +et, d'autre part, Neron est un dilettante si excessif que, vous goutant +personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de +vous sacrifier, tant il est peu dispose a plier ses actes d'apres ses +idees, a proteger ceux qu'il honore et a appliquer la justice. Dans la +vie, les sentiers les plus divers menent a des culbutes qui se valent; +en depit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la +nature se font selon un mecanisme et une logique ou nous ne pouvons +influer. J'ecarte donc les denouements qui sont irreformables et je m'en +tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude. + +Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-a-dire un homme qui +transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli +par l'opinion que l'egotiste (homme qui reserve ses passions pour les +jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus severes a Neron +qu'a Marthe, quoique tres certainement cette derniere introduise dans le +monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilite dans +les malheurs qui naissent d'une mesentente ideologique soit plus lourde +pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espece humaine +repugne a l'egotisme, elle veut vivre. Le fanatique represente toujours +le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins +deformees, les vertus qu'il a apercues; l'egotiste au contraire garde +tout pour lui, il est le dernier mot. + +Neron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit +infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans +son genre le bout du monde; en lui les idees entrent comme dans un +cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire +est donc plus assure, tout pese, de l'estime de l'humanite, puisqu'il la +sert. Il est un rail ou elle glisse les provisions qu'elle adresse aux +races futures, tandis que l'egotisme est une propriete close. + +Une propriete close, c'est vrai! mais ou nous nous cultivons et +jouissons. L'egotiste admet bien plus de formes de vie; il possede un +grand nombre de passions; il les renouvelle frequemment; surtout il les +epure de mille vulgarites qui sont les conditions de la vie active. De +ces vulgarites inevitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans +l'entourage si genereux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs? + +Par moi-meme, j'avais de solides raisons pour etre fanatique: cela eut +ete plus decent pour un philosophe. Des amis tres honnetes m'y +engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le +systeme des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse, +ce qui d'ailleurs la deforme toujours, quel temps me serait reste pour +acquerir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eut fallu conformer mes +actes a mes idees. C'est le diable! comme vous dites, vous autres +chretiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite a decouvrir +l'univers qui est en puissance en moi, et a le cultiver, qu'avais-je +a me preoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait +desinteressement, j'ai accepte certaines faveurs qui vinrent a moi en +depit de ma paleur et de ma frele encolure; j'ai favorise diverses +fantaisies de Neron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion. +A tout cela, en verite, je pretais fort peu d'interet; je n'ai jamais +suivi que mon reve interieur. Dans mes magnifiques jardins et palais, +je vantais le detachement; j'en etais en effet detache, j'etais sincere. +Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment a aimer la +pauvrete? Avez-vous jamais mieux goute la pudeur que dans les bras de +Marie-Madeleine? + +J'entre dans ces details intimes pour vous prouver combien j'ai toujours +ete eloigne de cette decision ou vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui +pensai jamais a suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires. +Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrive au bonheur, en ne me +refusant a aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu +a recreer l'harmonie de l'univers? + +J'ai voulu ne rien nier, etre comme la nature qui accepte tous les +contrastes pour en faire une noble et feconde unite. J'avais compte sans +ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions a la fois. +J'ai senti jusqu'au plus profond decouragement le malheur de notre +sensibilite, qui est d'etre successive et fragmentaire, en sorte que, +ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai +jamais possede qu'une ou deux, tout au plus, a la fois. C'est dans cette +idee que Neron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot +philosophique qu'il put prononcer avant de mourir, je lui ai conseille: +"_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'emotions je +tue!" + +C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec a-propos a +toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la +transformation perpetuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas +cette crise unique qu'elle parait au commun. Elle est etroitement liee a +l'idee de vie nouvelle, et comme son image est melee a tous les plaisirs +de Neron, elle est melee a toutes mes analyses. La mort est la prise de +possession d'un etat nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre ane +implique necessairement une nuance qui s'efface. La sensation +d'aujourd'hui se substitue a la sensation precedente. Un etat de +conscience ne peut naitre en nous que par la mort de l'individu que nous +etions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une +part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous ecrier: _qualis +artifex pereo!