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+The Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Jour des Rois
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes.
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ======================================================================
+
+
+
+ LE JOUR DES ROIS
+
+ OU
+
+ CE QUE VOUS VOUDREZ
+
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS
+
+
+Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout entière à
+Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. Nous y
+retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont
+Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de ses comédies, et
+que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses _Méprises_.
+
+Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands;
+il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé Ambrogio,
+qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté et d'une
+ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, le père
+lui-même avait peine à les distinguer[1]. Paolo, c'est le nom du garçon,
+fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, Nicuola, tomba entre
+les mains de deux soldats qui la traitèrent avec beaucoup de douceur,
+dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon considérable. Ambrogio
+parvint à se sauver de la captivité, et ayant soustrait, en les cachant
+dans la terre, une grande partie de ses richesses à la cupidité des
+ennemis, il se mit à la recherche de ses enfants, racheta sa fille, mais
+ne put retrouver son fils, et le crut mort.
+
+[Note 1:
+
+ ....................... _Simillima proles,
+ Indiscreta suis, gratusque parentibus error._
+ (VIRGILE.)]
+
+Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se retira
+à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand, veuf
+depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda en
+mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu assortie du côté
+de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne voulant pas refuser
+trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il ne se séparerait
+pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir qu'il conservait
+toujours.
+
+Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un jeune
+gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente à son
+amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio à Rome, et il
+conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses parents, pour ne pas la
+laisser seule. Cette absence arrêta la passion de Lattanzio, qui changea
+bientôt d'objet et se porta vers la fille de Lanzetti, la belle Catella.
+Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours plus éprise, et apprit avec
+la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut
+obligé de faire un second voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille
+dans un couvent où était Camilla, nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait
+souvent commander toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient
+les religieuses. Nicuola écoutait quelquefois les conversations qu'il
+avait avec sa nièce Camilla. Un jour, il lui racontait avec tristesse
+qu'il avait perdu un jeune page qu'il aimait, et qui lui était
+très-nécessaire. Ce récit fit naître à Nicuola l'idée de s'habiller en
+homme, et d'entrer chez Lattanzio en qualité de page. Sa gouvernante
+l'aida dans ce projet. Elle fut admise, en effet, sous le nom de Romulo,
+dans la maison de son infidèle amant; et comme Julia, dans les _Deux
+Gentilshommes de Vérone_, elle fut bientôt chargée d'aller parler à
+sa rivale de l'amour de son maître. Catella était peu sensible aux
+sollicitations de Lattanzio; mais le faux page fit une telle impression
+sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que de la répugnance pour celui qui
+l'envoyait.
+
+Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection,
+au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo
+s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son
+père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu
+page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, dans sa
+frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de
+reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père qu'elle lui
+conduira sa fille le lendemain.
+
+Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; il le
+cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, où l'on
+avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il lie conversation avec
+la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la constance de son ancienne
+maîtresse, et prépare la réconciliation qu'achève la vue de Nicuola
+elle-même.
+
+Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit
+de sa méprise et la détrompe.
+
+Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils et
+consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était
+autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde aussi
+Catella au fils d'Ambrogio.
+
+Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence
+ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne
+connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola de
+Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits
+avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans les
+caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que
+Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches
+d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité
+de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la
+friponne Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la
+scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du
+faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola,
+un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais
+appellent _humour_, tout contribue à rendre cette pièce une des plus
+agréables de Shakspeare.
+
+Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614; mais
+dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date, on trouve
+un passage qui semblerait applicable au _Jour des rois_, Ben Jonson
+saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les défauts de
+Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III de sa
+pièce intitulée: _Every man out of his humour_:
+
+
+ «.....Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue
+ que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que cette
+ comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc amoureux
+ de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés, avec un
+ paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements trop rapprochés
+ de notre temps!»
+
+Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par
+M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une
+représentation du _Jour des Rois_, ou _Ce que vous voudrez_, est
+indiquée à la date du 2 février 1601.
+
+
+
+ LE JOUR DES ROIS
+
+ OU
+
+ CE QUE VOUS VOUDREZ
+
+
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+
+ ORSINO, duc d'Illyrie.
+ SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola.
+ ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien.
+ VALENTIN, }
+ CURIO, } gentilshommes de la suite du duc.
+ SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia.
+ UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola.
+ SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK[2].
+ MALVOLIO, intendant d'Olivia.
+ FABIEN, }
+ PAYSAN BOUFFON, }au service d'Olivia.
+ OLIVIA, riche comtesse.
+ VIOLA, amoureuse du duc.
+ MARIE, suivante d'Olivia.
+ UN PRÊTRE.
+ SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc.
+
+[Note 2: _Ague cheek_, mal de joue.]
+
+_La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine._
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Appartement dans le palais du duc.
+
+LE DUC, CURIO, _seigneurs_.
+
+(Des musiciens jouent.)
+
+LE DUC.--Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez donc; donnez-m'en
+jusqu'à ce que ma passion surchargée en soit malade et expire.--Répétez
+cet air; il avait une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille
+l'impression du doux vent du midi dont le souffle, en passant sur
+un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la fois des
+parfums.--C'est assez, pas davantage: ces sons ne sont plus aussi doux
+qu'ils l'étaient tout à l'heure. O esprit de l'amour, que tu es avide
+de fraîcheur et de nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle,
+recevant tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit sa valeur
+et son mérite, sans dégénérer et perdre tout son prix au bout d'une
+minute. L'imagination est si féconde en formes changeantes, que rien
+n'égale ses bizarres fantaisies.
+
+CURIO.--Voulez-vous venir chasser, seigneur?
+
+LE DUC.--Quoi donc, Curio?
+
+CURIO.--La biche.
+
+LE DUC.--C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble biche que j'aie
+vue. Ah! la première fois que mes yeux ont contemplé Olivia, il me
+sembla que sa présence purifiait l'air: de cet instant je fus changé en
+cerf[3], et mes désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé
+depuis de me poursuivre.--(_Valentin entre._) Eh bien! quelles nouvelles
+d'Olivia?
+
+[Note 3: Allusion à l'histoire d'Actéon.]
+
+VALENTIN.--Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai pu être admis
+devant elle, et je ne vous rapporte que cette réponse de la part de
+sa suivante. Le ciel même, avant qu'il ait été réchauffé pendant sept
+années, ne jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse
+cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle arrosera une fois
+chaque jour le pavé de sa chambre de ses larmes amères, et le tout pour
+pleurer un frère qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre
+et vive image dans son triste souvenir.
+
+LE DUC.--Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour payer ce tribut de
+tendresse à un frère, combien elle aimera quand le trait doré de l'amour
+aura donné la mort à la foule de toutes les autres affections qui vivent
+en elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, son
+coeur[4], ces trônes souverains, seront une fois occupés et remplis tout
+entiers par un seul roi suprême!--Allons nous coucher sur ces doux lits
+de fleurs: les pensers de l'amour reposent mollement sous le dais d'une
+voûte de feuillage.
+
+
+[Note 4: Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le siége
+des passions, des jugements, des sentiments.]
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La côte de la mer.
+
+VIOLA, UN CAPITAINE, _suivi de matelots_.
+
+VIOLA.--Amis, quel est ce pays?
+
+LE CAPITAINE.--C'est l'Illyrie, madame.
+
+VIOLA.--Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans l'Élysée.
+Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous, matelots?
+
+LE CAPITAINE.--C'est par un hasard que vous avez été sauvée vous-même.
+
+VIOLA.--O mon pauvre frère!--Et peut-être pourra-t-il l'être aussi par
+hasard.
+
+LE CAPITAINE.--Cela est vrai, madame; et pour augmenter votre confiance
+dans le hasard, soyez assurée que lorsque notre vaisseau s'est ouvert,
+au moment où vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes
+attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère, plein de
+prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse que lui suggéraient
+le courage et l'espoir à un gros mât qui surnageait sur les flots: je
+l'y ai vu assis comme Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front
+avec les vagues, tant que j'ai pu le voir.
+
+VIOLA.--Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez de me dire. Mon
+propre salut me fait naître l'espérance (et votre récit l'encourage)
+qu'il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays?
+
+LE CAPITAINE.--Oui, madame, très-bien; car je suis né et j'ai été élevé
+à moins de trois lieues de cet endroit même.
+
+VIOLA.--Qui gouverne ici?
+
+LE CAPITAINE.--Un duc aussi illustre par son caractère que par son nom.
+
+VIOLA.--Quel est son nom?
+
+LE CAPITAINE.--Orsino.
+
+VIOLA.--Orsino! J'ai entendu mon père le nommer; il était garçon alors.
+
+LE CAPITAINE.--Il l'est encore, ou du moins il l'était tout
+dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis parti d'ici, et alors
+il courait un bruit tout récent (vous savez que les petits causent
+toujours sur ce que font les grands) qu'il sollicitait l'amour de la
+belle Olivia.
+
+VIOLA.--Qui est-elle?
+
+LE CAPITAINE.--Une vertueuse jeune personne, la fille d'un comte qui est
+mort il y a environ un an; il la laissa en mourant à la protection de
+son fils, son frère, qui est mort aussi peu de temps après, et c'est
+pour l'amour de ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la
+société des hommes.
+
+VIOLA.--Oh! que je voudrais être au service de cette dame et y rester
+inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie eu le temps de mûrir mes
+desseins!
+
+LE CAPITAINE.--Cela serait difficile à obtenir. Elle ne veut écouter
+aucune proposition, non pas même celle du duc.
+
+VIOLA.--Capitaine, tu as une heureuse physionomie; et quoique la nature
+renferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant je
+suis portée à croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux
+dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement, cache ce que
+je suis, et aide-moi à me procurer le déguisement dont j'aurai peut-être
+besoin pour exécuter mes projets. Je veux m'attacher au service de ce
+duc. Tu me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en valoir
+la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler sur divers tons
+de musique variée, qui lui rendront mon service agréable. Ce qui peut
+advenir plus tard, je l'abandonne au temps: conforme seulement ton
+silence à mes désirs.
+
+LE CAPITAINE.--Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand ma
+langue sera indiscrète, que mes yeux cessent de voir!
+
+VIOLA.--Je te remercie, conduis-moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Appartement de la maison d'Olivia.
+
+SIR TOBIE et MARIE.
+
+SIR TOBIE.--Que diable prétend ma nièce en prenant si fort à coeur la
+mort de son frère? Je suis sûr, moi, que le chagrin est ennemi de la
+vie.
+
+MARIE.--Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleure
+heure le soir. Madame votre nièce a de grandes objections[5] à vos
+heures indues.
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée[6].
+
+[Note 5: En anglais _exceptions_, d'où la réponse de sir Tobie.]
+
+[Note 6: _Let her except before excepted._]
+
+MARIE.--Fort bien; mais il faut vous confiner dans les modestes limites
+de l'ordre.
+
+SIR TOBIE.--_Confiner_[7]! je ne me tiendrai pas plus finement que je
+ne fais; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ou
+sinon qu'elles se pendent à leurs propres tirants.
+
+[Note 7: _To confine_, jeu de mots sur _confine_ et _fine_.]
+
+MARIE.--Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais madame en parler
+encore hier, ainsi que de cet imbécile chevalier que vous avez amené un
+soir ici pour lui faire la cour.
+
+SIR TOBIE.--Quoi? sir André Ague-cheek?
+
+MARIE.--Oui, lui-même.
+
+SIR TOBIE.--C'est un homme des plus braves qu'il y ait en Illyrie.
+
+MARIE.--Et qu'importe à la chose?
+
+SIR TOBIE.--Comment! il a trois mille ducats de rente.
+
+MARIE.--Oui! mais il ne fera qu'une année de tous ses ducats: c'est un
+vrai fou, un prodigue.
+
+SIR TOBIE.--Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il joue de la viole
+de Gambo[8], il parle trois ou quatre langues, mot à mot, sans livre, et
+il possède les meilleurs dons de nature.
+
+[Note 8: Instrument qu'on tenait entre les jambes.]
+
+MARIE.--Oh! oui, certes, il les possède au naturel; car, outre que c'est
+un sot, c'est un grand querelleur; et si ce n'est qu'il a le don d'un
+lâche pour apaiser la fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est
+l'opinion des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau.
+
+SIR TOBIE.--Par cette main, ce sont des bélîtres, des détracteurs, que
+ceux qui tiennent de lui ces propos.--Qui sont-ils?
+
+MARIE.--Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est ivre toutes les
+nuits en votre compagnie.
+
+SIR TOBIE.--A force de porter des santés à ma nièce: je boirai à sa
+santé aussi longtemps qu'il y aura un passage dans mon gosier, et du vin
+en Illyrie. C'est un lâche et un poltron[9] que celui qui ne veut pas
+boire à ma nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un sabot
+de village. Allons, fille, _castiliano vulgo_[10]: voici sir André
+Ague-face.
+
+[Note 9: _Coystril_, un coq peureux.]
+
+[Note 10: _Castiliano vulgo_, à l'espagnole.]
+
+(Entre sir André Ague-cheek.)
+
+SIR ANDRÉ.--Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, sir Tobie Belch?
+
+SIR TOBIE.--Ah! mon cher sir André!
+
+SIR ANDRÉ, _à Marie_.--Salut, jolie grondeuse.
+
+MARIE.--Salut, monsieur.
+
+SIR TOBIE.--Accoste, sir André, accoste.
+
+SIR ANDRÉ.--Qu'est-ce que c'est?
+
+SIR TOBIE.--La femme de chambre de ma nièce.
+
+SIR ANDRÉ.--Belle madame _Accoste_, je désire faire connaissance avec
+vous.
+
+MARIE.--Mon nom est Marie, monsieur.
+
+SIR ANDRÉ.--Belle madame Marie _Accoste_....
+
+SIR TOBIE.--Vous vous méprenez, chevalier. Quand je dis _accoste_, je
+veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui votre cour, attaquez-la.
+
+SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer ainsi en
+compagnie. Est-ce là le sens du mot _accoste_?
+
+MARIE.--Portez-vous bien, messieurs.
+
+SIR TOBIE.--Si tu la laisses partir ainsi, sir André, puisses-tu ne
+jamais tirer l'épée!
+
+SIR ANDRÉ.--Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne veux jamais tirer
+l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir des sots sous la main?
+
+MARIE.--Monsieur, je ne vous ai pas sous la main.
+
+SIR ANDRÉ.--Par ma foi, vous allez l'avoir tout à l'heure, car voici ma
+main.
+
+MARIE.--Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je vous prie de
+porter votre main à la baratte au beurre, et laissez-la boire.
+
+SIR ANDRÉ.--Pourquoi, mon cher coeur? quelle est votre métaphore?
+
+MARIE.--Elle est sèche, monsieur[11].
+
+[Note 11: Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la
+chiromancie, une main sèche signifie ici une constitution froide.]
+
+SIR ANDRÉ.--Comment donc! je le crois bien; je ne suis pas assez âne
+pour ne pas tenir ma main sèche. Mais que signifie votre plaisanterie?
+
+MARIE.--C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur.
+
+SIR ANDRÉ.--En avez-vous beaucoup de semblables?
+
+MARIE.--Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: allons, je
+laisse aller votre main, je suis desséchée[12].
+
+(Marie sort.)
+
+[Note 12: _I am barren._]
+
+SIR TOBIE.--Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin des Canaries; je
+ne t'ai jamais vu si bien terrassé.
+
+SIR ANDRÉ.--Jamais de votre vie, je pense, à moins que vous ne me voyez
+terrassé par le canarie. Il me semble qu'il y a des jours où je n'ai pas
+plus d'esprit qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis un
+grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort à mon esprit.
+
+SIR TOBIE.--Il n'y a pas de doute.
+
+SIR ANDRÉ.--Si je le croyais, je m'en abstiendrais.--Je retourne chez
+moi à cheval demain, sir Tobie.
+
+SIR TOBIE.--Pourquoi, mon cher chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Que signifie pourquoi[13]? Le faire ou ne le pas faire? Je
+voudrais avoir employé à apprendre les langues le temps que j'ai mis à
+l'escrime, à la danse, à la chasse à l'ours.--Oh! si j'avais suivi les
+beaux-arts!
+
+[Note 13: _Pourquoi_, en français dans le texte.]
+
+SIR TOBIE.--Oh! vous auriez eu une superbe chevelure.
+
+SIR ANDRÉ.--Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux?
+
+SIR TOBIE.--Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne frisent pas
+naturellement.
+
+SIR ANDRÉ.--Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas vrai?
+
+SIR TOBIE.--A merveille. Ils pendent droit comme le lin sur une
+quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère vous prendre entre ses
+jambes et vous filer.
