diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:48:23 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:48:23 -0700 |
| commit | 4b85fd8b5a30f5d93a2fd11d1eb99ab7effd0ccd (patch) | |
| tree | 8cb140fe604c6b7f994e474d8aed1bf7d8b2a8d4 /16210-8.txt | |
Diffstat (limited to '16210-8.txt')
| -rw-r--r-- | 16210-8.txt | 2440 |
1 files changed, 2440 insertions, 0 deletions
diff --git a/16210-8.txt b/16210-8.txt new file mode 100644 index 0000000..dccf0a8 --- /dev/null +++ b/16210-8.txt @@ -0,0 +1,2440 @@ +The Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La chasse galerie + Légendes Canadiennes + +Author: Honoré Beaugrand + +Release Date: July 5, 2005 [EBook #16210] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + +DU MÊME AUTEUR + +JEANNE LA FILEUSE--Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux +États-Unis--Première édition 1878--Duexième édition--Montréal, 1888. + +LE VIEUX MONTRÉAL, 1611-1803--Album historique, chronologique et +topographique de la ville de Montréal depuis se fondation--13 planches +en couleurs--Dessins de P. L. Morin--Montréal, 1884. + +MELANGES--Trois Conférences--Montréal, 1888. + +LETTRES DE VOYAGE--France--Italie--Sicile--Malte--Tunisie--Algérie-- +Espagne--Montréal, 1889. + +SIX MOIS DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES--Colorado--Utah--Nouveau +Mexique--Édition illustrée--Montréal, 1890. + + +LA +CHASSE +GALERIE +Légendes +Canadiennes + +par +H. Beaugrand + +MONTREAL +1900 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +La Chasse-Galerie +Le Loup-Garou +La Bête à Grand'queue +Macloune +Le Père Louison + + + +La légende qui suit a déjà été publiée dans la _Patrie_, il y a +quelque dix ans, et en anglais dans le _Century Magazine_ de New +York, du mois d'août 1892, avec illustrations par Henri Julien. +On voit que cela ne date pas d'hier. Le récit lui-même est basé +sur une croyance populaire qui remonte à lépoque des coureurs +des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les "gens de chantier" +ont continué la tradition, et c'est surtout dans les paroisses +riveraines du Saint-Laurent que l'on connaît les légendes de +la chasse-galerie. J'ai rencontré plus d'un vieux voyageur qui +affirmait avoir vu voguer dans l'air des canots d'écorce remplis +de "possédés" s'en allant voir leurs blondes, sous l'égide de +Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions plus ou +moins académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène +des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier. + +H.B. + + + +LA CHASSE-GALERIE + +I + +Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le +fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient +envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis +qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le +sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe +de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez +de ces maudits-là dans mon jeune temps. + +Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se +rapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule et +se préparait à raconter une histoire de circonstance. + +On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge, +dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait +été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane. + +Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du +contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le +cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de +pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse +mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait +terminer la soirée. + +Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais +obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin +résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres +qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de +clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands +bois. + +Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'on +appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et +qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes +les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire +prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui +faire raconter ses exploits. + +II + +--Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_ +dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la +religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je +vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne +craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la +veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous +mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup; +mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits +verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là, +on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas +rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de +tignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--mais +elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien +lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze +heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me +laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en +attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un +quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous +allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter +la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier +voisin. + +Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer +rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit: + +--Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du +quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je +m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi? + +--À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de +cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage, +qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le +travail du lendemain du jour de l'an? + +--Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons +le voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heures +nous serons de retour au chantier. + +Je comprenais. + +Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon +salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, au +village. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne +et débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque, +mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait. + +--Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas +de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six +heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50 +lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit +tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le +trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant. +C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à ce +qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va et ne pas prendre de boisson en +route. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne +m'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage à +deux mains et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nous +serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de +l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut +être deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième. + +--Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au +diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage +à lui. + +--Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se +griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme +n'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nous +attendent dehors et le grand canot de la _drave_ est tout prêt pour +le voyage. + +Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de +nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot +était sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps de +réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le +plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu +troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pas +allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me +débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il +nous dit: + +--Répétez avec moi! + +Et nous répétâmes: + +--Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, +si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du +nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À +cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où +nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier! + +III + + Acabris! Acabras! Acabram + Fais-nous voyager par-dessus les montagnes + +À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes +le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents +pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et au +commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés +que nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans +l'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nous +emportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait sur +nos bonnets de carcajou. + +Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure, +environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre +chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit +superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme +un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos +moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant +tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable qui +nous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la +_Blanche_. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était la +Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de +nous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes des +lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églises +qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font +l'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers +aussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage +en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables, +passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant +derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le +possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nous +arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guide +pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes. + +--Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nous +allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite. +Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une +chanson sur l'aviron. + +En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande +ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près +au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas +l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance que +tous les canotiers répétèrent en choeur: + + Mon père n'avait fille que moi, + Canot d'écorce qui va voler, + Et dessus la mer il m'envoie: + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler! + + Et dessus la mer il m'envoie, + Canot d'écorce qui va voler, + Le marinier qui me menait: + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler! + + Le marinier qui me menait, + Canot d'écorce qui va voler, + Me dit, ma belle, embrassez-moi: + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler! + + Me dit, ma belle, embrassez-moi, + Canot d'écorce qui va voler, + Non, non, monsieur, je ne saurais: + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler! + + Non, non, monsieur, je ne saurais, + Canot d'écorce qui va voler, + Car si mon papa le savait: + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler! + + Car si mon papa le savait, + Canot d'écorce qui va