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+The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le culte du moi 3
+ Le jardin de Bérénice
+
+Author: Maurice Barrès
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LE CULTE DU MOI
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BÉRÉNICE
+
+PAR
+
+MAURICE BARRÈS
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+
+1910
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Quelques personnes ayant manifesté
+
+CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)
+
+Conversation qu'eurent MM. Renan et
+Chincholle sur le général Boulanger,
+en février 89, devant Philippe
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME.--Philippe retrouve dans
+Arles Bérénice, dite Petite-Secousse
+
+CHAPITRE TROISIÈME.--(Histoire de Bérénice).
+--Comment Philippe connut Petite-Secousse
+
+CHAPITRE QUATRIÈME--(Histoire de Bérénice)
+[Suite].--Le musée du Roi René
+
+CHAPITRE CINQUIÈME.--Bérénice à Aigues-Mortes.
+Les amours de Petite-Secousse et de François de
+Transe
+
+CHAPITRE SIXIÈME.--Journée que passa Philippe
+sur la Tour Constance, ayant à sa droite Bérénice
+et à sa gauche l'Adversaire
+
+ (a) Vue générale et confuse
+ (b) Vue distincte et analytique des parties.
+ (c) Reconstitution synthétique d'Aigues-Mortes,
+ de Bérénice, de Charles Martin et de moi-même,
+ avec la connaissance que j'ai des parties
+ (d) Critique de ce point de vue
+
+CHAPITRE SEPTIÈME.--La pédagogie de Bérénice.
+
+ (a) La méthode de Bérénice
+ (b) Les plaisirs de Bérénice
+ (c) Les devoirs de Bérénice
+
+CHAPITRE HUITIÈME.--Le voyage à Paris et la
+grande répétition sous les yeux de Simon
+
+CHAPITRE NEUVIÈME.--Chapitre des défaillances
+
+ (a) Les miennes
+ (b) On ne rive pas son clou à l'Adversaire
+ (c) Défaillance singulière de Bérénice
+
+CHAPITRE DIXIÈME.--La mort d'un sénateur rend
+possible le mariage de Bérénice
+
+CHAPITRE ONZIÈME.--Qualis artifex pereo.
+
+Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
+de Sénèque le Philosophe à Lazare le
+Ressuscité
+
+CHAPITRE DOUZIÈME.--La mort touchante de Bérénice
+
+CHAPITRE TREIZIÈME.--Petite-Secousse n'est pas morte!
+
+DEUX NOTES.--A propos du titre
+ Sur le chapitre premier
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Quelques personnes ayant manifesté le désir de désigner par un nom
+particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
+coutume de les entretenir, nous avons décidé de leur donner celle
+satisfaction, et désormais il se nommera Philippe._
+
+_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
+les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active.
+Il le rédigea, peu après une campagne électorale, afin d'éclairer divers
+lecteurs qui saisissent malaisément qu'un goût profond pour les opprimés
+est le développement logique du, dégoût des Barbares et du «culte du
+Moi», et sur le désir de Mme X..., qui lui promit en échange de lui
+obtenir du Chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain_.
+
+
+ * * * * *
+
+LE JARDIN DE BÉRÉNICE
+
+ * * * * *
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+POSITION DE LA QUESTION
+
+
+CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GÉNÉRAL BOULANGER,
+EN FÉVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.
+
+
+Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
+sont invisibles à nos amis les plus attentifs, et de nous-mêmes mal
+connues. Elles font sur notre âme de petites tâches, cachées dans une
+ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
+se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
+Ce sont des passions qui se préparent; elles éclateront au moindre choc
+d'une occasion.
+
+Une force s'était ainsi amassée en moi, dont je ne connaissais que le
+malaise qu'elle y mettait. Où la dépenserais-je?... C'est toute la
+narration qui va suivre.
+
+Mais avant que je l'entame, je désire relater une conversation où
+j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit récit,
+aidera à en démêler le fil.
+
+En m'attardant ainsi, je ne crois pas céder à un souci trop minutieux:
+les considérations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisées
+et qui jugent la vie avec deux éthiques différentes, m'ont suggéré
+l'occupation que je me suis choisie pour cette période. Elles ont
+incliné mon âme de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
+leur cours. N'est-ce pas en quelque manière M. Chincholle qui proposa un
+but à mon activité sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
+Renan que je suis arrivé au point de vue qu'on trouve à la dernière page
+de cette monographie?
+
+Cette soirée, c'est le pont par où je pénétrai dans le jardin de
+Bérénice.
+
+C'était peu de jours après la fameuse élection du général Boulanger à
+Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dînait en ville avec
+M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet éminent
+professeur, il saisit l'occasion où celui-ci était embarrassé de sa
+tasse de café pour l'interroger sur le nouvel élu.
+
+--Monsieur, répondit M. Renan, éludant avec une certaine adresse la
+question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aimé, le
+très distingué Blaze de Bury, avait une idée particulière de ce qu'on
+nomme le génie. Il l'exposa un jour dans la Revue: «Certains hommes,
+écrivit-il, ont du génie comme les éléphants ont une trompe.» Cela est
+possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
+bien plus facile à saisir que le signe du génie, et quoique j'aie eu
+l'honneur de dîner en face du général Boulanger, je ne peux me prononcer
+sur sa génialité.
+
+--Mon cher maître, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.
+
+--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les étranges hypothèses!
+Croyez-vous que je puisse aussi hâtivement me faire des certitudes sur
+des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
+feuilleté Sorel, Thureau-Dangin, mon éminent ami M. Taine? Au bas de
+chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
+les méthodes récentes, que de sources à consulter, que de documents
+contradictoires! Il faut rassembler tous les témoignages, puis en faire
+la critique. Cette besogne considérable, je ne l'ai pas entreprise;
+je ne me suis pas fait une idée claire et documentée du parti
+révisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
+suffrage universel, qui donne à chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
+les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine à débrouiller leurs
+querelles que j'étudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-même
+voudrait-il me détourner du monument que j'élève à ses aïeux, et où je
+suis à peu près compétent, pour que je collabore à sa politique, où
+j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?
+
+Et puis, aurais-je assez de mérite pour y convenir, je ne me sens pas
+l'abnégation d'être boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
+manquerait. Qu'un vénérable prêtre se fasse empaler pour prouver aux
+Chinois, qui l'épient, la vérité du rudiment catholique, il ne m'étonne
+qu'à demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
+romain: «Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
+n'ont pu souffrir des tourments si variés pour une cause vaine.» Je fais
+mes réserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
+Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
+est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'étonnant, c'est
+qu'il y ait eu un premier martyr. En voilà un qui a dû acquérir cette
+gloire bon gré mal gré! Si vous l'aviez interviewé à l'avance sur ses
+intentions, nul doute que vous n'eussiez démêlé en lui de graves
+hésitations.
+
+--Je vous entends, dit Chincholle après quelques secondes, vous refusez
+une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maître,
+me préciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
+général Boulanger est le centre?
+
+M. Renan leva les yeux et considéra Chincholle, puis lisant avec aisance
+jusqu'au fond de cette âme:
+
+--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est précisément,
+Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
+il chatouille le sens précieux de la curiosité. La curiosité! c'est
+la source du monde, elle le crée continuellement; par elle naissent
+la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
+enfants où la curiosité était blâmée; peut-être connaissez-vous cet
+opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mésaventures de
+Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, véritable pamphlet
+contre l'humanité supérieure. Mais telle est la force d'une idée vraie
+que l'auteur de ce coupable récit nous fait voir, à la dernière page,
+Touchatout qui goûte du levain et s'envole par la fenêtre paternelle!
+Laissons rire le vulgaire. Image exagérée, mais saisissante: Touchatout
+plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Léonard de
+Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intérêt je m'attache à
+chacun de vos beaux articles! Le général et ses amis vous ont distrait,
+ils ont éveillé dans votre esprit quatre ou cinq grands problèmes de
+sociologie (comment naît une légende, comment se cristallise une
+nouvelle âme populaire), vous vous êtes demandé, avec Hegel, si les
+balanciers de l'histoire ne ramenaient pas périodiquement les nations
+d'un point à un autre.
+
+Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
+rendez faciles, piquantes, accessibles à des cochers de fiacre. C'est,
+dans une certaine mesure, la méthode que j'ai tenté d'appliquer pour
+propager en France les idées de l'école de Tubingue.
+
+Chincholle rougit légèrement et répondit en s'inclinant:
+
+--Je suis heureux des éloges d'un homme comme vous, mon cher maître.