+
+SIR ANDRÉ.--Ma foi, je retourne chez moi demain, sir Tobie. Votre nièce
+ne veut pas se laisser voir, ou, si elle voit quelqu'un, il y a quatre
+à parier contre un qu'elle ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui
+est ici tout près, lui fait la cour.
+
+SIR TOBIE.--Elle ne veut point du comte. Elle ne veut point de mari
+au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge, ni en esprit. Je lui en ai
+entendu faire le serment. Hem! il y a de la résolution là-dedans, ami!
+
+SIR ANDRÉ.--Je veux rester un mois de plus. Je suis l'homme du monde qui
+a les idées les plus drôles: j'aime extrêmement les mascarades et les
+bals tout à la fois.
+
+SIR TOBIE.--Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il soit, au-dessous du
+rang de mes supérieurs....; et cependant je ne veux pas me comparer à un
+vieillard.
+
+SIR TOBIE.--Quel est votre talent pour une _gaillarde_[14], chevalier?
+
+[Note 14: Espèce de danse.]
+
+SIR ANDRÉ.--Hé! je suis en état de faire une cabriole[15].
+
+[Note 15: _Caper_, cabriole, capre.]
+
+SIR TOBIE.--Et moi je sais découper le mouton.
+
+SIR ANDRÉ.--Et je me flatte d'avoir le saut en arrière aussi vigoureux
+qu'aucun homme de l'Illyrie.
+
+SIR TOBIE.--Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi tenir ces dons
+derrière le rideau? Craignez-vous qu'ils prennent la poussière comme le
+portrait de madame Mall[16]? Que n'allez-vous à l'église en dansant une
+_gaillarde_, pour revenir chez vous en dansant une _courante_? Je ne
+marcherais plus qu'au pas d'une _gigue_; je ne voudrais même uriner que
+sur un pas de cinq[17]. Que prétendez-vous? Le monde est-il fait pour
+qu'on enfouisse ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse
+constitution de votre jambe, que vous aviez été formé sous l'étoile
+d'une gaillarde.
+
+[Note 16: _Mall_, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales
+des lieux de prostitution.]
+
+[Note 17: _A cinque-pace._]
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, elle est fortement constituée, et elle a assez
+bonne grâce avec un bas de couleur de flamme. Irons-nous à quelques
+divertissements?
+
+SIR TOBIE.--Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous pas nés sous le
+Taureau?
+
+SIR ANDRÉ.--Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le coeur[18].
+
+[Note 18: Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes
+affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines
+constellations.]
+
+SIR TOBIE.--Non, monsieur, ce sont les jambes et les cuisses. Que je
+vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: ah! ah! à merveille.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Appartement du palais du duc.
+
+VALENTIN ET VIOLA _en habit de page_
+
+VALENTIN.--Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, Césario, vous
+avez bien l'air de faire une grande fortune: il n'y a encore que trois
+jours qu'il vous connaît, et vous n'êtes déjà plus un étranger.
+
+VIOLA.--Vous craignez donc ou l'inconstance de son humeur, ou ma
+négligence, pour mettre ainsi en doute la durée de son affection? Est-il
+inconstant, monsieur, dans ses goûts?
+
+VALENTIN.--Non, croyez-moi.
+
+(Entrent le duc et Curio; suite.)
+
+VIOLA, _à Valentin_.--Je vous remercie.--Voici le comte qui vient.
+
+LE DUC.--Qui de vous a vu Césario?
+
+VIOLA.--Il est à votre suite, seigneur: me voici.
+
+LE DUC, _aux autres_.--Retirez-vous un moment à l'écart.--Césario, tu es
+instruit de tout; je t'ai ouvert le livre secret de mon coeur. Ainsi,
+bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire
+l'entrée: poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra
+racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience.
+
+VIOLA.--Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi abandonnée à son
+chagrin qu'on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir.
+
+LE DUC.--Fais du bruit, brave toutes les bienséances, plutôt que de
+revenir sans succès.
+
+VIOLA.--Admettez que je puisse lui parler, seigneur; que lui dirai-je
+alors?
+
+LE DUC.--Ah! dévoile-lui toute la violence de mon amour; étonne-la
+du récit de ma tendresse. Il te siéra bien de lui représenter mes
+souffrances; elle l'écoutera avec plus d'intérêt dans la bouche de ta
+jeunesse, qu'elle ne ferait dans celle d'un député plus grave.
+
+VIOLA.--Je ne le pense pas, seigneur.
+
+LE DUC.--Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes belles années,
+que de dire que tu es un homme. Les lèvres de Diane ne sont pas plus
+fraîches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble à l'organe
+d'une jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi te rend
+propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que ton étoile te destine à
+cette négociation.--(_Aux autres_.) Accompagnez-le, au nombre de quatre
+ou cinq, tous même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve jamais
+mieux que quand je suis seul.--(_A Viola._) Réussis dans ce message, et
+tu vivras aussi indépendant que ton maître; sa fortune sera la tienne.
+
+VIOLA.--Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre maîtresse.--(_Le duc
+sort._) Lutte remplie d'obstacles! Quel que soit mon rôle en lui faisant
+ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Appartement de la maison d'Olivia.
+
+MARIE et LE BOUFFON.
+
+MARIE.--Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai pas assez mes
+lèvres pour qu'un crin puisse y entrer, dans le but de t'excuser; ma
+maîtresse te fera pendre pour t'être absenté.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! qu'elle me pende; quiconque est bien pendu dans ce
+monde n'a plus rien à redouter.
+
+MARIE.--Compte là-dessus.
+
+LE BOUFFON.--Il ne voit plus personne à craindre.
+
+MARIE.--Bonne réponse de carême[19]! Je puis t'apprendre l'origine de
+ces mots.
+
+[Note 19: _A lenten answer_, réponse brève et misérable.]
+
+LE BOUFFON.--D'où vient-il, bonne dame Marie?
+
+MARIE.--De la guerre; et tu peux le dire hardiment dans tes folies.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! que Dieu donne la sagesse à ceux qui l'ont, et que
+ceux qui sont fous fassent usage de leurs talents.
+
+MARIE.--Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps absent, ou tout
+au moins renvoyé; n'est-ce pas la même chose pour toi que d'être pendu?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, une bonne pendaison prévient un mauvais
+mariage[20]. Et quant au malheur d'être renvoyé, l'été y pourvoira[21].
+
+[Note 20: Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve
+à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Un
+voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s'écria qu'elle
+demandait sa grâce avec la condition d'usage. Le condamné se retourne,
+et à peine l'a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons,
+fouette, cocher!]
+
+[Note 21: Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison de
+l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à la
+belle étoile.]
+
+MARIE.--Tu es donc bien résolu?
+
+LE BOUFFON.--Non pas; mais je suis résolu sur deux points.
+
+MARIE.--En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; ou si tous les
+deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre.
+
+LE BOUFFON.--Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, va ton chemin. Si
+sir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituelle
+pièce de la chair d'Ève qu'aucune en Illyrie.
+
+MARIE.--Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse; fais tes
+excuses sagement, cela vaudra mieux.
+
+(Marie sort.)
+
+(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)
+
+LE BOUFFON.--Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veine
+de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent te posséder ne sont souvent
+que des fous; et moi, qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais
+passer pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou spirituel
+vaut mieux qu'un esprit fou.--Dieu vous bénisse, maîtresse!
+
+OLIVIA.--Faites sortir cet imbécile.
+
+LE BOUFFON.--Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? Emmenez madame.
+
+OLIVIA.--Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus de toi; d'ailleurs
+tu deviens malhonnête.
+
+LE BOUFFON.--Deux défauts, madonna, que la boisson et les bons conseils
+corrigeront; car donnez à boire à un fou à sec, et le fou cessera
+d'être à sec; recommandez à un homme malhonnête de se corriger, s'il se
+corrige, il ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que le
+ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est corrigé n'est que
+rapetassé: la vertu qui s'égare n'est que rapetassée de vice, et le vice
+qui s'amende n'est que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple
+peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède? Comme il n'y a
+point d'homme vraiment déshonoré autre que le misérable, de même
+la beauté n'est qu'une fleur.--La dame a commandé de faire sortir
+l'imbécile; en conséquence, je le répète, faites-la sortir.
+
+OLIVIA.--Monsieur, je leur ai commandé de vous faire sortir.
+
+LE BOUFFON.--Une méprise du plus haut degré! Madame, _cuclus non facit
+monachum_[22]; c'est comme qui dirait, je ne porte pas d'habit de fou
+dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver que
+vous êtes une folle.
+
+[Note 22: Le capuchon ne fait pas le moine.]
+
+OLIVIA.--Peux-tu le prouver?
+
+LE BOUFFON.--Très-adroitement, bonne madonna.
+
+OLIVIA.--Voyons ta preuve.
+
+LE BOUFFON.--Il faut que je vous catéchise pour cela, madame.--Ma bonne
+petite souris de vertu, répondez-moi.
+
+OLIVIA.--Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps, je vous
+demanderai votre preuve.
+
+LE BOUFFON.--Bonne madame, pourquoi êtes-vous en deuil?
+
+OLIVIA.--Mon cher fou, pour la mort de mon frère.
+
+LE BOUFFON.--Je crois, madame, que son âme est en enfer.
+
+OLIVIA.--Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel.
+
+LE BOUFFON.--Vous n'en êtes que d'autant plus folle, madame, d'être en
+deuil, de ce que l'âme de votre frère est dans le ciel.--Emmenez la
+folle, messieurs.
+
+OLIVIA.--Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne s'amende-t-il pas?
+
+MALVOLIO.--Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que les angoisses
+de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait déchoir le sage amende
+toujours le fou.
+
+LE BOUFFON.--Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmité,
+afin d'augmenter votre folie! Sir Tobie jurera que je ne suis pas un
+renard; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager
+que vous n'êtes pas fou.
+
+OLIVIA.--Que répondez-vous à cela, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Je m'étonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser des
+stériles propos d'un pareil coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par
+un fou ordinaire qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez,
+il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que vous ne lui
+fournissiez pas matière, le voilà bâillonné. Je proteste que je tiens
+tous ces hommes sensés, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pour
+n'être eux-mêmes rien de mieux que les bouffons de fous.
+
+OLIVIA.--Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre, Malvolio, et votre
+goût en est dépravé. Quiconque est généreux, sans reproche, et d'une
+humeur franche, gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que
+vous croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance dans un
+fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, et il n'y a point
+d'amertume dans les railleries d'un homme connu pour sage, quoiqu'il ne
+fasse que censurer.
+
+LE BOUFFON.--Que Mercure te donne le don de mentir, en récompense de ce
+que tu parles si bien des fous!
+
+(Entre Marie.)
+
+MARIE.--Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme qui désire
+beaucoup vous parler.
+
+OLIVIA.--De la part du comte Orsino, n'est-ce pas?
+
+MARIE.--Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune homme, et bien
+accompagné.
+
+OLIVIA.--Qui de mes gens l'arrête à ma porte?
+
+MARIE.--Sir Tobie, madame, votre parent.
+
+OLIVIA.--Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot qui ne soit d'un
+insensé. (_Marie sort._)--Allez, Malvolio; si c'est un message de la
+part du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi; tout ce que
+vous voudrez pour m'en débarrasser. (_Malvolio sort._) (_Au bouffon._)
+Tu vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît aux
+gens.
+
+LE BOUFFON.--Vous avez parlé pour nous, madame, comme si votre fils aîné
+était un fou. Que Jupiter veuille remplir son crâne de cervelle; car
+voici un de vos parents qui a une _pie-mère_[23] des plus faibles.
+
+[Note 23: La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau
+lui-même.]
+
+(Entre sir Tobie Belch.)
+
+OLIVIA.--Sur mon honneur, il est à demi-ivre.--Qui est-ce qui est à la
+porte, cousin?
+
+SIR TOBIE.--Un gentilhomme.
+
+OLIVIA.--Un gentilhomme! quel gentilhomme?
+
+SIR TOBIE.--C'est un gentilhomme.... La peste soit des harengs saurs! Eh
+bien! sot?
+
+LE BOUFFON.--Bon! Sir Tobie....
+
+OLIVIA.--Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagné de
+si bonne heure cette léthargie?
+
+SIR TOBIE.--La luxure[24]; je défie la luxure.--Il y a quelqu'un à la
+porte.
+
+[Note 24: Équivoque entre _lechery_ et _lethargy_.]
+
+OLIVIA.--Oui, certes: qui est-ce?
+
+SIR TOBIE.--Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en embarrasse
+guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme je vous le dis: oui, cela
+m'est égal. (Il sort.)
+
+OLIVIA.--A quoi ressemble un homme ivre, fou?
+
+LE BOUFFON.--A un homme noyé, à un fou, et à un frénétique; un verre de
+plus après qu'il est en chaleur en fait un fou: le second le jette dans
+la frénésie, et un troisième le noie.
+
+OLIVIA.--Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille sur mon cousin;
+car il en est au troisième degré de la boisson, il est noyé; va, veille
+sur lui.
+
+LE BOUFFON.--Il n'est encore que fou, madame; et le fou aura soin du
+fou. (Le bouffon sort.)
+
+(Malvolio rentre.)
+
+MALVOLIO.--Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui ai dit que vous
+étiez malade: il répond qu'il s'attendait à cela, et que c'est pour
+cela qu'il vient vous parler: je lui ai dit que vous étiez endormie; il
+semble qu'il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour
+cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? Il est cuirassé
+contre toute espèce de refus.
+
+OLIVIA.--Dites-lui qu'il ne me parlera pas.
+
+MALVOLIO.--On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va s'établir à
+votre porte, comme le poteau d'un shériff[25], et se faire pied de banc;
+mais qu'il vous parlera.
+
+[Note 25: Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les
+actes publics, les ordonnances, etc.]
+
+OLIVIA.--Quelle espèce d'homme est-ce?
+
+MALVOLIO.--Mais de l'espèce des hommes.
+
+OLIVIA.--Et quelles sont ses manières?
+
+MALVOLIO.--De fort mauvaises manières. Il veut vous parler, que vous
+vouliez ou non.
+
+OLIVIA.--Et sa personne, son âge?
+
+MALVOLIO.--Il n'est pas encore assez âgé pour un homme, ni assez jeune
+pour un enfant; il est ce qu'est une cosse avant qu'elle devienne pois;
+ou un fruit vert, quand il est sur le point d'être une pomme; au point
+de séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, et
+il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait de sa mère n'est pas
+encore tout à fait sorti de ses veines.
+
+OLIVIA.--Qu'il vienne; appelez ma demoiselle.
+
+MALVOLIO.--Mademoiselle, madame vous appelle.
+
+(Il sort.)
+
+(Marie rentre.)
+
+OLIVIA.--Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon visage: nous
+consentons à écouter encore une fois l'ambassade d'Orsino.
+
+(Entre Viola.)
+
+VIOLA.--Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis?
+
+OLIVIA.--Adressez-moi la parole, je répondrai pour elle; que
+voulez-vous?
+
+VIOLA.--Très-radieuse, parfaite et incomparable beauté....--Je vous
+prie, dites-moi si c'est là la maîtresse de la maison, car je ne l'ai
+jamais vue. Je serais bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car
+outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis donné beaucoup
+de peine, pour l'apprendre par coeur. Généreuses beautés, ne me faites
+essuyer aucun dédain; je suis extrêmement susceptible à la plus légère
+marque de mépris.
+
+OLIVIA.--De quelle part venez-vous, monsieur?
+
+VIOLA.--Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus que je n'ai
+étudié; et cette question s'écarte de mon rôle. Aimable dame, donnez-moi
+l'assurance positive que vous êtes la maîtresse du logis, afin que je
+puisse procéder à ma harangue.
+
+OLIVIA.--Êtes-vous comédien?
+
+VIOLA.--Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je jure par
+les griffes de la méchanceté que je ne suis pas ce que je représente.
+Êtes-vous la dame du logis?
+
+OLIVIA.--Si je ne me vole pas moi-même, je la suis.
+
+VIOLA.--Très-certainement si vous l'êtes, vous vous volez vous-même. Car
+ce qui est à vous, pour en faire don, n'est pas à vous pour le tenir en
+réserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon
+discours à votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message.
+
+OLIVIA.--Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important, je vous
+dispense de l'éloge.
+
+VIOLA.--Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il est poétique.
+
+OLIVIA.--Il n'en ressemble que mieux à une fiction; je vous en prie,
+gardez-le pour vous. On m'a dit que vous étiez impertinent à ma porte,
+et j'ai permis votre entrée, plus pour vous contempler avec étonnement,
+que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous; si vous
+jouissez de votre raison, soyez court: je ne suis pas dans une lune à
+soutenir un dialogue aussi extravagant.
+
+MARIE.--Voulez-vous déployer les voiles, monsieur? Voici votre chemin.
+
+VIOLA.--Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un peu plus
+longtemps.--(_A Olivia._) Pacifiez un peu votre géant, ma chère
+dame[26].