_ + +Cette mort perpetuelle, ce manque de continuite de nos emotions, voila +ce qui desole l'egotiste et marque l'echec de sa pretention. Notre ame +est un terrain trop limite pour y faire fleurir dans une meme saison +tout l'univers. Reduits a la traiter par des cultures successives, nous +la verrons toujours fragmentaire. + +J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'a l'angoisse, les entraves +decisives de ma methode; aussi j'eusse ete fanatique, si j'avais su de +quoi le devenir. Apres quelques annees de la plus intense culture +interieure, j'ai reve de sortir des volontes particulieres pour me +confondre dans les volontes generales. Au lieu de m'individuer, j'eusse +ete ravi de me plonger dans le courant de mon epoque. Seulement il n'y +en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans +le monde ou je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu. + +Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances ou ce reve +devient aise, et il semble bien que vous soyez sur le point de le +realiser, puisque ayant ressenti a la cour de Neron des inquietudes +analogues aux miennes, vous meditez de vous mettre de propos delibere +au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare, +j'y vois un obstacle, qui, pour se presenter chez vous avec une forme +singuliere, n'en est pas moins commun a bien des hommes. + +Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judee, vous +ne m'avez rien cele du role important que vous y avez joue: le +merveilleux agitateur vous a ressuscite. Vous etes Lazare le Revenu. +En consequence, quoique vous ayez observe toujours la plus grande +discretion sur cette anecdote desormais historique, il est evident que +vous etes renseigne sur le probleme de l'au-dela. Si vous balancez comme +je vois, c'est que la verite ne s'en impose pas, d'apres ce que vous +savez, d'une facon imperative. Des lors, vous voila dans un etat +d'esprit qui, pour naitre chez vous de circonstances particulierement +piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop frequent: vous n'etes pas +le seul revenu. Beaucoup, a cette epoque, bien qu'ils ne soient pas +alles jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumieres sur ce qui termine +tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains lies avec les +bandes funeraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs +contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion +quelques instants sur des idees genereuses, mais comme vous, qui vites +pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des +songes sans racines serieuses. Ils ont de tristes lucidites, et apres +de courts enthousiasmes, analogues a ceux que vous communiquent l'ardeur +de Marthe et de Marie, l'humilite de Sara, la beaute de Madeleine et la +jeunesse du vieux Trophime, ils s'ecrient, infortunes clairvoyants qui +regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: "_Qualis artifex +pereo!_" + + + * * * * * + + +CHAPITRE DOUZIEME + +LA MORT TOUCHANTE DE BERENICE + + +Les elections nous reussirent. Sitot elu, je quittai Arles et +m'installai au Grau-le-Roi, ou Berenice, helas! deperissait aupres de +l'adversaire. Celui-ci ne se dejugeait pas: il ne pensait rien que de +severe sur un succes qu'il n'avait pas prevu, mais il avait trop le gout +de la hierarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous +etions lies par "une sympathie plus forte qu'aucune politique". + + * * * * * + +Qui donc avait repandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis +defaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? "C'est +la fievre des etangs", disait Charles Martin, toujours enclin aux +explications plausibles et mediocres. Ah! les etangs jusqu'alors +n'avaient donne que de beaux reves a la petite Berenice; jusqu'alors ses +insomnies etaient enchantees de l'image de M. de Transe, et dans ses +pires delires elle n'avait recu de lui que les signes d'une tendre +amitie. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'etait une jeune +adultere qui desespere du pardon et repete avec egarement: "Comment +ai-je commis cela?" Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes +m'avouaient tout et me reprochaient amerement d'avoir pousse a cette +union sans amour. + +M'etais-je egare sur ce que je croyais etre son instinct? Ce mariage de +convenance, que j'avais souhaite pour redresser la vie de mon amie, +allait-il donner a sa destinee l'irreparable tournant? L'extreme +difficulte qu'il y a d'interpreter la volonte de l'inconscient m'apparut +avec une singuliere nettete durant ces dernieres semaines, au cours des +longs silences de Berenice, assise aupres de moi en face de la mer +mysterieuse. + +A ma table de travail, je defaillais sous ces interets refroidis qui +encombrent un nouvel elu. Ces querelles emoussees, ces compliments, ces +reclamations m'etaient une chose de degout, comme l'idee fixe dans +l'anemie cerebrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la +causerent. La reussite me supprimait trop brutalement le but dont +j'avais vecu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion a mon +service. _Qualis artifex pereo!