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+The Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Jour des Rois
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes.
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ======================================================================
+
+
+
+ LE JOUR DES ROIS
+
+ OU
+
+ CE QUE VOUS VOUDREZ
+
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS
+
+
+Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout entière à
+Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. Nous y
+retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont
+Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de ses comédies, et
+que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses _Méprises_.
+
+Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands;
+il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé Ambrogio,
+qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté et d'une
+ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, le père
+lui-même avait peine à les distinguer[1]. Paolo, c'est le nom du garçon,
+fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, Nicuola, tomba entre
+les mains de deux soldats qui la traitèrent avec beaucoup de douceur,
+dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon considérable. Ambrogio
+parvint à se sauver de la captivité, et ayant soustrait, en les cachant
+dans la terre, une grande partie de ses richesses à la cupidité des
+ennemis, il se mit à la recherche de ses enfants, racheta sa fille, mais
+ne put retrouver son fils, et le crut mort.
+
+[Note 1:
+
+ ....................... _Simillima proles,
+ Indiscreta suis, gratusque parentibus error._
+ (VIRGILE.)]
+
+Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se retira
+à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand, veuf
+depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda en
+mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu assortie du côté
+de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne voulant pas refuser
+trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il ne se séparerait
+pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir qu'il conservait
+toujours.
+
+Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un jeune
+gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente à son
+amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio à Rome, et il
+conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses parents, pour ne pas la
+laisser seule. Cette absence arrêta la passion de Lattanzio, qui changea
+bientôt d'objet et se porta vers la fille de Lanzetti, la belle Catella.
+Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours plus éprise, et apprit avec
+la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut
+obligé de faire un second voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille
+dans un couvent où était Camilla, nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait
+souvent commander toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient
+les religieuses. Nicuola écoutait quelquefois les conversations qu'il
+avait avec sa nièce Camilla. Un jour, il lui racontait avec tristesse
+qu'il avait perdu un jeune page qu'il aimait, et qui lui était
+très-nécessaire. Ce récit fit naître à Nicuola l'idée de s'habiller en
+homme, et d'entrer chez Lattanzio en qualité de page. Sa gouvernante
+l'aida dans ce projet. Elle fut admise, en effet, sous le nom de Romulo,
+dans la maison de son infidèle amant; et comme Julia, dans les _Deux
+Gentilshommes de Vérone_, elle fut bientôt chargée d'aller parler à
+sa rivale de l'amour de son maître. Catella était peu sensible aux
+sollicitations de Lattanzio; mais le faux page fit une telle impression
+sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que de la répugnance pour celui qui
+l'envoyait.
+
+Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection,
+au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo
+s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son
+père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu
+page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, dans sa
+frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de
+reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père qu'elle lui
+conduira sa fille le lendemain.
+
+Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; il le
+cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, où l'on
+avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il lie conversation avec
+la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la constance de son ancienne
+maîtresse, et prépare la réconciliation qu'achève la vue de Nicuola
+elle-même.
+
+Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit
+de sa méprise et la détrompe.
+
+Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils et
+consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était
+autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde aussi
+Catella au fils d'Ambrogio.
+
+Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence
+ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne
+connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola de
+Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits
+avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans les
+caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que
+Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches
+d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité
+de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la
+friponne Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la
+scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du
+faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola,
+un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais
+appellent _humour_, tout contribue à rendre cette pièce une des plus
+agréables de Shakspeare.
+
+Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614; mais
+dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date, on trouve
+un passage qui semblerait applicable au _Jour des rois_, Ben Jonson
+saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les défauts de
+Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III de sa
+pièce intitulée: _Every man out of his humour_:
+
+
+ «.....Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue
+ que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que cette
+ comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc amoureux
+ de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés, avec un
+ paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements trop rapprochés
+ de notre temps!»
+
+Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par
+M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une
+représentation du _Jour des Rois_, ou _Ce que vous voudrez_, est
+indiquée à la date du 2 février 1601.
+
+
+
+ LE JOUR DES ROIS
+
+ OU
+
+ CE QUE VOUS VOUDREZ
+
+
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+
+ ORSINO, duc d'Illyrie.
+ SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola.
+ ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien.
+ VALENTIN, }
+ CURIO, } gentilshommes de la suite du duc.
+ SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia.
+ UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola.
+ SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK[2].
+ MALVOLIO, intendant d'Olivia.
+ FABIEN, }
+ PAYSAN BOUFFON, }au service d'Olivia.
+ OLIVIA, riche comtesse.
+ VIOLA, amoureuse du duc.
+ MARIE, suivante d'Olivia.
+ UN PRÊTRE.
+ SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc.
+
+[Note 2: _Ague cheek_, mal de joue.]
+
+_La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine._
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Appartement dans le palais du duc.
+
+LE DUC, CURIO, _seigneurs_.
+
+(Des musiciens jouent.)
+
+LE DUC.--Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez donc; donnez-m'en
+jusqu'à ce que ma passion surchargée en soit malade et expire.--Répétez
+cet air; il avait une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille
+l'impression du doux vent du midi dont le souffle, en passant sur
+un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la fois des
+parfums.--C'est assez, pas davantage: ces sons ne sont plus aussi doux
+qu'ils l'étaient tout à l'heure. O esprit de l'amour, que tu es avide
+de fraîcheur et de nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle,
+recevant tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit sa valeur
+et son mérite, sans dégénérer et perdre tout son prix au bout d'une
+minute. L'imagination est si féconde en formes changeantes, que rien
+n'égale ses bizarres fantaisies.
+
+CURIO.--Voulez-vous venir chasser, seigneur?
+
+LE DUC.--Quoi donc, Curio?
+
+CURIO.--La biche.
+
+LE DUC.--C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble biche que j'aie
+vue. Ah! la première fois que mes yeux ont contemplé Olivia, il me
+sembla que sa présence purifiait l'air: de cet instant je fus changé en
+cerf[3], et mes désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé
+depuis de me poursuivre.--(_Valentin entre._) Eh bien! quelles nouvelles
+d'Olivia?
+
+[Note 3: Allusion à l'histoire d'Actéon.]
+
+VALENTIN.--Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai pu être admis
+devant elle, et je ne vous rapporte que cette réponse de la part de
+sa suivante. Le ciel même, avant qu'il ait été réchauffé pendant sept
+années, ne jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse
+cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle arrosera une fois
+chaque jour le pavé de sa chambre de ses larmes amères, et le tout pour
+pleurer un frère qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre
+et vive image dans son triste souvenir.
+
+LE DUC.--Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour payer ce tribut de
+tendresse à un frère, combien elle aimera quand le trait doré de l'amour
+aura donné la mort à la foule de toutes les autres affections qui vivent
+en elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, son
+coeur[4], ces trônes souverains, seront une fois occupés et remplis tout
+entiers par un seul roi suprême!--Allons nous coucher sur ces doux lits
+de fleurs: les pensers de l'amour reposent mollement sous le dais d'une
+voûte de feuillage.
+
+
+[Note 4: Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le siége
+des passions, des jugements, des sentiments.]
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La côte de la mer.
+
+VIOLA, UN CAPITAINE, _suivi de matelots_.
+
+VIOLA.--Amis, quel est ce pays?
+
+LE CAPITAINE.--C'est l'Illyrie, madame.
+
+VIOLA.--Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans l'Élysée.
+Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous, matelots?
+
+LE CAPITAINE.--C'est par un hasard que vous avez été sauvée vous-même.
+
+VIOLA.--O mon pauvre frère!--Et peut-être pourra-t-il l'être aussi par
+hasard.
+
+LE CAPITAINE.--Cela est vrai, madame; et pour augmenter votre confiance
+dans le hasard, soyez assurée que lorsque notre vaisseau s'est ouvert,
+au moment où vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes
+attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère, plein de
+prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse que lui suggéraient
+le courage et l'espoir à un gros mât qui surnageait sur les flots: je
+l'y ai vu assis comme Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front
+avec les vagues, tant que j'ai pu le voir.
+
+VIOLA.--Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez de me dire. Mon
+propre salut me fait naître l'espérance (et votre récit l'encourage)
+qu'il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays?
+
+LE CAPITAINE.--Oui, madame, très-bien; car je suis né et j'ai été élevé
+à moins de trois lieues de cet endroit même.
+
+VIOLA.--Qui gouverne ici?
+
+LE CAPITAINE.--Un duc aussi illustre par son caractère que par son nom.
+
+VIOLA.--Quel est son nom?
+
+LE CAPITAINE.--Orsino.
+
+VIOLA.--Orsino! J'ai entendu mon père le nommer; il était garçon alors.
+
+LE CAPITAINE.--Il l'est encore, ou du moins il l'était tout
+dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis parti d'ici, et alors
+il courait un bruit tout récent (vous savez que les petits causent
+toujours sur ce que font les grands) qu'il sollicitait l'amour de la
+belle Olivia.
+
+VIOLA.--Qui est-elle?
+
+LE CAPITAINE.--Une vertueuse jeune personne, la fille d'un comte qui est
+mort il y a environ un an; il la laissa en mourant à la protection de
+son fils, son frère, qui est mort aussi peu de temps après, et c'est
+pour l'amour de ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la
+société des hommes.
+
+VIOLA.--Oh! que je voudrais être au service de cette dame et y rester
+inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie eu le temps de mûrir mes
+desseins!
+
+LE CAPITAINE.--Cela serait difficile à obtenir. Elle ne veut écouter
+aucune proposition, non pas même celle du duc.
+
+VIOLA.--Capitaine, tu as une heureuse physionomie; et quoique la nature
+renferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant je
+suis portée à croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux
+dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement, cache ce que
+je suis, et aide-moi à me procurer le déguisement dont j'aurai peut-être
+besoin pour exécuter mes projets. Je veux m'attacher au service de ce
+duc. Tu me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en valoir
+la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler sur divers tons
+de musique variée, qui lui rendront mon service agréable. Ce qui peut
+advenir plus tard, je l'abandonne au temps: conforme seulement ton
+silence à mes désirs.
+
+LE CAPITAINE.--Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand ma
+langue sera indiscrète, que mes yeux cessent de voir!
+
+VIOLA.--Je te remercie, conduis-moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Appartement de la maison d'Olivia.
+
+SIR TOBIE et MARIE.
+
+SIR TOBIE.--Que diable prétend ma nièce en prenant si fort à coeur la
+mort de son frère? Je suis sûr, moi, que le chagrin est ennemi de la
+vie.
+
+MARIE.--Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleure
+heure le soir. Madame votre nièce a de grandes objections[5] à vos
+heures indues.
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée[6].
+
+[Note 5: En anglais _exceptions_, d'où la réponse de sir Tobie.]
+
+[Note 6: _Let her except before excepted._]
+
+MARIE.--Fort bien; mais il faut vous confiner dans les modestes limites
+de l'ordre.
+
+SIR TOBIE.--_Confiner_[7]! je ne me tiendrai pas plus finement que je
+ne fais; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ou
+sinon qu'elles se pendent à leurs propres tirants.
+
+[Note 7: _To confine_, jeu de mots sur _confine_ et _fine_.]
+
+MARIE.--Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais madame en parler
+encore hier, ainsi que de cet imbécile chevalier que vous avez amené un
+soir ici pour lui faire la cour.
+
+SIR TOBIE.--Quoi? sir André Ague-cheek?
+
+MARIE.--Oui, lui-même.
+
+SIR TOBIE.--C'est un homme des plus braves qu'il y ait en Illyrie.
+
+MARIE.--Et qu'importe à la chose?
+
+SIR TOBIE.--Comment! il a trois mille ducats de rente.
+
+MARIE.--Oui! mais il ne fera qu'une année de tous ses ducats: c'est un
+vrai fou, un prodigue.
+
+SIR TOBIE.--Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il joue de la viole
+de Gambo[8], il parle trois ou quatre langues, mot à mot, sans livre, et
+il possède les meilleurs dons de nature.
+
+[Note 8: Instrument qu'on tenait entre les jambes.]
+
+MARIE.--Oh! oui, certes, il les possède au naturel; car, outre que c'est
+un sot, c'est un grand querelleur; et si ce n'est qu'il a le don d'un
+lâche pour apaiser la fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est
+l'opinion des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau.
+
+SIR TOBIE.--Par cette main, ce sont des bélîtres, des détracteurs, que
+ceux qui tiennent de lui ces propos.--Qui sont-ils?
+
+MARIE.--Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est ivre toutes les
+nuits en votre compagnie.
+
+SIR TOBIE.--A force de porter des santés à ma nièce: je boirai à sa
+santé aussi longtemps qu'il y aura un passage dans mon gosier, et du vin
+en Illyrie. C'est un lâche et un poltron[9] que celui qui ne veut pas
+boire à ma nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un sabot
+de village. Allons, fille, _castiliano vulgo_[10]: voici sir André
+Ague-face.
+
+[Note 9: _Coystril_, un coq peureux.]
+
+[Note 10: _Castiliano vulgo_, à l'espagnole.]
+
+(Entre sir André Ague-cheek.)
+
+SIR ANDRÉ.--Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, sir Tobie Belch?
+
+SIR TOBIE.--Ah! mon cher sir André!
+
+SIR ANDRÉ, _à Marie_.--Salut, jolie grondeuse.
+
+MARIE.--Salut, monsieur.
+
+SIR TOBIE.--Accoste, sir André, accoste.
+
+SIR ANDRÉ.--Qu'est-ce que c'est?
+
+SIR TOBIE.--La femme de chambre de ma nièce.
+
+SIR ANDRÉ.--Belle madame _Accoste_, je désire faire connaissance avec
+vous.
+
+MARIE.--Mon nom est Marie, monsieur.
+
+SIR ANDRÉ.--Belle madame Marie _Accoste_....
+
+SIR TOBIE.--Vous vous méprenez, chevalier. Quand je dis _accoste_, je
+veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui votre cour, attaquez-la.
+
+SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer ainsi en
+compagnie. Est-ce là le sens du mot _accoste_?
+
+MARIE.--Portez-vous bien, messieurs.
+
+SIR TOBIE.--Si tu la laisses partir ainsi, sir André, puisses-tu ne
+jamais tirer l'épée!
+
+SIR ANDRÉ.--Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne veux jamais tirer
+l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir des sots sous la main?
+
+MARIE.--Monsieur, je ne vous ai pas sous la main.
+
+SIR ANDRÉ.--Par ma foi, vous allez l'avoir tout à l'heure, car voici ma
+main.
+
+MARIE.--Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je vous prie de
+porter votre main à la baratte au beurre, et laissez-la boire.
+
+SIR ANDRÉ.--Pourquoi, mon cher coeur? quelle est votre métaphore?
+
+MARIE.--Elle est sèche, monsieur[11].
+
+[Note 11: Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la
+chiromancie, une main sèche signifie ici une constitution froide.]
+
+SIR ANDRÉ.--Comment donc! je le crois bien; je ne suis pas assez âne
+pour ne pas tenir ma main sèche. Mais que signifie votre plaisanterie?
+
+MARIE.--C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur.
+
+SIR ANDRÉ.--En avez-vous beaucoup de semblables?