+
+[Note 26: Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dans
+les romans, et à la petite taille de Marie.]
+
+OLIVIA.--Déclarez-moi vos intentions.
+
+VIOLA.--Je suis un messager.
+
+OLIVIA.--Sûrement, vous avez quelque chose de bien affreux à
+m'apprendre, puisque le début de votre politesse est si craintif;
+expliquez l'objet de votre message.
+
+VIOLA.--Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous apporte ni
+déclaration de guerre, ni imposition d'hommage; je porte la branche
+d'olivier dans ma main: mes paroles sont, comme le sujet, des paroles de
+paix.
+
+OLIVIA.--Et cependant vous avez commencé bien brusquement. Qu'êtes-vous?
+Que voulez-vous?
+
+VIOLA.--Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de mon rôle que je
+l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussi
+secrètes que la virginité, sacrées pour vos oreilles, profanation pour
+toute autre.
+
+OLIVIA, _à Marie_.--Laissez-nous seuls. Nous désirons connaître ces
+choses sacrées. (_Marie sort._) Maintenant, monsieur, votre texte?
+
+VIOLA.--Très-chère dame....
+
+OLIVIA.--Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut dire
+beaucoup de choses!--Où est votre texte?
+
+VIOLA.--Dans le sein d'Orsino.
+
+OLIVIA.--Dans son sein? Dans quel chapitre de son sein?
+
+VIOLA.--Pour vous répondre avec méthode, dans le premier chapitre de son
+coeur.
+
+OLIVIA.--Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure. N'avez-vous rien
+de plus à dire?
+
+VIOLA.--Chère madame, laissez-moi voir votre visage.
+
+OLIVIA.--Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avec
+mon visage? Vous voilà maintenant hors de votre texte; mais nous allons
+tirer le rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà
+comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait?
+
+(Elle ôte son voile.)
+
+VIOLA.--Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.
+
+OLIVIA.--C'est dans le grain, monsieur; cela résistera à la pluie et au
+vent.
+
+VIOLA.--C'est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis,
+et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même les
+couleurs. Madame, vous êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si
+vous conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser de copie au
+monde.
+
+OLIVIA.--Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: je donnerai
+plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaque
+parcelle, chaque article sera coté dans mon testament; par exemple,
+_item_, deux lèvres passablement vermeilles: _item_, deux yeux gris avec
+des paupières dessus: _item_, un cou, un menton, et ainsi de suite.
+Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation?
+
+VIOLA.--Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière; mais
+fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur et maître vous
+aime. Oh! un pareil amour mérite d'être récompensé, fussiez-vous
+couronnée comme la beauté incomparable.
+
+OLIVIA.--Comment m'aime-t-il?
+
+VIOLA.--Avec des adorations, des larmes fécondes, des gémissements qui
+tonnent l'amour, et des soupirs de feu[27].
+
+[Note 27: Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.]
+
+OLIVIA.--Votre maître connaît mes dispositions: je ne puis l'aimer.
+Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il est noble, d'un rang
+illustre, d'une jeunesse sans tache et dans toute sa fraîcheur. Il a les
+suffrages de tout le monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein
+de grâce dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces qualités,
+je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait dû se le tenir pour
+dit.
+
+VIOLA.--Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, si je
+souffrais comme il souffre, si ma vie était une mort, je ne trouverais
+aucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas.
+
+OLIVIA.--Eh! que feriez-vous?
+
+VIOLA.--Je me bâtirais une cabane de saule[28] à votre porte, et j'irais
+voir mon âme dans sa demeure; je composerais des chants loyaux sur
+l'amour méprisé, et je les chanterais de toute ma voix même au milieu de
+la nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, et
+je forcerais la babillarde commère de l'air à répéter _Olivia_! Oh! vous
+ne pourriez trouver de repos entre les éléments de l'air et de la terre,
+que vous n'eussiez eu pitié de moi.
+
+[Note 28: Arbre de la mélancolie et des amants.]
+
+OLIVIA.--Vous pourriez faire beaucoup de choses! Quelle est votre
+parenté?
+
+VIOLA.--Au-dessus de ma fortune; et cependant ma fortune est suffisante:
+je suis gentilhomme.
+
+OLIVIA.--Retournez vers votre maître: je ne puis l'aimer; qu'il n'envoie
+plus chez moi; à moins que, par hasard, vous ne reveniez encore, pour me
+dire comment il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines;
+dépensez ceci pour l'amour de moi.
+
+VIOLA.--Je ne suis point un messager à gages, madame: gardez votre
+bourse; c'est mon maître, et non pas moi, qui a besoin de récompense.
+Puisse l'amour changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez; et
+que votre ardeur, comme celle de mon maître, ne rencontre que le mépris!
+Adieu, beauté cruelle.
+
+(Elle sort.)
+
+OLIVIA.--_Quelle est votre parenté?_--_Au-dessus de ma fortune_,
+répond-il, _et pourtant ma fortune est suffisante._--_Je suis
+gentilhomme._ Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet. Ton langage, ta
+physionomie, ta tournure, tes actions et tes sentiments te donnent dix
+fois des armoiries.--N'allons pas trop vite.--Doucement, doucement! Si
+le maître était le serviteur! Allons donc!--Comment peut-on prendre
+si promptement la contagion? Il me semble que je sens toutes les
+perfections de ce jeune homme se glisser furtivement et subtilement dans
+mes yeux. Allons, soit.--Holà, Malvolio!
+
+(Rentre Malvolio.)
+
+MALVOLIO.--Me voici, madame, à vos ordres.
+
+OLIVIA.--Cours après ce messager impertinent, l'homme du comte: il a
+laissé cette bague ici malgré moi; dis-lui que je n'en veux point.
+Recommande-lui bien de ne pas flatter son maître, et de ne pas nourrir
+ses espérances: je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut
+revenir ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. Cours
+vite, Malvolio.
+
+MALVOLIO.--Madame, j'y cours.
+
+(Il sort.)
+
+OLIVIA.--Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de trouver que
+mes yeux sont des flatteurs qui en imposent à mon jugement[29]. Destin,
+montre ta puissance: nous ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui est
+décrété doit arriver; qu'il en soit fait ainsi!
+
+(Elle sort.)
+
+[Note 29: _Mine eye too great a flatterer for my mind._]
+
+FIN DU PREMIER ACTE
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le bord de la mer.
+
+ANTONIO, SÉBASTIEN.
+
+ANTONIO.--Vous ne voulez pas rester plus longtemps? Et vous ne voulez
+pas que je vous accompagne?
+
+SÉBASTIEN.--Non, je vous en prie; mon étoile jette sur moi une clarté
+sinistre: la malignité de ma destinée pourrait peut-être empoisonner la
+vôtre. Je vous demanderai donc la permission de porter mes maux tout
+seul: ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi, que d'en
+faire retomber une partie sur vous.
+
+ANTONIO.--Faites-moi connaître au moins en quel lieu vous vous proposez
+d'aller.
+
+SÉBASTIEN.--Non, non, monsieur; le voyage que j'ai résolu est une
+véritable extravagance.--Cependant je remarque en vous une discrétion si
+délicate que vous ne chercherez pas à m'extorquer le secret que je veux
+garder... Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler moi-même.
+Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, que mon nom est
+Sébastien, que j'ai changé en celui de Rodrigo; mon père était ce
+Sébastien de Messaline, dont je sais que vous avez ouï parler. Il a
+laissé après lui deux enfants, moi, et une soeur, tous deux nés à la
+même heure: s'il eût plu au ciel, nous aurions de même fini notre vie
+ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez changé mes destins; car
+quelques heures avant que vous m'ayez retiré des abîmes de la mer, ma
+soeur était noyée.
+
+ANTONIO.--Hélas! funeste jour!
+
+SÉBASTIEN.--Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on dît qu'elle me
+ressemblait beaucoup, passait pour belle aux yeux de beaucoup de gens.
+Il ne me convient pas à moi d'oser avoir d'elle une aussi haute idée que
+les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment qu'elle portait
+une âme que l'envie même était forcée de dire belle. Elle est noyée,
+monsieur, dans l'eau salée, et il me semble que je vais encore y noyer
+son souvenir.
+
+ANTONIO.--Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise chère que je vous ai
+fait faire.
+
+SÉBASTIEN.--Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de me pardonner
+l'embarras que je vous ai causé.
+
+ANTONIO.--Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez pas me tuer,
+permettez-moi d'être votre serviteur.
+
+SÉBASTIEN.--Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage, je veux dire,
+tuer celui que vous avez sauvé, n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un
+mot: mon coeur est plein de reconnaissance; et je suis encore si près
+d'avoir les manières de ma mère, qu'un peu plus et mes yeux vont me
+trahir. Je vais à la cour du comte Orsino: adieu.
+
+(Il sort.)
+
+ANTONIO.--Que la bonté de tous les dieux ensemble accompagne tes pas!
+J'ai beaucoup d'ennemis à la cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais
+pas à t'y revoir.--Mais, advienne que pourra, je t'adore tant, que pour
+toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y aller.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Une rue.
+
+VIOLA _entre_, MALVOLIO _la suit_.
+
+MALVOLIO.--N'étiez-vous pas, il y a un moment, avec la comtesse Olivia?
+
+VIOLA.--A l'instant même, monsieur; en marchant d'un pas ordinaire je ne
+suis encore arrivé qu'ici.
+
+MALVOLIO.--Elle vous renvoie cette bague, monsieur; vous auriez pu
+m'épargner cette peine, et la reprendre vous-même. Elle ajoute, en
+outre, que vous ayez à bien assurer votre maître qu'il peut désespérer,
+et qu'elle ne veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais
+la hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que ce ne soit pour
+rapporter la manière dont votre seigneur, entendez-le bien, aura pris
+son refus.
+
+VIOLA.--Elle a reçu cette bague de moi: je n'en veux point.
+
+MALVOLIO.--Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment jetée: et son
+intention est qu'elle vous soit rendue. (_Il la jette à ses pieds._)
+Si elle vaut la peine que vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux;
+sinon, qu'elle soit à celui qui la trouvera.
+
+(Il sort.)
+
+VIOLA.--Je n'ai point laissé de bague chez elle; que veut dire cette
+dame? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l'ait charmée!--Elle
+m'a bien regardée, et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux
+égaraient sa langue; car elle ne me parlait que par mots interrompus et
+d'un air distrait. Elle m'aime sûrement. C'est une ruse de sa passion
+qui m'invite à la revoir par ce grossier messager. Ce n'est point du
+tout une bague de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé;
+c'est pour moi-même.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvre
+femme, il vaudrait mieux pour elle être amoureuse d'un songe!
+Déguisement, tu es, je le vois, une méchanceté, dont l'adroit ennemi du
+genre humain sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont
+quelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire du
+coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de notre fragilité, et non pas
+la nôtre; car nous sommes ce que nous avons été faites. Comment ceci
+s'arrangera-t-il? Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille
+métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans sa méprise,
+parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout ceci deviendra? Mon état me
+fait désespérer de l'amour de mon maître; et étant une femme, hélas! que
+d'inutiles soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est à toi de
+débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop compliqué pour que je
+le puisse dénouer.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Appartement de la maison d'Olivia.
+
+SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK.
+
+SIR TOBIE.--Approchez, sir André. N'être pas au lit après minuit, c'est
+être levé de bonne heure; et _diluculo surgere_[30]....., vous savez....
+
+[Note 30: «Se lever au petit jour est utile à la santé,» _adage latin_.]
+
+SIR ANDRÉ.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'être
+levé tard c'est être levé tard.
+
+SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide!
+Être debout après minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin;
+en sorte qu'aller se coucher après minuit, c'est aller se coucher de
+bonne heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments?
+
+SIR ANDRÉ.--On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutôt composée
+du boire et du manger.
+
+SIR TOBIE.--Vous êtes un savant: allons donc manger et boire.--Holà!
+Marianne, entendez-vous?--Un flacon de vin.
+
+(Entre le bouffon.)
+
+SIR ANDRÉ.--Voici, ma foi, le fou qui vient.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait à
+nous trois?
+
+SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson.
+
+SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour
+quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce
+que celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies
+hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant
+l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, en vérité; je t'ai
+envoyé douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reçus?
+
+LE BOUFFON.--Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon jupon court; car le
+nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet[31]; madame a la main
+blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon.
+
+[Note 31: _A whipstock_, il a l'odorat fin.]
+
+SIR ANDRÉ.--Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons,
+une chanson.
+
+SIR TOBIE.--Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous une chanson.
+
+SIR ANDRÉ.--Voilà encore un teston de moi; si un chevalier donne....
+
+LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale?
+
+SIR TOBIE.--Une chanson d'amour, une chanson d'amour!
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, oui; je ne me soucie point de morale.
+
+LE BOUFFON _chante_.
+
+ O ma maîtresse! où êtes-vous errante?
+ Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance,
+ Votre amant qui peut chanter haut ou bas.
+ Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur:
+ Les voyages finissent par la rencontre des amants,
+ C'est ce que sait le fils de tout homme sage.
+
+SIR ANDRÉ.--Admirable, en vérité!
+
+SIR TOBIE.--Bien, très-bien.
+
+LE BOUFFON.
+
+ Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir.
+ La joie présente fait rire dans le présent;
+ Ce qui est à venir est encore incertain;
+ Il n'y a point de moisson à recueillir des délais.
+ Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers,
+ La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer.
+
+SIR ANDRÉ.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis
+chevalier.
+
+SIR TOBIE.--Une voix contagieuse!
+
+SIR ANDRÉ.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi.
+
+SIR TOBIE.--A entendre par le nez, c'est une douce contagion[32]. Mais
+commencerons-nous une danse de tourne-ciel[33]? Éveillerons-nous la
+chouette par un canon, qui ravisse les trois âmes[34] d'un tisserand?
+Ferons-nous cela?
+
+[Note 32: _A dulcet in contagion_, jeu de mots intraduisible.]
+
+[Note 33: _A welkin-dance,_ boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos
+têtes.]
+
+[Note 34: Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme
+raisonnable.]
+
+SIR ANDRÉ.--Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un
+chien pour les canons.
+
+LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien
+au canon.
+
+SIR ANDRÉ.--Certainement; chantons: _Coquin, tais-toi_.
+
+LE BOUFFON.--_Tais-toi, coquin_, chevalier? Je serai donc forcé de vous
+appeler coquin, chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé un homme à
+m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par _Tais-toi_.
+
+LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais.
+
+SIR ANDRÉ.--Bon là, ma foi. Allons, commence.
+
+(Ils chantent.)
+
+(Entre Marie.)
+
+MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma maîtresse
+n'a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vous
+mettre à la porte, ne me croyez jamais.
+
+SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35]; nous sommes des politiques:
+Malvolio est une canaille, et _nous sommes trois joyeux garçons_[36].
+Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de
+madame!--(_Chantant._) _Il était un homme à Babylone, madame, madame._
+
+[Note 35: «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.»
+(STEEVENS.)]
+
+[Note 36: _Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we._ Ces
+derniers mots sont le commencement d'une chanson; _Peg-a-ramsey_ est le
+titre d'une ballade ancienne.]
+
+LE BOUFFON.--Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie.
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien disposé, et
+moi aussi: il fait le fou avec plus de grâce que moi; mais je le fais
+plus au naturel.
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Ah! le douzième jour de décembre._
+
+MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous.
+
+(Entre Malvolio.)
+
+MALVOLIO.--Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou qu'êtes-vous donc?
+N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavarder
+comme des chaudronniers à cette heure de la nuit? Faites-vous une
+taverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier
+vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous
+donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps?
+
+SIR TOBIE.--Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allez
+au diable[37].
+
+[Note 37: C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots:
+_Sneck up_.]
+
+MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma
+maîtresse m'a donné ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reçoive
+comme son parent, elle n'a point de parenté avec vos désordres. Si vous
+pouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le
+bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre congé
+d'elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux.
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je
+parte[38]._
+
+[Note 38: Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.]
+
+MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie.
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à
+leur fin._
+
+MALVOLIO.--Les choses en sont-elles là?
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Mais moi, je ne mourrai jamais._
+
+LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie.
+
+MALVOLIO.--Pour cela, je suis très-disposé à vous croire.
+
+SIR TOBIE, _en chantant_.--_Lui dirai-je de s'en aller?_
+
+LE BOUFFON.--_Et quand vous le feriez?_
+
+SIR TOBIE.--_Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?_
+
+LE BOUFFON.--_Oh! non, non, vous n'oseriez._
+
+SIR TOBIE.--Vous détonnez, l'ami; vous mentez.--Êtes-vous plus qu'un
+intendant? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux[39], il n'y
+aura plus ni gâteaux, ni bière?
+
+
+[Note 39: C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la
+Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.]
