summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/16709-h
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:30 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:30 -0700
commit9794ee5d565a4a3c1d87444cbd1ba33d70082a17 (patch)
tree045ff53ec19c2d16f44dd65f9c61f0149c0f7f80 /16709-h
initial commit of ebook 16709HEADmain
Diffstat (limited to '16709-h')
-rw-r--r--16709-h/16709-h.htm6531
-rw-r--r--16709-h/images/10a.pngbin0 -> 8971 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/11a.pngbin0 -> 6797 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/11b.pngbin0 -> 3123 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/12a.pngbin0 -> 5938 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/12b.pngbin0 -> 2965 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/12c.pngbin0 -> 2597 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/13a.pngbin0 -> 6864 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/14a.pngbin0 -> 18508 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/14c.pngbin0 -> 2811 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/1a.pngbin0 -> 13977 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/1b.pngbin0 -> 3542 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/1c.pngbin0 -> 2844 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/2a.pngbin0 -> 3554 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/2b.pngbin0 -> 3296 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/2c.pngbin0 -> 2768 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/3a.pngbin0 -> 2618 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/3c.pngbin0 -> 2650 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/4a.pngbin0 -> 5149 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/4c.pngbin0 -> 3116 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/5a.pngbin0 -> 5984 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/5b.pngbin0 -> 3170 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/6a.pngbin0 -> 5859 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/6c.pngbin0 -> 2509 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/7a.pngbin0 -> 6836 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/7b.pngbin0 -> 2619 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/8a.pngbin0 -> 8500 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/8b.pngbin0 -> 2951 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/8c.pngbin0 -> 3262 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/9a.pngbin0 -> 7110 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/9b.pngbin0 -> 2621 bytes
-rw-r--r--16709-h/images/9c.pngbin0 -> 860 bytes
32 files changed, 6531 insertions, 0 deletions
diff --git a/16709-h/16709-h.htm b/16709-h/16709-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..8302292
--- /dev/null
+++ b/16709-h/16709-h.htm
@@ -0,0 +1,6531 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Contes rapides</title>
+ <meta name="author" content="François Coppée">
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 0.7em; text-align: center}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Contes rapides, by François Coppée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes rapides
+
+Author: François Coppée
+
+Release Date: September 17, 2005 [EBook #16709]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES RAPIDES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h3>FRANÇOIS COPPÉE</h3><br>
+
+<h1>Contes rapides</h1><br><br>
+
+<p class="mid">PARIS</p>
+
+<p class="mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br>
+23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31<br><br>
+MDCCCLXXXIX<br><br><br>
+
+A<br>
+FRANCIS MAGNARD<br>
+Son Ami<br>
+F.C.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/1a.png"></p>
+<br><br>
+
+
+<h2>L'Invitation au Sommeil</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/1b.png"></span>uand il n'était qu'un tout petit garçon,
+autrefois, chez ses braves gens de père
+et mère, c'était le meilleur moment de
+la journée.</p>
+
+<p>Le dîner était fini; la maman, après avoir
+donné un coup de serviette à la toile cirée, servait
+la demi-tasse du père,&mdash;du père qui, seul, prenait
+du café, non par luxe et gourmandise, mais parce
+qu'il devait veiller très tard à faire des écritures. Et
+tandis que le bonhomme sucrait son moka,&mdash;un
+seul morceau, bien entendu!&mdash;devant toute la
+famille assise autour de la table ronde, la maman,&mdash;une
+boulotte de quarante ans, encore fraîche,
+tournant sans cesse vers son mari de tendres et
+intelligents regards de chien fidèle,&mdash;la maman
+apportait le panier à ouvrage. Les trois soeurs,
+nées à un an de distance, se ressemblant, chastement
+jolies, avec les robes taillées dans la même
+pièce d'étoffe et les honnêtes bandeaux plats des
+filles sans dot qui ne se marieront pas, commençaient
+à ourler des mouchoirs; et lui, le gamin, le
+dernier-né, le Benjamin, exhaussé sur sa chaise
+haute par une Bible de Royaumont in-quarto,
+édifiait un château de cartes.</p>
+
+<p>En Juillet, dans les longs jours, on allumait la
+lampe le plus tard possible, et, par la fenêtre
+ouverte, on voyait un ciel orageux de soir d'été,
+aux nuages bouleversés, et le dôme des Invalides,
+tout écaillé d'or, dans la fournaise du couchant.</p>
+
+<p>Comme c'est très mauvais pour la digestion
+d'écrire comme ça tout de suite après dîner, on
+faisait un peu causer le père, afin de retarder le
+moment où il se mettrait à son travail du soir:
+des copies de mémoires, à six sous le rôle, pour un
+entrepreneur du quartier. Le pauvre homme, une
+nature de rêveur, un esprit littéraire, qui jadis,
+dans sa chambre d'étudiant, avait rimé des odes
+philhellènes, en était arrivé là, ayant perdu l'espoir
+de passer sous-chef, et employait toutes ses soirées
+à copier du jargon technique: «Démonté et
+remonté la serrure... Donné du jeu à la gâche,
+etc., etc.»</p>
+
+<p>Mais, pour le moment, il s'oubliait à bavarder
+avec sa femme et ses filles.</p>
+
+<p>Gaîment, car tout allait à peu près bien dans
+l'humble ménage. Un marchand de bons-dieux
+de la place Saint-Sulpice avait offert à l'aînée, la
+grande Fanny, l'artiste, celle dont les «anglaises»
+blondes faisaient rêver tous les rapins du Salon
+Carré, de lui payer cinquante francs son pastel
+d'après <i>la Vierge au coussin vert</i>. La seconde,
+Léontine, avait «pioché» toute la journée son
+<i>Menuet de Boccherini</i>. Quant à la grosse Louise,
+la cadette, elle ne pensait qu'à la coquetterie,
+décidément. Ne voilà-t-il pas qu'elle parlait&mdash;s'il
+y avait des gratifications au 15 août&mdash;de s'arranger
+une petite capote, pareille à celle qu'elle
+avait vue chez la modiste de la rue du Bac!</p>
+
+<p>&mdash;«Louise, mon enfant,&mdash;s'écriait le père,&mdash;tu
+fais des chapeaux en Espagne!»</p>
+
+<p>Et l'on riait.</p>
+
+<p>Mais la maman pensait au sérieux, elle. Si le
+père obtenait une gratification, elle avait remarqué,
+au Petit-Saint-Thomas, un mérinos, bon teint et
+grande largeur, «pour vos robes d'hiver, mesdemoiselles.»
+Et elle ajoutait gravement: «C'est
+tout laine!» comme si le coton n'eût jamais
+existé, et comme si, à cause de lui, des milliers de
+nègres n'eussent pas souffert plusieurs siècles d'esclavage.</p>
+
+<p>Tout à coup,&mdash;il faisait presque nuit dans la
+chambre,&mdash;le père s'apercevait que son petit
+garçon venait de s'endormir, la tête sur son bras
+replié, parmi l'écroulement du dernier château de
+cartes.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! ah!&mdash;disait joyeusement le brave
+homme,&mdash;le «marchand de sable» a passé.»</p>
+
+<p>L'exquise minute! Il ne l'oubliera jamais, le
+gamin, qui a des cheveux gris maintenant! Sa
+mère le prenait dans ses bras, et il sentait la barbe
+rude de son père et les lèvres fraîches de ses trois
+soeurs se poser tour à tour sur son front ensommeillé;
+puis, avec une délicieuse sensation d'évanouissement,
+il laissait tomber sa petite tête sur
+l'épaule maternelle, et il entendait confusément
+une voix douce&mdash;oh! si douce et si caressante!&mdash;murmurer
+près de son oreille:</p>
+
+<p>«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Vingt ans plus tard, il était un poète inédit, un
+étudiant en rimes, et il faisait une partie de campagne
+avec sa chère petite Maria, une modiste
+ressemblant à une madone du Corrège, qui serait
+anglaise.</p>
+
+<p>A l'arrivée, en descendant de la voiture publique
+et en déposant leur léger bagage dans la
+chambre d'auberge, ils avaient bien ri, elle et lui,
+du brevet de maître d'armes encadré, du bouquet
+de fleurs d'oranger sous un globe, du grand lit à
+bateau et du papier de tenture où se reproduisait
+à l'infini le nabab fumant son chibouck sur un
+éléphant. Mais, quand ils eurent ouvert la fenêtre
+donnant sur la campagne et qu'ils virent devant
+eux la route forestière, la route humide et verte,
+fuyant sous les châtaigniers, ils poussèrent un cri
+de joie, les Parisiens, et, dans leur enthousiasme,
+ils se donnèrent un baiser en pleine bouche,
+devant la nature.</p>
+
+<p>Et depuis deux jours,&mdash;deux jours de Juin,
+trop chauds, à l'atmosphère de bains, trempés de
+courtes averses,&mdash;ils vivaient là, battant les bois
+du matin au soir, et, avant de se coucher, laissant
+la fenêtre entr'ouverte pour être réveillés par les
+pinsons.</p>
+
+<p>Et ils étaient si heureux, si heureux, qu'ils
+avaient oublié tout leur passé et qu'il leur semblait
+avoir toujours habité cette chambre rustique. Elle
+y avait mis le charme de l'intimité, la jolie blonde,
+en jetant, au retour des folles promenades, son
+ombrelle sur le couvre-pied du lit, et en posant
+sur le globe aux fleurs d'oranger son coquet chapeau
+de grisette.</p>
+
+<p>Déjà il avait eu des maîtresses, mais celle-ci
+était vraiment la première, la seule qu'il eût aimée
+ainsi, avec cet abandon, avec cette confiance.
+Douce, silencieuse, aimante, et si mignonne, avec
+des yeux tendrement malins! Il était fou d'elle,
+fou de l'odeur fraîche qu'elle exhalait, de ses mots
+d'enfant, de la moue si sage et si sérieuse de sa
+bouche, quand elle était pensive. Et elle l'aimait
+si naïvement, et, s'il restait deux jours sans la
+voir, elle lui écrivait, d'une grosse écriture maladroite,
+de si adorables lettres, pleines de sentiment
+et de fautes d'orthographe!</p>
+
+<p>Voilà longtemps qu'il projetait de faire cette
+bonne partie, longtemps qu'il n'avait pas pu.
+Pourquoi? Parce que la liberté est rare, et aussi à
+cause de ce bête d'argent qui manque toujours.
+Mais enfin, ils s'en étaient donné tous les deux,
+du bon temps et du grand air. Ils avaient mangé
+des artichauts à la poivrade sous la tonnelle
+fleurie de capucines, bu du «reginglet» qui râpe
+le gosier, couché dans des draps de paysan, bien
+blancs et bien rudes; ils avaient surtout couru au
+hasard sous le taillis, où elle avait cueilli et mangé
+des mûres et des fraises sauvages, et où, comme
+un berger de Théocrite et comme un calicot
+du dimanche, il avait gravé son initiale et celle
+de Maria, avec son canif, sur l'écorce blanche
+d'un bouleau.</p>
+
+<p>Mais l'instant le plus doux de ces douces heures,&mdash;l'instant
+dont le souvenir fera naître encore un
+souvenir sur ses lèvres de vieillard, dans quarante
+ou cinquante ans, quand il traînera sa canne d'invalide
+sur le sable de la Petite-Provence,&mdash;ce fut
+vers onze heures du soir, la veille du départ.</p>
+
+<p>Comme il pleuvait à verse, ils s'étaient attardés
+devant la cheminée de la cuisine, lui, séchant ses
+gros souliers de chasse, elle, arrangeant la gerbe de
+fleurs des champs qu'elle voulait rapporter à
+Paris. Puis, ils étaient remontés dans leur chambre,
+où ils avaient fourbancé quelque temps, en riant
+d'entendre, dans la salle basse, traîner la jambe
+boiteuse de l'aubergiste, qui fermait ses volets.
+Enfin tout s'était tu; la pluie avait cessé, et ils
+s'étaient sentis tout à coup environnés par le grand
+silence et la profonde solitude de la campagne
+nocturne.</p>
+
+<p>Sans rien dire, elle prit l'unique bougeoir, le
+posa sur la cheminée, devant la glace sombre et
+tachée par les mouches, et elle commença sa toilette
+de nuit. Lui, plongé au fond du grand fauteuil,
+les jambes croisées, la regardait, tout
+engourdi de bonheur et de fatigue.</p>
+
+<p>Elle avait retiré sa robe et son jupon, et, gardant
+seulement son corset de satin noir qui étreignait
+sa taille mince, elle levait gracieusement,
+pour tordre son chignon, ses bras un peu grêles
+au-dessus de sa tête, quand elle vit dans la glace
+son amant qui lui souriait, et elle lui rendit son
+sourire.</p>
+
+<p>Comme il l'aimait, dans ce moment-là! Comme
+il l'aimait bien! Sans désirs. Deux nuits d'ivresse
+les avaient éteints. Mais il était plus tendre encore
+dans son accablement. Devant le lit préparé, qui
+embaumait la lavande, devant les deux oreillers
+jumeaux, il savourait d'avance la volupté délicate
+de s'abandonner à l'étreinte de son amie, de lui
+dire bonsoir dans un baiser sans fièvre et de s'endormir
+sur ce coeur simple, qui ne battait que
+pour lui.</p>
+
+<p>Et c'est alors que, semblant deviner sa pensée,
+elle était venue s'asseoir sur ses genoux, l'avait
+pris dans ses petits bras, et, le regardant de tout
+près avec ses yeux fins et doux que fermait à
+demi le sommeil, elle lui avait dit, câline comme
+un enfant qui veut être bercé, et d'une voix mourante
+de lassitude:</p>
+
+<p>«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Aujourd'hui, il se fait vieux, le conteur d'histoires
+d'amour, le marchand de rêves. Cinquante
+ans tout à l'heure, les cheveux poivre et sel, la
+patte d'oie au coin de l'oeil et l'estomac gâté,&mdash;une
+mauvaise pierre dans son sac, comme on
+dit.</p>
+
+<p>Ce matin, lorsqu'il s'est réveillé, la bouche
+amère, et qu'il a lu le billet de faire-part, il n'a
+pas voulu, tout d'abord, aller à cet enterrement.
+Saluer le cercueil d'un homme qu'il méprisait! A
+quoi bon cette hypocrisie? C'était un «confrère»,
+sans doute,&mdash;quel mot absurde!&mdash;mais un drôle,
+une plume vénale. Pourtant, il n'avait pas eu à se
+plaindre de ce malheureux. Au contraire. Sans
+intérêt personnel, par simple goût, ce journaliste
+lui avait toujours montré une sympathie dont il
+rougissait, l'avait loué avec tact et même chaudement
+défendu dans de mauvais jours. On était
+sinon des amis, du moins des camarades; on se
+serrait la main quand on se rencontrait, par hasard,
+dans la rue, aux «premières». Allons! il suivrait
+ce convoi; il devait au mort cette politesse.</p>
+
+<p>Et, par ce sale et pluvieux matin de Novembre,
+il s'était rasé et habillé de bonne heure, il avait
+déjeuné à la hâte,&mdash;les oeufs n'étaient pas frais,
+pouah!&mdash;il avait pris un fiacre qui sentait le
+chien mouillé, et il était arrivé en retard à l'église,
+quand le service funèbre était presque terminé.</p>
+
+<p>&mdash;«Portez... armes! Présentez... armes!»</p>
+
+<p>Et le tambour voilé battait aux champs.</p>
+
+<p>Des soldats?... Ah! oui, c'est vrai, il y a une
+croix d'honneur sur le catafalque. Celui qu'on
+enterrait l'avait autrefois ramassée dans la boue
+d'une intrigue politique, où des filles se trouvaient
+mêlées. Et le poète, en s'inclinant pour l'Élévation,
+se sent tout honteux de son ruban rouge.</p>
+
+<p>Mais, puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout.
+On vient de donner l'absoute. Il prend la file,
+jette l'eau bénite, remonte dans son fiacre; et le
+cortège se met en route vers les faubourgs, sous
+la pluie fine et froide. Puis, au cimetière, c'est
+l'éternelle et lugubre comédie: les gens qui, tout
+le long du chemin, ont ri d'un scandale arrivé la
+veille, et qui se composent un visage digne ou
+chagrin en se rangeant autour de la fosse béante;
+l'orateur ridicule qui ment comme un dentiste, en
+parlant du mort, dans l'espoir de quelque réclame;
+et, dans un coin, témoignage de la belle existence
+du défunt, sa maîtresse, une catin hors d'âge,
+dont le deuil semble un déguisement et dont les
+larmes font couler le maquillage.</p>
+
+<p>Il en a assez, l'homme nerveux. Il prévoit qu'à
+la sortie il faudra encore distribuer des poignées
+de main déshonorantes. Il s'esquive avant la fin,
+et se dérobant derrière un magnifique monument-annonce
+élevé à la mémoire d'un fameux marchand
+de nouveautés, il s'enfuit dans une allée
+déserte du cimetière.</p>
+
+<p>Il ne pleut plus; mais ce ciel couleur de suie,
+ces feuilles mortes dans la boue, ces arbres noirs
+dégouttant sur les tombes, et ce vent malsain,
+ce vent d'épidémie, qui passe en gémissant, c'est
+sinistre!</p>
+
+<p>Le rêveur solitaire éprouve tout à coup une
+inexprimable détresse. Il songe qu'il n'est plus
+jeune, qu'il se porte mal, que sa vie est contentieuse
+et précaire, et que ce n'est rien, mais rien,
+que sa réputation si enviée par ses «confrères»,
+que sa gloire de papier. Il se dit que lorsqu'on le
+mettra en terre, bientôt, les choses se passeront
+comme pour cet homme taré: mêmes crosses de
+fusil sonnant sur les dalles de l'église, mêmes indifférents
+dans des fiacres causant de leurs petites
+affaires, même grotesque en cravate blanche,
+débitant des sottises avec une émotion de cabotin,
+tandis qu'un ami complaisant l'abrite sous un
+parapluie.</p>
+
+<p>Et il est tellement saturé de tristesse et de dégoût
+qu'il voudrait être mort déjà, et que ce fût
+fini, fini tout à fait. Oh! comme on doit bien se
+reposer ici!</p>
+
+<p>Alors, dans le vent qui murmure et qui pleure
+en inclinant les ifs, il croit entendre&mdash;réponse à
+son affreux désir&mdash;les paroles qui lui rappellent
+les heures excellentes de sa vie, les paroles qu'il
+n'a entendu prononcer que par sa mère bien
+aimée et par sa maîtresse la mieux chérie:</p>
+
+<p>«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/1c.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/2a.png"></p>
+<br>
+
+<h2>Le Numéro du Régiment</h2>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/2b.png"></span>e vagabond est effrayant, et la campagne
+est magnifique.</p>
+
+<p>C'est un de ces rôdeurs comme on
+en rencontre assez souvent au temps des moissons,
+et celui-ci a si mauvaise mine qu'on a dû le
+repousser de toutes les fermes où il est entré pour
+demander du travail. Le pied de frêne sur lequel
+il s'appuie a moins l'air d'un bâton de voyageur
+que d'une trique de meurtrier; et, sous le revers
+de sa veste de toile, encrassée de sueur et de poussière,
+il doit y avoir un ignoble numéro, imprimé
+à l'encre grasse, une matricule de bagne ou de
+prison.</p>
+
+<p>Quel âge a-t-il? Le malheur n'en a pas. Grand
+et sec, il marche avec la souplesse d'un jeune
+homme, et pourtant la rude moustache jaune qui
+traverse sa face boucanée grisonne déjà. En tout
+cas, il n'a pas honte de sa misère. Il a crânement
+campé en arrière son vieux feutre rongé par le
+soleil; dans son visage couleur de cuir ses durs
+yeux bleus étincellent d'audace; et il va pieds nus
+pour ménager sans doute la paire de gros souliers
+à clous bouclée sur son sac de soldat. Le pas
+ferme et la tête haute, ayant dans toute sa personne
+on ne sait quoi d'effronté et de militaire,
+l'homme suit un sentier très étroit entre deux
+grandes pièces de blé, et les hauts épis lui viennent
+presque jusqu'à l'épaule.</p>
+
+<p>Il ne sait pas où ce chemin le conduit.</p>
+
+<p>Autour de lui, la plaine s'étend à perte de vue,
+déserte, immobile dans la grosse chaleur de
+Juin.</p>
+
+<p>A sa droite, des blés, des seigles, des avoines;
+à sa gauche, des avoines, des seigles, des blés. Là-bas,
+seulement, un long rideau de peupliers, vers
+lequel vole un corbeau; et plus loin, beaucoup
+plus loin, les collines boisées, d'un bleu tendre
+dans la brume grise de l'horizon.</p>
+
+<p>L'homme suit le sentier monotone. Ici, la moisson
+foisonne de bleuets; là, de coquelicots. Tout
+près de lui, un grillon crie plus fort que les autres,
+comme exaspéré. L'homme s'arrête; le grillon se
+tait. Pas un nuage au ciel, où triomphe le soleil
+blanc de l'après-midi. Le vagabond essuie alors
+son front couvert de sueur avec sa manche, et, levant
+la tête d'un geste brusque, il jette un regard
+sombre au ciel pur.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>La veille, dans le gros bourg rural où il est
+arrivé vers le soir, il s'est présenté à toutes les
+portes, le feutre à demi soulevé, et il a demandé
+d'une voix rauque et humble:</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il y a une journée à faire, ici?»</p>
+
+<p>Partout on lui a répondu, après un regard du
+haut en bas, dans lequel se voyait la méfiance du
+paysan ou l'effroi de la ménagère:</p>
+
+<p>«Non... Nous n'avons besoin de personne.»</p>
+
+<p>Il lui restait trois sous. Il a acheté un morceau
+de pain, et, tout en mangeant, il a continué son
+chemin, du côté du crépuscule.</p>
+
+<p>Un ruisseau d'eau vive coulait au bord de la
+route. Il s'est mis à plat ventre et il a bu à
+même.</p>
+
+<p>Puis, quand la nuit fut venue,&mdash;une nuit de
+Juin, où palpitaient de larges étoiles,&mdash;il a sauté
+une haie, s'est installé dans un champ, avec son
+sac pour oreiller, et, comme il était harassé de
+fatigue, il a dormi jusqu'au lever du soleil.</p>
+
+<p>Ce qui lui manquait le plus, depuis trois jours
+qu'il était si misérable, c'était son tabac.</p>
+
+<p>Il s'éveilla dans l'herbe humide, le corps tout
+engourdi, se leva avec peine, frissonna sous ses
+haillons et murmura sourdement: «Nom de
+Dieu!»</p>
+
+<p>Puis il se remit en marche sur la grand'route,&mdash;l'ancien
+«pavé du Roi»,&mdash;qui traversait une
+forêt.</p>
+
+<p>La matinée était délicieuse. Une fraîcheur embaumée
+sortait des profondeurs vertes. Sur les
+bords de la route, l'herbe des vaines pâtures, tellement
+pénétrée de rosée qu'elle semblait pâle,
+était criblée de petites fleurs des bois, blanc de
+lait, rose gris, lilas clair, toutes si pures! Là-haut,
+à la cime des grands arbres, le soleil levant lançait
+dans les feuilles ses premières fusées d'étincelles.
+A vingt pas, devant le voyageur, deux
+joyeux lapins, la queue en trompette, montrant
+leur blanc derrière, traversèrent la route en
+quelques bonds et disparurent dans le fourré. Les
+oiseaux chantaient éperdument.</p>
+
+<p>Le vagabond, lui, songeait à son horrible passé.</p>
+
+<p>Enfant de l'hospice, élevé chez une nourrice
+sèche, à la campagne, il ne se rappelait guère de
+sa première enfance que ses tremblements de terreur
+devant la vieille femme, la main toujours
+levée pour un soufflet. Pourtant, il avait grandi
+quand même, garçonnet robuste, en glanant, en
+ramassant du bois mort avec elle. Elle faisait peur
+à tout le monde, passait pour une jeteuse de
+sorts, croyait elle-même l'être un peu, avait d'étranges
+superstitions; et, quand elle trouvait dans
+son poulailler un oeuf moins blanc que les autres,
+elle l'écrasait sous son sabot, persuadée qu'il contenait
+un serpent. Elle laissa l'enfant aller à l'école,
+où il apprit à lire, à écrire, à compter. Mais ses
+camarades, petits paysans aux joues rouges,
+pleins de soupe et de méchanceté, l'appelaient
+bâtard, fils de sorcière. Détesté d'eux, il les détesta,
+et ce furent cent batteries, où il était, heureusement
+pour lui, presque toujours le plus fort.</p>
+
+<p>A quatorze ans,&mdash;sa vieille nourrice venait de
+mourir,&mdash;il n'aurait pas trouvé à s'employer
+dans le village, sans le voiturier qui venait d'entreprendre
+la correspondance du chemin de fer et
+qui avait besoin d'un galopin pour l'écurie. Il eut
+trois francs de gages par mois, la nourriture d'un
+chien, et coucha dans la paille. Haï des garçons
+de l'endroit, moqué des filles, passant pour idiot
+parce qu'il était farouche, et n'étant jamais allé à
+la ville, située à trois lieues de là, il était ainsi devenu
+un grand et vigoureux jeune homme, quand
+la conscription l'avait pris et envoyé au 75e de
+ligne.</p>
+
+<p>Les premiers temps au régiment, dire que
+c'étaient là ses seuls bons souvenirs! Pour la première
+fois, ce paria, ce souffre-douleurs, avait
+connu le sentiment de l'égalité, de la justice. L'uniforme
+était trop épais en été, trop mince en
+hiver, mais tous les soldats le portaient; le «rata»
+de l'ordinaire soulevait le coeur bien souvent,
+mais les autres le mangeaient comme lui. A la
+chambrée, dans un lit tout près du sien, couchait
+un vicomte qui s'était engagé après quelques fredaines.
+On se tutoyait entre camarades. Ici&mdash;quelle
+surprise!&mdash;un homme valait un homme;
+et, pour s'élever au-dessus du niveau, pour sortir
+du rang, une seule vertu suffisait: l'obéissance. Il
+la pratiqua, sans effort. Plus intelligent, moins
+illettré que la plupart des lourdauds à pantalon
+rouge, il avait gagné au bout de la première
+année de service ses galons de caporal; au bout
+de la deuxième, sa sardine de sergent. Maintenant,
+les tourlourous mettaient les premiers la main au
+képi, quand ils le rencontraient dans les rues de la
+garnison.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Un instant d'ivresse, de folie, avait suffi pour le
+perdre. Il commençait un nouveau congé; il venait
+d'être nommé sergent-major. Un jour qu'il avait
+dans sa poche l'argent de la compagnie, trois
+verres d'absinthe, bus coup sur coup, par bravade,
+et un caprice bestial pour une fille aux yeux méchants,
+avaient fait de lui un voleur, un criminel.
+A partir de là, tout dans sa vie redevenait horrible.
+Dans un éclair de pensée, il se revoyait, le
+dos voûté par la honte, devant les épaulettes et
+les croix d'honneur du conseil de guerre. Puis
+c'étaient les interminables années au bataillon
+d'Afrique, le travail au soleil ardent sur les routes,
+la fièvre du silo. Il était sorti de cette fournaise et
+de cette infamie brûlé de la soif éternelle de
+l'alcoolique et gangrené de vice jusqu'au coeur.</p>
+
+<p>Aucune chance non plus; pas une bonne occasion.
+Son temps fait, il n'avait rencontré personne
+pour lui tendre la perche. Ouvrier par-ci, homme
+de peine par-là, il avait couru les chemins, vagabond
+poursuivi par son passé. Quand il souffrait
+trop de la faim, il commettait de petits vols, il
+«chapardait», comme en Algérie. La rude poigne
+de la justice lui était plus d'une fois retombée sur
+l'épaule. Où était-il donc, il y a deux ans? En prison.
+Et l'hiver dernier? En prison encore. Et depuis
+trois jours, dans ce pays inconnu où il errait,
+il n'avait pas trouvé une journée à faire, en pleine
+moisson. Et il avait dépensé son dernier sou,
+mangé sa dernière croûte. Que devenir? Que
+faire?</p>
+
+<p>L'homme, en suivant toujours la grand'route,
+atteignit un carrefour. Une croix s'y dressait,&mdash;une
+croix de mission,&mdash;avec un Christ en bois
+grossièrement sculpté, dont les pluies avaient effacé
+la peinture.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules et prit à gauche.</p>
+
+<p>Deux cents pas plus loin, il vit une belle et
+blanche maison de campagne, séparée de la route
+par une pelouse et un large saut-de-loup. Une
+jeune femme, en peignoir bleu, s'abritant d'une
+ombrelle, parut sur le perron et appela un petit
+garçon qui jouait dans l'herbe avec un gros terre-neuve:</p>
+
+<p>«Bébé! bébé!».</p>
+
+<p>L'enfant courut vers sa mère, et le chien, soudain
+furieux, vint en trois bonds jusqu'au saut-de-loup,
+et aboya longuement après le sinistre
+voyageur.</p>
+
+<p>Il montra le poing à cette maison de riches, où
+les fleurs matinales semblaient exhaler du bonheur,
+et, pris d'un besoin farouche de solitude,
+il se jeta dans un sentier, à travers la campagne.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'il se trouvait dans cette grande
+plaine, au milieu des hauts épis, les jambes cassées
+de fatigue, le grondement de la faim dans les
+entrailles, seul, perdu, désespéré.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Tout à coup, un coq lança sa claire fanfare.
+Une maison était proche. L'homme avait trop
+faim. Tant pis! Il irait là pour mendier, pour
+voler, pour tuer, s'il le fallait. Il fit tournoyer son
+gourdin, hâta le pas, et, au bout du sentier, qui
+tournait brusquement, se trouva devant une petite
+métairie. Hardiment, il traversa la cour en effarant
+la volaille, se dirigea vers la maison, très
+basse et couverte en chaume, et mit la main au
+bouton de la porte vitrée, qui résista.</p>
+
+<p>&mdash;«Holà!» cria-t-il de toute sa force;&mdash;et,
+à quelques secondes d'intervalle, il répéta par
+trois fois: «Holà!»</p>
+
+<p>Pas de réponse. Les gens du logis étaient allés,
+sans doute, travailler aux champs.</p>
+
+<p>Le vagabond enveloppa sa main droite dans
+son vieux chapeau de feutre pourri, enfonça un
+carreau d'un coup de poing, tâta la serrure, qui
+s'ouvrait en dedans et n'était point fermée à clef,
+poussa la porte et entra dans la maison.</p>
+
+<p>Il se trouvait dans une salle basse, évidemment
+la seule habitée du logis. Il y avait là le lit, la
+cheminée, la huche, le dressoir, la table, où traînaient
+une miche de pain, un couteau de cuisine
+et un paquet de tabac éventré; enfin, la lourde
+armoire de chêne, celle où le paysan cache son
+magot, sa poignée de louis ou d'écus, dans un
+sac ou dans un vieux bas.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, l'homme venait
+de commettre une effraction, de risquer le bagne.
+Eh bien! il fallait aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Il prit vivement le couteau sur la table et s'approcha
+de l'armoire, pour la forcer. Mais tout près
+du meuble, sur la muraille, un papier, dans un
+cadre de bois noir, attira son attention. Machinalement,
+il y jeta les yeux et lut d'abord ces mots
+imprimés: «75e régiment d'infanterie».</p>
+
+<p>Il s'arrêta net.</p>
+
+<p>C'était un certificat de libération délivré au
+nommé Dubois (Jules-Mathieu), caporal clairon
+à la 2e compagnie du 3e bataillon.</p>
+
+<p>Ainsi, il allait voler un homme de son ancien
+régiment. Pas de son temps, non! La date du papier
+était récente. Mais n'importe!</p>
+
+<p>Et voilà que, le coeur remué, il hésite maintenant
+à faire le coup.</p>
+
+<p>&mdash;«Comme on est bête!» dit-il à demi-voix.</p>
+
+<p>Soudain, son regard se reporte vers la table, où
+sont la miche et le tabac, et son parti est bien vite
+pris, au pauvre diable. Il coupe la miche par moitié,
+tire sa pipe de sa poche et la bourre,&mdash;on
+peut emprunter cela à un camarade, pas vrai?&mdash;puis,
+s'élançant hors de la maison, il reprend, en
+mangeant son pain, le sentier à travers les blés, le
+chemin de traverse, la grand'route; et quand il
+passe de nouveau, sa pipe allumée, devant le
+Christ du carrefour, il lui dit, sans le saluer, avec
+une grimace gaie au coin de la lèvre, où rit un
+reste de la blague du soldat d'Afrique:</p>
+
+<p>«Toi, mon vieux, c'est dommage que tu n'aies
+pas servi au 75e!... Sans cela, tu me ferais trouver
+du travail, ce soir, à l'étape.»</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/2c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3a.png"></p>
+<br>
+
+<h2>L'Orgue de Barbarie</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/1b.png"></span>ue la musique est nostalgique! Comme
+elle évoque douloureusement les vieux
+souvenirs! Et combien lamentable, au
+fond du crépuscule de Novembre, le son pleurard
+de l'orgue de Barbarie qui joue une ancienne
+polka!</p>
+
+<p>Un ancien air de polka qui faisait sauter tout
+Paris il y a quinze ans, quand vous en aviez dix-huit
+à peine, madame! Oui! vous, la pauvre blonde
+flétrie, qui portez un chapeau de velours bleu
+bien fané pour ses brides neuves, et qui poussez la
+petite voiture où dort votre troisième bébé, sous
+les platanes sans feuilles du triste boulevard de
+banlieue.</p>
+
+<p>Comme vous étiez jolie, du temps où l'on
+tapotait cette polka dans les sauteries bourgeoises
+à verres de sirop et à gâteaux secs! Quelle matinée
+de printemps vous faisiez alors avec votre
+frais visage d'un ovale corrégien et ces admirables
+cheveux ondés, couleur de blé mûr, dont
+vous avez perdu la moitié, hélas! à votre deuxième
+couche!</p>
+
+<p>Sans dot!... Oui! vous n'aviez pas de dot. Pouvait-il
+en être autrement pour la fille d'un honnête
+sous-chef, n'obtenant régulièrement de ses supérieurs
+que cette note désespérante: «Bon et
+modeste serviteur, très utile dans son emploi»,
+de ce pauvre bonhomme qui, dans les bals où il
+vous accompagnait, n'osait pas s'asseoir à la table
+de whist à dix sous la fiche, et tâtait constamment
+la poche de son gilet, pour s'assurer qu'il n'avait
+pas perdu les trois francs du fiacre de nuit?</p>
+
+<p>Sans dot!... Toutes les glaces du salon vous
+disaient que vous n'en aviez pas besoin, quand
+vous entriez au bras de votre père, radieuse dans
+un brouillard rose. Qui pouvait se douter que la
+maman, restée au logis pour cause de toilette,
+avait repassé votre jupon sur la table de la salle à
+manger et que vous-même aviez coupé et cousu
+votre robe? N'étiez-vous pas gantée jusqu'au
+coude? Comment aurait-on su que vous aviez des
+piqûres d'aiguille au bout des doigts?</p>
+
+<p>Écoutez la vieille polka que joue l'orgue de
+Barbarie haletant, au fond du crépuscule de
+Novembre. Ne dirait-on pas le chant d'une folle,
+entrecoupé de sanglots?</p>
+
+<p>Il vous invitait souvent à la danser avec lui,
+cette polka, le beau jeune homme brun, à la
+moustache militaire, si élégant dans son frac bien
+coupé, que, dans vos pensées, vous appeliez par
+son petit nom, Frédéric. Il vous invitait à la
+danser avec lui, cette polka, et la mazourke aussi,
+et la valse. Votre voix tremblait un peu, quand
+vous répondiez: «Oui, monsieur;» et votre
+main aussi tremblait, quand vous la mettiez dans
+la sienne. Car c'était un fils de famille, un assez
+mauvais sujet, disait-on, qui avait eu un duel,&mdash;quel
+prestige!&mdash;et dont le père avait deux fois
+payé les dettes.</p>
+
+<p>Comme il vous entraînait par la taille, d'une
+main ferme, et, dans les minutes de repos où
+vous vous appuyiez sur son bras, toute souriante
+et respirant vite, comme il vous troublait en vous
+regardant tout à coup dans les yeux et en vous
+adressant, d'une voix basse et chaude,&mdash;sur un
+rien, sur un détail de votre toilette, sur la fleur
+de vos cheveux,&mdash;un compliment très respectueux
+dans les termes, mais où vous deviniez on
+ne sait quel sous-entendu, qui vous faisait à la
+fois peur et plaisir!</p>
+
+<p>Hélas! un jeune gaillard comme M. Frédéric
+n'était pas fait pour s'attarder dans les bals à
+verres d'orgeat. Il s'en alla vers d'autres fêtes; et,
+sans vous l'avouer à vous-même, vous en fûtes
+triste, n'est-ce pas? Puis deux, trois, quatre, cinq
+années s'écoulèrent. Vous ne mettiez plus de
+robe rose, étant devenue un peu pâle, et, dans
+les sauteries bourgeoises où le répertoire musical
+ne change guère, on jouait toujours la vieille
+polka qui vous rappelait M. Frédéric.</p>
+
+<p>A la fin, il a fallu voir les choses comme elles
+étaient, prendre un parti, et vous avez épousé le
+timide garçon qui faisait danser les demoiselles
+osseuses et frisant la trentaine. Jadis, vous aviez
+plus d'une fois oublié son tour de quadrille, bien
+qu'il fût inscrit sur votre petit carnet d'ivoire.
