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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:30 -0700 |
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This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + + +FRANÇOIS COPPÉE + +Contes rapides + +PARIS +ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR +23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31 + +MDCCCLXXXIX + +A +FRANCIS MAGNARD +Son Ami + +F.C. + + + + +L'Invitation au Sommeil + + + +I + +Quand il n'était qu'un tout petit garçon, autrefois, chez ses braves +gens de père et mère, c'était le meilleur moment de la journée. + +Le dîner était fini; la maman, après avoir donné un coup de serviette +à la toile cirée, servait la demi-tasse du père,--du père qui, seul, +prenait du café, non par luxe et gourmandise, mais parce qu'il devait +veiller très tard à faire des écritures. Et tandis que le bonhomme +sucrait son moka,--un seul morceau, bien entendu!--devant toute la +famille assise autour de la table ronde, la maman,--une boulotte de +quarante ans, encore fraîche, tournant sans cesse vers son mari de +tendres et intelligents regards de chien fidèle,--la maman apportait +le panier à ouvrage. Les trois soeurs, nées à un an de distance, se +ressemblant, chastement jolies, avec les robes taillées dans la même +pièce d'étoffe et les honnêtes bandeaux plats des filles sans dot qui +ne se marieront pas, commençaient à ourler des mouchoirs; et lui, le +gamin, le dernier-né, le Benjamin, exhaussé sur sa chaise haute par +une Bible de Royaumont in-quarto, édifiait un château de cartes. + +En Juillet, dans les longs jours, on allumait la lampe le plus tard +possible, et, par la fenêtre ouverte, on voyait un ciel orageux de +soir d'été, aux nuages bouleversés, et le dôme des Invalides, tout +écaillé d'or, dans la fournaise du couchant. + +Comme c'est très mauvais pour la digestion d'écrire comme ça tout de +suite après dîner, on faisait un peu causer le père, afin de retarder +le moment où il se mettrait à son travail du soir: des copies de +mémoires, à six sous le rôle, pour un entrepreneur du quartier. Le +pauvre homme, une nature de rêveur, un esprit littéraire, qui jadis, +dans sa chambre d'étudiant, avait rimé des odes philhellènes, en était +arrivé là, ayant perdu l'espoir de passer sous-chef, et employait +toutes ses soirées à copier du jargon technique: «Démonté et remonté +la serrure... Donné du jeu à la gâche, etc., etc.» + +Mais, pour le moment, il s'oubliait à bavarder avec sa femme et ses +filles. + +Gaîment, car tout allait à peu près bien dans l'humble ménage. Un +marchand de bons-dieux de la place Saint-Sulpice avait offert à +l'aînée, la grande Fanny, l'artiste, celle dont les «anglaises» +blondes faisaient rêver tous les rapins du Salon Carré, de lui payer +cinquante francs son pastel d'après _la Vierge au coussin vert_. La +seconde, Léontine, avait «pioché» toute la journée son _Menuet de +Boccherini_. Quant à la grosse Louise, la cadette, elle ne +pensait qu'à la coquetterie, décidément. Ne voilà-t-il pas qu'elle +parlait--s'il y avait des gratifications au 15 août--de s'arranger une +petite capote, pareille à celle qu'elle avait vue chez la modiste de +la rue du Bac! + +--«Louise, mon enfant,--s'écriait le père,--tu fais des chapeaux en +Espagne!» + +Et l'on riait. + +Mais la maman pensait au sérieux, elle. Si le père obtenait une +gratification, elle avait remarqué, au Petit-Saint-Thomas, un mérinos, +bon teint et grande largeur, «pour vos robes d'hiver, mesdemoiselles.» +Et elle ajoutait gravement: «C'est tout laine!» comme si le coton +n'eût jamais existé, et comme si, à cause de lui, des milliers de +nègres n'eussent pas souffert plusieurs siècles d'esclavage. + +Tout à coup,--il faisait presque nuit dans la chambre,--le père +s'apercevait que son petit garçon venait de s'endormir, la tête sur +son bras replié, parmi l'écroulement du dernier château de cartes. + +--«Ah! ah!--disait joyeusement le brave homme,--le «marchand de sable» +a passé.» + +L'exquise minute! Il ne l'oubliera jamais, le gamin, qui a des cheveux +gris maintenant! Sa mère le prenait dans ses bras, et il sentait la +barbe rude de son père et les lèvres fraîches de ses trois soeurs se +poser tour à tour sur son front ensommeillé; puis, avec une délicieuse +sensation d'évanouissement, il laissait tomber sa petite tête sur +l'épaule maternelle, et il entendait confusément une voix douce--oh! +si douce et si caressante!--murmurer près de son oreille: + +«Maintenant, il s'agit de faire dodo!» + + + +II + +Vingt ans plus tard, il était un poète inédit, un étudiant en rimes, +et il faisait une partie de campagne avec sa chère petite Maria, une +modiste ressemblant à une madone du Corrège, qui serait anglaise. + +A l'arrivée, en descendant de la voiture publique et en déposant leur +léger bagage dans la chambre d'auberge, ils avaient bien ri, elle +et lui, du brevet de maître d'armes encadré, du bouquet de fleurs +d'oranger sous un globe, du grand lit à bateau et du papier de tenture +où se reproduisait à l'infini le nabab fumant son chibouck sur un +éléphant. Mais, quand ils eurent ouvert la fenêtre donnant sur la +campagne et qu'ils virent devant eux la route forestière, la route +humide et verte, fuyant sous les châtaigniers, ils poussèrent un cri +de joie, les Parisiens, et, dans leur enthousiasme, ils se donnèrent +un baiser en pleine bouche, devant la nature. + +Et depuis deux jours,--deux jours de Juin, trop chauds, à l'atmosphère +de bains, trempés de courtes averses,--ils vivaient là, battant les +bois du matin au soir, et, avant de se coucher, laissant la fenêtre +entr'ouverte pour être réveillés par les pinsons. + +Et ils étaient si heureux, si heureux, qu'ils avaient oublié tout +leur passé et qu'il leur semblait avoir toujours habité cette chambre +rustique. Elle y avait mis le charme de l'intimité, la jolie blonde, +en jetant, au retour des folles promenades, son ombrelle sur le +couvre-pied du lit, et en posant sur le globe aux fleurs d'oranger son +coquet chapeau de grisette. + +Déjà il avait eu des maîtresses, mais celle-ci était vraiment la +première, la seule qu'il eût aimée ainsi, avec cet abandon, avec cette +confiance. Douce, silencieuse, aimante, et si mignonne, avec des yeux +tendrement malins! Il était fou d'elle, fou de l'odeur fraîche qu'elle +exhalait, de ses mots d'enfant, de la moue si sage et si sérieuse de +sa bouche, quand elle était pensive. Et elle l'aimait si naïvement, +et, s'il restait deux jours sans la voir, elle lui écrivait, d'une +grosse écriture maladroite, de si adorables lettres, pleines de +sentiment et de fautes d'orthographe! + +Voilà longtemps qu'il projetait de faire cette bonne partie, longtemps +qu'il n'avait pas pu. Pourquoi? Parce que la liberté est rare, et +aussi à cause de ce bête d'argent qui manque toujours. Mais enfin, ils +s'en étaient donné tous les deux, du bon temps et du grand air. Ils +avaient mangé des artichauts à la poivrade sous la tonnelle fleurie de +capucines, bu du «reginglet» qui râpe le gosier, couché dans des draps +de paysan, bien blancs et bien rudes; ils avaient surtout couru au +hasard sous le taillis, où elle avait cueilli et mangé des mûres et +des fraises sauvages, et où, comme un berger de Théocrite et comme un +calicot du dimanche, il avait gravé son initiale et celle de Maria, +avec son canif, sur l'écorce blanche d'un bouleau. + +Mais l'instant le plus doux de ces douces heures,--l'instant dont le +souvenir fera naître encore un souvenir sur ses lèvres de vieillard, +dans quarante ou cinquante ans, quand il traînera sa canne d'invalide +sur le sable de la Petite-Provence,--ce fut vers onze heures du soir, +la veille du départ. + +Comme il pleuvait à verse, ils s'étaient attardés devant la cheminée +de la cuisine, lui, séchant ses gros souliers de chasse, elle, +arrangeant la gerbe de fleurs des champs qu'elle voulait rapporter à +Paris. Puis, ils étaient remontés dans leur chambre, où ils avaient +fourbancé quelque temps, en riant d'entendre, dans la salle basse, +traîner la jambe boiteuse de l'aubergiste, qui fermait ses volets. +Enfin tout s'était tu; la pluie avait cessé, et ils s'étaient sentis +tout à coup environnés par le grand silence et la profonde solitude de +la campagne nocturne. + +Sans rien dire, elle prit l'unique bougeoir, le posa sur la cheminée, +devant la glace sombre et tachée par les mouches, et elle commença sa +toilette de nuit. Lui, plongé au fond du grand fauteuil, les jambes +croisées, la regardait, tout engourdi de bonheur et de fatigue. + +Elle avait retiré sa robe et son jupon, et, gardant seulement son +corset de satin noir qui étreignait sa taille mince, elle levait +gracieusement, pour tordre son chignon, ses bras un peu grêles +au-dessus de sa tête, quand elle vit dans la glace son amant qui lui +souriait, et elle lui rendit son sourire. + +Comme il l'aimait, dans ce moment-là! Comme il l'aimait bien! Sans +désirs. Deux nuits d'ivresse les avaient éteints. Mais il était +plus tendre encore dans son accablement. Devant le lit préparé, qui +embaumait la lavande, devant les deux oreillers jumeaux, il savourait +d'avance la volupté délicate de s'abandonner à l'étreinte de son amie, +de lui dire bonsoir dans un baiser sans fièvre et de s'endormir sur ce +coeur simple, qui ne battait que pour lui. + +Et c'est alors que, semblant deviner sa pensée, elle était venue +s'asseoir sur ses genoux, l'avait pris dans ses petits bras, et, le +regardant de tout près avec ses yeux fins et doux que fermait à demi +le sommeil, elle lui avait dit, câline comme un enfant qui veut être +bercé, et d'une voix mourante de lassitude: + +«Maintenant, il s'agit de faire dodo!» + + + +III + +Aujourd'hui, il se fait vieux, le conteur d'histoires d'amour, le +marchand de rêves. Cinquante ans tout à l'heure, les cheveux poivre et +sel, la patte d'oie au coin de l'oeil et l'estomac gâté,--une mauvaise +pierre dans son sac, comme on dit. + +Ce matin, lorsqu'il s'est réveillé, la bouche amère, et qu'il a lu +le billet de faire-part, il n'a pas voulu, tout d'abord, aller à cet +enterrement. Saluer le cercueil d'un homme qu'il méprisait! A quoi +bon cette hypocrisie? C'était un «confrère», sans doute,--quel mot +absurde!--mais un drôle, une plume vénale. Pourtant, il n'avait pas eu +à se plaindre de ce malheureux. Au contraire. Sans intérêt personnel, +par simple goût, ce journaliste lui avait toujours montré une +sympathie dont il rougissait, l'avait loué avec tact et même +chaudement défendu dans de mauvais jours. On était sinon des amis, du +moins des camarades; on se serrait la main quand on se rencontrait, +par hasard, dans la rue, aux «premières». Allons! il suivrait ce +convoi; il devait au mort cette politesse. + +Et, par ce sale et pluvieux matin de Novembre, il s'était rasé +et habillé de bonne heure, il avait déjeuné à la hâte,--les oeufs +n'étaient pas frais, pouah!--il avait pris un fiacre qui sentait +le chien mouillé, et il était arrivé en retard à l'église, quand le +service funèbre était presque terminé. + +--«Portez... armes! Présentez... armes!» + +Et le tambour voilé battait aux champs. + +Des soldats?... Ah! oui, c'est vrai, il y a une croix d'honneur sur le +catafalque. Celui qu'on enterrait l'avait autrefois ramassée dans la +boue d'une intrigue politique, où des filles se trouvaient mêlées. Et +le poète, en s'inclinant pour l'Élévation, se sent tout honteux de son +ruban rouge. + +Mais, puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout. On vient de donner +l'absoute. Il prend la file, jette l'eau bénite, remonte dans son +fiacre; et le cortège se met en route vers les faubourgs, sous la +pluie fine et froide. Puis, au cimetière, c'est l'éternelle et lugubre +comédie: les gens qui, tout le long du chemin, ont ri d'un scandale +arrivé la veille, et qui se composent un visage digne ou chagrin en se +rangeant autour de la fosse béante; l'orateur ridicule qui ment comme +un dentiste, en parlant du mort, dans l'espoir de quelque réclame; +et, dans un coin, témoignage de la belle existence du défunt, sa +maîtresse, une catin hors d'âge, dont le deuil semble un déguisement +et dont les larmes font couler le maquillage. + +Il en a assez, l'homme nerveux. Il prévoit qu'à la sortie il faudra +encore distribuer des poignées de main déshonorantes. Il s'esquive +avant la fin, et se dérobant derrière un magnifique monument-annonce +élevé à la mémoire d'un fameux marchand de nouveautés, il s'enfuit +dans une allée déserte du cimetière. + +Il ne pleut plus; mais ce ciel couleur de suie, ces feuilles mortes +dans la boue, ces arbres noirs dégouttant sur les tombes, et ce vent +malsain, ce vent d'épidémie, qui passe en gémissant, c'est sinistre! + +Le rêveur solitaire éprouve tout à coup une inexprimable détresse. +Il songe qu'il n'est plus jeune, qu'il se porte mal, que sa vie est +contentieuse et précaire, et que ce n'est rien, mais rien, que sa +réputation si enviée par ses «confrères», que sa gloire de papier. +Il se dit que lorsqu'on le mettra en terre, bientôt, les choses se +passeront comme pour cet homme taré: mêmes crosses de fusil sonnant +sur les dalles de l'église, mêmes indifférents dans des fiacres +causant de leurs petites affaires, même grotesque en cravate blanche, +débitant des sottises avec une émotion de cabotin, tandis qu'un ami +complaisant l'abrite sous un parapluie. + +Et il est tellement saturé de tristesse et de dégoût qu'il voudrait +être mort déjà, et que ce fût fini, fini tout à fait. Oh! comme on +doit bien se reposer ici! + +Alors, dans le vent qui murmure et qui pleure en inclinant les ifs, +il croit entendre--réponse à son affreux désir--les paroles qui lui +rappellent les heures excellentes de sa vie, les paroles qu'il n'a +entendu prononcer que par sa mère bien aimée et par sa maîtresse la +mieux chérie: + +«Maintenant, il s'agit de faire dodo!» + + + + +Le Numéro du Régiment + + + +Le vagabond est effrayant, et la campagne est magnifique. + +C'est un de ces rôdeurs comme on en rencontre assez souvent au temps +des moissons, et celui-ci a si mauvaise mine qu'on a dû le repousser +de toutes les fermes où il est entré pour demander du travail. Le pied +de frêne sur lequel il s'appuie a moins l'air d'un bâton de voyageur +que d'une trique de meurtrier; et, sous le revers de sa veste de +toile, encrassée de sueur et de poussière, il doit y avoir un ignoble +numéro, imprimé à l'encre grasse, une matricule de bagne ou de prison. + +Quel âge a-t-il? Le malheur n'en a pas. Grand et sec, il marche avec +la souplesse d'un jeune homme, et pourtant la rude moustache jaune qui +traverse sa face boucanée grisonne déjà. En tout cas, il n'a pas honte +de sa misère. Il a crânement campé en arrière son vieux feutre rongé +par le soleil; dans son visage couleur de cuir ses durs yeux bleus +étincellent d'audace; et il va pieds nus pour ménager sans doute la +paire de gros souliers à clous bouclée sur son sac de soldat. Le pas +ferme et la tête haute, ayant dans toute sa personne on ne sait quoi +d'effronté et de militaire, l'homme suit un sentier très étroit entre +deux grandes pièces de blé, et les hauts épis lui viennent presque +jusqu'à l'épaule. + +Il ne sait pas où ce chemin le conduit. + +Autour de lui, la plaine s'étend à perte de vue, déserte, immobile +dans la grosse chaleur de Juin. + +A sa droite, des blés, des seigles, des avoines; à sa gauche, des +avoines, des seigles, des blés. Là-bas, seulement, un long rideau de +peupliers, vers lequel vole un corbeau; et plus loin, beaucoup plus +loin, les collines boisées, d'un bleu tendre dans la brume grise de +l'horizon. + +L'homme suit le sentier monotone. Ici, la moisson foisonne de bleuets; +là, de coquelicots. Tout près de lui, un grillon crie plus fort que +les autres, comme exaspéré. L'homme s'arrête; le grillon se tait. +Pas un nuage au ciel, où triomphe le soleil blanc de l'après-midi. Le +vagabond essuie alors son front couvert de sueur avec sa manche, et, +levant la tête d'un geste brusque, il jette un regard sombre au ciel +pur. + +La veille, dans le gros bourg rural où il est arrivé vers le soir, il +s'est présenté à toutes les portes, le feutre à demi soulevé, et il a +demandé d'une voix rauque et humble: + +«Est-ce qu'il y a une journée à faire, ici?» + +Partout on lui a répondu, après un regard du haut en bas, dans lequel +se voyait la méfiance du paysan ou l'effroi de la ménagère: + +«Non... Nous n'avons besoin de personne.» + +Il lui restait trois sous. Il a acheté un morceau de pain, et, tout en +mangeant, il a continué son chemin, du côté du crépuscule. + +Un ruisseau d'eau vive coulait au bord de la route. Il s'est mis à +plat ventre et il a bu à même. + +Puis, quand la nuit fut venue,--une nuit de Juin, où palpitaient de +larges étoiles,--il a sauté une haie, s'est installé dans un champ, +avec son sac pour oreiller, et, comme il était harassé de fatigue, il +a dormi jusqu'au lever du soleil. + +Ce qui lui manquait le plus, depuis trois jours qu'il était si +misérable, c'était son tabac. + +Il s'éveilla dans l'herbe humide, le corps tout engourdi, se leva +avec peine, frissonna sous ses haillons et murmura sourdement: «Nom de +Dieu!» + +Puis il se remit en marche sur la grand'route,--l'ancien «pavé du +Roi»,--qui traversait une forêt. + +La matinée était délicieuse. Une fraîcheur embaumée sortait des +profondeurs vertes. Sur les bords de la route, l'herbe des vaines +pâtures, tellement pénétrée de rosée qu'elle semblait pâle, était +criblée de petites fleurs des bois, blanc de lait, rose gris, lilas +clair, toutes si pures! Là-haut, à la cime des grands arbres, +le soleil levant lançait dans les feuilles ses premières fusées +d'étincelles. A vingt pas, devant le voyageur, deux joyeux lapins, +la queue en trompette, montrant leur blanc derrière, traversèrent la +route en quelques bonds et disparurent dans le fourré. Les oiseaux +chantaient éperdument. + +Le vagabond, lui, songeait à son horrible passé. + +Enfant de l'hospice, élevé chez une nourrice sèche, à la campagne, il +ne se rappelait guère de sa première enfance que ses tremblements +de terreur devant la vieille femme, la main toujours levée pour un +soufflet. Pourtant, il avait grandi quand même, garçonnet robuste, en +glanant, en ramassant du bois mort avec elle. Elle faisait peur à tout +le monde, passait pour une jeteuse de sorts, croyait elle-même l'être +un peu, avait d'étranges superstitions; et, quand elle trouvait dans +son poulailler un oeuf moins blanc que les autres, elle l'écrasait +sous son sabot, persuadée qu'il contenait un serpent. Elle laissa +l'enfant aller à l'école, où il apprit à lire, à écrire, à compter. +Mais ses camarades, petits paysans aux joues rouges, pleins de soupe +et de méchanceté, l'appelaient bâtard, fils de sorcière. Détesté +d'eux, il les détesta, et ce furent cent batteries, où il était, +heureusement pour lui, presque toujours le plus fort. + +A quatorze ans,--sa vieille nourrice venait de mourir,--il n'aurait +pas trouvé à s'employer dans le village, sans le voiturier qui venait +d'entreprendre la correspondance du chemin de fer et qui avait besoin +d'un galopin pour l'écurie. Il eut trois francs de gages par mois, la +nourriture d'un chien, et coucha dans la paille. Haï des garçons de +l'endroit, moqué des filles, passant pour idiot parce qu'il était +farouche, et n'étant jamais allé à la ville, située à trois lieues de +là, il était ainsi devenu un grand et vigoureux jeune homme, quand la +conscription l'avait pris et envoyé au 75e de ligne. + +Les premiers temps au régiment, dire que c'étaient là ses seuls bons +souvenirs! Pour la première fois, ce paria, ce souffre-douleurs, avait +connu le sentiment de l'égalité, de la justice. L'uniforme était trop +épais en été, trop mince en hiver, mais tous les soldats le portaient; +le «rata» de l'ordinaire soulevait le coeur bien souvent, mais les +autres le mangeaient comme lui. A la chambrée, dans un lit tout +près du sien, couchait un vicomte qui s'était engagé après quelques +fredaines. On se tutoyait entre camarades. Ici--quelle surprise!--un +homme valait un homme; et, pour s'élever au-dessus du niveau, pour +sortir du rang, une seule vertu suffisait: l'obéissance. Il la +pratiqua, sans effort. Plus intelligent, moins illettré que la plupart +des lourdauds à pantalon rouge, il avait gagné au bout de la première +année de service ses galons de caporal; au bout de la deuxième, sa +sardine de sergent. Maintenant, les tourlourous mettaient les premiers +la main au képi, quand ils le rencontraient dans les rues de la +garnison. + +Un instant d'ivresse, de folie, avait suffi pour le perdre. Il +commençait un nouveau congé; il venait d'être nommé sergent-major. Un +jour qu'il avait dans sa poche l'argent de la compagnie, trois verres +d'absinthe, bus coup sur coup, par bravade, et un caprice bestial +pour une fille aux yeux méchants, avaient fait de lui un voleur, un +criminel. A partir de là, tout dans sa vie redevenait horrible. Dans +un éclair de pensée, il se revoyait, le dos voûté par la honte, devant +les épaulettes et les croix d'honneur du conseil de guerre. Puis +c'étaient les interminables années au bataillon d'Afrique, le travail +au soleil ardent sur les routes, la fièvre du silo. Il était sorti +de cette fournaise et de cette infamie brûlé de la soif éternelle de +l'alcoolique et gangrené de vice jusqu'au coeur. + +Aucune chance non plus; pas une bonne occasion. Son temps fait, il +n'avait rencontré personne pour lui tendre la perche. Ouvrier par-ci, +homme de peine par-là, il avait couru les chemins, vagabond poursuivi +par son passé. Quand il souffrait trop de la faim, il commettait de +petits vols, il «chapardait», comme en Algérie. La rude poigne de la +justice lui était plus d'une fois retombée sur l'épaule. Où était-il +donc, il y a deux ans? En prison. Et l'hiver dernier? En prison +encore. Et depuis trois jours, dans ce pays inconnu où il errait, il +n'avait pas trouvé une journée à faire, en pleine moisson. Et il avait +dépensé son dernier sou, mangé sa dernière croûte. Que devenir? Que +faire? + +L'homme, en suivant toujours la grand'route, atteignit un carrefour. +Une croix s'y dressait,--une croix de mission,--avec un Christ en bois +grossièrement sculpté, dont les pluies avaient effacé la peinture. + +Il haussa les épaules et prit à gauche. + +Deux cents pas plus loin, il vit une belle et blanche maison +de campagne, séparée de la route par une pelouse et un large +saut-de-loup. Une jeune femme, en peignoir bleu, s'abritant d'une +ombrelle, parut sur le perron et appela un petit garçon qui jouait +dans l'herbe avec un gros terre-neuve: + +«Bébé! bébé!». + +L'enfant courut vers sa mère, et le chien, soudain furieux, vint +en trois bonds jusqu'au saut-de-loup, et aboya longuement après le +sinistre voyageur. + +Il montra le poing à cette maison de riches, où les fleurs matinales +semblaient exhaler du bonheur, et, pris d'un besoin farouche de +solitude, il se jeta dans un sentier, à travers la campagne. + +C'était ainsi qu'il se trouvait dans cette grande plaine, au milieu +des hauts épis, les jambes cassées de fatigue, le grondement de la +faim dans les entrailles, seul, perdu, désespéré. + +Tout à coup, un coq lança sa claire fanfare. Une maison était proche. +L'homme avait trop faim. Tant pis! Il irait là pour mendier, pour +voler, pour tuer, s'il le fallait. Il fit tournoyer son gourdin, hâta +le pas, et, au bout du sentier, qui tournait brusquement, se trouva +devant une petite métairie. Hardiment, il traversa la cour en effarant +la volaille, se dirigea vers la maison, très basse et couverte en +chaume, et mit la main au bouton de la porte vitrée, qui résista. + +--«Holà!» cria-t-il de toute sa force;--et, à quelques secondes +d'intervalle, il répéta par trois fois: «Holà!» + +Pas de réponse. Les gens du logis étaient allés, sans doute, +travailler aux champs. + +Le vagabond enveloppa sa main droite dans son vieux chapeau de feutre +pourri, enfonça un carreau d'un coup de poing, tâta la serrure, qui +s'ouvrait en dedans et n'était point fermée à clef, poussa la porte et +entra dans la maison. + +Il se trouvait dans une salle basse, évidemment la seule habitée du +logis. Il y avait là le lit, la cheminée, la huche, le dressoir, la +table, où traînaient une miche de pain, un couteau de cuisine et un +paquet de tabac éventré; enfin, la lourde armoire de chêne, celle où +le paysan cache son magot, sa poignée de louis ou d'écus, dans un sac +ou dans un vieux bas. + +Pour la première fois de sa vie, l'homme venait de commettre une +effraction, de risquer le bagne. Eh bien! il fallait aller jusqu'au +bout. + +Il prit vivement le couteau sur la table et s'approcha de l'armoire, +pour la forcer. Mais tout près du meuble, sur la muraille, un papier, +dans un cadre de bois noir, attira son attention. Machinalement, il +y jeta les yeux et lut d'abord ces mots imprimés: «75e régiment +d'infanterie». + +Il s'arrêta net. + +C'était un certificat de libération délivré au nommé Dubois +(Jules-Mathieu), caporal clairon à la 2e compagnie du 3e bataillon. + +Ainsi, il allait voler un homme de son ancien régiment. Pas de son +temps, non! La date du papier était récente. Mais n'importe! + +Et voilà que, le coeur remué, il hésite maintenant à faire le coup. + +--«Comme on est bête!» dit-il à demi-voix. + +Soudain, son regard se reporte vers la table, où sont la miche et le +tabac, et son parti est bien vite pris, au pauvre diable. Il coupe +la miche par moitié, tire sa pipe de sa poche et la bourre,--on peut +emprunter cela à un camarade, pas vrai?--puis, s'élançant hors de la +maison, il reprend, en mangeant son pain, le sentier à travers les +blés, le chemin de traverse, la grand'route; et quand il passe de +nouveau, sa pipe allumée, devant le Christ du carrefour, il lui dit, +sans le saluer, avec une grimace gaie au coin de la lèvre, où rit un +reste de la blague du soldat d'Afrique: + +«Toi, mon vieux, c'est dommage que tu n'aies pas servi au 75e!... Sans +cela, tu me ferais trouver du travail, ce soir, à l'étape.» + + + + +L'Orgue de Barbarie + + + +I + +Que la musique est nostalgique! Comme elle évoque douloureusement +les vieux souvenirs! Et combien lamentable, au fond du crépuscule de +Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue une ancienne +polka! + +Un ancien air de polka qui faisait sauter tout Paris il y a quinze +ans, quand vous en aviez dix-huit à peine, madame! Oui! vous, la +pauvre blonde flétrie, qui portez un chapeau de velours bleu bien fané +pour ses brides neuves, et qui poussez la petite voiture où dort votre +troisième bébé, sous les platanes sans feuilles du triste boulevard de +banlieue. + +Comme vous étiez jolie, du temps où l'on tapotait cette polka dans +les sauteries bourgeoises à verres de sirop et à gâteaux secs! Quelle +matinée de printemps vous faisiez alors avec votre frais visage d'un +ovale corrégien et ces admirables cheveux ondés, couleur de blé mûr, +dont vous avez perdu la moitié, hélas! à votre deuxième couche! + +Sans dot!... Oui! vous n'aviez pas de dot. Pouvait-il en être +autrement pour la fille d'un honnête sous-chef, n'obtenant +régulièrement de ses supérieurs que cette note désespérante: «Bon et +modeste serviteur, très utile dans son emploi», de ce pauvre bonhomme +qui, dans les bals où il vous accompagnait, n'osait pas s'asseoir à la +table de whist à dix sous la fiche, et tâtait constamment la poche de +son gilet, pour s'assurer qu'il n'avait pas perdu les trois francs du +fiacre de nuit? + +Sans dot!... Toutes les glaces du salon vous disaient que vous n'en +aviez pas besoin, quand vous entriez au bras de votre père, radieuse +dans un brouillard rose. Qui pouvait se douter que la maman, restée au +logis pour cause de toilette, avait repassé votre jupon sur la table +de la salle à manger et que vous-même aviez coupé et cousu votre robe? +N'étiez-vous pas gantée jusqu'au coude? Comment aurait-on su que vous +aviez des piqûres d'aiguille au bout des doigts? + +Écoutez la vieille polka que joue l'orgue de Barbarie haletant, au +fond du crépuscule de Novembre. Ne dirait-on pas le chant d'une folle, +entrecoupé de sanglots? + +Il vous invitait souvent à la danser avec lui, cette polka, le beau +jeune homme brun, à la moustache militaire, si élégant dans son frac +bien coupé, que, dans vos pensées, vous appeliez par son petit nom, +Frédéric. Il vous invitait à la danser avec lui, cette polka, et la +mazourke aussi, et la valse. Votre voix tremblait un peu, quand vous +répondiez: «Oui, monsieur;» et votre main aussi tremblait, quand vous +la mettiez dans la sienne. Car c'était un fils de famille, un assez +mauvais sujet, disait-on, qui avait eu un duel,--quel prestige!--et +dont le père avait deux fois payé les dettes. + +Comme il vous entraînait par la taille, d'une main ferme, et, dans les +minutes de repos où vous vous appuyiez sur son bras, toute souriante +et respirant vite, comme il vous troublait en vous regardant tout +à coup dans les yeux et en vous adressant, d'une voix basse et +chaude,--sur un rien, sur un détail de votre toilette, sur la fleur de +vos cheveux,--un compliment très respectueux dans les termes, mais où +vous deviniez on ne sait quel sous-entendu, qui vous faisait à la fois +peur et plaisir! + +Hélas! un jeune gaillard comme M. Frédéric n'était pas fait pour +s'attarder dans les bals à verres d'orgeat. Il s'en alla vers d'autres +fêtes; et, sans vous l'avouer à vous-même, vous en fûtes triste, +n'est-ce pas? Puis deux, trois, quatre, cinq années s'écoulèrent. Vous +ne mettiez plus de robe rose, étant devenue un peu pâle, et, dans les +sauteries bourgeoises où le répertoire musical ne change guère, on +jouait toujours la vieille polka qui vous rappelait M. Frédéric. + +A la fin, il a fallu voir les choses comme elles étaient, prendre un +parti, et vous avez épousé le timide garçon qui faisait danser les +demoiselles osseuses et frisant la trentaine. Jadis, vous aviez plus +d'une fois oublié son tour de quadrille, bien qu'il fût inscrit sur +votre petit carnet d'ivoire. Alors il vous faisait un peu pitié, +convenez-en, ce bon M. Jules, avec ses cravates blanches trop empesées +et ses gants nettoyés à la gomme élastique. Vous l'avez épousé, +pourtant, et c'est, après tout, un travailleur, un brave père de +famille. Il est maintenant sous-chef, comme feu monsieur votre père, +et il obtient la même note décourageante: «Modeste et utile serviteur; +à maintenir dans son service.» Quand vous lui avez donné son deuxième +garçon, il est venu un peu d'ambition au pauvre homme, et, pour avoir +de l'avancement, il a publié deux petites brochures spéciales; mais on +s'est acquitté envers lui en le décorant des palmes académiques. + +Trois enfants,--deux fils d'abord, et une gamine, venue bien plus +tard,--c'est lourd! Heureusement que l'aîné est au collège, pourvu +d'une demi-bourse. Avec beaucoup d'économie, on joint les deux bouts. +Mais quelle vie médiocre et triviale! Le père, lui, part dès le +matin, en emportant son déjeuner--un pain fourré et une fiole d'eau +rougie--dans les poches de son pardessus; car, avant de s'installer +sur son rond de cuir ministériel, il va faire un cours de géographie +dans les pensionnats de jeunes filles. Vous, madame, vous n'avez pas +le temps de vous ennuyer, et la journée est courte pour qui a tant à +faire. Cependant, jamais un plaisir! Depuis un an, vous n'êtes allée +qu'une fois au spectacle, en Septembre dernier, voir le _Domino noir_, +avec des billets de faveur. + +Vous êtes résignée, vaincue, sans doute. Mais ce vieil air de polka +que joue toujours l'orgue obstiné vous fait souvenir que, l'autre +soir, poussant comme aujourd'hui devant vous la petite voiture où dort +votre enfant, et traversant ce même boulevard, vous avez failli être +écrasée par une fringante victoria, et que vous avez reconnu, bien +installé sous les couvertures, le beau M. Frédéric en personne, resté +le même, ayant l'air toujours jeune des gens heureux, qui vous a jeté +un regard dur en criant: «Maladroit!» à son cocher. + +N'est-ce pas, que cet orgue est insupportable?... Il se tait, +heureusement. Et voici que la nuit monte. Là-bas, au bout du triste +boulevard de banlieue, sur la fumée rouge qui succède au coucher du +soleil, le gaz qu'on allume fait éclore ses étoiles blêmes. Rentrez +à la maison, madame Jules. Votre second fils doit être déjà revenu de +l'école, et, quand vous n'êtes pas là, il n'apprend jamais sa leçon +du lendemain avant le dîner. Rentrez à la maison, madame Jules. Votre +mari va bientôt revenir de son bureau, plein de fatigue et de faim, +et vous savez bien que, sans vous, la petite bonne à vingt-cinq francs +par mois serait incapable de «raccommoder» avec des pommes de terre et +des oignons le reste du boeuf d'hier soir. + + + +II + +Que la musique est nostalgique! Comme elle évoque douloureusement +les vieux souvenirs! Et combien lamentable, au fond du crépuscule de +Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue un vieil air +de galop! + +A quoi songez-vous en l'écoutant, madame la comtesse, et pourquoi +restez-vous debout et comme pétrifiée par la rêverie, près de la +haute fenêtre de votre boudoir? Que peut vous rappeler, à vous, femme +heureuse et dans la pleine beauté de vos trente ans, l'ancien air +de galop joué là-bas, sur le triste boulevard, au delà des tilleuls +dépouillés de votre jardin, par l'orgue de Barbarie gémissant et +évocateur? + +Il vous rappelle le vaste amphithéâtre du «Johnson's american Circus», +bondé de visages attentifs, tel qu'il était à l'époque de vos succès +équestres. Les deux virtuoses nègres ont terminé leur concert comique +en se cassant leurs violons sur la tête, et le palefrenier vient +d'amener sur la piste votre cheval de voltige,--vous savez bien, +l'énorme et paisible cheval blanc, tacheté de noir, qui faisait songer +à une dinde crue, gonflée de truffes? Vous faites votre entrée alors, +donnant la main au superbe maître de manège en habit écarlate et +coiffé à la Capoul, dont vous avez été un peu amoureuse, avouez-le, +comme toutes les écuyères de la troupe. Vous saluez le public d'un +entrechat, et, tout de suite, d'un seul bond, hop! vous voilà debout +sur la selle en plate-forme. Un fouet claque, l'orchestre lâche ses +cuivres furieux, le cheval truffé prend son petit galop mécanique, et, +hop! hop! vous voilà partie! + +Quelle olympienne créature vous étiez alors, comtesse! Dix-sept ans, +et les jambes de la Vénus du Capitole. La force et la grâce! Une de +ces beautés parfaites, comme il ne s'en obtient plus guère qu'avec +les croisements de sang et les amalgames de races du Nouveau-Monde. Un +murmure circulait: «C'est la belle Adah! l'Américaine!» Et, grisée par +ce vent du triomphe, vous redoubliez vos audacieuses pirouettes. + +La première partie de «l'exercice» finissait toujours dans un long +crépitement de bravos. Tandis que les écuyers montaient sur des +tabourets avec les banderoles et les cerceaux, et que le clown, pour +amuser la galerie, jetait d'un soufflet son camarade à plat ventre et +le relevait délicatement par le fond de la culotte, vous faisiez un +tour de piste au pas, posée sur le bord de la selle avec une légèreté +de papillon. C'était la meilleure minute pour vos admirateurs. Vous +teniez votre tête de déesse droite sous son casque de cheveux noirs +enguirlandés de fleurs, et, de la jupe de gaze bouffant autour de +vous, vos sublimes jambes en maillot rose émergeaient comme d'un +nuage. + +Ce fut dans un de ces moments de repos que vous remarquâtes pour la +première fois le comte, aujourd'hui votre époux, alors un des plus +violents viveurs de Paris. Il se tenait debout dans le couloir des +écuries, grand, mince et correct dans sa redingote boutonnée, un brin +de lilas à la boutonnière, en chapeau gris, et tapotant ses +lèvres avec la pomme d'or de sa badine. Il revint le lendemain, le +surlendemain, tous les jours; et vous baissiez les paupières, confuse, +quand votre regard rencontrait ses yeux éperdus, ses yeux pâles +d'homme qui a perdu la tête. + +Il l'avait perdue, en effet; mais vous étiez une honnête fille, tout +simplement. A cinq ans, vous deveniez orpheline, votre père, l'Homme à +la Perche, s'étant tué net en tombant sur la nuque. Les gens du cirque +avaient adopté l'enfant de la balle. Le vieux clown parisien Mistigris +vous avait appris le français, puis un peu à lire et à écrire. Après +avoir été l'enfant gâtée,--et respectée, malgré tout,--de ces braves +saltimbanques, vous étiez devenue une des gloires de leur entreprise. +Vous gagniez votre vie, honnêtement, à montrer vos jambes, mais vous +étiez sage pour de bon; et,--rappelez-vous,--le soir où le comte vous +offrit cette parure de turquoises, assez brutalement, il faut bien le +dire, vous faillîtes le cravacher en pleine écurie, devant le box de +l'éléphant. + +C'était fait pour déchaîner un homme à passions. Le «Johnson's +american Circus» faisait son tour de France. Le comte vous suivit à +Orléans, à Tours, à Saumur, à Angers;--et enfin, à Nantes, il fit la +folie complète, comme un Russe, et, n'ayant plus ni père ni mère, il +vous enleva pour vous épouser. + +Oh! comme l'orgue de Barbarie pleure lamentablement le vieil air de +galop dans le crépuscule! + +Que faire, après les premières semaines de la brûlante lune de miel, +passées dans un village perdu au bord de la mer? On pouffait de rire, +là-bas, au Jockey; et les femmes du monde suffoquaient d'indignation +derrière les éventails. Le comte prit le bon parti; il s'expatria +pendant plusieurs années. Ah! pauvre comtesse, que vous vous êtes +ennuyée à Florence, dans ce noir palais où votre mari vous a fait +élever et instruire comme une petite fille, et où vous avez subi +tant de leçons et de professeurs. En femme reconnaissante,--plutôt +qu'amoureuse, hélas!--vous vouliez plaire au comte, devenir digne de +lui. Mais, naturellement, il fallut du temps; et, tout patient qu'il +était, comme votre mari vous a fait souffrir avec ses continuels: +«Cela ne se dit pas... Cela ne se fait pas...» toujours suivis d'un +«ma chère» très sec, qui vous suppliciait! + +Toutes les femmes sont éducables. «Parvenu» est un mot qui ne se dit +pas au féminin. Au bout de trois ans, vous étiez une vraie comtesse. +Le comte, qui bâillait dans les musées et n'avait jamais pu mordre aux +Primitifs, n'y tint plus et vous ramena à Paris. Les volets du vieil +hôtel, fermés depuis si longtemps, claquèrent contre la muraille, et +vous fîtes votre premier dîner de retour dans la vaste salle à +manger, devant le grand portrait du haut duquel le bisaïeul du comte, +lieutenant-général des armées du Roi, poudré, avec le cordon bleu +sur son habit rouge, et remarquable surtout par l'immense nez de la +famille, semblait vous jeter un regard sévère. + +Ici encore, c'est pour vous, comtesse, la solitude et la mélancolie. +Votre mari est arrivé seulement--après combien d'efforts et à force de +jeter de l'argent dans les oeuvres charitables!--à vous constituer une +petite société de prêtres et de dévotes. Que c'est lugubre, ces robes +noires des deux sexes! Depuis six ans, vous visitez, tous les matins, +des crèches et des écoles, et vous vous morfondez, le soir, dans +votre loge solitaire, aux Français ou à l'Opéra. Pas d'enfant, et pas +d'espoir d'en avoir jamais. Les années passent! Et le pis, c'est +que vous n'éprouvez pour le comte qu'une gratitude profonde, qu'une +sincère amitié, et que vous le jugez. Oh! un parfait galant homme, +assurément, mais plein de niaiseries aristocratiques, et ennuyeux +comme un concert. Il a quarante-huit ans, à cette heure, et c'est bien +le vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez fade mélange +de grand air, de favoris teints, de préjugés, de chapeaux gris et de +mauvais estomac. + +Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours le vieil air de galop qui +rythmait jadis vos entrechats sur le dos du cheval truffé? Voilà que +vous vous revoyez au milieu de l'arène, à la fin de votre «exercice», +envoyant au public le baiser d'adieu et écoutant avec ivresse le +bruit de grêle des applaudissements. Êtes-vous folle, comtesse? +Voilà maintenant que votre coeur palpite et que vous retrouvez votre +première et délicieuse émotion de jeune fille, quand il vous semblait +que le beau maître de manège en habit écarlate vous avait tendrement +serré le bout des doigts en vous reconduisant! + +Enfin le son de l'orgue s'est éteint; sur le ciel, de plus en +plus sombre, on distingue à peine les grands squelettes des arbres +dépouillés. Le valet de chambre entre discrètement, apportant une +lampe. Il la pose sur un guéridon, et dit de sa voix de cérémonie: + +«Monsieur le curé de Saint-Thomas-d'Aquin attend Madame la comtesse au +salon.» + + + + +Le Convalescent + + + +La première fois que le jeune compositeur Félix Travel, avec la +permission de son médecin, le docteur Damain, se regarda dans la +glace, il poussa un cri de surprise épouvantée. + +Comme il était changé, grand Dieu! Quelle maigreur! La peau collée +aux pommettes! Et ce teint jaune, et ces yeux meurtris! Sans doute, +il savait bien qu'il avait été très malade. Il avait eu la fièvre, le +délire, tout le tremblement. On lui avait brûlé le dos et la poitrine +avec des vésicatoires. Une pleurésie, c'est toujours grave. Mais il +n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances l'eussent à ce +point ravagé. Et puis, comme il se sentait faible! C'était inquiétant +aussi, ce point douloureux qui le brûlait, là, au-dessous de +l'omoplate, du côté droit. Oh! non, il n'était pas guéri. Qui sait? +Devait-il jamais guérir? Le docteur ne cherchait-il pas à le tromper, +quand il lui avait dit, le matin même, d'un air joyeux, trop joyeux: +«Allons! essayez de vous lever un peu aujourd'hui. Vous voilà tiré +d'affaire.» Tiré d'affaire? Avec cette mine de déterré? Ah! il +en était loin. Comme c'était pénible, cette sensation de vide et +d'épuisement dans son cerveau, dans toute sa personne! Et cet hiver +qui n'en finissait plus! Cette neige fondue qu'il voyait, derrière les +vitres de sa fenêtre, tomber avec lenteur! Bon! une quinte, à présent! +Et encore une petite tache de rouille sur son mouchoir. Tousse! +tousse! Est-ce qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxiété! + +Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses pâles et maigres mains +crispées aux bras de son fauteuil, s'enfonçait, s'abîmait dans sa +noire mélancolie. + +Mourir! A vingt-six ans! Au lendemain de son premier triomphe +d'artiste, quand un sourire de la gloire le payait enfin de tant de +travail et de privations! Ah! ce serait affreux! + +Et, dans un coup de mémoire, rapide comme un éclair, il revoyait tout +son passé de misère. C'était d'abord sa mère qu'il évoquait, sa +mère veuve, maîtresse de solfège et de piano dans les pensionnats de +troisième ordre, courant le cachet à travers Paris, son rouleau +de toile cirée sous le bras, dans son deuil éternel de pauvresse. +Avait-elle assez trimé, la vaillante et courageuse femme, pour élever +son fils unique, lui permettre de suivre les cours du Conservatoire, +faire de lui un bon musicien! Avait-elle assez roulé par tous les +temps, marchant sous la pluie avec des bottines qui prenaient l'eau, +ou cahotée dans les puants omnibus! Que de peine et que de bravoure! +Il se rappelait l'affreux petit logement, au fond des Batignolles, où +il la rejoignait tous les soirs, et où il la trouvait, rentrée à peine +et déjà cuisinant le dîner à la hâte, sans avoir même pris le temps +d'ôter son vieux chapeau de tulle noir, tout roussi par le soleil +et les averses. Comme c'était triste et laid, ce mobilier en ruine, +éreinté par les changements de garnison du père, un officier sans +fortune, épousé jadis par amour, et mort, jeune encore, d'un accident +de cheval, sans que sa veuve pût obtenir l'aumône d'un bureau de +tabac. + +Enfin la pauvre femme succombait à la besogne, comme une haridelle de +fiacre qui tombe dans les brancards, et le laissait orphelin à seize +ans, sans un parent, sans un protecteur, trop heureux d'avoir, pour +ne pas mourir de faim, un pupitre de contre-basse à l'orchestre de la +Gaîté. Oh! sa vie pendant dix ans, depuis lors! Quel navrant abandon! +quelle misère triviale! quelle chasse ignoble à la leçon bon marché, à +la pièce de quarante sous mise dans la main! Brrr! il valait mieux ne +plus y songer, arriver tout de suite à l'heure radieuse de sa vie. +Une mélodie de lui tombait par hasard sous les yeux de la Kauffman, la +grande cantatrice. Elle s'en éprenait, la chantait partout, et, en +un hiver, Félix Travel devenait presque célèbre. Le directeur de +l'Opéra-Comique, rencontré dans un concert, lui demandait quelque +chose. Le jeune homme avait justement un acte fini, tout prêt, tout +orchestré, sa _Nuit d'Étoiles_, un délicieux poème, où le pauvre +garçon avait répandu tout ce qu'il avait dû refouler jusque-là dans +son coeur de jeunesse et d'amour. + +Quel succès! Il croit entendre les énormes soupirs de la foule +charmée, les salves de bravos furieux, son nom acclamé. C'est fini, la +pauvreté, c'est fini, la solitude! Le voilà fameux! Dès le lendemain +de la première représentation, il change, chez une bouquetière, le +billet de mille francs qu'un éditeur lui a donné la veille, comme +acompte sur le prix de sa partition, et il porte pour dix louis de +fleurs au cimetière Montmartre, sur la tombe de la maman. Les journaux +saluent son oeuvre comme l'aurore d'un talent rare. Sur la première +page de _L'Illustration_, son portrait est gravé, et tout Paris est +amoureux déjà de sa fine et charmante tête de page florentin. Enfin! +il va donc jouir un peu de la vie, savoir ce que signifie le mot +bonheur... + +Eh bien, non! La maladie est là qui le guette et qui empêchera tout. +Depuis quelque temps, il est enroué, il tousse. Un soir, il se couche, +tout mal à l'aise, avec un grand frisson. C'est la fièvre, c'est la +pleurésie. Ah! il les connaît, les journées si longues et si mornes +passées, la nuque sur l'oreiller, à regarder une mouche marchant +au plafond ou à compter les petits bouquets de fleurs du papier de +tenture; il les connaît, les nuits d'insomnie, où le délire fait +passer tant de fantômes dans le halo de la veilleuse. Et maintenant +que le voilà debout,--convalescent, dit le médecin, allons donc!--son +visage reflété dans la glace lui fait peur; il sent qu'il est plus +malade que jamais, qu'il devient poitrinaire, qu'il va mourir... Sous +ses fenêtres, dans la rue, où la neige fait le désert et le silence, +un orgue de Barbarie joue l'air de sa _Sérénade_, que la Kauffman a +mise en vogue, l'an dernier. C'est la réputation populaire, c'est la +gloire des rues qui commence pour lui. Et il va mourir, tout jeune, +à la veille de tant de joies, comme un naufragé qui a longtemps +et désespérément nagé vers la côte et qu'une dernière lame écrase +bêtement contre un rocher. Non, Dieu est injuste! + +Le lendemain matin, le médecin revient voir son malade, et, après +qu'il l'a bien examiné, ausculté, tâté: + +«Eh bien?»--lui dit brusquement le jeune homme, assis sur son lit, +les bras croisés. Et dans son regard direct, froid, presque dur, le +docteur Damain, vieil homme de pratique et d'expérience, discerne la +profonde inquiétude, l'angoisse, la peur de la mort. + +--«Eh bien,--répond-il avec rondeur, tout en remettant ses gants,--eh +bien, mon mignon, il vous faut tout simplement deux ou trois mois de +convalescence, à ne rien faire, dans le Midi. Et puisque vous avez +quelque argent, vous allez partir le plus tôt possible. Pas pour +Nice ni tout ce côté-là. Vous y retrouveriez les Parisiens, un tas de +plaisirs et d'occasions de fatigue. Non. Ce qu'il vous faut, c'est +un coin bien retiré avec du soleil, quelque chose comme la +Petite-Provence des Tuileries, vous savez, où il n'y a que des +nourrices et des vieux rentiers à tabatières. Ce n'est pas gai, je +sais bien, pour un jeune cadet qui sort des pages et qui doit avoir +envie de montrer son épaulette; mais c'est nécessaire. Tenez! si vous +étiez tout à fait raisonnable, vous iriez à Amélie-les-Bains, dans +les Pyrénées-Orientales. Un trou de montagne, presque africain, bien +abrité du vent du nord; et l'aloès pousse tout le long de la route +de Perpignan. Le pays est superbe, et, sans les pantalons rouges qui +sèchent aux fenêtres de l'hôpital militaire, ce serait déjà plein +d'Anglais. Je suis allé par là autrefois, et j'y ai pris mon café +dehors, un premier Janvier. On y vit à bon compte, ce qui est à +considérer. Allez voir un peu le pic du Canigou, les gaves, les vieux +ponts romains et les olivettes. Voici tout à l'heure le mois de Mars; +vous resterez là-bas jusqu'à la fin d'avril, et vous nous reviendrez +tout à fait grand garçon, avec quelques refrains de contrebandiers, +quelques jolies chansons catalanes... Est-ce convenu?» + +En écoutant le docteur, Félix Travel renaît à l'espoir. + +Oui, le Midi, le repos dans un doux climat où l'on respire la vie +et la santé, les lentes promenades avec la caresse du soleil sur les +épaules. Oui, c'est cela, c'est bien cela qu'il lui faut. + +--«Et quand pourrai-je me mettre en route?--demande-t-il vivement. + +--Mais tout de suite, dans trois ou quatre jours. J'irai vous +installer moi-même en wagon... Et, puisque vous vous arrêterez un +peu à Perpignan, pour vous reposer du voyage, qui est long, je vous +donnerai un mot d'introduction pour une brave dame que j'ai soignée, +il y a quelques années, et tirée, ma foi, d'un assez mauvais pas. Oh! +ce ne sera pas très amusant pour vous. La comtesse de Pujade est une +grande dévote, je vous en préviens, et sa fillette, qui doit porter +aujourd'hui des jupes longues, va certainement plus souvent à la messe +qu'au bal. N'importe! je vous adresse à de bonnes femmes, qui pourront +vous être utiles à l'occasion.» + +Vite, une malle, des couvertures! Cette perspective d'un prochain +voyage a tout à fait remonté le moral du convalescent. Il lui semble +qu'il n'a plus qu'à partir pour être guéri. Ne va-t-il pas mieux déjà? +Aujourd'hui il est resté levé assez longtemps, il a rouvert son piano, +causé presque gaîment avec des amis qui le visitaient. Les forces lui +reviennent, positivement. Il est en état de supporter les vingt +heures d'express. Enfin! le voilà bien commodément installé dans un +compartiment de première classe, la bouillotte sous ses pieds, un +plaid sur ses genoux, avec tout ce qu'il lui faut dans son sac de +cuir, un roman anglais, du vin de Bordeaux, des sandwiches. + +--«En voiture! en voiture!» crient les hommes d'équipe, sur le quai de +la gare d'Orléans. + +Et le docteur Damain, le vieil ami de Félix, l'embrasse, lui serre la +main une dernière fois. + +--«Prenez bien garde aux courants d'air... Bon voyage!» + +Le train s'ébranle, très doucement d'abord, fait résonner les plaques +tournantes, puis, tout de suite, accélère sa marche, prend son furieux +galop ferré. Déjà il a jeté ses gros flocons de fumée aux fenêtres des +faubourgs, où sèchent des linges, il a franchi le rempart à l'herbe +pelée, laissé derrière lui les jardins maraîchers de la banlieue; et +Félix Travel, essuyant de temps en temps la buée de la vitre avec +son gant, éprouve une joie enfantine à voir de la vraie campagne, +les champs d'un vert sombre où fondent les dernières neiges et d'où +s'envolent des bandes de corbeaux, les collines lointaines dans la +brume, les vastes espaces du ciel gris de Février. Il ne tousse pas, +il ne souffre plus. Dans l'après-midi, après qu'on a passé la Loire +et ses bancs de sable, tandis qu'on court à travers les grands +châtaigniers sans feuilles et les robustes paysages du Poitou, voici +que, dans les nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que toute +la nature se met à sourire. A Bordeaux, c'est le beau temps tout à +fait; et dans la rade, un instant aperçue, le soleil, qui se couche +dans un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait et excité par +le voyage, Félix a oublié ses angoisses de malade; il se sent léger, +comme poussé par le vent de l'espérance. + +Après avoir dîné à la gare Saint-Jean, il s'endort d'un profond +sommeil dans une voiture de la ligne du Midi. A peine est-il troublé +deux ou trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre, des creux +du midi, qui crient: «Toulouge» ou «Montoban.» C'est seulement le +lever du soleil qui le réveille, une aurore splendide, une gerbe de +diamants qui éclate et jaillit dans l'azur. Cette fois, il y est, +dans le Midi, et pour de bon; il peut baisser la glace, aspirer l'air +chaud, regarder, avec l'étonnement de l'homme du Nord, le feuillage en +demi-deuil des oliviers et les routes sèches où courent des trombes de +poussière blonde. Enfin le conducteur du train annonce, en ouvrant les +portières: «Perpignein!... Perpignein.» On est arrivé. + +Le voyageur jette un regard aux créneaux roussis du Castillet, qui +datent de Charles-Quint, et aux platanes géants de la promenade, +penchés pour toujours, avec une inclinaison de cinquante degrés, par +l'effort prolongé du mistral. Puis l'omnibus du chemin de fer, dont +les chevaux font sonner sous leurs sabots le vieux pont-levis de +Vauban, conduit rapidement Félix Travel à travers quelques rues +tortueuses et le dépose à l'hôtel. Dans son impatiente curiosité de +voyageur novice, le jeune homme déjeune en hâte, assis tout seul au +bout de la table d'hôte, dont la malpropreté et la détestable cuisine +à la graisse sont déjà bien espagnoles; puis, après avoir vainement +essayé d'amollir dans son dernier verre de vin un biscuit, qui doit +dater de Charles-Quint, lui aussi, comme le Castillet, il sort pour +voir la ville et faire sa visite à cette comtesse de Pujade pour qui +le docteur Damain lui a donné une lettre d'introduction. + +Cette dame habite précisément à quelques pas de l'hôtel, dans une +ruelle pareille à un torrent desséché, une maison étroite et farouche +ayant à peu près l'air d'une prison, avec des «miradores» grillés +comme à Séville ou à Tolède. Félix tire la chaîne de fer toute +rouillée qui pend auprès de la porte,--une porte basse et ronde, +percée d'un judas, garnie de ferrures et de gros clous rébarbatifs, +une de ces portes qui ne semblent pas faites pour s'ouvrir,--et la +voit s'entre-bâiller, après une assez longue attente, pour lui montrer +la face ridée et le bonnet monastique d'une vieille servante aux yeux +de morte. + +--«Madame la comtesse de Pujade?--demande le voyageur. + +--Madame la comtesse et sa fille sont à la messe. + +--Je ne reste qu'un jour ici... Aurai-je chance de rencontrer ces +dames, un peu plus tard? + +--Je ne saurais vous dire.» + +L'accueil n'est pas engageant. Félix ne peut donc que laisser à la +servante sa carte et la lettre du docteur. + +--«Ma foi,--pense-t-il en s'éloignant,--si j'en juge par la lugubre +apparence de ce logis et par la tête de la domestique, qui ressemble +à une vieille machine à prières pour veiller les morts, j'aime autant +avoir trouvé visage de bois... A quoi pensait le brave docteur en +m'adressant à ces béguines?» + +D'ailleurs, vingt pas plus loin, son impression fâcheuse est dissipée; +car, au bout de la rue, brusquement, il débouche sur une petite place +pleine de bruit et de soleil. Là, devant le portail d'une église, +sculpté et vermiculé du haut en bas comme une écorce de melon, se +tient un joli marché, qui embaume le citron et la rose. Un coin +d'Espagne, en vérité, où vibre le sonore patois catalan. L'artiste +parisien, qui voyage pour la première fois de sa vie, reste ébloui +devant ce spectacle pittoresque et nouveau. Ah! les beaux écroulements +d'oranges, de tomates et de poivrons! La jeune marchande à qui il +achète une botte d'oeillets a les yeux noirs de la marquise d'Amaëgui, +et ce montagnard à ceinture rouge, qui fume sa cigarette, accoudé sur +sa mule au ventre rasé et toute harnachée de pompons et de sonnailles, +est beau comme un contrebandier des temps romantiques. A la bonne +heure! En voilà de la lumière, de la couleur et de la joie! Grisé, +enchanté, Félix Travel s'attarde à flâner parmi cette foule bruyante; +il se promène là pendant plus d'une heure, lentement, délicieusement, +dans la bonne chaleur du soleil qui lui pique le dos et les reins. Il +se sent toujours un peu faible, c'est vrai, mais jamais il n'a eu +plus goût à la vie. Ce Midi, tout de même! Mais c'est un miracle, une +résurrection! Mais il est en pleine convalescence! Quel bonheur! + +Pourtant, il a passé la nuit en wagon, il a sommeil, et lorsqu'il +rentre à l'hôtel pour se jeter une heure ou deux sur son lit, le +garçon lui présente une lettre que vient d'envoyer Mme de Pujade. +Elle prie M. Félix Travel de venir dîner chez elle, le soir même, sans +cérémonie; elle sera flattée, dit-elle, de connaître l'auteur de la +_Sérénade_ et de la _Nuit d'Étoiles_, et heureuse de parler avec lui +du docteur Damain, à qui elle doit la vie, etc., etc. Tout cela, dit +en quelques lignes courtoises, un peu sèches, sur un papier à lettre +orné d'une couronne comtale. + +Félix se rappelle alors la maison à physionomie inhospitalière, et +ce que le docteur Damain lui a dit sur l'extrême dévotion de Mme +de Pujade; et il est pris d'une singulière timidité. Saura-t-il se +conduire correctement dans un milieu aussi aristocratique? Célèbre +d'hier, il n'est pas encore allé dans le monde. Jusqu'ici il a vécu +comme un pauvre qu'il était, tout près du peuple, il n'a jamais de sa +vie vu de près une dame noble, une dévote. Et cependant, impossible +de refuser sans impolitesse. Ah! il se serait bien passé de la +recommandation du docteur. Dans quel guêpier son vieil ami l'a-t-il +fourré? + +Aussi est-ce avec une secrète émotion qu'un instant avant l'heure +convenue, le musicien, ayant fait toilette, se présente de nouveau +devant la maison lugubre. Mais, cette fois, la vieille servante à +mine de soeur tourière ouvre la porte sans difficulté, et après avoir +introduit le jeune homme dans le «salon de compagnie», comme on dit +à Perpignan, se retire en annonçant qu'elle va prévenir Madame la +comtesse. + +Malgré les lumières et le feu, il y fait froid, dans ce salon, le +froid spécial aux pièces ordinairement inhabitées. Les lourds meubles +de tapisserie, droits et raides comme des meubles d'églises, sont +rangés avec une désolante symétrie, et la nudité des boiseries claires +s'orne d'une unique gravure, magnifiquement encadrée, le portrait +du pape Pie IX, sanctifié de sa signature autographe. Pas un objet +d'intimité ou de souvenir; rien de féminin. Félix songe que si +l'extérieur du logis lui a semblé morose, l'intérieur est franchement +hostile. Les deux grosses lampes sur la cheminée, les bougies du +lustre à pendeloques de verre, les bûches enflammées dans le foyer, +semblent se dire: «Quel est cet intrus, pour qui on nous a allumées?» +Et voilà que le pauvre garçon frissonne et que sa gêne redouble. + +Tout à coup, une porte s'ouvre. C'est la comtesse, suivie de sa fille. + +Longue, jaune, sèche, en deuil éternel, avec un «tour» de cheveux d'un +noir impitoyable, Mme de Pujade a peut-être été une brune élégante, +du temps où le duvet qui ombrage sa lèvre supérieure ne s'était pas +encore décidé à devenir de véritables moustaches. Elles ajoutent +encore à la sévérité de toute sa personne, de ses mains à mitaines, +de son sourire au-dessous de zéro. Félix serait consterné par cette +apparition, s'il ne s'apercevait tout de suite--il a vingt-six ans, ne +l'oublions pas--que la jeune personne entrée dans le salon derrière la +comtesse est très jolie, malgré son air un peu gauche et sa robe mal +faite. + +--«Ma fille Thérésine,»--a dit Mme de Pujade. + +Et tout en répondant de son mieux aux compliments empesés que la +comtesse lui adresse sur ses tout récents succès, Félix, toujours +fort intimidé et assis au bord de sa chaise, admire à la dérobée cette +Thérésine, dont le teint de pêche et les beaux yeux noirs, modestement +baissés, lui rappellent les Vierges de Murillo qu'il a vues au Louvre, +ces Vierges si charmantes, si humaines avec un rien d'idéal, et dans +lesquelles il y a un peu de la madone et beaucoup de la grisette +madrilène. + +--«Vous partez donc, dès demain matin pour Amélie?--demanda la +comtesse au voyageur. + +--Oui, madame. Le docteur Damain m'assure que j'ai besoin d'un repos +absolu. + +--Nous regretterons de ne pas vous posséder davantage, monsieur. +Mais le docteur a raison. Perpignan n'est pas un bon séjour pour les +convalescents, et le vent du nord y est fort dangereux.» + +En ce moment un coup de sonnette retentit. + +--«C'est Monseigneur!--dit Mlle Thérésine. + +--Oui,--ajoute sa mère.