+
+LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans
+la bouche.
+
+SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chaîne
+avec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie!
+
+[Note 40: «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne
+en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur moyen
+d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.»
+(STEEVENS.)]
+
+MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur
+de ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduite
+grossière; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure.
+
+(Il sort.)
+
+MARIE.--Va secouer les oreilles.
+
+SIR ANDRÉ.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de
+parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire
+quand on a faim.
+
+SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou je
+lui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui.
+
+MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que
+le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma maîtresse, elle est fort
+troublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le
+mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un
+objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me
+coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais que je suis en état de le
+faire.
+
+SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui.
+
+MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien.
+
+SIR TOBIE.--Quoi, pour être puritain? Ta sublime raison, cher chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez
+bonnes raisons.
+
+MARIE.--Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi
+que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un
+sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'État, sans
+livre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux; un
+homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu'il
+s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on
+ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-là que ma vengeance
+trouvera matière à s'exercer.
+
+SIR TOBIE.--Que feras-tu?
+
+MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d'amour en style
+obscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sa
+jambe, à sa tournure, à sa démarche, à l'expression de ses yeux, à son
+front, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus
+palpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce; nous
+pouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont le
+sujet est oublié.
+
+SIR TOBIE.--Excellent! Je flaire la ruse.
+
+SIR ANDRÉ.--Elle me monte aussi au nez.
+
+SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son
+passage, qu'elles viennent de ma nièce, et qu'elle est amoureuse de lui.
+
+MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.
+
+SIR ANDRÉ[41].--Et votre cheval fera de lui un âne.
+
+[Note 41: Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle
+d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne
+juge rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.]
+
+MARIE.--Oui, un âne, je n'en doute pas
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! cela sera admirable.
+
+MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecine
+opérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera
+le troisième dans un lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme
+il l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. Adieu!
+
+(Elle sort.)
+
+SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthésilée[42].
+
+[Note 42: Nom d'une amazone.]
+
+SIR ANDRÉ.--Par ma foi, c'est une brave fille.
+
+SIR TOBIE.--C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille
+qui m'adore. Qu'en dites-vous?
+
+SIR ANDRÉ.--J'ai été adoré aussi jadis, moi.
+
+SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoin
+d'envoyer demander plus d'argent.
+
+SIR ANDRÉ.--Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvais
+pas.
+
+SIR TOBIE.--Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens
+pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée[43].
+
+[Note 43: «_Cut._ Par les lois forestières, on coupait la queue aux
+chiens des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut
+traduire _cut_ par _cheval_: «Dis que je suis un cheval.»]
+
+SIR ANDRÉ.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole;
+prenez-le comme vous voudrez.
+
+SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum; il est trop
+tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Appartement dans le palais du duc.
+
+LE DUC, VIOLA, CURIO _et autres._
+
+LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah! bonjour, mes amis.--Allons,
+bon Césario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chanson
+ancienne que nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle
+soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces airs légers et ces
+refrains répétés dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulement
+un couplet.
+
+CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait le
+chanter n'est pas ici.
+
+LE DUC.--Qui était-ce donc!
+
+CURIO.--Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait beaucoup le père
+de madame Olivia: il est quelque part dans la maison.
+
+LE DUC.--Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. (_Curio sort.
+Musique._) Approche, jeune homme; si tu aimes jamais, dans les doux
+transports de ta passion souviens-toi de moi; car tous les vrais amants
+sont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autres
+sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet aimé.--Comment
+trouves-tu cet air?
+
+VIOLA.--Il retentit comme un écho dans le coeur qui sert de trône à
+l'amour.
+
+LE DUC.--Tu en parles en maître; je gagerais ma vie que, tout jeune que
+tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque beauté qui le charme. N'est-il
+pas vrai, mon enfant?
+
+VIOLA.--Un peu, avec votre permission.
+
+LE DUC.--Quelle espèce de femme est-ce?
+
+VIOLA.--De votre complexion.
+
+LE DUC.--Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge, au vrai?
+
+VIOLA.--Environ de votre âge, seigneur.
+
+LE DUC.--Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme choisisse
+toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le moyen qu'elle lui soit plus
+assortie, et plus sûre de régner dans son coeur; car, mon enfant, nous
+avons beau nous vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants
+dans nos caprices; nous sommes aisément emportés par le désir et par
+l'inconstance; notre amour s'use et se perd plus vite que celui des
+femmes.
+
+VIOLA.--Je le crois, seigneur.
+
+LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou ton
+affection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses; leur belle
+fleur, une fois épanouie, tombe dans l'heure même.
+
+VIOLA.--Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que de se flétrir au
+moment où elles atteignent la perfection!
+
+(Rentrent Curio et le bouffon.)
+
+LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée hier au soir.
+Remarque-la, Césario; elle est ancienne et simple. Les fileuses, et
+celles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le coeur est
+libre, tout en tissant leur fil avec des outils d'os, ont coutume de
+la chanter: c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de
+l'amour comme le bon vieux temps.
+
+LE BOUFFON.--Êtes-vous prêt, monsieur?
+
+LE DUC--Oui, je t'en prie, chante.
+
+LE BOUFFON.
+
+(Chant.)
+
+ Viens; ô mort! viens;
+ Qu'on me couche sous un triste cyprès:
+ Fuis, fuis, souffle de ma vie.
+ Une beauté cruelle m'a donné la mort.
+ Semez de branches d'if mon blanc linceul;
+ Préparez-le.
+ Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère
+ Que le mien.
+
+ Point de fleurs, pas une douce fleur
+ Sur mon noir cercueil.
+ Point d'ami, pas un seul ami pour saluer
+ Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés;
+ Pour épargner mille et mille soupirs,
+ Ah! couchez-moi-là,
+ Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau,
+ Pour y pleurer.
+
+LE DUC, _lui donnant sa bourse_.--Voilà pour ta peine.
+
+LE BOUFFON.--Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à chanter, monsieur.
+
+LE DUC.--Eh bien! je veux te payer ton plaisir.
+
+LE BOUFFON.--A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois ou
+l'autre.
+
+LE DUC.--A présent, permets-moi de te quitter.
+
+LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que ton
+tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton âme est une
+véritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur la
+mer, afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nulle
+part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu.
+
+(Le bouffon sort.)
+
+LE DUC.--Qu'on me laisse. (_Curio sort avec la suite du duc, excepté
+Viola._) Encore une fois, Césario, va trouver cette souveraine cruelle;
+dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l'univers, ne met
+aucun prix à une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des
+dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de cette volage
+déesse; mais que c'est cette merveille, cette reine des joyaux que la
+nature a enchâssée en elle, qui seule attire mon âme.
+
+VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer?
+
+LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille réponse.
+
+VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme il
+en est peut-être, souffre pour l'amour de vous, dans son coeur, des
+tourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia; vous ne
+pouvez l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de
+recevoir votre refus?
+
+LE DUC.--Il n'est point de coeur de femme qui puisse contenir les
+battements d'une passion aussi forte que celle dont l'amour tourmente
+mon coeur; il n'est point de coeur de femme assez vaste pour contenir
+autant d'amour; elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien appeler
+leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un goût qui irrite leur
+palais sans affecter leur coeur: il s'éteint dans la satiété, et finit
+par le dégoût et l'aversion. Mais le mien est aussi affamé que la mer,
+et peut digérer autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre
+l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui que j'ai pour
+Olivia.
+
+VIOLA.--Oui, mais je sais....
+
+LE DUC.--Que sais-tu?
+
+VIOLA.--Je sais trop bien l'amour que les femmes ont pour les hommes. Je
+vous l'assure, elles ont le coeur aussi fidèle que nous. Mon père avait
+une fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure que
+moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse.
+
+LE DUC.--Et quelle est son histoire?
+
+VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n'a déclaré son
+amour, mais elle a laissé sa passion, cachée comme le ver dans le
+bouton, dévorer les roses de ses joues: elle languissait dans ses
+pensées; et, pâle et mélancolique, elle était tranquille comme la
+patience sur un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là
+véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous pouvons en dire
+davantage, en jurer davantage: mais, en vérité, nos démonstrations vont
+plus loin que notre volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos
+serments, et bien peu par notre amour.
+
+[Note 44: _A blank_.]
+
+LE DUC.--Mais ta soeur est-elle morte de son amour, mon enfant?
+
+VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon père,
+et de frères aussi, et cependant je ne sais....--Seigneur, irai-je
+trouver cette dame?
+
+LE DUC.--Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle; donne-lui ce
+bijou: dis-lui que mon amour ne peut céder ni supporter aucun refus.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
+
+SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian.
+
+FABIAN.--Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce plaisir, que je
+sois rongé de mélancolie jusqu'à en mourir.
+
+SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cette
+canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie?
+
+FABIAN.--Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il m'a fait perdre
+les bonnes grâces de ma maîtresse, à l'occasion d'un combat d'ours.
+
+SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l'ours, et
+nous le ferons écumer de colère jusqu'à ce qu'il en soit noir et bleu.
+N'est-ce pas, sir André?
+
+SIR ANDRÉ.--Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre vie.
+
+(Entre Marie.)
+
+SIR TOBIE.--Voici notre petite scélérate.--Eh bien! comment vous va, mon
+ortie des Indes[45]?
+
+[Note 45: «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de
+l'Inde.» (JOHNS OX.)]
+
+MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis: Malvolio descend
+le long de cette allée; il était là-bas, au soleil, l'air occupé,
+faisant des politesses à son ombre depuis une demi-heure: observez-le,
+je vous en prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette
+lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de la
+plaisanterie! (_Ils se cachent._)--Tenez-vous là (_Marie laisse
+tomber une lettre_); car voici la truite qu'il faut attraper en la
+chatouillant.
+
+(Marie sort.)
+
+(Entre Malvolio.)
+
+MALVOLIO.--C'est la fortune: tout est une affaire de fortune. Marie m'a
+dit une fois que sa maîtresse avait du penchant pour moi, et je l'ai
+entendue elle-même aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une
+fantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, elle
+me traite avec des égards plus distingués qu'aucun de ceux qui sont
+attachés à son service. Que dois-je penser de tout cela?
+
+SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la présomption.
+
+FABIAN.--Oh! paix! ses contemplations font de lui un fameux dindon!
+Comme il se rengorge en étalant son plumage!
+
+SIR ANDRÉ.--Morbleu! je vous battrais ce maraud....
+
+SIR TOBIE.--Paix! vous dis-je.
+
+MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio....
+
+SIR TOBIE.--Ah! coquin....
+
+SIR ANDRÉ.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui.
+
+SIR TOBIE.--Paix! paix!
+
+MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a épousé un
+valet de garde-robe.
+
+[Note 46: Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les
+commentaires.]
+
+SIR ANDRÉ.--Fi de lui, par Jézabel!
+
+FABIAN.--Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son imagination le
+gonfle!
+
+MALVOLIO.--Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans ma
+grandeur....
+
+SIR TOBIE.--Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer une pierre dans
+l'oeil!
+
+MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours
+à ramages, après avoir quitté mon lit de repos où j'aurai laissé Olivia
+endormie....
+
+SIR TOBIE.--Feux et soufre!
+
+FABIAN.--Oh! paix donc, paix!
+
+MALVOLIO.--Alors prendre l'humeur de la grandeur; et, après avoir
+promené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place,
+et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin
+Tobie....
+
+SIR TOBIE.--Chaînes et verrous!
+
+FABIAN.--Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez.
+
+MALVOLIO.--Sept de mes gens, obéissant au premier signal, sortent pour
+l'aller chercher; je parais sombre en attendant, et peut-être je remonte
+ma montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me
+fait la révérence....
+
+SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin?
+
+FABIAN.--Paix! quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notre
+silence.
+
+MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier un
+regard austère et impérieux.
+
+SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet?
+
+MALVOLIO.--En lui disant: «Cousin Tobie, puisque ma fortune a jeté votre
+nièce dans mes bras, accordez-moi le privilége de vous dire....
+
+SIR TOBIE.--Quoi, quoi?
+
+MALVOLIO.--«Il faut vous corriger de votre ivrognerie.
+
+SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille....
+
+FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan.
+
+MALVOLIO.--«De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec un
+imbécile de chevalier.
+
+SIR ANDRÉ.--C'est moi, je vous le garantis.
+
+MALVOLIO.--«Un sir André!»
+
+SIR ANDRÉ.--Je le savais bien que c'était moi; car bien des gens me
+traitent de sot.
+
+MALVOLIO.--Qu'avons-nous ici?
+
+(Ramassant la lettre.)
+
+FABIAN.--Voilà ma bécasse tout près du piége.
+
+SIR TOBIE.--Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui inspire de lire
+tout haut.
+
+MALVOLIO.--Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse: voilà ses _c_, ses
+_v_, ses _t_, et voilà comme elle fait ses grands _P_. Il n'y a pas de
+doute, c'est son écriture.
+
+SIR ANDRÉ.--Ses _c_, ses _v_, ses _t_. Pourquoi cela?
+
+MALVOLIO, _lisant_.--_A mon bien-aimé inconnu, cette lettre et mes
+tendres aveux!_ Juste, voilà ses phrases. Permets, cire. Doucement....
+et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres.
+C'est ma maîtresse.--A qui cela s'adresserait-il?
+
+FABIAN.--Ceci l'enivrera: coeur et tout.
+
+MALVOLIO, _lisant_.
+
+ Jupiter sait que j'aime.
+ Mais qui?
+
+ Lèvres, ne remuez pas;
+ Nul mortel ne doit le savoir.
+
+_Nul mortel ne doit le savoir_? Voyons la suite: la mesure est changée.
+_Nul mortel ne doit le savoir_. Si c'était toi, Malvolio!
+
+SIR TOBIE.--Je te le conseille: va te pendre, blaireau.
+
+MALVOLIO _continue de lire_.
+
+ Je pourrais commander où j'adore,
+ Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce,
+ Déchire mon coeur sans l'ensanglanter.
+ M.O.A.I, règne sur ma vie.
+
+FABIAN.--Une énigme dans le grand genre!
+
+SIR TOBIE.--C'est une fille admirable, par ma foi!
+
+MALVOLIO.--_M.O.A.I. règne sur ma vie_. Mais d'abord, voyons, voyons.
+
+FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi là!
+
+SIR TOBIE.--Et avec quelle avidité ce faucon sauvage vole à cet appât!
+
+MALVOLIO.--_Je puis commander où j'adore_. En effet elle peut me
+commander. Je la sers: elle est ma maîtresse. Oh! voilà qui est évident
+pour toute intelligence ordinaire; il n'y a pas de difficulté là.... Et
+la fin?... que signifie cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le
+faire un peu ressembler à mon nom..... doucement. _M.O.A.I._
+
+SIR TOBIE.--Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant dérouté et en
+défaut.
+
+FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix là-dessus, quoique cela sente
+aussi fort qu'un renard.
+
+[Note 47: Nom de chien de chasse.]
+
+MALVOLIO.--_M_--Malvolio.--Eh bien! c'est la lettre initiale de mon nom.
+
+FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque chose de ces
+lettres? Oh! c'est un excellent chien quand on est en défaut!
+
+MALVOLIO.--_M_--Oui.... mais nulle consonnance avec la suite: cela
+demande preuve. Ce serait un _A_ qui devrait suivre, et c'est un _O_.
+
+FABIAN.--Et _O_[48] suivra, j'espère.
+
+[Note 48: Allusion à la forme d'un collier de chasse.]
+
+SIR TOBIE.--Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier _O_.
+
+MALVOLIO.--C'est l'_I_ qui vient par derrière.
+
+FABIAN.--Oui, si vous aviez un oeil[49] par derrière, vous pourriez voir
+plus de châtiments à vos talons que de bonnes fortunes devant vous.
+
+[Note 49: Jeu de mots sur _I_ et _eye_, oeil, qui se prononcent de la
+même manière.]
+
+MALVOLIO.--_M.O.A.I_, cela ne s'ajuste pas si bien qu'auparavant; et
+pourtant en forçant un peu, l'apparence pourrait pencher vers moi: car
+chacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; voici
+de la prose qui suit: _«Si cette lettre tombe dans tes mains, médite-la.
+Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais ne t'effraye point de
+la grandeur. Quelques-uns naissent grands; d'autres parviennent à la
+grandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-même. Ta
+destinée t'ouvre les bras, que ton audace et ton courage l'embrassent.