+
+Il est vrai, j'ai été curieux jusqu'à l'indiscrétion des moindres
+détails de ce tournoi, et je n'ai reculé de satisfaire aucune des
+curiosités que soulevait le principal champion, à qui sont acquises,
+on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point où je me sépare,
+croyez-le, de mes amis. J'aime la modération, je réprouve les injures:
+la violence des polémiques parfois m'attrista.
+
+--Je vous coupe, s'écria Renan; c'est les injures que je préfère dans le
+mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.
+
+Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
+pas dans la vie l'injure à là bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
+signe de fécondité. Si la jeunesse approuvait intégralement ce que ses
+aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d'une façon implicite que
+sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
+de composer des républiques idéales? Et quand nous avons celles-ci dans
+la tête, comment nous satisfaire de celle où nous vivons? Rien de plus
+mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
+essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les améliorations, c'est
+ruiner l'avenir.
+
+Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir sérieusement
+réfléchi, toute l'utilité des injures. Mais prenons un exemple: nul
+doute que M. Ferry ne soit enchanté qu'on le traîne dans la boue. Ça
+l'éclaire sur lui-même. En effet, il est bien évident qu'entre les
+louanges de ses partisans et les épithètes des boulangistes, la vérité
+est cernée. Peut-être, après les renseignements que publient ses
+journaux sur le Tonkin, était-il disposé à s'estimer trop haut, mais
+quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'écrie:
+«L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-même, il est dans le vrai.
+Les intérêts de la vérité sont gardés à pique et à carreau! Grande
+satisfaction pour un patriote!
+
+J'ajoute que le lettré se consolerait malaisément d'être privé de nos
+polémiques actuelles, où la logique est fortifiée d'une savate très
+particulière.
+
+Ayant ainsi parlé, M. Renan se mit à tourner ses pouces en regardant
+Chincholle avec un profond intérêt.
+
+Celui-ci, renversé en arrière, riait tout à son aise, et je vis bien
+qu'il se retenait avec peine de devenir familier.
+
+--Mon cher maître, disait-il, cher maître, vous êtes un philosophe, un
+poète, oui, vraiment un poète.
+
+--Me prendre pour un rêveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
+idéaliste emporté par la chimère! ce serait mal me connaître. Ce ne
+sont pas seulement les intérêts supérieurs des groupes humains qui me
+convainquent de l'utilité des injures, j'ai pesé aussi le bonheur de
+l'individu, et je déclare que, pour un homme dans la force de l'âge,
+c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi à
+injurier.
+
+Il est nécessaire qu'à mi-chemin de son développement le littérateur ou
+le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d'assommer le
+plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
+modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette
+transformation est indispensable dans la carrière d'un homme qui a le
+désir bien légitime de réussir. Le secret de ce continuel insuccès que
+nous voyons à beaucoup de politiciens et d'artistes éminents, c'est
+qu'ils n'ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les
+réactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinèrent à marcher
+à l'avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans. C'est une grande
+folie qu'un enthousiasme aussi prolongé. Pour l'ordinaire un fou trouve
+à quarante ans un plus fou, grâce à qui il paraît raisonnable. C'est
+l'heureux cas où nos boulangistes mettent les révolutionnaires de la
+veille.
+
+--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
+même pour certains antiboulangistes, mais ... voilà! le général
+réussira-t-il?
+
+--Je vous surprends dans des préoccupations un peu mesquines. Mais
+j'entre dans votre souci, après tout explicable et très humain. Et je
+vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
+peuple, qu'avez-vous à craindre? Vous n'avez qu'à suivre les secousses
+de l'opinion; toujours la vérité en sort et le succès. Les mouvements
+que fait instinctivement la femme qui enfante sont précisément les
+mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
+inquiétiez-vous tout à l'heure de savoir si le général Boulanger a du
+génie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
+laisser faire l'instinct populaire.
+
+Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
+hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
+nombreuses qui nous échappent et qui amènent ces numéros variés qui
+sont les événements historiques. Le long des siècles, les plus graves
+événements sont présentés à l'historien par des mains qui vous feraient
+sourire, Chincholle.
+
+Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rêve
+que j'ai fait.
+
+Par quelles circonstances avais-je été amené à me rendre sur un
+hippodrome, cela est inutile à vous raconter. Cette foule, cette passion
+me fatiguèrent; je dormis d'un sommeil un peu fiévreux, j'eus des rêves
+et entre autres celui-ci:
+
+J'étais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
+n'arrivais jamais le premier. Cependant je me résignais, et pour me
+consoler je me disais: Tout de même, je ferai un bon étalon!
+
+C'est un rêve qui s'applique excellemment au général Boulanger.
+
+--Mais, dit Chincholle un peu déçu, le général est vieux.
+
+--Chincholle, vous prenez les choses trop à la lettre; j'ai déjà
+remarqué cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'à Boulanger,
+non vainqueur en dépit de ses excellentes performances, succédera
+Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
+elle se transforme.
+
+Réfléchissez un peu là-dessus, ça vous épargnera dans la suite de trop
+violentes désillusions.
+
+--Si je vous ai bien suivi, résuma Chincholle qui avait pris des notes,
+vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
+estimez que, pour le pays, et même pour ceux qui se mêlent à la lutte,
+il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
+les plus violentes du monde.
+
+Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
+quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
+donné de représenter ces aspirations? voilà tout le problème tel que
+vous le limitez.
+
+Eh bien! mon cher maître, pourquoi, vous-même ne collaborez-vous pas à
+cette tâche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpréter
+comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
+Pourquoi à des ambitieux inférieurs laisser d'aussi nobles soins?
+
+--Mes raisons sont nombreuses, répondit M. Renan visiblement fatigué,
+mais je n'ai pas à vous les détailler, une seule suffira: mon hygiène
+s'oppose à ce que je désire voir modifier avant que je meure la forme
+de nos institutions.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BÉRÉNICE, DITE PETITE-SECOUSSE
+
+
+La conversation de ces messieurs m'éclaira brusquement sur mon besoin
+d'activité et sur les moyens d'y satisfaire.
+
+Ayant fait les démarches convenables et discuté avec les personnes qui
+savent le mieux la géographie, c'est la circonscription d'Arles que je
+choisis.
+
+Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, comme je dînais seul à
+l'hôtel, une jeune femme entra, vêtue de deuil, d'une figure délicate
+et voluptueuse, qui, très entourée par les garçons, alla s'asseoir à une
+petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rêveur, avec
+les façons presque d'une enfant: «Quel gracieux mécanisme, ces êtres-là,
+me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aisés renferme plus d'émotion
+que les meilleures strophes des lyriques!»
+
+Puis soudain, nos yeux s'étant rencontrés:
+
+--Tiens, m'écriai-je, Petite-Secousse!
+
+J'allai à elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.
+
+--Mon vieil ami!
+
+Mais aussitôt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
+sa délicatesse de jeune fille qui a été élevée par des vieillards, elle
+ajouta:
+
+--Vous n'avez pas changé.
+
+Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, à trois heures d'Arles
+où elle venait de temps à autre pour des emplettes.
+
+--Mais vous-même? me dit-elle.
+
+J'eus une minute d'hésitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
+peu les journaux. Je répondis, me mettant à sa portée:
+
+--Je viens, parce que je suis contre les abus.
+
+Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayée:
+
+--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?
+
+Voilà bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
+voudrait que chacun se courbât. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
+civique.
+
+--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.
+
+Je vis bien qu'elle s'appliquait à ne pas m'en montrer de froideur.
+
+--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
+l'ingénieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
+fait des abus: ses chefs le casseraient.
+
+--Charles Martin! m'écriai-je, mais c'est mon adversaire!
+
+Et je lui expliquai qu'étant allé, dès mon arrivée, au comité
+républicain, j'avais été traité tout à la fois de radical et de
+réactionnaire par Charles Martin, qui s'était échauffé jusqu'à brandir
+une chaise au-dessus de ma tête en s'écriant: «Moi, Monsieur, je suis un
+républicain modéré!»
+
+--Vous m'étonnez, me répondit-elle, car c'est un garçon bien élevé.
+
+Nous échangeâmes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'à l'heure
+de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
+la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
+pleurant:
+
+--Promets-moi de venir à Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
+raconterai comme j'ai eu des tristesses.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+HISTOIRE DE BÉRÉNICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE
+
+
+Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,--Petite-Secousse,
+comme on l'appelait à l'Éden--qui ne soit choquant; je n'en garde
+pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue
+à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et
+élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont
+les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
+
+Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue
+discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité:
+«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
+les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
+yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
+voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles
+ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.»
