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+The Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La chasse galerie
+ Légendes Canadiennes
+
+Author: Honoré Beaugrand
+
+Release Date: July 5, 2005 [EBook #16210]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+JEANNE LA FILEUSE--Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux
+États-Unis--Première édition 1878--Duexième édition--Montréal, 1888.
+
+LE VIEUX MONTRÉAL, 1611-1803--Album historique, chronologique et
+topographique de la ville de Montréal depuis se fondation--13 planches
+en couleurs--Dessins de P. L. Morin--Montréal, 1884.
+
+MELANGES--Trois Conférences--Montréal, 1888.
+
+LETTRES DE VOYAGE--France--Italie--Sicile--Malte--Tunisie--Algérie--
+Espagne--Montréal, 1889.
+
+SIX MOIS DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES--Colorado--Utah--Nouveau
+Mexique--Édition illustrée--Montréal, 1890.
+
+
+LA
+CHASSE
+GALERIE
+Légendes
+Canadiennes
+
+par
+H. Beaugrand
+
+MONTREAL
+1900
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+La Chasse-Galerie
+Le Loup-Garou
+La Bête à Grand'queue
+Macloune
+Le Père Louison
+
+
+
+La légende qui suit a déjà été publiée dans la _Patrie_, il y a
+quelque dix ans, et en anglais dans le _Century Magazine_ de New
+York, du mois d'août 1892, avec illustrations par Henri Julien.
+On voit que cela ne date pas d'hier. Le récit lui-même est basé
+sur une croyance populaire qui remonte à lépoque des coureurs
+des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les "gens de chantier"
+ont continué la tradition, et c'est surtout dans les paroisses
+riveraines du Saint-Laurent que l'on connaît les légendes de
+la chasse-galerie. J'ai rencontré plus d'un vieux voyageur qui
+affirmait avoir vu voguer dans l'air des canots d'écorce remplis
+de "possédés" s'en allant voir leurs blondes, sous l'égide de
+Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions plus ou
+moins académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène
+des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.
+
+H.B.
+
+
+
+LA CHASSE-GALERIE
+
+I
+
+Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le
+fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient
+envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis
+qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le
+sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe
+de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez
+de ces maudits-là dans mon jeune temps.
+
+Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se
+rapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule et
+se préparait à raconter une histoire de circonstance.
+
+On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,
+dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait
+été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.
+
+Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du
+contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le
+cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de
+pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse
+mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait
+terminer la soirée.
+
+Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais
+obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin
+résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres
+qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de
+clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands
+bois.
+
+Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'on
+appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et
+qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes
+les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire
+prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui
+faire raconter ses exploits.
+
+II
+
+--Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_
+dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la
+religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je
+vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne
+craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la
+veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous
+mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;
+mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits
+verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,
+on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas
+rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de
+tignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--mais
+elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien
+lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze
+heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me
+laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en
+attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un
+quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous
+allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter
+la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier
+voisin.
+
+Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer
+rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:
+
+--Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du
+quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je
+m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
+
+--À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de
+cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,
+qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le
+travail du lendemain du jour de l'an?
+
+--Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons
+le voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heures
+nous serons de retour au chantier.
+
+Je comprenais.
+
+Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon
+salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, au
+village. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne
+et débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque,
+mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait.
+
+--Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas
+de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six
+heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50
+lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit
+tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le
+trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant.
+C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à ce
+qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va et ne pas prendre de boisson en
+route. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne
+m'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage à
+deux mains et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nous
+serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de
+l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut
+être deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième.
+
+--Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au
+diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage
+à lui.
+
+--Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se
+griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme
+n'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nous
+attendent dehors et le grand canot de la _drave_ est tout prêt pour
+le voyage.
+
+Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de
+nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot
+était sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps de
+réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le
+plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu
+troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pas
+allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me
+débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il
+nous dit:
+
+--Répétez avec moi!
+
+Et nous répétâmes:
+
+--Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes,
+si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du
+nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À
+cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où
+nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier!
+
+III
+
+ Acabris! Acabras! Acabram
+ Fais-nous voyager par-dessus les montagnes
+
+À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes
+le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
+pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et au
+commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés
+que nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans
+l'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nous
+emportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait sur
+nos bonnets de carcajou.
+
+Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure,
+environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre
+chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit
+superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme
+un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos
+moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant
+tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable qui
+nous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la
+_Blanche_. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était la
+Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de
+nous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes des
+lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églises
+qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font
+l'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers
+aussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage
+en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables,
+passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant
+derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le
+possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nous
+arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guide
+pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
+
+--Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nous
+allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite.
+Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une
+chanson sur l'aviron.
+
+En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande
+ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près
+au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas
+l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance que
+tous les canotiers répétèrent en choeur:
+
+ Mon père n'avait fille que moi,
+ Canot d'écorce qui va voler,
+ Et dessus la mer il m'envoie:
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler!
+
+ Et dessus la mer il m'envoie,
+ Canot d'écorce qui va voler,
+ Le marinier qui me menait:
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler!
+
+ Le marinier qui me menait,
+ Canot d'écorce qui va voler,
+ Me dit, ma belle, embrassez-moi:
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler!
+
+ Me dit, ma belle, embrassez-moi,
+ Canot d'écorce qui va voler,
+ Non, non, monsieur, je ne saurais:
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler!
+
+ Non, non, monsieur, je ne saurais,
+ Canot d'écorce qui va voler,
+ Car si mon papa le savait:
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler!
+
+ Car si mon papa le savait,
+ Canot d'écorce qui va voler,
+ Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait.
+ Canot d'écorce qui vole, qui vole,
+ Canot d'écorce qui va voler!
+
+
+IV
+
+Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes
+S'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions si
+vite qu'en un clin d'oeil nous avions dépassé Montréal et ses
+faubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: la
+Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, et
+enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vert
+sommet des grands pins du domaine.
+
+--Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à
+l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et
+nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos
+connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.
+
+Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposait
+dans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et
+nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce
+n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et
+nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui était
+plus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de la
+maison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, mais
+il n'y trouva qu'une fille _engagère_ qui lui annonça que les
+vieilles gens étaient à un _snaque_ chez le père Robillard, mais
+que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous
+rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas de
+Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon
+du jour de l'an.
+
+--Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on est
+certain d'y rencontrer nos blondes.
+
+--Allons chez Batissette!
+
+Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en
+garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et
+de prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route des
+chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous
+étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au
+fin fond des enfers.
+
+ Acabris! Acabras! Acabram!
+ Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
+
+cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la
+Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous
+étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve
+et nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était tout
+illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et
+les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se
+trémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmes
+notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive,
+car la glace avait refoulé, cette année-là.
+
+--Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et
+attention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seul
+verre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier
+signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer
+l'attention.
+
+Et nous allâmes frapper à la porte.
+
+V
+
+Le père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à bras
+ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.
+
+Nous fûmes d'abord assaillis de questions:
+
+--D'où venez-vous?
+
+--Je vous croyais dans les chantiers!
+
+--Vous arrivez bien tard!
+
+--Venez prendre une larme!
+
+Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:
+
+--D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nous
+danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai
+à toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vous
+voudrez.
+
+Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée par
+le p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la saluer
+et pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un _reel_
+à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais
+risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et
+de battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures de
+temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me
+vanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas mon
+pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse.
+Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce
+que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient
+fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la
+pendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait du
+buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps
+en temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je
+n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de
+remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait
+pris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le bras
+pour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de se
+préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Nous
+sortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rien
+et, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, après
+avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne,
+pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un _foin_. J'ai
+toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder
+et à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, la
+bougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nous
+étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu un
+coup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste que
+le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant
+le réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour de
+l'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clair
+qu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à
+l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous
+allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai
+et je dis à Baptiste:
+
+--Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne de
+Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.
+
+--Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes!
+
+Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:
+
+ Acabris! Acabras! Acabram!
+ Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
+
+VI
+
+Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt
+évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le
+canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent
+pieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest,
+vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière
+Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la
+montagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant
+du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que
+l'évêque de Québec avait plantée là.
+
+--À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer
+chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!
+
+Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en
+mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà
+dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car
+si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions
+flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous
+assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où
+nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une
+_sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot
+s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc
+de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que
+personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à
+peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence
+à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la
+Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de
+raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un
+ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de
+patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait
+déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes
+autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons
+tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que
+nous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme un
+bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de
+prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:
+
+ Acabris! Acabras! Acabram!
+
+nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous
+n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la
+Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure
+que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la
+rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et
+de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus
+qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui
+se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui
+s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en
+lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.
+Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque
+de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal
+gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il
+avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le
+moulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position était
+terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous
+arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse
+manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot
+heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en
+bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on
+tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à
+descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et
+mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il
+tombe dans un puits qui n'a pas de fond.
+
+VII
+
+Vers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans la
+cabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaient
+trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou dans un banc de
+neige du voisinage. Heureusement que personne ne s'était cassé les
+reins mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes sur
+le long comme un homme qui a couché sur les ravalements pendant toute
+une semaine, sans parler d'un _blackeye_ et de deux ou trois
+déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal,
+c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et je n'ai pas
+besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui
+prétendirent qu'ils m'avaient trouvé, avec Baptiste et les six
+autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre
+jamaïque dans un banc de neige des environs. C'était déjà pas si beau
+d'avoir risqué de vendre son âme au diable, pour s'en vanter parmi
+les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je
+racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.
+
+Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si
+drôle qu'on le pense que d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en
+plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous
+avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez,
+vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'tits
+coeurs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable.
+
+Et Joe le _cook_ plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnante
+aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point et
+qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.
+
+
+
+LE LOUP-GAROU
+
+Oui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vous
+moquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant de
+cérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'il
+n'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraper
+par le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra.
+
+--Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu des
+loups-garous, racontez-nous ça.
+
+C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entre
+Bruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en bas
+de Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des cours
+d'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser à
+leurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup de
+whisky blanc à la santé de monsieur Morgan.
+
+Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiers
+autour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trente
+gaillards des alentours causaient politique sous la haute direction
+d'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinq
+exemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministères
+d'Ottawa.
+
+Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'un
+enthousiasme échevelé et criait comme un possédé:
+
+--Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous les
+rouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux.
+
+Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du père
+Pierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme,
+on résolut de le faire causer.
+
+--Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce que
+vous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre?
+
+C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertu
+et d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal en
+particulier.
+
+--Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et si
+je vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vous
+seriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rouges
+de Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vous
+devriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse,
+pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousser
+du poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un homme
+qui court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup revirée
+à l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-François
+connaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur la
+politique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chose
+sur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants.
+
+--C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec le
+père Pierriche, contre l'avocat en herbe.
+
+--Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but de
+pousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire de
+loup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M.
+Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir.
+
+--Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et si
+je vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une talle
+de hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriez
+le poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vous
+embêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus que
+ça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah!
+on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser des
+pointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres.
+
+--Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormir
+que vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce qui
+me faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire de
+loup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'en
+savez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres.
+
+--Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter,
+mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon de
+whisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieur
+Morgan, notre candidat.
+
+La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à la
+ronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cet
+auditoire désintéressé!