+Et pour l'accoutumer à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de
+ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant
+avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta bouche raisonne
+politique, prends les manières d'un homme original. Voilà les conseils
+que donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fit
+l'éloge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours les
+jarretières croisées. Souviens-t'en, je te le répète. Va, poursuis: ta
+fortune est faite, si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc
+un simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne de
+toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait changer d'état
+avec toi_.--L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La lumière du jour et la plaine
+ouverte n'en montrent pas davantage: cela est évident. Je veux devenir
+fier; lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; je me
+décrasserai de mes grossières connaissances; je serai tiré à quatre
+épingles; je deviendrai l'homme par excellence.--Je ne fais pas
+maintenant l'imbécile; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi:
+car toutes sortes de raisons concourent à me prouver que ma maîtresse
+est amoureuse de moi: elle louait dernièrement mes bas jaunes; elle a
+vanté ma jambe et sa jarretière; et dans cette lettre elle se découvre
+elle-même à mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle
+m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends grâces à mon
+étoile; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en bas
+jaunes, et en riches jarretières, et tout cela le temps de les
+mettre. Louange à Jupiter et à mon étoile!--Ah! voici encore un
+post-scriptum.--_«Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis.
+Si tu agrées mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te
+sied à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux ami, je
+t'en conjure.»_ O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai: je ferai tout
+ce que tu voudras que je fasse.
+
+(Il sort.)
+
+FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scène divertissante pour
+une pension de mille roupies que me payerait le sophi[50].
+
+[Note 50: Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.]
+
+SIR TOBIE.--J'épouserais cette fille pour cette seule invention.
+
+SIR ANDRÉ.--Et moi aussi.
+
+SIR TOBIE.--Et sans lui demander d'autre dot qu'une seconde plaisanterie
+pareille.
+
+SIR ANDRÉ.--J'en dis autant.
+
+(Entre Marie.)
+
+FABIAN.--Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes.
+
+SIR TOBIE _à Marie_.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tête?
+
+SIR ANDRÉ.--Ou sur la mienne?
+
+SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames? Et deviendrai-je
+ton esclave?
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi?
+
+SIR TOBIE.--Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand il en perdra
+l'image, il en deviendra fou.
+
+MARIE.--Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur lui?
+
+SIR TOBIE.--Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme.
+
+MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquez
+bien son premier abord devant ma maîtresse. Il va aller la trouver en
+bas jaunes, et c'est une couleur qu'elle abhorre; les jarretières
+en croix, mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui
+cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle est plongée,
+qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas pour lui le plus insigne
+mépris; si vous voulez le voir, suivez-moi.
+
+SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux démon
+d'esprit.
+
+SIR ANDRÉ.--Je veux en être aussi.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+VIOLA, LE BOUFFON _avec un tambourin_.
+
+VIOLA.--Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec
+ton tambourin[51].
+
+[Note 51: Équivoque sur le mot _by_, qui peut exprimer également _par_
+et _près de_.]
+
+LE BOUFFON.--Non, monsieur; je vis avec l'église.
+
+VIOLA.--Es-tu un homme d'église?
+
+LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur; je vis à côté de l'église, car je
+vis dans ma maison, et ma maison est près de l'église.
+
+VIOLA.--Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d'un mendiant,
+si un mendiant habite près de lui; ou que l'église est à côté de ton
+tambourin, si ton tambourin est _près_ de l'église.
+
+LE BOUFFON.--Vous l'avez dit, monsieur.--Ce que c'est que ce
+siècle!--une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un
+homme d'esprit: avec quelle rapidité il sait la retourner à l'envers!
+
+VIOLA.--Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec
+les mots peuvent aisément les rendre libertins.
+
+LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'eût pas eu de
+nom, monsieur.
+
+VIOLA.--Pourquoi, l'ami?
+
+LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en
+jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais à vrai
+dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les
+ont déshonorés.
+
+VIOLA.--La raison?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans
+paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dégoûté de
+m'en servir pour prouver la raison.
+
+VIOLA.--Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui n'as souci de
+rien.
+
+LE BOUFFON.--Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je me soucie de quelque
+chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si
+cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût
+vous rendre invisible.
+
+VIOLA.--N'es-tu pas le fou de madame Olivia?
+
+LE BOUFFON.--Non, en vérité, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie,
+et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée;
+car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le
+mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que
+son corrupteur de mots.
+
+VIOLA.--Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino.
+
+LE BOUFFON.--La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil;
+elle brille partout. Je serais bien fâché, monsieur, que le fou fût
+aussi souvent avec votre maître qu'il l'est avec ma maîtresse.--Je crois
+avoir aperçu _votre sagesse_ dans la même maison.
+
+VIOLA.--Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot
+de plus ensemble. Tiens, voilà de quoi dépenser.
+
+LE BOUFFON.--Ah! que Jupiter, à sa première occasion de cheveux, vous
+envoie une barbe!
+
+VIOLA.--Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour
+pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir croître sur mon
+menton.--Ta maîtresse est-elle chez elle?
+
+LE BOUFFON, _regardant l'argent_.--Un couple de cette espèce ne
+pourrait-il pas multiplier, monsieur?
+
+VIOLA.--Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mît en oeuvre.
+
+LE BOUFFON.--Je jouerais alors le rôle du seigneur Pandare de Phrygie,
+monsieur, en amenant une Cressida à ce Troïlus.
+
+VIOLA.--Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.
+
+LE BOUFFON.--Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espère,
+puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida était une mendiante.
+Ma maîtresse est chez elle, monsieur, je veux lui _déduire_ d'où vous
+venez: quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon _firmament_;
+j'aurais pu dire _élément_; mais ce mot est suranné.
+
+(Il sort.)
+
+VIOLA.--Cet original est assez sensé pour jouer le fou; et pour bien
+faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe
+l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité des personnes et les
+circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dressé, fondre
+sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail,
+aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie qu'on montre à
+propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit
+leur sagesse.
+
+(Entrent sir Tobie et sir André.)
+
+SIR ANDRÉ.--Salut à vous, mon gentilhomme.
+
+VIOLA.--Et à vous, monsieur.
+
+SIR TOBIE.--Dieu vous garde, monsieur[52].
+
+[Note 52: Les mots sont en français dans l'original.]
+
+VIOLA.--Et vous aussi; votre serviteur.
+
+SIR ANDRÉ.--J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme je suis le vôtre.
+
+SIR TOBIE.--Voulez-vous approcher de la maison? Ma nièce est fort
+désireuse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire.
+
+VIOLA.--Je me rends chez votre nièce, monsieur; je veux dire qu'elle est
+le but de mon voyage.
+
+SIR TOBIE.--Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement.
+
+VIOLA.--Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que
+vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes.
+
+SIR TOBIE.--Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez.
+
+VIOLA.--Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes
+prévenus. (_Entrent Olivia et Marie._) Excellente et parfaite dame, que
+le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous!
+
+SIR ANDRÉ.--Ce jeune homme est un fameux courtisan. _Pleuvoir des
+parfums!_ A merveille!
+
+VIOLA.--Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille
+indulgente et libérale.
+
+SIR ANDRÉ.--_Des parfums! libérale! indulgente!_ Je veux avoir ces trois
+mots tout prêts.
+
+OLIVIA.--Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre
+seule. (_Sir Tobie, sir André et Marie sortent._) Donnez-moi votre main,
+monsieur.
+
+VIOLA.--Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service.
+
+OLIVIA.--Quel est votre nom?
+
+VIOLA.--Césario est le nom de votre serviteur, belle princesse.
+
+OLIVIA.--Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le
+monde, depuis qu'on a appelé compliments d'humbles mensonges. Vous êtes
+le serviteur du comte Orsino, jeune homme.
+
+VIOLA.--Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement les
+vôtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame.
+
+OLIVIA.--Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant à ses pensées, je
+voudrais qu'elles fussent vides plutôt que pleines de moi!
+
+VIOLA.--Madame, je viens pour éveiller vos bonnes pensées en sa faveur.
+
+OLIVIA.--Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonné de
+ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre
+négociation j'aurais plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à
+écouter l'harmonie des sphères.
+
+VIOLA.--Chère dame.....
+
+OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après votre dernière
+apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que
+je me suis trompée moi-même, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi.
+Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer,
+par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n'être pas à vous.
+Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori
+pour l'exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peut
+concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, c'est
+vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus
+qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A présent, que je vous entende
+me répondre.
+
+VIOLA.--Je vous plains.
+
+OLIVIA.--C'est déjà un pas vers l'amour.
+
+VIOLA.--Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience journalière
+que très-souvent nous plaignons nos ennemis.
+
+OLIVIA.--Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde!
+que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! S'il faut être la proie de
+quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le
+loup! (_L'heure sonne._) Cette horloge me reproche la perte que je fais
+du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et
+pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez
+vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voilà votre
+chemin à l'occident.
+
+VIOLA.--Eh bien! en route pour l'occident[53]. Que la grâce et la belle
+humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de
+rien pour mon maître?
+
+[Note 53: «_Westward ho!_» c'était le cri des mariniers de la Tamise à
+cette époque, où elle servait de grande voie de communication pour les
+habitants de Londres.]
+
+OLIVIA.--Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi?
+
+VIOLA.--Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.
+
+OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous.
+
+VIOLA.--Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis.
+
+OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être.
+
+VIOLA.--Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, je
+souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car maintenant je suis votre
+jouet.
+
+OLIVIA.--Oh! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courroux
+qui se peignent sur ses lèvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas
+plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est
+aussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, par
+la virginité, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus
+sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit,
+ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet
+aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un
+motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion:
+l'amour qu'on a cherché est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le
+cherche vaut mieux.
+
+VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi
+un coeur, une âme, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède, et que
+jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame;
+je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître.
+
+OLIVIA.--Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à
+goûter son amour ce coeur qui le hait maintenant.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Un appartement dans la maison d'Olivia.
+
+SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
+
+SIR ANDRÉ.--Non, par ma foi; je ne resterai pas une minute de plus.
+
+SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux; donne-moi ta raison.
+
+FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir André.
+
+SIR ANDRÉ.--Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer plus de faveurs au
+serviteur du comte qu'elle ne m'en a jamais accordé; j'ai vu tout ce qui
+s'est passé dans le verger.
+
+SIR TOBIE.--T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon vieux garçon, dis-moi
+cela?
+
+SIR ANDRÉ.--Aussi clairement que je vous vois à présent.
+
+FABIAN.--C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle a pour vous.
+
+SIR ANDRÉ.--Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne?
+
+FABIAN.--Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, sir André,
+sur les témoignages du jugement et de la raison.
+
+SIR TOBIE.--Et tous les deux ont été de grands juristes, bien avant que
+Noé fût devenu marin.
+
+FABIAN.--Elle n'a fait un favorable accueil à ce page, en votre
+présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller votre valeur endormie;
+que pour vous mettre du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie.
+Vous auriez dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries, tout
+fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez pétrifié et rendu muet le
+jeune page: voilà ce qu'on attendait de vous, et cela a été manqué; vous
+avez laissé le temps effacer la double dorure de cette occasion; et vous
+voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de ma maîtresse. Vous y
+resterez suspendu comme un glaçon à la barbe d'un Hollandais, à moins
+que vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative de
+valeur ou de politique.
+
+SIR ANDRÉ.--S'il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit par
+la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais autant être un
+Browniste[54] qu'un politique.
+
+[Note 54: Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était
+l'objet des quolibets du temps.]
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune sur la base
+de la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte: bats-toi avec lui:
+blesse-le en onze endroits: ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr
+qu'il n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui puisse rendre
+un homme recommandable aux yeux d'une femme comme la réputation de
+valeur.
+
+FABIAN.--Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir André.
+
+SIR ANDRÉ.--Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter mon défi?
+
+SIR TOBIE.--Allons, écris-le d'une écriture martiale: sois tranchant et
+court. Peu importe qu'il soit spirituel, pourvu qu'il soit éloquent, et
+plein d'invention. Insulte-le avec toute la licence de l'encre. Si tu le
+tutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant de
+démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, fût-elle assez
+grande pour servir de lit à la Ware, en Angleterre. Allons, à l'ouvrage!
+qu'il y ait assez de fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives
+avec une plume d'oie: allons, à l'oeuvre.
+
+SIR ANDRÉ.--Où vous retrouverai-je?
+
+SIR TOBIE.--Nous irons te demander au _cubiculo_[55]: va.
+
+(Sir André sort.)
+
+[Note 55: _Cubiculo_, dans la chambre à coucher.]
+
+FABIAN.--Voilà un bout d'homme qui vous est bien cher, sir Tobie.
+
+SIR TOBIE.--Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à concurrence de
+deux mille écus ou quelque chose comme cela.
+
+FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui: mais vous ne la remettrez
+pas à son adresse?
+
+SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je veux user de
+tous les moyens pour exciter le jeune homme à y répondre. Je crois que
+ni boeufs, ni câbles ne pourront jamais venir à bout de les joindre;
+car, pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement autant
+de sang dans son foie qu'il en faut pour embarrasser le pied d'une
+mouche, je consens à manger le reste de la dissection.
+
+FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure de
+grands symptômes de férocité.
+
+(Entre Marie.)
+
+SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couvée qui vient à
+nous.
+
+MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieux
+de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. Ce stupide Malvolio est
+changé en païen, en vrai renégat: car il n'est point de chrétien, pour
+peu qu'il veuille être sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais
+croire à des extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas
+jaunes.
+
+SIR TOBIE.--Et les jarretières en croix?
+
+MARIE.--De la plus ridicule manière; comme un pédant qui tient école
+dans l'église.--Je l'ai suivi pas à pas, comme si j'eusse été son
+assassin; il obéit de point en point à la lettre que j'ai laissé tomber
+pour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus
+de lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée encore des
+Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. J'ai bien de la peine
+à m'empêcher de lui lancer quelque chose à la tête. Je sais que ma
+maîtresse lui donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira
+encore, et le prendra pour une faveur signalée.
+
+SIR TOBIE.--Allons, mène-nous, mène-nous où il est.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Une rue.
+
+ANTONIO, SÉBASTIEN.
+
+SÉBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous déranger: mais puisque
+vous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus.
+
+ANTONIO.--Je n'ai pu rester derrière vous: un désir, plus pénétrant que
+l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé à marcher en avant. Et ce n'est
+pas purement par besoin de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié,
+quoiqu'elle soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre une plus
+longue route; mais c'est aussi par inquiétude de ce qui pourrait vous
+arriver dans votre voyage, à vous qui n'avez aucune connaissance de ce
+pays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger sans
+guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces motifs de crainte, m'a
+engagé à vous suivre.
+
+SÉBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre que par des
+remerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements.
+Souvent les services de l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a
+pas cours. Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez mieux
+récompensé.--Que ferons-nous? Irons-nous voir ensemble les ruines de
+cette ville?
+
+ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord aller voir votre
+logement.
+
+SÉBASTIEN.--Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore d'ici à la
+nuit: je vous en prie, allons récréer nos yeux par la vue des monuments,
+des choses célèbres, qui donnent du renom à cette ville.
+
+ANTONIO.--Je vous demanderai de m'excuser. Je ne me promène point sans
+danger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j'ai rendu
+quelque service contre les galères du comte; et un service vraiment si
+important, que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer d'affaire.
+
+SÉBASTIEN.--Probablement vous avez tué beaucoup de ses sujets.
+
+ANTONIO.--Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; quoique les
+circonstances et la querelle nous missent bien en droit d'en venir à cet
+argument sanglant. On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que
+nous avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens de
+notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu que moi seul qui ai
+refusé; et à cause de cela, si j'étais surpris ici, je le payerais cher.
+
+SÉBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.
+
+ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, monsieur, voilà
+ma bourse: la meilleure auberge où vous puissiez loger, c'est à
+_l'Éléphant_, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notre
+repas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votre
+curiosité en voyant la ville, vous me retrouverez là.
+
+SÉBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse?
+
+ANTONIO.--Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu'il
+vous prendra envie d'acheter; et vos fonds, à ce que j'imagine, ne sont
+pas destinés à de frivoles emplettes.
+
+SÉBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour une
+heure.
+
+ANTONIO.--A _l'Éléphant_....
+
+SÉBASTIEN.--Je m'en souviens bien.
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+OLIVIA, MARIE.
+
+OLIVIA, _à part_.--J'ai envoyé après lui. Je suppose qu'il dise qu'il
+viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui ferai-je? car la
+jeunesse aime plus souvent à se faire acheter qu'elle ne se donne ou
+ne se prête... Je parle trop haut.--Où est Malvolio?--Il est grave et
+civil; et c'est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--Où est
+Malvolio?
+
+MARIE.--Il vient, madame: mais dans un étrange accoutrement: il est
+sûrement possédé, madame.
+
+OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague?
+
+MARIE.--Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.--Il serait
+bon, madame, que vous fussiez entourée, s'il vient: car il est certain
+que cet homme a la tête timbrée.
+
+OLIVIA.--Va le chercher. (_Marie sort._)--Je suis aussi insensée qu'il
+peut l'être, si la folie gaie et la folie triste sont égales. (_Rentrent
+Marie et Malvolio._) Eh bien! Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Belle dame.... ho! ho! ho!