+L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter,
+effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
+oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son
+principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les
+mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir
+intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
+gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les
+minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans
+un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour
+d'une danseuse lascive.
+
+Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue
+Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de
+petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à
+la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir
+en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon
+ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut
+enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la
+prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il.
+Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls
+de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
+jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon
+compagnon me présenta.
+
+Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous
+remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très
+occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui
+parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
+Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu
+haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle
+faisait d'une défaillance une beauté.»
+
+Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la
+raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix
+ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune
+personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
+cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de
+péché.
+
+Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue
+Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de
+Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui
+m'avait d'abord frappé:
+
+--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
+Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de
+grande fille.
+
+La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
+s'interrompit pour compter sur ses doigts:
+
+--Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion
+dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix
+louis par mois.
+
+--C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes;
+pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
+toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.
+
+Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.
+
+L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec
+une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
+je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine
+aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
+distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.
+
+Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
+pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
+bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le
+monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de
+cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination.
+Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à
+être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées
+dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut
+particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
+plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
+était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que
+j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois
+maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait
+l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
+la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.
+
+Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me
+demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa,
+je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet
+ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
+suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
+jusqu'alors avaient sommeillé en moi.
+
+Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
+c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à
+tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le
+détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses
+camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
+gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été
+élevée dans le Languedoc, à Joigné.
+
+--Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y
+trouve!
+
+--Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.
+
+Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des
+détails.
+
+--Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là
+que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.
+
+--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?
+
+Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.
+
+--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
+tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez
+depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire
+plaisir à Bérénice.
+
+Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte
+Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
+fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité
+qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion
+commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme
+délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de
+cette enfant aux cheveux nattés.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+HISTOIRE DE BÉRÉNICE _(Suite)._--LE MUSÉE DU ROI RENÉ
+
+
+C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du
+roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une
+des étapes les plus touchantes de notre race.
+
+La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de
+l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de
+souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la
+vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle,
+fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un
+renseignement, il les émeut.
+
+Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur
+eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui
+glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus
+fine mélancolie.
+
+Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la
+première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux
+langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
+départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables
+latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil
+artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson,
+à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que
+l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre
+art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
+allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa
+première manie, il avait publié une liste de mots français, tout
+indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur
+les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit
+des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et
+treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien.
+
+Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les
+curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
+les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi
+devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
+de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de
+profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat.
+
+Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en
+grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musée du roi
+René_ dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par
+le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
+qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice.
+
+Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits
+dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.
+
+La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide
+construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus
+fort de l'été.
+
+La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés
+finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient
+une âme chimérique.
+
+Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
+le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semée de grands herbages,
+de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames
+à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
+Désintéressement et de Simplicité.
+
+_Honneur_ était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au
+juste ce que c'était; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
+parure; mais _Désintéressement_ et _Simplicité_ lui sourirent bien
+souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des
+pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
+une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les
+déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs
+mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
+précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle
+n'aima rien tant que ces dames de _Désintéressement_ et de _Simplicité,_
+doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude.
+
+La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints,
+mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la
+monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui
+les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux
+ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice.
+
+La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
+ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de
+l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième
+siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment
+simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette
+époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau
+avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un
+beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous
+retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
+Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
+plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être
+dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais
+quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même
+thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs
+panneaux!
+
+Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son
+catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
+bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent
+nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient
+d'apporter à la contemplation de l'univers.
+
+La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
+devant _la Pluie de Sang_: c'est Jésus entre deux saintes femmes,
+dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme
+d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie»,
+le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise
+pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une
+représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner
+tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
+se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation
+par les yeux?
+
+D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille.
+Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le _Buisson
+Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
+tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une
+médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une
+campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un
+buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des
+liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous
+les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres.
+Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures
+peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
+sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée
+dans le giron d'une vierge.
+
+Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il
+était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de
+considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux,
+et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de
+rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations
+étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait
+à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté!
+
+Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être
+ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance
+des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait
+assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer,
+ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans
+quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité
+du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
+nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à
+toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les
+panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence
+supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde.
+
+Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
+naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé
+en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du
+roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait
+plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles.
+L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
+part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude.
+Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut
+rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
+valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse
+déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses
+moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare!
+
+En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
+devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop
+subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
+tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
+de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième
+siècle.
+
+Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales
+toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de
+Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres
+de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée,
+où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont
+choses exquises dans un décor élégant.
+
+Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et
+l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les
+explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs
+souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
+sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro
+du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le
+Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on
+avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre
+compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être
+trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa
+famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à
+celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé
+la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle
+fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet
+anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva
+d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des
+voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent
+toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de
+notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au
+baiser sensuel de l'Italie.
+
+ * * * * *
+
+J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
+plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces
+vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux
+de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui
+choisissait dans les vitrines.
+
+Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre
+qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire,
+les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers
+costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces
+seigneurs.
+
+Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui
+s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux
+étaient ennoblis.
+
+Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte
+Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette
+relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
+pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et
+rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet
+de joie.
+
+Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger
+était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât
+pas la vie de relations.
+
+En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon
+ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long
+baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en
+même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
+l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
+
+Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce
+qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence
+intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.
+
+Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées,
+de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris
+gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la
+frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une
+pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le
+bas de son échine.
+
+Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour
+cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
+corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité.
+De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter
+toute sa vie les familiarités des vieillards.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et
+chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait
+en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué,
+ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur.
+
+Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur
+utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et
+de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle
+maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps
+infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné.
+Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du
+musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune
+prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
+siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et
+comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
+pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter
+sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui,
+pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que
+s'envelopper de la part originelle de sa race.
+
+Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si
+grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se
+désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à
+glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le
+soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer,
+en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
+passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur
+délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais
+elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère
+s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité
+descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres
+sensibles est chose somptueuse et triste.
+
+O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS
+DE TRANSE.
+
+
+J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
+les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits
+les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
+toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes
+ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à
+l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
+
+Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait.
+Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi
+René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont
+des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle
+était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
+sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés,
+enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et
+écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un
+refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
+jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites,
+je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec
+Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette
+trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en
+détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur
+et de pleurs.
+
+Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
+éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur
+son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et
+pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant
+d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez
+avec un entrain mystérieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
+--petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous
+faire mourir, qui présidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vêtus
+avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
+noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma très
+chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître,
+vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
+--l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle
+se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble
+participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
+elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous
+rends.
+
+Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent
+pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
+mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché
+de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai
+créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est
+ressuscitée....
+
+Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai:
+Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous
+êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
+sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
+dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces
+fleurs légères.
+
+Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce
+qu'ils avaient fait de Bérénice.
+
+ * * * * *
+
+Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes
+remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces
+mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et
+fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
+qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la
+plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur
+son tombeau.
+
+Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les
+fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon
+imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
+infiniment.
+
+ * * * * *
+
+Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je
+descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur
+coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine
+immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une
+jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me
+conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre
+de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes
+une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent
+mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice,
+faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les
+seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver
+mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin,
+ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
+gracieux que celui de son premier accueil.
+
+Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet
+évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
+tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait
+voir des couleurs» identiques ou complémentaires.
+
+Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil
+couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation
+sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je
+redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une
+brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y
+sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite
+main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son
+contentement de me revoir me donnait la fièvre.
+
+Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
+ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un
+peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du
+soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque
+trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi
+l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse
+d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à
+l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur
+leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu
+de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de
+besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance.
+N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du
+quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et
+étriqués!
+
+ * * * * *
+
+Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante
+simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau
+laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne
+ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande.
+Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées,
+coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette
+masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des
+petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait
+au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence
+éternel et si doux!
+
+Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le
+soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
+vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion
+presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas
+apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un
+imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
+sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre
+mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
+cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
+théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle
+est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique
+pour que je connusse tout le monde.
+
+A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire,
+mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste,
+peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
+graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous
+engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne
+petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les
+brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté
+qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé,
+parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être
+tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
+
+Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
+et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de
+retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
+éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous
+distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
+une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec
+une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
+bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
+de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
+les siècles, de ce qui est en train de périr.
+
+Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais
+beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins
+pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce
+que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le
+désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit
+et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié
+pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée.
+Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
+les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore,
+comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui
+n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
+de consoler.