_ me repetais-je par ces lentes matinees +de loisir, vaguant de la vaste mer a ces vastes espaces couverts des +seules digitales, et n'osant a chaque heure du jour visiter Berenice. +Etendu sur la greve, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me +semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle sante me +renouvelleraient mieux qu'aucun systeme. En depit de mon ame hative, je +me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes +activites du sable et de l'Ocean. Ne puis-je comparer le developpement +de ce pays au mien propre? Les modifications geologiques sont analogues +aux activites d'un etre. Berenice, qui sortit de son instinct pour +suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature +entiere si elle etait soumise a des volontes particulieres. Dans mon +orgueil de raisonneur, j'ai traite mon amie comme l'Adversaire traite +le Rhone et sa vallee. En echange de la revelation que m'a donnee de +l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pecher +contre l'inconscient. + +Sitot que le crepuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le +visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche. +Accoude a mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va +aboutissant a la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants, +enerves de leur journee et trop bruyants, se debattre contre les grandes +personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit +heures sonnees me permissent d'aller aupres de Berenice; la fievre +l'empechait de dormir, et je me consacrais a amuser le plus possible son +extreme faiblesse. + +Quand il etait si evident que cet etre infiniment sensible ne souffrait +que d'avoir froisse les volontes mysterieuses de son instinct, Martin +nous fatiguait de sa therapeutique materialiste. De l'entendre, je +m'etonnais qu'il put valoir si peu en vivant dans une telle societe. Par +ses seules definitions de Berenice, il me deformait la delicieuse image +que je m'etais composee d'elle d'apres nos pedagogies. Sa mediocrite me +conduisit meme a cette reflexion que, si Petite-Secousse devait +disparaitre a son contact, il ne m'en couterait pas plus de soupirs +qu'elle mourut tout entiere, car Petite-Secousse est la partie de +Berenice que j'ai jugee digne de toutes mes preferences. + +Les choses allerent plus vite qu'il n'eut ete raisonnable de le prevoir. +En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin +prochaine. Sa figure et ses mains, pales comme les linges ou elle +repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu, +mais une expression plus lente eteignait ses yeux qui m'ont eclaire si +rapidement l'ordre de l'univers. + +Une extreme faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main +je me sentais plus fort. Berenice va disparaitre, pensai-je, mais je +garde le meilleur d'elle-meme. Je me suis approprie son sens de la vie, +sa soumission a l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la +premiere etape de son immortalite, mon amie, ce sejour etait incertain +pour toi, tu pouvais t'y abimer, mais en moi prospereront tes vertus. + +A cet instant, ses yeux ayant rencontre mes yeux, elle me souriait, mais +quand son sourire s'effaca, je me sentis tout bouleverse, car je +songeais a tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube +prochaine peut-etre je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la +chaleur de la fievre, n'etait plus deja qu'un leger ossement; et des +larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je repetais: helas! helas! + +Peut-etre se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais +d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je +compris soudain avec epouvante qu'elle me regardait pour me voir une +derniere fois. Depuis combien de temps cette pensee en elle? Ah! ces +regards ou de pauvres hommes et de pauvres betes nous avouent le bout +de leurs forces! Regard tendre et voile de ma Berenice qu'affligeait +la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot desolant +qu'elle eut invente pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que +nous ferions encore dans la campagne, elle se mit a pleurer sans +repondre. + +Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur +qui l'assistait, et a qui, par delicatesse de femme, elle confiait +toutes ses miseres, m'a dit: "Si elle a beaucoup souffert, c'est de +quitter sa beaute, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa". Elle +eut un delire de petite fille, et a moi, qu'elle avait fait asseoir au +bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant +participat d'un mystere sacre, comme est la mort, que je croyais parfois +a un jeu de fievreuse. + +J'ai vu Berenice mourir; j'ai senti les dernieres palpitations de son +coeur qui n'avait ete emu que de l'image d'un mort. Elle etait couchee +sur le cote, comme ces pauvres betes dont elle eut toute sa vie une si +grande pitie. Sans doute elle sentit la mort la posseder, car son visage +gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui +temoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage miserable; +j'embrassais ces yeux ou roulaient les derniers pleurs. Je les +embrassais comme elle avait mille fois embrasse son bel ane, sans +preoccupation de politesse ni de sensualite, simplement pour lui +temoigner ma fraternite. Ces baisers-la, elle ne les connut point de sa +vie, car elle eveillait la volupte, "Maintenant, lui disais-je, tu as +fini ta tache, tu atteins ta recompense, qui est la certitude, verifiee +sur ma tristesse presente, que j'eus