--Vous allez dîner, monsieur, avec notre +vénérable ami, Monseigneur Calou, des Missions étrangères, dont les +pieux voyages en Indo-Chine ont épuisé les forces, et qui s'est retiré +ici, dans sa ville natale. Il a désiré faire votre connaissance, car +il aime beaucoup la musique, et ma fille lui a déchiffré au piano +votre partition.» + +Un évêque, à présent! Félix est pris de peur, positivement. Le voilà +aux prises avec tout ce qu'il y a de plus collet-monté dans le monde, +la noblesse et le haut clergé. Un évêque! Il n'en a vu qu'un, crosse à +la main et mitre en tête, à Sainte-Marie des Batignolles, l'évêque +qui lui a touché la joue le jour de sa confirmation. Saura-t-il se +comporter convenablement avec un prince de l'Église?... Ah! que le +diable emporte le docteur! + +Par bonheur, Mgr Calou a, sous ses cheveux blancs, une bonne et +joviale figure de vieillard sanguin, et il tend sans façon au jeune +homme qu'on lui présente, et qui s'attendait presque à être béni, sa +main gantée de violet. + +--«Le voici donc,--s'écrie-t-il avec un cordial accent méridional,--le +voici donc, ce jeune malade qui vient demander sa guérison à notre +soleil... Il fera son devoir, n'en doutez pas, mon cher enfant, et +vous pourrez bientôt vous remettre au travail, nous charmer de nouveau +par vos belles compositions... Mais le dîner est servi. A table!» + +En effet, la porte de la salle à manger vient de s'ouvrir. L'évêque y +pénètre en marchant à côté de Mme de Pujade; Félix offre son bras à +la jolie Mlle Thérésine; et, dès que Monseigneur a expédié le +_Benedicite_, on attaque le potage. + +Le dîner est excellent, un dîner de province, copieux et délicat; et, +après le coup du médecin, Félix, bien qu'encore un peu interloqué +par les moustaches de la comtesse et la croix pectorale de l'ancien +missionnaire, commence à se rassurer. C'est stupide, après tout, sa +confusion et son silence; il doit se montrer aimable, il ne veut pas +laisser la réputation d'un imbécile ou d'un sauvage. D'ailleurs, le +milieu dans lequel il se trouve lui semble déjà plus sympathique. Il +commence à croire qu'on s'intéresse à lui. On lui parle de ce qu'il +aime, de son art; on lui fait raconter la première représentation +de sa _Nuit d'Étoiles_. Et il répond, l'artiste, il s'anime, il +s'abandonne. A des mots ingénus, à de gentilles plaisanteries qui lui +ont échappé, on a ri, mais avec plaisir, sans ironie et sans malice. +Alors il s'épanouit, il cède au besoin des confidences, il dit, avec +une naïve éloquence, sa jeunesse si solitaire et si douloureuse, les +joies du succès inattendu. + +--«Ainsi, vous êtes tombé malade, au lendemain de votre premier +bonheur,»--lui dit Mme de Pujade; et elle a un: «Pauvre jeune homme!» +plein de bonté. + +Et le vieux prêtre le regarde avec des yeux bienveillants, et lui +remplit gaîment son verre. + +--«Encore un peu de bourgogne, monsieur le convalescent. Cela ne peut +que vous faire du bien.» + +Mais ce qui réconcilie tout à fait le voyageur avec ses hôtes, ce qui +lui rend la confiance, ce qui excite sa verve, c'est la présence de +Mlle Thérésine. Car il s'aperçoit qu'il ne lui déplaît pas, qu'elle +a doucement souri à toutes ses saillies, que ses beaux yeux noirs +aux longs cils retroussés se sont plusieurs fois levés sur lui, et +que--non! ce n'est pas une illusion, il en est sûr,--il vient d'y +surprendre un regard infiniment doux, presque attendri. + +Ah! l'aimable repas! La bonne hôtesse! Le brave homme d'évêque! Et la +charmante jeune fille, surtout! La charmante jeune fille! + +Mais, tandis que la servante change les assiettes, dans une de ces +minutes de silence inexpliqué où les gens du peuple disent: «Il passe +un ange,» soudain,--et par hasard, oh! par pur hasard,--Félix Travel +voit son visage reflété dans un miroir, là, sur la muraille, en face +de lui. + +Son visage! Mais est-ce vraiment son visage? Est-ce bien lui, ce jeune +homme si maigre, aux yeux caves, au teint plombé? Comment! Il a donc +toujours aussi mauvaise mine? Et toutes ses terreurs lui reviennent +aussitôt. Une cruelle pensée traverse son esprit. Les attentions, les +prévenances de ses hôtes, ce n'est pas à lui particulièrement qu'elles +s'adressent, c'est au malade, c'est au poitrinaire qui a déjà la mort +sur la figure. Était-il fou de s'imaginer que cette provinciale +sèche et altière, que ce vieux prélat, que cette silencieuse et +aristocratique enfant, pouvaient porter un tel intérêt à un pauvre +diable de musicien, sans fortune, à peine célèbre, sorti hier de la +bohème! Non! ce qu'il prenait pour de la sympathie, ce n'est que de +la pitié. Si la comtesse met tant d'insistance à lui faire accepter +ce blanc de poulet, si Monseigneur, de sa main blanche et grasse où +brille l'émeraude pastorale, lui verse si paternellement ce chambertin +de derrière les fagots, c'est par compassion pour son état; ils en +feraient autant, dans une de leurs charitables visites à l'hôpital, +pour le premier mendiant venu. Oui! c'est évident. Il comprend +les choses, il s'explique tout, maintenant. On le traite comme un +moribond! + +Et cette jeune fille? + +Elle aussi, sans doute, éprouve seulement pour lui la banale +commisération qu'elle aurait devant tout autre malade. N'allait-il +pas s'imaginer qu'il l'avait charmée dès la première rencontre, qu'il +éveillait peut-être en elle un sentiment obscur et doux? Insensé! Fat +et insensé! + +Et, comme il jette sur elle un regard irrité, presque méchant, il +découvre une indicible tristesse dans les beaux yeux de Thérésine, +dans ses beaux yeux mouillés, en ce moment, par deux larmes mal +contenues. + +Oh! l'affreuse amertume! + +Ainsi, il ne s'est peut-être pas trompé. Peut-être cette ignorante +et candide enfant, enfouie jusque-là au fond de cette province, dans +cette maison claustrale, a-t-elle senti tout à l'heure son coeur +tressaillir pour la première fois. Et maintenant elle est navrée en +songeant que ce jeune homme dont la vue la trouble, qu'elle va aimer, +qu'elle aime déjà, n'a plus que quelques mois, que quelques jours à +vivre. Ces larmes qui lui viennent aux yeux, c'est le regret de son +espoir d'amour, à peine né, si tôt déçu. Le malheureux qu'il est! Une +femme le pleure, en sa présence, de son vivant! + +C'est fini. Le charme est rompu. Rempli d'horreur, le coeur battant à +grands coups, Félix Travel tombe alors dans un morne silence. A toutes +les obligeantes questions de ses hôtes, il ne répond que par des +monosyllabes, des phrases confuses. Fuir! il ne pense plus qu'à fuir! +Dès qu'on se lève de table, il s'excuse avec maladresse, se déclare +plus souffrant. Et ce prêtre et ces femmes, avec leurs façons +affectueuses, leurs recommandations inquiètes, lui deviennent odieux. +«Enveloppez-vous bien... Prenez garde de prendre froid.» Oh! les gens +importuns! + +Enfin, le voilà dehors, libre. Il s'en va, cherchant à reconnaître son +chemin dans les rues noires et désertes de la vieille ville, sous la +claire et froide nuit d'étoiles; et, grelottant sous ses habits, seul, +tout seul avec l'exécrable peur de la mort, il se dit tout haut à +lui-même et se répète sans cesse, comme un monomane: + +«Perdu! Je suis perdu!» + + +Deux mois après, complètement guéri par le bon soleil et l'air salubre +des montagnes, Félix Travel, en repassant par Perpignan, était, une +seconde fois, invité à dîner avec l'évêque chez Mme de Pujade;--et +c'était à qui le féliciterait sur son bon appétit et sur sa belle +mine. + +Épanoui de se porter si bien, le musicien voit, à présent, les choses +comme elles sont. Il est dans une bonne maison de province, mal +meublée, c'est vrai, mais où la chère est exquise. Mgr Calou a la +rondeur et la bonhomie d'un vieil aumônier de régiment; et la comtesse +elle-même, malgré ses airs guindés, laisse apparaître, de temps en +temps, un sourire de brave femme sous ses moustaches. + +Il n'a plus de timidité, aujourd'hui, le voyageur; il se montre +amusant, spirituel, et, quand il regarde, par hasard, le miroir en +face de lui, il y reconnaît son visage--celui d'un joli garçon, ma +foi!--tout radieux de santé et de jeunesse. Ah! quelle joie de vivre! + +Non! pourtant, il a un souci. Les yeux de Mlle Thérésine évitent à +présent de se tourner vers lui: elle les tient obstinément baissés sur +son assiette. Pourquoi cette réserve excessive? S'est-elle dit qu'elle +ne doit pas s'intéresser à un jeune homme qui n'est point de son +monde, à un artiste qui passe; ou bien est-ce Félix qui s'est fait +illusion, la dernière fois? + +Il ne le saura jamais. Demain, il part pour ne plus revenir. +Mais--l'homme est si inconséquent, si bizarre!--voilà que le +convalescent épanoui est pris d'une mélancolie soudaine. Il se +rappelle les beaux regards de Vierge de Murillo fixés si doucement sur +lui, les beaux regards de madone et de grisette pleins de pitié et de +larmes, et, pour un peu, il songerait presque: + +«Décidément, je ne suis plus malade... Quel dommage!» + + + + +Oeuvres posthumes + + + +Comme le jour tombait,--un jour de Janvier, couleur de +cendre,--j'avais posé ma plume et je m'étais assis au coin du feu. +Dans la chambre, chauffée depuis de longues heures, où le nuage de +fumée de mes cigarettes augmentait l'obscurité crépusculaire, je +m'abandonnais, tout en tisonnant, à la sensation de fatigue heureuse +qui suit une séance de bon travail. Un coup de sonnette me tira de ma +rêverie. + +--«Il y a là,--me dit ma servante avec ce ton dédaigneux que prennent +involontairement les domestiques pour annoncer des visiteurs de mince +apparence,--il y a là une dame en noir, accompagnée d'un petit garçon, +qui désire parler à Monsieur.» + +Je donnai l'ordre d'introduire, et, une minute après, je vis +s'avancer, dans la pénombre, un groupe lamentable. + +Elle devait être encore jeune, cette grande et lugubre veuve, car le +chétif garçonnet,--son fils, évidemment,--qui se serrait contre sa +jupe noire, pouvait avoir dix ans à peine; mais tous deux, la mère +et l'enfant, étaient si usés, si flétris par la misère, que la femme +semblait hors d'âge et l'enfant déjà vieux. Ils s'approchaient, +marchant sur le profond tapis avec la lenteur timide et silencieuse +des malheureux, glissant presque; et, quand ils s'arrêtèrent devant +moi, dans le brouillard obscur de la chambre, pâles, tout en noir, +l'ample voile de la veuve les enveloppant d'une auréole de ténèbres, +je frissonnai comme devant deux spectres. + +--«A qui ai-je l'honneur?...» dis-je, en indiquant un fauteuil. + +La pauvre femme s'assit, attira son petit garçon près d'elle, et me +répondit d'une voix basse et douce: + +«Je suis la veuve d'Agricol Mallet... On m'a dit, monsieur, que vous +l'aviez un peu connu autrefois... avant la guerre... et je venais +savoir si vous voudriez bien... enfin, vous prier de souscrire à ses +oeuvres posthumes.» + +Agricol Mallet! A ce nom, mon esprit fut traversé par un tourbillon +de souvenirs. Je le revis, tel qu'il m'était apparu pour la première +fois, au café de Lisbonne, à cette table des «politiques», où le +fameux Michel Polanceau, aujourd'hui député, chef de groupe, et +désigné pour présider le prochain cabinet radical, prophétisait +tous les soirs, à l'heure de l'absinthe, la chute des Bonaparte et +l'imminente révolution. Agricol Mallet! Parbleu! ce brun à tête de +romain, le plus violent et le plus exalté disciple de Polanceau, +celui qui, à chaque motion incendiaire du tribun, secouait, d'un geste +héroïque, sa lourde chevelure et faisait frissonner les verres et les +dominos en frappant du poing la table de marbre. Un naïf et généreux +coeur, ivre de mots sonores! Je me rappelais... + +Dès le 4 Septembre, il avait pris la casquette noire et le remingnton +du franc-tireur, s'était battu, au Bourget, comme un enragé, puis, à +la fin du grand siège, il avait été gagné, lui, comme tant d'autres, +par cette fièvre obsidionale qui tourna en folie, au 18 Mars, et il +avait fini par tomber, criblé de balles, un képi de commandant fédéré +sur la tête et une ceinture rouge autour du ventre,--à vingt-trois +ans, malheureux enfant!--sur la barricade du Château-d'Eau. + +Agricol Mallet! Oui, je l'avais un peu connu, et je l'estimais pour la +noble et dure existence qu'il menait alors, pour sa courageuse misère +de poète, marié par amour à vingt ans et vendant au cachet son grec et +son latin, afin de nourrir sa femme et son nouveau-né. Il avait donc +laissé des oeuvres posthumes?... Mais parfaitement! Je me souvenais. +Un soir, il m'avait lu deux ou trois poèmes, des vers élégiaques et +murgériformes, avec une petite note tendre, toujours la même,--comme +celle du crapaud,--mais sincère; et même je m'étais dit qu'il avait +bien tort de préférer le bonnet rouge de Marianne au bonnet fleuri de +Musette, et qu'au fond ce buveur de sang était un buveur de lait. + +En ce moment,--il faisait presque nuit dans mon cabinet,--la bonne +apporta une lampe, et je pus mieux voir la veuve du commandant fédéré. + +Elle était tragique. + +On avait froid rien qu'à regarder sa robe et son châle, d'un noir +sale; et son navrant chapeau de crêpe, d'où s'échappaient quelques +mèches de cheveux blonds desséchés, semblait presser et amaigrir +l'ovale, jadis pur, de ce triste visage, meurtri par la souffrance. +Les grands yeux, d'un bleu faïence, étaient encore jolis et touchants, +malgré la patte d'oie et la poche aux larmes. Vieille à trente ans, +Mme Mallet faisait le dos rond à la façon des femmes du peuple souvent +battues. D'une main, elle maintenait sur son genou un paquet assez +volumineux, enveloppé dans un journal, et de l'autre, avec un geste +maternel, elle serrait contre elle son fils, enfant chlorotique, qui +avait l'air d'avoir grandi en prison. Le détail le plus douloureux, +c'étaient les gants de la pauvre veuve, d'horribles gants de castor +noir, blanchis aux coutures et crevés au bout des doigts. + +Saisi d'une vive pitié, je dis à Mme Mallet que je n'avais pas oublié +son mari, et je la priai de disposer de moi. + +Elle défit alors son paquet, qui contenait une demi-douzaine de +volumes à couverture rouge, et elle m'en offrit un. + +--«Puisque vous avez la bonté de souscrire,--me dit-elle,--voici votre +exemplaire, monsieur.» + +Je jetai un regard sur le titre, imprimé en caractères d'un noir +profond sur papier sang de boeuf; il était ainsi libellé: _Agricol +Mallet. Oeuvres Posthumes, avec une préface de Michel Polanceau, +député._ + +--«Ah!--murmurai-je,--M. Polanceau a fait une préface.» + +Dans le groupe républicain du café de Lisbonne, auquel je m'étais +jadis mêlé par hasard, moi, littérateur inoffensif, il m'avait +toujours déplu, le Polanceau, avec sa tête ronde aux dures moustaches +de sous-officier méchant. Parmi cette jeunesse exaltée, lui seul +était calme, mais d'un calme chargé de haine: un verre d'eau froide, +empoisonnée. Excellent professeur de droit, il avait cependant été +refusé à la soutenance de sa thèse de doctorat, à cause des opinions +socialistes qu'elle contenait et qu'il défendit énergiquement devant +les maîtres. Très brave, il avait déjà tué un homme, dans un duel au +pistolet. Par son éloquence bilieuse, faite de logique et d'amertume, +il s'imposait comme un chef futur à la table des «politiques»; mais, +tandis que ces têtes chaudes rêvaient de combats et de triomphes, +lui ne méditait que vengeance. Il dressait d'avance les listes de +suspects. A la «prochaine», il faudrait arrêter celui-ci, faire passer +celui-là en cour martiale. C'était un de ces révolutionnaires qui, dès +que l'émeute éclate, marchent sur la préfecture de police et signent +d'abord des mandats d'arrestation; car l'habitude des sociétés +secrètes donne ce goût dépravé, et dans tout conspirateur il y a du +mouchard. Comme Agricol Mallet, comme plusieurs autres camarades qui +devaient tâter du bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s'était +jeté dans la Commune; mais, heureux ou habile, il en était sorti +en temps opportun, les mains pures de sang, un peu comme celles de +Ponce-Pilate. Enfin, nommé député et votant avec l'extrême opposition +de gauche, il avait rapidement pris,--ayant, en somme, du mérite, et +beaucoup,--une place très importante à la Chambre. Encore une crise +ministérielle, et certainement ce serait son tour de tenir la queue de +la poêle. + +--«Mais oui,--disait la veuve du fédéré, de cette voix brisée qui +faisait mal à entendre, M. Polanceau a écrit la préface des poésies +posthumes de mon pauvre mari... Dam! c'était tout ce qu'il pouvait +pour nous... Vous le savez, il n'est pas bien avec les gens au +pouvoir...» + +Cependant, j'avais remis à la pauvre femme le prix de ma souscription. +Je n'osai faire plus; après tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme +elle s'était brusquement levée, je la reconduisis en lui adressant +quelques paroles de sympathie, et, resté seul, je parcourus le petit +livre. + +A coup sûr, les frères et amis qui l'auraient acheté de confiance, +attirés par le nom de l'auteur et la maculature écarlate, n'en +auraient pas eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie réelle, avait +conduit au feu les hirsutes et farouches combattants de la Commune, ne +savait mener, en imagination, que les brebis de la Deshoulières; et, +sauf quelques ïambes déclamatoires, mal imités d'Auguste Barbier,--la +seule pièce vraiment mauvaise du volume,--on ne trouvait là que des +vers printaniers, jolis et frais comme des pâquerettes, écrits par +Agricol pour sa jeune femme, auprès du berceau de leur petit enfant. +Ils allaient au coeur quand même, bien qu'un peu faiblots, ces poèmes +inspirés par la lune de miel, où le nom de la bien-aimée reparaissait +à chaque page. _Sonnet pour Cécile_.--_A ma chère Cécile_. Le poète y +racontait ses uniques et pures amours, gentiment, simplement, avec +une pointe de réalisme qui ne déplaisait pas. C'était sa première +rencontre avec la jeune fille, dans une soirée bourgeoise à verres +d'orgeat; et les regards furtivement échangés sous l'abat-jour, +pendant la partie de vingt-et-un; et le premier baiser sur le front, +aux jeux innocents. On suivait ainsi l'humble roman. Ils se mariaient, +les amoureux, ils se mettaient en ménage et ils s'aimaient, dans +leur petit logement au cinquième, en haut de Montmartre, pareils à un +couple de chardonnerets en cage chez une ouvrière qui n'a pas toujours +de quoi leur acheter du mouron. Bien des fois, le poète l'avouait, on +avait remplacé le dessert par un baiser. + +En lisant ces gracieuses confidences, on devinait qu'Agricol, +«l'irréconciliable», comme on disait alors, avait dû souvent oublier +les grands principes et se laisser tout bêtement vivre. Certes! il +avait été heureux le soir de l'élection de Rochefort, mais moins que +le jour où, se voyant à la tête de quelques économies, il avait pu +offrir à sa Cécile l'armoire à glace, ambitieux idéal de toutes les +grisettes; et, au retour des chasses aux violettes qu'ils faisaient +ensemble dans les bois de Vélizy, au premier printemps, le +révolutionnaire ne se fâchait pas, j'en suis sûr, quand sa chère +femme, épuisée de fatigue, se laissait tomber dans le grand fauteuil, +et, n'ayant pas même la force de se lever pour serrer son modeste +chapeau de paille, en coiffait sans façon le buste en plâtre de la +République, à portée de sa main, sur la cheminée... Et cette aimable +idylle avait fini en mélodrame sanglant! Et ce doux jeune homme, +père de famille avant d'être majeur, que les commères du quartier +regardaient avec un sourire attendri, quand, se promenant à côté de sa +femme,--une enfant presque,--il poussait devant lui la petite voiture +où dormait le bébé, ce naïf poète avait commandé une bande d'ivrognes +incendiaires et s'était fait tuer pour une loque rouge! N'était-ce pas +révoltant? Oh! l'infamie, la bêtise des rages politiques!... Et, les +yeux chatouillés de larmes, le coeur battant trop fort, je fermai +nerveusement le volume. + +Je revis alors la couverture rouge et le nom de Polanceau. + +Qu'avait-il pu dire, celui-là, le fanatique, à propos de ces chansons +d'oiseau parisien? Qu'avait-il pu y comprendre? + +Rien. Un coup d'oeil rapide jeté sur la préface du député radical +m'en fournit la preuve. Pas un cri jailli du coeur, pas une ligne ou +tremblât l'émotion, mais des phrases ronflantes, où vibrait comme un +écho lointain des feux de peloton de la guerre civile. De nouvelles +élections étaient proches, et cette tartine, qu'avaient dû reproduire +tous les journaux populaires, puait la réclame. De la peau de ce mort, +le candidat s'était fait un tambour pour battre la caisse devant son +programme. Écoeuré, je jetai le livre. + +D'ailleurs, l'heure du dîner était venue; et comme, en ce temps-là, +je rendais compte des premières représentations dans un journal et +versais, tous les Lundis, danaïde littéraire, mon urne de prose dans +le puits sans fond du feuilleton, je fis ma toilette tout de suite +après le café et me rendis à la Comédie-Française, où l'on reprenait +je ne sais quelle comédie de Scribe. + +Le premier personnage que j'aperçus de loin, en entrant au foyer du +public, ce fut Michel Polanceau. + +Debout aux pieds de la statue de Voltaire et entouré d'un groupe +de gens communs, qu'à leurs habits de coupe provinciale on devinait +députés, il pérorait, mis correctement, rajeuni, malgré ses tempes +grisonnantes, transfiguré par le succès,--superbe! Mon Dieu, oui! +l'ancien sectaire du café de Lisbonne, qui tenait du «sous-off» par +ses moustaches et du pion par ses lunettes, était devenu presque +élégant, et à son commencement d'embonpoint majestueux et truffé, on +pressentait le ministre de demain. + +Je ne pus que le reconnaître d'un coup d'oeil. Le grelottement de la +sonnette électrique annonçait le lever du rideau. + +Mais à peine fus-je installé dans mon fauteuil, à l'orchestre, qu'un +léger rire, venant d'une baignoire voisine, me fit tourner la tête; et +là, dans l'ombre cythéréenne de la loge, je distinguai--derrière une +belle personne qui a été bien jolie en 62, quand elle appartenait, +s'il vous plaît, à un prince royal,--l'austère profil du citoyen +Polanceau, lequel gobait une cerise confite que lui offrait en riant +la demoiselle. + +La toile se leva. Mais ce soir-là, moins que jamais, je ne pus +m'intéresser aux amours du jeune premier en sucre et de l'ingénue en +robe rose. Je revoyais la table des «politiques» et ce pauvre écervelé +d'Agricol buvant l'éloquence à la glace du tribun d'estaminet, et je +songeais au coin sinistre du Père-Lachaise où pourrissent, pêle-mêle, +les communards du dernier combat, et où Mme Mallet, en haillons de +deuil, va parfois déposer une maigre couronne; je l'évoquais surtout +dans ma pensée, la lamentable veuve, son paquet de volumes sous +l'aisselle, traînant son maladif enfant par les boues de Paris et +usant ses vieux gants de solliciteuse à tous les cordons de sonnette; +et je croyais encore l'entendre, en parlant de la préface de Polanceau +aux poésies de son mari, me dire, de sa voix de fantôme, avec sa +pitoyable candeur: «C'était tout ce qu'il pouvait pour nous.» + +En effet, le citoyen Polanceau a fait cette préface, et il se croit +sans doute très généreux envers la mémoire de son ami... Pouah! + + + + +A Table + + + +Quand le maître d'hôtel,--oh! quel ventre respectable dans l'ample +gilet de casimir! quelle face digne et rouge, bien encadrée de favoris +blancs! un physique de pair d'Angleterre, je vous assure!--quand +l'imposant maître d'hôtel eut ouvert à deux battants la porte du salon +et annoncé d'une belle voix de basse chantante, à la fois sonore et +respectueuse: «Le dîner de Madame la comtesse est servi», on posa +les chapeaux sur l'angle des consoles, les personnages les plus +considérables offrirent le bras aux dames, et tous passèrent dans la +salle à manger, silencieux, presque recueillis, comme à la procession. + +Le couvert étincelait. Que de fleurs! que de lumières! Chaque invité +trouvait sa place sans difficulté; dès qu'il avait lu son nom sur le +carton glacé, tout de suite, un grand laquais en bas de soie poussait +derrière lui, avec douceur, une moelleuse chaise brodée de la couronne +comtale. Quatorze convives, pas davantage: quatre jeunes femmes, en +grand décolleté, et dix hommes, appartenant à l'aristocratie du sang +ou du mérite, qui avaient mis, ce soir-là, tous leurs ordres, en +l'honneur d'un diplomate étranger, assis à la droite de la maîtresse +de la maison. Des paquets de petites décorations pendaient en +breloques aux boutonnières; sous le revers de deux ou trois habits +noirs, brillaient des plaques de diamants; une lourde croix de +commandeur s'étalait sur le plastron empesé d'un général cravaté de +rouge. Quant aux dames, elles avaient arboré toutes les splendeurs de +leurs écrins. + +L'élégante, l'exquise réunion! Et quelle atmosphère de bien-être dans +la salle haute, chauffée à point et ornée, sur ses quatre panneaux, +de grandes natures mortes dans le goût magnifique d'autrefois, où +s'écroulaient des fruits, des venaisons, des victuailles de toutes +sortes. Le service se faisait sans bruit: les domestiques semblaient +glisser sur le tapis épais, le sommelier nommait les vins à l'oreille +des convives sur le ton de la confidence et comme s'il leur révélait +un secret dont sa vie aurait dépendu. + +Dès le potage,--un consommé tout ensemble onctueux et énergique, qui +vous emplissait l'estomac de force et de jeunesse,--les causeries +entre voisins avaient commencé. Sans doute, ce furent d'abord des +banalités qu'on échangea à demi-voix. Mais quelle politesse dans +les sobres gestes! Quelle bienveillance dans les regards et dans +les sourires! D'ailleurs, aussitôt après le Château Yquem, l'esprit +flamba. Ces hommes, vieux ou très murs pour la plupart, tous +remarquables par la naissance ou par le talent, ayant beaucoup +vécu, pleins d'expérience et de souvenirs, étaient faits pour la +conversation, et la beauté des femmes présentes leur inspirait le +désir de briller, excitait leurs intelligences courtoisement rivales. +De jolis mots pétillèrent, des saillies soudaines prirent leur vol, +des entretiens à deux, à trois personnes, se formèrent. Un fameux +voyageur, au teint bronzé, récemment revenu du fond des déserts, +contait à ses deux voisins une chasse aux éléphants, sans fanfaronnade +aucune, avec autant de tranquillité que s'il eût parlé de tirer des +lapins. Plus loin, le fin profil à cheveux blancs d'un savant illustre +se penchait gaîment vers la comtesse, qui l'écoutait en riant, très +svelte et très blonde, les yeux jeunes et étonnés, avec un collier de +splendides émeraudes sur sa poitrine de beauté professionnelle, à la +gorge basse comme celle de la Vénus de Médicis. + +Décidément, ce dîner somptueux promettait d'être charmant aussi. +L'ennui, cet hôte trop fréquent des fêtes mondaines, ne viendrait +pas s'asseoir à cette table. Ces heureux allaient passer une heure +délicieuse, jouir par tous les pores, par tous les sens. + +Or, à cette même table, au bas bout de cette table, à la place la plus +modeste, un homme encore jeune, le moins qualifié, le plus obscur de +tous ceux qui étaient là, un homme d'imagination et de rêverie, un +de ces songe-creux en qui il y a du philosophe et du poète, restait +silencieux. + +Admis dans la haute société à la faveur de son renom d'artiste, +aristocrate de nature, mais sans vanité, issu du peuple et ne +l'oubliant pas, il respirait voluptueusement cette fleur de +civilisation qui s'appelle la bonne compagnie. Il sentait, plus +et mieux qu'un autre, combien tout, dans ce milieu,--le charme +des femmes, l'esprit des hommes, et le couvert étincelant, et +l'ameublement de la salle, jusqu'au vin blanc velouté dont il venait +de mouiller ses lèvres,--combien tout était rare et choisi; et il +se réjouissait qu'un concours de choses aussi aimables et aussi +harmonieuses existât. Il était comme plongé dans un bain d'optimisme. +Il trouvait bon qu'il y eût, au moins quelquefois, au moins quelque +part, dans ce triste monde, des êtres à peu près heureux. Pourvu +qu'ils fussent accessibles à la pitié, charitables,--et ils l'étaient +très probablement, ces satisfaits,--qui gênaient-ils, quel mal +faisaient-ils? Oh! la belle et consolante chimère de croire qu'à +ceux-ci la vie faisait grâce, qu'ils gardaient toujours--ou presque +toujours--cette lumière douce et gaie dans le regard, ce sourire +à demi épanoui sur la bouche, qu'ils avaient supprimé, autant que +possible, de leur existence, les besoins impérieux et déshonorants, +les infirmités abjectes! + +Celui que nous appellerons «le Rêveur» en était là de ses réflexions, +quand le maître d'hôtel, le superbe maître d'hôtel, arriva de l'office +avec solennité, portant sur un grand plat d'argent un turbot de +dimension fabuleuse, un de ces poissons phénomènes comme on n'en voit +que dans les tableaux anciens représentant la Pêche miraculeuse, +ou encore à l'étalage de Chevet, devant une rangée de gamins ébahis +s'écrasant le bout du nez contre la vitre. + +On servit. Mais lorsque le Rêveur eut devant lui, sur son assiette, +un morceau du monstrueux turbot, la légère odeur de marée évoqua, +dans son esprit enclin aux correspondances subites, ce coin de la côte +bretonne, ce très misérable village de marins où il s'était attardé, +l'autre automne, jusqu'à l'équinoxe, et où il avait assisté à de si +furieux coups de mer. Il se rappela tout à coup cette nuit effroyable +où les bateaux n'avaient pas pu rentrer à l'échouage, cette nuit +qu'il avait passée sur le môle, mêlé au groupe des femmes consternées, +debout dans l'embrun qui ruisselait sur son visage et dans le vent +froid et furieux qui semblait vouloir lui arracher ses habits. Quelle +vie que celle de ces pauvres gens! Combien il y en avait là-bas, des +veuves, jeunes et vieilles, portant pour toujours le châle noir, et +qui s'en allaient, dès le petit jour, avec des tiaulées d'enfants, +gagner leur pain,--oh! rien que du pain!--en travaillant, dans l'odeur +nauséabonde de l'huile chaude, aux sardineries. Il revoyait par le +souvenir l'église, dominant le village, à mi-côte de la falaise, +l'église, dont le clocher était badigeonné de blanc, pour indiquer +aux bateaux venant du large la passe entre les récifs, et il revoyait +aussi, dans l'herbe courte du cimetière, broutée par de maigres +moutons, les pierres tombales sur lesquelles se répétait si souvent +cette inscription sinistre: _Mort en mer... Mort en mer... Mort en +mer..._ + +L'énorme turbot avait le goût le plus fin, le plus savoureux, et le +jus de crevettes dont il était assaisonné prouvait que le chef de M. +le Comte avait dû suivre les cours de cuisine du Café Anglais et en +profiter. Car notre civilisation raffinée en est à ce point. On prend +ses degrés dans la science culinaire. Il y a des docteurs en rôti et +des bacheliers ès sauces. Tous les convives mangeaient vivement, +avec des gestes délicats, mais sans rien manifester en faveur du mets +exceptionnel, par bon ton et par habitude de la chère exquise. + +Le Rêveur, lui, n'avait plus d'appétit. Il était encore en pensée +avec ses Bretons, avec les gens de mer qui avaient peut-être pêché ce +magnifique turbot. Il se rappelait ce lendemain de tempête, ce matin +pluvieux et gris, où, se promenant devant les lourdes lames couleur de +plomb, il avait rencontré sous ses pas et reconnu le corps de ce vieux +marin père de famille disparu en mer depuis trois jours, cette lugubre +épave, échouée dans le varech et dans l'écume, si navrante à voir avec +ses cheveux gris de noyé, pleins de sable et de coquillages. + +Un grand frisson lui passa dans le coeur. + +Mais les laquais avaient déjà enlevé les assiettes, fait disparaître +toute trace du poisson géant; et, tandis qu'on servait un autre plat, +les dîneurs élégants et frivoles avaient repris leurs causeries. La +faim étant déjà un peu apaisée, ils s'animaient, parlaient avec plus +d'abandon. De légers rires couraient. Oh! la charmante et gracieuse +compagnie. + +Alors, le Rêveur, l'hôte silencieux, fut pris d'une tristesse +infinie; car tout ce qu'il faut de travail et de douleur pour créer le +confortable et le bien-être venait de surgir devant son imagination. + +Pour que ces hommes du monde puissent être vêtus seulement d'un mince +frac en plein Décembre, pour que ces femmes montrent leurs bras et +leurs épaules, le calorifère répand dans la chambre la chaleur d'une +matinée de printemps. Mais qui donc a fourni la houille? Le damné +du pays noir, l'ouvrier souterrain qui vit dans l'enfer des +mines.--Combien la peau de cette jeune dame est blanche et fraîche +pour émerger ainsi, victorieusement, de ce corsage de satin rose. Mais +qui donc l'a tissé, ce satin? L'araignée humaine de Lyon, le +canut toujours à son métier dans les maisons lépreuses de la +Croix-Rousse.--Elle porte à ses mignonnes oreilles deux admirables +perles, la jeune dame. Quel orient! Quelle transparence opaline! Et +presque sphériques! La perle que Cléopâtre avala, après l'avoir fait +dissoudre dans du vinaigre, et qui valait dix mille grands sesterces, +n'était pas plus pure. Mais sait-elle, la jeune dame, que tout là-bas, +à Ceylan, sur les bancs d'huîtres perlières d'Arippo et de Condatchy, +les Indiens de la Compagnie des Indes plongent à douze brasses de +profondeur, héroïquement, un pied dans le lourd étrier de pierre qui +les entraîne au fond, un couteau dans la main gauche pour combattre le +requin? + +Mais quoi! On est belle et coquette. La salle à manger est chaude et +parfumée. On y peut dîner gaîment, demi-nue et très parée, en flirtant +avec son voisin. Quel rapport, je vous le demande, peut-on avoir avec +un ouvrier ténébreux qui pioche à cinquante pieds sous terre, avec un +tisseur ankylosé devant sa machine, avec un sauvage qui saute dans +la mer et parfois la rougit de son sang? Pourquoi penserait-on à ces +choses tristes et laides? Quelle absurdité! + +Cependant, le Rêveur est poursuivi par son idée fixe. + +Depuis un instant, sans y prendre garde, machinalement, il a émietté +sur la nappe un peu du petit pain doré qui est placé près de son +assiette. Oh! c'est un aliment de fantaisie, insignifiant dans un tel +repas. Il fait songer au mot naïf de la grande dame sur les misérables +affamés: «Qu'ils mangent de la brioche!» Pourtant ce joli gâteau, +c'est du pain tout de même, du pain fait avec de la farine, qu'on +a faite elle-même avec du blé. Mon Dieu, oui, c'est du pain, tout +bonnement, du pain, comme la miche du paysan, comme la boule de son du +troupier; et pour qu'il arrive là, sur la table du riche, il a fallu +le patient labeur de bien des pauvres. + +Le paysan a labouré, semé, récolté. Il a poussé sa charrue ou conduit +sa herse dans les terres grasses, sous les froides aiguilles de la +pluie d'automne; il s'est réveillé, plein de terreur pour son champ, +quand il tonnait, la nuit; il a tremblé en voyant passer les gros +nuages violets, chargés de grêle; il est sorti, sec et noir, de +l'énorme travail et des sueurs épuisantes de la moisson. + +Et quand le vieux meunier, tordu par les rhumatismes qu'il a attrapés +dans les brumes de la rivière, a envoyé la farine à Paris, les forts +de la Halle, aux grands chapeaux blancs, ont porté les sacs écrasants +sur leurs larges dos, et, la nuit dernière encore, dans la cave du +boulanger, les geindres ont râlé jusqu'au matin. + +Oui, vraiment! Il a coûté tous ces efforts et toutes ces peines, le +petit pain rompu distraitement par ces mains blanches de patriciens. + +C'est maintenant une obsession pour l'incorrigible Rêveur. Les +délicatesses de ce repas ne lui rappellent que les souffrances +humaines. Tout à l'heure, quand le sommelier lui a versé un verre de +chambertin, ne s'est-il pas souvenu que certains ouvriers verriers +deviennent phtisiques à force de souffler des bouteilles? + +Allons! c'est ridicule. Il sait bien que le monde est ainsi fait! Un +économiste lui rirait au nez. Est-ce qu'il deviendrait socialiste, par +hasard? Il y aura toujours des riches et des pauvres, comme il y aura +toujours des hommes bien plantés et des bossus. + +D'ailleurs, les heureux qu'il a devant lui ne le sont pas injustement. +Ce ne sont point de vulgaires favoris du Veau d'or, des parvenus +égoïstes et grossiers. Le grand seigneur qui préside la table porte +avec honneur et dignité un nom mêlé à toutes les gloires de la France. +Ce général aux moustaches grises est un héros, et il a chargé avec +l'intrépidité d'un Murat, à Rezonville. Ce peintre, ce poète, ont +fidèlement servi l'Art et la Beauté. Ce chimiste, fils de ses oeuvres, +qui a débuté dans la vie comme garçon pharmacien et qu'aujourd'hui le +monde savant écoute comme un oracle, est simplement un homme de génie. +Ces nobles femmes sont généreuses et bonnes, et, avec un courage +discret, elles vont souvent plonger leurs belles mains jusqu'au fond +des infortunes. Pourquoi ces êtres d'élite n'auraient-ils pas des +jouissances d'exception? + +Il se dit, le Rêveur, qu'il a été injuste. C'étaient de vieux +sophismes, bons tout au plus pour les clubs de faubourgs, qui se sont +réveillés dans sa mémoire et dont il a été dupe. Est-ce possible! Il a +honte de lui-même. + +Mais le dîner touche à sa fin, et tandis que les laquais remplissent +une dernière fois les coupes de vin de Champagne, le silence +s'établit. Les convives sentent la fatigue de la digestion qui +commence. Le Rêveur les regarde alors l'un après l'autre, et tous ces +visages ont une expression blasée et assouvie qui l'inquiète et qui le +dégoûte. Un sentiment obscur, inexprimable,--mais si amer!--proteste +quand même, au fond de son coeur, contre ces repus; et, quand on se +lève enfin de table, il se répète tout bas, obstinément: + +«Oui! ils sont dans leur droit..... Mais, savent-ils, savent-ils +bien que leur luxe est fait de tant de misères?... Y pensent-ils +quelquefois?... Y pensent-ils aussi souvent qu'il faudrait?... Y +pensent-ils?» + + + + +Les Pommes cuites + + + +I + +Ridées, luisantes, noircies de plus d'un coup de feu, les pommes +cuites mijotaient sur un petit fourneau de faïence, à la porte d'une +humble fruiterie de la rue de Seine, et elles étaient destinées, selon +toute apparence, à constituer le dessert de quelque ménage d'ouvriers, +lorsque la comédienne Sylvandire, la grande coquette de l'Odéon, qui +passait dans sa victoria, aperçut le petit fourneau et fut prise d'un +caprice étrange. + +Au grand ébahissement de la vieille fruitière, l'élégante voiture +s'arrêta devant la boutique, la belle dame en descendit, déganta +sa main droite, et, sans gêne aucune, encombrant le trottoir de sa +toilette tapageuse, elle se mit à manger une, deux, trois pommes +cuites, avec un appétit tout populaire. + +En ce moment, un homme déjà vieux, mais grand, fort, et portant haut +la tête, qui arrivait, en mâchonnant un gros cigare et les mains +plongées dans les poches de son paletot, orné d'un large ruban rouge, +passa tout près de l'actrice, la reconnut et partit d'un bruyant éclat +de rire. + +--«Comment, Sylvandire, tu aimes tant que cela les pommes cuites! Toi, +une actrice!» + +Elle se retourna et reconnut la barbe teinte et la face audacieuse du +célèbre auteur dramatique César Maugé, du satirique amer et effronté, +dont chaque pièce est un triomphe et un scandale, et qui s'est fait +adorer de la société moderne comme un ruffian par une fille, en la +cravachant. + +--«Un souvenir d'enfance, mon cher maître,--répondit gaîment la grande +coquette en faisant une révérence comique au pacha théâtral.--Cela me +rappelle l'époque où je portais mes cheveux dans un filet de +chenille rouge et où je logeais chez papa, qui était cordonnier rue +Ménilmontant, et qui me fichait des calottes quand je ne rentrais +du bal Favié que le lendemain à midi... On n'a pas toujours été une +grande _artisse_,--continua-t-elle avec un horrible accent de blague +faubourienne;--on n'a pas toujours avalé sa langue en compagnie +d'un empaillé de prince russe qui vous appelle «madame» jusque +sur l'oreiller, et, vous voyez, mon cher, on ne rougit pas de son +origine... Les pommes cuites et Ugène!... J'avais un Ugène, alors... +C'était le bon temps!» + +La cynique boutade de la coquine fit sourire l'homme de théâtre, vieux +Parisien corrompu. + +--«Et il paraît que tu as eu un succès fou dans la _Petite +Baronne_,--dit-il à la comédienne, qui, ayant payé la vieille +fruitière, était remontée dans sa victoria et reboutonnait son gant. + +--Vous n'étiez donc pas à la «première»?--s'écria-t-elle, étonnée. + +--Non. Je ne vais presque jamais à l'Odéon. + +--Eh bien, venez donc voir ça... Je vous assure, ça vaut le voyage... +Adieu.» + +César Maugé mentait. Il avait si bien vu Sylvandire dans la _Petite +Baronne_, qu'il songeait à lui confier un rôle; mais il n'était pas +encore tout à fait décidé et il craignait de se compromettre. + +La vérité, c'est que, depuis deux mois, tout le public était amoureux +de la grande coquette, qui, chaque soir, opérait ce miracle de remplir +l'Odéon de jeunes «clubmen» en gilets à coeur. Cet engouement du Paris +blasé--légitime, par hasard, car Sylvandire est une fille atroce, mais +une exquise comédienne,--était surtout causé par le regard dont elle +soulignait le mot «peut-être» à la fin du troisième acte de la _Petite +Baronne_. Ce regard, chef-d'oeuvre de perversité et de «bovarisme», +ce regard qui exprimait et résumait toute la poésie malsaine de +l'adultère, avait suffi pour transformer le provincial Odéon en +rendez-vous élégant, en centre de la «haute vie». Surpris d'abord et +ahuri par le succès, le directeur n'avait pas tardé à reprendre ses +esprits et s'était mis à la hauteur de la situation. Pour remplir les +longs entr'actes de la _Petite Baronne_,--la pièce, jolie d'ailleurs, +se composait de quatre petits tableaux, de vingt-cinq à trente minutes +chacun,--il avait rétabli l'orchestre; non le vieil orchestre odéonien +qui râpait des valses surannées, mais un double quatuor de virtuoses +choisis, jouant avec un ensemble parfait un peu de bonne musique +et berçant les conversations des mondaines, en train de picorer des +fruits glacés dans leurs loges, au gazouillement des fauvettes +d'Haydn et des rossignols de Mozart.--S'il n'eût pas tremblé pour sa +subvention et redouté la commission du budget, ce directeur, à qui +les fumées du succès montaient à la tête, aurait fait imprimer sur son +affiche,--sur la grave et classique affiche de l'Odéon,--pour mieux +annoncer le «clou» de la _Petite Baronne_: «_Tous les soirs, à onze +heures moins un quart, le_ «regard» _de Mademoiselle Sylvandire._» + +Or, le jour de la «soixante-cinquième», la comédienne était en train +de faire son changement du «trois»,--l'acte du _regard_,--et la +délicieuse brune, épaules et bras nus, baissait la tête pour enfiler +la robe que lui présentait l'habilleuse, lorsque César Maugé entra +dans sa loge, brusquement, ayant à peine frappé à la porte. + +L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique--une vieille +connaissance--la baisa sur le croquant de l'oreille, par égard pour +le maquillage; puis, après avoir allumé un cigare au bec de gaz de +la toilette, il se laissa tomber sur le canapé, ôta son chapeau, et, +tournant ses yeux d'acier vers la comédienne: + +«Sylvandire,--lui dit-il,--veux-tu jouer ici le premier rôle de ma +nouvelle pièce?... Oui, celle que je destinais au Vaudeville?» + +Autant aurait valu demander à un desservant de village s'il voulait +être pape. + +Sylvandire eut un éblouissement. Laissant la robe béante sur les bras +tendus de l'habilleuse, elle sauta sur le canapé auprès de l'auteur +célèbre, lui jeta les bras au cou, et, presque nue, la gorge hors du +corset, ouvrant dans un sourire libertin la grenade mûre de sa bouche, +elle s'écria: + +«Si je veux!» + +Mais, le lâchant aussitôt et s'éloignant de lui d'un bond, elle +ajouta, d'une voix froide: + +«A quelle condition?» + +Maugé laissa éclater son gros rire; puis, une fois calmé, tirant une +bouffée de son cigare, il reprit: + +«Tu es décidément une fille d'esprit... Enfile ta robe et écoute-moi.» + +Et, comme elle se hâtait d'agrafer son corsage: + +«A propos, et les pommes cuites de la rue de Seine?--demanda-t-il. + +--Eh bien, elles sont très bonnes,--répondit Sylvandire,--et j'en +mange tous les jours, en revenant de la répétition.» + + + +II + +Depuis deux semaines, César Maugé venait tous les soirs à l'Odéon, et, +caché dans l'ombre d'une baignoire, il étudiait le jeu de Sylvandire. +Car, on n'en pouvait plus douter, c'était une «étoile» qui se levait; +et il n'avait plus qu'à retirer sa pièce du Vaudeville. + +Mais la comédienne n'était pas toujours en scène dans la _Petite +Baronne_, et, pendant ses absences, l'auteur dramatique, n'écoutant +plus cette prose, qu'il savait par coeur, s'amusait à observer, pour +tuer le temps, non la salle, qu'il ne voyait pas du fond de sa loge, +mais les musiciens du petit orchestre rétabli par le directeur en +l'honneur de la pièce en vogue. + +Quant au chef, Maugé le connaissait bien. C'était le vieux et savant +symphoniste Tirmann, réduit par le besoin à courir le cachet et à +tenir le bâton dans les petits théâtres; Tirmann, l'émule de Berlioz, +qui aura la même destinée que Berlioz, et dont l'unique opéra, la +_Reine des Amazones_, sifflé à Paris il y a une vingtaine d'années, +deviendra un jour classique. César Maugé, homme à succès, n'aimant +que le succès, murmura dédaigneusement le mot «raté», en apercevant +au fauteuil le profil d'aigle déplumé du vieil homme de génie étriqué +dans sa redingote de pauvre. + +Les autres musiciens n'offraient pas des types bien remarquables,--pas +plus le premier violon, avec sa cravate blanche en foulard et sa +chevelure fougueuse de photographe, que la contre-basse, vieillard +chauve et résigné, prisant avec bruit, ou que la flûte, gagiste de +régiment, à dures moustaches de gendarme. + +Un seul des exécutants intéressa l'observateur, dès le premier coup +d'oeil. + +C'était l'alto, un tout jeune homme,--vingt ans à peine,--adorable +visage d'éphèbe blond et rose, aux sombres yeux bleus, que ses longs +cheveux ondulés et bouffants faisaient ressembler aux personnages des +portraits de Bernardino Luini. Un véritable artiste, à coup sûr, et +dont l'ardeur se trahissait rien que par la crispation de sa petite +main maigre sur le manche de son instrument. Pauvrement, mais +proprement vêtu, il se tenait assis avec modestie, son alto sur la +cuisse, attendant le signal du chef, sans parler à ses camarades, sans +regarder la salle, comme absorbé par une pensée intime et profonde, +avec quelque chose dans toute sa personne de grave, de fier et de pur. + +Si sceptique, si dur de coeur que fût ce pourri de Maugé, il fut +frappé par cette fraîche et charmante apparition, d'autant plus qu'en +observant le musicien au moment où Sylvandire venait d'entrer en +scène, il remarqua que le regard du jeune homme s'attachait avidement +sur la splendide créature, et s'emplissait d'une tendresse infinie. +C'était évident. Cet enfant au teint de vierge aimait l'actrice d'une +passion sans espoir. + +Deux jours après, rencontrant Tirmann sur le boulevard Montmartre, +Maugé interrogea le chef d'orchestre sur le compte du jeune musicien. + +--«Amédée?--s'écria le vieux maître avec enthousiasme.--Un charmant +enfant! Mon meilleur élève!... Retenez ce nom-là: Amédée Marin... Ce +sera celui d'un sincère, et, je l'espère bien, d'un grand artiste... +Et honnête garçon, et fils excellent!... Sa mère est fruitière rue de +Seine et gagne à peu près sa vie; mais, comme la bonne femme devient +vieille et ne peut plus se lever de grand matin, c'est Amédée qui +ouvre la boutique dès six heures et qui allume le fourneau aux pommes +cuites, en hiver... Ce qui ne l'empêche pas de veiller des nuits +entières devant son pupitre et de comprendre la sublime musique de +Bach aussi bien que moi.» + +César Maugé fut flatté de ne s'être point trompé. Vraiment, c'était +«quelqu'un», ce joli gamin qui brûlait d'une flamme timide pour +Sylvandire. + +--«Est-ce bête, la jeunesse!--songeait le vieux sultan de coulisses +au fond de sa baignoire, tout en regardant Amédée extasié devant son +idole.--Dire que ce malheureux petit croque-notes s'imagine peut-être +qu'une actrice est une femme et que Sylvandire est capable d'un +sentiment!... Sylvandire, qui, à vingt ans, avait déjà ruiné un +banquier juif et qui remettrait Jésus en croix pour voler un rôle à +une camarade!... Hein! comme il la dévore des yeux... Mon Dieu! est-ce +bête, ces jeunes gens, est-ce bête!...» + +Soudain, une idée singulière et perverse fit éclosion dans l'esprit +du dramaturge. Les femmes de théâtre n'étaient-elles pas toutes à sa +discrétion, Sylvandire la première? S'il n'en usait pas, c'est qu'il +avait dételé depuis longtemps. Eh bien, il s'amuserait à réaliser le +rêve du musicien; il jetterait Amédée dans les bras de cette femme, +que le jeune homme ne pouvait voir, admirer, désirer que de loin, au +delà de la rampe, barrière infranchissable. Et ensuite on verrait ce +qu'il adviendrait de la conjonction de cet innocent et doux être et de +cette fille qui n'avait pas plus de sensibilité qu'un négrier. + +Comment? C'était bien simple. César Maugé ne donnerait son rôle +nouveau à Sylvandire qu'à cette condition-là. Il la connaissait, +elle accepterait tout de suite.--Ce serait drôle, n'est-ce pas? Le +contraire de don Salluste montrant la reine à Ruy Blas. Le fils de la +fruitière chez qui Sylvandire allait manger des pommes cuites aurait, +pour quelque temps du moins, la plus magnifique courtisane de Paris. +Et Maugé souriait à son projet avec une espèce d'ignoble bonté. + +C'est pourquoi, le soir où il était venu fumer un cigare dans la +loge de Sylvandire, la comédienne laissa tomber son regard--le fameux +«regard» du troisième acte--sur le petit musicien de l'orchestre, qui, +épouvanté de bonheur, ferma les yeux et crut qu'il allait mourir. + + + +III + +La première fois que Maugé vit dans la loge de Sylvandire le petit +Amédée, blotti dans un coin du canapé, parmi les jupons épars, et +contemplant, avec des yeux égarés et comme fous de désirs, la nuque et +les épaules mythologiques de la royale drôlesse assise à sa toilette +et en train de «faire sa figure», le vieux dilettante en débauche eut +un mouvement d'orgueilleuse satisfaction. Ce que c'est qu'un auteur +à succès, pourtant! Lui seul était assez puissant pour donner une +pareille aumône à un pauvre diable. Rothschild lui-même n'aurait pas +pu en faire autant, Sylvandire étant une femme à fantaisies, +point vénale de nature, cupide seulement par occasion. Et, tout en +accompagnant l'actrice dans les coulisses, il la fit causer. + +--«C'est tout de même une drôle d'idée que vous avez +eue,--dit-elle,--de servir de dieu Mercure à ce gamin. Mais si vous +avez cru m'imposer une corvée,--vous en êtes capable, vous êtes +quelquefois si mauvais,--eh bien, c'est une erreur, mon cher... J'ai +eu tout de suite un caprice, moi, pour cet enfant. Il faut être +juste aussi; il est arrivé à propos... Depuis quelque temps, Libanoff +m'assommait avec son accent gras et sa façon de me dire: «_Ma +tchière_»... J'avais besoin de quelques semaines de vacances. Je l'ai +mis à la porte... Le petit fera l'intérim. Il me plaît, avec sa tête +de pifferaro... Et puis, il est étrange; il a des fiertés soudaines, +des jalousies, des colères contre moi qui me font plaisir, oui! qui me +chatouillent le coeur... Par moments, dans mon boudoir, il prend tout +à coup des airs tristes et farouches qui me font songer à un rossignol +en cage que j'ai vu autrefois, chez Colomba, à Asnières... Mais je +n'ai qu'à le regarder d'une certaine façon pour qu'il tombe à mes +pieds et qu'il se roule la tête sur mes genoux en pleurant; et ça me +rend «tout chose»... Drôle de petit homme!» + +Et elle ajouta, rêveuse: + +«Si j'allais me toquer de lui, tout de même?» + +Sylvandire avait dit vrai. Maugé était mauvais, naturellement. A ces +propos de femme amoureuse, il éprouva la rage envieuse de l'homme +fatigué avant l'âge, éreinté, fini. + +Mais la comédienne s'était mise à rire. + +--«Bah! c'est un petit revenez-y de jeunesse... Dites donc, Maugé, +c'est peut-être d'avoir mangé des pommes cuites?» + +D'ailleurs, deux jours après, il était bien question de toutes ces +bêtises-là! La nouvelle comédie du célèbre auteur, _l'Argent-Roi_, +venait d'être mise à l'étude, et il en dirigeait avec ardeur les +répétitions, repris par sa soif inétanchable de succès et d'argent. + +La pièce, on s'en souvient, tomba, ou à peu près. C'est d'elle que +date la décadence de Maugé, et Sylvandire y fut médiocre, dans un +rôle qui ne lui convenait pas. Énervé, furieux de voir les recettes du +théâtre baisser au bout de huit jours, l'auteur dramatique, chez qui +venaient de se réveiller de vieux rhumatismes, alla se réchauffer au +soleil de Nice et y resta jusqu'à la fin de l'hiver. + +A son retour à Paris, une des premières figures de connaissance qu'il +rencontra fut Tirmann, dont la vue lui remit Amédée en mémoire. Il +s'enquit du petit alto de l'Odéon. + +--«Amédée!--dit le maestro, dont le maigre et dantesque visage se +creusa douloureusement.--C'est bien triste, et nous ferions mieux +de parler d'autre chose... Imaginez-vous qu'il y a quelques mois... +tenez! quand on a joué votre dernière pièce... il est devenu fou +d'amour de cette Sylvandire, vous savez? une coquine... Le malheur, +c'est que, par extraordinaire, elle l'a remarqué, elle aussi, et +qu'elle a eu une sorte de fantaisie pour lui... Cet enfant naïf, ce +coeur d'artiste ingénu, livrés à cette fille! Une branche de lilas +blanc tombée dans une cuvette, quoi!... Elle a d'abord quitté pour +lui un certain Libanoff, puis, quand tous les écrins ont été au +Mont-de-Piété, elle a repris son Russe, et le malheureux Amédée est +devenu l'amant qu'on embrasse entre deux portes, qu'on cache dans les +placards... Toutes les hontes!... Il a fini par prendre son courage à +deux mains et par s'enfuir, mais souillé, désespéré, et il est allé se +réfugier chez sa mère, la vieille fruitière de la rue de Seine, dont, +par pudeur, ou, qui sait? par vanité, il n'avait jamais parlé à +cette femme. Sans quoi, Sylvandire serait peut-être allée le relancer +jusque-là. Ayant été quittée la première, elle était entrée en +folie... Eh bien, il ne peut pas oublier cette créature, il en meurt, +il ne fait plus de musique! L'autre jour, quand je suis allé le voir, +dans sa mansarde, je l'ai trouvé couché, et il m'a fait peur, avec ses +yeux caves et brûlants de fièvre... Sans la maman, m'a-t-il dit, il +se serait tué... C'est atroce, n'est-ce pas?... Un musicien ne +devrait jamais avoir d'autre maîtresse qu'une fugue de Bach ou qu'une +partition de Gluck, ma parole d'honneur!» + +Maugé eut un petit frisson, sentit quelque chose qui ressemblait à un +remords. Mais l'égoïste reprit bien vite le dessus. + +--«Est-ce qu'on meurt de ça?» + +Il n'y pensa plus. Mais, l'hiver suivant, au Bal des Artistes, il se +trouva brusquement devant Sylvandire, plus belle que jamais dans un +costume rouge de dogaresse et aveuglante de diamants. + +--«Eh bien, mon auteur,--lui cria l'effrontée,--on m'a donc lâchée +tout à fait depuis l'_Argent-Roi_?... Ce n'est pas ma faute à moi +toute seule, après tout, si nous avons eu un «four»... Faites-m'en un +autre, de rôle, et nous prendrons notre revanche.» + +L'auteur dramatique, vexé par ce fâcheux souvenir, ne répondit que +par un aigre ricanement; puis, bêtement, pour dire quelque chose, il +demanda à la comédienne: + +«Et les amours? + +--Ni ni, c'est fini. J'ai repris le collier de misère,--répondit la +belle fille, en touchant les diamants qui étincelaient sur la peau +ambrée de sa ferme poitrine de brune.--Voici le plus récent hommage de +Libanoff... L'ancienne grisette est morte et enterrée, définitivement. +Plus d'Ugène, plus d'Amédée, qui fut mon dernier Ugène!... Ah! +à propos de ça, Maugé, vous vous rappelez le jour où vous m'avez +rencontrée devant cette fruitière de la rue de Seine?... Eh bien, +je suis passée par là, l'autre matin, en voiture. La boutique était +fermée, il y avait un billet encadré de noir collé sur le volet, et +j'ai vu s'éloigner le corbillard des pauvres, avec une vieille en +deuil qui marchait derrière... Je suis superstitieuse, moi... Si +jamais j'ai encore une envie de pommes cuites, ce n'est plus là que +j'irai en manger... C'est dommage, elles étaient excellentes.» + + + + +Lettres d'Amour + + + +Depuis ces dix dernières années, il n'y a certainement pas eu de plus +vive surprise dans le monde des lettres que l'apparition du charmant +volume de prose, tout simplement intitulé _Lettres d'Amour_, qu'a +publié chez Alphonse Lemerre le poète Marius Cabannes, et qui est +arrivé en peu de mois à sa soixantième édition. + +Fils d'un cultivateur des environs de Bayonne, Marius Cabannes a +débarqué, il y a sept ou huit ans, dans un petit hôtel garni de la +rue Racine, avec quatre louis dans son gousset et un gros manuscrit +de poèmes au fond de sa malle. Cet homme du Midi, ambitieux et pauvre, +qui, pendant l'interminable voyage en «troisième», s'était nourri d'un +pot de confit d'oie et d'un pain de quatre livres emportés de son +pays natal, marchait, lui cent millième, à la conquête de Paris. Il +comptait, pour réussir, un peu sur ses vers, écrits en l'honneur du +Béarn et du pays Basque, et beaucoup sur sa soif de célébrité, sa +souplesse gasconne, son talent de déclamateur et sa brune et jolie +tête d'Arabe, à la barbe en fourche, aux yeux de chèvre amoureuse. + +Tout de suite, ce gracieux et rusé compagnon prit pied dans le +quartier Latin. Gagnant sa vie au moyen de quelques leçons,--son +oncle, le curé, avait fait de lui un passable humaniste,--il +triomphait tous les soirs dans un café du boulevard Saint-Michel, +fréquenté par des compatriotes, où il récitait ses poèmes d'une belle +voix de médium, avec le geste du Rouget de l'Isle des images et le +regard inspiré des cabotins. + +Les vers de Marius Cabannes étaient-ils bons ou mauvais? Nul n'aurait +pu le dire. Ils sonnaient bien, étaient tortillés à l'avant-dernière +mode parnassienne, et l'habile garçon n'ignorait aucun des secrets de +la prosodie nouvelle, bousculant l'hémistiche tout comme un autre et +rimant en prétérit. Les pièces étaient convenablement composées, les +strophes harmonieuses. On y voyait défiler, en descriptions assez +justes de dessin et de couleur, les scènes et les paysages de là-bas; +et c'était, chez tous les étudiants de Pau ou de Dax installés devant +les pyramides de soucoupes, un rugissement de plaisir quand Marius, +adossé au poêle de l'établissement, annonçait avant de les déclamer +ses poèmes par leurs titres: _Aux Pyrénées_. _Les Joueurs de pelote_. +_A Henri Quatre_. _Une Soirée à Biarritz_. _Au bord du Gave_. +_L'Écarteur landais_. _La Lame de fond_. _A Saint-Jean-de-Luz_, etc. + +Un public plus désintéressé se serait-il aperçu qu'il n'y avait là +aucune sincérité, aucune palpitation, que tous ces morceaux--c'est le +mot qui convient pour parler des vers de Cabannes--étaient à la glace, +fabriqués de parti pris comme des vers latins? Peut-être. Mais Marius, +excellent diseur, était aussi très capable d'éblouir les critiques +les plus sévères par sa voix chaude, que faisait trembler une émotion +factice, et par son faux air d'homme de génie. + +Ce simili-poète, qui avait en lui l'étoffe d'un diplomate, ne devait +pas s'attarder, on le pense bien, à des succès de cénacle. Il joua +des coudes, et vigoureusement, dans la cohue parisienne, fit d'utiles +relations, s'accouda, pour déclamer ses vers, à toutes les cheminées +littéraires, se surpassa dans ce genre à un dîner de la _Cigale_ +présidé par un ministre méridional, obtint, du coup, une place dans +les bureaux de l'Instruction publique, séduisit enfin un éditeur et +publia ses _Poèmes Béarnais_. + +La redoutable épreuve de l'impression ne leur fut pas favorable, du +moins aux yeux des véritables connaisseurs. Tout nus sur le papier +blanc, dépouillés de la chaleur artificielle dont les échauffait +la voix de baryton de Marius, ils apparurent tels qu'ils étaient +en réalité, froids comme cadavres et creux comme radis. Malgré les +nombreuses réclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia et fit +«donner» tous les journalistes nés au delà de la Loire, l'infortuné +libraire, qui avait eu la témérité d'imprimer les _Poèmes Béarnais_ à +ses dépens, n'en vendit pas deux cents exemplaires sur mille. + +Marius Cabannes souffrit beaucoup, sans doute, de cet insuccès; mais +il eut l'adresse de s'en servir, de s'en faire même une parure. +Il alla plus que jamais dans le monde, où il affectait la fière +mélancolie du poète méconnu et où il accusait la société moderne d'une +cruelle indifférence pour le grand art. Souriant avec amertume quand +on lui demandait de dire quelques vers, il se faisait beaucoup prier, +cédait toujours néanmoins, et grâce à son admirable organe et à son +talent d'acteur, il animait un de ses froids poèmes, lui «faisait +un sort», comme on dit dans l'argot des coulisses, et forçait les +applaudissements. De cette façon, Marius finit par se constituer un +groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes, composé +de ceux qui n'avaient pas lu ses vers et les lui avaient seulement +entendu réciter. + +Les femmes, séduites par son joli visage, à qui la tristesse allait +bien, le plaignirent et s'intéressèrent à lui. Il élargit le cercle de +ses connaissances, assista, silencieux et l'oeil fatal, à beaucoup de +dîners en ville, obtint de l'avancement à son ministère, fut aimé +d'un bas-bleu qui avait de l'influence. L'Académie française, bonne et +indulgente personne, accorda l'un de ses prix aux _Poèmes Béarnais_, +que le secrétaire perpétuel, dans son aimable discours, appela un +«bel effort.» Bref, sans parvenir à la notoriété, Marius se créa +tout doucement une petite réputation latente, et tira tout le parti +possible de son piteux livre. + +Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en mettre au jour un +second. Ses _Pyrénéennes_ furent trouvées, par les gens de goût, +encore plus vides et plus ennuyeuses que les _Poèmes Béarnais_. Peu +ou point de réclames. Cette fois, les camarades de la presse firent la +sourde oreille aux sollicitations de Marius. On commençait même, dans +les salons littéraires, à se moquer un peu de celui qu'on appelait «le +beau diseur», et les malveillants murmuraient déjà les mots fâcheux +de «raté» et de «fruit sec», lorsque, brusquement, deux mois après +l'échec radical de ses malencontreuses _Pyrénéennes_, Marius Cabannes +publia ce pur et délicat chef-d'oeuvre qui a nom: _Lettres d'Amour_. + +L'étonnement fut immense. Il n'y avait pas à dire, mon bel ami, depuis +la Religieuse Portugaise et Mlle de Lespinasse, on n'avait rien lu +de plus sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce n'était +pas l'insupportable roman par lettres.--Non! trop éloquente Julie de +Rousseau. Non! Corinne à turban.--C'était bien plus simple que cela. + +Une très pauvre sous-maîtresse, gagnant son pain dans une institution +de jeunes demoiselles, n'avait qu'une demi-journée de liberté par +semaine; cette demi-journée, elle la passait avec son amant, un +étudiant-poète aussi pauvre qu'elle, vivant dans un taudis du quartier +latin; et, follement amoureuse, pensant à lui sans cesse, elle lui +écrivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant les fillettes +penchées sur leurs devoirs. La correspondance ne durait pas longtemps. +Quelques mois à peine. Elle commençait le lendemain du jour où +l'imprudente enfant avait donné son coeur et le reste,--quel sublime +cri d'amour! quel hymne de joie!