+
+MARIE.--Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: allons, je
+laisse aller votre main, je suis desséchée[12].
+
+(Marie sort.)
+
+[Note 12: _I am barren._]
+
+SIR TOBIE.--Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin des Canaries; je
+ne t'ai jamais vu si bien terrassé.
+
+SIR ANDRÉ.--Jamais de votre vie, je pense, à moins que vous ne me voyez
+terrassé par le canarie. Il me semble qu'il y a des jours où je n'ai pas
+plus d'esprit qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis un
+grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort à mon esprit.
+
+SIR TOBIE.--Il n'y a pas de doute.
+
+SIR ANDRÉ.--Si je le croyais, je m'en abstiendrais.--Je retourne chez
+moi à cheval demain, sir Tobie.
+
+SIR TOBIE.--Pourquoi, mon cher chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Que signifie pourquoi[13]? Le faire ou ne le pas faire? Je
+voudrais avoir employé à apprendre les langues le temps que j'ai mis à
+l'escrime, à la danse, à la chasse à l'ours.--Oh! si j'avais suivi les
+beaux-arts!
+
+[Note 13: _Pourquoi_, en français dans le texte.]
+
+SIR TOBIE.--Oh! vous auriez eu une superbe chevelure.
+
+SIR ANDRÉ.--Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux?
+
+SIR TOBIE.--Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne frisent pas
+naturellement.
+
+SIR ANDRÉ.--Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas vrai?
+
+SIR TOBIE.--A merveille. Ils pendent droit comme le lin sur une
+quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère vous prendre entre ses
+jambes et vous filer.
+
+SIR ANDRÉ.--Ma foi, je retourne chez moi demain, sir Tobie. Votre nièce
+ne veut pas se laisser voir, ou, si elle voit quelqu'un, il y a quatre
+à parier contre un qu'elle ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui
+est ici tout près, lui fait la cour.
+
+SIR TOBIE.--Elle ne veut point du comte. Elle ne veut point de mari
+au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge, ni en esprit. Je lui en ai
+entendu faire le serment. Hem! il y a de la résolution là-dedans, ami!
+
+SIR ANDRÉ.--Je veux rester un mois de plus. Je suis l'homme du monde qui
+a les idées les plus drôles: j'aime extrêmement les mascarades et les
+bals tout à la fois.
+
+SIR TOBIE.--Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il soit, au-dessous du
+rang de mes supérieurs....; et cependant je ne veux pas me comparer à un
+vieillard.
+
+SIR TOBIE.--Quel est votre talent pour une _gaillarde_[14], chevalier?
+
+[Note 14: Espèce de danse.]
+
+SIR ANDRÉ.--Hé! je suis en état de faire une cabriole[15].
+
+[Note 15: _Caper_, cabriole, capre.]
+
+SIR TOBIE.--Et moi je sais découper le mouton.
+
+SIR ANDRÉ.--Et je me flatte d'avoir le saut en arrière aussi vigoureux
+qu'aucun homme de l'Illyrie.
+
+SIR TOBIE.--Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi tenir ces dons
+derrière le rideau? Craignez-vous qu'ils prennent la poussière comme le
+portrait de madame Mall[16]? Que n'allez-vous à l'église en dansant une
+_gaillarde_, pour revenir chez vous en dansant une _courante_? Je ne
+marcherais plus qu'au pas d'une _gigue_; je ne voudrais même uriner que
+sur un pas de cinq[17]. Que prétendez-vous? Le monde est-il fait pour
+qu'on enfouisse ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse
+constitution de votre jambe, que vous aviez été formé sous l'étoile
+d'une gaillarde.
+
+[Note 16: _Mall_, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales
+des lieux de prostitution.]
+
+[Note 17: _A cinque-pace._]
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, elle est fortement constituée, et elle a assez
+bonne grâce avec un bas de couleur de flamme. Irons-nous à quelques
+divertissements?
+
+SIR TOBIE.--Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous pas nés sous le
+Taureau?
+
+SIR ANDRÉ.--Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le coeur[18].
+
+[Note 18: Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes
+affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines
+constellations.]
+
+SIR TOBIE.--Non, monsieur, ce sont les jambes et les cuisses. Que je
+vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: ah! ah! à merveille.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Appartement du palais du duc.
+
+VALENTIN ET VIOLA _en habit de page_
+
+VALENTIN.--Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, Césario, vous
+avez bien l'air de faire une grande fortune: il n'y a encore que trois
+jours qu'il vous connaît, et vous n'êtes déjà plus un étranger.
+
+VIOLA.--Vous craignez donc ou l'inconstance de son humeur, ou ma
+négligence, pour mettre ainsi en doute la durée de son affection? Est-il
+inconstant, monsieur, dans ses goûts?
+
+VALENTIN.--Non, croyez-moi.
+
+(Entrent le duc et Curio; suite.)
+
+VIOLA, _à Valentin_.--Je vous remercie.--Voici le comte qui vient.
+
+LE DUC.--Qui de vous a vu Césario?
+
+VIOLA.--Il est à votre suite, seigneur: me voici.
+
+LE DUC, _aux autres_.--Retirez-vous un moment à l'écart.--Césario, tu es
+instruit de tout; je t'ai ouvert le livre secret de mon coeur. Ainsi,
+bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire
+l'entrée: poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra
+racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience.
+
+VIOLA.--Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi abandonnée à son
+chagrin qu'on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir.
+
+LE DUC.--Fais du bruit, brave toutes les bienséances, plutôt que de
+revenir sans succès.
+
+VIOLA.--Admettez que je puisse lui parler, seigneur; que lui dirai-je
+alors?
+
+LE DUC.--Ah! dévoile-lui toute la violence de mon amour; étonne-la
+du récit de ma tendresse. Il te siéra bien de lui représenter mes
+souffrances; elle l'écoutera avec plus d'intérêt dans la bouche de ta
+jeunesse, qu'elle ne ferait dans celle d'un député plus grave.
+
+VIOLA.--Je ne le pense pas, seigneur.
+
+LE DUC.--Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes belles années,
+que de dire que tu es un homme. Les lèvres de Diane ne sont pas plus
+fraîches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble à l'organe
+d'une jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi te rend
+propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que ton étoile te destine à
+cette négociation.--(_Aux autres_.) Accompagnez-le, au nombre de quatre
+ou cinq, tous même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve jamais
+mieux que quand je suis seul.--(_A Viola._) Réussis dans ce message, et
+tu vivras aussi indépendant que ton maître; sa fortune sera la tienne.
+
+VIOLA.--Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre maîtresse.--(_Le duc
+sort._) Lutte remplie d'obstacles! Quel que soit mon rôle en lui faisant
+ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Appartement de la maison d'Olivia.
+
+MARIE et LE BOUFFON.
+
+MARIE.--Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai pas assez mes
+lèvres pour qu'un crin puisse y entrer, dans le but de t'excuser; ma
+maîtresse te fera pendre pour t'être absenté.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! qu'elle me pende; quiconque est bien pendu dans ce
+monde n'a plus rien à redouter.
+
+MARIE.--Compte là-dessus.
+
+LE BOUFFON.--Il ne voit plus personne à craindre.
+
+MARIE.--Bonne réponse de carême[19]! Je puis t'apprendre l'origine de
+ces mots.
+
+[Note 19: _A lenten answer_, réponse brève et misérable.]
+
+LE BOUFFON.--D'où vient-il, bonne dame Marie?
+
+MARIE.--De la guerre; et tu peux le dire hardiment dans tes folies.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! que Dieu donne la sagesse à ceux qui l'ont, et que
+ceux qui sont fous fassent usage de leurs talents.
+
+MARIE.--Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps absent, ou tout
+au moins renvoyé; n'est-ce pas la même chose pour toi que d'être pendu?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, une bonne pendaison prévient un mauvais
+mariage[20]. Et quant au malheur d'être renvoyé, l'été y pourvoira[21].
+
+[Note 20: Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve
+à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Un
+voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s'écria qu'elle
+demandait sa grâce avec la condition d'usage. Le condamné se retourne,
+et à peine l'a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons,
+fouette, cocher!]
+
+[Note 21: Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison de
+l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à la
+belle étoile.]
+
+MARIE.--Tu es donc bien résolu?
+
+LE BOUFFON.--Non pas; mais je suis résolu sur deux points.
+
+MARIE.--En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; ou si tous les
+deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre.
+
+LE BOUFFON.--Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, va ton chemin. Si
+sir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituelle
+pièce de la chair d'Ève qu'aucune en Illyrie.
+
+MARIE.--Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse; fais tes
+excuses sagement, cela vaudra mieux.
+
+(Marie sort.)
+
+(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)
+
+LE BOUFFON.--Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veine
+de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent te posséder ne sont souvent
+que des fous; et moi, qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais
+passer pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou spirituel
+vaut mieux qu'un esprit fou.--Dieu vous bénisse, maîtresse!
+
+OLIVIA.--Faites sortir cet imbécile.
+
+LE BOUFFON.--Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? Emmenez madame.
+
+OLIVIA.--Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus de toi; d'ailleurs
+tu deviens malhonnête.
+
+LE BOUFFON.--Deux défauts, madonna, que la boisson et les bons conseils
+corrigeront; car donnez à boire à un fou à sec, et le fou cessera
+d'être à sec; recommandez à un homme malhonnête de se corriger, s'il se
+corrige, il ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que le
+ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est corrigé n'est que
+rapetassé: la vertu qui s'égare n'est que rapetassée de vice, et le vice
+qui s'amende n'est que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple
+peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède? Comme il n'y a
+point d'homme vraiment déshonoré autre que le misérable, de même
+la beauté n'est qu'une fleur.--La dame a commandé de faire sortir
+l'imbécile; en conséquence, je le répète, faites-la sortir.
+
+OLIVIA.--Monsieur, je leur ai commandé de vous faire sortir.
+
+LE BOUFFON.--Une méprise du plus haut degré! Madame, _cuclus non facit
+monachum_[22]; c'est comme qui dirait, je ne porte pas d'habit de fou
+dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver que
+vous êtes une folle.
+
+[Note 22: Le capuchon ne fait pas le moine.]
+
+OLIVIA.--Peux-tu le prouver?
+
+LE BOUFFON.--Très-adroitement, bonne madonna.
+
+OLIVIA.--Voyons ta preuve.
+
+LE BOUFFON.--Il faut que je vous catéchise pour cela, madame.--Ma bonne
+petite souris de vertu, répondez-moi.
+
+OLIVIA.--Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps, je vous
+demanderai votre preuve.
+
+LE BOUFFON.--Bonne madame, pourquoi êtes-vous en deuil?
+
+OLIVIA.--Mon cher fou, pour la mort de mon frère.
+
+LE BOUFFON.--Je crois, madame, que son âme est en enfer.
+
+OLIVIA.--Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel.
+
+LE BOUFFON.--Vous n'en êtes que d'autant plus folle, madame, d'être en
+deuil, de ce que l'âme de votre frère est dans le ciel.--Emmenez la
+folle, messieurs.
+
+OLIVIA.--Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne s'amende-t-il pas?
+
+MALVOLIO.--Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que les angoisses
+de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait déchoir le sage amende
+toujours le fou.
+
+LE BOUFFON.--Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmité,
+afin d'augmenter votre folie! Sir Tobie jurera que je ne suis pas un
+renard; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager
+que vous n'êtes pas fou.
+
+OLIVIA.--Que répondez-vous à cela, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Je m'étonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser des
+stériles propos d'un pareil coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par
+un fou ordinaire qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez,
+il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que vous ne lui
+fournissiez pas matière, le voilà bâillonné. Je proteste que je tiens
+tous ces hommes sensés, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pour
+n'être eux-mêmes rien de mieux que les bouffons de fous.
+
+OLIVIA.--Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre, Malvolio, et votre
+goût en est dépravé. Quiconque est généreux, sans reproche, et d'une
+humeur franche, gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que
+vous croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance dans un
+fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, et il n'y a point
+d'amertume dans les railleries d'un homme connu pour sage, quoiqu'il ne
+fasse que censurer.
+
+LE BOUFFON.--Que Mercure te donne le don de mentir, en récompense de ce
+que tu parles si bien des fous!
+
+(Entre Marie.)
+
+MARIE.--Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme qui désire
+beaucoup vous parler.
+
+OLIVIA.--De la part du comte Orsino, n'est-ce pas?
+
+MARIE.--Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune homme, et bien
+accompagné.
+
+OLIVIA.--Qui de mes gens l'arrête à ma porte?
+
+MARIE.--Sir Tobie, madame, votre parent.
+
+OLIVIA.--Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot qui ne soit d'un
+insensé. (_Marie sort._)--Allez, Malvolio; si c'est un message de la
+part du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi; tout ce que
+vous voudrez pour m'en débarrasser. (_Malvolio sort._) (_Au bouffon._)
+Tu vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît aux
+gens.
+
+LE BOUFFON.--Vous avez parlé pour nous, madame, comme si votre fils aîné
+était un fou. Que Jupiter veuille remplir son crâne de cervelle; car
+voici un de vos parents qui a une _pie-mère_[23] des plus faibles.
+
+[Note 23: La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau
+lui-même.]
+
+(Entre sir Tobie Belch.)
+
+OLIVIA.--Sur mon honneur, il est à demi-ivre.--Qui est-ce qui est à la
+porte, cousin?
+
+SIR TOBIE.--Un gentilhomme.
+
+OLIVIA.--Un gentilhomme! quel gentilhomme?
+
+SIR TOBIE.--C'est un gentilhomme.... La peste soit des harengs saurs! Eh
+bien! sot?
+
+LE BOUFFON.--Bon! Sir Tobie....
+
+OLIVIA.--Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagné de
+si bonne heure cette léthargie?
+
+SIR TOBIE.--La luxure[24]; je défie la luxure.--Il y a quelqu'un à la
+porte.
+
+[Note 24: Équivoque entre _lechery_ et _lethargy_.]
+
+OLIVIA.--Oui, certes: qui est-ce?
+
+SIR TOBIE.--Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en embarrasse
+guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme je vous le dis: oui, cela
+m'est égal. (Il sort.)
+
+OLIVIA.--A quoi ressemble un homme ivre, fou?
+
+LE BOUFFON.--A un homme noyé, à un fou, et à un frénétique; un verre de
+plus après qu'il est en chaleur en fait un fou: le second le jette dans
+la frénésie, et un troisième le noie.
+
+OLIVIA.--Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille sur mon cousin;
+car il en est au troisième degré de la boisson, il est noyé; va, veille
+sur lui.
+
+LE BOUFFON.--Il n'est encore que fou, madame; et le fou aura soin du
+fou. (Le bouffon sort.)
+
+(Malvolio rentre.)
+
+MALVOLIO.--Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui ai dit que vous
+étiez malade: il répond qu'il s'attendait à cela, et que c'est pour
+cela qu'il vient vous parler: je lui ai dit que vous étiez endormie; il
+semble qu'il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour
+cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? Il est cuirassé
+contre toute espèce de refus.
+
+OLIVIA.--Dites-lui qu'il ne me parlera pas.
+
+MALVOLIO.--On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va s'établir à
+votre porte, comme le poteau d'un shériff[25], et se faire pied de banc;
+mais qu'il vous parlera.