+
+OLIVIA.--Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une triste circonstance.
+
+MALVOLIO.--Triste, madame? Je pourrais être triste; ces jarretières
+croisées causent toujours quelque obstruction dans le sang: mais
+qu'est-ce que cela fait? Si elles plaisent à l'oeil d'une seule
+personne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai: _Plaire à une
+seule, c'est plaire à tout le monde_.
+
+OLIVIA.--Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il?
+
+MALVOLIO.--Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il y ait du jaune
+à mes jambes.--Elle est tombée dans ses mains, et les ordres seront
+exécutés. Je m'imagine que nous savons reconnaître sa belle main
+romaine.
+
+OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai te trouver!
+
+OLIVIA.--Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main si
+souvent?
+
+MARIE.--Que faites-vous, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Répondre à vos questions? Oui, comme les rossignols répondent
+aux corneilles.
+
+MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devant
+madame?
+
+MALVOLIO.--_Ne t'effraye point de la grandeur?_--Cela est bien écrit.
+
+OLIVIA.--Que veux-tu dire par là, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--_Quelques-uns naissent grands._
+
+OLIVIA.--Quoi?
+
+MALVOLIO.--_D'autres parviennent à la grandeur._
+
+OLIVIA.--Que dis-tu?
+
+MALVOLIO.--_Et il en est que la grandeur vient chercher d'elle-même._
+
+OLIVIA.--Que le ciel te rétablisse!
+
+MALVOLIO.--_Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes._
+
+OLIVIA.--Tes bas jaunes?
+
+MALVOLIO.--_Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées._
+
+OLIVIA.--En jarretières croisées?
+
+MALVOLIO.--_Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le
+veuilles._
+
+OLIVIA.--Ma fortune est faite?
+
+MALVOLIO.--_Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu'un
+serviteur._
+
+OLIVIA.--Mais c'est une vraie folie de canicule.
+
+(Entre un domestique.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu:
+il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bon
+plaisir de Votre Seigneurie.
+
+OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (_Le domestique sort._)--Bonne
+Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est mon oncle Tobie? Que
+quelques-uns de mes gens le gardent à vue: je ne voudrais pas pour la
+moitié de ma fortune qu'il lui arrivât quelque malheur.
+
+(Olivia sort avec Marie.)
+
+MALVOLIO _seul_.--Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? Pas moins que sir
+Tobie, pour m'accompagner! Cela s'accorde parfaitement avec la lettre;
+elle me l'envoie exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans la
+lettre elle m'excite à cela. _Secoue ton humble poussière_, dit-elle:
+_tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue
+raisonne sur les affaires d'État, prends les airs d'un homme original_;
+et ensuite elle me dicte la manière dont je dois m'y prendre: un visage
+sérieux, un maintien digne, une prononciation lente, à la manière de
+quelqu'un de grande considération, et le reste à l'avenant. Je l'ai
+prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre de Jupiter: et que Jupiter me
+rende reconnaissant!--Oui, et quand elle m'a quitté: _Qu'on veille
+sur ce garçon! garçon_, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: mais
+_garçon_. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme de
+scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pas
+la moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindre
+incertitude.... Que peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut
+s'interposer entre moi et la perspective de mes espérances. Allons,
+c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de tout ceci, et je dois
+lui en rendre grâces.
+
+(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)
+
+SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? Quand tous les
+diables de l'enfer seraient entrés dans ce petit corps, et que Légion
+même le posséderait, je lui parlerai.
+
+FABIAN.--Le voici, le voici.--(_A Malvolio._) Comment vous va, monsieur?
+Comment vous trouvez-vous, ami?
+
+MALVOLIO.--Éloignez-vous, je vous congédie.--Laissez-moi jouir de mon
+particulier, retirez-vous.
+
+MARIE.--Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses entrailles d'une voix
+sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous
+prie de bien veiller sur lui.
+
+MALVOLIO.--Ha! ha! l'a-t-elle recommandé?
+
+SIR TOBIE.--Allez, allez; paix, paix! il faut que nous nous y prenions
+doucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio?
+Comment vous trouvez-vous? Allons, du courage, mon garçon; défie le
+diable, souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain.
+
+MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites?
+
+MARIE.--Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme il
+le prend à coeur? Prions Dieu qu'il ne soit pas ensorcelé.
+
+FABIAN.--Il faut porter de son urine à la sage-femme.
+
+MARIE.--Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas de faire dès demain
+matin, si je vis. Ma maîtresse ne voudrait pas le perdre pour plus de
+choses que je ne puis dire.
+
+MALVOLIO, _à Marie_.--Comment donc, mademoiselle?
+
+MARIE.--O mon Dieu!
+
+SIR TOBIE.--Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen. Ne vois-tu
+pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui.
+
+FABIAN.--Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: doucement, doucement;
+l'esprit est brutal, et il ne veut pas être traité brutalement.
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! mon dindonneau, comment cela va-t-il? Comment
+es-tu, mon poulet?
+
+MALVOLIO.--Monsieur?
+
+SIR TOBIE.--Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, mon garçon, il
+ne sied pas à un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan; aux
+enfers, l'infâme charbonnier[56]!
+
+[Note 56: Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte
+grave.]
+
+MARIE.--Tâchez de lui faire dire ses prières; mon bon sir Tobie,
+engagez-le à prier.
+
+MALVOLIO.--Mes prières, effrontée!
+
+MARIE.--Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas entendre parler de
+rien de sacré.
+
+MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre! Vous êtes des têtes vides et
+légères; je ne suis pas formé des mêmes éléments que vous: vous en
+saurez davantage par la suite.
+
+(Il sort.)
+
+SIR TOBIE.--Est-il possible?
+
+FABIAN.--Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais bien le condamner
+comme une fiction invraisemblable.
+
+SIR TOBIE.--Oh! son esprit tout entier s'est laissé prendre au piége.
+
+MARIE.--Allons, suivez-le à présent, de peur que notre projet ne
+s'évente et ne se gâte.
+
+FABIAN.--En vérité, vous le rendrez fou.
+
+MARIE.--La maison n'en sera que plus tranquille.
+
+SIR TOBIE.--Allons, nous l'enfermerons dans une chambre obscure,
+enchaîné. Ma nièce est déjà dans la persuasion qu'il est fou! Nous
+pouvons continuer cette farce, pour notre amusement et sa pénitence,
+jusqu'à ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à avoir
+pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous te
+couronnerons en qualité de femme habile à trouver des fous. Mais voyez,
+voyez.
+
+(Entre sir André Ague-cheek.)
+
+FABIAN.--Nouvelle matière à divertissement pour le matin du premier
+mai[57].
+
+[Note 57: Jour consacré aux fêtes.]
+
+SIR ANDRÉ.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il y a du poivre
+et du vinaigre.
+
+FABIAN.--Est-il bien insultant?
+
+SIR ANDRÉ.--S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le seulement.
+
+SIR TOBIE.--Donnez-moi. (_Sir Tobie lit._) _«Jeune homme, qui que tu
+sois, tu n'es qu'un vil drôle._
+
+FABIAN.--Bien, courageux!
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas dans tes
+pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en donnerai aucune
+raison._
+
+FABIAN.--Bonne note! qui vous met hors de la prise de la loi.
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux
+elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la gorge: ce n'est pas là la
+raison pourquoi je te provoque en duel._
+
+FABIAN.--Fort laconique, et d'une bêtise exquise.
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Je te surprendrai en chemin, retournant chez
+toi, et là, s'il t'arrive de me tuer...._
+
+FABIAN.--Fort bien!
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu me tueras comme un lâche et un vaurien._
+
+FABIAN.--Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi.
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci à l'une
+de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la mienne; mais j'espère
+mieux que cela, et ainsi songe à toi. Ton ami, selon que tu le
+traiteras, et ton ennemi juré._ «ANDRÉ AGUE-CHEEK.»
+
+--Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne le
+pourront pas davantage. Je veux la lui remettre.
+
+MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela: il a maintenant un
+entretien avec madame et il va partir prochainement.
+
+SIR TOBIE.--Allons, sir André; attends-le au coin du verger, en vrai
+prévôt: du plus loin que tu l'apercevras, dégaine; et en tirant ton
+épée, jure à faire peur, car il arrive souvent qu'un effroyable serment,
+prononcé d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut plus
+d'applaudissements au courage que ne lui en auraient gagné les preuves
+mêmes. Allons, pars.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-moi le soin de jurer comme il faut.
+
+(Il sort.)
+
+SIR TOBIE.--Maintenant.... je ne lui donnerai pas la lettre; car les
+manières du jeune gentilhomme me prouvent qu'il est intelligent et bien
+élevé: la négociation où il est employé entre son maître et ma nièce
+le confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre d'ignorance,
+n'inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s'apercevrait
+aisément qu'elle vient d'un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le
+défi de bouche; je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un
+brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge rendra crédule, je le
+sais) la plus formidable idée de sa fureur, de sa science, de sa rage,
+et de son impétuosité. Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils
+se tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.
+
+FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les ensemble,
+jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et alors suivez-le.
+
+SIR TOBIE.--Je vais en attendant méditer quelque terrible message pour
+rendre un défi.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entrent Olivia et Viola.)
+
+OLIVIA.--J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai exposé mon
+honneur à trop bon marché. Il y a quelque chose en moi qui me reproche
+ma faute; mais ma faute est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit
+des reproches.
+
+VIOLA.--Les chagrins de mon maître tiennent la même conduite que votre
+passion.
+
+OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; c'est mon portrait:
+ne refusez pas; il n'a point de langue qui puisse vous être importune,
+et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander que
+je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans se compromettre, accorder
+à une demande?
+
+VIOLA.--Rien autre chose que cette grâce: votre amour sincère pour mon
+maître.
+
+OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous ai
+donné?
+
+VIOLA.--Je vous tiendrai quitte.
+
+OLIVIA.--Allons, revenez demain; adieu: un démon qui te ressemblerait
+pourrait conduire mon âme en enfer!
+
+(Elle sort.)
+
+(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)
+
+SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde!
+
+VIOLA.--Et vous aussi, monsieur!
+
+SIR TOBIE.--Recours à tous les moyens que tu as de te défendre. De
+quelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c'est ce que
+j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sang
+comme un chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte épée,
+sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant est vif, habile, et
+poussé par une haine mortelle.
+
+VIOLA.--Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme au
+monde n'est en querelle avec moi: ma mémoire est bien nette et ne me
+retrace pas la moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que ce
+soit.
+
+SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure: ainsi, si vous
+attachez quelque prix à votre vie, songez à vous bien mettre en garde;
+car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner la
+jeunesse, la vigueur, l'art et la fureur.
+
+VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce?
+
+SIR TOBIE.--Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec une rapière
+sans brèche et sur un tapis[58]: mais c'est un démon dans une querelle
+privée: il a déjà fait divorcer trois âmes et trois corps; et sa furie
+est dans ce moment si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction
+qu'il accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: _à toute
+outrance_[59] est son mot; il faut la donner ou la recevoir.
+
+[Note 58: C'est un chevalier de salon: _Carpet-knight_.]
+
+[Note 59: «_Hob nob_, corruption de ces mots: _let it happen or not_.»
+(STEEVENS.)]
+
+VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander à madame Olivia
+quelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point un
+duelliste. J'ai ouï parler de certaines gens qui suscitent exprès des
+querelles aux autres, pour éprouver leur valeur: probablement que c'est
+un homme de cette espèce.
+
+SIR TOBIE.--Non; son indignation vient d'une injure très-positive: ainsi
+avancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point à la
+maison, à moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez
+avec autant de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votre
+épée de son fourreau: car il faut vous battre, cela est certain; ou bien
+renoncer à porter cette arme à votre côté.
+
+VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous en conjure,
+rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l'ai
+offensé, cela vient peut-être d'une négligence de ma part, mais non
+certainement de mes intentions.
+
+SIR TOBIE.--Je le veux bien; seigneur Fabian, restez auprès de ce
+gentilhomme jusqu'à mon retour.
+
+(Sir Tobie sort.)
+
+VIOLA.--De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de cette affaire?
+
+FABIAN.--Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité contre
+vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je ne sais rien des
+circonstances.
+
+VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme est-ce?
+
+FABIAN.--Son air ne promet rien d'extraordinaire, et l'on ne lit point
+sur sa figure ce que vous le trouverez être en éprouvant sa valeur.
+C'est l'adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plus
+dangereux, que vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous
+que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix avec lui, si je
+puis.
+
+VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes qui
+aimeraient beaucoup mieux faire société avec messire le curé qu'avec
+messire le chevalier; peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage.
+
+(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.)
+
+SIR TOBIE.--Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai jamais vu un tel
+champion. J'ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout; il m'a
+porté la botte, et d'une rapidité de mouvement si dangereuse qu'il est
+impossible de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement
+que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu'il a
+été le maître d'armes du sophi.
+
+SIR ANDRÉ.--La peste l'étouffe; je ne veux point avoir affaire à lui.
+
+SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian a
+bien de la peine à le retenir là-bas.
+
+SIR ANDRÉ.--Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si vaillant, et si
+consommé dans l'escrime, je l'aurais vu damné avant de le défier. S'il
+veut laisser passer l'affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.
+
+SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition; restez ici, faites
+bonne contenance; cela finira, j'espère, sans perte d'âmes. (_A part._)
+Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous.
+(_Rentrent Fabian et Viola._)--(_A Fabian._) J'ai son cheval pour
+apaiser la querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un
+diable.
+
+FABIAN, à _sir Tobie_.--Il a de lui une idée tout aussi formidable, et
+il est haletant et pâle, comme s'il avait un ours sur les talons.
+
+SIR TOBIE, _à Viola_.--Il n'y a point de remède. Il faut qu'il se batte
+avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi depuis sur sa querelle,
+et il trouve à présent qu'à peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi,
+dégainez seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il ne
+vous blessera pas.
+
+VIOLA.--Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne leur dise tout
+ce qu'il me manque pour être un homme.
+
+FABIAN.--Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux.
+
+SIR TOBIE, _à sir André_.--Allons, sir André, il n'y a pas de remède,
+il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme ne poussera qu'une botte
+contre vous, pour sauver son honneur: il ne peut, par les lois du duel,
+s'en dispenser: mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat,
+qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde.
+
+SIR ANDRÉ.--Dieu veuille qu'il tienne sa parole!
+
+(Il tire l'épée.)
+
+VIOLA.--Je vous assure que c'est contre ma volonté.
+
+(Elle tire l'épée.)
+
+(Entre Antonio.)
+
+ANTONIO, _à sir André_.--Remettez votre épée: si ce jeune gentilhomme
+vous a fait quelque insulte, j'en prends la faute sur moi. Si vous
+l'offensez, je vous défie en son nom, j'embrasse sa défense et vous
+attaque.
+
+(Dégaînant.)
+
+SIR TOBIE, _à Antonio_.--Vous, monsieur? Quoi! qui êtes-vous?
+
+ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l'amour de ce jeune cavalier,
+fera plus encore que vous ne l'avez entendu se vanter à vous de faire.
+
+SIR TOBIE.--Si vous êtes un _entrepreneur_[60], je suis à vous.
+
+(Il tire l'épée.)
+
+(Entrent les officiers de justice.)
+
+[Note 60: _Undertaker_ devint un terme satirique à l'occasion que voici.
+A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale que le roi
+avait été engagé à convoquer le parlement par certaines personnes qui
+avaient entrepris (_undertaken_) de favoriser les vues du roi par leur
+influence dans la Chambre des communes. On les appela _undertakers_; la
+chose devint si sérieuse que le roi jugea nécessaire de dissuader le
+peuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue à cette occasion.
+Peut-être aussi _undertaker_ n'est-il ici que pour désigner ces
+bretteurs de profession qui se chargent des affaires des autres.]
+
+FABIAN.--Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers de justice.
+
+SIR TOBIE, _à Antonio_.--Je serai à vous tout à l'heure.
+
+VIOLA, _à sir André_.--Je vous prie, monsieur, remettez votre épée, si
+c'est votre bon plaisir.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à ce que je vous
+ai promis, je vous réponds de tenir ma parole. Il vous portera bien
+doucement, et il a la bouche fine.
+
+PREMIER OFFICIER.--Voilà l'homme; faites votre devoir.
+
+SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrête à la requête du comte Orsino.
+
+ANTONIO.--Vous vous méprenez, monsieur.
+
+PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vos
+traits, quoique vous n'ayez pas maintenant le bonnet de marin sur la
+tête.--Emmenez-le: il sait que je le connais bien.