pour toi un reel attachement. Tu ne +crains plus desormais d'etre meprisee par ceux a qui les circonstances +ont compose une vie plus facile." + +Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable, +sans tapage, ni larmes, ni vaines demonstrations, mais un peu grave et +silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en +boule dans un coin de la maison de son maitre, d'un maitre dont il est +aime. + +Et pourtant, faire une bonne mort etait-ce un role suffisant pour elle? +Elle eut ete precieuse surtout pour assister les autres a leur dernier +moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes +humiliations. + +C'est vers les cinq heures qu'ecartant les boucles de cheveux qui +couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse +eut merite mieux que de marcher cote a cote avec mes inquietudes +raisonneuses. Des lors, tout l'appareil des soins funeraires s'interposa +entre moi et ce corps qui ne m'etait plus qu'une chose etrangere. Je me +retirai avec l'image que je gardais de cette veritable maitresse. + + + * * * * * + + +CHAPITRE TREIZIEME + +PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE! + +Les journees qui suivirent l'enterrement de Berenice, je les donnai avec +une ponctualite en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel +etat. Mais deja il ne m'etait plus qu'une passion refroidie, un casier +de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais du orner de toutes +mes emotions pour m'en faire un sejour utile, maintenant que j'allais +le quitter n'avait plus pour mon ame d'imperiosite. + +C'etait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le +monde et mon moi se fussent figes. J'etais un bloc de glace sur une mer +qui l'etreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que +je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image +de Petite-Secousse. Image gelee, elle-meme! De nos causeries, je ne +savais plus que ses longs silences; de sa sensualite, rien que ses +touchantes torpeurs, et de son corps elegant, je ne revoyais aucun +detail, mais seulement j'etais rempli de cette tristesse que m'avait +donnee chacune de ses graces quand je songeais qu'elles passeraient. +De tant de gestes par ou elle me toucha, un seul m'obsede: c'est quand, +la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans +parler. + +Ainsi passais-je des soirees, avant que le Parlement fut convoque, a +m'attendrir sur le triste sort de la jeune Berenice, qui mourut d'avoir +mis sa confiance en l'Adversaire. + +Sitot ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les +parties de mon ame montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde +exterieur. Sous cette tente metaphysique, je demeurais tres avant dans +la nuit a contempler la reine par qui me fut revelee la vie +inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopedie, m'enseignait les +lois de l'univers. Meme il m'arriva d'etre rappele a la realite par une +douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter a ce point pour celle +qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien +au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance. + +Une nuit, je ressentis, avec une intensite toute particuliere, que la +preoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois etait assouvie +et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'ocean +pousser la vague qui nait dans la voie de la vague qui meurt, et comme +lui me donner la puissance et la paix? Aupres de la mer unissonnante, +je souffrais que ma vie fut une suite de sons prives d'harmonie. Ce +probleme, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'etait si agreable +ce soir-la, et si doux aussi le vent genereux qui soufflait du large, +que je resolus d'aller, en memoire de Berenice, jusqu'au jardin +d'Aigues-Mortes. + +Il eut ete plus hygienique de gagner mon lit, mais l'idee des +transformations de mon moi me presentait avec une grande force la +convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes +la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction +d'aujourd'hui au bien-etre de celui que je serai dans quelques annees. + +Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considerations, je fis +les quatre kilometres de bruyeres et d'etangs qui separent +d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de +Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable ou nous avions passe tant +d'heures, et ou je venais sans doute pour la derniere fois. Je revecus +avec intensite le chemin que j'avais parcouru aupres de Berenice, et je +sentais que, hausse par cette etrange compagnie d'une annee, +j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon. + +Cette nuit d'octobre etait si chaude, ou plutot mon imagination si +echauffee, que je resolus, etant un peu las, d'attendre le matin en me +couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumees. Dans mon etat +de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien +faisaient se dresser devant moi, a tous instants, des apparences +fantastiques. La masse des remparts, l'immensite de la plaine, la +voluptueuse desolation de ce petit jardin, mon amour de l'ame des +simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces +emotions que j'avais elaborees dans ce pays et tout ce pittoresque dont +il m'avait saisi des le premier jour, se fondaient maintenant dans une +forme harmonieuse. Et comme ils avaient ete dans mon cerveau des +mouvements coexistants