voler, + Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait. + Canot d'écorce qui vole, qui vole, + Canot d'écorce qui va voler! + + +IV + +Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes +S'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions si +vite qu'en un clin d'oeil nous avions dépassé Montréal et ses +faubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: la +Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, et +enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vert +sommet des grands pins du domaine. + +--Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à +l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et +nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos +connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage. + +Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposait +dans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et +nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce +n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et +nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui était +plus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de la +maison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, mais +il n'y trouva qu'une fille _engagère_ qui lui annonça que les +vieilles gens étaient à un _snaque_ chez le père Robillard, mais +que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous +rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas de +Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon +du jour de l'an. + +--Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on est +certain d'y rencontrer nos blondes. + +--Allons chez Batissette! + +Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en +garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et +de prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route des +chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous +étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au +fin fond des enfers. + + Acabris! Acabras! Acabram! + Fais-nous voyager par-dessus les montagnes! + +cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la +Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous +étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve +et nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était tout +illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et +les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se +trémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmes +notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive, +car la glace avait refoulé, cette année-là. + +--Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et +attention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seul +verre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier +signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer +l'attention. + +Et nous allâmes frapper à la porte. + +V + +Le père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à bras +ouverts par les invités que nous connaissions presque tous. + +Nous fûmes d'abord assaillis de questions: + +--D'où venez-vous? + +--Je vous croyais dans les chantiers! + +--Vous arrivez bien tard! + +--Venez prendre une larme! + +Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole: + +--D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nous +danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai +à toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vous +voudrez. + +Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée par +le p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la saluer +et pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un _reel_ +à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais +risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et +de battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures de +temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me +vanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas mon +pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse. +Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce +que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient +fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la +pendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait du +buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps +en temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je +n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de +remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait +pris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le bras +pour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de se +préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Nous +sortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rien +et, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, après +avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne, +pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un _foin_. J'ai +toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder +et à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, la +bougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nous +étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu un +coup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste que +le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant +le réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour de +l'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clair +qu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à +l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous +allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai +et je dis à Baptiste: + +--Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne de +Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir. + +--Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes! + +Et avant que j'aie eu le temps de répliquer: + + Acabris! Acabras! Acabram! + Fais-nous voyager par-dessus les montagnes! + +VI + +Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt +évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le +canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent +pieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest, +vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière +Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la +montagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant +du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que +l'évêque de Québec avait plantée là. + +--À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer +chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça! + +Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en +mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà +dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car +si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions +flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous +assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où +nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une +_sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot +s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc +de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que +personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à +peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence +à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la +Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de +raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un +ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de +patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait +déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes +autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons +tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que +nous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme un +bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de +prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et: + + Acabris! Acabras! Acabram! + +nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous +n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la +Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure +que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la +rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et +de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus +qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui +se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui +s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en +lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux. +Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque +de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal +gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il +avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le +moulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position était +terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous +arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse +manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot +heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en +bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on +tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à +descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et +mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il +tombe dans un puits qui n'a pas de fond. + +VII + +Vers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans la +cabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaient +trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou dans un banc de +neige du voisinage. Heureusement que personne ne s'était cassé les +reins mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes sur +le long comme un homme qui a couché sur les ravalements pendant toute +une semaine, sans parler d'un _blackeye_ et de deux ou trois +déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal, +c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et je n'ai pas +besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui +prétendirent qu'ils m'avaient trouvé, avec Baptiste et les six +autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre +jamaïque dans un banc de neige des environs. C'était déjà pas si beau +d'avoir risqué de vendre son âme au diable, pour s'en vanter parmi +les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je +racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée. + +Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si +drôle qu'on le pense que d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en +plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous +avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez, +vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'tits +coeurs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable. + +Et Joe le _cook_ plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnante +aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point et +qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer. + + + +LE LOUP-GAROU + +Oui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vous +moquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant de +cérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'il +n'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraper +par le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra. + +--Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu des +loups-garous, racontez-nous ça. + +C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entre +Bruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en bas +de Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des cours +d'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser à +leurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup de +whisky blanc à la santé de monsieur Morgan. + +Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiers +autour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trente +gaillards des alentours causaient politique sous la haute direction +d'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinq +exemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministères +d'Ottawa. + +Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'un +enthousiasme échevelé et criait comme un possédé: + +--Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous les +rouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux. + +Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du père +Pierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme, +on résolut de le faire causer. + +--Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce que +vous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre? + +C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertu +et d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal en +particulier. + +--Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et si +je vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vous +seriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rouges +de Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vous +devriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse, +pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousser +du poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un homme +qui court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup revirée +à l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-François +connaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur la +politique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chose +sur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants. + +--C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec le +père Pierriche, contre l'avocat en herbe. + +--Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but de +pousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire de +loup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M. +Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir. + +--Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et si +je vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une talle +de hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriez +le poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vous +embêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus que +ça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah! +on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser des +pointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres. + +--Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormir +que vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce qui +me faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire de +loup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'en +savez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres. + +--Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter, +mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon de +whisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieur +Morgan, notre candidat. + +La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à la +ronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cet +auditoire désintéressé! + +Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquide +au fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile de +littérature électorale, au beau milieu de la table, Pierriche +Brindamour prit la parole: + +C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudrais +vous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plus +sérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Les +gros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour que +les gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous dirai +donc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorel +quand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vu +assez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque je +naviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche au +petit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vous +le dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze ou +treize ans et j'étais _cook_ à bord d'un chaland avec mon défunt +père qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nous +montions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grande +brise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur les +huit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisait +noir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nous +empêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais de +vigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez que +l'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'oeil pour ne +pas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notre +perroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de monter +grand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps parut +s'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nous +rasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaient +une vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loup +et dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanements +terribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguement +le corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaient +en train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde de +loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang +de chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus à +l'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de Baptiste +Lafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas de +quart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique des +loups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père était +en train de charger son fusil pour tirer sur les possédés qui +continuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour du +feu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant le +nord-est. + +--Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'il +y a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi un +trèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prends +deux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi! + +Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur le +trèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai le +petit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans. + +Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pour +bourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatre +feuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouillées +dans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grand +signe de croix et visa dans le tas de mécréants. + +Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec des +pois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nous +montrant du doigt. + +Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois. + +Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapelet +dans le canon. + +Et paf! + +Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et les +loups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à faire +frémir un cabaleur d'élections. + +Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et les +avaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avait +pas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avait +pas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leur +sabbat sur un autre point de l'île. + +Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusil +n'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que les +balles n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite. + +--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vu +des loups-garous? continue Pierriche Brindamour. + +--Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous les +avez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si la +chose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont les +membres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréal +que vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir la +galipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient des +coureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y a +pas de bleus dans ce club-là! + +--Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était en +temps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky du +candidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini et +j'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, en +montant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui lui +est arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcherai +un peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter. + +Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec les +sauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans le +pays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeux +et, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas les +sauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait averti +deux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvages +pourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôder +autour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là ne +craignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureaux +de Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mon +défunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor, +au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une fois +rendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinages +était à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'oeil sur une +belle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était une +belle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans la +tribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaient +l'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et, +comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette à +la sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux ou +trois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendant +ce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire que +la sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais à +l'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avait +jamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long comment +les choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir un +rendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'un +dimanche au soir. + +Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect, +mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses. +Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumait +tranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit du +bruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse qui +s'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeux +qui brillaient comme des _fifollets_ et qui le fixaient d'une +manière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ou +un carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'il +ne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeux +de l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous les +broussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut le +temps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes de +derrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'était +un loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avait +jamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'il +avait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de se +débarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sang +en leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'est +ce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme un +damné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plonger +son couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à le +délivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eut +frappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait et +devenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancs +de mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'un +coup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à lui +enlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement qui +ressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans la +forêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit la +patte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui, +bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Le +lendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elle +était partie, pendant la nuit, avec son père, et personne ne +connaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnement +de mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercher +une patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée juste +au-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquine +qui s'était transformée en loup-garou pour boire son sang et +l'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faire +un acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvages +du camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, le +printemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui était +revenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans un +piège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablement +le farfadet parmi les renégats de sa tribu. + +Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche, +et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce que +vous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieur +Morgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vous +délivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de la +sauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabale +de l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent tous +courir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons un +aut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacun +chez nous. + + + +LA BÊTE À GRAND'QUEUE + +I + +C'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit Pierriche +Desrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilue +d'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon. +Une queue de six pieds, mon vieux! + +--Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux de +Fanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves que +ça pour le croire sur parole. + +--D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'il +faut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il est +blagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout le +monde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait des +pâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâques +ordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâques +de renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bête +à grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye, +dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètre +jamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroche +s'était fait arracher un oeil par le maudit animal, il a environ une +dizaine d'années. + +Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenant +clandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil André +Laliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances, +sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé. + +--Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu as +dû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu que +Fanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye? + +--C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vient +prendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-même +si vous voulez en savoir plus long. + +II + +Fanfan Lazette était un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses +parents, qui se moquait des sermons du curé, qui semait le désordre +dans la paroisse et qui--conséquence fatale--était la coqueluche de +toutes les jolies filles des alentours. + +Le père Lazette l'avait mis au collège de L'Assomption, d'où il +s'était échappé pour aller à Montréal l'aire un métier quelconque. Et +puis il avait passé deux saisons dans les chantiers et était revenu +chez son père qui se faisait vieux, pour diriger les travaux de la +ferme. + +Fanfan était un rude gars au travail, il fallait lui donner cela, et +il besognait comme quatre lorsqu'il s'y mettait; mais il était +journalier, comme on dit au pays, et il faisait assez souvent des +neuvaines qui n'étaient pas toujours sous l'invocation de saint +François-Xavier. + +Comme il faisait tout à sa tête, il avait pris pour habitude de ne +faire ses pâques qu'après la période de rigueur, et il mettait une +espèce de fanfaronnade à ne s'approcher des sacrements qu'après que +tous les fidèles s'étaient mis en règle avec les commandements de +l'Église. + +Bref, Fanfan était un luron que les commères du village traitaient de +_pendard_, que les mamans qui avaient des filles à marier +craignaient comme la peste et qui passait, selon les lieux où on +s'occupait de sa personne, pour un bon diable ou pour un mauvais +garnement. + +Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci se levèrent pour lui +souhaiter la bienvenue et pour l'inviter à prendre un coup, qu'il +s'empressa de ne pas refuser. + +--Et maintenant, Fanfan, raconte-nous ton histoire de bête à +grand'queue. Maxime veut faire l'incrédule et prétend que tu veux +nous en faire accroire. + +--Ouidà, oui! Eh bien, tout ce que je peux vous dire, c'est que si +c'eût été Maxime Sanssouci qui eut rencontré la bête au lieu de moi, +je crois qu'il ne resterait plus personne pour raconter l'histoire, +au jour d'aujourd'hui. + +Et, s'adressant à Maxime Sanssouci: + +--Et toi, mon p'tit Maxime, tout ce que je te souhaite, c'est de ne +jamais te trouver en pareille compagnie; tu n'as pas les bras assez +longs, les reins assez solides et le corps assez raide pour te tirer +d'affaire dans une pareille rencontre. Écoute-moi bien et tu m'en +diras des nouvelles ensuite. + +Et puis: + +--André, trois verres de Molson réduit. + +III + +--D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de +sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant +bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du +tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il +fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste +Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a +trouvés chez le notaire Latour. + +Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous +aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de +samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti +samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter +à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques +marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade, +une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres +de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis +Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette +avec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans me +vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les +onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez +Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions, +il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la +fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem +Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de +Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue +jusqu'à l'heure du départ. + +Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et, +pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez +Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une +tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les +autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps +devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de +l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné +rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger +un garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif. +J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma +pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon +train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le +père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer +la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut +en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste +Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes +le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était +facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je +fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le +grain. + +IV + +En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem +avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car +vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met +en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent +complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la +charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au +fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine +fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible. +Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à +torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la +lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement +que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du +chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait +toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin +de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi +jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur +d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui +fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même +s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de +terreur: + +--Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue! + +Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux +qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me +fit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_ +en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'ai +la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je ne +suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à +la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête +terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me +passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument +qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de +me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou +bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue +dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est +alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je +promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu +me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de +la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper +la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma +poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un +rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma +jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à +moitié dégrisé par la peur, criait: + +--Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la +noirceur. + +Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais +et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de +Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie +en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin, +et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au +pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le +feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous +jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en +morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem: + +--Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident. + +Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la +pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette +qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas +se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal, +j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était +arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si +je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée +fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de +possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau +à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête +s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un +bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement +de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête, +qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts +terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un +désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais +à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un +chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau +pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant +que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne +pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au +triple galop, et moi par derrière, naturellement. + +Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en +frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La +bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la +faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de +Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer +d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la +gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter +à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit +pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais +certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel +élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de +la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes +efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais +délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de +la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je +me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous +examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue +longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une +queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi! + +La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la +recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la +route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait +dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le +choc avait éparpillées sur la route. + +Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et +sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui +m'avait emporté. + +Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre, +qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la +route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit. + +--Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour +voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de +l'empailler pour la conserver. + +V + +Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un +démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour +empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut +recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal: + +"Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous +soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et +maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau +de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis +comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons +rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu +entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph, +surnommé Fanfan Lazette. + +Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant +de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la +queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier, +et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle, +illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du +manoir des seigneurs de Lanoraie. + +Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit +F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus +haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans +nos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans des +conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut +de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le +seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête. + +Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir +leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage. + +Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe, +déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît +être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la +carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un +état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans +la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir +rencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans sa +conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau +qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une +barrière récemment peinte en vermillon. + +Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé +Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue +les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la +tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête à +grand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette. + +En vue de ces témoignages et dépositions et: + +Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été de +temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que +le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper +la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un +des intéressés en cette cause; + +Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X. +Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée, +échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin +Pierre Busseau, quelques jours plus tard; + +Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est +fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans +les limites d'une décision péremptoire; + +Décidons: + +1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques +dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le +protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue +et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs. + +2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de +manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de +s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du +jour et de la nuit. + +3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette +et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan +Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse +afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation +pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que, +dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés, +quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos, +chacun payant les frais. + +En foi de quoi nous avons signé, + + Jean-Baptisle Gallien, + Onésime Bombenlert, + Damase Briqueleur. + +Pour copie conforme: H. Beaugrand. + + + +MACLOUNE + +I + +Bien qu'on lui eût donné, au baptême, le prénom de Maxime, tout le +monde au village l'appelait _Macloune_. + +Et tout cela, parce que sa mère, Marie Gallien, avait un défaut +d'articulation qui l'empêchait de prononcer distinctement son nom. +Elle disait _Macloune_ au lieu de Maxime, et les villageois +l'appelaient comme sa mère. + +C'était un pauvre hère qui était né et qui avait grandi dans la plus +profonde et dans la plus respectable misère. + +Son père était un brave batelier qui s'était noyé alors que Macloune +était encore au berceau, et la mère avait réussi tant bien que mal, +en allant en journée à droite et à gauche, à traîner une pénible +existence et à réchapper la vie de son enfant qui était né rachitique +et qui avait vécu et grandi, en dépit des prédictions de toutes les +commères des alentours. + +Le pauvre garçon était un monstre de laideur. Mal fait au possible, +il avait un pauvre corps malingre auquel se trouvaient tant bien que +mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles qui se +terminaient par des pieds et des mains qui n'avaient guère semblance +humaine. Il était bancal, boiteux, tortu-bossu comme on dit dans nos +campagnes, et le malheureux avait une tête à l'avenant: une véritable +tête de macaque en rupture de ménagerie. La nature avait oublié de le +doter d'un menton, et deux longues dents jaunâtres sortaient d'un +petit trou circulaire qui lui tenait lieu de bouche comme des +défenses de bête féroce. Il ne pouvait pas mâcher ses aliments et +c'était une curiosité que de le voir manger. + +Son langage se composait de phrases incohérentes et de sons +inarticulés qu'il accompagnait d'une pantomime très expressive. Et il +parvenait assez facilement à se faire comprendre, même de ceux qui +l'entendaient pour la première fois. + +En dépit de cette laideur vraiment repoussante et de cette difficulté +de langage, Macloune était adoré par sa mère et aimé de tous les +villageois. + +C'est qu'il était aussi bon qu'il était laid, et il avait deux grands +yeux bleus qui vous fixaient comme pour vous dire: + +--C'est vrai! je suis bien horrible à voir, mais, tel que vous me +voyez, je suis le seul support de nia vieille mère malade et, si +chétif que je sois, il me faut travailler pour lui donner du pain. + +Et pas un gamin, même les plus méchants, aurait osé se moquer de sa +laideur ou abuser de sa faiblesse. + +Et puis, on le prenait en pitié parce que l'on disait au village +qu'une sauvagesse avait jeté un _sort_ à Marie Gallien, quelques +mois avant la naissance de Macloune. Cette sauvagesse était une +faiseuse de paniers qui courait les campagnes et qui s'enivrait, dès +qu'elle avait pu amasser assez de gros sous pour acheter une +bouteille de whisky, et c'était alors une orgie qui restait à jamais +gravée dans la mémoire de ceux qui en étaient témoins. + +La malheureuse courait par les rues en poussant des cris de bête +fauve et en s'arrachant les cheveux. Il faut avoir vu des sauvages +sous l'influence de l'alcool pour se faire une idée de ces scènes +vraiment infernales. C'est dans une de ces occasions que la +sauvagesse avait voulu forcer la porte de la maisonnette de Marie +Gallien et qu'elle avait maudit la pauvre femme, demi morte de peur, +qui avait refusé de la laisser entre chez elle. + +Et l'on croyait généralement au village que c'était la malédiction de +la sauvagesse qui était la cause de la laideur de ce pauvre Macloune. +On disait aussi, mais sans l'affirmer catégoriquement, qu'un quêteux +de Saint-Michel de Yamaska qui avait la réputation d'être un peu +sorcier, avait jeté un autre sort à Marie Gallien parce que la pauvre +femme n'avait pu lui faire l'aumône, alors qu'elle était elle-même +dans la plus grande misère, pendant ses relevailles, après la +naissance de son enfant. + +II + +Macloune avait grandi en travaillant, se rendait utile lorsqu'il le +pouvait et toujours prêt à rendre service, à faire une commission, +ou à prêter la main lorsque l'occasion se