+
+A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
+mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis
+disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête,
+pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la
+mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
+tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une
+de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.
+
+ * * * * *
+
+LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE
+
+Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de
+Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie
+intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.
+
+Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée
+qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée,
+elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y
+livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
+secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu
+dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant
+témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette
+mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.
+
+Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe,
+qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
+Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le
+fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
+aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées
+de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une
+si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants
+généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.
+
+Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions
+jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
+Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me
+porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à
+trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous
+faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt
+ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.
+
+M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de
+faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
+les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que
+passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste.
+Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
+les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.
+
+Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à
+Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les
+joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât
+ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne
+put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit
+adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche
+de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son
+ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait
+relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
+appartiendrait à un autre.
+
+Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu
+de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
+elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez
+me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui
+intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus
+âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec
+amitié à Bérénice.
+
+Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le
+premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes.
+«Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété,
+«ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
+le coup vous soit atténué.»--«François est mort!» s'écria-t-elle.
+
+Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces
+pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
+sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni
+même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné
+que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans
+sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge.
+Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et
+de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
+était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût
+préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot
+accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde.
+
+Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des
+lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma
+main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais,
+de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur,
+à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit,
+à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée
+j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au
+couvent!»
+
+Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
+mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans
+cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître.
+Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
+à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
+j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.
+
+Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la
+sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes....
+A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
+vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles
+gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
+grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de
+chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
+satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la
+douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de
+ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination
+enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.
+
+La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé
+à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres
+détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe
+de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large
+lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de
+Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains,
+heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
+dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés.
+
+Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que
+je trouve touchante.
+
+M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses
+préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une
+pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
+retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette
+excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
+ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux,
+puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une
+médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne
+quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur
+amour.
+
+De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de
+respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
+pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.
+
+Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice,
+toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve
+assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la
+douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à
+reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François
+avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
+portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était
+reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait
+Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la
+regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que
+je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me
+fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
+bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.
+
+J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle
+prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie.
+
+ * * * * *
+
+Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
+me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle
+manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la
+possession.
+
+Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce
+qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
+résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies.
+Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur
+et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
+bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous
+toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
+pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+JOURNÉE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE
+BÉRÉNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.
+
+
+Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques
+paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
+jardins.
+
+Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et
+pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs,
+ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve,
+s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.
+
+On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance,
+citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région.
+
+ * * * * *
+
+I.--VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE
+
+
+Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans
+l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide
+de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles
+bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux
+misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants
+de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le
+désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire
+souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés
+et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!
+
+Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils
+qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes
+boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient
+couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui
+la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous
+des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs
+raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle
+aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et
+suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière
+n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté
+où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont
+elle essuie ses tendres yeux?
+
+Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long
+passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays,
+rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui
+souffrirent....
+
+En réalité, ils ne diffèrent guère.
+
+Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque
+chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les
+autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne
+tout.
+
+Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses
+nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?
+
+Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et
+analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
+passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les
+barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce
+qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour
+jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes
+successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
+de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à
+me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir
+tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?
+
+... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis
+qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
+religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me
+préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas
+comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je
+cherche ma formule à travers toutes les expériences.
+
+ * * * * *
+
+J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir
+l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet
+illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de
+l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment
+dispersés.
+
+Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse,
+je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour
+embrasser le plus long horizon.
+
+Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à
+tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses
+hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs
+d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède;
+puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays
+inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui
+sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et
+assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de
+l'abondante nature.
+
+Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces
+vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais
+procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement
+qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être
+effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité
+après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable
+pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule
+saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
+instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
+distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même
+point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique!
+puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même
+délai que mon émotion va s'affaisser.
+
+Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je
+reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.
+
+J'allai la saluer.
+
+ * * * * *
+
+II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES
+
+
+Bérénice fit la présentation:
+
+--M. Charles Martin, ingénieur.
+
+Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un
+vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un
+professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de
+l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de
+nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on
+rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir
+qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation,
+en ne se jetant pas l'un sur l'autre.
+
+--Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice.
+
+--J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je
+suis dans la tour.
+
+--Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin.
+
+A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent
+d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire
+l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de
+sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
+personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il
+a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit:
+«Suis-je un pourceau!»
+
+--Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au
+contraire, un vif intérêt.
+
+Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice),
+car il reprit:
+
+--C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y
+saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu
+personne pour vous orienter dans ce panorama.
+
+Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât
+des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses
+d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms
+exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages.
+Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
+désignaient suffisamment!
+
+Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience
+d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui
+confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais
+faite du pays d'Aigues-Mortes....
+
+Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était
+recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.
+
+Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de
+cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et
+des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs
+racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des
+sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
+le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et
+la paix profonde de ces longs paysages?
+
+Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays.
+C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
+d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits
+de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
+voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille
+plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas
+même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que
+j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture;
+c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma
+maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins
+que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
+sables salés.
+
+ * * * * *
+
+A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans
+on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au
+défrichement.
+
+--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où
+notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il
+apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
+trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
+difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien
+rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
+très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous
+pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa
+tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne
+cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme
+raisonnable!
+
+Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
+plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui
+tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.
+
+Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la
+nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de
+Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel
+point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il
+est et prétend lui imposer sa discipline.
+
+Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur,
+imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays,
+telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.
+
+Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
+c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de
+l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de
+transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui
+des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il
+sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que
+perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
+sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et
+à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
+Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du
+monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où
+nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par
+la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie
+qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon,
+vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
+mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille
+aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre
+est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de
+notre humeur.
+
+Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas
+vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille
+cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je
+demande que vous me soyez un directeur.
+
+Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.
+
+L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
+votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je
+suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et
+Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de
+ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver
+l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.
+
+ * * * * *
+
+Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter,
+satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner
+côte à côte à l'hôtel.
+
+Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction,
+l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle
+ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
+séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans
+leur esprit catégorique.
+
+Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
+sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur
+table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il
+s'embarrassait sur mon caractère.
+
+Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais
+des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère
+religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre
+hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et
+de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des
+conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs,
+chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la
+plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de
+spécialiste.
+
+Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un
+ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
+regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était
+énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées!
+Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude,
+ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si
+dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
+vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
+perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien
+je n'avais pas trop auguré de son animalité.
+
+Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui
+offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
+politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:
+
+--Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec
+vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des
+idées absolument opposées.
+
+Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais
+textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
+contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais
+que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient
+chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
+Français.
+
+Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
+cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un
+goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!
+
+Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
+raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti.
+Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les
+oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les
+protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
+exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la
+République, gardons-la bien!»
+
+A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir
+mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait
+qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.
+
+--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur
+historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
+est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance
+philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
+idéals. Le même rêve m'obsède.
+
+Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?
+
+Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation
+intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie
+qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de
+l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
+apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter;
+il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image
+qu'il s'est improvisée de l'univers.
+
+Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
+compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la
+multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité
+qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
+«l'_Adversaire_».
+
+ * * * * *
+
+III.--RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE
+CHARLES MARTIN ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
+PARTIES.
+
+J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui,
+toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
+trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.
+
+Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte
+nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
+brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
+inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que
+les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont
+mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
+il se prive en se mêlant aux hommes.
+
+A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
+dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de
+la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
+devenaient plus fortes et fécondes.
+
+J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
+même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de
+Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces
+étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et
+de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par
+de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette
+union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit
+sec de Charles Martin.
+
+Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour
+Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses
+émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire
+frissonner les hommes.
+
+Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis
+jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air
+prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
+une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant
+ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette.
+Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente
+naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien
+est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes
+émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
+granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.
+
+Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes
+sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié
+perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je,
+déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions
+agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi,
+nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.
+
+Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
+l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend
+au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
+chaque jour ressuscite.
+
+A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante,
+de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de
+l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le
+contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
+observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans
+cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
+cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
+dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure
+qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle
+l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
+«l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau
+dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
+réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
+méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi
+comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
+de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je
+perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
+Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je
+les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles
+Martin.
+
+L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de
+rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.
+
+Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau
+encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute
+valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire,
+âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
+passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la
+médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des
+notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement
+la somme de tout ce que je voyais.
+
+Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à
+Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
+pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de
+cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié
+dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour.
+J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui
+embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi
+s'efforça toujours d'atteindre.
+
+ * * * * *
+
+Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour
+Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et,
+en vérité, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi,
+dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour
+désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible
+de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est
+en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine
+cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
+qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette
+contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
+sont le type, je me sers d'un même mot: _Le jardin de Bérénice_.
+
+ * * * * *
+
+CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE
+
+
+Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
+Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il
+faillit prendre barre sur moi.
+
+Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
+d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant
+penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus
+de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour
+Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une
+vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui
+reçoit sa beauté de cette constance.
+
+Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes
+demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
+vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
+baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
+et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le
+visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même,
+a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être
+des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de
+souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
+belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux
+fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme
+Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.
+
+Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement
+l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que
+j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre
+enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation
+n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à
+l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais
+qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner
+avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire,
+et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience».
+Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris
+en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice?
+Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!
+
+Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active.
+Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la
+bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE
+
+ Mon enfant, donne-moi ton coeur.
+ (PROVERBE.)
+
+Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère
+Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le
+comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications
+électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison
+des étangs.
+
+Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps
+avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait!
+Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance
+bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des
+tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
+poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté,
+que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur
+finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée
+de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
+âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les
+contours.
+
+Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun
+contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
+le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent
+des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux?
+jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de
+confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et
+de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
+aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès
+d'elle m'étaient un jardin fermé.
+
+Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans
+cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments
+analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande.
+Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est
+qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre
+nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs
+silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle
+jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent
+de la mer.
+
+Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu
+du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la
+fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la
+lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce
+d'abstractions.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg
+du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger
+rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et
+découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance
+ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
+bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
+est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse,
+j'en prenais une conscience intense.
+
+Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer
+qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
+une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
+quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre
+soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées
+sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des
+pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun
+bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
+suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi
+la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum
+léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
+la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa
+fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle,
+je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je
+défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
+paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il
+suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher
+des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans
+les bras de M. de Transe.
+
+Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de
+Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la
+laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa
+bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
+par le sentier des étangs.
+
+Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette
+violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant
+ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées
+par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un
+saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la
+rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût
+utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre
+mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se
+faner royalement sur elle-même.
+
+Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance
+que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle
+pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné,
+suffisait à ne pas irriter mon désir.
+
+Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
+soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
+promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
+tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait,
+avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent
+connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle
+m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi
+pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de
+qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je
+fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage,
+pour mon _originalité_, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais
+qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante
+végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.
+
+«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre
+bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute
+sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement
+parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche.
+
+Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
+Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents
+éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
+pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
+froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
+a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
+passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la
+souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice,
+seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
+remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion,
+d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure.
+
+Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en
+me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
+trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
+médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
+fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
+unité de vie intérieure; je désirai y participer.
+
+Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation
+particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps
+sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme
+passionnée.
+
+Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage,
+les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
+son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à
+trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de
+systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
+circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en
+pas fausser le caractère.
+
+ * * * * *
+
+1° LA MÉTHODE DE BÉRÉNICE
+
+Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que
+vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante
+qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.
+
+Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi
+du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force
+logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
+corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis
+dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais
+on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos
+inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre
+conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples
+fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
+entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
+monter dans la nature.
+
+Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la
+reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
+crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous
+puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
+tâche délicate!
+
+N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole
+à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me
+répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
+peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
+d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru
+déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de
+l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si
+ça t'est plus commode.
+
+Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la
+vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y
+réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
+mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle
+le sens de la nature et ses lois.
+
+ * * * * *
+
+2° LES PLAISIRS DE BÉRÉNICE
+
+Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse,
+l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
+tour Constance. «C'est là seulement que je me plais,» me dis-tu. Elles
+te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
+qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aigues-Mortes; tes sensations, tu
+les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée,
+c'est toi-même que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
+petite maison, c'est ta propre fièvre qui le monte le soir de ces
+étangs.
+
+Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
+toi, ne te suffit pas. Ton âme dispersée sur cette terre, ta souffrance
+émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en
+déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les généralités;
+tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
+petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature,
+précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
+d'elle-même; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu
+t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le
+personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
+jouissions ensemble des voluptés de la confession.
+
+En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude; tu t'épancheras, et
+donneras ainsi la gaieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
+toi.
+
+Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien
+plus finement en soi-même. C'est une méthode que j'ai expérimentée avec
+mon ami Simon,--charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que
+je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société
+quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même.
+
+Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de
+conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton âme,
+j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte
+que tu ressentes de la quiétude et une grande paix.
+
+La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le
+calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est
+véritablement le seul plaisir digne de Bérénice.
+
+ * * * * *
+
+3° LES DEVOIRS DE BÉRÉNICE
+
+Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
+bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
+avec naïveté: tu dois être mélancolique.
+
+Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il
+prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de
+ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
+tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le
+plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
+l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre.
+
+Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
+découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
+alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que
+jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes
+tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
+épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
+vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les
+profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
+d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.
+
+Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net
+d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en
+vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
+gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les
+souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
+point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos
+sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle,
+et nous poussent aux émotions religieuses.
+
+Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de
+ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces
+mains qui participèrent à tant de caresses,--le corps de M. de Transe,
+toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma
+chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
+tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un
+oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre
+exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un
+vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller
+ton coeur!
+
+ * * * * *
+
+Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice,
+je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il
+se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades.
+Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches
+idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.
+
+Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
+D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à
+notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments
+et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et
+l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont
+réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez
+les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les
+fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il
+dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement
+où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à
+demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions
+délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent
+par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
+me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce
+que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant,
+qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
+passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux
+qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.
+
+Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de
+pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les
+mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.
+
+«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son
+sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il
+accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De
+l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans
+hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui
+m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la
+bonne méthode.
+
+Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon
+souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche
+sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue
+conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
+n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est
+Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la
+pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
+Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé
+d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me
+semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
+forêt des Ardennes défrichée.
+
+A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
+ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
+notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de
+sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi
+l'instinct, la force vive qui produit les hommes.
+
+Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne
+ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus
+de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais
+davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que
+nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu
+se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
+la fait se complaire sous ma tendre direction?
+
+Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE RÉPÉTITION SOUS LES YEUX DE SIMON
+
+
+Dans ce temps-là, j'eus à parler au général Boulanger. Pour distraire
+Bérénice, je la décidai à m'accompagner, et j'écrivis à mon ami Simon de
+nous rejoindre à Paris. Depuis quelque temps, je désirais vivement les
+rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
+même soirée, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
+meilleurs trapèzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
+qu'ait trouvées mon imagination!
+
+Après l'expérience de Saint-Germain, Simon s'était retiré dans la
+propriété de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
+s'appliquant à acquérir les tics du chasseur et du propriétaire, se
+composant, pour tout dire, cette même tête de vieux philippiste
+anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
+Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: «Moi,
+disait-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies,
+et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
+dégoût d'effort et ma pénurie d'argent; mes parents, au contraire, et
+mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosités
+variées dont ils professent tant de dédain. Ce qui résulte chez moi
+d'une large compréhension, chez eux n'est qu'étroitesse d'esprit.»
+
+Vous avez reconnu là une application rurale de notre axiome essentiel:
+«Les actes ne sont rien, la méthode qui nous y mène est tout.» Simon
+avait toujours une excellente philosophie.
+
+Aux champs, elle gâtait ses plaisirs: en ce sens que, même à la chasse,
+il pensait, et ses idées lui étaient si fort ressassées qu'elles
+l'écoeuraient et que la chasse elle-même lui devint un temps de dégoût.
+On conçoit que mon invitation lui agréa.
+
+ * * * * *
+
+A Paris, la tristesse de ma Bérénice s'accentua au point que cette
+petite fille devint capricieuse; la vie d'hôtel a des fatigues
+excessives pour une jeune femme déshabituée de notre civilisation
+parisienne sans confortable. Et puis, cette sécheresse, cette hâte des
+grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
+auxquels la brume des étangs d'Aigues-Mortes avait été un liniment et un
+feutrage contre la vie.
+
+Le jour de l'important dîner que je vais raconter, nous avions passé
+notre après-midi, Bérénice et moi, dans les magasins, où j'aurais voulu
+lui faire plaisir, mais l'extrême indécision de nos caractères nous
+laissait l'un et l'autre dans le plus pénible énervement. Le soir
+tombait, une fin de novembre pleine d'humidité, quand au milieu de
+Paris, soudain attristé de gaz, nous sortions de chez les couturières;
+que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et à cause
+du crépuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'était pas bouderie,
+mais la souffrance d'un pauvre animal, mêlée de défaillance physique et
+de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'être tant amusée avec
+celui qui est mort!
+
+Et moi, j'aurais aimé la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
+«Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
+mort, donne-toi à cette image jusqu'à satiété, pleure et je
+m'attristerai à ton côté, de regret pour tout ce que je ne puis
+posséder. Tu es douce, sincère et chagrinée; je te goûte, petite amie,
+mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
+grande curiosité; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.»
+
+ * * * * *
+
+Simon, arrivé dans la journée, nous avait priés à dîner aux
+Champs-Elysées. L'heure était venue de nous rendre à ce passionnant
+rendez-vous.
+
+Quand le garçon nous ouvrit le cabinet où Simon nous attendait, ce
+véritable ami eut son geste sec et nerveux qui est à la fois d'un
+demi-épileptique et d'un cabotin de névrose, comme le deviennent en
+quelque mesure tous les analystes; puis nous prîmes plaisir à rire en
+nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organisés dans la vie
+des fêtes très particulières, et le bouquet de tous ces vins bus, évoqué
+par notre rencontre, nous remplissait, dès ce premier abord, d'une
+délicieuse ivresse. Cependant, il lançait sur Bérénice un regard
+d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
+délicate de ce vieil idéologue.
+
+Mais déjà, laissant le garçon soumettre le menu à Bérénice, nous
+rentrions de plain-pied dans notre domaine métaphysique, et Simon avec
+feu s'informait de l'atmosphère morale que me fait ma spécialité
+actuelle.
+
+Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
+nous guettions, ont gardé cette lumière qui jadis nous désigna l'un à
+l'autre.
+
+Simon a véritablement le sens de la géographie des âmes; il sait dans
+quelle région intellectuelle je suis situé. Pas un instant il n'a admis
+que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent à _contemplation_.
+Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
+fortes méditations par des parties de raquettes; de même, je
+m'accommode, comme d'une détente hygiénique, de faire méthodiquement et
+sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
+démarches; mais l'important, c'était de jeter du charbon sous ma
+sensibilité qui commençait à fonctionner mollement.
+
+--Tu sais, lui dis-je, que ma méthode de culture est de créer des
+sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
+à l'usage avec une prodigieuse rapidité. J'ai essayé ces temps-ci le
+contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que
+j'en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toute prévision. Mais
+organiser des comités, donner audience, polémiquer, ce sont besognes où
+je ne mets que la partie de moi-même qui m'est commune avec le reste
+des hommes. C'est ainsi que j'imagine très bien un Spinoza, un saint
+Thomas d'Aquin, employés tant d'heures par jour dans un greffe, sans
+rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
+inévitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
+superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
+de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-là.
+
+--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment posé ton attitude. Mais
+dis-moi maintenant quelle réaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle
+gymnastique.
+
+A peine lui répondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrêta....
+
+... Un formidable malentendu se révélait entre nous. Ne croyait-il pas
+que je visitais les hommes importants de la région, grands
+propriétaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirmé que je
+me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.
+
+Il se tourna vers Bérénice pour lui demander son appui.
+
+--Enfin, m'objectait-il avec une fâcheuse âpreté, que les notables
+soient d'esprit grossier, sans désintéressement, je l'accorde, mais au
+moins ce sont gens qui se lavent!
+
+Il montrait peu de délicatesse à surprendre ainsi l'appui de Bérénice,
+qui réellement n'est pas éclairée sur la question, et j'en fus si
+froissé que je fis devant elle ce que toujours je considérai comme une
+inconvenance: dès le potage, je m'exprimai en termes abstraits.
+
+Aussi bien n'était-il pas essentiel d'arrêter net Simon, qui parlait
+presque comme un Charles Martin!
+
+--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inférieur; tu as
+consenti à avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doué
+(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
+tu étais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
+son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
+le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie
+aeternitatis._
+
+Nous avons la propriété de sentir ce qui est éternel dans les êtres.
+Ne rougirais-tu pas d'avoir raillé la misère de saint Labre? Je t'en
+permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-même
+reconnais la magnificence de cet homme qui se renonçait. C'est
+essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du même
+point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
+trésor somptueux est l'âme populaire?
+
+Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race;
+en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part
+d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de
+poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?
+
+En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
+à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que
+celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
+je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot
+_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est
+une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience
+et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!
+
+Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la
+vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement
+s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
+de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
+peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse,
+qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de
+mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je
+parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.
+
+... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que
+tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs,
+bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une
+des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux,
+comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
+garder rien que de confuses images.
+
+Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice,
+désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons,
+la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
+l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
+faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la
+sienne, la mienne, celle de l'humanité!
+
+J'entends bien l'objection où tu te réfugies:
+
+«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu.
+«Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
+de culture, de haute clairvoyance?»
+
+Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché
+de notre éducation de Jersey.
+
+Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
+Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
+notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que
+sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé
+du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
+l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès
+de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
+excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma
+sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.
+
+Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la
+civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le
+développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une
+longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé
+et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
+des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
+dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.
+
+Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes
+qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela,
+l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.
+
+Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions,
+suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces
+forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère
+de Bérénice.
+
+Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
+Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
+exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que
+des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun
+lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
+découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus
+plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les
+programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques.
+
+Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer.
+Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses
+souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice
+dans sa vraie lumière,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
+beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
+forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît
+à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
+ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
+nourri.
+
+Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son
+âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
+désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant
+chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se
+prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
+corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense
+obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
+leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous
+une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.
+
+Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et
+ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra
+qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des
+frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde.
+Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur
+école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres
+s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même,
+mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
+chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.
+
+Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite
+fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous
+anime tous!
+
+Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les
+petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des
+repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant
+à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus
+beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique,
+Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
+borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien
+confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir
+un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans
+l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et
+moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui
+s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi
+déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la
+condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
+humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un
+être supérieur qui veut se réaliser.
+
+La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et
+aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
+cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation.
+
+Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel,
+de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
+prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur
+qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
+les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très
+encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde,
+son secret.
+
+Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les
+conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
+reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
+ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre
+villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie....
+
+Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui
+s'ouvrait à l'infini devant moi.
+
+En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice,
+sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse,
+notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
+Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre
+culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je
+t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse
+construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité.
+L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît
+guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas.
+C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme.
+Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
+regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante
+quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
+son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle
+n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé
+à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané!
+
+ * * * * *
+
+Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et
+je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la
+pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe,
+que j'aime en elle et n'ai pas connu.
+
+Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec
+un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément
+dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont
+accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
+est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme
+satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge
+exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une
+réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au
+détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient
+montés au point qu'elle se prit à pleurer.
+
+Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour
+les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier
+sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement
+de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois,
+désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
+que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture.
+
+Nous allumâmes nos cigares.
+
+--Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
+Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même
+effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux
+la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité
+s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là.
+
+Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je
+suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel
+d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais
+combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
+soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné
+que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de
+désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui
+ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
+ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui,
+avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde,
+entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant
+sa simplicité.
+
+--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!
+
+--Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand
+se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
+sincère, tu as aimé la souffrance.
+
+--Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton
+pour goûter Saint-Trophime.
+
+A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que
+Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit
+plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de
+l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été
+sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître
+que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour
+qu'elle me le rafraîchît entre ses mains.
+
+ * * * * *
+
+A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son
+repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la
+congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous
+décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la
+chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de
+me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots.
+
+--Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en
+croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à
+se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien.
+
+Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis:
+
+--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
+sa délicatesse.
+
+--Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais
+aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être
+vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté
+le protestantisme....
+
+Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.
+
+--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
+plaisir à te revoir.
+
+ * * * * *
+
+J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment
+m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une
+lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une
+bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
+le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une
+incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
+sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa
+bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle.
+Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la
+conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
+Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais
+elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
+avaient faits ensemble.
+
+ * * * * *
+
+Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la
+naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité!
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE NEUVIÈME
+
+LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.
+
+LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DÉFAILLANCE
+SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE.
+
+
+Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous
+organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de
+l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos
+adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche.
+
+Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit,
+le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
+précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
+la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur.
+
+... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
+ce soir me décourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui
+m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
+elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux.
+Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
+les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps
+exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières
+tâches?