--et elle finissait par le douloureux +et suprême appel de l'abandonnée qui va mourir de l'abandon. Quarante +lettres, voilà tout. Mais quel livre! La vérité même, une tranche +toute saignante de la vie. Et le style! Fougueux, emballé, incorrect, +mais avec des trouvailles divines, des coups de génie féminin, et +coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d'une veine coupée. + +Quel bruit dans le Landerneau littéraire! Marius Cabannes fut illustre +en quinze jours. A la bonne heure, disait-on à la brasserie où se +réunissaient les jeunes naturalistes, voilà du «coudoyé», du «sous +les yeux». Exquis! délicieux! chantaient les femmes du monde, dans +les thés de cinq heures. Le nouveau Planche de la «Revue» avait sans +retard maçonné un article, ponctué de «que si» et de «tout de même +que», dans lequel il plaçait le «livre récent» entre la _Princesse de +Clèves_ et _Manon Lescaut_; et, en descendant l'escalier de l'Institut +au bras d'un confrère, Jean Borel, le vieux critique aveugle, +qui s'était fait lire la veille les Lettres d'Amour, s'écriait: +«Attention! Voilà un écrivain!» du ton dont il eût entonné le _Nunc +dimittis_. Les «déliquescents» eux-mêmes, tout en regrettant, dans +le livre frais éclos, l'absence complète de symbolisme, étaient +légèrement troublés. + +Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient avec stupéfaction +comment un poète aussi mécanique, aussi médiocre que Marius Cabannes, +avait pu écrire ces pages de feu, où tout le coeur d'une femme était +deviné. Quoi! On était, la veille, un versificateur, un «livresque», +un rhétoricien, on cuisinait des descriptions à la sauce moderne, +à peu près comme un abbé Delille qui aurait lu Victor Hugo, et +puis,--changement à vue!--du jour au lendemain, parce qu'on +avait lâché les vers pour la prose, on trouvait du premier coup +l'originalité, l'émotion, la vie, les cris du coeur? Allons donc! Ce +n'était pas possible. Il y avait quelque chose là-dessous. + +Ce n'était pas possible, en effet, et voilà tout le mystère. Les +_Lettres d'Amour_ n'étaient pas de Marius Cabannes. + +Peu de jours après son arrivée à Paris, un dimanche, par une de ces +claires matinées du milieu de l'automne où l'on se meut à l'aise +dans une atmosphère très douce, Marius se promenait dans le jardin du +Luxembourg. Malgré la beauté du jour et de l'heure, il était triste. +Des quelques personnes à qui il était recommandé et chez qui il avait +déposé ses lettres d'introduction, aucune ne lui avait encore donné +signe de vie, et des quatre-vingts francs, son unique capital, qu'il +possédait en débarquant, il ne lui restait plus que trois pièces de +cent sous. Voulant épargner ses dernières cartouches, il avait déjeuné +sur le pouce, tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de +saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il lui restait une boule +de mie, il était venu jusqu'au bord du bassin et il endettait le reste +de son pain aux cygnes. + +Il avait alors remarqué, à quelques pas de lui, une jeune fille +vêtue plus que modestement, l'air oisif, un doigt dans un livre, qui +regardait comme lui l'eau dormante. Elle était petite, bien faite, +avait un visage à la Greuze et de grands yeux pleins de lumière. Du +premier regard, on reconnaissait en elle une nature affinée, délicate, +et elle avait l'air si «comme il faut», malgré sa «confection» à bon +marché et son pauvre chapeau de paille brune sans un ruban! + +Pourquoi Marius et cette jeune fille, en dépit de toutes les +convenances, se rapprochèrent-ils peu à peu? Comment eurent-ils en +même temps un sourire? Comment se parlèrent-ils enfin de ce qu'ils +avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de la pure splendeur du +ciel? Sans doute parce qu'ils étaient malheureux et seuls au monde. +Il leur sembla qu'ils s'étaient toujours connus. Ils s'éloignèrent +du bassin, marchant côte à côte et causant comme d'anciens amis; ils +remontèrent sur la terrasse, cherchèrent d'instinct un banc à l'écart +sous les arbres, s'y assirent, échangèrent des confidences. + +Elle s'appelait Anna, elle était orpheline, et, durement traitée par +des parents avares dans la petite ville de Champagne où elle était +née, elle avait demandé son pain à son brevet d'institutrice, et +après avoir erré de pensionnat en pensionnat, elle était maintenant +sous-maîtresse dans une assez bonne maison, boulevard Montparnasse, +où elle gagnait cinquante francs par mois, avec la nourriture et le +logement. Elle n'était libre que le dimanche, dans l'après-midi, et ne +connaissant personne à Paris, elle visitait les musées, les jours +de mauvais temps, ou se promenait dans les jardins publics quand il +faisait beau, et elle emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle +était, un livre qui lui tenait compagnie. + +Marius prit celui qu'elle avait à la main et lut le titre. C'était le +_Myosotis_ d'Hégésippe Moreau. + +Il lui dit alors qu'il était poète, lui aussi, et combien il +se sentait perdu dans la grande ville. Elle le plaignit avec de +caressantes paroles et voulut connaître quelques-uns de ses vers. +Marius, de sa voix profonde qui était encore plus belle quand il la +contenait, lui récita les seules strophes sincèrement émues qu'il ait +trouvées dans sa vie. Il les avait écrites, la veille au soir, à la +lueur de sa bougie d'hôtel, dans sa chambre froide et nue, et c'était +un sanglot de douleur dont Anna admira l'éloquence sans en sentir +l'égoïsme. Quand Marius eut fini, elle avait les yeux pleins de +larmes. + +Ils ne songeaient plus à se séparer. Ils restèrent ensemble ainsi, +s'asseyant sur les bancs ou suivant les longues allées, jusqu'à la +tombée du jour, quand le vent du soir fit frémir sur le sol et chassa +devant leurs pas les premières feuilles mortes. Anna devait rentrer +à six heures à son pensionnat, mais on ne se quitta pas sans s'être +promis de se revoir le dimanche suivant. + +Tous deux furent exacts au rendez-vous; et ce fut encore une belle +journée, déjà plus froide, qu'ils passèrent dans le jardin, plus +dépouillé, jusqu'à la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie était +souvent coupée de longs silences pendant lesquels ils faisaient +ensemble le même rêve. Timides, ils n'avaient pas encore parlé +d'amour, mais la pauvre fille aimait déjà, et Marius, hélas! croyait +aimer. + +Le dimanche d'après, l'hiver était venu tout à fait et une pluie fine +et glaciale lavait les squelettes noirs des grands arbres. Ce jour-là, +il la décida à venir chez lui, dans cette chambre meublée de la rue +Racine où il ne rentrait jamais, le soir, sans avoir envie de pleurer, +tant elle était lugubre, avec son carrelage mal caché par un vieux +tapis, son sale fauteuil de velours jaunâtre, son papier à fleurs +déchiré par places, et tant il était dégoûté de voir, accrochée au mur +en face du pied de son lit, une horrible gravure à la manière noire, +qui représentait le _Naufrage de la Méduse_. + +Elle leur devint bientôt un paradis, la hideuse chambre, car ce fut là +qu'ils s'aimèrent. Tous les dimanches matins, Marius y mettait le luxe +et la joie du pauvre en allumant un grand feu, et bientôt après, Anna +y apportait le parfum de sa jeunesse épanouie et du petit bouquet de +violettes, piqué à son corsage. Elle s'était donnée absolument sans +se marchander, la pauvre enfant sans famille, sans protections, sans +amis, qui se croyait privilégiée entre toutes les femmes puisqu'elle +était aimée d'un poète; elle s'était donnée corps et âme, à jamais, et +comme elle ne pouvait passer que quelques heures par semaine avec son +amant, elle voulut du moins être toute à lui en pensée le plus +souvent possible, et elle commença à lui écrire chaque jour, tout en +surveillant l'étude des pensionnaires, ces tendres, ces naïves, ces +adorables lettres, embaumées par les fleurs de son sentiment, et qu'il +comparait, le littérateur,--quand il les lisait, le matin, un coude +dans l'oreiller, en fumant sa première cigarette,--au flot de roses +s'échappant du tablier brusquement ouvert d'Élisabeth de Hongrie. + +Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir cette jolie +maîtresse, point gênante, «hebdomadaire», comme il la qualifia un +jour en racontant son aventure à un camarade. Il prit même quelquefois +plaisir à lire ces pages brûlantes où flambait à chaque ligne un +vrai mot d'amoureuse. Celui-ci, par exemple: «Quand je me dis +intérieurement ton nom, il me semble que ma pensée sourit.» Mais, au +fond, le froid méridional n'aimait point Anna. Bientôt, ces longues +épîtres, auxquelles il ne prenait pourtant même pas la peine de +répondre, l'importunèrent, et il les jeta, sans les ouvrir, au fond +d'un tiroir. Puis Anna elle-même l'ennuya. Il avait été présenté à +une comédienne de l'Odéon, qui semblait avoir un caprice pour ses yeux +languissants et sa barbe fourchue; il rêvait déjà de lui écrire un +rôle, d'arriver au théâtre par son entremise. Marius prit donc le +parti de rompre avec Anna. Il le fit avec une indigne brutalité, dans +une scène où il laissa éclater tout son cynisme et toute sa dureté +de fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla la tête basse, les +membres cassés, frappée au coeur, tuée. + +Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquiéta nullement, absorbé +qu'il était par le rude combat de la vie, par ses efforts d'intrigant +et de faux poète. Enfin, six mois après, il reçut une lettre d'Anna, +la dernière, datée de l'hôpital Cochin, où la malheureuse fille se +mourait de chagrin et de consomption; lettre admirable, débordante de +miséricorde et de générosité, où la martyre pardonnait à son bourreau, +où toutes les blessures qu'il lui avait faites devenaient des bouches +pour crier encore: «Je t'aime!» + +Le sec et méchant coeur de Marius fut un peu remué, malgré tout. Le +poète fut assez heureux pour arriver à temps à l'hôpital et recueillir +son pardon sur la bouche expirante de sa maîtresse, et empêcher que ce +corps charmant n'échouât sur la table d'amphithéâtre. Il mit même sa +montre en gage et loua pour la morte un terrain de cinq ans au Champ +des Navets. + +Seulement,--oh! par hasard,--il avait gardé les lettres. + +Et, plusieurs années plus tard, quand l'insuccès de ses _Pyrénéennes_ +fut bien constaté, même pour lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait +mélancoliquement les tibias, il se les rappela, ces lettres; il les +retrouva parmi ses paperasses, les relut, en comprit la touchante +beauté... + +Et il les a copiées de sa main, publiées comme de lui, et le voilà +presque passé grand homme! + +C'est ainsi. Le misérable a vendu la dépouille de sa victime. Plagiat +compliqué de meurtre et de vol. C'est la pire des infamies! Mais, +qui sait? Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne encore à +Marius; car elle l'aime pour l'éternité, et elle est heureuse de lui +être encore bonne à quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser, +et il ne se trompe peut-être pas. Les coeurs aimants doivent conserver +jusque dans l'autre vie leurs incroyables faiblesses. + +D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marius? Bah! n'a-t-il pas +assez de vanité pour se convaincre qu'inspirer un livre ou l'écrire, +cela revient au même? + +Quoi qu'il en soit, Marius Cabannes a vitement profité de son +triomphe. Il est devenu l'époux d'une riche héritière à qui les +_Lettres d'Amour_ avaient tourné la tête, et il donne aujourd'hui +d'excellents dîners. Aussi, son ambition n'a-t-elle plus de limites. +On assure même que, l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans +le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant l'Institut, et +que, montrant le poing à la célèbre coupole, Marius murmurait entre +ses dents le fameux défi de Rastignac: + +«A nous deux, maintenant!» + + + + +Mariages manqués + + + +I + +Par une de ces soirées tristes et vides comme il y en a trop dans +l'existence des vieux garçons, nous nous acoquinions au coin de mon +feu, mon ami le commandant Dulac et moi. Assis dans le grand fauteuil, +Dulac assujétissait de temps en temps son monocle et ne quittait pas +du regard la fournaise de charbon de terre, comme s'il eût aperçu +quelque chose de très intéressant au fond de ses grottes ardentes; +moi, j'étais sur la chaise basse, à l'autre angle de la cheminée, et +je parcourais distraitement le journal du soir, que mon domestique +venait d'apporter. + +Dulac est mon plus vieil ami. A Louis-le-Grand, où nous étions +ensemble en sixième, lui «potache», moi externe libre, je lui achetais +chez l'herboriste des feuilles de mûrier pour les vers à soie +qu'il élevait dans son pupitre. Du temps qu'il était lieutenant +d'artillerie, je lui ai évité le désagrément de se brûler la cervelle, +en lui prêtant quelques billets de mille francs pour payer une dette +de jeu dans les délais. + +A l'époque où je dévorais l'héritage de mon oncle avec Blanche Cluny, +l'ingénue du Vaudeville, Dulac, le brave garçon, dont Blanche était +devenue amoureuse folle et qu'elle poursuivait de ses obsessions, a +poussé le scrupule jusqu'à permuter avec un de ses camarades de la +division d'Oran, pour résister à la tentation de tromper un ami. Ces +choses-là ne s'oublient pas. Aussi nous aimons-nous beaucoup, bien +que, depuis l'âge de vingt-cinq ans, nous ayons été presque toujours +séparés, lui vivant dans de lointaines garnisons ou faisant campagne, +moi étudiant dans diverses capitales, en qualité d'attaché, puis de +secrétaire d'ambassade, le néant diplomatique. + +Quand j'ai pu enfin revenir définitivement à Paris et m'enterrer +dans les bureaux des Affaires étrangères, j'ai retrouvé Dulac,--dont +l'avancement n'avait pas été plus brillant que le mien, chef +d'escadron dans un régiment d'artillerie caserné à l'École militaire. +Depuis lors, nous nous sommes beaucoup vus. Nous avons le même âge: +quarante-trois ans. La jolie moustache noire de Dulac est grise +aujourd'hui, et la première apparition d'un rhumatisme goutteux l'a +obligé, l'été dernier, à faire une saison à Contrexéville; il se +congestionne un peu et vieillit en rouge. Moi, je vieillis en jaune. +Elle n'existe plus, cette pâleur romantique qui--je peux le dire à +présent sans fatuité--a causé jadis quelques ravages à Lisbonne et +à Vienne. De plus, j'ai l'estomac un peu fatigué par la cuisine +internationale. Nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, il n'y +a pas à dire mon coeur. C'est le moment où une amitié de derrière les +fagots comme la nôtre devient rare et précieuse. Une ou deux fois par +semaine, Dulac vient dîner en tête-à-tête avec moi, dans mon petit +entresol de la rue de Mailly. Oh! un dîner bien sage, où l'on se +régale d'un joli poulet de grain rôti au bois et d'une délicate +bouteille de vrai vin de Bordeaux, que la cuisinière a soin de faire +tiédir sur le poêle de la salle à manger, une demi-heure avant de +servir le potage. Enfin, après le café,--oh! pas de cognac, plus +jamais de cognac, hélas!--nous tisonnons les souvenirs de jeunesse. + +Henri me rappelle alors nos timides amours de rhétoriciens pour cette +jolie pâtissière de la rue Soufflot, et les indigestions d'éclairs et +de babas que nous nous donnions afin de la contempler pendant un quart +d'heure. Moi, je lui remets en mémoire notre fameuse partie carrée +à la foire de Saint-Cloud. Nous étions allés là, lui en uniforme de +polytechnicien, moi tout fier de mon premier chapeau gris d'étudiant +qui suit la mode, et nous accompagnions deux folâtres modistes en +robes d'été, des robes voyantes comme des affiches. Tout marcha +d'abord à merveille. Une cartomancienne fit le grand jeu à ces +demoiselles et leur annonça qu'un brun--c'était Dulac--et qu'un +blond--c'était moi-même--étaient remplis des intentions les plus +sérieuses à leur endroit. Au tir à la carabine, les deux jeunes +personnes décapitèrent un grand nombre de pipes, et la grande +Mathilde, celle qui m'intéressait plus particulièrement, eut même la +bonne fortune de pulvériser la coquille d'oeuf dansant au sommet du +jet d'eau. Mais tout se gâta quand nous fûmes sur les chevaux de bois. +Car nous y montâmes, nous eûmes l'imprudence d'y monter, côte à côte +avec les modistes en robes éclatantes, et à peine le cirque mécanique +se fut-il ébranlé au son de l'orgue,--qui rugissait l'air alors +célèbre de la _Femme à barbe_,--ô confusion! j'aperçus à deux pas de +moi, au premier rang des badauds, mon correspondant à Paris, le +vieil ami de ma famille, le respectable M. Toupet-Laprune, notaire +honoraire, dont le regard me foudroyait à travers ses lunettes +d'or. Et aucun moyen de se dérober, de fuir! Et les chevaux de bois +tournaient toujours!... Il y a de cela vingt-trois ans; mais je +n'entends jamais l'air de la _Femme à barbe_ sans un frisson de +terreur rétrospective. + +Quand nous sommes au coin du feu, le commandant et moi, nous nous +remémorons ordinairement toutes ces juvéniles folies; mais, +l'autre soir,--je ne sais quel vent de spleen avait soufflé sous +la porte,--nous étions moroses et silencieux. Dulac s'obstinait à +regarder le feu à travers son monocle, et moi, plein d'ennui, je +broutais la prose de la feuille du soir, allant du premier-Paris--où +l'Angleterre était menacée, si elle n'écoutait pas les conseils du +journaliste, de perdre son empire des Indes--jusqu'aux réclames de +la troisième page, qui préconisaient, tout pêle-mêle, un cirage, un +château à vendre, un roman à clef plein d'allusions transparentes, +une pommade pour développer les appas du beau sexe, et une agence +héraldique tenant comptoir ouvert de blasons et de généalogies. + +Tout à coup, mon regard tomba sur les nouvelles parlementaires, et je +m'écriai brusquement: + +«Ah! ah! cher ami, voici une nouvelle qui nous intéresse.» + +Dulac m'interrogea du regard, et je lui lus les lignes suivantes: + +«La difficulté où se trouve la Chambre d'équilibrer nos finances +va remettre à l'ordre du jour l'impôt sur les célibataires. On +nous assure que M. Écorcheboeuf, le sympathique député de la gauche +radicale, a l'intention de soulever de nouveau cette question dans la +prochaine séance de la Commission du budget.» + +Le commandant haussa les épaules. + +--«Quelle sottise!--murmura-t-il entre ses dents.--Comme si, pour se +marier, il suffisait toujours d'en avoir envie. + +--Comment?--fis-je, étonné.--Je te croyais un célibataire endurci, +imperméable. Tu as donc eu envie de te marier? + +--Oui, j'ai pensé une fois au mariage. Et toi-même? + +--Eh bien, moi aussi!... Une fois. + +--Et ça n'a pas réussi? + +--Ça n'a pas réussi. + +--Alors, nos deux projets se font pendant comme deux lions de faïence +à la porte d'une maison de campagne... Mais comment diable ne nous +sommes-nous jamais fait cette confidence, nous qui n'avons rien de +secret l'un pour l'autre? + +--C'est vrai, mon commandant... Et puisque la conversation languit ce +soir et que notre baromètre moral est à grande mélancolie, échangeons +nos romans conjugaux, veux-tu?... Mais le mien n'est pas gai, je t'en +préviens. + +--Le mien non plus, et tu vas en juger,--dit le +commandant.--Laisse-moi allumer un cigare, et je commence: + + + +II + +«Tu sais que j'ai toujours été sentimental, romanesque même. A l'École +polytechnique, je négligeais l'X pour toutes sortes de rêveries, et, +sans le temps que j'ai perdu à grossir un recueil de mauvais sonnets, +brûlés depuis lors, bien entendu, je serais sorti dans le corps +des Mines ou dans les Ponts et Chaussées et je ne porterais pas +aujourd'hui le pantalon à double bande rouge. L'état militaire, +nonobstant le vieux mythe de Mars et de Vénus, n'est point favorable +aux amours. La majeure partie de ma belle jeunesse s'est écoulée +dans des villes de garnison, dans l'austère province. Ayant quelque +délicatesse, j'ai été promptement dégoûté de ces personnes qui +laissent traîner sur leur guéridon un album plein de photographies +d'officiers et qui pourraient faire sécher une fleur de souvenir à +bien des pages de l'annuaire. + +«Sauf une Parisienne en exil, femme d'un fonctionnaire,--c'était +d'ailleurs une froide coquette qui m'a fait souffrir tant qu'elle a +pu,--je n'ai pas eu d'aventures d'amour intéressantes, et à vingt-cinq +ans, j'attendais encore sans la voir venir, je cherchais toujours sans +la trouver, la femme qu'on rêve, la femme qui nous est mystérieusement +destinée, celle qui... celle que... Enfin, tu me comprends. La guerre +éclata. Après la campagne sous Metz, je fus interné en Poméranie +et, bientôt après, condamné par une cour martiale à six mois de +forteresse, pour avoir houspillé un capitaine allemand qui s'était +permis de lever la main sur un soldat de ma batterie, prisonnier comme +moi. Je ne pus revenir en France, assez mal en point, que dans les +derniers jours du mois de juin 71, après la défaite des communards, +et je me décidai à passer mon congé de convalescence à Saint-Germain, +pour prendre, selon la recommandation des médecins, des bains de +soleil et de grand air sur la Terrasse. + +«Les quelques familles parisiennes qui se reposaient là des fatigues +et des privations du siège voulurent bien remarquer le jeune capitaine +qui avait l'air si las et qui se promenait en s'appuyant si fort sur +sa canne. On apprit l'anecdote de ma captivité; on sut que je n'avais +évité le peloton d'exécution qu'à cause de mon grade de capitaine, +égal à celui du «hauptmann» corrigé par moi; on raconta--ce qui était +vrai--qu'à peine sorti de prison, malade et tremblant la fièvre, +j'étais allé rejoindre mon homme à Magdebourg, où était son régiment, +que je lui avais demandé, devant tous ses camarades, en plein +«bier-haus», une réparation par les armes, et de manière, je t'assure, +à ce qu'il ne pût pas me la refuser, et qu'enfin je l'avais tué fort +proprement d'un joli coup d'épée dans le poumon droit. Tout cela me +rendait assez intéressant. On rechercha ma connaissance, et bientôt +je fus en relations avec toute la petite colonie en villégiature à +Saint-Germain. + +«Un riche industriel, M. Daveluy, homme d'une soixantaine d'années, +que tout le monde croyait veuf et qui habitait une villa voisine avec +sa fille unique, Mlle Simonne, fut particulièrement gracieux pour moi. +Il aimait beaucoup à recevoir, surtout à dîner, ayant une cave dont il +était justement fier, et il accueillait ses hôtes avec la rondeur un +peu commune, mais point choquante, du parvenu resté bon enfant. Il +m'invita trois ou quatre fois, à de courts intervalles, et je me +sentis tout de suite à l'aise, comme un vieil ami, dans ce milieu un +peu bruyant, mais cordial et hospitalier. M. Daveluy était, en vérité, +un excellent homme, et, dès la première rencontre, une sympathie était +née en moi pour sa fille, qui, âgée de dix-sept ans à peine, faisait +déjà avec tant de tact et de bonne grâce les honneurs du logis. +Charmante sans être positivement belle, Mlle Simonne, qui ressemblait +à son père, était une grande et souple personne au teint sans +fraîcheur, mais d'une pâleur mate et brune qui s'harmonisait avec la +masse profonde des cheveux noirs. Rien n'était plus bienveillant que +le sourire de sa bouche trop grande, et quand elle vous regardait en +face, la loyauté et la douceur de son âme brillaient dans ses calmes +regards. Je me plaisais dans la compagnie de cette brave jeune fille, +si naturelle, sans pose aucune, aimant sincèrement, comme elle le +disait, la nature et la vie à la campagne. J'avais du goût pour ses +façons un peu libres d'enfant élevée par un homme, et j'éprouvais +auprès d'elle la sensation de confiance et de satisfaction intime +qu'on a auprès d'un bon camarade. Seulement, le camarade avait de très +beaux yeux et une chevelure à n'en savoir que faire, ce qui ne gâtait +rien, n'est-ce pas? + +«Cependant il n'y avait pas trace d'amour, comme tu le vois, dans mon +sentiment pour Mlle Daveluy; aussi fus-je profondément surpris le +jour où une vieille dame, une amie de la famille,--marieuse comme la +plupart des vieilles dames,--me donna discrètement mais clairement à +entendre que je plaisais à Mlle Simonne et qu'il ne dépendait que +de moi de l'épouser. On ajoutait que je devais réfléchir et qu'il +s'agissait là d'une occasion de fortune inespérée. Capitaine à +vingt-huit ans, avec une croix d'honneur bien gagnée et quelques +débris de patrimoine, j'étais sans doute un parti présentable; mais +Mlle Daveluy aurait, le jour du contrat, une dot de cinq cent mille +francs, payés comptant, et elle devait hériter, à la mort de son père, +de plus de quatre millions irréprochablement acquis par M. Daveluy +dans l'industrie des charpentes en fer, du temps des grandes bâtisses, +sous l'Empire. + +«Je ne t'étonnerai pas, bien sûr, en te disant que, ce soir-là, +quand je fus seul dans ma chambre du pavillon Henri IV, je me sentis +extrêmement tenté de saisir le magnifique cadeau que m'offrait +la destinée: une femme charmante et une grande fortune. Pourtant +j'hésitais... oui, j'ai hésité pendant plusieurs jours devant +ce mariage qui n'avait rien de romanesque et qui me rappelait le +dénouement de toutes les comédies de M. Scribe.--Parlons sérieusement. +Ce n'était pas là l'idéal de toute ma jeunesse, l'amour vraiment +partagé, l'union absolue de deux âmes. Dans mon coeur, que +j'interrogeais en honnête garçon que je suis, je ne trouvais pour Mlle +Simonne que sympathie et bonne amitié. Mais, après tout, n'était-ce +pas le bonheur de ma vie qui se présentait et que j'allais laisser +échapper? Mes rêves d'autrefois étaient probablement absurdes. Est-ce +que cela existe, la femme prédestinée? Quelle bêtise de se laisser +vieillir en attendant le coup de foudre! + +«Et puis, pour moi, comme pour tous les soldats, l'avenir n'était pas +drôle. On ne ferait plus la guerre de longtemps, c'était bien sûr; +la pauvre France avait reçu un trop mauvais coup. Elle allait +recommencer, l'insipide existence de garnison; je les retrouverais, +aussi monotones qu'avant, le «mess» d'officiers, avec ses sauces +de gargotte, le café aux patères coiffées de képis, et la musique +militaire, sur le mail, jouant des nouveautés comme l'ouverture de +_Zampa_, la musique autour de laquelle on promène en rond son ennui, +dix fois, quinze fois, vingt fois, jusqu'à l'étourdissement. Un +intérieur, avec une aimable femme et de jolis enfants, ce serait bien +bon. Je n'étais pas amoureux fou de Mlle Simonne, soit. Mais serais-je +le premier qui ferait un mariage de raison? Ces unions-là sont +heureuses, presque toujours. On croit d'abord n'avoir pour sa femme +qu'une solide affection, qu'une profonde estime, et puis, un beau soir +qu'on est avec elle auprès du berceau du premier bébé, on s'aperçoit +qu'on l'adore... Bref, la vieille dame, la marieuse, ayant renouvelé +ses avances, je pris le grand parti et la priai de demander pour moi +la main de Mlle Simonne. + +«Le lendemain du jour où cette demande fut faite, M. Daveluy m'invita, +par un court billet, à venir causer avec lui. J'accourus. Il me +tendit silencieusement les deux mains, et, m'entraînant dans une allée +écartée de son parc, il me dit avec sa bonhomie accoutumée: + +«--Mon cher capitaine, vous me plaisez et vous plaisez à ma fille. +Vous deviendrez donc mon gendre, je l'espère, et je crois que nous +nous entendrons à merveille. Mais avant tout, avant même de parler de +votre demande à Simonne, je vous dois une confidence... Je ne suis +pas veuf. Je suis séparé de ma femme depuis quinze ans, séparé sans +l'intervention de la justice; mais vous devinerez que les torts de Mme +Daveluy ont dû être bien graves, quand je vous aurai dit qu'elle m'a +entièrement abandonné l'éducation de notre enfant. Moi-même, j'ai +commis une grande faute, celle d'épouser, à plus de quarante ans, une +très jeune fille, d'origine aristocratique, que ma nature un peu rude, +un peu commune,--oui, commune, je me connais bien,--devait froisser +dans toutes ses habitudes, dans tous ses instincts... Enfin, le +mal est fait... Mme Daveluy, qui doit avoir maintenant... voyons... +trente-six ans à peine, habite Lyon, son pays, presque toute l'année, +mais elle entretient avec Simonne une correspondance suivie, et, +pendant les deux mois de printemps qu'elle passe à Paris, elle voit sa +fille tous les deux ou trois jours. Elle l'aime beaucoup, je le sais, +et quels que soient les reproches que je puisse avoir à lui adresser, +ce n'est point une méchante femme. Enfin, je ne marierai pas Simonne +sans que sa mère y consente, et en connaissance de cause... Prenez +quelques jours de réflexion. Voyez si l'aveu que vous venez d'entendre +ne modifie en rien vos projets, si vous persistez à vouloir entrer +dans ma famille. Dans ce cas, j'écrirai... je prendrai sur moi +d'écrire à Mme Daveluy; elle viendra à Paris, vous irez la voir, et, +si vous lui convenez, comme j'en suis certain, ce mariage sera une +chose faite.» + +«Je fus touché de la délicatesse de ce brave homme, qui me donnait +ainsi le temps, non seulement de réfléchir, mais de prendre des +informations, et j'écrivis sans retard à Lyon, où j'ai de sûrs amis. + +«J'appris par eux que, depuis dix ans, Mme Daveluy vivait dans la +retraite la plus absolue, quoiqu'elle fût encore fort belle, et +qu'elle avait fait oublier, par une conduite irréprochable, l'unique +mais éclatant scandale de sa jeunesse. Mariée à seize ans à M. Daveluy +par les soins d'une mère cupide, et après dix-huit mois d'un +exécrable ménage, elle s'était fait enlever publiquement par un jeune +compositeur de musique, avec qui elle avait vécu à Florence, où il +était mort de la poitrine, cinq ans après. Elle était alors revenue +s'établir à Lyon, auprès d'une vieille tante, et les plus mauvaises +langues de la ville avaient fini par se taire sur son compte, tant sa +vie nouvelle était inattaquable. + +«Il eût été injuste de ma part, tu en conviendras, de faire peser sur +une innocente enfant les conséquences d'un malheur de famille très +ancien, très oublié. Après avoir reçu ces renseignements, je déclarai +donc à M. Daveluy que j'étais toujours dans les mêmes résolutions, et +peu de jours après, il me prévint que sa femme attendait ma visite à +Paris, dans une maison de retraite du faubourg Saint-Germain, tenue +par des religieuses, où elle venait d'arriver et où elle avait pris +pension. + +«Je vins à Paris, pour faire cette visite, par une de ces +merveilleuses après-midi de fin de Septembre où le calme de +l'atmosphère, la pureté du ciel, la sérénité de la lumière, donnent à +toute la nature quelque chose de solennel. J'allai à pied de la gare +Saint-Lazare à la rue Monsieur, où demeurait Mme Daveluy, et, en +traversant le pont de la Concorde, un des plus beaux sites de Paris, +je fus enivré par la grandeur du spectacle et je ne pus retenir un cri +d'admiration. La chaude et douce splendeur de la journée dorait les +édifices, enflammait les arbres déjà rougis des Tuileries et des +Champs-Élysées, et les rapides bateaux qui agitaient les flots +verts de la Seine roulaient des diamants dans leur sillage. Par une +bizarrerie qu'un impressionnable comme toi comprendra peut-être, je +ne pensai presque pas, pendant toute cette promenade, à mes projets +de mariage, à la démarche importante que j'allais faire, et je +m'abandonnai à la sensation de bien-être qui m'épanouissait le coeur. + +«Les religieuses chez qui logeait Mme Daveluy, étaient établies dans +un ancien hôtel du XVIIe siècle, d'assez imposante et sévère tournure. +La soeur tourière, après un regard jeté sur ma carte, me dit que +j'étais attendu, et, me précédant à travers les vastes corridors +du rez-de-chaussée, attristés par un badigeon jaunâtre, elle +m'introduisit dans le salon de réception. C'était une pièce froide +et nue, qu'enlaidissait un banal meuble de velours vert, et qui avait +pour tout ornement un grand Christ de bois grossièrement sculpté, +remplaçant la glace de la cheminée. J'eus un léger frisson, je me +rappelai que celle que je venais voir était une repentie, je songeai +à sa vie de solitude et d'expiation, et, comme j'éprouvais encore un +reste de l'ivresse que m'avait versée la beauté du jour, je comparai +mon sort à celui de cette pauvre femme et je me sentis le coeur plein +de pitié pour elle. + +«En ce moment, la porte s'ouvrit, et Mme Daveluy, vêtue d'une robe +sombre, entra dans le salon et vint à moi... + +«Ah! mon ami, traite-moi d'insensé, si tu veux, mais l'amour +foudroyant existe. La femme que, toute ma vie, j'avais rêvée, +cherchée, attendue, c'était elle! Je ne te la décrirai pas; on ne +décrit pas un enchantement, un charme. Je ne te décrirai pas ce corps +de Diane qui se trahissait sous l'étoffe noire, et cette tête pâle, +d'un modelé exquis, éclairée par des yeux magiques. Imagine le type de +femme cher à Léonard de Vinci, mais plus tendre, laissant deviner de +la bonté au fond de son mystère; imagine la Joconde qui aurait pleuré! +Son âge? Nul n'aurait pu lui donner un âge. Elle avait l'âge de la +beauté victorieuse, que les larmes n'ont pu altérer et que la douleur +a rendue plus touchante. C'est à peine croyable, mais au premier +regard dont elle m'enveloppa, j'oubliai tout: qui elle était, où nous +étions, et sa fille dont j'avais demandé la main, et le but de ma +visite; et, après l'avoir saluée machinalement, je restai silencieux +devant elle, envahi par une émotion profonde, tout à la sensation +présente, comme on est en rêve. + +«Elle s'assit avec une grâce royale, et, m'invitant à en faire autant, +elle prononça quelques mots de politesse. Sa voix me passa sur les +nerfs comme une musique délicieuse. + +«Alors elle commença à me parler de Simonne, et il me sembla que mon +beau songe se transformait tout à coup en un cauchemar absurde et +affreux. Cette femme me parlait, comme d'une chose conclue, de mon +mariage avec sa fille; elle me remerciait de ma démarche, tout en +ajoutant qu'elle n'avait que peu de droits sur Simonne et qu'elle s'en +rapportait à la sagesse de M. Daveluy. Elle faisait allusion à son +passé avec un tact parfait, exprimait tendrement ses sentiments +maternels... Et moi, comprenant à peine, moi, fasciné par son regard, +enchanté par le son de sa voix, j'aurais voulu tomber à ses genoux, +couvrir ses mains de baisers et la supplier de disposer de ma vie! + +«Elle me parlait les yeux baissés, songeant sans doute que je devais +connaître la faute dont elle avait honte, et une légère, une fugitive +rougeur anima un instant son teint pâle, ainsi qu'un rayon de soleil +sur un glacier. Et moi, pendant ce temps,--je suis un fou, soit! +mais c'est la vérité,--j'imaginais, dans un éclair de pensée, toute +l'existence de cette femme. Oui! j'imaginais son union douloureuse +avec un homme trop vieux et vulgaire, ses souffrances de fleur écrasée +entre les pages d'un grand-livre, je comprenais, j'approuvais son coup +de folie pour un artiste, sa fuite à Florence avec ce musicien qui +était mort là-bas en l'aimant, qui était mort--j'en étais sûr--pour +l'avoir trop aimée. Que dis-je? J'enviais le sort de cet inconnu! Que +n'avais-je eu ses ivresses et sa mort délicieuse? Et j'évoquais la +ville d'art, l'harmonieuse cité toscane; je m'y rêvais, cachant mon +bonheur avec cette maîtresse adorable dans un des mélancoliques logis +du _Lung-Arno_, ne sortant que le soir, son bras pressé contre mon +coeur, par les ruelles tournantes, dans l'ombre des vieux palais, et +revenant très tard au nid d'amour, à travers la solitude nocturne +de la place de la Seigneurie, au murmure des fontaines et sous la +bénédiction des étoiles! + +«Mme Daveluy, étonnée de mon silence, leva enfin les yeux sur moi +et me regarda avec surprise. Elle remarqua certainement mon trouble +extrême, et sans doute son instinct féminin lui en révéla le motif, +car sa rougeur augmenta et elle me dit, en faisant un visible effort +pour me regarder en face: + +«--Je vous le répète, monsieur, mes torts envers M. Daveluy et la +générosité de sa conduite à mon égard me font un devoir de n'user que +très discrètement des droits qu'il veut bien me laisser sur ma fille. +Cependant, je ne donnerai mon consentement à votre mariage avec +elle que quand vous aurez répondu loyalement, sincèrement, sur votre +honneur, à l'unique question que je veux vous adresser: Aimez-vous +Simonne?» + +«Ces paroles directes dissipèrent soudain l'espèce d'hallucination où +m'avait jeté la présence de Mme Daveluy et me ramenèrent au sentiment +de la réalité. Mon honneur interpellé eut horreur d'un mensonge, et, +bravant tout ridicule, je répondis: + +«--Je vous ai vue, madame, et je sais seulement à présent combien +un mariage sans amour peut être fécond en malheurs. J'interroge ma +conscience avec anxiété et je n'ose vous répondre oui.» + +«Brusquement, Mme Daveluy se leva, alla vers une fenêtre du salon, +l'ouvrit et resta là, debout, en s'appuyant, comme étourdie, sur la +balustrade. J'aperçus par cette fenêtre un de ces jardins cachés, +comme il y en a encore dans le quartier des hôtels et des couvents, +un grand verger dans toute son opulente beauté d'automne. Les branches +des arbres craquaient sous le poids des fruits, et la chaude et +radieuse clarté du soleil de Septembre inondait les frondaisons. + +«--Pardonnez-moi,--me dit Mme Daveluy.--Je suis un peu indisposée... +J'étouffais.» + +«Je m'approchai d'elle avec empressement. Elle me sembla bien émue, +car sa main se crispait sur la barre d'appui, son sein palpitant +soulevait longuement son corsage, et ses joues, subitement enflammées, +semblaient deux camélias roses. Cette femme m'apparut alors dans +tout le triomphe de sa beauté, que je comparai, par une soudaine +correspondance, au verger mûr qui lui servait de cadre et dont elle +avait la plénitude et la splendeur. + +«--Si vous n'aimez pas Simonne d'amour,--dit-elle alors d'une voix +grave,--au nom de Dieu, renoncez à ce projet de mariage et ne vous +laissez influencer par aucune considération, par aucun intérêt. +Croyez-moi. De l'union de deux êtres qui ne s'aiment pas, ou même qui +ne s'aiment pas autant l'un que l'autre, il ne peut résulter que honte +et désespoir.» + +«L'image de Simonne était effacée déjà de mon esprit; son nom +retentissait à mon oreille comme celui d'une étrangère. + +«--Vous serez obéie,--répondis-je en m'inclinant devant Mme +Daveluy.--Mais je ne voudrais pas vous quitter, madame, sans être +sûr que vous ne m'accusez pas de légèreté et que vous apprécierez la +valeur de ma franchise.» + +«Elle me regarda avec ses yeux mystérieux, ses yeux de magicienne, +et me tendit sa main droite. Je la pris dans les miennes, et alors... +alors je sentis que sa main s'abandonnait. + +«Oui! je sentis que cette femme éprouvait un trouble égal au mien, +que j'exerçais sur elle le charme qu'elle exerçait sur moi, et +qu'au moment de la séparation,--car il fallait nous séparer, et pour +toujours!--elle sentait, elle aussi, qu'elle m'eût aimé et qu'elle +venait de passer à côté du bonheur. + +«Ah! si je m'étais jeté à ses pieds, si je lui avais tout avoué!... +Mais non, elle m'aurait pris pour un aliéné, ou, pis encore, elle +m'aurait repoussé avec indignation, avec horreur... Qui sait, +pourtant?... + +«Mme Daveluy dégagea sa main, me dit adieu d'un doux mouvement de tête +et quitta le salon. + +«Quelques instants après, j'errais dans les longues avenues qui +avoisinent les Invalides, avec la sensation d'un rêve évanoui, d'un +espoir perdu, et douloureusement offensé par l'ironique magnificence +du ciel d'automne. + +«Je ne retournai pas à Saint-Germain. J'envoyai mon ordonnance payer +la note et prendre mes bagages au pavillon Henri IV. J'écrivis, le +soir même, à M. Daveluy, pour me dédire, en lui donnant je ne sais +plus quel mauvais prétexte. J'allai, le lendemain matin, au ministère +de la Guerre, retirer ma demande de prolongation de congé, et, huit +jours après, je rejoignis mon régiment en Algérie. Je n'ai jamais revu +Mlle Simonne, qui s'est mariée, ni Mme Daveluy, qui est morte à +Lyon, l'année dernière, et tu connais maintenant, cher ami, ma seule +tentative de mariage. + +«A ton tour, maintenant.» + + + +III + +«Ton histoire, mon cher Dulac,--dis-je en ravivant d'un coup de +pincettes le feu qui s'assoupissait,--ton histoire est celle d'un +homme passionné; la mienne est celle d'un homme délicat. La Fontaine +l'a dit: «Les délicats sont malheureux,» et il a exprimé ce jour-là, +comme toujours, une pensée bien fine et bien vraie. + +«Tu te souviens peut-être qu'en 1873--je n'avais que trente ans alors +et mes camarades avaient la bonté de m'appeler le beau Georges--je +fus envoyé en qualité de second secrétaire auprès du baron de N..., +ministre de France en Danemark. Ce vieux diplomate de carrière, homme +excellent, sans ambition, paternel pour les jeunes gens placés sous +ses ordres, et qui n'a jamais eu d'autres ridicules que sa perruque +acajou, occupait depuis quinze ans le poste de Copenhague. Il avait +adopté les moeurs danoises, qui sont pleines de bonhomie, et il était +connu et estimé de tout le monde. Que de coups de chapeau n'a-t-il pas +donnés quand il traversait le Kongs'Nitor, ou quand il allait, tous +les soirs, entre huit et neuf heures, au Jardin-Tivoli, prendre une +«délicatesse», comme on dit là-bas, c'est-à-dire manger une côtelette +de veau, arrosée de deux ou trois chopes? A combien de voyageurs de +distinction n'a-t-il pas fait admirer les nobles et froides statues +du Musée Thorwaldsen et l'épée de fer de Charles XII, qu'on garde +pieusement dans les galeries de Fréderiksborg? + +«Le baron de N..., comme tous les hommes vraiment bons, aimait +beaucoup la jeunesse, et il me prit tout de suite en grande affection. +Non seulement il me patronna dans la haute société, comme c'était +un peu son devoir, mais il voulut m'introduire chez ses amis +particuliers. C'est ainsi qu'il me présenta chez la comtesse de +Hansberg, où il faisait son whist deux fois par semaine. + +«Veuve d'un chambellan du roi et médiocrement fortunée, Mme de +Hansberg, beauté jadis célèbre, avouait quarante-cinq printemps et +vivait avec sa fille Elsa, très jolie personne, disait-on, mais à peu +près sans dot. Dans de pareilles conditions, n'est-ce pas? ce salon +aurait été désert à Paris. A Copenhague, tout au contraire, on +considérait comme un très grand honneur d'être admis chez la comtesse; +car, là-bas, on croit encore pour de bon à l'aristocratie, et Mme de +Hansberg était effroyablement noble. Oui! dans ce temps de blasons à +vendre, elle aurait pu être admise d'emblée chez les chanoinesses de +Remiremont, dans ce célèbre chapitre où, sous l'ancien régime, les +filles de France n'entraient que par ordre du roi et par exception +spéciale, attendu qu'elles n'avaient pas, du côté maternel, le nombre +de quartiers nécessaires, à cause du mariage d'Henri IV et de Marie de +Médicis, horrible mésalliance, il faut en convenir. + +«Le Nord, héraldique et féodal, est plein de respect pour ces choses. +Fort entichée de sa noblesse, très exigeante à cet égard pour les +gens qu'elle daignait recevoir, Mme de Hansberg n'était donc jamais +entourée que d'une société scrupuleusement choisie, et peu de +roturiers comme ton serviteur peuvent se vanter d'avoir bu ses tasses +de thé. + +«Je ne suis pas vaniteux et je me serais fort bien passé de cet +honneur, sans l'aimable insistance de mon chef, qui prétendait que ce +salon était indispensable à connaître pour un jeune diplomate. Je crus +d'ailleurs faire plaisir au baron en l'accompagnant, et il me présenta +dans les formes à la comtesse. + +«Elle me fut antipathique au premier abord. Cette ancienne belle, +poudrée par coquetterie et ayant assez grand air, mais très flétrie en +somme, me reçut cérémonieusement, au coin de sa cheminée, du fond d'un +fauteuil à écusson, presque un trône, et sans cesser de tourner un +grand rouet d'ivoire, ainsi qu'une châtelaine du temps des croisades. +Cette mise en scène prétentieuse, tranchons le mot, ce cabotinage, +me déplut souverainement, et les lugubres groupes de vieillards à +cravates gourmées assis aux tables de jeu allaient me faire prendre +décidément la maison en grippe, quand la fille de la comtesse, Mlle +Elsa, entra dans le salon. + +«J'évoquerai d'un seul trait cette suave apparition. Figure-toi +Ophélie en robe de deuil. + +«Depuis deux mois que j'étais à Copenhague, j'avais eu le temps de +me blaser un peu sur la beauté blonde. Là-bas, les trois quarts des +femmes ont des yeux pâles et des cheveux couleur de blé, et la fille +de chambre qui vous apporte l'eau chaude pour votre barbe ressemble +plus ou moins à la Nilson de notre jeune temps. + +«Sans doute, la grande et svelte enfant qui venait d'entrer, et qui +inclinait respectueusement son front sous le baiser de sa mère, avait +le type scandinave, elle aussi; mais elle en réalisait la perfection +même, l'idéal absolu. Rappelle-toi les madones des vitraux, les +saintes des livres d'heures enluminés. Elsa avait leur grâce un peu +raide et si pure, leur chasteté céleste. Ses cheveux, du ton des vieux +louis d'or, étaient tressés en une seule nate, ronde et lourde, qui +pendait derrière elle jusqu'au milieu de sa jupe noire,--ces dames +étaient en deuil,--et sa souplesse de cygne, sa légèreté de fantôme, +surtout ses yeux d'un vert bleuâtre, ses yeux de turquoise malade, +évoquaient tout ce qu'il y a de divin dans ce mot: une vierge. + +«M. de N... me présenta à Mlle Elsa. Elle avait la voix de sa beauté, +une voix qui vous caressait le coeur. Dès qu'elle m'eut parlé, +dès qu'elle m'eut souri, le grand machiniste qui s'appelle l'amour +exécuta, dans le salon de Mme de Hansberg, un prodigieux changement +à vue. La morgue ridicule de la comtesse installée dans sa cathèdre +armoriée se transforma en dignité aristocratique, et mon imagination +prêta un air bienveillant aux vieux messieurs hauts sur cravates qui +s'absorbaient dans les combinaisons du whist sous la livide clarté des +abat-jour verts. J'étais amoureux, mon ami, follement amoureux de Mlle +Elsa, et, dès ce soir-là, la maison de sa mère, dont je devins l'hôte +assidu, me parut être le seul lieu du monde où la vie fût supportable. + +«Va! je ne regretterai jamais toutes les peines que m'a causées ce +sentiment, né en une minute, étouffé aujourd'hui, hélas! mais qui seul +est capable de conserver encore chaud un petit foyer dans le tas de +cendres de mon coeur, et dont le souvenir ressuscité--tu peux t'en +apercevoir--fait trembler ma voix en ce moment même. Avoir trente ans, +c'est-à-dire être sorti sain et sauf, mais meurtri, des orages de +la première jeunesse, connaître le néant des passions de tête et des +passions sensuelles, avoir subi leurs dégoûts et leurs amertumes, et +puis, tout à coup, aimer purement une très jeune fille, rien n'est +plus exquis! Les meilleurs instants de ma vie sont ceux que +j'ai passés chez Mme de Hansberg, assis à côté de Mlle Elsa, lui +parlant--et seulement pour avoir la joie qu'elle me répondît--d'un +rien, d'un conte d'Andersen que je venais de lire, de ma promenade à +cheval, sous les beaux hêtres de Kronborg, devant l'horizon du Sund. + +«Que c'est bon d'aimer avec ce respect profond, ce désintéressement +parfait, d'être éperdument heureux pour tout un jour parce qu'il vous +a semblé que l'être adoré a eu pour vous, la veille, une bonté dans le +regard, une douceur dans la voix! Vois-tu! j'ai été alors dans un +état d'âme qui, lorsque j'y pense, me relève à mes propres yeux et me +paraît racheter toutes les impuretés de mon existence. O merveilles +morales de l'amour innocent, de l'amour sans désir! Je ne voulais, je +n'espérais rien de cette enfant divine. Mon coeur débordait d'une joie +ineffable à la seule pensée qu'elle existait, voilà tout! et que je +pouvais approcher d'elle, la voir et l'entendre. Quand je me suis dit +qu'elle était une femme, qu'elle pourrait peut-être m'aimer, qu'il +n'était pas impossible qu'un jour mes lèvres effleurassent son +front,--oh! rien de plus,--eh bien, moque-toi de moi, tant que tu +voudras, mais tout d'abord cette idée m'a fait honte et j'en ai rougi. +Lorsque je prenais congé d'elle et qu'elle me tendait timidement la +main, cela me paraissait une faveur sans prix et dont j'étais indigne. +La seule présence d'Elsa me jetait dans une extase pareille à celle +que la prière doit procurer aux mystiques, créait autour de moi une +atmosphère de rêve. Qu'elle soit à jamais bénie, l'enfant qui m'a fait +vivre ainsi pendant quelque temps et près de qui je me suis senti si +heureux, si doux et si pur! + +«Un petit nombre de jeunes gens venaient chez Mme de Hansberg, et +tous étaient des géants blonds, d'une lourdeur d'esprit et de corps +désagréablement germanique, sans séduction aucune. Je m'aperçus +bientôt--avec quelles délices!--qu'Elsa préférait ma société à la leur +et me traitait avec une bienveillance marquée. Ce coeur candide ne se +rendait probablement pas compte de ce qui se passait en lui, mais une +fleur de sympathie s'y épanouissait pour moi. + +«Être aimé d'elle, quel espoir! Je ne le conçus cependant que mêlé à +une terrible inquiétude. Mme de Hansberg, je te l'ai dit, avait +tous les préjugés et les dédains aristocratiques. Malgré ma fortune +respectable, malgré mes débuts dans la «carrière» qui avaient été très +brillants, cette femme altière voudrait-elle donner Elsa à un jeune +homme de bonne famille, mais qui s'appelait Georges Plessy, tout +court? Je n'osais guère l'espérer. Pourtant la comtesse paraissait +aimer beaucoup sa fille unique, et elle s'humaniserait peut-être +devant une inclination manifeste. C'était ma seule chance de succès. +D'ailleurs, je n'avais qu'un parti à prendre, faire ma demande, et +sans retard; car je me serais reproché comme une mauvaise action de +laisser croître, d'entretenir dans le coeur d'Elsa un sentiment qui +aurait pu devenir une douleur pour elle, au cas où il aurait jeté des +racines profondes et où Mme de Hansberg m'eût repoussé malgré tout. + +«Mon chef respecté, mon vieil ami le baron de N..., s'offrait à moi +comme un conseiller naturel. L'excellent homme, chez qui trente ans +de vie diplomatique n'avaient pas éteint la sensibilité, accueillit +ma confidence avec la bonté la plus touchante. Je fus éloquent, sans +doute, en lui parlant de mon amour et de mes craintes, car, lorsque +j'eus fini, le baron était très ému et fut obligé d'essuyer les verres +de ses lunettes. + +«--Je n'ai pas toujours porté perruque, mon cher enfant,--me dit-il +enfin avec un triste sourire,--j'ai connu ce tourment-là, il y a bien +longtemps, et je voudrais vous donner de l'espérance. Malheureusement, +la comtesse est comme le don Carlos d'Hernani... Vous vous rappelez +les beaux vers d'Hugo: + + _L'Empereur est pareil à l'aigle, sa compagne; + A la place du coeur il n'a qu'un écusson._ + +J'ai bien peur que vous ne vous heurtiez à un invincible parti-pris... +Enfin, ne vous découragez pas encore. J'ai quelque influence sur +l'esprit de Mme de Hansberg et je lui parlerai ce soir.» + +«La réponse fut telle que je la redoutais, polie, mais formelle. +«Jamais, et pour rien au monde, la comtesse ne consentirait à ce que +sa fille se mésalliât.» Le pauvre baron avait plaidé vainement pendant +deux heures. Il dut me rapporter, en propres termes, le cruel refus, +et l'atroce sensation que j'éprouvai en ce moment-là doit être celle +d'un homme à qui l'on coupe le visage d'un coup de cravache. + +«Les larmes vinrent ensuite... Oui! mon cher, j'ai pleuré sur l'épaule +de mon vieil ami, et je n'en rougis point. N'a pas qui veut pleuré +d'amour. + +«Je ne pouvais rester à Copenhague. Je demandai et obtins un congé. Le +jour de mon départ, le baron, qui me conduisit à la gare et eut pitié +de ma mortelle tristesse, me dit, au dernier moment: + +«--Mon ami, je n'ai pas le courage de vous cacher une chose qui va +vous faire à la fois peine et plaisir... Je suis allé hier chez ces +dames... Elsa est triste.» + +«Ainsi, la chère enfant m'aurait aimé! Je m'en doutais bien un peu; +mais il n'y avait pas là de consolation pour moi, puisque notre union +était impossible. + +«Je revins à Paris, j'y cherchai l'oubli dans de violentes +distractions, et six mois après avoir quitté le Danemark, j'appris le +mariage de Mlle de Hansberg avec un jeune russe, le prince Babéloff. +Elle avait obéi à un désir, à un ordre de sa mère, sans aucun doute. +Pouvais-je lui en vouloir?... Une enfant! + +«Je fus nommé à Lisbonne et je m'y ennuyai pendant une longue année. +Le grand soleil augmente et exaspère la mélancolie. Enfin, dans l'été +de 75, je pris un nouveau congé, dont je passai la durée à Trouville. + +«Ce fut là qu'un matin, prenant le café en compagnie d'un de mes +collègues, sous la tente du casino, je lus dans le journal local, +parmi les noms des voyageurs de distinction récemment arrivés à +l'hôtel des Roches-Noires, celui de la princesse Babéloff. + +«Mon coeur se mit à battre avec violence. Mais était-ce bien Elsa qui +se trouvait si près de moi? J'interrogeai mon compagnon, homme très +mondain, ayant des relations cosmopolites, et je sus par lui--tu +devines mon émotion--que la princesse Babéloff, logée depuis cinq ou +six jours aux Roches-Noires, était en effet Mlle Elsa de Hansberg et +qu'elle n'avait été mariée que pendant un an à peine, son mari ayant +été tué par accident, dans une chasse. Mon camarade ajouta que la +princesse avait aussi perdu sa mère et qu'elle voyageait pour se +distraire de ses récents chagrins, seulement accompagnée d'une vieille +parente, duègne sans importance. La princesse ne devait passer qu'une +semaine à Trouville et retournerait ensuite en Danemark. + +«Donc Elsa était veuve, libre de toute influence, ne dépendant que +d'elle-même, et je me rappelais soudain que, dix-huit mois auparavant, +elle avait été affligée, elle avait souffert d'être séparée de moi. +Un immense espoir m'envahissait. Je voulais la revoir, la revoir +sur-le-champ. Quittant brusquement mon compagnon, je rentrai chez moi +et j'écrivis à la princesse une lettre respectueuse, m'autorisant du +hasard qui nous rapprochait pour lui dire combien je prenais part à +son double deuil et quel fidèle sentiment j'avais gardé pour elle. +Mon messager m'apporta une réponse immédiate, une lettre timbrée d'une +couronne princière, hélas! mais écrite par Elsa elle-même, d'une de +ces longues et grosses écritures qui couvrent quatre pages en quelques +mots. C'était une simple assurance qu'on aurait grand plaisir à me +revoir et une invitation à venir le soir même. Aussitôt après dîner, +je me rendis aux Roches-Noires par la plage. La nuit montait, une +calme et chaude nuit d'été, sans un souffle. Déjà quelques étoiles +scintillaient dans le ciel et l'on entendait dans l'ombre la profonde +respiration de la mer. Tous mes souvenirs de Copenhague me revenaient +en foule. Je revivais les longues soirées passées en admiration devant +Elsa, je l'évoquais, blonde en robe noire, fixant doucement sur mes +yeux ses yeux clairs, dans sa chaste attitude de sainte de missel. +J'allais la revoir... Était-ce possible?... + +«Enfin, j'arrivai à l'hôtel; le domestique me conduisit au premier +étage, ouvrit une porte. J'entrai, glacé d'émotion, défaillant +presque, dans un petit salon très éclairé, et je vis Elsa qui se +levait pour me recevoir, Elsa restée la même, absolument la même, +comme jadis si blanche et si blonde dans sa robe de deuil, avec ses +yeux pâles, ayant gardé intacte sa grâce virginale. + +«Elle me tendit la main, cette main qu'autrefois je me croyais à peine +digne d'effleurer, et je la pris en m'inclinant; elle m'accueillit +avec quelques mots de bienvenue, et je reconnus sa chère voix. Oui! +pendant un instant, mon illusion fut complète. Je crus retrouver la +jeune fille que j'avais si purement, si idéalement aimée! + +«Mais, dès le premier mot que je prononçai, le charme fut rompu. Je me +rappelai qu'il fallait lui dire et je lui dis en effet «Madame», et ce +titre me rappela la réalité, dissipa ma chimère. Je regardai sa main +que je retenais encore dans la mienne, et j'y vis un anneau nuptial. + +«Ah! mon cher ami, cette entrevue a été l'heure la plus amère de ma +vie. Je m'étais assis près d'Elsa, j'essayais de lui adresser quelques +mots de condoléance sur la mort de sa mère, et elle me répondait avec +embarras, se souvenant sans doute combien la comtesse avait été dure +pour moi. Ni l'un ni l'autre nous ne prenions souci de nos paroles +machinales, et tous les deux ensemble, j'en suis certain, nous nous +abîmions dans des pensées qui nous rongeaient le coeur. Elsa avait +surpris mon regard sur son anneau, et, quand j'avais reporté mes yeux +sur les siens, j'y avais retrouvé une affreuse expression de détresse. +Puis cette phrase lui échappa: «Depuis la mort du prince...», et elle +vit éclater tant de douleur sur mon visage, qu'elle s'interrompit +toute confuse. + +«Nous comprîmes alors qu'il y avait entre nous un abîme, quelque chose +d'irréparable, et combien toute explication serait superflue. A +la moindre allusion faite au passé, nous aurions éclaté en larmes +impuissantes. A quoi bon?... Comme dans le salon de Mme de Hansberg, +à Copenhague, nous étions l'un près de l'autre, libres tous les deux, +semblables physiquement aux amoureux d'autrefois, et cependant il nous +était aussi impossible de ranimer notre ancien sentiment que d'imposer +silence au rythme lointain de la mer qui parvenait jusqu'à nous par +la fenêtre ouverte, ou que d'éteindre une des étoiles qui étincelaient +dans le ciel nocturne. + +«Notre entretien stupidement banal en apparence, mais dont chaque mot +contenait un infini de plainte et de regret, dura un quart d'heure à +peine. J'eus le courage de me lever le premier; elle en fit autant en +m'annonçant qu'elle quitterait Trouville le lendemain matin, et je la +quittai sans avoir touché de nouveau sa main où brillait sa bague de +veuve. + +«Une fois dehors, devant la façade noire de l'hôtel, dont une seule +fenêtre était éclairée, je restai un instant immobile sur la plage +dans le grandiose silence de la nuit, et je sentis en moi un vide +immense se creuser. Soudain, là-bas, dans l'obscurité, une lame de +fond poussa son long sanglot; et c'est pour moi une certitude qu'à +cet instant précis, Elsa dans sa chambre solitaire et moi sur la +plage déserte, nous avons exhalé le même soupir, le profond soupir de +l'éternel adieu.» + + + +IV + +--«Voilà donc pourquoi nous ne nous sommes mariés ni l'un ni +l'autre,--dit le commandant Dulac en se levant pour s'en aller.