et simultanes, ils cessaient sous ma fievre plus +forte d'etre isoles pour composer un ensemble regulier. Beau jardin +ideologique, tout anime de celle qui n'est plus, veritable jardin de +Berenice! + +Au sens materiel du mot, je ne puis dire que Berenice me soit apparue, +mais jamais je ne sentis plus fortement sa presence que dans cette +importante veillee ou je resumai mon experience d'Aigues-Mortes. C'est +qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserre autour de Berenice tous les +mouvements de ma sensibilite. Telle que j'ai imagine cette fille, elle +est l'expression complete des conditions ou s'epanouirait mon bonheur; +elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une ame de qualite, +il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi +momentane que nous sommes et le moi ideal ou nous nous efforcons. C'est +en ce sens que j'ai vu Berenice se lever de sa poussiere funeraire. +Pitoyable et fanee de peches, elle avait un nimbe lumineux ou +s'eclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui +apportai ces memes sentiments d'humilite que d'autres connurent pour +Isis qui les emouvait de son mystere et pour la Vierge tenant dans ses +bras le Verbe fait petit enfant. Ma Berenice, sous ses voiles de jeune +elegante, possedait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour +apparaitre en elle, la verite, une fois encore, emprunta les +balbutiements d'un etre faible. + +--Berenice, lui disais-je, chacune de tes larmes a ete pour moi plus +precieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce benefice ne survivra +pas a ta mort. + +Je crus entendre une voix: + +--Mes larmes en coulant sur toi ont laisse comme un signe particulier, +auquel les hommes reconnaitront que tu as une part de l'ame d'une +creature simple et bonne. + +--Tu etais, ma Berenice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton +instinct depassait toutes nos sagesses et ces petites idees ou notre +logique voudrait reduire la raison. Quand j'etais assis aupres de toi, +dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux enervements; par une +contagion analogue, j'ai participe de ta force qui te fait marcher du +meme rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manque le jour +que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double consequence, en +meme temps que je pretendais te perfectionner, j'ai detruit l'appui que +tu m'etais. Des lors, que vais-je devenir? + +Berenice me repondit: + +--Il est vrai que tu fus un peu grossier en desirant substituer ta +conception des convenances a la poussee de la nature. Quand tu me +preferas epouse de Charles Martin plutot que servante de mon instinct, +tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer a nos +marais pleins de belles fievres quelque etang de carpes. Cesse pourtant +de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanite le suppose de mal +agir. Il est improbable que tu aies substitue tes intentions au +mecanisme de la nature. Je suis demeuree identique a moi-meme, sous une +forme nouvelle; je ne cessai pas d'etre celle qui n'est pas satisfaite. +Cela seul est essentiel. Toi-meme tu te desoles de ne pas avoir de +continuite; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton ame y +suppose quelque chose qui s'aneantit. Dans cette succession ou tu te +desesperes, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule +importe, c'est que tu desires encore. Voila le ressort de ton progres, +et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais +peut-etre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles +Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite +fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers. + +--Ah! Petite-Secousse, que tu etais fortifiante dans le triste jardin +d'Aigues-Mortes! + +--J'etais la; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse +par ou chaque parcelle du monde temoigne l'effort secret de +l'inconscient. Ou je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout +la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant meme que tu me connusses, +quand tu refusais de te faconner aux conditions de l'existence parmi les +barbares; c'est pour atteindre le but ou je t'invitais que tu voulus +etre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissee par +le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-la memes qui sont le plus +insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras a +t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa +faiblesse, a laquelle il voudrait echapper; la secheresse que cet autre +pousse jusqu'a la durete, n'est qu'impuissance a s'epanouir. Estime +aussi les miserables: parfois il est en eux de telles secousses que +c'est pour avoir tente trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut +agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'element unique, +car, sous son apparence d'infinie variete, la nature est fort pauvre, et +tant de mouvements qu'elle fait voir se reduisent a une petite secousse, +propagee d'un passe illimite a un avenir illimite. Pour satisfaire ton +besoin d'unite, comprends qu'il faut t'en tenir a prendre conscience de +moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifferemment toutes ces +formes mouvantes, qualifiees d'erreurs ou de verites par nos jugements +a courte vue. + +Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse. + + * * * * * + +Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient deja de +lumiere. Ce soleil qui se leve sur ce pays, ou Berenice a rempli son +apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle? + +J'entendis l'appel des animaux dans leur etable. Je n'eus pas de peine +a leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Berenice me firent fete suivant +leur temperament, et quoique les canards filassent du cote des etangs +sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misere et sur le +contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je +restai un long temps a serrer la tete de l'ane dans mes bras, a plonger +mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient a une race longuement +battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'etait pour +lui que l'instant de sa pature, il faisait des efforts pour se degager +et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les ames. + +Petite-Secousse, je crois en verite que tu existes partout, mais il +etait plus aise de te constater dans le coeur d'un leger oiseau de +passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples. + +C'est apres avoir reflechi sur cette difficulte de gagner les ames, de +fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce desir dont il +entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'Etat la concession d'un +hippodrome suburbain. + +En effet, pour que les ames s'epanouissent avec sincerite, il leur faut +ces loisirs qu'eut Berenice, par exemple, et qu'elles ne soient pas, +comme cet ane famelique, distraites par l'apre souci de quelques +trochees d'herbes. Les souffrances, les necessites de la vie nous font +comme une gangue miserable ou notre individualisme est opprime. Que +l'heureux s'epanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction +particuliere de sa vie, on le concoit. Mais les miserables! Pour +qu'aupres d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une +fleur utile du jardin de Berenice, soyons a meme de les liberer; qu'ils +cessent d'abord d'etre des opprimes! + +Et nous-memes, d'autre part, pour echapper a la dissipation et a +l'alteration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il +pas que nous nous refugions, comme dans un cloitre, dans une forte +independance materielle? Ce n'est qu'un expedient, mais sans cette +indication ce _traite de la culture du moi_ eut ete incomplet. L'argent, +voila l'asile ou des esprits soucieux de la vie interieure pourront le +mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, +nes spontanement de la meme oppression du moi que nous avons decrite +dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit ou s'elaborerent jadis +les regles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et ou se forma cette +admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne +d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Berenice._ + + + * * * * * + + +DEUX NOTES + + +1 deg. A PROPOS DU TITRE + +Ce volume--ou se clot la serie commencee par _Sous l'oeil des Barbares_ +--a ete annonce sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a +cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent +peut-etre embarrassees, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne +veut etre qu'un acte d'humilite devant l'inconscient, manquerait trop +grossierement son but, s'il apportait la plus legere contrariete a des +femmes. + +_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne detestons pas certaines +pedanteries qui aggravent et enrichissent le debat, elle exprimait fort +bien, cette formule, le desarroi de celui qui constate ne pouvoir se +donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu +paru lourde, cette fleur de college, entre les seins de ma Berenice! + + + * * * * * + + +2 deg. SUR LE CHAPITRE PREMIER + +Si deplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie +d'ideologue, je ne puis supporter qu'on meconnaise ici ma pensee, et je +tiens a souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme +deux exemplaires, universellement connus, de facons fort diverses de +regarder et d'apprecier la vie. Ils me sont des facilites pour abreger +et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de +M. Renan selon la methode que Platon employa avec Socrate? Mais ce +maitre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins +en possession de son heritage intellectuel: de tout mon effort je le +fais fructifier. + +Un nom plus affiche encore est mele a cet ouvrage, et chacun comprendra +que je ne puis l'ecrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est a +chacune, de ces pages que je voudrais etendre le benefice de cette note; +on ne manquera pas de me chicaner avec des interpretations litterales ou +fragmentaires. Tout est vrai la-dedans, rien n'y est exact. Voila les +imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient +a ceci et a cela. Goethe, ecrivant ses relations avec son epoque, les +intitule: _Realite et Poesie_. + + + * * * * * + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barres + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 *** + +***** This file should be named 16814.txt or 16814.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16814/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/16814.zip b/16814.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..84f548d --- /dev/null +++ b/16814.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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