+
+Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquide
+au fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile de
+littérature électorale, au beau milieu de la table, Pierriche
+Brindamour prit la parole:
+
+C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudrais
+vous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plus
+sérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Les
+gros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour que
+les gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous dirai
+donc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorel
+quand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vu
+assez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque je
+naviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche au
+petit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vous
+le dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze ou
+treize ans et j'étais _cook_ à bord d'un chaland avec mon défunt
+père qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nous
+montions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grande
+brise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur les
+huit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisait
+noir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nous
+empêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais de
+vigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez que
+l'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'oeil pour ne
+pas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notre
+perroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de monter
+grand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps parut
+s'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nous
+rasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaient
+une vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loup
+et dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanements
+terribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguement
+le corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaient
+en train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde de
+loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang
+de chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus à
+l'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de Baptiste
+Lafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas de
+quart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique des
+loups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père était
+en train de charger son fusil pour tirer sur les possédés qui
+continuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour du
+feu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant le
+nord-est.
+
+--Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'il
+y a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi un
+trèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prends
+deux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi!
+
+Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur le
+trèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai le
+petit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans.
+
+Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pour
+bourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatre
+feuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouillées
+dans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grand
+signe de croix et visa dans le tas de mécréants.
+
+Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec des
+pois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nous
+montrant du doigt.
+
+Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois.
+
+Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapelet
+dans le canon.
+
+Et paf!
+
+Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et les
+loups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à faire
+frémir un cabaleur d'élections.
+
+Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et les
+avaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avait
+pas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avait
+pas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leur
+sabbat sur un autre point de l'île.
+
+Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusil
+n'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que les
+balles n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite.
+
+--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vu
+des loups-garous? continue Pierriche Brindamour.
+
+--Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous les
+avez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si la
+chose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont les
+membres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréal
+que vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir la
+galipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient des
+coureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y a
+pas de bleus dans ce club-là!
+
+--Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était en
+temps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky du
+candidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini et
+j'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, en
+montant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui lui
+est arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcherai
+un peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter.
+
+Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec les
+sauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans le
+pays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeux
+et, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas les
+sauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait averti
+deux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvages
+pourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôder
+autour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là ne
+craignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureaux
+de Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mon
+défunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor,
+au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une fois
+rendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinages
+était à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'oeil sur une
+belle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était une
+belle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans la
+tribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaient
+l'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et,
+comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette à
+la sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux ou
+trois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendant
+ce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire que
+la sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais à
+l'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avait
+jamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long comment
+les choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir un
+rendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'un
+dimanche au soir.
+
+Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect,
+mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses.
+Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumait
+tranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit du
+bruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse qui
+s'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeux
+qui brillaient comme des _fifollets_ et qui le fixaient d'une
+manière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ou
+un carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'il
+ne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeux
+de l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous les
+broussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut le
+temps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes de
+derrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'était
+un loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avait
+jamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'il
+avait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de se
+débarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sang
+en leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'est
+ce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme un
+damné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plonger
+son couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à le
+délivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eut
+frappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait et
+devenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancs
+de mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'un
+coup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à lui
+enlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement qui
+ressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans la
+forêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit la
+patte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui,
+bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Le
+lendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elle
+était partie, pendant la nuit, avec son père, et personne ne
+connaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnement
+de mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercher
+une patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée juste
+au-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquine
+qui s'était transformée en loup-garou pour boire son sang et
+l'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faire
+un acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvages
+du camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, le
+printemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui était
+revenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans un
+piège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablement
+le farfadet parmi les renégats de sa tribu.
+
+Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche,
+et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce que
+vous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieur
+Morgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vous
+délivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de la
+sauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabale
+de l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent tous
+courir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons un
+aut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacun
+chez nous.
+
+
+
+LA BÊTE À GRAND'QUEUE
+
+I
+
+C'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit Pierriche
+Desrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilue
+d'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon.
+Une queue de six pieds, mon vieux!
+
+--Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux de
+Fanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves que
+ça pour le croire sur parole.
+
+--D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'il
+faut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il est
+blagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout le
+monde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait des
+pâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâques
+ordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâques
+de renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bête
+à grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye,
+dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètre
+jamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroche
+s'était fait arracher un oeil par le maudit animal, il a environ une
+dizaine d'années.
+
+Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenant
+clandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil André
+Laliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances,
+sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé.
+
+--Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu as
+dû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu que
+Fanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye?
+
+--C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vient
+prendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-même
+si vous voulez en savoir plus long.
+
+II
+
+Fanfan Lazette était un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses
+parents, qui se moquait des sermons du curé, qui semait le désordre
+dans la paroisse et qui--conséquence fatale--était la coqueluche de
+toutes les jolies filles des alentours.
+
+Le père Lazette l'avait mis au collège de L'Assomption, d'où il
+s'était échappé pour aller à Montréal l'aire un métier quelconque. Et
+puis il avait passé deux saisons dans les chantiers et était revenu
+chez son père qui se faisait vieux, pour diriger les travaux de la
+ferme.
+
+Fanfan était un rude gars au travail, il fallait lui donner cela, et
+il besognait comme quatre lorsqu'il s'y mettait; mais il était
+journalier, comme on dit au pays, et il faisait assez souvent des
+neuvaines qui n'étaient pas toujours sous l'invocation de saint
+François-Xavier.
+
+Comme il faisait tout à sa tête, il avait pris pour habitude de ne
+faire ses pâques qu'après la période de rigueur, et il mettait une
+espèce de fanfaronnade à ne s'approcher des sacrements qu'après que
+tous les fidèles s'étaient mis en règle avec les commandements de
+l'Église.
+
+Bref, Fanfan était un luron que les commères du village traitaient de
+_pendard_, que les mamans qui avaient des filles à marier
+craignaient comme la peste et qui passait, selon les lieux où on
+s'occupait de sa personne, pour un bon diable ou pour un mauvais
+garnement.
+
+Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci se levèrent pour lui
+souhaiter la bienvenue et pour l'inviter à prendre un coup, qu'il
+s'empressa de ne pas refuser.
+
+--Et maintenant, Fanfan, raconte-nous ton histoire de bête à
+grand'queue. Maxime veut faire l'incrédule et prétend que tu veux
+nous en faire accroire.
+
+--Ouidà, oui! Eh bien, tout ce que je peux vous dire, c'est que si
+c'eût été Maxime Sanssouci qui eut rencontré la bête au lieu de moi,
+je crois qu'il ne resterait plus personne pour raconter l'histoire,
+au jour d'aujourd'hui.
+
+Et, s'adressant à Maxime Sanssouci:
+
+--Et toi, mon p'tit Maxime, tout ce que je te souhaite, c'est de ne
+jamais te trouver en pareille compagnie; tu n'as pas les bras assez
+longs, les reins assez solides et le corps assez raide pour te tirer
+d'affaire dans une pareille rencontre. Écoute-moi bien et tu m'en
+diras des nouvelles ensuite.
+
+Et puis:
+
+--André, trois verres de Molson réduit.
+
+III
+
+--D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de
+sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant
+bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du
+tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il
+fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste
+Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a
+trouvés chez le notaire Latour.
+
+Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous
+aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de
+samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti
+samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter
+à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques
+marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,
+une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres
+de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis
+Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette
+avec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans me
+vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les
+onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez
+Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,
+il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la
+fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem
+Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de
+Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue
+jusqu'à l'heure du départ.
+
+Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,
+pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez
+Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une
+tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les
+autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps
+devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de
+l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné
+rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger
+un garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif.
+J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma
+pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon
+train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le
+père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer
+la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut
+en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste
+Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes
+le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était
+facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je
+fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le
+grain.
+
+IV
+
+En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem
+avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car
+vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met
+en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent
+complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la
+charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au
+fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine
+fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.
+Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à
+torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la
+lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement
+que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du
+chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait
+toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin
+de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi
+jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur
+d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui
+fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même
+s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de
+terreur:
+
+--Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!
+
+Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux
+qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me
+fit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_
+en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'ai
+la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je ne
+suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à
+la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête
+terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me
+passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument
+qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de
+me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou
+bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue
+dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est
+alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je
+promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu
+me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de
+la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper
+la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma
+poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un
+rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma
+jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à
+moitié dégrisé par la peur, criait:
+
+--Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la
+noirceur.
+
+Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais
+et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de
+Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie
+en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,
+et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au
+pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le
+feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous
+jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en
+morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:
+
+--Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.
+
+Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la
+pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette
+qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas
+se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,
+j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était
+arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si
+je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée
+fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de
+possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau
+à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête
+s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un
+bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement
+de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,
+qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts
+terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un
+désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais
+à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un
+chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau
+pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant
+que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne
+pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au
+triple galop, et moi par derrière, naturellement.
+
+Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en
+frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La
+bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la
+faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de
+Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer
+d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la
+gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter
+à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit
+pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais
+certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel
+élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de
+la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes
+efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais
+délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de
+la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je
+me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous
+examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue
+longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une
+queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!
+
+La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la
+recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la
+route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait
+dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le
+choc avait éparpillées sur la route.
+
+Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et
+sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui
+m'avait emporté.
+
+Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,
+qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la
+route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.
+
+--Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour
+voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de
+l'empailler pour la conserver.
+
+V
+
+Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un
+démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour
+empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut
+recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:
+
+"Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous
+soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et
+maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau
+de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis
+comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons
+rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu
+entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,
+surnommé Fanfan Lazette.
+
+Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant
+de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la
+queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,
+et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,
+illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du
+manoir des seigneurs de Lanoraie.
+
+Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit
+F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus
+haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans
+nos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans des
+conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut
+de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le
+seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.
+
+Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir
+leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.
+
+Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,
+déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît
+être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la
+carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un
+état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans
+la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir
+rencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans sa
+conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau
+qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une
+barrière récemment peinte en vermillon.
+
+Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé
+Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue
+les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la
+tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête à
+grand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.
+
+En vue de ces témoignages et dépositions et:
+
+Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été de
+temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que
+le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper
+la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un
+des intéressés en cette cause;
+
+Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.
+Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,
+échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin
+Pierre Busseau, quelques jours plus tard;
+
+Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est
+fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans
+les limites d'une décision péremptoire;
+
+Décidons:
+
+1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques
+dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le
+protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue
+et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.
+
+2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de
+manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de
+s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du
+jour et de la nuit.
+
+3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette
+et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan
+Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse
+afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation
+pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,
+dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,
+quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,
+chacun payant les frais.
+
+En foi de quoi nous avons signé,
+
+ Jean-Baptisle Gallien,
+ Onésime Bombenlert,
+ Damase Briqueleur.
+
+Pour copie conforme: H. Beaugrand.
+
+
+
+MACLOUNE
+
+I
+
+Bien qu'on lui eût donné, au baptême, le prénom de Maxime, tout le
+monde au village l'appelait _Macloune_.
+
+Et tout cela, parce que sa mère, Marie Gallien, avait un défaut
+d'articulation qui l'empêchait de prononcer distinctement son nom.
+Elle disait _Macloune_ au lieu de Maxime, et les villageois
+l'appelaient comme sa mère.
+
+C'était un pauvre hère qui était né et qui avait grandi dans la plus
+profonde et dans la plus respectable misère.
+
+Son père était un brave batelier qui s'était noyé alors que Macloune
+était encore au berceau, et la mère avait réussi tant bien que mal,
+en allant en journée à droite et à gauche, à traîner une pénible
+existence et à réchapper la vie de son enfant qui était né rachitique
+et qui avait vécu et grandi, en dépit des prédictions de toutes les
+commères des alentours.
+
+Le pauvre garçon était un monstre de laideur. Mal fait au possible,
+il avait un pauvre corps malingre auquel se trouvaient tant bien que
+mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles qui se
+terminaient par des pieds et des mains qui n'avaient guère semblance
+humaine. Il était bancal, boiteux, tortu-bossu comme on dit dans nos
+campagnes, et le malheureux avait une tête à l'avenant: une véritable
+tête de macaque en rupture de ménagerie. La nature avait oublié de le
+doter d'un menton, et deux longues dents jaunâtres sortaient d'un
+petit trou circulaire qui lui tenait lieu de bouche comme des
+défenses de bête féroce. Il ne pouvait pas mâcher ses aliments et
+c'était une curiosité que de le voir manger.
+
+Son langage se composait de phrases incohérentes et de sons
+inarticulés qu'il accompagnait d'une pantomime très expressive. Et il
+parvenait assez facilement à se faire comprendre, même de ceux qui
+l'entendaient pour la première fois.
+
+En dépit de cette laideur vraiment repoussante et de cette difficulté
+de langage, Macloune était adoré par sa mère et aimé de tous les
+villageois.
+
+C'est qu'il était aussi bon qu'il était laid, et il avait deux grands
+yeux bleus qui vous fixaient comme pour vous dire:
+
+--C'est vrai! je suis bien horrible à voir, mais, tel que vous me
+voyez, je suis le seul support de nia vieille mère malade et, si
+chétif que je sois, il me faut travailler pour lui donner du pain.
+
+Et pas un gamin, même les plus méchants, aurait osé se moquer de sa
+laideur ou abuser de sa faiblesse.
+
+Et puis, on le prenait en pitié parce que l'on disait au village
+qu'une sauvagesse avait jeté un _sort_ à Marie Gallien, quelques
+mois avant la naissance de Macloune. Cette sauvagesse était une
+faiseuse de paniers qui courait les campagnes et qui s'enivrait, dès
+qu'elle avait pu amasser assez de gros sous pour acheter une
+bouteille de whisky, et c'était alors une orgie qui restait à jamais
+gravée dans la mémoire de ceux qui en étaient témoins.
+
+La malheureuse courait par les rues en poussant des cris de bête
+fauve et en s'arrachant les cheveux. Il faut avoir vu des sauvages
+sous l'influence de l'alcool pour se faire une idée de ces scènes
+vraiment infernales. C'est dans une de ces occasions que la
+sauvagesse avait voulu forcer la porte de la maisonnette de Marie
+Gallien et qu'elle avait maudit la pauvre femme, demi morte de peur,
+qui avait refusé de la laisser entre chez elle.
+
+Et l'on croyait généralement au village que c'était la malédiction de
+la sauvagesse qui était la cause de la laideur de ce pauvre Macloune.
+On disait aussi, mais sans l'affirmer catégoriquement, qu'un quêteux
+de Saint-Michel de Yamaska qui avait la réputation d'être un peu
+sorcier, avait jeté un autre sort à Marie Gallien parce que la pauvre
+femme n'avait pu lui faire l'aumône, alors qu'elle était elle-même
+dans la plus grande misère, pendant ses relevailles, après la
+naissance de son enfant.
+
+II
+
+Macloune avait grandi en travaillant, se rendait utile lorsqu'il le
+pouvait et toujours prêt à rendre service, à faire une commission,
+ou à prêter la main lorsque l'occasion se présentait. Il n'avait
+jamais été à l'école et ce n'est que très tard, à l'âge de treize
+ou quatorze ans, que le curé du village lui avait permis de faire
+sa première communion. Bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelle
+un simple d'esprit, il avait poussé un peu à la diable et son
+intelligence qui n'était pas très vive n'avait jamais été cultivée.
+Dès l'âge de dix ans, il aidait déjà sa mère à faire bouillir la
+marmite et à amasser la provision de bois de chauffage pour
+l'hiver.
+
+C'était généralement sur la grève du Saint-Laurent qu'il passait des
+heures entières à recueillir les bois flottants qui descendaient avec
+le courant pour s'échouer sur la rive.
+
+Macloune avait développé de bonne heure un penchant pour le commerce
+et le brocantage et ce fut un grand jour pour lui lorsqu'il put se
+rendre à Montréal pour y acheter quelques articles de vente facile,
+comme du fil, des aiguilles, des boutons, qu'il colportait ensuite
+dans un panier avec des bonbons et des fruits. Il n'y eut plus de
+misère dans la petite famille à dater de cette époque, mais le pauvre
+garçon avait compté sans la maladie, qui commença à s'attaquer à son
+pauvre corps, déjà si faible et si cruellement éprouvé.
+
+Mais Macloune était brave, et il n'y avait guère de temps qu'on ne
+l'aperçut sur le quai, au débarcadère des bateaux à vapeur, les jours
+de marché, ou avant et après la grand'messe, tous les dimanches et
+fêtes de l'année. Pendant les longues soirées d'été, il faisait la
+pêche dans les eaux du fleuve, et il était devenu d'une habileté peu
+commune pour conduire un canot, soit à l'aviron pendant les jours de
+calme, soit à la voile lorsque les vents étaient favorables. Pendant
+les grandes brises du nord-est, on apercevait parfois Macloune seul,
+dans son canot, les cheveux au vent, louvoyant en descendant le
+fleuve ou filant vent arrière vers les îles de Contrecoeur.
+
+Pendant la saison des fraises, des framboises et des _bluets_, il
+avait organisé un petit commerce de gros qui lui rapportait d'assez
+beaux bénéfices. Il achetait ces fruits des villageois pour aller les
+revendre sur les marchés de Montréal. C'est alors qu'il fit la
+connaissance d'une pauvre fille qui lui apportait ses _bluets_ de
+la rive opposée du fleuve, où elle habitait, dans la concession de la
+Petite-Misère.
+
+III
+
+La rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existence
+du pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeux
+sur une femme et il en devint éperdument amoureux.
+
+La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche ni
+belle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le
+travail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisait
+travailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et de
+vêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment.
+La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petit
+châle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et les
+épaules.
+
+Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achat
+d'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'il
+apporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvre
+fille, en lui disant, dans son langage particulier:
+
+--Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous.
+Vous prendre, hein?
+
+Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regard
+d'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en lui
+offrant son cadeau.
+
+C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme on
+l'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui ne
+provenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune,
+et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son coeur
+avait été profondément touché.
+
+Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme on
+s'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait fait
+d'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par le
+mariage.
+
+Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère ce
+qui s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturel
+que son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage.
+
+Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivant
+Macloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre à
+la Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner à
+la grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faire
+prier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avait
+accepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux.
+
+Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramages
+et ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau à
+plumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire une
+demoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était un
+pauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille et
+qui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant au
+premier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre.
+
+Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans le
+village, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Macloune
+apparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait trop
+d'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement,
+mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvait
+supprimer entièrement.
+
+Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper de
+ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la
+tête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés aux
+pauvres de la paroisse.
+
+Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper de
+l'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plus
+grande piété.
+
+Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent été
+seuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chez
+Marie Gallien où les attendait le dîner du dimanche.
+
+--Macloune a fait une "blonde"! Macloune va se marier!
+
+--Macloune qui fréquente la Marichette!
+
+Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunit
+toujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale,
+pour causer des événements de la semaine.
+
+--C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, mais
+il n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser au
+mariage.
+
+C'était là le verdict populaire!
+
+Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous les
+dimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il fut
+convenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ils
+pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade,
+infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir le
+père d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une condition
+d'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien ne
+pressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariage
+lorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église.
+
+Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout?
+
+IV
+
+Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses
+petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre
+son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais
+chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au
+village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,
+pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de
+l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours
+moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,
+un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et
+qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies
+dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela
+avec toujours le même:
+
+--Bôjou Maïchette!
+
+--Bonjour Macloune!
+
+Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord
+du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,
+quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de
+femme se faisait entendre de la maison.
+
+--Marichette! oh! Marichette!
+
+C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au
+lit.
+
+Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant
+fixement, les yeux dans les yeux et:
+
+--Bôsoi Maïchette!
+
+--Bonsoir Macloune!
+
+Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.
+
+Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir
+Macloune arriva plus joyeux que d'habitude.
+
+--Bôjou Maïchette!
+
+--Bonjour Macloune!
+
+Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton
+blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de
+la jeune fille.
+
+--Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!
+
+--Oui, Macloune! quand tu voudras.
+
+Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste
+pour sceller leurs fiançailles.
+
+Et ce fut tout.
+
+Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à
+mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il
+était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux
+époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la
+pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de
+séparation ou de communauté de biens.
+
+Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses
+habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le
+curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son
+bréviaire.
+
+--Bonjour Maxime!
+
+Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.
+
+--Bôjou mosieur curé!
+
+--J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.
+
+--Oui! mosieur curé.
+
+--Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur!
+
+--Oui! mosieur curé.
+
+--Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens
+de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle
+sans toi pour lui donner du pain!
+
+Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections
+à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un
+chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans
+comprendre pourquoi on le maltraite ainsi.
+
+--Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,
+maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.
+
+Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait
+pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put
+comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans
+l'impossibilité de prononcer une seule parole.
+
+Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser
+Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme
+fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait
+ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le
+frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il
+suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des
+villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa
+mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota
+ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put
+que répondre:
+
+--Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!
+
+Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta
+de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait
+la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son
+Macloune d'épouser celle qu'il aimait.
+
+V
+
+Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas
+du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se
+dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la
+Petite-Misère pour y voir Marichette.
+
+Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était
+froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la
+pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou
+fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il
+l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans
+son canot, il disparut dans la nuit sombre.
+
+Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité
+l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle
+s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:
+
+--Bonjour Macloune!
+
+--Bôjou Maïchette!
+
+Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment
+contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,
+entrecoupées de sanglots déchirants:
+
+--Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to
+pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour
+marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.
+
+Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les
+frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux
+Macloune.
+
+Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la
+pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui
+gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.
+
+Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le
+fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues
+déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds
+des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations
+plaintives en se tenant embrassés.
+
+Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils
+oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence
+de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les
+envahissait.
+
+Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du
+jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils
+grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les
+couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui
+soufflait toujours en tempête.
+
+Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se
+dirent:
+
+--Adieu, Macloune!
+
+--Adieu, Maïchette!
+
+Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des
+dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son
+absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se
+dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute
+son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans
+les vagues.
+
+Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant
+d'atteindre la rive opposée.
+
+Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude
+mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure
+enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie
+Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.
+
+Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il
+souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le
+prêtre au plus tôt.
+
+Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le
+délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune
+reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira
+en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable
+désespérance et en murmurant le nom de Marichette.
+
+VI
+
+Un mois plus tard, à la Saint-Michel, le corbillard des pauvres
+conduisait au cimetière de Contrecoeur Marichette Joyelle, morte de
+phtisie galopante chez son oncle de la Petite-Misère.
+
+Ces deux pauvres déshérités de la vie, du bonheur et de l'amour
+n'avaient même pas eu le triste privilège de se trouver réunis dans
+la mort, sous le même tertre, dans un coin obscur du même cimetière.
+
+
+
+LE PÈRE LOUISON
+
+I
+
+C'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit au
+pays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'une
+épaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel.
+
+Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputation
+s'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et de
+passeur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaient
+traverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petite
+lieue.
+
+On l'avait surnommé le _Grand Tronc_, et c'était généralement par
+ce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur son
+compte. Pourquoi le _Grand Tronc?_ Mystère! car le père Louison
+n'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de si
+acrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque.
+Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de son
+canot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque.
+
+Si tout le monde au village connaissait le _Grand Tronc_, personne
+ne pouvait en dire autant de son histoire.
+
+Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps--les anciens
+disaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans--sans tambour ni
+trompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout près
+de la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terre
+grand comme la main, où il avait construit une misérable cahute sur
+les ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin,
+échouée sur une batture voisine.
+
+Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive à
+l'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle des
+glaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain de
+prendre la première anguille, le premier doré, le premier achigan
+et la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse à
+l'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avec
+un long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français.
+
+On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit son
+fusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillement
+son chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutations
+amicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfants
+qui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallait
+craindre et éviter.
+
+Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moins
+fait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise que
+bonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitude
+pour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentait
+généralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clients
+ordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand du
+village, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellement
+abondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette,
+de Sorel et de Berthier.
+
+Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvait
+cependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégrité
+était connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie à
+plusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux qui
+avaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'était
+notamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempête
+de serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, en
+volant à la rescousse des naufragés avec son grand canot.
+
+M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, qui
+s'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirs
+religieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, il
+se faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même et
+c'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde est
+si drôlement et si capricieusement égoïste.
+
+Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allait
+mouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans un
+endroit où il tendait son _varveau_ ou ses lignes dormantes. Assis
+au milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaite
+immobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette se
+découpait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi,
+mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet,
+dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure des
+petites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté de
+la grève.
+
+La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait pas
+seulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse,
+en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordent
+la côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyant
+au large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernières
+lueurs crépusculaires.
+
+Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et les
+gamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loin
+sa figure taciturne.
+
+II
+
+Il y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouve
+dans tous les villages du monde, et ce gamin détestait tout
+particulièrement le père Louison dont il avait cependant une peur
+terrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour que
+celui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbet
+qu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait tout
+simplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faire
+connaître sa conduite à ses parents.
+
+Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nommé
+Rivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, un
+matin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devant
+sa cabane, il s'entendit apostropher:
+
+--Eh! dites donc, vous là, le _Grand Tronc_! qui est-ce qui vous a
+permis de mettre la main sur mon garçon?
+
+Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, et
+j'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvre
+animal qui ne se défendait même pas.
+
+--Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pas
+ce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes que
+vous avez données à mon fils.
+
+Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieux
+s'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait.
+
+--Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'ai
+fait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'ai
+fait aucun mal à votre enfant.
+
+--Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et il
+s'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuait
+tranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard leva
+les yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing qui
+l'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal.
+
+Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute la
+physionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa de
+toute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deux
+mains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de le
+frapper sans provocation.
+
+Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'en
+empêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, le
+soulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et à
+la longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïe
+sur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve.
+
+Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent,
+venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tomba
+sans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindre
+mouvement.
+
+Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, se
+précipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers les
+eaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejeta
+avec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victime
+était déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celui
+d'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre.
+
+Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir et
+regardaient timidement cette scène tragique.
+
+Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheur
+s'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au bout
+de ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intention
+évidente de le noyer.
+
+Une clameur s'éleva parmi la foule:
+
+--Il va le noyer! il va le noyer!
+
+Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui lui
+montaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais il
+continua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles;
+alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de sa
+tête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il aurait
+fallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive.
+
+Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour bien
+s'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis il
+regagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérable
+cabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passage
+eût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâce
+pour la vie du malheureux Rivet.
+
+Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependant
+vers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyé
+qui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du moment
+empêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes de
+bonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie si
+des sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse.
+
+Une _cage_ descendait au large avec le courant et un canot d'écorce
+contenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deux
+ou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancé
+dans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes du
+canot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment où
+le corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelques
+minutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et le
+déposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule qui
+grossissait toujours sur la rive.
+
+Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageurs
+firent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvre
+Rivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé et
+du médecin qu'on avait envoyé chercher.
+
+Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et il
+fallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour les
+secours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureux
+Rivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux et
+remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris de
+désespoir.
+
+Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution _in
+articulo mortis_, mais l'homme de science déclara avant longtemps
+qu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui,
+où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commères
+du village.
+
+III
+
+S'il était vrai que le père Louison jouissait de la réputation d'un
+homme paisible et inoffensif et que Rivet, au contraire, passait pour
+un homme grincheux et querelleur, une vengeance aussi terrible pour
+un simple coup de poing ne pouvait manquer, néanmoins, de produire
+une émotion générale chez tous les habitants de L...
+
+Le curé, le notaire, le médecin et les autres notables de l'endroit
+se réunirent le même soir chez le capitaine de milice, qui était en
+même temps le magistrat de la paroisse, pour délibérer sur ce qu'il
+convenait de faire dans des circonstances aussi graves.
+
+Il fut décidé de tenir une enquête dès le lendemain matin et
+d'appeler le père Louison à comparaître devant le magistrat, en
+attendant que le médecin pût se prononcer d'une manière définitive
+sur l'état du malade qui paraissait s'améliorer assez sensiblement,
+cependant, pour écarter toute idée de mort prochaine ou même
+probable.
+
+Le bailli du village fut chargé d'aller prévenir le vieux pêcheur
+d'avoir à se présenter le lendemain matin à neuf heures, à la salle
+publique du village, où se tiendrait l'enquête préliminaire et cette
+nouvelle, jetée en pâture aux bonnes femmes, eut bientôt fait le tour
+du fort, comme on dit encore dans nos campagnes.
+
+Le père Louison n'avait pas reparu depuis qu'il s'était renfermé dans
+sa cabane. Aussi n'était-ce pas sans un sentiment de terreur que le
+bailli s'était approché pour frapper à sa porte, afin de lui
+communiquer les ordres du magistrat.
+
+--Monsieur Louison! monsieur Louison! fit-il, d'une voix basse et
+tremblante.
+
+Mais à sa grande surprise la porte s'ouvrit immédiatement et le
+vieillard s'avança tranquillement:
+
+--Qu'y a-t-il à votre service, Jean-Thomas?
+
+--Monsieur le magistrat m'a dit de vous informer qu'il désirait vous
+voir, demain matin, à la salle publique pour... pour...
+
+--Très bien, Jean-Thomas, dites à M. le magistrat que je serai là à
+l'heure voulue.
+
+Et il referma tranquillement la porte, comme si rien d'extraordinaire
+n'était arrivé et comme s'il avait répondu à un client qui lui aurait
+demandé une brochée d'anguilles ou de _crapets_.
+
+IV
+
+Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le
+médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.
+Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et
+l'enquête commença.
+
+Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se
+tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les
+genoux, et la tête dans les deux mains.
+
+À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de
+la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de
+s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,
+et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était
+passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:
+
+--Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et
+je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous
+en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à
+sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui
+ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par
+ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je
+suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,
+
+--Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la
+vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer
+en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et
+je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils
+ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,
+pendant l'affaire d'hier.
+
+Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse
+revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta
+simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père
+Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,
+s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à
+face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en
+face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et
+l'étonnement:
+
+--Louis Vanelet!
+
+Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de
+terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu
+dans la paroisse de L...
+
+Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames
+d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis
+s'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta le
+sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été
+témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en
+pâture à la curiosité publique.
+
+Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,
+les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et
+personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_a
+parte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.
+D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos
+habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par
+le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner
+chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition
+de la justice.
+
+La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer
+dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.
+
+Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et
+lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit
+heures. Il voulait lui causer.
+
+V
+
+Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se
+trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire
+qui s'étaient réunis pour la circonstance.
+
+Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa
+convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il
+pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:
+
+--Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez
+donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.
+
+--C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.
+
+Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa
+connaissance?
+
+--Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon
+premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour
+et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un
+bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde
+aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour
+de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva
+pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux
+arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse
+que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et
+il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien
+d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à
+ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir
+de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le
+lendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la même
+fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,
+nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La proposition
+me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien
+petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain
+matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires
+étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença
+assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été
+portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès
+de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui
+portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme
+sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,
+d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage
+et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son
+adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît
+connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le
+balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée
+qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le
+sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de
+nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur
+lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher
+un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur
+aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et
+s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au
+chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps
+inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février
+et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet
+disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis
+cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était
+devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant
+longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,
+dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris
+depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle
+pour qui il avait failli sacrifier sa vie.
+
+Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement
+cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider
+qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères
+terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple
+et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.
+
+Le bailli recevrait des instructions à cet effet.
+
+VI
+
+Lorsque le représentant de la loi se rendit, le lendemain matin, pour
+opérer l'arrestation de Louis Vanelet, il trouva la cabane vide. Le
+vieillard, pendant la nuit, avait disparu en emportant dans son canot
+ses engins de chasse et de pêche. Personne ne l'avait vu partir et
+l'on ignorait la direction qu'il avait prise.
+
+Quelques jours plus tard, le capitaine d'un bateau de L... racontait
+que, pendant une forte bourrasque de nord-est, il avait rencontré sur
+le lac Saint-Pierre un long canot flottant au gré des vagues et des
+vents.
+
+Il avait cru reconnaître l'embarcation du père Louison mais le canot
+était vide et à moitié rempli d'eau.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
+
+***** This file should be named 16210-8.txt or 16210-8.zip *****
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+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01//EN">
+<html>
+<head>
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+<title>La chasse-galerie</title>
+<style type="text/css"><!--
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+--></style>
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La chasse galerie
+ Légendes Canadiennes
+
+Author: Honoré Beaugrand
+
+Release Date: July 5, 2005 [EBook #16210]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
+(University of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div id="advert">
+<h3>DU MÊME AUTEUR</h3>
+
+<p>JEANNE LA FILEUSE&mdash;Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux
+États-Unis&mdash;Première édition 1878&mdash;Duexième édition&mdash;Montréal, 1888.</p>
+
+<p>LE VIEUX MONTRÉAL, 1611-1803&mdash;Album historique, chronologique et
+topographique de la ville de Montréal depuis se fondation&mdash;13 planches
+en couleurs&mdash;Dessins de P. L. Morin&mdash;Montréal, 1884.</p>
+
+<p>MELANGES&mdash;Trois Conférences&mdash;Montréal, 1888.</p>
+
+<p>LETTRES DE VOYAGE&mdash;France&mdash;Italie&mdash;Sicile&mdash;Malte&mdash;Tunisie&mdash;Algérie&mdash;
+Espagne&mdash;Montréal, 1889.</p>
+
+<p>SIX MOIS DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES&mdash;Colorado&mdash;Utah&mdash;Nouveau
+Mexique&mdash;Édition illustrée&mdash;Montréal, 1890.</p>
+</div>
+
+<div id="titlePage">
+<h1 class="title">
+LA<br>
+CHASSE<br>
+GALERIE<br>
+Légendes<br>
+Canadiennes</h1>
+<div class="byline">
+par<br>
+H. Beaugrand</div>
+<div class="docImprint">
+MONTREAL<br>
+1900
+</div>
+</div>
+
+<div id="toc">
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+<ul>
+<li><a href="#cg01">La Chasse-Galerie</a></li>
+<li><a href="#cg02">Le Loup-Garou</a></li>
+<li><a href="#cg03">La Bête à Grand'queue</a></li>
+<li><a href="#cg04">Macloune</a></li>
+<li><a href="#cg05">Le Père Louison</a></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p>La légende qui suit a déjà été publiée dans la <i>Patrie</i>, il y a
+quelque dix ans, et en anglais dans le <i>Century Magazine</i> de New
+York, du mois d'août 1892, avec illustrations par Henri Julien.
+On voit que cela ne date pas d'hier. Le récit lui-même est basé
+sur une croyance populaire qui remonte à lépoque des coureurs
+des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les &ldquo;gens de chantier&rdquo;
+ont continué la tradition, et c'est surtout dans les paroisses
+riveraines du Saint-Laurent que l'on connaît les légendes de
+la chasse-galerie. J'ai rencontré plus d'un vieux voyageur qui
+affirmait avoir vu voguer dans l'air des canots d'écorce remplis
+de &ldquo;possédés&rdquo; s'en allant voir leurs blondes, sous l'égide de
+Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions plus ou
+moins académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène
+des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.</p>
+
+<div class="signature">H.B.</div>
+
+<h2 id="cg01">LA CHASSE-GALERIE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le
+fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient
+envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis
+qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le
+sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe
+de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez
+de ces maudits-là dans mon jeune temps.</p>
+
+<p>Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se
+rapprochèrent de la cambuse où le <i>cook</i> finissait son préambule et
+se préparait à raconter une histoire de circonstance.</p>
+
+<p>On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,
+dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait
+été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.</p>
+
+<p>Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du
+contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le
+cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de
+pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse
+mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait
+terminer la soirée.</p>
+
+<p>Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais
+obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin
+résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres
+qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de
+clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands
+bois.</p>
+
+<p>Joe le <i>cook</i> était un petit homme assez mal fait, que l'on
+appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et
+qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes
+les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire
+prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui
+faire raconter ses exploits.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>&mdash;Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu <i>tough</i>
+dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la
+religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je
+vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne
+craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la
+veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous
+mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;
+mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits
+verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,
+on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas
+rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de
+tignasse. La jamaïque était bonne,&mdash;pas meilleure que ce soir,&mdash;mais
+elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien
+lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze
+heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me
+laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en
+attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un
+quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous
+allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter
+la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier
+voisin.</p>
+
+<p>Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer
+rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du
+quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je
+m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de
+cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,
+qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le
+travail du lendemain du jour de l'an?</p>
+
+<p>&mdash;Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons
+le voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heures
+nous serons de retour au chantier.</p>
+
+<p>Je comprenais.</p>
+
+<p>Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon
+salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, au
+village. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne
+et débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque,
+mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait.</p>
+
+<p>&mdash;Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas
+de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six
+heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50
+lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit
+tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le
+trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant.
+C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à ce
+qu'on dit, avoir l'&#339;il où l'on va et ne pas prendre de boisson en
+route. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne
+m'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage à
+deux mains et, si le c&#339;ur t'en dit, dans deux heures de temps nous
+serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de
+l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut
+être deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au
+diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage
+à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se
+griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme
+n'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nous
+attendent dehors et le grand canot de la <i>drave</i> est tout prêt pour
+le voyage.</p>
+
+<p>Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de
+nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot
+était sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps de
+réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le
+plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu
+troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pas
+allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me
+débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il
+nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Répétez avec moi!</p>
+
+<p>Et nous répétâmes:</p>
+
+<p>&mdash;Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes,
+si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du
+nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À
+cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où
+nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier!</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<blockquote class="verse"><div class="refrain">
+ Acabris! Acabras! Acabram<br>
+ Fais-nous voyager par-dessus les montagnes</div></blockquote>
+
+<p>À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes
+le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
+pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et au
+commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés
+que nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans
+l'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nous
+emportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait sur
+nos bonnets de carcajou.</p>
+
+<p>Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure,
+environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre
+chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit
+superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme
+un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos
+moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant
+tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable qui
+nous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la
+<i>Blanche</i>. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était la
+Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de
+nous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes des
+lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églises
+qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font
+l'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers
+aussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage
+en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables,
+passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant
+derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le
+possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nous
+arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guide
+pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nous
+allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite.
+Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une
+chanson sur l'aviron.</p>
+
+<p>En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande
+ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près
+au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas
+l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance que
+tous les canotiers répétèrent en ch&#339;ur:</p>
+
+<blockquote class="verse">
+<div class="stanza">
+ Mon père n'avait fille que moi,<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler,<br></span>
+ Et dessus la mer il m'envoie:<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br></span>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler!</span></div>
+<div class="stanza">
+ Et dessus la mer il m'envoie,<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler,<br></span>
+ Le marinier qui me menait:<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br></span>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler!</span></div>
+<div class="stanza">
+ Le marinier qui me menait,<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler,<br></span>
+ Me dit, ma belle, embrassez-moi:<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br></span>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler!</span></div>
+<div class="stanza">
+ Me dit, ma belle, embrassez-moi,<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler,<br></span>
+ Non, non, monsieur, je ne saurais:<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br></span>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler!</span></div>
+<div class="stanza">
+ Non, non, monsieur, je ne saurais,<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler,<br></span>
+ Car si mon papa le savait:<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br></span>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler!</span></div>
+<div class="stanza">
+ Car si mon papa le savait,<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler,<br></span>
+ Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait.<br>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui vole, qui vole,<br></span>
+ <span class="i2">Canot d'écorce qui va voler!</span></div>
+</blockquote>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes
+S'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions si
+vite qu'en un clin d'&#339;il nous avions dépassé Montréal et ses
+faubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: la
+Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, et
+enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vert
+sommet des grands pins du domaine.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à
+l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et
+nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos
+connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.</p>
+
+<p>Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposait
+dans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et
+nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce
+n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et
+nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui était
+plus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de la
+maison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, mais
+il n'y trouva qu'une fille <i>engagère</i> qui lui annonça que les
+vieilles gens étaient à un <i>snaque</i> chez le père Robillard, mais
+que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous
+rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas de
+Contrec&#339;ur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon
+du jour de l'an.</p>
+
+<p>&mdash;Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on est
+certain d'y rencontrer nos blondes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons chez Batissette!</p>
+
+<p>Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en
+garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et
+de prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route des
+chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous
+étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au
+fin fond des enfers.</p>
+
+<blockquote class="verse"><div class="refrain">
+ Acabris! Acabras! Acabram!<br>
+ Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!</div></blockquote>
+
+<p>cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la
+Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous
+étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve
+et nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était tout
+illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et
+les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se
+trémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmes
+notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive,
+car la glace avait refoulé, cette année-là.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et
+attention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seul
+verre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier
+signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer
+l'attention.</p>
+
+<p>Et nous allâmes frapper à la porte.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à bras
+ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.</p>
+
+<p>Nous fûmes d'abord assaillis de questions:</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais dans les chantiers!</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez bien tard!</p>
+
+<p>&mdash;Venez prendre une larme!</p>
+
+<p>Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nous
+danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai
+à toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée par
+le p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la saluer
+et pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un <i>reel</i>
+à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais
+risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et
+de battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures de
+temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me
+vanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas mon
+pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse.
+Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce
+que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient
+fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la
+pendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait du
+buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps
+en temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je
+n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de
+remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait
+pris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le bras
+pour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de se
+préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Nous
+sortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rien
+et, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, après
+avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne,
+pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un <i>foin</i>. J'ai
+toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder
+et à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, la
+bougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nous
+étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu un
+coup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste que
+le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant
+le réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour de
+l'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clair
+qu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à
+l'avant du canot, bien décidé à avoir l'&#339;il sur la route que nous
+allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai
+et je dis à Baptiste:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne de
+Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes!</p>
+
+<p>Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:</p>
+
+<blockquote class="verse"><div class="refrain">
+ Acabris! Acabras! Acabram!<br>
+ Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!</div></blockquote>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt
+évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le
+canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent
+pieds du clocher de Contrec&#339;ur et au lieu de nous diriger à l'ouest,
+vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière
+Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la
+montagne de Bel&#339;il et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant
+du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que
+l'évêque de Québec avait plantée là.</p>
+
+<p>&mdash;À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer
+chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!</p>
+
+<p>Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en
+mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà
+dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car
+si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions
+flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous
+assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où
+nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une
+<i>sheer</i> et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot
+s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc
+de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que
+personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à
+peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence
+à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la
+Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de
+raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un
+ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de
+patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait
+déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes
+autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons
+tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que
+nous plaçons ensuite au fond du canot,&mdash;après l'avoir ligoté comme un
+bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de
+prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:</p>
+
+<blockquote class="verse"><div class="refrain">
+ Acabris! Acabras! Acabram!</div></blockquote>
+
+<p>nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous
+n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la
+Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure
+que j'avais l'&#339;il ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la
+rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et
+de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus
+qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui
+se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui
+s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en
+lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.
+Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque
+de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal
+gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il
+avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le
+moulinet comme un Irlandais avec son <i>shilelagh</i>. La position était
+terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous
+arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse
+man&#339;uvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot
+heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en
+bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on
+tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à
+descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et
+mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il
+tombe dans un puits qui n'a pas de fond.</p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Vers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans la
+cabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaient
+trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou dans un banc de
+neige du voisinage. Heureusement que personne ne s'était cassé les
+reins mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes sur
+le long comme un homme qui a couché sur les ravalements pendant toute
+une semaine, sans parler d'un <i>blackeye</i> et de deux ou trois
+déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal,
+c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et je n'ai pas
+besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui
+prétendirent qu'ils m'avaient trouvé, avec Baptiste et les six
+autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre
+jamaïque dans un banc de neige des environs. C'était déjà pas si beau
+d'avoir risqué de vendre son âme au diable, pour s'en vanter parmi
+les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je
+racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.</p>
+
+<p>Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si
+drôle qu'on le pense que d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en
+plein c&#339;ur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous
+avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez,
+vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'tits
+c&#339;urs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable.</p>
+
+<p>Et Joe le <i>cook</i> plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnante
+aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point et
+qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.</p>
+
+<h2 id="cg02">LE LOUP-GAROU</h2>
+
+<p>Oui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vous
+moquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant de
+cérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'il
+n'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraper
+par le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu des
+loups-garous, racontez-nous ça.</p>
+
+<p>C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entre
+Bruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en bas
+de Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des cours
+d'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser à
+leurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup de
+whisky blanc à la santé de monsieur Morgan.</p>
+
+<p>Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiers
+autour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trente
+gaillards des alentours causaient politique sous la haute direction
+d'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinq
+exemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministères
+d'Ottawa.</p>
+
+<p>Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'un
+enthousiasme échevelé et criait comme un possédé:</p>
+
+<p>&mdash;Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous les
+rouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux.</p>
+
+<p>Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du père
+Pierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme,
+on résolut de le faire causer.</p>
+
+<p>&mdash;Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce que
+vous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre?</p>
+
+<p>C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertu
+et d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal en
+particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et si
+je vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vous
+seriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rouges
+de Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vous
+devriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse,
+pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousser
+du poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un homme
+qui court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup revirée
+à l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-François
+connaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur la
+politique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chose
+sur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec le
+père Pierriche, contre l'avocat en herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but de
+pousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire de
+loup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M.
+Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et si
+je vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une talle
+de hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriez
+le poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vous
+embêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus que
+ça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah!