--Mais, +crois-tu,--ajouta-t-il presque gaîment,--nous étions soulagés par +notre confidence mutuelle,--crois-tu qu'on nous excusera, si l'on vote +l'impôt sur les célibataires, et que nous serons exemptés? + +--J'en doute fort,--répondis-je,--car le récit de nos deux aventures +ferait pitié à bien des gens, mon pauvre ami, et la brutale démocratie +où nous vivons se soucie fort peu, n'est-ce pas, des scrupules, des +nuances et des délicatesses. + +--Oh! non,»--s'écria d'un air convaincu le commandant, qui est +réactionnaire jusqu'au bout des ongles. + +Et après avoir allumé un dernier cigare pour la route, il me donna une +poignée de main fraternelle. + + + + +Jalousie + +(MANUSCRIT D'UN PRISONNIER) + + + +Demain matin, j'aurai fait les six mois de détention auxquels j'ai +été condamné pour avoir volé deux mille francs dans la caisse de mon +patron; demain matin, j'aurai expié ma faute, subi toute ma peine. + +A huit heures, le gardien entrera dans ma cellule. Il m'apportera les +vêtements que j'ai dû échanger, en entrant ici, contre le costume des +détenus; ils étaient neufs, je m'en souviens, et, quand je les aurai +mis, je reprendrai l'apparence d'un jeune homme comme un autre, assez +élégant même. Je n'aurai plus qu'à descendre au greffe, où on lèvera +mon écrou, et à rejoindre Marguerite, qui m'a promis de m'attendre +dans un fiacre à la sortie de la prison. Je serai libre! + +Je serai libre, et je pourrai encore être heureux; car Marguerite, +pour qui j'ai commis ce vol, me jure dans sa lettre d'hier qu'elle +m'aime toujours et que nous vivrons ensemble comme mari et femme, +ainsi qu'autrefois. Dans ce grand Paris où l'on peut cacher facilement +son passé, un garçon comme moi, énergique, payant de mine et ayant +l'instinct du commerce,--avant mon malheur, mon patron songeait à me +prendre pour associé,--un garçon comme moi, dis-je, finira bien par +trouver une place. Je me sens plein d'un indomptable courage, et je +suis prêt à travailler comme un cheval d'omnibus pour gagner ma vie et +celle de Marguerite. + +D'ailleurs, à plus tard les affaires sérieuses. Ne pensons qu'à +demain, à demain dont je suis sûr et qui sera délicieux. Dès que +j'aurai franchi la porte de la prison, j'apercevrai dans l'ombre de la +voiture le joli visage de Marguerite, pâle d'émotion sous la voilette. +Je jetterai l'adresse au cocher en lui donnant cent sous pour qu'il +aille bon train, je sauterai dans le fiacre, qui partira au grand +trot, et la pauvre fille tombera en pleurant sur ma poitrine. Quel +baiser! + +Nous rentrerons chez nous, dans notre chambre haute de la rue Madame, +d'où l'on voit tout le jardin du Luxembourg. Par cette belle fin de +Septembre, si sereine et si pure, les arbres doivent être admirables +avec leurs feuilles flétries. Nous dresserons le couvert auprès de la +fenêtre ouverte; un doux rayon de soleil caressera la nappe blanche +et fera étinceler la vaisselle, et nous déjeunerons gaiement, sans +pouvoir nous quitter des yeux, nous taisant, attendris, ou bavardant +et faisant mille projets. Après m'avoir versé mon café, Marguerite +viendra s'asseoir auprès de moi, comme jadis; elle joindra sur mon +épaule ses deux mains, et posera dessus son gentil menton, en me +regardant de tout près. Je respirerai sa fine odeur de blonde, ses +cheveux chatouilleront mes lèvres, je lui montrerai le lit du doigt, +son clignement d'yeux consentira; et alors, vite, vite, je fermerai +les volets, la fenêtre, les rideaux, elle allumera les bougies, +j'arracherai mes vêtements, et, tandis qu'elle se déshabillera, plus +lente, je l'attendrai, frémissant, le coude dans l'oreiller, et tant +mieux si mon coeur éclate et si je meurs de joie, quand je verrai +sa nuque et ses épaules émergeant de son corset de satin noir et son +voluptueux sourire reflété dans l'armoire à glace! + +Oui! voilà ce que je puis avoir demain, après ces six mois de +solitude, d'horrible solitude. Voilà ce que je puis avoir demain, si +je veux. La liberté, le bonheur, l'amour!... + +Eh bien, cela ne sera pas. Je me tuerai tout à l'heure, quand j'aurai +noirci ces quelques feuillets où j'essaie de m'expliquer à moi-même la +cause de mon impérieux besoin de mourir. Ah! le gardien, qui, malgré +le règlement, a bien voulu me vendre le rat de cave à la lueur duquel +j'écris ces lignes, et qui, demain, quand il viendra pour me délivrer, +me trouvera pendu à l'un de ces barreaux, raide, déjà froid, la face +noire et la langue tirée, sera bien surpris, n'est-ce pas? Les choses +se passeront ainsi, pourtant. Je me pendrai à minuit. + +Réfléchissons, tâchons de voir clair dans les sentiments qui +m'agitent. + +D'abord, il faut bien l'avouer, je n'ai aucun remords de ma mauvaise +action. J'ai cependant commis un indigne abus de confiance, j'ai volé +un homme qui était juste et bienveillant pour moi, qui rétribuait +honorablement mon travail, se souciait de mon avenir, m'estimait assez +pour vouloir m'associer à ses affaires. Mais, il n'y a pas à me le +dissimuler, je n'éprouve point de repentir. Ce serait à refaire?... +Oui! si je sentais encore le bras de Marguerite frémir sur le mien, +devant la vitrine de ce joaillier, si je voyais encore ses yeux avides +de désir en regardant ce petit bracelet orné de brillants, eh bien, je +volerais encore les cent louis dans ma caisse et je lui donnerais le +bijou. Suis-je un scélérat, ou un aliéné? Je n'en sais rien, mais je +recommencerais. + +Oh! cette femme! Comme je l'ai aimée, tout de suite, au premier choc +de nos regards! + +Je me rappelle. Deux camarades m'avaient offert de les accompagner +dans ce bal public, du côté de Montmartre. J'avais refusé d'abord, +j'étais un peu las. Je voulais me coucher de bonne heure. Ils +insistèrent, et je les suivis. + +L'orchestre jouait une polka dont le motif vulgaire était durement +dessiné par le cornet à piston, et autour de l'espace bitumé où +sautaient quelques couples, la foule tournait sans cesse, stupidement, +sous les maigres arbustes dont le feuillage, éclairé en dessous par +le gaz, avait des tons de papier peint. Deux femmes vinrent à notre +rencontre. La plus grande, une brune très maquillée,--le type de la +fille de restaurant nocturne,--connaissait un de mes compagnons; elle +nous demanda effrontément de lui payer à boire. On s'attabla, et je +m'assis auprès de l'autre femme, de la blonde, déjà séduit par son +délicat et gracieux visage, par son maintien réservé, presque timide. +Il était facile de voir qu'elle ne courait les bals que depuis très +peu de temps. Point de bijoux et une pauvre robe noire déjà usée, une +robe d'honnête fille. + +Son chapeau seul, un feutre tapageur à plume rose, autorisait le +premier venu à lui dire: «Viens-tu souper?» Ce chapeau était une +enseigne. + +Nous causâmes: sa voix était douce comme ses yeux. Aucun cynisme. Un +de mes camarades lui ayant adressé un compliment brutal, elle ne lui +répondit que par un sourire gêné, où il y avait de la politesse, de la +résignation et du dégoût. Elle charmait en inspirant la pitié, et +elle me fit songer--je n'ai pourtant rien d'un poète--au reflet d'une +étoile dans le ruisseau. Dans le premier baiser que je lui donnai, +lorsque nous fûmes montés tous deux en voiture, à la sortie du bal, il +y avait déjà de la tendresse. + +La nuit que nous passâmes ensemble,--oh! je crois encore sentir +la chaleur de ses larmes, quand elle pleurait sur mon épaule en +me racontant son enfance vagabonde sur les trottoirs de Paris, sa +jeunesse de misère, sa chute piteuse et inévitable,--cette nuit-là fut +telle que, peu de jours après, j'arrachais Marguerite à sa honteuse +misère et qu'elle venait vivre avec moi. + +C'était une folie. Je n'avais pour toutes ressources que mes +appointements de caissier au «Petit-Saint-Germain». Pourtant, si +Marguerite avait eu un peu d'économie, quelques instincts de femme de +ménage, on aurait pu s'en tirer tout de même. Mais il n'en était rien. +Naturellement douce, le coeur froid et la chair ardente, tombée dans +la débauche plutôt par faiblesse que par goût, Marguerite était la +vraie gamine de Paris, paresseuse et ivre de chiffons, qui s'attarde +au lit jusqu'à midi, le nez dans un roman, et qui se nourrit de salade +pendant huit jours pour s'acheter une paire de bas de soie. + +Bientôt mon petit ménage fut dans un complet désordre. Le soir, quand +je revenais du magasin, je trouvais Marguerite encore en peignoir du +matin, en train de faire des «réussites»; elle n'avait même pas +songé au souper, et il fallait envoyer la concierge acheter des +charcuteries. + +Quand j'essayais de faire quelques remontrances à ma maîtresse, elle +me disait simplement, sans se fâcher: «Je sais bien que je ne suis +pas la femme qu'il te faut... Qu'est-ce que tu veux y faire?... +Quitte-moi. Je n'aurai pas le droit de me plaindre.» + +Et je ne savais que répondre, furieux de penser qu'elle ne tenait +guère à moi et que je ne pouvais plus me passer d'elle. + +La quitter? J'y avais bien songé quelquefois, dans les premiers +temps. Mais l'idée qu'elle me dirait assez froidement adieu, qu'elle +retournerait le soir même dans l'horrible bal où je l'avais ramassée +et qu'un passant l'emmènerait chez lui pour une ou deux pièces de +vingt francs... oh! cette idée-là m'était insupportable. La quitter! +Mais, rien qu'en me disant que je me réveillerais le lendemain sans +sentir la chaleur de son corps auprès de moi, j'éprouvais comme une +défaillance. En quelques semaines, le besoin que j'avais de cette +femme avait pris l'ardeur d'une passion et la force d'une habitude. + +Je l'aimais! je l'aimais!... Elle me possédait, quoi! + +Quand j'avais fait connaissance avec Marguerite, elle habitait une +sordide chambre d'hôtel garni et ne possédait qu'un peu de linge, +la pauvre robe qu'elle avait sur le corps, et cet horrible chapeau à +plume rose qui l'affichait dans les bals publics. Pour l'habiller plus +décemment, pour lui faire un petit trousseau, j'avais sacrifié toutes +mes économies et je m'étais même endetté. Son désordre, son manque de +soins, les nouvelles dépenses que je fis pour la distraire, pour +la mener au spectacle, au café-concert,--j'avais peur qu'elle ne me +quittât par ennui,--achevèrent rapidement ma ruine. J'étais en retard +avec tous les fournisseurs; je devais des sommes assez rondes à +plusieurs de mes camarades. Mais je ne confiais pas mes soucis à +Marguerite. + +A quoi cela m'eût-il avancé? Elle m'aurait dit encore, je le +prévoyais, de sa voix douce et résignée: «Que veux-tu que j'y +fasse?... Séparons-nous.» Je m'efforçais donc de ne pas penser à la +catastrophe certaine, feignant l'insouciance auprès de ma maîtresse, +faisant avec elle une partie de plaisir dès que j'avais quelque +argent; mais, au fond du coeur, j'étais épouvanté de l'avenir. + +Tous les hommes dans une position désespérée sont tentés de demander +des ressources au jeu. Je le fus d'autant plus facilement que les +commis du «Petit-Saint-Germain» parlaient constamment devant moi de +leurs gains et de leurs pertes aux courses de chevaux qu'ils suivaient +avec passion. Un jour, le chef du rayon des soieries, dont jusque-là +les paris avaient été très heureux, affirma qu'il avait sur le +résultat des prochaines courses d'Auteuil un renseignement excellent, +donné par un jockey, un «bon tuyau», comme on dit dans l'argot spécial +des bookmakers. D'après ce «tuyau», _Grain-de-Sel_, un cheval inconnu, +remporterait le prix principal, et ceux qui parieraient pour lui +gagneraient dix fois leur mise. Vainement le second vendeur +des lainages vantait-il les _performances_ du cheval favori, +_Sept-de-Pique_, l'autre n'en voulait pas démordre et racontait, avec +des airs mystérieux, une assez sale intrigue d'écurie où des +sportsmen fameux étaient mêlés et qui devait donner la victoire à +_Grain-de-Sel_. + +Tant d'assurance me troubla. + +--«Si j'avais encore,--me dis-je,--le billet de cinq cents francs qui +était dans mon secrétaire quand Marguerite est venue habiter avec +moi, je le risquerais certainement... Dix fois la mise! Cinq mille +francs!... Ce seraient toutes mes dettes payées, et la tranquillité, +l'aisance, la paisible possession de Marguerite pour de longs mois.» + +Mais il n'y avait que deux louis dans mon porte-monnaie. Je chassai +donc ce rêve absurde en haussant les épaules. + +J'avais promis à Marguerite, malgré ma pauvreté, de la conduire ce +soir-là aux Folies-Bergère, où de très étranges clowns faisaient +fureur. Nous y allâmes à pied, bras dessus bras dessous, pour +épargner le prix d'un fiacre, et nous passâmes sous les galeries du +Palais-Royal. Marguerite n'eût pas été femme si elle n'avait point +fait deux ou trois haltes devant les vitrines des bijoutiers. Elle +me montra un mince porte-bonheur orné de diamants qui excitait sa +convoitise. + +--«Dis donc, combien ça peut-il coûter, ce petit bracelet? + +--Eh! eh!--répondis-je,--une cinquantaine de louis... Pas moins.» + +Elle s'éloigna de la vitrine, lentement, avec un long regard de +regret. + +--«Allons!--dit-elle,--ces joujoux-là, c'est bon pour les autres!» + +A ce moment précis, par un de ces coups de pensée où l'on voit +l'avenir prochain dans une lueur d'éclair, je me rappelai dans tous +ses détails l'intrigue d'écurie racontée par mon camarade; je conçus +une confiance absolue dans le succès de _Grain-de-Sel_; j'eus le coeur +étreint par la tentation de prendre deux mille francs dans ma caisse, +d'acheter le bracelet pour Marguerite et de jouer le reste; j'imaginai +un moyen de dissimuler le vol pendant quelques jours, afin de pouvoir +restituer secrètement la somme, si je gagnais aux courses; je me vis +enfin libéré de tout souci, les poches pleines d'or, venant de faire +un dîner fin avec ma maîtresse, assis derrière elle dans l'ombre d'une +baignoire de petit théâtre, et mordillant de temps en temps entre mes +lèvres les frisons de cheveux qu'elle a dans le cou. + +Je pensai à toutes ces choses à la fois, en une seconde, avant que +Marguerite eût détourné ses yeux de la vitrine éblouissante. + +Je l'entraînai, lui serrant le bras, hâtant le pas, le coeur gonflé +et battant à coups profonds. Puis, soudain, j'eus la sensation que je +venais d'être frappé douloureusement dans l'intérieur de mon cerveau +et je me dis: + +«Si je ne gagnais pas?...» + +Je lançai un regard oblique à celle qui m'accompagnait. Heureusement, +elle avait la tête tournée de l'autre côté, du côté des boutiques, et +elle ne vit pas mes yeux. Dans la glace d'un magasin, j'aperçus avec +terreur un visage de fou qui me ressemblait. + +Mais, d'un effort de volonté, je redevins maître de moi. + +Eh bien, quoi? Si je ne gagnais pas?... J'irais m'asseoir, le dos rond +et la tête basse, sur le banc des accusés; je tâterais de la prison, +du bagne peut-être... On n'a rien sans risque; et, en cas de malheur, +j'aurais donné du moins à cette femme qui m'avait fait son esclave +par les sens, mais dont je n'avais jamais échauffé le coeur glacé, +j'aurais donné à Marguerite une effrayante preuve d'amour, et elle +m'aimerait peut-être enfin, elle souffrirait peut-être à son tour, la +fille qu'elle était, quand elle saurait que j'avais volé pour elle!... + +Mais l'heure passe... A quoi bon raconter la tempête morale dans +laquelle a sombré mon honnêteté? A quoi bon dire le vol commis et mon +horrible angoisse, devant le poteau des courses, en voyant accourir +les deux chevaux furieusement fouettés par leurs jockeys, et en +entendant la foule acclamer _Sept-de-Pique_, qui venait de battre +_Grain-de-Sel_ d'une longueur de tête? On découvrit mon crime. Je fus +arrêté, jugé, condamné, mis enfin dans cette prison où j'ai subi les +pires tortures et d'où je ne sortirai que mort. + +Oh! oui, les pires tortures! Pas celles du remords, je le répète, +ni de la privation de la liberté, ni de la vie en commun avec des +bandits. Oh! de bien pires, de bien pires, celles de la jalousie!... + +Je n'avais jamais souffert encore de ce cruel sentiment, et +Marguerite, pendant les cinq mois que nous avions vécu ensemble, +n'avait rien fait pour me l'inspirer. Apathique et casanière, elle +restait seule au logis pendant toute la journée,--j'en avais des +preuves,--et, le soir, quand nous sortions ensemble, pas une seule +fois je n'avais surpris chez elle un de ces regards de complaisance +que la plus honnête femme, même au bras de son mari, jette au premier +passant venu qui a l'air de la trouver à son gré. Marguerite n'était +nullement coquette. + +De plus, ce que j'avais prévu au moment où je méditais mon coup était +arrivé. Marguerite avait été profondément touchée par ma coupable +action; elle y avait vu une preuve d'amour. A l'audience, elle avait +pleuré des larmes sincères, s'accusant de m'avoir perdu, et, dès qu'il +lui fut permis de me visiter dans ma prison,--elle se faisait passer +pour ma soeur,--elle me montra, derrière la grille du préau, un visage +pâli par le chagrin. Elle m'aimait enfin! J'en étais sûr. + +Je me souviens de notre première entrevue. Nous nous regardions +tristement à travers le grillage en fer. + +--«Alors, tu m'aimes un peu?--lui dis-je.--C'est bien vrai? + +--Plus et mieux qu'autrefois, tu le vois bien. + +--Naguère, tu étais si froide pour moi, cependant! + +--Ce que tu as fait m'a bien changée, va!... Est-ce que je pouvais +croire que tu m'aimais à ce point-là?... Mets-moi à l'épreuve. + +--Il n'y en a qu'une qui me convaincrait. + +--Laquelle? + +--Si tu étais capable d'attendre ma libération et de me rester +fidèle?... + +--Je te le promets... je te le jure! + +--Bah! comment vivras-tu? + +--Je travaillerai. + +--Toi, ma pauvre Marguerite? + +--J'ai appris pour être couturière... Tu verras.» + +Elle revint huit jours après, ôta ses gants et me montra ses doigts +marqués de piqûres d'aiguilles. Elle avait trouvé, me dit-elle, des +«confections» à faire pour un magasin de nouveautés. Elle gagnait déjà +quarante sous par jour, mais bientôt elle deviendrait plus habile, +arriverait à trois francs. + +--«On peut vivre avec ça,--ajouta-t-elle en souriant. Oh! sans faire +la noce, bien sûr... Mais je n'y pense guère, va!... Je ne tiens plus +qu'à une chose, à présent... Faire plaisir à mon chéri.» + +Ce nom «mon chéri», qu'elle me donnait autrefois avec tant +d'indifférence, si banalement, comme elle l'avait donné, hélas! à tous +ses amants, fut prononcé par elle, ce jour-là, avec l'intonation la +plus tendrement émue; et les larmes m'en vinrent aux yeux. + +Que m'importaient alors la captivité, la livrée d'infamie, l'ignoble +soupe mangée à la même gamelle que les scélérats, les éternelles nuits +d'insomnie sans lumière! Marguerite m'aimait; elle gagnait son pain +pour rester sage et pour m'attendre. Était-ce donc possible? Misérable +homme! j'avais commis un vol pour une femme, et j'allais avoir la +consolation, une fois ma faute expiée, de me réfugier dans les bras +de cette même femme, mais devenue tout autre, régénérée par l'amour et +par le travail, et qui serait maintenant la première à m'empêcher de +faillir, si j'en étais tenté. Ah! j'étais plein de courage, prêt à +subir sans une plainte la peine que j'avais méritée. Aux plus +durs moments de ma vie de prisonnier, je pensais à Marguerite, et +l'espérance m'inondait en me réchauffant, comme un puissant cordial, +et mes affreux compagnons me demandaient pourquoi j'avais l'air si +heureux et ce qui me faisait sourire. + +Cet état d'âme délicieux,--oui! moi, le condamné vêtu d'une +souquenille de forçat, moi à qui les gardiens disaient: «Ici!» comme +à un chien, j'ai vécu alors des heures délicieuses,--cet état d'âme, +cette période d'espoir et de résignation, dura environ deux mois. +Pendant ce temps, Marguerite vint me voir exactement une heure +par semaine, et, à chacune de ses visites, je regardais, avec une +enivrante pitié, ses yeux cernés par les veilles, ses joues que la +misère amaigrissait, ses pauvres doigts meurtris et sa robe qui se +fanait de plus en plus. + +Un jour,--c'est alors que mon supplice a commencé,--elle vint avec une +robe neuve. + +Tout de suite, j'eus le coeur mordu par un soupçon. Mais elle me +regarda en face et me dit en souriant: + +«Ah! oui, tu regardes ma robe!... C'est Clotilde qui me l'a donnée... +Tu sais, Clotilde, l'amie avec qui j'étais la première fois que nous +nous sommes rencontrés... Elle a maintenant un amant qui fait des +folies pour elle. En me voyant si pauvrement vêtue, elle m'a fait +cadeau de cette robe qu'elle n'avait mise que cinq ou six fois. Je +n'ai eu qu'à l'arranger un peu... Elle est comme neuve, n'est-ce pas?» + +Ce n'était pas vrai! Jamais, depuis que nous vivions ensemble, +Marguerite ne m'avait parlé de cette Clotilde comme d'une amie. +Naguère, les deux femmes demeuraient dans le même hôtel meublé, +voisinaient, allaient de compagnie dans les bals publics, voilà tout. +Je me rappelais Clotilde comme une fille sans jeunesse et sans beauté, +tombée dans la misère, pouvant faire tout au plus illusion, sous le +fard, à quelque soupeur pris de vin. Une pareille créature n'avait +pu trouver un amant assez riche pour faire de telles largesses. Ce +n'était pas vrai, et, si j'en avais douté, j'en aurais vu éclater la +preuve dans les yeux que Marguerite s'efforçait de tenir fixes sur +les miens, dans ses yeux où le regard semblait trembler et dont les +paupières palpitaient à coups rapides, dans ses yeux de menteuse! + +Je fus sur le point de lui dire toute ma pensée, d'éclater en +reproches, de lui faire une scène. Mais j'eus peur qu'elle ne revînt +plus, et je me contins. + +Elle continua de me parler affectueusement, me disant qu'elle gagnait +à présent trois francs cinquante et jusqu'à quatre francs par jour, +qu'elle avait trop d'ouvrage et n'y pouvait suffire, qu'elle songeait +à prendre une apprentie. Elle accumulait les mensonges, j'en avais la +certitude. + +Bien que je sentisse gronder en moi un orage de douleur et de colère, +j'eus la force d'être calme jusqu'au bout; je ne répondis que par des +mots insignifiants à tout ce bavardage. Elle attribua sans doute +cet accès de taciturnité à ma triste situation et me quitta presque +joyeuse, s'imaginant que j'étais sa dupe. + +Ainsi, Marguerite me trompait. Pendant que je subissais, à cause +d'elle, le châtiment des voleurs, elle avait pris un amant,--que +dis-je? elle se louait peut-être à la nuit, comme autrefois, et +pour des chiffons! Je venais de lui voir une robe nouvelle, mais, la +prochaine fois,--j'en aurais parié ma main droite,--elle aurait des +gants neufs et un chapeau frais; et toutes les menteries qu'elle +venait de me débiter n'avaient d'autre but que de me préparer à +l'apparition de ses futures toilettes. Et elle n'avait pas eu l'idée +de remettre, pour venir me voir, ses pauvres vêtements, ou, si elle +y avait pensé, elle n'avait pas voulu se montrer dans la rue avec une +robe usée! Non! elle avait mieux aimé inventer d'imbéciles impostures; +elle avait probablement haussé les épaules en se disant: «Tant pis +pour lui, s'il ne me croit pas!» Oh! la stupide, la vulgaire fille! +Et c'était pour «ça» que je faisais de la prison et que je m'étais +déshonoré! + +Mais, puisqu'elle était capable de cette infamie, puisqu'elle ne +m'aimait pas, pourquoi revenait-elle me voir? Eh! parbleu, par niaise +sensiblerie, par bêtise charitable, comme elle serait allée porter des +oranges à sa portière malade à l'hôpital. + +Quelle honte! Elle avait pitié de moi! + +Je passai huit jours horribles, en roulant sans cesse toutes ces +pensées dans mon esprit. Puis une terreur me saisit: «Si elle ne +revenait pas, au prochain jour de visite?» Et seulement alors, par la +détresse où cette crainte me jeta, je compris combien, malgré tout, +Marguerite m'était encore chère. Je me fis donc le serment, que j'ai +tenu, de lui dissimuler ma jalousie, de ne rien faire ni dire qui pût +trahir mes souffrances et mes soupçons. + +Elle revint,--oh! je l'avais parié!--elle revint avec un joli chapeau +de printemps. Elle avait complété sa toilette; son visage était +reposé, son teint plus frais. Certes! non, cette femme-là n'était plus +dans la misère et ne gagnait plus son pain à coudre des «confections» +jour et nuit. + +Elle eut cependant l'audace... ou la bonté--qui sait? elle croyait +peut-être bien faire--de me dire qu'elle était très contente, qu'elle +employait deux ouvrières; cent nouveaux mensonges. Je feignis de m'en +réjouir avec elle, et, donnant à ma voix l'accent le plus caressant, +je la priai d'ôter son gant et d'appuyer sa main sur le grillage +qui nous séparait, afin que je pusse la toucher de mes lèvres. Elle +m'obéit, et en baisant sa main je vis qu'il n'y avait plus de piqûres +d'aiguilles au bout de ses doigts... + +Mais la demie d'après onze heures vient de sonner à l'horloge de la +prison. + +Mon bout de cire sera bientôt consumé. + +Hâtons-nous. + +Si le temps ne me manquait pas, j'aurais eu pourtant une atroce +satisfaction à analyser ici toutes les angoisses que j'ai souffertes +et qui se peuvent résumer dans ces deux mots dont l'accouplement +fait frémir: un prisonnier jaloux! Oui! j'aurais une joie de damné à +décrire par le menu les supplices que m'infligea Marguerite, à chaque +nouvelle visite. Il en est un, surtout... Oh! celui-là, je veux le +dire, car il fut le plus cruel de tous. + +Ce jour-là, en attendant l'arrivée de ma maîtresse, j'avais essayé de +me persuader que j'étais trop incrédule, qu'il n'était pas impossible, +après tout, qu'une femme gagnât assez largement sa vie pour s'acheter +quelques nippes. Un détail, même, qui m'était subitement revenu à la +mémoire, m'avait presque rassuré. Jamais Marguerite, qui ne craignait +pas de se montrer à moi en toilette neuve,--en y réfléchissant, +c'était peut-être une preuve de son innocence,--jamais Marguerite +ne portait le moindre bijou. Le bracelet jadis acheté par moi avec +l'argent du vol, et qu'elle avait tenu à restituer honnêtement au +moment du procès, était le seul joyau qu'elle eût jamais possédé. +Jusque-là, très pauvre fille, mais ayant horreur du faux, du «toc», +comme elle disait avec un dégoût singulier, elle ne s'était jamais +parée de la plus modeste bijouterie, et ses oreilles n'étaient même +pas percées. Le souvenir de cette dernière particularité me touchait +profondément. + +Parbleu! je me rappelais quand même que, si je ne voyais point de +bagues à ses doigts, je n'y retrouvais pas non plus, depuis quelque +temps, les traces du travail. Je me disais bien aussi qu'elle pouvait +avoir accepté des parures et ne pas les mettre pour venir me voir. +Mais, ce jour-là, j'étais disposé à la bienveillance, je voulais +me convaincre d'injustice, et, dans les mille suppositions qui me +traversaient l'esprit, je ne m'arrêtais qu'à celles qui pouvaient être +favorables à Marguerite. + +Elle arriva à l'heure exacte, selon son habitude, et moi, en +l'apercevant de loin, à travers le grillage, je sentis pour la +première fois se dissiper mes soupçons. Mais quand je fus plus près +d'elle,--oh! l'ironie méchante des pressentiments!--tout de suite, au +premier regard, je vis à ses oreilles deux petites cicatrices encore +fraîches!... Elle avait des bijoux, à présent, cette femme qui n'en +voulait porter que de vrais et à qui je n'avais pu en payer qu'avec +de l'argent volé! Elle se mettait aux oreilles des perles fines ou des +diamants, et, certainement, elle croyait faire preuve de délicatesse +en m'en épargnant la vue!... + +C'est depuis ce jour-là, c'est depuis qu'il ne m'est plus permis de +conserver le moindre doute sur la trahison de Marguerite, que je songe +à me tuer. Il y a de longs jours que ce devrait être fait. Mais quoi! +on est lâche, on a peur de la mort, et puis... et puis, il faut bien +le dire, j'aime toujours cette femme, et, la nuit, sur mon grabat de +détresse, je me tords dans des rêves qu'elle hante. Oh! j'ai eu toutes +les faiblesses! J'ai songé à la reprendre quand même, telle qu'elle +est redevenue; j'ai songé à accepter tous les partages, toutes les +abjections. Je me suis moqué de moi-même, j'ai raillé ma jalousie: «Tu +es bien scrupuleux, dis donc, pour un voleur!» Mais c'est plus fort +que moi. La pensée qu'elle m'a trompé, qu'elle s'est vendue à un homme +ou à plusieurs pendant tout le temps que je suis resté en prison, en +prison à cause d'elle, me rend furieux... me fait voir rouge!... + +Oui! comme je le disais en commençant cet écrit, je pourrais, demain +matin, déjeuner avec elle dans notre petite chambre, auprès de la +fenêtre d'où l'on voit le grand jardin d'automne et les beaux arbres +dorés. Oui! ce serait délicieux... Mais si j'apercevais alors, dans +les cendres du foyer, le bout de cigare de son «monsieur» de la +veille, je serais capable de prendre un couteau sur la nappe et de le +lui planter dans le coeur. + +Je ne veux pas devenir un meurtrier. C'est bien assez d'être un +voleur. Il vaut mieux mourir... + +Mourir sans rancune contre elle, en me disant que ce qui est arrivé +était inévitable, et qu'elle a été sincère, en somme, qu'elle m'a même +peut-être un peu aimé, le jour où elle me fit cette promesse qu'elle +n'a pas eu la force de tenir. + +Adieu, Marguerite! Tu n'es pas mauvaise au fond, et en lisant ceci, tu +pleureras un instant, je le crois. Mais tout s'oublie, et plus tard, +quand un de tes amants de rencontre s'amusera à te faire raconter ta +vie, tu seras vaniteuse comme toutes tes pareilles, va! Tu sauteras, +pieds nus, hors du lit, pour aller chercher ces feuillets dans le +tiroir du haut de ta commode où tu serres ton jeu de cartes et tes +reconnaissances du Mont-de-Piété, et, après t'être recouchée, tu feras +lire ma confession à ton hôte d'une nuit, toute fière de lui prouver +qu'un malheureux homme s'est tué pour toi. + +Ah! ah! Minuit sonne... Mon rat de cave va s'éteindre. J'ai déjà roulé +en corde le drap de mon lit, et le barreau de la lucarne est solide... +Du courage, et finissons-en! + + + + +Fille de Tristesse + + + +Avant de devenir célèbre en un jour,--le jour du vernissage d'il y a +trois ans, où tout Paris devint amoureux de sa délicieuse _Musicienne +des rues_,--le peintre Michel Guérard a connu la dure misère. + +Sa mère, son admirable mère, qui n'a pas douté une minute de la +vocation de son fils et qui est morte avec la fierté de le voir classé +parmi les jeunes maîtres de l'école moderne, a vécu tout près de +lui les terribles années d'épreuve, le consolant de sa tendresse, +le fortifiant de son courage. Aussi, Michel, qui s'est évanoui de +douleur, le jour de l'enterrement, au bord de la fosse ouverte, dans +le cimetière Montmartre, ne prononce jamais ce mot: «ma mère», sans +que sa voix tremble d'émotion, et le souvenir de la bonne et vaillante +femme veille toujours, auguste et sacré, dans sa mémoire, comme une +lampe de sanctuaire. + + +Michel avait vingt ans à peine et travaillait depuis dix-huit mois +seulement dans l'atelier de Gérôme, à l'École des Beaux-Arts, lorsque +mourut subitement son père, l'honnête caissier de la _Salamandre_, +compagnie d'assurances contre l'incendie, d'une médiocre importance. +La place était modeste, et le bonhomme ne laissait à sa veuve qu'une +insignifiante épargne. La _Salamandre_, en souvenir de l'intègre +et ancien serviteur, offrit à Mme Guérard, pour son fils, une place +convenable dans les bureaux de la Compagnie. Le jeune homme l'eût +acceptée par dévouement pour sa mère; mais celle-ci refusa le +sacrifice. + +--«Non!--dit-elle, en serrant longuement le grand garçon contre son +coeur et en le baisant sur sa belle chevelure noire, toujours si +sauvagement emmêlée,--non! mon garçon, fais de la peinture, puisque +c'est ton idée... Nous vivrons comme nous pourrons.». + +Et l'on vécut comme on put, c'est-à-dire fort mal, tout en haut +de Montmartre, non loin du moulin ruiné,--dégénéré depuis en +guinguette,--au cinquième étage d'une maison neuve, construite en boue +et en crachats, mais d'où l'on voyait l'immense Paris comme dans un +panorama, avec ses tours, ses flèches et ses dômes, et là-bas, là-bas, +son enceinte de collines, grises dans la brume. + +Michel n'avait là qu'un vaste atelier et une sorte de cellule sans +feu, où logeait Mme Guérard. Dès le matin,--oh! la pauvre maman en +bonnet de servante!--elle venait tout ranger dans l'atelier, allumait +le poêle, nettoyait les brosses, cachait le lit de sangle de son fils +derrière un paravent, puis elle disparaissait, le laissant travailler +tranquillement toute la journée. A peine l'entendait-il, de temps +à autre, invisible et présente comme un génie familier, remuer les +cendres de sa chaufferette dans sa petite chambre, ou souffler le feu +pour faire cuire le dîner, dans l'étroite cuisine. C'est là que le +fils et la mère faisaient des repas de poupée sur une petite table de +bois blanc, et l'on y était bien, en Décembre, près de la chaleur du +fourneau. + +Michel «buchait» comme un manoeuvre pour gagner le pain du jour, de +la semaine, du mois. Il bâclait--de grand matin, en été, le soir à la +lampe, l'hiver--des dessins sur bois pour les publications illustrées, +et la maman Guérard faisait des prodiges d'économie pour que son +fils eût de quoi payer les modèles et peindre d'après nature, toute +l'après-midi. + +Il y eut de mauvais jours, de très mauvais jours. Depuis longtemps, +les six couverts, la pince à sucre et la boîte à couteaux à manches +d'argent avaient été vendus afin d'acquitter une note du marchand +de couleurs. Quelquefois, pour acheter le dîner,--c'est étonnant, ce +qu'un morceau de veau rôti représente de déjeuners froids, et l'on ne +s'imagine pas tout l'avenir qu'à le reste d'un pot-au-feu transformé +en rata et en vinaigrette!--quelquefois, il fallait engager les autres +débris du luxe bourgeois de jadis, tels que la montre d'or en forme de +bassinoire, qui avait dû être à la mode sous le Consulat, ou même la +broche encadrée de petits grenats dans laquelle miroitait, au cou +de la veuve, le daguerréotype de feu M. Guérard. La brave maman +connaissait, hélas! le chemin du Mont-de-Piété, et il y avait souvent +une ou deux reconnaissances sous le «sujet» en bronze de la pendule, +qui représentait une jeune personne embrassant avec désespoir le mât +d'une barque en détresse. + +Les Guérard étaient donc très pauvres; mais, comme beaucoup de +pauvres, ils trouvaient encore moyen de faire la charité. + +Sur le même palier qu'eux, dans une affreuse mansarde carrelée, +logeait une pauvre ouvrière avec sa petite fille. + +La femme, que les gens de la maison appelaient tous: «c'te pauv' +Sidonie», n'avait jamais été mariée. Elle avait eu sa petite fille +à dix-huit ans, âge où elle avait été presque jolie,--oh! une saison +seulement, juste le temps d'être trompée et abandonnée par un vaurien, +et de perdre sa fraîcheur et sa santé dans une couche laborieuse;--et +depuis, elle avait toujours trimé pour gagner sa vie et pour élever +son enfant. A trente ans, «c'te pauv' Sidonie» avait le dos voûté, les +tempes grises, et il lui manquait trois dents par devant. Elle était +très courageuse, très honnête, et faisait des journées à n'importe +quel prix. + +La petite fille, nommée Fernande, avait l'air d'une bohémienne: un +teint de citron mûr, de longues mèches de cheveux noirs et crêpés, et +des yeux qui lui faisaient le tour de la tête, comme on dit dans les +faubourgs. + +Michel, l'ayant vue jouer dans l'escalier, la trouva gentille, la fit +poser pour un bout d'étude, et la maman Guérard la prit en amitié. + +Cela faisait de la peine à l'excellente femme de voir cette jolie +enfant polissonner dans la cour,--car sa mère revenait tard de +son travail et l'école primaire fermait à quatre heures,--ou même +quelquefois jouer à la main chaude sur le trottoir avec les deux +gamins du savetier d'en bas, celui qui fredonnait, tout en martelant +son cuir: + + _On les guillotinera_, + _Ces cochons d'propriétaires_. + _On les guillotinera_, + _Et le peuple sourira_. + +Mme Guérard séduisit donc la petite Fernande au moyen de quelques +tartines de confitures. L'enfant venait chez les Guérard à la sortie +de l'école; la veuve lui faisait apprendre et réciter sa leçon du +lendemain, puis la laissait jouer dans l'atelier de Michel, qu'elle +amusait, et qui crayonna d'après elle vingt croquis. + +Fernande trouvait là bien des douceurs. On la retenait souvent à +dîner, et, si maigre que fût la cuisine des Guérard, elle l'était +moins que celle de «c'te pauv' Sidonie.» La vieille maman avait +découvert, un jour, dans sa modeste garde-robe, une jupe encore très +présentable, et y avait taillé pour la petite un costume qui, ma foi! +avait l'air presque neuf. Une fois même que Fernande était revenue +avec la croix et avait été première en géographie,--à quoi diable ça +pouvait-il lui servir de si bien dessiner sur le tableau noir la ligne +du partage des eaux?--maman Guérard, enchantée, avait fait cadeau +à l'enfant d'une méchante paire de boucles d'oreilles, que la bonne +femme conservait en souvenir de sa première communion. + +Bref, les Guérard étaient en train d'adopter tout doucement la petite +fille, quand «c'te pauv' Sidonie», en retard de deux termes, fut assez +brutalement congédiée de la maison et s'en alla demeurer très loin, +aux Amandiers. Elle emmena naturellement Fernande, qui fit ses adieux +aux bons voisins, le coeur gros et les yeux rouges, mais qui ne revint +jamais les voir, malgré ses promesses, et qu'on finit par oublier. + +Le temps passa. Michel Guérard obtint ses premiers succès au Salon et +commença à gagner quelque argent. Oh! pas beaucoup. Les toiles où ce +peintre aime à fixer les types populaires sont empreintes d'une poésie +sévère et mélancolique qui inquiètera toujours le bourgeois, et bien +que tous les vrais artistes considèrent Guérard comme un maître, les +amateurs opulents n'auront jamais un goût bien vif pour ces âpres +tableaux, où la vie des pauvres est peinte par un pauvre. + +Cependant, Michel exposa sa _Musicienne des rues_, à laquelle le jury, +peu sympathique jusque-là, ne put s'empêcher de décerner une première +médaille. La gravure popularisa en peu de temps cette dolente et +maigre figure de jeune fille, ouvrant, pour chanter, une bouche si +pure, et jouant du violon avec un geste si gracieux et si naturel. +Maman Guérard, déjà bien malade, eut la joie de lire, ses lunettes sur +le nez, dans le lit d'où elle ne devait pas se relever, les articles +des journaux qui saluèrent en termes enthousiastes la gloire naissante +de son fils. Enfin, Michel Guérard eut, dans l'art contemporain, sa +place légitime, mais sans devenir pour cela beaucoup plus riche. + +Or, deux ans après la mort de sa mère,--nous avons dit quel pieux et +ardent souvenir il lui gardait,--Michel fut invité à un dîner qu'un de +ses amis, un prix de Rome partant pour la Villa Médicis, offrait chez +Foyot à quelques camarades d'atelier. + +Michel--il allait avoir trente ans, et son deuil récent avait +encore augmenté sa gravité naturelle--tomba au milieu d'une bande de +tapageurs, tous plus jeunes que lui, aux allures de rapins, qui, après +le chablis et les huîtres, étaient grisés déjà par leurs blagues et +leurs éclats de rire. Au dessert, ces artistes, qui avaient tous dans +l'esprit un idéal élevé ou tout au moins un goût délicat, rivalisèrent +de cyniques propos; et un grand diable de sculpteur ayant crié qu'il +y avait, depuis quelques jours, de jolies «débutantes» dans un mauvais +lieu du quartier Latin, à deux pas de là, la bête sensuelle qui dort +au fond de chaque homme se réveilla tout à coup chez ces jeunes gens, +et l'on se mit à hurler: «Allons chez Dolorès!... Allons voir ces +dames!» + +Michel aurait bien voulu s'esquiver. Tant de brutalité lui répugnait, +et il avait bu modérément. Pourtant, par faiblesse, pour faire comme +tout le monde, craignant les railleries peut-être, il suivit les +camarades. + +--«Bah!--se dit-il,--j'en serai quitte pour payer quelques bouteilles +de bière.» + +Un quart d'heure après, toute la bande, après avoir gravi un étroit et +sordide escalier, pénétrait dans le «salon» de Mme Dolorès, où sept +ou huit malheureuses, en parures obscènes et ridicules, casquées +d'énormes chevelures, étaient vautrées sur un divan circulaire. Elles +saluèrent les nouveaux venus d'un «bonsoir, messieurs,» chanté par un +choeur de voix traînardes et indifférentes, et Michel, entré derrière +les autres, fut tout d'abord écoeuré par une bouffée chaude où se +combinaient les odeurs du tabac, du gaz, de la parfumerie grossière et +de la chair de femme au rabais. + +Tout de suite, on déboucha les cruchons, et l'un des jeunes gens +se mit au piano. L'orgie à prix fixe commençait avec sa bêtise +accoutumée. + +Michel, absolument dégoûté, s'était assis dans un coin du salon, +encombré par tant de monde. Il était content d'être oublié là et +fumait cigarette sur cigarette. + +Soudain, il sentit une main se poser sur son épaule. + +--«Eh bien, monsieur Michel, vous ne me reconnaissez pas?» lui demanda +tout bas une voix rauque, une voix de vieille femme. + +Michel se retourna et regarda la fille qui venait de s'asseoir, à côté +de lui, sur le canapé. Elle devait avoir vingt ans tout au plus. Très +brune, son souple corps serré dans un étroit peignoir de satin jaune, +quatre grosses épingles de cuivre piquées dans sa chevelure terne et +presque laineuse comme celle d'une femme de couleur, cette fille avait +de grands yeux charbonnés, et n'aurait pas manqué de beauté, sans son +ignoble maquillage et l'expression de dégoût et de fatigue qui fixait +sur sa bouche la grimace de quelqu'un qui va vomir. + +--«J'ai vu cette figure-là quelque part,» fut la première sensation de +Michel en considérant cette malheureuse. Mais où?... quand l'avait-il +vue? + +--«Comment,--reprit-elle de sa voix cassée,--vous ne vous rappelez +pas?... Il y a dix ans... là-haut... à Montmartre... la petite +Fernande?...» + +Michel faillit jeter un cri. + +Il la reconnaissait maintenant. Oui! la jolie petite fille que sa +pauvre sainte femme de vieille maman avait fait sauter sur ses genoux +et cette créature perdue, qui sentait le vice et la pommade, c'était +bien la même personne. Elle le regardait d'un air ému et craintif; +l'eau d'une larme retenue faisait briller ses yeux cernés au crayon +noir, et sa bouche, sa navrante bouche tordue comme par une nausée, +essayait piteusement de sourire. + +--«Vous!... vous ici!...--balbutia l'artiste, suffoqué par +l'épouvantable surprise. + +--Depuis deux mois,--répondit la fille publique, que le cri de douleur +de Michel avait fait rougir sous son fard.--Mais je ne dois rien vous +cacher, à vous, monsieur Michel... Je fais la vie depuis cinq ans +déjà... C'est bien vilain, n'est-ce pas? Pourtant, si vous saviez, +vous m'excuseriez peut-être un peu. Là-bas, aux Amandiers, où nous +sommes allées loger, ma mère et moi, en quittant Montmartre, personne +ne s'est plus occupé de moi. Maman était toujours dehors pour ses +journées; moi, je faisais comme avant, je courais dans la rue avec +les gamins, à la sortie de la classe, et voilà, je suis devenue une +«voyoute.» A quinze ans,--maman venait de mourir à Lariboisière et +j'étais apprentie brunisseuse,--un mauvais garnement m'a débauchée +tout à fait... Mais c'est toujours la même chose. A quoi bon vous +raconter mon histoire? J'en suis arrivée où vous voyez. C'est fini, +n'en parlons plus... Mais je tiens à vous dire une chose, puisque +je vous retrouve, c'est que les seuls bons moments de ma vie,--vous +entendez bien, monsieur Michel!--de toute ma vie, sont ceux que j'ai +passés dans votre atelier, quand vous me promettiez deux sous pour me +faire bien tenir la pose, ou quand votre mère...» + +Mais elle s'interrompit brusquement et cacha son visage entre ses +mains. + +--«Oh! j'ai honte... Je n'ose pas parler d'elle ici!» + +Michel eut le coeur remué de pitié. Il prit Fernande par ses deux +poignets chargés de grossiers porte-bonheur en plaqué, lui écarta les +mains de la figure et la regarda tristement. + +--«Tant pis,--reprit-elle avec hésitation...--tant pis! Faut que vous +me donniez de ses nouvelles. + +--Elle est morte,--dit le peintre.--Je l'ai conduite au cimetière +Montmartre, il y a deux ans. + +--Morte!... C'est vrai, pourtant, voilà dix ans de passés depuis +ce temps-là, et elle était déjà bien malade, bien affaiblie... Quel +chagrin vous avez dû avoir!... Morte!... Je sais bien que je n'aurais +jamais pu la revoir... Une femme comme moi!... Mais, à mon premier +jour de sortie, j'irai lui porter une couronne... Vous voulez bien, +dites?... Les morts, ça sait tout, ça doit comprendre les choses et +être indulgent... Vous me croirez si vous voulez, monsieur Michel. Je +suis la dernière des dernières; mais je n'ai jamais oublié comme on a +été bon pour moi, là-haut, à Montmartre... Et, vous savez, les boucles +d'oreilles de petite fille qu'elle m'avait données?... + +--Eh bien?--s'écria le jeune homme, saisi d'horreur à la pensée que +ce souvenir de sa mère pouvait être dans ce lieu d'infamie, entre les +mains d'une prostituée. + +--Eh bien, du moment où je n'ai plus été sage, ça m'a gênée de les +conserver... Et, un jour que je passais devant une église, je suis +entrée et je les ai jetées dans le tronc des pauvres... J'ai bien +fait, pas vrai?» + +En prononçant ces mots, l'horrible voix de Fernande était devenue +presque douce. Michel sentit deux larmes lui brûler les paupières. + +--«Voyons,--dit-il tout tremblant, voyons, ma pauvre fille, quand +on est encore capable d'un sentiment aussi délicat, tout n'est pas +perdu... Pourquoi n'essayeriez-vous pas de sortir d'ici, de vivre +autrement?...» + +Mais Fernande eut encore une fois son lugubre sourire. + +--«La chemise que j'ai sur le corps n'est pas à +moi,--répondit-elle,--et je dois trois cents francs à la patronne... +Allez! monsieur Michel, quand le vice vous prend une bonne fois, il +vous tient ferme... Merci du bon conseil, tout de même, mais c'est +impossible... Et puis, vivre tranquille, travailler? Est-ce que je +pourrais?...» + +En ce moment, une forte voix de femme cria derrière une portière à +demi relevée: + +«Réséda! on a besoin de toi au petit salon.» + +Fernande s'était levée, d'un coup, mécaniquement. + +--«Tenez! voilà qu'on me demande,--dit-elle au peintre, en reprenant +sa voix de vieille et avec un regard dur, presque méchant.--Ici, je +m'appelle Réséda... Adieu, monsieur Michel, ça m'a fait de la peine de +vous revoir, et j'en ai pourtant assez comme ça, de la peine! Adieu, +ne pensez plus à moi, ou si vous y pensez, souhaitez-moi une bonne +fluxion de poitrine, qui me retrousse en deux jours.» + +Elle disparut, et Michel, profitant du désordre,--ses compagnons +valsaient en ce moment avec les femmes,--gagna vivement l'escalier, +puis la porte de la rue, et respira avec un grand soupir l'air froid +et pur de la nuit. + +Mais cette rencontre lui laissa, pendant les jours qui suivirent, un +souvenir continuel, importun. Il ne pouvait chasser de son esprit la +lamentable apparition de Fernande. + +Elle se dressa devant lui, plus obsédante encore, quand il alla +visiter la tombe de sa mère; car il trouva, posée sur la pierre +funéraire, une couronne d'immortelles toute fraîche, sans inscription. +La misérable Fernande avait tenu parole et avait apporté cet hommage à +la seule femme qui eût été douce pour son enfance abandonnée, à celle +qui l'eût sauvée peut-être, sans les circonstances, et eût fait d'elle +une honnête fille tout comme une autre. + +--«Qu'est-ce que ferait ma vieille bonne femme de mère, si elle vivait +encore?--se disait Michel, en sortant du cimetière.--Cette malheureuse +a beau dire, sa vie est un enfer et lui fait horreur. Voyons! pour +payer sa dette, pour lui mettre dans la main de quoi louer et meubler +une chambre, chercher du travail, se retourner enfin, un billet de +mille francs suffirait. Justement, Goldsmith, l'américain, me donne +trois mille francs, lundi prochain, pour les deux petits tableaux +qu'il vient de m'acheter. Eh bien, il y aura un billet de mille pour +tirer Fernande de l'égout... Tant pis! j'en verrai la farce... et je +suis sûr que maman approuve.» + +Le lundi suivant, dès que le peintre eut touché son argent, il sauta +dans un fiacre et se fit conduire au mauvais lieu, où il entra, la +tête haute, en plein jour, devant les passants. Ah! les passants, les +autres!... Il s'en moquait un peu. Il avait sa conscience pour lui, le +brave garçon. + +--«Qui demandez-vous?--lui dit une horrible vieille, qui vint à sa +rencontre sur l'escalier. + +--Fernande... + +--Fernande?... Ah! oui, Réséda... Elle n'est plus ici... Mais je vais +appeler ces dames. + +--Non... Savez-vous où elle est à présent? C'est à elle que j'ai +affaire. + +--Dans ce cas, joli brun, faut en faire votre deuil. Vous ne la +trouverez plus, ici ni ailleurs. Elle s'est jetée à l'eau mercredi +dernier. + +--Elle s'est tuée!» dit Michel, qui eut froid dans le coeur. + +Et il se rappela soudain que c'était précisément le mercredi +d'auparavant, qu'il avait trouvé sur la tombe de sa mère une couronne +d'immortelles, toute fraîche. + +--«Oui, mercredi,--reprit la vieille.--C'était son jour de sortie. +Elle n'est pas rentrée le lendemain matin, et nous avons cru d'abord +qu'elle tirait une bordée. Mais la Picarde, qui sort le vendredi et +qui a le goût d'aller à la Morgue, a tout de suite reconnu Réséda sous +le robinet.» + +Michel s'enfuit, effaré, et se fit conduire chez lui. Son atelier, où +tombait, par le grand châssis, la lumière grise d'une après-midi de +Décembre, ne lui avait jamais paru si triste. Il s'assit devant un +tableau commencé, prit machinalement sa palette, son appui-main, son +paquet de brosses, puis resta là, immobile. Il ne pensait à rien, se +répétait tout bas, à chaque instant: «Elle s'est tuée, tout de même!» +Il avait l'estomac brouillé et le cerveau vide. + +Enfin, voyant qu'il ne pourrait pas travailler, il saisit au +hasard--comme il le faisait souvent--quatre ou cinq de ses vieux +albums, se jeta sur son canapé et les feuilleta d'un doigt distrait. +Mais il se trouva que c'étaient précisément ses albums du temps qu'il +demeurait à Montmartre, et voilà qu'il reconnaissait ses anciens +croquis d'après la petite Fernande... Il y en avait d'informes, +presque des caricatures, où elle ressemblait déjà--chose cruelle!--à +une femme, à la femme qu'il avait retrouvée. Mais, dans la plupart +de ces rapides dessins, comme elle était gentille, cette enfant du +peuple, avec ses gros souliers, sa jupe trop courte et ses cheveux +crépus débordant de son petit béguin! Un croquis surtout, le plus +poussé, le meilleur à coup sûr, arrêta longtemps les regards de +l'artiste. Il représentait Mme Guérard assise dans un fauteuil, et en +train de dévider un écheveau de laine tendu sur les mains de la petite +Fernande, debout auprès d'elle. C'était charmant. La vieille maman +attentive à sa besogne, l'enfant toute droite, très sage, levant ses +poignets et ayant soin de bien tenir ses deux mains en face l'une de +l'autre. Une scène simple et intime, d'une grâce naïve à la Chardin. + +Devant cette page d'album, Michel s'abandonna à la rêverie. Dire qu'il +s'en était fallu de si peu que sa mère adoptât tout à fait la pauvre +petite! Quelques mois de plus, et maman Guérard n'aurait pas pu s'en +séparer. «C'te pauv' Sidonie» aurait volontiers cédé sa fille à la +vieille dame, elle qui, avec ses journées et les secours du bureau de +bienfaisance, pouvait à peine joindre les deux bouts. L'enfant aurait +grandi dans ce milieu honnête, serait devenue une belle jeune fille. +Belle! Elle l'était encore, dans son infamie! Un jour, Michel--il +n'avait que dix ans de plus qu'elle, après tout!--se serait +aperçu qu'il l'aimait, et maman Guérard aurait peut-être eu des +petits-enfants à son lit de mort... Au lieu de cela, la petite +Fernande avait vécu dans l'ordure, était morte par le suicide, et, +à cette heure, elle était peut-être encore là-bas, dans la sinistre +halle aux cadavres, sous le robinet, comme avait dit l'affreuse +vieille! + +Et, rêvant à tout cela, Michel se sentit si triste, si solitaire, il +trouva le monde si mal fait, la vie si impitoyable, que, n'y tenant +plus, il jeta l'album à travers l'atelier, se laissa tomber sur le +canapé, la face dans ses mains, et se mit à sangloter comme une bête. + + + + +Les Sabots du petit Wolff + +CONTE DE NOËL + + + +Il était une fois,--il y a si longtemps que tout le monde a oublié +la date,--dans une ville du nord de l'Europe,--dont le nom est si +difficile à prononcer que personne ne s'en souvient,--il était une +fois un petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et +de mère, et resté à la charge d'une vieille tante, personne dure et +avaricieuse, qui n'embrassait son neveu qu'au Jour de l'An et qui +poussait un grand soupir de regret chaque fois qu'elle lui servait une +écuellée de soupe. + +Mais le pauvre petit était d'un si bon naturel qu'il aimait tout de +même la vieille femme, bien qu'elle lui fît grand peur et qu'il ne pût +regarder sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre poils gris, +qu'elle avait au bout du nez. + +Comme la tante de Wolff était connue de toute la ville pour avoir +pignon sur rue et de l'or plein un vieux bas de laine, elle n'avait +pas osé envoyer son neveu à l'école des pauvres; mais elle avait +tellement chicané, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui +le petit Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé d'avoir +un élève si mal vêtu et payant si mal, lui infligeait très souvent, +et sans justice aucune, l'écriteau dans le dos et le bonnet d'âne, et +excitait même contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, +qui faisaient de l'orphelin leur souffre-douleur. + +Le pauvre mignon était donc malheureux comme les pierres du chemin +et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les +fêtes de Noël. + +La veille du grand jour, le maître d'école devait conduire tous ses +élèves à la messe de minuit et les ramener chez leurs parents. + +Or, comme l'hiver était très rigoureux, cette année-là, et comme, +depuis plusieurs jours, il était tombé une grande quantité de neige, +les écoliers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés et +emmitouflés, avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles, +doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes +grosses bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit Wolff +se présenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des +dimanches, et n'ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans +de lourds sabots. + +Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa dégaine de paysan, +firent sur son compte mille risées; mais l'orphelin était tellement +occupé à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures, +qu'il n'y prit pas garde.--Et la bande de gamins, marchant deux par +deux, magister en tête, se mit en route pour la paroisse. + +Il faisait bon dans l'église, qui était toute resplendissante de +cierges allumés; et les écoliers, excités par la douce chaleur, +profitèrent du tapage de l'orgue et des chants pour bavarder à +demi-voix. Ils vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs +familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie +monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un +léopard. Chez le premier échevin, il y avait un petit sapin dans une +caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries +et des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait attaché +derrière son dos, avec une épingle, les deux brides de son bonnet, ce +qu'elle ne faisait que dans ses jours d'inspiration, quand elle était +sûre de réussir son fameux plat sucré. + +Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur apporterait +le petit Noël, de ce qu'il déposerait dans leurs souliers, que tous +auraient soin, bien entendu, de laisser dans la cheminée avant d'aller +se mettre au lit;--et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme +une poignée de souris, étincelait par avance la joie d'apercevoir, à +leur réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb +rangés en bataillon dans leur boîte, les ménageries sentant le bois +verni et les magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant. + +Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que sa vieille +avare de tante l'enverrait se coucher sans souper; mais, naïvement, et +certain d'avoir été, toute l'année, aussi sage et aussi laborieux que +possible, il espérait que le petit Noël ne l'oublierait pas, et il +comptait bien, tout à l'heure, placer sa paire de sabots dans les +cendres du foyer. + +La messe de minuit terminée, les fidèles s'en allèrent, impatients du +réveillon, et la bande des écoliers, toujours deux par deux et suivant +le pédagogue, sortit de l'église. + +Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmonté d'une niche +ogivale, un enfant était endormi, un enfant couvert d'une robe de +laine blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce n'était point un +mendiant, car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur +le sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une hache, une +bisaiguë, et les autres outils de l'apprenti charpentier. Éclairé par +la lueur des étoiles, son visage aux yeux clos avait une expression +de douceur divine, et ses longs cheveux bouclés, d'un blond roux, +semblaient allumer une auréole autour de son front. Mais ses pieds +d'enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de Décembre, +faisaient mal à voir. + +Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l'hiver, passèrent +indifférents devant l'enfant inconnu; quelques-uns même, fils des plus +gros notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se +lisait tout le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les +maigres. + +Mais le petit Wolff, sortant de l'église le dernier, s'arrêta tout ému +devant le bel enfant qui dormait. + +--«Hélas!--se dit l'orphelin,--c'est affreux! ce pauvre petit va sans +chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il +n'a même pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser devant lui, +pendant son sommeil, afin que le petit Noël y dépose de quoi soulager +sa misère!» + +Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le sabot de son pied +droit, le posa devant l'enfant endormi, et, comme il put, tantôt +à cloche-pied, tantôt boitillant et mouillant son chausson dans la +neige, il retourna chez sa tante. + +--«Voyez le vaurien!--s'écria la vieille, pleine de fureur au retour +du déchaussé.--Qu'as-tu fait de ton sabot, petit misérable?» + +Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu'il grelottât de +terreur en voyant se hérisser les poils gris sur le nez de la mégère, +il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure. + +Mais la vieille avare partit d'un effrayant éclat de rire. + +--«Ah! monsieur se déchausse pour les mendiants! Ah! monsieur +dépareille sa paire de sabots pour un va-nu-pieds!... Voilà du +nouveau, par exemple!... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais +laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit Noël +y mettra cette nuit, je t'en réponds, de quoi te fouetter à ton +réveil... Et tu passeras la journée de demain à l'eau et au pain +sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore +tes chaussures au premier vagabond venu!» + +Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de +soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. +Désespéré, l'enfant se coucha dans l'obscurité et s'endormit bientôt +sur son oreiller trempé de larmes. + +Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid +et secouée par son catarrhe, descendit dans sa salle basse,--ô +merveille!--elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, +de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes; et, +devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit +vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, qu'elle avait mis là, +cette nuit même, et où elle se disposait à planter une poignée de +verges. + +Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa tante, s'extasiait +ingénument devant les splendides présents de Noël, voilà que de grands +rires éclatèrent au dehors. La femme et l'enfant sortirent pour savoir +ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour +de la fontaine publique. Que se passait-il donc? Oh! une chose bien +plaisante et bien extraordinaire! Les enfants de tous les richards +de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus +beaux cadeaux, n'avaient trouvé que des verges dans leurs souliers. + +Alors, l'orphelin et la vieille femme, songeant à toutes les richesses +qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d'épouvante. +Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. +Au-dessus du banc placé près la porte de l'église, à l'endroit même +où, la veille, un enfant, vêtu d'une robe blanche et pieds nus, malgré +le grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le prêtre venait de +voir un cercle d'or, incrusté dans les vieilles pierres. + +Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, +qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de +Nazareth en personne, redevenu pour une heure tel qu'il était quand il +travaillait dans la maison de ses parents, et ils s'inclinèrent devant +ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la +confiance et la charité d'un enfant. + + + +TABLE + + + L'Invitation au Sommeil + Le Numéro du Régiment + L'Orgue de Barbarie + Le Convalescent + Oeuvres posthumes + A Table + Les Pommes cuites + Lettres d'Amour + Mariages manqués + Jalousie + Fille de Tristesse + Les Sabots du petit Wolff. + + + + _Achevé d'imprimer_ + Le quinze novembre mil huit cent quatre-vingt-huit + PAR + ALPHONSE LEMERRE + (Aug. Springer, conducteur) + 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25 + _A PARIS_ + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes rapides, by François Coppée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES RAPIDES *** + +***** This file should be named 16709-8.txt or 16709-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/0/16709/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes rapides + +Author: François Coppée + +Release Date: September 17, 2005 [EBook #16709] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES RAPIDES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + + + + + + + +<h3>FRANÇOIS COPPÉE</h3><br> + +<h1>Contes rapides</h1><br><br> + +<p class="mid">PARIS</p> + +<p class="mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br> +23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31<br><br> +MDCCCLXXXIX<br><br><br> + +A<br> +FRANCIS MAGNARD<br> +Son Ami<br> +F.C.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/1a.png"></p> +<br><br> + + +<h2>L'Invitation au Sommeil</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/1b.png"></span>uand il n'était qu'un tout petit garçon, +autrefois, chez ses braves gens de père +et mère, c'était le meilleur moment de +la journée.</p> + +<p>Le dîner était fini; la maman, après avoir +donné un coup de serviette à la toile cirée, servait +la demi-tasse du père,—du père qui, seul, prenait +du café, non par luxe et gourmandise, mais parce +qu'il devait veiller très tard à faire des écritures. Et +tandis que le bonhomme sucrait son moka,—un +seul morceau, bien entendu!—devant toute la +famille assise autour de la table ronde, la maman,—une +boulotte de quarante ans, encore fraîche, +tournant sans cesse vers son mari de tendres et +intelligents regards de chien fidèle,—la maman +apportait le panier à ouvrage. Les trois soeurs, +nées à un an de distance, se ressemblant, chastement +jolies, avec les robes taillées dans la même +pièce d'étoffe et les honnêtes bandeaux plats des +filles sans dot qui ne se marieront pas, commençaient +à ourler des mouchoirs; et lui, le gamin, le +dernier-né, le Benjamin, exhaussé sur sa chaise +haute par une Bible de Royaumont in-quarto, +édifiait un château de cartes.</p> + +<p>En Juillet, dans les longs jours, on allumait la +lampe le plus tard possible, et, par la fenêtre +ouverte, on voyait un ciel orageux de soir d'été, +aux nuages bouleversés, et le dôme des Invalides, +tout écaillé d'or, dans la fournaise du couchant.</p> + +<p>Comme c'est très mauvais pour la digestion +d'écrire comme ça tout de suite après dîner, on +faisait un peu causer le père, afin de retarder le +moment où il se mettrait à son travail du soir: +des copies de mémoires, à six sous le rôle, pour un +entrepreneur du quartier. Le pauvre homme, une +nature de rêveur, un esprit littéraire, qui jadis, +dans sa chambre d'étudiant, avait rimé des odes +philhellènes, en était arrivé là, ayant perdu l'espoir +de passer sous-chef, et employait toutes ses soirées +à copier du jargon technique: «Démonté et +remonté la serrure... Donné du jeu à la gâche, +etc., etc.»</p> + +<p>Mais, pour le moment, il s'oubliait à bavarder +avec sa femme et ses filles.</p> + +<p>Gaîment, car tout allait à peu près bien dans +l'humble ménage. Un marchand de bons-dieux +de la place Saint-Sulpice avait offert à l'aînée, la +grande Fanny, l'artiste, celle dont les «anglaises» +blondes faisaient rêver tous les rapins du Salon +Carré, de lui payer cinquante francs son pastel +d'après <i>la Vierge au coussin vert</i>. La seconde, +Léontine, avait «pioché» toute la journée son +<i>Menuet de Boccherini</i>. Quant à la grosse Louise, +la cadette, elle ne pensait qu'à la coquetterie, +décidément. Ne voilà-t-il pas qu'elle parlait—s'il +y avait des gratifications au 15 août—de s'arranger +une petite capote, pareille à celle qu'elle +avait vue chez la modiste de la rue du Bac!</p> + +<p>—«Louise, mon enfant,—s'écriait le père,—tu +fais des chapeaux en Espagne!»</p> + +<p>Et l'on riait.</p> + +<p>Mais la maman pensait au sérieux, elle. Si le +père obtenait une gratification, elle avait remarqué, +au Petit-Saint-Thomas, un mérinos, bon teint et +grande largeur, «pour vos robes d'hiver, mesdemoiselles.» +Et elle ajoutait gravement: «C'est +tout laine!» comme si le coton n'eût jamais +existé, et comme si, à cause de lui, des milliers de +nègres n'eussent pas souffert plusieurs siècles d'esclavage.</p> + +<p>Tout à coup,—il faisait presque nuit dans la +chambre,—le père s'apercevait que son petit +garçon venait de s'endormir, la tête sur son bras +replié, parmi l'écroulement du dernier château de +cartes.</p> + +<p>—«Ah! ah!—disait joyeusement le brave +homme,—le «marchand de sable» a passé.»</p> + +<p>L'exquise minute! Il ne l'oubliera jamais, le +gamin, qui a des cheveux gris maintenant! Sa +mère le prenait dans ses bras, et il sentait la barbe +rude de son père et les lèvres fraîches de ses trois +soeurs se poser tour à tour sur son front ensommeillé; +puis, avec une délicieuse sensation d'évanouissement, +il laissait tomber sa petite tête sur +l'épaule maternelle, et il entendait confusément +une voix douce—oh! si douce et si caressante!—murmurer +près de son oreille:</p> + +<p>«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»</p> + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Vingt ans plus tard, il était un poète inédit, un +étudiant en rimes, et il faisait une partie de campagne +avec sa chère petite Maria, une modiste +ressemblant à une madone du Corrège, qui serait +anglaise.