+
+[Note 25: Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les
+actes publics, les ordonnances, etc.]
+
+OLIVIA.--Quelle espèce d'homme est-ce?
+
+MALVOLIO.--Mais de l'espèce des hommes.
+
+OLIVIA.--Et quelles sont ses manières?
+
+MALVOLIO.--De fort mauvaises manières. Il veut vous parler, que vous
+vouliez ou non.
+
+OLIVIA.--Et sa personne, son âge?
+
+MALVOLIO.--Il n'est pas encore assez âgé pour un homme, ni assez jeune
+pour un enfant; il est ce qu'est une cosse avant qu'elle devienne pois;
+ou un fruit vert, quand il est sur le point d'être une pomme; au point
+de séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, et
+il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait de sa mère n'est pas
+encore tout à fait sorti de ses veines.
+
+OLIVIA.--Qu'il vienne; appelez ma demoiselle.
+
+MALVOLIO.--Mademoiselle, madame vous appelle.
+
+(Il sort.)
+
+(Marie rentre.)
+
+OLIVIA.--Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon visage: nous
+consentons à écouter encore une fois l'ambassade d'Orsino.
+
+(Entre Viola.)
+
+VIOLA.--Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis?
+
+OLIVIA.--Adressez-moi la parole, je répondrai pour elle; que
+voulez-vous?
+
+VIOLA.--Très-radieuse, parfaite et incomparable beauté....--Je vous
+prie, dites-moi si c'est là la maîtresse de la maison, car je ne l'ai
+jamais vue. Je serais bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car
+outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis donné beaucoup
+de peine, pour l'apprendre par coeur. Généreuses beautés, ne me faites
+essuyer aucun dédain; je suis extrêmement susceptible à la plus légère
+marque de mépris.
+
+OLIVIA.--De quelle part venez-vous, monsieur?
+
+VIOLA.--Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus que je n'ai
+étudié; et cette question s'écarte de mon rôle. Aimable dame, donnez-moi
+l'assurance positive que vous êtes la maîtresse du logis, afin que je
+puisse procéder à ma harangue.
+
+OLIVIA.--Êtes-vous comédien?
+
+VIOLA.--Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je jure par
+les griffes de la méchanceté que je ne suis pas ce que je représente.
+Êtes-vous la dame du logis?
+
+OLIVIA.--Si je ne me vole pas moi-même, je la suis.
+
+VIOLA.--Très-certainement si vous l'êtes, vous vous volez vous-même. Car
+ce qui est à vous, pour en faire don, n'est pas à vous pour le tenir en
+réserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon
+discours à votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message.
+
+OLIVIA.--Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important, je vous
+dispense de l'éloge.
+
+VIOLA.--Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il est poétique.
+
+OLIVIA.--Il n'en ressemble que mieux à une fiction; je vous en prie,
+gardez-le pour vous. On m'a dit que vous étiez impertinent à ma porte,
+et j'ai permis votre entrée, plus pour vous contempler avec étonnement,
+que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous; si vous
+jouissez de votre raison, soyez court: je ne suis pas dans une lune à
+soutenir un dialogue aussi extravagant.
+
+MARIE.--Voulez-vous déployer les voiles, monsieur? Voici votre chemin.
+
+VIOLA.--Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un peu plus
+longtemps.--(_A Olivia._) Pacifiez un peu votre géant, ma chère
+dame[26].
+
+[Note 26: Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dans
+les romans, et à la petite taille de Marie.]
+
+OLIVIA.--Déclarez-moi vos intentions.
+
+VIOLA.--Je suis un messager.
+
+OLIVIA.--Sûrement, vous avez quelque chose de bien affreux à
+m'apprendre, puisque le début de votre politesse est si craintif;
+expliquez l'objet de votre message.
+
+VIOLA.--Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous apporte ni
+déclaration de guerre, ni imposition d'hommage; je porte la branche
+d'olivier dans ma main: mes paroles sont, comme le sujet, des paroles de
+paix.
+
+OLIVIA.--Et cependant vous avez commencé bien brusquement. Qu'êtes-vous?
+Que voulez-vous?
+
+VIOLA.--Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de mon rôle que je
+l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussi
+secrètes que la virginité, sacrées pour vos oreilles, profanation pour
+toute autre.
+
+OLIVIA, _à Marie_.--Laissez-nous seuls. Nous désirons connaître ces
+choses sacrées. (_Marie sort._) Maintenant, monsieur, votre texte?
+
+VIOLA.--Très-chère dame....
+
+OLIVIA.--Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut dire
+beaucoup de choses!--Où est votre texte?
+
+VIOLA.--Dans le sein d'Orsino.
+
+OLIVIA.--Dans son sein? Dans quel chapitre de son sein?
+
+VIOLA.--Pour vous répondre avec méthode, dans le premier chapitre de son
+coeur.
+
+OLIVIA.--Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure. N'avez-vous rien
+de plus à dire?
+
+VIOLA.--Chère madame, laissez-moi voir votre visage.
+
+OLIVIA.--Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avec
+mon visage? Vous voilà maintenant hors de votre texte; mais nous allons
+tirer le rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà
+comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait?
+
+(Elle ôte son voile.)
+
+VIOLA.--Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.
+
+OLIVIA.--C'est dans le grain, monsieur; cela résistera à la pluie et au
+vent.
+
+VIOLA.--C'est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis,
+et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même les
+couleurs. Madame, vous êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si
+vous conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser de copie au
+monde.
+
+OLIVIA.--Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: je donnerai
+plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaque
+parcelle, chaque article sera coté dans mon testament; par exemple,
+_item_, deux lèvres passablement vermeilles: _item_, deux yeux gris avec
+des paupières dessus: _item_, un cou, un menton, et ainsi de suite.
+Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation?
+
+VIOLA.--Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière; mais
+fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur et maître vous
+aime. Oh! un pareil amour mérite d'être récompensé, fussiez-vous
+couronnée comme la beauté incomparable.
+
+OLIVIA.--Comment m'aime-t-il?
+
+VIOLA.--Avec des adorations, des larmes fécondes, des gémissements qui
+tonnent l'amour, et des soupirs de feu[27].
+
+[Note 27: Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.]
+
+OLIVIA.--Votre maître connaît mes dispositions: je ne puis l'aimer.
+Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il est noble, d'un rang
+illustre, d'une jeunesse sans tache et dans toute sa fraîcheur. Il a les
+suffrages de tout le monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein
+de grâce dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces qualités,
+je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait dû se le tenir pour
+dit.
+
+VIOLA.--Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, si je
+souffrais comme il souffre, si ma vie était une mort, je ne trouverais
+aucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas.
+
+OLIVIA.--Eh! que feriez-vous?
+
+VIOLA.--Je me bâtirais une cabane de saule[28] à votre porte, et j'irais
+voir mon âme dans sa demeure; je composerais des chants loyaux sur
+l'amour méprisé, et je les chanterais de toute ma voix même au milieu de
+la nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, et
+je forcerais la babillarde commère de l'air à répéter _Olivia_! Oh! vous
+ne pourriez trouver de repos entre les éléments de l'air et de la terre,
+que vous n'eussiez eu pitié de moi.
+
+[Note 28: Arbre de la mélancolie et des amants.]
+
+OLIVIA.--Vous pourriez faire beaucoup de choses! Quelle est votre
+parenté?
+
+VIOLA.--Au-dessus de ma fortune; et cependant ma fortune est suffisante:
+je suis gentilhomme.
+
+OLIVIA.--Retournez vers votre maître: je ne puis l'aimer; qu'il n'envoie
+plus chez moi; à moins que, par hasard, vous ne reveniez encore, pour me
+dire comment il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines;
+dépensez ceci pour l'amour de moi.
+
+VIOLA.--Je ne suis point un messager à gages, madame: gardez votre
+bourse; c'est mon maître, et non pas moi, qui a besoin de récompense.
+Puisse l'amour changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez; et
+que votre ardeur, comme celle de mon maître, ne rencontre que le mépris!
+Adieu, beauté cruelle.
+
+(Elle sort.)
+
+OLIVIA.--_Quelle est votre parenté?_--_Au-dessus de ma fortune_,
+répond-il, _et pourtant ma fortune est suffisante._--_Je suis
+gentilhomme._ Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet. Ton langage, ta
+physionomie, ta tournure, tes actions et tes sentiments te donnent dix
+fois des armoiries.--N'allons pas trop vite.--Doucement, doucement! Si
+le maître était le serviteur! Allons donc!--Comment peut-on prendre
+si promptement la contagion? Il me semble que je sens toutes les
+perfections de ce jeune homme se glisser furtivement et subtilement dans
+mes yeux. Allons, soit.--Holà, Malvolio!
+
+(Rentre Malvolio.)
+
+MALVOLIO.--Me voici, madame, à vos ordres.
+
+OLIVIA.--Cours après ce messager impertinent, l'homme du comte: il a
+laissé cette bague ici malgré moi; dis-lui que je n'en veux point.
+Recommande-lui bien de ne pas flatter son maître, et de ne pas nourrir
+ses espérances: je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut
+revenir ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. Cours
+vite, Malvolio.
+
+MALVOLIO.--Madame, j'y cours.
+
+(Il sort.)
+
+OLIVIA.--Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de trouver que
+mes yeux sont des flatteurs qui en imposent à mon jugement[29]. Destin,
+montre ta puissance: nous ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui est
+décrété doit arriver; qu'il en soit fait ainsi!
+
+(Elle sort.)
+
+[Note 29: _Mine eye too great a flatterer for my mind._]
+
+FIN DU PREMIER ACTE
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le bord de la mer.
+
+ANTONIO, SÉBASTIEN.
+
+ANTONIO.--Vous ne voulez pas rester plus longtemps? Et vous ne voulez
+pas que je vous accompagne?
+
+SÉBASTIEN.--Non, je vous en prie; mon étoile jette sur moi une clarté
+sinistre: la malignité de ma destinée pourrait peut-être empoisonner la
+vôtre. Je vous demanderai donc la permission de porter mes maux tout
+seul: ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi, que d'en
+faire retomber une partie sur vous.
+
+ANTONIO.--Faites-moi connaître au moins en quel lieu vous vous proposez
+d'aller.
+
+SÉBASTIEN.--Non, non, monsieur; le voyage que j'ai résolu est une
+véritable extravagance.--Cependant je remarque en vous une discrétion si
+délicate que vous ne chercherez pas à m'extorquer le secret que je veux
+garder... Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler moi-même.
+Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, que mon nom est
+Sébastien, que j'ai changé en celui de Rodrigo; mon père était ce
+Sébastien de Messaline, dont je sais que vous avez ouï parler. Il a
+laissé après lui deux enfants, moi, et une soeur, tous deux nés à la
+même heure: s'il eût plu au ciel, nous aurions de même fini notre vie
+ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez changé mes destins; car
+quelques heures avant que vous m'ayez retiré des abîmes de la mer, ma
+soeur était noyée.
+
+ANTONIO.--Hélas! funeste jour!
+
+SÉBASTIEN.--Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on dît qu'elle me
+ressemblait beaucoup, passait pour belle aux yeux de beaucoup de gens.
+Il ne me convient pas à moi d'oser avoir d'elle une aussi haute idée que
+les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment qu'elle portait
+une âme que l'envie même était forcée de dire belle. Elle est noyée,
+monsieur, dans l'eau salée, et il me semble que je vais encore y noyer
+son souvenir.
+
+ANTONIO.--Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise chère que je vous ai
+fait faire.
+
+SÉBASTIEN.--Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de me pardonner
+l'embarras que je vous ai causé.
+
+ANTONIO.--Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez pas me tuer,
+permettez-moi d'être votre serviteur.
+
+SÉBASTIEN.--Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage, je veux dire,
+tuer celui que vous avez sauvé, n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un
+mot: mon coeur est plein de reconnaissance; et je suis encore si près
+d'avoir les manières de ma mère, qu'un peu plus et mes yeux vont me
+trahir. Je vais à la cour du comte Orsino: adieu.
+
+(Il sort.)
+
+ANTONIO.--Que la bonté de tous les dieux ensemble accompagne tes pas!
+J'ai beaucoup d'ennemis à la cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais
+pas à t'y revoir.--Mais, advienne que pourra, je t'adore tant, que pour
+toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y aller.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Une rue.
+
+VIOLA _entre_, MALVOLIO _la suit_.
+
+MALVOLIO.--N'étiez-vous pas, il y a un moment, avec la comtesse Olivia?
+
+VIOLA.--A l'instant même, monsieur; en marchant d'un pas ordinaire je ne
+suis encore arrivé qu'ici.
+
+MALVOLIO.--Elle vous renvoie cette bague, monsieur; vous auriez pu
+m'épargner cette peine, et la reprendre vous-même. Elle ajoute, en
+outre, que vous ayez à bien assurer votre maître qu'il peut désespérer,
+et qu'elle ne veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais
+la hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que ce ne soit pour
+rapporter la manière dont votre seigneur, entendez-le bien, aura pris
+son refus.
+
+VIOLA.--Elle a reçu cette bague de moi: je n'en veux point.
+
+MALVOLIO.--Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment jetée: et son
+intention est qu'elle vous soit rendue. (_Il la jette à ses pieds._)
+Si elle vaut la peine que vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux;
+sinon, qu'elle soit à celui qui la trouvera.
+
+(Il sort.)
+
+VIOLA.--Je n'ai point laissé de bague chez elle; que veut dire cette
+dame? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l'ait charmée!--Elle
+m'a bien regardée, et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux
+égaraient sa langue; car elle ne me parlait que par mots interrompus et
+d'un air distrait. Elle m'aime sûrement. C'est une ruse de sa passion
+qui m'invite à la revoir par ce grossier messager. Ce n'est point du
+tout une bague de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé;
+c'est pour moi-même.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvre
+femme, il vaudrait mieux pour elle être amoureuse d'un songe!
+Déguisement, tu es, je le vois, une méchanceté, dont l'adroit ennemi du
+genre humain sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont
+quelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire du
+coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de notre fragilité, et non pas
+la nôtre; car nous sommes ce que nous avons été faites. Comment ceci
+s'arrangera-t-il? Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille
+métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans sa méprise,
+parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout ceci deviendra? Mon état me
+fait désespérer de l'amour de mon maître; et étant une femme, hélas! que
+d'inutiles soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est à toi de
+débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop compliqué pour que je
+le puisse dénouer.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Appartement de la maison d'Olivia.
+
+SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK.
+
+SIR TOBIE.--Approchez, sir André. N'être pas au lit après minuit, c'est
+être levé de bonne heure; et _diluculo surgere_[30]....., vous savez....
+
+[Note 30: «Se lever au petit jour est utile à la santé,» _adage latin_.]
+
+SIR ANDRÉ.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'être
+levé tard c'est être levé tard.
+
+SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide!
+Être debout après minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin;
+en sorte qu'aller se coucher après minuit, c'est aller se coucher de
+bonne heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments?
+
+SIR ANDRÉ.--On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutôt composée
+du boire et du manger.
+
+SIR TOBIE.--Vous êtes un savant: allons donc manger et boire.--Holà!
+Marianne, entendez-vous?--Un flacon de vin.
+
+(Entre le bouffon.)
+
+SIR ANDRÉ.--Voici, ma foi, le fou qui vient.
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait à
+nous trois?
+
+SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson.
+
+SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour
+quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce
+que celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies
+hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant
+l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, en vérité; je t'ai
+envoyé douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reçus?
+
+LE BOUFFON.--Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon jupon court; car le
+nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet[31]; madame a la main
+blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon.
+
+[Note 31: _A whipstock_, il a l'odorat fin.]
+
+SIR ANDRÉ.--Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons,
+une chanson.
+
+SIR TOBIE.--Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous une chanson.
+
+SIR ANDRÉ.--Voilà encore un teston de moi; si un chevalier donne....
+
+LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale?
+
+SIR TOBIE.--Une chanson d'amour, une chanson d'amour!
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, oui; je ne me soucie point de morale.
+
+LE BOUFFON _chante_.
+
+ O ma maîtresse! où êtes-vous errante?
+ Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance,
+ Votre amant qui peut chanter haut ou bas.
+ Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur:
+ Les voyages finissent par la rencontre des amants,
+ C'est ce que sait le fils de tout homme sage.
+
+SIR ANDRÉ.--Admirable, en vérité!
+
+SIR TOBIE.--Bien, très-bien.
+
+LE BOUFFON.
+
+ Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir.
+ La joie présente fait rire dans le présent;
+ Ce qui est à venir est encore incertain;
+ Il n'y a point de moisson à recueillir des délais.
+ Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers,
+ La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer.
+
+SIR ANDRÉ.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis
+chevalier.
+
+SIR TOBIE.--Une voix contagieuse!
+
+SIR ANDRÉ.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi.
+
+SIR TOBIE.--A entendre par le nez, c'est une douce contagion[32]. Mais
+commencerons-nous une danse de tourne-ciel[33]? Éveillerons-nous la
+chouette par un canon, qui ravisse les trois âmes[34] d'un tisserand?
+Ferons-nous cela?
+
+[Note 32: _A dulcet in contagion_, jeu de mots intraduisible.]
+
+[Note 33: _A welkin-dance,_ boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos
+têtes.]
+
+[Note 34: Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme
+raisonnable.]
+
+SIR ANDRÉ.--Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un
+chien pour les canons.
+
+LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien
+au canon.
+
+SIR ANDRÉ.--Certainement; chantons: _Coquin, tais-toi_.
+
+LE BOUFFON.--_Tais-toi, coquin_, chevalier? Je serai donc forcé de vous
+appeler coquin, chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé un homme à
+m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par _Tais-toi_.
+
+LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais.
+
+SIR ANDRÉ.--Bon là, ma foi. Allons, commence.
+
+(Ils chantent.)
+
+(Entre Marie.)
+
+MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma maîtresse
+n'a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vous
+mettre à la porte, ne me croyez jamais.
+
+SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35]; nous sommes des politiques:
+Malvolio est une canaille, et _nous sommes trois joyeux garçons_[36].
+Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de
+madame!--(_Chantant._) _Il était un homme à Babylone, madame, madame._
+
+[Note 35: «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.»
+(STEEVENS.)]
+
+[Note 36: _Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we._ Ces
+derniers mots sont le commencement d'une chanson; _Peg-a-ramsey_ est le
+titre d'une ballade ancienne.]
+
+LE BOUFFON.--Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie.
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien disposé, et
+moi aussi: il fait le fou avec plus de grâce que moi; mais je le fais
+plus au naturel.
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Ah! le douzième jour de décembre._
+
+MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous.
+
+(Entre Malvolio.)
+
+MALVOLIO.--Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou qu'êtes-vous donc?
+N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavarder
+comme des chaudronniers à cette heure de la nuit? Faites-vous une
+taverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier
+vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous
+donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps?
+
+SIR TOBIE.--Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allez
+au diable[37].
+
+[Note 37: C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots:
+_Sneck up_.]
+
+MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma
+maîtresse m'a donné ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reçoive
+comme son parent, elle n'a point de parenté avec vos désordres. Si vous
+pouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le
+bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre congé
+d'elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux.
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je
+parte[38]._
+
+[Note 38: Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.]
+
+MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie.
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à
+leur fin._
+
+MALVOLIO.--Les choses en sont-elles là?
+
+SIR TOBIE, _chantant_.--_Mais moi, je ne mourrai jamais._
+
+LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie.
+
+MALVOLIO.--Pour cela, je suis très-disposé à vous croire.
+
+SIR TOBIE, _en chantant_.--_Lui dirai-je de s'en aller?_
+
+LE BOUFFON.--_Et quand vous le feriez?_
+
+SIR TOBIE.--_Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?_
+
+LE BOUFFON.--_Oh! non, non, vous n'oseriez._
+
+SIR TOBIE.--Vous détonnez, l'ami; vous mentez.--Êtes-vous plus qu'un
+intendant? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux[39], il n'y
+aura plus ni gâteaux, ni bière?
+
+
+[Note 39: C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la
+Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.]
+
+LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans
+la bouche.
+
+SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chaîne
+avec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie!
+
+[Note 40: «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne
+en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur moyen
+d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.»
+(STEEVENS.)]
+
+MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur
+de ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduite
+grossière; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure.
+
+(Il sort.)
+
+MARIE.--Va secouer les oreilles.
+
+SIR ANDRÉ.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de
+parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire
+quand on a faim.
+
+SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou je
+lui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui.
+
+MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que
+le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma maîtresse, elle est fort
+troublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le
+mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un
+objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me
+coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais que je suis en état de le
+faire.
+
+SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui.
+
+MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien.
+
+SIR TOBIE.--Quoi, pour être puritain? Ta sublime raison, cher chevalier?
+
+SIR ANDRÉ.--Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez
+bonnes raisons.
+
+MARIE.--Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi
+que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un
+sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'État, sans
+livre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux; un
+homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu'il
+s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on
+ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-là que ma vengeance
+trouvera matière à s'exercer.
+
+SIR TOBIE.--Que feras-tu?
+
+MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d'amour en style
+obscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sa
+jambe, à sa tournure, à sa démarche, à l'expression de ses yeux, à son
+front, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus
+palpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce; nous
+pouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont le
+sujet est oublié.
+
+SIR TOBIE.--Excellent! Je flaire la ruse.
+
+SIR ANDRÉ.--Elle me monte aussi au nez.
+
+SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son
+passage, qu'elles viennent de ma nièce, et qu'elle est amoureuse de lui.
+
+MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.
+
+SIR ANDRÉ[41].--Et votre cheval fera de lui un âne.
+
+[Note 41: Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle
+d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne
+juge rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.]
+
+MARIE.--Oui, un âne, je n'en doute pas
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! cela sera admirable.
+
+MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecine
+opérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera
+le troisième dans un lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme
+il l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. Adieu!
+
+(Elle sort.)
+
+SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthésilée[42].
+
+[Note 42: Nom d'une amazone.]
+
+SIR ANDRÉ.--Par ma foi, c'est une brave fille.
+
+SIR TOBIE.--C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille
+qui m'adore. Qu'en dites-vous?
+
+SIR ANDRÉ.--J'ai été adoré aussi jadis, moi.
+
+SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoin
+d'envoyer demander plus d'argent.
+
+SIR ANDRÉ.--Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvais
+pas.
+
+SIR TOBIE.--Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens
+pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée[43].
+
+[Note 43: «_Cut._ Par les lois forestières, on coupait la queue aux
+chiens des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut
+traduire _cut_ par _cheval_: «Dis que je suis un cheval.»]
+
+SIR ANDRÉ.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole;
+prenez-le comme vous voudrez.
+
+SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum; il est trop
+tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Appartement dans le palais du duc.
+
+LE DUC, VIOLA, CURIO _et autres._
+
+LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah! bonjour, mes amis.--Allons,
+bon Césario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chanson
+ancienne que nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle
+soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces airs légers et ces
+refrains répétés dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulement
+un couplet.
+
+CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait le
+chanter n'est pas ici.
+
+LE DUC.--Qui était-ce donc!
+
+CURIO.--Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait beaucoup le père
+de madame Olivia: il est quelque part dans la maison.
+
+LE DUC.--Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. (_Curio sort.
+Musique._) Approche, jeune homme; si tu aimes jamais, dans les doux
+transports de ta passion souviens-toi de moi; car tous les vrais amants
+sont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autres
+sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet aimé.--Comment
+trouves-tu cet air?
+
+VIOLA.--Il retentit comme un écho dans le coeur qui sert de trône à
+l'amour.
+
+LE DUC.--Tu en parles en maître; je gagerais ma vie que, tout jeune que
+tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque beauté qui le charme. N'est-il
+pas vrai, mon enfant?
+
+VIOLA.--Un peu, avec votre permission.
+
+LE DUC.--Quelle espèce de femme est-ce?
+
+VIOLA.--De votre complexion.
+
+LE DUC.--Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge, au vrai?
+
+VIOLA.--Environ de votre âge, seigneur.
+
+LE DUC.--Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme choisisse
+toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le moyen qu'elle lui soit plus
+assortie, et plus sûre de régner dans son coeur; car, mon enfant, nous
+avons beau nous vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants
+dans nos caprices; nous sommes aisément emportés par le désir et par
+l'inconstance; notre amour s'use et se perd plus vite que celui des
+femmes.
+
+VIOLA.--Je le crois, seigneur.
+
+LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou ton
+affection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses; leur belle
+fleur, une fois épanouie, tombe dans l'heure même.
+
+VIOLA.--Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que de se flétrir au
+moment où elles atteignent la perfection!
+
+(Rentrent Curio et le bouffon.)
+
+LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée hier au soir.
+Remarque-la, Césario; elle est ancienne et simple. Les fileuses, et
+celles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le coeur est
+libre, tout en tissant leur fil avec des outils d'os, ont coutume de
+la chanter: c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de
+l'amour comme le bon vieux temps.
+
+LE BOUFFON.--Êtes-vous prêt, monsieur?
+
+LE DUC--Oui, je t'en prie, chante.
+
+LE BOUFFON.
+
+(Chant.)
+
+ Viens; ô mort! viens;
+ Qu'on me couche sous un triste cyprès:
+ Fuis, fuis, souffle de ma vie.
+ Une beauté cruelle m'a donné la mort.
+ Semez de branches d'if mon blanc linceul;
+ Préparez-le.
+ Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère
+ Que le mien.
+
+ Point de fleurs, pas une douce fleur
+ Sur mon noir cercueil.
+ Point d'ami, pas un seul ami pour saluer
+ Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés;
+ Pour épargner mille et mille soupirs,
+ Ah! couchez-moi-là,
+ Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau,
+ Pour y pleurer.
+
+LE DUC, _lui donnant sa bourse_.--Voilà pour ta peine.
+
+LE BOUFFON.--Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à chanter, monsieur.
+
+LE DUC.--Eh bien! je veux te payer ton plaisir.
+
+LE BOUFFON.--A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois ou
+l'autre.
+
+LE DUC.--A présent, permets-moi de te quitter.
+
+LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que ton
+tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton âme est une
+véritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur la
+mer, afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nulle
+part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu.
+
+(Le bouffon sort.)
+
+LE DUC.--Qu'on me laisse. (_Curio sort avec la suite du duc, excepté
+Viola._) Encore une fois, Césario, va trouver cette souveraine cruelle;
+dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l'univers, ne met
+aucun prix à une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des
+dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de cette volage
+déesse; mais que c'est cette merveille, cette reine des joyaux que la
+nature a enchâssée en elle, qui seule attire mon âme.
+
+VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer?
+
+LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille réponse.
+
+VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme il
+en est peut-être, souffre pour l'amour de vous, dans son coeur, des
+tourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia; vous ne
+pouvez l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de
+recevoir votre refus?
+
+LE DUC.--Il n'est point de coeur de femme qui puisse contenir les
+battements d'une passion aussi forte que celle dont l'amour tourmente
+mon coeur; il n'est point de coeur de femme assez vaste pour contenir
+autant d'amour; elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien appeler
+leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un goût qui irrite leur
+palais sans affecter leur coeur: il s'éteint dans la satiété, et finit
+par le dégoût et l'aversion. Mais le mien est aussi affamé que la mer,
+et peut digérer autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre
+l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui que j'ai pour
+Olivia.
+
+VIOLA.--Oui, mais je sais....
+
+LE DUC.--Que sais-tu?
+
+VIOLA.--Je sais trop bien l'amour que les femmes ont pour les hommes. Je
+vous l'assure, elles ont le coeur aussi fidèle que nous. Mon père avait
+une fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure que
+moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse.
+
+LE DUC.--Et quelle est son histoire?
+
+VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n'a déclaré son
+amour, mais elle a laissé sa passion, cachée comme le ver dans le
+bouton, dévorer les roses de ses joues: elle languissait dans ses
+pensées; et, pâle et mélancolique, elle était tranquille comme la
+patience sur un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là
+véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous pouvons en dire
+davantage, en jurer davantage: mais, en vérité, nos démonstrations vont
+plus loin que notre volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos
+serments, et bien peu par notre amour.
+
+[Note 44: _A blank_.]
+
+LE DUC.--Mais ta soeur est-elle morte de son amour, mon enfant?
+
+VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon père,
+et de frères aussi, et cependant je ne sais....--Seigneur, irai-je
+trouver cette dame?
+
+LE DUC.--Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle; donne-lui ce
+bijou: dis-lui que mon amour ne peut céder ni supporter aucun refus.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
+
+SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian.
+
+FABIAN.--Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce plaisir, que je
+sois rongé de mélancolie jusqu'à en mourir.
+
+SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cette
+canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie?
+
+FABIAN.--Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il m'a fait perdre
+les bonnes grâces de ma maîtresse, à l'occasion d'un combat d'ours.
+
+SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l'ours, et
+nous le ferons écumer de colère jusqu'à ce qu'il en soit noir et bleu.
+N'est-ce pas, sir André?
+
+SIR ANDRÉ.--Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre vie.
+
+(Entre Marie.)
+
+SIR TOBIE.--Voici notre petite scélérate.--Eh bien! comment vous va, mon
+ortie des Indes[45]?
+
+[Note 45: «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de
+l'Inde.» (JOHNS OX.)]
+
+MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis: Malvolio descend
+le long de cette allée; il était là-bas, au soleil, l'air occupé,
+faisant des politesses à son ombre depuis une demi-heure: observez-le,
+je vous en prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette
+lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de la
+plaisanterie! (_Ils se cachent._)--Tenez-vous là (_Marie laisse
+tomber une lettre_); car voici la truite qu'il faut attraper en la
+chatouillant.
+
+(Marie sort.)
+
+(Entre Malvolio.)
+
+MALVOLIO.--C'est la fortune: tout est une affaire de fortune. Marie m'a
+dit une fois que sa maîtresse avait du penchant pour moi, et je l'ai
+entendue elle-même aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une
+fantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, elle
+me traite avec des égards plus distingués qu'aucun de ceux qui sont
+attachés à son service. Que dois-je penser de tout cela?
+
+SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la présomption.