présentait. Il n'avait +jamais été à l'école et ce n'est que très tard, à l'âge de treize +ou quatorze ans, que le curé du village lui avait permis de faire +sa première communion. Bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelle +un simple d'esprit, il avait poussé un peu à la diable et son +intelligence qui n'était pas très vive n'avait jamais été cultivée. +Dès l'âge de dix ans, il aidait déjà sa mère à faire bouillir la +marmite et à amasser la provision de bois de chauffage pour +l'hiver. + +C'était généralement sur la grève du Saint-Laurent qu'il passait des +heures entières à recueillir les bois flottants qui descendaient avec +le courant pour s'échouer sur la rive. + +Macloune avait développé de bonne heure un penchant pour le commerce +et le brocantage et ce fut un grand jour pour lui lorsqu'il put se +rendre à Montréal pour y acheter quelques articles de vente facile, +comme du fil, des aiguilles, des boutons, qu'il colportait ensuite +dans un panier avec des bonbons et des fruits. Il n'y eut plus de +misère dans la petite famille à dater de cette époque, mais le pauvre +garçon avait compté sans la maladie, qui commença à s'attaquer à son +pauvre corps, déjà si faible et si cruellement éprouvé. + +Mais Macloune était brave, et il n'y avait guère de temps qu'on ne +l'aperçut sur le quai, au débarcadère des bateaux à vapeur, les jours +de marché, ou avant et après la grand'messe, tous les dimanches et +fêtes de l'année. Pendant les longues soirées d'été, il faisait la +pêche dans les eaux du fleuve, et il était devenu d'une habileté peu +commune pour conduire un canot, soit à l'aviron pendant les jours de +calme, soit à la voile lorsque les vents étaient favorables. Pendant +les grandes brises du nord-est, on apercevait parfois Macloune seul, +dans son canot, les cheveux au vent, louvoyant en descendant le +fleuve ou filant vent arrière vers les îles de Contrecoeur. + +Pendant la saison des fraises, des framboises et des _bluets_, il +avait organisé un petit commerce de gros qui lui rapportait d'assez +beaux bénéfices. Il achetait ces fruits des villageois pour aller les +revendre sur les marchés de Montréal. C'est alors qu'il fit la +connaissance d'une pauvre fille qui lui apportait ses _bluets_ de +la rive opposée du fleuve, où elle habitait, dans la concession de la +Petite-Misère. + +III + +La rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existence +du pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeux +sur une femme et il en devint éperdument amoureux. + +La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche ni +belle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le +travail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisait +travailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et de +vêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment. +La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petit +châle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et les +épaules. + +Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achat +d'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'il +apporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvre +fille, en lui disant, dans son langage particulier: + +--Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous. +Vous prendre, hein? + +Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regard +d'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en lui +offrant son cadeau. + +C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme on +l'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui ne +provenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune, +et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son coeur +avait été profondément touché. + +Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme on +s'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait fait +d'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par le +mariage. + +Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère ce +qui s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturel +que son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage. + +Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivant +Macloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre à +la Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner à +la grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faire +prier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avait +accepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux. + +Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramages +et ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau à +plumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire une +demoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était un +pauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille et +qui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant au +premier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre. + +Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans le +village, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Macloune +apparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait trop +d'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement, +mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvait +supprimer entièrement. + +Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper de +ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la +tête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés aux +pauvres de la paroisse. + +Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper de +l'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plus +grande piété. + +Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent été +seuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chez +Marie Gallien où les attendait le dîner du dimanche. + +--Macloune a fait une "blonde"! Macloune va se marier! + +--Macloune qui fréquente la Marichette! + +Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunit +toujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale, +pour causer des événements de la semaine. + +--C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, mais +il n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser au +mariage. + +C'était là le verdict populaire! + +Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous les +dimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il fut +convenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ils +pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade, +infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir le +père d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une condition +d'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien ne +pressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariage +lorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église. + +Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout? + +IV + +Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses +petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre +son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais +chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au +village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère, +pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de +l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours +moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban, +un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et +qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies +dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela +avec toujours le même: + +--Bôjou Maïchette! + +--Bonjour Macloune! + +Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord +du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là, +quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de +femme se faisait entendre de la maison. + +--Marichette! oh! Marichette! + +C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au +lit. + +Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant +fixement, les yeux dans les yeux et: + +--Bôsoi Maïchette! + +--Bonsoir Macloune! + +Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie. + +Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir +Macloune arriva plus joyeux que d'habitude. + +--Bôjou Maïchette! + +--Bonjour Macloune! + +Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton +blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de +la jeune fille. + +--Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette! + +--Oui, Macloune! quand tu voudras. + +Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste +pour sceller leurs fiançailles. + +Et ce fut tout. + +Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à +mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il +était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux +époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la +pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de +séparation ou de communauté de biens. + +Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses +habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le +curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son +bréviaire. + +--Bonjour Maxime! + +Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom. + +--Bôjou mosieur curé! + +--J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier. + +--Oui! mosieur curé. + +--Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur! + +--Oui! mosieur curé. + +--Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens +de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle +sans toi pour lui donner du pain! + +Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections +à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un +chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans +comprendre pourquoi on le maltraite ainsi. + +--Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible, +maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge. + +Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait +pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put +comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans +l'impossibilité de prononcer une seule parole. + +Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser +Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme +fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait +ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le +frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il +suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des +villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa +mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota +ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put +que répondre: + +--Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman! + +Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta +de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait +la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son +Macloune d'épouser celle qu'il aimait. + +V + +Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas +du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se +dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la +Petite-Misère pour y voir Marichette. + +Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était +froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la +pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou +fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il +l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans +son canot, il disparut dans la nuit sombre. + +Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité +l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle +s'avança vers lui avec la salutation accoutumée: + +--Bonjour Macloune! + +--Bôjou Maïchette! + +Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment +contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes, +entrecoupées de sanglots déchirants: + +--Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to +pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour +marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir. + +Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les +frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux +Macloune. + +Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la +pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui +gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte. + +Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le +fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues +déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds +des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations +plaintives en se tenant embrassés. + +Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils +oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence +de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les +envahissait. + +Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du +jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils +grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les +couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui +soufflait toujours en tempête. + +Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se +dirent: + +--Adieu, Macloune! + +--Adieu, Maïchette! + +Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des +dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son +absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se +dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute +son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans +les vagues. + +Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant +d'atteindre la rive opposée. + +Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude +mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure +enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie +Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile. + +Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il +souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le +prêtre au plus tôt. + +Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le +délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune +reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira +en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable +désespérance et en murmurant le nom de Marichette. + +VI + +Un mois plus tard, à la Saint-Michel, le corbillard des pauvres +conduisait au cimetière de Contrecoeur Marichette Joyelle, morte de +phtisie galopante chez son oncle de la Petite-Misère. + +Ces deux pauvres déshérités de la vie, du bonheur et de l'amour +n'avaient même pas eu le triste privilège de se trouver réunis dans +la mort, sous le même tertre, dans un coin obscur du même cimetière. + + + +LE PÈRE LOUISON + +I + +C'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit au +pays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'une +épaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel. + +Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputation +s'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et de +passeur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaient +traverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petite +lieue. + +On l'avait surnommé le _Grand Tronc_, et c'était généralement par +ce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur son +compte. Pourquoi le _Grand Tronc?_ Mystère! car le père Louison +n'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de si +acrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque. +Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de son +canot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque. + +Si tout le monde au village connaissait le _Grand Tronc_, personne +ne pouvait en dire autant de son histoire. + +Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps--les anciens +disaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans--sans tambour ni +trompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout près +de la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terre +grand comme la main, où il avait construit une misérable cahute sur +les ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin, +échouée sur une batture voisine. + +Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive à +l'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle des +glaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain de +prendre la première anguille, le premier doré, le premier achigan +et la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse à +l'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avec +un long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français. + +On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit son +fusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillement +son chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutations +amicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfants +qui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallait +craindre et éviter. + +Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moins +fait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise que +bonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitude +pour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentait +généralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clients +ordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand du +village, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellement +abondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette, +de Sorel et de Berthier. + +Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvait +cependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégrité +était connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie à +plusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux qui +avaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'était +notamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempête +de serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, en +volant à la rescousse des naufragés avec son grand canot. + +M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, qui +s'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirs +religieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, il +se faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même et +c'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde est +si drôlement et si capricieusement égoïste. + +Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allait +mouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans un +endroit où il tendait son _varveau_ ou ses lignes dormantes. Assis +au milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaite +immobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette se +découpait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi, +mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet, +dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure des +petites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté de +la grève. + +La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait pas +seulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse, +en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordent +la côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyant +au large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernières +lueurs crépusculaires. + +Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et les +gamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loin +sa figure taciturne. + +II + +Il y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouve +dans tous les villages du monde, et ce gamin détestait tout +particulièrement le père Louison dont il avait cependant une peur +terrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour que +celui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbet +qu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait tout +simplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faire +connaître sa conduite à ses parents. + +Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nommé +Rivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, un +matin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devant +sa cabane, il s'entendit apostropher: + +--Eh! dites donc, vous là, le _Grand Tronc_! qui est-ce qui vous a +permis de mettre la main sur mon garçon? + +Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, et +j'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvre +animal qui ne se défendait même pas. + +--Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pas +ce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes que +vous avez données à mon fils. + +Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieux +s'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait. + +--Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'ai +fait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'ai +fait aucun mal à votre enfant. + +--Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et il +s'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuait +tranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard leva +les yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing qui +l'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal. + +Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute la +physionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa de +toute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deux +mains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de le +frapper sans provocation. + +Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'en +empêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, le +soulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et à +la longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïe +sur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve. + +Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent, +venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tomba +sans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindre +mouvement. + +Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, se +précipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers les +eaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejeta +avec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victime +était déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celui +d'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre. + +Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir et +regardaient timidement cette scène tragique. + +Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheur +s'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au bout +de ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intention +évidente de le noyer. + +Une clameur s'éleva parmi la foule: + +--Il va le noyer! il va le noyer! + +Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui lui +montaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais il +continua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles; +alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de sa +tête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il aurait +fallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive. + +Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour bien +s'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis il +regagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérable +cabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passage +eût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâce +pour la vie du malheureux Rivet. + +Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependant +vers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyé +qui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du moment +empêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes de +bonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie si +des sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse. + +Une _cage_ descendait au large avec le courant et un canot d'écorce +contenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deux +ou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancé +dans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes du +canot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment où +le corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelques +minutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et le +déposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule qui +grossissait toujours sur la rive. + +Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageurs +firent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvre +Rivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé et +du médecin qu'on avait envoyé chercher. + +Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et il +fallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour les +secours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureux +Rivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux et +remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris de +désespoir. + +Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution _in +articulo mortis_, mais l'homme de science déclara avant longtemps +qu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui, +où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commères +du village. + +III + +S'il était vrai que le père Louison jouissait de la réputation d'un +homme paisible et inoffensif et que Rivet, au contraire, passait pour +un homme grincheux et querelleur, une vengeance aussi terrible pour +un simple coup de poing ne pouvait manquer, néanmoins, de produire +une émotion générale chez tous les habitants de L... + +Le curé, le notaire, le médecin et les autres notables de l'endroit +se réunirent le même soir chez le capitaine de milice, qui était en +même temps le magistrat de la paroisse, pour délibérer sur ce qu'il +convenait de faire dans des circonstances aussi graves. + +Il fut décidé de tenir une enquête dès le lendemain matin et +d'appeler le père Louison à comparaître devant le magistrat, en +attendant que le médecin pût se prononcer d'une manière définitive +sur l'état du malade qui paraissait s'améliorer assez sensiblement, +cependant, pour écarter toute idée de mort prochaine ou même +probable. + +Le bailli du village fut chargé d'aller prévenir le vieux pêcheur +d'avoir à se présenter le lendemain matin à neuf heures, à la salle +publique du village, où se tiendrait l'enquête préliminaire et cette +nouvelle, jetée en pâture aux bonnes femmes, eut bientôt fait le tour +du fort, comme on dit encore dans nos campagnes. + +Le père Louison n'avait pas reparu depuis qu'il s'était renfermé dans +sa cabane. Aussi n'était-ce pas sans un sentiment de terreur que le +bailli s'était approché pour frapper à sa porte, afin de lui +communiquer les ordres du magistrat. + +--Monsieur Louison! monsieur Louison! fit-il, d'une voix basse et +tremblante. + +Mais à sa grande surprise la porte s'ouvrit immédiatement et le +vieillard s'avança tranquillement: + +--Qu'y a-t-il à votre service, Jean-Thomas? + +--Monsieur le magistrat m'a dit de vous informer qu'il désirait vous +voir, demain matin, à la salle publique pour... pour... + +--Très bien, Jean-Thomas, dites à M. le magistrat que je serai là à +l'heure voulue. + +Et il referma tranquillement la porte, comme si rien d'extraordinaire +n'était arrivé et comme s'il avait répondu à un client qui lui aurait +demandé une brochée d'anguilles ou de _crapets_. + +IV + +Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le +médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux. +Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et +l'enquête commença. + +Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se +tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les +genoux, et la tête dans les deux mains. + +À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de +la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de +s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés, +et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était +passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots: + +--Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et +je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous +en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à +sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui +ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par +ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je +suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité, + +--Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la +vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer +en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et +je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils +ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance, +pendant l'affaire d'hier. + +Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse +revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta +simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père +Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine, +s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à +face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en +face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et +l'étonnement: + +--Louis Vanelet! + +Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de +terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu +dans la paroisse de L... + +Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames +d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis +s'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta le +sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été +témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en +pâture à la curiosité publique. + +Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille, +les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et +personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_a +parte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé. +D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos +habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par +le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner +chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition +de la justice. + +La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer +dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient. + +Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et +lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit +heures. Il voulait lui causer. + +V + +Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se +trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire +qui s'étaient réunis pour la circonstance. + +Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa +convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il +pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint: + +--Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez +donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience. + +--C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter. + +Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa +connaissance? + +--Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon +premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour +et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un +bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde +aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour +de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva +pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux +arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse +que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et +il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien +d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à +ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir +de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le +lendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la même +fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux, +nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La proposition +me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien +petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain +matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires +étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença +assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été +portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès +de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui +portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme +sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin, +d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage +et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son +adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît +connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le +balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée +qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le +sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de +nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur +lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher +un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur +aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et +s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au +chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps +inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février +et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet +disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis +cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était +devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant +longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps, +dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris +depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle +pour qui il avait failli sacrifier sa vie. + +Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement +cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider +qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères +terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple +et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel. + +Le bailli recevrait des instructions à cet effet. + +VI + +Lorsque le représentant de la loi se rendit, le lendemain matin, pour +opérer l'arrestation de Louis Vanelet, il trouva la cabane vide. Le +vieillard, pendant la nuit, avait disparu en emportant dans son canot +ses engins de chasse et de pêche. Personne ne l'avait vu partir et +l'on ignorait la direction qu'il avait prise. + +Quelques jours plus tard, le capitaine d'un bateau de L... racontait +que, pendant une forte bourrasque de nord-est, il avait rencontré sur +le lac Saint-Pierre un long canot flottant au gré des vagues et des +vents. + +Il avait cru reconnaître l'embarcation du père Louison mais le canot +était vide et à moitié rempli d'eau. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE *** + +***** This file should be named 16210-8.txt or 16210-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/2/1/16210/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + |
