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diff --git a/16128-8.txt b/16128-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6ef1625 --- /dev/null +++ b/16128-8.txt @@ -0,0 +1,4549 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Jour des Rois + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes. + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ====================================================================== + + + + LE JOUR DES ROIS + + OU + + CE QUE VOUS VOUDREZ + + + COMÉDIE + + + +NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS + + +Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout entière à +Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. Nous y +retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont +Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de ses comédies, et +que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses _Méprises_. + +Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands; +il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé Ambrogio, +qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté et d'une +ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, le père +lui-même avait peine à les distinguer[1]. Paolo, c'est le nom du garçon, +fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, Nicuola, tomba entre +les mains de deux soldats qui la traitèrent avec beaucoup de douceur, +dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon considérable. Ambrogio +parvint à se sauver de la captivité, et ayant soustrait, en les cachant +dans la terre, une grande partie de ses richesses à la cupidité des +ennemis, il se mit à la recherche de ses enfants, racheta sa fille, mais +ne put retrouver son fils, et le crut mort. + +[Note 1: + + ....................... _Simillima proles, + Indiscreta suis, gratusque parentibus error._ + (VIRGILE.)] + +Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se retira +à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand, veuf +depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda en +mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu assortie du côté +de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne voulant pas refuser +trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il ne se séparerait +pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir qu'il conservait +toujours. + +Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un jeune +gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente à son +amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio à Rome, et il +conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses parents, pour ne pas la +laisser seule. Cette absence arrêta la passion de Lattanzio, qui changea +bientôt d'objet et se porta vers la fille de Lanzetti, la belle Catella. +Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours plus éprise, et apprit avec +la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut +obligé de faire un second voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille +dans un couvent où était Camilla, nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait +souvent commander toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient +les religieuses. Nicuola écoutait quelquefois les conversations qu'il +avait avec sa nièce Camilla. Un jour, il lui racontait avec tristesse +qu'il avait perdu un jeune page qu'il aimait, et qui lui était +très-nécessaire. Ce récit fit naître à Nicuola l'idée de s'habiller en +homme, et d'entrer chez Lattanzio en qualité de page. Sa gouvernante +l'aida dans ce projet. Elle fut admise, en effet, sous le nom de Romulo, +dans la maison de son infidèle amant; et comme Julia, dans les _Deux +Gentilshommes de Vérone_, elle fut bientôt chargée d'aller parler à +sa rivale de l'amour de son maître. Catella était peu sensible aux +sollicitations de Lattanzio; mais le faux page fit une telle impression +sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que de la répugnance pour celui qui +l'envoyait. + +Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection, +au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo +s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son +père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu +page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, dans sa +frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de +reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père qu'elle lui +conduira sa fille le lendemain. + +Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; il le +cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, où l'on +avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il lie conversation avec +la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la constance de son ancienne +maîtresse, et prépare la réconciliation qu'achève la vue de Nicuola +elle-même. + +Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit +de sa méprise et la détrompe. + +Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils et +consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était +autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde aussi +Catella au fils d'Ambrogio. + +Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence +ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne +connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola de +Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits +avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans les +caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que +Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches +d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité +de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la +friponne Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la +scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du +faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola, +un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais +appellent _humour_, tout contribue à rendre cette pièce une des plus +agréables de Shakspeare. + +Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614; mais +dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date, on trouve +un passage qui semblerait applicable au _Jour des rois_, Ben Jonson +saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les défauts de +Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III de sa +pièce intitulée: _Every man out of his humour_: + + + «.....Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue + que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que cette + comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc amoureux + de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés, avec un + paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements trop rapprochés + de notre temps!» + +Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par +M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une +représentation du _Jour des Rois_, ou _Ce que vous voudrez_, est +indiquée à la date du 2 février 1601. + + + + LE JOUR DES ROIS + + OU + + CE QUE VOUS VOUDREZ + + + + COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + + + ORSINO, duc d'Illyrie. + SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola. + ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien. + VALENTIN, } + CURIO, } gentilshommes de la suite du duc. + SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia. + UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola. + SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK[2]. + MALVOLIO, intendant d'Olivia. + FABIEN, } + PAYSAN BOUFFON, }au service d'Olivia. + OLIVIA, riche comtesse. + VIOLA, amoureuse du duc. + MARIE, suivante d'Olivia. + UN PRÊTRE. + SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc. + +[Note 2: _Ague cheek_, mal de joue.] + +_La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine._ + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Appartement dans le palais du duc. + +LE DUC, CURIO, _seigneurs_. + +(Des musiciens jouent.) + +LE DUC.--Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez donc; donnez-m'en +jusqu'à ce que ma passion surchargée en soit malade et expire.--Répétez +cet air; il avait une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille +l'impression du doux vent du midi dont le souffle, en passant sur +un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la fois des +parfums.--C'est assez, pas davantage: ces sons ne sont plus aussi doux +qu'ils l'étaient tout à l'heure. O esprit de l'amour, que tu es avide +de fraîcheur et de nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle, +recevant tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit sa valeur +et son mérite, sans dégénérer et perdre tout son prix au bout d'une +minute. L'imagination est si féconde en formes changeantes, que rien +n'égale ses bizarres fantaisies. + +CURIO.--Voulez-vous venir chasser, seigneur? + +LE DUC.--Quoi donc, Curio? + +CURIO.--La biche. + +LE DUC.--C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble biche que j'aie +vue. Ah! la première fois que mes yeux ont contemplé Olivia, il me +sembla que sa présence purifiait l'air: de cet instant je fus changé en +cerf[3], et mes désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé +depuis de me poursuivre.--(_Valentin entre._) Eh bien! quelles nouvelles +d'Olivia? + +[Note 3: Allusion à l'histoire d'Actéon.] + +VALENTIN.--Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai pu être admis +devant elle, et je ne vous rapporte que cette réponse de la part de +sa suivante. Le ciel même, avant qu'il ait été réchauffé pendant sept +années, ne jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse +cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle arrosera une fois +chaque jour le pavé de sa chambre de ses larmes amères, et le tout pour +pleurer un frère qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre +et vive image dans son triste souvenir. + +LE DUC.--Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour payer ce tribut de +tendresse à un frère, combien elle aimera quand le trait doré de l'amour +aura donné la mort à la foule de toutes les autres affections qui vivent +en elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, son +coeur[4], ces trônes souverains, seront une fois occupés et remplis tout +entiers par un seul roi suprême!--Allons nous coucher sur ces doux lits +de fleurs: les pensers de l'amour reposent mollement sous le dais d'une +voûte de feuillage. + + +[Note 4: Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le siége +des passions, des jugements, des sentiments.] + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +La côte de la mer. + +VIOLA, UN CAPITAINE, _suivi de matelots_. + +VIOLA.--Amis, quel est ce pays? + +LE CAPITAINE.--C'est l'Illyrie, madame. + +VIOLA.--Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans l'Élysée. +Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous, matelots? + +LE CAPITAINE.--C'est par un hasard que vous avez été sauvée vous-même. + +VIOLA.--O mon pauvre frère!--Et peut-être pourra-t-il l'être aussi par +hasard. + +LE CAPITAINE.--Cela est vrai, madame; et pour augmenter votre confiance +dans le hasard, soyez assurée que lorsque notre vaisseau s'est ouvert, +au moment où vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes +attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère, plein de +prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse que lui suggéraient +le courage et l'espoir à un gros mât qui surnageait sur les flots: je +l'y ai vu assis comme Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front +avec les vagues, tant que j'ai pu le voir. + +VIOLA.--Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez de me dire. Mon +propre salut me fait naître l'espérance (et votre récit l'encourage) +qu'il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays? + +LE CAPITAINE.--Oui, madame, très-bien; car je suis né et j'ai été élevé +à moins de trois lieues de cet endroit même. + +VIOLA.--Qui gouverne ici? + +LE CAPITAINE.--Un duc aussi illustre par son caractère que par son nom. + +VIOLA.--Quel est son nom? + +LE CAPITAINE.--Orsino. + +VIOLA.--Orsino! J'ai entendu mon père le nommer; il était garçon alors. + +LE CAPITAINE.--Il l'est encore, ou du moins il l'était tout +dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis parti d'ici, et alors +il courait un bruit tout récent (vous savez que les petits causent +toujours sur ce que font les grands) qu'il sollicitait l'amour de la +belle Olivia. + +VIOLA.--Qui est-elle? + +LE CAPITAINE.--Une vertueuse jeune personne, la fille d'un comte qui est +mort il y a environ un an; il la laissa en mourant à la protection de +son fils, son frère, qui est mort aussi peu de temps après, et c'est +pour l'amour de ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la +société des hommes. + +VIOLA.--Oh! que je voudrais être au service de cette dame et y rester +inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie eu le temps de mûrir mes +desseins! + +LE CAPITAINE.--Cela serait difficile à obtenir. Elle ne veut écouter +aucune proposition, non pas même celle du duc. + +VIOLA.--Capitaine, tu as une heureuse physionomie; et quoique la nature +renferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant je +suis portée à croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux +dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement, cache ce que +je suis, et aide-moi à me procurer le déguisement dont j'aurai peut-être +besoin pour exécuter mes projets. Je veux m'attacher au service de ce +duc. Tu me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en valoir +la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler sur divers tons +de musique variée, qui lui rendront mon service agréable. Ce qui peut +advenir plus tard, je l'abandonne au temps: conforme seulement ton +silence à mes désirs. + +LE CAPITAINE.--Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand ma +langue sera indiscrète, que mes yeux cessent de voir! + +VIOLA.--Je te remercie, conduis-moi. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison d'Olivia. + +SIR TOBIE et MARIE. + +SIR TOBIE.--Que diable prétend ma nièce en prenant si fort à coeur la +mort de son frère? Je suis sûr, moi, que le chagrin est ennemi de la +vie. + +MARIE.--Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleure +heure le soir. Madame votre nièce a de grandes objections[5] à vos +heures indues. + +SIR TOBIE.--Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée[6]. + +[Note 5: En anglais _exceptions_, d'où la réponse de sir Tobie.] + +[Note 6: _Let her except before excepted._] + +MARIE.--Fort bien; mais il faut vous confiner dans les modestes limites +de l'ordre. + +SIR TOBIE.--_Confiner_[7]! je ne me tiendrai pas plus finement que je +ne fais; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ou +sinon qu'elles se pendent à leurs propres tirants. + +[Note 7: _To confine_, jeu de mots sur _confine_ et _fine_.] + +MARIE.--Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais madame en parler +encore hier, ainsi que de cet imbécile chevalier que vous avez amené un +soir ici pour lui faire la cour. + +SIR TOBIE.--Quoi? sir André Ague-cheek? + +MARIE.--Oui, lui-même. + +SIR TOBIE.--C'est un homme des plus braves qu'il y ait en Illyrie. + +MARIE.--Et qu'importe à la chose? + +SIR TOBIE.--Comment! il a trois mille ducats de rente. + +MARIE.--Oui! mais il ne fera qu'une année de tous ses ducats: c'est un +vrai fou, un prodigue. + +SIR TOBIE.--Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il joue de la viole +de Gambo[8], il parle trois ou quatre langues, mot à mot, sans livre, et +il possède les meilleurs dons de nature. + +[Note 8: Instrument qu'on tenait entre les jambes.] + +MARIE.--Oh! oui, certes, il les possède au naturel; car, outre que c'est +un sot, c'est un grand querelleur; et si ce n'est qu'il a le don d'un +lâche pour apaiser la fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est +l'opinion des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau. + +SIR TOBIE.--Par cette main, ce sont des bélîtres, des détracteurs, que +ceux qui tiennent de lui ces propos.--Qui sont-ils? + +MARIE.--Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est ivre toutes les +nuits en votre compagnie. + +SIR TOBIE.--A force de porter des santés à ma nièce: je boirai à sa +santé aussi longtemps qu'il y aura un passage dans mon gosier, et du vin +en Illyrie. C'est un lâche et un poltron[9] que celui qui ne veut pas +boire à ma nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un sabot +de village. Allons, fille, _castiliano vulgo_[10]: voici sir André +Ague-face. + +[Note 9: _Coystril_, un coq peureux.] + +[Note 10: _Castiliano vulgo_, à l'espagnole.] + +(Entre sir André Ague-cheek.) + +SIR ANDRÉ.--Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, sir Tobie Belch? + +SIR TOBIE.--Ah! mon cher sir André! + +SIR ANDRÉ, _à Marie_.--Salut, jolie grondeuse. + +MARIE.--Salut, monsieur. + +SIR TOBIE.--Accoste, sir André, accoste. + +SIR ANDRÉ.--Qu'est-ce que c'est? + +SIR TOBIE.--La femme de chambre de ma nièce. + +SIR ANDRÉ.--Belle madame _Accoste_, je désire faire connaissance avec +vous. + +MARIE.--Mon nom est Marie, monsieur. + +SIR ANDRÉ.--Belle madame Marie _Accoste_.... + +SIR TOBIE.--Vous vous méprenez, chevalier. Quand je dis _accoste_, je +veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui votre cour, attaquez-la. + +SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer ainsi en +compagnie. Est-ce là le sens du mot _accoste_? + +MARIE.--Portez-vous bien, messieurs. + +SIR TOBIE.--Si tu la laisses partir ainsi, sir André, puisses-tu ne +jamais tirer l'épée! + +SIR ANDRÉ.--Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne veux jamais tirer +l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir des sots sous la main? + +MARIE.--Monsieur, je ne vous ai pas sous la main. + +SIR ANDRÉ.--Par ma foi, vous allez l'avoir tout à l'heure, car voici ma +main. + +MARIE.--Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je vous prie de +porter votre main à la baratte au beurre, et laissez-la boire. + +SIR ANDRÉ.--Pourquoi, mon cher coeur? quelle est votre métaphore? + +MARIE.--Elle est sèche, monsieur[11]. + +[Note 11: Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la +chiromancie, une main sèche signifie ici une constitution froide.] + +SIR ANDRÉ.--Comment donc! je le crois bien; je ne suis pas assez âne +pour ne pas tenir ma main sèche. Mais que signifie votre plaisanterie? + +MARIE.--C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur. + +SIR ANDRÉ.--En avez-vous beaucoup de semblables? + +MARIE.--Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: allons, je +laisse aller votre main, je suis desséchée[12]. + +(Marie sort.) + +[Note 12: _I am barren._] + +SIR TOBIE.--Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin des Canaries; je +ne t'ai jamais vu si bien terrassé. + +SIR ANDRÉ.--Jamais de votre vie, je pense, à moins que vous ne me voyez +terrassé par le canarie. Il me semble qu'il y a des jours où je n'ai pas +plus d'esprit qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis un +grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort à mon esprit. + +SIR TOBIE.--Il n'y a pas de doute. + +SIR ANDRÉ.--Si je le croyais, je m'en abstiendrais.--Je retourne chez +moi à cheval demain, sir Tobie. + +SIR TOBIE.--Pourquoi, mon cher chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Que signifie pourquoi[13]? Le faire ou ne le pas faire? Je +voudrais avoir employé à apprendre les langues le temps que j'ai mis à +l'escrime, à la danse, à la chasse à l'ours.--Oh! si j'avais suivi les +beaux-arts! + +[Note 13: _Pourquoi_, en français dans le texte.] + +SIR TOBIE.--Oh! vous auriez eu une superbe chevelure. + +SIR ANDRÉ.--Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux? + +SIR TOBIE.--Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne frisent pas +naturellement. + +SIR ANDRÉ.--Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas vrai? + +SIR TOBIE.--A merveille. Ils pendent droit comme le lin sur une +quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère vous prendre entre ses +jambes et vous filer. + +SIR ANDRÉ.--Ma foi, je retourne chez moi demain, sir Tobie. Votre nièce +ne veut pas se laisser voir, ou, si elle voit quelqu'un, il y a quatre +à parier contre un qu'elle ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui +est ici tout près, lui fait la cour. + +SIR TOBIE.--Elle ne veut point du comte. Elle ne veut point de mari +au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge, ni en esprit. Je lui en ai +entendu faire le serment. Hem! il y a de la résolution là-dedans, ami! + +SIR ANDRÉ.--Je veux rester un mois de plus. Je suis l'homme du monde qui +a les idées les plus drôles: j'aime extrêmement les mascarades et les +bals tout à la fois. + +SIR TOBIE.--Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il soit, au-dessous du +rang de mes supérieurs....; et cependant je ne veux pas me comparer à un +vieillard. + +SIR TOBIE.--Quel est votre talent pour une _gaillarde_[14], chevalier? + +[Note 14: Espèce de danse.] + +SIR ANDRÉ.--Hé! je suis en état de faire une cabriole[15]. + +[Note 15: _Caper_, cabriole, capre.] + +SIR TOBIE.--Et moi je sais découper le mouton. + +SIR ANDRÉ.--Et je me flatte d'avoir le saut en arrière aussi vigoureux +qu'aucun homme de l'Illyrie. + +SIR TOBIE.--Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi tenir ces dons +derrière le rideau? Craignez-vous qu'ils prennent la poussière comme le +portrait de madame Mall[16]? Que n'allez-vous à l'église en dansant une +_gaillarde_, pour revenir chez vous en dansant une _courante_? Je ne +marcherais plus qu'au pas d'une _gigue_; je ne voudrais même uriner que +sur un pas de cinq[17]. Que prétendez-vous? Le monde est-il fait pour +qu'on enfouisse ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse +constitution de votre jambe, que vous aviez été formé sous l'étoile +d'une gaillarde. + +[Note 16: _Mall_, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales +des lieux de prostitution.] + +[Note 17: _A cinque-pace._] + +SIR ANDRÉ.--Oui, elle est fortement constituée, et elle a assez +bonne grâce avec un bas de couleur de flamme. Irons-nous à quelques +divertissements? + +SIR TOBIE.--Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous pas nés sous le +Taureau? + +SIR ANDRÉ.--Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le coeur[18]. + +[Note 18: Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes +affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines +constellations.] + +SIR TOBIE.--Non, monsieur, ce sont les jambes et les cuisses. Que je +vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: ah! ah! à merveille. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Appartement du palais du duc. + +VALENTIN ET VIOLA _en habit de page_ + +VALENTIN.--Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, Césario, vous +avez bien l'air de faire une grande fortune: il n'y a encore que trois +jours qu'il vous connaît, et vous n'êtes déjà plus un étranger. + +VIOLA.--Vous craignez donc ou l'inconstance de son humeur, ou ma +négligence, pour mettre ainsi en doute la durée de son affection? Est-il +inconstant, monsieur, dans ses goûts? + +VALENTIN.--Non, croyez-moi. + +(Entrent le duc et Curio; suite.) + +VIOLA, _à Valentin_.--Je vous remercie.--Voici le comte qui vient. + +LE DUC.--Qui de vous a vu Césario? + +VIOLA.--Il est à votre suite, seigneur: me voici. + +LE DUC, _aux autres_.--Retirez-vous un moment à l'écart.--Césario, tu es +instruit de tout; je t'ai ouvert le livre secret de mon coeur. Ainsi, +bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire +l'entrée: poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra +racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience. + +VIOLA.--Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi abandonnée à son +chagrin qu'on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir. + +LE DUC.--Fais du bruit, brave toutes les bienséances, plutôt que de +revenir sans succès. + +VIOLA.--Admettez que je puisse lui parler, seigneur; que lui dirai-je +alors? + +LE DUC.--Ah! dévoile-lui toute la violence de mon amour; étonne-la +du récit de ma tendresse. Il te siéra bien de lui représenter mes +souffrances; elle l'écoutera avec plus d'intérêt dans la bouche de ta +jeunesse, qu'elle ne ferait dans celle d'un député plus grave. + +VIOLA.--Je ne le pense pas, seigneur. + +LE DUC.--Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes belles années, +que de dire que tu es un homme. Les lèvres de Diane ne sont pas plus +fraîches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble à l'organe +d'une jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi te rend +propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que ton étoile te destine à +cette négociation.--(_Aux autres_.) Accompagnez-le, au nombre de quatre +ou cinq, tous même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve jamais +mieux que quand je suis seul.--(_A Viola._) Réussis dans ce message, et +tu vivras aussi indépendant que ton maître; sa fortune sera la tienne. + +VIOLA.--Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre maîtresse.--(_Le duc +sort._) Lutte remplie d'obstacles! Quel que soit mon rôle en lui faisant +ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc. + +(Tous sortent.) + + + +SCÈNE V + + +Appartement de la maison d'Olivia. + +MARIE et LE BOUFFON. + +MARIE.--Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai pas assez mes +lèvres pour qu'un crin puisse y entrer, dans le but de t'excuser; ma +maîtresse te fera pendre pour t'être absenté. + +LE BOUFFON.--Eh bien! qu'elle me pende; quiconque est bien pendu dans ce +monde n'a plus rien à redouter. + +MARIE.--Compte là-dessus. + +LE BOUFFON.--Il ne voit plus personne à craindre. + +MARIE.--Bonne réponse de carême[19]! Je puis t'apprendre l'origine de +ces mots. + +[Note 19: _A lenten answer_, réponse brève et misérable.] + +LE BOUFFON.--D'où vient-il, bonne dame Marie? + +MARIE.--De la guerre; et tu peux le dire hardiment dans tes folies. + +LE BOUFFON.--Eh bien! que Dieu donne la sagesse à ceux qui l'ont, et que +ceux qui sont fous fassent usage de leurs talents. + +MARIE.--Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps absent, ou tout +au moins renvoyé; n'est-ce pas la même chose pour toi que d'être pendu? + +LE BOUFFON.--Vraiment, une bonne pendaison prévient un mauvais +mariage[20]. Et quant au malheur d'être renvoyé, l'été y pourvoira[21]. + +[Note 20: Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve +à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Un +voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s'écria qu'elle +demandait sa grâce avec la condition d'usage. Le condamné se retourne, +et à peine l'a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons, +fouette, cocher!] + +[Note 21: Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison de +l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à la +belle étoile.] + +MARIE.--Tu es donc bien résolu? + +LE BOUFFON.--Non pas; mais je suis résolu sur deux points. + +MARIE.--En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; ou si tous les +deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre. + +LE BOUFFON.--Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, va ton chemin. Si +sir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituelle +pièce de la chair d'Ève qu'aucune en Illyrie. + +MARIE.--Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse; fais tes +excuses sagement, cela vaudra mieux. + +(Marie sort.) + +(Entrent Olivia, Malvolio et suite.) + +LE BOUFFON.--Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veine +de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent te posséder ne sont souvent +que des fous; et moi, qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais +passer pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou spirituel +vaut mieux qu'un esprit fou.--Dieu vous bénisse, maîtresse! + +OLIVIA.--Faites sortir cet imbécile. + +LE BOUFFON.--Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? Emmenez madame. + +OLIVIA.--Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus de toi; d'ailleurs +tu deviens malhonnête. + +LE BOUFFON.--Deux défauts, madonna, que la boisson et les bons conseils +corrigeront; car donnez à boire à un fou à sec, et le fou cessera +d'être à sec; recommandez à un homme malhonnête de se corriger, s'il se +corrige, il ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que le +ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est corrigé n'est que +rapetassé: la vertu qui s'égare n'est que rapetassée de vice, et le vice +qui s'amende n'est que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple +peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède? Comme il n'y a +point d'homme vraiment déshonoré autre que le misérable, de même +la beauté n'est qu'une fleur.--La dame a commandé de faire sortir +l'imbécile; en conséquence, je le répète, faites-la sortir. + +OLIVIA.--Monsieur, je leur ai commandé de vous faire sortir. + +LE BOUFFON.--Une méprise du plus haut degré! Madame, _cuclus non facit +monachum_[22]; c'est comme qui dirait, je ne porte pas d'habit de fou +dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver que +vous êtes une folle. + +[Note 22: Le capuchon ne fait pas le moine.] + +OLIVIA.--Peux-tu le prouver? + +LE BOUFFON.--Très-adroitement, bonne madonna. + +OLIVIA.--Voyons ta preuve. + +LE BOUFFON.--Il faut que je vous catéchise pour cela, madame.--Ma bonne +petite souris de vertu, répondez-moi. + +OLIVIA.--Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps, je vous +demanderai votre preuve. + +LE BOUFFON.--Bonne madame, pourquoi êtes-vous en deuil? + +OLIVIA.--Mon cher fou, pour la mort de mon frère. + +LE BOUFFON.--Je crois, madame, que son âme est en enfer. + +OLIVIA.--Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel. + +LE BOUFFON.--Vous n'en êtes que d'autant plus folle, madame, d'être en +deuil, de ce que l'âme de votre frère est dans le ciel.--Emmenez la +folle, messieurs. + +OLIVIA.--Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne s'amende-t-il pas? + +MALVOLIO.--Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que les angoisses +de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait déchoir le sage amende +toujours le fou. + +LE BOUFFON.--Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmité, +afin d'augmenter votre folie! Sir Tobie jurera que je ne suis pas un +renard; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager +que vous n'êtes pas fou. + +OLIVIA.--Que répondez-vous à cela, Malvolio? + +MALVOLIO.--Je m'étonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser des +stériles propos d'un pareil coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par +un fou ordinaire qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez, +il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que vous ne lui +fournissiez pas matière, le voilà bâillonné. Je proteste que je tiens +tous ces hommes sensés, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pour +n'être eux-mêmes rien de mieux que les bouffons de fous. + +OLIVIA.--Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre, Malvolio, et votre +goût en est dépravé. Quiconque est généreux, sans reproche, et d'une +humeur franche, gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que +vous croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance dans un +fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, et il n'y a point +d'amertume dans les railleries d'un homme connu pour sage, quoiqu'il ne +fasse que censurer. + +LE BOUFFON.--Que Mercure te donne le don de mentir, en récompense de ce +que tu parles si bien des fous! + +(Entre Marie.) + +MARIE.--Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme qui désire +beaucoup vous parler. + +OLIVIA.--De la part du comte Orsino, n'est-ce pas? + +MARIE.--Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune homme, et bien +accompagné. + +OLIVIA.--Qui de mes gens l'arrête à ma porte? + +MARIE.--Sir Tobie, madame, votre parent. + +OLIVIA.--Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot qui ne soit d'un +insensé. (_Marie sort._)--Allez, Malvolio; si c'est un message de la +part du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi; tout ce que +vous voudrez pour m'en débarrasser. (_Malvolio sort._) (_Au bouffon._) +Tu vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît aux +gens. + +LE BOUFFON.--Vous avez parlé pour nous, madame, comme si votre fils aîné +était un fou. Que Jupiter veuille remplir son crâne de cervelle; car +voici un de vos parents qui a une _pie-mère_[23] des plus faibles. + +[Note 23: La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau +lui-même.] + +(Entre sir Tobie Belch.) + +OLIVIA.--Sur mon honneur, il est à demi-ivre.--Qui est-ce qui est à la +porte, cousin? + +SIR TOBIE.--Un gentilhomme. + +OLIVIA.--Un gentilhomme! quel gentilhomme? + +SIR TOBIE.--C'est un gentilhomme.... La peste soit des harengs saurs! Eh +bien! sot? + +LE BOUFFON.--Bon! Sir Tobie.... + +OLIVIA.--Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagné de +si bonne heure cette léthargie? + +SIR TOBIE.--La luxure[24]; je défie la luxure.--Il y a quelqu'un à la +porte. + +[Note 24: Équivoque entre _lechery_ et _lethargy_.] + +OLIVIA.--Oui, certes: qui est-ce? + +SIR TOBIE.--Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en embarrasse +guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme je vous le dis: oui, cela +m'est égal. (Il sort.) + +OLIVIA.--A quoi ressemble un homme ivre, fou? + +LE BOUFFON.--A un homme noyé, à un fou, et à un frénétique; un verre de +plus après qu'il est en chaleur en fait un fou: le second le jette dans +la frénésie, et un troisième le noie. + +OLIVIA.--Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille sur mon cousin; +car il en est au troisième degré de la boisson, il est noyé; va, veille +sur lui. + +LE BOUFFON.--Il n'est encore que fou, madame; et le fou aura soin du +fou. (Le bouffon sort.) + +(Malvolio rentre.) + +MALVOLIO.--Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui ai dit que vous +étiez malade: il répond qu'il s'attendait à cela, et que c'est pour +cela qu'il vient vous parler: je lui ai dit que vous étiez endormie; il +semble qu'il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour +cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? Il est cuirassé +contre toute espèce de refus. + +OLIVIA.--Dites-lui qu'il ne me parlera pas. + +MALVOLIO.--On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va s'établir à +votre porte, comme le poteau d'un shériff[25], et se faire pied de banc; +mais qu'il vous parlera. + +[Note 25: Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les +actes publics, les ordonnances, etc.] + +OLIVIA.--Quelle espèce d'homme est-ce? + +MALVOLIO.--Mais de l'espèce des hommes. + +OLIVIA.--Et quelles sont ses manières? + +MALVOLIO.--De fort mauvaises manières. Il veut vous parler, que vous +vouliez ou non. + +OLIVIA.--Et sa personne, son âge? + +MALVOLIO.--Il n'est pas encore assez âgé pour un homme, ni assez jeune +pour un enfant; il est ce qu'est une cosse avant qu'elle devienne pois; +ou un fruit vert, quand il est sur le point d'être une pomme; au point +de séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, et +il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait de sa mère n'est pas +encore tout à fait sorti de ses veines. + +OLIVIA.--Qu'il vienne; appelez ma demoiselle. + +MALVOLIO.--Mademoiselle, madame vous appelle. + +(Il sort.) + +(Marie rentre.) + +OLIVIA.--Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon visage: nous +consentons à écouter encore une fois l'ambassade d'Orsino. + +(Entre Viola.) + +VIOLA.--Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis? + +OLIVIA.--Adressez-moi la parole, je répondrai pour elle; que +voulez-vous? + +VIOLA.--Très-radieuse, parfaite et incomparable beauté....--Je vous +prie, dites-moi si c'est là la maîtresse de la maison, car je ne l'ai +jamais vue. Je serais bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car +outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis donné beaucoup +de peine, pour l'apprendre par coeur. Généreuses beautés, ne me faites +essuyer aucun dédain; je suis extrêmement susceptible à la plus légère +marque de mépris. + +OLIVIA.--De quelle part venez-vous, monsieur? + +VIOLA.--Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus que je n'ai +étudié; et cette question s'écarte de mon rôle. Aimable dame, donnez-moi +l'assurance positive que vous êtes la maîtresse du logis, afin que je +puisse procéder à ma harangue. + +OLIVIA.--Êtes-vous comédien? + +VIOLA.--Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je jure par +les griffes de la méchanceté que je ne suis pas ce que je représente. +Êtes-vous la dame du logis? + +OLIVIA.--Si je ne me vole pas moi-même, je la suis. + +VIOLA.--Très-certainement si vous l'êtes, vous vous volez vous-même. Car +ce qui est à vous, pour en faire don, n'est pas à vous pour le tenir en +réserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon +discours à votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message. + +OLIVIA.--Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important, je vous +dispense de l'éloge. + +VIOLA.--Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il est poétique. + +OLIVIA.--Il n'en ressemble que mieux à une fiction; je vous en prie, +gardez-le pour vous. On m'a dit que vous étiez impertinent à ma porte, +et j'ai permis votre entrée, plus pour vous contempler avec étonnement, +que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous; si vous +jouissez de votre raison, soyez court: je ne suis pas dans une lune à +soutenir un dialogue aussi extravagant. + +MARIE.--Voulez-vous déployer les voiles, monsieur? Voici votre chemin. + +VIOLA.--Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un peu plus +longtemps.--(_A Olivia._) Pacifiez un peu votre géant, ma chère +dame[26]. + +[Note 26: Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dans +les romans, et à la petite taille de Marie.] + +OLIVIA.--Déclarez-moi vos intentions. + +VIOLA.--Je suis un messager. + +OLIVIA.--Sûrement, vous avez quelque chose de bien affreux à +m'apprendre, puisque le début de votre politesse est si craintif; +expliquez l'objet de votre message. + +VIOLA.--Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous apporte ni +déclaration de guerre, ni imposition d'hommage; je porte la branche +d'olivier dans ma main: mes paroles sont, comme le sujet, des paroles de +paix. + +OLIVIA.--Et cependant vous avez commencé bien brusquement. Qu'êtes-vous? +Que voulez-vous? + +VIOLA.--Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de mon rôle que je +l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussi +secrètes que la virginité, sacrées pour vos oreilles, profanation pour +toute autre. + +OLIVIA, _à Marie_.--Laissez-nous seuls. Nous désirons connaître ces +choses sacrées. (_Marie sort._) Maintenant, monsieur, votre texte? + +VIOLA.--Très-chère dame.... + +OLIVIA.--Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut dire +beaucoup de choses!--Où est votre texte? + +VIOLA.--Dans le sein d'Orsino. + +OLIVIA.--Dans son sein? Dans quel chapitre de son sein? + +VIOLA.--Pour vous répondre avec méthode, dans le premier chapitre de son +coeur. + +OLIVIA.--Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure. N'avez-vous rien +de plus à dire? + +VIOLA.--Chère madame, laissez-moi voir votre visage. + +OLIVIA.--Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avec +mon visage? Vous voilà maintenant hors de votre texte; mais nous allons +tirer le rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà +comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait? + +(Elle ôte son voile.) + +VIOLA.--Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait. + +OLIVIA.--C'est dans le grain, monsieur; cela résistera à la pluie et au +vent. + +VIOLA.--C'est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis, +et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même les +couleurs. Madame, vous êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si +vous conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser de copie au +monde. + +OLIVIA.--Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: je donnerai +plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaque +parcelle, chaque article sera coté dans mon testament; par exemple, +_item_, deux lèvres passablement vermeilles: _item_, deux yeux gris avec +des paupières dessus: _item_, un cou, un menton, et ainsi de suite. +Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation? + +VIOLA.--Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière; mais +fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur et maître vous +aime. Oh! un pareil amour mérite d'être récompensé, fussiez-vous +couronnée comme la beauté incomparable. + +OLIVIA.--Comment m'aime-t-il? + +VIOLA.--Avec des adorations, des larmes fécondes, des gémissements qui +tonnent l'amour, et des soupirs de feu[27]. + +[Note 27: Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.] + +OLIVIA.--Votre maître connaît mes dispositions: je ne puis l'aimer. +Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il est noble, d'un rang +illustre, d'une jeunesse sans tache et dans toute sa fraîcheur. Il a les +suffrages de tout le monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein +de grâce dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces qualités, +je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait dû se le tenir pour +dit. + +VIOLA.--Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, si je +souffrais comme il souffre, si ma vie était une mort, je ne trouverais +aucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas. + +OLIVIA.--Eh! que feriez-vous? + +VIOLA.--Je me bâtirais une cabane de saule[28] à votre porte, et j'irais +voir mon âme dans sa demeure; je composerais des chants loyaux sur +l'amour méprisé, et je les chanterais de toute ma voix même au milieu de +la nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, et +je forcerais la babillarde commère de l'air à répéter _Olivia_! Oh! vous +ne pourriez trouver de repos entre les éléments de l'air et de la terre, +que vous n'eussiez eu pitié de moi. + +[Note 28: Arbre de la mélancolie et des amants.] + +OLIVIA.--Vous pourriez faire beaucoup de choses! Quelle est votre +parenté? + +VIOLA.--Au-dessus de ma fortune; et cependant ma fortune est suffisante: +je suis gentilhomme. + +OLIVIA.--Retournez vers votre maître: je ne puis l'aimer; qu'il n'envoie +plus chez moi; à moins que, par hasard, vous ne reveniez encore, pour me +dire comment il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines; +dépensez ceci pour l'amour de moi. + +VIOLA.--Je ne suis point un messager à gages, madame: gardez votre +bourse; c'est mon maître, et non pas moi, qui a besoin de récompense. +Puisse l'amour changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez; et +que votre ardeur, comme celle de mon maître, ne rencontre que le mépris! +Adieu, beauté cruelle. + +(Elle sort.) + +OLIVIA.--_Quelle est votre parenté?_--_Au-dessus de ma fortune_, +répond-il, _et pourtant ma fortune est suffisante._--_Je suis +gentilhomme._ Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet. Ton langage, ta +physionomie, ta tournure, tes actions et tes sentiments te donnent dix +fois des armoiries.--N'allons pas trop vite.--Doucement, doucement! Si +le maître était le serviteur! Allons donc!--Comment peut-on prendre +si promptement la contagion? Il me semble que je sens toutes les +perfections de ce jeune homme se glisser furtivement et subtilement dans +mes yeux. Allons, soit.--Holà, Malvolio! + +(Rentre Malvolio.) + +MALVOLIO.--Me voici, madame, à vos ordres. + +OLIVIA.--Cours après ce messager impertinent, l'homme du comte: il a +laissé cette bague ici malgré moi; dis-lui que je n'en veux point. +Recommande-lui bien de ne pas flatter son maître, et de ne pas nourrir +ses espérances: je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut +revenir ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. Cours +vite, Malvolio. + +MALVOLIO.--Madame, j'y cours. + +(Il sort.) + +OLIVIA.--Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de trouver que +mes yeux sont des flatteurs qui en imposent à mon jugement[29]. Destin, +montre ta puissance: nous ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui est +décrété doit arriver; qu'il en soit fait ainsi! + +(Elle sort.) + +[Note 29: _Mine eye too great a flatterer for my mind._] + +FIN DU PREMIER ACTE + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Le bord de la mer. + +ANTONIO, SÉBASTIEN. + +ANTONIO.--Vous ne voulez pas rester plus longtemps? Et vous ne voulez +pas que je vous accompagne? + +SÉBASTIEN.--Non, je vous en prie; mon étoile jette sur moi une clarté +sinistre: la malignité de ma destinée pourrait peut-être empoisonner la +vôtre. Je vous demanderai donc la permission de porter mes maux tout +seul: ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi, que d'en +faire retomber une partie sur vous. + +ANTONIO.--Faites-moi connaître au moins en quel lieu vous vous proposez +d'aller. + +SÉBASTIEN.--Non, non, monsieur; le voyage que j'ai résolu est une +véritable extravagance.--Cependant je remarque en vous une discrétion si +délicate que vous ne chercherez pas à m'extorquer le secret que je veux +garder... Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler moi-même. +Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, que mon nom est +Sébastien, que j'ai changé en celui de Rodrigo; mon père était ce +Sébastien de Messaline, dont je sais que vous avez ouï parler. Il a +laissé après lui deux enfants, moi, et une soeur, tous deux nés à la +même heure: s'il eût plu au ciel, nous aurions de même fini notre vie +ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez changé mes destins; car +quelques heures avant que vous m'ayez retiré des abîmes de la mer, ma +soeur était noyée. + +ANTONIO.--Hélas! funeste jour! + +SÉBASTIEN.--Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on dît qu'elle me +ressemblait beaucoup, passait pour belle aux yeux de beaucoup de gens. +Il ne me convient pas à moi d'oser avoir d'elle une aussi haute idée que +les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment qu'elle portait +une âme que l'envie même était forcée de dire belle. Elle est noyée, +monsieur, dans l'eau salée, et il me semble que je vais encore y noyer +son souvenir. + +ANTONIO.--Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise chère que je vous ai +fait faire. + +SÉBASTIEN.--Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de me pardonner +l'embarras que je vous ai causé. + +ANTONIO.--Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez pas me tuer, +permettez-moi d'être votre serviteur. + +SÉBASTIEN.--Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage, je veux dire, +tuer celui que vous avez sauvé, n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un +mot: mon coeur est plein de reconnaissance; et je suis encore si près +d'avoir les manières de ma mère, qu'un peu plus et mes yeux vont me +trahir. Je vais à la cour du comte Orsino: adieu. + +(Il sort.) + +ANTONIO.--Que la bonté de tous les dieux ensemble accompagne tes pas! +J'ai beaucoup d'ennemis à la cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais +pas à t'y revoir.--Mais, advienne que pourra, je t'adore tant, que pour +toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y aller. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE II + + +Une rue. + +VIOLA _entre_, MALVOLIO _la suit_. + +MALVOLIO.--N'étiez-vous pas, il y a un moment, avec la comtesse Olivia? + +VIOLA.--A l'instant même, monsieur; en marchant d'un pas ordinaire je ne +suis encore arrivé qu'ici. + +MALVOLIO.--Elle vous renvoie cette bague, monsieur; vous auriez pu +m'épargner cette peine, et la reprendre vous-même. Elle ajoute, en +outre, que vous ayez à bien assurer votre maître qu'il peut désespérer, +et qu'elle ne veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais +la hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que ce ne soit pour +rapporter la manière dont votre seigneur, entendez-le bien, aura pris +son refus. + +VIOLA.--Elle a reçu cette bague de moi: je n'en veux point. + +MALVOLIO.--Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment jetée: et son +intention est qu'elle vous soit rendue. (_Il la jette à ses pieds._) +Si elle vaut la peine que vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux; +sinon, qu'elle soit à celui qui la trouvera. + +(Il sort.) + +VIOLA.--Je n'ai point laissé de bague chez elle; que veut dire cette +dame? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l'ait charmée!--Elle +m'a bien regardée, et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux +égaraient sa langue; car elle ne me parlait que par mots interrompus et +d'un air distrait. Elle m'aime sûrement. C'est une ruse de sa passion +qui m'invite à la revoir par ce grossier messager. Ce n'est point du +tout une bague de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé; +c'est pour moi-même.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvre +femme, il vaudrait mieux pour elle être amoureuse d'un songe! +Déguisement, tu es, je le vois, une méchanceté, dont l'adroit ennemi du +genre humain sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont +quelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire du +coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de notre fragilité, et non pas +la nôtre; car nous sommes ce que nous avons été faites. Comment ceci +s'arrangera-t-il? Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille +métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans sa méprise, +parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout ceci deviendra? Mon état me +fait désespérer de l'amour de mon maître; et étant une femme, hélas! que +d'inutiles soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est à toi de +débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop compliqué pour que je +le puisse dénouer. + +(Elle sort.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison d'Olivia. + +SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK. + +SIR TOBIE.--Approchez, sir André. N'être pas au lit après minuit, c'est +être levé de bonne heure; et _diluculo surgere_[30]....., vous savez.... + +[Note 30: «Se lever au petit jour est utile à la santé,» _adage latin_.] + +SIR ANDRÉ.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'être +levé tard c'est être levé tard. + +SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide! +Être debout après minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin; +en sorte qu'aller se coucher après minuit, c'est aller se coucher de +bonne heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments? + +SIR ANDRÉ.--On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutôt composée +du boire et du manger. + +SIR TOBIE.--Vous êtes un savant: allons donc manger et boire.--Holà! +Marianne, entendez-vous?--Un flacon de vin. + +(Entre le bouffon.) + +SIR ANDRÉ.--Voici, ma foi, le fou qui vient. + +LE BOUFFON.--Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait à +nous trois? + +SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson. + +SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour +quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce +que celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies +hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant +l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, en vérité; je t'ai +envoyé douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reçus? + +LE BOUFFON.--Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon jupon court; car le +nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet[31]; madame a la main +blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon. + +[Note 31: _A whipstock_, il a l'odorat fin.] + +SIR ANDRÉ.--Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons, +une chanson. + +SIR TOBIE.--Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous une chanson. + +SIR ANDRÉ.--Voilà encore un teston de moi; si un chevalier donne.... + +LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale? + +SIR TOBIE.--Une chanson d'amour, une chanson d'amour! + +SIR ANDRÉ.--Oui, oui; je ne me soucie point de morale. + +LE BOUFFON _chante_. + + O ma maîtresse! où êtes-vous errante? + Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance, + Votre amant qui peut chanter haut ou bas. + Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur: + Les voyages finissent par la rencontre des amants, + C'est ce que sait le fils de tout homme sage. + +SIR ANDRÉ.--Admirable, en vérité! + +SIR TOBIE.--Bien, très-bien. + +LE BOUFFON. + + Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir. + La joie présente fait rire dans le présent; + Ce qui est à venir est encore incertain; + Il n'y a point de moisson à recueillir des délais. + Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers, + La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer. + +SIR ANDRÉ.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis +chevalier. + +SIR TOBIE.--Une voix contagieuse! + +SIR ANDRÉ.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi. + +SIR TOBIE.--A entendre par le nez, c'est une douce contagion[32]. Mais +commencerons-nous une danse de tourne-ciel[33]? Éveillerons-nous la +chouette par un canon, qui ravisse les trois âmes[34] d'un tisserand? +Ferons-nous cela? + +[Note 32: _A dulcet in contagion_, jeu de mots intraduisible.] + +[Note 33: _A welkin-dance,_ boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos +têtes.] + +[Note 34: Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme +raisonnable.] + +SIR ANDRÉ.--Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un +chien pour les canons. + +LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien +au canon. + +SIR ANDRÉ.--Certainement; chantons: _Coquin, tais-toi_. + +LE BOUFFON.--_Tais-toi, coquin_, chevalier? Je serai donc forcé de vous +appeler coquin, chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé un homme à +m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par _Tais-toi_. + +LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais. + +SIR ANDRÉ.--Bon là, ma foi. Allons, commence. + +(Ils chantent.) + +(Entre Marie.) + +MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma maîtresse +n'a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vous +mettre à la porte, ne me croyez jamais. + +SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35]; nous sommes des politiques: +Malvolio est une canaille, et _nous sommes trois joyeux garçons_[36]. +Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de +madame!--(_Chantant._) _Il était un homme à Babylone, madame, madame._ + +[Note 35: «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.» +(STEEVENS.)] + +[Note 36: _Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we._ Ces +derniers mots sont le commencement d'une chanson; _Peg-a-ramsey_ est le +titre d'une ballade ancienne.] + +LE BOUFFON.--Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie. + +SIR ANDRÉ.--Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien disposé, et +moi aussi: il fait le fou avec plus de grâce que moi; mais je le fais +plus au naturel. + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Ah! le douzième jour de décembre._ + +MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous. + +(Entre Malvolio.) + +MALVOLIO.--Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou qu'êtes-vous donc? +N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavarder +comme des chaudronniers à cette heure de la nuit? Faites-vous une +taverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier +vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous +donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps? + +SIR TOBIE.--Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allez +au diable[37]. + +[Note 37: C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots: +_Sneck up_.] + +MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma +maîtresse m'a donné ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reçoive +comme son parent, elle n'a point de parenté avec vos désordres. Si vous +pouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le +bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre congé +d'elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux. + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je +parte[38]._ + +[Note 38: Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.] + +MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie. + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à +leur fin._ + +MALVOLIO.--Les choses en sont-elles là? + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Mais moi, je ne mourrai jamais._ + +LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie. + +MALVOLIO.--Pour cela, je suis très-disposé à vous croire. + +SIR TOBIE, _en chantant_.--_Lui dirai-je de s'en aller?_ + +LE BOUFFON.--_Et quand vous le feriez?_ + +SIR TOBIE.--_Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?_ + +LE BOUFFON.--_Oh! non, non, vous n'oseriez._ + +SIR TOBIE.--Vous détonnez, l'ami; vous mentez.--Êtes-vous plus qu'un +intendant? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux[39], il n'y +aura plus ni gâteaux, ni bière? + + +[Note 39: C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la +Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.] + +LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans +la bouche. + +SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chaîne +avec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie! + +[Note 40: «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne +en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur moyen +d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.» +(STEEVENS.)] + +MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur +de ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduite +grossière; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure. + +(Il sort.) + +MARIE.--Va secouer les oreilles. + +SIR ANDRÉ.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de +parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire +quand on a faim. + +SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou je +lui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui. + +MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que +le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma maîtresse, elle est fort +troublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le +mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un +objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me +coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais que je suis en état de le +faire. + +SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui. + +MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain. + +SIR ANDRÉ.--Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien. + +SIR TOBIE.--Quoi, pour être puritain? Ta sublime raison, cher chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez +bonnes raisons. + +MARIE.--Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi +que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un +sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'État, sans +livre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux; un +homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu'il +s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on +ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-là que ma vengeance +trouvera matière à s'exercer. + +SIR TOBIE.--Que feras-tu? + +MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d'amour en style +obscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sa +jambe, à sa tournure, à sa démarche, à l'expression de ses yeux, à son +front, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus +palpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce; nous +pouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont le +sujet est oublié. + +SIR TOBIE.--Excellent! Je flaire la ruse. + +SIR ANDRÉ.--Elle me monte aussi au nez. + +SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son +passage, qu'elles viennent de ma nièce, et qu'elle est amoureuse de lui. + +MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là. + +SIR ANDRÉ[41].--Et votre cheval fera de lui un âne. + +[Note 41: Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle +d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne +juge rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.] + +MARIE.--Oui, un âne, je n'en doute pas + +SIR ANDRÉ.--Oh! cela sera admirable. + +MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecine +opérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera +le troisième dans un lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme +il l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. Adieu! + +(Elle sort.) + +SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthésilée[42]. + +[Note 42: Nom d'une amazone.] + +SIR ANDRÉ.--Par ma foi, c'est une brave fille. + +SIR TOBIE.--C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille +qui m'adore. Qu'en dites-vous? + +SIR ANDRÉ.--J'ai été adoré aussi jadis, moi. + +SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoin +d'envoyer demander plus d'argent. + +SIR ANDRÉ.--Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvais +pas. + +SIR TOBIE.--Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens +pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée[43]. + +[Note 43: «_Cut._ Par les lois forestières, on coupait la queue aux +chiens des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut +traduire _cut_ par _cheval_: «Dis que je suis un cheval.»] + +SIR ANDRÉ.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole; +prenez-le comme vous voudrez. + +SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum; il est trop +tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Appartement dans le palais du duc. + +LE DUC, VIOLA, CURIO _et autres._ + +LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah! bonjour, mes amis.--Allons, +bon Césario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chanson +ancienne que nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle +soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces airs légers et ces +refrains répétés dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulement +un couplet. + +CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait le +chanter n'est pas ici. + +LE DUC.--Qui était-ce donc! + +CURIO.--Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait beaucoup le père +de madame Olivia: il est quelque part dans la maison. + +LE DUC.--Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. (_Curio sort. +Musique._) Approche, jeune homme; si tu aimes jamais, dans les doux +transports de ta passion souviens-toi de moi; car tous les vrais amants +sont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autres +sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet aimé.--Comment +trouves-tu cet air? + +VIOLA.--Il retentit comme un écho dans le coeur qui sert de trône à +l'amour. + +LE DUC.--Tu en parles en maître; je gagerais ma vie que, tout jeune que +tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque beauté qui le charme. N'est-il +pas vrai, mon enfant? + +VIOLA.--Un peu, avec votre permission. + +LE DUC.--Quelle espèce de femme est-ce? + +VIOLA.--De votre complexion. + +LE DUC.--Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge, au vrai? + +VIOLA.--Environ de votre âge, seigneur. + +LE DUC.--Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme choisisse +toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le moyen qu'elle lui soit plus +assortie, et plus sûre de régner dans son coeur; car, mon enfant, nous +avons beau nous vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants +dans nos caprices; nous sommes aisément emportés par le désir et par +l'inconstance; notre amour s'use et se perd plus vite que celui des +femmes. + +VIOLA.--Je le crois, seigneur. + +LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou ton +affection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses; leur belle +fleur, une fois épanouie, tombe dans l'heure même. + +VIOLA.--Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que de se flétrir au +moment où elles atteignent la perfection! + +(Rentrent Curio et le bouffon.) + +LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée hier au soir. +Remarque-la, Césario; elle est ancienne et simple. Les fileuses, et +celles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le coeur est +libre, tout en tissant leur fil avec des outils d'os, ont coutume de +la chanter: c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de +l'amour comme le bon vieux temps. + +LE BOUFFON.--Êtes-vous prêt, monsieur? + +LE DUC--Oui, je t'en prie, chante. + +LE BOUFFON. + +(Chant.) + + Viens; ô mort! viens; + Qu'on me couche sous un triste cyprès: + Fuis, fuis, souffle de ma vie. + Une beauté cruelle m'a donné la mort. + Semez de branches d'if mon blanc linceul; + Préparez-le. + Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère + Que le mien. + + Point de fleurs, pas une douce fleur + Sur mon noir cercueil. + Point d'ami, pas un seul ami pour saluer + Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés; + Pour épargner mille et mille soupirs, + Ah! couchez-moi-là, + Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau, + Pour y pleurer. + +LE DUC, _lui donnant sa bourse_.--Voilà pour ta peine. + +LE BOUFFON.--Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à chanter, monsieur. + +LE DUC.--Eh bien! je veux te payer ton plaisir. + +LE BOUFFON.--A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois ou +l'autre. + +LE DUC.--A présent, permets-moi de te quitter. + +LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que ton +tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton âme est une +véritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur la +mer, afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nulle +part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu. + +(Le bouffon sort.) + +LE DUC.--Qu'on me laisse. (_Curio sort avec la suite du duc, excepté +Viola._) Encore une fois, Césario, va trouver cette souveraine cruelle; +dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l'univers, ne met +aucun prix à une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des +dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de cette volage +déesse; mais que c'est cette merveille, cette reine des joyaux que la +nature a enchâssée en elle, qui seule attire mon âme. + +VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer? + +LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille réponse. + +VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme il +en est peut-être, souffre pour l'amour de vous, dans son coeur, des +tourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia; vous ne +pouvez l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de +recevoir votre refus? + +LE DUC.--Il n'est point de coeur de femme qui puisse contenir les +battements d'une passion aussi forte que celle dont l'amour tourmente +mon coeur; il n'est point de coeur de femme assez vaste pour contenir +autant d'amour; elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien appeler +leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un goût qui irrite leur +palais sans affecter leur coeur: il s'éteint dans la satiété, et finit +par le dégoût et l'aversion. Mais le mien est aussi affamé que la mer, +et peut digérer autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre +l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui que j'ai pour +Olivia. + +VIOLA.--Oui, mais je sais.... + +LE DUC.--Que sais-tu? + +VIOLA.--Je sais trop bien l'amour que les femmes ont pour les hommes. Je +vous l'assure, elles ont le coeur aussi fidèle que nous. Mon père avait +une fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure que +moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse. + +LE DUC.--Et quelle est son histoire? + +VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n'a déclaré son +amour, mais elle a laissé sa passion, cachée comme le ver dans le +bouton, dévorer les roses de ses joues: elle languissait dans ses +pensées; et, pâle et mélancolique, elle était tranquille comme la +patience sur un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là +véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous pouvons en dire +davantage, en jurer davantage: mais, en vérité, nos démonstrations vont +plus loin que notre volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos +serments, et bien peu par notre amour. + +[Note 44: _A blank_.] + +LE DUC.--Mais ta soeur est-elle morte de son amour, mon enfant? + +VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon père, +et de frères aussi, et cependant je ne sais....--Seigneur, irai-je +trouver cette dame? + +LE DUC.--Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle; donne-lui ce +bijou: dis-lui que mon amour ne peut céder ni supporter aucun refus. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE V + + +Le jardin d'Olivia. + +SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN. + +SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian. + +FABIAN.--Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce plaisir, que je +sois rongé de mélancolie jusqu'à en mourir. + +SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cette +canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie? + +FABIAN.--Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il m'a fait perdre +les bonnes grâces de ma maîtresse, à l'occasion d'un combat d'ours. + +SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l'ours, et +nous le ferons écumer de colère jusqu'à ce qu'il en soit noir et bleu. +N'est-ce pas, sir André? + +SIR ANDRÉ.--Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre vie. + +(Entre Marie.) + +SIR TOBIE.--Voici notre petite scélérate.--Eh bien! comment vous va, mon +ortie des Indes[45]? + +[Note 45: «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de +l'Inde.» (JOHNS OX.)] + +MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis: Malvolio descend +le long de cette allée; il était là-bas, au soleil, l'air occupé, +faisant des politesses à son ombre depuis une demi-heure: observez-le, +je vous en prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette +lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de la +plaisanterie! (_Ils se cachent._)--Tenez-vous là (_Marie laisse +tomber une lettre_); car voici la truite qu'il faut attraper en la +chatouillant. + +(Marie sort.) + +(Entre Malvolio.) + +MALVOLIO.--C'est la fortune: tout est une affaire de fortune. Marie m'a +dit une fois que sa maîtresse avait du penchant pour moi, et je l'ai +entendue elle-même aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une +fantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, elle +me traite avec des égards plus distingués qu'aucun de ceux qui sont +attachés à son service. Que dois-je penser de tout cela? + +SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la présomption. + +FABIAN.--Oh! paix! ses contemplations font de lui un fameux dindon! +Comme il se rengorge en étalant son plumage! + +SIR ANDRÉ.--Morbleu! je vous battrais ce maraud.... + +SIR TOBIE.--Paix! vous dis-je. + +MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio.... + +SIR TOBIE.--Ah! coquin.... + +SIR ANDRÉ.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui. + +SIR TOBIE.--Paix! paix! + +MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a épousé un +valet de garde-robe. + +[Note 46: Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les +commentaires.] + +SIR ANDRÉ.--Fi de lui, par Jézabel! + +FABIAN.--Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son imagination le +gonfle! + +MALVOLIO.--Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans ma +grandeur.... + +SIR TOBIE.--Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer une pierre dans +l'oeil! + +MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours +à ramages, après avoir quitté mon lit de repos où j'aurai laissé Olivia +endormie.... + +SIR TOBIE.--Feux et soufre! + +FABIAN.--Oh! paix donc, paix! + +MALVOLIO.--Alors prendre l'humeur de la grandeur; et, après avoir +promené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place, +et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin +Tobie.... + +SIR TOBIE.--Chaînes et verrous! + +FABIAN.--Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez. + +MALVOLIO.--Sept de mes gens, obéissant au premier signal, sortent pour +l'aller chercher; je parais sombre en attendant, et peut-être je remonte +ma montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me +fait la révérence.... + +SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin? + +FABIAN.--Paix! quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notre +silence. + +MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier un +regard austère et impérieux. + +SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet? + +MALVOLIO.--En lui disant: «Cousin Tobie, puisque ma fortune a jeté votre +nièce dans mes bras, accordez-moi le privilége de vous dire.... + +SIR TOBIE.--Quoi, quoi? + +MALVOLIO.--«Il faut vous corriger de votre ivrognerie. + +SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille.... + +FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan. + +MALVOLIO.--«De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec un +imbécile de chevalier. + +SIR ANDRÉ.--C'est moi, je vous le garantis. + +MALVOLIO.--«Un sir André!» + +SIR ANDRÉ.--Je le savais bien que c'était moi; car bien des gens me +traitent de sot. + +MALVOLIO.--Qu'avons-nous ici? + +(Ramassant la lettre.) + +FABIAN.--Voilà ma bécasse tout près du piége. + +SIR TOBIE.--Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui inspire de lire +tout haut. + +MALVOLIO.--Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse: voilà ses _c_, ses +_v_, ses _t_, et voilà comme elle fait ses grands _P_. Il n'y a pas de +doute, c'est son écriture. + +SIR ANDRÉ.--Ses _c_, ses _v_, ses _t_. Pourquoi cela? + +MALVOLIO, _lisant_.--_A mon bien-aimé inconnu, cette lettre et mes +tendres aveux!_ Juste, voilà ses phrases. Permets, cire. Doucement.... +et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres. +C'est ma maîtresse.--A qui cela s'adresserait-il? + +FABIAN.--Ceci l'enivrera: coeur et tout. + +MALVOLIO, _lisant_. + + Jupiter sait que j'aime. + Mais qui? + + Lèvres, ne remuez pas; + Nul mortel ne doit le savoir. + +_Nul mortel ne doit le savoir_? Voyons la suite: la mesure est changée. +_Nul mortel ne doit le savoir_. Si c'était toi, Malvolio! + +SIR TOBIE.--Je te le conseille: va te pendre, blaireau. + +MALVOLIO _continue de lire_. + + Je pourrais commander où j'adore, + Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce, + Déchire mon coeur sans l'ensanglanter. + M.O.A.I, règne sur ma vie. + +FABIAN.--Une énigme dans le grand genre! + +SIR TOBIE.--C'est une fille admirable, par ma foi! + +MALVOLIO.--_M.O.A.I. règne sur ma vie_. Mais d'abord, voyons, voyons. + +FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi là! + +SIR TOBIE.--Et avec quelle avidité ce faucon sauvage vole à cet appât! + +MALVOLIO.--_Je puis commander où j'adore_. En effet elle peut me +commander. Je la sers: elle est ma maîtresse. Oh! voilà qui est évident +pour toute intelligence ordinaire; il n'y a pas de difficulté là.... Et +la fin?... que signifie cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le +faire un peu ressembler à mon nom..... doucement. _M.O.A.I._ + +SIR TOBIE.--Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant dérouté et en +défaut. + +FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix là-dessus, quoique cela sente +aussi fort qu'un renard. + +[Note 47: Nom de chien de chasse.] + +MALVOLIO.--_M_--Malvolio.--Eh bien! c'est la lettre initiale de mon nom. + +FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque chose de ces +lettres? Oh! c'est un excellent chien quand on est en défaut! + +MALVOLIO.--_M_--Oui.... mais nulle consonnance avec la suite: cela +demande preuve. Ce serait un _A_ qui devrait suivre, et c'est un _O_. + +FABIAN.--Et _O_[48] suivra, j'espère. + +[Note 48: Allusion à la forme d'un collier de chasse.] + +SIR TOBIE.--Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier _O_. + +MALVOLIO.--C'est l'_I_ qui vient par derrière. + +FABIAN.--Oui, si vous aviez un oeil[49] par derrière, vous pourriez voir +plus de châtiments à vos talons que de bonnes fortunes devant vous. + +[Note 49: Jeu de mots sur _I_ et _eye_, oeil, qui se prononcent de la +même manière.] + +MALVOLIO.--_M.O.A.I_, cela ne s'ajuste pas si bien qu'auparavant; et +pourtant en forçant un peu, l'apparence pourrait pencher vers moi: car +chacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; voici +de la prose qui suit: _«Si cette lettre tombe dans tes mains, médite-la. +Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais ne t'effraye point de +la grandeur. Quelques-uns naissent grands; d'autres parviennent à la +grandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-même. Ta +destinée t'ouvre les bras, que ton audace et ton courage l'embrassent. +Et pour l'accoutumer à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de +ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant +avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta bouche raisonne +politique, prends les manières d'un homme original. Voilà les conseils +que donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fit +l'éloge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours les +jarretières croisées. Souviens-t'en, je te le répète. Va, poursuis: ta +fortune est faite, si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc +un simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne de +toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait changer d'état +avec toi_.--L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La lumière du jour et la plaine +ouverte n'en montrent pas davantage: cela est évident. Je veux devenir +fier; lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; je me +décrasserai de mes grossières connaissances; je serai tiré à quatre +épingles; je deviendrai l'homme par excellence.--Je ne fais pas +maintenant l'imbécile; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi: +car toutes sortes de raisons concourent à me prouver que ma maîtresse +est amoureuse de moi: elle louait dernièrement mes bas jaunes; elle a +vanté ma jambe et sa jarretière; et dans cette lettre elle se découvre +elle-même à mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle +m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends grâces à mon +étoile; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en bas +jaunes, et en riches jarretières, et tout cela le temps de les +mettre. Louange à Jupiter et à mon étoile!--Ah! voici encore un +post-scriptum.--_«Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis. +Si tu agrées mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te +sied à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux ami, je +t'en conjure.»_ O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai: je ferai tout +ce que tu voudras que je fasse. + +(Il sort.) + +FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scène divertissante pour +une pension de mille roupies que me payerait le sophi[50]. + +[Note 50: Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.] + +SIR TOBIE.--J'épouserais cette fille pour cette seule invention. + +SIR ANDRÉ.--Et moi aussi. + +SIR TOBIE.--Et sans lui demander d'autre dot qu'une seconde plaisanterie +pareille. + +SIR ANDRÉ.--J'en dis autant. + +(Entre Marie.) + +FABIAN.--Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes. + +SIR TOBIE _à Marie_.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tête? + +SIR ANDRÉ.--Ou sur la mienne? + +SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames? Et deviendrai-je +ton esclave? + +SIR ANDRÉ.--Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi? + +SIR TOBIE.--Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand il en perdra +l'image, il en deviendra fou. + +MARIE.--Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur lui? + +SIR TOBIE.--Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme. + +MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquez +bien son premier abord devant ma maîtresse. Il va aller la trouver en +bas jaunes, et c'est une couleur qu'elle abhorre; les jarretières +en croix, mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui +cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle est plongée, +qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas pour lui le plus insigne +mépris; si vous voulez le voir, suivez-moi. + +SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux démon +d'esprit. + +SIR ANDRÉ.--Je veux en être aussi. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Le jardin d'Olivia. + +VIOLA, LE BOUFFON _avec un tambourin_. + +VIOLA.--Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec +ton tambourin[51]. + +[Note 51: Équivoque sur le mot _by_, qui peut exprimer également _par_ +et _près de_.] + +LE BOUFFON.--Non, monsieur; je vis avec l'église. + +VIOLA.--Es-tu un homme d'église? + +LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur; je vis à côté de l'église, car je +vis dans ma maison, et ma maison est près de l'église. + +VIOLA.--Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d'un mendiant, +si un mendiant habite près de lui; ou que l'église est à côté de ton +tambourin, si ton tambourin est _près_ de l'église. + +LE BOUFFON.--Vous l'avez dit, monsieur.--Ce que c'est que ce +siècle!--une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un +homme d'esprit: avec quelle rapidité il sait la retourner à l'envers! + +VIOLA.--Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec +les mots peuvent aisément les rendre libertins. + +LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'eût pas eu de +nom, monsieur. + +VIOLA.--Pourquoi, l'ami? + +LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en +jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais à vrai +dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les +ont déshonorés. + +VIOLA.--La raison? + +LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans +paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dégoûté de +m'en servir pour prouver la raison. + +VIOLA.--Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui n'as souci de +rien. + +LE BOUFFON.--Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je me soucie de quelque +chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si +cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût +vous rendre invisible. + +VIOLA.--N'es-tu pas le fou de madame Olivia? + +LE BOUFFON.--Non, en vérité, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie, +et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée; +car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le +mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que +son corrupteur de mots. + +VIOLA.--Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino. + +LE BOUFFON.--La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil; +elle brille partout. Je serais bien fâché, monsieur, que le fou fût +aussi souvent avec votre maître qu'il l'est avec ma maîtresse.--Je crois +avoir aperçu _votre sagesse_ dans la même maison. + +VIOLA.--Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot +de plus ensemble. Tiens, voilà de quoi dépenser. + +LE BOUFFON.--Ah! que Jupiter, à sa première occasion de cheveux, vous +envoie une barbe! + +VIOLA.--Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour +pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir croître sur mon +menton.--Ta maîtresse est-elle chez elle? + +LE BOUFFON, _regardant l'argent_.--Un couple de cette espèce ne +pourrait-il pas multiplier, monsieur? + +VIOLA.--Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mît en oeuvre. + +LE BOUFFON.--Je jouerais alors le rôle du seigneur Pandare de Phrygie, +monsieur, en amenant une Cressida à ce Troïlus. + +VIOLA.--Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement. + +LE BOUFFON.--Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espère, +puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida était une mendiante. +Ma maîtresse est chez elle, monsieur, je veux lui _déduire_ d'où vous +venez: quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon _firmament_; +j'aurais pu dire _élément_; mais ce mot est suranné. + +(Il sort.) + +VIOLA.--Cet original est assez sensé pour jouer le fou; et pour bien +faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe +l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité des personnes et les +circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dressé, fondre +sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail, +aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie qu'on montre à +propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit +leur sagesse. + +(Entrent sir Tobie et sir André.) + +SIR ANDRÉ.--Salut à vous, mon gentilhomme. + +VIOLA.--Et à vous, monsieur. + +SIR TOBIE.--Dieu vous garde, monsieur[52]. + +[Note 52: Les mots sont en français dans l'original.] + +VIOLA.--Et vous aussi; votre serviteur. + +SIR ANDRÉ.--J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme je suis le vôtre. + +SIR TOBIE.--Voulez-vous approcher de la maison? Ma nièce est fort +désireuse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire. + +VIOLA.--Je me rends chez votre nièce, monsieur; je veux dire qu'elle est +le but de mon voyage. + +SIR TOBIE.--Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement. + +VIOLA.--Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que +vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes. + +SIR TOBIE.--Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez. + +VIOLA.--Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes +prévenus. (_Entrent Olivia et Marie._) Excellente et parfaite dame, que +le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous! + +SIR ANDRÉ.--Ce jeune homme est un fameux courtisan. _Pleuvoir des +parfums!_ A merveille! + +VIOLA.--Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille +indulgente et libérale. + +SIR ANDRÉ.--_Des parfums! libérale! indulgente!_ Je veux avoir ces trois +mots tout prêts. + +OLIVIA.--Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre +seule. (_Sir Tobie, sir André et Marie sortent._) Donnez-moi votre main, +monsieur. + +VIOLA.--Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service. + +OLIVIA.--Quel est votre nom? + +VIOLA.--Césario est le nom de votre serviteur, belle princesse. + +OLIVIA.--Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le +monde, depuis qu'on a appelé compliments d'humbles mensonges. Vous êtes +le serviteur du comte Orsino, jeune homme. + +VIOLA.--Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement les +vôtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame. + +OLIVIA.--Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant à ses pensées, je +voudrais qu'elles fussent vides plutôt que pleines de moi! + +VIOLA.--Madame, je viens pour éveiller vos bonnes pensées en sa faveur. + +OLIVIA.--Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonné de +ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre +négociation j'aurais plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à +écouter l'harmonie des sphères. + +VIOLA.--Chère dame..... + +OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après votre dernière +apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que +je me suis trompée moi-même, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi. +Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer, +par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n'être pas à vous. +Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori +pour l'exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peut +concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, c'est +vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus +qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A présent, que je vous entende +me répondre. + +VIOLA.--Je vous plains. + +OLIVIA.--C'est déjà un pas vers l'amour. + +VIOLA.--Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience journalière +que très-souvent nous plaignons nos ennemis. + +OLIVIA.--Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde! +que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! S'il faut être la proie de +quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le +loup! (_L'heure sonne._) Cette horloge me reproche la perte que je fais +du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et +pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez +vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voilà votre +chemin à l'occident. + +VIOLA.--Eh bien! en route pour l'occident[53]. Que la grâce et la belle +humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de +rien pour mon maître? + +[Note 53: «_Westward ho!_» c'était le cri des mariniers de la Tamise à +cette époque, où elle servait de grande voie de communication pour les +habitants de Londres.] + +OLIVIA.--Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi? + +VIOLA.--Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes. + +OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous. + +VIOLA.--Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis. + +OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être. + +VIOLA.--Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, je +souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car maintenant je suis votre +jouet. + +OLIVIA.--Oh! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courroux +qui se peignent sur ses lèvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas +plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est +aussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, par +la virginité, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus +sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit, +ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet +aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un +motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion: +l'amour qu'on a cherché est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le +cherche vaut mieux. + +VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi +un coeur, une âme, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède, et que +jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame; +je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître. + +OLIVIA.--Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à +goûter son amour ce coeur qui le hait maintenant. + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Un appartement dans la maison d'Olivia. + +SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN. + +SIR ANDRÉ.--Non, par ma foi; je ne resterai pas une minute de plus. + +SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux; donne-moi ta raison. + +FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir André. + +SIR ANDRÉ.--Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer plus de faveurs au +serviteur du comte qu'elle ne m'en a jamais accordé; j'ai vu tout ce qui +s'est passé dans le verger. + +SIR TOBIE.--T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon vieux garçon, dis-moi +cela? + +SIR ANDRÉ.--Aussi clairement que je vous vois à présent. + +FABIAN.--C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle a pour vous. + +SIR ANDRÉ.--Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne? + +FABIAN.--Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, sir André, +sur les témoignages du jugement et de la raison. + +SIR TOBIE.--Et tous les deux ont été de grands juristes, bien avant que +Noé fût devenu marin. + +FABIAN.--Elle n'a fait un favorable accueil à ce page, en votre +présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller votre valeur endormie; +que pour vous mettre du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie. +Vous auriez dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries, tout +fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez pétrifié et rendu muet le +jeune page: voilà ce qu'on attendait de vous, et cela a été manqué; vous +avez laissé le temps effacer la double dorure de cette occasion; et vous +voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de ma maîtresse. Vous y +resterez suspendu comme un glaçon à la barbe d'un Hollandais, à moins +que vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative de +valeur ou de politique. + +SIR ANDRÉ.--S'il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit par +la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais autant être un +Browniste[54] qu'un politique. + +[Note 54: Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était +l'objet des quolibets du temps.] + +SIR TOBIE.--Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune sur la base +de la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte: bats-toi avec lui: +blesse-le en onze endroits: ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr +qu'il n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui puisse rendre +un homme recommandable aux yeux d'une femme comme la réputation de +valeur. + +FABIAN.--Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir André. + +SIR ANDRÉ.--Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter mon défi? + +SIR TOBIE.--Allons, écris-le d'une écriture martiale: sois tranchant et +court. Peu importe qu'il soit spirituel, pourvu qu'il soit éloquent, et +plein d'invention. Insulte-le avec toute la licence de l'encre. Si tu le +tutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant de +démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, fût-elle assez +grande pour servir de lit à la Ware, en Angleterre. Allons, à l'ouvrage! +qu'il y ait assez de fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives +avec une plume d'oie: allons, à l'oeuvre. + +SIR ANDRÉ.--Où vous retrouverai-je? + +SIR TOBIE.--Nous irons te demander au _cubiculo_[55]: va. + +(Sir André sort.) + +[Note 55: _Cubiculo_, dans la chambre à coucher.] + +FABIAN.--Voilà un bout d'homme qui vous est bien cher, sir Tobie. + +SIR TOBIE.--Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à concurrence de +deux mille écus ou quelque chose comme cela. + +FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui: mais vous ne la remettrez +pas à son adresse? + +SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je veux user de +tous les moyens pour exciter le jeune homme à y répondre. Je crois que +ni boeufs, ni câbles ne pourront jamais venir à bout de les joindre; +car, pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement autant +de sang dans son foie qu'il en faut pour embarrasser le pied d'une +mouche, je consens à manger le reste de la dissection. + +FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure de +grands symptômes de férocité. + +(Entre Marie.) + +SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couvée qui vient à +nous. + +MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieux +de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. Ce stupide Malvolio est +changé en païen, en vrai renégat: car il n'est point de chrétien, pour +peu qu'il veuille être sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais +croire à des extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas +jaunes. + +SIR TOBIE.--Et les jarretières en croix? + +MARIE.--De la plus ridicule manière; comme un pédant qui tient école +dans l'église.--Je l'ai suivi pas à pas, comme si j'eusse été son +assassin; il obéit de point en point à la lettre que j'ai laissé tomber +pour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus +de lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée encore des +Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. J'ai bien de la peine +à m'empêcher de lui lancer quelque chose à la tête. Je sais que ma +maîtresse lui donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira +encore, et le prendra pour une faveur signalée. + +SIR TOBIE.--Allons, mène-nous, mène-nous où il est. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Une rue. + +ANTONIO, SÉBASTIEN. + +SÉBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous déranger: mais puisque +vous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus. + +ANTONIO.--Je n'ai pu rester derrière vous: un désir, plus pénétrant que +l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé à marcher en avant. Et ce n'est +pas purement par besoin de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié, +quoiqu'elle soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre une plus +longue route; mais c'est aussi par inquiétude de ce qui pourrait vous +arriver dans votre voyage, à vous qui n'avez aucune connaissance de ce +pays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger sans +guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces motifs de crainte, m'a +engagé à vous suivre. + +SÉBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre que par des +remerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements. +Souvent les services de l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a +pas cours. Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez mieux +récompensé.--Que ferons-nous? Irons-nous voir ensemble les ruines de +cette ville? + +ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord aller voir votre +logement. + +SÉBASTIEN.--Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore d'ici à la +nuit: je vous en prie, allons récréer nos yeux par la vue des monuments, +des choses célèbres, qui donnent du renom à cette ville. + +ANTONIO.--Je vous demanderai de m'excuser. Je ne me promène point sans +danger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j'ai rendu +quelque service contre les galères du comte; et un service vraiment si +important, que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer d'affaire. + +SÉBASTIEN.--Probablement vous avez tué beaucoup de ses sujets. + +ANTONIO.--Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; quoique les +circonstances et la querelle nous missent bien en droit d'en venir à cet +argument sanglant. On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que +nous avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens de +notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu que moi seul qui ai +refusé; et à cause de cela, si j'étais surpris ici, je le payerais cher. + +SÉBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement. + +ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, monsieur, voilà +ma bourse: la meilleure auberge où vous puissiez loger, c'est à +_l'Éléphant_, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notre +repas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votre +curiosité en voyant la ville, vous me retrouverez là. + +SÉBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse? + +ANTONIO.--Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu'il +vous prendra envie d'acheter; et vos fonds, à ce que j'imagine, ne sont +pas destinés à de frivoles emplettes. + +SÉBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour une +heure. + +ANTONIO.--A _l'Éléphant_.... + +SÉBASTIEN.--Je m'en souviens bien. + + + +SCÈNE IV. + + +Le jardin d'Olivia. + +OLIVIA, MARIE. + +OLIVIA, _à part_.--J'ai envoyé après lui. Je suppose qu'il dise qu'il +viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui ferai-je? car la +jeunesse aime plus souvent à se faire acheter qu'elle ne se donne ou +ne se prête... Je parle trop haut.--Où est Malvolio?--Il est grave et +civil; et c'est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--Où est +Malvolio? + +MARIE.--Il vient, madame: mais dans un étrange accoutrement: il est +sûrement possédé, madame. + +OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague? + +MARIE.--Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.--Il serait +bon, madame, que vous fussiez entourée, s'il vient: car il est certain +que cet homme a la tête timbrée. + +OLIVIA.--Va le chercher. (_Marie sort._)--Je suis aussi insensée qu'il +peut l'être, si la folie gaie et la folie triste sont égales. (_Rentrent +Marie et Malvolio._) Eh bien! Malvolio? + +MALVOLIO.--Belle dame.... ho! ho! ho! + +OLIVIA.--Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une triste circonstance. + +MALVOLIO.--Triste, madame? Je pourrais être triste; ces jarretières +croisées causent toujours quelque obstruction dans le sang: mais +qu'est-ce que cela fait? Si elles plaisent à l'oeil d'une seule +personne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai: _Plaire à une +seule, c'est plaire à tout le monde_. + +OLIVIA.--Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il? + +MALVOLIO.--Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il y ait du jaune +à mes jambes.--Elle est tombée dans ses mains, et les ordres seront +exécutés. Je m'imagine que nous savons reconnaître sa belle main +romaine. + +OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio? + +MALVOLIO.--Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai te trouver! + +OLIVIA.--Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main si +souvent? + +MARIE.--Que faites-vous, Malvolio? + +MALVOLIO.--Répondre à vos questions? Oui, comme les rossignols répondent +aux corneilles. + +MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devant +madame? + +MALVOLIO.--_Ne t'effraye point de la grandeur?_--Cela est bien écrit. + +OLIVIA.--Que veux-tu dire par là, Malvolio? + +MALVOLIO.--_Quelques-uns naissent grands._ + +OLIVIA.--Quoi? + +MALVOLIO.--_D'autres parviennent à la grandeur._ + +OLIVIA.--Que dis-tu? + +MALVOLIO.--_Et il en est que la grandeur vient chercher d'elle-même._ + +OLIVIA.--Que le ciel te rétablisse! + +MALVOLIO.--_Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes._ + +OLIVIA.