+Alors il vous faisait un peu pitié, convenez-en, ce
+bon M. Jules, avec ses cravates blanches trop
+empesées et ses gants nettoyés à la gomme élastique.
+Vous l'avez épousé, pourtant, et c'est, après
+tout, un travailleur, un brave père de famille. Il
+est maintenant sous-chef, comme feu monsieur
+votre père, et il obtient la même note décourageante:
+«Modeste et utile serviteur; à maintenir
+dans son service.» Quand vous lui avez donné
+son deuxième garçon, il est venu un peu d'ambition
+au pauvre homme, et, pour avoir de l'avancement,
+il a publié deux petites brochures spéciales;
+mais on s'est acquitté envers lui en le
+décorant des palmes académiques.</p>
+
+<p>Trois enfants,&mdash;deux fils d'abord, et une
+gamine, venue bien plus tard,&mdash;c'est lourd!
+Heureusement que l'aîné est au collège, pourvu
+d'une demi-bourse. Avec beaucoup d'économie,
+on joint les deux bouts. Mais quelle vie médiocre
+et triviale! Le père, lui, part dès le matin, en
+emportant son déjeuner&mdash;un pain fourré et
+une fiole d'eau rougie&mdash;dans les poches de son
+pardessus; car, avant de s'installer sur son rond
+de cuir ministériel, il va faire un cours de géographie
+dans les pensionnats de jeunes filles. Vous,
+madame, vous n'avez pas le temps de vous
+ennuyer, et la journée est courte pour qui a tant
+à faire. Cependant, jamais un plaisir! Depuis un
+an, vous n'êtes allée qu'une fois au spectacle, en
+Septembre dernier, voir le <i>Domino noir</i>, avec des
+billets de faveur.</p>
+
+<p>Vous êtes résignée, vaincue, sans doute. Mais
+ce vieil air de polka que joue toujours l'orgue
+obstiné vous fait souvenir que, l'autre soir, poussant
+comme aujourd'hui devant vous la petite voiture
+où dort votre enfant, et traversant ce même boulevard,
+vous avez failli être écrasée par une fringante
+victoria, et que vous avez reconnu, bien
+installé sous les couvertures, le beau M. Frédéric
+en personne, resté le même, ayant l'air toujours
+jeune des gens heureux, qui vous a jeté un regard
+dur en criant: «Maladroit!» à son cocher.</p>
+
+<p>N'est-ce pas, que cet orgue est insupportable?...
+Il se tait, heureusement. Et voici que la nuit
+monte. Là-bas, au bout du triste boulevard de
+banlieue, sur la fumée rouge qui succède au coucher
+du soleil, le gaz qu'on allume fait éclore ses
+étoiles blêmes. Rentrez à la maison, madame
+Jules. Votre second fils doit être déjà revenu de
+l'école, et, quand vous n'êtes pas là, il n'apprend
+jamais sa leçon du lendemain avant le dîner.
+Rentrez à la maison, madame Jules. Votre mari
+va bientôt revenir de son bureau, plein de fatigue
+et de faim, et vous savez bien que, sans vous, la
+petite bonne à vingt-cinq francs par mois serait
+incapable de «raccommoder» avec des pommes
+de terre et des oignons le reste du boeuf d'hier
+soir.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Que la musique est nostalgique! Comme elle
+évoque douloureusement les vieux souvenirs! Et
+combien lamentable, au fond du crépuscule de
+Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie
+qui joue un vieil air de galop!</p>
+
+<p>A quoi songez-vous en l'écoutant, madame la
+comtesse, et pourquoi restez-vous debout et
+comme pétrifiée par la rêverie, près de la haute
+fenêtre de votre boudoir? Que peut vous rappeler,
+à vous, femme heureuse et dans la pleine
+beauté de vos trente ans, l'ancien air de galop
+joué là-bas, sur le triste boulevard, au delà des
+tilleuls dépouillés de votre jardin, par l'orgue de
+Barbarie gémissant et évocateur?</p>
+
+<p>Il vous rappelle le vaste amphithéâtre du
+«Johnson's american Circus», bondé de visages
+attentifs, tel qu'il était à l'époque de vos succès
+équestres. Les deux virtuoses nègres ont terminé
+leur concert comique en se cassant leurs violons
+sur la tête, et le palefrenier vient d'amener sur la
+piste votre cheval de voltige,&mdash;vous savez bien,
+l'énorme et paisible cheval blanc, tacheté de
+noir, qui faisait songer à une dinde crue, gonflée
+de truffes? Vous faites votre entrée alors, donnant
+la main au superbe maître de manège en habit
+écarlate et coiffé à la Capoul, dont vous avez été
+un peu amoureuse, avouez-le, comme toutes les
+écuyères de la troupe. Vous saluez le public d'un
+entrechat, et, tout de suite, d'un seul bond, hop!
+vous voilà debout sur la selle en plate-forme. Un
+fouet claque, l'orchestre lâche ses cuivres furieux,
+le cheval truffé prend son petit galop mécanique,
+et, hop! hop! vous voilà partie!</p>
+
+<p>Quelle olympienne créature vous étiez alors,
+comtesse! Dix-sept ans, et les jambes de la
+Vénus du Capitole. La force et la grâce! Une de
+ces beautés parfaites, comme il ne s'en obtient
+plus guère qu'avec les croisements de sang et les
+amalgames de races du Nouveau-Monde. Un
+murmure circulait: «C'est la belle Adah! l'Américaine!»
+Et, grisée par ce vent du triomphe,
+vous redoubliez vos audacieuses pirouettes.</p>
+
+<p>La première partie de «l'exercice» finissait
+toujours dans un long crépitement de bravos.
+Tandis que les écuyers montaient sur des tabourets
+avec les banderoles et les cerceaux, et que le
+clown, pour amuser la galerie, jetait d'un soufflet
+son camarade à plat ventre et le relevait délicatement
+par le fond de la culotte, vous faisiez un
+tour de piste au pas, posée sur le bord de la selle
+avec une légèreté de papillon. C'était la meilleure
+minute pour vos admirateurs. Vous teniez
+votre tête de déesse droite sous son casque de
+cheveux noirs enguirlandés de fleurs, et, de la
+jupe de gaze bouffant autour de vous, vos
+sublimes jambes en maillot rose émergeaient
+comme d'un nuage.</p>
+
+<p>Ce fut dans un de ces moments de repos que
+vous remarquâtes pour la première fois le comte,
+aujourd'hui votre époux, alors un des plus violents
+viveurs de Paris. Il se tenait debout dans le
+couloir des écuries, grand, mince et correct dans
+sa redingote boutonnée, un brin de lilas à la
+boutonnière, en chapeau gris, et tapotant ses
+lèvres avec la pomme d'or de sa badine. Il revint
+le lendemain, le surlendemain, tous les jours; et
+vous baissiez les paupières, confuse, quand votre
+regard rencontrait ses yeux éperdus, ses yeux
+pâles d'homme qui a perdu la tête.</p>
+
+<p>Il l'avait perdue, en effet; mais vous étiez une
+honnête fille, tout simplement. A cinq ans, vous
+deveniez orpheline, votre père, l'Homme à la
+Perche, s'étant tué net en tombant sur la nuque.
+Les gens du cirque avaient adopté l'enfant de la
+balle. Le vieux clown parisien Mistigris vous
+avait appris le français, puis un peu à lire et à
+écrire. Après avoir été l'enfant gâtée,&mdash;et respectée,
+malgré tout,&mdash;de ces braves saltimbanques,
+vous étiez devenue une des gloires de leur
+entreprise. Vous gagniez votre vie, honnêtement,
+à montrer vos jambes, mais vous étiez sage pour
+de bon; et,&mdash;rappelez-vous,&mdash;le soir où le
+comte vous offrit cette parure de turquoises,
+assez brutalement, il faut bien le dire, vous faillîtes
+le cravacher en pleine écurie, devant le box
+de l'éléphant.</p>
+
+<p>C'était fait pour déchaîner un homme à passions.
+Le «Johnson's american Circus» faisait
+son tour de France. Le comte vous suivit à
+Orléans, à Tours, à Saumur, à Angers;&mdash;et
+enfin, à Nantes, il fit la folie complète, comme
+un Russe, et, n'ayant plus ni père ni mère, il vous
+enleva pour vous épouser.</p>
+
+<p>Oh! comme l'orgue de Barbarie pleure
+lamentablement le vieil air de galop dans le
+crépuscule!</p>
+
+<p>Que faire, après les premières semaines de la
+brûlante lune de miel, passées dans un village
+perdu au bord de la mer? On pouffait de rire, là-bas,
+au Jockey; et les femmes du monde suffoquaient
+d'indignation derrière les éventails. Le
+comte prit le bon parti; il s'expatria pendant
+plusieurs années. Ah! pauvre comtesse, que vous
+vous êtes ennuyée à Florence, dans ce noir palais
+où votre mari vous a fait élever et instruire
+comme une petite fille, et où vous avez subi tant
+de leçons et de professeurs. En femme reconnaissante,&mdash;plutôt
+qu'amoureuse, hélas!&mdash;vous
+vouliez plaire au comte, devenir digne de lui.
+Mais, naturellement, il fallut du temps; et, tout
+patient qu'il était, comme votre mari vous a fait
+souffrir avec ses continuels: «Cela ne se dit pas...
+Cela ne se fait pas...» toujours suivis d'un «ma
+chère» très sec, qui vous suppliciait!</p>
+
+<p>Toutes les femmes sont éducables. «Parvenu»
+est un mot qui ne se dit pas au féminin. Au bout
+de trois ans, vous étiez une vraie comtesse. Le
+comte, qui bâillait dans les musées et n'avait
+jamais pu mordre aux Primitifs, n'y tint plus et
+vous ramena à Paris. Les volets du vieil hôtel,
+fermés depuis si longtemps, claquèrent contre la
+muraille, et vous fîtes votre premier dîner de
+retour dans la vaste salle à manger, devant le
+grand portrait du haut duquel le bisaïeul du
+comte, lieutenant-général des armées du Roi,
+poudré, avec le cordon bleu sur son habit rouge,
+et remarquable surtout par l'immense nez de la
+famille, semblait vous jeter un regard sévère.</p>
+
+<p>Ici encore, c'est pour vous, comtesse, la solitude
+et la mélancolie. Votre mari est arrivé seulement&mdash;après
+combien d'efforts et à force de
+jeter de l'argent dans les oeuvres charitables!&mdash;à
+vous constituer une petite société de prêtres et
+de dévotes. Que c'est lugubre, ces robes noires
+des deux sexes! Depuis six ans, vous visitez, tous
+les matins, des crèches et des écoles, et vous vous
+morfondez, le soir, dans votre loge solitaire, aux
+Français ou à l'Opéra. Pas d'enfant, et pas d'espoir
+d'en avoir jamais. Les années passent! Et le
+pis, c'est que vous n'éprouvez pour le comte
+qu'une gratitude profonde, qu'une sincère amitié,
+et que vous le jugez. Oh! un parfait galant
+homme, assurément, mais plein de niaiseries aristocratiques,
+et ennuyeux comme un concert. Il a
+quarante-huit ans, à cette heure, et c'est bien le
+vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez
+fade mélange de grand air, de favoris teints, de
+préjugés, de chapeaux gris et de mauvais
+estomac.</p>
+
+<p>Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours
+le vieil air de galop qui rythmait jadis vos entrechats
+sur le dos du cheval truffé? Voilà que vous
+vous revoyez au milieu de l'arène, à la fin de
+votre «exercice», envoyant au public le baiser
+d'adieu et écoutant avec ivresse le bruit de grêle
+des applaudissements. Êtes-vous folle, comtesse?
+Voilà maintenant que votre coeur palpite et que
+vous retrouvez votre première et délicieuse émotion
+de jeune fille, quand il vous semblait que le
+beau maître de manège en habit écarlate vous
+avait tendrement serré le bout des doigts en vous
+reconduisant!</p>
+
+<p>Enfin le son de l'orgue s'est éteint; sur le ciel,
+de plus en plus sombre, on distingue à peine les
+grands squelettes des arbres dépouillés. Le valet
+de chambre entre discrètement, apportant une
+lampe. Il la pose sur un guéridon, et dit de sa voix
+de cérémonie:</p>
+
+<p>«Monsieur le curé de Saint-Thomas-d'Aquin
+attend Madame la comtesse au salon.»</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/4a.png"></p>
+<br>
+
+<h2>Le Convalescent</h2>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/2b.png"></span>a première fois que le jeune compositeur
+Félix Travel, avec la permission
+de son médecin, le docteur Damain,
+se regarda dans la glace, il poussa un cri de surprise
+épouvantée.</p>
+
+<p>Comme il était changé, grand Dieu! Quelle
+maigreur! La peau collée aux pommettes! Et ce
+teint jaune, et ces yeux meurtris! Sans doute, il
+savait bien qu'il avait été très malade. Il avait eu
+la fièvre, le délire, tout le tremblement. On lui
+avait brûlé le dos et la poitrine avec des vésicatoires.
+Une pleurésie, c'est toujours grave. Mais il
+n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances
+l'eussent à ce point ravagé. Et puis, comme il se
+sentait faible! C'était inquiétant aussi, ce point
+douloureux qui le brûlait, là, au-dessous de l'omoplate,
+du côté droit. Oh! non, il n'était pas guéri.
+Qui sait? Devait-il jamais guérir? Le docteur ne
+cherchait-il pas à le tromper, quand il lui avait
+dit, le matin même, d'un air joyeux, trop joyeux:
+«Allons! essayez de vous lever un peu aujourd'hui.
+Vous voilà tiré d'affaire.» Tiré d'affaire?
+Avec cette mine de déterré? Ah! il en était loin.
+Comme c'était pénible, cette sensation de vide et
+d'épuisement dans son cerveau, dans toute sa
+personne! Et cet hiver qui n'en finissait plus!
+Cette neige fondue qu'il voyait, derrière les vitres
+de sa fenêtre, tomber avec lenteur! Bon! une
+quinte, à présent! Et encore une petite tache de
+rouille sur son mouchoir. Tousse! tousse! Est-ce
+qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxiété!</p>
+
+<p>Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses
+pâles et maigres mains crispées aux bras de son
+fauteuil, s'enfonçait, s'abîmait dans sa noire mélancolie.</p>
+
+<p>Mourir! A vingt-six ans! Au lendemain de son
+premier triomphe d'artiste, quand un sourire de
+la gloire le payait enfin de tant de travail et de
+privations! Ah! ce serait affreux!</p>
+
+<p>Et, dans un coup de mémoire, rapide comme
+un éclair, il revoyait tout son passé de misère.
+C'était d'abord sa mère qu'il évoquait, sa mère
+veuve, maîtresse de solfège et de piano dans les
+pensionnats de troisième ordre, courant le cachet
+à travers Paris, son rouleau de toile cirée sous le
+bras, dans son deuil éternel de pauvresse. Avait-elle
+assez trimé, la vaillante et courageuse femme,
+pour élever son fils unique, lui permettre de suivre
+les cours du Conservatoire, faire de lui un bon
+musicien! Avait-elle assez roulé par tous les
+temps, marchant sous la pluie avec des bottines
+qui prenaient l'eau, ou cahotée dans les puants
+omnibus! Que de peine et que de bravoure! Il se
+rappelait l'affreux petit logement, au fond des
+Batignolles, où il la rejoignait tous les soirs, et où
+il la trouvait, rentrée à peine et déjà cuisinant le
+dîner à la hâte, sans avoir même pris le temps
+d'ôter son vieux chapeau de tulle noir, tout roussi
+par le soleil et les averses. Comme c'était triste et
+laid, ce mobilier en ruine, éreinté par les changements
+de garnison du père, un officier sans fortune,
+épousé jadis par amour, et mort, jeune
+encore, d'un accident de cheval, sans que sa
+veuve pût obtenir l'aumône d'un bureau de tabac.</p>
+
+<p>Enfin la pauvre femme succombait à la besogne,
+comme une haridelle de fiacre qui tombe
+dans les brancards, et le laissait orphelin à seize
+ans, sans un parent, sans un protecteur, trop heureux
+d'avoir, pour ne pas mourir de faim, un pupitre
+de contre-basse à l'orchestre de la Gaîté.
+Oh! sa vie pendant dix ans, depuis lors! Quel
+navrant abandon! quelle misère triviale! quelle
+chasse ignoble à la leçon bon marché, à la pièce
+de quarante sous mise dans la main! Brrr! il valait
+mieux ne plus y songer, arriver tout de suite à
+l'heure radieuse de sa vie. Une mélodie de lui
+tombait par hasard sous les yeux de la Kauffman,
+la grande cantatrice. Elle s'en éprenait, la chantait
+partout, et, en un hiver, Félix Travel devenait
+presque célèbre. Le directeur de l'Opéra-Comique,
+rencontré dans un concert, lui demandait
+quelque chose. Le jeune homme avait justement
+un acte fini, tout prêt, tout orchestré, sa <i>Nuit
+d'Étoiles</i>, un délicieux poème, où le pauvre garçon
+avait répandu tout ce qu'il avait dû refouler jusque-là
+dans son coeur de jeunesse et d'amour.</p>
+
+<p>Quel succès! Il croit entendre les énormes
+soupirs de la foule charmée, les salves de bravos
+furieux, son nom acclamé. C'est fini, la pauvreté,
+c'est fini, la solitude! Le voilà fameux! Dès le
+lendemain de la première représentation, il
+change, chez une bouquetière, le billet de mille
+francs qu'un éditeur lui a donné la veille, comme
+acompte sur le prix de sa partition, et il porte
+pour dix louis de fleurs au cimetière Montmartre,
+sur la tombe de la maman. Les journaux saluent
+son oeuvre comme l'aurore d'un talent rare. Sur
+la première page de <i>L'Illustration</i>, son portrait est
+gravé, et tout Paris est amoureux déjà de sa fine
+et charmante tête de page florentin. Enfin! il va
+donc jouir un peu de la vie, savoir ce que signifie
+le mot bonheur...</p>
+
+<p>Eh bien, non! La maladie est là qui le guette
+et qui empêchera tout. Depuis quelque temps, il
+est enroué, il tousse. Un soir, il se couche, tout
+mal à l'aise, avec un grand frisson. C'est la fièvre,
+c'est la pleurésie. Ah! il les connaît, les journées
+si longues et si mornes passées, la nuque sur
+l'oreiller, à regarder une mouche marchant au
+plafond ou à compter les petits bouquets de fleurs
+du papier de tenture; il les connaît, les nuits d'insomnie,
+où le délire fait passer tant de fantômes
+dans le halo de la veilleuse. Et maintenant que le
+voilà debout,&mdash;convalescent, dit le médecin,
+allons donc!&mdash;son visage reflété dans la glace lui
+fait peur; il sent qu'il est plus malade que jamais,
+qu'il devient poitrinaire, qu'il va mourir... Sous
+ses fenêtres, dans la rue, où la neige fait le désert
+et le silence, un orgue de Barbarie joue l'air de sa
+<i>Sérénade</i>, que la Kauffman a mise en vogue, l'an
+dernier. C'est la réputation populaire, c'est la
+gloire des rues qui commence pour lui. Et il va
+mourir, tout jeune, à la veille de tant de joies,
+comme un naufragé qui a longtemps et désespérément
+nagé vers la côte et qu'une dernière lame
+écrase bêtement contre un rocher. Non, Dieu est
+injuste!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le médecin revient voir
+son malade, et, après qu'il l'a bien examiné,
+ausculté, tâté:</p>
+
+<p>«Eh bien?»&mdash;lui dit brusquement le jeune
+homme, assis sur son lit, les bras croisés. Et dans
+son regard direct, froid, presque dur, le docteur
+Damain, vieil homme de pratique et d'expérience,
+discerne la profonde inquiétude, l'angoisse, la
+peur de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien,&mdash;répond-il avec rondeur, tout
+en remettant ses gants,&mdash;eh bien, mon mignon,
+il vous faut tout simplement deux ou trois mois
+de convalescence, à ne rien faire, dans le Midi.
+Et puisque vous avez quelque argent, vous allez
+partir le plus tôt possible. Pas pour Nice ni tout
+ce côté-là. Vous y retrouveriez les Parisiens, un
+tas de plaisirs et d'occasions de fatigue. Non. Ce
+qu'il vous faut, c'est un coin bien retiré avec du
+soleil, quelque chose comme la Petite-Provence
+des Tuileries, vous savez, où il n'y a que des
+nourrices et des vieux rentiers à tabatières. Ce
+n'est pas gai, je sais bien, pour un jeune cadet
+qui sort des pages et qui doit avoir envie de
+montrer son épaulette; mais c'est nécessaire.
+Tenez! si vous étiez tout à fait raisonnable, vous
+iriez à Amélie-les-Bains, dans les Pyrénées-Orientales.
+Un trou de montagne, presque africain, bien
+abrité du vent du nord; et l'aloès pousse tout le
+long de la route de Perpignan. Le pays est superbe,
+et, sans les pantalons rouges qui sèchent
+aux fenêtres de l'hôpital militaire, ce serait déjà
+plein d'Anglais. Je suis allé par là autrefois, et j'y
+ai pris mon café dehors, un premier Janvier. On
+y vit à bon compte, ce qui est à considérer. Allez
+voir un peu le pic du Canigou, les gaves, les
+vieux ponts romains et les olivettes. Voici tout à
+l'heure le mois de Mars; vous resterez là-bas jusqu'à
+la fin d'avril, et vous nous reviendrez tout à
+fait grand garçon, avec quelques refrains de contrebandiers,
+quelques jolies chansons catalanes...
+Est-ce convenu?»</p>
+
+<p>En écoutant le docteur, Félix Travel renaît à
+l'espoir.</p>
+
+<p>Oui, le Midi, le repos dans un doux climat où
+l'on respire la vie et la santé, les lentes promenades
+avec la caresse du soleil sur les épaules.
+Oui, c'est cela, c'est bien cela qu'il lui faut.</p>
+
+<p>&mdash;«Et quand pourrai-je me mettre en route?&mdash;demande-t-il
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite, dans trois ou quatre
+jours. J'irai vous installer moi-même en wagon...
+Et, puisque vous vous arrêterez un peu à Perpignan,
+pour vous reposer du voyage, qui est
+long, je vous donnerai un mot d'introduction
+pour une brave dame que j'ai soignée, il y a quelques
+années, et tirée, ma foi, d'un assez mauvais
+pas. Oh! ce ne sera pas très amusant pour vous.
+La comtesse de Pujade est une grande dévote, je
+vous en préviens, et sa fillette, qui doit porter aujourd'hui
+des jupes longues, va certainement plus
+souvent à la messe qu'au bal. N'importe! je vous
+adresse à de bonnes femmes, qui pourront vous
+être utiles à l'occasion.»</p>
+
+<p>Vite, une malle, des couvertures! Cette perspective
+d'un prochain voyage a tout à fait remonté
+le moral du convalescent. Il lui semble
+qu'il n'a plus qu'à partir pour être guéri. Ne va-t-il
+pas mieux déjà? Aujourd'hui il est resté levé
+assez longtemps, il a rouvert son piano, causé
+presque gaîment avec des amis qui le visitaient.
+Les forces lui reviennent, positivement. Il est en
+état de supporter les vingt heures d'express. Enfin!
+le voilà bien commodément installé dans un compartiment
+de première classe, la bouillotte sous
+ses pieds, un plaid sur ses genoux, avec tout ce
+qu'il lui faut dans son sac de cuir, un roman
+anglais, du vin de Bordeaux, des sandwiches.</p>
+
+<p>&mdash;«En voiture! en voiture!» crient les hommes
+d'équipe, sur le quai de la gare d'Orléans.</p>
+
+<p>Et le docteur Damain, le vieil ami de Félix,
+l'embrasse, lui serre la main une dernière fois.</p>
+
+<p>&mdash;«Prenez bien garde aux courants d'air...
+Bon voyage!»</p>
+
+<p>Le train s'ébranle, très doucement d'abord, fait
+résonner les plaques tournantes, puis, tout de
+suite, accélère sa marche, prend son furieux galop
+ferré. Déjà il a jeté ses gros flocons de fumée aux
+fenêtres des faubourgs, où sèchent des linges, il a
+franchi le rempart à l'herbe pelée, laissé derrière
+lui les jardins maraîchers de la banlieue; et Félix
+Travel, essuyant de temps en temps la buée de la
+vitre avec son gant, éprouve une joie enfantine à
+voir de la vraie campagne, les champs d'un vert
+sombre où fondent les dernières neiges et d'où
+s'envolent des bandes de corbeaux, les collines
+lointaines dans la brume, les vastes espaces du
+ciel gris de Février. Il ne tousse pas, il ne souffre
+plus. Dans l'après-midi, après qu'on a passé la
+Loire et ses bancs de sable, tandis qu'on court à
+travers les grands châtaigniers sans feuilles et les
+robustes paysages du Poitou, voici que, dans les
+nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que
+toute la nature se met à sourire. A Bordeaux,
+c'est le beau temps tout à fait; et dans la rade,
+un instant aperçue, le soleil, qui se couche dans
+un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait
+et excité par le voyage, Félix a oublié ses angoisses
+de malade; il se sent léger, comme poussé
+par le vent de l'espérance.</p>
+
+<p>Après avoir dîné à la gare Saint-Jean, il s'endort
+d'un profond sommeil dans une voiture de
+la ligne du Midi. A peine est-il troublé deux ou
+trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre,
+des creux du midi, qui crient: «Toulouge» ou
+«Montoban.» C'est seulement le lever du soleil
+qui le réveille, une aurore splendide, une gerbe
+de diamants qui éclate et jaillit dans l'azur. Cette
+fois, il y est, dans le Midi, et pour de bon; il
+peut baisser la glace, aspirer l'air chaud, regarder,
+avec l'étonnement de l'homme du Nord, le feuillage
+en demi-deuil des oliviers et les routes sèches
+où courent des trombes de poussière blonde.
+Enfin le conducteur du train annonce, en ouvrant
+les portières: «Perpignein!... Perpignein.» On
+est arrivé.</p>
+
+<p>Le voyageur jette un regard aux créneaux
+roussis du Castillet, qui datent de Charles-Quint,
+et aux platanes géants de la promenade, penchés
+pour toujours, avec une inclinaison de cinquante
+degrés, par l'effort prolongé du mistral. Puis
+l'omnibus du chemin de fer, dont les chevaux
+font sonner sous leurs sabots le vieux pont-levis
+de Vauban, conduit rapidement Félix Travel à
+travers quelques rues tortueuses et le dépose à
+l'hôtel. Dans son impatiente curiosité de voyageur
+novice, le jeune homme déjeune en hâte, assis tout
+seul au bout de la table d'hôte, dont la malpropreté
+et la détestable cuisine à la graisse sont déjà
+bien espagnoles; puis, après avoir vainement
+essayé d'amollir dans son dernier verre de vin un
+biscuit, qui doit dater de Charles-Quint, lui aussi,
+comme le Castillet, il sort pour voir la ville et faire
+sa visite à cette comtesse de Pujade pour qui le docteur
+Damain lui a donné une lettre d'introduction.</p>
+
+<p>Cette dame habite précisément à quelques pas
+de l'hôtel, dans une ruelle pareille à un torrent
+desséché, une maison étroite et farouche ayant à
+peu près l'air d'une prison, avec des «miradores»
+grillés comme à Séville ou à Tolède. Félix
+tire la chaîne de fer toute rouillée qui pend auprès
+de la porte,&mdash;une porte basse et ronde, percée
+d'un judas, garnie de ferrures et de gros clous
+rébarbatifs, une de ces portes qui ne semblent pas
+faites pour s'ouvrir,&mdash;et la voit s'entre-bâiller,
+après une assez longue attente, pour lui montrer
+la face ridée et le bonnet monastique d'une vieille
+servante aux yeux de morte.</p>
+
+<p>&mdash;«Madame la comtesse de Pujade?&mdash;demande
+le voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse et sa fille sont à la
+messe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reste qu'un jour ici... Aurai-je chance
+de rencontrer ces dames, un peu plus tard?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous dire.»</p>
+
+<p>L'accueil n'est pas engageant. Félix ne peut
+donc que laisser à la servante sa carte et la lettre
+du docteur.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma foi,&mdash;pense-t-il en s'éloignant,&mdash;si
+j'en juge par la lugubre apparence de ce logis et
+par la tête de la domestique, qui ressemble à une
+vieille machine à prières pour veiller les morts,
+j'aime autant avoir trouvé visage de bois... A
+quoi pensait le brave docteur en m'adressant à
+ces béguines?»</p>
+
+<p>D'ailleurs, vingt pas plus loin, son impression
+fâcheuse est dissipée; car, au bout de la rue, brusquement,
+il débouche sur une petite place pleine
+de bruit et de soleil. Là, devant le portail d'une
+église, sculpté et vermiculé du haut en bas comme
+une écorce de melon, se tient un joli marché, qui
+embaume le citron et la rose. Un coin d'Espagne,
+en vérité, où vibre le sonore patois catalan. L'artiste
+parisien, qui voyage pour la première fois de
+sa vie, reste ébloui devant ce spectacle pittoresque
+et nouveau. Ah! les beaux écroulements d'oranges,
+de tomates et de poivrons! La jeune marchande
+à qui il achète une botte d'oeillets a les yeux
+noirs de la marquise d'Amaëgui, et ce montagnard
+à ceinture rouge, qui fume sa cigarette,
+accoudé sur sa mule au ventre rasé et toute harnachée
+de pompons et de sonnailles, est beau
+comme un contrebandier des temps romantiques.
+A la bonne heure! En voilà de la lumière, de la
+couleur et de la joie! Grisé, enchanté, Félix Travel
+s'attarde à flâner parmi cette foule bruyante;
+il se promène là pendant plus d'une heure, lentement,
+délicieusement, dans la bonne chaleur du
+soleil qui lui pique le dos et les reins. Il se sent
+toujours un peu faible, c'est vrai, mais jamais il
+n'a eu plus goût à la vie. Ce Midi, tout de même!
+Mais c'est un miracle, une résurrection! Mais il est
+en pleine convalescence! Quel bonheur!</p>
+
+<p>Pourtant, il a passé la nuit en wagon, il a sommeil,
+et lorsqu'il rentre à l'hôtel pour se jeter une
+heure ou deux sur son lit, le garçon lui présente
+une lettre que vient d'envoyer Mme de Pujade.
+Elle prie M. Félix Travel de venir dîner chez elle,
+le soir même, sans cérémonie; elle sera flattée,
+dit-elle, de connaître l'auteur de la <i>Sérénade</i> et de
+la <i>Nuit d'Étoiles</i>, et heureuse de parler avec lui du
+docteur Damain, à qui elle doit la vie, etc., etc.
+Tout cela, dit en quelques lignes courtoises, un
+peu sèches, sur un papier à lettre orné d'une
+couronne comtale.</p>
+
+<p>Félix se rappelle alors la maison à physionomie
+inhospitalière, et ce que le docteur Damain lui a
+dit sur l'extrême dévotion de Mme de Pujade; et il
+est pris d'une singulière timidité. Saura-t-il se conduire
+correctement dans un milieu aussi aristocratique?
+Célèbre d'hier, il n'est pas encore allé dans
+le monde. Jusqu'ici il a vécu comme un pauvre
+qu'il était, tout près du peuple, il n'a jamais de sa
+vie vu de près une dame noble, une dévote. Et
+cependant, impossible de refuser sans impolitesse.
+Ah! il se serait bien passé de la recommandation
+du docteur. Dans quel guêpier son vieil ami
+l'a-t-il fourré?</p>
+
+<p>Aussi est-ce avec une secrète émotion qu'un
+instant avant l'heure convenue, le musicien, ayant
+fait toilette, se présente de nouveau devant la
+maison lugubre. Mais, cette fois, la vieille servante
+à mine de soeur tourière ouvre la porte sans
+difficulté, et après avoir introduit le jeune homme
+dans le «salon de compagnie», comme on dit à
+Perpignan, se retire en annonçant qu'elle va prévenir
+Madame la comtesse.</p>
+
+<p>Malgré les lumières et le feu, il y fait froid, dans
+ce salon, le froid spécial aux pièces ordinairement
+inhabitées. Les lourds meubles de tapisserie, droits
+et raides comme des meubles d'églises, sont
+rangés avec une désolante symétrie, et la nudité
+des boiseries claires s'orne d'une unique gravure,
+magnifiquement encadrée, le portrait du pape
+Pie IX, sanctifié de sa signature autographe. Pas
+un objet d'intimité ou de souvenir; rien de féminin.
+Félix songe que si l'extérieur du logis lui a
+semblé morose, l'intérieur est franchement hostile.
+Les deux grosses lampes sur la cheminée, les
+bougies du lustre à pendeloques de verre, les
+bûches enflammées dans le foyer, semblent se
+dire: «Quel est cet intrus, pour qui on nous a
+allumées?» Et voilà que le pauvre garçon frissonne
+et que sa gêne redouble.</p>
+
+<p>Tout à coup, une porte s'ouvre. C'est la comtesse,
+suivie de sa fille.</p>
+
+<p>Longue, jaune, sèche, en deuil éternel, avec un
+«tour» de cheveux d'un noir impitoyable,
+Mme de Pujade a peut-être été une brune élégante,
+du temps où le duvet qui ombrage sa lèvre supérieure
+ne s'était pas encore décidé à devenir de
+véritables moustaches. Elles ajoutent encore à la
+sévérité de toute sa personne, de ses mains à
+mitaines, de son sourire au-dessous de zéro. Félix
+serait consterné par cette apparition, s'il ne s'apercevait
+tout de suite&mdash;il a vingt-six ans, ne l'oublions
+pas&mdash;que la jeune personne entrée dans
+le salon derrière la comtesse est très jolie, malgré
+son air un peu gauche et sa robe mal faite.</p>
+
+<p>&mdash;«Ma fille Thérésine,»&mdash;a dit Mme de Pujade.</p>
+
+<p>Et tout en répondant de son mieux aux compliments
+empesés que la comtesse lui adresse sur
+ses tout récents succès, Félix, toujours fort intimidé
+et assis au bord de sa chaise, admire à la
+dérobée cette Thérésine, dont le teint de pêche et
+les beaux yeux noirs, modestement baissés, lui
+rappellent les Vierges de Murillo qu'il a vues au
+Louvre, ces Vierges si charmantes, si humaines
+avec un rien d'idéal, et dans lesquelles il y a un
+peu de la madone et beaucoup de la grisette
+madrilène.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous partez donc, dès demain matin pour
+Amélie?&mdash;demanda la comtesse au voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Le docteur Damain m'assure
+que j'ai besoin d'un repos absolu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous regretterons de ne pas vous posséder
+davantage, monsieur. Mais le docteur a raison.