</p> + +<p>A l'arrivée, en descendant de la voiture publique +et en déposant leur léger bagage dans la +chambre d'auberge, ils avaient bien ri, elle et lui, +du brevet de maître d'armes encadré, du bouquet +de fleurs d'oranger sous un globe, du grand lit à +bateau et du papier de tenture où se reproduisait +à l'infini le nabab fumant son chibouck sur un +éléphant. Mais, quand ils eurent ouvert la fenêtre +donnant sur la campagne et qu'ils virent devant +eux la route forestière, la route humide et verte, +fuyant sous les châtaigniers, ils poussèrent un cri +de joie, les Parisiens, et, dans leur enthousiasme, +ils se donnèrent un baiser en pleine bouche, +devant la nature.</p> + +<p>Et depuis deux jours,—deux jours de Juin, +trop chauds, à l'atmosphère de bains, trempés de +courtes averses,—ils vivaient là, battant les bois +du matin au soir, et, avant de se coucher, laissant +la fenêtre entr'ouverte pour être réveillés par les +pinsons.</p> + +<p>Et ils étaient si heureux, si heureux, qu'ils +avaient oublié tout leur passé et qu'il leur semblait +avoir toujours habité cette chambre rustique. Elle +y avait mis le charme de l'intimité, la jolie blonde, +en jetant, au retour des folles promenades, son +ombrelle sur le couvre-pied du lit, et en posant +sur le globe aux fleurs d'oranger son coquet chapeau +de grisette.</p> + +<p>Déjà il avait eu des maîtresses, mais celle-ci +était vraiment la première, la seule qu'il eût aimée +ainsi, avec cet abandon, avec cette confiance. +Douce, silencieuse, aimante, et si mignonne, avec +des yeux tendrement malins! Il était fou d'elle, +fou de l'odeur fraîche qu'elle exhalait, de ses mots +d'enfant, de la moue si sage et si sérieuse de sa +bouche, quand elle était pensive. Et elle l'aimait +si naïvement, et, s'il restait deux jours sans la +voir, elle lui écrivait, d'une grosse écriture maladroite, +de si adorables lettres, pleines de sentiment +et de fautes d'orthographe!</p> + +<p>Voilà longtemps qu'il projetait de faire cette +bonne partie, longtemps qu'il n'avait pas pu. +Pourquoi? Parce que la liberté est rare, et aussi à +cause de ce bête d'argent qui manque toujours. +Mais enfin, ils s'en étaient donné tous les deux, +du bon temps et du grand air. Ils avaient mangé +des artichauts à la poivrade sous la tonnelle +fleurie de capucines, bu du «reginglet» qui râpe +le gosier, couché dans des draps de paysan, bien +blancs et bien rudes; ils avaient surtout couru au +hasard sous le taillis, où elle avait cueilli et mangé +des mûres et des fraises sauvages, et où, comme +un berger de Théocrite et comme un calicot +du dimanche, il avait gravé son initiale et celle +de Maria, avec son canif, sur l'écorce blanche +d'un bouleau.</p> + +<p>Mais l'instant le plus doux de ces douces heures,—l'instant +dont le souvenir fera naître encore un +souvenir sur ses lèvres de vieillard, dans quarante +ou cinquante ans, quand il traînera sa canne d'invalide +sur le sable de la Petite-Provence,—ce fut +vers onze heures du soir, la veille du départ.</p> + +<p>Comme il pleuvait à verse, ils s'étaient attardés +devant la cheminée de la cuisine, lui, séchant ses +gros souliers de chasse, elle, arrangeant la gerbe de +fleurs des champs qu'elle voulait rapporter à +Paris. Puis, ils étaient remontés dans leur chambre, +où ils avaient fourbancé quelque temps, en riant +d'entendre, dans la salle basse, traîner la jambe +boiteuse de l'aubergiste, qui fermait ses volets. +Enfin tout s'était tu; la pluie avait cessé, et ils +s'étaient sentis tout à coup environnés par le grand +silence et la profonde solitude de la campagne +nocturne.</p> + +<p>Sans rien dire, elle prit l'unique bougeoir, le +posa sur la cheminée, devant la glace sombre et +tachée par les mouches, et elle commença sa toilette +de nuit. Lui, plongé au fond du grand fauteuil, +les jambes croisées, la regardait, tout +engourdi de bonheur et de fatigue.</p> + +<p>Elle avait retiré sa robe et son jupon, et, gardant +seulement son corset de satin noir qui étreignait +sa taille mince, elle levait gracieusement, +pour tordre son chignon, ses bras un peu grêles +au-dessus de sa tête, quand elle vit dans la glace +son amant qui lui souriait, et elle lui rendit son +sourire.</p> + +<p>Comme il l'aimait, dans ce moment-là! Comme +il l'aimait bien! Sans désirs. Deux nuits d'ivresse +les avaient éteints. Mais il était plus tendre encore +dans son accablement. Devant le lit préparé, qui +embaumait la lavande, devant les deux oreillers +jumeaux, il savourait d'avance la volupté délicate +de s'abandonner à l'étreinte de son amie, de lui +dire bonsoir dans un baiser sans fièvre et de s'endormir +sur ce coeur simple, qui ne battait que +pour lui.</p> + +<p>Et c'est alors que, semblant deviner sa pensée, +elle était venue s'asseoir sur ses genoux, l'avait +pris dans ses petits bras, et, le regardant de tout +près avec ses yeux fins et doux que fermait à +demi le sommeil, elle lui avait dit, câline comme +un enfant qui veut être bercé, et d'une voix mourante +de lassitude:</p> + +<p>«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»</p> + +<h3>III</h3> + + +<p>Aujourd'hui, il se fait vieux, le conteur d'histoires +d'amour, le marchand de rêves. Cinquante +ans tout à l'heure, les cheveux poivre et sel, la +patte d'oie au coin de l'oeil et l'estomac gâté,—une +mauvaise pierre dans son sac, comme on +dit.</p> + +<p>Ce matin, lorsqu'il s'est réveillé, la bouche +amère, et qu'il a lu le billet de faire-part, il n'a +pas voulu, tout d'abord, aller à cet enterrement. +Saluer le cercueil d'un homme qu'il méprisait! A +quoi bon cette hypocrisie? C'était un «confrère», +sans doute,—quel mot absurde!—mais un drôle, +une plume vénale. Pourtant, il n'avait pas eu à se +plaindre de ce malheureux. Au contraire. Sans +intérêt personnel, par simple goût, ce journaliste +lui avait toujours montré une sympathie dont il +rougissait, l'avait loué avec tact et même chaudement +défendu dans de mauvais jours. On était +sinon des amis, du moins des camarades; on se +serrait la main quand on se rencontrait, par hasard, +dans la rue, aux «premières». Allons! il suivrait +ce convoi; il devait au mort cette politesse.</p> + +<p>Et, par ce sale et pluvieux matin de Novembre, +il s'était rasé et habillé de bonne heure, il avait +déjeuné à la hâte,—les oeufs n'étaient pas frais, +pouah!—il avait pris un fiacre qui sentait le +chien mouillé, et il était arrivé en retard à l'église, +quand le service funèbre était presque terminé.</p> + +<p>—«Portez... armes! Présentez... armes!»</p> + +<p>Et le tambour voilé battait aux champs.</p> + +<p>Des soldats?... Ah! oui, c'est vrai, il y a une +croix d'honneur sur le catafalque. Celui qu'on +enterrait l'avait autrefois ramassée dans la boue +d'une intrigue politique, où des filles se trouvaient +mêlées. Et le poète, en s'inclinant pour l'Élévation, +se sent tout honteux de son ruban rouge.</p> + +<p>Mais, puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout. +On vient de donner l'absoute. Il prend la file, +jette l'eau bénite, remonte dans son fiacre; et le +cortège se met en route vers les faubourgs, sous +la pluie fine et froide. Puis, au cimetière, c'est +l'éternelle et lugubre comédie: les gens qui, tout +le long du chemin, ont ri d'un scandale arrivé la +veille, et qui se composent un visage digne ou +chagrin en se rangeant autour de la fosse béante; +l'orateur ridicule qui ment comme un dentiste, en +parlant du mort, dans l'espoir de quelque réclame; +et, dans un coin, témoignage de la belle existence +du défunt, sa maîtresse, une catin hors d'âge, +dont le deuil semble un déguisement et dont les +larmes font couler le maquillage.</p> + +<p>Il en a assez, l'homme nerveux. Il prévoit qu'à +la sortie il faudra encore distribuer des poignées +de main déshonorantes. Il s'esquive avant la fin, +et se dérobant derrière un magnifique monument-annonce +élevé à la mémoire d'un fameux marchand +de nouveautés, il s'enfuit dans une allée +déserte du cimetière.</p> + +<p>Il ne pleut plus; mais ce ciel couleur de suie, +ces feuilles mortes dans la boue, ces arbres noirs +dégouttant sur les tombes, et ce vent malsain, +ce vent d'épidémie, qui passe en gémissant, c'est +sinistre!</p> + +<p>Le rêveur solitaire éprouve tout à coup une +inexprimable détresse. Il songe qu'il n'est plus +jeune, qu'il se porte mal, que sa vie est contentieuse +et précaire, et que ce n'est rien, mais rien, +que sa réputation si enviée par ses «confrères», +que sa gloire de papier. Il se dit que lorsqu'on le +mettra en terre, bientôt, les choses se passeront +comme pour cet homme taré: mêmes crosses de +fusil sonnant sur les dalles de l'église, mêmes indifférents +dans des fiacres causant de leurs petites +affaires, même grotesque en cravate blanche, +débitant des sottises avec une émotion de cabotin, +tandis qu'un ami complaisant l'abrite sous un +parapluie.</p> + +<p>Et il est tellement saturé de tristesse et de dégoût +qu'il voudrait être mort déjà, et que ce fût +fini, fini tout à fait. Oh! comme on doit bien se +reposer ici!</p> + +<p>Alors, dans le vent qui murmure et qui pleure +en inclinant les ifs, il croit entendre—réponse à +son affreux désir—les paroles qui lui rappellent +les heures excellentes de sa vie, les paroles qu'il +n'a entendu prononcer que par sa mère bien +aimée et par sa maîtresse la mieux chérie:</p> + +<p>«Maintenant, il s'agit de faire dodo!»</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/1c.png"></p> +<br><br><br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/2a.png"></p> +<br> + +<h2>Le Numéro du Régiment</h2> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/2b.png"></span>e vagabond est effrayant, et la campagne +est magnifique.</p> + +<p>C'est un de ces rôdeurs comme on +en rencontre assez souvent au temps des moissons, +et celui-ci a si mauvaise mine qu'on a dû le +repousser de toutes les fermes où il est entré pour +demander du travail. Le pied de frêne sur lequel +il s'appuie a moins l'air d'un bâton de voyageur +que d'une trique de meurtrier; et, sous le revers +de sa veste de toile, encrassée de sueur et de poussière, +il doit y avoir un ignoble numéro, imprimé +à l'encre grasse, une matricule de bagne ou de +prison.</p> + +<p>Quel âge a-t-il? Le malheur n'en a pas. Grand +et sec, il marche avec la souplesse d'un jeune +homme, et pourtant la rude moustache jaune qui +traverse sa face boucanée grisonne déjà. En tout +cas, il n'a pas honte de sa misère. Il a crânement +campé en arrière son vieux feutre rongé par le +soleil; dans son visage couleur de cuir ses durs +yeux bleus étincellent d'audace; et il va pieds nus +pour ménager sans doute la paire de gros souliers +à clous bouclée sur son sac de soldat. Le pas +ferme et la tête haute, ayant dans toute sa personne +on ne sait quoi d'effronté et de militaire, +l'homme suit un sentier très étroit entre deux +grandes pièces de blé, et les hauts épis lui viennent +presque jusqu'à l'épaule.</p> + +<p>Il ne sait pas où ce chemin le conduit.</p> + +<p>Autour de lui, la plaine s'étend à perte de vue, +déserte, immobile dans la grosse chaleur de +Juin.</p> + +<p>A sa droite, des blés, des seigles, des avoines; +à sa gauche, des avoines, des seigles, des blés. Là-bas, +seulement, un long rideau de peupliers, vers +lequel vole un corbeau; et plus loin, beaucoup +plus loin, les collines boisées, d'un bleu tendre +dans la brume grise de l'horizon.</p> + +<p>L'homme suit le sentier monotone. Ici, la moisson +foisonne de bleuets; là, de coquelicots. Tout +près de lui, un grillon crie plus fort que les autres, +comme exaspéré. L'homme s'arrête; le grillon se +tait. Pas un nuage au ciel, où triomphe le soleil +blanc de l'après-midi. Le vagabond essuie alors +son front couvert de sueur avec sa manche, et, levant +la tête d'un geste brusque, il jette un regard +sombre au ciel pur.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>La veille, dans le gros bourg rural où il est +arrivé vers le soir, il s'est présenté à toutes les +portes, le feutre à demi soulevé, et il a demandé +d'une voix rauque et humble:</p> + +<p>«Est-ce qu'il y a une journée à faire, ici?»</p> + +<p>Partout on lui a répondu, après un regard du +haut en bas, dans lequel se voyait la méfiance du +paysan ou l'effroi de la ménagère:</p> + +<p>«Non... Nous n'avons besoin de personne.»</p> + +<p>Il lui restait trois sous. Il a acheté un morceau +de pain, et, tout en mangeant, il a continué son +chemin, du côté du crépuscule.</p> + +<p>Un ruisseau d'eau vive coulait au bord de la +route. Il s'est mis à plat ventre et il a bu à +même.</p> + +<p>Puis, quand la nuit fut venue,—une nuit de +Juin, où palpitaient de larges étoiles,—il a sauté +une haie, s'est installé dans un champ, avec son +sac pour oreiller, et, comme il était harassé de +fatigue, il a dormi jusqu'au lever du soleil.</p> + +<p>Ce qui lui manquait le plus, depuis trois jours +qu'il était si misérable, c'était son tabac.</p> + +<p>Il s'éveilla dans l'herbe humide, le corps tout +engourdi, se leva avec peine, frissonna sous ses +haillons et murmura sourdement: «Nom de +Dieu!»</p> + +<p>Puis il se remit en marche sur la grand'route,—l'ancien +«pavé du Roi»,—qui traversait une +forêt.</p> + +<p>La matinée était délicieuse. Une fraîcheur embaumée +sortait des profondeurs vertes. Sur les +bords de la route, l'herbe des vaines pâtures, tellement +pénétrée de rosée qu'elle semblait pâle, +était criblée de petites fleurs des bois, blanc de +lait, rose gris, lilas clair, toutes si pures! Là-haut, +à la cime des grands arbres, le soleil levant lançait +dans les feuilles ses premières fusées d'étincelles. +A vingt pas, devant le voyageur, deux +joyeux lapins, la queue en trompette, montrant +leur blanc derrière, traversèrent la route en +quelques bonds et disparurent dans le fourré. Les +oiseaux chantaient éperdument.</p> + +<p>Le vagabond, lui, songeait à son horrible passé.</p> + +<p>Enfant de l'hospice, élevé chez une nourrice +sèche, à la campagne, il ne se rappelait guère de +sa première enfance que ses tremblements de terreur +devant la vieille femme, la main toujours +levée pour un soufflet. Pourtant, il avait grandi +quand même, garçonnet robuste, en glanant, en +ramassant du bois mort avec elle. Elle faisait peur +à tout le monde, passait pour une jeteuse de +sorts, croyait elle-même l'être un peu, avait d'étranges +superstitions; et, quand elle trouvait dans +son poulailler un oeuf moins blanc que les autres, +elle l'écrasait sous son sabot, persuadée qu'il contenait +un serpent. Elle laissa l'enfant aller à l'école, +où il apprit à lire, à écrire, à compter. Mais ses +camarades, petits paysans aux joues rouges, +pleins de soupe et de méchanceté, l'appelaient +bâtard, fils de sorcière. Détesté d'eux, il les détesta, +et ce furent cent batteries, où il était, heureusement +pour lui, presque toujours le plus fort.</p> + +<p>A quatorze ans,—sa vieille nourrice venait de +mourir,—il n'aurait pas trouvé à s'employer +dans le village, sans le voiturier qui venait d'entreprendre +la correspondance du chemin de fer et +qui avait besoin d'un galopin pour l'écurie. Il eut +trois francs de gages par mois, la nourriture d'un +chien, et coucha dans la paille. Haï des garçons +de l'endroit, moqué des filles, passant pour idiot +parce qu'il était farouche, et n'étant jamais allé à +la ville, située à trois lieues de là, il était ainsi devenu +un grand et vigoureux jeune homme, quand +la conscription l'avait pris et envoyé au 75e de +ligne.</p> + +<p>Les premiers temps au régiment, dire que +c'étaient là ses seuls bons souvenirs! Pour la première +fois, ce paria, ce souffre-douleurs, avait +connu le sentiment de l'égalité, de la justice. L'uniforme +était trop épais en été, trop mince en +hiver, mais tous les soldats le portaient; le «rata» +de l'ordinaire soulevait le coeur bien souvent, +mais les autres le mangeaient comme lui. A la +chambrée, dans un lit tout près du sien, couchait +un vicomte qui s'était engagé après quelques fredaines. +On se tutoyait entre camarades. Ici—quelle +surprise!—un homme valait un homme; +et, pour s'élever au-dessus du niveau, pour sortir +du rang, une seule vertu suffisait: l'obéissance. Il +la pratiqua, sans effort. Plus intelligent, moins +illettré que la plupart des lourdauds à pantalon +rouge, il avait gagné au bout de la première +année de service ses galons de caporal; au bout +de la deuxième, sa sardine de sergent. Maintenant, +les tourlourous mettaient les premiers la main au +képi, quand ils le rencontraient dans les rues de la +garnison.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Un instant d'ivresse, de folie, avait suffi pour le +perdre. Il commençait un nouveau congé; il venait +d'être nommé sergent-major. Un jour qu'il avait +dans sa poche l'argent de la compagnie, trois +verres d'absinthe, bus coup sur coup, par bravade, +et un caprice bestial pour une fille aux yeux méchants, +avaient fait de lui un voleur, un criminel. +A partir de là, tout dans sa vie redevenait horrible. +Dans un éclair de pensée, il se revoyait, le +dos voûté par la honte, devant les épaulettes et +les croix d'honneur du conseil de guerre. Puis +c'étaient les interminables années au bataillon +d'Afrique, le travail au soleil ardent sur les routes, +la fièvre du silo. Il était sorti de cette fournaise et +de cette infamie brûlé de la soif éternelle de +l'alcoolique et gangrené de vice jusqu'au coeur.</p> + +<p>Aucune chance non plus; pas une bonne occasion. +Son temps fait, il n'avait rencontré personne +pour lui tendre la perche. Ouvrier par-ci, homme +de peine par-là, il avait couru les chemins, vagabond +poursuivi par son passé. Quand il souffrait +trop de la faim, il commettait de petits vols, il +«chapardait», comme en Algérie. La rude poigne +de la justice lui était plus d'une fois retombée sur +l'épaule. Où était-il donc, il y a deux ans? En prison. +Et l'hiver dernier? En prison encore. Et depuis +trois jours, dans ce pays inconnu où il errait, +il n'avait pas trouvé une journée à faire, en pleine +moisson. Et il avait dépensé son dernier sou, +mangé sa dernière croûte. Que devenir? Que +faire?</p> + +<p>L'homme, en suivant toujours la grand'route, +atteignit un carrefour. Une croix s'y dressait,—une +croix de mission,—avec un Christ en bois +grossièrement sculpté, dont les pluies avaient effacé +la peinture.</p> + +<p>Il haussa les épaules et prit à gauche.</p> + +<p>Deux cents pas plus loin, il vit une belle et +blanche maison de campagne, séparée de la route +par une pelouse et un large saut-de-loup. Une +jeune femme, en peignoir bleu, s'abritant d'une +ombrelle, parut sur le perron et appela un petit +garçon qui jouait dans l'herbe avec un gros terre-neuve:</p> + +<p>«Bébé! bébé!».</p> + +<p>L'enfant courut vers sa mère, et le chien, soudain +furieux, vint en trois bonds jusqu'au saut-de-loup, +et aboya longuement après le sinistre +voyageur.</p> + +<p>Il montra le poing à cette maison de riches, où +les fleurs matinales semblaient exhaler du bonheur, +et, pris d'un besoin farouche de solitude, +il se jeta dans un sentier, à travers la campagne.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il se trouvait dans cette grande +plaine, au milieu des hauts épis, les jambes cassées +de fatigue, le grondement de la faim dans les +entrailles, seul, perdu, désespéré.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Tout à coup, un coq lança sa claire fanfare. +Une maison était proche. L'homme avait trop +faim. Tant pis! Il irait là pour mendier, pour +voler, pour tuer, s'il le fallait. Il fit tournoyer son +gourdin, hâta le pas, et, au bout du sentier, qui +tournait brusquement, se trouva devant une petite +métairie. Hardiment, il traversa la cour en effarant +la volaille, se dirigea vers la maison, très +basse et couverte en chaume, et mit la main au +bouton de la porte vitrée, qui résista.</p> + +<p>—«Holà!» cria-t-il de toute sa force;—et, +à quelques secondes d'intervalle, il répéta par +trois fois: «Holà!»</p> + +<p>Pas de réponse. Les gens du logis étaient allés, +sans doute, travailler aux champs.</p> + +<p>Le vagabond enveloppa sa main droite dans +son vieux chapeau de feutre pourri, enfonça un +carreau d'un coup de poing, tâta la serrure, qui +s'ouvrait en dedans et n'était point fermée à clef, +poussa la porte et entra dans la maison.</p> + +<p>Il se trouvait dans une salle basse, évidemment +la seule habitée du logis. Il y avait là le lit, la +cheminée, la huche, le dressoir, la table, où traînaient +une miche de pain, un couteau de cuisine +et un paquet de tabac éventré; enfin, la lourde +armoire de chêne, celle où le paysan cache son +magot, sa poignée de louis ou d'écus, dans un +sac ou dans un vieux bas.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, l'homme venait +de commettre une effraction, de risquer le bagne. +Eh bien! il fallait aller jusqu'au bout.</p> + +<p>Il prit vivement le couteau sur la table et s'approcha +de l'armoire, pour la forcer. Mais tout près +du meuble, sur la muraille, un papier, dans un +cadre de bois noir, attira son attention. Machinalement, +il y jeta les yeux et lut d'abord ces mots +imprimés: «75e régiment d'infanterie».</p> + +<p>Il s'arrêta net.</p> + +<p>C'était un certificat de libération délivré au +nommé Dubois (Jules-Mathieu), caporal clairon +à la 2e compagnie du 3e bataillon.</p> + +<p>Ainsi, il allait voler un homme de son ancien +régiment. Pas de son temps, non! La date du papier +était récente. Mais n'importe!</p> + +<p>Et voilà que, le coeur remué, il hésite maintenant +à faire le coup.</p> + +<p>—«Comme on est bête!» dit-il à demi-voix.</p> + +<p>Soudain, son regard se reporte vers la table, où +sont la miche et le tabac, et son parti est bien vite +pris, au pauvre diable. Il coupe la miche par moitié, +tire sa pipe de sa poche et la bourre,—on +peut emprunter cela à un camarade, pas vrai?—puis, +s'élançant hors de la maison, il reprend, en +mangeant son pain, le sentier à travers les blés, le +chemin de traverse, la grand'route; et quand il +passe de nouveau, sa pipe allumée, devant le +Christ du carrefour, il lui dit, sans le saluer, avec +une grimace gaie au coin de la lèvre, où rit un +reste de la blague du soldat d'Afrique:</p> + +<p>«Toi, mon vieux, c'est dommage que tu n'aies +pas servi au 75e!... Sans cela, tu me ferais trouver +du travail, ce soir, à l'étape.»</p> + + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/2c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/3a.png"></p> +<br> + +<h2>L'Orgue de Barbarie</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/1b.png"></span>ue la musique est nostalgique! Comme +elle évoque douloureusement les vieux +souvenirs! Et combien lamentable, au +fond du crépuscule de Novembre, le son pleurard +de l'orgue de Barbarie qui joue une ancienne +polka!</p> + +<p>Un ancien air de polka qui faisait sauter tout +Paris il y a quinze ans, quand vous en aviez dix-huit +à peine, madame! Oui! vous, la pauvre blonde +flétrie, qui portez un chapeau de velours bleu +bien fané pour ses brides neuves, et qui poussez la +petite voiture où dort votre troisième bébé, sous +les platanes sans feuilles du triste boulevard de +banlieue.</p> + +<p>Comme vous étiez jolie, du temps où l'on +tapotait cette polka dans les sauteries bourgeoises +à verres de sirop et à gâteaux secs! Quelle matinée +de printemps vous faisiez alors avec votre +frais visage d'un ovale corrégien et ces admirables +cheveux ondés, couleur de blé mûr, dont +vous avez perdu la moitié, hélas! à votre deuxième +couche!</p> + +<p>Sans dot!... Oui! vous n'aviez pas de dot. Pouvait-il +en être autrement pour la fille d'un honnête +sous-chef, n'obtenant régulièrement de ses supérieurs +que cette note désespérante: «Bon et +modeste serviteur, très utile dans son emploi», +de ce pauvre bonhomme qui, dans les bals où il +vous accompagnait, n'osait pas s'asseoir à la table +de whist à dix sous la fiche, et tâtait constamment +la poche de son gilet, pour s'assurer qu'il n'avait +pas perdu les trois francs du fiacre de nuit?</p> + +<p>Sans dot!... Toutes les glaces du salon vous +disaient que vous n'en aviez pas besoin, quand +vous entriez au bras de votre père, radieuse dans +un brouillard rose. Qui pouvait se douter que la +maman, restée au logis pour cause de toilette, +avait repassé votre jupon sur la table de la salle à +manger et que vous-même aviez coupé et cousu +votre robe? N'étiez-vous pas gantée jusqu'au +coude? Comment aurait-on su que vous aviez des +piqûres d'aiguille au bout des doigts?</p> + +<p>Écoutez la vieille polka que joue l'orgue de +Barbarie haletant, au fond du crépuscule de +Novembre. Ne dirait-on pas le chant d'une folle, +entrecoupé de sanglots?</p> + +<p>Il vous invitait souvent à la danser avec lui, +cette polka, le beau jeune homme brun, à la +moustache militaire, si élégant dans son frac bien +coupé, que, dans vos pensées, vous appeliez par +son petit nom, Frédéric. Il vous invitait à la +danser avec lui, cette polka, et la mazourke aussi, +et la valse. Votre voix tremblait un peu, quand +vous répondiez: «Oui, monsieur;» et votre +main aussi tremblait, quand vous la mettiez dans +la sienne. Car c'était un fils de famille, un assez +mauvais sujet, disait-on, qui avait eu un duel,—quel +prestige!—et dont le père avait deux fois +payé les dettes.</p> + +<p>Comme il vous entraînait par la taille, d'une +main ferme, et, dans les minutes de repos où +vous vous appuyiez sur son bras, toute souriante +et respirant vite, comme il vous troublait en vous +regardant tout à coup dans les yeux et en vous +adressant, d'une voix basse et chaude,—sur un +rien, sur un détail de votre toilette, sur la fleur +de vos cheveux,—un compliment très respectueux +dans les termes, mais où vous deviniez on +ne sait quel sous-entendu, qui vous faisait à la +fois peur et plaisir!</p> + +<p>Hélas! un jeune gaillard comme M. Frédéric +n'était pas fait pour s'attarder dans les bals à +verres d'orgeat. Il s'en alla vers d'autres fêtes; et, +sans vous l'avouer à vous-même, vous en fûtes +triste, n'est-ce pas? Puis deux, trois, quatre, cinq +années s'écoulèrent. Vous ne mettiez plus de +robe rose, étant devenue un peu pâle, et, dans +les sauteries bourgeoises où le répertoire musical +ne change guère, on jouait toujours la vieille +polka qui vous rappelait M. Frédéric.</p> + +<p>A la fin, il a fallu voir les choses comme elles +étaient, prendre un parti, et vous avez épousé le +timide garçon qui faisait danser les demoiselles +osseuses et frisant la trentaine. Jadis, vous aviez +plus d'une fois oublié son tour de quadrille, bien +qu'il fût inscrit sur votre petit carnet d'ivoire. +Alors il vous faisait un peu pitié, convenez-en, ce +bon M. Jules, avec ses cravates blanches trop +empesées et ses gants nettoyés à la gomme élastique. +Vous l'avez épousé, pourtant, et c'est, après +tout, un travailleur, un brave père de famille. Il +est maintenant sous-chef, comme feu monsieur +votre père, et il obtient la même note décourageante: +«Modeste et utile serviteur; à maintenir +dans son service.» Quand vous lui avez donné +son deuxième garçon, il est venu un peu d'ambition +au pauvre homme, et, pour avoir de l'avancement, +il a publié deux petites brochures spéciales; +mais on s'est acquitté envers lui en le +décorant des palmes académiques.</p> + +<p>Trois enfants,—deux fils d'abord, et une +gamine, venue bien plus tard,—c'est lourd! +Heureusement que l'aîné est au collège, pourvu +d'une demi-bourse. Avec beaucoup d'économie, +on joint les deux bouts. Mais quelle vie médiocre +et triviale! Le père, lui, part dès le matin, en +emportant son déjeuner—un pain fourré et +une fiole d'eau rougie—dans les poches de son +pardessus; car, avant de s'installer sur son rond +de cuir ministériel, il va faire un cours de géographie +dans les pensionnats de jeunes filles. Vous, +madame, vous n'avez pas le temps de vous +ennuyer, et la journée est courte pour qui a tant +à faire. Cependant, jamais un plaisir! Depuis un +an, vous n'êtes allée qu'une fois au spectacle, en +Septembre dernier, voir le <i>Domino noir</i>, avec des +billets de faveur.</p> + +<p>Vous êtes résignée, vaincue, sans doute. Mais +ce vieil air de polka que joue toujours l'orgue +obstiné vous fait souvenir que, l'autre soir, poussant +comme aujourd'hui devant vous la petite voiture +où dort votre enfant, et traversant ce même boulevard, +vous avez failli être écrasée par une fringante +victoria, et que vous avez reconnu, bien +installé sous les couvertures, le beau M. Frédéric +en personne, resté le même, ayant l'air toujours +jeune des gens heureux, qui vous a jeté un regard +dur en criant: «Maladroit!» à son cocher.</p> + +<p>N'est-ce pas, que cet orgue est insupportable?... +Il se tait, heureusement. Et voici que la nuit +monte. Là-bas, au bout du triste boulevard de +banlieue, sur la fumée rouge qui succède au coucher +du soleil, le gaz qu'on allume fait éclore ses +étoiles blêmes. Rentrez à la maison, madame +Jules. Votre second fils doit être déjà revenu de +l'école, et, quand vous n'êtes pas là, il n'apprend +jamais sa leçon du lendemain avant le dîner. +Rentrez à la maison, madame Jules. Votre mari +va bientôt revenir de son bureau, plein de fatigue +et de faim, et vous savez bien que, sans vous, la +petite bonne à vingt-cinq francs par mois serait +incapable de «raccommoder» avec des pommes +de terre et des oignons le reste du boeuf d'hier +soir.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Que la musique est nostalgique! Comme elle +évoque douloureusement les vieux souvenirs! Et +combien lamentable, au fond du crépuscule de +Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie +qui joue un vieil air de galop!</p> + +<p>A quoi songez-vous en l'écoutant, madame la +comtesse, et pourquoi restez-vous debout et +comme pétrifiée par la rêverie, près de la haute +fenêtre de votre boudoir? Que peut vous rappeler, +à vous, femme heureuse et dans la pleine +beauté de vos trente ans, l'ancien air de galop +joué là-bas, sur le triste boulevard, au delà des +tilleuls dépouillés de votre jardin, par l'orgue de +Barbarie gémissant et évocateur?</p> + +<p>Il vous rappelle le vaste amphithéâtre du +«Johnson's american Circus», bondé de visages +attentifs, tel qu'il était à l'époque de vos succès +équestres. Les deux virtuoses nègres ont terminé +leur concert comique en se cassant leurs violons +sur la tête, et le palefrenier vient d'amener sur la +piste votre cheval de voltige,—vous savez bien, +l'énorme et paisible cheval blanc, tacheté de +noir, qui faisait songer à une dinde crue, gonflée +de truffes? Vous faites votre entrée alors, donnant +la main au superbe maître de manège en habit +écarlate et coiffé à la Capoul, dont vous avez été +un peu amoureuse, avouez-le, comme toutes les +écuyères de la troupe. Vous saluez le public d'un +entrechat, et, tout de suite, d'un seul bond, hop! +vous voilà debout sur la selle en plate-forme. Un +fouet claque, l'orchestre lâche ses cuivres furieux, +le cheval truffé prend son petit galop mécanique, +et, hop! hop! vous voilà partie!</p> + +<p>Quelle olympienne créature vous étiez alors, +comtesse! Dix-sept ans, et les jambes de la +Vénus du Capitole. La force et la grâce! Une de +ces beautés parfaites, comme il ne s'en obtient +plus guère qu'avec les croisements de sang et les +amalgames de races du Nouveau-Monde. Un +murmure circulait: «C'est la belle Adah! l'Américaine!» +Et, grisée par ce vent du triomphe, +vous redoubliez vos audacieuses pirouettes.</p> + +<p>La première partie de «l'exercice» finissait +toujours dans un long crépitement de bravos. +Tandis que les écuyers montaient sur des tabourets +avec les banderoles et les cerceaux, et que le +clown, pour amuser la galerie, jetait d'un soufflet +son camarade à plat ventre et le relevait délicatement +par le fond de la culotte, vous faisiez un +tour de piste au pas, posée sur le bord de la selle +avec une légèreté de papillon. C'était la meilleure +minute pour vos admirateurs. Vous teniez +votre tête de déesse droite sous son casque de +cheveux noirs enguirlandés de fleurs, et, de la +jupe de gaze bouffant autour de vous, vos +sublimes jambes en maillot rose émergeaient +comme d'un nuage.</p> + +<p>Ce fut dans un de ces moments de repos que +vous remarquâtes pour la première fois le comte, +aujourd'hui votre époux, alors un des plus violents +viveurs de Paris. Il se tenait debout dans le +couloir des écuries, grand, mince et correct dans +sa redingote boutonnée, un brin de lilas à la +boutonnière, en chapeau gris, et tapotant ses +lèvres avec la pomme d'or de sa badine. Il revint +le lendemain, le surlendemain, tous les jours; et +vous baissiez les paupières, confuse, quand votre +regard rencontrait ses yeux éperdus, ses yeux +pâles d'homme qui a perdu la tête.</p> + +<p>Il l'avait perdue, en effet; mais vous étiez une +honnête fille, tout simplement. A cinq ans, vous +deveniez orpheline, votre père, l'Homme à la +Perche, s'étant tué net en tombant sur la nuque. +Les gens du cirque avaient adopté l'enfant de la +balle. Le vieux clown parisien Mistigris vous +avait appris le français, puis un peu à lire et à +écrire. Après avoir été l'enfant gâtée,—et respectée, +malgré tout,—de ces braves saltimbanques, +vous étiez devenue une des gloires de leur +entreprise. Vous gagniez votre vie, honnêtement, +à montrer vos jambes, mais vous étiez sage pour +de bon; et,—rappelez-vous,—le soir où le +comte vous offrit cette parure de turquoises, +assez brutalement, il faut bien le dire, vous faillîtes +le cravacher en pleine écurie, devant le box +de l'éléphant.</p> + +<p>C'était fait pour déchaîner un homme à passions. +Le «Johnson's american Circus» faisait +son tour de France. Le comte vous suivit à +Orléans, à Tours, à Saumur, à Angers;—et +enfin, à Nantes, il fit la folie complète, comme +un Russe, et, n'ayant plus ni père ni mère, il vous +enleva pour vous épouser.</p> + +<p>Oh! comme l'orgue de Barbarie pleure +lamentablement le vieil air de galop dans le +crépuscule!</p> + +<p>Que faire, après les premières semaines de la +brûlante lune de miel, passées dans un village +perdu au bord de la mer? On pouffait de rire, là-bas, +au Jockey; et les femmes du monde suffoquaient +d'indignation derrière les éventails. Le +comte prit le bon parti; il s'expatria pendant +plusieurs années. Ah! pauvre comtesse, que vous +vous êtes ennuyée à Florence, dans ce noir palais +où votre mari vous a fait élever et instruire +comme une petite fille, et où vous avez subi tant +de leçons et de professeurs. En femme reconnaissante,—plutôt +qu'amoureuse, hélas!—vous +vouliez plaire au comte, devenir digne de lui. +Mais, naturellement, il fallut du temps; et, tout +patient qu'il était, comme votre mari vous a fait +souffrir avec ses continuels: «Cela ne se dit pas... +Cela ne se fait pas...» toujours suivis d'un «ma +chère» très sec, qui vous suppliciait!</p> + +<p>Toutes les femmes sont éducables. «Parvenu» +est un mot qui ne se dit pas au féminin. Au bout +de trois ans, vous étiez une vraie comtesse. Le +comte, qui bâillait dans les musées et n'avait +jamais pu mordre aux Primitifs, n'y tint plus et +vous ramena à Paris. Les volets du vieil hôtel, +fermés depuis si longtemps, claquèrent contre la +muraille, et vous fîtes votre premier dîner de +retour dans la vaste salle à manger, devant le +grand portrait du haut duquel le bisaïeul du +comte, lieutenant-général des armées du Roi, +poudré, avec le cordon bleu sur son habit rouge, +et remarquable surtout par l'immense nez de la +famille, semblait vous jeter un regard sévère.</p> + +<p>Ici encore, c'est pour vous, comtesse, la solitude +et la mélancolie. Votre mari est arrivé seulement—après +combien d'efforts et à force de +jeter de l'argent dans les oeuvres charitables!—à +vous constituer une petite société de prêtres et +de dévotes. Que c'est lugubre, ces robes noires +des deux sexes! Depuis six ans, vous visitez, tous +les matins, des crèches et des écoles, et vous vous +morfondez, le soir, dans votre loge solitaire, aux +Français ou à l'Opéra. Pas d'enfant, et pas d'espoir +d'en avoir jamais. Les années passent! Et le +pis, c'est que vous n'éprouvez pour le comte +qu'une gratitude profonde, qu'une sincère amitié, +et que vous le jugez. Oh! un parfait galant +homme, assurément, mais plein de niaiseries aristocratiques, +et ennuyeux comme un concert. Il a +quarante-huit ans, à cette heure, et c'est bien le +vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez +fade mélange de grand air, de favoris teints, de +préjugés, de chapeaux gris et de mauvais +estomac.</p> + +<p>Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours +le vieil air de galop qui rythmait jadis vos entrechats +sur le dos du cheval truffé? Voilà que vous +vous revoyez au milieu de l'arène, à la fin de +votre «exercice», envoyant au public le baiser +d'adieu et écoutant avec ivresse le bruit de grêle +des applaudissements. Êtes-vous folle, comtesse? +Voilà maintenant que votre coeur palpite et que +vous retrouvez votre première et délicieuse émotion +de jeune fille, quand il vous semblait que le +beau maître de manège en habit écarlate vous +avait tendrement serré le bout des doigts en vous +reconduisant!</p> + +<p>Enfin le son de l'orgue s'est éteint; sur le ciel, +de plus en plus sombre, on distingue à peine les +grands squelettes des arbres dépouillés. Le valet +de chambre entre discrètement, apportant une +lampe. Il la pose sur un guéridon, et dit de sa voix +de cérémonie:</p> + +<p>«Monsieur le curé de Saint-Thomas-d'Aquin +attend Madame la comtesse au salon.»</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/4a.png"></p> +<br> + +<h2>Le Convalescent</h2> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/2b.png"></span>a première fois que le jeune compositeur +Félix Travel, avec la permission +de son médecin, le docteur Damain, +se regarda dans la glace, il poussa un cri de surprise +épouvantée.</p> + +<p>Comme il était changé, grand Dieu! Quelle +maigreur! La peau collée aux pommettes! Et ce +teint jaune, et ces yeux meurtris! Sans doute, il +savait bien qu'il avait été très malade. Il avait eu +la fièvre, le délire, tout le tremblement. On lui +avait brûlé le dos et la poitrine avec des vésicatoires. +Une pleurésie, c'est toujours grave. Mais il +n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances +l'eussent à ce point ravagé. Et puis, comme il se +sentait faible! C'était inquiétant aussi, ce point +douloureux qui le brûlait, là, au-dessous de l'omoplate, +du côté droit. Oh! non, il n'était pas guéri. +Qui sait? Devait-il jamais guérir? Le docteur ne +cherchait-il pas à le tromper, quand il lui avait +dit, le matin même, d'un air joyeux, trop joyeux: +«Allons! essayez de vous lever un peu aujourd'hui. +Vous voilà tiré d'affaire.» Tiré d'affaire? +Avec cette mine de déterré? Ah! il en était loin. +Comme c'était pénible, cette sensation de vide et +d'épuisement dans son cerveau, dans toute sa +personne! Et cet hiver qui n'en finissait plus! +Cette neige fondue qu'il voyait, derrière les vitres +de sa fenêtre, tomber avec lenteur! Bon! une +quinte, à présent! Et encore une petite tache de +rouille sur son mouchoir. Tousse! tousse! Est-ce +qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxiété!</p> + +<p>Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses +pâles et maigres mains crispées aux bras de son +fauteuil, s'enfonçait, s'abîmait dans sa noire mélancolie.</p> + +<p>Mourir! A vingt-six ans! Au lendemain de son +premier triomphe d'artiste, quand un sourire de +la gloire le payait enfin de tant de travail et de +privations! Ah! ce serait affreux!</p> + +<p>Et, dans un coup de mémoire, rapide comme +un éclair, il revoyait tout son passé de misère. +C'était d'abord sa mère qu'il évoquait, sa mère +veuve, maîtresse de solfège et de piano dans les +pensionnats de troisième ordre, courant le cachet +à travers Paris, son rouleau de toile cirée sous le +bras, dans son deuil éternel de pauvresse. Avait-elle +assez trimé, la vaillante et courageuse femme, +pour élever son fils unique, lui permettre de suivre +les cours du Conservatoire, faire de lui un bon +musicien! Avait-elle assez roulé par tous les +temps, marchant sous la pluie avec des bottines +qui prenaient l'eau, ou cahotée dans les puants +omnibus! Que de peine et que de bravoure! Il se +rappelait l'affreux petit logement, au fond des +Batignolles, où il la rejoignait tous les soirs, et où +il la trouvait, rentrée à peine et déjà cuisinant le +dîner à la hâte, sans avoir même pris le temps +d'ôter son vieux chapeau de tulle noir, tout roussi +par le soleil et les averses. Comme c'était triste et +laid, ce mobilier en ruine, éreinté par les changements +de garnison du père, un officier sans fortune, +épousé jadis par amour, et mort, jeune +encore, d'un accident de cheval, sans que sa +veuve pût obtenir l'aumône d'un bureau de tabac.</p> + +<p>Enfin la pauvre femme succombait à la besogne, +comme une haridelle de fiacre qui tombe +dans les brancards, et le laissait orphelin à seize +ans, sans un parent, sans un protecteur, trop heureux +d'avoir, pour ne pas mourir de faim, un pupitre +de contre-basse à l'orchestre de la Gaîté. +Oh! sa vie pendant dix ans, depuis lors! Quel +navrant abandon! quelle misère triviale! quelle +chasse ignoble à la leçon bon marché, à la pièce +de quarante sous mise dans la main! Brrr! il valait +mieux ne plus y songer, arriver tout de suite à +l'heure radieuse de sa vie. Une mélodie de lui +tombait par hasard sous les yeux de la Kauffman, +la grande cantatrice. Elle s'en éprenait, la chantait +partout, et, en un hiver, Félix Travel devenait +presque célèbre. Le directeur de l'Opéra-Comique, +rencontré dans un concert, lui demandait +quelque chose. Le jeune homme avait justement +un acte fini, tout prêt, tout orchestré, sa <i>Nuit +d'Étoiles</i>, un délicieux poème, où le pauvre garçon +avait répandu tout ce qu'il avait dû refouler jusque-là +dans son coeur de jeunesse et d'amour.</p> + +<p>Quel succès! Il croit entendre les énormes +soupirs de la foule charmée, les salves de bravos +furieux, son nom acclamé. C'est fini, la pauvreté, +c'est fini, la solitude! Le voilà fameux! Dès le +lendemain de la première représentation, il +change, chez une bouquetière, le billet de mille +francs qu'un éditeur lui a donné la veille, comme +acompte sur le prix de sa partition, et il porte +pour dix louis de fleurs au cimetière Montmartre, +sur la tombe de la maman. Les journaux saluent +son oeuvre comme l'aurore d'un talent rare. Sur +la première page de <i>L'Illustration</i>, son portrait est +gravé, et tout Paris est amoureux déjà de sa fine +et charmante tête de page florentin. Enfin! il va +donc jouir un peu de la vie, savoir ce que signifie +le mot bonheur...</p> + +<p>Eh bien, non! La maladie est là qui le guette +et qui empêchera tout. Depuis quelque temps, il +est enroué, il tousse. Un soir, il se couche, tout +mal à l'aise, avec un grand frisson. C'est la fièvre, +c'est la pleurésie. Ah! il les connaît, les journées +si longues et si mornes passées, la nuque sur +l'oreiller, à regarder une mouche marchant au +plafond ou à compter les petits bouquets de fleurs +du papier de tenture; il les connaît, les nuits d'insomnie, +où le délire fait passer tant de fantômes +dans le halo de la veilleuse. Et maintenant que le +voilà debout,—convalescent, dit le médecin, +allons donc!—son visage reflété dans la glace lui +fait peur; il sent qu'il est plus malade que jamais, +qu'il devient poitrinaire, qu'il va mourir... Sous +ses fenêtres, dans la rue, où la neige fait le désert +et le silence, un orgue de Barbarie joue l'air de sa +<i>Sérénade</i>, que la Kauffman a mise en vogue, l'an +dernier. C'est la réputation populaire, c'est la +gloire des rues qui commence pour lui. Et il va +mourir, tout jeune, à la veille de tant de joies, +comme un naufragé qui a longtemps et désespérément +nagé vers la côte et qu'une dernière lame +écrase bêtement contre un rocher. Non, Dieu est +injuste!</p> + +<p>Le lendemain matin, le médecin revient voir +son malade, et, après qu'il l'a bien examiné, +ausculté, tâté:</p> + +<p>«Eh bien?»—lui dit brusquement le jeune +homme, assis sur son lit, les bras croisés. Et dans +son regard direct, froid, presque dur, le docteur +Damain, vieil homme de pratique et d'expérience, +discerne la profonde inquiétude, l'angoisse, la +peur de la mort.</p> + +<p>—«Eh bien,—répond-il avec rondeur, tout +en remettant ses gants,—eh bien, mon mignon, +il vous faut tout simplement deux ou trois mois +de convalescence, à ne rien faire, dans le Midi. +Et puisque vous avez quelque argent, vous allez +partir le plus tôt possible. Pas pour Nice ni tout +ce côté-là. Vous y retrouveriez les Parisiens, un +tas de plaisirs et d'occasions de fatigue. Non. Ce +qu'il vous faut, c'est un coin bien retiré avec du +soleil, quelque chose comme la Petite-Provence +des Tuileries, vous savez, où il n'y a que des +nourrices et des vieux rentiers à tabatières. Ce +n'est pas gai, je sais bien, pour un jeune cadet +qui sort des pages et qui doit avoir envie de +montrer son épaulette; mais c'est nécessaire. +Tenez! si vous étiez tout à fait raisonnable, vous +iriez à Amélie-les-Bains, dans les Pyrénées-Orientales. +Un trou de montagne, presque africain, bien +abrité du vent du nord; et l'aloès pousse tout le +long de la route de Perpignan. Le pays est superbe, +et, sans les pantalons rouges qui sèchent +aux fenêtres de l'hôpital militaire, ce serait déjà +plein d'Anglais. Je suis allé par là autrefois, et j'y +ai pris mon café dehors, un premier Janvier. On +y vit à bon compte, ce qui est à considérer. Allez +voir un peu le pic du Canigou, les gaves, les +vieux ponts romains et les olivettes. Voici tout à +l'heure le mois de Mars; vous resterez là-bas jusqu'à +la fin d'avril, et vous nous reviendrez tout à +fait grand garçon, avec quelques refrains de contrebandiers, +quelques jolies chansons catalanes... +Est-ce convenu?»</p> + +<p>En écoutant le docteur, Félix Travel renaît à +l'espoir.</p> + +<p>Oui, le Midi, le repos dans un doux climat où +l'on respire la vie et la santé, les lentes promenades +avec la caresse du soleil sur les épaules. +Oui, c'est cela, c'est bien cela qu'il lui faut.</p> + +<p>—«Et quand pourrai-je me mettre en route?—demande-t-il +vivement.</p> + +<p>—Mais tout de suite, dans trois ou quatre +jours. J'irai vous installer moi-même en wagon... +Et, puisque vous vous arrêterez un peu à Perpignan, +pour vous reposer du voyage, qui est +long, je vous donnerai un mot d'introduction +pour une brave dame que j'ai soignée, il y a quelques +années, et tirée, ma foi, d'un assez mauvais +pas. Oh! ce ne sera pas très amusant pour vous. +La comtesse de Pujade est une grande dévote, je +vous en préviens, et sa fillette, qui doit porter aujourd'hui +des jupes longues, va certainement plus +souvent à la messe qu'au bal. N'importe! je vous +adresse à de bonnes femmes, qui pourront vous +être utiles à l'occasion.»</p> + +<p>Vite, une malle, des couvertures! Cette perspective +d'un prochain voyage a tout à fait remonté +le moral du convalescent. Il lui semble +qu'il n'a plus qu'à partir pour être guéri. Ne va-t-il +pas mieux déjà? Aujourd'hui il est resté levé +assez longtemps, il a rouvert son piano, causé +presque gaîment avec des amis qui le visitaient. +Les forces lui reviennent, positivement. Il est en +état de supporter les vingt heures d'express. Enfin! +le voilà bien commodément installé dans un compartiment +de première classe, la bouillotte sous +ses pieds, un plaid sur ses genoux, avec tout ce +qu'il lui faut dans son sac de cuir, un roman +anglais, du vin de Bordeaux, des sandwiches.</p> + +<p>—«En voiture! en voiture!» crient les hommes +d'équipe, sur le quai de la gare d'Orléans.</p> + +<p>Et le docteur Damain, le vieil ami de Félix, +l'embrasse, lui serre la main une dernière fois.</p> + +<p>—«Prenez bien garde aux courants d'air... +Bon voyage!»</p> + +<p>Le train s'ébranle, très doucement d'abord, fait +résonner les plaques tournantes, puis, tout de +suite, accélère sa marche, prend son furieux galop +ferré. Déjà il a jeté ses gros flocons de fumée aux +fenêtres des faubourgs, où sèchent des linges, il a +franchi le rempart à l'herbe pelée, laissé derrière +lui les jardins maraîchers de la banlieue; et Félix +Travel, essuyant de temps en temps la buée de la +vitre avec son gant, éprouve une joie enfantine à +voir de la vraie campagne, les champs d'un vert +sombre où fondent les dernières neiges et d'où +s'envolent des bandes de corbeaux, les collines +lointaines dans la brume, les vastes espaces du +ciel gris de Février. Il ne tousse pas, il ne souffre +plus. Dans l'après-midi, après qu'on a passé la +Loire et ses bancs de sable, tandis qu'on court à +travers les grands châtaigniers sans feuilles et les +robustes paysages du Poitou, voici que, dans les +nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que +toute la nature se met à sourire. A Bordeaux, +c'est le beau temps tout à fait; et dans la rade, +un instant aperçue, le soleil, qui se couche dans +un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait +et excité par le voyage, Félix a oublié ses angoisses +de malade; il se sent léger, comme poussé +par le vent de l'espérance.</p> + +<p>Après avoir dîné à la gare Saint-Jean, il s'endort +d'un profond sommeil dans une voiture de +la ligne du Midi. A peine est-il troublé deux ou +trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre, +des creux du midi, qui crient: «Toulouge» ou +«Montoban.» C'est seulement le lever du soleil +qui le réveille, une aurore splendide, une gerbe +de diamants qui éclate et jaillit dans l'azur. Cette +fois, il y est, dans le Midi, et pour de bon; il +peut baisser la glace, aspirer l'air chaud, regarder, +avec l'étonnement de l'homme du Nord, le feuillage +en demi-deuil des oliviers et les routes sèches +où courent des trombes de poussière blonde. +Enfin le conducteur du train annonce, en ouvrant +les portières: «Perpignein!... Perpignein.» On +est arrivé.</p> + +<p>Le voyageur jette un regard aux créneaux +roussis du Castillet, qui datent de Charles-Quint, +et aux platanes géants de la promenade, penchés +pour toujours, avec une inclinaison de cinquante +degrés, par l'effort prolongé du mistral. Puis +l'omnibus du chemin de fer, dont les chevaux +font sonner sous leurs sabots le vieux pont-levis +de Vauban, conduit rapidement Félix Travel à +travers quelques rues tortueuses et le dépose à +l'hôtel. Dans son impatiente curiosité de voyageur +novice, le jeune homme déjeune en hâte, assis tout +seul au bout de la table d'hôte, dont la malpropreté +et la détestable cuisine à la graisse sont déjà +bien espagnoles; puis, après avoir vainement +essayé d'amollir dans son dernier verre de vin un +biscuit, qui doit dater de Charles-Quint, lui aussi, +comme le Castillet, il sort pour voir la ville et faire +sa visite à cette comtesse de Pujade pour qui le docteur +Damain lui a donné une lettre d'introduction.</p> + +<p>Cette dame habite précisément à quelques pas +de l'hôtel, dans une ruelle pareille à un torrent +desséché, une maison étroite et farouche ayant à +peu près l'air d'une prison, avec des «miradores» +grillés comme à Séville ou à Tolède. Félix +tire la chaîne de fer toute rouillée qui pend auprès +de la porte,—une porte basse et ronde, percée +d'un judas, garnie de ferrures et de gros clous +rébarbatifs, une de ces portes qui ne semblent pas +faites pour s'ouvrir,—et la voit s'entre-bâiller, +après une assez longue attente, pour lui montrer +la face ridée et le bonnet monastique d'une vieille +servante aux yeux de morte.</p> + +<p>—«Madame la comtesse de Pujade?—demande +le voyageur.</p> + +<p>—Madame la comtesse et sa fille sont à la +messe.</p> + +<p>—Je ne reste qu'un jour ici... Aurai-je chance +de rencontrer ces dames, un peu plus tard?</p> + +<p>—Je ne saurais vous dire.»</p> + +<p>L'accueil n'est pas engageant. Félix ne peut +donc que laisser à la servante sa carte et la lettre +du docteur.</p> + +<p>—«Ma foi,—pense-t-il en s'éloignant,—si +j'en juge par la lugubre apparence de ce logis et +par la tête de la domestique, qui ressemble à une +vieille machine à prières pour veiller les morts, +j'aime autant avoir trouvé visage de bois... A +quoi pensait le brave docteur en m'adressant à +ces béguines?»</p> + +<p>D'ailleurs, vingt pas plus loin, son impression +fâcheuse est dissipée; car, au bout de la rue, brusquement, +il débouche sur une petite place pleine +de bruit et de soleil. Là, devant le portail d'une +église, sculpté et vermiculé du haut en bas comme +une écorce de melon, se tient un joli marché, qui +embaume le citron et la rose. Un coin d'Espagne, +en vérité, où vibre le sonore patois catalan. L'artiste +parisien, qui voyage pour la première fois de +sa vie, reste ébloui devant ce spectacle pittoresque +et nouveau. Ah! les beaux écroulements d'oranges, +de tomates et de poivrons! La jeune marchande +à qui il achète une botte d'oeillets a les yeux +noirs de la marquise d'Amaëgui, et ce montagnard +à ceinture rouge, qui fume sa cigarette, +accoudé sur sa mule au ventre rasé et toute harnachée +de pompons et de sonnailles, est beau +comme un contrebandier des temps romantiques. +A la bonne heure! En voilà de la lumière, de la +couleur et de la joie! Grisé, enchanté, Félix Travel +s'attarde à flâner parmi cette foule bruyante; +il se promène là pendant plus d'une heure, lentement, +délicieusement, dans la bonne chaleur du +soleil qui lui pique le dos et les reins. Il se sent +toujours un peu faible, c'est vrai, mais jamais il +n'a eu plus goût à la vie. Ce Midi, tout de même! +Mais c'est un miracle, une résurrection! Mais il est +en pleine convalescence! Quel bonheur!</p> + +<p>Pourtant, il a passé la nuit en wagon, il a sommeil, +et lorsqu'il rentre à l'hôtel pour se jeter une +heure ou deux sur son lit, le garçon lui présente +une lettre que vient d'envoyer Mme de Pujade. +Elle prie M. Félix Travel de venir dîner chez elle, +le soir même, sans cérémonie; elle sera flattée, +dit-elle, de connaître l'auteur de la <i>Sérénade</i> et de +la <i>Nuit d'Étoiles</i>, et heureuse de parler avec lui du +docteur Damain, à qui elle doit la vie, etc., etc. +Tout cela, dit en quelques lignes courtoises, un +peu sèches, sur un papier à lettre orné d'une +couronne comtale.</p> + +<p>Félix se rappelle alors la maison à physionomie +inhospitalière, et ce que le docteur Damain lui a +dit sur l'extrême dévotion de Mme de Pujade; et il +est pris d'une singulière timidité. Saura-t-il se conduire +correctement dans un milieu aussi aristocratique? +Célèbre d'hier, il n'est pas encore allé dans +le monde. Jusqu'ici il a vécu comme un pauvre +qu'il était, tout près du peuple, il n'a jamais de sa +vie vu de près une dame noble, une dévote. Et +cependant, impossible de refuser sans impolitesse. +Ah! il se serait bien passé de la recommandation +du docteur. Dans quel guêpier son vieil ami +l'a-t-il fourré?</p> + +<p>Aussi est-ce avec une secrète émotion qu'un +instant avant l'heure convenue, le musicien, ayant +fait toilette, se présente de nouveau devant la +maison lugubre. Mais, cette fois, la vieille servante +à mine de soeur tourière ouvre la porte sans +difficulté, et après avoir introduit le jeune homme +dans le «salon de compagnie», comme on dit à +Perpignan, se retire en annonçant qu'elle va prévenir +Madame la comtesse.</p> + +<p>Malgré les lumières et le feu, il y fait froid, dans +ce salon, le froid spécial aux pièces ordinairement +inhabitées. Les lourds meubles de tapisserie, droits +et raides comme des meubles d'églises, sont +rangés avec une désolante symétrie, et la nudité +des boiseries claires s'orne d'une unique gravure, +magnifiquement encadrée, le portrait du pape +Pie IX, sanctifié de sa signature autographe. Pas +un objet d'intimité ou de souvenir; rien de féminin. +Félix songe que si l'extérieur du logis lui a +semblé morose, l'intérieur est franchement hostile. +Les deux grosses lampes sur la cheminée, les +bougies du lustre à pendeloques de verre, les +bûches enflammées dans le foyer, semblent se +dire: «Quel est cet intrus, pour qui on nous a +allumées?» Et voilà que le pauvre garçon frissonne +et que sa gêne redouble.</p> + +<p>Tout à coup, une porte s'ouvre. C'est la comtesse, +suivie de sa fille.</p> + +<p>Longue, jaune, sèche, en deuil éternel, avec un +«tour» de cheveux d'un noir impitoyable, +Mme de Pujade a peut-être été une brune élégante, +du temps où le duvet qui ombrage sa lèvre supérieure +ne s'était pas encore décidé à devenir de +véritables moustaches. Elles ajoutent encore à la +sévérité de toute sa personne, de ses mains à +mitaines, de son sourire au-dessous de zéro. Félix +serait consterné par cette apparition, s'il ne s'apercevait +tout de suite—il a vingt-six ans, ne l'oublions +pas—que la jeune personne entrée dans +le salon derrière la comtesse est très jolie, malgré +son air un peu gauche et sa robe mal faite.</p> + +<p>—«Ma fille Thérésine,»—a dit Mme de Pujade.</p> + +<p>Et tout en répondant de son mieux aux compliments +empesés que la comtesse lui adresse sur +ses tout récents succès, Félix, toujours fort intimidé +et assis au bord de sa chaise, admire à la +dérobée cette Thérésine, dont le teint de pêche et +les beaux yeux noirs, modestement baissés, lui +rappellent les Vierges de Murillo qu'il a vues au +Louvre, ces Vierges si charmantes, si humaines +avec un rien d'idéal, et dans lesquelles il y a un +peu de la madone et beaucoup de la grisette +madrilène.</p> + +<p>—«Vous partez donc, dès demain matin pour +Amélie?—demanda la comtesse au voyageur.</p> + +<p>—Oui, madame. Le docteur Damain m'assure +que j'ai besoin d'un repos absolu.</p> + +<p>—Nous regretterons de ne pas vous posséder +davantage, monsieur. Mais le docteur a raison. +Perpignan n'est pas un bon séjour pour les convalescents, +et le vent du nord y est fort dangereux.»</p> + +<p>En ce moment un coup de sonnette retentit.</p> + +<p>—«C'est Monseigneur!—dit Mlle Thérésine.</p> + +<p>—Oui,—ajoute sa mère.—Vous allez dîner, +monsieur, avec notre vénérable ami, Monseigneur +Calou, des Missions étrangères, dont les pieux +voyages en Indo-Chine ont épuisé les forces, et +qui s'est retiré ici, dans sa ville natale. Il a désiré +faire votre connaissance, car il aime beaucoup la +musique, et ma fille lui a déchiffré au piano votre +partition.»</p> + +<p>Un évêque, à présent! Félix est pris de peur, +positivement. Le voilà aux prises avec tout ce +qu'il y a de plus collet-monté dans le monde, la +noblesse et le haut clergé. Un évêque! Il n'en a +vu qu'un, crosse à la main et mitre en tête, à +Sainte-Marie des Batignolles, l'évêque qui lui a +touché la joue le jour de sa confirmation. Saura-t-il +se comporter convenablement avec un prince +de l'Église?... Ah! que le diable emporte le +docteur!</p> + +<p>Par bonheur, Mgr Calou a, sous ses cheveux +blancs, une bonne et joviale figure de vieillard +sanguin, et il tend sans façon au jeune homme +qu'on lui présente, et qui s'attendait presque à +être béni, sa main gantée de violet.</p> + +<p>—«Le voici donc,—s'écrie-t-il avec un cordial +accent méridional,—le voici donc, ce jeune +malade qui vient demander sa guérison à notre +soleil... Il fera son devoir, n'en doutez pas, mon cher +enfant, et vous pourrez bientôt vous remettre au +travail, nous charmer de nouveau par vos belles +compositions... Mais le dîner est servi. A table!»</p> + +<p>En effet, la porte de la salle à manger vient de +s'ouvrir. L'évêque y pénètre en marchant à côté +de Mme de Pujade; Félix offre son bras à la jolie +Mlle Thérésine; et, dès que Monseigneur a expédié +le <i>Benedicite</i>, on attaque le potage.</p> + +<p>Le dîner est excellent, un dîner de province, +copieux et délicat; et, après le coup du médecin, +Félix, bien qu'encore un peu interloqué par les +moustaches de la comtesse et la croix pectorale +de l'ancien missionnaire, commence à se rassurer. +C'est stupide, après tout, sa confusion et son +silence; il doit se montrer aimable, il ne veut pas +laisser la réputation d'un imbécile ou d'un sauvage. +D'ailleurs, le milieu dans lequel il se trouve +lui semble déjà plus sympathique. Il commence à +croire qu'on s'intéresse à lui. On lui parle de ce +qu'il aime, de son art; on lui fait raconter la première +représentation de sa <i>Nuit d'Étoiles</i>. Et il +répond, l'artiste, il s'anime, il s'abandonne. A des +mots ingénus, à de gentilles plaisanteries qui lui +ont échappé, on a ri, mais avec plaisir, sans ironie +et sans malice. Alors il s'épanouit, il cède au +besoin des confidences, il dit, avec une naïve éloquence, +sa jeunesse si solitaire et si douloureuse, +les joies du succès inattendu.</p> + +<p>—«Ainsi, vous êtes tombé malade, au lendemain +de votre premier bonheur,»—lui dit +Mme de Pujade; et elle a un: «Pauvre jeune +homme!» plein de bonté.</p> + +<p>Et le vieux prêtre le regarde avec des yeux +bienveillants, et lui remplit gaîment son verre.</p> + +<p>—«Encore un peu de bourgogne, monsieur le +convalescent. Cela ne peut que vous faire du +bien.»</p> + +<p>Mais ce qui réconcilie tout à fait le voyageur +avec ses hôtes, ce qui lui rend la confiance, ce +qui excite sa verve, c'est la présence de Mlle Thérésine. +Car il s'aperçoit qu'il ne lui déplaît pas, +qu'elle a doucement souri à toutes ses saillies, que +ses beaux yeux noirs aux longs cils retroussés se +sont plusieurs fois levés sur lui, et que—non! ce +n'est pas une illusion, il en est sûr,—il vient d'y +surprendre un regard infiniment doux, presque +attendri.</p> + +<p>Ah! l'aimable repas! La bonne hôtesse! Le +brave homme d'évêque! Et la charmante jeune +fille, surtout! La charmante jeune fille!</p> + +<p>Mais, tandis que la servante change les assiettes, +dans une de ces minutes de silence inexpliqué où +les gens du peuple disent: «Il passe un ange,» +soudain,—et par hasard, oh! par pur hasard,—Félix +Travel voit son visage reflété dans un miroir, +là, sur la muraille, en face de lui.