+on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser des
+pointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormir
+que vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce qui
+me faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire de
+loup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'en
+savez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter,
+mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon de
+whisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieur
+Morgan, notre candidat.</p>
+
+<p>La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à la
+ronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cet
+auditoire désintéressé!</p>
+
+<p>Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquide
+au fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile de
+littérature électorale, au beau milieu de la table, Pierriche
+Brindamour prit la parole:</p>
+
+<p>C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudrais
+vous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plus
+sérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Les
+gros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour que
+les gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous dirai
+donc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorel
+quand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vu
+assez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque je
+naviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche au
+petit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vous
+le dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze ou
+treize ans et j'étais <i>cook</i> à bord d'un chaland avec mon défunt
+père qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nous
+montions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grande
+brise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur les
+huit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisait
+noir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nous
+empêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais de
+vigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez que
+l'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'&#339;il pour ne
+pas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notre
+perroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de monter
+grand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps parut
+s'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nous
+rasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaient
+une vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loup
+et dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanements
+terribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguement
+le corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaient
+en train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde de
+loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang
+de chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus à
+l'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de Baptiste
+Lafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas de
+quart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique des
+loups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père était
+en train de charger son fusil pour tirer sur les possédés qui
+continuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour du
+feu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant le
+nord-est.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'il
+y a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi un
+trèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prends
+deux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi!</p>
+
+<p>Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur le
+trèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai le
+petit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans.</p>
+
+<p>Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pour
+bourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatre
+feuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouillées
+dans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grand
+signe de croix et visa dans le tas de mécréants.</p>
+
+<p>Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec des
+pois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nous
+montrant du doigt.</p>
+
+<p>Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois.</p>
+
+<p>Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapelet
+dans le canon.</p>
+
+<p>Et paf!</p>
+
+<p>Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et les
+loups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à faire
+frémir un cabaleur d'élections.</p>
+
+<p>Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et les
+avaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avait
+pas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avait
+pas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leur
+sabbat sur un autre point de l'île.</p>
+
+<p>Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusil
+n'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que les
+balles n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vu
+des loups-garous? continue Pierriche Brindamour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous les
+avez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si la
+chose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont les
+membres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréal
+que vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir la
+galipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient des
+coureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y a
+pas de bleus dans ce club-là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était en
+temps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky du
+candidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini et
+j'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, en
+montant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui lui
+est arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcherai
+un peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter.</p>
+
+<p>Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec les
+sauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans le
+pays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeux
+et, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas les
+sauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait averti
+deux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvages
+pourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôder
+autour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là ne
+craignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureaux
+de Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mon
+défunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor,
+au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une fois
+rendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinages
+était à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'&#339;il sur une
+belle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était une
+belle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans la
+tribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaient
+l'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et,
+comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette à
+la sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux ou
+trois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendant
+ce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire que
+la sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais à
+l'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avait
+jamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long comment
+les choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir un
+rendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'un
+dimanche au soir.</p>
+
+<p>Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect,
+mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses.
+Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumait
+tranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit du
+bruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse qui
+s'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeux
+qui brillaient comme des <i>fifollets</i> et qui le fixaient d'une
+manière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ou
+un carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'il
+ne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeux
+de l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous les
+broussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut le
+temps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes de
+derrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'était
+un loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avait
+jamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'il
+avait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de se
+débarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sang
+en leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'est
+ce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme un
+damné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plonger
+son couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à le
+délivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eut
+frappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait et
+devenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancs
+de mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'un
+coup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à lui
+enlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement qui
+ressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans la
+forêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit la
+patte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui,
+bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Le
+lendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elle
+était partie, pendant la nuit, avec son père, et personne ne
+connaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnement
+de mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercher
+une patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée juste
+au-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquine
+qui s'était transformée en loup-garou pour boire son sang et
+l'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faire
+un acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvages
+du camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, le
+printemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui était
+revenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans un
+piège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablement
+le farfadet parmi les renégats de sa tribu.</p>
+
+<p>Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche,
+et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce que
+vous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieur
+Morgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vous
+délivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de la
+sauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabale
+de l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent tous
+courir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons un
+aut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacun
+chez nous.</p>
+
+<h2 id="cg03">LA BÊTE À GRAND'QUEUE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>C'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit Pierriche
+Desrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilue
+d'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon.
+Une queue de six pieds, mon vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux de
+Fanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves que
+ça pour le croire sur parole.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'il
+faut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il est
+blagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout le
+monde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait des
+pâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâques
+ordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâques
+de renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bête
+à grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye,
+dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètre
+jamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroche
+s'était fait arracher un &#339;il par le maudit animal, il a environ une
+dizaine d'années.</p>
+
+<p>Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenant
+clandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil André
+Laliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances,
+sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu as
+dû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu que
+Fanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vient
+prendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-même
+si vous voulez en savoir plus long.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Fanfan Lazette était un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses
+parents, qui se moquait des sermons du curé, qui semait le désordre
+dans la paroisse et qui&mdash;conséquence fatale&mdash;était la coqueluche de
+toutes les jolies filles des alentours.</p>
+
+<p>Le père Lazette l'avait mis au collège de L'Assomption, d'où il
+s'était échappé pour aller à Montréal l'aire un métier quelconque. Et
+puis il avait passé deux saisons dans les chantiers et était revenu
+chez son père qui se faisait vieux, pour diriger les travaux de la
+ferme.</p>
+
+<p>Fanfan était un rude gars au travail, il fallait lui donner cela, et
+il besognait comme quatre lorsqu'il s'y mettait; mais il était
+journalier, comme on dit au pays, et il faisait assez souvent des
+neuvaines qui n'étaient pas toujours sous l'invocation de saint
+François-Xavier.</p>
+
+<p>Comme il faisait tout à sa tête, il avait pris pour habitude de ne
+faire ses pâques qu'après la période de rigueur, et il mettait une
+espèce de fanfaronnade à ne s'approcher des sacrements qu'après que
+tous les fidèles s'étaient mis en règle avec les commandements de
+l'Église.</p>
+
+<p>Bref, Fanfan était un luron que les commères du village traitaient de
+<i>pendard</i>, que les mamans qui avaient des filles à marier
+craignaient comme la peste et qui passait, selon les lieux où on
+s'occupait de sa personne, pour un bon diable ou pour un mauvais
+garnement.</p>
+
+<p>Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci se levèrent pour lui
+souhaiter la bienvenue et pour l'inviter à prendre un coup, qu'il
+s'empressa de ne pas refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Fanfan, raconte-nous ton histoire de bête à
+grand'queue. Maxime veut faire l'incrédule et prétend que tu veux
+nous en faire accroire.</p>
+
+<p>&mdash;Ouidà, oui! Eh bien, tout ce que je peux vous dire, c'est que si
+c'eût été Maxime Sanssouci qui eut rencontré la bête au lieu de moi,
+je crois qu'il ne resterait plus personne pour raconter l'histoire,
+au jour d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Maxime Sanssouci:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, mon p'tit Maxime, tout ce que je te souhaite, c'est de ne
+jamais te trouver en pareille compagnie; tu n'as pas les bras assez
+longs, les reins assez solides et le corps assez raide pour te tirer
+d'affaire dans une pareille rencontre. Écoute-moi bien et tu m'en
+diras des nouvelles ensuite.</p>
+
+<p>Et puis:</p>
+
+<p>&mdash;André, trois verres de Molson réduit.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>&mdash;D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de
+sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant
+bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du
+tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il
+fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste
+Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a
+trouvés chez le notaire Latour.</p>
+
+<p>Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous
+aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de
+samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti
+samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter
+à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques
+marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,
+une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres
+de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis
+Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette
+avec ma pouliche blonde&mdash;la meilleure bête de la paroisse, sans me
+vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les
+onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez
+Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,
+il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la
+fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem
+Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de
+Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue
+jusqu'à l'heure du départ.</p>
+
+<p>Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,
+pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez
+Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une
+tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les
+autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps
+devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de
+l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné
+rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger
+un garçon qui <i>gossait</i> sérieusement et pour le bon motif.
+J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma
+pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon
+train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le
+père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer
+la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut
+en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste
+Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes
+le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était
+facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je
+fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le
+grain.</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem
+avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car
+vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met
+en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent
+complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la
+charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au
+fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine
+fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.
+Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à
+torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la
+lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement
+que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du
+chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait
+toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin
+de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi
+jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur
+d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui
+fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même
+s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de
+terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!</p>
+
+<p>Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux
+qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me
+fit voir un animal qui poussa un hurlement de <i>bête-à-sept-têtes</i>
+en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.&mdash;J'ai
+la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!&mdash;Je ne
+suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à
+la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête
+terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me
+passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument
+qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de
+me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou
+bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue
+dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est
+alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je
+promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu
+me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de
+la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper
+la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma
+poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un
+rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma
+jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à
+moitié dégrisé par la peur, criait:</p>
+
+<p>&mdash;Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la
+noirceur.</p>
+
+<p>Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais
+et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de
+Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie
+en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,
+et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au
+pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le
+feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous
+jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en
+morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.</p>
+
+<p>Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la
+pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette
+qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas
+se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,
+j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était
+arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si
+je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée
+fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de
+possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau
+à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête
+s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un
+bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement
+de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,
+qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts
+terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un
+désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais
+à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un
+chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau
+pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant
+que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne
+pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au
+triple galop, et moi par derrière, naturellement.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en
+frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La
+bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la
+faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de
+Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer
+d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la
+gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter
+à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit
+pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais
+certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel
+élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de
+la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes
+efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais
+délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de
+la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je
+me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous
+examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue
+longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une
+queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!</p>
+
+<p>La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la
+recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la
+route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait
+dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le
+choc avait éparpillées sur la route.</p>
+
+<p>Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et
+sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui
+m'avait emporté.</p>
+
+<p>Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,
+qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la
+route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour
+voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de
+l'empailler pour la conserver.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un
+démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour
+empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut
+recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:</p>
+
+<p>&ldquo;Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous
+soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et
+maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau
+de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis
+comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons
+rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu
+entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,
+surnommé Fanfan Lazette.</p>
+
+<p>Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant
+de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la
+queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,
+et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,
+illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du
+manoir des seigneurs de Lanoraie.</p>
+
+<p>Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit
+F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus
+haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans
+nos campagnes sous le nom de <i>bête à grand'queue</i> dans des
+conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut
+de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le
+seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.</p>
+
+<p>Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir
+leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.</p>
+
+<p>Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,
+déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît
+être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la
+carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un
+état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans
+la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir
+rencontré la <i>bête à grand'queue</i>. Et ce qui le confirme dans sa
+conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau
+qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une
+barrière récemment peinte en vermillon.</p>
+
+<p>Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé
+Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue
+les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la
+tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la <i>bête à
+grand'queue</i> telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.</p>
+
+<p>En vue de ces témoignages et dépositions et:</p>
+
+<p>Considérant que l'existence de la <i>bête à grand' queue</i> a été de
+temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que
+le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper
+la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un
+des intéressés en cette cause;</p>
+
+<p>Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.
+Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,
+échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin
+Pierre Busseau, quelques jours plus tard;</p>
+
+<p>Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est
+fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans
+les limites d'une décision péremptoire;</p>
+
+<p>Décidons:</p>
+
+<p>1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques
+dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le
+protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue
+et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.</p>
+
+<p>2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de
+manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de
+s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du
+jour et de la nuit.</p>
+
+<p>3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette
+et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan
+Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse
+afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation
+pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,
+dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,
+quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,
+chacun payant les frais.</p>
+
+<p>En foi de quoi nous avons signé,</p>
+
+<div class="signature">
+ Jean-Baptisle Gallien,<br>
+ Onésime Bombenlert,<br>
+ Damase Briqueleur.