--Tes bas jaunes? + +MALVOLIO.--_Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées._ + +OLIVIA.--En jarretières croisées? + +MALVOLIO.--_Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le +veuilles._ + +OLIVIA.--Ma fortune est faite? + +MALVOLIO.--_Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu'un +serviteur._ + +OLIVIA.--Mais c'est une vraie folie de canicule. + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu: +il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bon +plaisir de Votre Seigneurie. + +OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (_Le domestique sort._)--Bonne +Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est mon oncle Tobie? Que +quelques-uns de mes gens le gardent à vue: je ne voudrais pas pour la +moitié de ma fortune qu'il lui arrivât quelque malheur. + +(Olivia sort avec Marie.) + +MALVOLIO _seul_.--Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? Pas moins que sir +Tobie, pour m'accompagner! Cela s'accorde parfaitement avec la lettre; +elle me l'envoie exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans la +lettre elle m'excite à cela. _Secoue ton humble poussière_, dit-elle: +_tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue +raisonne sur les affaires d'État, prends les airs d'un homme original_; +et ensuite elle me dicte la manière dont je dois m'y prendre: un visage +sérieux, un maintien digne, une prononciation lente, à la manière de +quelqu'un de grande considération, et le reste à l'avenant. Je l'ai +prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre de Jupiter: et que Jupiter me +rende reconnaissant!--Oui, et quand elle m'a quitté: _Qu'on veille +sur ce garçon! garçon_, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: mais +_garçon_. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme de +scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pas +la moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindre +incertitude.... Que peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut +s'interposer entre moi et la perspective de mes espérances. Allons, +c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de tout ceci, et je dois +lui en rendre grâces. + +(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.) + +SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? Quand tous les +diables de l'enfer seraient entrés dans ce petit corps, et que Légion +même le posséderait, je lui parlerai. + +FABIAN.--Le voici, le voici.--(_A Malvolio._) Comment vous va, monsieur? +Comment vous trouvez-vous, ami? + +MALVOLIO.--Éloignez-vous, je vous congédie.--Laissez-moi jouir de mon +particulier, retirez-vous. + +MARIE.--Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses entrailles d'une voix +sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous +prie de bien veiller sur lui. + +MALVOLIO.--Ha! ha! l'a-t-elle recommandé? + +SIR TOBIE.--Allez, allez; paix, paix! il faut que nous nous y prenions +doucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio? +Comment vous trouvez-vous? Allons, du courage, mon garçon; défie le +diable, souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain. + +MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites? + +MARIE.--Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme il +le prend à coeur? Prions Dieu qu'il ne soit pas ensorcelé. + +FABIAN.--Il faut porter de son urine à la sage-femme. + +MARIE.--Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas de faire dès demain +matin, si je vis. Ma maîtresse ne voudrait pas le perdre pour plus de +choses que je ne puis dire. + +MALVOLIO, _à Marie_.--Comment donc, mademoiselle? + +MARIE.--O mon Dieu! + +SIR TOBIE.--Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen. Ne vois-tu +pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui. + +FABIAN.--Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: doucement, doucement; +l'esprit est brutal, et il ne veut pas être traité brutalement. + +SIR TOBIE.--Eh bien! mon dindonneau, comment cela va-t-il? Comment +es-tu, mon poulet? + +MALVOLIO.--Monsieur? + +SIR TOBIE.--Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, mon garçon, il +ne sied pas à un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan; aux +enfers, l'infâme charbonnier[56]! + +[Note 56: Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte +grave.] + +MARIE.--Tâchez de lui faire dire ses prières; mon bon sir Tobie, +engagez-le à prier. + +MALVOLIO.--Mes prières, effrontée! + +MARIE.--Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas entendre parler de +rien de sacré. + +MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre! Vous êtes des têtes vides et +légères; je ne suis pas formé des mêmes éléments que vous: vous en +saurez davantage par la suite. + +(Il sort.) + +SIR TOBIE.--Est-il possible? + +FABIAN.--Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais bien le condamner +comme une fiction invraisemblable. + +SIR TOBIE.--Oh! son esprit tout entier s'est laissé prendre au piége. + +MARIE.--Allons, suivez-le à présent, de peur que notre projet ne +s'évente et ne se gâte. + +FABIAN.--En vérité, vous le rendrez fou. + +MARIE.--La maison n'en sera que plus tranquille. + +SIR TOBIE.--Allons, nous l'enfermerons dans une chambre obscure, +enchaîné. Ma nièce est déjà dans la persuasion qu'il est fou! Nous +pouvons continuer cette farce, pour notre amusement et sa pénitence, +jusqu'à ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à avoir +pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous te +couronnerons en qualité de femme habile à trouver des fous. Mais voyez, +voyez. + +(Entre sir André Ague-cheek.) + +FABIAN.--Nouvelle matière à divertissement pour le matin du premier +mai[57]. + +[Note 57: Jour consacré aux fêtes.] + +SIR ANDRÉ.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il y a du poivre +et du vinaigre. + +FABIAN.--Est-il bien insultant? + +SIR ANDRÉ.--S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le seulement. + +SIR TOBIE.--Donnez-moi. (_Sir Tobie lit._) _«Jeune homme, qui que tu +sois, tu n'es qu'un vil drôle._ + +FABIAN.--Bien, courageux! + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas dans tes +pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en donnerai aucune +raison._ + +FABIAN.--Bonne note! qui vous met hors de la prise de la loi. + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux +elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la gorge: ce n'est pas là la +raison pourquoi je te provoque en duel._ + +FABIAN.--Fort laconique, et d'une bêtise exquise. + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Je te surprendrai en chemin, retournant chez +toi, et là, s'il t'arrive de me tuer...._ + +FABIAN.--Fort bien! + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu me tueras comme un lâche et un vaurien._ + +FABIAN.--Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi. + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci à l'une +de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la mienne; mais j'espère +mieux que cela, et ainsi songe à toi. Ton ami, selon que tu le +traiteras, et ton ennemi juré._ «ANDRÉ AGUE-CHEEK.» + +--Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne le +pourront pas davantage. Je veux la lui remettre. + +MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela: il a maintenant un +entretien avec madame et il va partir prochainement. + +SIR TOBIE.--Allons, sir André; attends-le au coin du verger, en vrai +prévôt: du plus loin que tu l'apercevras, dégaine; et en tirant ton +épée, jure à faire peur, car il arrive souvent qu'un effroyable serment, +prononcé d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut plus +d'applaudissements au courage que ne lui en auraient gagné les preuves +mêmes. Allons, pars. + +SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-moi le soin de jurer comme il faut. + +(Il sort.) + +SIR TOBIE.--Maintenant.... je ne lui donnerai pas la lettre; car les +manières du jeune gentilhomme me prouvent qu'il est intelligent et bien +élevé: la négociation où il est employé entre son maître et ma nièce +le confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre d'ignorance, +n'inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s'apercevrait +aisément qu'elle vient d'un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le +défi de bouche; je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un +brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge rendra crédule, je le +sais) la plus formidable idée de sa fureur, de sa science, de sa rage, +et de son impétuosité. Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils +se tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics. + +FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les ensemble, +jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et alors suivez-le. + +SIR TOBIE.--Je vais en attendant méditer quelque terrible message pour +rendre un défi. + +(Ils sortent.) + +(Entrent Olivia et Viola.) + +OLIVIA.--J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai exposé mon +honneur à trop bon marché. Il y a quelque chose en moi qui me reproche +ma faute; mais ma faute est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit +des reproches. + +VIOLA.--Les chagrins de mon maître tiennent la même conduite que votre +passion. + +OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; c'est mon portrait: +ne refusez pas; il n'a point de langue qui puisse vous être importune, +et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander que +je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans se compromettre, accorder +à une demande? + +VIOLA.--Rien autre chose que cette grâce: votre amour sincère pour mon +maître. + +OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous ai +donné? + +VIOLA.--Je vous tiendrai quitte. + +OLIVIA.--Allons, revenez demain; adieu: un démon qui te ressemblerait +pourrait conduire mon âme en enfer! + +(Elle sort.) + +(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.) + +SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde! + +VIOLA.--Et vous aussi, monsieur! + +SIR TOBIE.--Recours à tous les moyens que tu as de te défendre. De +quelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c'est ce que +j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sang +comme un chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte épée, +sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant est vif, habile, et +poussé par une haine mortelle. + +VIOLA.--Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme au +monde n'est en querelle avec moi: ma mémoire est bien nette et ne me +retrace pas la moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que ce +soit. + +SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure: ainsi, si vous +attachez quelque prix à votre vie, songez à vous bien mettre en garde; +car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner la +jeunesse, la vigueur, l'art et la fureur. + +VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce? + +SIR TOBIE.--Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec une rapière +sans brèche et sur un tapis[58]: mais c'est un démon dans une querelle +privée: il a déjà fait divorcer trois âmes et trois corps; et sa furie +est dans ce moment si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction +qu'il accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: _à toute +outrance_[59] est son mot; il faut la donner ou la recevoir. + +[Note 58: C'est un chevalier de salon: _Carpet-knight_.] + +[Note 59: «_Hob nob_, corruption de ces mots: _let it happen or not_.» +(STEEVENS.)] + +VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander à madame Olivia +quelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point un +duelliste. J'ai ouï parler de certaines gens qui suscitent exprès des +querelles aux autres, pour éprouver leur valeur: probablement que c'est +un homme de cette espèce. + +SIR TOBIE.--Non; son indignation vient d'une injure très-positive: ainsi +avancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point à la +maison, à moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez +avec autant de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votre +épée de son fourreau: car il faut vous battre, cela est certain; ou bien +renoncer à porter cette arme à votre côté. + +VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous en conjure, +rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l'ai +offensé, cela vient peut-être d'une négligence de ma part, mais non +certainement de mes intentions. + +SIR TOBIE.--Je le veux bien; seigneur Fabian, restez auprès de ce +gentilhomme jusqu'à mon retour. + +(Sir Tobie sort.) + +VIOLA.--De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de cette affaire? + +FABIAN.--Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité contre +vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je ne sais rien des +circonstances. + +VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme est-ce? + +FABIAN.--Son air ne promet rien d'extraordinaire, et l'on ne lit point +sur sa figure ce que vous le trouverez être en éprouvant sa valeur. +C'est l'adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plus +dangereux, que vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous +que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix avec lui, si je +puis. + +VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes qui +aimeraient beaucoup mieux faire société avec messire le curé qu'avec +messire le chevalier; peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage. + +(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.) + +SIR TOBIE.--Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai jamais vu un tel +champion. J'ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout; il m'a +porté la botte, et d'une rapidité de mouvement si dangereuse qu'il est +impossible de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement +que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu'il a +été le maître d'armes du sophi. + +SIR ANDRÉ.--La peste l'étouffe; je ne veux point avoir affaire à lui. + +SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian a +bien de la peine à le retenir là-bas. + +SIR ANDRÉ.--Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si vaillant, et si +consommé dans l'escrime, je l'aurais vu damné avant de le défier. S'il +veut laisser passer l'affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet. + +SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition; restez ici, faites +bonne contenance; cela finira, j'espère, sans perte d'âmes. (_A part._) +Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous. +(_Rentrent Fabian et Viola._)--(_A Fabian._) J'ai son cheval pour +apaiser la querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un +diable. + +FABIAN, à _sir Tobie_.--Il a de lui une idée tout aussi formidable, et +il est haletant et pâle, comme s'il avait un ours sur les talons. + +SIR TOBIE, _à Viola_.--Il n'y a point de remède. Il faut qu'il se batte +avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi depuis sur sa querelle, +et il trouve à présent qu'à peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi, +dégainez seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il ne +vous blessera pas. + +VIOLA.--Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne leur dise tout +ce qu'il me manque pour être un homme. + +FABIAN.--Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux. + +SIR TOBIE, _à sir André_.--Allons, sir André, il n'y a pas de remède, +il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme ne poussera qu'une botte +contre vous, pour sauver son honneur: il ne peut, par les lois du duel, +s'en dispenser: mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat, +qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde. + +SIR ANDRÉ.--Dieu veuille qu'il tienne sa parole! + +(Il tire l'épée.) + +VIOLA.--Je vous assure que c'est contre ma volonté. + +(Elle tire l'épée.) + +(Entre Antonio.) + +ANTONIO, _à sir André_.--Remettez votre épée: si ce jeune gentilhomme +vous a fait quelque insulte, j'en prends la faute sur moi. Si vous +l'offensez, je vous défie en son nom, j'embrasse sa défense et vous +attaque. + +(Dégaînant.) + +SIR TOBIE, _à Antonio_.--Vous, monsieur? Quoi! qui êtes-vous? + +ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l'amour de ce jeune cavalier, +fera plus encore que vous ne l'avez entendu se vanter à vous de faire. + +SIR TOBIE.--Si vous êtes un _entrepreneur_[60], je suis à vous. + +(Il tire l'épée.) + +(Entrent les officiers de justice.) + +[Note 60: _Undertaker_ devint un terme satirique à l'occasion que voici. +A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale que le roi +avait été engagé à convoquer le parlement par certaines personnes qui +avaient entrepris (_undertaken_) de favoriser les vues du roi par leur +influence dans la Chambre des communes. On les appela _undertakers_; la +chose devint si sérieuse que le roi jugea nécessaire de dissuader le +peuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue à cette occasion. +Peut-être aussi _undertaker_ n'est-il ici que pour désigner ces +bretteurs de profession qui se chargent des affaires des autres.] + +FABIAN.--Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers de justice. + +SIR TOBIE, _à Antonio_.--Je serai à vous tout à l'heure. + +VIOLA, _à sir André_.--Je vous prie, monsieur, remettez votre épée, si +c'est votre bon plaisir. + +SIR ANDRÉ.--Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à ce que je vous +ai promis, je vous réponds de tenir ma parole. Il vous portera bien +doucement, et il a la bouche fine. + +PREMIER OFFICIER.--Voilà l'homme; faites votre devoir. + +SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrête à la requête du comte Orsino. + +ANTONIO.--Vous vous méprenez, monsieur. + +PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vos +traits, quoique vous n'ayez pas maintenant le bonnet de marin sur la +tête.--Emmenez-le: il sait que je le connais bien. + +ANTONIO, _à Viola_.--Je suis forcé d'obéir.--Voilà ce qui m'arrive +en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède. Je saurai me tirer +d'affaire: vous, que ferez-vous? Maintenant la nécessité me force de +vous demander ma bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir +rien faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous restez confondu; +allons, consolez-vous. + +SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons. + +ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent. + +VIOLA.--Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération de +l'intérêt généreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touché +aussi de l'accident qui vous arrive, vous prêter quelque chose de mes +minces et modiques ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose; +je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà la moitié de ma +bourse. + +ANTONIO.--Voulez-vous me refuser à présent? Est-il possible que +mes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader? +N'insultez pas à mon infortune, de crainte que le ressentiment ne me +pousse à l'inconséquence de vous reprocher les services que je vous ai +rendus. + +VIOLA.--Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais ni au son de +voix, ni à vos traits; je hais plus dans un homme l'ingratitude que le +mensonge, la vanité, le bavardage, l'ivrognerie, ou tout autre trace de +vice, dont le germe impur corrompt notre sang. + +ANTONIO.--O ciel! + +SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous. + +ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyez +là, je l'ai arraché à la mort qui l'avait déjà à moitié englouti; je +l'ai secouru avec l'affection la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à +lui, séduit par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais, le +plus respectable mérite. + +SECOND OFFICIER.--Qu'est-ce que cela nous fait? Le temps se +passe.--Allons. + +ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!--Sébastien, +tu fais tort à ton beau visage.--Il n'est dans la nature de véritables +difformités que celles de l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que +l'ingrat. La vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans +une belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a décoré à +l'extérieur. + +PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou; emmenez-le sans +délai.--Allons, allons, monsieur. + +ANTONIO.