+
+C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
+somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me
+répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de
+toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point
+que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
+conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai
+le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
+heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple
+coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les
+Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un
+effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique?
+
+O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
+plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même,
+vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de
+Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
+rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne
+percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
+soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de
+mon moi?
+
+Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
+plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera
+des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon
+moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
+plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque
+chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
+claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes
+défaillances.
+
+Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension
+de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
+motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.
+
+Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas
+caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni
+généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent
+pas que nous nous y arrêtions.
+
+ * * * * *
+
+ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE
+
+Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions:
+«Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les
+travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.
+
+--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?
+
+--Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
+qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
+Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En
+causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement,
+je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par
+une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de
+cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas.
+C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de
+passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
+réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de
+ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des
+ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits
+intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux
+qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu
+en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément,
+ce sont les conditions nécessaires de la vie.
+
+L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des
+examens:
+
+--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?
+
+--Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans
+rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux
+qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens,
+selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément
+la foule.
+
+--Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais
+comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
+d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre
+partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
+toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque
+manière de voir?
+
+--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
+philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.
+
+Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
+moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande
+modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
+maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en
+sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
+de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable.
+Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon
+individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je
+vous nie.
+
+Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi
+de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique),
+je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode
+indiquée par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
+de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être
+davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
+effet, admet couramment ceci: «_La planète Neptune, n'eût-elle jamais
+été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la
+concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle
+permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
+inexplicables._» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils
+fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de
+psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une
+conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et
+l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
+un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous
+triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai
+à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du
+ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et
+Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique,
+peut-être absolument fictif.
+
+Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
+n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.
+
+--Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est
+institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
+importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
+que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir,
+que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce
+sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
+plus misérables.
+
+La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
+instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
+sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu
+toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs
+exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude
+d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées
+à la phraséologie familière.
+
+Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine,
+rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces
+sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent
+guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle
+en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me
+soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire
+une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles
+une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence.
+Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait:
+«Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me
+salueront.»--«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé
+d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en
+réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils
+me conseillent ou me désapprouvent!
+
+Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
+soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
+citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce
+qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?
+
+Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le
+parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur
+d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se
+composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses
+convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût
+été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là
+qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la
+satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais
+un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il
+avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus
+élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
+de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser
+cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis
+très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à
+modifier les faits d'après nos sentiments.
+
+ * * * * *
+
+DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE
+
+
+Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence
+auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
+étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de
+contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine.
+Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»
+
+Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
+éveillèrent ma perspicacité.
+
+Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée
+de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un
+peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
+tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
+fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort
+différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
+de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir
+entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui
+font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.
+
+Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la
+surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
+croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune
+et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
+tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
+cheveux démêlés de sa molle amie.
+
+Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison.
+L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme
+parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la
+cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme
+notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune
+caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient
+guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de
+Bérénice.
+
+Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être
+instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle
+s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute:
+Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis
+elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos
+promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates
+amours des plantes.
+
+Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise,
+puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
+touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
+rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque
+justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de
+froissements personnels?
+
+Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:
+
+--Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait
+d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses
+attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez
+bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les
+complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette
+beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est
+uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble
+bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
+doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant
+la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
+cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
+attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
+rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et
+des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté,
+s'appliquera à l'expiation de vos péchés.
+
+Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.
+
+Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
+douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
+lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une
+jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour
+qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la
+divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
+Philippe a choisi la meilleure part.»
+
+J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière
+sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près
+encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua
+transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa
+défaillance.
+
+«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné
+être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à
+apporter à votre édifice.»
+
+Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme
+séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est
+là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
+contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la
+sagesse vitale.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et
+quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin
+de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement
+ne rivera jamais son clou.
+
+Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les
+électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse
+nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux
+approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et
+indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée.
+Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient
+d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense
+l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
+une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement
+de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
+avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces
+journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas
+entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?
+
+Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique
+mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
+société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une
+phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais
+ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous
+(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
+force; il faut ordonner un cerveau désordonné.
+
+Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes
+convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
+mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de
+vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
+d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DIXIÈME
+
+LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE
+
+
+Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de
+Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement
+où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu
+voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.
+
+La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu
+légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le
+sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée
+de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses
+amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses
+concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
+le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René--choix excellent,
+puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.
+
+A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille;
+et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
+lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
+devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:
+
+--Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait
+appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre
+père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet
+honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me
+dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
+doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir
+et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
+qu'on fait grand cas dans les bureaux.
+
+Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la
+situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
+forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que
+l'opinion lui fut favorable.
+
+ * * * * *
+
+A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne
+pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la
+sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la
+candidature projetée de Charles Martin.
+
+Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de
+même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une
+insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait
+à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
+sensualité de Charles Martin rendaient possible.
+
+Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais
+envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
+avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de
+difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous
+tous en faveur de l'état de mariage!
+
+Je fus amené à lui en donner mon avis.
+
+... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture
+les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun
+agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
+ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y
+sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui
+l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus
+fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais
+voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma
+pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille
+dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:
+
+--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état
+d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser
+Charles Martin.
+
+Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
+j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses
+défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.
+
+Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
+ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire,
+et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux
+qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle
+s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se
+permissent de la regarder avec un appétit méridional.
+
+--Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
+misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
+sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
+sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.
+
+Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le
+bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.
+
+J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:
+
+--Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois
+bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même,
+saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement
+heureuse?
+
+Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en
+voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
+que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
+pensée:
+
+--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins
+belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées
+n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
+c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es
+macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.
+
+Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne
+pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:
+
+--En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre
+âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste
+et gardez-moi aussi quelque amitié.
+
+--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?
+
+Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui
+répondis:
+
+--Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
+sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos
+vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais
+l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
+je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation
+délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
+pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.
+
+Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris
+mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans
+mon wagon:
+
+--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.
+
+Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là.
+Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
+m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait
+sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa
+douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une
+compagne intolérable.
+
+Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à
+travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
+désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
+indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des
+larmes sur les joues.
+
+Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom
+et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
+peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux
+qui sanglotent dans la nuit.
+
+Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
+quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son
+lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
+cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE ONZIÈME
+
+QUALIS ARTIFEX PEREO
+
+VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A
+LAZARE LE RESSUSCITÉ.
+
+
+Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
+ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car
+Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais
+contre ma raison j'en ressentis du chagrin.
+
+Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en
+offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à
+Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet
+passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares
+intervalles, les plus fâcheuses nouvelles.
+
+Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
+marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs
+cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
+poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage
+lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air
+d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé.
+
+Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante
+et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots
+passionnés.
+
+Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
+que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort
+amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de
+l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il
+ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.
+
+Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de
+tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent
+soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement
+ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété.
+
+Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante
+de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au
+point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien
+égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
+rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je
+lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
+agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la
+tristesse.
+
+(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres,
+mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de
+ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.)
+
+ * * * * *
+
+A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis
+politiques et visitais ma circonscription.
+
+Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
+grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
+car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages
+sur mes propres dispositions.
+
+N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime,
+comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette
+Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
+quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe
+dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie
+individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien,
+mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils
+éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
+particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le
+sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
+inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès,
+regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes.
+
+Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
+de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
+Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux
+murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur
+du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc,
+remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
+graves saintes Maries.
+
+J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où
+débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus.
+C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
+voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
+parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
+c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
+la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa
+volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers
+cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou
+des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter
+la bonne doctrine.
+
+C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme
+qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme,
+c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force
+d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à
+des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse
+le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
+bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle
+ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,--et cela, je puis le
+croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament.
+
+Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations
+mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage
+tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
+me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche
+ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par
+la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je
+m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait
+guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt
+l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
+bénéficie de toute la force de l'être.
+
+Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les
+doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de
+Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil
+lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que
+j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de
+mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre
+suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point.
+
+ * * * * *
+
+CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ
+
+«Mon cher Lazare,
+
+Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais
+que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes
+de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le
+nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.
+
+Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre
+malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée,
+je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il
+était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui
+est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en
+outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
+amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces
+réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
+pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
+ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie
+qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.
+
+Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très
+précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous
+l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
+à votre sentiment.
+
+Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
+vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
+servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la
+position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un
+mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos
+soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie
+et du dilettantisme avec Néron.
+
+Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des
+régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça
+pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous
+mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur,
+et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant
+personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
+vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses
+idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la
+vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent;
+en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
+nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons
+influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en
+tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.