+</div>
+
+<p>Pour copie conforme: H. Beaugrand.</p>
+
+<h2 id="cg04">MACLOUNE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Bien qu'on lui eût donné, au baptême, le prénom de Maxime, tout le
+monde au village l'appelait <i>Macloune</i>.</p>
+
+<p>Et tout cela, parce que sa mère, Marie Gallien, avait un défaut
+d'articulation qui l'empêchait de prononcer distinctement son nom.
+Elle disait <i>Macloune</i> au lieu de Maxime, et les villageois
+l'appelaient comme sa mère.</p>
+
+<p>C'était un pauvre hère qui était né et qui avait grandi dans la plus
+profonde et dans la plus respectable misère.</p>
+
+<p>Son père était un brave batelier qui s'était noyé alors que Macloune
+était encore au berceau, et la mère avait réussi tant bien que mal,
+en allant en journée à droite et à gauche, à traîner une pénible
+existence et à réchapper la vie de son enfant qui était né rachitique
+et qui avait vécu et grandi, en dépit des prédictions de toutes les
+commères des alentours.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon était un monstre de laideur. Mal fait au possible,
+il avait un pauvre corps malingre auquel se trouvaient tant bien que
+mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles qui se
+terminaient par des pieds et des mains qui n'avaient guère semblance
+humaine. Il était bancal, boiteux, tortu-bossu comme on dit dans nos
+campagnes, et le malheureux avait une tête à l'avenant: une véritable
+tête de macaque en rupture de ménagerie. La nature avait oublié de le
+doter d'un menton, et deux longues dents jaunâtres sortaient d'un
+petit trou circulaire qui lui tenait lieu de bouche comme des
+défenses de bête féroce. Il ne pouvait pas mâcher ses aliments et
+c'était une curiosité que de le voir manger.</p>
+
+<p>Son langage se composait de phrases incohérentes et de sons
+inarticulés qu'il accompagnait d'une pantomime très expressive. Et il
+parvenait assez facilement à se faire comprendre, même de ceux qui
+l'entendaient pour la première fois.</p>
+
+<p>En dépit de cette laideur vraiment repoussante et de cette difficulté
+de langage, Macloune était adoré par sa mère et aimé de tous les
+villageois.</p>
+
+<p>C'est qu'il était aussi bon qu'il était laid, et il avait deux grands
+yeux bleus qui vous fixaient comme pour vous dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! je suis bien horrible à voir, mais, tel que vous me
+voyez, je suis le seul support de nia vieille mère malade et, si
+chétif que je sois, il me faut travailler pour lui donner du pain.</p>
+
+<p>Et pas un gamin, même les plus méchants, aurait osé se moquer de sa
+laideur ou abuser de sa faiblesse.</p>
+
+<p>Et puis, on le prenait en pitié parce que l'on disait au village
+qu'une sauvagesse avait jeté un <i>sort</i> à Marie Gallien, quelques
+mois avant la naissance de Macloune. Cette sauvagesse était une
+faiseuse de paniers qui courait les campagnes et qui s'enivrait, dès
+qu'elle avait pu amasser assez de gros sous pour acheter une
+bouteille de whisky, et c'était alors une orgie qui restait à jamais
+gravée dans la mémoire de ceux qui en étaient témoins.</p>
+
+<p>La malheureuse courait par les rues en poussant des cris de bête
+fauve et en s'arrachant les cheveux. Il faut avoir vu des sauvages
+sous l'influence de l'alcool pour se faire une idée de ces scènes
+vraiment infernales. C'est dans une de ces occasions que la
+sauvagesse avait voulu forcer la porte de la maisonnette de Marie
+Gallien et qu'elle avait maudit la pauvre femme, demi morte de peur,
+qui avait refusé de la laisser entre chez elle.</p>
+
+<p>Et l'on croyait généralement au village que c'était la malédiction de
+la sauvagesse qui était la cause de la laideur de ce pauvre Macloune.
+On disait aussi, mais sans l'affirmer catégoriquement, qu'un quêteux
+de Saint-Michel de Yamaska qui avait la réputation d'être un peu
+sorcier, avait jeté un autre sort à Marie Gallien parce que la pauvre
+femme n'avait pu lui faire l'aumône, alors qu'elle était elle-même
+dans la plus grande misère, pendant ses relevailles, après la
+naissance de son enfant.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Macloune avait grandi en travaillant, se rendait utile lorsqu'il le
+pouvait et toujours prêt à rendre service, à faire une commission,
+ou à prêter la main lorsque l'occasion se présentait. Il n'avait
+jamais été à l'école et ce n'est que très tard, à l'âge de treize
+ou quatorze ans, que le curé du village lui avait permis de faire
+sa première communion. Bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelle
+un simple d'esprit, il avait poussé un peu à la diable et son
+intelligence qui n'était pas très vive n'avait jamais été cultivée.
+Dès l'âge de dix ans, il aidait déjà sa mère à faire bouillir la
+marmite et à amasser la provision de bois de chauffage pour
+l'hiver.</p>
+
+<p>C'était généralement sur la grève du Saint-Laurent qu'il passait des
+heures entières à recueillir les bois flottants qui descendaient avec
+le courant pour s'échouer sur la rive.</p>
+
+<p>Macloune avait développé de bonne heure un penchant pour le commerce
+et le brocantage et ce fut un grand jour pour lui lorsqu'il put se
+rendre à Montréal pour y acheter quelques articles de vente facile,
+comme du fil, des aiguilles, des boutons, qu'il colportait ensuite
+dans un panier avec des bonbons et des fruits. Il n'y eut plus de
+misère dans la petite famille à dater de cette époque, mais le pauvre
+garçon avait compté sans la maladie, qui commença à s'attaquer à son
+pauvre corps, déjà si faible et si cruellement éprouvé.</p>
+
+<p>Mais Macloune était brave, et il n'y avait guère de temps qu'on ne
+l'aperçut sur le quai, au débarcadère des bateaux à vapeur, les jours
+de marché, ou avant et après la grand'messe, tous les dimanches et
+fêtes de l'année. Pendant les longues soirées d'été, il faisait la
+pêche dans les eaux du fleuve, et il était devenu d'une habileté peu
+commune pour conduire un canot, soit à l'aviron pendant les jours de
+calme, soit à la voile lorsque les vents étaient favorables. Pendant
+les grandes brises du nord-est, on apercevait parfois Macloune seul,
+dans son canot, les cheveux au vent, louvoyant en descendant le
+fleuve ou filant vent arrière vers les îles de Contrec&#339;ur.</p>
+
+<p>Pendant la saison des fraises, des framboises et des <i>bluets</i>, il
+avait organisé un petit commerce de gros qui lui rapportait d'assez
+beaux bénéfices. Il achetait ces fruits des villageois pour aller les
+revendre sur les marchés de Montréal. C'est alors qu'il fit la
+connaissance d'une pauvre fille qui lui apportait ses <i>bluets</i> de
+la rive opposée du fleuve, où elle habitait, dans la concession de la
+Petite-Misère.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existence
+du pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeux
+sur une femme et il en devint éperdument amoureux.</p>
+
+<p>La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche ni
+belle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le
+travail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisait
+travailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et de
+vêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment.
+La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petit
+châle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et les
+épaules.</p>
+
+<p>Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achat
+d'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'il
+apporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvre
+fille, en lui disant, dans son langage particulier:</p>
+
+<p>&mdash;Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous.
+Vous prendre, hein?</p>
+
+<p>Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regard
+d'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en lui
+offrant son cadeau.</p>
+
+<p>C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme on
+l'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui ne
+provenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune,
+et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son c&#339;ur
+avait été profondément touché.</p>
+
+<p>Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme on
+s'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait fait
+d'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par le
+mariage.</p>
+
+<p>Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère ce
+qui s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturel
+que son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage.</p>
+
+<p>Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivant
+Macloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre à
+la Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner à
+la grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faire
+prier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avait
+accepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux.</p>
+
+<p>Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramages
+et ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau à
+plumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire une
+demoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était un
+pauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille et
+qui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant au
+premier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre.</p>
+
+<p>Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans le
+village, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Macloune
+apparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait trop
+d'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement,
+mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvait
+supprimer entièrement.</p>
+
+<p>Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper de
+ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la
+tête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés aux
+pauvres de la paroisse.</p>
+
+<p>Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper de
+l'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plus
+grande piété.</p>
+
+<p>Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent été
+seuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chez
+Marie Gallien où les attendait le dîner du dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Macloune a fait une &ldquo;blonde&rdquo;! Macloune va se marier!</p>
+
+<p>&mdash;Macloune qui fréquente la Marichette!</p>
+
+<p>Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunit
+toujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale,
+pour causer des événements de la semaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, mais
+il n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser au
+mariage.</p>
+
+<p>C'était là le verdict populaire!</p>
+
+<p>Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous les
+dimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il fut
+convenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ils
+pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade,
+infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir le
+père d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une condition
+d'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien ne
+pressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariage
+lorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église.</p>
+
+<p>Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout?</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses
+petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre
+son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais
+chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au
+village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,
+pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de
+l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours
+moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,
+un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et
+qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies
+dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela
+avec toujours le même:</p>
+
+<p>&mdash;Bôjou Maïchette!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Macloune!</p>
+
+<p>Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord
+du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,
+quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de
+femme se faisait entendre de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Marichette! oh! Marichette!</p>
+
+<p>C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au
+lit.</p>
+
+<p>Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant
+fixement, les yeux dans les yeux et:</p>
+
+<p>&mdash;Bôsoi Maïchette!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir Macloune!</p>
+
+<p>Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.</p>
+
+<p>Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir
+Macloune arriva plus joyeux que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Bôjou Maïchette!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Macloune!</p>
+
+<p>Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton
+blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Macloune! quand tu voudras.</p>
+
+<p>Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste
+pour sceller leurs fiançailles.</p>
+
+<p>Et ce fut tout.</p>
+
+<p>Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à
+mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il
+était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux
+époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la
+pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de
+séparation ou de communauté de biens.</p>
+
+<p>Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses
+habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le
+curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son
+bréviaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Maxime!</p>
+
+<p>Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.</p>
+
+<p>&mdash;Bôjou mosieur curé!</p>
+
+<p>&mdash;J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mosieur curé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Marichette Joyelle de Contrec&#339;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mosieur curé.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens
+de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle
+sans toi pour lui donner du pain!</p>
+
+<p>Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections
+à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un
+chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans
+comprendre pourquoi on le maltraite ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,
+maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.</p>
+
+<p>Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait
+pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put
+comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans
+l'impossibilité de prononcer une seule parole.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser
+Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme
+fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait
+ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le
+frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il
+suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des
+villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa
+mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota
+ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put
+que répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!</p>
+
+<p>Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta
+de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait
+la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son
+Macloune d'épouser celle qu'il aimait.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas
+du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se
+dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la
+Petite-Misère pour y voir Marichette.</p>
+
+<p>Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était
+froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la
+pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou
+fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il
+l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans
+son canot, il disparut dans la nuit sombre.</p>
+
+<p>Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité
+l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle
+s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Macloune!</p>
+
+<p>&mdash;Bôjou Maïchette!</p>
+
+<p>Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment
+contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,
+entrecoupées de sanglots déchirants:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to
+pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour
+marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.</p>
+
+<p>Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les
+frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux
+Macloune.</p>
+
+<p>Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la
+pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui
+gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.</p>
+
+<p>Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le
+fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues
+déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds
+des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations
+plaintives en se tenant embrassés.</p>
+
+<p>Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils
+oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence
+de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les
+envahissait.</p>
+
+<p>Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du
+jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils
+grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les
+couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui
+soufflait toujours en tempête.</p>
+
+<p>Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se
+dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Macloune!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Maïchette!</p>
+
+<p>Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des
+dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son
+absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se
+dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute
+son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans
+les vagues.</p>
+
+<p>Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant
+d'atteindre la rive opposée.</p>
+
+<p>Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude
+mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure
+enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie
+Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.</p>
+
+<p>Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il
+souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le
+prêtre au plus tôt.</p>
+
+<p>Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le
+délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune
+reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira
+en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable
+désespérance et en murmurant le nom de Marichette.</p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Un mois plus tard, à la Saint-Michel, le corbillard des pauvres
+conduisait au cimetière de Contrec&#339;ur Marichette Joyelle, morte de
+phtisie galopante chez son oncle de la Petite-Misère.</p>
+
+<p>Ces deux pauvres déshérités de la vie, du bonheur et de l'amour
+n'avaient même pas eu le triste privilège de se trouver réunis dans
+la mort, sous le même tertre, dans un coin obscur du même cimetière.</p>
+
+<h2 id="cg05">LE PÈRE LOUISON</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>C'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit au
+pays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'une
+épaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel.</p>
+
+<p>Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputation
+s'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et de
+passeur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaient
+traverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petite
+lieue.</p>
+
+<p>On l'avait surnommé le <i>Grand Tronc</i>, et c'était généralement par
+ce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur son
+compte. Pourquoi le <i>Grand Tronc?</i> Mystère! car le père Louison
+n'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de si
+acrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque.
+Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de son
+canot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque.</p>
+
+<p>Si tout le monde au village connaissait le <i>Grand Tronc</i>, personne
+ne pouvait en dire autant de son histoire.</p>
+
+<p>Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps&mdash;les anciens
+disaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans&mdash;sans tambour ni
+trompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout près
+de la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terre
+grand comme la main, où il avait construit une misérable cahute sur
+les ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin,
+échouée sur une batture voisine.</p>
+
+<p>Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive à
+l'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle des
+glaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain de
+prendre la première anguille, le premier doré, le premier achigan
+et la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse à
+l'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avec
+un long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français.</p>
+
+<p>On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit son
+fusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillement
+son chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutations
+amicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfants
+qui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallait
+craindre et éviter.</p>
+
+<p>Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moins
+fait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise que
+bonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitude
+pour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentait
+généralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clients
+ordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand du
+village, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellement
+abondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette,
+de Sorel et de Berthier.</p>
+
+<p>Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvait
+cependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégrité
+était connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie à
+plusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux qui
+avaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'était
+notamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempête
+de serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, en
+volant à la rescousse des naufragés avec son grand canot.</p>
+
+<p>M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, qui
+s'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirs
+religieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, il
+se faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même et
+c'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde est
+si drôlement et si capricieusement égoïste.</p>
+
+<p>Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allait
+mouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans un
+endroit où il tendait son <i>varveau</i> ou ses lignes dormantes. Assis
+au milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaite
+immobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette se
+découpait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi,
+mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet,
+dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure des
+petites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté de
+la grève.</p>
+
+<p>La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait pas
+seulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse,
+en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordent
+la côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyant
+au large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernières
+lueurs crépusculaires.</p>
+
+<p>Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et les
+gamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loin
+sa figure taciturne.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouve
+dans tous les villages du monde, et ce gamin détestait tout
+particulièrement le père Louison dont il avait cependant une peur
+terrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour que
+celui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbet
+qu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait tout
+simplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faire
+connaître sa conduite à ses parents.</p>
+
+<p>Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nommé
+Rivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, un
+matin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devant
+sa cabane, il s'entendit apostropher:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dites donc, vous là, le <i>Grand Tronc</i>! qui est-ce qui vous a
+permis de mettre la main sur mon garçon?</p>
+
+<p>Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, et
+j'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvre
+animal qui ne se défendait même pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pas
+ce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes que
+vous avez données à mon fils.</p>
+
+<p>Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieux
+s'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'ai
+fait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'ai
+fait aucun mal à votre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et il
+s'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuait
+tranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard leva
+les yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing qui
+l'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal.</p>
+
+<p>Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute la
+physionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa de
+toute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deux
+mains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de le
+frapper sans provocation.</p>
+
+<p>Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'en
+empêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, le
+soulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et à
+la longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïe
+sur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve.</p>
+
+<p>Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent,
+venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tomba
+sans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindre
+mouvement.</p>
+
+<p>Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, se
+précipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers les
+eaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejeta
+avec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victime
+était déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celui
+d'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre.</p>
+
+<p>Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir et
+regardaient timidement cette scène tragique.</p>
+
+<p>Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheur
+s'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au bout
+de ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intention
+évidente de le noyer.</p>
+
+<p>Une clameur s'éleva parmi la foule:</p>
+
+<p>&mdash;Il va le noyer! il va le noyer!</p>
+
+<p>Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui lui
+montaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais il
+continua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles;
+alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de sa
+tête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il aurait
+fallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive.</p>
+
+<p>Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour bien
+s'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis il
+regagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérable
+cabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passage
+eût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâce
+pour la vie du malheureux Rivet.</p>
+
+<p>Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependant
+vers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyé
+qui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du moment
+empêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes de
+bonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie si
+des sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse.</p>
+
+<p>Une <i>cage</i> descendait au large avec le courant et un canot d'écorce
+contenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deux
+ou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancé
+dans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes du
+canot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment où
+le corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelques
+minutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et le
+déposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule qui
+grossissait toujours sur la rive.</p>
+
+<p>Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageurs
+firent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvre
+Rivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé et
+du médecin qu'on avait envoyé chercher.</p>
+
+<p>Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et il
+fallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour les
+secours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureux
+Rivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux et
+remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris de
+désespoir.</p>
+
+<p>Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution <i>in
+articulo mortis</i>, mais l'homme de science déclara avant longtemps
+qu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui,
+où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commères
+du village.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>S'il était vrai que le père Louison jouissait de la réputation d'un
+homme paisible et inoffensif et que Rivet, au contraire, passait pour
+un homme grincheux et querelleur, une vengeance aussi terrible pour
+un simple coup de poing ne pouvait manquer, néanmoins, de produire
+une émotion générale chez tous les habitants de L...</p>
+
+<p>Le curé, le notaire, le médecin et les autres notables de l'endroit
+se réunirent le même soir chez le capitaine de milice, qui était en
+même temps le magistrat de la paroisse, pour délibérer sur ce qu'il
+convenait de faire dans des circonstances aussi graves.</p>
+
+<p>Il fut décidé de tenir une enquête dès le lendemain matin et
+d'appeler le père Louison à comparaître devant le magistrat, en
+attendant que le médecin pût se prononcer d'une manière définitive
+sur l'état du malade qui paraissait s'améliorer assez sensiblement,
+cependant, pour écarter toute idée de mort prochaine ou même
+probable.</p>
+
+<p>Le bailli du village fut chargé d'aller prévenir le vieux pêcheur
+d'avoir à se présenter le lendemain matin à neuf heures, à la salle
+publique du village, où se tiendrait l'enquête préliminaire et cette
+nouvelle, jetée en pâture aux bonnes femmes, eut bientôt fait le tour
+du fort, comme on dit encore dans nos campagnes.</p>
+
+<p>Le père Louison n'avait pas reparu depuis qu'il s'était renfermé dans
+sa cabane. Aussi n'était-ce pas sans un sentiment de terreur que le
+bailli s'était approché pour frapper à sa porte, afin de lui
+communiquer les ordres du magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Louison! monsieur Louison! fit-il, d'une voix basse et
+tremblante.</p>
+
+<p>Mais à sa grande surprise la porte s'ouvrit immédiatement et le
+vieillard s'avança tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il à votre service, Jean-Thomas?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le magistrat m'a dit de vous informer qu'il désirait vous
+voir, demain matin, à la salle publique pour... pour...</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, Jean-Thomas, dites à M. le magistrat que je serai là à
+l'heure voulue.</p>
+
+<p>Et il referma tranquillement la porte, comme si rien d'extraordinaire
+n'était arrivé et comme s'il avait répondu à un client qui lui aurait
+demandé une brochée d'anguilles ou de <i>crapets</i>.</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le
+médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.
+Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et
+l'enquête commença.</p>
+
+<p>Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se
+tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les
+genoux, et la tête dans les deux mains.</p>
+
+<p>À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de
+la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de
+s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,
+et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était
+passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et
+je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous
+en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à
+sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui
+ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par
+ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je
+suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la
+vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer
+en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et
+je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils
+ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,
+pendant l'affaire d'hier.</p>
+
+<p>Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse
+revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta
+simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père
+Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,
+s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à
+face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en
+face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et
+l'étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Louis Vanelet!</p>
+
+<p>Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de
+terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu
+dans la paroisse de L...</p>
+
+<p>Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames
+d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis
+s'abaissèrent aussitôt; et le vieil <i>homme de cages</i> raconta le
+sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été
+témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en
+pâture à la curiosité publique.</p>
+
+<p>Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,
+les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et
+personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'<i>a
+parte</i> qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.
+D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos
+habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par
+le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner
+chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition
+de la justice.</p>
+
+<p>La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer
+dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.</p>
+
+<p>Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et
+lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit
+heures. Il voulait lui causer.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se
+trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire
+qui s'étaient réunis pour la circonstance.</p>
+
+<p>Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa
+convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il
+pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez
+donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.</p>
+
+<p>Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa
+connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon
+premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour
+et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un
+bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde
+aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour
+de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva
+pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux
+arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse
+que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et
+il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien
+d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à
+ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir
+de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le
+lendemain avec son coparoissien. &ldquo;Nous aimons, me dit-il, la même
+fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,
+nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe.&rdquo; La proposition
+me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien
+petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain
+matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires
+étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença
+assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été
+portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès
+de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui
+portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme
+sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,
+d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage
+et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son
+adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît
+connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le
+balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée
+qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le
+sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de
+nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur
+lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher
+un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur
+aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et
+s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au
+chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps
+inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février
+et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet
+disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis
+cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était
+devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant
+longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,
+dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris
+depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle
+pour qui il avait failli sacrifier sa vie.</p>
+
+<p>Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement
+cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider
+qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères
+terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple
+et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.</p>
+
+<p>Le bailli recevrait des instructions à cet effet.</p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Lorsque le représentant de la loi se rendit, le lendemain matin, pour
+opérer l'arrestation de Louis Vanelet, il trouva la cabane vide. Le
+vieillard, pendant la nuit, avait disparu en emportant dans son canot
+ses engins de chasse et de pêche. Personne ne l'avait vu partir et
+l'on ignorait la direction qu'il avait prise.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le capitaine d'un bateau de L... racontait
+que, pendant une forte bourrasque de nord-est, il avait rencontré sur
+le lac Saint-Pierre un long canot flottant au gré des vagues et des
+vents.</p>
+
+<p>Il avait cru reconnaître l'embarcation du père Louison mais le canot
+était vide et à moitié rempli d'eau.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
+
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+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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