+
+FABIAN.--Oh! paix! ses contemplations font de lui un fameux dindon!
+Comme il se rengorge en étalant son plumage!
+
+SIR ANDRÉ.--Morbleu! je vous battrais ce maraud....
+
+SIR TOBIE.--Paix! vous dis-je.
+
+MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio....
+
+SIR TOBIE.--Ah! coquin....
+
+SIR ANDRÉ.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui.
+
+SIR TOBIE.--Paix! paix!
+
+MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a épousé un
+valet de garde-robe.
+
+[Note 46: Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les
+commentaires.]
+
+SIR ANDRÉ.--Fi de lui, par Jézabel!
+
+FABIAN.--Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son imagination le
+gonfle!
+
+MALVOLIO.--Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans ma
+grandeur....
+
+SIR TOBIE.--Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer une pierre dans
+l'oeil!
+
+MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours
+à ramages, après avoir quitté mon lit de repos où j'aurai laissé Olivia
+endormie....
+
+SIR TOBIE.--Feux et soufre!
+
+FABIAN.--Oh! paix donc, paix!
+
+MALVOLIO.--Alors prendre l'humeur de la grandeur; et, après avoir
+promené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place,
+et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin
+Tobie....
+
+SIR TOBIE.--Chaînes et verrous!
+
+FABIAN.--Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez.
+
+MALVOLIO.--Sept de mes gens, obéissant au premier signal, sortent pour
+l'aller chercher; je parais sombre en attendant, et peut-être je remonte
+ma montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me
+fait la révérence....
+
+SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin?
+
+FABIAN.--Paix! quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notre
+silence.
+
+MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier un
+regard austère et impérieux.
+
+SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet?
+
+MALVOLIO.--En lui disant: «Cousin Tobie, puisque ma fortune a jeté votre
+nièce dans mes bras, accordez-moi le privilége de vous dire....
+
+SIR TOBIE.--Quoi, quoi?
+
+MALVOLIO.--«Il faut vous corriger de votre ivrognerie.
+
+SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille....
+
+FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan.
+
+MALVOLIO.--«De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec un
+imbécile de chevalier.
+
+SIR ANDRÉ.--C'est moi, je vous le garantis.
+
+MALVOLIO.--«Un sir André!»
+
+SIR ANDRÉ.--Je le savais bien que c'était moi; car bien des gens me
+traitent de sot.
+
+MALVOLIO.--Qu'avons-nous ici?
+
+(Ramassant la lettre.)
+
+FABIAN.--Voilà ma bécasse tout près du piége.
+
+SIR TOBIE.--Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui inspire de lire
+tout haut.
+
+MALVOLIO.--Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse: voilà ses _c_, ses
+_v_, ses _t_, et voilà comme elle fait ses grands _P_. Il n'y a pas de
+doute, c'est son écriture.
+
+SIR ANDRÉ.--Ses _c_, ses _v_, ses _t_. Pourquoi cela?
+
+MALVOLIO, _lisant_.--_A mon bien-aimé inconnu, cette lettre et mes
+tendres aveux!_ Juste, voilà ses phrases. Permets, cire. Doucement....
+et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres.
+C'est ma maîtresse.--A qui cela s'adresserait-il?
+
+FABIAN.--Ceci l'enivrera: coeur et tout.
+
+MALVOLIO, _lisant_.
+
+ Jupiter sait que j'aime.
+ Mais qui?
+
+ Lèvres, ne remuez pas;
+ Nul mortel ne doit le savoir.
+
+_Nul mortel ne doit le savoir_? Voyons la suite: la mesure est changée.
+_Nul mortel ne doit le savoir_. Si c'était toi, Malvolio!
+
+SIR TOBIE.--Je te le conseille: va te pendre, blaireau.
+
+MALVOLIO _continue de lire_.
+
+ Je pourrais commander où j'adore,
+ Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce,
+ Déchire mon coeur sans l'ensanglanter.
+ M.O.A.I, règne sur ma vie.
+
+FABIAN.--Une énigme dans le grand genre!
+
+SIR TOBIE.--C'est une fille admirable, par ma foi!
+
+MALVOLIO.--_M.O.A.I. règne sur ma vie_. Mais d'abord, voyons, voyons.
+
+FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi là!
+
+SIR TOBIE.--Et avec quelle avidité ce faucon sauvage vole à cet appât!
+
+MALVOLIO.--_Je puis commander où j'adore_. En effet elle peut me
+commander. Je la sers: elle est ma maîtresse. Oh! voilà qui est évident
+pour toute intelligence ordinaire; il n'y a pas de difficulté là.... Et
+la fin?... que signifie cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le
+faire un peu ressembler à mon nom..... doucement. _M.O.A.I._
+
+SIR TOBIE.--Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant dérouté et en
+défaut.
+
+FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix là-dessus, quoique cela sente
+aussi fort qu'un renard.
+
+[Note 47: Nom de chien de chasse.]
+
+MALVOLIO.--_M_--Malvolio.--Eh bien! c'est la lettre initiale de mon nom.
+
+FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque chose de ces
+lettres? Oh! c'est un excellent chien quand on est en défaut!
+
+MALVOLIO.--_M_--Oui.... mais nulle consonnance avec la suite: cela
+demande preuve. Ce serait un _A_ qui devrait suivre, et c'est un _O_.
+
+FABIAN.--Et _O_[48] suivra, j'espère.
+
+[Note 48: Allusion à la forme d'un collier de chasse.]
+
+SIR TOBIE.--Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier _O_.
+
+MALVOLIO.--C'est l'_I_ qui vient par derrière.
+
+FABIAN.--Oui, si vous aviez un oeil[49] par derrière, vous pourriez voir
+plus de châtiments à vos talons que de bonnes fortunes devant vous.
+
+[Note 49: Jeu de mots sur _I_ et _eye_, oeil, qui se prononcent de la
+même manière.]
+
+MALVOLIO.--_M.O.A.I_, cela ne s'ajuste pas si bien qu'auparavant; et
+pourtant en forçant un peu, l'apparence pourrait pencher vers moi: car
+chacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; voici
+de la prose qui suit: _«Si cette lettre tombe dans tes mains, médite-la.
+Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais ne t'effraye point de
+la grandeur. Quelques-uns naissent grands; d'autres parviennent à la
+grandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-même. Ta
+destinée t'ouvre les bras, que ton audace et ton courage l'embrassent.
+Et pour l'accoutumer à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de
+ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant
+avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta bouche raisonne
+politique, prends les manières d'un homme original. Voilà les conseils
+que donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fit
+l'éloge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours les
+jarretières croisées. Souviens-t'en, je te le répète. Va, poursuis: ta
+fortune est faite, si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc
+un simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne de
+toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait changer d'état
+avec toi_.--L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La lumière du jour et la plaine
+ouverte n'en montrent pas davantage: cela est évident. Je veux devenir
+fier; lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; je me
+décrasserai de mes grossières connaissances; je serai tiré à quatre
+épingles; je deviendrai l'homme par excellence.--Je ne fais pas
+maintenant l'imbécile; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi:
+car toutes sortes de raisons concourent à me prouver que ma maîtresse
+est amoureuse de moi: elle louait dernièrement mes bas jaunes; elle a
+vanté ma jambe et sa jarretière; et dans cette lettre elle se découvre
+elle-même à mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle
+m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends grâces à mon
+étoile; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en bas
+jaunes, et en riches jarretières, et tout cela le temps de les
+mettre. Louange à Jupiter et à mon étoile!--Ah! voici encore un
+post-scriptum.--_«Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis.
+Si tu agrées mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te
+sied à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux ami, je
+t'en conjure.»_ O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai: je ferai tout
+ce que tu voudras que je fasse.
+
+(Il sort.)
+
+FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scène divertissante pour
+une pension de mille roupies que me payerait le sophi[50].
+
+[Note 50: Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.]
+
+SIR TOBIE.--J'épouserais cette fille pour cette seule invention.
+
+SIR ANDRÉ.--Et moi aussi.
+
+SIR TOBIE.--Et sans lui demander d'autre dot qu'une seconde plaisanterie
+pareille.
+
+SIR ANDRÉ.--J'en dis autant.
+
+(Entre Marie.)
+
+FABIAN.--Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes.
+
+SIR TOBIE _à Marie_.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tête?
+
+SIR ANDRÉ.--Ou sur la mienne?
+
+SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames? Et deviendrai-je
+ton esclave?
+
+SIR ANDRÉ.--Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi?
+
+SIR TOBIE.--Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand il en perdra
+l'image, il en deviendra fou.
+
+MARIE.--Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur lui?
+
+SIR TOBIE.--Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme.
+
+MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquez
+bien son premier abord devant ma maîtresse. Il va aller la trouver en
+bas jaunes, et c'est une couleur qu'elle abhorre; les jarretières
+en croix, mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui
+cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle est plongée,
+qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas pour lui le plus insigne
+mépris; si vous voulez le voir, suivez-moi.
+
+SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux démon
+d'esprit.
+
+SIR ANDRÉ.--Je veux en être aussi.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+VIOLA, LE BOUFFON _avec un tambourin_.
+
+VIOLA.--Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec
+ton tambourin[51].
+
+[Note 51: Équivoque sur le mot _by_, qui peut exprimer également _par_
+et _près de_.]
+
+LE BOUFFON.--Non, monsieur; je vis avec l'église.
+
+VIOLA.--Es-tu un homme d'église?
+
+LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur; je vis à côté de l'église, car je
+vis dans ma maison, et ma maison est près de l'église.
+
+VIOLA.--Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d'un mendiant,
+si un mendiant habite près de lui; ou que l'église est à côté de ton
+tambourin, si ton tambourin est _près_ de l'église.
+
+LE BOUFFON.--Vous l'avez dit, monsieur.--Ce que c'est que ce
+siècle!--une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un
+homme d'esprit: avec quelle rapidité il sait la retourner à l'envers!
+
+VIOLA.--Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec
+les mots peuvent aisément les rendre libertins.
+
+LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'eût pas eu de
+nom, monsieur.
+
+VIOLA.--Pourquoi, l'ami?
+
+LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en
+jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais à vrai
+dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les
+ont déshonorés.
+
+VIOLA.--La raison?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans
+paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dégoûté de
+m'en servir pour prouver la raison.
+
+VIOLA.--Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui n'as souci de
+rien.
+
+LE BOUFFON.--Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je me soucie de quelque
+chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si
+cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût
+vous rendre invisible.
+
+VIOLA.--N'es-tu pas le fou de madame Olivia?
+
+LE BOUFFON.--Non, en vérité, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie,
+et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée;
+car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le
+mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que
+son corrupteur de mots.
+
+VIOLA.--Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino.
+
+LE BOUFFON.--La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil;
+elle brille partout. Je serais bien fâché, monsieur, que le fou fût
+aussi souvent avec votre maître qu'il l'est avec ma maîtresse.--Je crois
+avoir aperçu _votre sagesse_ dans la même maison.
+
+VIOLA.--Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot
+de plus ensemble. Tiens, voilà de quoi dépenser.
+
+LE BOUFFON.--Ah! que Jupiter, à sa première occasion de cheveux, vous
+envoie une barbe!
+
+VIOLA.--Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour
+pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir croître sur mon
+menton.--Ta maîtresse est-elle chez elle?
+
+LE BOUFFON, _regardant l'argent_.--Un couple de cette espèce ne
+pourrait-il pas multiplier, monsieur?
+
+VIOLA.--Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mît en oeuvre.
+
+LE BOUFFON.--Je jouerais alors le rôle du seigneur Pandare de Phrygie,
+monsieur, en amenant une Cressida à ce Troïlus.
+
+VIOLA.--Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.
+
+LE BOUFFON.--Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espère,
+puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida était une mendiante.
+Ma maîtresse est chez elle, monsieur, je veux lui _déduire_ d'où vous
+venez: quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon _firmament_;
+j'aurais pu dire _élément_; mais ce mot est suranné.
+
+(Il sort.)
+
+VIOLA.--Cet original est assez sensé pour jouer le fou; et pour bien
+faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe
+l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité des personnes et les
+circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dressé, fondre
+sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail,
+aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie qu'on montre à
+propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit
+leur sagesse.
+
+(Entrent sir Tobie et sir André.)
+
+SIR ANDRÉ.--Salut à vous, mon gentilhomme.
+
+VIOLA.--Et à vous, monsieur.
+
+SIR TOBIE.--Dieu vous garde, monsieur[52].
+
+[Note 52: Les mots sont en français dans l'original.]
+
+VIOLA.--Et vous aussi; votre serviteur.
+
+SIR ANDRÉ.--J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme je suis le vôtre.
+
+SIR TOBIE.--Voulez-vous approcher de la maison? Ma nièce est fort
+désireuse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire.
+
+VIOLA.--Je me rends chez votre nièce, monsieur; je veux dire qu'elle est
+le but de mon voyage.
+
+SIR TOBIE.--Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement.
+
+VIOLA.--Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que
+vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes.
+
+SIR TOBIE.--Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez.
+
+VIOLA.--Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes
+prévenus. (_Entrent Olivia et Marie._) Excellente et parfaite dame, que
+le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous!
+
+SIR ANDRÉ.--Ce jeune homme est un fameux courtisan. _Pleuvoir des
+parfums!_ A merveille!
+
+VIOLA.--Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille
+indulgente et libérale.
+
+SIR ANDRÉ.--_Des parfums! libérale! indulgente!_ Je veux avoir ces trois
+mots tout prêts.
+
+OLIVIA.--Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre
+seule. (_Sir Tobie, sir André et Marie sortent._) Donnez-moi votre main,
+monsieur.
+
+VIOLA.--Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service.
+
+OLIVIA.--Quel est votre nom?
+
+VIOLA.--Césario est le nom de votre serviteur, belle princesse.
+
+OLIVIA.--Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le
+monde, depuis qu'on a appelé compliments d'humbles mensonges. Vous êtes
+le serviteur du comte Orsino, jeune homme.
+
+VIOLA.--Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement les
+vôtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame.
+
+OLIVIA.--Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant à ses pensées, je
+voudrais qu'elles fussent vides plutôt que pleines de moi!
+
+VIOLA.--Madame, je viens pour éveiller vos bonnes pensées en sa faveur.
+
+OLIVIA.--Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonné de
+ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre
+négociation j'aurais plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à
+écouter l'harmonie des sphères.
+
+VIOLA.--Chère dame.....
+
+OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après votre dernière
+apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que
+je me suis trompée moi-même, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi.
+Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer,
+par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n'être pas à vous.
+Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori
+pour l'exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peut
+concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, c'est
+vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus
+qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A présent, que je vous entende
+me répondre.
+
+VIOLA.--Je vous plains.
+
+OLIVIA.--C'est déjà un pas vers l'amour.
+
+VIOLA.--Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience journalière
+que très-souvent nous plaignons nos ennemis.
+
+OLIVIA.--Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde!
+que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! S'il faut être la proie de
+quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le
+loup! (_L'heure sonne._) Cette horloge me reproche la perte que je fais
+du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et
+pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez
+vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voilà votre
+chemin à l'occident.