+Perpignan n'est pas un bon séjour pour les convalescents,
+et le vent du nord y est fort dangereux.»</p>
+
+<p>En ce moment un coup de sonnette retentit.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est Monseigneur!&mdash;dit Mlle Thérésine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;ajoute sa mère.&mdash;Vous allez dîner,
+monsieur, avec notre vénérable ami, Monseigneur
+Calou, des Missions étrangères, dont les pieux
+voyages en Indo-Chine ont épuisé les forces, et
+qui s'est retiré ici, dans sa ville natale. Il a désiré
+faire votre connaissance, car il aime beaucoup la
+musique, et ma fille lui a déchiffré au piano votre
+partition.»</p>
+
+<p>Un évêque, à présent! Félix est pris de peur,
+positivement. Le voilà aux prises avec tout ce
+qu'il y a de plus collet-monté dans le monde, la
+noblesse et le haut clergé. Un évêque! Il n'en a
+vu qu'un, crosse à la main et mitre en tête, à
+Sainte-Marie des Batignolles, l'évêque qui lui a
+touché la joue le jour de sa confirmation. Saura-t-il
+se comporter convenablement avec un prince
+de l'Église?... Ah! que le diable emporte le
+docteur!</p>
+
+<p>Par bonheur, Mgr Calou a, sous ses cheveux
+blancs, une bonne et joviale figure de vieillard
+sanguin, et il tend sans façon au jeune homme
+qu'on lui présente, et qui s'attendait presque à
+être béni, sa main gantée de violet.</p>
+
+<p>&mdash;«Le voici donc,&mdash;s'écrie-t-il avec un cordial
+accent méridional,&mdash;le voici donc, ce jeune
+malade qui vient demander sa guérison à notre
+soleil... Il fera son devoir, n'en doutez pas, mon cher
+enfant, et vous pourrez bientôt vous remettre au
+travail, nous charmer de nouveau par vos belles
+compositions... Mais le dîner est servi. A table!»</p>
+
+<p>En effet, la porte de la salle à manger vient de
+s'ouvrir. L'évêque y pénètre en marchant à côté
+de Mme de Pujade; Félix offre son bras à la jolie
+Mlle Thérésine; et, dès que Monseigneur a expédié
+le <i>Benedicite</i>, on attaque le potage.</p>
+
+<p>Le dîner est excellent, un dîner de province,
+copieux et délicat; et, après le coup du médecin,
+Félix, bien qu'encore un peu interloqué par les
+moustaches de la comtesse et la croix pectorale
+de l'ancien missionnaire, commence à se rassurer.
+C'est stupide, après tout, sa confusion et son
+silence; il doit se montrer aimable, il ne veut pas
+laisser la réputation d'un imbécile ou d'un sauvage.
+D'ailleurs, le milieu dans lequel il se trouve
+lui semble déjà plus sympathique. Il commence à
+croire qu'on s'intéresse à lui. On lui parle de ce
+qu'il aime, de son art; on lui fait raconter la première
+représentation de sa <i>Nuit d'Étoiles</i>. Et il
+répond, l'artiste, il s'anime, il s'abandonne. A des
+mots ingénus, à de gentilles plaisanteries qui lui
+ont échappé, on a ri, mais avec plaisir, sans ironie
+et sans malice. Alors il s'épanouit, il cède au
+besoin des confidences, il dit, avec une naïve éloquence,
+sa jeunesse si solitaire et si douloureuse,
+les joies du succès inattendu.</p>
+
+<p>&mdash;«Ainsi, vous êtes tombé malade, au lendemain
+de votre premier bonheur,»&mdash;lui dit
+Mme de Pujade; et elle a un: «Pauvre jeune
+homme!» plein de bonté.</p>
+
+<p>Et le vieux prêtre le regarde avec des yeux
+bienveillants, et lui remplit gaîment son verre.</p>
+
+<p>&mdash;«Encore un peu de bourgogne, monsieur le
+convalescent. Cela ne peut que vous faire du
+bien.»</p>
+
+<p>Mais ce qui réconcilie tout à fait le voyageur
+avec ses hôtes, ce qui lui rend la confiance, ce
+qui excite sa verve, c'est la présence de Mlle Thérésine.
+Car il s'aperçoit qu'il ne lui déplaît pas,
+qu'elle a doucement souri à toutes ses saillies, que
+ses beaux yeux noirs aux longs cils retroussés se
+sont plusieurs fois levés sur lui, et que&mdash;non! ce
+n'est pas une illusion, il en est sûr,&mdash;il vient d'y
+surprendre un regard infiniment doux, presque
+attendri.</p>
+
+<p>Ah! l'aimable repas! La bonne hôtesse! Le
+brave homme d'évêque! Et la charmante jeune
+fille, surtout! La charmante jeune fille!</p>
+
+<p>Mais, tandis que la servante change les assiettes,
+dans une de ces minutes de silence inexpliqué où
+les gens du peuple disent: «Il passe un ange,»
+soudain,&mdash;et par hasard, oh! par pur hasard,&mdash;Félix
+Travel voit son visage reflété dans un miroir,
+là, sur la muraille, en face de lui.</p>
+
+<p>Son visage! Mais est-ce vraiment son visage?
+Est-ce bien lui, ce jeune homme si maigre, aux
+yeux caves, au teint plombé? Comment! Il a
+donc toujours aussi mauvaise mine? Et toutes ses
+terreurs lui reviennent aussitôt. Une cruelle pensée
+traverse son esprit. Les attentions, les prévenances
+de ses hôtes, ce n'est pas à lui particulièrement
+qu'elles s'adressent, c'est au malade, c'est au poitrinaire
+qui a déjà la mort sur la figure. Était-il
+fou de s'imaginer que cette provinciale sèche et
+altière, que ce vieux prélat, que cette silencieuse
+et aristocratique enfant, pouvaient porter un tel
+intérêt à un pauvre diable de musicien, sans fortune,
+à peine célèbre, sorti hier de la bohème!
+Non! ce qu'il prenait pour de la sympathie, ce
+n'est que de la pitié. Si la comtesse met tant d'insistance
+à lui faire accepter ce blanc de poulet, si
+Monseigneur, de sa main blanche et grasse où
+brille l'émeraude pastorale, lui verse si paternellement
+ce chambertin de derrière les fagots, c'est
+par compassion pour son état; ils en feraient
+autant, dans une de leurs charitables visites à
+l'hôpital, pour le premier mendiant venu. Oui!
+c'est évident. Il comprend les choses, il s'explique
+tout, maintenant. On le traite comme un moribond!</p>
+
+<p>Et cette jeune fille?</p>
+
+<p>Elle aussi, sans doute, éprouve seulement pour
+lui la banale commisération qu'elle aurait devant
+tout autre malade. N'allait-il pas s'imaginer qu'il
+l'avait charmée dès la première rencontre, qu'il
+éveillait peut-être en elle un sentiment obscur et
+doux? Insensé! Fat et insensé!</p>
+
+<p>Et, comme il jette sur elle un regard irrité,
+presque méchant, il découvre une indicible tristesse
+dans les beaux yeux de Thérésine, dans ses
+beaux yeux mouillés, en ce moment, par deux
+larmes mal contenues.</p>
+
+<p>Oh! l'affreuse amertume!</p>
+
+<p>Ainsi, il ne s'est peut-être pas trompé. Peut-être
+cette ignorante et candide enfant, enfouie jusque-là
+au fond de cette province, dans cette maison
+claustrale, a-t-elle senti tout à l'heure son coeur
+tressaillir pour la première fois. Et maintenant
+elle est navrée en songeant que ce jeune homme
+dont la vue la trouble, qu'elle va aimer, qu'elle
+aime déjà, n'a plus que quelques mois, que quelques
+jours à vivre. Ces larmes qui lui viennent
+aux yeux, c'est le regret de son espoir d'amour, à
+peine né, si tôt déçu. Le malheureux qu'il est!
+Une femme le pleure, en sa présence, de son
+vivant!</p>
+
+<p>C'est fini. Le charme est rompu. Rempli d'horreur,
+le coeur battant à grands coups, Félix Travel
+tombe alors dans un morne silence. A toutes les
+obligeantes questions de ses hôtes, il ne répond
+que par des monosyllabes, des phrases confuses.
+Fuir! il ne pense plus qu'à fuir! Dès qu'on se lève
+de table, il s'excuse avec maladresse, se déclare
+plus souffrant. Et ce prêtre et ces femmes, avec
+leurs façons affectueuses, leurs recommandations
+inquiètes, lui deviennent odieux. «Enveloppez-vous
+bien... Prenez garde de prendre froid.» Oh!
+les gens importuns!</p>
+
+<p>Enfin, le voilà dehors, libre. Il s'en va, cherchant
+à reconnaître son chemin dans les rues
+noires et désertes de la vieille ville, sous la claire
+et froide nuit d'étoiles; et, grelottant sous ses
+habits, seul, tout seul avec l'exécrable peur de la
+mort, il se dit tout haut à lui-même et se répète
+sans cesse, comme un monomane:</p>
+
+<p>«Perdu! Je suis perdu!»</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Deux mois après, complètement guéri par le
+bon soleil et l'air salubre des montagnes, Félix
+Travel, en repassant par Perpignan, était, une
+seconde fois, invité à dîner avec l'évêque chez
+Mme de Pujade;&mdash;et c'était à qui le féliciterait
+sur son bon appétit et sur sa belle mine.</p>
+
+<p>Épanoui de se porter si bien, le musicien voit,
+à présent, les choses comme elles sont. Il est dans
+une bonne maison de province, mal meublée,
+c'est vrai, mais où la chère est exquise. Mgr Calou
+a la rondeur et la bonhomie d'un vieil aumônier
+de régiment; et la comtesse elle-même, malgré
+ses airs guindés, laisse apparaître, de temps en
+temps, un sourire de brave femme sous ses moustaches.</p>
+
+<p>Il n'a plus de timidité, aujourd'hui, le voyageur;
+il se montre amusant, spirituel, et, quand il
+regarde, par hasard, le miroir en face de lui, il y
+reconnaît son visage&mdash;celui d'un joli garçon,
+ma foi!&mdash;tout radieux de santé et de jeunesse.
+Ah! quelle joie de vivre!</p>
+
+<p>Non! pourtant, il a un souci. Les yeux de
+Mlle Thérésine évitent à présent de se tourner vers
+lui: elle les tient obstinément baissés sur son
+assiette. Pourquoi cette réserve excessive? S'est-elle
+dit qu'elle ne doit pas s'intéresser à un jeune
+homme qui n'est point de son monde, à un artiste
+qui passe; ou bien est-ce Félix qui s'est fait illusion,
+la dernière fois?</p>
+
+<p>Il ne le saura jamais. Demain, il part pour ne
+plus revenir. Mais&mdash;l'homme est si inconséquent,
+si bizarre!&mdash;voilà que le convalescent
+épanoui est pris d'une mélancolie soudaine. Il se
+rappelle les beaux regards de Vierge de Murillo
+fixés si doucement sur lui, les beaux regards de
+madone et de grisette pleins de pitié et de larmes,
+et, pour un peu, il songerait presque:</p>
+
+<p>«Décidément, je ne suis plus malade... Quel
+dommage!»</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/4c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/5a.png"></p>
+<br>
+
+
+
+<h2>Oeuvres posthumes</h2>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/5b.png"></span>omme le jour tombait,&mdash;un jour de
+Janvier, couleur de cendre,&mdash;j'avais
+posé ma plume et je m'étais assis au
+coin du feu. Dans la chambre, chauffée depuis de
+longues heures, où le nuage de fumée de mes
+cigarettes augmentait l'obscurité crépusculaire, je
+m'abandonnais, tout en tisonnant, à la sensation
+de fatigue heureuse qui suit une séance de bon
+travail. Un coup de sonnette me tira de ma rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;«Il y a là,&mdash;me dit ma servante avec ce ton
+dédaigneux que prennent involontairement les
+domestiques pour annoncer des visiteurs de mince
+apparence,&mdash;il y a là une dame en noir, accompagnée
+d'un petit garçon, qui désire parler à
+Monsieur.»</p>
+
+<p>Je donnai l'ordre d'introduire, et, une minute
+après, je vis s'avancer, dans la pénombre, un
+groupe lamentable.</p>
+
+<p>Elle devait être encore jeune, cette grande et
+lugubre veuve, car le chétif garçonnet,&mdash;son fils,
+évidemment,&mdash;qui se serrait contre sa jupe
+noire, pouvait avoir dix ans à peine; mais tous
+deux, la mère et l'enfant, étaient si usés, si flétris
+par la misère, que la femme semblait hors d'âge
+et l'enfant déjà vieux. Ils s'approchaient, marchant
+sur le profond tapis avec la lenteur timide
+et silencieuse des malheureux, glissant presque;
+et, quand ils s'arrêtèrent devant moi, dans le
+brouillard obscur de la chambre, pâles, tout en
+noir, l'ample voile de la veuve les enveloppant
+d'une auréole de ténèbres, je frissonnai comme
+devant deux spectres.</p>
+
+<p>&mdash;«A qui ai-je l'honneur?...» dis-je, en indiquant
+un fauteuil.</p>
+
+<p>La pauvre femme s'assit, attira son petit garçon
+près d'elle, et me répondit d'une voix basse
+et douce:</p>
+
+<p>«Je suis la veuve d'Agricol Mallet... On m'a
+dit, monsieur, que vous l'aviez un peu connu
+autrefois... avant la guerre... et je venais savoir si
+vous voudriez bien... enfin, vous prier de souscrire
+à ses oeuvres posthumes.»</p>
+
+<p>Agricol Mallet! A ce nom, mon esprit fut traversé
+par un tourbillon de souvenirs. Je le revis,
+tel qu'il m'était apparu pour la première fois, au
+café de Lisbonne, à cette table des «politiques»,
+où le fameux Michel Polanceau, aujourd'hui député,
+chef de groupe, et désigné pour présider le
+prochain cabinet radical, prophétisait tous les
+soirs, à l'heure de l'absinthe, la chute des Bonaparte
+et l'imminente révolution. Agricol Mallet!
+Parbleu! ce brun à tête de romain, le plus violent
+et le plus exalté disciple de Polanceau, celui qui,
+à chaque motion incendiaire du tribun, secouait,
+d'un geste héroïque, sa lourde chevelure et faisait
+frissonner les verres et les dominos en frappant
+du poing la table de marbre. Un naïf et généreux
+coeur, ivre de mots sonores! Je me rappelais...</p>
+
+<p>Dès le 4 Septembre, il avait pris la casquette
+noire et le remingnton du franc-tireur, s'était
+battu, au Bourget, comme un enragé, puis, à la
+fin du grand siège, il avait été gagné, lui, comme
+tant d'autres, par cette fièvre obsidionale qui
+tourna en folie, au 18 Mars, et il avait fini par tomber,
+criblé de balles, un képi de commandant
+fédéré sur la tête et une ceinture rouge autour du
+ventre,&mdash;à vingt-trois ans, malheureux enfant!&mdash;sur
+la barricade du Château-d'Eau.</p>
+
+<p>Agricol Mallet! Oui, je l'avais un peu connu, et
+je l'estimais pour la noble et dure existence qu'il
+menait alors, pour sa courageuse misère de poète,
+marié par amour à vingt ans et vendant au cachet
+son grec et son latin, afin de nourrir sa femme et
+son nouveau-né. Il avait donc laissé des oeuvres posthumes?...
+Mais parfaitement! Je me souvenais. Un
+soir, il m'avait lu deux ou trois poèmes, des vers
+élégiaques et murgériformes, avec une petite note
+tendre, toujours la même,&mdash;comme celle du crapaud,&mdash;mais
+sincère; et même je m'étais dit
+qu'il avait bien tort de préférer le bonnet rouge
+de Marianne au bonnet fleuri de Musette, et
+qu'au fond ce buveur de sang était un buveur de
+lait.</p>
+
+<p>En ce moment,&mdash;il faisait presque nuit dans
+mon cabinet,&mdash;la bonne apporta une lampe, et
+je pus mieux voir la veuve du commandant fédéré.</p>
+
+<p>Elle était tragique.</p>
+
+<p>On avait froid rien qu'à regarder sa robe et son
+châle, d'un noir sale; et son navrant chapeau de
+crêpe, d'où s'échappaient quelques mèches de
+cheveux blonds desséchés, semblait presser et
+amaigrir l'ovale, jadis pur, de ce triste visage,
+meurtri par la souffrance. Les grands yeux, d'un
+bleu faïence, étaient encore jolis et touchants,
+malgré la patte d'oie et la poche aux larmes.
+Vieille à trente ans, Mme Mallet faisait le dos
+rond à la façon des femmes du peuple souvent
+battues. D'une main, elle maintenait sur son genou
+un paquet assez volumineux, enveloppé dans
+un journal, et de l'autre, avec un geste maternel,
+elle serrait contre elle son fils, enfant chlorotique,
+qui avait l'air d'avoir grandi en prison. Le détail
+le plus douloureux, c'étaient les gants de la pauvre
+veuve, d'horribles gants de castor noir, blanchis
+aux coutures et crevés au bout des doigts.</p>
+
+<p>Saisi d'une vive pitié, je dis à Mme Mallet que
+je n'avais pas oublié son mari, et je la priai de disposer
+de moi.</p>
+
+<p>Elle défit alors son paquet, qui contenait une
+demi-douzaine de volumes à couverture rouge, et
+elle m'en offrit un.</p>
+
+<p>&mdash;«Puisque vous avez la bonté de souscrire,&mdash;me
+dit-elle,&mdash;voici votre exemplaire, monsieur.»</p>
+
+<p>Je jetai un regard sur le titre, imprimé en
+caractères d'un noir profond sur papier sang de
+boeuf; il était ainsi libellé: <i>Agricol Mallet.
+Oeuvres Posthumes, avec une préface de Michel
+Polanceau, député.</i></p>
+
+<p>&mdash;«Ah!&mdash;murmurai-je,&mdash;M. Polanceau a
+fait une préface.»</p>
+
+<p>Dans le groupe républicain du café de Lisbonne,
+auquel je m'étais jadis mêlé par hasard,
+moi, littérateur inoffensif, il m'avait toujours déplu,
+le Polanceau, avec sa tête ronde aux dures
+moustaches de sous-officier méchant. Parmi cette
+jeunesse exaltée, lui seul était calme, mais d'un
+calme chargé de haine: un verre d'eau froide,
+empoisonnée. Excellent professeur de droit, il
+avait cependant été refusé à la soutenance de sa
+thèse de doctorat, à cause des opinions socialistes
+qu'elle contenait et qu'il défendit énergiquement
+devant les maîtres. Très brave, il avait déjà tué
+un homme, dans un duel au pistolet. Par son éloquence
+bilieuse, faite de logique et d'amertume,
+il s'imposait comme un chef futur à la table des
+«politiques»; mais, tandis que ces têtes chaudes
+rêvaient de combats et de triomphes, lui ne méditait
+que vengeance. Il dressait d'avance les listes
+de suspects. A la «prochaine», il faudrait arrêter
+celui-ci, faire passer celui-là en cour martiale.
+C'était un de ces révolutionnaires qui, dès que
+l'émeute éclate, marchent sur la préfecture de
+police et signent d'abord des mandats d'arrestation;
+car l'habitude des sociétés secrètes donne
+ce goût dépravé, et dans tout conspirateur il y
+a du mouchard. Comme Agricol Mallet, comme
+plusieurs autres camarades qui devaient tâter du
+bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s'était
+jeté dans la Commune; mais, heureux ou habile,
+il en était sorti en temps opportun, les mains
+pures de sang, un peu comme celles de Ponce-Pilate.
+Enfin, nommé député et votant avec l'extrême
+opposition de gauche, il avait rapidement
+pris,&mdash;ayant, en somme, du mérite, et beaucoup,&mdash;une
+place très importante à la Chambre.
+Encore une crise ministérielle, et certainement ce
+serait son tour de tenir la queue de la poêle.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais oui,&mdash;disait la veuve du fédéré, de
+cette voix brisée qui faisait mal à entendre, M.
+Polanceau a écrit la préface des poésies posthumes
+de mon pauvre mari... Dam! c'était tout
+ce qu'il pouvait pour nous... Vous le savez, il n'est
+pas bien avec les gens au pouvoir...»</p>
+
+<p>Cependant, j'avais remis à la pauvre femme le
+prix de ma souscription. Je n'osai faire plus;
+après tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme elle
+s'était brusquement levée, je la reconduisis en lui
+adressant quelques paroles de sympathie, et,
+resté seul, je parcourus le petit livre.</p>
+
+<p>A coup sûr, les frères et amis qui l'auraient
+acheté de confiance, attirés par le nom de l'auteur
+et la maculature écarlate, n'en auraient pas
+eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie réelle,
+avait conduit au feu les hirsutes et farouches combattants
+de la Commune, ne savait mener, en
+imagination, que les brebis de la Deshoulières;
+et, sauf quelques ïambes déclamatoires, mal
+imités d'Auguste Barbier,&mdash;la seule pièce vraiment
+mauvaise du volume,&mdash;on ne trouvait là
+que des vers printaniers, jolis et frais comme des
+pâquerettes, écrits par Agricol pour sa jeune
+femme, auprès du berceau de leur petit enfant.
+Ils allaient au coeur quand même, bien qu'un peu
+faiblots, ces poèmes inspirés par la lune de miel,
+où le nom de la bien-aimée reparaissait à chaque
+page. <i>Sonnet pour Cécile</i>.&mdash;<i>A ma chère Cécile</i>. Le
+poète y racontait ses uniques et pures amours,
+gentiment, simplement, avec une pointe de réalisme
+qui ne déplaisait pas. C'était sa première
+rencontre avec la jeune fille, dans une soirée
+bourgeoise à verres d'orgeat; et les regards furtivement
+échangés sous l'abat-jour, pendant la
+partie de vingt-et-un; et le premier baiser sur le
+front, aux jeux innocents. On suivait ainsi l'humble
+roman. Ils se mariaient, les amoureux, ils se
+mettaient en ménage et ils s'aimaient, dans leur
+petit logement au cinquième, en haut de Montmartre,
+pareils à un couple de chardonnerets en
+cage chez une ouvrière qui n'a pas toujours de
+quoi leur acheter du mouron. Bien des fois, le
+poète l'avouait, on avait remplacé le dessert par
+un baiser.</p>
+
+<p>En lisant ces gracieuses confidences, on devinait
+qu'Agricol, «l'irréconciliable», comme on
+disait alors, avait dû souvent oublier les grands
+principes et se laisser tout bêtement vivre. Certes!
+il avait été heureux le soir de l'élection de Rochefort,
+mais moins que le jour où, se voyant à la
+tête de quelques économies, il avait pu offrir à sa
+Cécile l'armoire à glace, ambitieux idéal de
+toutes les grisettes; et, au retour des chasses aux
+violettes qu'ils faisaient ensemble dans les bois
+de Vélizy, au premier printemps, le révolutionnaire
+ne se fâchait pas, j'en suis sûr, quand sa
+chère femme, épuisée de fatigue, se laissait tomber
+dans le grand fauteuil, et, n'ayant pas même
+la force de se lever pour serrer son modeste chapeau
+de paille, en coiffait sans façon le buste en
+plâtre de la République, à portée de sa main, sur
+la cheminée... Et cette aimable idylle avait fini en
+mélodrame sanglant! Et ce doux jeune homme,
+père de famille avant d'être majeur, que les commères
+du quartier regardaient avec un sourire
+attendri, quand, se promenant à côté de sa femme,&mdash;une
+enfant presque,&mdash;il poussait devant lui
+la petite voiture où dormait le bébé, ce naïf poète
+avait commandé une bande d'ivrognes incendiaires
+et s'était fait tuer pour une loque rouge!
+N'était-ce pas révoltant? Oh! l'infamie, la bêtise
+des rages politiques!... Et, les yeux chatouillés
+de larmes, le coeur battant trop fort, je fermai
+nerveusement le volume.</p>
+
+<p>Je revis alors la couverture rouge et le nom de
+Polanceau.</p>
+
+<p>Qu'avait-il pu dire, celui-là, le fanatique, à propos
+de ces chansons d'oiseau parisien? Qu'avait-il
+pu y comprendre?</p>
+
+<p>Rien. Un coup d'oeil rapide jeté sur la préface
+du député radical m'en fournit la preuve. Pas un
+cri jailli du coeur, pas une ligne ou tremblât l'émotion,
+mais des phrases ronflantes, où vibrait comme
+un écho lointain des feux de peloton de la guerre
+civile. De nouvelles élections étaient proches, et
+cette tartine, qu'avaient dû reproduire tous les
+journaux populaires, puait la réclame. De la peau
+de ce mort, le candidat s'était fait un tambour
+pour battre la caisse devant son programme.
+Écoeuré, je jetai le livre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'heure du dîner était venue; et
+comme, en ce temps-là, je rendais compte des
+premières représentations dans un journal et versais,
+tous les Lundis, danaïde littéraire, mon urne
+de prose dans le puits sans fond du feuilleton, je
+fis ma toilette tout de suite après le café et me
+rendis à la Comédie-Française, où l'on reprenait
+je ne sais quelle comédie de Scribe.</p>
+
+<p>Le premier personnage que j'aperçus de loin,
+en entrant au foyer du public, ce fut Michel Polanceau.</p>
+
+<p>Debout aux pieds de la statue de Voltaire et
+entouré d'un groupe de gens communs, qu'à leurs
+habits de coupe provinciale on devinait députés,
+il pérorait, mis correctement, rajeuni, malgré ses
+tempes grisonnantes, transfiguré par le succès,&mdash;superbe!
+Mon Dieu, oui! l'ancien sectaire du café
+de Lisbonne, qui tenait du «sous-off» par ses
+moustaches et du pion par ses lunettes, était devenu
+presque élégant, et à son commencement
+d'embonpoint majestueux et truffé, on pressentait
+le ministre de demain.</p>
+
+<p>Je ne pus que le reconnaître d'un coup d'oeil. Le
+grelottement de la sonnette électrique annonçait
+le lever du rideau.</p>
+
+<p>Mais à peine fus-je installé dans mon fauteuil,
+à l'orchestre, qu'un léger rire, venant d'une baignoire
+voisine, me fit tourner la tête; et là, dans
+l'ombre cythéréenne de la loge, je distinguai&mdash;derrière
+une belle personne qui a été bien jolie
+en 62, quand elle appartenait, s'il vous plaît, à un
+prince royal,&mdash;l'austère profil du citoyen Polanceau,
+lequel gobait une cerise confite que lui
+offrait en riant la demoiselle.</p>
+
+<p>La toile se leva. Mais ce soir-là, moins que
+jamais, je ne pus m'intéresser aux amours du
+jeune premier en sucre et de l'ingénue en robe
+rose. Je revoyais la table des «politiques» et ce
+pauvre écervelé d'Agricol buvant l'éloquence à la
+glace du tribun d'estaminet, et je songeais au
+coin sinistre du Père-Lachaise où pourrissent,
+pêle-mêle, les communards du dernier combat, et
+où Mme Mallet, en haillons de deuil, va parfois
+déposer une maigre couronne; je l'évoquais surtout
+dans ma pensée, la lamentable veuve, son
+paquet de volumes sous l'aisselle, traînant son maladif
+enfant par les boues de Paris et usant ses vieux
+gants de solliciteuse à tous les cordons de sonnette;
+et je croyais encore l'entendre, en parlant
+de la préface de Polanceau aux poésies de son
+mari, me dire, de sa voix de fantôme, avec sa pitoyable
+candeur: «C'était tout ce qu'il pouvait
+pour nous.»</p>
+
+<p>En effet, le citoyen Polanceau a fait cette préface,
+et il se croit sans doute très généreux envers
+la mémoire de son ami... Pouah!</p>
+
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/1c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/6a.png"></p>
+<br>
+
+<h2>A Table</h2>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/1b.png"></span>uand le maître d'hôtel,&mdash;oh! quel
+ventre respectable dans l'ample gilet
+de casimir! quelle face digne et rouge,
+bien encadrée de favoris blancs! un physique de
+pair d'Angleterre, je vous assure!&mdash;quand l'imposant
+maître d'hôtel eut ouvert à deux battants
+la porte du salon et annoncé d'une belle voix de
+basse chantante, à la fois sonore et respectueuse:
+«Le dîner de Madame la comtesse est servi»,
+on posa les chapeaux sur l'angle des consoles, les
+personnages les plus considérables offrirent le
+bras aux dames, et tous passèrent dans la salle à
+manger, silencieux, presque recueillis, comme à
+la procession.</p>
+
+<p>Le couvert étincelait. Que de fleurs! que de
+lumières! Chaque invité trouvait sa place sans
+difficulté; dès qu'il avait lu son nom sur le carton
+glacé, tout de suite, un grand laquais en bas de
+soie poussait derrière lui, avec douceur, une moelleuse
+chaise brodée de la couronne comtale.
+Quatorze convives, pas davantage: quatre jeunes
+femmes, en grand décolleté, et dix hommes, appartenant
+à l'aristocratie du sang ou du mérite,
+qui avaient mis, ce soir-là, tous leurs ordres, en
+l'honneur d'un diplomate étranger, assis à la
+droite de la maîtresse de la maison. Des paquets
+de petites décorations pendaient en breloques aux
+boutonnières; sous le revers de deux ou trois
+habits noirs, brillaient des plaques de diamants;
+une lourde croix de commandeur s'étalait sur le
+plastron empesé d'un général cravaté de rouge.
+Quant aux dames, elles avaient arboré toutes les
+splendeurs de leurs écrins.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>L'élégante, l'exquise réunion! Et quelle atmosphère
+de bien-être dans la salle haute, chauffée
+à point et ornée, sur ses quatre panneaux, de
+grandes natures mortes dans le goût magnifique
+d'autrefois, où s'écroulaient des fruits, des venaisons,
+des victuailles de toutes sortes. Le service
+se faisait sans bruit: les domestiques semblaient
+glisser sur le tapis épais, le sommelier nommait
+les vins à l'oreille des convives sur le ton de la
+confidence et comme s'il leur révélait un secret
+dont sa vie aurait dépendu.</p>
+
+<p>Dès le potage,&mdash;un consommé tout ensemble
+onctueux et énergique, qui vous emplissait l'estomac
+de force et de jeunesse,&mdash;les causeries
+entre voisins avaient commencé. Sans doute, ce
+furent d'abord des banalités qu'on échangea à
+demi-voix. Mais quelle politesse dans les sobres
+gestes! Quelle bienveillance dans les regards et
+dans les sourires! D'ailleurs, aussitôt après le
+Château Yquem, l'esprit flamba. Ces hommes,
+vieux ou très murs pour la plupart, tous remarquables
+par la naissance ou par le talent, ayant
+beaucoup vécu, pleins d'expérience et de souvenirs,
+étaient faits pour la conversation, et la
+beauté des femmes présentes leur inspirait le
+désir de briller, excitait leurs intelligences courtoisement
+rivales. De jolis mots pétillèrent, des
+saillies soudaines prirent leur vol, des entretiens
+à deux, à trois personnes, se formèrent. Un fameux
+voyageur, au teint bronzé, récemment revenu du
+fond des déserts, contait à ses deux voisins une
+chasse aux éléphants, sans fanfaronnade aucune,
+avec autant de tranquillité que s'il eût parlé de
+tirer des lapins. Plus loin, le fin profil à cheveux
+blancs d'un savant illustre se penchait gaîment
+vers la comtesse, qui l'écoutait en riant, très svelte
+et très blonde, les yeux jeunes et étonnés, avec
+un collier de splendides émeraudes sur sa poitrine
+de beauté professionnelle, à la gorge basse
+comme celle de la Vénus de Médicis.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Décidément, ce dîner somptueux promettait
+d'être charmant aussi. L'ennui, cet hôte trop fréquent
+des fêtes mondaines, ne viendrait pas s'asseoir
+à cette table. Ces heureux allaient passer
+une heure délicieuse, jouir par tous les pores, par
+tous les sens.</p>
+
+<p>Or, à cette même table, au bas bout de cette
+table, à la place la plus modeste, un homme encore
+jeune, le moins qualifié, le plus obscur de
+tous ceux qui étaient là, un homme d'imagination
+et de rêverie, un de ces songe-creux en qui
+il y a du philosophe et du poète, restait silencieux.</p>
+
+<p>Admis dans la haute société à la faveur de son
+renom d'artiste, aristocrate de nature, mais sans
+vanité, issu du peuple et ne l'oubliant pas, il respirait
+voluptueusement cette fleur de civilisation
+qui s'appelle la bonne compagnie. Il sentait, plus
+et mieux qu'un autre, combien tout, dans ce
+milieu,&mdash;le charme des femmes, l'esprit des
+hommes, et le couvert étincelant, et l'ameublement
+de la salle, jusqu'au vin blanc velouté dont
+il venait de mouiller ses lèvres,&mdash;combien tout
+était rare et choisi; et il se réjouissait qu'un concours
+de choses aussi aimables et aussi harmonieuses
+existât. Il était comme plongé dans un
+bain d'optimisme. Il trouvait bon qu'il y eût, au
+moins quelquefois, au moins quelque part, dans
+ce triste monde, des êtres à peu près heureux.
+Pourvu qu'ils fussent accessibles à la pitié, charitables,&mdash;et
+ils l'étaient très probablement, ces
+satisfaits,&mdash;qui gênaient-ils, quel mal faisaient-ils?
+Oh! la belle et consolante chimère de croire
+qu'à ceux-ci la vie faisait grâce, qu'ils gardaient
+toujours&mdash;ou presque toujours&mdash;cette lumière
+douce et gaie dans le regard, ce sourire à demi
+épanoui sur la bouche, qu'ils avaient supprimé,
+autant que possible, de leur existence, les besoins
+impérieux et déshonorants, les infirmités abjectes!</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Celui que nous appellerons «le Rêveur» en
+était là de ses réflexions, quand le maître d'hôtel,
+le superbe maître d'hôtel, arriva de l'office avec
+solennité, portant sur un grand plat d'argent un
+turbot de dimension fabuleuse, un de ces poissons
+phénomènes comme on n'en voit que dans
+les tableaux anciens représentant la Pêche miraculeuse,
+ou encore à l'étalage de Chevet, devant
+une rangée de gamins ébahis s'écrasant le bout
+du nez contre la vitre.</p>
+
+<p>On servit. Mais lorsque le Rêveur eut devant
+lui, sur son assiette, un morceau du monstrueux
+turbot, la légère odeur de marée évoqua, dans
+son esprit enclin aux correspondances subites, ce
+coin de la côte bretonne, ce très misérable village
+de marins où il s'était attardé, l'autre automne,
+jusqu'à l'équinoxe, et où il avait assisté à de si
+furieux coups de mer. Il se rappela tout à coup
+cette nuit effroyable où les bateaux n'avaient pas
+pu rentrer à l'échouage, cette nuit qu'il avait
+passée sur le môle, mêlé au groupe des femmes
+consternées, debout dans l'embrun qui ruisselait
+sur son visage et dans le vent froid et furieux
+qui semblait vouloir lui arracher ses habits.
+Quelle vie que celle de ces pauvres gens! Combien
+il y en avait là-bas, des veuves, jeunes et
+vieilles, portant pour toujours le châle noir, et
+qui s'en allaient, dès le petit jour, avec des tiaulées
+d'enfants, gagner leur pain,&mdash;oh! rien que
+du pain!&mdash;en travaillant, dans l'odeur nauséabonde
+de l'huile chaude, aux sardineries. Il revoyait
+par le souvenir l'église, dominant le village,
+à mi-côte de la falaise, l'église, dont le
+clocher était badigeonné de blanc, pour indiquer
+aux bateaux venant du large la passe entre les
+récifs, et il revoyait aussi, dans l'herbe courte du
+cimetière, broutée par de maigres moutons, les
+pierres tombales sur lesquelles se répétait si souvent
+cette inscription sinistre: <i>Mort en mer...