</p> + +<p>Son visage! Mais est-ce vraiment son visage? +Est-ce bien lui, ce jeune homme si maigre, aux +yeux caves, au teint plombé? Comment! Il a +donc toujours aussi mauvaise mine? Et toutes ses +terreurs lui reviennent aussitôt. Une cruelle pensée +traverse son esprit. Les attentions, les prévenances +de ses hôtes, ce n'est pas à lui particulièrement +qu'elles s'adressent, c'est au malade, c'est au poitrinaire +qui a déjà la mort sur la figure. Était-il +fou de s'imaginer que cette provinciale sèche et +altière, que ce vieux prélat, que cette silencieuse +et aristocratique enfant, pouvaient porter un tel +intérêt à un pauvre diable de musicien, sans fortune, +à peine célèbre, sorti hier de la bohème! +Non! ce qu'il prenait pour de la sympathie, ce +n'est que de la pitié. Si la comtesse met tant d'insistance +à lui faire accepter ce blanc de poulet, si +Monseigneur, de sa main blanche et grasse où +brille l'émeraude pastorale, lui verse si paternellement +ce chambertin de derrière les fagots, c'est +par compassion pour son état; ils en feraient +autant, dans une de leurs charitables visites à +l'hôpital, pour le premier mendiant venu. Oui! +c'est évident. Il comprend les choses, il s'explique +tout, maintenant. On le traite comme un moribond!</p> + +<p>Et cette jeune fille?</p> + +<p>Elle aussi, sans doute, éprouve seulement pour +lui la banale commisération qu'elle aurait devant +tout autre malade. N'allait-il pas s'imaginer qu'il +l'avait charmée dès la première rencontre, qu'il +éveillait peut-être en elle un sentiment obscur et +doux? Insensé! Fat et insensé!</p> + +<p>Et, comme il jette sur elle un regard irrité, +presque méchant, il découvre une indicible tristesse +dans les beaux yeux de Thérésine, dans ses +beaux yeux mouillés, en ce moment, par deux +larmes mal contenues.</p> + +<p>Oh! l'affreuse amertume!</p> + +<p>Ainsi, il ne s'est peut-être pas trompé. Peut-être +cette ignorante et candide enfant, enfouie jusque-là +au fond de cette province, dans cette maison +claustrale, a-t-elle senti tout à l'heure son coeur +tressaillir pour la première fois. Et maintenant +elle est navrée en songeant que ce jeune homme +dont la vue la trouble, qu'elle va aimer, qu'elle +aime déjà, n'a plus que quelques mois, que quelques +jours à vivre. Ces larmes qui lui viennent +aux yeux, c'est le regret de son espoir d'amour, à +peine né, si tôt déçu. Le malheureux qu'il est! +Une femme le pleure, en sa présence, de son +vivant!</p> + +<p>C'est fini. Le charme est rompu. Rempli d'horreur, +le coeur battant à grands coups, Félix Travel +tombe alors dans un morne silence. A toutes les +obligeantes questions de ses hôtes, il ne répond +que par des monosyllabes, des phrases confuses. +Fuir! il ne pense plus qu'à fuir! Dès qu'on se lève +de table, il s'excuse avec maladresse, se déclare +plus souffrant. Et ce prêtre et ces femmes, avec +leurs façons affectueuses, leurs recommandations +inquiètes, lui deviennent odieux. «Enveloppez-vous +bien... Prenez garde de prendre froid.» Oh! +les gens importuns!</p> + +<p>Enfin, le voilà dehors, libre. Il s'en va, cherchant +à reconnaître son chemin dans les rues +noires et désertes de la vieille ville, sous la claire +et froide nuit d'étoiles; et, grelottant sous ses +habits, seul, tout seul avec l'exécrable peur de la +mort, il se dit tout haut à lui-même et se répète +sans cesse, comme un monomane:</p> + +<p>«Perdu! Je suis perdu!»</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Deux mois après, complètement guéri par le +bon soleil et l'air salubre des montagnes, Félix +Travel, en repassant par Perpignan, était, une +seconde fois, invité à dîner avec l'évêque chez +Mme de Pujade;—et c'était à qui le féliciterait +sur son bon appétit et sur sa belle mine.</p> + +<p>Épanoui de se porter si bien, le musicien voit, +à présent, les choses comme elles sont. Il est dans +une bonne maison de province, mal meublée, +c'est vrai, mais où la chère est exquise. Mgr Calou +a la rondeur et la bonhomie d'un vieil aumônier +de régiment; et la comtesse elle-même, malgré +ses airs guindés, laisse apparaître, de temps en +temps, un sourire de brave femme sous ses moustaches.</p> + +<p>Il n'a plus de timidité, aujourd'hui, le voyageur; +il se montre amusant, spirituel, et, quand il +regarde, par hasard, le miroir en face de lui, il y +reconnaît son visage—celui d'un joli garçon, +ma foi!—tout radieux de santé et de jeunesse. +Ah! quelle joie de vivre!</p> + +<p>Non! pourtant, il a un souci. Les yeux de +Mlle Thérésine évitent à présent de se tourner vers +lui: elle les tient obstinément baissés sur son +assiette. Pourquoi cette réserve excessive? S'est-elle +dit qu'elle ne doit pas s'intéresser à un jeune +homme qui n'est point de son monde, à un artiste +qui passe; ou bien est-ce Félix qui s'est fait illusion, +la dernière fois?</p> + +<p>Il ne le saura jamais. Demain, il part pour ne +plus revenir. Mais—l'homme est si inconséquent, +si bizarre!—voilà que le convalescent +épanoui est pris d'une mélancolie soudaine. Il se +rappelle les beaux regards de Vierge de Murillo +fixés si doucement sur lui, les beaux regards de +madone et de grisette pleins de pitié et de larmes, +et, pour un peu, il songerait presque:</p> + +<p>«Décidément, je ne suis plus malade... Quel +dommage!»</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/4c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/5a.png"></p> +<br> + + + +<h2>Oeuvres posthumes</h2> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/5b.png"></span>omme le jour tombait,—un jour de +Janvier, couleur de cendre,—j'avais +posé ma plume et je m'étais assis au +coin du feu. Dans la chambre, chauffée depuis de +longues heures, où le nuage de fumée de mes +cigarettes augmentait l'obscurité crépusculaire, je +m'abandonnais, tout en tisonnant, à la sensation +de fatigue heureuse qui suit une séance de bon +travail. Un coup de sonnette me tira de ma rêverie.</p> + +<p>—«Il y a là,—me dit ma servante avec ce ton +dédaigneux que prennent involontairement les +domestiques pour annoncer des visiteurs de mince +apparence,—il y a là une dame en noir, accompagnée +d'un petit garçon, qui désire parler à +Monsieur.»</p> + +<p>Je donnai l'ordre d'introduire, et, une minute +après, je vis s'avancer, dans la pénombre, un +groupe lamentable.</p> + +<p>Elle devait être encore jeune, cette grande et +lugubre veuve, car le chétif garçonnet,—son fils, +évidemment,—qui se serrait contre sa jupe +noire, pouvait avoir dix ans à peine; mais tous +deux, la mère et l'enfant, étaient si usés, si flétris +par la misère, que la femme semblait hors d'âge +et l'enfant déjà vieux. Ils s'approchaient, marchant +sur le profond tapis avec la lenteur timide +et silencieuse des malheureux, glissant presque; +et, quand ils s'arrêtèrent devant moi, dans le +brouillard obscur de la chambre, pâles, tout en +noir, l'ample voile de la veuve les enveloppant +d'une auréole de ténèbres, je frissonnai comme +devant deux spectres.</p> + +<p>—«A qui ai-je l'honneur?...» dis-je, en indiquant +un fauteuil.</p> + +<p>La pauvre femme s'assit, attira son petit garçon +près d'elle, et me répondit d'une voix basse +et douce:</p> + +<p>«Je suis la veuve d'Agricol Mallet... On m'a +dit, monsieur, que vous l'aviez un peu connu +autrefois... avant la guerre... et je venais savoir si +vous voudriez bien... enfin, vous prier de souscrire +à ses oeuvres posthumes.»</p> + +<p>Agricol Mallet! A ce nom, mon esprit fut traversé +par un tourbillon de souvenirs. Je le revis, +tel qu'il m'était apparu pour la première fois, au +café de Lisbonne, à cette table des «politiques», +où le fameux Michel Polanceau, aujourd'hui député, +chef de groupe, et désigné pour présider le +prochain cabinet radical, prophétisait tous les +soirs, à l'heure de l'absinthe, la chute des Bonaparte +et l'imminente révolution. Agricol Mallet! +Parbleu! ce brun à tête de romain, le plus violent +et le plus exalté disciple de Polanceau, celui qui, +à chaque motion incendiaire du tribun, secouait, +d'un geste héroïque, sa lourde chevelure et faisait +frissonner les verres et les dominos en frappant +du poing la table de marbre. Un naïf et généreux +coeur, ivre de mots sonores! Je me rappelais...</p> + +<p>Dès le 4 Septembre, il avait pris la casquette +noire et le remingnton du franc-tireur, s'était +battu, au Bourget, comme un enragé, puis, à la +fin du grand siège, il avait été gagné, lui, comme +tant d'autres, par cette fièvre obsidionale qui +tourna en folie, au 18 Mars, et il avait fini par tomber, +criblé de balles, un képi de commandant +fédéré sur la tête et une ceinture rouge autour du +ventre,—à vingt-trois ans, malheureux enfant!—sur +la barricade du Château-d'Eau.</p> + +<p>Agricol Mallet! Oui, je l'avais un peu connu, et +je l'estimais pour la noble et dure existence qu'il +menait alors, pour sa courageuse misère de poète, +marié par amour à vingt ans et vendant au cachet +son grec et son latin, afin de nourrir sa femme et +son nouveau-né. Il avait donc laissé des oeuvres posthumes?... +Mais parfaitement! Je me souvenais. Un +soir, il m'avait lu deux ou trois poèmes, des vers +élégiaques et murgériformes, avec une petite note +tendre, toujours la même,—comme celle du crapaud,—mais +sincère; et même je m'étais dit +qu'il avait bien tort de préférer le bonnet rouge +de Marianne au bonnet fleuri de Musette, et +qu'au fond ce buveur de sang était un buveur de +lait.</p> + +<p>En ce moment,—il faisait presque nuit dans +mon cabinet,—la bonne apporta une lampe, et +je pus mieux voir la veuve du commandant fédéré.</p> + +<p>Elle était tragique.</p> + +<p>On avait froid rien qu'à regarder sa robe et son +châle, d'un noir sale; et son navrant chapeau de +crêpe, d'où s'échappaient quelques mèches de +cheveux blonds desséchés, semblait presser et +amaigrir l'ovale, jadis pur, de ce triste visage, +meurtri par la souffrance. Les grands yeux, d'un +bleu faïence, étaient encore jolis et touchants, +malgré la patte d'oie et la poche aux larmes. +Vieille à trente ans, Mme Mallet faisait le dos +rond à la façon des femmes du peuple souvent +battues. D'une main, elle maintenait sur son genou +un paquet assez volumineux, enveloppé dans +un journal, et de l'autre, avec un geste maternel, +elle serrait contre elle son fils, enfant chlorotique, +qui avait l'air d'avoir grandi en prison. Le détail +le plus douloureux, c'étaient les gants de la pauvre +veuve, d'horribles gants de castor noir, blanchis +aux coutures et crevés au bout des doigts.</p> + +<p>Saisi d'une vive pitié, je dis à Mme Mallet que +je n'avais pas oublié son mari, et je la priai de disposer +de moi.</p> + +<p>Elle défit alors son paquet, qui contenait une +demi-douzaine de volumes à couverture rouge, et +elle m'en offrit un.</p> + +<p>—«Puisque vous avez la bonté de souscrire,—me +dit-elle,—voici votre exemplaire, monsieur.»</p> + +<p>Je jetai un regard sur le titre, imprimé en +caractères d'un noir profond sur papier sang de +boeuf; il était ainsi libellé: <i>Agricol Mallet. +Oeuvres Posthumes, avec une préface de Michel +Polanceau, député.</i></p> + +<p>—«Ah!—murmurai-je,—M. Polanceau a +fait une préface.»</p> + +<p>Dans le groupe républicain du café de Lisbonne, +auquel je m'étais jadis mêlé par hasard, +moi, littérateur inoffensif, il m'avait toujours déplu, +le Polanceau, avec sa tête ronde aux dures +moustaches de sous-officier méchant. Parmi cette +jeunesse exaltée, lui seul était calme, mais d'un +calme chargé de haine: un verre d'eau froide, +empoisonnée. Excellent professeur de droit, il +avait cependant été refusé à la soutenance de sa +thèse de doctorat, à cause des opinions socialistes +qu'elle contenait et qu'il défendit énergiquement +devant les maîtres. Très brave, il avait déjà tué +un homme, dans un duel au pistolet. Par son éloquence +bilieuse, faite de logique et d'amertume, +il s'imposait comme un chef futur à la table des +«politiques»; mais, tandis que ces têtes chaudes +rêvaient de combats et de triomphes, lui ne méditait +que vengeance. Il dressait d'avance les listes +de suspects. A la «prochaine», il faudrait arrêter +celui-ci, faire passer celui-là en cour martiale. +C'était un de ces révolutionnaires qui, dès que +l'émeute éclate, marchent sur la préfecture de +police et signent d'abord des mandats d'arrestation; +car l'habitude des sociétés secrètes donne +ce goût dépravé, et dans tout conspirateur il y +a du mouchard. Comme Agricol Mallet, comme +plusieurs autres camarades qui devaient tâter du +bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s'était +jeté dans la Commune; mais, heureux ou habile, +il en était sorti en temps opportun, les mains +pures de sang, un peu comme celles de Ponce-Pilate. +Enfin, nommé député et votant avec l'extrême +opposition de gauche, il avait rapidement +pris,—ayant, en somme, du mérite, et beaucoup,—une +place très importante à la Chambre. +Encore une crise ministérielle, et certainement ce +serait son tour de tenir la queue de la poêle.</p> + +<p>—«Mais oui,—disait la veuve du fédéré, de +cette voix brisée qui faisait mal à entendre, M. +Polanceau a écrit la préface des poésies posthumes +de mon pauvre mari... Dam! c'était tout +ce qu'il pouvait pour nous... Vous le savez, il n'est +pas bien avec les gens au pouvoir...»</p> + +<p>Cependant, j'avais remis à la pauvre femme le +prix de ma souscription. Je n'osai faire plus; +après tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme elle +s'était brusquement levée, je la reconduisis en lui +adressant quelques paroles de sympathie, et, +resté seul, je parcourus le petit livre.</p> + +<p>A coup sûr, les frères et amis qui l'auraient +acheté de confiance, attirés par le nom de l'auteur +et la maculature écarlate, n'en auraient pas +eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie réelle, +avait conduit au feu les hirsutes et farouches combattants +de la Commune, ne savait mener, en +imagination, que les brebis de la Deshoulières; +et, sauf quelques ïambes déclamatoires, mal +imités d'Auguste Barbier,—la seule pièce vraiment +mauvaise du volume,—on ne trouvait là +que des vers printaniers, jolis et frais comme des +pâquerettes, écrits par Agricol pour sa jeune +femme, auprès du berceau de leur petit enfant. +Ils allaient au coeur quand même, bien qu'un peu +faiblots, ces poèmes inspirés par la lune de miel, +où le nom de la bien-aimée reparaissait à chaque +page. <i>Sonnet pour Cécile</i>.—<i>A ma chère Cécile</i>. Le +poète y racontait ses uniques et pures amours, +gentiment, simplement, avec une pointe de réalisme +qui ne déplaisait pas. C'était sa première +rencontre avec la jeune fille, dans une soirée +bourgeoise à verres d'orgeat; et les regards furtivement +échangés sous l'abat-jour, pendant la +partie de vingt-et-un; et le premier baiser sur le +front, aux jeux innocents. On suivait ainsi l'humble +roman. Ils se mariaient, les amoureux, ils se +mettaient en ménage et ils s'aimaient, dans leur +petit logement au cinquième, en haut de Montmartre, +pareils à un couple de chardonnerets en +cage chez une ouvrière qui n'a pas toujours de +quoi leur acheter du mouron. Bien des fois, le +poète l'avouait, on avait remplacé le dessert par +un baiser.</p> + +<p>En lisant ces gracieuses confidences, on devinait +qu'Agricol, «l'irréconciliable», comme on +disait alors, avait dû souvent oublier les grands +principes et se laisser tout bêtement vivre. Certes! +il avait été heureux le soir de l'élection de Rochefort, +mais moins que le jour où, se voyant à la +tête de quelques économies, il avait pu offrir à sa +Cécile l'armoire à glace, ambitieux idéal de +toutes les grisettes; et, au retour des chasses aux +violettes qu'ils faisaient ensemble dans les bois +de Vélizy, au premier printemps, le révolutionnaire +ne se fâchait pas, j'en suis sûr, quand sa +chère femme, épuisée de fatigue, se laissait tomber +dans le grand fauteuil, et, n'ayant pas même +la force de se lever pour serrer son modeste chapeau +de paille, en coiffait sans façon le buste en +plâtre de la République, à portée de sa main, sur +la cheminée... Et cette aimable idylle avait fini en +mélodrame sanglant! Et ce doux jeune homme, +père de famille avant d'être majeur, que les commères +du quartier regardaient avec un sourire +attendri, quand, se promenant à côté de sa femme,—une +enfant presque,—il poussait devant lui +la petite voiture où dormait le bébé, ce naïf poète +avait commandé une bande d'ivrognes incendiaires +et s'était fait tuer pour une loque rouge! +N'était-ce pas révoltant? Oh! l'infamie, la bêtise +des rages politiques!... Et, les yeux chatouillés +de larmes, le coeur battant trop fort, je fermai +nerveusement le volume.</p> + +<p>Je revis alors la couverture rouge et le nom de +Polanceau.</p> + +<p>Qu'avait-il pu dire, celui-là, le fanatique, à propos +de ces chansons d'oiseau parisien? Qu'avait-il +pu y comprendre?</p> + +<p>Rien. Un coup d'oeil rapide jeté sur la préface +du député radical m'en fournit la preuve. Pas un +cri jailli du coeur, pas une ligne ou tremblât l'émotion, +mais des phrases ronflantes, où vibrait comme +un écho lointain des feux de peloton de la guerre +civile. De nouvelles élections étaient proches, et +cette tartine, qu'avaient dû reproduire tous les +journaux populaires, puait la réclame. De la peau +de ce mort, le candidat s'était fait un tambour +pour battre la caisse devant son programme. +Écoeuré, je jetai le livre.</p> + +<p>D'ailleurs, l'heure du dîner était venue; et +comme, en ce temps-là, je rendais compte des +premières représentations dans un journal et versais, +tous les Lundis, danaïde littéraire, mon urne +de prose dans le puits sans fond du feuilleton, je +fis ma toilette tout de suite après le café et me +rendis à la Comédie-Française, où l'on reprenait +je ne sais quelle comédie de Scribe.</p> + +<p>Le premier personnage que j'aperçus de loin, +en entrant au foyer du public, ce fut Michel Polanceau.</p> + +<p>Debout aux pieds de la statue de Voltaire et +entouré d'un groupe de gens communs, qu'à leurs +habits de coupe provinciale on devinait députés, +il pérorait, mis correctement, rajeuni, malgré ses +tempes grisonnantes, transfiguré par le succès,—superbe! +Mon Dieu, oui! l'ancien sectaire du café +de Lisbonne, qui tenait du «sous-off» par ses +moustaches et du pion par ses lunettes, était devenu +presque élégant, et à son commencement +d'embonpoint majestueux et truffé, on pressentait +le ministre de demain.</p> + +<p>Je ne pus que le reconnaître d'un coup d'oeil. Le +grelottement de la sonnette électrique annonçait +le lever du rideau.</p> + +<p>Mais à peine fus-je installé dans mon fauteuil, +à l'orchestre, qu'un léger rire, venant d'une baignoire +voisine, me fit tourner la tête; et là, dans +l'ombre cythéréenne de la loge, je distinguai—derrière +une belle personne qui a été bien jolie +en 62, quand elle appartenait, s'il vous plaît, à un +prince royal,—l'austère profil du citoyen Polanceau, +lequel gobait une cerise confite que lui +offrait en riant la demoiselle.</p> + +<p>La toile se leva. Mais ce soir-là, moins que +jamais, je ne pus m'intéresser aux amours du +jeune premier en sucre et de l'ingénue en robe +rose. Je revoyais la table des «politiques» et ce +pauvre écervelé d'Agricol buvant l'éloquence à la +glace du tribun d'estaminet, et je songeais au +coin sinistre du Père-Lachaise où pourrissent, +pêle-mêle, les communards du dernier combat, et +où Mme Mallet, en haillons de deuil, va parfois +déposer une maigre couronne; je l'évoquais surtout +dans ma pensée, la lamentable veuve, son +paquet de volumes sous l'aisselle, traînant son maladif +enfant par les boues de Paris et usant ses vieux +gants de solliciteuse à tous les cordons de sonnette; +et je croyais encore l'entendre, en parlant +de la préface de Polanceau aux poésies de son +mari, me dire, de sa voix de fantôme, avec sa pitoyable +candeur: «C'était tout ce qu'il pouvait +pour nous.»</p> + +<p>En effet, le citoyen Polanceau a fait cette préface, +et il se croit sans doute très généreux envers +la mémoire de son ami... Pouah!</p> + + + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/1c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/6a.png"></p> +<br> + +<h2>A Table</h2> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/1b.png"></span>uand le maître d'hôtel,—oh! quel +ventre respectable dans l'ample gilet +de casimir! quelle face digne et rouge, +bien encadrée de favoris blancs! un physique de +pair d'Angleterre, je vous assure!—quand l'imposant +maître d'hôtel eut ouvert à deux battants +la porte du salon et annoncé d'une belle voix de +basse chantante, à la fois sonore et respectueuse: +«Le dîner de Madame la comtesse est servi», +on posa les chapeaux sur l'angle des consoles, les +personnages les plus considérables offrirent le +bras aux dames, et tous passèrent dans la salle à +manger, silencieux, presque recueillis, comme à +la procession.</p> + +<p>Le couvert étincelait. Que de fleurs! que de +lumières! Chaque invité trouvait sa place sans +difficulté; dès qu'il avait lu son nom sur le carton +glacé, tout de suite, un grand laquais en bas de +soie poussait derrière lui, avec douceur, une moelleuse +chaise brodée de la couronne comtale. +Quatorze convives, pas davantage: quatre jeunes +femmes, en grand décolleté, et dix hommes, appartenant +à l'aristocratie du sang ou du mérite, +qui avaient mis, ce soir-là, tous leurs ordres, en +l'honneur d'un diplomate étranger, assis à la +droite de la maîtresse de la maison. Des paquets +de petites décorations pendaient en breloques aux +boutonnières; sous le revers de deux ou trois +habits noirs, brillaient des plaques de diamants; +une lourde croix de commandeur s'étalait sur le +plastron empesé d'un général cravaté de rouge. +Quant aux dames, elles avaient arboré toutes les +splendeurs de leurs écrins.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>L'élégante, l'exquise réunion! Et quelle atmosphère +de bien-être dans la salle haute, chauffée +à point et ornée, sur ses quatre panneaux, de +grandes natures mortes dans le goût magnifique +d'autrefois, où s'écroulaient des fruits, des venaisons, +des victuailles de toutes sortes. Le service +se faisait sans bruit: les domestiques semblaient +glisser sur le tapis épais, le sommelier nommait +les vins à l'oreille des convives sur le ton de la +confidence et comme s'il leur révélait un secret +dont sa vie aurait dépendu.</p> + +<p>Dès le potage,—un consommé tout ensemble +onctueux et énergique, qui vous emplissait l'estomac +de force et de jeunesse,—les causeries +entre voisins avaient commencé. Sans doute, ce +furent d'abord des banalités qu'on échangea à +demi-voix. Mais quelle politesse dans les sobres +gestes! Quelle bienveillance dans les regards et +dans les sourires! D'ailleurs, aussitôt après le +Château Yquem, l'esprit flamba. Ces hommes, +vieux ou très murs pour la plupart, tous remarquables +par la naissance ou par le talent, ayant +beaucoup vécu, pleins d'expérience et de souvenirs, +étaient faits pour la conversation, et la +beauté des femmes présentes leur inspirait le +désir de briller, excitait leurs intelligences courtoisement +rivales. De jolis mots pétillèrent, des +saillies soudaines prirent leur vol, des entretiens +à deux, à trois personnes, se formèrent. Un fameux +voyageur, au teint bronzé, récemment revenu du +fond des déserts, contait à ses deux voisins une +chasse aux éléphants, sans fanfaronnade aucune, +avec autant de tranquillité que s'il eût parlé de +tirer des lapins. Plus loin, le fin profil à cheveux +blancs d'un savant illustre se penchait gaîment +vers la comtesse, qui l'écoutait en riant, très svelte +et très blonde, les yeux jeunes et étonnés, avec +un collier de splendides émeraudes sur sa poitrine +de beauté professionnelle, à la gorge basse +comme celle de la Vénus de Médicis.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Décidément, ce dîner somptueux promettait +d'être charmant aussi. L'ennui, cet hôte trop fréquent +des fêtes mondaines, ne viendrait pas s'asseoir +à cette table. Ces heureux allaient passer +une heure délicieuse, jouir par tous les pores, par +tous les sens.</p> + +<p>Or, à cette même table, au bas bout de cette +table, à la place la plus modeste, un homme encore +jeune, le moins qualifié, le plus obscur de +tous ceux qui étaient là, un homme d'imagination +et de rêverie, un de ces songe-creux en qui +il y a du philosophe et du poète, restait silencieux.</p> + +<p>Admis dans la haute société à la faveur de son +renom d'artiste, aristocrate de nature, mais sans +vanité, issu du peuple et ne l'oubliant pas, il respirait +voluptueusement cette fleur de civilisation +qui s'appelle la bonne compagnie. Il sentait, plus +et mieux qu'un autre, combien tout, dans ce +milieu,—le charme des femmes, l'esprit des +hommes, et le couvert étincelant, et l'ameublement +de la salle, jusqu'au vin blanc velouté dont +il venait de mouiller ses lèvres,—combien tout +était rare et choisi; et il se réjouissait qu'un concours +de choses aussi aimables et aussi harmonieuses +existât. Il était comme plongé dans un +bain d'optimisme. Il trouvait bon qu'il y eût, au +moins quelquefois, au moins quelque part, dans +ce triste monde, des êtres à peu près heureux. +Pourvu qu'ils fussent accessibles à la pitié, charitables,—et +ils l'étaient très probablement, ces +satisfaits,—qui gênaient-ils, quel mal faisaient-ils? +Oh! la belle et consolante chimère de croire +qu'à ceux-ci la vie faisait grâce, qu'ils gardaient +toujours—ou presque toujours—cette lumière +douce et gaie dans le regard, ce sourire à demi +épanoui sur la bouche, qu'ils avaient supprimé, +autant que possible, de leur existence, les besoins +impérieux et déshonorants, les infirmités abjectes!</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Celui que nous appellerons «le Rêveur» en +était là de ses réflexions, quand le maître d'hôtel, +le superbe maître d'hôtel, arriva de l'office avec +solennité, portant sur un grand plat d'argent un +turbot de dimension fabuleuse, un de ces poissons +phénomènes comme on n'en voit que dans +les tableaux anciens représentant la Pêche miraculeuse, +ou encore à l'étalage de Chevet, devant +une rangée de gamins ébahis s'écrasant le bout +du nez contre la vitre.</p> + +<p>On servit. Mais lorsque le Rêveur eut devant +lui, sur son assiette, un morceau du monstrueux +turbot, la légère odeur de marée évoqua, dans +son esprit enclin aux correspondances subites, ce +coin de la côte bretonne, ce très misérable village +de marins où il s'était attardé, l'autre automne, +jusqu'à l'équinoxe, et où il avait assisté à de si +furieux coups de mer. Il se rappela tout à coup +cette nuit effroyable où les bateaux n'avaient pas +pu rentrer à l'échouage, cette nuit qu'il avait +passée sur le môle, mêlé au groupe des femmes +consternées, debout dans l'embrun qui ruisselait +sur son visage et dans le vent froid et furieux +qui semblait vouloir lui arracher ses habits. +Quelle vie que celle de ces pauvres gens! Combien +il y en avait là-bas, des veuves, jeunes et +vieilles, portant pour toujours le châle noir, et +qui s'en allaient, dès le petit jour, avec des tiaulées +d'enfants, gagner leur pain,—oh! rien que +du pain!—en travaillant, dans l'odeur nauséabonde +de l'huile chaude, aux sardineries. Il revoyait +par le souvenir l'église, dominant le village, +à mi-côte de la falaise, l'église, dont le +clocher était badigeonné de blanc, pour indiquer +aux bateaux venant du large la passe entre les +récifs, et il revoyait aussi, dans l'herbe courte du +cimetière, broutée par de maigres moutons, les +pierres tombales sur lesquelles se répétait si souvent +cette inscription sinistre: <i>Mort en mer... +Mort en mer... Mort en mer...</i></p> + +<p>L'énorme turbot avait le goût le plus fin, le +plus savoureux, et le jus de crevettes dont il était +assaisonné prouvait que le chef de M. le Comte +avait dû suivre les cours de cuisine du Café +Anglais et en profiter. Car notre civilisation +raffinée en est à ce point. On prend ses degrés +dans la science culinaire. Il y a des docteurs en +rôti et des bacheliers ès sauces. Tous les convives +mangeaient vivement, avec des gestes délicats, +mais sans rien manifester en faveur du mets +exceptionnel, par bon ton et par habitude de la +chère exquise.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Le Rêveur, lui, n'avait plus d'appétit. Il était +encore en pensée avec ses Bretons, avec les gens +de mer qui avaient peut-être pêché ce magnifique +turbot. Il se rappelait ce lendemain de tempête, +ce matin pluvieux et gris, où, se promenant +devant les lourdes lames couleur de plomb, il +avait rencontré sous ses pas et reconnu le corps +de ce vieux marin père de famille disparu en +mer depuis trois jours, cette lugubre épave, +échouée dans le varech et dans l'écume, si navrante +à voir avec ses cheveux gris de noyé, +pleins de sable et de coquillages.</p> + +<p>Un grand frisson lui passa dans le coeur.</p> + +<p>Mais les laquais avaient déjà enlevé les assiettes, +fait disparaître toute trace du poisson +géant; et, tandis qu'on servait un autre plat, les +dîneurs élégants et frivoles avaient repris leurs +causeries. La faim étant déjà un peu apaisée, ils +s'animaient, parlaient avec plus d'abandon. De +légers rires couraient. Oh! la charmante et gracieuse +compagnie.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Alors, le Rêveur, l'hôte silencieux, fut pris +d'une tristesse infinie; car tout ce qu'il faut de +travail et de douleur pour créer le confortable et +le bien-être venait de surgir devant son imagination.</p> + +<p>Pour que ces hommes du monde puissent être +vêtus seulement d'un mince frac en plein Décembre, +pour que ces femmes montrent leurs bras +et leurs épaules, le calorifère répand dans la chambre +la chaleur d'une matinée de printemps. Mais +qui donc a fourni la houille? Le damné du pays +noir, l'ouvrier souterrain qui vit dans l'enfer des +mines.—Combien la peau de cette jeune dame +est blanche et fraîche pour émerger ainsi, victorieusement, +de ce corsage de satin rose. Mais qui +donc l'a tissé, ce satin? L'araignée humaine de +Lyon, le canut toujours à son métier dans les maisons +lépreuses de la Croix-Rousse.—Elle porte +à ses mignonnes oreilles deux admirables perles, +la jeune dame. Quel orient! Quelle transparence +opaline! Et presque sphériques! La perle que +Cléopâtre avala, après l'avoir fait dissoudre dans +du vinaigre, et qui valait dix mille grands sesterces, +n'était pas plus pure. Mais sait-elle, la +jeune dame, que tout là-bas, à Ceylan, sur les +bancs d'huîtres perlières d'Arippo et de Condatchy, +les Indiens de la Compagnie des Indes +plongent à douze brasses de profondeur, héroïquement, +un pied dans le lourd étrier de pierre +qui les entraîne au fond, un couteau dans la main +gauche pour combattre le requin?</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Mais quoi! On est belle et coquette. La salle +à manger est chaude et parfumée. On y peut dîner +gaîment, demi-nue et très parée, en flirtant +avec son voisin. Quel rapport, je vous le demande, +peut-on avoir avec un ouvrier ténébreux +qui pioche à cinquante pieds sous terre, avec un +tisseur ankylosé devant sa machine, avec un sauvage +qui saute dans la mer et parfois la rougit de +son sang? Pourquoi penserait-on à ces choses +tristes et laides? Quelle absurdité!</p> + +<p>Cependant, le Rêveur est poursuivi par son +idée fixe.</p> + +<p>Depuis un instant, sans y prendre garde, machinalement, +il a émietté sur la nappe un peu du petit +pain doré qui est placé près de son assiette. Oh! +c'est un aliment de fantaisie, insignifiant dans un +tel repas. Il fait songer au mot naïf de la grande +dame sur les misérables affamés: «Qu'ils mangent +de la brioche!» Pourtant ce joli gâteau, +c'est du pain tout de même, du pain fait avec de +la farine, qu'on a faite elle-même avec du blé. +Mon Dieu, oui, c'est du pain, tout bonnement, +du pain, comme la miche du paysan, comme la +boule de son du troupier; et pour qu'il arrive là, +sur la table du riche, il a fallu le patient labeur +de bien des pauvres.</p> + +<p>Le paysan a labouré, semé, récolté. Il a poussé +sa charrue ou conduit sa herse dans les terres +grasses, sous les froides aiguilles de la pluie d'automne; +il s'est réveillé, plein de terreur pour son +champ, quand il tonnait, la nuit; il a tremblé en +voyant passer les gros nuages violets, chargés de +grêle; il est sorti, sec et noir, de l'énorme travail +et des sueurs épuisantes de la moisson.</p> + +<p>Et quand le vieux meunier, tordu par les rhumatismes +qu'il a attrapés dans les brumes de la +rivière, a envoyé la farine à Paris, les forts de la +Halle, aux grands chapeaux blancs, ont porté les +sacs écrasants sur leurs larges dos, et, la nuit +dernière encore, dans la cave du boulanger, les +geindres ont râlé jusqu'au matin.</p> + +<p>Oui, vraiment! Il a coûté tous ces efforts et +toutes ces peines, le petit pain rompu distraitement +par ces mains blanches de patriciens.</p> + +<p>C'est maintenant une obsession pour l'incorrigible +Rêveur. Les délicatesses de ce repas ne lui +rappellent que les souffrances humaines. Tout à +l'heure, quand le sommelier lui a versé un verre +de chambertin, ne s'est-il pas souvenu que certains +ouvriers verriers deviennent phtisiques à +force de souffler des bouteilles?</p> + +<p>Allons! c'est ridicule. Il sait bien que le monde +est ainsi fait! Un économiste lui rirait au nez. Est-ce +qu'il deviendrait socialiste, par hasard? Il y +aura toujours des riches et des pauvres, comme il +y aura toujours des hommes bien plantés et des +bossus.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>D'ailleurs, les heureux qu'il a devant lui ne le +sont pas injustement. Ce ne sont point de vulgaires +favoris du Veau d'or, des parvenus égoïstes +et grossiers. Le grand seigneur qui préside la +table porte avec honneur et dignité un nom mêlé +à toutes les gloires de la France. Ce général aux +moustaches grises est un héros, et il a chargé avec +l'intrépidité d'un Murat, à Rezonville. Ce peintre, +ce poète, ont fidèlement servi l'Art et la Beauté. +Ce chimiste, fils de ses oeuvres, qui a débuté +dans la vie comme garçon pharmacien et qu'aujourd'hui +le monde savant écoute comme un +oracle, est simplement un homme de génie. Ces +nobles femmes sont généreuses et bonnes, et, avec +un courage discret, elles vont souvent plonger +leurs belles mains jusqu'au fond des infortunes. +Pourquoi ces êtres d'élite n'auraient-ils pas des +jouissances d'exception?</p> + +<p>Il se dit, le Rêveur, qu'il a été injuste. C'étaient +de vieux sophismes, bons tout au plus pour +les clubs de faubourgs, qui se sont réveillés dans +sa mémoire et dont il a été dupe. Est-ce possible! +Il a honte de lui-même.</p> + +<p>Mais le dîner touche à sa fin, et tandis que les +laquais remplissent une dernière fois les coupes +de vin de Champagne, le silence s'établit. Les +convives sentent la fatigue de la digestion qui +commence. Le Rêveur les regarde alors l'un après +l'autre, et tous ces visages ont une expression +blasée et assouvie qui l'inquiète et qui le dégoûte. +Un sentiment obscur, inexprimable,—mais si +amer!—proteste quand même, au fond de son +coeur, contre ces repus; et, quand on se lève +enfin de table, il se répète tout bas, obstinément:</p> + +<p>«Oui! ils sont dans leur droit..... Mais, savent-ils, +savent-ils bien que leur luxe est fait de +tant de misères?... Y pensent-ils quelquefois?... +Y pensent-ils aussi souvent qu'il faudrait?... Y +pensent-ils?»</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/6c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/7a.png"></p> +<br> + + + +<h2>Les Pommes cuites</h2> + + +<h3>I</h3> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/7b.png"></span>idées, luisantes, noircies de plus d'un +coup de feu, les pommes cuites mijotaient +sur un petit fourneau de faïence, +à la porte d'une humble fruiterie de la rue de +Seine, et elles étaient destinées, selon toute apparence, +à constituer le dessert de quelque ménage +d'ouvriers, lorsque la comédienne Sylvandire, la +grande coquette de l'Odéon, qui passait dans sa +victoria, aperçut le petit fourneau et fut prise +d'un caprice étrange.</p> + +<p>Au grand ébahissement de la vieille fruitière, +l'élégante voiture s'arrêta devant la boutique, la +belle dame en descendit, déganta sa main droite, +et, sans gêne aucune, encombrant le trottoir de +sa toilette tapageuse, elle se mit à manger une, +deux, trois pommes cuites, avec un appétit tout +populaire.</p> + +<p>En ce moment, un homme déjà vieux, mais +grand, fort, et portant haut la tête, qui arrivait, +en mâchonnant un gros cigare et les mains plongées +dans les poches de son paletot, orné d'un +large ruban rouge, passa tout près de l'actrice, la +reconnut et partit d'un bruyant éclat de rire.</p> + +<p>—«Comment, Sylvandire, tu aimes tant que +cela les pommes cuites! Toi, une actrice!»</p> + +<p>Elle se retourna et reconnut la barbe teinte +et la face audacieuse du célèbre auteur dramatique +César Maugé, du satirique amer et effronté, dont +chaque pièce est un triomphe et un scandale, et +qui s'est fait adorer de la société moderne comme +un ruffian par une fille, en la cravachant.</p> + +<p>—«Un souvenir d'enfance, mon cher maître,—répondit +gaîment la grande coquette en faisant +une révérence comique au pacha théâtral.—Cela +me rappelle l'époque où je portais mes cheveux +dans un filet de chenille rouge et où je logeais +chez papa, qui était cordonnier rue Ménilmontant, +et qui me fichait des calottes quand je ne rentrais +du bal Favié que le lendemain à midi... On n'a pas +toujours été une grande <i>artisse</i>,—continua-t-elle +avec un horrible accent de blague faubourienne;—on +n'a pas toujours avalé sa langue en compagnie +d'un empaillé de prince russe qui vous +appelle «madame» jusque sur l'oreiller, et, vous +voyez, mon cher, on ne rougit pas de son origine... +Les pommes cuites et Ugène!... J'avais un +Ugène, alors... C'était le bon temps!»</p> + +<p>La cynique boutade de la coquine fit sourire +l'homme de théâtre, vieux Parisien corrompu.</p> + +<p>—«Et il paraît que tu as eu un succès fou dans +la <i>Petite Baronne</i>,—dit-il à la comédienne, qui, +ayant payé la vieille fruitière, était remontée dans +sa victoria et reboutonnait son gant.</p> + +<p>—Vous n'étiez donc pas à la «première»?—s'écria-t-elle, +étonnée.</p> + +<p>—Non. Je ne vais presque jamais à l'Odéon.</p> + +<p>—Eh bien, venez donc voir ça... Je vous assure, +ça vaut le voyage... Adieu.»</p> + +<p>César Maugé mentait. Il avait si bien vu Sylvandire +dans la <i>Petite Baronne</i>, qu'il songeait à lui +confier un rôle; mais il n'était pas encore tout à +fait décidé et il craignait de se compromettre.</p> + +<p>La vérité, c'est que, depuis deux mois, tout le +public était amoureux de la grande coquette, qui, +chaque soir, opérait ce miracle de remplir l'Odéon +de jeunes «clubmen» en gilets à coeur. Cet engouement +du Paris blasé—légitime, par hasard, +car Sylvandire est une fille atroce, mais une +exquise comédienne,—était surtout causé par le +regard dont elle soulignait le mot «peut-être» à +la fin du troisième acte de la <i>Petite Baronne</i>. Ce +regard, chef-d'oeuvre de perversité et de «bovarisme», +ce regard qui exprimait et résumait toute +la poésie malsaine de l'adultère, avait suffi pour +transformer le provincial Odéon en rendez-vous +élégant, en centre de la «haute vie». Surpris +d'abord et ahuri par le succès, le directeur n'avait +pas tardé à reprendre ses esprits et s'était mis à +la hauteur de la situation. Pour remplir les longs +entr'actes de la <i>Petite Baronne</i>,—la pièce, jolie +d'ailleurs, se composait de quatre petits tableaux, +de vingt-cinq à trente minutes chacun,—il avait +rétabli l'orchestre; non le vieil orchestre odéonien +qui râpait des valses surannées, mais un double +quatuor de virtuoses choisis, jouant avec un ensemble +parfait un peu de bonne musique et berçant +les conversations des mondaines, en train de +picorer des fruits glacés dans leurs loges, au gazouillement +des fauvettes d'Haydn et des rossignols +de Mozart.—S'il n'eût pas tremblé pour sa +subvention et redouté la commission du budget, +ce directeur, à qui les fumées du succès montaient +à la tête, aurait fait imprimer sur son affiche,—sur +la grave et classique affiche de l'Odéon,—pour +mieux annoncer le «clou» de la <i>Petite Baronne</i>: +«<i>Tous les soirs, à onze heures moins un quart, le</i> +«regard» <i>de Mademoiselle Sylvandire.</i>»</p> + +<p>Or, le jour de la «soixante-cinquième», la +comédienne était en train de faire son changement +du «trois»,—l'acte du <i>regard</i>,—et la délicieuse +brune, épaules et bras nus, baissait la tête +pour enfiler la robe que lui présentait l'habilleuse, +lorsque César Maugé entra dans sa loge, brusquement, +ayant à peine frappé à la porte.</p> + +<p>L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique—une +vieille connaissance—la baisa +sur le croquant de l'oreille, par égard pour le maquillage; +puis, après avoir allumé un cigare au +bec de gaz de la toilette, il se laissa tomber sur +le canapé, ôta son chapeau, et, tournant ses yeux +d'acier vers la comédienne:</p> + +<p>«Sylvandire,—lui dit-il,—veux-tu jouer +ici le premier rôle de ma nouvelle pièce?... Oui, +celle que je destinais au Vaudeville?»</p> + +<p>Autant aurait valu demander à un desservant +de village s'il voulait être pape.</p> + +<p>Sylvandire eut un éblouissement. Laissant la +robe béante sur les bras tendus de l'habilleuse, +elle sauta sur le canapé auprès de l'auteur +célèbre, lui jeta les bras au cou, et, presque +nue, la gorge hors du corset, ouvrant dans un +sourire libertin la grenade mûre de sa bouche, +elle s'écria:</p> + +<p>«Si je veux!»</p> + +<p>Mais, le lâchant aussitôt et s'éloignant de lui +d'un bond, elle ajouta, d'une voix froide:</p> + +<p>«A quelle condition?»</p> + +<p>Maugé laissa éclater son gros rire; puis, une +fois calmé, tirant une bouffée de son cigare, il +reprit:</p> + +<p>«Tu es décidément une fille d'esprit... Enfile ta +robe et écoute-moi.»</p> + +<p>Et, comme elle se hâtait d'agrafer son corsage:</p> + +<p>«A propos, et les pommes cuites de la rue de +Seine?—demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh bien, elles sont très bonnes,—répondit +Sylvandire,—et j'en mange tous les jours, en +revenant de la répétition.»</p> + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Depuis deux semaines, César Maugé venait +tous les soirs à l'Odéon, et, caché dans l'ombre +d'une baignoire, il étudiait le jeu de Sylvandire. +Car, on n'en pouvait plus douter, c'était une +«étoile» qui se levait; et il n'avait plus qu'à retirer +sa pièce du Vaudeville.</p> + +<p>Mais la comédienne n'était pas toujours en +scène dans la <i>Petite Baronne</i>, et, pendant ses absences, +l'auteur dramatique, n'écoutant plus cette +prose, qu'il savait par coeur, s'amusait à observer, +pour tuer le temps, non la salle, qu'il ne voyait +pas du fond de sa loge, mais les musiciens du +petit orchestre rétabli par le directeur en l'honneur +de la pièce en vogue.</p> + +<p>Quant au chef, Maugé le connaissait bien. +C'était le vieux et savant symphoniste Tirmann, +réduit par le besoin à courir le cachet et à tenir +le bâton dans les petits théâtres; Tirmann, l'émule +de Berlioz, qui aura la même destinée que +Berlioz, et dont l'unique opéra, la <i>Reine des Amazones</i>, +sifflé à Paris il y a une vingtaine d'années, +deviendra un jour classique. César Maugé, homme +à succès, n'aimant que le succès, murmura dédaigneusement +le mot «raté», en apercevant au +fauteuil le profil d'aigle déplumé du vieil homme +de génie étriqué dans sa redingote de pauvre.</p> + +<p>Les autres musiciens n'offraient pas des types +bien remarquables,—pas plus le premier violon, +avec sa cravate blanche en foulard et sa chevelure +fougueuse de photographe, que la contre-basse, +vieillard chauve et résigné, prisant avec bruit, ou +que la flûte, gagiste de régiment, à dures moustaches +de gendarme.</p> + +<p>Un seul des exécutants intéressa l'observateur, +dès le premier coup d'oeil.</p> + +<p>C'était l'alto, un tout jeune homme,—vingt +ans à peine,—adorable visage d'éphèbe blond et +rose, aux sombres yeux bleus, que ses longs cheveux +ondulés et bouffants faisaient ressembler aux +personnages des portraits de Bernardino Luini. Un +véritable artiste, à coup sûr, et dont l'ardeur se trahissait +rien que par la crispation de sa petite main +maigre sur le manche de son instrument. Pauvrement, +mais proprement vêtu, il se tenait assis +avec modestie, son alto sur la cuisse, attendant le +signal du chef, sans parler à ses camarades, sans +regarder la salle, comme absorbé par une pensée +intime et profonde, avec quelque chose dans toute +sa personne de grave, de fier et de pur.</p> + +<p>Si sceptique, si dur de coeur que fût ce pourri +de Maugé, il fut frappé par cette fraîche et charmante +apparition, d'autant plus qu'en observant +le musicien au moment où Sylvandire venait d'entrer +en scène, il remarqua que le regard du jeune +homme s'attachait avidement sur la splendide +créature, et s'emplissait d'une tendresse infinie. +C'était évident. Cet enfant au teint de vierge +aimait l'actrice d'une passion sans espoir.</p> + +<p>Deux jours après, rencontrant Tirmann sur le +boulevard Montmartre, Maugé interrogea le chef +d'orchestre sur le compte du jeune musicien.</p> + +<p>—«Amédée?—s'écria le vieux maître avec enthousiasme.—Un +charmant enfant! Mon meilleur +élève!... Retenez ce nom-là: Amédée Marin... Ce +sera celui d'un sincère, et, je l'espère bien, d'un +grand artiste... Et honnête garçon, et fils excellent!... +Sa mère est fruitière rue de Seine et gagne +à peu près sa vie; mais, comme la bonne femme +devient vieille et ne peut plus se lever de grand +matin, c'est Amédée qui ouvre la boutique dès six +heures et qui allume le fourneau aux pommes +cuites, en hiver... Ce qui ne l'empêche pas de +veiller des nuits entières devant son pupitre et de +comprendre la sublime musique de Bach aussi +bien que moi.»</p> + +<p>César Maugé fut flatté de ne s'être point trompé. +Vraiment, c'était «quelqu'un», ce joli gamin qui +brûlait d'une flamme timide pour Sylvandire.</p> + +<p>—«Est-ce bête, la jeunesse!—songeait le vieux +sultan de coulisses au fond de sa baignoire, tout +en regardant Amédée extasié devant son idole.—Dire +que ce malheureux petit croque-notes s'imagine +peut-être qu'une actrice est une femme et +que Sylvandire est capable d'un sentiment!... +Sylvandire, qui, à vingt ans, avait déjà ruiné un +banquier juif et qui remettrait Jésus en croix pour +voler un rôle à une camarade!... Hein! comme il +la dévore des yeux... Mon Dieu! est-ce bête, ces +jeunes gens, est-ce bête!...»</p> + +<p>Soudain, une idée singulière et perverse fit éclosion +dans l'esprit du dramaturge. Les femmes de +théâtre n'étaient-elles pas toutes à sa discrétion, +Sylvandire la première? S'il n'en usait pas, c'est +qu'il avait dételé depuis longtemps. Eh bien, il +s'amuserait à réaliser le rêve du musicien; il jetterait +Amédée dans les bras de cette femme, que +le jeune homme ne pouvait voir, admirer, désirer +que de loin, au delà de la rampe, barrière infranchissable. +Et ensuite on verrait ce qu'il adviendrait +de la conjonction de cet innocent et doux être et +de cette fille qui n'avait pas plus de sensibilité +qu'un négrier.</p> + +<p>Comment? C'était bien simple. César Maugé +ne donnerait son rôle nouveau à Sylvandire qu'à +cette condition-là. Il la connaissait, elle accepterait +tout de suite.—Ce serait drôle, n'est-ce pas? +Le contraire de don Salluste montrant la reine à +Ruy Blas. Le fils de la fruitière chez qui Sylvandire +allait manger des pommes cuites aurait, pour +quelque temps du moins, la plus magnifique courtisane +de Paris. Et Maugé souriait à son projet +avec une espèce d'ignoble bonté.</p> + +<p>C'est pourquoi, le soir où il était venu fumer +un cigare dans la loge de Sylvandire, la comédienne +laissa tomber son regard—le fameux +«regard» du troisième acte—sur le petit musicien +de l'orchestre, qui, épouvanté de bonheur, +ferma les yeux et crut qu'il allait mourir.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>La première fois que Maugé vit dans la loge de +Sylvandire le petit Amédée, blotti dans un coin +du canapé, parmi les jupons épars, et contemplant, +avec des yeux égarés et comme fous de désirs, +la nuque et les épaules mythologiques de la +royale drôlesse assise à sa toilette et en train de +«faire sa figure», le vieux dilettante en débauche +eut un mouvement d'orgueilleuse satisfaction. Ce +que c'est qu'un auteur à succès, pourtant! Lui +seul était assez puissant pour donner une pareille +aumône à un pauvre diable. Rothschild lui-même +n'aurait pas pu en faire autant, Sylvandire étant +une femme à fantaisies, point vénale de nature, +cupide seulement par occasion. Et, tout en +accompagnant l'actrice dans les coulisses, il la fit +causer.</p> + +<p>—«C'est tout de même une drôle d'idée que +vous avez eue,—dit-elle,—de servir de dieu Mercure +à ce gamin. Mais si vous avez cru m'imposer +une corvée,—vous en êtes capable, vous êtes +quelquefois si mauvais,—eh bien, c'est une erreur, +mon cher... J'ai eu tout de suite un caprice, moi, +pour cet enfant. Il faut être juste aussi; il est arrivé +à propos... Depuis quelque temps, Libanoff m'assommait +avec son accent gras et sa façon de me +dire: «<i>Ma tchière</i>»... J'avais besoin de quelques +semaines de vacances. Je l'ai mis à la porte... Le +petit fera l'intérim. Il me plaît, avec sa tête de +pifferaro... Et puis, il est étrange; il a des fiertés +soudaines, des jalousies, des colères contre moi +qui me font plaisir, oui! qui me chatouillent le +coeur... Par moments, dans mon boudoir, il prend +tout à coup des airs tristes et farouches qui me +font songer à un rossignol en cage que j'ai vu +autrefois, chez Colomba, à Asnières... Mais je n'ai +qu'à le regarder d'une certaine façon pour qu'il +tombe à mes pieds et qu'il se roule la tête sur mes +genoux en pleurant; et ça me rend «tout chose»... +Drôle de petit homme!»</p> + +<p>Et elle ajouta, rêveuse:</p> + +<p>«Si j'allais me toquer de lui, tout de même?»</p> + +<p>Sylvandire avait dit vrai. Maugé était mauvais, +naturellement. A ces propos de femme amoureuse, +il éprouva la rage envieuse de l'homme +fatigué avant l'âge, éreinté, fini.</p> + +<p>Mais la comédienne s'était mise à rire.</p> + +<p>—«Bah! c'est un petit revenez-y de jeunesse... +Dites donc, Maugé, c'est peut-être d'avoir mangé +des pommes cuites?»</p> + +<p>D'ailleurs, deux jours après, il était bien question +de toutes ces bêtises-là! La nouvelle comédie +du célèbre auteur, <i>l'Argent-Roi</i>, venait d'être mise +à l'étude, et il en dirigeait avec ardeur les répétitions, +repris par sa soif inétanchable de succès et +d'argent.</p> + +<p>La pièce, on s'en souvient, tomba, ou à peu +près. C'est d'elle que date la décadence de Maugé, +et Sylvandire y fut médiocre, dans un rôle qui ne +lui convenait pas. Énervé, furieux de voir les recettes +du théâtre baisser au bout de huit jours, +l'auteur dramatique, chez qui venaient de se +réveiller de vieux rhumatismes, alla se réchauffer +au soleil de Nice et y resta jusqu'à la fin de +l'hiver.</p> + +<p>A son retour à Paris, une des premières figures +de connaissance qu'il rencontra fut Tirmann, dont +la vue lui remit Amédée en mémoire. Il s'enquit +du petit alto de l'Odéon.</p> + +<p>—«Amédée!—dit le maestro, dont le maigre +et dantesque visage se creusa douloureusement.—C'est +bien triste, et nous ferions mieux de parler +d'autre chose... Imaginez-vous qu'il y a quelques +mois... tenez! quand on a joué votre dernière +pièce... il est devenu fou d'amour de cette Sylvandire, +vous savez? une coquine... Le malheur, c'est +que, par extraordinaire, elle l'a remarqué, elle aussi, +et qu'elle a eu une sorte de fantaisie pour lui... Cet +enfant naïf, ce coeur d'artiste ingénu, livrés à cette +fille! Une branche de lilas blanc tombée dans une +cuvette, quoi!... Elle a d'abord quitté pour lui un +certain Libanoff, puis, quand tous les écrins ont +été au Mont-de-Piété, elle a repris son Russe, et +le malheureux Amédée est devenu l'amant qu'on +embrasse entre deux portes, qu'on cache dans +les placards... Toutes les hontes!... Il a fini par +prendre son courage à deux mains et par s'enfuir, +mais souillé, désespéré, et il est allé se réfugier +chez sa mère, la vieille fruitière de la rue de Seine, +dont, par pudeur, ou, qui sait? par vanité, il n'avait +jamais parlé à cette femme. Sans quoi, Sylvandire +serait peut-être allée le relancer jusque-là. Ayant +été quittée la première, elle était entrée en folie... +Eh bien, il ne peut pas oublier cette créature, il +en meurt, il ne fait plus de musique! L'autre jour, +quand je suis allé le voir, dans sa mansarde, je +l'ai trouvé couché, et il m'a fait peur, avec ses +yeux caves et brûlants de fièvre... Sans la maman, +m'a-t-il dit, il se serait tué... C'est atroce, +n'est-ce pas?... Un musicien ne devrait jamais +avoir d'autre maîtresse qu'une fugue de Bach +ou qu'une partition de Gluck, ma parole d'honneur!»</p> + +<p>Maugé eut un petit frisson, sentit quelque +chose qui ressemblait à un remords. Mais l'égoïste +reprit bien vite le dessus.</p> + +<p>—«Est-ce qu'on meurt de ça?»</p> + +<p>Il n'y pensa plus. Mais, l'hiver suivant, au +Bal des Artistes, il se trouva brusquement devant +Sylvandire, plus belle que jamais dans un costume +rouge de dogaresse et aveuglante de diamants.</p> + +<p>—«Eh bien, mon auteur,—lui cria l'effrontée,—on +m'a donc lâchée tout à fait depuis l'<i>Argent-Roi</i>?... +Ce n'est pas ma faute à moi toute seule, +après tout, si nous avons eu un «four»... Faites-m'en +un autre, de rôle, et nous prendrons notre +revanche.»</p> + +<p>L'auteur dramatique, vexé par ce fâcheux souvenir, +ne répondit que par un aigre ricanement; +puis, bêtement, pour dire quelque chose, il demanda +à la comédienne:</p> + +<p>«Et les amours?</p> + +<p>—Ni ni, c'est fini. J'ai repris le collier de misère,—répondit +la belle fille, en touchant les diamants +qui étincelaient sur la peau ambrée de sa +ferme poitrine de brune.—Voici le plus récent +hommage de Libanoff... L'ancienne grisette +est morte et enterrée, définitivement. Plus +d'Ugène, plus d'Amédée, qui fut mon dernier +Ugène!... Ah! à propos de ça, Maugé, vous +vous rappelez le jour où vous m'avez rencontrée +devant cette fruitière de la rue de Seine?... +Eh bien, je suis passée par là, l'autre matin, en +voiture. La boutique était fermée, il y avait un +billet encadré de noir collé sur le volet, et j'ai +vu s'éloigner le corbillard des pauvres, avec une +vieille en deuil qui marchait derrière... Je suis +superstitieuse, moi... Si jamais j'ai encore une +envie de pommes cuites, ce n'est plus là que j'irai +en manger... C'est dommage, elles étaient excellentes.»</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/3c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/8a.png"></p> +<br> + + +<h2>Lettres d'Amour</h2> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/8b.png"></span>epuis ces dix dernières années, il n'y a +certainement pas eu de plus vive surprise +dans le monde des lettres que +l'apparition du charmant volume de prose, tout +simplement intitulé <i>Lettres d'Amour</i>, qu'a publié +chez Alphonse Lemerre le poète Marius Cabannes, +et qui est arrivé en peu de mois à sa +soixantième édition.</p> + +<p>Fils d'un cultivateur des environs de Bayonne, +Marius Cabannes a débarqué, il y a sept ou huit +ans, dans un petit hôtel garni de la rue Racine, +avec quatre louis dans son gousset et un gros +manuscrit de poèmes au fond de sa malle. Cet +homme du Midi, ambitieux et pauvre, qui, pendant +l'interminable voyage en «troisième», +s'était nourri d'un pot de confit d'oie et d'un pain +de quatre livres emportés de son pays natal, marchait, +lui cent millième, à la conquête de Paris. Il +comptait, pour réussir, un peu sur ses vers, écrits +en l'honneur du Béarn et du pays Basque, et +beaucoup sur sa soif de célébrité, sa souplesse +gasconne, son talent de déclamateur et sa brune et +jolie tête d'Arabe, à la barbe en fourche, aux +yeux de chèvre amoureuse.</p> + +<p>Tout de suite, ce gracieux et rusé compagnon +prit pied dans le quartier Latin. Gagnant sa vie +au moyen de quelques leçons,—son oncle, le +curé, avait fait de lui un passable humaniste,—il +triomphait tous les soirs dans un café du boulevard +Saint-Michel, fréquenté par des compatriotes, +où il récitait ses poèmes d'une belle voix +de médium, avec le geste du Rouget de l'Isle des +images et le regard inspiré des cabotins.</p> + +<p>Les vers de Marius Cabannes étaient-ils bons +ou mauvais? Nul n'aurait pu le dire. Ils sonnaient +bien, étaient tortillés à l'avant-dernière mode +parnassienne, et l'habile garçon n'ignorait aucun +des secrets de la prosodie nouvelle, bousculant +l'hémistiche tout comme un autre et rimant en +prétérit. Les pièces étaient convenablement composées, +les strophes harmonieuses. On y voyait +défiler, en descriptions assez justes de dessin et +de couleur, les scènes et les paysages de là-bas; +et c'était, chez tous les étudiants de Pau ou de +Dax installés devant les pyramides de soucoupes, +un rugissement de plaisir quand Marius, adossé +au poêle de l'établissement, annonçait avant de +les déclamer ses poèmes par leurs titres: <i>Aux +Pyrénées</i>. <i>Les Joueurs de pelote</i>. <i>A Henri Quatre</i>. +<i>Une Soirée à Biarritz</i>. <i>Au bord du Gave</i>. <i>L'Écarteur +landais</i>. <i>La Lame de fond</i>. <i>A Saint-Jean-de-Luz</i>, etc.</p> + +<p>Un public plus désintéressé se serait-il aperçu +qu'il n'y avait là aucune sincérité, aucune palpitation, +que tous ces morceaux—c'est le mot +qui convient pour parler des vers de Cabannes—étaient +à la glace, fabriqués de parti pris comme +des vers latins? Peut-être. Mais Marius, excellent +diseur, était aussi très capable d'éblouir les critiques +les plus sévères par sa voix chaude, que +faisait trembler une émotion factice, et par son +faux air d'homme de génie.</p> + +<p>Ce simili-poète, qui avait en lui l'étoffe d'un +diplomate, ne devait pas s'attarder, on le pense +bien, à des succès de cénacle. Il joua des coudes, +et vigoureusement, dans la cohue parisienne, fit +d'utiles relations, s'accouda, pour déclamer ses +vers, à toutes les cheminées littéraires, se surpassa +dans ce genre à un dîner de la <i>Cigale</i> présidé par +un ministre méridional, obtint, du coup, une +place dans les bureaux de l'Instruction publique, +séduisit enfin un éditeur et publia ses <i>Poèmes +Béarnais</i>.</p> + +<p>La redoutable épreuve de l'impression ne leur +fut pas favorable, du moins aux yeux des véritables +connaisseurs. Tout nus sur le papier blanc, +dépouillés de la chaleur artificielle dont les échauffait +la voix de baryton de Marius, ils apparurent +tels qu'ils étaient en réalité, froids comme cadavres +et creux comme radis. Malgré les nombreuses +réclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia +et fit «donner» tous les journalistes nés au delà +de la Loire, l'infortuné libraire, qui avait eu la +témérité d'imprimer les <i>Poèmes Béarnais</i> à ses dépens, +n'en vendit pas deux cents exemplaires sur +mille.</p> + +<p>Marius Cabannes souffrit beaucoup, sans doute, +de cet insuccès; mais il eut l'adresse de s'en servir, +de s'en faire même une parure. Il alla plus +que jamais dans le monde, où il affectait la fière +mélancolie du poète méconnu et où il accusait la +société moderne d'une cruelle indifférence pour +le grand art. Souriant avec amertume quand on +lui demandait de dire quelques vers, il se faisait +beaucoup prier, cédait toujours néanmoins, et +grâce à son admirable organe et à son talent d'acteur, +il animait un de ses froids poèmes, lui «faisait +un sort», comme on dit dans l'argot des +coulisses, et forçait les applaudissements. De +cette façon, Marius finit par se constituer un +groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes, +composé de ceux qui n'avaient pas lu +ses vers et les lui avaient seulement entendu +réciter.</p> + +<p>Les femmes, séduites par son joli visage, à qui +la tristesse allait bien, le plaignirent et s'intéressèrent +à lui. Il élargit le cercle de ses connaissances, +assista, silencieux et l'oeil fatal, à beaucoup +de dîners en ville, obtint de l'avancement à son +ministère, fut aimé d'un bas-bleu qui avait de +l'influence. L'Académie française, bonne et indulgente +personne, accorda l'un de ses prix aux +<i>Poèmes Béarnais</i>, que le secrétaire perpétuel, dans +son aimable discours, appela un «bel effort.» +Bref, sans parvenir à la notoriété, Marius se créa +tout doucement une petite réputation latente, et +tira tout le parti possible de son piteux livre.</p> + +<p>Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en +mettre au jour un second. Ses <i>Pyrénéennes</i> furent +trouvées, par les gens de goût, encore plus vides +et plus ennuyeuses que les <i>Poèmes Béarnais</i>. Peu +ou point de réclames. Cette fois, les camarades +de la presse firent la sourde oreille aux sollicitations +de Marius. On commençait même, dans +les salons littéraires, à se moquer un peu de celui +qu'on appelait «le beau diseur», et les malveillants +murmuraient déjà les mots fâcheux de «raté» +et de «fruit sec», lorsque, brusquement, deux +mois après l'échec radical de ses malencontreuses +<i>Pyrénéennes</i>, Marius Cabannes publia ce pur et +délicat chef-d'oeuvre qui a nom: <i>Lettres d'Amour</i>.</p> + +<p>L'étonnement fut immense. Il n'y avait pas à +dire, mon bel ami, depuis la Religieuse Portugaise +et Mlle de Lespinasse, on n'avait rien lu de plus +sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce +n'était pas l'insupportable roman par lettres.—Non! +trop éloquente Julie de Rousseau. Non! +Corinne à turban.—C'était bien plus simple que +cela.</p> + +<p>Une très pauvre sous-maîtresse, gagnant son +pain dans une institution de jeunes demoiselles, +n'avait qu'une demi-journée de liberté par semaine; +cette demi-journée, elle la passait avec +son amant, un étudiant-poète aussi pauvre qu'elle, +vivant dans un taudis du quartier latin; et, follement +amoureuse, pensant à lui sans cesse, elle lui +écrivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant +les fillettes penchées sur leurs devoirs. La +correspondance ne durait pas longtemps. Quelques +mois à peine. Elle commençait le lendemain +du jour où l'imprudente enfant avait donné son +coeur et le reste,—quel sublime cri d'amour! +quel hymne de joie!—et elle finissait par le +douloureux et suprême appel de l'abandonnée +qui va mourir de l'abandon. Quarante lettres, +voilà tout. Mais quel livre! La vérité même, une +tranche toute saignante de la vie. Et le style! +Fougueux, emballé, incorrect, mais avec des trouvailles +divines, des coups de génie féminin, et +coulant sur la page, pur et chaud comme le sang +d'une veine coupée.