+
+ANTONIO, _à Viola_.--Je suis forcé d'obéir.--Voilà ce qui m'arrive
+en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède. Je saurai me tirer
+d'affaire: vous, que ferez-vous? Maintenant la nécessité me force de
+vous demander ma bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir
+rien faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous restez confondu;
+allons, consolez-vous.
+
+SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons.
+
+ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent.
+
+VIOLA.--Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération de
+l'intérêt généreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touché
+aussi de l'accident qui vous arrive, vous prêter quelque chose de mes
+minces et modiques ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose;
+je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà la moitié de ma
+bourse.
+
+ANTONIO.--Voulez-vous me refuser à présent? Est-il possible que
+mes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader?
+N'insultez pas à mon infortune, de crainte que le ressentiment ne me
+pousse à l'inconséquence de vous reprocher les services que je vous ai
+rendus.
+
+VIOLA.--Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais ni au son de
+voix, ni à vos traits; je hais plus dans un homme l'ingratitude que le
+mensonge, la vanité, le bavardage, l'ivrognerie, ou tout autre trace de
+vice, dont le germe impur corrompt notre sang.
+
+ANTONIO.--O ciel!
+
+SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous.
+
+ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyez
+là, je l'ai arraché à la mort qui l'avait déjà à moitié englouti; je
+l'ai secouru avec l'affection la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à
+lui, séduit par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais, le
+plus respectable mérite.
+
+SECOND OFFICIER.--Qu'est-ce que cela nous fait? Le temps se
+passe.--Allons.
+
+ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!--Sébastien,
+tu fais tort à ton beau visage.--Il n'est dans la nature de véritables
+difformités que celles de l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que
+l'ingrat. La vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans
+une belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a décoré à
+l'extérieur.
+
+PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou; emmenez-le sans
+délai.--Allons, allons, monsieur.
+
+ANTONIO.--Conduisez-moi.
+
+(Les officiers emmènent Antonio.)
+
+VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d'une passion si vive qu'il
+croit ce qu'il dit, je n'en fais pas autant. Oh! réalise-toi, illusion;
+réalise-toi! que je sois en effet prise ici pour mon cher frère!
+
+SIR TOBIE.--Approche, chevalier; approche, Fabian; nous nous dirons tout
+bas un ou deux couplets de sages sentences.
+
+VIOLA.--Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère vit encore dans
+mon image. Oui, c'étaient bien là les traits de mon frère; et il était
+toujours vêtu de cette façon: même couleur, mêmes ornements; car
+je l'imite en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc
+compatissante, et les flots savent s'attendrir!
+
+(Elle sort.)
+
+SIR TOBIE.--Voilà un jeune homme sans honneur et bien méprisable: il est
+plus poltron qu'un lièvre; sa malhonnêteté se manifeste en laissant ici
+son ami dans le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant
+à sa poltronnerie, interrogez Fabian.
+
+FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu'au
+scrupule.
+
+SIR ANDRÉ.--Ma foi, je veux courir après lui et le battre.
+
+SIR TOBIE.--C'est cela, étrillez-le d'importance; mais ne tirez pas
+l'épée.
+
+SIR ANDRÉ.--Et je ne la tire pas non plus.
+
+(Sir André sort.)
+
+FABIAN.--Allons, voyons le dénoûment.
+
+SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait qu'il
+n'arrivera rien encore.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La rue, devant la maison d'Olivia.
+
+_Entrent_ SÉBASTIEN et LE BOUFFON.
+
+LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous qu'on
+m'a envoyé chercher?
+
+SÉBASTIEN.--Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi de ta
+personne.
+
+LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans doute, je ne vous
+connais pas; et je ne vous suis pas envoyé par ma maîtresse pour vous
+dire de venir lui parler, et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce
+nez n'est pas à moi non plus?--Non, tout ce qui est n'est pas.
+
+SÉBASTIEN.--Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connais
+point.
+
+LE BOUFFON.--_Exhaler ma folie!_ Il a entendu dire ce mot par quelque
+grand homme, et maintenant il l'applique à un fou. _Exhaler ma folie!_
+J'ai bien peur que ce grand lourdaud, qu'on appelle le monde,
+ne devienne tout à fait badaud. Je vous en prie instamment,
+débarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je dois
+exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous allez venir?
+
+SÉBASTIEN.--Je t'en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi; voilà
+de l'argent pour toi: si tu restes plus longtemps, je te payerai d'une
+plus mauvaise monnaie.
+
+[Note 61: Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pour
+un lieu de débauche.]
+
+LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages qui
+donnent de l'argent aux fous savent se procurer des décisions favorables
+après un marché de quatorze ans.
+
+(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.)
+
+SIR ANDRÉ, _prenant Sébastien pour Viola_.--Quoi! je vous rencontre
+encore ici, monsieur? Voilà pour vous!
+
+(Il frappe Sébastien.)
+
+SÉBASTIEN.--Et voilà pour toi (_il le lui rend_), et encore, et encore!
+Tout le monde est-il fou ici?
+
+SIR TOBIE.--Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée par-dessus la
+maison.
+
+LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite à ma maîtresse.
+Je ne voudrais pas être dans l'un de vos habits pour deux sous.
+
+(Il sort.)
+
+SIR TOBIE, _contenant Sébastien_.--Allons, monsieur, arrêtez.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre d'une autre façon
+pour l'arranger; j'aurai contre lui une action en batterie pour peu
+qu'il y ait des lois en Illyrie; quoique je l'aie frappé le premier,
+cela ne fait rien à la chose.
+
+SÉBASTIEN.--Ôtez votre main.
+
+SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lâcherai point. Allons, mon
+jeune soldat, rengaînez votre fer. Vous êtes bien échauffé. Allons.
+
+SÉBASTIEN.--Je veux me débarrasser de toi. (_Il se dégage._) Que veux-tu
+à présent? Si tu oses me provoquer encore, tire ton épée.
+
+SIR TOBIE.--Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que je te tire une ou
+deux onces de ce sang insolent.
+
+(Ils tirent l'épée et se battent.)
+
+(Entre Olivia.)
+
+OLIVIA.--Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, arrêtez.
+
+SIR TOBIE.--Madame?
+
+OLIVIA.--Sera-ce toujours la même chose? Homme grossier, fait pour
+habiter les montagnes et les cavernes sauvages, où jamais l'on
+n'enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fâchez pas, cher
+Césario.--Brutal, sortez. (_Sir Tobie et sir André sortent._)--(_A
+Césario._) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non
+la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contre
+votre tranquillité. Venez avec moi dans ma maison, et après que je vous
+aurai conté combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous ne
+ferez que rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Ne
+me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé mon pauvre coeur en
+votre personne.
+
+SÉBASTIEN.--A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté s'en va l'eau? Ou
+je suis fou, ou tout ceci est un songe!--Que mon imagination plonge
+ainsi mes sens dans le Léthé! et si c'est un songe, que je dorme
+toujours!
+
+OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie; je voudrais que vous vous
+laissassiez conduire par mes conseils.
+
+SÉBASTIEN.--Madame, je le veux bien.
+
+OLIVIA.--O redites-le, et faites-le!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement dans la maison d'Olivia.
+
+MARIE et LE BOUFFON.
+
+MARIE.--Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette barbe; fais-lui
+croire que tu es messire Topas, le curé: fais-le croire promptement; je
+vais pendant ce temps-là chercher sir Tobie.
+
+(Marie sort.)
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser; et je voudrais
+être le premier qui se fût jamais travesti sous une pareille robe. Je ne
+suis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour
+être réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il est honnête
+homme, et qu'il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant que
+si l'on disait qu'il est un homme sage et un grand savant. Voici les
+confédérés qui viennent.
+
+(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)
+
+SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bénisse, monsieur le curé.
+
+LE BOUFFON.--_Bonos dies_[62], sir Tobie; car de même que le vieil
+ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume ni encre, dit fort
+ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc[63] _ce qui est, est_[64]; de
+même, moi, étant monsieur le curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce
+cela, si ce n'est cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est?
+
+[Note 62: D'heureux jours.]
+
+[Note 63: Tragédie de _Gorboduc_, par le comte Dorset.]
+
+[Note 64: Argument de l'école, tourné en ridicule.]
+
+SIR TOBIE, _indiquant Malvolio_.--A lui, messire Topas.
+
+LE BOUFFON.--Holà, dis-je! La paix soit dans cette prison!
+
+SIR TOBIE.--Le coquin contrefait à merveille; c'est un adroit coquin.
+
+MALVOLIO, _dans une chambre_.--Qui appelle là?
+
+LE BOUFFON.--Messire Topas le curé, qui vient visiter Malvolio le
+lunatique.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, allez
+trouver madame.
+
+LE BOUFFON.--Hors d'ici, démon hyperbolique! comme tu tourmentes ce
+malheureux! Ne parles-tu donc jamais que de dames?
+
+SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le curé.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n'a fait tant de tort à un homme:
+bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou; ils m'ont mis ici
+dans une horrible obscurité.
+
+LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle des noms les plus
+modérés, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter poliment
+le diable lui-même: tu dis que la maison est ténébreuse?
+
+MALVOLIO.--Comme l'enfer, messire Topas.
+
+LE BOUFFON.--Elle a des fenêtres cintrées qui sont transparentes
+comme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sont
+reluisantes comme l'ébène, et tu te plains que le passage de la lumière
+soit obstrué?
+
+MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous dis qu'il fait
+noir dans cette maison.
+
+LE BOUFFON.--Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, qu'il n'y a point
+d'autres ténèbres que l'ignorance; et tu y es enfoncé plus avant que les
+Égyptiens dans leur brouillard..
+
+MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l'ignorance,
+l'ignorance fût-elle noire comme l'enfer; et je dis que jamais homme
+ne fut aussi indignement traité. Je ne suis pas plus fou que vous;
+mettez-moi à l'épreuve par quelque question régulière.
+
+LE BOUFFON.--Quelle est l'opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages?
+
+MALVOLIO.--Que l'âme de notre grand'mère pourrait bien loger dans le
+corps d'un oiseau.
+
+LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion?
+
+MALVOLIO.--J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve nullement son
+opinion.
+
+BOUFFON.--Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras l'opinion de
+Pythagore avant que je te croie dans ton bon sens; et tu craindras de
+tuer une bécasse, de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons,
+porte-toi bien.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas! messire Topas!
+
+SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas!
+
+LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65].
+
+[Note 65: Bon pour toutes les friponneries. «_Tu hai mantillo da ogni
+acqua._» Et aussi le mot _water_, eau, peut être pris dans le sens qu'y
+attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.]
+
+MARIE.--Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe il ne te voit pas.
+
+SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tu
+viendras me rendre compte de l'état où tu l'auras trouvé. Je voudrais
+que nous fussions tous heureusement quittes de ce méchant tour. Si on
+peut lui rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela fût
+déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je ne peux conduire
+cette farce jusqu'au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre.
+
+(Il sort avec Marie.)
+
+LE BOUFFON, _chantant_.
+
+ Allons, Robin, joyeux Robin,
+ Dis-moi comment va ta maîtresse.
+
+MALVOLIO.--Fou!
+
+LE BOUFFON, _chantant_.
+
+ Ma maîtresse est par ma foi une cruelle.
+
+MALVOLIO.--Fou!
+
+LE BOUFFON.
+
+ Hélas! pourquoi l'est-elle?
+
+MALVOLIO.--Fou, réponds-moi donc.
+
+LE BOUFFON.
+
+ C'est qu'elle en aime un autre.
+
+Qui m'appelle ici?
+
+MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mériter de moi, procure-moi
+de la lumière, une plume, de l'encre et du papier: comme je suis
+gentihomme, je t'en serai reconnaissant toute ma vie.
+
+LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Oui, mon bon fou.
+
+LE BOUFFON.--Hélas! monsieur, comment avez-vous perdu l'usage de vos
+cinq sens?
+
+MALVOLIO.--Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté d'une manière aussi
+indigne: je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou.
+
+LE BOUFFON.--Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes donc fou, si vous
+n'êtes pas plus dans votre bon sens qu'un fou.
+
+MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici; ils me tiennent dans
+l'obscurité, ils m'envoient des ministres, des ânes, et font tout ce
+qu'ils peuvent pour me faire perdre la raison.
+
+LE BOUFFON.--Faites bien attention à ce que vous dites: le ministre est
+ici présent. (_Le Bouffon aussitôt varie sa voix et contrefait dans
+l'obscurité celle du ministre._)--Malvolio, Malvolio, que le ciel
+veuille te rendre la raison! Tâche de dormir, et laisse là ton vain
+babil.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas!
+
+LE BOUFFON, _même jeu_.--Ne perdez point de paroles avec lui, mon
+garçon.--Qui, moi, monsieur? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avec
+vous, bon messire Topas!--Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!--Je le ferai,
+monsieur, je le ferai.
+
+MALVOLIO.--Fou! fou! fou! réponds-moi donc.
+
+LE BOUFFON, _reprenant son ton naturel_.--Hélas, monsieur, un peu de
+patience. Que dites-vous, monsieur? On me gronde, parce que je vous
+parle.
+
+MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter de la lumière et un peu
+de papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu'homme qui soit
+dans toute l'Illyrie.
+
+LE BOUFFON.--Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur!
+
+MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d'encre, de papier
+et de lumière, et ensuite porte à madame ce que j'aurai écrit. Ce
+message te sera plus avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais
+portée.
+
+LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi la
+vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou si vous ne faites que le
+contrefaire?
+
+MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis la vérité.
+
+LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu'un homme soit fou que
+je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumière, du papier
+et de l'encre.
+
+MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes à ta récompense. Je t'en
+prie, va.
+
+LE BOUFFON _sort en chantant_.
+
+ Je suis parti, monsieur;
+ Et dans un moment, monsieur,
+ Je vous rejoins
+ Dans un clin d'oeil,
+ Pour pourvoir à vos besoins;
+
+ Comme l'antique fou,
+ Qui, avec une dague de bois:
+ Dans sa colère et sa rage,
+ Crie: _Ah! ah!_ au diable,
+ Comme un enfant insensé:
+ _Rogne tes ongles, papa!_
+ Adieu, écume d'un honnête homme.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+_Entre_ SÉBASTIEN.
+
+SÉBASTIEN.--C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. Voilà bien
+la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la vois; et quoique je sois
+plongé dans l'étonnement, je ne suis pas dans le délire. Où est donc
+Antonio? Je n'ai pu le découvrir à _l'Éléphant_: et cependant il y avait
+été et on y croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses
+conseils pourraient maintenant me rendre des services d'or; car quoique
+ma raison remontre bien à mes sens que tout ceci peut bien être une
+méprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers de
+cette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement
+ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à chercher
+querelle à ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf que
+je sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l'était, elle
+serait incapable de gouverner sa maison, de commander à ses gens, de
+prendre en mains les affaires, et de les expédier avec cette suite,
+cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite: il y a
+là-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame.
+
+(Entre Olivia avec un prêtre.)
+
+OLIVIA.--Ne blâmez point cette précipitation de ma part. Si vos
+intentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans la
+chapelle voisine: là, devant lui et sous ces lambris sacrés, engagez-moi
+la pleine assurance de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop
+défiante puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre union jusqu'au
+moment où vous trouverez bon de la rendre publique; et alors nous
+célébrerons nos noces comme il convient à ma naissance.--Que dites-vous?
+
+SÉBASTIEN.--Je suis prêt à suivre ce saint homme, et à vous accompagner;
+et quand une fois je vous aurai juré fidélité, je vous serai toujours
+fidèle.
+
+OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon père. Et que le ciel
+éclaire d'une lumière propice l'acte que je veux accomplir!
+
+(Ils sortent tous trois.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La rue devant la maison d'Olivia.
+
+LE BOUFFON et FABIAN.
+
+FABIAN.--Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir sa lettre.
+
+LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autre
+requête.
+
+FABIAN.--Tout ce que tu voudras.
+
+LE BOUFFON.--Ne demandez pas à voir cette lettre.
+
+FABIAN.--Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, pour récompense,
+me redemander mon chien.
+
+(Entrent le duc, Viola, et suite.)
+
+LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia?
+
+LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de sa
+maison.
+
+LE DUC.--Je te connais bien: eh bien! comment t'en va, mon garçon?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mes
+amis.
+
+LE DUC.--C'est précisément le contraire; bien pour tes amis.
+
+LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal.
+
+LE DUC.--Comment l'entends-tu?
+
+LE BOUFFON.--Eh! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un âne;
+au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un âne: en
+sorte que, grâce à mes ennemis, je profite dans la connaissance de
+moi-même, tandis que mes amis me trompent; bref, si les conséquences
+sont comme les baisers, quatre négations équivalent à deux
+affirmations[66]. Voilà pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pour
+mes ennemis.
+
+[Note 66: Apparemment allusion aux _non_ d'une jeune fille, qui veulent
+souvent dire oui.]