+Mort en mer... Mort en mer...</i></p>
+
+<p>L'énorme turbot avait le goût le plus fin, le
+plus savoureux, et le jus de crevettes dont il était
+assaisonné prouvait que le chef de M. le Comte
+avait dû suivre les cours de cuisine du Café
+Anglais et en profiter. Car notre civilisation
+raffinée en est à ce point. On prend ses degrés
+dans la science culinaire. Il y a des docteurs en
+rôti et des bacheliers ès sauces. Tous les convives
+mangeaient vivement, avec des gestes délicats,
+mais sans rien manifester en faveur du mets
+exceptionnel, par bon ton et par habitude de la
+chère exquise.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Le Rêveur, lui, n'avait plus d'appétit. Il était
+encore en pensée avec ses Bretons, avec les gens
+de mer qui avaient peut-être pêché ce magnifique
+turbot. Il se rappelait ce lendemain de tempête,
+ce matin pluvieux et gris, où, se promenant
+devant les lourdes lames couleur de plomb, il
+avait rencontré sous ses pas et reconnu le corps
+de ce vieux marin père de famille disparu en
+mer depuis trois jours, cette lugubre épave,
+échouée dans le varech et dans l'écume, si navrante
+à voir avec ses cheveux gris de noyé,
+pleins de sable et de coquillages.</p>
+
+<p>Un grand frisson lui passa dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais les laquais avaient déjà enlevé les assiettes,
+fait disparaître toute trace du poisson
+géant; et, tandis qu'on servait un autre plat, les
+dîneurs élégants et frivoles avaient repris leurs
+causeries. La faim étant déjà un peu apaisée, ils
+s'animaient, parlaient avec plus d'abandon. De
+légers rires couraient. Oh! la charmante et gracieuse
+compagnie.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Alors, le Rêveur, l'hôte silencieux, fut pris
+d'une tristesse infinie; car tout ce qu'il faut de
+travail et de douleur pour créer le confortable et
+le bien-être venait de surgir devant son imagination.</p>
+
+<p>Pour que ces hommes du monde puissent être
+vêtus seulement d'un mince frac en plein Décembre,
+pour que ces femmes montrent leurs bras
+et leurs épaules, le calorifère répand dans la chambre
+la chaleur d'une matinée de printemps. Mais
+qui donc a fourni la houille? Le damné du pays
+noir, l'ouvrier souterrain qui vit dans l'enfer des
+mines.&mdash;Combien la peau de cette jeune dame
+est blanche et fraîche pour émerger ainsi, victorieusement,
+de ce corsage de satin rose. Mais qui
+donc l'a tissé, ce satin? L'araignée humaine de
+Lyon, le canut toujours à son métier dans les maisons
+lépreuses de la Croix-Rousse.&mdash;Elle porte
+à ses mignonnes oreilles deux admirables perles,
+la jeune dame. Quel orient! Quelle transparence
+opaline! Et presque sphériques! La perle que
+Cléopâtre avala, après l'avoir fait dissoudre dans
+du vinaigre, et qui valait dix mille grands sesterces,
+n'était pas plus pure. Mais sait-elle, la
+jeune dame, que tout là-bas, à Ceylan, sur les
+bancs d'huîtres perlières d'Arippo et de Condatchy,
+les Indiens de la Compagnie des Indes
+plongent à douze brasses de profondeur, héroïquement,
+un pied dans le lourd étrier de pierre
+qui les entraîne au fond, un couteau dans la main
+gauche pour combattre le requin?</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Mais quoi! On est belle et coquette. La salle
+à manger est chaude et parfumée. On y peut dîner
+gaîment, demi-nue et très parée, en flirtant
+avec son voisin. Quel rapport, je vous le demande,
+peut-on avoir avec un ouvrier ténébreux
+qui pioche à cinquante pieds sous terre, avec un
+tisseur ankylosé devant sa machine, avec un sauvage
+qui saute dans la mer et parfois la rougit de
+son sang? Pourquoi penserait-on à ces choses
+tristes et laides? Quelle absurdité!</p>
+
+<p>Cependant, le Rêveur est poursuivi par son
+idée fixe.</p>
+
+<p>Depuis un instant, sans y prendre garde, machinalement,
+il a émietté sur la nappe un peu du petit
+pain doré qui est placé près de son assiette. Oh!
+c'est un aliment de fantaisie, insignifiant dans un
+tel repas. Il fait songer au mot naïf de la grande
+dame sur les misérables affamés: «Qu'ils mangent
+de la brioche!» Pourtant ce joli gâteau,
+c'est du pain tout de même, du pain fait avec de
+la farine, qu'on a faite elle-même avec du blé.
+Mon Dieu, oui, c'est du pain, tout bonnement,
+du pain, comme la miche du paysan, comme la
+boule de son du troupier; et pour qu'il arrive là,
+sur la table du riche, il a fallu le patient labeur
+de bien des pauvres.</p>
+
+<p>Le paysan a labouré, semé, récolté. Il a poussé
+sa charrue ou conduit sa herse dans les terres
+grasses, sous les froides aiguilles de la pluie d'automne;
+il s'est réveillé, plein de terreur pour son
+champ, quand il tonnait, la nuit; il a tremblé en
+voyant passer les gros nuages violets, chargés de
+grêle; il est sorti, sec et noir, de l'énorme travail
+et des sueurs épuisantes de la moisson.</p>
+
+<p>Et quand le vieux meunier, tordu par les rhumatismes
+qu'il a attrapés dans les brumes de la
+rivière, a envoyé la farine à Paris, les forts de la
+Halle, aux grands chapeaux blancs, ont porté les
+sacs écrasants sur leurs larges dos, et, la nuit
+dernière encore, dans la cave du boulanger, les
+geindres ont râlé jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Oui, vraiment! Il a coûté tous ces efforts et
+toutes ces peines, le petit pain rompu distraitement
+par ces mains blanches de patriciens.</p>
+
+<p>C'est maintenant une obsession pour l'incorrigible
+Rêveur. Les délicatesses de ce repas ne lui
+rappellent que les souffrances humaines. Tout à
+l'heure, quand le sommelier lui a versé un verre
+de chambertin, ne s'est-il pas souvenu que certains
+ouvriers verriers deviennent phtisiques à
+force de souffler des bouteilles?</p>
+
+<p>Allons! c'est ridicule. Il sait bien que le monde
+est ainsi fait! Un économiste lui rirait au nez. Est-ce
+qu'il deviendrait socialiste, par hasard? Il y
+aura toujours des riches et des pauvres, comme il
+y aura toujours des hommes bien plantés et des
+bossus.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>D'ailleurs, les heureux qu'il a devant lui ne le
+sont pas injustement. Ce ne sont point de vulgaires
+favoris du Veau d'or, des parvenus égoïstes
+et grossiers. Le grand seigneur qui préside la
+table porte avec honneur et dignité un nom mêlé
+à toutes les gloires de la France. Ce général aux
+moustaches grises est un héros, et il a chargé avec
+l'intrépidité d'un Murat, à Rezonville. Ce peintre,
+ce poète, ont fidèlement servi l'Art et la Beauté.
+Ce chimiste, fils de ses oeuvres, qui a débuté
+dans la vie comme garçon pharmacien et qu'aujourd'hui
+le monde savant écoute comme un
+oracle, est simplement un homme de génie. Ces
+nobles femmes sont généreuses et bonnes, et, avec
+un courage discret, elles vont souvent plonger
+leurs belles mains jusqu'au fond des infortunes.
+Pourquoi ces êtres d'élite n'auraient-ils pas des
+jouissances d'exception?</p>
+
+<p>Il se dit, le Rêveur, qu'il a été injuste. C'étaient
+de vieux sophismes, bons tout au plus pour
+les clubs de faubourgs, qui se sont réveillés dans
+sa mémoire et dont il a été dupe. Est-ce possible!
+Il a honte de lui-même.</p>
+
+<p>Mais le dîner touche à sa fin, et tandis que les
+laquais remplissent une dernière fois les coupes
+de vin de Champagne, le silence s'établit. Les
+convives sentent la fatigue de la digestion qui
+commence. Le Rêveur les regarde alors l'un après
+l'autre, et tous ces visages ont une expression
+blasée et assouvie qui l'inquiète et qui le dégoûte.
+Un sentiment obscur, inexprimable,&mdash;mais si
+amer!&mdash;proteste quand même, au fond de son
+coeur, contre ces repus; et, quand on se lève
+enfin de table, il se répète tout bas, obstinément:</p>
+
+<p>«Oui! ils sont dans leur droit..... Mais, savent-ils,
+savent-ils bien que leur luxe est fait de
+tant de misères?... Y pensent-ils quelquefois?...
+Y pensent-ils aussi souvent qu'il faudrait?... Y
+pensent-ils?»</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/6c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/7a.png"></p>
+<br>
+
+
+
+<h2>Les Pommes cuites</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/7b.png"></span>idées, luisantes, noircies de plus d'un
+coup de feu, les pommes cuites mijotaient
+sur un petit fourneau de faïence,
+à la porte d'une humble fruiterie de la rue de
+Seine, et elles étaient destinées, selon toute apparence,
+à constituer le dessert de quelque ménage
+d'ouvriers, lorsque la comédienne Sylvandire, la
+grande coquette de l'Odéon, qui passait dans sa
+victoria, aperçut le petit fourneau et fut prise
+d'un caprice étrange.</p>
+
+<p>Au grand ébahissement de la vieille fruitière,
+l'élégante voiture s'arrêta devant la boutique, la
+belle dame en descendit, déganta sa main droite,
+et, sans gêne aucune, encombrant le trottoir de
+sa toilette tapageuse, elle se mit à manger une,
+deux, trois pommes cuites, avec un appétit tout
+populaire.</p>
+
+<p>En ce moment, un homme déjà vieux, mais
+grand, fort, et portant haut la tête, qui arrivait,
+en mâchonnant un gros cigare et les mains plongées
+dans les poches de son paletot, orné d'un
+large ruban rouge, passa tout près de l'actrice, la
+reconnut et partit d'un bruyant éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;«Comment, Sylvandire, tu aimes tant que
+cela les pommes cuites! Toi, une actrice!»</p>
+
+<p>Elle se retourna et reconnut la barbe teinte
+et la face audacieuse du célèbre auteur dramatique
+César Maugé, du satirique amer et effronté, dont
+chaque pièce est un triomphe et un scandale, et
+qui s'est fait adorer de la société moderne comme
+un ruffian par une fille, en la cravachant.</p>
+
+<p>&mdash;«Un souvenir d'enfance, mon cher maître,&mdash;répondit
+gaîment la grande coquette en faisant
+une révérence comique au pacha théâtral.&mdash;Cela
+me rappelle l'époque où je portais mes cheveux
+dans un filet de chenille rouge et où je logeais
+chez papa, qui était cordonnier rue Ménilmontant,
+et qui me fichait des calottes quand je ne rentrais
+du bal Favié que le lendemain à midi... On n'a pas
+toujours été une grande <i>artisse</i>,&mdash;continua-t-elle
+avec un horrible accent de blague faubourienne;&mdash;on
+n'a pas toujours avalé sa langue en compagnie
+d'un empaillé de prince russe qui vous
+appelle «madame» jusque sur l'oreiller, et, vous
+voyez, mon cher, on ne rougit pas de son origine...
+Les pommes cuites et Ugène!... J'avais un
+Ugène, alors... C'était le bon temps!»</p>
+
+<p>La cynique boutade de la coquine fit sourire
+l'homme de théâtre, vieux Parisien corrompu.</p>
+
+<p>&mdash;«Et il paraît que tu as eu un succès fou dans
+la <i>Petite Baronne</i>,&mdash;dit-il à la comédienne, qui,
+ayant payé la vieille fruitière, était remontée dans
+sa victoria et reboutonnait son gant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez donc pas à la «première»?&mdash;s'écria-t-elle,
+étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je ne vais presque jamais à l'Odéon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez donc voir ça... Je vous assure,
+ça vaut le voyage... Adieu.»</p>
+
+<p>César Maugé mentait. Il avait si bien vu Sylvandire
+dans la <i>Petite Baronne</i>, qu'il songeait à lui
+confier un rôle; mais il n'était pas encore tout à
+fait décidé et il craignait de se compromettre.</p>
+
+<p>La vérité, c'est que, depuis deux mois, tout le
+public était amoureux de la grande coquette, qui,
+chaque soir, opérait ce miracle de remplir l'Odéon
+de jeunes «clubmen» en gilets à coeur. Cet engouement
+du Paris blasé&mdash;légitime, par hasard,
+car Sylvandire est une fille atroce, mais une
+exquise comédienne,&mdash;était surtout causé par le
+regard dont elle soulignait le mot «peut-être» à
+la fin du troisième acte de la <i>Petite Baronne</i>. Ce
+regard, chef-d'oeuvre de perversité et de «bovarisme»,
+ce regard qui exprimait et résumait toute
+la poésie malsaine de l'adultère, avait suffi pour
+transformer le provincial Odéon en rendez-vous
+élégant, en centre de la «haute vie». Surpris
+d'abord et ahuri par le succès, le directeur n'avait
+pas tardé à reprendre ses esprits et s'était mis à
+la hauteur de la situation. Pour remplir les longs
+entr'actes de la <i>Petite Baronne</i>,&mdash;la pièce, jolie
+d'ailleurs, se composait de quatre petits tableaux,
+de vingt-cinq à trente minutes chacun,&mdash;il avait
+rétabli l'orchestre; non le vieil orchestre odéonien
+qui râpait des valses surannées, mais un double
+quatuor de virtuoses choisis, jouant avec un ensemble
+parfait un peu de bonne musique et berçant
+les conversations des mondaines, en train de
+picorer des fruits glacés dans leurs loges, au gazouillement
+des fauvettes d'Haydn et des rossignols
+de Mozart.&mdash;S'il n'eût pas tremblé pour sa
+subvention et redouté la commission du budget,
+ce directeur, à qui les fumées du succès montaient
+à la tête, aurait fait imprimer sur son affiche,&mdash;sur
+la grave et classique affiche de l'Odéon,&mdash;pour
+mieux annoncer le «clou» de la <i>Petite Baronne</i>:
+«<i>Tous les soirs, à onze heures moins un quart, le</i>
+«regard» <i>de Mademoiselle Sylvandire.</i>»</p>
+
+<p>Or, le jour de la «soixante-cinquième», la
+comédienne était en train de faire son changement
+du «trois»,&mdash;l'acte du <i>regard</i>,&mdash;et la délicieuse
+brune, épaules et bras nus, baissait la tête
+pour enfiler la robe que lui présentait l'habilleuse,
+lorsque César Maugé entra dans sa loge, brusquement,
+ayant à peine frappé à la porte.</p>
+
+<p>L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique&mdash;une
+vieille connaissance&mdash;la baisa
+sur le croquant de l'oreille, par égard pour le maquillage;
+puis, après avoir allumé un cigare au
+bec de gaz de la toilette, il se laissa tomber sur
+le canapé, ôta son chapeau, et, tournant ses yeux
+d'acier vers la comédienne:</p>
+
+<p>«Sylvandire,&mdash;lui dit-il,&mdash;veux-tu jouer
+ici le premier rôle de ma nouvelle pièce?... Oui,
+celle que je destinais au Vaudeville?»</p>
+
+<p>Autant aurait valu demander à un desservant
+de village s'il voulait être pape.</p>
+
+<p>Sylvandire eut un éblouissement. Laissant la
+robe béante sur les bras tendus de l'habilleuse,
+elle sauta sur le canapé auprès de l'auteur
+célèbre, lui jeta les bras au cou, et, presque
+nue, la gorge hors du corset, ouvrant dans un
+sourire libertin la grenade mûre de sa bouche,
+elle s'écria:</p>
+
+<p>«Si je veux!»</p>
+
+<p>Mais, le lâchant aussitôt et s'éloignant de lui
+d'un bond, elle ajouta, d'une voix froide:</p>
+
+<p>«A quelle condition?»</p>
+
+<p>Maugé laissa éclater son gros rire; puis, une
+fois calmé, tirant une bouffée de son cigare, il
+reprit:</p>
+
+<p>«Tu es décidément une fille d'esprit... Enfile ta
+robe et écoute-moi.»</p>
+
+<p>Et, comme elle se hâtait d'agrafer son corsage:</p>
+
+<p>«A propos, et les pommes cuites de la rue de
+Seine?&mdash;demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elles sont très bonnes,&mdash;répondit
+Sylvandire,&mdash;et j'en mange tous les jours, en
+revenant de la répétition.»</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Depuis deux semaines, César Maugé venait
+tous les soirs à l'Odéon, et, caché dans l'ombre
+d'une baignoire, il étudiait le jeu de Sylvandire.
+Car, on n'en pouvait plus douter, c'était une
+«étoile» qui se levait; et il n'avait plus qu'à retirer
+sa pièce du Vaudeville.</p>
+
+<p>Mais la comédienne n'était pas toujours en
+scène dans la <i>Petite Baronne</i>, et, pendant ses absences,
+l'auteur dramatique, n'écoutant plus cette
+prose, qu'il savait par coeur, s'amusait à observer,
+pour tuer le temps, non la salle, qu'il ne voyait
+pas du fond de sa loge, mais les musiciens du
+petit orchestre rétabli par le directeur en l'honneur
+de la pièce en vogue.</p>
+
+<p>Quant au chef, Maugé le connaissait bien.
+C'était le vieux et savant symphoniste Tirmann,
+réduit par le besoin à courir le cachet et à tenir
+le bâton dans les petits théâtres; Tirmann, l'émule
+de Berlioz, qui aura la même destinée que
+Berlioz, et dont l'unique opéra, la <i>Reine des Amazones</i>,
+sifflé à Paris il y a une vingtaine d'années,
+deviendra un jour classique. César Maugé, homme
+à succès, n'aimant que le succès, murmura dédaigneusement
+le mot «raté», en apercevant au
+fauteuil le profil d'aigle déplumé du vieil homme
+de génie étriqué dans sa redingote de pauvre.</p>
+
+<p>Les autres musiciens n'offraient pas des types
+bien remarquables,&mdash;pas plus le premier violon,
+avec sa cravate blanche en foulard et sa chevelure
+fougueuse de photographe, que la contre-basse,
+vieillard chauve et résigné, prisant avec bruit, ou
+que la flûte, gagiste de régiment, à dures moustaches
+de gendarme.</p>
+
+<p>Un seul des exécutants intéressa l'observateur,
+dès le premier coup d'oeil.</p>
+
+<p>C'était l'alto, un tout jeune homme,&mdash;vingt
+ans à peine,&mdash;adorable visage d'éphèbe blond et
+rose, aux sombres yeux bleus, que ses longs cheveux
+ondulés et bouffants faisaient ressembler aux
+personnages des portraits de Bernardino Luini. Un
+véritable artiste, à coup sûr, et dont l'ardeur se trahissait
+rien que par la crispation de sa petite main
+maigre sur le manche de son instrument. Pauvrement,
+mais proprement vêtu, il se tenait assis
+avec modestie, son alto sur la cuisse, attendant le
+signal du chef, sans parler à ses camarades, sans
+regarder la salle, comme absorbé par une pensée
+intime et profonde, avec quelque chose dans toute
+sa personne de grave, de fier et de pur.</p>
+
+<p>Si sceptique, si dur de coeur que fût ce pourri
+de Maugé, il fut frappé par cette fraîche et charmante
+apparition, d'autant plus qu'en observant
+le musicien au moment où Sylvandire venait d'entrer
+en scène, il remarqua que le regard du jeune
+homme s'attachait avidement sur la splendide
+créature, et s'emplissait d'une tendresse infinie.
+C'était évident. Cet enfant au teint de vierge
+aimait l'actrice d'une passion sans espoir.</p>
+
+<p>Deux jours après, rencontrant Tirmann sur le
+boulevard Montmartre, Maugé interrogea le chef
+d'orchestre sur le compte du jeune musicien.</p>
+
+<p>&mdash;«Amédée?&mdash;s'écria le vieux maître avec enthousiasme.&mdash;Un
+charmant enfant! Mon meilleur
+élève!... Retenez ce nom-là: Amédée Marin... Ce
+sera celui d'un sincère, et, je l'espère bien, d'un
+grand artiste... Et honnête garçon, et fils excellent!...
+Sa mère est fruitière rue de Seine et gagne
+à peu près sa vie; mais, comme la bonne femme
+devient vieille et ne peut plus se lever de grand
+matin, c'est Amédée qui ouvre la boutique dès six
+heures et qui allume le fourneau aux pommes
+cuites, en hiver... Ce qui ne l'empêche pas de
+veiller des nuits entières devant son pupitre et de
+comprendre la sublime musique de Bach aussi
+bien que moi.»</p>
+
+<p>César Maugé fut flatté de ne s'être point trompé.
+Vraiment, c'était «quelqu'un», ce joli gamin qui
+brûlait d'une flamme timide pour Sylvandire.</p>
+
+<p>&mdash;«Est-ce bête, la jeunesse!&mdash;songeait le vieux
+sultan de coulisses au fond de sa baignoire, tout
+en regardant Amédée extasié devant son idole.&mdash;Dire
+que ce malheureux petit croque-notes s'imagine
+peut-être qu'une actrice est une femme et
+que Sylvandire est capable d'un sentiment!...
+Sylvandire, qui, à vingt ans, avait déjà ruiné un
+banquier juif et qui remettrait Jésus en croix pour
+voler un rôle à une camarade!... Hein! comme il
+la dévore des yeux... Mon Dieu! est-ce bête, ces
+jeunes gens, est-ce bête!...»</p>
+
+<p>Soudain, une idée singulière et perverse fit éclosion
+dans l'esprit du dramaturge. Les femmes de
+théâtre n'étaient-elles pas toutes à sa discrétion,
+Sylvandire la première? S'il n'en usait pas, c'est
+qu'il avait dételé depuis longtemps. Eh bien, il
+s'amuserait à réaliser le rêve du musicien; il jetterait
+Amédée dans les bras de cette femme, que
+le jeune homme ne pouvait voir, admirer, désirer
+que de loin, au delà de la rampe, barrière infranchissable.
+Et ensuite on verrait ce qu'il adviendrait
+de la conjonction de cet innocent et doux être et
+de cette fille qui n'avait pas plus de sensibilité
+qu'un négrier.</p>
+
+<p>Comment? C'était bien simple. César Maugé
+ne donnerait son rôle nouveau à Sylvandire qu'à
+cette condition-là. Il la connaissait, elle accepterait
+tout de suite.&mdash;Ce serait drôle, n'est-ce pas?
+Le contraire de don Salluste montrant la reine à
+Ruy Blas. Le fils de la fruitière chez qui Sylvandire
+allait manger des pommes cuites aurait, pour
+quelque temps du moins, la plus magnifique courtisane
+de Paris. Et Maugé souriait à son projet
+avec une espèce d'ignoble bonté.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, le soir où il était venu fumer
+un cigare dans la loge de Sylvandire, la comédienne
+laissa tomber son regard&mdash;le fameux
+«regard» du troisième acte&mdash;sur le petit musicien
+de l'orchestre, qui, épouvanté de bonheur,
+ferma les yeux et crut qu'il allait mourir.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>La première fois que Maugé vit dans la loge de
+Sylvandire le petit Amédée, blotti dans un coin
+du canapé, parmi les jupons épars, et contemplant,
+avec des yeux égarés et comme fous de désirs,
+la nuque et les épaules mythologiques de la
+royale drôlesse assise à sa toilette et en train de
+«faire sa figure», le vieux dilettante en débauche
+eut un mouvement d'orgueilleuse satisfaction. Ce
+que c'est qu'un auteur à succès, pourtant! Lui
+seul était assez puissant pour donner une pareille
+aumône à un pauvre diable. Rothschild lui-même
+n'aurait pas pu en faire autant, Sylvandire étant
+une femme à fantaisies, point vénale de nature,
+cupide seulement par occasion. Et, tout en
+accompagnant l'actrice dans les coulisses, il la fit
+causer.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est tout de même une drôle d'idée que
+vous avez eue,&mdash;dit-elle,&mdash;de servir de dieu Mercure
+à ce gamin. Mais si vous avez cru m'imposer
+une corvée,&mdash;vous en êtes capable, vous êtes
+quelquefois si mauvais,&mdash;eh bien, c'est une erreur,
+mon cher... J'ai eu tout de suite un caprice, moi,
+pour cet enfant. Il faut être juste aussi; il est arrivé
+à propos... Depuis quelque temps, Libanoff m'assommait
+avec son accent gras et sa façon de me
+dire: «<i>Ma tchière</i>»... J'avais besoin de quelques
+semaines de vacances. Je l'ai mis à la porte... Le
+petit fera l'intérim. Il me plaît, avec sa tête de
+pifferaro... Et puis, il est étrange; il a des fiertés
+soudaines, des jalousies, des colères contre moi
+qui me font plaisir, oui! qui me chatouillent le
+coeur... Par moments, dans mon boudoir, il prend
+tout à coup des airs tristes et farouches qui me
+font songer à un rossignol en cage que j'ai vu
+autrefois, chez Colomba, à Asnières... Mais je n'ai
+qu'à le regarder d'une certaine façon pour qu'il
+tombe à mes pieds et qu'il se roule la tête sur mes
+genoux en pleurant; et ça me rend «tout chose»...
+Drôle de petit homme!»</p>
+
+<p>Et elle ajouta, rêveuse:</p>
+
+<p>«Si j'allais me toquer de lui, tout de même?»</p>
+
+<p>Sylvandire avait dit vrai. Maugé était mauvais,
+naturellement. A ces propos de femme amoureuse,
+il éprouva la rage envieuse de l'homme
+fatigué avant l'âge, éreinté, fini.</p>
+
+<p>Mais la comédienne s'était mise à rire.</p>
+
+<p>&mdash;«Bah! c'est un petit revenez-y de jeunesse...
+Dites donc, Maugé, c'est peut-être d'avoir mangé
+des pommes cuites?»</p>
+
+<p>D'ailleurs, deux jours après, il était bien question
+de toutes ces bêtises-là! La nouvelle comédie
+du célèbre auteur, <i>l'Argent-Roi</i>, venait d'être mise
+à l'étude, et il en dirigeait avec ardeur les répétitions,
+repris par sa soif inétanchable de succès et
+d'argent.</p>
+
+<p>La pièce, on s'en souvient, tomba, ou à peu
+près. C'est d'elle que date la décadence de Maugé,
+et Sylvandire y fut médiocre, dans un rôle qui ne
+lui convenait pas. Énervé, furieux de voir les recettes
+du théâtre baisser au bout de huit jours,
+l'auteur dramatique, chez qui venaient de se
+réveiller de vieux rhumatismes, alla se réchauffer
+au soleil de Nice et y resta jusqu'à la fin de
+l'hiver.</p>
+
+<p>A son retour à Paris, une des premières figures
+de connaissance qu'il rencontra fut Tirmann, dont
+la vue lui remit Amédée en mémoire. Il s'enquit
+du petit alto de l'Odéon.</p>
+
+<p>&mdash;«Amédée!&mdash;dit le maestro, dont le maigre
+et dantesque visage se creusa douloureusement.&mdash;C'est
+bien triste, et nous ferions mieux de parler
+d'autre chose... Imaginez-vous qu'il y a quelques
+mois... tenez! quand on a joué votre dernière
+pièce... il est devenu fou d'amour de cette Sylvandire,
+vous savez? une coquine... Le malheur, c'est
+que, par extraordinaire, elle l'a remarqué, elle aussi,
+et qu'elle a eu une sorte de fantaisie pour lui... Cet
+enfant naïf, ce coeur d'artiste ingénu, livrés à cette
+fille! Une branche de lilas blanc tombée dans une
+cuvette, quoi!... Elle a d'abord quitté pour lui un
+certain Libanoff, puis, quand tous les écrins ont
+été au Mont-de-Piété, elle a repris son Russe, et
+le malheureux Amédée est devenu l'amant qu'on
+embrasse entre deux portes, qu'on cache dans
+les placards... Toutes les hontes!... Il a fini par
+prendre son courage à deux mains et par s'enfuir,
+mais souillé, désespéré, et il est allé se réfugier
+chez sa mère, la vieille fruitière de la rue de Seine,
+dont, par pudeur, ou, qui sait? par vanité, il n'avait
+jamais parlé à cette femme. Sans quoi, Sylvandire
+serait peut-être allée le relancer jusque-là. Ayant
+été quittée la première, elle était entrée en folie...
+Eh bien, il ne peut pas oublier cette créature, il
+en meurt, il ne fait plus de musique! L'autre jour,
+quand je suis allé le voir, dans sa mansarde, je
+l'ai trouvé couché, et il m'a fait peur, avec ses
+yeux caves et brûlants de fièvre... Sans la maman,
+m'a-t-il dit, il se serait tué... C'est atroce,
+n'est-ce pas?... Un musicien ne devrait jamais
+avoir d'autre maîtresse qu'une fugue de Bach
+ou qu'une partition de Gluck, ma parole d'honneur!»</p>
+
+<p>Maugé eut un petit frisson, sentit quelque
+chose qui ressemblait à un remords. Mais l'égoïste
+reprit bien vite le dessus.</p>
+
+<p>&mdash;«Est-ce qu'on meurt de ça?»</p>
+
+<p>Il n'y pensa plus. Mais, l'hiver suivant, au
+Bal des Artistes, il se trouva brusquement devant
+Sylvandire, plus belle que jamais dans un costume
+rouge de dogaresse et aveuglante de diamants.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, mon auteur,&mdash;lui cria l'effrontée,&mdash;on
+m'a donc lâchée tout à fait depuis l'<i>Argent-Roi</i>?...
+Ce n'est pas ma faute à moi toute seule,
+après tout, si nous avons eu un «four»... Faites-m'en
+un autre, de rôle, et nous prendrons notre
+revanche.»</p>
+
+<p>L'auteur dramatique, vexé par ce fâcheux souvenir,
+ne répondit que par un aigre ricanement;
+puis, bêtement, pour dire quelque chose, il demanda
+à la comédienne:</p>
+
+<p>«Et les amours?</p>
+
+<p>&mdash;Ni ni, c'est fini. J'ai repris le collier de misère,&mdash;répondit
+la belle fille, en touchant les diamants
+qui étincelaient sur la peau ambrée de sa
+ferme poitrine de brune.&mdash;Voici le plus récent
+hommage de Libanoff... L'ancienne grisette
+est morte et enterrée, définitivement. Plus
+d'Ugène, plus d'Amédée, qui fut mon dernier
+Ugène!... Ah! à propos de ça, Maugé, vous
+vous rappelez le jour où vous m'avez rencontrée
+devant cette fruitière de la rue de Seine?...
+Eh bien, je suis passée par là, l'autre matin, en
+voiture. La boutique était fermée, il y avait un
+billet encadré de noir collé sur le volet, et j'ai
+vu s'éloigner le corbillard des pauvres, avec une
+vieille en deuil qui marchait derrière... Je suis
+superstitieuse, moi... Si jamais j'ai encore une
+envie de pommes cuites, ce n'est plus là que j'irai
+en manger... C'est dommage, elles étaient excellentes.»</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/8a.png"></p>
+<br>
+
+
+<h2>Lettres d'Amour</h2>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/8b.png"></span>epuis ces dix dernières années, il n'y a
+certainement pas eu de plus vive surprise
+dans le monde des lettres que
+l'apparition du charmant volume de prose, tout
+simplement intitulé <i>Lettres d'Amour</i>, qu'a publié
+chez Alphonse Lemerre le poète Marius Cabannes,
+et qui est arrivé en peu de mois à sa
+soixantième édition.</p>
+
+<p>Fils d'un cultivateur des environs de Bayonne,
+Marius Cabannes a débarqué, il y a sept ou huit
+ans, dans un petit hôtel garni de la rue Racine,
+avec quatre louis dans son gousset et un gros
+manuscrit de poèmes au fond de sa malle. Cet
+homme du Midi, ambitieux et pauvre, qui, pendant
+l'interminable voyage en «troisième»,
+s'était nourri d'un pot de confit d'oie et d'un pain
+de quatre livres emportés de son pays natal, marchait,
+lui cent millième, à la conquête de Paris. Il
+comptait, pour réussir, un peu sur ses vers, écrits
+en l'honneur du Béarn et du pays Basque, et
+beaucoup sur sa soif de célébrité, sa souplesse
+gasconne, son talent de déclamateur et sa brune et
+jolie tête d'Arabe, à la barbe en fourche, aux
+yeux de chèvre amoureuse.</p>
+
+<p>Tout de suite, ce gracieux et rusé compagnon
+prit pied dans le quartier Latin. Gagnant sa vie
+au moyen de quelques leçons,&mdash;son oncle, le
+curé, avait fait de lui un passable humaniste,&mdash;il
+triomphait tous les soirs dans un café du boulevard
+Saint-Michel, fréquenté par des compatriotes,
+où il récitait ses poèmes d'une belle voix
+de médium, avec le geste du Rouget de l'Isle des
+images et le regard inspiré des cabotins.</p>
+
+<p>Les vers de Marius Cabannes étaient-ils bons
+ou mauvais? Nul n'aurait pu le dire. Ils sonnaient
+bien, étaient tortillés à l'avant-dernière mode
+parnassienne, et l'habile garçon n'ignorait aucun
+des secrets de la prosodie nouvelle, bousculant
+l'hémistiche tout comme un autre et rimant en
+prétérit. Les pièces étaient convenablement composées,
+les strophes harmonieuses. On y voyait
+défiler, en descriptions assez justes de dessin et
+de couleur, les scènes et les paysages de là-bas;
+et c'était, chez tous les étudiants de Pau ou de
+Dax installés devant les pyramides de soucoupes,
+un rugissement de plaisir quand Marius, adossé
+au poêle de l'établissement, annonçait avant de
+les déclamer ses poèmes par leurs titres: <i>Aux
+Pyrénées</i>. <i>Les Joueurs de pelote</i>. <i>A Henri Quatre</i>.
+<i>Une Soirée à Biarritz</i>. <i>Au bord du Gave</i>. <i>L'Écarteur
+landais</i>. <i>La Lame de fond</i>. <i>A Saint-Jean-de-Luz</i>, etc.</p>
+
+<p>Un public plus désintéressé se serait-il aperçu
+qu'il n'y avait là aucune sincérité, aucune palpitation,
+que tous ces morceaux&mdash;c'est le mot
+qui convient pour parler des vers de Cabannes&mdash;étaient
+à la glace, fabriqués de parti pris comme
+des vers latins? Peut-être. Mais Marius, excellent
+diseur, était aussi très capable d'éblouir les critiques
+les plus sévères par sa voix chaude, que
+faisait trembler une émotion factice, et par son
+faux air d'homme de génie.</p>
+
+<p>Ce simili-poète, qui avait en lui l'étoffe d'un
+diplomate, ne devait pas s'attarder, on le pense
+bien, à des succès de cénacle. Il joua des coudes,
+et vigoureusement, dans la cohue parisienne, fit
+d'utiles relations, s'accouda, pour déclamer ses
+vers, à toutes les cheminées littéraires, se surpassa
+dans ce genre à un dîner de la <i>Cigale</i> présidé par
+un ministre méridional, obtint, du coup, une
+place dans les bureaux de l'Instruction publique,
+séduisit enfin un éditeur et publia ses <i>Poèmes
+Béarnais</i>.</p>
+
+<p>La redoutable épreuve de l'impression ne leur
+fut pas favorable, du moins aux yeux des véritables
+connaisseurs. Tout nus sur le papier blanc,
+dépouillés de la chaleur artificielle dont les échauffait
+la voix de baryton de Marius, ils apparurent
+tels qu'ils étaient en réalité, froids comme cadavres
+et creux comme radis. Malgré les nombreuses
+réclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia
+et fit «donner» tous les journalistes nés au delà
+de la Loire, l'infortuné libraire, qui avait eu la
+témérité d'imprimer les <i>Poèmes Béarnais</i> à ses dépens,
+n'en vendit pas deux cents exemplaires sur
+mille.</p>
+
+<p>Marius Cabannes souffrit beaucoup, sans doute,
+de cet insuccès; mais il eut l'adresse de s'en servir,
+de s'en faire même une parure. Il alla plus
+que jamais dans le monde, où il affectait la fière
+mélancolie du poète méconnu et où il accusait la
+société moderne d'une cruelle indifférence pour
+le grand art. Souriant avec amertume quand on
+lui demandait de dire quelques vers, il se faisait
+beaucoup prier, cédait toujours néanmoins, et
+grâce à son admirable organe et à son talent d'acteur,
+il animait un de ses froids poèmes, lui «faisait
+un sort», comme on dit dans l'argot des
+coulisses, et forçait les applaudissements. De
+cette façon, Marius finit par se constituer un
+groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes,
+composé de ceux qui n'avaient pas lu
+ses vers et les lui avaient seulement entendu
+réciter.</p>
+
+<p>Les femmes, séduites par son joli visage, à qui
+la tristesse allait bien, le plaignirent et s'intéressèrent
+à lui. Il élargit le cercle de ses connaissances,
+assista, silencieux et l'oeil fatal, à beaucoup
+de dîners en ville, obtint de l'avancement à son
+ministère, fut aimé d'un bas-bleu qui avait de
+l'influence. L'Académie française, bonne et indulgente
+personne, accorda l'un de ses prix aux
+<i>Poèmes Béarnais</i>, que le secrétaire perpétuel, dans
+son aimable discours, appela un «bel effort.»