--Conduisez-moi. + +(Les officiers emmènent Antonio.) + +VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d'une passion si vive qu'il +croit ce qu'il dit, je n'en fais pas autant. Oh! réalise-toi, illusion; +réalise-toi! que je sois en effet prise ici pour mon cher frère! + +SIR TOBIE.--Approche, chevalier; approche, Fabian; nous nous dirons tout +bas un ou deux couplets de sages sentences. + +VIOLA.--Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère vit encore dans +mon image. Oui, c'étaient bien là les traits de mon frère; et il était +toujours vêtu de cette façon: même couleur, mêmes ornements; car +je l'imite en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc +compatissante, et les flots savent s'attendrir! + +(Elle sort.) + +SIR TOBIE.--Voilà un jeune homme sans honneur et bien méprisable: il est +plus poltron qu'un lièvre; sa malhonnêteté se manifeste en laissant ici +son ami dans le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant +à sa poltronnerie, interrogez Fabian. + +FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu'au +scrupule. + +SIR ANDRÉ.--Ma foi, je veux courir après lui et le battre. + +SIR TOBIE.--C'est cela, étrillez-le d'importance; mais ne tirez pas +l'épée. + +SIR ANDRÉ.--Et je ne la tire pas non plus. + +(Sir André sort.) + +FABIAN.--Allons, voyons le dénoûment. + +SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait qu'il +n'arrivera rien encore. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +La rue, devant la maison d'Olivia. + +_Entrent_ SÉBASTIEN et LE BOUFFON. + +LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous qu'on +m'a envoyé chercher? + +SÉBASTIEN.--Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi de ta +personne. + +LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans doute, je ne vous +connais pas; et je ne vous suis pas envoyé par ma maîtresse pour vous +dire de venir lui parler, et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce +nez n'est pas à moi non plus?--Non, tout ce qui est n'est pas. + +SÉBASTIEN.--Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connais +point. + +LE BOUFFON.--_Exhaler ma folie!_ Il a entendu dire ce mot par quelque +grand homme, et maintenant il l'applique à un fou. _Exhaler ma folie!_ +J'ai bien peur que ce grand lourdaud, qu'on appelle le monde, +ne devienne tout à fait badaud. Je vous en prie instamment, +débarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je dois +exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous allez venir? + +SÉBASTIEN.--Je t'en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi; voilà +de l'argent pour toi: si tu restes plus longtemps, je te payerai d'une +plus mauvaise monnaie. + +[Note 61: Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pour +un lieu de débauche.] + +LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages qui +donnent de l'argent aux fous savent se procurer des décisions favorables +après un marché de quatorze ans. + +(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.) + +SIR ANDRÉ, _prenant Sébastien pour Viola_.--Quoi! je vous rencontre +encore ici, monsieur? Voilà pour vous! + +(Il frappe Sébastien.) + +SÉBASTIEN.--Et voilà pour toi (_il le lui rend_), et encore, et encore! +Tout le monde est-il fou ici? + +SIR TOBIE.--Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée par-dessus la +maison. + +LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite à ma maîtresse. +Je ne voudrais pas être dans l'un de vos habits pour deux sous. + +(Il sort.) + +SIR TOBIE, _contenant Sébastien_.--Allons, monsieur, arrêtez. + +SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre d'une autre façon +pour l'arranger; j'aurai contre lui une action en batterie pour peu +qu'il y ait des lois en Illyrie; quoique je l'aie frappé le premier, +cela ne fait rien à la chose. + +SÉBASTIEN.--Ôtez votre main. + +SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lâcherai point. Allons, mon +jeune soldat, rengaînez votre fer. Vous êtes bien échauffé. Allons. + +SÉBASTIEN.--Je veux me débarrasser de toi. (_Il se dégage._) Que veux-tu +à présent? Si tu oses me provoquer encore, tire ton épée. + +SIR TOBIE.--Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que je te tire une ou +deux onces de ce sang insolent. + +(Ils tirent l'épée et se battent.) + +(Entre Olivia.) + +OLIVIA.--Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, arrêtez. + +SIR TOBIE.--Madame? + +OLIVIA.--Sera-ce toujours la même chose? Homme grossier, fait pour +habiter les montagnes et les cavernes sauvages, où jamais l'on +n'enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fâchez pas, cher +Césario.--Brutal, sortez. (_Sir Tobie et sir André sortent._)--(_A +Césario._) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non +la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contre +votre tranquillité. Venez avec moi dans ma maison, et après que je vous +aurai conté combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous ne +ferez que rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Ne +me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé mon pauvre coeur en +votre personne. + +SÉBASTIEN.--A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté s'en va l'eau? Ou +je suis fou, ou tout ceci est un songe!--Que mon imagination plonge +ainsi mes sens dans le Léthé! et si c'est un songe, que je dorme +toujours! + +OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie; je voudrais que vous vous +laissassiez conduire par mes conseils. + +SÉBASTIEN.--Madame, je le veux bien. + +OLIVIA.--O redites-le, et faites-le! + + + +SCÈNE II + + +Appartement dans la maison d'Olivia. + +MARIE et LE BOUFFON. + +MARIE.--Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette barbe; fais-lui +croire que tu es messire Topas, le curé: fais-le croire promptement; je +vais pendant ce temps-là chercher sir Tobie. + +(Marie sort.) + +LE BOUFFON.--Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser; et je voudrais +être le premier qui se fût jamais travesti sous une pareille robe. Je ne +suis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour +être réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il est honnête +homme, et qu'il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant que +si l'on disait qu'il est un homme sage et un grand savant. Voici les +confédérés qui viennent. + +(Entrent sir Tobie Belch et Marie.) + +SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bénisse, monsieur le curé. + +LE BOUFFON.--_Bonos dies_[62], sir Tobie; car de même que le vieil +ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume ni encre, dit fort +ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc[63] _ce qui est, est_[64]; de +même, moi, étant monsieur le curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce +cela, si ce n'est cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est? + +[Note 62: D'heureux jours.] + +[Note 63: Tragédie de _Gorboduc_, par le comte Dorset.] + +[Note 64: Argument de l'école, tourné en ridicule.] + +SIR TOBIE, _indiquant Malvolio_.--A lui, messire Topas. + +LE BOUFFON.--Holà, dis-je! La paix soit dans cette prison! + +SIR TOBIE.--Le coquin contrefait à merveille; c'est un adroit coquin. + +MALVOLIO, _dans une chambre_.--Qui appelle là? + +LE BOUFFON.--Messire Topas le curé, qui vient visiter Malvolio le +lunatique. + +MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, allez +trouver madame. + +LE BOUFFON.--Hors d'ici, démon hyperbolique! comme tu tourmentes ce +malheureux! Ne parles-tu donc jamais que de dames? + +SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le curé. + +MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n'a fait tant de tort à un homme: +bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou; ils m'ont mis ici +dans une horrible obscurité. + +LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle des noms les plus +modérés, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter poliment +le diable lui-même: tu dis que la maison est ténébreuse? + +MALVOLIO.--Comme l'enfer, messire Topas. + +LE BOUFFON.--Elle a des fenêtres cintrées qui sont transparentes +comme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sont +reluisantes comme l'ébène, et tu te plains que le passage de la lumière +soit obstrué? + +MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous dis qu'il fait +noir dans cette maison. + +LE BOUFFON.--Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, qu'il n'y a point +d'autres ténèbres que l'ignorance; et tu y es enfoncé plus avant que les +Égyptiens dans leur brouillard.. + +MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l'ignorance, +l'ignorance fût-elle noire comme l'enfer; et je dis que jamais homme +ne fut aussi indignement traité. Je ne suis pas plus fou que vous; +mettez-moi à l'épreuve par quelque question régulière. + +LE BOUFFON.--Quelle est l'opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages? + +MALVOLIO.--Que l'âme de notre grand'mère pourrait bien loger dans le +corps d'un oiseau. + +LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion? + +MALVOLIO.--J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve nullement son +opinion. + +BOUFFON.--Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras l'opinion de +Pythagore avant que je te croie dans ton bon sens; et tu craindras de +tuer une bécasse, de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons, +porte-toi bien. + +MALVOLIO.--Messire Topas! messire Topas! + +SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas! + +LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65]. + +[Note 65: Bon pour toutes les friponneries. «_Tu hai mantillo da ogni +acqua._» Et aussi le mot _water_, eau, peut être pris dans le sens qu'y +attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.] + +MARIE.--Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe il ne te voit pas. + +SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tu +viendras me rendre compte de l'état où tu l'auras trouvé. Je voudrais +que nous fussions tous heureusement quittes de ce méchant tour. Si on +peut lui rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela fût +déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je ne peux conduire +cette farce jusqu'au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre. + +(Il sort avec Marie.) + +LE BOUFFON, _chantant_. + + Allons, Robin, joyeux Robin, + Dis-moi comment va ta maîtresse. + +MALVOLIO.--Fou! + +LE BOUFFON, _chantant_. + + Ma maîtresse est par ma foi une cruelle. + +MALVOLIO.--Fou! + +LE BOUFFON. + + Hélas! pourquoi l'est-elle? + +MALVOLIO.--Fou, réponds-moi donc. + +LE BOUFFON. + + C'est qu'elle en aime un autre. + +Qui m'appelle ici? + +MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mériter de moi, procure-moi +de la lumière, une plume, de l'encre et du papier: comme je suis +gentihomme, je t'en serai reconnaissant toute ma vie. + +LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio? + +MALVOLIO.--Oui, mon bon fou. + +LE BOUFFON.--Hélas! monsieur, comment avez-vous perdu l'usage de vos +cinq sens? + +MALVOLIO.--Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté d'une manière aussi +indigne: je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou. + +LE BOUFFON.--Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes donc fou, si vous +n'êtes pas plus dans votre bon sens qu'un fou. + +MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici; ils me tiennent dans +l'obscurité, ils m'envoient des ministres, des ânes, et font tout ce +qu'ils peuvent pour me faire perdre la raison. + +LE BOUFFON.--Faites bien attention à ce que vous dites: le ministre est +ici présent. (_Le Bouffon aussitôt varie sa voix et contrefait dans +l'obscurité celle du ministre._)--Malvolio, Malvolio, que le ciel +veuille te rendre la raison! Tâche de dormir, et laisse là ton vain +babil. + +MALVOLIO.--Messire Topas! + +LE BOUFFON, _même jeu_.--Ne perdez point de paroles avec lui, mon +garçon.--Qui, moi, monsieur? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avec +vous, bon messire Topas!--Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!--Je le ferai, +monsieur, je le ferai. + +MALVOLIO.--Fou! fou! fou! réponds-moi donc. + +LE BOUFFON, _reprenant son ton naturel_.--Hélas, monsieur, un peu de +patience. Que dites-vous, monsieur? On me gronde, parce que je vous +parle. + +MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter de la lumière et un peu +de papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu'homme qui soit +dans toute l'Illyrie. + +LE BOUFFON.--Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur! + +MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d'encre, de papier +et de lumière, et ensuite porte à madame ce que j'aurai écrit. Ce +message te sera plus avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais +portée. + +LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi la +vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou si vous ne faites que le +contrefaire? + +MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis la vérité. + +LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu'un homme soit fou que +je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumière, du papier +et de l'encre. + +MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes à ta récompense. Je t'en +prie, va. + +LE BOUFFON _sort en chantant_. + + Je suis parti, monsieur; + Et dans un moment, monsieur, + Je vous rejoins + Dans un clin d'oeil, + Pour pourvoir à vos besoins; + + Comme l'antique fou, + Qui, avec une dague de bois: + Dans sa colère et sa rage, + Crie: _Ah! ah!_ au diable, + Comme un enfant insensé: + _Rogne tes ongles, papa!_ + Adieu, écume d'un honnête homme. + + + +SCÈNE III + + +Le jardin d'Olivia. + +_Entre_ SÉBASTIEN. + +SÉBASTIEN.--C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. Voilà bien +la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la vois; et quoique je sois +plongé dans l'étonnement, je ne suis pas dans le délire. Où est donc +Antonio? Je n'ai pu le découvrir à _l'Éléphant_: et cependant il y avait +été et on y croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses +conseils pourraient maintenant me rendre des services d'or; car quoique +ma raison remontre bien à mes sens que tout ceci peut bien être une +méprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers de +cette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement +ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à chercher +querelle à ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf que +je sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l'était, elle +serait incapable de gouverner sa maison, de commander à ses gens, de +prendre en mains les affaires, et de les expédier avec cette suite, +cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite: il y a +là-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame. + +(Entre Olivia avec un prêtre.) + +OLIVIA.--Ne blâmez point cette précipitation de ma part. Si vos +intentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans la +chapelle voisine: là, devant lui et sous ces lambris sacrés, engagez-moi +la pleine assurance de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop +défiante puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre union jusqu'au +moment où vous trouverez bon de la rendre publique; et alors nous +célébrerons nos noces comme il convient à ma naissance.--Que dites-vous? + +SÉBASTIEN.--Je suis prêt à suivre ce saint homme, et à vous accompagner; +et quand une fois je vous aurai juré fidélité, je vous serai toujours +fidèle. + +OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon père. Et que le ciel +éclaire d'une lumière propice l'acte que je veux accomplir! + +(Ils sortent tous trois.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +La rue devant la maison d'Olivia. + +LE BOUFFON et FABIAN. + +FABIAN.--Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir sa lettre. + +LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autre +requête. + +FABIAN.--Tout ce que tu voudras. + +LE BOUFFON.--Ne demandez pas à voir cette lettre. + +FABIAN.--Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, pour récompense, +me redemander mon chien. + +(Entrent le duc, Viola, et suite.) + +LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia? + +LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de sa +maison. + +LE DUC.--Je te connais bien: eh bien! comment t'en va, mon garçon? + +LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mes +amis. + +LE DUC.--C'est précisément le contraire; bien pour tes amis. + +LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal. + +LE DUC.--Comment l'entends-tu? + +LE BOUFFON.--Eh! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un âne; +au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un âne: en +sorte que, grâce à mes ennemis, je profite dans la connaissance de +moi-même, tandis que mes amis me trompent; bref, si les conséquences +sont comme les baisers, quatre négations équivalent à deux +affirmations[66]. Voilà pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pour +mes ennemis. + +[Note 66: Apparemment allusion aux _non_ d'une jeune fille, qui veulent +souvent dire oui.] + +LE DUC.--Ton explication est excellente. + +LE BOUFFON.--Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il vous plaise d'être un +de mes amis. + +LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: voilà de l'or. + +LE BOUFFON.--Si ce n'est que cela aurait l'air de _duplicité_, monsieur, +je voudrais que vous pussiez redoubler. + +LE DUC.--Ah! tu me donnes là un mauvais conseil. + +LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pour +cette seule fois, et laissez obéir la chair et le sang. + +LE DUC.--Allons, je veux bien être assez grand pécheur pour me rendre +coupable de _duplicité_: voilà une seconde pièce. + +LE BOUFFON.--_Primo, secundo, tertio_, c'est un beau jeu, et le vieux +proverbe dit que la troisième fois paye pour toutes les autres: les +_triples_, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure; et les cloches de +Saint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, _une, deux, trois_. + +LE DUC.--Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. Si tu veux faire +savoir à ta maîtresse que je suis ici pour lui parler, et l'amener avec +toi, cela pourrait encore réveiller ma générosité. + +LE BOUFFON.--Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité, jusqu'à ce +que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous +crussiez que mon désir d'avoir est le péché de convoitise. Mais comme +vous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité fasse un +somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure. + +(Le bouffon sort.) + +(Entrent Antonio et officiers de justice.) + +VIOLA.--Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé. + +LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernière fois +que je l'ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée du +combat. Il était le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait +pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda +avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie +même, et le parti vaincu, poussèrent des cris d'admiration à sa +gloire.--De quoi s'agit-il? + +PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit _le Phénix_ et +sa cargaison, à son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta à +l'abordage du _Tigre_, dans le combat où votre jeune neveu Titus perdit +une jambe: nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière, +dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenance +comme un désespéré. + +VIOLA.--Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée pour ma +défense; mais il a fini par m'adresser un discours si étrange que je ne +puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire. + +LE DUC, _à Antonio_.