+
+VIOLA.--Eh bien! en route pour l'occident[53]. Que la grâce et la belle
+humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de
+rien pour mon maître?
+
+[Note 53: «_Westward ho!_» c'était le cri des mariniers de la Tamise à
+cette époque, où elle servait de grande voie de communication pour les
+habitants de Londres.]
+
+OLIVIA.--Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi?
+
+VIOLA.--Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.
+
+OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous.
+
+VIOLA.--Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis.
+
+OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être.
+
+VIOLA.--Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, je
+souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car maintenant je suis votre
+jouet.
+
+OLIVIA.--Oh! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courroux
+qui se peignent sur ses lèvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas
+plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est
+aussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, par
+la virginité, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus
+sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit,
+ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet
+aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un
+motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion:
+l'amour qu'on a cherché est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le
+cherche vaut mieux.
+
+VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi
+un coeur, une âme, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède, et que
+jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame;
+je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître.
+
+OLIVIA.--Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à
+goûter son amour ce coeur qui le hait maintenant.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Un appartement dans la maison d'Olivia.
+
+SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
+
+SIR ANDRÉ.--Non, par ma foi; je ne resterai pas une minute de plus.
+
+SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux; donne-moi ta raison.
+
+FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir André.
+
+SIR ANDRÉ.--Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer plus de faveurs au
+serviteur du comte qu'elle ne m'en a jamais accordé; j'ai vu tout ce qui
+s'est passé dans le verger.
+
+SIR TOBIE.--T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon vieux garçon, dis-moi
+cela?
+
+SIR ANDRÉ.--Aussi clairement que je vous vois à présent.
+
+FABIAN.--C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle a pour vous.
+
+SIR ANDRÉ.--Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne?
+
+FABIAN.--Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, sir André,
+sur les témoignages du jugement et de la raison.
+
+SIR TOBIE.--Et tous les deux ont été de grands juristes, bien avant que
+Noé fût devenu marin.
+
+FABIAN.--Elle n'a fait un favorable accueil à ce page, en votre
+présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller votre valeur endormie;
+que pour vous mettre du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie.
+Vous auriez dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries, tout
+fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez pétrifié et rendu muet le
+jeune page: voilà ce qu'on attendait de vous, et cela a été manqué; vous
+avez laissé le temps effacer la double dorure de cette occasion; et vous
+voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de ma maîtresse. Vous y
+resterez suspendu comme un glaçon à la barbe d'un Hollandais, à moins
+que vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative de
+valeur ou de politique.
+
+SIR ANDRÉ.--S'il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit par
+la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais autant être un
+Browniste[54] qu'un politique.
+
+[Note 54: Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était
+l'objet des quolibets du temps.]
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune sur la base
+de la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte: bats-toi avec lui:
+blesse-le en onze endroits: ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr
+qu'il n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui puisse rendre
+un homme recommandable aux yeux d'une femme comme la réputation de
+valeur.
+
+FABIAN.--Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir André.
+
+SIR ANDRÉ.--Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter mon défi?
+
+SIR TOBIE.--Allons, écris-le d'une écriture martiale: sois tranchant et
+court. Peu importe qu'il soit spirituel, pourvu qu'il soit éloquent, et
+plein d'invention. Insulte-le avec toute la licence de l'encre. Si tu le
+tutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant de
+démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, fût-elle assez
+grande pour servir de lit à la Ware, en Angleterre. Allons, à l'ouvrage!
+qu'il y ait assez de fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives
+avec une plume d'oie: allons, à l'oeuvre.
+
+SIR ANDRÉ.--Où vous retrouverai-je?
+
+SIR TOBIE.--Nous irons te demander au _cubiculo_[55]: va.
+
+(Sir André sort.)
+
+[Note 55: _Cubiculo_, dans la chambre à coucher.]
+
+FABIAN.--Voilà un bout d'homme qui vous est bien cher, sir Tobie.
+
+SIR TOBIE.--Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à concurrence de
+deux mille écus ou quelque chose comme cela.
+
+FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui: mais vous ne la remettrez
+pas à son adresse?
+
+SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je veux user de
+tous les moyens pour exciter le jeune homme à y répondre. Je crois que
+ni boeufs, ni câbles ne pourront jamais venir à bout de les joindre;
+car, pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement autant
+de sang dans son foie qu'il en faut pour embarrasser le pied d'une
+mouche, je consens à manger le reste de la dissection.
+
+FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure de
+grands symptômes de férocité.
+
+(Entre Marie.)
+
+SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couvée qui vient à
+nous.
+
+MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieux
+de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. Ce stupide Malvolio est
+changé en païen, en vrai renégat: car il n'est point de chrétien, pour
+peu qu'il veuille être sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais
+croire à des extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas
+jaunes.
+
+SIR TOBIE.--Et les jarretières en croix?
+
+MARIE.--De la plus ridicule manière; comme un pédant qui tient école
+dans l'église.--Je l'ai suivi pas à pas, comme si j'eusse été son
+assassin; il obéit de point en point à la lettre que j'ai laissé tomber
+pour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus
+de lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée encore des
+Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. J'ai bien de la peine
+à m'empêcher de lui lancer quelque chose à la tête. Je sais que ma
+maîtresse lui donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira
+encore, et le prendra pour une faveur signalée.
+
+SIR TOBIE.--Allons, mène-nous, mène-nous où il est.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Une rue.
+
+ANTONIO, SÉBASTIEN.
+
+SÉBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous déranger: mais puisque
+vous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus.
+
+ANTONIO.--Je n'ai pu rester derrière vous: un désir, plus pénétrant que
+l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé à marcher en avant. Et ce n'est
+pas purement par besoin de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié,
+quoiqu'elle soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre une plus
+longue route; mais c'est aussi par inquiétude de ce qui pourrait vous
+arriver dans votre voyage, à vous qui n'avez aucune connaissance de ce
+pays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger sans
+guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces motifs de crainte, m'a
+engagé à vous suivre.
+
+SÉBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre que par des
+remerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements.
+Souvent les services de l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a
+pas cours. Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez mieux
+récompensé.--Que ferons-nous? Irons-nous voir ensemble les ruines de
+cette ville?
+
+ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord aller voir votre
+logement.
+
+SÉBASTIEN.--Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore d'ici à la
+nuit: je vous en prie, allons récréer nos yeux par la vue des monuments,
+des choses célèbres, qui donnent du renom à cette ville.
+
+ANTONIO.--Je vous demanderai de m'excuser. Je ne me promène point sans
+danger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j'ai rendu
+quelque service contre les galères du comte; et un service vraiment si
+important, que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer d'affaire.
+
+SÉBASTIEN.--Probablement vous avez tué beaucoup de ses sujets.
+
+ANTONIO.--Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; quoique les
+circonstances et la querelle nous missent bien en droit d'en venir à cet
+argument sanglant. On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que
+nous avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens de
+notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu que moi seul qui ai
+refusé; et à cause de cela, si j'étais surpris ici, je le payerais cher.
+
+SÉBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.
+
+ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, monsieur, voilà
+ma bourse: la meilleure auberge où vous puissiez loger, c'est à
+_l'Éléphant_, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notre
+repas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votre
+curiosité en voyant la ville, vous me retrouverez là.
+
+SÉBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse?
+
+ANTONIO.--Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu'il
+vous prendra envie d'acheter; et vos fonds, à ce que j'imagine, ne sont
+pas destinés à de frivoles emplettes.
+
+SÉBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour une
+heure.
+
+ANTONIO.--A _l'Éléphant_....
+
+SÉBASTIEN.--Je m'en souviens bien.
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+OLIVIA, MARIE.
+
+OLIVIA, _à part_.--J'ai envoyé après lui. Je suppose qu'il dise qu'il
+viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui ferai-je? car la
+jeunesse aime plus souvent à se faire acheter qu'elle ne se donne ou
+ne se prête... Je parle trop haut.--Où est Malvolio?--Il est grave et
+civil; et c'est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--Où est
+Malvolio?
+
+MARIE.--Il vient, madame: mais dans un étrange accoutrement: il est
+sûrement possédé, madame.
+
+OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague?
+
+MARIE.--Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.--Il serait
+bon, madame, que vous fussiez entourée, s'il vient: car il est certain
+que cet homme a la tête timbrée.
+
+OLIVIA.--Va le chercher. (_Marie sort._)--Je suis aussi insensée qu'il
+peut l'être, si la folie gaie et la folie triste sont égales. (_Rentrent
+Marie et Malvolio._) Eh bien! Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Belle dame.... ho! ho! ho!
+
+OLIVIA.--Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une triste circonstance.
+
+MALVOLIO.--Triste, madame? Je pourrais être triste; ces jarretières
+croisées causent toujours quelque obstruction dans le sang: mais
+qu'est-ce que cela fait? Si elles plaisent à l'oeil d'une seule
+personne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai: _Plaire à une
+seule, c'est plaire à tout le monde_.
+
+OLIVIA.--Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il?
+
+MALVOLIO.--Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il y ait du jaune
+à mes jambes.--Elle est tombée dans ses mains, et les ordres seront
+exécutés. Je m'imagine que nous savons reconnaître sa belle main
+romaine.
+
+OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai te trouver!
+
+OLIVIA.--Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main si
+souvent?
+
+MARIE.--Que faites-vous, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Répondre à vos questions? Oui, comme les rossignols répondent
+aux corneilles.
+
+MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devant
+madame?
+
+MALVOLIO.--_Ne t'effraye point de la grandeur?_--Cela est bien écrit.
+
+OLIVIA.--Que veux-tu dire par là, Malvolio?
+
+MALVOLIO.--_Quelques-uns naissent grands._
+
+OLIVIA.--Quoi?
+
+MALVOLIO.--_D'autres parviennent à la grandeur._
+
+OLIVIA.--Que dis-tu?
+
+MALVOLIO.--_Et il en est que la grandeur vient chercher d'elle-même._
+
+OLIVIA.--Que le ciel te rétablisse!
+
+MALVOLIO.--_Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes._
+
+OLIVIA.--Tes bas jaunes?
+
+MALVOLIO.--_Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées._
+
+OLIVIA.--En jarretières croisées?
+
+MALVOLIO.--_Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le
+veuilles._
+
+OLIVIA.--Ma fortune est faite?
+
+MALVOLIO.--_Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu'un
+serviteur._
+
+OLIVIA.--Mais c'est une vraie folie de canicule.
+
+(Entre un domestique.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu:
+il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bon
+plaisir de Votre Seigneurie.
+
+OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (_Le domestique sort._)--Bonne
+Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est mon oncle Tobie? Que
+quelques-uns de mes gens le gardent à vue: je ne voudrais pas pour la
+moitié de ma fortune qu'il lui arrivât quelque malheur.
+
+(Olivia sort avec Marie.)
+
+MALVOLIO _seul_.--Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? Pas moins que sir
+Tobie, pour m'accompagner! Cela s'accorde parfaitement avec la lettre;
+elle me l'envoie exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans la
+lettre elle m'excite à cela. _Secoue ton humble poussière_, dit-elle:
+_tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue
+raisonne sur les affaires d'État, prends les airs d'un homme original_;
+et ensuite elle me dicte la manière dont je dois m'y prendre: un visage
+sérieux, un maintien digne, une prononciation lente, à la manière de
+quelqu'un de grande considération, et le reste à l'avenant. Je l'ai
+prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre de Jupiter: et que Jupiter me
+rende reconnaissant!--Oui, et quand elle m'a quitté: _Qu'on veille
+sur ce garçon! garçon_, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: mais
+_garçon_. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme de
+scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pas
+la moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindre
+incertitude.... Que peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut
+s'interposer entre moi et la perspective de mes espérances. Allons,
+c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de tout ceci, et je dois
+lui en rendre grâces.
+
+(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)
+
+SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? Quand tous les
+diables de l'enfer seraient entrés dans ce petit corps, et que Légion
+même le posséderait, je lui parlerai.
+
+FABIAN.--Le voici, le voici.--(_A Malvolio._) Comment vous va, monsieur?
+Comment vous trouvez-vous, ami?
+
+MALVOLIO.--Éloignez-vous, je vous congédie.--Laissez-moi jouir de mon
+particulier, retirez-vous.
+
+MARIE.--Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses entrailles d'une voix
+sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous
+prie de bien veiller sur lui.
+
+MALVOLIO.--Ha! ha! l'a-t-elle recommandé?
+
+SIR TOBIE.--Allez, allez; paix, paix! il faut que nous nous y prenions
+doucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio?
+Comment vous trouvez-vous? Allons, du courage, mon garçon; défie le
+diable, souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain.
+
+MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites?
+
+MARIE.--Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme il
+le prend à coeur? Prions Dieu qu'il ne soit pas ensorcelé.
+
+FABIAN.--Il faut porter de son urine à la sage-femme.
+
+MARIE.--Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas de faire dès demain
+matin, si je vis. Ma maîtresse ne voudrait pas le perdre pour plus de
+choses que je ne puis dire.
+
+MALVOLIO, _à Marie_.--Comment donc, mademoiselle?
+
+MARIE.--O mon Dieu!
+
+SIR TOBIE.--Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen. Ne vois-tu
+pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui.
+
+FABIAN.--Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: doucement, doucement;
+l'esprit est brutal, et il ne veut pas être traité brutalement.
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! mon dindonneau, comment cela va-t-il? Comment
+es-tu, mon poulet?
+
+MALVOLIO.--Monsieur?
+
+SIR TOBIE.--Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, mon garçon, il
+ne sied pas à un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan; aux
+enfers, l'infâme charbonnier[56]!
+
+[Note 56: Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte
+grave.]
+
+MARIE.--Tâchez de lui faire dire ses prières; mon bon sir Tobie,
+engagez-le à prier.
+
+MALVOLIO.--Mes prières, effrontée!
+
+MARIE.--Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas entendre parler de
+rien de sacré.
+
+MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre! Vous êtes des têtes vides et
+légères; je ne suis pas formé des mêmes éléments que vous: vous en
+saurez davantage par la suite.
+
+(Il sort.)
+
+SIR TOBIE.--Est-il possible?
+
+FABIAN.--Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais bien le condamner
+comme une fiction invraisemblable.
+
+SIR TOBIE.--Oh! son esprit tout entier s'est laissé prendre au piége.
+
+MARIE.--Allons, suivez-le à présent, de peur que notre projet ne
+s'évente et ne se gâte.
+
+FABIAN.--En vérité, vous le rendrez fou.
+
+MARIE.--La maison n'en sera que plus tranquille.
+
+SIR TOBIE.--Allons, nous l'enfermerons dans une chambre obscure,
+enchaîné. Ma nièce est déjà dans la persuasion qu'il est fou! Nous
+pouvons continuer cette farce, pour notre amusement et sa pénitence,
+jusqu'à ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à avoir
+pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous te
+couronnerons en qualité de femme habile à trouver des fous. Mais voyez,
+voyez.
+
+(Entre sir André Ague-cheek.)
+
+FABIAN.--Nouvelle matière à divertissement pour le matin du premier
+mai[57].
+
+[Note 57: Jour consacré aux fêtes.]
+
+SIR ANDRÉ.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il y a du poivre
+et du vinaigre.