+Bref, sans parvenir à la notoriété, Marius se créa
+tout doucement une petite réputation latente, et
+tira tout le parti possible de son piteux livre.</p>
+
+<p>Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en
+mettre au jour un second. Ses <i>Pyrénéennes</i> furent
+trouvées, par les gens de goût, encore plus vides
+et plus ennuyeuses que les <i>Poèmes Béarnais</i>. Peu
+ou point de réclames. Cette fois, les camarades
+de la presse firent la sourde oreille aux sollicitations
+de Marius. On commençait même, dans
+les salons littéraires, à se moquer un peu de celui
+qu'on appelait «le beau diseur», et les malveillants
+murmuraient déjà les mots fâcheux de «raté»
+et de «fruit sec», lorsque, brusquement, deux
+mois après l'échec radical de ses malencontreuses
+<i>Pyrénéennes</i>, Marius Cabannes publia ce pur et
+délicat chef-d'oeuvre qui a nom: <i>Lettres d'Amour</i>.</p>
+
+<p>L'étonnement fut immense. Il n'y avait pas à
+dire, mon bel ami, depuis la Religieuse Portugaise
+et Mlle de Lespinasse, on n'avait rien lu de plus
+sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce
+n'était pas l'insupportable roman par lettres.&mdash;Non!
+trop éloquente Julie de Rousseau. Non!
+Corinne à turban.&mdash;C'était bien plus simple que
+cela.</p>
+
+<p>Une très pauvre sous-maîtresse, gagnant son
+pain dans une institution de jeunes demoiselles,
+n'avait qu'une demi-journée de liberté par semaine;
+cette demi-journée, elle la passait avec
+son amant, un étudiant-poète aussi pauvre qu'elle,
+vivant dans un taudis du quartier latin; et, follement
+amoureuse, pensant à lui sans cesse, elle lui
+écrivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant
+les fillettes penchées sur leurs devoirs. La
+correspondance ne durait pas longtemps. Quelques
+mois à peine. Elle commençait le lendemain
+du jour où l'imprudente enfant avait donné son
+coeur et le reste,&mdash;quel sublime cri d'amour!
+quel hymne de joie!&mdash;et elle finissait par le
+douloureux et suprême appel de l'abandonnée
+qui va mourir de l'abandon. Quarante lettres,
+voilà tout. Mais quel livre! La vérité même, une
+tranche toute saignante de la vie. Et le style!
+Fougueux, emballé, incorrect, mais avec des trouvailles
+divines, des coups de génie féminin, et
+coulant sur la page, pur et chaud comme le sang
+d'une veine coupée.</p>
+
+<p>Quel bruit dans le Landerneau littéraire! Marius
+Cabannes fut illustre en quinze jours. A la bonne
+heure, disait-on à la brasserie où se réunissaient
+les jeunes naturalistes, voilà du «coudoyé», du
+«sous les yeux». Exquis! délicieux! chantaient
+les femmes du monde, dans les thés de cinq
+heures. Le nouveau Planche de la «Revue» avait
+sans retard maçonné un article, ponctué de «que
+si» et de «tout de même que», dans lequel il
+plaçait le «livre récent» entre la <i>Princesse de
+Clèves</i> et <i>Manon Lescaut</i>; et, en descendant l'escalier
+de l'Institut au bras d'un confrère, Jean Borel,
+le vieux critique aveugle, qui s'était fait lire la
+veille les Lettres d'Amour, s'écriait: «Attention!
+Voilà un écrivain!» du ton dont il eût entonné
+le <i>Nunc dimittis</i>. Les «déliquescents» eux-mêmes,
+tout en regrettant, dans le livre frais éclos,
+l'absence complète de symbolisme, étaient légèrement
+troublés.</p>
+
+<p>Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient
+avec stupéfaction comment un poète aussi mécanique,
+aussi médiocre que Marius Cabannes, avait
+pu écrire ces pages de feu, où tout le coeur d'une
+femme était deviné. Quoi! On était, la veille, un
+versificateur, un «livresque», un rhétoricien, on
+cuisinait des descriptions à la sauce moderne, à
+peu près comme un abbé Delille qui aurait lu
+Victor Hugo, et puis,&mdash;changement à vue!&mdash;du
+jour au lendemain, parce qu'on avait lâché
+les vers pour la prose, on trouvait du premier
+coup l'originalité, l'émotion, la vie, les cris du
+coeur? Allons donc! Ce n'était pas possible. Il y
+avait quelque chose là-dessous.</p>
+
+<p>Ce n'était pas possible, en effet, et voilà tout
+le mystère. Les <i>Lettres d'Amour</i> n'étaient pas de
+Marius Cabannes.</p>
+
+<p>Peu de jours après son arrivée à Paris, un dimanche,
+par une de ces claires matinées du milieu
+de l'automne où l'on se meut à l'aise dans une
+atmosphère très douce, Marius se promenait dans
+le jardin du Luxembourg. Malgré la beauté du
+jour et de l'heure, il était triste. Des quelques
+personnes à qui il était recommandé et chez qui
+il avait déposé ses lettres d'introduction, aucune
+ne lui avait encore donné signe de vie, et des
+quatre-vingts francs, son unique capital, qu'il
+possédait en débarquant, il ne lui restait plus que
+trois pièces de cent sous. Voulant épargner ses
+dernières cartouches, il avait déjeuné sur le pouce,
+tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de
+saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il
+lui restait une boule de mie, il était venu jusqu'au
+bord du bassin et il endettait le reste de son pain
+aux cygnes.</p>
+
+<p>Il avait alors remarqué, à quelques pas de lui,
+une jeune fille vêtue plus que modestement, l'air
+oisif, un doigt dans un livre, qui regardait comme
+lui l'eau dormante. Elle était petite, bien faite,
+avait un visage à la Greuze et de grands yeux
+pleins de lumière. Du premier regard, on reconnaissait
+en elle une nature affinée, délicate, et elle
+avait l'air si «comme il faut», malgré sa «confection»
+à bon marché et son pauvre chapeau de
+paille brune sans un ruban!</p>
+
+<p>Pourquoi Marius et cette jeune fille, en dépit
+de toutes les convenances, se rapprochèrent-ils peu
+à peu? Comment eurent-ils en même temps un
+sourire? Comment se parlèrent-ils enfin de ce qu'ils
+avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de
+la pure splendeur du ciel? Sans doute parce qu'ils
+étaient malheureux et seuls au monde. Il leur sembla
+qu'ils s'étaient toujours connus. Ils s'éloignèrent
+du bassin, marchant côte à côte et causant
+comme d'anciens amis; ils remontèrent sur la terrasse,
+cherchèrent d'instinct un banc à l'écart sous
+les arbres, s'y assirent, échangèrent des confidences.</p>
+
+<p>Elle s'appelait Anna, elle était orpheline, et,
+durement traitée par des parents avares dans la
+petite ville de Champagne où elle était née, elle
+avait demandé son pain à son brevet d'institutrice,
+et après avoir erré de pensionnat en pensionnat,
+elle était maintenant sous-maîtresse dans
+une assez bonne maison, boulevard Montparnasse,
+où elle gagnait cinquante francs par mois,
+avec la nourriture et le logement. Elle n'était libre
+que le dimanche, dans l'après-midi, et ne connaissant
+personne à Paris, elle visitait les musées,
+les jours de mauvais temps, ou se promenait dans
+les jardins publics quand il faisait beau, et elle
+emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle était,
+un livre qui lui tenait compagnie.</p>
+
+<p>Marius prit celui qu'elle avait à la main et
+lut le titre. C'était le <i>Myosotis</i> d'Hégésippe
+Moreau.</p>
+
+<p>Il lui dit alors qu'il était poète, lui aussi, et
+combien il se sentait perdu dans la grande ville.
+Elle le plaignit avec de caressantes paroles et
+voulut connaître quelques-uns de ses vers. Marius,
+de sa voix profonde qui était encore plus belle
+quand il la contenait, lui récita les seules strophes
+sincèrement émues qu'il ait trouvées dans sa vie.
+Il les avait écrites, la veille au soir, à la lueur de
+sa bougie d'hôtel, dans sa chambre froide et nue,
+et c'était un sanglot de douleur dont Anna
+admira l'éloquence sans en sentir l'égoïsme.
+Quand Marius eut fini, elle avait les yeux pleins
+de larmes.</p>
+
+<p>Ils ne songeaient plus à se séparer. Ils restèrent
+ensemble ainsi, s'asseyant sur les bancs ou suivant
+les longues allées, jusqu'à la tombée du jour,
+quand le vent du soir fit frémir sur le sol et chassa
+devant leurs pas les premières feuilles mortes.
+Anna devait rentrer à six heures à son pensionnat,
+mais on ne se quitta pas sans s'être promis
+de se revoir le dimanche suivant.</p>
+
+<p>Tous deux furent exacts au rendez-vous; et ce
+fut encore une belle journée, déjà plus froide,
+qu'ils passèrent dans le jardin, plus dépouillé,
+jusqu'à la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie
+était souvent coupée de longs silences pendant
+lesquels ils faisaient ensemble le même rêve.
+Timides, ils n'avaient pas encore parlé d'amour,
+mais la pauvre fille aimait déjà, et Marius, hélas!
+croyait aimer.</p>
+
+<p>Le dimanche d'après, l'hiver était venu tout à
+fait et une pluie fine et glaciale lavait les squelettes
+noirs des grands arbres. Ce jour-là, il la
+décida à venir chez lui, dans cette chambre meublée
+de la rue Racine où il ne rentrait jamais, le
+soir, sans avoir envie de pleurer, tant elle était
+lugubre, avec son carrelage mal caché par un
+vieux tapis, son sale fauteuil de velours jaunâtre,
+son papier à fleurs déchiré par places, et tant il
+était dégoûté de voir, accrochée au mur en face du
+pied de son lit, une horrible gravure à la manière
+noire, qui représentait le <i>Naufrage de la Méduse</i>.</p>
+
+<p>Elle leur devint bientôt un paradis, la hideuse
+chambre, car ce fut là qu'ils s'aimèrent. Tous les
+dimanches matins, Marius y mettait le luxe et la
+joie du pauvre en allumant un grand feu, et
+bientôt après, Anna y apportait le parfum de sa
+jeunesse épanouie et du petit bouquet de violettes,
+piqué à son corsage. Elle s'était donnée
+absolument sans se marchander, la pauvre enfant
+sans famille, sans protections, sans amis, qui se
+croyait privilégiée entre toutes les femmes puisqu'elle
+était aimée d'un poète; elle s'était donnée
+corps et âme, à jamais, et comme elle ne
+pouvait passer que quelques heures par semaine
+avec son amant, elle voulut du moins être toute
+à lui en pensée le plus souvent possible, et elle
+commença à lui écrire chaque jour, tout en surveillant
+l'étude des pensionnaires, ces tendres,
+ces naïves, ces adorables lettres, embaumées par
+les fleurs de son sentiment, et qu'il comparait, le
+littérateur,&mdash;quand il les lisait, le matin, un coude
+dans l'oreiller, en fumant sa première cigarette,&mdash;au
+flot de roses s'échappant du tablier brusquement
+ouvert d'Élisabeth de Hongrie.</p>
+
+<p>Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir
+cette jolie maîtresse, point gênante, «hebdomadaire»,
+comme il la qualifia un jour en racontant
+son aventure à un camarade. Il prit même quelquefois
+plaisir à lire ces pages brûlantes où flambait
+à chaque ligne un vrai mot d'amoureuse.
+Celui-ci, par exemple: «Quand je me dis intérieurement
+ton nom, il me semble que ma pensée
+sourit.» Mais, au fond, le froid méridional n'aimait
+point Anna. Bientôt, ces longues épîtres,
+auxquelles il ne prenait pourtant même pas la
+peine de répondre, l'importunèrent, et il les jeta,
+sans les ouvrir, au fond d'un tiroir. Puis Anna
+elle-même l'ennuya. Il avait été présenté à une
+comédienne de l'Odéon, qui semblait avoir un
+caprice pour ses yeux languissants et sa barbe
+fourchue; il rêvait déjà de lui écrire un rôle, d'arriver
+au théâtre par son entremise. Marius prit
+donc le parti de rompre avec Anna. Il le fit avec
+une indigne brutalité, dans une scène où il laissa
+éclater tout son cynisme et toute sa dureté de
+fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla la tête
+basse, les membres cassés, frappée au coeur, tuée.</p>
+
+<p>Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquiéta
+nullement, absorbé qu'il était par le rude combat
+de la vie, par ses efforts d'intrigant et de faux
+poète. Enfin, six mois après, il reçut une lettre
+d'Anna, la dernière, datée de l'hôpital Cochin,
+où la malheureuse fille se mourait de chagrin et
+de consomption; lettre admirable, débordante
+de miséricorde et de générosité, où la martyre
+pardonnait à son bourreau, où toutes les blessures
+qu'il lui avait faites devenaient des bouches
+pour crier encore: «Je t'aime!»</p>
+
+<p>Le sec et méchant coeur de Marius fut un peu
+remué, malgré tout. Le poète fut assez heureux
+pour arriver à temps à l'hôpital et recueillir son
+pardon sur la bouche expirante de sa maîtresse,
+et empêcher que ce corps charmant n'échouât
+sur la table d'amphithéâtre. Il mit même sa
+montre en gage et loua pour la morte un terrain
+de cinq ans au Champ des Navets.</p>
+
+<p>Seulement,&mdash;oh! par hasard,&mdash;il avait gardé
+les lettres.</p>
+
+<p>Et, plusieurs années plus tard, quand l'insuccès
+de ses <i>Pyrénéennes</i> fut bien constaté, même pour
+lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait mélancoliquement
+les tibias, il se les rappela, ces lettres; il
+les retrouva parmi ses paperasses, les relut, en
+comprit la touchante beauté...</p>
+
+<p>Et il les a copiées de sa main, publiées comme
+de lui, et le voilà presque passé grand homme!</p>
+
+<p>C'est ainsi. Le misérable a vendu la dépouille
+de sa victime. Plagiat compliqué de meurtre et
+de vol. C'est la pire des infamies! Mais, qui sait?
+Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne
+encore à Marius; car elle l'aime pour l'éternité,
+et elle est heureuse de lui être encore bonne
+à quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser, et
+il ne se trompe peut-être pas. Les coeurs aimants
+doivent conserver jusque dans l'autre vie leurs
+incroyables faiblesses.</p>
+
+<p>D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marius?
+Bah! n'a-t-il pas assez de vanité pour se convaincre
+qu'inspirer un livre ou l'écrire, cela revient
+au même?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Marius Cabannes a vitement
+profité de son triomphe. Il est devenu
+l'époux d'une riche héritière à qui les <i>Lettres
+d'Amour</i> avaient tourné la tête, et il donne aujourd'hui
+d'excellents dîners. Aussi, son ambition
+n'a-t-elle plus de limites. On assure même que,
+l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans
+le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant
+l'Institut, et que, montrant le poing à la célèbre
+coupole, Marius murmurait entre ses dents le
+fameux défi de Rastignac:</p>
+
+<p>«A nous deux, maintenant!»</p>
+
+
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/8c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/9a.png"></p>
+<br>
+
+
+<h2>Mariages manqués</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/9b.png"></span>ar une de ces soirées tristes et vides
+comme il y en a trop dans l'existence des
+vieux garçons, nous nous acoquinions
+au coin de mon feu, mon ami le commandant
+Dulac et moi. Assis dans le grand fauteuil, Dulac
+assujétissait de temps en temps son monocle et
+ne quittait pas du regard la fournaise de charbon
+de terre, comme s'il eût aperçu quelque chose de
+très intéressant au fond de ses grottes ardentes;
+moi, j'étais sur la chaise basse, à l'autre angle de
+la cheminée, et je parcourais distraitement le
+journal du soir, que mon domestique venait d'apporter.</p>
+
+<p>Dulac est mon plus vieil ami. A Louis-le-Grand,
+où nous étions ensemble en sixième, lui «potache»,
+moi externe libre, je lui achetais chez l'herboriste
+des feuilles de mûrier pour les vers à soie
+qu'il élevait dans son pupitre. Du temps qu'il était
+lieutenant d'artillerie, je lui ai évité le désagrément
+de se brûler la cervelle, en lui prêtant quelques
+billets de mille francs pour payer une dette de
+jeu dans les délais.</p>
+
+<p>A l'époque où je dévorais l'héritage de mon
+oncle avec Blanche Cluny, l'ingénue du Vaudeville,
+Dulac, le brave garçon, dont Blanche était
+devenue amoureuse folle et qu'elle poursuivait
+de ses obsessions, a poussé le scrupule jusqu'à
+permuter avec un de ses camarades de la division
+d'Oran, pour résister à la tentation de tromper
+un ami. Ces choses-là ne s'oublient pas. Aussi
+nous aimons-nous beaucoup, bien que, depuis
+l'âge de vingt-cinq ans, nous ayons été presque
+toujours séparés, lui vivant dans de lointaines
+garnisons ou faisant campagne, moi étudiant
+dans diverses capitales, en qualité d'attaché, puis
+de secrétaire d'ambassade, le néant diplomatique.</p>
+
+<p>Quand j'ai pu enfin revenir définitivement à Paris
+et m'enterrer dans les bureaux des Affaires étrangères,
+j'ai retrouvé Dulac,&mdash;dont l'avancement
+n'avait pas été plus brillant que le mien, chef
+d'escadron dans un régiment d'artillerie caserné à
+l'École militaire. Depuis lors, nous nous sommes
+beaucoup vus. Nous avons le même âge: quarante-trois
+ans. La jolie moustache noire de Dulac
+est grise aujourd'hui, et la première apparition
+d'un rhumatisme goutteux l'a obligé, l'été dernier,
+à faire une saison à Contrexéville; il se congestionne
+un peu et vieillit en rouge. Moi, je
+vieillis en jaune. Elle n'existe plus, cette pâleur
+romantique qui&mdash;je peux le dire à présent sans
+fatuité&mdash;a causé jadis quelques ravages à Lisbonne
+et à Vienne. De plus, j'ai l'estomac un peu
+fatigué par la cuisine internationale. Nous ne
+sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, il n'y a pas
+à dire mon coeur. C'est le moment où une amitié
+de derrière les fagots comme la nôtre devient
+rare et précieuse. Une ou deux fois par semaine,
+Dulac vient dîner en tête-à-tête avec moi, dans
+mon petit entresol de la rue de Mailly. Oh! un
+dîner bien sage, où l'on se régale d'un joli poulet
+de grain rôti au bois et d'une délicate bouteille
+de vrai vin de Bordeaux, que la cuisinière a soin
+de faire tiédir sur le poêle de la salle à manger,
+une demi-heure avant de servir le potage. Enfin,
+après le café,&mdash;oh! pas de cognac, plus jamais
+de cognac, hélas!&mdash;nous tisonnons les souvenirs
+de jeunesse.</p>
+
+<p>Henri me rappelle alors nos timides amours
+de rhétoriciens pour cette jolie pâtissière de la
+rue Soufflot, et les indigestions d'éclairs et de
+babas que nous nous donnions afin de la contempler
+pendant un quart d'heure. Moi, je lui
+remets en mémoire notre fameuse partie carrée
+à la foire de Saint-Cloud. Nous étions allés là,
+lui en uniforme de polytechnicien, moi tout fier
+de mon premier chapeau gris d'étudiant qui suit
+la mode, et nous accompagnions deux folâtres
+modistes en robes d'été, des robes voyantes
+comme des affiches. Tout marcha d'abord à merveille.
+Une cartomancienne fit le grand jeu à ces
+demoiselles et leur annonça qu'un brun&mdash;c'était
+Dulac&mdash;et qu'un blond&mdash;c'était moi-même&mdash;étaient
+remplis des intentions les plus sérieuses
+à leur endroit. Au tir à la carabine, les deux
+jeunes personnes décapitèrent un grand nombre
+de pipes, et la grande Mathilde, celle qui m'intéressait
+plus particulièrement, eut même la bonne
+fortune de pulvériser la coquille d'oeuf dansant
+au sommet du jet d'eau. Mais tout se gâta quand
+nous fûmes sur les chevaux de bois. Car nous y
+montâmes, nous eûmes l'imprudence d'y monter,
+côte à côte avec les modistes en robes éclatantes,
+et à peine le cirque mécanique se fut-il ébranlé au
+son de l'orgue,&mdash;qui rugissait l'air alors célèbre
+de la <i>Femme à barbe</i>,&mdash;ô confusion! j'aperçus à
+deux pas de moi, au premier rang des badauds,
+mon correspondant à Paris, le vieil ami de ma
+famille, le respectable M. Toupet-Laprune, notaire
+honoraire, dont le regard me foudroyait à travers
+ses lunettes d'or. Et aucun moyen de se dérober,
+de fuir! Et les chevaux de bois tournaient toujours!...
+Il y a de cela vingt-trois ans; mais je
+n'entends jamais l'air de la <i>Femme à barbe</i> sans un
+frisson de terreur rétrospective.</p>
+
+<p>Quand nous sommes au coin du feu, le commandant
+et moi, nous nous remémorons ordinairement
+toutes ces juvéniles folies; mais, l'autre
+soir,&mdash;je ne sais quel vent de spleen avait soufflé
+sous la porte,&mdash;nous étions moroses et silencieux.
+Dulac s'obstinait à regarder le feu à travers
+son monocle, et moi, plein d'ennui, je broutais la
+prose de la feuille du soir, allant du premier-Paris&mdash;où
+l'Angleterre était menacée, si elle n'écoutait
+pas les conseils du journaliste, de perdre son
+empire des Indes&mdash;jusqu'aux réclames de la
+troisième page, qui préconisaient, tout pêle-mêle,
+un cirage, un château à vendre, un roman à clef
+plein d'allusions transparentes, une pommade
+pour développer les appas du beau sexe, et une
+agence héraldique tenant comptoir ouvert de
+blasons et de généalogies.</p>
+
+<p>Tout à coup, mon regard tomba sur les nouvelles
+parlementaires, et je m'écriai brusquement:</p>
+
+<p>«Ah! ah! cher ami, voici une nouvelle qui
+nous intéresse.»</p>
+
+<p>Dulac m'interrogea du regard, et je lui lus les
+lignes suivantes:</p>
+
+<p>«La difficulté où se trouve la Chambre d'équilibrer
+nos finances va remettre à l'ordre du jour
+l'impôt sur les célibataires. On nous assure que
+M. Écorcheboeuf, le sympathique député de la
+gauche radicale, a l'intention de soulever de nouveau
+cette question dans la prochaine séance de
+la Commission du budget.»</p>
+
+<p>Le commandant haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle sottise!&mdash;murmura-t-il entre ses
+dents.&mdash;Comme si, pour se marier, il suffisait
+toujours d'en avoir envie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?&mdash;fis-je, étonné.&mdash;Je te
+croyais un célibataire endurci, imperméable. Tu
+as donc eu envie de te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pensé une fois au mariage. Et toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi aussi!... Une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça n'a pas réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'a pas réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nos deux projets se font pendant
+comme deux lions de faïence à la porte d'une
+maison de campagne... Mais comment diable ne
+nous sommes-nous jamais fait cette confidence,
+nous qui n'avons rien de secret l'un pour l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon commandant... Et puisque
+la conversation languit ce soir et que notre baromètre
+moral est à grande mélancolie, échangeons
+nos romans conjugaux, veux-tu?... Mais le mien
+n'est pas gai, je t'en préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien non plus, et tu vas en juger,&mdash;dit
+le commandant.&mdash;Laisse-moi allumer un cigare,
+et je commence:</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>«Tu sais que j'ai toujours été sentimental, romanesque
+même. A l'École polytechnique, je négligeais
+l'X pour toutes sortes de rêveries, et, sans le
+temps que j'ai perdu à grossir un recueil de mauvais
+sonnets, brûlés depuis lors, bien entendu, je
+serais sorti dans le corps des Mines ou dans les
+Ponts et Chaussées et je ne porterais pas aujourd'hui
+le pantalon à double bande rouge. L'état
+militaire, nonobstant le vieux mythe de Mars et
+de Vénus, n'est point favorable aux amours. La
+majeure partie de ma belle jeunesse s'est écoulée
+dans des villes de garnison, dans l'austère province.
+Ayant quelque délicatesse, j'ai été promptement
+dégoûté de ces personnes qui laissent
+traîner sur leur guéridon un album plein de photographies
+d'officiers et qui pourraient faire sécher
+une fleur de souvenir à bien des pages de l'annuaire.</p>
+
+<p>«Sauf une Parisienne en exil, femme d'un fonctionnaire,&mdash;c'était
+d'ailleurs une froide coquette
+qui m'a fait souffrir tant qu'elle a pu,&mdash;je n'ai
+pas eu d'aventures d'amour intéressantes, et à
+vingt-cinq ans, j'attendais encore sans la voir
+venir, je cherchais toujours sans la trouver, la
+femme qu'on rêve, la femme qui nous est mystérieusement
+destinée, celle qui... celle que... Enfin,
+tu me comprends. La guerre éclata. Après la
+campagne sous Metz, je fus interné en Poméranie
+et, bientôt après, condamné par une cour martiale
+à six mois de forteresse, pour avoir houspillé
+un capitaine allemand qui s'était permis de
+lever la main sur un soldat de ma batterie, prisonnier
+comme moi. Je ne pus revenir en France,
+assez mal en point, que dans les derniers jours du
+mois de juin 71, après la défaite des communards,
+et je me décidai à passer mon congé de convalescence
+à Saint-Germain, pour prendre, selon la
+recommandation des médecins, des bains de soleil
+et de grand air sur la Terrasse.</p>
+
+<p>«Les quelques familles parisiennes qui se reposaient
+là des fatigues et des privations du siège
+voulurent bien remarquer le jeune capitaine qui
+avait l'air si las et qui se promenait en s'appuyant
+si fort sur sa canne. On apprit l'anecdote de ma
+captivité; on sut que je n'avais évité le peloton
+d'exécution qu'à cause de mon grade de capitaine,
+égal à celui du «hauptmann» corrigé par moi;
+on raconta&mdash;ce qui était vrai&mdash;qu'à peine sorti
+de prison, malade et tremblant la fièvre, j'étais
+allé rejoindre mon homme à Magdebourg, où
+était son régiment, que je lui avais demandé, devant
+tous ses camarades, en plein «bier-haus»,
+une réparation par les armes, et de manière, je
+t'assure, à ce qu'il ne pût pas me la refuser, et
+qu'enfin je l'avais tué fort proprement d'un joli
+coup d'épée dans le poumon droit. Tout cela me
+rendait assez intéressant. On rechercha ma connaissance,
+et bientôt je fus en relations avec
+toute la petite colonie en villégiature à Saint-Germain.</p>
+
+<p>«Un riche industriel, M. Daveluy, homme d'une
+soixantaine d'années, que tout le monde croyait
+veuf et qui habitait une villa voisine avec sa fille
+unique, Mlle Simonne, fut particulièrement gracieux
+pour moi. Il aimait beaucoup à recevoir,
+surtout à dîner, ayant une cave dont il était justement
+fier, et il accueillait ses hôtes avec la rondeur
+un peu commune, mais point choquante, du
+parvenu resté bon enfant. Il m'invita trois ou
+quatre fois, à de courts intervalles, et je me sentis
+tout de suite à l'aise, comme un vieil ami, dans ce
+milieu un peu bruyant, mais cordial et hospitalier.
+M. Daveluy était, en vérité, un excellent
+homme, et, dès la première rencontre, une sympathie
+était née en moi pour sa fille, qui, âgée de
+dix-sept ans à peine, faisait déjà avec tant de tact
+et de bonne grâce les honneurs du logis. Charmante
+sans être positivement belle, Mlle Simonne,
+qui ressemblait à son père, était une grande et
+souple personne au teint sans fraîcheur, mais
+d'une pâleur mate et brune qui s'harmonisait
+avec la masse profonde des cheveux noirs. Rien
+n'était plus bienveillant que le sourire de sa
+bouche trop grande, et quand elle vous regardait
+en face, la loyauté et la douceur de son âme brillaient
+dans ses calmes regards. Je me plaisais dans
+la compagnie de cette brave jeune fille, si naturelle,
+sans pose aucune, aimant sincèrement,
+comme elle le disait, la nature et la vie à la campagne.
+J'avais du goût pour ses façons un peu
+libres d'enfant élevée par un homme, et j'éprouvais
+auprès d'elle la sensation de confiance et de
+satisfaction intime qu'on a auprès d'un bon camarade.
+Seulement, le camarade avait de très beaux
+yeux et une chevelure à n'en savoir que faire, ce
+qui ne gâtait rien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>«Cependant il n'y avait pas trace d'amour,
+comme tu le vois, dans mon sentiment pour
+Mlle Daveluy; aussi fus-je profondément surpris
+le jour où une vieille dame, une amie de la famille,&mdash;marieuse
+comme la plupart des vieilles dames,&mdash;me
+donna discrètement mais clairement à entendre
+que je plaisais à Mlle Simonne et qu'il ne
+dépendait que de moi de l'épouser. On ajoutait
+que je devais réfléchir et qu'il s'agissait là d'une
+occasion de fortune inespérée. Capitaine à vingt-huit
+ans, avec une croix d'honneur bien gagnée
+et quelques débris de patrimoine, j'étais sans
+doute un parti présentable; mais Mlle Daveluy
+aurait, le jour du contrat, une dot de cinq cent
+mille francs, payés comptant, et elle devait hériter,
+à la mort de son père, de plus de quatre millions
+irréprochablement acquis par M. Daveluy
+dans l'industrie des charpentes en fer, du temps
+des grandes bâtisses, sous l'Empire.</p>
+
+<p>«Je ne t'étonnerai pas, bien sûr, en te disant
+que, ce soir-là, quand je fus seul dans ma chambre
+du pavillon Henri IV, je me sentis extrêmement
+tenté de saisir le magnifique cadeau que m'offrait
+la destinée: une femme charmante et une grande
+fortune. Pourtant j'hésitais... oui, j'ai hésité pendant
+plusieurs jours devant ce mariage qui n'avait
+rien de romanesque et qui me rappelait le dénouement
+de toutes les comédies de M. Scribe.&mdash;Parlons
+sérieusement. Ce n'était pas là l'idéal de toute
+ma jeunesse, l'amour vraiment partagé, l'union
+absolue de deux âmes. Dans mon coeur, que j'interrogeais
+en honnête garçon que je suis, je ne
+trouvais pour Mlle Simonne que sympathie et
+bonne amitié. Mais, après tout, n'était-ce pas le
+bonheur de ma vie qui se présentait et que
+j'allais laisser échapper? Mes rêves d'autrefois
+étaient probablement absurdes. Est-ce que cela
+existe, la femme prédestinée? Quelle bêtise de se
+laisser vieillir en attendant le coup de foudre!</p>
+
+<p>«Et puis, pour moi, comme pour tous les soldats,
+l'avenir n'était pas drôle. On ne ferait plus
+la guerre de longtemps, c'était bien sûr; la pauvre
+France avait reçu un trop mauvais coup. Elle
+allait recommencer, l'insipide existence de garnison;
+je les retrouverais, aussi monotones qu'avant,
+le «mess» d'officiers, avec ses sauces de gargotte,
+le café aux patères coiffées de képis, et la
+musique militaire, sur le mail, jouant des nouveautés
+comme l'ouverture de <i>Zampa</i>, la musique
+autour de laquelle on promène en rond son ennui,
+dix fois, quinze fois, vingt fois, jusqu'à l'étourdissement.
+Un intérieur, avec une aimable femme et
+de jolis enfants, ce serait bien bon. Je n'étais pas
+amoureux fou de Mlle Simonne, soit. Mais serais-je
+le premier qui ferait un mariage de raison? Ces
+unions-là sont heureuses, presque toujours. On
+croit d'abord n'avoir pour sa femme qu'une solide
+affection, qu'une profonde estime, et puis, un
+beau soir qu'on est avec elle auprès du berceau
+du premier bébé, on s'aperçoit qu'on l'adore...
+Bref, la vieille dame, la marieuse, ayant renouvelé
+ses avances, je pris le grand parti et la priai
+de demander pour moi la main de Mlle Simonne.</p>
+
+<p>«Le lendemain du jour où cette demande fut
+faite, M. Daveluy m'invita, par un court billet, à
+venir causer avec lui. J'accourus. Il me tendit
+silencieusement les deux mains, et, m'entraînant
+dans une allée écartée de son parc, il me dit avec
+sa bonhomie accoutumée:</p>
+
+<p>«&mdash;Mon cher capitaine, vous me plaisez et
+vous plaisez à ma fille. Vous deviendrez donc
+mon gendre, je l'espère, et je crois que nous nous
+entendrons à merveille. Mais avant tout, avant
+même de parler de votre demande à Simonne, je
+vous dois une confidence... Je ne suis pas veuf. Je
+suis séparé de ma femme depuis quinze ans, séparé
+sans l'intervention de la justice; mais vous devinerez
+que les torts de Mme Daveluy ont dû être
+bien graves, quand je vous aurai dit qu'elle m'a
+entièrement abandonné l'éducation de notre enfant.
+Moi-même, j'ai commis une grande faute,
+celle d'épouser, à plus de quarante ans, une très
+jeune fille, d'origine aristocratique, que ma nature
+un peu rude, un peu commune,&mdash;oui, commune,
+je me connais bien,&mdash;devait froisser dans
+toutes ses habitudes, dans tous ses instincts...
+Enfin, le mal est fait... Mme Daveluy, qui doit
+avoir maintenant... voyons... trente-six ans à
+peine, habite Lyon, son pays, presque toute
+l'année, mais elle entretient avec Simonne une
+correspondance suivie, et, pendant les deux mois
+de printemps qu'elle passe à Paris, elle voit sa
+fille tous les deux ou trois jours. Elle l'aime beaucoup,
+je le sais, et quels que soient les reproches
+que je puisse avoir à lui adresser, ce n'est point
+une méchante femme. Enfin, je ne marierai pas
+Simonne sans que sa mère y consente, et en connaissance
+de cause... Prenez quelques jours de
+réflexion. Voyez si l'aveu que vous venez d'entendre
+ne modifie en rien vos projets, si vous persistez
+à vouloir entrer dans ma famille. Dans ce
+cas, j'écrirai... je prendrai sur moi d'écrire à
+Mme Daveluy; elle viendra à Paris, vous irez la
+voir, et, si vous lui convenez, comme j'en suis certain,
+ce mariage sera une chose faite.»</p>
+
+<p>«Je fus touché de la délicatesse de ce brave
+homme, qui me donnait ainsi le temps, non seulement
+de réfléchir, mais de prendre des informations,
+et j'écrivis sans retard à Lyon, où j'ai de
+sûrs amis.</p>
+
+<p>«J'appris par eux que, depuis dix ans, Mme Daveluy
+vivait dans la retraite la plus absolue, quoiqu'elle
+fût encore fort belle, et qu'elle avait fait
+oublier, par une conduite irréprochable, l'unique
+mais éclatant scandale de sa jeunesse. Mariée à
+seize ans à M. Daveluy par les soins d'une mère
+cupide, et après dix-huit mois d'un exécrable
+ménage, elle s'était fait enlever publiquement
+par un jeune compositeur de musique, avec qui
+elle avait vécu à Florence, où il était mort de la
+poitrine, cinq ans après. Elle était alors revenue
+s'établir à Lyon, auprès d'une vieille tante, et les
+plus mauvaises langues de la ville avaient fini par
+se taire sur son compte, tant sa vie nouvelle était
+inattaquable.</p>
+
+<p>«Il eût été injuste de ma part, tu en conviendras,
+de faire peser sur une innocente enfant les
+conséquences d'un malheur de famille très ancien,
+très oublié. Après avoir reçu ces renseignements,
+je déclarai donc à M. Daveluy que j'étais toujours
+dans les mêmes résolutions, et peu de jours
+après, il me prévint que sa femme attendait ma
+visite à Paris, dans une maison de retraite du
+faubourg Saint-Germain, tenue par des religieuses,
+où elle venait d'arriver et où elle avait
+pris pension.</p>
+
+<p>«Je vins à Paris, pour faire cette visite, par une
+de ces merveilleuses après-midi de fin de Septembre
+où le calme de l'atmosphère, la pureté du
+ciel, la sérénité de la lumière, donnent à toute la
+nature quelque chose de solennel. J'allai à pied de
+la gare Saint-Lazare à la rue Monsieur, où demeurait
+Mme Daveluy, et, en traversant le pont de la
+Concorde, un des plus beaux sites de Paris, je fus
+enivré par la grandeur du spectacle et je ne pus
+retenir un cri d'admiration. La chaude et douce
+splendeur de la journée dorait les édifices, enflammait
+les arbres déjà rougis des Tuileries et
+des Champs-Élysées, et les rapides bateaux qui
+agitaient les flots verts de la Seine roulaient des
+diamants dans leur sillage. Par une bizarrerie
+qu'un impressionnable comme toi comprendra
+peut-être, je ne pensai presque pas, pendant
+toute cette promenade, à mes projets de mariage,
+à la démarche importante que j'allais faire, et je
+m'abandonnai à la sensation de bien-être qui
+m'épanouissait le coeur.</p>
+
+<p>«Les religieuses chez qui logeait Mme Daveluy,
+étaient établies dans un ancien hôtel du
+XVIIe siècle, d'assez imposante et sévère tournure.