--Insigne pirate, voleur d'eau salée, quelle audace +insensée t'a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis +à des conditions si sanglantes et si cruelles? + +ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que +vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il +soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino. +C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce jeune homme, +qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui +l'ai arraché aux gouffres écumants d'une mer furieuse: il avait fait +naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai +encore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve, +en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, par pur amour +pour lui, que je me suis exposé au danger d'entrer dans cette ville +ennemie. J'ai tiré l'épée pour le défendre quand il était attaqué; +et c'est là que j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide +dissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m'a +renié pour être de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil +comme un étranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refusé +de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se servir +il n'y avait pas une demi-heure. + +VIOLA.--Comment cela peut-il être? + +LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville? + +ANTONIO.--D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis trois +mois, sans nous être quittés d'un instant, d'une seule minute, ni le +jour ni la nuit. + +(Entre Olivia avec sa suite.) + +LE DUC.--Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel qui se promène +sur la terre. (_A Antonio_.) Quant à toi, mon ami, ce que tu dis est +de la démence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attaché à mon +service.--Mais nous reparlerons tout à l'heure.--Qu'on l'emmène à +l'écart. + +OLIVIA.--Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia ne peut lui +accorder, en quoi puis-je lui rendre service?--Césario, vous ne me tenez +pas votre parole. + +VIOLA.--Madame? + +LE DUC.--Aimable Olivia. + +OLIVIA.--Que dites-vous, Césario?--Mon cher seigneur.... + +VIOLA.--Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose silence. + +OLIVIA.--Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il est aussi +dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des hurlements après la +musique. + +LE DUC.--Toujours aussi cruelle? + +OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur. + +LE DUC.--Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon +coeur offrir à vos autels ingrats et défavorables les voeux les plus +fidèles que la dévotion ait jamais offerts! Que dois-je faire? + +OLIVIA.--Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir. + +LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire, +comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je +pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce +de la noblesse.--Écoutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez +ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument qui me +chasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran +au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous +aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement, +je l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédain +qu'on montre à son maître.--Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur +est mûr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et +déchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe. + +[Note 67: Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis de +Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée. +Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant +pour sa maîtresse, l'enferma dans une caverne, avec son trésor. La +coutume de ces barbares était de tuer en même temps qu'eux tous ceux +qui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde. +Thyamis se trouvant entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle +à haute voix, en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et, +suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première +personne qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est +Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)] + +(Il fait quelques pas pour s'en aller.) + +VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec +plaisir pour vous rendre le repos. + +(Elle va pour suivre le duc.) + +OLIVIA.--Où va Césario? + +VIOLA.--Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma +vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, ô +vous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour. + +OLIVIA.--Hélas! malheureuse que je suis, comme je suis trompée! + +VIOLA.--Qui vous trompe? qui vous outrage? + +OLIVIA.--T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si longtemps que...? +Allez chercher le saint père. + +(Un domestique sort.) + +LE DUC, _à Viola_.--Allons, viens. + +OLIVIA.--Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario, mon époux, +arrête. + +LE DUC.--Votre époux? + +OLIVIA.--Oui, mon époux: peut-il le nier? + +LE DUC, _à Viola_.--Tu serais son époux, misérable. + +VIOLA.--Non, seigneur; non pas moi. + +OLIVIA.--Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer ta +propriété. Ne crains point, Césario: prends possession de ta fortune. +Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que tu +redoutes.--(_Entre le prêtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon +père, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici +ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l'obscurité, et que +les circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui, +dites ce que vous savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme +et moi. + +LE PRÊTRE.--Un contrat d'union éternelle, confirmé par vos mains +jointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié par +l'échange de vos anneaux: toutes les cérémonies de cet engagement ont +été scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis +lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon tombeau que de +l'espace de deux heures. + +LE DUC, _à Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand +le temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête? ou ta perfidie +grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un +autre te feront tomber toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire +tes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais. + +VIOLA.--Seigneur, je vous proteste.... + +OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu +de tes craintes exagérées. + +(Entre sir André la tête fendue.) + +SIR ANDRÉ.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un à +l'instant à sir Tobie. + +OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc? + +SIR ANDRÉ.--Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage de +sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres +pour être chez moi. + +OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André? + +SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l'avions +pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarné. + +LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario? + +SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie! le voilà ici.--Oui, vous m'avez fendu +la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par +l'instigation de sir Tobie. + +VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais je ne vous ai fait +aucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet: mais +je vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure. + +SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m'avez +blessé; je crois que vous ne faites pas cas d'une tête ensanglantée. +(_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui +vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il +n'avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre +manière qu'il n'a fait. + +LE DUC.--Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous donc? + +SIR TOBIE.--Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.--(_Au fou._) +Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds, sot? + +LE BOUFFON.--Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d'une heure. Ses +yeux étaient fermés à huit heures du matin. + +SIR TOBIE.--Eh bien! c'est un drôle; et après un _passamezze_ et une +pavane[68], ce que je hais le plus, c'est un drôle qui s'enivre. + +[Note 68: Danses d'un caractère sérieux.] + +OLIVIA.--Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs personnes? + +SIR ANDRÉ.--Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous ferons panser +ensemble. + +SIR TOBIE.--Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat, drôle!... drôle à la +face effilée, buse! + +(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.) + +(Sébastien entre.) + +OLIVIA.--Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure. + +SÉBASTIEN.--Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre parent; mais +eût-il été mon propre frère, je n'aurais pu en faire moins, avec +prudence et sûreté. Vous jetez sur moi un regard étrange, qui me fait +sentir que je vous ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des +serments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps. + +LE DUC.--Une même figure, une même voix, un même habillement, et deux +personnes! C'est une perspective naturelle qui existe et n'existe +pas[69]. + +[Note 69: «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les +jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur ensemble +et à un certain point de vue, une figure régulière avec laquelle ils +n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple le kaléidoscope.] + +SÉBASTIEN.--Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles tortures, dans +quels cruels tourments j'ai passé les heures qui se sont écoulées depuis +que je t'ai perdu! + +ANTONIO.--Êtes-vous Sébastien? + +SÉBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio? + +ANTONIO.--Comment t'es-tu partagé? Une pomme, coupée en deux, ne donne +pas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel est +Sébastien? + +OLIVIA.--Cela tient du prodige! + +SÉBASTIEN.--Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frère, et +je ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d'être +à la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des +flots a engloutie. (_A Viola._) Par charité, quelle parenté avez-vous +avec moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille? + +VIOLA.--Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: j'avais +aussi pour frère un Sébastien: telle était sa physionomie, tels étaient +ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits +peuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pour +nous effrayer. + +SÉBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions +matérielles que j'ai puisées dans le sein de ma mère. S'il était vrai +que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur +vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée. + +VIOLA.--Mon père avait un signe sur le front. + +SÉBASTIEN.--Et le mien aussi. + +VIOLA.--Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années +depuis sa naissance. + +SÉBASTIEN.--Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! Il finit en effet +le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma +soeur. + +VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre bonheur mutuel que cet +habillement d'homme et ce costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être +convaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortune +s'accorde et concourt à prouver que je suis Viola: et pour te le +confirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville, +et chez qui sont déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux +secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte; et depuis ce +moment, tous les événements de mon histoire se sont passés entre cette +dame et ce seigneur. + +SÉBASTIEN, _à Olivia_.--Il résulte de là, madame, que vous vous êtes +méprise; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vous +unir à une fille; sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous +êtes fiancée à la fois avec une fille et avec un homme. + +LE DUC, _à Olivia_.--Ne restez point confondue: son sang est noble. +Si tout cela est vérité, comme le montrent jusqu'ici les apparences, +j'aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(_A Viola_.) Jeune homme, +tu m'as dit mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant que tu +m'aimes. + +VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit; et je +garderai aussi fidèlement dans mon coeur tous ces serments, que ce globe +garde le feu qui sépare le jour de la nuit. + +LE DUC.--Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes habits de femme. + +VIOLA.--Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a mes vêtements de +fille; il est maintenant en prison pour quelque affaire à la requête de +Malvolio, gentilhomme attaché au service de madame. + +OLIVIA.--Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio. Et +pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que ce pauvre gentilhomme est +en démence. (_Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre._) Un accès +de folie des plus violents, que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma +mémoire l'idée de la sienne.--Comment est-il, drôle? + +LE BOUFFON.--En vérité, madame, il tient Belzébuth à bout de bras, +autant qu'un homme dans son état puisse le faire: il vous a écrit ici +une lettre que je devais vous rendre ce matin; mais comme les épîtres +d'un fou ne sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel temps +elles sont remises à leur adresse. + +OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la. + +LE BOUFFON.--Attendez-vous donc à être édifiée, quand le fou remet la +lettre d'un insensé.--(_Lisant._) «_Par le Seigneur, madame....._» + +OLIVIA.--Comment, es-tu fou? + +LE BOUFFON.--Non, madame: je ne fais que lire de la folie. Si vous +voulez qu'elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prêter vous-même +une voix. + +OLIVIA.--Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison. + +LE BOUFFON.--C'est ce que je fais, madame. Pour représenter en lisant +l'état de son esprit, il faut le lire comme je fais: ainsi attention, ma +princesse, et prêtez l'oreille. + +OLIVIA, _à Fabian_.--Lis-la, toi, maraud. + +FABIAN _prend la lettre et lit_.--«Par le Seigneur, madame, vous me +faites injure, et le monde en sera instruit; quoique vous m'ayez fait +mettre dans les ténèbres, et que vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle +l'empire sur moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que +vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a excité à prendre +le maintien que j'ai emprunté, et cette lettre me servira, j'en suis +certain, ou à me faire rendre justice, ou à vous couvrir de honte. +Pensez de moi ce qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je +vous dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu. + +«MALVOLIO, _qu'on a traité en insensé_.» + +OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre? + +LE BOUFFON.--Oui, madame. + +LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie. + +OLIVIA.--Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté: amenez-le ici. +Seigneur, laissons ces soins à d'autres temps, et daignez me vouloir +autant de bien comme soeur que comme épouse; qu'un seul et même jour +couronne cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais. + +LE DUC.--Madame, je suis très-disposé à accepter votre offre. (_A +Viola._) Votre maître vous tient quitte; et pour les services que vous +lui avez rendus, si opposés au caractère de votre sexe, si au-dessous de +votre éducation et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous +m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main: vous serez +désormais la maîtresse de votre maître. + +OLIVIA.--Ma soeur? Oui, vous l'êtes. + +(Fabian amène Malvolio.) + +LE DUC.--Est-ce là le fou? + +OLIVIA.--Oui, seigneur, c'est lui-même.--Eh bien! Malvolio? + +MALVOLIO.--Madame, vous m'avez fait un outrage, un insigne outrage. + +OLIVIA.--Moi, Malvolio? Non. + +MALVOLIO.--Vous, madame, vous-même, je vous en prie, lisez cette lettre. +Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit là votre écriture. Écrivez +autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour le +style; ou dites que ce n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage; +vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et +dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donné tant +de marques irrécusables de faveur, pourquoi vous m'avez recommandé de +vous aborder en souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas +jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux gens de bas +étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce +rôle par obéissance, vous avez souffert qu'on m'emprisonnât dans une +maison ténébreuse, où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la +dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée? +Dites-moi pourquoi? + +OLIVIA.--Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, je +l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup à la mienne: mais, sans aucun +doute, c'est la main de Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est +elle qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et aussitôt +après je vous ai vu venir le sourire sur les lèvres, et mis de la +manière qu'on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie, +apaisez-vous; c'est un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous +jouer là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les auteurs, vous +serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause. + +FABIAN.--Daignez, madame, m'écouter un moment, et ne permettez-pas +qu'aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cette +heure fortunée, dont les aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans +l'espérance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchement +que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons comploté cette farce contre +Malvolio que voilà, pour nous venger de certains procédés incivils et +brutaux que nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la +lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en récompense, il +l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont été la suite +méritent plutôt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien +peser avec justice les torts réciproques dont les deux parties ont à se +plaindre. + +OLIVIA.--Hélas! pauvre homme, comme ils se sont moqués de toi! + +LE BOUFFON.--Quoi! _il est des hommes qui naissent dans la grandeur, +d'autres qui parviennent à la grandeur, et d'autres que la grandeur +vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)_ J'ai fait un rôle, monsieur, +dans cet intermède; oui, j'ai fait un certain messire Topas, monsieur: +mais qu'est-ce que cela fait?--_Par le Seigneur, fou, je ne suis pas +insensé._ Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: «_Madame, pourquoi +riez-vous des platitudes de ce fou? Si vous ne riiez pas, il aurait +un bâillon dans la bouche._» C'est ainsi que les pirouettes du temps +amènent les vengeances. + +MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute. + +(Il sort.) + +OLIVIA.--Il a été cruellement joué! + +LE DUC.--Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. Il ne nous a +encore rien dit du capitaine; quand ceci sera connu et que l'heure +dorée nous rassemblera, nos tendres coeurs s'uniront par un noeud +solennel.--En attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas +d'ici.--Césario, venez, car vous serez toujours Césario, tant que vous +serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez sous d'autres habits, vous +serez la maîtresse d'Orsino, et la reine de ses volontés. + +(Ils sortent.) + +LE BOUFFON. + + Quand j'étais un petit garçon + Et hi, et ho, au vent et à la pluie, + Toutes nos folies + Passaient pour enfantillage, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Mais lorsque je devins grand, + Et hi, et ho, le vent et la pluie; + Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Mais quand je vins à prendre femme, + Et hi, et ho, le vent et la pluie, + Je ne pus faire fortune en faisant le brave, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Mais quand j'allais au lit, + Et hi, et ho, le vent et la pluie, + Je me grisais avec des ivrognes, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Il y a longtemps que le monde a commencé, + Et hi, et ho, le vent et la pluie, + Mais, n'importe, la pièce est finie, + Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours. + +(Il sort.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS *** + +***** This file should be named 16128-8.txt or 16128-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/1/2/16128/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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