+
+LE DUC.--Ton explication est excellente.
+
+LE BOUFFON.--Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il vous plaise d'être un
+de mes amis.
+
+LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: voilà de l'or.
+
+LE BOUFFON.--Si ce n'est que cela aurait l'air de _duplicité_, monsieur,
+je voudrais que vous pussiez redoubler.
+
+LE DUC.--Ah! tu me donnes là un mauvais conseil.
+
+LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pour
+cette seule fois, et laissez obéir la chair et le sang.
+
+LE DUC.--Allons, je veux bien être assez grand pécheur pour me rendre
+coupable de _duplicité_: voilà une seconde pièce.
+
+LE BOUFFON.--_Primo, secundo, tertio_, c'est un beau jeu, et le vieux
+proverbe dit que la troisième fois paye pour toutes les autres: les
+_triples_, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure; et les cloches de
+Saint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, _une, deux, trois_.
+
+LE DUC.--Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. Si tu veux faire
+savoir à ta maîtresse que je suis ici pour lui parler, et l'amener avec
+toi, cela pourrait encore réveiller ma générosité.
+
+LE BOUFFON.--Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité, jusqu'à ce
+que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous
+crussiez que mon désir d'avoir est le péché de convoitise. Mais comme
+vous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité fasse un
+somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure.
+
+(Le bouffon sort.)
+
+(Entrent Antonio et officiers de justice.)
+
+VIOLA.--Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé.
+
+LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernière fois
+que je l'ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée du
+combat. Il était le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait
+pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda
+avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie
+même, et le parti vaincu, poussèrent des cris d'admiration à sa
+gloire.--De quoi s'agit-il?
+
+PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit _le Phénix_ et
+sa cargaison, à son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta à
+l'abordage du _Tigre_, dans le combat où votre jeune neveu Titus perdit
+une jambe: nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière,
+dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenance
+comme un désespéré.
+
+VIOLA.--Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée pour ma
+défense; mais il a fini par m'adresser un discours si étrange que je ne
+puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire.
+
+LE DUC, _à Antonio_.--Insigne pirate, voleur d'eau salée, quelle audace
+insensée t'a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis
+à des conditions si sanglantes et si cruelles?
+
+ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que
+vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il
+soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino.
+C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce jeune homme,
+qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui
+l'ai arraché aux gouffres écumants d'une mer furieuse: il avait fait
+naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai
+encore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve,
+en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, par pur amour
+pour lui, que je me suis exposé au danger d'entrer dans cette ville
+ennemie. J'ai tiré l'épée pour le défendre quand il était attaqué;
+et c'est là que j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide
+dissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m'a
+renié pour être de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil
+comme un étranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refusé
+de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se servir
+il n'y avait pas une demi-heure.
+
+VIOLA.--Comment cela peut-il être?
+
+LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville?
+
+ANTONIO.--D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis trois
+mois, sans nous être quittés d'un instant, d'une seule minute, ni le
+jour ni la nuit.
+
+(Entre Olivia avec sa suite.)
+
+LE DUC.--Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel qui se promène
+sur la terre. (_A Antonio_.) Quant à toi, mon ami, ce que tu dis est
+de la démence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attaché à mon
+service.--Mais nous reparlerons tout à l'heure.--Qu'on l'emmène à
+l'écart.
+
+OLIVIA.--Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia ne peut lui
+accorder, en quoi puis-je lui rendre service?--Césario, vous ne me tenez
+pas votre parole.
+
+VIOLA.--Madame?
+
+LE DUC.--Aimable Olivia.
+
+OLIVIA.--Que dites-vous, Césario?--Mon cher seigneur....
+
+VIOLA.--Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose silence.
+
+OLIVIA.--Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il est aussi
+dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des hurlements après la
+musique.
+
+LE DUC.--Toujours aussi cruelle?
+
+OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur.
+
+LE DUC.--Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon
+coeur offrir à vos autels ingrats et défavorables les voeux les plus
+fidèles que la dévotion ait jamais offerts! Que dois-je faire?
+
+OLIVIA.--Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir.
+
+LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire,
+comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je
+pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce
+de la noblesse.--Écoutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez
+ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument qui me
+chasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran
+au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous
+aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement,
+je l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédain
+qu'on montre à son maître.--Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur
+est mûr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et
+déchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.
+
+[Note 67: Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis de
+Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée.
+Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant
+pour sa maîtresse, l'enferma dans une caverne, avec son trésor. La
+coutume de ces barbares était de tuer en même temps qu'eux tous ceux
+qui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde.
+Thyamis se trouvant entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle
+à haute voix, en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et,
+suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première
+personne qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est
+Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)]
+
+(Il fait quelques pas pour s'en aller.)
+
+VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec
+plaisir pour vous rendre le repos.
+
+(Elle va pour suivre le duc.)
+
+OLIVIA.--Où va Césario?
+
+VIOLA.--Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma
+vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, ô
+vous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.
+
+OLIVIA.--Hélas! malheureuse que je suis, comme je suis trompée!
+
+VIOLA.--Qui vous trompe? qui vous outrage?
+
+OLIVIA.--T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si longtemps que...?
+Allez chercher le saint père.
+
+(Un domestique sort.)
+
+LE DUC, _à Viola_.--Allons, viens.
+
+OLIVIA.--Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario, mon époux,
+arrête.
+
+LE DUC.--Votre époux?
+
+OLIVIA.--Oui, mon époux: peut-il le nier?
+
+LE DUC, _à Viola_.--Tu serais son époux, misérable.
+
+VIOLA.--Non, seigneur; non pas moi.
+
+OLIVIA.--Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer ta
+propriété. Ne crains point, Césario: prends possession de ta fortune.
+Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que tu
+redoutes.--(_Entre le prêtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon
+père, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici
+ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l'obscurité, et que
+les circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui,
+dites ce que vous savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme
+et moi.
+
+LE PRÊTRE.--Un contrat d'union éternelle, confirmé par vos mains
+jointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié par
+l'échange de vos anneaux: toutes les cérémonies de cet engagement ont
+été scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis
+lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon tombeau que de
+l'espace de deux heures.
+
+LE DUC, _à Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand
+le temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête? ou ta perfidie
+grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un
+autre te feront tomber toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire
+tes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.
+
+VIOLA.--Seigneur, je vous proteste....
+
+OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu
+de tes craintes exagérées.
+
+(Entre sir André la tête fendue.)
+
+SIR ANDRÉ.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un à
+l'instant à sir Tobie.
+
+OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc?
+
+SIR ANDRÉ.--Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage de
+sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres
+pour être chez moi.
+
+OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André?
+
+SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l'avions
+pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarné.
+
+LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario?
+
+SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie! le voilà ici.--Oui, vous m'avez fendu
+la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par
+l'instigation de sir Tobie.
+
+VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais je ne vous ai fait
+aucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet: mais
+je vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.
+
+SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m'avez
+blessé; je crois que vous ne faites pas cas d'une tête ensanglantée.
+(_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui
+vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il
+n'avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre
+manière qu'il n'a fait.
+
+LE DUC.--Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous donc?
+
+SIR TOBIE.--Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.--(_Au fou._)
+Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds, sot?
+
+LE BOUFFON.--Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d'une heure. Ses
+yeux étaient fermés à huit heures du matin.
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! c'est un drôle; et après un _passamezze_ et une
+pavane[68], ce que je hais le plus, c'est un drôle qui s'enivre.
+
+[Note 68: Danses d'un caractère sérieux.]
+
+OLIVIA.--Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs personnes?
+
+SIR ANDRÉ.--Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous ferons panser
+ensemble.
+
+SIR TOBIE.--Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat, drôle!... drôle à la
+face effilée, buse!
+
+(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.)
+
+(Sébastien entre.)
+
+OLIVIA.--Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure.
+
+SÉBASTIEN.--Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre parent; mais
+eût-il été mon propre frère, je n'aurais pu en faire moins, avec
+prudence et sûreté. Vous jetez sur moi un regard étrange, qui me fait
+sentir que je vous ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des
+serments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps.
+
+LE DUC.--Une même figure, une même voix, un même habillement, et deux
+personnes! C'est une perspective naturelle qui existe et n'existe
+pas[69].
+
+[Note 69: «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les
+jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur ensemble
+et à un certain point de vue, une figure régulière avec laquelle ils
+n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple le kaléidoscope.]
+
+SÉBASTIEN.--Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles tortures, dans
+quels cruels tourments j'ai passé les heures qui se sont écoulées depuis
+que je t'ai perdu!
+
+ANTONIO.--Êtes-vous Sébastien?
+
+SÉBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio?
+
+ANTONIO.--Comment t'es-tu partagé? Une pomme, coupée en deux, ne donne
+pas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel est
+Sébastien?
+
+OLIVIA.--Cela tient du prodige!
+
+SÉBASTIEN.--Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frère, et
+je ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d'être
+à la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des
+flots a engloutie. (_A Viola._) Par charité, quelle parenté avez-vous
+avec moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille?
+
+VIOLA.--Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: j'avais
+aussi pour frère un Sébastien: telle était sa physionomie, tels étaient
+ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits
+peuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pour
+nous effrayer.
+
+SÉBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions
+matérielles que j'ai puisées dans le sein de ma mère. S'il était vrai
+que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur
+vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.
+
+VIOLA.--Mon père avait un signe sur le front.
+
+SÉBASTIEN.--Et le mien aussi.
+
+VIOLA.--Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années
+depuis sa naissance.
+
+SÉBASTIEN.--Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! Il finit en effet
+le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma
+soeur.
+
+VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre bonheur mutuel que cet
+habillement d'homme et ce costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être
+convaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortune
+s'accorde et concourt à prouver que je suis Viola: et pour te le
+confirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville,
+et chez qui sont déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux
+secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte; et depuis ce
+moment, tous les événements de mon histoire se sont passés entre cette
+dame et ce seigneur.
+
+SÉBASTIEN, _à Olivia_.--Il résulte de là, madame, que vous vous êtes
+méprise; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vous
+unir à une fille; sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous
+êtes fiancée à la fois avec une fille et avec un homme.
+
+LE DUC, _à Olivia_.--Ne restez point confondue: son sang est noble.
+Si tout cela est vérité, comme le montrent jusqu'ici les apparences,
+j'aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(_A Viola_.) Jeune homme,
+tu m'as dit mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant que tu
+m'aimes.
+
+VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit; et je
+garderai aussi fidèlement dans mon coeur tous ces serments, que ce globe
+garde le feu qui sépare le jour de la nuit.
+
+LE DUC.--Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes habits de femme.
+
+VIOLA.--Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a mes vêtements de
+fille; il est maintenant en prison pour quelque affaire à la requête de
+Malvolio, gentilhomme attaché au service de madame.
+
+OLIVIA.--Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio. Et
+pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que ce pauvre gentilhomme est
+en démence. (_Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre._) Un accès
+de folie des plus violents, que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma
+mémoire l'idée de la sienne.--Comment est-il, drôle?
+
+LE BOUFFON.--En vérité, madame, il tient Belzébuth à bout de bras,
+autant qu'un homme dans son état puisse le faire: il vous a écrit ici
+une lettre que je devais vous rendre ce matin; mais comme les épîtres
+d'un fou ne sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel temps
+elles sont remises à leur adresse.
+
+OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la.
+
+LE BOUFFON.--Attendez-vous donc à être édifiée, quand le fou remet la
+lettre d'un insensé.--(_Lisant._) «_Par le Seigneur, madame....._»
+
+OLIVIA.--Comment, es-tu fou?
+
+LE BOUFFON.--Non, madame: je ne fais que lire de la folie. Si vous
+voulez qu'elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prêter vous-même
+une voix.
+
+OLIVIA.--Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison.
+
+LE BOUFFON.--C'est ce que je fais, madame. Pour représenter en lisant
+l'état de son esprit, il faut le lire comme je fais: ainsi attention, ma
+princesse, et prêtez l'oreille.
+
+OLIVIA, _à Fabian_.--Lis-la, toi, maraud.
+
+FABIAN _prend la lettre et lit_.--«Par le Seigneur, madame, vous me
+faites injure, et le monde en sera instruit; quoique vous m'ayez fait
+mettre dans les ténèbres, et que vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle
+l'empire sur moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que
+vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a excité à prendre
+le maintien que j'ai emprunté, et cette lettre me servira, j'en suis
+certain, ou à me faire rendre justice, ou à vous couvrir de honte.
+Pensez de moi ce qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je
+vous dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu.
+
+«MALVOLIO, _qu'on a traité en insensé_.»
+
+OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre?
+
+LE BOUFFON.--Oui, madame.
+
+LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie.
+
+OLIVIA.--Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté: amenez-le ici.
+Seigneur, laissons ces soins à d'autres temps, et daignez me vouloir
+autant de bien comme soeur que comme épouse; qu'un seul et même jour
+couronne cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais.
+
+LE DUC.--Madame, je suis très-disposé à accepter votre offre. (_A
+Viola._) Votre maître vous tient quitte; et pour les services que vous
+lui avez rendus, si opposés au caractère de votre sexe, si au-dessous de
+votre éducation et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous
+m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main: vous serez
+désormais la maîtresse de votre maître.
+
+OLIVIA.--Ma soeur? Oui, vous l'êtes.
+
+(Fabian amène Malvolio.)
+
+LE DUC.--Est-ce là le fou?
+
+OLIVIA.--Oui, seigneur, c'est lui-même.--Eh bien! Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Madame, vous m'avez fait un outrage, un insigne outrage.
+
+OLIVIA.--Moi, Malvolio? Non.
+
+MALVOLIO.--Vous, madame, vous-même, je vous en prie, lisez cette lettre.
+Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit là votre écriture. Écrivez
+autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour le
+style; ou dites que ce n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage;
+vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et
+dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donné tant
+de marques irrécusables de faveur, pourquoi vous m'avez recommandé de
+vous aborder en souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas
+jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux gens de bas
+étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce
+rôle par obéissance, vous avez souffert qu'on m'emprisonnât dans une
+maison ténébreuse, où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la
+dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée?
+Dites-moi pourquoi?
+
+OLIVIA.--Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, je
+l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup à la mienne: mais, sans aucun
+doute, c'est la main de Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est
+elle qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et aussitôt
+après je vous ai vu venir le sourire sur les lèvres, et mis de la
+manière qu'on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie,
+apaisez-vous; c'est un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous
+jouer là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les auteurs, vous
+serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause.
+
+FABIAN.--Daignez, madame, m'écouter un moment, et ne permettez-pas
+qu'aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cette
+heure fortunée, dont les aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans
+l'espérance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchement
+que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons comploté cette farce contre
+Malvolio que voilà, pour nous venger de certains procédés incivils et
+brutaux que nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la
+lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en récompense, il
+l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont été la suite
+méritent plutôt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien
+peser avec justice les torts réciproques dont les deux parties ont à se
+plaindre.
+
+OLIVIA.--Hélas! pauvre homme, comme ils se sont moqués de toi!
+
+LE BOUFFON.--Quoi! _il est des hommes qui naissent dans la grandeur,
+d'autres qui parviennent à la grandeur, et d'autres que la grandeur
+vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)_ J'ai fait un rôle, monsieur,
+dans cet intermède; oui, j'ai fait un certain messire Topas, monsieur:
+mais qu'est-ce que cela fait?--_Par le Seigneur, fou, je ne suis pas
+insensé._ Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: «_Madame, pourquoi
+riez-vous des platitudes de ce fou? Si vous ne riiez pas, il aurait
+un bâillon dans la bouche._» C'est ainsi que les pirouettes du temps
+amènent les vengeances.
+
+MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute.
+
+(Il sort.)
+
+OLIVIA.--Il a été cruellement joué!
+
+LE DUC.--Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. Il ne nous a
+encore rien dit du capitaine; quand ceci sera connu et que l'heure
+dorée nous rassemblera, nos tendres coeurs s'uniront par un noeud
+solennel.--En attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas
+d'ici.--Césario, venez, car vous serez toujours Césario, tant que vous
+serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez sous d'autres habits, vous
+serez la maîtresse d'Orsino, et la reine de ses volontés.
+
+(Ils sortent.)
+
+LE BOUFFON.
+
+ Quand j'étais un petit garçon
+ Et hi, et ho, au vent et à la pluie,
+ Toutes nos folies
+ Passaient pour enfantillage,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Mais lorsque je devins grand,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie;
+ Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Mais quand je vins à prendre femme,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie,
+ Je ne pus faire fortune en faisant le brave,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Mais quand j'allais au lit,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie,
+ Je me grisais avec des ivrognes,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Il y a longtemps que le monde a commencé,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie,
+ Mais, n'importe, la pièce est finie,
+ Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***
+
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
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