+La soeur tourière, après un regard jeté sur
+ma carte, me dit que j'étais attendu, et, me précédant
+à travers les vastes corridors du rez-de-chaussée,
+attristés par un badigeon jaunâtre, elle
+m'introduisit dans le salon de réception. C'était
+une pièce froide et nue, qu'enlaidissait un banal
+meuble de velours vert, et qui avait pour tout
+ornement un grand Christ de bois grossièrement
+sculpté, remplaçant la glace de la cheminée. J'eus
+un léger frisson, je me rappelai que celle que je
+venais voir était une repentie, je songeai à sa vie
+de solitude et d'expiation, et, comme j'éprouvais
+encore un reste de l'ivresse que m'avait versée la
+beauté du jour, je comparai mon sort à celui de
+cette pauvre femme et je me sentis le coeur plein
+de pitié pour elle.</p>
+
+<p>«En ce moment, la porte s'ouvrit, et Mme Daveluy,
+vêtue d'une robe sombre, entra dans le
+salon et vint à moi...</p>
+
+<p>«Ah! mon ami, traite-moi d'insensé, si tu veux,
+mais l'amour foudroyant existe. La femme que,
+toute ma vie, j'avais rêvée, cherchée, attendue,
+c'était elle! Je ne te la décrirai pas; on ne décrit
+pas un enchantement, un charme. Je ne te décrirai
+pas ce corps de Diane qui se trahissait sous
+l'étoffe noire, et cette tête pâle, d'un modelé
+exquis, éclairée par des yeux magiques. Imagine
+le type de femme cher à Léonard de Vinci, mais
+plus tendre, laissant deviner de la bonté au fond
+de son mystère; imagine la Joconde qui aurait
+pleuré! Son âge? Nul n'aurait pu lui donner un
+âge. Elle avait l'âge de la beauté victorieuse, que
+les larmes n'ont pu altérer et que la douleur a
+rendue plus touchante. C'est à peine croyable,
+mais au premier regard dont elle m'enveloppa,
+j'oubliai tout: qui elle était, où nous étions, et sa
+fille dont j'avais demandé la main, et le but de
+ma visite; et, après l'avoir saluée machinalement,
+je restai silencieux devant elle, envahi par une
+émotion profonde, tout à la sensation présente,
+comme on est en rêve.</p>
+
+<p>«Elle s'assit avec une grâce royale, et, m'invitant
+à en faire autant, elle prononça quelques mots
+de politesse. Sa voix me passa sur les nerfs comme
+une musique délicieuse.</p>
+
+<p>«Alors elle commença à me parler de Simonne,
+et il me sembla que mon beau songe se transformait
+tout à coup en un cauchemar absurde et
+affreux. Cette femme me parlait, comme d'une
+chose conclue, de mon mariage avec sa fille; elle
+me remerciait de ma démarche, tout en ajoutant
+qu'elle n'avait que peu de droits sur Simonne et
+qu'elle s'en rapportait à la sagesse de M. Daveluy.
+Elle faisait allusion à son passé avec un tact
+parfait, exprimait tendrement ses sentiments maternels...
+Et moi, comprenant à peine, moi, fasciné
+par son regard, enchanté par le son de sa voix,
+j'aurais voulu tomber à ses genoux, couvrir
+ses mains de baisers et la supplier de disposer de
+ma vie!</p>
+
+<p>«Elle me parlait les yeux baissés, songeant sans
+doute que je devais connaître la faute dont elle
+avait honte, et une légère, une fugitive rougeur
+anima un instant son teint pâle, ainsi qu'un rayon
+de soleil sur un glacier. Et moi, pendant ce temps,&mdash;je
+suis un fou, soit! mais c'est la vérité,&mdash;j'imaginais,
+dans un éclair de pensée, toute l'existence
+de cette femme. Oui! j'imaginais son union
+douloureuse avec un homme trop vieux et vulgaire,
+ses souffrances de fleur écrasée entre les
+pages d'un grand-livre, je comprenais, j'approuvais
+son coup de folie pour un artiste, sa fuite à
+Florence avec ce musicien qui était mort là-bas
+en l'aimant, qui était mort&mdash;j'en étais sûr&mdash;pour
+l'avoir trop aimée. Que dis-je? J'enviais le
+sort de cet inconnu! Que n'avais-je eu ses ivresses
+et sa mort délicieuse? Et j'évoquais la ville d'art,
+l'harmonieuse cité toscane; je m'y rêvais, cachant
+mon bonheur avec cette maîtresse adorable dans
+un des mélancoliques logis du <i>Lung-Arno</i>, ne
+sortant que le soir, son bras pressé contre mon
+coeur, par les ruelles tournantes, dans l'ombre des
+vieux palais, et revenant très tard au nid d'amour,
+à travers la solitude nocturne de la place de la
+Seigneurie, au murmure des fontaines et sous la
+bénédiction des étoiles!</p>
+
+<p>«Mme Daveluy, étonnée de mon silence, leva
+enfin les yeux sur moi et me regarda avec surprise.
+Elle remarqua certainement mon trouble
+extrême, et sans doute son instinct féminin lui en
+révéla le motif, car sa rougeur augmenta et elle
+me dit, en faisant un visible effort pour me regarder
+en face:</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous le répète, monsieur, mes torts envers
+M. Daveluy et la générosité de sa conduite à
+mon égard me font un devoir de n'user que très
+discrètement des droits qu'il veut bien me laisser
+sur ma fille. Cependant, je ne donnerai mon consentement
+à votre mariage avec elle que quand
+vous aurez répondu loyalement, sincèrement, sur
+votre honneur, à l'unique question que je veux
+vous adresser: Aimez-vous Simonne?»</p>
+
+<p>«Ces paroles directes dissipèrent soudain l'espèce
+d'hallucination où m'avait jeté la présence
+de Mme Daveluy et me ramenèrent au sentiment
+de la réalité. Mon honneur interpellé eut horreur
+d'un mensonge, et, bravant tout ridicule, je répondis:</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous ai vue, madame, et je sais seulement
+à présent combien un mariage sans amour
+peut être fécond en malheurs. J'interroge ma conscience
+avec anxiété et je n'ose vous répondre oui.»</p>
+
+<p>«Brusquement, Mme Daveluy se leva, alla vers
+une fenêtre du salon, l'ouvrit et resta là, debout,
+en s'appuyant, comme étourdie, sur la balustrade.
+J'aperçus par cette fenêtre un de ces jardins
+cachés, comme il y en a encore dans le
+quartier des hôtels et des couvents, un grand
+verger dans toute son opulente beauté d'automne.
+Les branches des arbres craquaient sous
+le poids des fruits, et la chaude et radieuse
+clarté du soleil de Septembre inondait les frondaisons.</p>
+
+<p>«&mdash;Pardonnez-moi,&mdash;me dit Mme Daveluy.&mdash;Je
+suis un peu indisposée... J'étouffais.»</p>
+
+<p>«Je m'approchai d'elle avec empressement.
+Elle me sembla bien émue, car sa main se crispait
+sur la barre d'appui, son sein palpitant soulevait
+longuement son corsage, et ses joues, subitement
+enflammées, semblaient deux camélias roses.
+Cette femme m'apparut alors dans tout le triomphe
+de sa beauté, que je comparai, par une soudaine
+correspondance, au verger mûr qui lui
+servait de cadre et dont elle avait la plénitude et
+la splendeur.</p>
+
+<p>«&mdash;Si vous n'aimez pas Simonne d'amour,&mdash;dit-elle
+alors d'une voix grave,&mdash;au nom de Dieu,
+renoncez à ce projet de mariage et ne vous laissez
+influencer par aucune considération, par aucun
+intérêt. Croyez-moi. De l'union de deux êtres qui
+ne s'aiment pas, ou même qui ne s'aiment pas
+autant l'un que l'autre, il ne peut résulter que
+honte et désespoir.»</p>
+
+<p>«L'image de Simonne était effacée déjà de mon
+esprit; son nom retentissait à mon oreille comme
+celui d'une étrangère.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous serez obéie,&mdash;répondis-je en m'inclinant
+devant Mme Daveluy.&mdash;Mais je ne voudrais
+pas vous quitter, madame, sans être sûr que vous
+ne m'accusez pas de légèreté et que vous apprécierez
+la valeur de ma franchise.»</p>
+
+<p>«Elle me regarda avec ses yeux mystérieux, ses
+yeux de magicienne, et me tendit sa main droite.
+Je la pris dans les miennes, et alors... alors je
+sentis que sa main s'abandonnait.</p>
+
+<p>«Oui! je sentis que cette femme éprouvait un
+trouble égal au mien, que j'exerçais sur elle le
+charme qu'elle exerçait sur moi, et qu'au moment
+de la séparation,&mdash;car il fallait nous séparer, et
+pour toujours!&mdash;elle sentait, elle aussi, qu'elle
+m'eût aimé et qu'elle venait de passer à côté du
+bonheur.</p>
+
+<p>«Ah! si je m'étais jeté à ses pieds, si je lui avais
+tout avoué!... Mais non, elle m'aurait pris pour
+un aliéné, ou, pis encore, elle m'aurait repoussé
+avec indignation, avec horreur... Qui sait, pourtant?...</p>
+
+<p>«Mme Daveluy dégagea sa main, me dit adieu
+d'un doux mouvement de tête et quitta le salon.</p>
+
+<p>«Quelques instants après, j'errais dans les longues
+avenues qui avoisinent les Invalides, avec la
+sensation d'un rêve évanoui, d'un espoir perdu,
+et douloureusement offensé par l'ironique magnificence
+du ciel d'automne.</p>
+
+<p>«Je ne retournai pas à Saint-Germain. J'envoyai
+mon ordonnance payer la note et prendre
+mes bagages au pavillon Henri IV. J'écrivis, le
+soir même, à M. Daveluy, pour me dédire, en lui
+donnant je ne sais plus quel mauvais prétexte.
+J'allai, le lendemain matin, au ministère de la
+Guerre, retirer ma demande de prolongation de
+congé, et, huit jours après, je rejoignis mon régiment
+en Algérie. Je n'ai jamais revu Mlle Simonne,
+qui s'est mariée, ni Mme Daveluy, qui est morte à
+Lyon, l'année dernière, et tu connais maintenant,
+cher ami, ma seule tentative de mariage.</p>
+
+<p>«A ton tour, maintenant.»</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>«Ton histoire, mon cher Dulac,&mdash;dis-je en
+ravivant d'un coup de pincettes le feu qui s'assoupissait,&mdash;ton
+histoire est celle d'un homme passionné;
+la mienne est celle d'un homme délicat.
+La Fontaine l'a dit: «Les délicats sont malheureux,»
+et il a exprimé ce jour-là, comme toujours,
+une pensée bien fine et bien vraie.</p>
+
+<p>«Tu te souviens peut-être qu'en 1873&mdash;je
+n'avais que trente ans alors et mes camarades
+avaient la bonté de m'appeler le beau Georges&mdash;je
+fus envoyé en qualité de second secrétaire
+auprès du baron de N..., ministre de France en
+Danemark. Ce vieux diplomate de carrière,
+homme excellent, sans ambition, paternel pour
+les jeunes gens placés sous ses ordres, et qui n'a
+jamais eu d'autres ridicules que sa perruque acajou,
+occupait depuis quinze ans le poste de
+Copenhague. Il avait adopté les moeurs danoises,
+qui sont pleines de bonhomie, et il était connu et
+estimé de tout le monde. Que de coups de chapeau
+n'a-t-il pas donnés quand il traversait le
+Kongs'Nitor, ou quand il allait, tous les soirs,
+entre huit et neuf heures, au Jardin-Tivoli, prendre
+une «délicatesse», comme on dit là-bas, c'est-à-dire
+manger une côtelette de veau, arrosée de
+deux ou trois chopes? A combien de voyageurs
+de distinction n'a-t-il pas fait admirer les nobles
+et froides statues du Musée Thorwaldsen et
+l'épée de fer de Charles XII, qu'on garde pieusement
+dans les galeries de Fréderiksborg?</p>
+
+<p>«Le baron de N..., comme tous les hommes
+vraiment bons, aimait beaucoup la jeunesse, et il
+me prit tout de suite en grande affection. Non
+seulement il me patronna dans la haute société,
+comme c'était un peu son devoir, mais il voulut
+m'introduire chez ses amis particuliers. C'est
+ainsi qu'il me présenta chez la comtesse de
+Hansberg, où il faisait son whist deux fois par
+semaine.</p>
+
+<p>«Veuve d'un chambellan du roi et médiocrement
+fortunée, Mme de Hansberg, beauté jadis
+célèbre, avouait quarante-cinq printemps et vivait
+avec sa fille Elsa, très jolie personne, disait-on,
+mais à peu près sans dot. Dans de pareilles conditions,
+n'est-ce pas? ce salon aurait été désert à
+Paris. A Copenhague, tout au contraire, on considérait
+comme un très grand honneur d'être
+admis chez la comtesse; car, là-bas, on croit
+encore pour de bon à l'aristocratie, et Mme de
+Hansberg était effroyablement noble. Oui! dans
+ce temps de blasons à vendre, elle aurait pu être
+admise d'emblée chez les chanoinesses de Remiremont,
+dans ce célèbre chapitre où, sous l'ancien
+régime, les filles de France n'entraient que
+par ordre du roi et par exception spéciale, attendu
+qu'elles n'avaient pas, du côté maternel, le nombre
+de quartiers nécessaires, à cause du mariage
+d'Henri IV et de Marie de Médicis, horrible
+mésalliance, il faut en convenir.</p>
+
+<p>«Le Nord, héraldique et féodal, est plein de
+respect pour ces choses. Fort entichée de sa noblesse,
+très exigeante à cet égard pour les gens
+qu'elle daignait recevoir, Mme de Hansberg n'était
+donc jamais entourée que d'une société scrupuleusement
+choisie, et peu de roturiers comme ton
+serviteur peuvent se vanter d'avoir bu ses tasses
+de thé.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas vaniteux et je me serais fort bien
+passé de cet honneur, sans l'aimable insistance
+de mon chef, qui prétendait que ce salon était
+indispensable à connaître pour un jeune diplomate.
+Je crus d'ailleurs faire plaisir au baron en
+l'accompagnant, et il me présenta dans les formes
+à la comtesse.</p>
+
+<p>«Elle me fut antipathique au premier abord.
+Cette ancienne belle, poudrée par coquetterie et
+ayant assez grand air, mais très flétrie en somme,
+me reçut cérémonieusement, au coin de sa cheminée,
+du fond d'un fauteuil à écusson, presque
+un trône, et sans cesser de tourner un grand rouet
+d'ivoire, ainsi qu'une châtelaine du temps des
+croisades. Cette mise en scène prétentieuse, tranchons
+le mot, ce cabotinage, me déplut souverainement,
+et les lugubres groupes de vieillards à
+cravates gourmées assis aux tables de jeu allaient
+me faire prendre décidément la maison en grippe,
+quand la fille de la comtesse, Mlle Elsa, entra dans
+le salon.</p>
+
+<p>«J'évoquerai d'un seul trait cette suave apparition.
+Figure-toi Ophélie en robe de deuil.</p>
+
+<p>«Depuis deux mois que j'étais à Copenhague,
+j'avais eu le temps de me blaser un peu sur la
+beauté blonde. Là-bas, les trois quarts des femmes
+ont des yeux pâles et des cheveux couleur de blé,
+et la fille de chambre qui vous apporte l'eau
+chaude pour votre barbe ressemble plus ou moins
+à la Nilson de notre jeune temps.</p>
+
+<p>«Sans doute, la grande et svelte enfant qui venait
+d'entrer, et qui inclinait respectueusement son
+front sous le baiser de sa mère, avait le type
+scandinave, elle aussi; mais elle en réalisait la
+perfection même, l'idéal absolu. Rappelle-toi les
+madones des vitraux, les saintes des livres d'heures
+enluminés. Elsa avait leur grâce un peu raide et
+si pure, leur chasteté céleste. Ses cheveux, du ton
+des vieux louis d'or, étaient tressés en une seule
+nate, ronde et lourde, qui pendait derrière elle
+jusqu'au milieu de sa jupe noire,&mdash;ces dames
+étaient en deuil,&mdash;et sa souplesse de cygne, sa
+légèreté de fantôme, surtout ses yeux d'un vert
+bleuâtre, ses yeux de turquoise malade, évoquaient
+tout ce qu'il y a de divin dans ce mot:
+une vierge.</p>
+
+<p>«M. de N... me présenta à Mlle Elsa. Elle avait
+la voix de sa beauté, une voix qui vous caressait
+le coeur. Dès qu'elle m'eut parlé, dès qu'elle
+m'eut souri, le grand machiniste qui s'appelle
+l'amour exécuta, dans le salon de Mme de Hansberg,
+un prodigieux changement à vue. La morgue
+ridicule de la comtesse installée dans sa
+cathèdre armoriée se transforma en dignité aristocratique,
+et mon imagination prêta un air bienveillant
+aux vieux messieurs hauts sur cravates
+qui s'absorbaient dans les combinaisons du whist
+sous la livide clarté des abat-jour verts. J'étais
+amoureux, mon ami, follement amoureux de
+Mlle Elsa, et, dès ce soir-là, la maison de sa mère,
+dont je devins l'hôte assidu, me parut être le seul
+lieu du monde où la vie fût supportable.</p>
+
+<p>«Va! je ne regretterai jamais toutes les peines
+que m'a causées ce sentiment, né en une minute,
+étouffé aujourd'hui, hélas! mais qui seul est
+capable de conserver encore chaud un petit foyer
+dans le tas de cendres de mon coeur, et dont le
+souvenir ressuscité&mdash;tu peux t'en apercevoir&mdash;fait
+trembler ma voix en ce moment même. Avoir
+trente ans, c'est-à-dire être sorti sain et sauf, mais
+meurtri, des orages de la première jeunesse, connaître
+le néant des passions de tête et des passions
+sensuelles, avoir subi leurs dégoûts et leurs
+amertumes, et puis, tout à coup, aimer purement
+une très jeune fille, rien n'est plus exquis! Les
+meilleurs instants de ma vie sont ceux que j'ai
+passés chez Mme de Hansberg, assis à côté de
+Mlle Elsa, lui parlant&mdash;et seulement pour avoir
+la joie qu'elle me répondît&mdash;d'un rien, d'un
+conte d'Andersen que je venais de lire, de ma
+promenade à cheval, sous les beaux hêtres de
+Kronborg, devant l'horizon du Sund.</p>
+
+<p>«Que c'est bon d'aimer avec ce respect profond,
+ce désintéressement parfait, d'être éperdument
+heureux pour tout un jour parce qu'il vous a semblé
+que l'être adoré a eu pour vous, la veille, une
+bonté dans le regard, une douceur dans la voix!
+Vois-tu! j'ai été alors dans un état d'âme qui,
+lorsque j'y pense, me relève à mes propres yeux
+et me paraît racheter toutes les impuretés de mon
+existence. O merveilles morales de l'amour innocent,
+de l'amour sans désir! Je ne voulais, je
+n'espérais rien de cette enfant divine. Mon coeur
+débordait d'une joie ineffable à la seule pensée
+qu'elle existait, voilà tout! et que je pouvais approcher
+d'elle, la voir et l'entendre. Quand je me suis
+dit qu'elle était une femme, qu'elle pourrait peut-être
+m'aimer, qu'il n'était pas impossible qu'un
+jour mes lèvres effleurassent son front,&mdash;oh! rien
+de plus,&mdash;eh bien, moque-toi de moi, tant que
+tu voudras, mais tout d'abord cette idée m'a
+fait honte et j'en ai rougi. Lorsque je prenais
+congé d'elle et qu'elle me tendait timidement la
+main, cela me paraissait une faveur sans prix et
+dont j'étais indigne. La seule présence d'Elsa me
+jetait dans une extase pareille à celle que la prière
+doit procurer aux mystiques, créait autour de
+moi une atmosphère de rêve. Qu'elle soit à jamais
+bénie, l'enfant qui m'a fait vivre ainsi pendant
+quelque temps et près de qui je me suis senti si
+heureux, si doux et si pur!</p>
+
+<p>«Un petit nombre de jeunes gens venaient chez
+Mme de Hansberg, et tous étaient des géants
+blonds, d'une lourdeur d'esprit et de corps désagréablement
+germanique, sans séduction aucune.
+Je m'aperçus bientôt&mdash;avec quelles délices!&mdash;qu'Elsa
+préférait ma société à la leur et me traitait
+avec une bienveillance marquée. Ce coeur candide
+ne se rendait probablement pas compte de
+ce qui se passait en lui, mais une fleur de sympathie
+s'y épanouissait pour moi.</p>
+
+<p>«Être aimé d'elle, quel espoir! Je ne le conçus
+cependant que mêlé à une terrible inquiétude.
+Mme de Hansberg, je te l'ai dit, avait tous les
+préjugés et les dédains aristocratiques. Malgré
+ma fortune respectable, malgré mes débuts dans
+la «carrière» qui avaient été très brillants, cette
+femme altière voudrait-elle donner Elsa à un jeune
+homme de bonne famille, mais qui s'appelait
+Georges Plessy, tout court? Je n'osais guère l'espérer.
+Pourtant la comtesse paraissait aimer beaucoup
+sa fille unique, et elle s'humaniserait peut-être
+devant une inclination manifeste. C'était ma
+seule chance de succès. D'ailleurs, je n'avais qu'un
+parti à prendre, faire ma demande, et sans retard;
+car je me serais reproché comme une mauvaise
+action de laisser croître, d'entretenir dans le coeur
+d'Elsa un sentiment qui aurait pu devenir une
+douleur pour elle, au cas où il aurait jeté des
+racines profondes et où Mme de Hansberg m'eût
+repoussé malgré tout.</p>
+
+<p>«Mon chef respecté, mon vieil ami le baron de
+N..., s'offrait à moi comme un conseiller naturel.
+L'excellent homme, chez qui trente ans de vie
+diplomatique n'avaient pas éteint la sensibilité,
+accueillit ma confidence avec la bonté la plus
+touchante. Je fus éloquent, sans doute, en lui
+parlant de mon amour et de mes craintes, car,
+lorsque j'eus fini, le baron était très ému et fut
+obligé d'essuyer les verres de ses lunettes.</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'ai pas toujours porté perruque, mon
+cher enfant,&mdash;me dit-il enfin avec un triste sourire,&mdash;j'ai
+connu ce tourment-là, il y a bien longtemps,
+et je voudrais vous donner de l'espérance.
+Malheureusement, la comtesse est comme le don
+Carlos d'Hernani... Vous vous rappelez les beaux
+vers d'Hugo:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>L'Empereur est pareil à l'aigle, sa compagne;</i></p>
+<p><i>A la place du coeur il n'a qu'un écusson.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'ai bien peur que vous ne vous heurtiez à un
+invincible parti-pris... Enfin, ne vous découragez
+pas encore. J'ai quelque influence sur
+l'esprit de Mme de Hansberg et je lui parlerai ce
+soir.»</p>
+
+<p>«La réponse fut telle que je la redoutais, polie,
+mais formelle. «Jamais, et pour rien au monde,
+la comtesse ne consentirait à ce que sa fille se
+mésalliât.» Le pauvre baron avait plaidé vainement
+pendant deux heures. Il dut me rapporter,
+en propres termes, le cruel refus, et l'atroce sensation
+que j'éprouvai en ce moment-là doit être
+celle d'un homme à qui l'on coupe le visage d'un
+coup de cravache.</p>
+
+<p>«Les larmes vinrent ensuite... Oui! mon cher,
+j'ai pleuré sur l'épaule de mon vieil ami, et je
+n'en rougis point. N'a pas qui veut pleuré
+d'amour.</p>
+
+<p>«Je ne pouvais rester à Copenhague. Je demandai
+et obtins un congé. Le jour de mon départ,
+le baron, qui me conduisit à la gare et eut
+pitié de ma mortelle tristesse, me dit, au dernier
+moment:</p>
+
+<p>«&mdash;Mon ami, je n'ai pas le courage de vous
+cacher une chose qui va vous faire à la fois peine
+et plaisir... Je suis allé hier chez ces dames... Elsa
+est triste.»</p>
+
+<p>«Ainsi, la chère enfant m'aurait aimé! Je m'en
+doutais bien un peu; mais il n'y avait pas là de
+consolation pour moi, puisque notre union était
+impossible.</p>
+
+<p>«Je revins à Paris, j'y cherchai l'oubli dans de
+violentes distractions, et six mois après avoir
+quitté le Danemark, j'appris le mariage de Mlle de
+Hansberg avec un jeune russe, le prince Babéloff.
+Elle avait obéi à un désir, à un ordre de sa mère,
+sans aucun doute. Pouvais-je lui en vouloir?...
+Une enfant!</p>
+
+<p>«Je fus nommé à Lisbonne et je m'y ennuyai
+pendant une longue année. Le grand soleil augmente
+et exaspère la mélancolie. Enfin, dans l'été
+de 75, je pris un nouveau congé, dont je passai
+la durée à Trouville.</p>
+
+<p>«Ce fut là qu'un matin, prenant le café en compagnie
+d'un de mes collègues, sous la tente du
+casino, je lus dans le journal local, parmi les noms
+des voyageurs de distinction récemment arrivés à
+l'hôtel des Roches-Noires, celui de la princesse
+Babéloff.</p>
+
+<p>«Mon coeur se mit à battre avec violence. Mais
+était-ce bien Elsa qui se trouvait si près de moi?
+J'interrogeai mon compagnon, homme très mondain,
+ayant des relations cosmopolites, et je sus
+par lui&mdash;tu devines mon émotion&mdash;que la
+princesse Babéloff, logée depuis cinq ou six jours
+aux Roches-Noires, était en effet Mlle Elsa de
+Hansberg et qu'elle n'avait été mariée que pendant
+un an à peine, son mari ayant été tué par accident,
+dans une chasse. Mon camarade ajouta que
+la princesse avait aussi perdu sa mère et qu'elle
+voyageait pour se distraire de ses récents chagrins,
+seulement accompagnée d'une vieille parente,
+duègne sans importance. La princesse ne
+devait passer qu'une semaine à Trouville et retournerait
+ensuite en Danemark.</p>
+
+<p>«Donc Elsa était veuve, libre de toute influence,
+ne dépendant que d'elle-même, et je me rappelais
+soudain que, dix-huit mois auparavant, elle avait
+été affligée, elle avait souffert d'être séparée de
+moi. Un immense espoir m'envahissait. Je voulais
+la revoir, la revoir sur-le-champ. Quittant brusquement
+mon compagnon, je rentrai chez moi et
+j'écrivis à la princesse une lettre respectueuse, m'autorisant
+du hasard qui nous rapprochait pour lui
+dire combien je prenais part à son double deuil et
+quel fidèle sentiment j'avais gardé pour elle. Mon
+messager m'apporta une réponse immédiate, une
+lettre timbrée d'une couronne princière, hélas!
+mais écrite par Elsa elle-même, d'une de ces
+longues et grosses écritures qui couvrent quatre
+pages en quelques mots. C'était une simple assurance
+qu'on aurait grand plaisir à me revoir et
+une invitation à venir le soir même. Aussitôt après
+dîner, je me rendis aux Roches-Noires par la plage.
+La nuit montait, une calme et chaude nuit d'été,
+sans un souffle. Déjà quelques étoiles scintillaient
+dans le ciel et l'on entendait dans l'ombre la profonde
+respiration de la mer. Tous mes souvenirs
+de Copenhague me revenaient en foule. Je revivais
+les longues soirées passées en admiration
+devant Elsa, je l'évoquais, blonde en robe noire,
+fixant doucement sur mes yeux ses yeux clairs,
+dans sa chaste attitude de sainte de missel. J'allais
+la revoir... Était-ce possible?...</p>
+
+<p>«Enfin, j'arrivai à l'hôtel; le domestique me
+conduisit au premier étage, ouvrit une porte. J'entrai,
+glacé d'émotion, défaillant presque, dans un
+petit salon très éclairé, et je vis Elsa qui se levait
+pour me recevoir, Elsa restée la même, absolument
+la même, comme jadis si blanche et si blonde
+dans sa robe de deuil, avec ses yeux pâles, ayant
+gardé intacte sa grâce virginale.</p>
+
+<p>«Elle me tendit la main, cette main qu'autrefois
+je me croyais à peine digne d'effleurer, et je la pris
+en m'inclinant; elle m'accueillit avec quelques
+mots de bienvenue, et je reconnus sa chère voix.
+Oui! pendant un instant, mon illusion fut complète.
+Je crus retrouver la jeune fille que j'avais si
+purement, si idéalement aimée!</p>
+
+<p>«Mais, dès le premier mot que je prononçai, le
+charme fut rompu. Je me rappelai qu'il fallait lui
+dire et je lui dis en effet «Madame», et ce titre
+me rappela la réalité, dissipa ma chimère. Je regardai
+sa main que je retenais encore dans la
+mienne, et j'y vis un anneau nuptial.</p>
+
+<p>«Ah! mon cher ami, cette entrevue a été l'heure
+la plus amère de ma vie. Je m'étais assis près
+d'Elsa, j'essayais de lui adresser quelques mots de
+condoléance sur la mort de sa mère, et elle me
+répondait avec embarras, se souvenant sans doute
+combien la comtesse avait été dure pour moi. Ni
+l'un ni l'autre nous ne prenions souci de nos paroles
+machinales, et tous les deux ensemble, j'en suis
+certain, nous nous abîmions dans des pensées qui
+nous rongeaient le coeur. Elsa avait surpris mon
+regard sur son anneau, et, quand j'avais reporté
+mes yeux sur les siens, j'y avais retrouvé une affreuse
+expression de détresse. Puis cette phrase lui
+échappa: «Depuis la mort du prince...», et elle
+vit éclater tant de douleur sur mon visage, qu'elle
+s'interrompit toute confuse.</p>
+
+<p>«Nous comprîmes alors qu'il y avait entre
+nous un abîme, quelque chose d'irréparable, et
+combien toute explication serait superflue. A
+la moindre allusion faite au passé, nous aurions
+éclaté en larmes impuissantes. A quoi bon?...
+Comme dans le salon de Mme de Hansberg, à
+Copenhague, nous étions l'un près de l'autre,
+libres tous les deux, semblables physiquement
+aux amoureux d'autrefois, et cependant il nous
+était aussi impossible de ranimer notre ancien
+sentiment que d'imposer silence au rythme lointain
+de la mer qui parvenait jusqu'à nous par la
+fenêtre ouverte, ou que d'éteindre une des étoiles
+qui étincelaient dans le ciel nocturne.</p>
+
+<p>«Notre entretien stupidement banal en apparence,
+mais dont chaque mot contenait un infini
+de plainte et de regret, dura un quart d'heure à
+peine. J'eus le courage de me lever le premier;
+elle en fit autant en m'annonçant qu'elle quitterait
+Trouville le lendemain matin, et je la quittai
+sans avoir touché de nouveau sa main où brillait
+sa bague de veuve.</p>
+
+<p>«Une fois dehors, devant la façade noire de
+l'hôtel, dont une seule fenêtre était éclairée, je
+restai un instant immobile sur la plage dans le
+grandiose silence de la nuit, et je sentis en moi
+un vide immense se creuser. Soudain, là-bas, dans
+l'obscurité, une lame de fond poussa son long
+sanglot; et c'est pour moi une certitude qu'à cet
+instant précis, Elsa dans sa chambre solitaire et
+moi sur la plage déserte, nous avons exhalé le
+même soupir, le profond soupir de l'éternel
+adieu.»</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>&mdash;«Voilà donc pourquoi nous ne nous sommes
+mariés ni l'un ni l'autre,&mdash;dit le commandant
+Dulac en se levant pour s'en aller.&mdash;Mais,
+crois-tu,&mdash;ajouta-t-il presque gaîment,&mdash;nous
+étions soulagés par notre confidence mutuelle,&mdash;crois-tu
+qu'on nous excusera, si l'on vote l'impôt
+sur les célibataires, et que nous serons exemptés?</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute fort,&mdash;répondis-je,&mdash;car le
+récit de nos deux aventures ferait pitié à bien des
+gens, mon pauvre ami, et la brutale démocratie
+où nous vivons se soucie fort peu, n'est-ce pas,
+des scrupules, des nuances et des délicatesses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non,»&mdash;s'écria d'un air convaincu le
+commandant, qui est réactionnaire jusqu'au bout
+des ongles.</p>
+
+<p>Et après avoir allumé un dernier cigare pour
+la route, il me donna une poignée de main fraternelle.</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/9c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10a.png"></p>
+<br>
+
+
+
+
+<h2>Jalousie</h2>
+
+<p class="mid">(MANUSCRIT D'UN PRISONNIER)</p>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/8b.png"></span>emain matin, j'aurai fait les six mois
+de détention auxquels j'ai été condamné
+pour avoir volé deux mille
+francs dans la caisse de mon patron; demain
+matin, j'aurai expié ma faute, subi toute ma
+peine.</p>
+
+<p>A huit heures, le gardien entrera dans ma cellule.
+Il m'apportera les vêtements que j'ai dû
+échanger, en entrant ici, contre le costume des
+détenus; ils étaient neufs, je m'en souviens, et,
+quand je les aurai mis, je reprendrai l'apparence
+d'un jeune homme comme un autre, assez élégant
+même. Je n'aurai plus qu'à descendre au
+greffe, où on lèvera mon écrou, et à rejoindre
+Marguerite, qui m'a promis de m'attendre dans
+un fiacre à la sortie de la prison. Je serai libre!</p>
+
+<p>Je serai libre, et je pourrai encore être heureux;
+car Marguerite, pour qui j'ai commis ce vol, me
+jure dans sa lettre d'hier qu'elle m'aime toujours
+et que nous vivrons ensemble comme mari et
+femme, ainsi qu'autrefois. Dans ce grand Paris
+où l'on peut cacher facilement son passé, un garçon
+comme moi, énergique, payant de mine et
+ayant l'instinct du commerce,&mdash;avant mon malheur,
+mon patron songeait à me prendre pour
+associé,&mdash;un garçon comme moi, dis-je, finira
+bien par trouver une place. Je me sens plein d'un
+indomptable courage, et je suis prêt à travailler
+comme un cheval d'omnibus pour gagner ma vie
+et celle de Marguerite.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à plus tard les affaires sérieuses. Ne
+pensons qu'à demain, à demain dont je suis sûr
+et qui sera délicieux. Dès que j'aurai franchi la
+porte de la prison, j'apercevrai dans l'ombre de
+la voiture le joli visage de Marguerite, pâle d'émotion
+sous la voilette. Je jetterai l'adresse au cocher
+en lui donnant cent sous pour qu'il aille bon train,
+je sauterai dans le fiacre, qui partira au grand
+trot, et la pauvre fille tombera en pleurant sur ma
+poitrine. Quel baiser!</p>
+
+<p>Nous rentrerons chez nous, dans notre chambre
+haute de la rue Madame, d'où l'on voit tout le
+jardin du Luxembourg. Par cette belle fin de
+Septembre, si sereine et si pure, les arbres doivent
+être admirables avec leurs feuilles flétries. Nous
+dresserons le couvert auprès de la fenêtre ouverte;
+un doux rayon de soleil caressera la nappe blanche
+et fera étinceler la vaisselle, et nous déjeunerons
+gaiement, sans pouvoir nous quitter des
+yeux, nous taisant, attendris, ou bavardant et faisant
+mille projets. Après m'avoir versé mon café,
+Marguerite viendra s'asseoir auprès de moi,
+comme jadis; elle joindra sur mon épaule ses
+deux mains, et posera dessus son gentil menton,
+en me regardant de tout près. Je respirerai sa fine
+odeur de blonde, ses cheveux chatouilleront mes
+lèvres, je lui montrerai le lit du doigt, son clignement
+d'yeux consentira; et alors, vite, vite, je
+fermerai les volets, la fenêtre, les rideaux, elle
+allumera les bougies, j'arracherai mes vêtements,
+et, tandis qu'elle se déshabillera, plus lente, je
+l'attendrai, frémissant, le coude dans l'oreiller, et
+tant mieux si mon coeur éclate et si je meurs
+de joie, quand je verrai sa nuque et ses épaules
+émergeant de son corset de satin noir et son
+voluptueux sourire reflété dans l'armoire à glace!</p>
+
+<p>Oui! voilà ce que je puis avoir demain, après
+ces six mois de solitude, d'horrible solitude. Voilà
+ce que je puis avoir demain, si je veux. La liberté,
+le bonheur, l'amour!...</p>
+
+<p>Eh bien, cela ne sera pas. Je me tuerai tout à
+l'heure, quand j'aurai noirci ces quelques feuillets
+où j'essaie de m'expliquer à moi-même la cause
+de mon impérieux besoin de mourir. Ah! le gardien,
+qui, malgré le règlement, a bien voulu me
+vendre le rat de cave à la lueur duquel j'écris ces
+lignes, et qui, demain, quand il viendra pour me
+délivrer, me trouvera pendu à l'un de ces barreaux,
+raide, déjà froid, la face noire et la langue
+tirée, sera bien surpris, n'est-ce pas? Les choses
+se passeront ainsi, pourtant. Je me pendrai à
+minuit.</p>
+
+<p>Réfléchissons, tâchons de voir clair dans les
+sentiments qui m'agitent.</p>
+
+<p>D'abord, il faut bien l'avouer, je n'ai aucun
+remords de ma mauvaise action. J'ai cependant
+commis un indigne abus de confiance, j'ai volé
+un homme qui était juste et bienveillant pour
+moi, qui rétribuait honorablement mon travail,
+se souciait de mon avenir, m'estimait assez pour
+vouloir m'associer à ses affaires. Mais, il n'y a pas
+à me le dissimuler, je n'éprouve point de repentir.
+Ce serait à refaire?... Oui! si je sentais encore le
+bras de Marguerite frémir sur le mien, devant la
+vitrine de ce joaillier, si je voyais encore ses yeux
+avides de désir en regardant ce petit bracelet
+orné de brillants, eh bien, je volerais encore les
+cent louis dans ma caisse et je lui donnerais le
+bijou. Suis-je un scélérat, ou un aliéné? Je n'en
+sais rien, mais je recommencerais.</p>
+
+<p>Oh! cette femme! Comme je l'ai aimée, tout
+de suite, au premier choc de nos regards!</p>
+
+<p>Je me rappelle. Deux camarades m'avaient
+offert de les accompagner dans ce bal public,
+du côté de Montmartre. J'avais refusé d'abord,
+j'étais un peu las. Je voulais me coucher de
+bonne heure. Ils insistèrent, et je les suivis.</p>
+
+<p>L'orchestre jouait une polka dont le motif
+vulgaire était durement dessiné par le cornet à
+piston, et autour de l'espace bitumé où sautaient
+quelques couples, la foule tournait sans cesse,
+stupidement, sous les maigres arbustes dont le
+feuillage, éclairé en dessous par le gaz, avait des
+tons de papier peint. Deux femmes vinrent à
+notre rencontre. La plus grande, une brune très
+maquillée,&mdash;le type de la fille de restaurant nocturne,&mdash;connaissait
+un de mes compagnons;
+elle nous demanda effrontément de lui payer à
+boire. On s'attabla, et je m'assis auprès de l'autre
+femme, de la blonde, déjà séduit par son délicat
+et gracieux visage, par son maintien réservé,
+presque timide. Il était facile de voir qu'elle ne
+courait les bals que depuis très peu de temps.
+Point de bijoux et une pauvre robe noire déjà
+usée, une robe d'honnête fille.</p>
+
+<p>Son chapeau seul, un feutre tapageur à plume
+rose, autorisait le premier venu à lui dire:
+«Viens-tu souper?» Ce chapeau était une
+enseigne.</p>
+
+<p>Nous causâmes: sa voix était douce comme
+ses yeux. Aucun cynisme. Un de mes camarades
+lui ayant adressé un compliment brutal, elle ne
+lui répondit que par un sourire gêné, où il y avait
+de la politesse, de la résignation et du dégoût.
+Elle charmait en inspirant la pitié, et elle me fit
+songer&mdash;je n'ai pourtant rien d'un poète&mdash;au
+reflet d'une étoile dans le ruisseau. Dans le premier
+baiser que je lui donnai, lorsque nous fûmes
+montés tous deux en voiture, à la sortie du bal, il
+y avait déjà de la tendresse.</p>
+
+<p>La nuit que nous passâmes ensemble,&mdash;oh!
+je crois encore sentir la chaleur de ses larmes,
+quand elle pleurait sur mon épaule en me racontant
+son enfance vagabonde sur les trottoirs de
+Paris, sa jeunesse de misère, sa chute piteuse et
+inévitable,&mdash;cette nuit-là fut telle que, peu de
+jours après, j'arrachais Marguerite à sa honteuse
+misère et qu'elle venait vivre avec moi.</p>
+
+<p>C'était une folie. Je n'avais pour toutes ressources
+que mes appointements de caissier au
+«Petit-Saint-Germain». Pourtant, si Marguerite
+avait eu un peu d'économie, quelques instincts
+de femme de ménage, on aurait pu s'en tirer tout
+de même. Mais il n'en était rien. Naturellement
+douce, le coeur froid et la chair ardente, tombée
+dans la débauche plutôt par faiblesse que par
+goût, Marguerite était la vraie gamine de Paris,
+paresseuse et ivre de chiffons, qui s'attarde au lit
+jusqu'à midi, le nez dans un roman, et qui se
+nourrit de salade pendant huit jours pour s'acheter
+une paire de bas de soie.</p>
+
+<p>Bientôt mon petit ménage fut dans un complet
+désordre. Le soir, quand je revenais du magasin,
+je trouvais Marguerite encore en peignoir
+du matin, en train de faire des «réussites»; elle
+n'avait même pas songé au souper, et il fallait
+envoyer la concierge acheter des charcuteries.</p>
+
+<p>Quand j'essayais de faire quelques remontrances
+à ma maîtresse, elle me disait simplement,
+sans se fâcher: «Je sais bien que je ne suis
+pas la femme qu'il te faut... Qu'est-ce que tu
+veux y faire?... Quitte-moi. Je n'aurai pas le droit
+de me plaindre.»</p>
+
+<p>Et je ne savais que répondre, furieux de penser
+qu'elle ne tenait guère à moi et que je ne pouvais
+plus me passer d'elle.</p>
+
+<p>La quitter? J'y avais bien songé quelquefois,
+dans les premiers temps. Mais l'idée qu'elle me
+dirait assez froidement adieu, qu'elle retournerait
+le soir même dans l'horrible bal où je l'avais
+ramassée et qu'un passant l'emmènerait chez lui
+pour une ou deux pièces de vingt francs... oh!
+cette idée-là m'était insupportable. La quitter!
+Mais, rien qu'en me disant que je me réveillerais
+le lendemain sans sentir la chaleur de son corps
+auprès de moi, j'éprouvais comme une défaillance.
+En quelques semaines, le besoin que j'avais
+de cette femme avait pris l'ardeur d'une passion
+et la force d'une habitude.</p>
+
+<p>Je l'aimais! je l'aimais!... Elle me possédait,
+quoi!</p>
+
+<p>Quand j'avais fait connaissance avec Marguerite,
+elle habitait une sordide chambre d'hôtel
+garni et ne possédait qu'un peu de linge, la
+pauvre robe qu'elle avait sur le corps, et cet horrible
+chapeau à plume rose qui l'affichait dans
+les bals publics. Pour l'habiller plus décemment,
+pour lui faire un petit trousseau, j'avais sacrifié
+toutes mes économies et je m'étais même endetté.
+Son désordre, son manque de soins, les nouvelles
+dépenses que je fis pour la distraire, pour la mener
+au spectacle, au café-concert,&mdash;j'avais peur
+qu'elle ne me quittât par ennui,&mdash;achevèrent
+rapidement ma ruine. J'étais en retard avec tous
+les fournisseurs; je devais des sommes assez
+rondes à plusieurs de mes camarades. Mais je ne
+confiais pas mes soucis à Marguerite.</p>
+
+<p>A quoi cela m'eût-il avancé? Elle m'aurait dit
+encore, je le prévoyais, de sa voix douce et résignée:
+«Que veux-tu que j'y fasse?... Séparons-nous.»
+Je m'efforçais donc de ne pas penser à la
+catastrophe certaine, feignant l'insouciance auprès
+de ma maîtresse, faisant avec elle une partie de
+plaisir dès que j'avais quelque argent; mais, au
+fond du coeur, j'étais épouvanté de l'avenir.</p>
+
+<p>Tous les hommes dans une position désespérée
+sont tentés de demander des ressources au jeu.
+Je le fus d'autant plus facilement que les commis
+du «Petit-Saint-Germain» parlaient constamment
+devant moi de leurs gains et de leurs pertes aux
+courses de chevaux qu'ils suivaient avec passion.
+Un jour, le chef du rayon des soieries, dont
+jusque-là les paris avaient été très heureux, affirma
+qu'il avait sur le résultat des prochaines
+courses d'Auteuil un renseignement excellent,
+donné par un jockey, un «bon tuyau», comme
+on dit dans l'argot spécial des bookmakers. D'après
+ce «tuyau», <i>Grain-de-Sel</i>, un cheval inconnu,
+remporterait le prix principal, et ceux qui parieraient
+pour lui gagneraient dix fois leur mise.
+Vainement le second vendeur des lainages vantait-il
+les <i>performances</i> du cheval favori, <i>Sept-de-Pique</i>,
+l'autre n'en voulait pas démordre et racontait,
+avec des airs mystérieux, une assez sale intrigue
+d'écurie où des sportsmen fameux étaient mêlés
+et qui devait donner la victoire à <i>Grain-de-Sel</i>.</p>
+
+<p>Tant d'assurance me troubla.</p>
+
+<p>&mdash;«Si j'avais encore,&mdash;me dis-je,&mdash;le billet
+de cinq cents francs qui était dans mon secrétaire
+quand Marguerite est venue habiter avec moi, je
+le risquerais certainement... Dix fois la mise! Cinq
+mille francs!... Ce seraient toutes mes dettes
+payées, et la tranquillité, l'aisance, la paisible possession
+de Marguerite pour de longs mois.»</p>
+
+<p>Mais il n'y avait que deux louis dans mon
+porte-monnaie. Je chassai donc ce rêve absurde
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>J'avais promis à Marguerite, malgré ma pauvreté,
+de la conduire ce soir-là aux Folies-Bergère,
+où de très étranges clowns faisaient fureur. Nous
+y allâmes à pied, bras dessus bras dessous, pour
+épargner le prix d'un fiacre, et nous passâmes
+sous les galeries du Palais-Royal. Marguerite n'eût
+pas été femme si elle n'avait point fait deux ou
+trois haltes devant les vitrines des bijoutiers. Elle
+me montra un mince porte-bonheur orné de
+diamants qui excitait sa convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;«Dis donc, combien ça peut-il coûter, ce
+petit bracelet?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!&mdash;répondis-je,&mdash;une cinquantaine
+de louis... Pas moins.»</p>
+
+<p>Elle s'éloigna de la vitrine, lentement, avec un
+long regard de regret.</p>
+
+<p>&mdash;«Allons!&mdash;dit-elle,&mdash;ces joujoux-là,
+c'est bon pour les autres!»</p>
+
+<p>A ce moment précis, par un de ces coups de pensée
+où l'on voit l'avenir prochain dans une lueur
+d'éclair, je me rappelai dans tous ses détails l'intrigue
+d'écurie racontée par mon camarade; je conçus
+une confiance absolue dans le succès de <i>Grain-de-Sel</i>;
+j'eus le coeur étreint par la tentation de prendre
+deux mille francs dans ma caisse, d'acheter le bracelet
+pour Marguerite et de jouer le reste; j'imaginai
+un moyen de dissimuler le vol pendant quelques
+jours, afin de pouvoir restituer secrètement la
+somme, si je gagnais aux courses; je me vis enfin
+libéré de tout souci, les poches pleines d'or, venant
+de faire un dîner fin avec ma maîtresse, assis derrière
+elle dans l'ombre d'une baignoire de petit
+théâtre, et mordillant de temps en temps entre mes
+lèvres les frisons de cheveux qu'elle a dans le cou.</p>
+
+<p>Je pensai à toutes ces choses à la fois, en une
+seconde, avant que Marguerite eût détourné ses
+yeux de la vitrine éblouissante.</p>
+
+<p>Je l'entraînai, lui serrant le bras, hâtant le pas,
+le coeur gonflé et battant à coups profonds. Puis,
+soudain, j'eus la sensation que je venais d'être
+frappé douloureusement dans l'intérieur de mon
+cerveau et je me dis:</p>
+
+<p>«Si je ne gagnais pas?...»</p>
+
+<p>Je lançai un regard oblique à celle qui m'accompagnait.
+Heureusement, elle avait la tête
+tournée de l'autre côté, du côté des boutiques, et
+elle ne vit pas mes yeux. Dans la glace d'un magasin,
+j'aperçus avec terreur un visage de fou qui
+me ressemblait.</p>
+
+<p>Mais, d'un effort de volonté, je redevins maître
+de moi.</p>
+
+<p>Eh bien, quoi? Si je ne gagnais pas?... J'irais
+m'asseoir, le dos rond et la tête basse, sur le banc
+des accusés; je tâterais de la prison, du bagne
+peut-être... On n'a rien sans risque; et, en cas de
+malheur, j'aurais donné du moins à cette femme
+qui m'avait fait son esclave par les sens, mais
+dont je n'avais jamais échauffé le coeur glacé,
+j'aurais donné à Marguerite une effrayante preuve
+d'amour, et elle m'aimerait peut-être enfin, elle
+souffrirait peut-être à son tour, la fille qu'elle était,
+quand elle saurait que j'avais volé pour elle!...</p>
+
+<p>Mais l'heure passe... A quoi bon raconter la
+tempête morale dans laquelle a sombré mon honnêteté?
+A quoi bon dire le vol commis et mon
+horrible angoisse, devant le poteau des courses,
+en voyant accourir les deux chevaux furieusement
+fouettés par leurs jockeys, et en entendant la foule
+acclamer <i>Sept-de-Pique</i>, qui venait de battre <i>Grain-de-Sel</i>
+d'une longueur de tête? On découvrit mon
+crime. Je fus arrêté, jugé, condamné, mis enfin
+dans cette prison où j'ai subi les pires tortures et
+d'où je ne sortirai que mort.</p>
+
+<p>Oh! oui, les pires tortures! Pas celles du remords,
+je le répète, ni de la privation de la liberté,
+ni de la vie en commun avec des bandits. Oh!
+de bien pires, de bien pires, celles de la jalousie!...</p>
+
+<p>Je n'avais jamais souffert encore de ce cruel
+sentiment, et Marguerite, pendant les cinq mois
+que nous avions vécu ensemble, n'avait rien fait
+pour me l'inspirer. Apathique et casanière, elle
+restait seule au logis pendant toute la journée,&mdash;j'en
+avais des preuves,&mdash;et, le soir, quand
+nous sortions ensemble, pas une seule fois je n'avais
+surpris chez elle un de ces regards de complaisance
+que la plus honnête femme, même au
+bras de son mari, jette au premier passant venu
+qui a l'air de la trouver à son gré. Marguerite
+n'était nullement coquette.</p>
+
+<p>De plus, ce que j'avais prévu au moment où
+je méditais mon coup était arrivé. Marguerite
+avait été profondément touchée par ma coupable
+action; elle y avait vu une preuve d'amour. A
+l'audience, elle avait pleuré des larmes sincères,
+s'accusant de m'avoir perdu, et, dès qu'il lui fut
+permis de me visiter dans ma prison,&mdash;elle se
+faisait passer pour ma soeur,&mdash;elle me montra,
+derrière la grille du préau, un visage pâli par le
+chagrin. Elle m'aimait enfin! J'en étais sûr.</p>
+
+<p>Je me souviens de notre première entrevue.
+Nous nous regardions tristement à travers le grillage
+en fer.</p>
+
+<p>&mdash;«Alors, tu m'aimes un peu?&mdash;lui dis-je.&mdash;C'est
+bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Plus et mieux qu'autrefois, tu le vois bien.</p>
+
+<p>&mdash;Naguère, tu étais si froide pour moi, cependant!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu as fait m'a bien changée, va!...
+Est-ce que je pouvais croire que tu m'aimais à ce
+point-là?... Mets-moi à l'épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a qu'une qui me convaincrait.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu étais capable d'attendre ma libération
+et de me rester fidèle?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets... je te le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! comment vivras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je travaillerai.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ma pauvre Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris pour être couturière... Tu verras.»</p>
+
+<p>Elle revint huit jours après, ôta ses gants et me
+montra ses doigts marqués de piqûres d'aiguilles.
+Elle avait trouvé, me dit-elle, des «confections»
+à faire pour un magasin de nouveautés. Elle gagnait
+déjà quarante sous par jour, mais bientôt
+elle deviendrait plus habile, arriverait à trois
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;«On peut vivre avec ça,&mdash;ajouta-t-elle en
+souriant. Oh! sans faire la noce, bien sûr... Mais
+je n'y pense guère, va!... Je ne tiens plus qu'à une
+chose, à présent... Faire plaisir à mon chéri.»</p>
+
+<p>Ce nom «mon chéri», qu'elle me donnait
+autrefois avec tant d'indifférence, si banalement,
+comme elle l'avait donné, hélas! à tous ses amants,
+fut prononcé par elle, ce jour-là, avec l'intonation
+la plus tendrement émue; et les larmes m'en
+vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Que m'importaient alors la captivité, la livrée
+d'infamie, l'ignoble soupe mangée à la même gamelle
+que les scélérats, les éternelles nuits d'insomnie
+sans lumière! Marguerite m'aimait; elle
+gagnait son pain pour rester sage et pour m'attendre.
+Était-ce donc possible? Misérable homme!
+j'avais commis un vol pour une femme, et j'allais
+avoir la consolation, une fois ma faute expiée, de
+me réfugier dans les bras de cette même femme,
+mais devenue tout autre, régénérée par l'amour
+et par le travail, et qui serait maintenant la première
+à m'empêcher de faillir, si j'en étais tenté.
+Ah! j'étais plein de courage, prêt à subir sans
+une plainte la peine que j'avais méritée. Aux plus
+durs moments de ma vie de prisonnier, je pensais
+à Marguerite, et l'espérance m'inondait en me
+réchauffant, comme un puissant cordial, et mes
+affreux compagnons me demandaient pourquoi
+j'avais l'air si heureux et ce qui me faisait sourire.</p>
+
+<p>Cet état d'âme délicieux,&mdash;oui! moi, le
+condamné vêtu d'une souquenille de forçat, moi
+à qui les gardiens disaient: «Ici!» comme à un
+chien, j'ai vécu alors des heures délicieuses,&mdash;cet
+état d'âme, cette période d'espoir et de résignation,
+dura environ deux mois. Pendant ce
+temps, Marguerite vint me voir exactement une
+heure par semaine, et, à chacune de ses visites,
+je regardais, avec une enivrante pitié, ses yeux
+cernés par les veilles, ses joues que la misère
+amaigrissait, ses pauvres doigts meurtris et sa
+robe qui se fanait de plus en plus.</p>
+
+<p>Un jour,&mdash;c'est alors que mon supplice a
+commencé,&mdash;elle vint avec une robe neuve.</p>
+
+<p>Tout de suite, j'eus le coeur mordu par un soupçon.
+Mais elle me regarda en face et me dit en
+souriant:</p>
+
+<p>«Ah! oui, tu regardes ma robe!... C'est
+Clotilde qui me l'a donnée... Tu sais, Clotilde,
+l'amie avec qui j'étais la première fois que nous
+nous sommes rencontrés... Elle a maintenant un
+amant qui fait des folies pour elle. En me voyant
+si pauvrement vêtue, elle m'a fait cadeau de cette
+robe qu'elle n'avait mise que cinq ou six fois. Je
+n'ai eu qu'à l'arranger un peu... Elle est comme
+neuve, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Ce n'était pas vrai! Jamais, depuis que nous
+vivions ensemble, Marguerite ne m'avait parlé de
+cette Clotilde comme d'une amie. Naguère, les
+deux femmes demeuraient dans le même hôtel
+meublé, voisinaient, allaient de compagnie dans
+les bals publics, voilà tout. Je me rappelais
+Clotilde comme une fille sans jeunesse et sans
+beauté, tombée dans la misère, pouvant faire
+tout au plus illusion, sous le fard, à quelque soupeur
+pris de vin. Une pareille créature n'avait pu
+trouver un amant assez riche pour faire de telles
+largesses. Ce n'était pas vrai, et, si j'en avais douté,
+j'en aurais vu éclater la preuve dans les yeux que
+Marguerite s'efforçait de tenir fixes sur les miens,
+dans ses yeux où le regard semblait trembler et
+dont les paupières palpitaient à coups rapides,
+dans ses yeux de menteuse!</p>
+
+<p>Je fus sur le point de lui dire toute ma pensée,
+d'éclater en reproches, de lui faire une scène.
+Mais j'eus peur qu'elle ne revînt plus, et je me
+contins.</p>
+
+<p>Elle continua de me parler affectueusement,
+me disant qu'elle gagnait à présent trois francs
+cinquante et jusqu'à quatre francs par jour,
+qu'elle avait trop d'ouvrage et n'y pouvait suffire,
+qu'elle songeait à prendre une apprentie. Elle accumulait
+les mensonges, j'en avais la certitude.</p>
+
+<p>Bien que je sentisse gronder en moi un orage
+de douleur et de colère, j'eus la force d'être calme
+jusqu'au bout; je ne répondis que par des mots
+insignifiants à tout ce bavardage. Elle attribua
+sans doute cet accès de taciturnité à ma triste situation
+et me quitta presque joyeuse, s'imaginant
+que j'étais sa dupe.</p>
+
+<p>Ainsi, Marguerite me trompait. Pendant que je
+subissais, à cause d'elle, le châtiment des voleurs,
+elle avait pris un amant,&mdash;que dis-je? elle se louait
+peut-être à la nuit, comme autrefois, et pour des
+chiffons! Je venais de lui voir une robe nouvelle,
+mais, la prochaine fois,&mdash;j'en aurais parié ma
+main droite,&mdash;elle aurait des gants neufs et un
+chapeau frais; et toutes les menteries qu'elle venait
+de me débiter n'avaient d'autre but que de
+me préparer à l'apparition de ses futures toilettes.
+Et elle n'avait pas eu l'idée de remettre, pour venir
+me voir, ses pauvres vêtements, ou, si elle y
+avait pensé, elle n'avait pas voulu se montrer dans
+la rue avec une robe usée! Non! elle avait mieux
+aimé inventer d'imbéciles impostures; elle avait
+probablement haussé les épaules en se disant:
+«Tant pis pour lui, s'il ne me croit pas!» Oh! la
+stupide, la vulgaire fille! Et c'était pour «ça» que
+je faisais de la prison et que je m'étais déshonoré!</p>
+
+<p>Mais, puisqu'elle était capable de cette infamie,
+puisqu'elle ne m'aimait pas, pourquoi revenait-elle
+me voir? Eh! parbleu, par niaise sensiblerie,
+par bêtise charitable, comme elle serait
+allée porter des oranges à sa portière malade à
+l'hôpital.</p>
+
+<p>Quelle honte! Elle avait pitié de moi!</p>
+
+<p>Je passai huit jours horribles, en roulant sans
+cesse toutes ces pensées dans mon esprit. Puis
+une terreur me saisit: «Si elle ne revenait pas, au
+prochain jour de visite?» Et seulement alors, par
+la détresse où cette crainte me jeta, je compris
+combien, malgré tout, Marguerite m'était encore
+chère. Je me fis donc le serment, que j'ai tenu,
+de lui dissimuler ma jalousie, de ne rien faire ni
+dire qui pût trahir mes souffrances et mes soupçons.</p>
+
+<p>Elle revint,&mdash;oh! je l'avais parié!&mdash;elle revint
+avec un joli chapeau de printemps. Elle avait
+complété sa toilette; son visage était reposé, son
+teint plus frais. Certes! non, cette femme-là n'était
+plus dans la misère et ne gagnait plus son pain à
+coudre des «confections» jour et nuit.</p>
+
+<p>Elle eut cependant l'audace... ou la bonté&mdash;qui
+sait? elle croyait peut-être bien faire&mdash;de
+me dire qu'elle était très contente, qu'elle employait
+deux ouvrières; cent nouveaux mensonges.
+Je feignis de m'en réjouir avec elle, et, donnant
+à ma voix l'accent le plus caressant, je la priai
+d'ôter son gant et d'appuyer sa main sur le grillage
+qui nous séparait, afin que je pusse la toucher
+de mes lèvres. Elle m'obéit, et en baisant sa
+main je vis qu'il n'y avait plus de piqûres d'aiguilles
+au bout de ses doigts...</p>
+
+<p>Mais la demie d'après onze heures vient de
+sonner à l'horloge de la prison.</p>
+
+<p>Mon bout de cire sera bientôt consumé.</p>
+
+<p>Hâtons-nous.</p>
+
+<p>Si le temps ne me manquait pas, j'aurais eu
+pourtant une atroce satisfaction à analyser ici
+toutes les angoisses que j'ai souffertes et qui se
+peuvent résumer dans ces deux mots dont l'accouplement
+fait frémir: un prisonnier jaloux!
+Oui! j'aurais une joie de damné à décrire par le
+menu les supplices que m'infligea Marguerite, à
+chaque nouvelle visite. Il en est un, surtout...
+Oh! celui-là, je veux le dire, car il fut le plus cruel
+de tous.</p>
+
+<p>Ce jour-là, en attendant l'arrivée de ma maîtresse,
+j'avais essayé de me persuader que j'étais
+trop incrédule, qu'il n'était pas impossible, après
+tout, qu'une femme gagnât assez largement sa vie
+pour s'acheter quelques nippes. Un détail, même,
+qui m'était subitement revenu à la mémoire, m'avait
+presque rassuré. Jamais Marguerite, qui ne
+craignait pas de se montrer à moi en toilette
+neuve,&mdash;en y réfléchissant, c'était peut-être une
+preuve de son innocence,&mdash;jamais Marguerite
+ne portait le moindre bijou. Le bracelet jadis
+acheté par moi avec l'argent du vol, et qu'elle
+avait tenu à restituer honnêtement au moment du
+procès, était le seul joyau qu'elle eût jamais possédé.
+Jusque-là, très pauvre fille, mais ayant horreur
+du faux, du «toc», comme elle disait avec
+un dégoût singulier, elle ne s'était jamais parée
+de la plus modeste bijouterie, et ses oreilles n'étaient
+même pas percées. Le souvenir de cette
+dernière particularité me touchait profondément.</p>
+
+<p>Parbleu! je me rappelais quand même que, si
+je ne voyais point de bagues à ses doigts, je n'y
+retrouvais pas non plus, depuis quelque temps, les
+traces du travail. Je me disais bien aussi qu'elle
+pouvait avoir accepté des parures et ne pas les
+mettre pour venir me voir. Mais, ce jour-là, j'étais
+disposé à la bienveillance, je voulais me convaincre
+d'injustice, et, dans les mille suppositions
+qui me traversaient l'esprit, je ne m'arrêtais qu'à
+celles qui pouvaient être favorables à Marguerite.</p>
+
+<p>Elle arriva à l'heure exacte, selon son habitude,
+et moi, en l'apercevant de loin, à travers le grillage,
+je sentis pour la première fois se dissiper
+mes soupçons. Mais quand je fus plus près d'elle,&mdash;oh!
+l'ironie méchante des pressentiments!&mdash;tout
+de suite, au premier regard, je vis à ses
+oreilles deux petites cicatrices encore fraîches!...
+Elle avait des bijoux, à présent, cette femme qui
+n'en voulait porter que de vrais et à qui je n'avais
+pu en payer qu'avec de l'argent volé! Elle se mettait
+aux oreilles des perles fines ou des diamants,
+et, certainement, elle croyait faire preuve de délicatesse
+en m'en épargnant la vue!...</p>
+
+<p>C'est depuis ce jour-là, c'est depuis qu'il ne
+m'est plus permis de conserver le moindre doute
+sur la trahison de Marguerite, que je songe à me
+tuer. Il y a de longs jours que ce devrait être fait.
+Mais quoi! on est lâche, on a peur de la mort, et
+puis... et puis, il faut bien le dire, j'aime toujours
+cette femme, et, la nuit, sur mon grabat de détresse,
+je me tords dans des rêves qu'elle hante.
+Oh! j'ai eu toutes les faiblesses! J'ai songé à la
+reprendre quand même, telle qu'elle est redevenue;
+j'ai songé à accepter tous les partages, toutes
+les abjections. Je me suis moqué de moi-même,
+j'ai raillé ma jalousie: «Tu es bien scrupuleux,
+dis donc, pour un voleur!» Mais c'est plus fort
+que moi. La pensée qu'elle m'a trompé, qu'elle
+s'est vendue à un homme ou à plusieurs pendant
+tout le temps que je suis resté en prison, en prison
+à cause d'elle, me rend furieux... me fait voir
+rouge!...</p>
+
+<p>Oui! comme je le disais en commençant cet
+écrit, je pourrais, demain matin, déjeuner avec
+elle dans notre petite chambre, auprès de la fenêtre
+d'où l'on voit le grand jardin d'automne et
+les beaux arbres dorés. Oui! ce serait délicieux...
+Mais si j'apercevais alors, dans les cendres du
+foyer, le bout de cigare de son «monsieur» de la
+veille, je serais capable de prendre un couteau sur
+la nappe et de le lui planter dans le coeur.</p>
+
+<p>Je ne veux pas devenir un meurtrier. C'est bien
+assez d'être un voleur. Il vaut mieux mourir...</p>
+
+<p>Mourir sans rancune contre elle, en me disant
+que ce qui est arrivé était inévitable, et qu'elle a
+été sincère, en somme, qu'elle m'a même peut-être
+un peu aimé, le jour où elle me fit cette promesse
+qu'elle n'a pas eu la force de tenir.</p>
+
+<p>Adieu, Marguerite! Tu n'es pas mauvaise au
+fond, et en lisant ceci, tu pleureras un instant, je le
+crois. Mais tout s'oublie, et plus tard, quand un
+de tes amants de rencontre s'amusera à te faire raconter
+ta vie, tu seras vaniteuse comme toutes tes
+pareilles, va! Tu sauteras, pieds nus, hors du lit,
+pour aller chercher ces feuillets dans le tiroir du
+haut de ta commode où tu serres ton jeu de
+cartes et tes reconnaissances du Mont-de-Piété, et,
+après t'être recouchée, tu feras lire ma confession
+à ton hôte d'une nuit, toute fière de lui prouver
+qu'un malheureux homme s'est tué pour toi.</p>
+
+<p>Ah! ah! Minuit sonne... Mon rat de cave va
+s'éteindre. J'ai déjà roulé en corde le drap de mon
+lit, et le barreau de la lucarne est solide... Du courage,
+et finissons-en!</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/4c.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11a.png"></p>
+<br>
+
+
+<h2>Fille de Tristesse</h2>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/11b.png"></span>vant de devenir célèbre en un jour,&mdash;le
+jour du vernissage d'il y a trois ans,
+où tout Paris devint amoureux de sa
+délicieuse <i>Musicienne des rues</i>,&mdash;le peintre Michel
+Guérard a connu la dure misère.</p>
+
+<p>Sa mère, son admirable mère, qui n'a pas douté
+une minute de la vocation de son fils et qui est
+morte avec la fierté de le voir classé parmi les
+jeunes maîtres de l'école moderne, a vécu tout
+près de lui les terribles années d'épreuve, le consolant
+de sa tendresse, le fortifiant de son courage.
+Aussi, Michel, qui s'est évanoui de douleur,
+le jour de l'enterrement, au bord de la fosse ouverte,
+dans le cimetière Montmartre, ne prononce
+jamais ce mot: «ma mère», sans que sa voix
+tremble d'émotion, et le souvenir de la bonne et
+vaillante femme veille toujours, auguste et sacré,
+dans sa mémoire, comme une lampe de sanctuaire.</p>
+
+
+<p>Michel avait vingt ans à peine et travaillait
+depuis dix-huit mois seulement dans l'atelier de
+Gérôme, à l'École des Beaux-Arts, lorsque mourut
+subitement son père, l'honnête caissier de la
+<i>Salamandre</i>, compagnie d'assurances contre l'incendie,
+d'une médiocre importance. La place était
+modeste, et le bonhomme ne laissait à sa veuve
+qu'une insignifiante épargne. La <i>Salamandre</i>, en
+souvenir de l'intègre et ancien serviteur, offrit à
+Mme Guérard, pour son fils, une place convenable
+dans les bureaux de la Compagnie. Le jeune
+homme l'eût acceptée par dévouement pour sa
+mère; mais celle-ci refusa le sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;«Non!&mdash;dit-elle, en serrant longuement le
+grand garçon contre son coeur et en le baisant sur
+sa belle chevelure noire, toujours si sauvagement
+emmêlée,&mdash;non! mon garçon, fais de la peinture,
+puisque c'est ton idée... Nous vivrons comme
+nous pourrons.».</p>
+
+<p>Et l'on vécut comme on put, c'est-à-dire fort
+mal, tout en haut de Montmartre, non loin du
+moulin ruiné,&mdash;dégénéré depuis en guinguette,&mdash;au
+cinquième étage d'une maison neuve, construite
+en boue et en crachats, mais d'où l'on
+voyait l'immense Paris comme dans un panorama,
+avec ses tours, ses flèches et ses dômes, et là-bas,
+là-bas, son enceinte de collines, grises dans la
+brume.</p>
+
+<p>Michel n'avait là qu'un vaste atelier et une
+sorte de cellule sans feu, où logeait Mme Guérard.
+Dès le matin,&mdash;oh! la pauvre maman en bonnet
+de servante!&mdash;elle venait tout ranger dans l'atelier,
+allumait le poêle, nettoyait les brosses,
+cachait le lit de sangle de son fils derrière un
+paravent, puis elle disparaissait, le laissant travailler
+tranquillement toute la journée. A peine
+l'entendait-il, de temps à autre, invisible et présente
+comme un génie familier, remuer les cendres
+de sa chaufferette dans sa petite chambre, ou
+souffler le feu pour faire cuire le dîner, dans
+l'étroite cuisine. C'est là que le fils et la mère faisaient
+des repas de poupée sur une petite table
+de bois blanc, et l'on y était bien, en Décembre,
+près de la chaleur du fourneau.</p>
+
+<p>Michel «buchait» comme un manoeuvre pour
+gagner le pain du jour, de la semaine, du mois.