</p> + +<p>Quel bruit dans le Landerneau littéraire! Marius +Cabannes fut illustre en quinze jours. A la bonne +heure, disait-on à la brasserie où se réunissaient +les jeunes naturalistes, voilà du «coudoyé», du +«sous les yeux». Exquis! délicieux! chantaient +les femmes du monde, dans les thés de cinq +heures. Le nouveau Planche de la «Revue» avait +sans retard maçonné un article, ponctué de «que +si» et de «tout de même que», dans lequel il +plaçait le «livre récent» entre la <i>Princesse de +Clèves</i> et <i>Manon Lescaut</i>; et, en descendant l'escalier +de l'Institut au bras d'un confrère, Jean Borel, +le vieux critique aveugle, qui s'était fait lire la +veille les Lettres d'Amour, s'écriait: «Attention! +Voilà un écrivain!» du ton dont il eût entonné +le <i>Nunc dimittis</i>. Les «déliquescents» eux-mêmes, +tout en regrettant, dans le livre frais éclos, +l'absence complète de symbolisme, étaient légèrement +troublés.</p> + +<p>Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient +avec stupéfaction comment un poète aussi mécanique, +aussi médiocre que Marius Cabannes, avait +pu écrire ces pages de feu, où tout le coeur d'une +femme était deviné. Quoi! On était, la veille, un +versificateur, un «livresque», un rhétoricien, on +cuisinait des descriptions à la sauce moderne, à +peu près comme un abbé Delille qui aurait lu +Victor Hugo, et puis,—changement à vue!—du +jour au lendemain, parce qu'on avait lâché +les vers pour la prose, on trouvait du premier +coup l'originalité, l'émotion, la vie, les cris du +coeur? Allons donc! Ce n'était pas possible. Il y +avait quelque chose là-dessous.</p> + +<p>Ce n'était pas possible, en effet, et voilà tout +le mystère. Les <i>Lettres d'Amour</i> n'étaient pas de +Marius Cabannes.</p> + +<p>Peu de jours après son arrivée à Paris, un dimanche, +par une de ces claires matinées du milieu +de l'automne où l'on se meut à l'aise dans une +atmosphère très douce, Marius se promenait dans +le jardin du Luxembourg. Malgré la beauté du +jour et de l'heure, il était triste. Des quelques +personnes à qui il était recommandé et chez qui +il avait déposé ses lettres d'introduction, aucune +ne lui avait encore donné signe de vie, et des +quatre-vingts francs, son unique capital, qu'il +possédait en débarquant, il ne lui restait plus que +trois pièces de cent sous. Voulant épargner ses +dernières cartouches, il avait déjeuné sur le pouce, +tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de +saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il +lui restait une boule de mie, il était venu jusqu'au +bord du bassin et il endettait le reste de son pain +aux cygnes.</p> + +<p>Il avait alors remarqué, à quelques pas de lui, +une jeune fille vêtue plus que modestement, l'air +oisif, un doigt dans un livre, qui regardait comme +lui l'eau dormante. Elle était petite, bien faite, +avait un visage à la Greuze et de grands yeux +pleins de lumière. Du premier regard, on reconnaissait +en elle une nature affinée, délicate, et elle +avait l'air si «comme il faut», malgré sa «confection» +à bon marché et son pauvre chapeau de +paille brune sans un ruban!</p> + +<p>Pourquoi Marius et cette jeune fille, en dépit +de toutes les convenances, se rapprochèrent-ils peu +à peu? Comment eurent-ils en même temps un +sourire? Comment se parlèrent-ils enfin de ce qu'ils +avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de +la pure splendeur du ciel? Sans doute parce qu'ils +étaient malheureux et seuls au monde. Il leur sembla +qu'ils s'étaient toujours connus. Ils s'éloignèrent +du bassin, marchant côte à côte et causant +comme d'anciens amis; ils remontèrent sur la terrasse, +cherchèrent d'instinct un banc à l'écart sous +les arbres, s'y assirent, échangèrent des confidences.</p> + +<p>Elle s'appelait Anna, elle était orpheline, et, +durement traitée par des parents avares dans la +petite ville de Champagne où elle était née, elle +avait demandé son pain à son brevet d'institutrice, +et après avoir erré de pensionnat en pensionnat, +elle était maintenant sous-maîtresse dans +une assez bonne maison, boulevard Montparnasse, +où elle gagnait cinquante francs par mois, +avec la nourriture et le logement. Elle n'était libre +que le dimanche, dans l'après-midi, et ne connaissant +personne à Paris, elle visitait les musées, +les jours de mauvais temps, ou se promenait dans +les jardins publics quand il faisait beau, et elle +emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle était, +un livre qui lui tenait compagnie.</p> + +<p>Marius prit celui qu'elle avait à la main et +lut le titre. C'était le <i>Myosotis</i> d'Hégésippe +Moreau.</p> + +<p>Il lui dit alors qu'il était poète, lui aussi, et +combien il se sentait perdu dans la grande ville. +Elle le plaignit avec de caressantes paroles et +voulut connaître quelques-uns de ses vers. Marius, +de sa voix profonde qui était encore plus belle +quand il la contenait, lui récita les seules strophes +sincèrement émues qu'il ait trouvées dans sa vie. +Il les avait écrites, la veille au soir, à la lueur de +sa bougie d'hôtel, dans sa chambre froide et nue, +et c'était un sanglot de douleur dont Anna +admira l'éloquence sans en sentir l'égoïsme. +Quand Marius eut fini, elle avait les yeux pleins +de larmes.</p> + +<p>Ils ne songeaient plus à se séparer. Ils restèrent +ensemble ainsi, s'asseyant sur les bancs ou suivant +les longues allées, jusqu'à la tombée du jour, +quand le vent du soir fit frémir sur le sol et chassa +devant leurs pas les premières feuilles mortes. +Anna devait rentrer à six heures à son pensionnat, +mais on ne se quitta pas sans s'être promis +de se revoir le dimanche suivant.</p> + +<p>Tous deux furent exacts au rendez-vous; et ce +fut encore une belle journée, déjà plus froide, +qu'ils passèrent dans le jardin, plus dépouillé, +jusqu'à la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie +était souvent coupée de longs silences pendant +lesquels ils faisaient ensemble le même rêve. +Timides, ils n'avaient pas encore parlé d'amour, +mais la pauvre fille aimait déjà, et Marius, hélas! +croyait aimer.</p> + +<p>Le dimanche d'après, l'hiver était venu tout à +fait et une pluie fine et glaciale lavait les squelettes +noirs des grands arbres. Ce jour-là, il la +décida à venir chez lui, dans cette chambre meublée +de la rue Racine où il ne rentrait jamais, le +soir, sans avoir envie de pleurer, tant elle était +lugubre, avec son carrelage mal caché par un +vieux tapis, son sale fauteuil de velours jaunâtre, +son papier à fleurs déchiré par places, et tant il +était dégoûté de voir, accrochée au mur en face du +pied de son lit, une horrible gravure à la manière +noire, qui représentait le <i>Naufrage de la Méduse</i>.</p> + +<p>Elle leur devint bientôt un paradis, la hideuse +chambre, car ce fut là qu'ils s'aimèrent. Tous les +dimanches matins, Marius y mettait le luxe et la +joie du pauvre en allumant un grand feu, et +bientôt après, Anna y apportait le parfum de sa +jeunesse épanouie et du petit bouquet de violettes, +piqué à son corsage. Elle s'était donnée +absolument sans se marchander, la pauvre enfant +sans famille, sans protections, sans amis, qui se +croyait privilégiée entre toutes les femmes puisqu'elle +était aimée d'un poète; elle s'était donnée +corps et âme, à jamais, et comme elle ne +pouvait passer que quelques heures par semaine +avec son amant, elle voulut du moins être toute +à lui en pensée le plus souvent possible, et elle +commença à lui écrire chaque jour, tout en surveillant +l'étude des pensionnaires, ces tendres, +ces naïves, ces adorables lettres, embaumées par +les fleurs de son sentiment, et qu'il comparait, le +littérateur,—quand il les lisait, le matin, un coude +dans l'oreiller, en fumant sa première cigarette,—au +flot de roses s'échappant du tablier brusquement +ouvert d'Élisabeth de Hongrie.</p> + +<p>Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir +cette jolie maîtresse, point gênante, «hebdomadaire», +comme il la qualifia un jour en racontant +son aventure à un camarade. Il prit même quelquefois +plaisir à lire ces pages brûlantes où flambait +à chaque ligne un vrai mot d'amoureuse. +Celui-ci, par exemple: «Quand je me dis intérieurement +ton nom, il me semble que ma pensée +sourit.» Mais, au fond, le froid méridional n'aimait +point Anna. Bientôt, ces longues épîtres, +auxquelles il ne prenait pourtant même pas la +peine de répondre, l'importunèrent, et il les jeta, +sans les ouvrir, au fond d'un tiroir. Puis Anna +elle-même l'ennuya. Il avait été présenté à une +comédienne de l'Odéon, qui semblait avoir un +caprice pour ses yeux languissants et sa barbe +fourchue; il rêvait déjà de lui écrire un rôle, d'arriver +au théâtre par son entremise. Marius prit +donc le parti de rompre avec Anna. Il le fit avec +une indigne brutalité, dans une scène où il laissa +éclater tout son cynisme et toute sa dureté de +fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla la tête +basse, les membres cassés, frappée au coeur, tuée.</p> + +<p>Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquiéta +nullement, absorbé qu'il était par le rude combat +de la vie, par ses efforts d'intrigant et de faux +poète. Enfin, six mois après, il reçut une lettre +d'Anna, la dernière, datée de l'hôpital Cochin, +où la malheureuse fille se mourait de chagrin et +de consomption; lettre admirable, débordante +de miséricorde et de générosité, où la martyre +pardonnait à son bourreau, où toutes les blessures +qu'il lui avait faites devenaient des bouches +pour crier encore: «Je t'aime!»</p> + +<p>Le sec et méchant coeur de Marius fut un peu +remué, malgré tout. Le poète fut assez heureux +pour arriver à temps à l'hôpital et recueillir son +pardon sur la bouche expirante de sa maîtresse, +et empêcher que ce corps charmant n'échouât +sur la table d'amphithéâtre. Il mit même sa +montre en gage et loua pour la morte un terrain +de cinq ans au Champ des Navets.</p> + +<p>Seulement,—oh! par hasard,—il avait gardé +les lettres.</p> + +<p>Et, plusieurs années plus tard, quand l'insuccès +de ses <i>Pyrénéennes</i> fut bien constaté, même pour +lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait mélancoliquement +les tibias, il se les rappela, ces lettres; il +les retrouva parmi ses paperasses, les relut, en +comprit la touchante beauté...</p> + +<p>Et il les a copiées de sa main, publiées comme +de lui, et le voilà presque passé grand homme!</p> + +<p>C'est ainsi. Le misérable a vendu la dépouille +de sa victime. Plagiat compliqué de meurtre et +de vol. C'est la pire des infamies! Mais, qui sait? +Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne +encore à Marius; car elle l'aime pour l'éternité, +et elle est heureuse de lui être encore bonne +à quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser, et +il ne se trompe peut-être pas. Les coeurs aimants +doivent conserver jusque dans l'autre vie leurs +incroyables faiblesses.</p> + +<p>D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marius? +Bah! n'a-t-il pas assez de vanité pour se convaincre +qu'inspirer un livre ou l'écrire, cela revient +au même?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Marius Cabannes a vitement +profité de son triomphe. Il est devenu +l'époux d'une riche héritière à qui les <i>Lettres +d'Amour</i> avaient tourné la tête, et il donne aujourd'hui +d'excellents dîners. Aussi, son ambition +n'a-t-elle plus de limites. On assure même que, +l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans +le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant +l'Institut, et que, montrant le poing à la célèbre +coupole, Marius murmurait entre ses dents le +fameux défi de Rastignac:</p> + +<p>«A nous deux, maintenant!»</p> + + + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/8c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/9a.png"></p> +<br> + + +<h2>Mariages manqués</h2> + + +<h3>I</h3> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/9b.png"></span>ar une de ces soirées tristes et vides +comme il y en a trop dans l'existence des +vieux garçons, nous nous acoquinions +au coin de mon feu, mon ami le commandant +Dulac et moi. Assis dans le grand fauteuil, Dulac +assujétissait de temps en temps son monocle et +ne quittait pas du regard la fournaise de charbon +de terre, comme s'il eût aperçu quelque chose de +très intéressant au fond de ses grottes ardentes; +moi, j'étais sur la chaise basse, à l'autre angle de +la cheminée, et je parcourais distraitement le +journal du soir, que mon domestique venait d'apporter.</p> + +<p>Dulac est mon plus vieil ami. A Louis-le-Grand, +où nous étions ensemble en sixième, lui «potache», +moi externe libre, je lui achetais chez l'herboriste +des feuilles de mûrier pour les vers à soie +qu'il élevait dans son pupitre. Du temps qu'il était +lieutenant d'artillerie, je lui ai évité le désagrément +de se brûler la cervelle, en lui prêtant quelques +billets de mille francs pour payer une dette de +jeu dans les délais.</p> + +<p>A l'époque où je dévorais l'héritage de mon +oncle avec Blanche Cluny, l'ingénue du Vaudeville, +Dulac, le brave garçon, dont Blanche était +devenue amoureuse folle et qu'elle poursuivait +de ses obsessions, a poussé le scrupule jusqu'à +permuter avec un de ses camarades de la division +d'Oran, pour résister à la tentation de tromper +un ami. Ces choses-là ne s'oublient pas. Aussi +nous aimons-nous beaucoup, bien que, depuis +l'âge de vingt-cinq ans, nous ayons été presque +toujours séparés, lui vivant dans de lointaines +garnisons ou faisant campagne, moi étudiant +dans diverses capitales, en qualité d'attaché, puis +de secrétaire d'ambassade, le néant diplomatique.</p> + +<p>Quand j'ai pu enfin revenir définitivement à Paris +et m'enterrer dans les bureaux des Affaires étrangères, +j'ai retrouvé Dulac,—dont l'avancement +n'avait pas été plus brillant que le mien, chef +d'escadron dans un régiment d'artillerie caserné à +l'École militaire. Depuis lors, nous nous sommes +beaucoup vus. Nous avons le même âge: quarante-trois +ans. La jolie moustache noire de Dulac +est grise aujourd'hui, et la première apparition +d'un rhumatisme goutteux l'a obligé, l'été dernier, +à faire une saison à Contrexéville; il se congestionne +un peu et vieillit en rouge. Moi, je +vieillis en jaune. Elle n'existe plus, cette pâleur +romantique qui—je peux le dire à présent sans +fatuité—a causé jadis quelques ravages à Lisbonne +et à Vienne. De plus, j'ai l'estomac un peu +fatigué par la cuisine internationale. Nous ne +sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, il n'y a pas +à dire mon coeur. C'est le moment où une amitié +de derrière les fagots comme la nôtre devient +rare et précieuse. Une ou deux fois par semaine, +Dulac vient dîner en tête-à-tête avec moi, dans +mon petit entresol de la rue de Mailly. Oh! un +dîner bien sage, où l'on se régale d'un joli poulet +de grain rôti au bois et d'une délicate bouteille +de vrai vin de Bordeaux, que la cuisinière a soin +de faire tiédir sur le poêle de la salle à manger, +une demi-heure avant de servir le potage. Enfin, +après le café,—oh! pas de cognac, plus jamais +de cognac, hélas!—nous tisonnons les souvenirs +de jeunesse.</p> + +<p>Henri me rappelle alors nos timides amours +de rhétoriciens pour cette jolie pâtissière de la +rue Soufflot, et les indigestions d'éclairs et de +babas que nous nous donnions afin de la contempler +pendant un quart d'heure. Moi, je lui +remets en mémoire notre fameuse partie carrée +à la foire de Saint-Cloud. Nous étions allés là, +lui en uniforme de polytechnicien, moi tout fier +de mon premier chapeau gris d'étudiant qui suit +la mode, et nous accompagnions deux folâtres +modistes en robes d'été, des robes voyantes +comme des affiches. Tout marcha d'abord à merveille. +Une cartomancienne fit le grand jeu à ces +demoiselles et leur annonça qu'un brun—c'était +Dulac—et qu'un blond—c'était moi-même—étaient +remplis des intentions les plus sérieuses +à leur endroit. Au tir à la carabine, les deux +jeunes personnes décapitèrent un grand nombre +de pipes, et la grande Mathilde, celle qui m'intéressait +plus particulièrement, eut même la bonne +fortune de pulvériser la coquille d'oeuf dansant +au sommet du jet d'eau. Mais tout se gâta quand +nous fûmes sur les chevaux de bois. Car nous y +montâmes, nous eûmes l'imprudence d'y monter, +côte à côte avec les modistes en robes éclatantes, +et à peine le cirque mécanique se fut-il ébranlé au +son de l'orgue,—qui rugissait l'air alors célèbre +de la <i>Femme à barbe</i>,—ô confusion! j'aperçus à +deux pas de moi, au premier rang des badauds, +mon correspondant à Paris, le vieil ami de ma +famille, le respectable M. Toupet-Laprune, notaire +honoraire, dont le regard me foudroyait à travers +ses lunettes d'or. Et aucun moyen de se dérober, +de fuir! Et les chevaux de bois tournaient toujours!... +Il y a de cela vingt-trois ans; mais je +n'entends jamais l'air de la <i>Femme à barbe</i> sans un +frisson de terreur rétrospective.</p> + +<p>Quand nous sommes au coin du feu, le commandant +et moi, nous nous remémorons ordinairement +toutes ces juvéniles folies; mais, l'autre +soir,—je ne sais quel vent de spleen avait soufflé +sous la porte,—nous étions moroses et silencieux. +Dulac s'obstinait à regarder le feu à travers +son monocle, et moi, plein d'ennui, je broutais la +prose de la feuille du soir, allant du premier-Paris—où +l'Angleterre était menacée, si elle n'écoutait +pas les conseils du journaliste, de perdre son +empire des Indes—jusqu'aux réclames de la +troisième page, qui préconisaient, tout pêle-mêle, +un cirage, un château à vendre, un roman à clef +plein d'allusions transparentes, une pommade +pour développer les appas du beau sexe, et une +agence héraldique tenant comptoir ouvert de +blasons et de généalogies.</p> + +<p>Tout à coup, mon regard tomba sur les nouvelles +parlementaires, et je m'écriai brusquement:</p> + +<p>«Ah! ah! cher ami, voici une nouvelle qui +nous intéresse.»</p> + +<p>Dulac m'interrogea du regard, et je lui lus les +lignes suivantes:</p> + +<p>«La difficulté où se trouve la Chambre d'équilibrer +nos finances va remettre à l'ordre du jour +l'impôt sur les célibataires. On nous assure que +M. Écorcheboeuf, le sympathique député de la +gauche radicale, a l'intention de soulever de nouveau +cette question dans la prochaine séance de +la Commission du budget.»</p> + +<p>Le commandant haussa les épaules.</p> + +<p>—«Quelle sottise!—murmura-t-il entre ses +dents.—Comme si, pour se marier, il suffisait +toujours d'en avoir envie.</p> + +<p>—Comment?—fis-je, étonné.—Je te +croyais un célibataire endurci, imperméable. Tu +as donc eu envie de te marier?</p> + +<p>—Oui, j'ai pensé une fois au mariage. Et toi-même?</p> + +<p>—Eh bien, moi aussi!... Une fois.</p> + +<p>—Et ça n'a pas réussi?</p> + +<p>—Ça n'a pas réussi.</p> + +<p>—Alors, nos deux projets se font pendant +comme deux lions de faïence à la porte d'une +maison de campagne... Mais comment diable ne +nous sommes-nous jamais fait cette confidence, +nous qui n'avons rien de secret l'un pour l'autre?</p> + +<p>—C'est vrai, mon commandant... Et puisque +la conversation languit ce soir et que notre baromètre +moral est à grande mélancolie, échangeons +nos romans conjugaux, veux-tu?... Mais le mien +n'est pas gai, je t'en préviens.</p> + +<p>—Le mien non plus, et tu vas en juger,—dit +le commandant.—Laisse-moi allumer un cigare, +et je commence:</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>«Tu sais que j'ai toujours été sentimental, romanesque +même. A l'École polytechnique, je négligeais +l'X pour toutes sortes de rêveries, et, sans le +temps que j'ai perdu à grossir un recueil de mauvais +sonnets, brûlés depuis lors, bien entendu, je +serais sorti dans le corps des Mines ou dans les +Ponts et Chaussées et je ne porterais pas aujourd'hui +le pantalon à double bande rouge. L'état +militaire, nonobstant le vieux mythe de Mars et +de Vénus, n'est point favorable aux amours. La +majeure partie de ma belle jeunesse s'est écoulée +dans des villes de garnison, dans l'austère province. +Ayant quelque délicatesse, j'ai été promptement +dégoûté de ces personnes qui laissent +traîner sur leur guéridon un album plein de photographies +d'officiers et qui pourraient faire sécher +une fleur de souvenir à bien des pages de l'annuaire.</p> + +<p>«Sauf une Parisienne en exil, femme d'un fonctionnaire,—c'était +d'ailleurs une froide coquette +qui m'a fait souffrir tant qu'elle a pu,—je n'ai +pas eu d'aventures d'amour intéressantes, et à +vingt-cinq ans, j'attendais encore sans la voir +venir, je cherchais toujours sans la trouver, la +femme qu'on rêve, la femme qui nous est mystérieusement +destinée, celle qui... celle que... Enfin, +tu me comprends. La guerre éclata. Après la +campagne sous Metz, je fus interné en Poméranie +et, bientôt après, condamné par une cour martiale +à six mois de forteresse, pour avoir houspillé +un capitaine allemand qui s'était permis de +lever la main sur un soldat de ma batterie, prisonnier +comme moi. Je ne pus revenir en France, +assez mal en point, que dans les derniers jours du +mois de juin 71, après la défaite des communards, +et je me décidai à passer mon congé de convalescence +à Saint-Germain, pour prendre, selon la +recommandation des médecins, des bains de soleil +et de grand air sur la Terrasse.</p> + +<p>«Les quelques familles parisiennes qui se reposaient +là des fatigues et des privations du siège +voulurent bien remarquer le jeune capitaine qui +avait l'air si las et qui se promenait en s'appuyant +si fort sur sa canne. On apprit l'anecdote de ma +captivité; on sut que je n'avais évité le peloton +d'exécution qu'à cause de mon grade de capitaine, +égal à celui du «hauptmann» corrigé par moi; +on raconta—ce qui était vrai—qu'à peine sorti +de prison, malade et tremblant la fièvre, j'étais +allé rejoindre mon homme à Magdebourg, où +était son régiment, que je lui avais demandé, devant +tous ses camarades, en plein «bier-haus», +une réparation par les armes, et de manière, je +t'assure, à ce qu'il ne pût pas me la refuser, et +qu'enfin je l'avais tué fort proprement d'un joli +coup d'épée dans le poumon droit. Tout cela me +rendait assez intéressant. On rechercha ma connaissance, +et bientôt je fus en relations avec +toute la petite colonie en villégiature à Saint-Germain.</p> + +<p>«Un riche industriel, M. Daveluy, homme d'une +soixantaine d'années, que tout le monde croyait +veuf et qui habitait une villa voisine avec sa fille +unique, Mlle Simonne, fut particulièrement gracieux +pour moi. Il aimait beaucoup à recevoir, +surtout à dîner, ayant une cave dont il était justement +fier, et il accueillait ses hôtes avec la rondeur +un peu commune, mais point choquante, du +parvenu resté bon enfant. Il m'invita trois ou +quatre fois, à de courts intervalles, et je me sentis +tout de suite à l'aise, comme un vieil ami, dans ce +milieu un peu bruyant, mais cordial et hospitalier. +M. Daveluy était, en vérité, un excellent +homme, et, dès la première rencontre, une sympathie +était née en moi pour sa fille, qui, âgée de +dix-sept ans à peine, faisait déjà avec tant de tact +et de bonne grâce les honneurs du logis. Charmante +sans être positivement belle, Mlle Simonne, +qui ressemblait à son père, était une grande et +souple personne au teint sans fraîcheur, mais +d'une pâleur mate et brune qui s'harmonisait +avec la masse profonde des cheveux noirs. Rien +n'était plus bienveillant que le sourire de sa +bouche trop grande, et quand elle vous regardait +en face, la loyauté et la douceur de son âme brillaient +dans ses calmes regards. Je me plaisais dans +la compagnie de cette brave jeune fille, si naturelle, +sans pose aucune, aimant sincèrement, +comme elle le disait, la nature et la vie à la campagne. +J'avais du goût pour ses façons un peu +libres d'enfant élevée par un homme, et j'éprouvais +auprès d'elle la sensation de confiance et de +satisfaction intime qu'on a auprès d'un bon camarade. +Seulement, le camarade avait de très beaux +yeux et une chevelure à n'en savoir que faire, ce +qui ne gâtait rien, n'est-ce pas?</p> + +<p>«Cependant il n'y avait pas trace d'amour, +comme tu le vois, dans mon sentiment pour +Mlle Daveluy; aussi fus-je profondément surpris +le jour où une vieille dame, une amie de la famille,—marieuse +comme la plupart des vieilles dames,—me +donna discrètement mais clairement à entendre +que je plaisais à Mlle Simonne et qu'il ne +dépendait que de moi de l'épouser. On ajoutait +que je devais réfléchir et qu'il s'agissait là d'une +occasion de fortune inespérée. Capitaine à vingt-huit +ans, avec une croix d'honneur bien gagnée +et quelques débris de patrimoine, j'étais sans +doute un parti présentable; mais Mlle Daveluy +aurait, le jour du contrat, une dot de cinq cent +mille francs, payés comptant, et elle devait hériter, +à la mort de son père, de plus de quatre millions +irréprochablement acquis par M. Daveluy +dans l'industrie des charpentes en fer, du temps +des grandes bâtisses, sous l'Empire.</p> + +<p>«Je ne t'étonnerai pas, bien sûr, en te disant +que, ce soir-là, quand je fus seul dans ma chambre +du pavillon Henri IV, je me sentis extrêmement +tenté de saisir le magnifique cadeau que m'offrait +la destinée: une femme charmante et une grande +fortune. Pourtant j'hésitais... oui, j'ai hésité pendant +plusieurs jours devant ce mariage qui n'avait +rien de romanesque et qui me rappelait le dénouement +de toutes les comédies de M. Scribe.—Parlons +sérieusement. Ce n'était pas là l'idéal de toute +ma jeunesse, l'amour vraiment partagé, l'union +absolue de deux âmes. Dans mon coeur, que j'interrogeais +en honnête garçon que je suis, je ne +trouvais pour Mlle Simonne que sympathie et +bonne amitié. Mais, après tout, n'était-ce pas le +bonheur de ma vie qui se présentait et que +j'allais laisser échapper? Mes rêves d'autrefois +étaient probablement absurdes. Est-ce que cela +existe, la femme prédestinée? Quelle bêtise de se +laisser vieillir en attendant le coup de foudre!</p> + +<p>«Et puis, pour moi, comme pour tous les soldats, +l'avenir n'était pas drôle. On ne ferait plus +la guerre de longtemps, c'était bien sûr; la pauvre +France avait reçu un trop mauvais coup. Elle +allait recommencer, l'insipide existence de garnison; +je les retrouverais, aussi monotones qu'avant, +le «mess» d'officiers, avec ses sauces de gargotte, +le café aux patères coiffées de képis, et la +musique militaire, sur le mail, jouant des nouveautés +comme l'ouverture de <i>Zampa</i>, la musique +autour de laquelle on promène en rond son ennui, +dix fois, quinze fois, vingt fois, jusqu'à l'étourdissement. +Un intérieur, avec une aimable femme et +de jolis enfants, ce serait bien bon. Je n'étais pas +amoureux fou de Mlle Simonne, soit. Mais serais-je +le premier qui ferait un mariage de raison? Ces +unions-là sont heureuses, presque toujours. On +croit d'abord n'avoir pour sa femme qu'une solide +affection, qu'une profonde estime, et puis, un +beau soir qu'on est avec elle auprès du berceau +du premier bébé, on s'aperçoit qu'on l'adore... +Bref, la vieille dame, la marieuse, ayant renouvelé +ses avances, je pris le grand parti et la priai +de demander pour moi la main de Mlle Simonne.</p> + +<p>«Le lendemain du jour où cette demande fut +faite, M. Daveluy m'invita, par un court billet, à +venir causer avec lui. J'accourus. Il me tendit +silencieusement les deux mains, et, m'entraînant +dans une allée écartée de son parc, il me dit avec +sa bonhomie accoutumée:</p> + +<p>«—Mon cher capitaine, vous me plaisez et +vous plaisez à ma fille. Vous deviendrez donc +mon gendre, je l'espère, et je crois que nous nous +entendrons à merveille. Mais avant tout, avant +même de parler de votre demande à Simonne, je +vous dois une confidence... Je ne suis pas veuf. Je +suis séparé de ma femme depuis quinze ans, séparé +sans l'intervention de la justice; mais vous devinerez +que les torts de Mme Daveluy ont dû être +bien graves, quand je vous aurai dit qu'elle m'a +entièrement abandonné l'éducation de notre enfant. +Moi-même, j'ai commis une grande faute, +celle d'épouser, à plus de quarante ans, une très +jeune fille, d'origine aristocratique, que ma nature +un peu rude, un peu commune,—oui, commune, +je me connais bien,—devait froisser dans +toutes ses habitudes, dans tous ses instincts... +Enfin, le mal est fait... Mme Daveluy, qui doit +avoir maintenant... voyons... trente-six ans à +peine, habite Lyon, son pays, presque toute +l'année, mais elle entretient avec Simonne une +correspondance suivie, et, pendant les deux mois +de printemps qu'elle passe à Paris, elle voit sa +fille tous les deux ou trois jours. Elle l'aime beaucoup, +je le sais, et quels que soient les reproches +que je puisse avoir à lui adresser, ce n'est point +une méchante femme. Enfin, je ne marierai pas +Simonne sans que sa mère y consente, et en connaissance +de cause... Prenez quelques jours de +réflexion. Voyez si l'aveu que vous venez d'entendre +ne modifie en rien vos projets, si vous persistez +à vouloir entrer dans ma famille. Dans ce +cas, j'écrirai... je prendrai sur moi d'écrire à +Mme Daveluy; elle viendra à Paris, vous irez la +voir, et, si vous lui convenez, comme j'en suis certain, +ce mariage sera une chose faite.»</p> + +<p>«Je fus touché de la délicatesse de ce brave +homme, qui me donnait ainsi le temps, non seulement +de réfléchir, mais de prendre des informations, +et j'écrivis sans retard à Lyon, où j'ai de +sûrs amis.</p> + +<p>«J'appris par eux que, depuis dix ans, Mme Daveluy +vivait dans la retraite la plus absolue, quoiqu'elle +fût encore fort belle, et qu'elle avait fait +oublier, par une conduite irréprochable, l'unique +mais éclatant scandale de sa jeunesse. Mariée à +seize ans à M. Daveluy par les soins d'une mère +cupide, et après dix-huit mois d'un exécrable +ménage, elle s'était fait enlever publiquement +par un jeune compositeur de musique, avec qui +elle avait vécu à Florence, où il était mort de la +poitrine, cinq ans après. Elle était alors revenue +s'établir à Lyon, auprès d'une vieille tante, et les +plus mauvaises langues de la ville avaient fini par +se taire sur son compte, tant sa vie nouvelle était +inattaquable.</p> + +<p>«Il eût été injuste de ma part, tu en conviendras, +de faire peser sur une innocente enfant les +conséquences d'un malheur de famille très ancien, +très oublié. Après avoir reçu ces renseignements, +je déclarai donc à M. Daveluy que j'étais toujours +dans les mêmes résolutions, et peu de jours +après, il me prévint que sa femme attendait ma +visite à Paris, dans une maison de retraite du +faubourg Saint-Germain, tenue par des religieuses, +où elle venait d'arriver et où elle avait +pris pension.</p> + +<p>«Je vins à Paris, pour faire cette visite, par une +de ces merveilleuses après-midi de fin de Septembre +où le calme de l'atmosphère, la pureté du +ciel, la sérénité de la lumière, donnent à toute la +nature quelque chose de solennel. J'allai à pied de +la gare Saint-Lazare à la rue Monsieur, où demeurait +Mme Daveluy, et, en traversant le pont de la +Concorde, un des plus beaux sites de Paris, je fus +enivré par la grandeur du spectacle et je ne pus +retenir un cri d'admiration. La chaude et douce +splendeur de la journée dorait les édifices, enflammait +les arbres déjà rougis des Tuileries et +des Champs-Élysées, et les rapides bateaux qui +agitaient les flots verts de la Seine roulaient des +diamants dans leur sillage. Par une bizarrerie +qu'un impressionnable comme toi comprendra +peut-être, je ne pensai presque pas, pendant +toute cette promenade, à mes projets de mariage, +à la démarche importante que j'allais faire, et je +m'abandonnai à la sensation de bien-être qui +m'épanouissait le coeur.</p> + +<p>«Les religieuses chez qui logeait Mme Daveluy, +étaient établies dans un ancien hôtel du +XVIIe siècle, d'assez imposante et sévère tournure. +La soeur tourière, après un regard jeté sur +ma carte, me dit que j'étais attendu, et, me précédant +à travers les vastes corridors du rez-de-chaussée, +attristés par un badigeon jaunâtre, elle +m'introduisit dans le salon de réception. C'était +une pièce froide et nue, qu'enlaidissait un banal +meuble de velours vert, et qui avait pour tout +ornement un grand Christ de bois grossièrement +sculpté, remplaçant la glace de la cheminée. J'eus +un léger frisson, je me rappelai que celle que je +venais voir était une repentie, je songeai à sa vie +de solitude et d'expiation, et, comme j'éprouvais +encore un reste de l'ivresse que m'avait versée la +beauté du jour, je comparai mon sort à celui de +cette pauvre femme et je me sentis le coeur plein +de pitié pour elle.</p> + +<p>«En ce moment, la porte s'ouvrit, et Mme Daveluy, +vêtue d'une robe sombre, entra dans le +salon et vint à moi...</p> + +<p>«Ah! mon ami, traite-moi d'insensé, si tu veux, +mais l'amour foudroyant existe. La femme que, +toute ma vie, j'avais rêvée, cherchée, attendue, +c'était elle! Je ne te la décrirai pas; on ne décrit +pas un enchantement, un charme. Je ne te décrirai +pas ce corps de Diane qui se trahissait sous +l'étoffe noire, et cette tête pâle, d'un modelé +exquis, éclairée par des yeux magiques. Imagine +le type de femme cher à Léonard de Vinci, mais +plus tendre, laissant deviner de la bonté au fond +de son mystère; imagine la Joconde qui aurait +pleuré! Son âge? Nul n'aurait pu lui donner un +âge. Elle avait l'âge de la beauté victorieuse, que +les larmes n'ont pu altérer et que la douleur a +rendue plus touchante. C'est à peine croyable, +mais au premier regard dont elle m'enveloppa, +j'oubliai tout: qui elle était, où nous étions, et sa +fille dont j'avais demandé la main, et le but de +ma visite; et, après l'avoir saluée machinalement, +je restai silencieux devant elle, envahi par une +émotion profonde, tout à la sensation présente, +comme on est en rêve.</p> + +<p>«Elle s'assit avec une grâce royale, et, m'invitant +à en faire autant, elle prononça quelques mots +de politesse. Sa voix me passa sur les nerfs comme +une musique délicieuse.</p> + +<p>«Alors elle commença à me parler de Simonne, +et il me sembla que mon beau songe se transformait +tout à coup en un cauchemar absurde et +affreux. Cette femme me parlait, comme d'une +chose conclue, de mon mariage avec sa fille; elle +me remerciait de ma démarche, tout en ajoutant +qu'elle n'avait que peu de droits sur Simonne et +qu'elle s'en rapportait à la sagesse de M. Daveluy. +Elle faisait allusion à son passé avec un tact +parfait, exprimait tendrement ses sentiments maternels... +Et moi, comprenant à peine, moi, fasciné +par son regard, enchanté par le son de sa voix, +j'aurais voulu tomber à ses genoux, couvrir +ses mains de baisers et la supplier de disposer de +ma vie!</p> + +<p>«Elle me parlait les yeux baissés, songeant sans +doute que je devais connaître la faute dont elle +avait honte, et une légère, une fugitive rougeur +anima un instant son teint pâle, ainsi qu'un rayon +de soleil sur un glacier. Et moi, pendant ce temps,—je +suis un fou, soit! mais c'est la vérité,—j'imaginais, +dans un éclair de pensée, toute l'existence +de cette femme. Oui! j'imaginais son union +douloureuse avec un homme trop vieux et vulgaire, +ses souffrances de fleur écrasée entre les +pages d'un grand-livre, je comprenais, j'approuvais +son coup de folie pour un artiste, sa fuite à +Florence avec ce musicien qui était mort là-bas +en l'aimant, qui était mort—j'en étais sûr—pour +l'avoir trop aimée. Que dis-je? J'enviais le +sort de cet inconnu! Que n'avais-je eu ses ivresses +et sa mort délicieuse? Et j'évoquais la ville d'art, +l'harmonieuse cité toscane; je m'y rêvais, cachant +mon bonheur avec cette maîtresse adorable dans +un des mélancoliques logis du <i>Lung-Arno</i>, ne +sortant que le soir, son bras pressé contre mon +coeur, par les ruelles tournantes, dans l'ombre des +vieux palais, et revenant très tard au nid d'amour, +à travers la solitude nocturne de la place de la +Seigneurie, au murmure des fontaines et sous la +bénédiction des étoiles!</p> + +<p>«Mme Daveluy, étonnée de mon silence, leva +enfin les yeux sur moi et me regarda avec surprise. +Elle remarqua certainement mon trouble +extrême, et sans doute son instinct féminin lui en +révéla le motif, car sa rougeur augmenta et elle +me dit, en faisant un visible effort pour me regarder +en face:</p> + +<p>«—Je vous le répète, monsieur, mes torts envers +M. Daveluy et la générosité de sa conduite à +mon égard me font un devoir de n'user que très +discrètement des droits qu'il veut bien me laisser +sur ma fille. Cependant, je ne donnerai mon consentement +à votre mariage avec elle que quand +vous aurez répondu loyalement, sincèrement, sur +votre honneur, à l'unique question que je veux +vous adresser: Aimez-vous Simonne?»</p> + +<p>«Ces paroles directes dissipèrent soudain l'espèce +d'hallucination où m'avait jeté la présence +de Mme Daveluy et me ramenèrent au sentiment +de la réalité. Mon honneur interpellé eut horreur +d'un mensonge, et, bravant tout ridicule, je répondis:</p> + +<p>«—Je vous ai vue, madame, et je sais seulement +à présent combien un mariage sans amour +peut être fécond en malheurs. J'interroge ma conscience +avec anxiété et je n'ose vous répondre oui.»</p> + +<p>«Brusquement, Mme Daveluy se leva, alla vers +une fenêtre du salon, l'ouvrit et resta là, debout, +en s'appuyant, comme étourdie, sur la balustrade. +J'aperçus par cette fenêtre un de ces jardins +cachés, comme il y en a encore dans le +quartier des hôtels et des couvents, un grand +verger dans toute son opulente beauté d'automne. +Les branches des arbres craquaient sous +le poids des fruits, et la chaude et radieuse +clarté du soleil de Septembre inondait les frondaisons.</p> + +<p>«—Pardonnez-moi,—me dit Mme Daveluy.—Je +suis un peu indisposée... J'étouffais.»</p> + +<p>«Je m'approchai d'elle avec empressement. +Elle me sembla bien émue, car sa main se crispait +sur la barre d'appui, son sein palpitant soulevait +longuement son corsage, et ses joues, subitement +enflammées, semblaient deux camélias roses. +Cette femme m'apparut alors dans tout le triomphe +de sa beauté, que je comparai, par une soudaine +correspondance, au verger mûr qui lui +servait de cadre et dont elle avait la plénitude et +la splendeur.</p> + +<p>«—Si vous n'aimez pas Simonne d'amour,—dit-elle +alors d'une voix grave,—au nom de Dieu, +renoncez à ce projet de mariage et ne vous laissez +influencer par aucune considération, par aucun +intérêt. Croyez-moi. De l'union de deux êtres qui +ne s'aiment pas, ou même qui ne s'aiment pas +autant l'un que l'autre, il ne peut résulter que +honte et désespoir.»</p> + +<p>«L'image de Simonne était effacée déjà de mon +esprit; son nom retentissait à mon oreille comme +celui d'une étrangère.</p> + +<p>«—Vous serez obéie,—répondis-je en m'inclinant +devant Mme Daveluy.—Mais je ne voudrais +pas vous quitter, madame, sans être sûr que vous +ne m'accusez pas de légèreté et que vous apprécierez +la valeur de ma franchise.»</p> + +<p>«Elle me regarda avec ses yeux mystérieux, ses +yeux de magicienne, et me tendit sa main droite. +Je la pris dans les miennes, et alors... alors je +sentis que sa main s'abandonnait.</p> + +<p>«Oui! je sentis que cette femme éprouvait un +trouble égal au mien, que j'exerçais sur elle le +charme qu'elle exerçait sur moi, et qu'au moment +de la séparation,—car il fallait nous séparer, et +pour toujours!—elle sentait, elle aussi, qu'elle +m'eût aimé et qu'elle venait de passer à côté du +bonheur.</p> + +<p>«Ah! si je m'étais jeté à ses pieds, si je lui avais +tout avoué!... Mais non, elle m'aurait pris pour +un aliéné, ou, pis encore, elle m'aurait repoussé +avec indignation, avec horreur... Qui sait, pourtant?...</p> + +<p>«Mme Daveluy dégagea sa main, me dit adieu +d'un doux mouvement de tête et quitta le salon.</p> + +<p>«Quelques instants après, j'errais dans les longues +avenues qui avoisinent les Invalides, avec la +sensation d'un rêve évanoui, d'un espoir perdu, +et douloureusement offensé par l'ironique magnificence +du ciel d'automne.</p> + +<p>«Je ne retournai pas à Saint-Germain. J'envoyai +mon ordonnance payer la note et prendre +mes bagages au pavillon Henri IV. J'écrivis, le +soir même, à M. Daveluy, pour me dédire, en lui +donnant je ne sais plus quel mauvais prétexte. +J'allai, le lendemain matin, au ministère de la +Guerre, retirer ma demande de prolongation de +congé, et, huit jours après, je rejoignis mon régiment +en Algérie. Je n'ai jamais revu Mlle Simonne, +qui s'est mariée, ni Mme Daveluy, qui est morte à +Lyon, l'année dernière, et tu connais maintenant, +cher ami, ma seule tentative de mariage.</p> + +<p>«A ton tour, maintenant.»</p> + +<h3>III</h3> + + +<p>«Ton histoire, mon cher Dulac,—dis-je en +ravivant d'un coup de pincettes le feu qui s'assoupissait,—ton +histoire est celle d'un homme passionné; +la mienne est celle d'un homme délicat. +La Fontaine l'a dit: «Les délicats sont malheureux,» +et il a exprimé ce jour-là, comme toujours, +une pensée bien fine et bien vraie.</p> + +<p>«Tu te souviens peut-être qu'en 1873—je +n'avais que trente ans alors et mes camarades +avaient la bonté de m'appeler le beau Georges—je +fus envoyé en qualité de second secrétaire +auprès du baron de N..., ministre de France en +Danemark. Ce vieux diplomate de carrière, +homme excellent, sans ambition, paternel pour +les jeunes gens placés sous ses ordres, et qui n'a +jamais eu d'autres ridicules que sa perruque acajou, +occupait depuis quinze ans le poste de +Copenhague. Il avait adopté les moeurs danoises, +qui sont pleines de bonhomie, et il était connu et +estimé de tout le monde. Que de coups de chapeau +n'a-t-il pas donnés quand il traversait le +Kongs'Nitor, ou quand il allait, tous les soirs, +entre huit et neuf heures, au Jardin-Tivoli, prendre +une «délicatesse», comme on dit là-bas, c'est-à-dire +manger une côtelette de veau, arrosée de +deux ou trois chopes? A combien de voyageurs +de distinction n'a-t-il pas fait admirer les nobles +et froides statues du Musée Thorwaldsen et +l'épée de fer de Charles XII, qu'on garde pieusement +dans les galeries de Fréderiksborg?</p> + +<p>«Le baron de N..., comme tous les hommes +vraiment bons, aimait beaucoup la jeunesse, et il +me prit tout de suite en grande affection. Non +seulement il me patronna dans la haute société, +comme c'était un peu son devoir, mais il voulut +m'introduire chez ses amis particuliers. C'est +ainsi qu'il me présenta chez la comtesse de +Hansberg, où il faisait son whist deux fois par +semaine.</p> + +<p>«Veuve d'un chambellan du roi et médiocrement +fortunée, Mme de Hansberg, beauté jadis +célèbre, avouait quarante-cinq printemps et vivait +avec sa fille Elsa, très jolie personne, disait-on, +mais à peu près sans dot. Dans de pareilles conditions, +n'est-ce pas? ce salon aurait été désert à +Paris. A Copenhague, tout au contraire, on considérait +comme un très grand honneur d'être +admis chez la comtesse; car, là-bas, on croit +encore pour de bon à l'aristocratie, et Mme de +Hansberg était effroyablement noble. Oui! dans +ce temps de blasons à vendre, elle aurait pu être +admise d'emblée chez les chanoinesses de Remiremont, +dans ce célèbre chapitre où, sous l'ancien +régime, les filles de France n'entraient que +par ordre du roi et par exception spéciale, attendu +qu'elles n'avaient pas, du côté maternel, le nombre +de quartiers nécessaires, à cause du mariage +d'Henri IV et de Marie de Médicis, horrible +mésalliance, il faut en convenir.</p> + +<p>«Le Nord, héraldique et féodal, est plein de +respect pour ces choses. Fort entichée de sa noblesse, +très exigeante à cet égard pour les gens +qu'elle daignait recevoir, Mme de Hansberg n'était +donc jamais entourée que d'une société scrupuleusement +choisie, et peu de roturiers comme ton +serviteur peuvent se vanter d'avoir bu ses tasses +de thé.</p> + +<p>«Je ne suis pas vaniteux et je me serais fort bien +passé de cet honneur, sans l'aimable insistance +de mon chef, qui prétendait que ce salon était +indispensable à connaître pour un jeune diplomate. +Je crus d'ailleurs faire plaisir au baron en +l'accompagnant, et il me présenta dans les formes +à la comtesse.</p> + +<p>«Elle me fut antipathique au premier abord. +Cette ancienne belle, poudrée par coquetterie et +ayant assez grand air, mais très flétrie en somme, +me reçut cérémonieusement, au coin de sa cheminée, +du fond d'un fauteuil à écusson, presque +un trône, et sans cesser de tourner un grand rouet +d'ivoire, ainsi qu'une châtelaine du temps des +croisades. Cette mise en scène prétentieuse, tranchons +le mot, ce cabotinage, me déplut souverainement, +et les lugubres groupes de vieillards à +cravates gourmées assis aux tables de jeu allaient +me faire prendre décidément la maison en grippe, +quand la fille de la comtesse, Mlle Elsa, entra dans +le salon.</p> + +<p>«J'évoquerai d'un seul trait cette suave apparition. +Figure-toi Ophélie en robe de deuil.</p> + +<p>«Depuis deux mois que j'étais à Copenhague, +j'avais eu le temps de me blaser un peu sur la +beauté blonde. Là-bas, les trois quarts des femmes +ont des yeux pâles et des cheveux couleur de blé, +et la fille de chambre qui vous apporte l'eau +chaude pour votre barbe ressemble plus ou moins +à la Nilson de notre jeune temps.</p> + +<p>«Sans doute, la grande et svelte enfant qui venait +d'entrer, et qui inclinait respectueusement son +front sous le baiser de sa mère, avait le type +scandinave, elle aussi; mais elle en réalisait la +perfection même, l'idéal absolu. Rappelle-toi les +madones des vitraux, les saintes des livres d'heures +enluminés. Elsa avait leur grâce un peu raide et +si pure, leur chasteté céleste. Ses cheveux, du ton +des vieux louis d'or, étaient tressés en une seule +nate, ronde et lourde, qui pendait derrière elle +jusqu'au milieu de sa jupe noire,—ces dames +étaient en deuil,—et sa souplesse de cygne, sa +légèreté de fantôme, surtout ses yeux d'un vert +bleuâtre, ses yeux de turquoise malade, évoquaient +tout ce qu'il y a de divin dans ce mot: +une vierge.</p> + +<p>«M. de N... me présenta à Mlle Elsa. Elle avait +la voix de sa beauté, une voix qui vous caressait +le coeur. Dès qu'elle m'eut parlé, dès qu'elle +m'eut souri, le grand machiniste qui s'appelle +l'amour exécuta, dans le salon de Mme de Hansberg, +un prodigieux changement à vue. La morgue +ridicule de la comtesse installée dans sa +cathèdre armoriée se transforma en dignité aristocratique, +et mon imagination prêta un air bienveillant +aux vieux messieurs hauts sur cravates +qui s'absorbaient dans les combinaisons du whist +sous la livide clarté des abat-jour verts. J'étais +amoureux, mon ami, follement amoureux de +Mlle Elsa, et, dès ce soir-là, la maison de sa mère, +dont je devins l'hôte assidu, me parut être le seul +lieu du monde où la vie fût supportable.</p> + +<p>«Va! je ne regretterai jamais toutes les peines +que m'a causées ce sentiment, né en une minute, +étouffé aujourd'hui, hélas! mais qui seul est +capable de conserver encore chaud un petit foyer +dans le tas de cendres de mon coeur, et dont le +souvenir ressuscité—tu peux t'en apercevoir—fait +trembler ma voix en ce moment même. Avoir +trente ans, c'est-à-dire être sorti sain et sauf, mais +meurtri, des orages de la première jeunesse, connaître +le néant des passions de tête et des passions +sensuelles, avoir subi leurs dégoûts et leurs +amertumes, et puis, tout à coup, aimer purement +une très jeune fille, rien n'est plus exquis! Les +meilleurs instants de ma vie sont ceux que j'ai +passés chez Mme de Hansberg, assis à côté de +Mlle Elsa, lui parlant—et seulement pour avoir +la joie qu'elle me répondît—d'un rien, d'un +conte d'Andersen que je venais de lire, de ma +promenade à cheval, sous les beaux hêtres de +Kronborg, devant l'horizon du Sund.</p> + +<p>«Que c'est bon d'aimer avec ce respect profond, +ce désintéressement parfait, d'être éperdument +heureux pour tout un jour parce qu'il vous a semblé +que l'être adoré a eu pour vous, la veille, une +bonté dans le regard, une douceur dans la voix! +Vois-tu! j'ai été alors dans un état d'âme qui, +lorsque j'y pense, me relève à mes propres yeux +et me paraît racheter toutes les impuretés de mon +existence. O merveilles morales de l'amour innocent, +de l'amour sans désir! Je ne voulais, je +n'espérais rien de cette enfant divine. Mon coeur +débordait d'une joie ineffable à la seule pensée +qu'elle existait, voilà tout! et que je pouvais approcher +d'elle, la voir et l'entendre. Quand je me suis +dit qu'elle était une femme, qu'elle pourrait peut-être +m'aimer, qu'il n'était pas impossible qu'un +jour mes lèvres effleurassent son front,—oh! rien +de plus,—eh bien, moque-toi de moi, tant que +tu voudras, mais tout d'abord cette idée m'a +fait honte et j'en ai rougi. Lorsque je prenais +congé d'elle et qu'elle me tendait timidement la +main, cela me paraissait une faveur sans prix et +dont j'étais indigne. La seule présence d'Elsa me +jetait dans une extase pareille à celle que la prière +doit procurer aux mystiques, créait autour de +moi une atmosphère de rêve. Qu'elle soit à jamais +bénie, l'enfant qui m'a fait vivre ainsi pendant +quelque temps et près de qui je me suis senti si +heureux, si doux et si pur!</p> + +<p>«Un petit nombre de jeunes gens venaient chez +Mme de Hansberg, et tous étaient des géants +blonds, d'une lourdeur d'esprit et de corps désagréablement +germanique, sans séduction aucune. +Je m'aperçus bientôt—avec quelles délices!—qu'Elsa +préférait ma société à la leur et me traitait +avec une bienveillance marquée. Ce coeur candide +ne se rendait probablement pas compte de +ce qui se passait en lui, mais une fleur de sympathie +s'y épanouissait pour moi.</p> + +<p>«Être aimé d'elle, quel espoir! Je ne le conçus +cependant que mêlé à une terrible inquiétude. +Mme de Hansberg, je te l'ai dit, avait tous les +préjugés et les dédains aristocratiques. Malgré +ma fortune respectable, malgré mes débuts dans +la «carrière» qui avaient été très brillants, cette +femme altière voudrait-elle donner Elsa à un jeune +homme de bonne famille, mais qui s'appelait +Georges Plessy, tout court? Je n'osais guère l'espérer. +Pourtant la comtesse paraissait aimer beaucoup +sa fille unique, et elle s'humaniserait peut-être +devant une inclination manifeste. C'était ma +seule chance de succès. D'ailleurs, je n'avais qu'un +parti à prendre, faire ma demande, et sans retard; +car je me serais reproché comme une mauvaise +action de laisser croître, d'entretenir dans le coeur +d'Elsa un sentiment qui aurait pu devenir une +douleur pour elle, au cas où il aurait jeté des +racines profondes et où Mme de Hansberg m'eût +repoussé malgré tout.</p> + +<p>«Mon chef respecté, mon vieil ami le baron de +N..., s'offrait à moi comme un conseiller naturel. +L'excellent homme, chez qui trente ans de vie +diplomatique n'avaient pas éteint la sensibilité, +accueillit ma confidence avec la bonté la plus +touchante. Je fus éloquent, sans doute, en lui +parlant de mon amour et de mes craintes, car, +lorsque j'eus fini, le baron était très ému et fut +obligé d'essuyer les verres de ses lunettes.</p> + +<p>«—Je n'ai pas toujours porté perruque, mon +cher enfant,—me dit-il enfin avec un triste sourire,—j'ai +connu ce tourment-là, il y a bien longtemps, +et je voudrais vous donner de l'espérance. +Malheureusement, la comtesse est comme le don +Carlos d'Hernani... Vous vous rappelez les beaux +vers d'Hugo:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>L'Empereur est pareil à l'aigle, sa compagne;</i></p> +<p><i>A la place du coeur il n'a qu'un écusson.</i></p> + </div> </div> + +<p>J'ai bien peur que vous ne vous heurtiez à un +invincible parti-pris... Enfin, ne vous découragez +pas encore. J'ai quelque influence sur +l'esprit de Mme de Hansberg et je lui parlerai ce +soir.»</p> + +<p>«La réponse fut telle que je la redoutais, polie, +mais formelle. «Jamais, et pour rien au monde, +la comtesse ne consentirait à ce que sa fille se +mésalliât.» Le pauvre baron avait plaidé vainement +pendant deux heures. Il dut me rapporter, +en propres termes, le cruel refus, et l'atroce sensation +que j'éprouvai en ce moment-là doit être +celle d'un homme à qui l'on coupe le visage d'un +coup de cravache.</p> + +<p>«Les larmes vinrent ensuite... Oui! mon cher, +j'ai pleuré sur l'épaule de mon vieil ami, et je +n'en rougis point. N'a pas qui veut pleuré +d'amour.</p> + +<p>«Je ne pouvais rester à Copenhague. Je demandai +et obtins un congé. Le jour de mon départ, +le baron, qui me conduisit à la gare et eut +pitié de ma mortelle tristesse, me dit, au dernier +moment:</p> + +<p>«—Mon ami, je n'ai pas le courage de vous +cacher une chose qui va vous faire à la fois peine +et plaisir... Je suis allé hier chez ces dames... Elsa +est triste.»</p> + +<p>«Ainsi, la chère enfant m'aurait aimé! Je m'en +doutais bien un peu; mais il n'y avait pas là de +consolation pour moi, puisque notre union était +impossible.</p> + +<p>«Je revins à Paris, j'y cherchai l'oubli dans de +violentes distractions, et six mois après avoir +quitté le Danemark, j'appris le mariage de Mlle de +Hansberg avec un jeune russe, le prince Babéloff. +Elle avait obéi à un désir, à un ordre de sa mère, +sans aucun doute. Pouvais-je lui en vouloir?... +Une enfant!</p> + +<p>«Je fus nommé à Lisbonne et je m'y ennuyai +pendant une longue année. Le grand soleil augmente +et exaspère la mélancolie. Enfin, dans l'été +de 75, je pris un nouveau congé, dont je passai +la durée à Trouville.</p> + +<p>«Ce fut là qu'un matin, prenant le café en compagnie +d'un de mes collègues, sous la tente du +casino, je lus dans le journal local, parmi les noms +des voyageurs de distinction récemment arrivés à +l'hôtel des Roches-Noires, celui de la princesse +Babéloff.</p> + +<p>«Mon coeur se mit à battre avec violence. Mais +était-ce bien Elsa qui se trouvait si près de moi? +J'interrogeai mon compagnon, homme très mondain, +ayant des relations cosmopolites, et je sus +par lui—tu devines mon émotion—que la +princesse Babéloff, logée depuis cinq ou six jours +aux Roches-Noires, était en effet Mlle Elsa de +Hansberg et qu'elle n'avait été mariée que pendant +un an à peine, son mari ayant été tué par accident, +dans une chasse. Mon camarade ajouta que +la princesse avait aussi perdu sa mère et qu'elle +voyageait pour se distraire de ses récents chagrins, +seulement accompagnée d'une vieille parente, +duègne sans importance. La princesse ne +devait passer qu'une semaine à Trouville et retournerait +ensuite en Danemark.</p> + +<p>«Donc Elsa était veuve, libre de toute influence, +ne dépendant que d'elle-même, et je me rappelais +soudain que, dix-huit mois auparavant, elle avait +été affligée, elle avait souffert d'être séparée de +moi. Un immense espoir m'envahissait. Je voulais +la revoir, la revoir sur-le-champ. Quittant brusquement +mon compagnon, je rentrai chez moi et +j'écrivis à la princesse une lettre respectueuse, m'autorisant +du hasard qui nous rapprochait pour lui +dire combien je prenais part à son double deuil et +quel fidèle sentiment j'avais gardé pour elle. Mon +messager m'apporta une réponse immédiate, une +lettre timbrée d'une couronne princière, hélas! +mais écrite par Elsa elle-même, d'une de ces +longues et grosses écritures qui couvrent quatre +pages en quelques mots. C'était une simple assurance +qu'on aurait grand plaisir à me revoir et +une invitation à venir le soir même. Aussitôt après +dîner, je me rendis aux Roches-Noires par la plage. +La nuit montait, une calme et chaude nuit d'été, +sans un souffle. Déjà quelques étoiles scintillaient +dans le ciel et l'on entendait dans l'ombre la profonde +respiration de la mer. Tous mes souvenirs +de Copenhague me revenaient en foule. Je revivais +les longues soirées passées en admiration +devant Elsa, je l'évoquais, blonde en robe noire, +fixant doucement sur mes yeux ses yeux clairs, +dans sa chaste attitude de sainte de missel. J'allais +la revoir... Était-ce possible?...</p> + +<p>«Enfin, j'arrivai à l'hôtel; le domestique me +conduisit au premier étage, ouvrit une porte. J'entrai, +glacé d'émotion, défaillant presque, dans un +petit salon très éclairé, et je vis Elsa qui se levait +pour me recevoir, Elsa restée la même, absolument +la même, comme jadis si blanche et si blonde +dans sa robe de deuil, avec ses yeux pâles, ayant +gardé intacte sa grâce virginale.</p> + +<p>«Elle me tendit la main, cette main qu'autrefois +je me croyais à peine digne d'effleurer, et je la pris +en m'inclinant; elle m'accueillit avec quelques +mots de bienvenue, et je reconnus sa chère voix. +Oui! pendant un instant, mon illusion fut complète. +Je crus retrouver la jeune fille que j'avais si +purement, si idéalement aimée!</p> + +<p>«Mais, dès le premier mot que je prononçai, le +charme fut rompu. Je me rappelai qu'il fallait lui +dire et je lui dis en effet «Madame», et ce titre +me rappela la réalité, dissipa ma chimère. Je regardai +sa main que je retenais encore dans la +mienne, et j'y vis un anneau nuptial.</p> + +<p>«Ah! mon cher ami, cette entrevue a été l'heure +la plus amère de ma vie. Je m'étais assis près +d'Elsa, j'essayais de lui adresser quelques mots de +condoléance sur la mort de sa mère, et elle me +répondait avec embarras, se souvenant sans doute +combien la comtesse avait été dure pour moi. Ni +l'un ni l'autre nous ne prenions souci de nos paroles +machinales, et tous les deux ensemble, j'en suis +certain, nous nous abîmions dans des pensées qui +nous rongeaient le coeur. Elsa avait surpris mon +regard sur son anneau, et, quand j'avais reporté +mes yeux sur les siens, j'y avais retrouvé une affreuse +expression de détresse. Puis cette phrase lui +échappa: «Depuis la mort du prince...», et elle +vit éclater tant de douleur sur mon visage, qu'elle +s'interrompit toute confuse.</p> + +<p>«Nous comprîmes alors qu'il y avait entre +nous un abîme, quelque chose d'irréparable, et +combien toute explication serait superflue. A +la moindre allusion faite au passé, nous aurions +éclaté en larmes impuissantes. A quoi bon?... +Comme dans le salon de Mme de Hansberg, à +Copenhague, nous étions l'un près de l'autre, +libres tous les deux, semblables physiquement +aux amoureux d'autrefois, et cependant il nous +était aussi impossible de ranimer notre ancien +sentiment que d'imposer silence au rythme lointain +de la mer qui parvenait jusqu'à nous par la +fenêtre ouverte, ou que d'éteindre une des étoiles +qui étincelaient dans le ciel nocturne.</p> + +<p>«Notre entretien stupidement banal en apparence, +mais dont chaque mot contenait un infini +de plainte et de regret, dura un quart d'heure à +peine. J'eus le courage de me lever le premier; +elle en fit autant en m'annonçant qu'elle quitterait +Trouville le lendemain matin, et je la quittai +sans avoir touché de nouveau sa main où brillait +sa bague de veuve.</p> + +<p>«Une fois dehors, devant la façade noire de +l'hôtel, dont une seule fenêtre était éclairée, je +restai un instant immobile sur la plage dans le +grandiose silence de la nuit, et je sentis en moi +un vide immense se creuser. Soudain, là-bas, dans +l'obscurité, une lame de fond poussa son long +sanglot; et c'est pour moi une certitude qu'à cet +instant précis, Elsa dans sa chambre solitaire et +moi sur la plage déserte, nous avons exhalé le +même soupir, le profond soupir de l'éternel +adieu.»</p> + +<h3>IV</h3> + + +<p>—«Voilà donc pourquoi nous ne nous sommes +mariés ni l'un ni l'autre,—dit le commandant +Dulac en se levant pour s'en aller.—Mais, +crois-tu,—ajouta-t-il presque gaîment,—nous +étions soulagés par notre confidence mutuelle,—crois-tu +qu'on nous excusera, si l'on vote l'impôt +sur les célibataires, et que nous serons exemptés?</p> + +<p>—J'en doute fort,—répondis-je,—car le +récit de nos deux aventures ferait pitié à bien des +gens, mon pauvre ami, et la brutale démocratie +où nous vivons se soucie fort peu, n'est-ce pas, +des scrupules, des nuances et des délicatesses.</p> + +<p>—Oh! non,»—s'écria d'un air convaincu le +commandant, qui est réactionnaire jusqu'au bout +des ongles.</p> + +<p>Et après avoir allumé un dernier cigare pour +la route, il me donna une poignée de main fraternelle.</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/9c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/10a.png"></p> +<br> + + + + +<h2>Jalousie</h2> + +<p class="mid">(MANUSCRIT D'UN PRISONNIER)</p> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/8b.png"></span>emain matin, j'aurai fait les six mois +de détention auxquels j'ai été condamné +pour avoir volé deux mille +francs dans la caisse de mon patron; demain +matin, j'aurai expié ma faute, subi toute ma +peine.</p> + +<p>A huit heures, le gardien entrera dans ma cellule. +Il m'apportera les vêtements que j'ai dû +échanger, en entrant ici, contre le costume des +détenus; ils étaient neufs, je m'en souviens, et, +quand je les aurai mis, je reprendrai l'apparence +d'un jeune homme comme un autre, assez élégant +même. Je n'aurai plus qu'à descendre au +greffe, où on lèvera mon écrou, et à rejoindre +Marguerite, qui m'a promis de m'attendre dans +un fiacre à la sortie de la prison. Je serai libre!</p> + +<p>Je serai libre, et je pourrai encore être heureux; +car Marguerite, pour qui j'ai commis ce vol, me +jure dans sa lettre d'hier qu'elle m'aime toujours +et que nous vivrons ensemble comme mari et +femme, ainsi qu'autrefois. Dans ce grand Paris +où l'on peut cacher facilement son passé, un garçon +comme moi, énergique, payant de mine et +ayant l'instinct du commerce,—avant mon malheur, +mon patron songeait à me prendre pour +associé,—un garçon comme moi, dis-je, finira +bien par trouver une place. Je me sens plein d'un +indomptable courage, et je suis prêt à travailler +comme un cheval d'omnibus pour gagner ma vie +et celle de Marguerite.</p> + +<p>D'ailleurs, à plus tard les affaires sérieuses. Ne +pensons qu'à demain, à demain dont je suis sûr +et qui sera délicieux. Dès que j'aurai franchi la +porte de la prison, j'apercevrai dans l'ombre de +la voiture le joli visage de Marguerite, pâle d'émotion +sous la voilette. Je jetterai l'adresse au cocher +en lui donnant cent sous pour qu'il aille bon train, +je sauterai dans le fiacre, qui partira au grand +trot, et la pauvre fille tombera en pleurant sur ma +poitrine. Quel baiser!