+
+FABIAN.--Est-il bien insultant?
+
+SIR ANDRÉ.--S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le seulement.
+
+SIR TOBIE.--Donnez-moi. (_Sir Tobie lit._) _«Jeune homme, qui que tu
+sois, tu n'es qu'un vil drôle._
+
+FABIAN.--Bien, courageux!
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas dans tes
+pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en donnerai aucune
+raison._
+
+FABIAN.--Bonne note! qui vous met hors de la prise de la loi.
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux
+elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la gorge: ce n'est pas là la
+raison pourquoi je te provoque en duel._
+
+FABIAN.--Fort laconique, et d'une bêtise exquise.
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Je te surprendrai en chemin, retournant chez
+toi, et là, s'il t'arrive de me tuer...._
+
+FABIAN.--Fort bien!
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu me tueras comme un lâche et un vaurien._
+
+FABIAN.--Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi.
+
+SIR TOBIE, _lisant_.--_«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci à l'une
+de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la mienne; mais j'espère
+mieux que cela, et ainsi songe à toi. Ton ami, selon que tu le
+traiteras, et ton ennemi juré._ «ANDRÉ AGUE-CHEEK.»
+
+--Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne le
+pourront pas davantage. Je veux la lui remettre.
+
+MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela: il a maintenant un
+entretien avec madame et il va partir prochainement.
+
+SIR TOBIE.--Allons, sir André; attends-le au coin du verger, en vrai
+prévôt: du plus loin que tu l'apercevras, dégaine; et en tirant ton
+épée, jure à faire peur, car il arrive souvent qu'un effroyable serment,
+prononcé d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut plus
+d'applaudissements au courage que ne lui en auraient gagné les preuves
+mêmes. Allons, pars.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-moi le soin de jurer comme il faut.
+
+(Il sort.)
+
+SIR TOBIE.--Maintenant.... je ne lui donnerai pas la lettre; car les
+manières du jeune gentilhomme me prouvent qu'il est intelligent et bien
+élevé: la négociation où il est employé entre son maître et ma nièce
+le confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre d'ignorance,
+n'inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s'apercevrait
+aisément qu'elle vient d'un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le
+défi de bouche; je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un
+brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge rendra crédule, je le
+sais) la plus formidable idée de sa fureur, de sa science, de sa rage,
+et de son impétuosité. Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils
+se tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.
+
+FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les ensemble,
+jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et alors suivez-le.
+
+SIR TOBIE.--Je vais en attendant méditer quelque terrible message pour
+rendre un défi.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entrent Olivia et Viola.)
+
+OLIVIA.--J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai exposé mon
+honneur à trop bon marché. Il y a quelque chose en moi qui me reproche
+ma faute; mais ma faute est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit
+des reproches.
+
+VIOLA.--Les chagrins de mon maître tiennent la même conduite que votre
+passion.
+
+OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; c'est mon portrait:
+ne refusez pas; il n'a point de langue qui puisse vous être importune,
+et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander que
+je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans se compromettre, accorder
+à une demande?
+
+VIOLA.--Rien autre chose que cette grâce: votre amour sincère pour mon
+maître.
+
+OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous ai
+donné?
+
+VIOLA.--Je vous tiendrai quitte.
+
+OLIVIA.--Allons, revenez demain; adieu: un démon qui te ressemblerait
+pourrait conduire mon âme en enfer!
+
+(Elle sort.)
+
+(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)
+
+SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde!
+
+VIOLA.--Et vous aussi, monsieur!
+
+SIR TOBIE.--Recours à tous les moyens que tu as de te défendre. De
+quelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c'est ce que
+j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sang
+comme un chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte épée,
+sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant est vif, habile, et
+poussé par une haine mortelle.
+
+VIOLA.--Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme au
+monde n'est en querelle avec moi: ma mémoire est bien nette et ne me
+retrace pas la moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que ce
+soit.
+
+SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure: ainsi, si vous
+attachez quelque prix à votre vie, songez à vous bien mettre en garde;
+car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner la
+jeunesse, la vigueur, l'art et la fureur.
+
+VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce?
+
+SIR TOBIE.--Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec une rapière
+sans brèche et sur un tapis[58]: mais c'est un démon dans une querelle
+privée: il a déjà fait divorcer trois âmes et trois corps; et sa furie
+est dans ce moment si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction
+qu'il accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: _à toute
+outrance_[59] est son mot; il faut la donner ou la recevoir.
+
+[Note 58: C'est un chevalier de salon: _Carpet-knight_.]
+
+[Note 59: «_Hob nob_, corruption de ces mots: _let it happen or not_.»
+(STEEVENS.)]
+
+VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander à madame Olivia
+quelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point un
+duelliste. J'ai ouï parler de certaines gens qui suscitent exprès des
+querelles aux autres, pour éprouver leur valeur: probablement que c'est
+un homme de cette espèce.
+
+SIR TOBIE.--Non; son indignation vient d'une injure très-positive: ainsi
+avancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point à la
+maison, à moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez
+avec autant de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votre
+épée de son fourreau: car il faut vous battre, cela est certain; ou bien
+renoncer à porter cette arme à votre côté.
+
+VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous en conjure,
+rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l'ai
+offensé, cela vient peut-être d'une négligence de ma part, mais non
+certainement de mes intentions.
+
+SIR TOBIE.--Je le veux bien; seigneur Fabian, restez auprès de ce
+gentilhomme jusqu'à mon retour.
+
+(Sir Tobie sort.)
+
+VIOLA.--De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de cette affaire?
+
+FABIAN.--Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité contre
+vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je ne sais rien des
+circonstances.
+
+VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme est-ce?
+
+FABIAN.--Son air ne promet rien d'extraordinaire, et l'on ne lit point
+sur sa figure ce que vous le trouverez être en éprouvant sa valeur.
+C'est l'adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plus
+dangereux, que vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous
+que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix avec lui, si je
+puis.
+
+VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes qui
+aimeraient beaucoup mieux faire société avec messire le curé qu'avec
+messire le chevalier; peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage.
+
+(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.)
+
+SIR TOBIE.--Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai jamais vu un tel
+champion. J'ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout; il m'a
+porté la botte, et d'une rapidité de mouvement si dangereuse qu'il est
+impossible de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement
+que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu'il a
+été le maître d'armes du sophi.
+
+SIR ANDRÉ.--La peste l'étouffe; je ne veux point avoir affaire à lui.
+
+SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian a
+bien de la peine à le retenir là-bas.
+
+SIR ANDRÉ.--Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si vaillant, et si
+consommé dans l'escrime, je l'aurais vu damné avant de le défier. S'il
+veut laisser passer l'affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.
+
+SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition; restez ici, faites
+bonne contenance; cela finira, j'espère, sans perte d'âmes. (_A part._)
+Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous.
+(_Rentrent Fabian et Viola._)--(_A Fabian._) J'ai son cheval pour
+apaiser la querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un
+diable.
+
+FABIAN, à _sir Tobie_.--Il a de lui une idée tout aussi formidable, et
+il est haletant et pâle, comme s'il avait un ours sur les talons.
+
+SIR TOBIE, _à Viola_.--Il n'y a point de remède. Il faut qu'il se batte
+avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi depuis sur sa querelle,
+et il trouve à présent qu'à peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi,
+dégainez seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il ne
+vous blessera pas.
+
+VIOLA.--Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne leur dise tout
+ce qu'il me manque pour être un homme.
+
+FABIAN.--Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux.
+
+SIR TOBIE, _à sir André_.--Allons, sir André, il n'y a pas de remède,
+il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme ne poussera qu'une botte
+contre vous, pour sauver son honneur: il ne peut, par les lois du duel,
+s'en dispenser: mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat,
+qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde.
+
+SIR ANDRÉ.--Dieu veuille qu'il tienne sa parole!
+
+(Il tire l'épée.)
+
+VIOLA.--Je vous assure que c'est contre ma volonté.
+
+(Elle tire l'épée.)
+
+(Entre Antonio.)
+
+ANTONIO, _à sir André_.--Remettez votre épée: si ce jeune gentilhomme
+vous a fait quelque insulte, j'en prends la faute sur moi. Si vous
+l'offensez, je vous défie en son nom, j'embrasse sa défense et vous
+attaque.
+
+(Dégaînant.)
+
+SIR TOBIE, _à Antonio_.--Vous, monsieur? Quoi! qui êtes-vous?
+
+ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l'amour de ce jeune cavalier,
+fera plus encore que vous ne l'avez entendu se vanter à vous de faire.
+
+SIR TOBIE.--Si vous êtes un _entrepreneur_[60], je suis à vous.
+
+(Il tire l'épée.)
+
+(Entrent les officiers de justice.)
+
+[Note 60: _Undertaker_ devint un terme satirique à l'occasion que voici.
+A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale que le roi
+avait été engagé à convoquer le parlement par certaines personnes qui
+avaient entrepris (_undertaken_) de favoriser les vues du roi par leur
+influence dans la Chambre des communes. On les appela _undertakers_; la
+chose devint si sérieuse que le roi jugea nécessaire de dissuader le
+peuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue à cette occasion.
+Peut-être aussi _undertaker_ n'est-il ici que pour désigner ces
+bretteurs de profession qui se chargent des affaires des autres.]
+
+FABIAN.--Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers de justice.
+
+SIR TOBIE, _à Antonio_.--Je serai à vous tout à l'heure.
+
+VIOLA, _à sir André_.--Je vous prie, monsieur, remettez votre épée, si
+c'est votre bon plaisir.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à ce que je vous
+ai promis, je vous réponds de tenir ma parole. Il vous portera bien
+doucement, et il a la bouche fine.
+
+PREMIER OFFICIER.--Voilà l'homme; faites votre devoir.
+
+SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrête à la requête du comte Orsino.
+
+ANTONIO.--Vous vous méprenez, monsieur.
+
+PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vos
+traits, quoique vous n'ayez pas maintenant le bonnet de marin sur la
+tête.--Emmenez-le: il sait que je le connais bien.
+
+ANTONIO, _à Viola_.--Je suis forcé d'obéir.--Voilà ce qui m'arrive
+en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède. Je saurai me tirer
+d'affaire: vous, que ferez-vous? Maintenant la nécessité me force de
+vous demander ma bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir
+rien faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous restez confondu;
+allons, consolez-vous.
+
+SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons.
+
+ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent.
+
+VIOLA.--Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération de
+l'intérêt généreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touché
+aussi de l'accident qui vous arrive, vous prêter quelque chose de mes
+minces et modiques ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose;
+je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà la moitié de ma
+bourse.
+
+ANTONIO.--Voulez-vous me refuser à présent? Est-il possible que
+mes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader?
+N'insultez pas à mon infortune, de crainte que le ressentiment ne me
+pousse à l'inconséquence de vous reprocher les services que je vous ai
+rendus.
+
+VIOLA.--Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais ni au son de
+voix, ni à vos traits; je hais plus dans un homme l'ingratitude que le
+mensonge, la vanité, le bavardage, l'ivrognerie, ou tout autre trace de
+vice, dont le germe impur corrompt notre sang.
+
+ANTONIO.--O ciel!
+
+SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous.
+
+ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyez
+là, je l'ai arraché à la mort qui l'avait déjà à moitié englouti; je
+l'ai secouru avec l'affection la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à
+lui, séduit par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais, le
+plus respectable mérite.
+
+SECOND OFFICIER.--Qu'est-ce que cela nous fait? Le temps se
+passe.--Allons.
+
+ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!--Sébastien,
+tu fais tort à ton beau visage.--Il n'est dans la nature de véritables
+difformités que celles de l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que
+l'ingrat. La vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans
+une belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a décoré à
+l'extérieur.
+
+PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou; emmenez-le sans
+délai.--Allons, allons, monsieur.
+
+ANTONIO.--Conduisez-moi.
+
+(Les officiers emmènent Antonio.)
+
+VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d'une passion si vive qu'il
+croit ce qu'il dit, je n'en fais pas autant. Oh! réalise-toi, illusion;
+réalise-toi! que je sois en effet prise ici pour mon cher frère!
+
+SIR TOBIE.--Approche, chevalier; approche, Fabian; nous nous dirons tout
+bas un ou deux couplets de sages sentences.
+
+VIOLA.--Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère vit encore dans
+mon image. Oui, c'étaient bien là les traits de mon frère; et il était
+toujours vêtu de cette façon: même couleur, mêmes ornements; car
+je l'imite en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc
+compatissante, et les flots savent s'attendrir!
+
+(Elle sort.)
+
+SIR TOBIE.--Voilà un jeune homme sans honneur et bien méprisable: il est
+plus poltron qu'un lièvre; sa malhonnêteté se manifeste en laissant ici
+son ami dans le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant
+à sa poltronnerie, interrogez Fabian.
+
+FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu'au
+scrupule.
+
+SIR ANDRÉ.--Ma foi, je veux courir après lui et le battre.
+
+SIR TOBIE.--C'est cela, étrillez-le d'importance; mais ne tirez pas
+l'épée.
+
+SIR ANDRÉ.--Et je ne la tire pas non plus.
+
+(Sir André sort.)
+
+FABIAN.--Allons, voyons le dénoûment.
+
+SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait qu'il
+n'arrivera rien encore.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La rue, devant la maison d'Olivia.
+
+_Entrent_ SÉBASTIEN et LE BOUFFON.
+
+LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous qu'on
+m'a envoyé chercher?
+
+SÉBASTIEN.--Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi de ta
+personne.
+
+LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans doute, je ne vous
+connais pas; et je ne vous suis pas envoyé par ma maîtresse pour vous
+dire de venir lui parler, et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce
+nez n'est pas à moi non plus?--Non, tout ce qui est n'est pas.
+
+SÉBASTIEN.--Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connais
+point.
+
+LE BOUFFON.--_Exhaler ma folie!_ Il a entendu dire ce mot par quelque
+grand homme, et maintenant il l'applique à un fou. _Exhaler ma folie!_
+J'ai bien peur que ce grand lourdaud, qu'on appelle le monde,
+ne devienne tout à fait badaud. Je vous en prie instamment,
+débarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je dois
+exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous allez venir?
+
+SÉBASTIEN.--Je t'en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi; voilà
+de l'argent pour toi: si tu restes plus longtemps, je te payerai d'une
+plus mauvaise monnaie.
+
+[Note 61: Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pour
+un lieu de débauche.]
+
+LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages qui
+donnent de l'argent aux fous savent se procurer des décisions favorables
+après un marché de quatorze ans.
+
+(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.)
+
+SIR ANDRÉ, _prenant Sébastien pour Viola_.--Quoi! je vous rencontre
+encore ici, monsieur? Voilà pour vous!
+
+(Il frappe Sébastien.)
+
+SÉBASTIEN.--Et voilà pour toi (_il le lui rend_), et encore, et encore!
+Tout le monde est-il fou ici?
+
+SIR TOBIE.--Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée par-dessus la
+maison.
+
+LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite à ma maîtresse.
+Je ne voudrais pas être dans l'un de vos habits pour deux sous.
+
+(Il sort.)
+
+SIR TOBIE, _contenant Sébastien_.--Allons, monsieur, arrêtez.