+
+Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui
+transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
+par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les
+jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron
+qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le
+monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans
+les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde
+pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine
+répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours
+le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
+déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde
+tout pour lui, il est le dernier mot.
+
+Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
+infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
+son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un
+cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
+est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la
+sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
+races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.
+
+Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et
+jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un
+grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les
+épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De
+ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
+l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?
+
+Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût
+été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y
+engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
+système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
+ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour
+acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes
+actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
+chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir
+l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je
+à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
+désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en
+dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses
+fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
+A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais
+suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
+je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère.
+Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la
+pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de
+Marie-Madeleine?
+
+J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
+été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
+pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
+Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me
+refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
+à recréer l'harmonie de l'univers?
+
+J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les
+contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans
+ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois.
+J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre
+sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que,
+ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
+jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette
+idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
+philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé:
+«_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je
+tue!»
+
+C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à
+toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
+transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
+cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à
+l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs
+de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de
+possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne
+implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation
+d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de
+conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous
+étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
+part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis
+artifex pereo!_
+
+Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà
+ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme
+est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison
+tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous
+la verrons toujours fragmentaire.
+
+J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves
+décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de
+quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture
+intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me
+confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
+été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y
+en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
+le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.
+
+Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve
+devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
+réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes
+analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré
+au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
+j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme
+singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.
+
+Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous
+ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le
+merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu.
+En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande
+discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que
+vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme
+je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous
+savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état
+d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement
+piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas
+le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas
+allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine
+tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les
+bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
+contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
+quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes
+pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
+songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après
+de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur
+de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la
+jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui
+regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex
+pereo!_»
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE DOUZIÈME
+
+LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE
+
+
+Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et
+m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de
+l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de
+sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût
+de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
+étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».
+
+ * * * * *
+
+Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
+défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est
+la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux
+explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors
+n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses
+insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses
+pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre
+amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune
+adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment
+ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
+m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette
+union sans amour.
+
+M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de
+convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie,
+allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême
+difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut
+avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des
+longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer
+mystérieuse.
+
+A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui
+encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces
+réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans
+l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
+causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont
+j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon
+service. _Qualis artifex pereo!_ me répétais-je par ces lentes matinées
+de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des
+seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice.
+Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
+semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me
+renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je
+me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
+activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement
+de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues
+aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour
+suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
+entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon
+orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite
+le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de
+l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher
+contre l'inconscient.
+
+Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
+visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
+Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
+aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
+énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes
+personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
+heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre
+l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son
+extrême faiblesse.
+
+Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait
+que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin
+nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je
+m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par
+ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image
+que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me
+conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait
+disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs
+qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de
+Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.
+
+Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir.
+En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
+prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle
+repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
+mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si
+rapidement l'ordre de l'univers.
+
+Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
+je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je
+garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie,
+sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
+première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain
+pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.
+
+A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais
+quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je
+songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
+prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
+chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des
+larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!
+
+Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
+d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
+compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une
+dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces
+regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout
+de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait
+la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant
+qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
+nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans
+répondre.
+
+Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
+qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait
+toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de
+quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle
+eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au
+bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
+participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois
+à un jeu de fiévreuse.
+
+J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son
+coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée
+sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si
+grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage
+gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
+témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable;
+j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les
+embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans
+préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui
+témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa
+vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as
+fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée
+sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne
+crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances
+ont composé une vie plus facile.»
+
+Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
+sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et
+silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
+boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est
+aimé.
+
+Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle?
+Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier
+moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
+humiliations.
+
+C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui
+couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
+eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes
+raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa
+entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me
+retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.
+
+
+ * * * * *
+
+
+CHAPITRE TREIZIÈME
+
+PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!
+
+Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec
+une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
+état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier
+de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes
+mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais
+le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.
+
+C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
+monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer
+qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
+je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
+de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne
+savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses
+touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun
+détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait
+donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient.
+De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand,
+la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
+parler.
+
+Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à
+m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir
+mis sa confiance en l'Adversaire.
+
+Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
+parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
+extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans
+la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie
+inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les
+lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une
+douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle
+qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
+au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.
+
+Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la
+préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie
+et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan
+pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme
+lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante,
+je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce
+problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable
+ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large,
+que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin
+d'Aigues-Mortes.
+
+Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des
+transformations de mon moi me présentait avec une grande force la
+convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
+la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
+d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.
+
+Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis
+les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent
+d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
+Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant
+d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus
+avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je
+sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année,
+j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.
+
+Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si
+échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me
+couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état
+de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
+faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences
+fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la
+voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des
+simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
+émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont
+il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une
+forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des
+mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus
+forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin
+idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de
+Bérénice!
+
+Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue,
+mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette
+importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est
+qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les
+mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle
+est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur;
+elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité,
+il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
+momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est
+en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire.
+Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où
+s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
+apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour
+Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses
+bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune
+élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
+apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les
+balbutiements d'un être faible.
+
+--Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus
+précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra
+pas à ta mort.
+
+Je crus entendre une voix:
+
+--Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier,
+auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une
+créature simple et bonne.
+
+--Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
+instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre
+logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi,
+dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une
+contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du
+même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour
+que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en
+même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que
+tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?
+
+Bérénice me répondit:
+
+--Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta
+conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me
+préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct,
+tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos
+marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant
+de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal
+agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au
+mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une
+forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite.
+Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de
+continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y
+suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te
+désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
+importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès,
+et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
+peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
+Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
+fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.
+
+--Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin
+d'Aigues-Mortes!
+
+--J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
+par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de
+l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
+la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses,
+quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les
+barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus
+être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par
+le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus
+insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à
+t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
+faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre
+pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime
+aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que
+c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
+agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique,
+car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et
+tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse,
+propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton
+besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de
+moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces
+formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements
+à courte vue.
+
+Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.
+
+ * * * * *
+
+Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de
+lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son
+apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?
+
+J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine
+à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant
+leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs
+sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le
+contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
+restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger
+mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement
+battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour
+lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager
+et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.
+
+Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il
+était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de
+passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.
+
+C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de
+fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il
+entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un
+hippodrome suburbain.
+
+En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut
+ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
+comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques
+trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font
+comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que
+l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
+particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour
+qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
+fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils
+cessent d'abord d'être des opprimés!
+
+Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à
+l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
+pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte
+indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette
+indication ce _traité de la culture du moi_ eût été incomplet. L'argent,
+voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le
+mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
+nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite
+dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit où s'élaborèrent jadis
+les règles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et où se forma cette
+admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
+d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Bérénice._
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUX NOTES
+
+
+1° A PROPOS DU TITRE
+
+Ce volume--où se clôt la série commencée par _Sous l'oeil des Barbares_
+--a été annoncé sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
+cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
+peut-être embarrassées, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
+veut être qu'un acte d'humilité devant l'inconscient, manquerait trop
+grossièrement son but, s'il apportait la plus légère contrariété à des
+femmes.
+
+_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne détestons pas certaines
+pédanteries qui aggravent et enrichissent le débat, elle exprimait fort
+bien, cette formule, le désarroi de celui qui constate ne pouvoir se
+donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
+paru lourde, cette fleur de collège, entre les seins de ma Bérénice!
+
+
+ * * * * *
+
+
+2° SUR LE CHAPITRE PREMIER
+
+Si déplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
+d'idéologue, je ne puis supporter qu'on méconnaise ici ma pensée, et je
+tiens à souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
+deux exemplaires, universellement connus, de façons fort diverses de
+regarder et d'apprécier la vie. Ils me sont des facilités pour abréger
+et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
+M. Renan selon la méthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
+maître n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
+en possession de son héritage intellectuel: de tout mon effort je le
+fais fructifier.
+
+Un nom plus affiché encore est mêlé à cet ouvrage, et chacun comprendra
+que je ne puis l'écrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est à
+chacune, de ces pages que je voudrais étendre le bénéfice de cette note;
+on ne manquera pas de me chicaner avec des interprétations littérales ou
+fragmentaires. Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact. Voilà les
+imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
+à ceci et à cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les
+intitule: _Réalité et Poésie_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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