+Il bâclait&mdash;de grand matin, en été, le soir à la
+lampe, l'hiver&mdash;des dessins sur bois pour les
+publications illustrées, et la maman Guérard faisait
+des prodiges d'économie pour que son fils eût
+de quoi payer les modèles et peindre d'après
+nature, toute l'après-midi.</p>
+
+<p>Il y eut de mauvais jours, de très mauvais
+jours. Depuis longtemps, les six couverts, la pince
+à sucre et la boîte à couteaux à manches d'argent
+avaient été vendus afin d'acquitter une note du
+marchand de couleurs. Quelquefois, pour acheter
+le dîner,&mdash;c'est étonnant, ce qu'un morceau de
+veau rôti représente de déjeuners froids, et l'on
+ne s'imagine pas tout l'avenir qu'à le reste d'un
+pot-au-feu transformé en rata et en vinaigrette!&mdash;quelquefois,
+il fallait engager les autres débris
+du luxe bourgeois de jadis, tels que la montre
+d'or en forme de bassinoire, qui avait dû être à la
+mode sous le Consulat, ou même la broche encadrée
+de petits grenats dans laquelle miroitait, au
+cou de la veuve, le daguerréotype de feu M. Guérard.
+La brave maman connaissait, hélas! le chemin
+du Mont-de-Piété, et il y avait souvent une
+ou deux reconnaissances sous le «sujet» en
+bronze de la pendule, qui représentait une jeune
+personne embrassant avec désespoir le mât d'une
+barque en détresse.</p>
+
+<p>Les Guérard étaient donc très pauvres; mais,
+comme beaucoup de pauvres, ils trouvaient encore
+moyen de faire la charité.</p>
+
+<p>Sur le même palier qu'eux, dans une affreuse
+mansarde carrelée, logeait une pauvre ouvrière
+avec sa petite fille.</p>
+
+<p>La femme, que les gens de la maison appelaient
+tous: «c'te pauv' Sidonie», n'avait jamais
+été mariée. Elle avait eu sa petite fille à dix-huit
+ans, âge où elle avait été presque jolie,&mdash;oh!
+une saison seulement, juste le temps d'être trompée
+et abandonnée par un vaurien, et de perdre
+sa fraîcheur et sa santé dans une couche laborieuse;&mdash;et
+depuis, elle avait toujours trimé pour
+gagner sa vie et pour élever son enfant. A trente
+ans, «c'te pauv' Sidonie» avait le dos voûté, les
+tempes grises, et il lui manquait trois dents par
+devant. Elle était très courageuse, très honnête,
+et faisait des journées à n'importe quel prix.</p>
+
+<p>La petite fille, nommée Fernande, avait l'air
+d'une bohémienne: un teint de citron mûr, de
+longues mèches de cheveux noirs et crêpés, et
+des yeux qui lui faisaient le tour de la tête, comme
+on dit dans les faubourgs.</p>
+
+<p>Michel, l'ayant vue jouer dans l'escalier, la
+trouva gentille, la fit poser pour un bout d'étude,
+et la maman Guérard la prit en amitié.</p>
+
+<p>Cela faisait de la peine à l'excellente femme
+de voir cette jolie enfant polissonner dans la cour,&mdash;car
+sa mère revenait tard de son travail et
+l'école primaire fermait à quatre heures,&mdash;ou
+même quelquefois jouer à la main chaude sur le
+trottoir avec les deux gamins du savetier d'en
+bas, celui qui fredonnait, tout en martelant son
+cuir:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>On les guillotinera</i>,</p>
+<p><i>Ces cochons d'propriétaires</i>.</p>
+<p><i>On les guillotinera</i>,</p>
+<p><i>Et le peuple sourira</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mme Guérard séduisit donc la petite Fernande
+au moyen de quelques tartines de confitures. L'enfant
+venait chez les Guérard à la sortie de l'école;
+la veuve lui faisait apprendre et réciter sa leçon
+du lendemain, puis la laissait jouer dans l'atelier
+de Michel, qu'elle amusait, et qui crayonna d'après
+elle vingt croquis.</p>
+
+<p>Fernande trouvait là bien des douceurs. On la
+retenait souvent à dîner, et, si maigre que fût la
+cuisine des Guérard, elle l'était moins que celle
+de «c'te pauv' Sidonie.» La vieille maman avait
+découvert, un jour, dans sa modeste garde-robe,
+une jupe encore très présentable, et y avait taillé
+pour la petite un costume qui, ma foi! avait l'air
+presque neuf. Une fois même que Fernande était
+revenue avec la croix et avait été première en
+géographie,&mdash;à quoi diable ça pouvait-il lui
+servir de si bien dessiner sur le tableau noir la
+ligne du partage des eaux?&mdash;maman Guérard,
+enchantée, avait fait cadeau à l'enfant d'une méchante
+paire de boucles d'oreilles, que la bonne
+femme conservait en souvenir de sa première
+communion.</p>
+
+<p>Bref, les Guérard étaient en train d'adopter
+tout doucement la petite fille, quand «c'te pauv'
+Sidonie», en retard de deux termes, fut assez
+brutalement congédiée de la maison et s'en alla
+demeurer très loin, aux Amandiers. Elle emmena
+naturellement Fernande, qui fit ses adieux aux
+bons voisins, le coeur gros et les yeux rouges,
+mais qui ne revint jamais les voir, malgré ses
+promesses, et qu'on finit par oublier.</p>
+
+<p>Le temps passa. Michel Guérard obtint ses
+premiers succès au Salon et commença à gagner
+quelque argent. Oh! pas beaucoup. Les toiles où
+ce peintre aime à fixer les types populaires sont
+empreintes d'une poésie sévère et mélancolique
+qui inquiètera toujours le bourgeois, et bien que
+tous les vrais artistes considèrent Guérard comme
+un maître, les amateurs opulents n'auront jamais
+un goût bien vif pour ces âpres tableaux, où la
+vie des pauvres est peinte par un pauvre.</p>
+
+<p>Cependant, Michel exposa sa <i>Musicienne des
+rues</i>, à laquelle le jury, peu sympathique jusque-là,
+ne put s'empêcher de décerner une première
+médaille. La gravure popularisa en peu de temps
+cette dolente et maigre figure de jeune fille, ouvrant,
+pour chanter, une bouche si pure, et jouant
+du violon avec un geste si gracieux et si naturel.
+Maman Guérard, déjà bien malade, eut la joie
+de lire, ses lunettes sur le nez, dans le lit d'où elle
+ne devait pas se relever, les articles des journaux
+qui saluèrent en termes enthousiastes la gloire
+naissante de son fils. Enfin, Michel Guérard eut,
+dans l'art contemporain, sa place légitime,
+mais sans devenir pour cela beaucoup plus
+riche.</p>
+
+<p>Or, deux ans après la mort de sa mère,&mdash;nous
+avons dit quel pieux et ardent souvenir il
+lui gardait,&mdash;Michel fut invité à un dîner qu'un
+de ses amis, un prix de Rome partant pour la
+Villa Médicis, offrait chez Foyot à quelques
+camarades d'atelier.</p>
+
+<p>Michel&mdash;il allait avoir trente ans, et son deuil
+récent avait encore augmenté sa gravité naturelle&mdash;tomba
+au milieu d'une bande de tapageurs,
+tous plus jeunes que lui, aux allures de rapins,
+qui, après le chablis et les huîtres, étaient grisés
+déjà par leurs blagues et leurs éclats de rire.
+Au dessert, ces artistes, qui avaient tous dans
+l'esprit un idéal élevé ou tout au moins un goût
+délicat, rivalisèrent de cyniques propos; et un
+grand diable de sculpteur ayant crié qu'il y avait,
+depuis quelques jours, de jolies «débutantes»
+dans un mauvais lieu du quartier Latin, à deux
+pas de là, la bête sensuelle qui dort au fond de
+chaque homme se réveilla tout à coup chez ces
+jeunes gens, et l'on se mit à hurler: «Allons chez
+Dolorès!... Allons voir ces dames!»</p>
+
+<p>Michel aurait bien voulu s'esquiver. Tant de
+brutalité lui répugnait, et il avait bu modérément.
+Pourtant, par faiblesse, pour faire comme
+tout le monde, craignant les railleries peut-être,
+il suivit les camarades.</p>
+
+<p>&mdash;«Bah!&mdash;se dit-il,&mdash;j'en serai quitte pour
+payer quelques bouteilles de bière.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, toute la bande, après
+avoir gravi un étroit et sordide escalier, pénétrait
+dans le «salon» de Mme Dolorès, où sept ou
+huit malheureuses, en parures obscènes et ridicules,
+casquées d'énormes chevelures, étaient vautrées
+sur un divan circulaire. Elles saluèrent les
+nouveaux venus d'un «bonsoir, messieurs,» chanté
+par un choeur de voix traînardes et indifférentes,
+et Michel, entré derrière les autres, fut tout d'abord
+écoeuré par une bouffée chaude où se combinaient
+les odeurs du tabac, du gaz, de la parfumerie
+grossière et de la chair de femme au rabais.</p>
+
+<p>Tout de suite, on déboucha les cruchons, et
+l'un des jeunes gens se mit au piano. L'orgie à
+prix fixe commençait avec sa bêtise accoutumée.</p>
+
+<p>Michel, absolument dégoûté, s'était assis dans
+un coin du salon, encombré par tant de monde.
+Il était content d'être oublié là et fumait cigarette
+sur cigarette.</p>
+
+<p>Soudain, il sentit une main se poser sur son
+épaule.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, monsieur Michel, vous ne me reconnaissez
+pas?» lui demanda tout bas une voix
+rauque, une voix de vieille femme.</p>
+
+<p>Michel se retourna et regarda la fille qui venait
+de s'asseoir, à côté de lui, sur le canapé. Elle devait
+avoir vingt ans tout au plus. Très brune, son
+souple corps serré dans un étroit peignoir de satin
+jaune, quatre grosses épingles de cuivre piquées
+dans sa chevelure terne et presque laineuse comme
+celle d'une femme de couleur, cette fille avait de
+grands yeux charbonnés, et n'aurait pas manqué
+de beauté, sans son ignoble maquillage et l'expression
+de dégoût et de fatigue qui fixait sur sa
+bouche la grimace de quelqu'un qui va vomir.</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai vu cette figure-là quelque part,» fut
+la première sensation de Michel en considérant
+cette malheureuse. Mais où?... quand l'avait-il
+vue?</p>
+
+<p>&mdash;«Comment,&mdash;reprit-elle de sa voix cassée,&mdash;vous
+ne vous rappelez pas?... Il y a dix ans...
+là-haut... à Montmartre... la petite Fernande?...»</p>
+
+<p>Michel faillit jeter un cri.</p>
+
+<p>Il la reconnaissait maintenant. Oui! la jolie
+petite fille que sa pauvre sainte femme de vieille
+maman avait fait sauter sur ses genoux et cette
+créature perdue, qui sentait le vice et la pommade,
+c'était bien la même personne. Elle le
+regardait d'un air ému et craintif; l'eau d'une
+larme retenue faisait briller ses yeux cernés au
+crayon noir, et sa bouche, sa navrante bouche
+tordue comme par une nausée, essayait piteusement
+de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous!... vous ici!...&mdash;balbutia l'artiste,
+suffoqué par l'épouvantable surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux mois,&mdash;répondit la fille publique,
+que le cri de douleur de Michel avait fait
+rougir sous son fard.&mdash;Mais je ne dois rien vous
+cacher, à vous, monsieur Michel... Je fais la vie depuis
+cinq ans déjà... C'est bien vilain, n'est-ce pas?
+Pourtant, si vous saviez, vous m'excuseriez peut-être
+un peu. Là-bas, aux Amandiers, où nous sommes
+allées loger, ma mère et moi, en quittant Montmartre,
+personne ne s'est plus occupé de moi.
+Maman était toujours dehors pour ses journées;
+moi, je faisais comme avant, je courais dans la
+rue avec les gamins, à la sortie de la classe, et
+voilà, je suis devenue une «voyoute.» A quinze
+ans,&mdash;maman venait de mourir à Lariboisière et
+j'étais apprentie brunisseuse,&mdash;un mauvais garnement
+m'a débauchée tout à fait... Mais c'est
+toujours la même chose. A quoi bon vous raconter
+mon histoire? J'en suis arrivée où vous voyez.
+C'est fini, n'en parlons plus... Mais je tiens à vous
+dire une chose, puisque je vous retrouve, c'est que
+les seuls bons moments de ma vie,&mdash;vous entendez
+bien, monsieur Michel!&mdash;de toute ma vie,
+sont ceux que j'ai passés dans votre atelier, quand
+vous me promettiez deux sous pour me faire bien
+tenir la pose, ou quand votre mère...»</p>
+
+<p>Mais elle s'interrompit brusquement et cacha
+son visage entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! j'ai honte... Je n'ose pas parler d'elle
+ici!»</p>
+
+<p>Michel eut le coeur remué de pitié. Il prit
+Fernande par ses deux poignets chargés de grossiers
+porte-bonheur en plaqué, lui écarta les mains
+de la figure et la regarda tristement.</p>
+
+<p>&mdash;«Tant pis,&mdash;reprit-elle avec hésitation...&mdash;tant
+pis! Faut que vous me donniez de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte,&mdash;dit le peintre.&mdash;Je l'ai
+conduite au cimetière Montmartre, il y a deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Morte!... C'est vrai, pourtant, voilà dix ans
+de passés depuis ce temps-là, et elle était déjà
+bien malade, bien affaiblie... Quel chagrin vous
+avez dû avoir!... Morte!... Je sais bien que je
+n'aurais jamais pu la revoir... Une femme comme
+moi!... Mais, à mon premier jour de sortie, j'irai
+lui porter une couronne... Vous voulez bien,
+dites?... Les morts, ça sait tout, ça doit comprendre
+les choses et être indulgent... Vous me
+croirez si vous voulez, monsieur Michel. Je suis la
+dernière des dernières; mais je n'ai jamais oublié
+comme on a été bon pour moi, là-haut, à Montmartre...
+Et, vous savez, les boucles d'oreilles de
+petite fille qu'elle m'avait données?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?&mdash;s'écria le jeune homme, saisi
+d'horreur à la pensée que ce souvenir de sa mère
+pouvait être dans ce lieu d'infamie, entre les mains
+d'une prostituée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, du moment où je n'ai plus été
+sage, ça m'a gênée de les conserver... Et, un jour
+que je passais devant une église, je suis entrée et
+je les ai jetées dans le tronc des pauvres... J'ai
+bien fait, pas vrai?»</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, l'horrible voix de
+Fernande était devenue presque douce. Michel
+sentit deux larmes lui brûler les paupières.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyons,&mdash;dit-il tout tremblant, voyons,
+ma pauvre fille, quand on est encore
+capable d'un sentiment aussi délicat, tout n'est
+pas perdu... Pourquoi n'essayeriez-vous pas de
+sortir d'ici, de vivre autrement?...»</p>
+
+<p>Mais Fernande eut encore une fois son lugubre
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;«La chemise que j'ai sur le corps n'est pas
+à moi,&mdash;répondit-elle,&mdash;et je dois trois cents
+francs à la patronne... Allez! monsieur Michel,
+quand le vice vous prend une bonne fois, il vous
+tient ferme... Merci du bon conseil, tout de même,
+mais c'est impossible... Et puis, vivre tranquille,
+travailler? Est-ce que je pourrais?...»</p>
+
+<p>En ce moment, une forte voix de femme cria
+derrière une portière à demi relevée:</p>
+
+<p>«Réséda! on a besoin de toi au petit salon.»</p>
+
+<p>Fernande s'était levée, d'un coup, mécaniquement.</p>
+
+<p>&mdash;«Tenez! voilà qu'on me demande,&mdash;dit-elle
+au peintre, en reprenant sa voix de vieille et
+avec un regard dur, presque méchant.&mdash;Ici, je
+m'appelle Réséda... Adieu, monsieur Michel, ça
+m'a fait de la peine de vous revoir, et j'en ai pourtant
+assez comme ça, de la peine! Adieu, ne pensez
+plus à moi, ou si vous y pensez, souhaitez-moi
+une bonne fluxion de poitrine, qui me retrousse
+en deux jours.»</p>
+
+<p>Elle disparut, et Michel, profitant du désordre,&mdash;ses
+compagnons valsaient en ce moment avec
+les femmes,&mdash;gagna vivement l'escalier, puis la
+porte de la rue, et respira avec un grand soupir
+l'air froid et pur de la nuit.</p>
+
+<p>Mais cette rencontre lui laissa, pendant les jours
+qui suivirent, un souvenir continuel, importun. Il
+ne pouvait chasser de son esprit la lamentable
+apparition de Fernande.</p>
+
+<p>Elle se dressa devant lui, plus obsédante encore,
+quand il alla visiter la tombe de sa mère; car il
+trouva, posée sur la pierre funéraire, une couronne
+d'immortelles toute fraîche, sans inscription.
+La misérable Fernande avait tenu parole et
+avait apporté cet hommage à la seule femme qui
+eût été douce pour son enfance abandonnée, à
+celle qui l'eût sauvée peut-être, sans les circonstances,
+et eût fait d'elle une honnête fille tout
+comme une autre.</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'est-ce que ferait ma vieille bonne femme
+de mère, si elle vivait encore?&mdash;se disait Michel,
+en sortant du cimetière.&mdash;Cette malheureuse a
+beau dire, sa vie est un enfer et lui fait horreur.
+Voyons! pour payer sa dette, pour lui mettre dans
+la main de quoi louer et meubler une chambre,
+chercher du travail, se retourner enfin, un billet de
+mille francs suffirait. Justement, Goldsmith, l'américain,
+me donne trois mille francs, lundi prochain,
+pour les deux petits tableaux qu'il vient de m'acheter.
+Eh bien, il y aura un billet de mille pour
+tirer Fernande de l'égout... Tant pis! j'en verrai
+la farce... et je suis sûr que maman approuve.»</p>
+
+<p>Le lundi suivant, dès que le peintre eut touché
+son argent, il sauta dans un fiacre et se fit conduire
+au mauvais lieu, où il entra, la tête haute, en plein
+jour, devant les passants. Ah! les passants, les
+autres!... Il s'en moquait un peu. Il avait sa conscience
+pour lui, le brave garçon.</p>
+
+<p>&mdash;«Qui demandez-vous?&mdash;lui dit une horrible
+vieille, qui vint à sa rencontre sur l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Fernande...</p>
+
+<p>&mdash;Fernande?... Ah! oui, Réséda... Elle n'est
+plus ici... Mais je vais appeler ces dames.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Savez-vous où elle est à présent?
+C'est à elle que j'ai affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, joli brun, faut en faire votre
+deuil. Vous ne la trouverez plus, ici ni ailleurs.
+Elle s'est jetée à l'eau mercredi dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est tuée!» dit Michel, qui eut froid
+dans le coeur.</p>
+
+<p>Et il se rappela soudain que c'était précisément
+le mercredi d'auparavant, qu'il avait trouvé sur la
+tombe de sa mère une couronne d'immortelles,
+toute fraîche.</p>
+
+<p>&mdash;«Oui, mercredi,&mdash;reprit la vieille.&mdash;C'était
+son jour de sortie. Elle n'est pas rentrée le
+lendemain matin, et nous avons cru d'abord qu'elle
+tirait une bordée. Mais la Picarde, qui sort le vendredi
+et qui a le goût d'aller à la Morgue, a tout
+de suite reconnu Réséda sous le robinet.»</p>
+
+<p>Michel s'enfuit, effaré, et se fit conduire chez
+lui. Son atelier, où tombait, par le grand châssis,
+la lumière grise d'une après-midi de Décembre, ne
+lui avait jamais paru si triste. Il s'assit devant un
+tableau commencé, prit machinalement sa palette,
+son appui-main, son paquet de brosses, puis resta
+là, immobile. Il ne pensait à rien, se répétait tout
+bas, à chaque instant: «Elle s'est tuée, tout de
+même!» Il avait l'estomac brouillé et le cerveau
+vide.</p>
+
+<p>Enfin, voyant qu'il ne pourrait pas travailler,
+il saisit au hasard&mdash;comme il le faisait souvent&mdash;quatre
+ou cinq de ses vieux albums, se jeta sur
+son canapé et les feuilleta d'un doigt distrait.
+Mais il se trouva que c'étaient précisément ses
+albums du temps qu'il demeurait à Montmartre,
+et voilà qu'il reconnaissait ses anciens croquis
+d'après la petite Fernande... Il y en avait d'informes,
+presque des caricatures, où elle ressemblait
+déjà&mdash;chose cruelle!&mdash;à une femme, à
+la femme qu'il avait retrouvée. Mais, dans la plupart
+de ces rapides dessins, comme elle était
+gentille, cette enfant du peuple, avec ses gros
+souliers, sa jupe trop courte et ses cheveux crépus
+débordant de son petit béguin! Un croquis
+surtout, le plus poussé, le meilleur à coup sûr,
+arrêta longtemps les regards de l'artiste. Il représentait
+Mme Guérard assise dans un fauteuil, et
+en train de dévider un écheveau de laine tendu
+sur les mains de la petite Fernande, debout auprès
+d'elle. C'était charmant. La vieille maman
+attentive à sa besogne, l'enfant toute droite,
+très sage, levant ses poignets et ayant soin de
+bien tenir ses deux mains en face l'une de l'autre.
+Une scène simple et intime, d'une grâce naïve à
+la Chardin.</p>
+
+<p>Devant cette page d'album, Michel s'abandonna
+à la rêverie. Dire qu'il s'en était fallu de si
+peu que sa mère adoptât tout à fait la pauvre
+petite! Quelques mois de plus, et maman Guérard
+n'aurait pas pu s'en séparer. «C'te pauv'
+Sidonie» aurait volontiers cédé sa fille à la vieille
+dame, elle qui, avec ses journées et les secours
+du bureau de bienfaisance, pouvait à peine joindre
+les deux bouts. L'enfant aurait grandi dans ce
+milieu honnête, serait devenue une belle jeune
+fille. Belle! Elle l'était encore, dans son infamie!
+Un jour, Michel&mdash;il n'avait que dix ans de plus
+qu'elle, après tout!&mdash;se serait aperçu qu'il l'aimait,
+et maman Guérard aurait peut-être eu des petits-enfants
+à son lit de mort... Au lieu de cela, la
+petite Fernande avait vécu dans l'ordure, était
+morte par le suicide, et, à cette heure, elle était
+peut-être encore là-bas, dans la sinistre halle aux
+cadavres, sous le robinet, comme avait dit l'affreuse
+vieille!</p>
+
+<p>Et, rêvant à tout cela, Michel se sentit si triste,
+si solitaire, il trouva le monde si mal fait, la vie
+si impitoyable, que, n'y tenant plus, il jeta l'album
+à travers l'atelier, se laissa tomber sur le
+canapé, la face dans ses mains, et se mit à sangloter
+comme une bête.</p>
+
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12a.png"></p>
+<br>
+
+
+
+
+
+<h2>Les Sabots du petit Wolff</h2>
+
+<p class="mid">CONTE DE NOËL</p>
+
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/12b.png"></span>l était une fois,&mdash;il y a si longtemps
+que tout le monde a oublié la date,&mdash;dans
+une ville du nord de l'Europe,&mdash;dont
+le nom est si difficile à prononcer que personne
+ne s'en souvient,&mdash;il était une fois un
+petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin
+de père et de mère, et resté à la charge d'une
+vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui
+n'embrassait son neveu qu'au Jour de l'An et qui
+poussait un grand soupir de regret chaque fois
+qu'elle lui servait une écuellée de soupe.</p>
+
+<p>Mais le pauvre petit était d'un si bon naturel
+qu'il aimait tout de même la vieille femme, bien
+qu'elle lui fît grand peur et qu'il ne pût regarder
+sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre
+poils gris, qu'elle avait au bout du nez.</p>
+
+<p>Comme la tante de Wolff était connue de toute
+la ville pour avoir pignon sur rue et de l'or
+plein un vieux bas de laine, elle n'avait pas osé
+envoyer son neveu à l'école des pauvres; mais
+elle avait tellement chicané, pour obtenir un
+rabais, avec le magister chez qui le petit Wolff
+allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé
+d'avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui
+infligeait très souvent, et sans justice aucune,
+l'écriteau dans le dos et le bonnet d'âne, et excitait
+même contre lui ses camarades, tous fils de
+bourgeois cossus, qui faisaient de l'orphelin leur
+souffre-douleur.</p>
+
+<p>Le pauvre mignon était donc malheureux
+comme les pierres du chemin et se cachait dans
+tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les
+fêtes de Noël.</p>
+
+<p>La veille du grand jour, le maître d'école devait
+conduire tous ses élèves à la messe de minuit et
+les ramener chez leurs parents.</p>
+
+<p>Or, comme l'hiver était très rigoureux, cette
+année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était
+tombé une grande quantité de neige, les écoliers
+vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés
+et emmitouflés, avec bonnets de fourrure
+enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes,
+gants et mitaines de tricot et bonnes grosses
+bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit
+Wolff se présenta grelottant sous ses habits de
+tous les jours et des dimanches, et n'ayant aux
+pieds que des chaussons de Strasbourg dans de
+lourds sabots.</p>
+
+<p>Ses méchants camarades, devant sa triste mine
+et sa dégaine de paysan, firent sur son compte
+mille risées; mais l'orphelin était tellement occupé
+à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses
+engelures, qu'il n'y prit pas garde.&mdash;Et la bande
+de gamins, marchant deux par deux, magister en
+tête, se mit en route pour la paroisse.</p>
+
+<p>Il faisait bon dans l'église, qui était toute resplendissante
+de cierges allumés; et les écoliers,
+excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage
+de l'orgue et des chants pour bavarder à demi-voix.
+Ils vantaient les réveillons qui les attendaient
+dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait
+vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des
+truffes tachetaient de points noirs comme un léopard.
+Chez le premier échevin, il y avait un petit
+sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient
+des oranges, des sucreries et des polichinelles.
+Et la cuisinière du tabellion avait attaché
+derrière son dos, avec une épingle, les deux
+brides de son bonnet, ce qu'elle ne faisait que
+dans ses jours d'inspiration, quand elle était sûre
+de réussir son fameux plat sucré.</p>
+
+<p>Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que
+leur apporterait le petit Noël, de ce qu'il déposerait
+dans leurs souliers, que tous auraient soin,
+bien entendu, de laisser dans la cheminée avant
+d'aller se mettre au lit;&mdash;et dans les yeux de ces
+galopins, éveillés comme une poignée de souris,
+étincelait par avance la joie d'apercevoir, à leur
+réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats
+de plomb rangés en bataillon dans leur
+boîte, les ménageries sentant le bois verni et les
+magnifiques pantins habillés de pourpre et de
+clinquant.</p>
+
+<p>Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience,
+que sa vieille avare de tante l'enverrait se coucher
+sans souper; mais, naïvement, et certain d'avoir
+été, toute l'année, aussi sage et aussi laborieux
+que possible, il espérait que le petit Noël ne l'oublierait
+pas, et il comptait bien, tout à l'heure,
+placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer.</p>
+
+<p>La messe de minuit terminée, les fidèles s'en
+allèrent, impatients du réveillon, et la bande des
+écoliers, toujours deux par deux et suivant le
+pédagogue, sortit de l'église.</p>
+
+<p>Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre
+surmonté d'une niche ogivale, un enfant était
+endormi, un enfant couvert d'une robe de laine
+blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce
+n'était point un mendiant, car sa robe était propre
+et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés
+dans une serge, une équerre, une hache, une
+bisaiguë, et les autres outils de l'apprenti charpentier.
+Éclairé par la lueur des étoiles, son visage
+aux yeux clos avait une expression de douceur
+divine, et ses longs cheveux bouclés, d'un blond
+roux, semblaient allumer une auréole autour de
+son front. Mais ses pieds d'enfant, bleuis par le
+froid de cette nuit cruelle de Décembre, faisaient
+mal à voir.</p>
+
+<p>Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour
+l'hiver, passèrent indifférents devant l'enfant
+inconnu; quelques-uns même, fils des plus gros
+notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un
+regard où se lisait tout le mépris des riches pour
+les pauvres, des gras pour les maigres.</p>
+
+<p>Mais le petit Wolff, sortant de l'église le dernier,
+s'arrêta tout ému devant le bel enfant qui
+dormait.</p>
+
+<p>&mdash;«Hélas!&mdash;se dit l'orphelin,&mdash;c'est affreux!
+ce pauvre petit va sans chaussures par un temps
+si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n'a même
+pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser
+devant lui, pendant son sommeil, afin que le petit
+Noël y dépose de quoi soulager sa misère!»</p>
+
+<p>Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le
+sabot de son pied droit, le posa devant l'enfant
+endormi, et, comme il put, tantôt à cloche-pied,
+tantôt boitillant et mouillant son chausson dans
+la neige, il retourna chez sa tante.</p>
+
+<p>&mdash;«Voyez le vaurien!&mdash;s'écria la vieille,
+pleine de fureur au retour du déchaussé.&mdash;Qu'as-tu
+fait de ton sabot, petit misérable?»</p>
+
+<p>Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien
+qu'il grelottât de terreur en voyant se hérisser les
+poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout
+en balbutiant, de conter son aventure.</p>
+
+<p>Mais la vieille avare partit d'un effrayant éclat
+de rire.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! monsieur se déchausse pour les mendiants!
+Ah! monsieur dépareille sa paire de sabots
+pour un va-nu-pieds!... Voilà du nouveau, par
+exemple!... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais
+laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et
+le petit Noël y mettra cette nuit, je t'en réponds,
+de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras
+la journée de demain à l'eau et au pain sec... Et
+nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes
+encore tes chaussures au premier vagabond
+venu!»</p>
+
+<p>Et la méchante femme, après avoir donné au
+pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper
+dans la soupente où se trouvait son galetas.
+Désespéré, l'enfant se coucha dans l'obscurité et
+s'endormit bientôt sur son oreiller trempé de
+larmes.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée
+par le froid et secouée par son catarrhe,
+descendit dans sa salle basse,&mdash;ô merveille!&mdash;elle
+vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants,
+de sacs de bonbons magnifiques, de
+richesses de toutes sortes; et, devant ce trésor, le
+sabot droit, que son neveu avait donné au petit
+vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche,
+qu'elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se
+disposait à planter une poignée de verges.</p>
+
+<p>Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de
+sa tante, s'extasiait ingénument devant les splendides
+présents de Noël, voilà que de grands rires
+éclatèrent au dehors. La femme et l'enfant sortirent
+pour savoir ce que cela signifiait, et virent
+toutes les commères réunies autour de la fontaine
+publique. Que se passait-il donc? Oh! une chose
+bien plaisante et bien extraordinaire! Les enfants
+de tous les richards de la ville, ceux que leurs
+parents voulaient surprendre par les plus beaux
+cadeaux, n'avaient trouvé que des verges dans
+leurs souliers.</p>
+
+<p>Alors, l'orphelin et la vieille femme, songeant
+à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée,
+se sentirent pleins d'épouvante. Mais, tout à
+coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée.
+Au-dessus du banc placé près la porte de
+l'église, à l'endroit même où, la veille, un enfant,
+vêtu d'une robe blanche et pieds nus, malgré le
+grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le
+prêtre venait de voir un cercle d'or, incrusté dans
+les vieilles pierres.</p>
+
+<p>Et tous se signèrent dévotement, comprenant
+que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de
+lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth
+en personne, redevenu pour une heure tel
+qu'il était quand il travaillait dans la maison de
+ses parents, et ils s'inclinèrent devant ce miracle
+que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser
+la confiance et la charité d'un enfant.</p>
+
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13a.png"></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14a.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"><b>TABLE</b></p>
+<p>L'Invitation au Sommeil</p>
+<p>Le Numéro du Régiment</p>
+<p>L'Orgue de Barbarie</p>
+<p>Le Convalescent</p>
+<p>Oeuvres posthumes</p>
+<p>A Table</p>
+<p>Les Pommes cuites</p>
+<p>Lettres d'Amour</p>
+<p>Mariages manqués</p>
+<p>Jalousie</p>
+<p>Fille de Tristesse</p>
+<p>Les Sabots du petit Wolff.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14c.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="sml"><i>Achevé d'imprimer</i><br>
+le quinze novembre mil huit cent quatre-vingt-huit<br>
+PAR<br>
+ALPHONSE LEMERRE<br>
+(Aug. Springer, conducteur)<br>
+25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25<br>
+<i>A PARIS</i></p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes rapides, by François Coppée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES RAPIDES ***
+
+***** This file should be named 16709-h.htm or 16709-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/7/0/16709/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/16709-h/images/10a.png b/16709-h/images/10a.png
new file mode 100644
index 0000000..b5317af
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/10a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/11a.png b/16709-h/images/11a.png
new file mode 100644
index 0000000..bec8a12
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/11a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/11b.png b/16709-h/images/11b.png
new file mode 100644
index 0000000..ffa5961
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/11b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/12a.png b/16709-h/images/12a.png
new file mode 100644
index 0000000..ced2c79
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/12a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/12b.png b/16709-h/images/12b.png
new file mode 100644
index 0000000..71ad3d2
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/12b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/12c.png b/16709-h/images/12c.png
new file mode 100644
index 0000000..5b8983d
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/12c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/13a.png b/16709-h/images/13a.png
new file mode 100644
index 0000000..81ca0eb
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/13a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/14a.png b/16709-h/images/14a.png
new file mode 100644
index 0000000..cf17f7d
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/14a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/14c.png b/16709-h/images/14c.png
new file mode 100644
index 0000000..6447d8c
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/14c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/1a.png b/16709-h/images/1a.png
new file mode 100644
index 0000000..afa30b4
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/1a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/1b.png b/16709-h/images/1b.png
new file mode 100644
index 0000000..49650b0
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/1b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/1c.png b/16709-h/images/1c.png
new file mode 100644
index 0000000..b3fe9a2
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/1c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/2a.png b/16709-h/images/2a.png
new file mode 100644
index 0000000..6382caf
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/2a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/2b.png b/16709-h/images/2b.png
new file mode 100644
index 0000000..23b0e85
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/2b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/2c.png b/16709-h/images/2c.png
new file mode 100644
index 0000000..95d7f43
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/2c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/3a.png b/16709-h/images/3a.png
new file mode 100644
index 0000000..a24ce6b
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/3a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/3c.png b/16709-h/images/3c.png
new file mode 100644
index 0000000..de38f1e
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/3c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/4a.png b/16709-h/images/4a.png
new file mode 100644
index 0000000..d742bd2
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/4a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/4c.png b/16709-h/images/4c.png
new file mode 100644
index 0000000..dd9a342
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/4c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/5a.png b/16709-h/images/5a.png
new file mode 100644
index 0000000..163f5fc
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/5a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/5b.png b/16709-h/images/5b.png
new file mode 100644
index 0000000..d4eed8e
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/5b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/6a.png b/16709-h/images/6a.png
new file mode 100644
index 0000000..cfd7d4a
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/6a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/6c.png b/16709-h/images/6c.png
new file mode 100644
index 0000000..fe04e70
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/6c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/7a.png b/16709-h/images/7a.png
new file mode 100644
index 0000000..1d6d5ab
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/7a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/7b.png b/16709-h/images/7b.png
new file mode 100644
index 0000000..7972cbc
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/7b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/8a.png b/16709-h/images/8a.png
new file mode 100644
index 0000000..7a34051
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/8a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/8b.png b/16709-h/images/8b.png
new file mode 100644
index 0000000..3c99cca
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/8b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/8c.png b/16709-h/images/8c.png
new file mode 100644
index 0000000..b25bef3
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/8c.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/9a.png b/16709-h/images/9a.png
new file mode 100644
index 0000000..28eab0c
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/9a.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/9b.png b/16709-h/images/9b.png
new file mode 100644
index 0000000..d2ba60b
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/9b.png
Binary files differ
diff --git a/16709-h/images/9c.png b/16709-h/images/9c.png
new file mode 100644
index 0000000..bfe29df
--- /dev/null
+++ b/16709-h/images/9c.png
Binary files differ