</p> + +<p>Nous rentrerons chez nous, dans notre chambre +haute de la rue Madame, d'où l'on voit tout le +jardin du Luxembourg. Par cette belle fin de +Septembre, si sereine et si pure, les arbres doivent +être admirables avec leurs feuilles flétries. Nous +dresserons le couvert auprès de la fenêtre ouverte; +un doux rayon de soleil caressera la nappe blanche +et fera étinceler la vaisselle, et nous déjeunerons +gaiement, sans pouvoir nous quitter des +yeux, nous taisant, attendris, ou bavardant et faisant +mille projets. Après m'avoir versé mon café, +Marguerite viendra s'asseoir auprès de moi, +comme jadis; elle joindra sur mon épaule ses +deux mains, et posera dessus son gentil menton, +en me regardant de tout près. Je respirerai sa fine +odeur de blonde, ses cheveux chatouilleront mes +lèvres, je lui montrerai le lit du doigt, son clignement +d'yeux consentira; et alors, vite, vite, je +fermerai les volets, la fenêtre, les rideaux, elle +allumera les bougies, j'arracherai mes vêtements, +et, tandis qu'elle se déshabillera, plus lente, je +l'attendrai, frémissant, le coude dans l'oreiller, et +tant mieux si mon coeur éclate et si je meurs +de joie, quand je verrai sa nuque et ses épaules +émergeant de son corset de satin noir et son +voluptueux sourire reflété dans l'armoire à glace!</p> + +<p>Oui! voilà ce que je puis avoir demain, après +ces six mois de solitude, d'horrible solitude. Voilà +ce que je puis avoir demain, si je veux. La liberté, +le bonheur, l'amour!...</p> + +<p>Eh bien, cela ne sera pas. Je me tuerai tout à +l'heure, quand j'aurai noirci ces quelques feuillets +où j'essaie de m'expliquer à moi-même la cause +de mon impérieux besoin de mourir. Ah! le gardien, +qui, malgré le règlement, a bien voulu me +vendre le rat de cave à la lueur duquel j'écris ces +lignes, et qui, demain, quand il viendra pour me +délivrer, me trouvera pendu à l'un de ces barreaux, +raide, déjà froid, la face noire et la langue +tirée, sera bien surpris, n'est-ce pas? Les choses +se passeront ainsi, pourtant. Je me pendrai à +minuit.</p> + +<p>Réfléchissons, tâchons de voir clair dans les +sentiments qui m'agitent.</p> + +<p>D'abord, il faut bien l'avouer, je n'ai aucun +remords de ma mauvaise action. J'ai cependant +commis un indigne abus de confiance, j'ai volé +un homme qui était juste et bienveillant pour +moi, qui rétribuait honorablement mon travail, +se souciait de mon avenir, m'estimait assez pour +vouloir m'associer à ses affaires. Mais, il n'y a pas +à me le dissimuler, je n'éprouve point de repentir. +Ce serait à refaire?... Oui! si je sentais encore le +bras de Marguerite frémir sur le mien, devant la +vitrine de ce joaillier, si je voyais encore ses yeux +avides de désir en regardant ce petit bracelet +orné de brillants, eh bien, je volerais encore les +cent louis dans ma caisse et je lui donnerais le +bijou. Suis-je un scélérat, ou un aliéné? Je n'en +sais rien, mais je recommencerais.</p> + +<p>Oh! cette femme! Comme je l'ai aimée, tout +de suite, au premier choc de nos regards!</p> + +<p>Je me rappelle. Deux camarades m'avaient +offert de les accompagner dans ce bal public, +du côté de Montmartre. J'avais refusé d'abord, +j'étais un peu las. Je voulais me coucher de +bonne heure. Ils insistèrent, et je les suivis.</p> + +<p>L'orchestre jouait une polka dont le motif +vulgaire était durement dessiné par le cornet à +piston, et autour de l'espace bitumé où sautaient +quelques couples, la foule tournait sans cesse, +stupidement, sous les maigres arbustes dont le +feuillage, éclairé en dessous par le gaz, avait des +tons de papier peint. Deux femmes vinrent à +notre rencontre. La plus grande, une brune très +maquillée,—le type de la fille de restaurant nocturne,—connaissait +un de mes compagnons; +elle nous demanda effrontément de lui payer à +boire. On s'attabla, et je m'assis auprès de l'autre +femme, de la blonde, déjà séduit par son délicat +et gracieux visage, par son maintien réservé, +presque timide. Il était facile de voir qu'elle ne +courait les bals que depuis très peu de temps. +Point de bijoux et une pauvre robe noire déjà +usée, une robe d'honnête fille.</p> + +<p>Son chapeau seul, un feutre tapageur à plume +rose, autorisait le premier venu à lui dire: +«Viens-tu souper?» Ce chapeau était une +enseigne.</p> + +<p>Nous causâmes: sa voix était douce comme +ses yeux. Aucun cynisme. Un de mes camarades +lui ayant adressé un compliment brutal, elle ne +lui répondit que par un sourire gêné, où il y avait +de la politesse, de la résignation et du dégoût. +Elle charmait en inspirant la pitié, et elle me fit +songer—je n'ai pourtant rien d'un poète—au +reflet d'une étoile dans le ruisseau. Dans le premier +baiser que je lui donnai, lorsque nous fûmes +montés tous deux en voiture, à la sortie du bal, il +y avait déjà de la tendresse.</p> + +<p>La nuit que nous passâmes ensemble,—oh! +je crois encore sentir la chaleur de ses larmes, +quand elle pleurait sur mon épaule en me racontant +son enfance vagabonde sur les trottoirs de +Paris, sa jeunesse de misère, sa chute piteuse et +inévitable,—cette nuit-là fut telle que, peu de +jours après, j'arrachais Marguerite à sa honteuse +misère et qu'elle venait vivre avec moi.</p> + +<p>C'était une folie. Je n'avais pour toutes ressources +que mes appointements de caissier au +«Petit-Saint-Germain». Pourtant, si Marguerite +avait eu un peu d'économie, quelques instincts +de femme de ménage, on aurait pu s'en tirer tout +de même. Mais il n'en était rien. Naturellement +douce, le coeur froid et la chair ardente, tombée +dans la débauche plutôt par faiblesse que par +goût, Marguerite était la vraie gamine de Paris, +paresseuse et ivre de chiffons, qui s'attarde au lit +jusqu'à midi, le nez dans un roman, et qui se +nourrit de salade pendant huit jours pour s'acheter +une paire de bas de soie.</p> + +<p>Bientôt mon petit ménage fut dans un complet +désordre. Le soir, quand je revenais du magasin, +je trouvais Marguerite encore en peignoir +du matin, en train de faire des «réussites»; elle +n'avait même pas songé au souper, et il fallait +envoyer la concierge acheter des charcuteries.</p> + +<p>Quand j'essayais de faire quelques remontrances +à ma maîtresse, elle me disait simplement, +sans se fâcher: «Je sais bien que je ne suis +pas la femme qu'il te faut... Qu'est-ce que tu +veux y faire?... Quitte-moi. Je n'aurai pas le droit +de me plaindre.»</p> + +<p>Et je ne savais que répondre, furieux de penser +qu'elle ne tenait guère à moi et que je ne pouvais +plus me passer d'elle.</p> + +<p>La quitter? J'y avais bien songé quelquefois, +dans les premiers temps. Mais l'idée qu'elle me +dirait assez froidement adieu, qu'elle retournerait +le soir même dans l'horrible bal où je l'avais +ramassée et qu'un passant l'emmènerait chez lui +pour une ou deux pièces de vingt francs... oh! +cette idée-là m'était insupportable. La quitter! +Mais, rien qu'en me disant que je me réveillerais +le lendemain sans sentir la chaleur de son corps +auprès de moi, j'éprouvais comme une défaillance. +En quelques semaines, le besoin que j'avais +de cette femme avait pris l'ardeur d'une passion +et la force d'une habitude.</p> + +<p>Je l'aimais! je l'aimais!... Elle me possédait, +quoi!</p> + +<p>Quand j'avais fait connaissance avec Marguerite, +elle habitait une sordide chambre d'hôtel +garni et ne possédait qu'un peu de linge, la +pauvre robe qu'elle avait sur le corps, et cet horrible +chapeau à plume rose qui l'affichait dans +les bals publics. Pour l'habiller plus décemment, +pour lui faire un petit trousseau, j'avais sacrifié +toutes mes économies et je m'étais même endetté. +Son désordre, son manque de soins, les nouvelles +dépenses que je fis pour la distraire, pour la mener +au spectacle, au café-concert,—j'avais peur +qu'elle ne me quittât par ennui,—achevèrent +rapidement ma ruine. J'étais en retard avec tous +les fournisseurs; je devais des sommes assez +rondes à plusieurs de mes camarades. Mais je ne +confiais pas mes soucis à Marguerite.</p> + +<p>A quoi cela m'eût-il avancé? Elle m'aurait dit +encore, je le prévoyais, de sa voix douce et résignée: +«Que veux-tu que j'y fasse?... Séparons-nous.» +Je m'efforçais donc de ne pas penser à la +catastrophe certaine, feignant l'insouciance auprès +de ma maîtresse, faisant avec elle une partie de +plaisir dès que j'avais quelque argent; mais, au +fond du coeur, j'étais épouvanté de l'avenir.</p> + +<p>Tous les hommes dans une position désespérée +sont tentés de demander des ressources au jeu. +Je le fus d'autant plus facilement que les commis +du «Petit-Saint-Germain» parlaient constamment +devant moi de leurs gains et de leurs pertes aux +courses de chevaux qu'ils suivaient avec passion. +Un jour, le chef du rayon des soieries, dont +jusque-là les paris avaient été très heureux, affirma +qu'il avait sur le résultat des prochaines +courses d'Auteuil un renseignement excellent, +donné par un jockey, un «bon tuyau», comme +on dit dans l'argot spécial des bookmakers. D'après +ce «tuyau», <i>Grain-de-Sel</i>, un cheval inconnu, +remporterait le prix principal, et ceux qui parieraient +pour lui gagneraient dix fois leur mise. +Vainement le second vendeur des lainages vantait-il +les <i>performances</i> du cheval favori, <i>Sept-de-Pique</i>, +l'autre n'en voulait pas démordre et racontait, +avec des airs mystérieux, une assez sale intrigue +d'écurie où des sportsmen fameux étaient mêlés +et qui devait donner la victoire à <i>Grain-de-Sel</i>.</p> + +<p>Tant d'assurance me troubla.</p> + +<p>—«Si j'avais encore,—me dis-je,—le billet +de cinq cents francs qui était dans mon secrétaire +quand Marguerite est venue habiter avec moi, je +le risquerais certainement... Dix fois la mise! Cinq +mille francs!... Ce seraient toutes mes dettes +payées, et la tranquillité, l'aisance, la paisible possession +de Marguerite pour de longs mois.»</p> + +<p>Mais il n'y avait que deux louis dans mon +porte-monnaie. Je chassai donc ce rêve absurde +en haussant les épaules.</p> + +<p>J'avais promis à Marguerite, malgré ma pauvreté, +de la conduire ce soir-là aux Folies-Bergère, +où de très étranges clowns faisaient fureur. Nous +y allâmes à pied, bras dessus bras dessous, pour +épargner le prix d'un fiacre, et nous passâmes +sous les galeries du Palais-Royal. Marguerite n'eût +pas été femme si elle n'avait point fait deux ou +trois haltes devant les vitrines des bijoutiers. Elle +me montra un mince porte-bonheur orné de +diamants qui excitait sa convoitise.</p> + +<p>—«Dis donc, combien ça peut-il coûter, ce +petit bracelet?</p> + +<p>—Eh! eh!—répondis-je,—une cinquantaine +de louis... Pas moins.»</p> + +<p>Elle s'éloigna de la vitrine, lentement, avec un +long regard de regret.</p> + +<p>—«Allons!—dit-elle,—ces joujoux-là, +c'est bon pour les autres!»</p> + +<p>A ce moment précis, par un de ces coups de pensée +où l'on voit l'avenir prochain dans une lueur +d'éclair, je me rappelai dans tous ses détails l'intrigue +d'écurie racontée par mon camarade; je conçus +une confiance absolue dans le succès de <i>Grain-de-Sel</i>; +j'eus le coeur étreint par la tentation de prendre +deux mille francs dans ma caisse, d'acheter le bracelet +pour Marguerite et de jouer le reste; j'imaginai +un moyen de dissimuler le vol pendant quelques +jours, afin de pouvoir restituer secrètement la +somme, si je gagnais aux courses; je me vis enfin +libéré de tout souci, les poches pleines d'or, venant +de faire un dîner fin avec ma maîtresse, assis derrière +elle dans l'ombre d'une baignoire de petit +théâtre, et mordillant de temps en temps entre mes +lèvres les frisons de cheveux qu'elle a dans le cou.</p> + +<p>Je pensai à toutes ces choses à la fois, en une +seconde, avant que Marguerite eût détourné ses +yeux de la vitrine éblouissante.</p> + +<p>Je l'entraînai, lui serrant le bras, hâtant le pas, +le coeur gonflé et battant à coups profonds. Puis, +soudain, j'eus la sensation que je venais d'être +frappé douloureusement dans l'intérieur de mon +cerveau et je me dis:</p> + +<p>«Si je ne gagnais pas?...»</p> + +<p>Je lançai un regard oblique à celle qui m'accompagnait. +Heureusement, elle avait la tête +tournée de l'autre côté, du côté des boutiques, et +elle ne vit pas mes yeux. Dans la glace d'un magasin, +j'aperçus avec terreur un visage de fou qui +me ressemblait.</p> + +<p>Mais, d'un effort de volonté, je redevins maître +de moi.</p> + +<p>Eh bien, quoi? Si je ne gagnais pas?... J'irais +m'asseoir, le dos rond et la tête basse, sur le banc +des accusés; je tâterais de la prison, du bagne +peut-être... On n'a rien sans risque; et, en cas de +malheur, j'aurais donné du moins à cette femme +qui m'avait fait son esclave par les sens, mais +dont je n'avais jamais échauffé le coeur glacé, +j'aurais donné à Marguerite une effrayante preuve +d'amour, et elle m'aimerait peut-être enfin, elle +souffrirait peut-être à son tour, la fille qu'elle était, +quand elle saurait que j'avais volé pour elle!...</p> + +<p>Mais l'heure passe... A quoi bon raconter la +tempête morale dans laquelle a sombré mon honnêteté? +A quoi bon dire le vol commis et mon +horrible angoisse, devant le poteau des courses, +en voyant accourir les deux chevaux furieusement +fouettés par leurs jockeys, et en entendant la foule +acclamer <i>Sept-de-Pique</i>, qui venait de battre <i>Grain-de-Sel</i> +d'une longueur de tête? On découvrit mon +crime. Je fus arrêté, jugé, condamné, mis enfin +dans cette prison où j'ai subi les pires tortures et +d'où je ne sortirai que mort.</p> + +<p>Oh! oui, les pires tortures! Pas celles du remords, +je le répète, ni de la privation de la liberté, +ni de la vie en commun avec des bandits. Oh! +de bien pires, de bien pires, celles de la jalousie!...</p> + +<p>Je n'avais jamais souffert encore de ce cruel +sentiment, et Marguerite, pendant les cinq mois +que nous avions vécu ensemble, n'avait rien fait +pour me l'inspirer. Apathique et casanière, elle +restait seule au logis pendant toute la journée,—j'en +avais des preuves,—et, le soir, quand +nous sortions ensemble, pas une seule fois je n'avais +surpris chez elle un de ces regards de complaisance +que la plus honnête femme, même au +bras de son mari, jette au premier passant venu +qui a l'air de la trouver à son gré. Marguerite +n'était nullement coquette.</p> + +<p>De plus, ce que j'avais prévu au moment où +je méditais mon coup était arrivé. Marguerite +avait été profondément touchée par ma coupable +action; elle y avait vu une preuve d'amour. A +l'audience, elle avait pleuré des larmes sincères, +s'accusant de m'avoir perdu, et, dès qu'il lui fut +permis de me visiter dans ma prison,—elle se +faisait passer pour ma soeur,—elle me montra, +derrière la grille du préau, un visage pâli par le +chagrin. Elle m'aimait enfin! J'en étais sûr.</p> + +<p>Je me souviens de notre première entrevue. +Nous nous regardions tristement à travers le grillage +en fer.</p> + +<p>—«Alors, tu m'aimes un peu?—lui dis-je.—C'est +bien vrai?</p> + +<p>—Plus et mieux qu'autrefois, tu le vois bien.</p> + +<p>—Naguère, tu étais si froide pour moi, cependant!</p> + +<p>—Ce que tu as fait m'a bien changée, va!... +Est-ce que je pouvais croire que tu m'aimais à ce +point-là?... Mets-moi à l'épreuve.</p> + +<p>—Il n'y en a qu'une qui me convaincrait.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Si tu étais capable d'attendre ma libération +et de me rester fidèle?...</p> + +<p>—Je te le promets... je te le jure!</p> + +<p>—Bah! comment vivras-tu?</p> + +<p>—Je travaillerai.</p> + +<p>—Toi, ma pauvre Marguerite?</p> + +<p>—J'ai appris pour être couturière... Tu verras.»</p> + +<p>Elle revint huit jours après, ôta ses gants et me +montra ses doigts marqués de piqûres d'aiguilles. +Elle avait trouvé, me dit-elle, des «confections» +à faire pour un magasin de nouveautés. Elle gagnait +déjà quarante sous par jour, mais bientôt +elle deviendrait plus habile, arriverait à trois +francs.</p> + +<p>—«On peut vivre avec ça,—ajouta-t-elle en +souriant. Oh! sans faire la noce, bien sûr... Mais +je n'y pense guère, va!... Je ne tiens plus qu'à une +chose, à présent... Faire plaisir à mon chéri.»</p> + +<p>Ce nom «mon chéri», qu'elle me donnait +autrefois avec tant d'indifférence, si banalement, +comme elle l'avait donné, hélas! à tous ses amants, +fut prononcé par elle, ce jour-là, avec l'intonation +la plus tendrement émue; et les larmes m'en +vinrent aux yeux.</p> + +<p>Que m'importaient alors la captivité, la livrée +d'infamie, l'ignoble soupe mangée à la même gamelle +que les scélérats, les éternelles nuits d'insomnie +sans lumière! Marguerite m'aimait; elle +gagnait son pain pour rester sage et pour m'attendre. +Était-ce donc possible? Misérable homme! +j'avais commis un vol pour une femme, et j'allais +avoir la consolation, une fois ma faute expiée, de +me réfugier dans les bras de cette même femme, +mais devenue tout autre, régénérée par l'amour +et par le travail, et qui serait maintenant la première +à m'empêcher de faillir, si j'en étais tenté. +Ah! j'étais plein de courage, prêt à subir sans +une plainte la peine que j'avais méritée. Aux plus +durs moments de ma vie de prisonnier, je pensais +à Marguerite, et l'espérance m'inondait en me +réchauffant, comme un puissant cordial, et mes +affreux compagnons me demandaient pourquoi +j'avais l'air si heureux et ce qui me faisait sourire.</p> + +<p>Cet état d'âme délicieux,—oui! moi, le +condamné vêtu d'une souquenille de forçat, moi +à qui les gardiens disaient: «Ici!» comme à un +chien, j'ai vécu alors des heures délicieuses,—cet +état d'âme, cette période d'espoir et de résignation, +dura environ deux mois. Pendant ce +temps, Marguerite vint me voir exactement une +heure par semaine, et, à chacune de ses visites, +je regardais, avec une enivrante pitié, ses yeux +cernés par les veilles, ses joues que la misère +amaigrissait, ses pauvres doigts meurtris et sa +robe qui se fanait de plus en plus.</p> + +<p>Un jour,—c'est alors que mon supplice a +commencé,—elle vint avec une robe neuve.</p> + +<p>Tout de suite, j'eus le coeur mordu par un soupçon. +Mais elle me regarda en face et me dit en +souriant:</p> + +<p>«Ah! oui, tu regardes ma robe!... C'est +Clotilde qui me l'a donnée... Tu sais, Clotilde, +l'amie avec qui j'étais la première fois que nous +nous sommes rencontrés... Elle a maintenant un +amant qui fait des folies pour elle. En me voyant +si pauvrement vêtue, elle m'a fait cadeau de cette +robe qu'elle n'avait mise que cinq ou six fois. Je +n'ai eu qu'à l'arranger un peu... Elle est comme +neuve, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Ce n'était pas vrai! Jamais, depuis que nous +vivions ensemble, Marguerite ne m'avait parlé de +cette Clotilde comme d'une amie. Naguère, les +deux femmes demeuraient dans le même hôtel +meublé, voisinaient, allaient de compagnie dans +les bals publics, voilà tout. Je me rappelais +Clotilde comme une fille sans jeunesse et sans +beauté, tombée dans la misère, pouvant faire +tout au plus illusion, sous le fard, à quelque soupeur +pris de vin. Une pareille créature n'avait pu +trouver un amant assez riche pour faire de telles +largesses. Ce n'était pas vrai, et, si j'en avais douté, +j'en aurais vu éclater la preuve dans les yeux que +Marguerite s'efforçait de tenir fixes sur les miens, +dans ses yeux où le regard semblait trembler et +dont les paupières palpitaient à coups rapides, +dans ses yeux de menteuse!</p> + +<p>Je fus sur le point de lui dire toute ma pensée, +d'éclater en reproches, de lui faire une scène. +Mais j'eus peur qu'elle ne revînt plus, et je me +contins.</p> + +<p>Elle continua de me parler affectueusement, +me disant qu'elle gagnait à présent trois francs +cinquante et jusqu'à quatre francs par jour, +qu'elle avait trop d'ouvrage et n'y pouvait suffire, +qu'elle songeait à prendre une apprentie. Elle accumulait +les mensonges, j'en avais la certitude.</p> + +<p>Bien que je sentisse gronder en moi un orage +de douleur et de colère, j'eus la force d'être calme +jusqu'au bout; je ne répondis que par des mots +insignifiants à tout ce bavardage. Elle attribua +sans doute cet accès de taciturnité à ma triste situation +et me quitta presque joyeuse, s'imaginant +que j'étais sa dupe.</p> + +<p>Ainsi, Marguerite me trompait. Pendant que je +subissais, à cause d'elle, le châtiment des voleurs, +elle avait pris un amant,—que dis-je? elle se louait +peut-être à la nuit, comme autrefois, et pour des +chiffons! Je venais de lui voir une robe nouvelle, +mais, la prochaine fois,—j'en aurais parié ma +main droite,—elle aurait des gants neufs et un +chapeau frais; et toutes les menteries qu'elle venait +de me débiter n'avaient d'autre but que de +me préparer à l'apparition de ses futures toilettes. +Et elle n'avait pas eu l'idée de remettre, pour venir +me voir, ses pauvres vêtements, ou, si elle y +avait pensé, elle n'avait pas voulu se montrer dans +la rue avec une robe usée! Non! elle avait mieux +aimé inventer d'imbéciles impostures; elle avait +probablement haussé les épaules en se disant: +«Tant pis pour lui, s'il ne me croit pas!» Oh! la +stupide, la vulgaire fille! Et c'était pour «ça» que +je faisais de la prison et que je m'étais déshonoré!</p> + +<p>Mais, puisqu'elle était capable de cette infamie, +puisqu'elle ne m'aimait pas, pourquoi revenait-elle +me voir? Eh! parbleu, par niaise sensiblerie, +par bêtise charitable, comme elle serait +allée porter des oranges à sa portière malade à +l'hôpital.</p> + +<p>Quelle honte! Elle avait pitié de moi!</p> + +<p>Je passai huit jours horribles, en roulant sans +cesse toutes ces pensées dans mon esprit. Puis +une terreur me saisit: «Si elle ne revenait pas, au +prochain jour de visite?» Et seulement alors, par +la détresse où cette crainte me jeta, je compris +combien, malgré tout, Marguerite m'était encore +chère. Je me fis donc le serment, que j'ai tenu, +de lui dissimuler ma jalousie, de ne rien faire ni +dire qui pût trahir mes souffrances et mes soupçons.</p> + +<p>Elle revint,—oh! je l'avais parié!—elle revint +avec un joli chapeau de printemps. Elle avait +complété sa toilette; son visage était reposé, son +teint plus frais. Certes! non, cette femme-là n'était +plus dans la misère et ne gagnait plus son pain à +coudre des «confections» jour et nuit.</p> + +<p>Elle eut cependant l'audace... ou la bonté—qui +sait? elle croyait peut-être bien faire—de +me dire qu'elle était très contente, qu'elle employait +deux ouvrières; cent nouveaux mensonges. +Je feignis de m'en réjouir avec elle, et, donnant +à ma voix l'accent le plus caressant, je la priai +d'ôter son gant et d'appuyer sa main sur le grillage +qui nous séparait, afin que je pusse la toucher +de mes lèvres. Elle m'obéit, et en baisant sa +main je vis qu'il n'y avait plus de piqûres d'aiguilles +au bout de ses doigts...</p> + +<p>Mais la demie d'après onze heures vient de +sonner à l'horloge de la prison.</p> + +<p>Mon bout de cire sera bientôt consumé.</p> + +<p>Hâtons-nous.</p> + +<p>Si le temps ne me manquait pas, j'aurais eu +pourtant une atroce satisfaction à analyser ici +toutes les angoisses que j'ai souffertes et qui se +peuvent résumer dans ces deux mots dont l'accouplement +fait frémir: un prisonnier jaloux! +Oui! j'aurais une joie de damné à décrire par le +menu les supplices que m'infligea Marguerite, à +chaque nouvelle visite. Il en est un, surtout... +Oh! celui-là, je veux le dire, car il fut le plus cruel +de tous.</p> + +<p>Ce jour-là, en attendant l'arrivée de ma maîtresse, +j'avais essayé de me persuader que j'étais +trop incrédule, qu'il n'était pas impossible, après +tout, qu'une femme gagnât assez largement sa vie +pour s'acheter quelques nippes. Un détail, même, +qui m'était subitement revenu à la mémoire, m'avait +presque rassuré. Jamais Marguerite, qui ne +craignait pas de se montrer à moi en toilette +neuve,—en y réfléchissant, c'était peut-être une +preuve de son innocence,—jamais Marguerite +ne portait le moindre bijou. Le bracelet jadis +acheté par moi avec l'argent du vol, et qu'elle +avait tenu à restituer honnêtement au moment du +procès, était le seul joyau qu'elle eût jamais possédé. +Jusque-là, très pauvre fille, mais ayant horreur +du faux, du «toc», comme elle disait avec +un dégoût singulier, elle ne s'était jamais parée +de la plus modeste bijouterie, et ses oreilles n'étaient +même pas percées. Le souvenir de cette +dernière particularité me touchait profondément.</p> + +<p>Parbleu! je me rappelais quand même que, si +je ne voyais point de bagues à ses doigts, je n'y +retrouvais pas non plus, depuis quelque temps, les +traces du travail. Je me disais bien aussi qu'elle +pouvait avoir accepté des parures et ne pas les +mettre pour venir me voir. Mais, ce jour-là, j'étais +disposé à la bienveillance, je voulais me convaincre +d'injustice, et, dans les mille suppositions +qui me traversaient l'esprit, je ne m'arrêtais qu'à +celles qui pouvaient être favorables à Marguerite.</p> + +<p>Elle arriva à l'heure exacte, selon son habitude, +et moi, en l'apercevant de loin, à travers le grillage, +je sentis pour la première fois se dissiper +mes soupçons. Mais quand je fus plus près d'elle,—oh! +l'ironie méchante des pressentiments!—tout +de suite, au premier regard, je vis à ses +oreilles deux petites cicatrices encore fraîches!... +Elle avait des bijoux, à présent, cette femme qui +n'en voulait porter que de vrais et à qui je n'avais +pu en payer qu'avec de l'argent volé! Elle se mettait +aux oreilles des perles fines ou des diamants, +et, certainement, elle croyait faire preuve de délicatesse +en m'en épargnant la vue!...</p> + +<p>C'est depuis ce jour-là, c'est depuis qu'il ne +m'est plus permis de conserver le moindre doute +sur la trahison de Marguerite, que je songe à me +tuer. Il y a de longs jours que ce devrait être fait. +Mais quoi! on est lâche, on a peur de la mort, et +puis... et puis, il faut bien le dire, j'aime toujours +cette femme, et, la nuit, sur mon grabat de détresse, +je me tords dans des rêves qu'elle hante. +Oh! j'ai eu toutes les faiblesses! J'ai songé à la +reprendre quand même, telle qu'elle est redevenue; +j'ai songé à accepter tous les partages, toutes +les abjections. Je me suis moqué de moi-même, +j'ai raillé ma jalousie: «Tu es bien scrupuleux, +dis donc, pour un voleur!» Mais c'est plus fort +que moi. La pensée qu'elle m'a trompé, qu'elle +s'est vendue à un homme ou à plusieurs pendant +tout le temps que je suis resté en prison, en prison +à cause d'elle, me rend furieux... me fait voir +rouge!...</p> + +<p>Oui! comme je le disais en commençant cet +écrit, je pourrais, demain matin, déjeuner avec +elle dans notre petite chambre, auprès de la fenêtre +d'où l'on voit le grand jardin d'automne et +les beaux arbres dorés. Oui! ce serait délicieux... +Mais si j'apercevais alors, dans les cendres du +foyer, le bout de cigare de son «monsieur» de la +veille, je serais capable de prendre un couteau sur +la nappe et de le lui planter dans le coeur.</p> + +<p>Je ne veux pas devenir un meurtrier. C'est bien +assez d'être un voleur. Il vaut mieux mourir...</p> + +<p>Mourir sans rancune contre elle, en me disant +que ce qui est arrivé était inévitable, et qu'elle a +été sincère, en somme, qu'elle m'a même peut-être +un peu aimé, le jour où elle me fit cette promesse +qu'elle n'a pas eu la force de tenir.</p> + +<p>Adieu, Marguerite! Tu n'es pas mauvaise au +fond, et en lisant ceci, tu pleureras un instant, je le +crois. Mais tout s'oublie, et plus tard, quand un +de tes amants de rencontre s'amusera à te faire raconter +ta vie, tu seras vaniteuse comme toutes tes +pareilles, va! Tu sauteras, pieds nus, hors du lit, +pour aller chercher ces feuillets dans le tiroir du +haut de ta commode où tu serres ton jeu de +cartes et tes reconnaissances du Mont-de-Piété, et, +après t'être recouchée, tu feras lire ma confession +à ton hôte d'une nuit, toute fière de lui prouver +qu'un malheureux homme s'est tué pour toi.</p> + +<p>Ah! ah! Minuit sonne... Mon rat de cave va +s'éteindre. J'ai déjà roulé en corde le drap de mon +lit, et le barreau de la lucarne est solide... Du courage, +et finissons-en!</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/4c.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/11a.png"></p> +<br> + + +<h2>Fille de Tristesse</h2> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/11b.png"></span>vant de devenir célèbre en un jour,—le +jour du vernissage d'il y a trois ans, +où tout Paris devint amoureux de sa +délicieuse <i>Musicienne des rues</i>,—le peintre Michel +Guérard a connu la dure misère.</p> + +<p>Sa mère, son admirable mère, qui n'a pas douté +une minute de la vocation de son fils et qui est +morte avec la fierté de le voir classé parmi les +jeunes maîtres de l'école moderne, a vécu tout +près de lui les terribles années d'épreuve, le consolant +de sa tendresse, le fortifiant de son courage. +Aussi, Michel, qui s'est évanoui de douleur, +le jour de l'enterrement, au bord de la fosse ouverte, +dans le cimetière Montmartre, ne prononce +jamais ce mot: «ma mère», sans que sa voix +tremble d'émotion, et le souvenir de la bonne et +vaillante femme veille toujours, auguste et sacré, +dans sa mémoire, comme une lampe de sanctuaire.</p> + + +<p>Michel avait vingt ans à peine et travaillait +depuis dix-huit mois seulement dans l'atelier de +Gérôme, à l'École des Beaux-Arts, lorsque mourut +subitement son père, l'honnête caissier de la +<i>Salamandre</i>, compagnie d'assurances contre l'incendie, +d'une médiocre importance. La place était +modeste, et le bonhomme ne laissait à sa veuve +qu'une insignifiante épargne. La <i>Salamandre</i>, en +souvenir de l'intègre et ancien serviteur, offrit à +Mme Guérard, pour son fils, une place convenable +dans les bureaux de la Compagnie. Le jeune +homme l'eût acceptée par dévouement pour sa +mère; mais celle-ci refusa le sacrifice.</p> + +<p>—«Non!—dit-elle, en serrant longuement le +grand garçon contre son coeur et en le baisant sur +sa belle chevelure noire, toujours si sauvagement +emmêlée,—non! mon garçon, fais de la peinture, +puisque c'est ton idée... Nous vivrons comme +nous pourrons.».</p> + +<p>Et l'on vécut comme on put, c'est-à-dire fort +mal, tout en haut de Montmartre, non loin du +moulin ruiné,—dégénéré depuis en guinguette,—au +cinquième étage d'une maison neuve, construite +en boue et en crachats, mais d'où l'on +voyait l'immense Paris comme dans un panorama, +avec ses tours, ses flèches et ses dômes, et là-bas, +là-bas, son enceinte de collines, grises dans la +brume.</p> + +<p>Michel n'avait là qu'un vaste atelier et une +sorte de cellule sans feu, où logeait Mme Guérard. +Dès le matin,—oh! la pauvre maman en bonnet +de servante!—elle venait tout ranger dans l'atelier, +allumait le poêle, nettoyait les brosses, +cachait le lit de sangle de son fils derrière un +paravent, puis elle disparaissait, le laissant travailler +tranquillement toute la journée. A peine +l'entendait-il, de temps à autre, invisible et présente +comme un génie familier, remuer les cendres +de sa chaufferette dans sa petite chambre, ou +souffler le feu pour faire cuire le dîner, dans +l'étroite cuisine. C'est là que le fils et la mère faisaient +des repas de poupée sur une petite table +de bois blanc, et l'on y était bien, en Décembre, +près de la chaleur du fourneau.</p> + +<p>Michel «buchait» comme un manoeuvre pour +gagner le pain du jour, de la semaine, du mois. +Il bâclait—de grand matin, en été, le soir à la +lampe, l'hiver—des dessins sur bois pour les +publications illustrées, et la maman Guérard faisait +des prodiges d'économie pour que son fils eût +de quoi payer les modèles et peindre d'après +nature, toute l'après-midi.</p> + +<p>Il y eut de mauvais jours, de très mauvais +jours. Depuis longtemps, les six couverts, la pince +à sucre et la boîte à couteaux à manches d'argent +avaient été vendus afin d'acquitter une note du +marchand de couleurs. Quelquefois, pour acheter +le dîner,—c'est étonnant, ce qu'un morceau de +veau rôti représente de déjeuners froids, et l'on +ne s'imagine pas tout l'avenir qu'à le reste d'un +pot-au-feu transformé en rata et en vinaigrette!—quelquefois, +il fallait engager les autres débris +du luxe bourgeois de jadis, tels que la montre +d'or en forme de bassinoire, qui avait dû être à la +mode sous le Consulat, ou même la broche encadrée +de petits grenats dans laquelle miroitait, au +cou de la veuve, le daguerréotype de feu M. Guérard. +La brave maman connaissait, hélas! le chemin +du Mont-de-Piété, et il y avait souvent une +ou deux reconnaissances sous le «sujet» en +bronze de la pendule, qui représentait une jeune +personne embrassant avec désespoir le mât d'une +barque en détresse.</p> + +<p>Les Guérard étaient donc très pauvres; mais, +comme beaucoup de pauvres, ils trouvaient encore +moyen de faire la charité.</p> + +<p>Sur le même palier qu'eux, dans une affreuse +mansarde carrelée, logeait une pauvre ouvrière +avec sa petite fille.</p> + +<p>La femme, que les gens de la maison appelaient +tous: «c'te pauv' Sidonie», n'avait jamais +été mariée. Elle avait eu sa petite fille à dix-huit +ans, âge où elle avait été presque jolie,—oh! +une saison seulement, juste le temps d'être trompée +et abandonnée par un vaurien, et de perdre +sa fraîcheur et sa santé dans une couche laborieuse;—et +depuis, elle avait toujours trimé pour +gagner sa vie et pour élever son enfant. A trente +ans, «c'te pauv' Sidonie» avait le dos voûté, les +tempes grises, et il lui manquait trois dents par +devant. Elle était très courageuse, très honnête, +et faisait des journées à n'importe quel prix.</p> + +<p>La petite fille, nommée Fernande, avait l'air +d'une bohémienne: un teint de citron mûr, de +longues mèches de cheveux noirs et crêpés, et +des yeux qui lui faisaient le tour de la tête, comme +on dit dans les faubourgs.</p> + +<p>Michel, l'ayant vue jouer dans l'escalier, la +trouva gentille, la fit poser pour un bout d'étude, +et la maman Guérard la prit en amitié.</p> + +<p>Cela faisait de la peine à l'excellente femme +de voir cette jolie enfant polissonner dans la cour,—car +sa mère revenait tard de son travail et +l'école primaire fermait à quatre heures,—ou +même quelquefois jouer à la main chaude sur le +trottoir avec les deux gamins du savetier d'en +bas, celui qui fredonnait, tout en martelant son +cuir:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>On les guillotinera</i>,</p> +<p><i>Ces cochons d'propriétaires</i>.</p> +<p><i>On les guillotinera</i>,</p> +<p><i>Et le peuple sourira</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Mme Guérard séduisit donc la petite Fernande +au moyen de quelques tartines de confitures. L'enfant +venait chez les Guérard à la sortie de l'école; +la veuve lui faisait apprendre et réciter sa leçon +du lendemain, puis la laissait jouer dans l'atelier +de Michel, qu'elle amusait, et qui crayonna d'après +elle vingt croquis.</p> + +<p>Fernande trouvait là bien des douceurs. On la +retenait souvent à dîner, et, si maigre que fût la +cuisine des Guérard, elle l'était moins que celle +de «c'te pauv' Sidonie.» La vieille maman avait +découvert, un jour, dans sa modeste garde-robe, +une jupe encore très présentable, et y avait taillé +pour la petite un costume qui, ma foi! avait l'air +presque neuf. Une fois même que Fernande était +revenue avec la croix et avait été première en +géographie,—à quoi diable ça pouvait-il lui +servir de si bien dessiner sur le tableau noir la +ligne du partage des eaux?—maman Guérard, +enchantée, avait fait cadeau à l'enfant d'une méchante +paire de boucles d'oreilles, que la bonne +femme conservait en souvenir de sa première +communion.</p> + +<p>Bref, les Guérard étaient en train d'adopter +tout doucement la petite fille, quand «c'te pauv' +Sidonie», en retard de deux termes, fut assez +brutalement congédiée de la maison et s'en alla +demeurer très loin, aux Amandiers. Elle emmena +naturellement Fernande, qui fit ses adieux aux +bons voisins, le coeur gros et les yeux rouges, +mais qui ne revint jamais les voir, malgré ses +promesses, et qu'on finit par oublier.</p> + +<p>Le temps passa. Michel Guérard obtint ses +premiers succès au Salon et commença à gagner +quelque argent. Oh! pas beaucoup. Les toiles où +ce peintre aime à fixer les types populaires sont +empreintes d'une poésie sévère et mélancolique +qui inquiètera toujours le bourgeois, et bien que +tous les vrais artistes considèrent Guérard comme +un maître, les amateurs opulents n'auront jamais +un goût bien vif pour ces âpres tableaux, où la +vie des pauvres est peinte par un pauvre.</p> + +<p>Cependant, Michel exposa sa <i>Musicienne des +rues</i>, à laquelle le jury, peu sympathique jusque-là, +ne put s'empêcher de décerner une première +médaille. La gravure popularisa en peu de temps +cette dolente et maigre figure de jeune fille, ouvrant, +pour chanter, une bouche si pure, et jouant +du violon avec un geste si gracieux et si naturel. +Maman Guérard, déjà bien malade, eut la joie +de lire, ses lunettes sur le nez, dans le lit d'où elle +ne devait pas se relever, les articles des journaux +qui saluèrent en termes enthousiastes la gloire +naissante de son fils. Enfin, Michel Guérard eut, +dans l'art contemporain, sa place légitime, +mais sans devenir pour cela beaucoup plus +riche.</p> + +<p>Or, deux ans après la mort de sa mère,—nous +avons dit quel pieux et ardent souvenir il +lui gardait,—Michel fut invité à un dîner qu'un +de ses amis, un prix de Rome partant pour la +Villa Médicis, offrait chez Foyot à quelques +camarades d'atelier.</p> + +<p>Michel—il allait avoir trente ans, et son deuil +récent avait encore augmenté sa gravité naturelle—tomba +au milieu d'une bande de tapageurs, +tous plus jeunes que lui, aux allures de rapins, +qui, après le chablis et les huîtres, étaient grisés +déjà par leurs blagues et leurs éclats de rire. +Au dessert, ces artistes, qui avaient tous dans +l'esprit un idéal élevé ou tout au moins un goût +délicat, rivalisèrent de cyniques propos; et un +grand diable de sculpteur ayant crié qu'il y avait, +depuis quelques jours, de jolies «débutantes» +dans un mauvais lieu du quartier Latin, à deux +pas de là, la bête sensuelle qui dort au fond de +chaque homme se réveilla tout à coup chez ces +jeunes gens, et l'on se mit à hurler: «Allons chez +Dolorès!... Allons voir ces dames!»</p> + +<p>Michel aurait bien voulu s'esquiver. Tant de +brutalité lui répugnait, et il avait bu modérément. +Pourtant, par faiblesse, pour faire comme +tout le monde, craignant les railleries peut-être, +il suivit les camarades.</p> + +<p>—«Bah!—se dit-il,—j'en serai quitte pour +payer quelques bouteilles de bière.»</p> + +<p>Un quart d'heure après, toute la bande, après +avoir gravi un étroit et sordide escalier, pénétrait +dans le «salon» de Mme Dolorès, où sept ou +huit malheureuses, en parures obscènes et ridicules, +casquées d'énormes chevelures, étaient vautrées +sur un divan circulaire. Elles saluèrent les +nouveaux venus d'un «bonsoir, messieurs,» chanté +par un choeur de voix traînardes et indifférentes, +et Michel, entré derrière les autres, fut tout d'abord +écoeuré par une bouffée chaude où se combinaient +les odeurs du tabac, du gaz, de la parfumerie +grossière et de la chair de femme au rabais.</p> + +<p>Tout de suite, on déboucha les cruchons, et +l'un des jeunes gens se mit au piano. L'orgie à +prix fixe commençait avec sa bêtise accoutumée.</p> + +<p>Michel, absolument dégoûté, s'était assis dans +un coin du salon, encombré par tant de monde. +Il était content d'être oublié là et fumait cigarette +sur cigarette.</p> + +<p>Soudain, il sentit une main se poser sur son +épaule.</p> + +<p>—«Eh bien, monsieur Michel, vous ne me reconnaissez +pas?» lui demanda tout bas une voix +rauque, une voix de vieille femme.</p> + +<p>Michel se retourna et regarda la fille qui venait +de s'asseoir, à côté de lui, sur le canapé. Elle devait +avoir vingt ans tout au plus. Très brune, son +souple corps serré dans un étroit peignoir de satin +jaune, quatre grosses épingles de cuivre piquées +dans sa chevelure terne et presque laineuse comme +celle d'une femme de couleur, cette fille avait de +grands yeux charbonnés, et n'aurait pas manqué +de beauté, sans son ignoble maquillage et l'expression +de dégoût et de fatigue qui fixait sur sa +bouche la grimace de quelqu'un qui va vomir.</p> + +<p>—«J'ai vu cette figure-là quelque part,» fut +la première sensation de Michel en considérant +cette malheureuse. Mais où?... quand l'avait-il +vue?</p> + +<p>—«Comment,—reprit-elle de sa voix cassée,—vous +ne vous rappelez pas?... Il y a dix ans... +là-haut... à Montmartre... la petite Fernande?...»</p> + +<p>Michel faillit jeter un cri.</p> + +<p>Il la reconnaissait maintenant. Oui! la jolie +petite fille que sa pauvre sainte femme de vieille +maman avait fait sauter sur ses genoux et cette +créature perdue, qui sentait le vice et la pommade, +c'était bien la même personne. Elle le +regardait d'un air ému et craintif; l'eau d'une +larme retenue faisait briller ses yeux cernés au +crayon noir, et sa bouche, sa navrante bouche +tordue comme par une nausée, essayait piteusement +de sourire.</p> + +<p>—«Vous!... vous ici!...—balbutia l'artiste, +suffoqué par l'épouvantable surprise.</p> + +<p>—Depuis deux mois,—répondit la fille publique, +que le cri de douleur de Michel avait fait +rougir sous son fard.—Mais je ne dois rien vous +cacher, à vous, monsieur Michel... Je fais la vie depuis +cinq ans déjà... C'est bien vilain, n'est-ce pas? +Pourtant, si vous saviez, vous m'excuseriez peut-être +un peu. Là-bas, aux Amandiers, où nous sommes +allées loger, ma mère et moi, en quittant Montmartre, +personne ne s'est plus occupé de moi. +Maman était toujours dehors pour ses journées; +moi, je faisais comme avant, je courais dans la +rue avec les gamins, à la sortie de la classe, et +voilà, je suis devenue une «voyoute.» A quinze +ans,—maman venait de mourir à Lariboisière et +j'étais apprentie brunisseuse,—un mauvais garnement +m'a débauchée tout à fait... Mais c'est +toujours la même chose. A quoi bon vous raconter +mon histoire? J'en suis arrivée où vous voyez. +C'est fini, n'en parlons plus... Mais je tiens à vous +dire une chose, puisque je vous retrouve, c'est que +les seuls bons moments de ma vie,—vous entendez +bien, monsieur Michel!—de toute ma vie, +sont ceux que j'ai passés dans votre atelier, quand +vous me promettiez deux sous pour me faire bien +tenir la pose, ou quand votre mère...»</p> + +<p>Mais elle s'interrompit brusquement et cacha +son visage entre ses mains.</p> + +<p>—«Oh! j'ai honte... Je n'ose pas parler d'elle +ici!»</p> + +<p>Michel eut le coeur remué de pitié. Il prit +Fernande par ses deux poignets chargés de grossiers +porte-bonheur en plaqué, lui écarta les mains +de la figure et la regarda tristement.</p> + +<p>—«Tant pis,—reprit-elle avec hésitation...—tant +pis! Faut que vous me donniez de ses nouvelles.</p> + +<p>—Elle est morte,—dit le peintre.—Je l'ai +conduite au cimetière Montmartre, il y a deux ans.</p> + +<p>—Morte!... C'est vrai, pourtant, voilà dix ans +de passés depuis ce temps-là, et elle était déjà +bien malade, bien affaiblie... Quel chagrin vous +avez dû avoir!... Morte!... Je sais bien que je +n'aurais jamais pu la revoir... Une femme comme +moi!... Mais, à mon premier jour de sortie, j'irai +lui porter une couronne... Vous voulez bien, +dites?... Les morts, ça sait tout, ça doit comprendre +les choses et être indulgent... Vous me +croirez si vous voulez, monsieur Michel. Je suis la +dernière des dernières; mais je n'ai jamais oublié +comme on a été bon pour moi, là-haut, à Montmartre... +Et, vous savez, les boucles d'oreilles de +petite fille qu'elle m'avait données?...</p> + +<p>—Eh bien?—s'écria le jeune homme, saisi +d'horreur à la pensée que ce souvenir de sa mère +pouvait être dans ce lieu d'infamie, entre les mains +d'une prostituée.</p> + +<p>—Eh bien, du moment où je n'ai plus été +sage, ça m'a gênée de les conserver... Et, un jour +que je passais devant une église, je suis entrée et +je les ai jetées dans le tronc des pauvres... J'ai +bien fait, pas vrai?»</p> + +<p>En prononçant ces mots, l'horrible voix de +Fernande était devenue presque douce. Michel +sentit deux larmes lui brûler les paupières.</p> + +<p>—«Voyons,—dit-il tout tremblant, voyons, +ma pauvre fille, quand on est encore +capable d'un sentiment aussi délicat, tout n'est +pas perdu... Pourquoi n'essayeriez-vous pas de +sortir d'ici, de vivre autrement?...»</p> + +<p>Mais Fernande eut encore une fois son lugubre +sourire.</p> + +<p>—«La chemise que j'ai sur le corps n'est pas +à moi,—répondit-elle,—et je dois trois cents +francs à la patronne... Allez! monsieur Michel, +quand le vice vous prend une bonne fois, il vous +tient ferme... Merci du bon conseil, tout de même, +mais c'est impossible... Et puis, vivre tranquille, +travailler? Est-ce que je pourrais?...»</p> + +<p>En ce moment, une forte voix de femme cria +derrière une portière à demi relevée:</p> + +<p>«Réséda! on a besoin de toi au petit salon.»</p> + +<p>Fernande s'était levée, d'un coup, mécaniquement.</p> + +<p>—«Tenez! voilà qu'on me demande,—dit-elle +au peintre, en reprenant sa voix de vieille et +avec un regard dur, presque méchant.—Ici, je +m'appelle Réséda... Adieu, monsieur Michel, ça +m'a fait de la peine de vous revoir, et j'en ai pourtant +assez comme ça, de la peine! Adieu, ne pensez +plus à moi, ou si vous y pensez, souhaitez-moi +une bonne fluxion de poitrine, qui me retrousse +en deux jours.»</p> + +<p>Elle disparut, et Michel, profitant du désordre,—ses +compagnons valsaient en ce moment avec +les femmes,—gagna vivement l'escalier, puis la +porte de la rue, et respira avec un grand soupir +l'air froid et pur de la nuit.</p> + +<p>Mais cette rencontre lui laissa, pendant les jours +qui suivirent, un souvenir continuel, importun. Il +ne pouvait chasser de son esprit la lamentable +apparition de Fernande.</p> + +<p>Elle se dressa devant lui, plus obsédante encore, +quand il alla visiter la tombe de sa mère; car il +trouva, posée sur la pierre funéraire, une couronne +d'immortelles toute fraîche, sans inscription. +La misérable Fernande avait tenu parole et +avait apporté cet hommage à la seule femme qui +eût été douce pour son enfance abandonnée, à +celle qui l'eût sauvée peut-être, sans les circonstances, +et eût fait d'elle une honnête fille tout +comme une autre.</p> + +<p>—«Qu'est-ce que ferait ma vieille bonne femme +de mère, si elle vivait encore?—se disait Michel, +en sortant du cimetière.—Cette malheureuse a +beau dire, sa vie est un enfer et lui fait horreur. +Voyons! pour payer sa dette, pour lui mettre dans +la main de quoi louer et meubler une chambre, +chercher du travail, se retourner enfin, un billet de +mille francs suffirait. Justement, Goldsmith, l'américain, +me donne trois mille francs, lundi prochain, +pour les deux petits tableaux qu'il vient de m'acheter. +Eh bien, il y aura un billet de mille pour +tirer Fernande de l'égout... Tant pis! j'en verrai +la farce... et je suis sûr que maman approuve.»</p> + +<p>Le lundi suivant, dès que le peintre eut touché +son argent, il sauta dans un fiacre et se fit conduire +au mauvais lieu, où il entra, la tête haute, en plein +jour, devant les passants. Ah! les passants, les +autres!... Il s'en moquait un peu. Il avait sa conscience +pour lui, le brave garçon.</p> + +<p>—«Qui demandez-vous?—lui dit une horrible +vieille, qui vint à sa rencontre sur l'escalier.</p> + +<p>—Fernande...</p> + +<p>—Fernande?... Ah! oui, Réséda... Elle n'est +plus ici... Mais je vais appeler ces dames.</p> + +<p>—Non... Savez-vous où elle est à présent? +C'est à elle que j'ai affaire.</p> + +<p>—Dans ce cas, joli brun, faut en faire votre +deuil. Vous ne la trouverez plus, ici ni ailleurs. +Elle s'est jetée à l'eau mercredi dernier.</p> + +<p>—Elle s'est tuée!» dit Michel, qui eut froid +dans le coeur.</p> + +<p>Et il se rappela soudain que c'était précisément +le mercredi d'auparavant, qu'il avait trouvé sur la +tombe de sa mère une couronne d'immortelles, +toute fraîche.</p> + +<p>—«Oui, mercredi,—reprit la vieille.—C'était +son jour de sortie. Elle n'est pas rentrée le +lendemain matin, et nous avons cru d'abord qu'elle +tirait une bordée. Mais la Picarde, qui sort le vendredi +et qui a le goût d'aller à la Morgue, a tout +de suite reconnu Réséda sous le robinet.»</p> + +<p>Michel s'enfuit, effaré, et se fit conduire chez +lui. Son atelier, où tombait, par le grand châssis, +la lumière grise d'une après-midi de Décembre, ne +lui avait jamais paru si triste. Il s'assit devant un +tableau commencé, prit machinalement sa palette, +son appui-main, son paquet de brosses, puis resta +là, immobile. Il ne pensait à rien, se répétait tout +bas, à chaque instant: «Elle s'est tuée, tout de +même!» Il avait l'estomac brouillé et le cerveau +vide.</p> + +<p>Enfin, voyant qu'il ne pourrait pas travailler, +il saisit au hasard—comme il le faisait souvent—quatre +ou cinq de ses vieux albums, se jeta sur +son canapé et les feuilleta d'un doigt distrait. +Mais il se trouva que c'étaient précisément ses +albums du temps qu'il demeurait à Montmartre, +et voilà qu'il reconnaissait ses anciens croquis +d'après la petite Fernande... Il y en avait d'informes, +presque des caricatures, où elle ressemblait +déjà—chose cruelle!—à une femme, à +la femme qu'il avait retrouvée. Mais, dans la plupart +de ces rapides dessins, comme elle était +gentille, cette enfant du peuple, avec ses gros +souliers, sa jupe trop courte et ses cheveux crépus +débordant de son petit béguin! Un croquis +surtout, le plus poussé, le meilleur à coup sûr, +arrêta longtemps les regards de l'artiste. Il représentait +Mme Guérard assise dans un fauteuil, et +en train de dévider un écheveau de laine tendu +sur les mains de la petite Fernande, debout auprès +d'elle. C'était charmant. La vieille maman +attentive à sa besogne, l'enfant toute droite, +très sage, levant ses poignets et ayant soin de +bien tenir ses deux mains en face l'une de l'autre. +Une scène simple et intime, d'une grâce naïve à +la Chardin.</p> + +<p>Devant cette page d'album, Michel s'abandonna +à la rêverie. Dire qu'il s'en était fallu de si +peu que sa mère adoptât tout à fait la pauvre +petite! Quelques mois de plus, et maman Guérard +n'aurait pas pu s'en séparer. «C'te pauv' +Sidonie» aurait volontiers cédé sa fille à la vieille +dame, elle qui, avec ses journées et les secours +du bureau de bienfaisance, pouvait à peine joindre +les deux bouts. L'enfant aurait grandi dans ce +milieu honnête, serait devenue une belle jeune +fille. Belle! Elle l'était encore, dans son infamie! +Un jour, Michel—il n'avait que dix ans de plus +qu'elle, après tout!—se serait aperçu qu'il l'aimait, +et maman Guérard aurait peut-être eu des petits-enfants +à son lit de mort... Au lieu de cela, la +petite Fernande avait vécu dans l'ordure, était +morte par le suicide, et, à cette heure, elle était +peut-être encore là-bas, dans la sinistre halle aux +cadavres, sous le robinet, comme avait dit l'affreuse +vieille!</p> + +<p>Et, rêvant à tout cela, Michel se sentit si triste, +si solitaire, il trouva le monde si mal fait, la vie +si impitoyable, que, n'y tenant plus, il jeta l'album +à travers l'atelier, se laissa tomber sur le +canapé, la face dans ses mains, et se mit à sangloter +comme une bête.</p> + +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/12a.png"></p> +<br> + + + + + +<h2>Les Sabots du petit Wolff</h2> + +<p class="mid">CONTE DE NOËL</p> + + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/12b.png"></span>l était une fois,—il y a si longtemps +que tout le monde a oublié la date,—dans +une ville du nord de l'Europe,—dont +le nom est si difficile à prononcer que personne +ne s'en souvient,—il était une fois un +petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin +de père et de mère, et resté à la charge d'une +vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui +n'embrassait son neveu qu'au Jour de l'An et qui +poussait un grand soupir de regret chaque fois +qu'elle lui servait une écuellée de soupe.</p> + +<p>Mais le pauvre petit était d'un si bon naturel +qu'il aimait tout de même la vieille femme, bien +qu'elle lui fît grand peur et qu'il ne pût regarder +sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre +poils gris, qu'elle avait au bout du nez.</p> + +<p>Comme la tante de Wolff était connue de toute +la ville pour avoir pignon sur rue et de l'or +plein un vieux bas de laine, elle n'avait pas osé +envoyer son neveu à l'école des pauvres; mais +elle avait tellement chicané, pour obtenir un +rabais, avec le magister chez qui le petit Wolff +allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé +d'avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui +infligeait très souvent, et sans justice aucune, +l'écriteau dans le dos et le bonnet d'âne, et excitait +même contre lui ses camarades, tous fils de +bourgeois cossus, qui faisaient de l'orphelin leur +souffre-douleur.</p> + +<p>Le pauvre mignon était donc malheureux +comme les pierres du chemin et se cachait dans +tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les +fêtes de Noël.</p> + +<p>La veille du grand jour, le maître d'école devait +conduire tous ses élèves à la messe de minuit et +les ramener chez leurs parents.</p> + +<p>Or, comme l'hiver était très rigoureux, cette +année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était +tombé une grande quantité de neige, les écoliers +vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés +et emmitouflés, avec bonnets de fourrure +enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes, +gants et mitaines de tricot et bonnes grosses +bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit +Wolff se présenta grelottant sous ses habits de +tous les jours et des dimanches, et n'ayant aux +pieds que des chaussons de Strasbourg dans de +lourds sabots.</p> + +<p>Ses méchants camarades, devant sa triste mine +et sa dégaine de paysan, firent sur son compte +mille risées; mais l'orphelin était tellement occupé +à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses +engelures, qu'il n'y prit pas garde.—Et la bande +de gamins, marchant deux par deux, magister en +tête, se mit en route pour la paroisse.</p> + +<p>Il faisait bon dans l'église, qui était toute resplendissante +de cierges allumés; et les écoliers, +excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage +de l'orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. +Ils vantaient les réveillons qui les attendaient +dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait +vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des +truffes tachetaient de points noirs comme un léopard. +Chez le premier échevin, il y avait un petit +sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient +des oranges, des sucreries et des polichinelles. +Et la cuisinière du tabellion avait attaché +derrière son dos, avec une épingle, les deux +brides de son bonnet, ce qu'elle ne faisait que +dans ses jours d'inspiration, quand elle était sûre +de réussir son fameux plat sucré.</p> + +<p>Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que +leur apporterait le petit Noël, de ce qu'il déposerait +dans leurs souliers, que tous auraient soin, +bien entendu, de laisser dans la cheminée avant +d'aller se mettre au lit;—et dans les yeux de ces +galopins, éveillés comme une poignée de souris, +étincelait par avance la joie d'apercevoir, à leur +réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats +de plomb rangés en bataillon dans leur +boîte, les ménageries sentant le bois verni et les +magnifiques pantins habillés de pourpre et de +clinquant.</p> + +<p>Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, +que sa vieille avare de tante l'enverrait se coucher +sans souper; mais, naïvement, et certain d'avoir +été, toute l'année, aussi sage et aussi laborieux +que possible, il espérait que le petit Noël ne l'oublierait +pas, et il comptait bien, tout à l'heure, +placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer.</p> + +<p>La messe de minuit terminée, les fidèles s'en +allèrent, impatients du réveillon, et la bande des +écoliers, toujours deux par deux et suivant le +pédagogue, sortit de l'église.</p> + +<p>Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre +surmonté d'une niche ogivale, un enfant était +endormi, un enfant couvert d'une robe de laine +blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce +n'était point un mendiant, car sa robe était propre +et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés +dans une serge, une équerre, une hache, une +bisaiguë, et les autres outils de l'apprenti charpentier. +Éclairé par la lueur des étoiles, son visage +aux yeux clos avait une expression de douceur +divine, et ses longs cheveux bouclés, d'un blond +roux, semblaient allumer une auréole autour de +son front. Mais ses pieds d'enfant, bleuis par le +froid de cette nuit cruelle de Décembre, faisaient +mal à voir.</p> + +<p>Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour +l'hiver, passèrent indifférents devant l'enfant +inconnu; quelques-uns même, fils des plus gros +notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un +regard où se lisait tout le mépris des riches pour +les pauvres, des gras pour les maigres.</p> + +<p>Mais le petit Wolff, sortant de l'église le dernier, +s'arrêta tout ému devant le bel enfant qui +dormait.</p> + +<p>—«Hélas!—se dit l'orphelin,—c'est affreux! +ce pauvre petit va sans chaussures par un temps +si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n'a même +pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser +devant lui, pendant son sommeil, afin que le petit +Noël y dépose de quoi soulager sa misère!»</p> + +<p>Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le +sabot de son pied droit, le posa devant l'enfant +endormi, et, comme il put, tantôt à cloche-pied, +tantôt boitillant et mouillant son chausson dans +la neige, il retourna chez sa tante.</p> + +<p>—«Voyez le vaurien!—s'écria la vieille, +pleine de fureur au retour du déchaussé.—Qu'as-tu +fait de ton sabot, petit misérable?»</p> + +<p>Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien +qu'il grelottât de terreur en voyant se hérisser les +poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout +en balbutiant, de conter son aventure.</p> + +<p>Mais la vieille avare partit d'un effrayant éclat +de rire.</p> + +<p>—«Ah! monsieur se déchausse pour les mendiants! +Ah! monsieur dépareille sa paire de sabots +pour un va-nu-pieds!... Voilà du nouveau, par +exemple!... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais +laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et +le petit Noël y mettra cette nuit, je t'en réponds, +de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras +la journée de demain à l'eau et au pain sec... Et +nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes +encore tes chaussures au premier vagabond +venu!»</p> + +<p>Et la méchante femme, après avoir donné au +pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper +dans la soupente où se trouvait son galetas. +Désespéré, l'enfant se coucha dans l'obscurité et +s'endormit bientôt sur son oreiller trempé de +larmes.</p> + +<p>Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée +par le froid et secouée par son catarrhe, +descendit dans sa salle basse,—ô merveille!—elle +vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, +de sacs de bonbons magnifiques, de +richesses de toutes sortes; et, devant ce trésor, le +sabot droit, que son neveu avait donné au petit +vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, +qu'elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se +disposait à planter une poignée de verges.</p> + +<p>Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de +sa tante, s'extasiait ingénument devant les splendides +présents de Noël, voilà que de grands rires +éclatèrent au dehors. La femme et l'enfant sortirent +pour savoir ce que cela signifiait, et virent +toutes les commères réunies autour de la fontaine +publique. Que se passait-il donc? Oh! une chose +bien plaisante et bien extraordinaire! Les enfants +de tous les richards de la ville, ceux que leurs +parents voulaient surprendre par les plus beaux +cadeaux, n'avaient trouvé que des verges dans +leurs souliers.</p> + +<p>Alors, l'orphelin et la vieille femme, songeant +à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, +se sentirent pleins d'épouvante. Mais, tout à +coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. +Au-dessus du banc placé près la porte de +l'église, à l'endroit même où, la veille, un enfant, +vêtu d'une robe blanche et pieds nus, malgré le +grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le +prêtre venait de voir un cercle d'or, incrusté dans +les vieilles pierres.</p> + +<p>Et tous se signèrent dévotement, comprenant +que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de +lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth +en personne, redevenu pour une heure tel +qu'il était quand il travaillait dans la maison de +ses parents, et ils s'inclinèrent devant ce miracle +que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser +la confiance et la charité d'un enfant.</p> + +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/13a.png"></p> +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/14a.png"></p> +<br><br><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>TABLE</b></p> +<p>L'Invitation au Sommeil</p> +<p>Le Numéro du Régiment</p> +<p>L'Orgue de Barbarie</p> +<p>Le Convalescent</p> +<p>Oeuvres posthumes</p> +<p>A Table</p> +<p>Les Pommes cuites</p> +<p>Lettres d'Amour</p> +<p>Mariages manqués</p> +<p>Jalousie</p> +<p>Fille de Tristesse</p> +<p>Les Sabots du petit Wolff.</p> + </div> </div> + +<br><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/14c.png"></p> +<br><br><br> + + +<p class="sml"><i>Achevé d'imprimer</i><br> +le quinze novembre mil huit cent quatre-vingt-huit<br> +PAR<br> +ALPHONSE LEMERRE<br> +(Aug. Springer, conducteur)<br> +25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25<br> +<i>A PARIS</i></p> + +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes rapides, by François Coppée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES RAPIDES *** + +***** This file should be named 16709-h.htm or 16709-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/0/16709/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/16709-h/images/10a.png b/16709-h/images/10a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5317af --- /dev/null +++ b/16709-h/images/10a.png diff --git a/16709-h/images/11a.png b/16709-h/images/11a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bec8a12 --- /dev/null +++ b/16709-h/images/11a.png diff --git a/16709-h/images/11b.png b/16709-h/images/11b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffa5961 --- /dev/null +++ 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