+
+SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre d'une autre façon
+pour l'arranger; j'aurai contre lui une action en batterie pour peu
+qu'il y ait des lois en Illyrie; quoique je l'aie frappé le premier,
+cela ne fait rien à la chose.
+
+SÉBASTIEN.--Ôtez votre main.
+
+SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lâcherai point. Allons, mon
+jeune soldat, rengaînez votre fer. Vous êtes bien échauffé. Allons.
+
+SÉBASTIEN.--Je veux me débarrasser de toi. (_Il se dégage._) Que veux-tu
+à présent? Si tu oses me provoquer encore, tire ton épée.
+
+SIR TOBIE.--Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que je te tire une ou
+deux onces de ce sang insolent.
+
+(Ils tirent l'épée et se battent.)
+
+(Entre Olivia.)
+
+OLIVIA.--Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, arrêtez.
+
+SIR TOBIE.--Madame?
+
+OLIVIA.--Sera-ce toujours la même chose? Homme grossier, fait pour
+habiter les montagnes et les cavernes sauvages, où jamais l'on
+n'enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fâchez pas, cher
+Césario.--Brutal, sortez. (_Sir Tobie et sir André sortent._)--(_A
+Césario._) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non
+la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contre
+votre tranquillité. Venez avec moi dans ma maison, et après que je vous
+aurai conté combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous ne
+ferez que rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Ne
+me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé mon pauvre coeur en
+votre personne.
+
+SÉBASTIEN.--A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté s'en va l'eau? Ou
+je suis fou, ou tout ceci est un songe!--Que mon imagination plonge
+ainsi mes sens dans le Léthé! et si c'est un songe, que je dorme
+toujours!
+
+OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie; je voudrais que vous vous
+laissassiez conduire par mes conseils.
+
+SÉBASTIEN.--Madame, je le veux bien.
+
+OLIVIA.--O redites-le, et faites-le!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement dans la maison d'Olivia.
+
+MARIE et LE BOUFFON.
+
+MARIE.--Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette barbe; fais-lui
+croire que tu es messire Topas, le curé: fais-le croire promptement; je
+vais pendant ce temps-là chercher sir Tobie.
+
+(Marie sort.)
+
+LE BOUFFON.--Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser; et je voudrais
+être le premier qui se fût jamais travesti sous une pareille robe. Je ne
+suis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour
+être réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il est honnête
+homme, et qu'il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant que
+si l'on disait qu'il est un homme sage et un grand savant. Voici les
+confédérés qui viennent.
+
+(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)
+
+SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bénisse, monsieur le curé.
+
+LE BOUFFON.--_Bonos dies_[62], sir Tobie; car de même que le vieil
+ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume ni encre, dit fort
+ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc[63] _ce qui est, est_[64]; de
+même, moi, étant monsieur le curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce
+cela, si ce n'est cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est?
+
+[Note 62: D'heureux jours.]
+
+[Note 63: Tragédie de _Gorboduc_, par le comte Dorset.]
+
+[Note 64: Argument de l'école, tourné en ridicule.]
+
+SIR TOBIE, _indiquant Malvolio_.--A lui, messire Topas.
+
+LE BOUFFON.--Holà, dis-je! La paix soit dans cette prison!
+
+SIR TOBIE.--Le coquin contrefait à merveille; c'est un adroit coquin.
+
+MALVOLIO, _dans une chambre_.--Qui appelle là?
+
+LE BOUFFON.--Messire Topas le curé, qui vient visiter Malvolio le
+lunatique.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, allez
+trouver madame.
+
+LE BOUFFON.--Hors d'ici, démon hyperbolique! comme tu tourmentes ce
+malheureux! Ne parles-tu donc jamais que de dames?
+
+SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le curé.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n'a fait tant de tort à un homme:
+bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou; ils m'ont mis ici
+dans une horrible obscurité.
+
+LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle des noms les plus
+modérés, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter poliment
+le diable lui-même: tu dis que la maison est ténébreuse?
+
+MALVOLIO.--Comme l'enfer, messire Topas.
+
+LE BOUFFON.--Elle a des fenêtres cintrées qui sont transparentes
+comme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sont
+reluisantes comme l'ébène, et tu te plains que le passage de la lumière
+soit obstrué?
+
+MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous dis qu'il fait
+noir dans cette maison.
+
+LE BOUFFON.--Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, qu'il n'y a point
+d'autres ténèbres que l'ignorance; et tu y es enfoncé plus avant que les
+Égyptiens dans leur brouillard..
+
+MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l'ignorance,
+l'ignorance fût-elle noire comme l'enfer; et je dis que jamais homme
+ne fut aussi indignement traité. Je ne suis pas plus fou que vous;
+mettez-moi à l'épreuve par quelque question régulière.
+
+LE BOUFFON.--Quelle est l'opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages?
+
+MALVOLIO.--Que l'âme de notre grand'mère pourrait bien loger dans le
+corps d'un oiseau.
+
+LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion?
+
+MALVOLIO.--J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve nullement son
+opinion.
+
+BOUFFON.--Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras l'opinion de
+Pythagore avant que je te croie dans ton bon sens; et tu craindras de
+tuer une bécasse, de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons,
+porte-toi bien.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas! messire Topas!
+
+SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas!
+
+LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65].
+
+[Note 65: Bon pour toutes les friponneries. «_Tu hai mantillo da ogni
+acqua._» Et aussi le mot _water_, eau, peut être pris dans le sens qu'y
+attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.]
+
+MARIE.--Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe il ne te voit pas.
+
+SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tu
+viendras me rendre compte de l'état où tu l'auras trouvé. Je voudrais
+que nous fussions tous heureusement quittes de ce méchant tour. Si on
+peut lui rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela fût
+déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je ne peux conduire
+cette farce jusqu'au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre.
+
+(Il sort avec Marie.)
+
+LE BOUFFON, _chantant_.
+
+ Allons, Robin, joyeux Robin,
+ Dis-moi comment va ta maîtresse.
+
+MALVOLIO.--Fou!
+
+LE BOUFFON, _chantant_.
+
+ Ma maîtresse est par ma foi une cruelle.
+
+MALVOLIO.--Fou!
+
+LE BOUFFON.
+
+ Hélas! pourquoi l'est-elle?
+
+MALVOLIO.--Fou, réponds-moi donc.
+
+LE BOUFFON.
+
+ C'est qu'elle en aime un autre.
+
+Qui m'appelle ici?
+
+MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mériter de moi, procure-moi
+de la lumière, une plume, de l'encre et du papier: comme je suis
+gentihomme, je t'en serai reconnaissant toute ma vie.
+
+LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Oui, mon bon fou.
+
+LE BOUFFON.--Hélas! monsieur, comment avez-vous perdu l'usage de vos
+cinq sens?
+
+MALVOLIO.--Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté d'une manière aussi
+indigne: je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou.
+
+LE BOUFFON.--Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes donc fou, si vous
+n'êtes pas plus dans votre bon sens qu'un fou.
+
+MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici; ils me tiennent dans
+l'obscurité, ils m'envoient des ministres, des ânes, et font tout ce
+qu'ils peuvent pour me faire perdre la raison.
+
+LE BOUFFON.--Faites bien attention à ce que vous dites: le ministre est
+ici présent. (_Le Bouffon aussitôt varie sa voix et contrefait dans
+l'obscurité celle du ministre._)--Malvolio, Malvolio, que le ciel
+veuille te rendre la raison! Tâche de dormir, et laisse là ton vain
+babil.
+
+MALVOLIO.--Messire Topas!
+
+LE BOUFFON, _même jeu_.--Ne perdez point de paroles avec lui, mon
+garçon.--Qui, moi, monsieur? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avec
+vous, bon messire Topas!--Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!--Je le ferai,
+monsieur, je le ferai.
+
+MALVOLIO.--Fou! fou! fou! réponds-moi donc.
+
+LE BOUFFON, _reprenant son ton naturel_.--Hélas, monsieur, un peu de
+patience. Que dites-vous, monsieur? On me gronde, parce que je vous
+parle.
+
+MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter de la lumière et un peu
+de papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu'homme qui soit
+dans toute l'Illyrie.
+
+LE BOUFFON.--Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur!
+
+MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d'encre, de papier
+et de lumière, et ensuite porte à madame ce que j'aurai écrit. Ce
+message te sera plus avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais
+portée.
+
+LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi la
+vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou si vous ne faites que le
+contrefaire?
+
+MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis la vérité.
+
+LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu'un homme soit fou que
+je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumière, du papier
+et de l'encre.
+
+MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes à ta récompense. Je t'en
+prie, va.
+
+LE BOUFFON _sort en chantant_.
+
+ Je suis parti, monsieur;
+ Et dans un moment, monsieur,
+ Je vous rejoins
+ Dans un clin d'oeil,
+ Pour pourvoir à vos besoins;
+
+ Comme l'antique fou,
+ Qui, avec une dague de bois:
+ Dans sa colère et sa rage,
+ Crie: _Ah! ah!_ au diable,
+ Comme un enfant insensé:
+ _Rogne tes ongles, papa!_
+ Adieu, écume d'un honnête homme.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Le jardin d'Olivia.
+
+_Entre_ SÉBASTIEN.
+
+SÉBASTIEN.--C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. Voilà bien
+la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la vois; et quoique je sois
+plongé dans l'étonnement, je ne suis pas dans le délire. Où est donc
+Antonio? Je n'ai pu le découvrir à _l'Éléphant_: et cependant il y avait
+été et on y croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses
+conseils pourraient maintenant me rendre des services d'or; car quoique
+ma raison remontre bien à mes sens que tout ceci peut bien être une
+méprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers de
+cette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement
+ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à chercher
+querelle à ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf que
+je sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l'était, elle
+serait incapable de gouverner sa maison, de commander à ses gens, de
+prendre en mains les affaires, et de les expédier avec cette suite,
+cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite: il y a
+là-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame.
+
+(Entre Olivia avec un prêtre.)
+
+OLIVIA.--Ne blâmez point cette précipitation de ma part. Si vos
+intentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans la
+chapelle voisine: là, devant lui et sous ces lambris sacrés, engagez-moi
+la pleine assurance de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop
+défiante puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre union jusqu'au
+moment où vous trouverez bon de la rendre publique; et alors nous
+célébrerons nos noces comme il convient à ma naissance.--Que dites-vous?
+
+SÉBASTIEN.--Je suis prêt à suivre ce saint homme, et à vous accompagner;
+et quand une fois je vous aurai juré fidélité, je vous serai toujours
+fidèle.
+
+OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon père. Et que le ciel
+éclaire d'une lumière propice l'acte que je veux accomplir!
+
+(Ils sortent tous trois.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La rue devant la maison d'Olivia.
+
+LE BOUFFON et FABIAN.
+
+FABIAN.--Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir sa lettre.
+
+LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autre
+requête.
+
+FABIAN.--Tout ce que tu voudras.
+
+LE BOUFFON.--Ne demandez pas à voir cette lettre.
+
+FABIAN.--Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, pour récompense,
+me redemander mon chien.
+
+(Entrent le duc, Viola, et suite.)
+
+LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia?
+
+LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de sa
+maison.
+
+LE DUC.--Je te connais bien: eh bien! comment t'en va, mon garçon?
+
+LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mes
+amis.
+
+LE DUC.--C'est précisément le contraire; bien pour tes amis.
+
+LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal.
+
+LE DUC.--Comment l'entends-tu?
+
+LE BOUFFON.--Eh! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un âne;
+au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un âne: en
+sorte que, grâce à mes ennemis, je profite dans la connaissance de
+moi-même, tandis que mes amis me trompent; bref, si les conséquences
+sont comme les baisers, quatre négations équivalent à deux
+affirmations[66]. Voilà pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pour
+mes ennemis.
+
+[Note 66: Apparemment allusion aux _non_ d'une jeune fille, qui veulent
+souvent dire oui.]
+
+LE DUC.--Ton explication est excellente.
+
+LE BOUFFON.--Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il vous plaise d'être un
+de mes amis.
+
+LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: voilà de l'or.
+
+LE BOUFFON.--Si ce n'est que cela aurait l'air de _duplicité_, monsieur,
+je voudrais que vous pussiez redoubler.
+
+LE DUC.--Ah! tu me donnes là un mauvais conseil.
+
+LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pour
+cette seule fois, et laissez obéir la chair et le sang.
+
+LE DUC.--Allons, je veux bien être assez grand pécheur pour me rendre
+coupable de _duplicité_: voilà une seconde pièce.
+
+LE BOUFFON.--_Primo, secundo, tertio_, c'est un beau jeu, et le vieux
+proverbe dit que la troisième fois paye pour toutes les autres: les
+_triples_, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure; et les cloches de
+Saint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, _une, deux, trois_.
+
+LE DUC.--Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. Si tu veux faire
+savoir à ta maîtresse que je suis ici pour lui parler, et l'amener avec
+toi, cela pourrait encore réveiller ma générosité.
+
+LE BOUFFON.--Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité, jusqu'à ce
+que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous
+crussiez que mon désir d'avoir est le péché de convoitise. Mais comme
+vous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité fasse un
+somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure.
+
+(Le bouffon sort.)
+
+(Entrent Antonio et officiers de justice.)
+
+VIOLA.--Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé.
+
+LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernière fois
+que je l'ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée du
+combat. Il était le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait
+pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda
+avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie
+même, et le parti vaincu, poussèrent des cris d'admiration à sa
+gloire.--De quoi s'agit-il?
+
+PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit _le Phénix_ et
+sa cargaison, à son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta à
+l'abordage du _Tigre_, dans le combat où votre jeune neveu Titus perdit
+une jambe: nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière,
+dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenance
+comme un désespéré.
+
+VIOLA.--Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée pour ma
+défense; mais il a fini par m'adresser un discours si étrange que je ne
+puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire.
+
+LE DUC, _à Antonio_.--Insigne pirate, voleur d'eau salée, quelle audace
+insensée t'a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis
+à des conditions si sanglantes et si cruelles?
+
+ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que
+vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il
+soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino.
+C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce jeune homme,
+qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui
+l'ai arraché aux gouffres écumants d'une mer furieuse: il avait fait
+naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai
+encore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve,
+en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, par pur amour
+pour lui, que je me suis exposé au danger d'entrer dans cette ville
+ennemie. J'ai tiré l'épée pour le défendre quand il était attaqué;
+et c'est là que j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide
+dissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m'a
+renié pour être de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil
+comme un étranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refusé
+de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se servir
+il n'y avait pas une demi-heure.
+
+VIOLA.--Comment cela peut-il être?
+
+LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville?
+
+ANTONIO.--D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis trois
+mois, sans nous être quittés d'un instant, d'une seule minute, ni le
+jour ni la nuit.
+
+(Entre Olivia avec sa suite.)
+
+LE DUC.--Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel qui se promène
+sur la terre. (_A Antonio_.) Quant à toi, mon ami, ce que tu dis est
+de la démence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attaché à mon
+service.--Mais nous reparlerons tout à l'heure.--Qu'on l'emmène à
+l'écart.
+
+OLIVIA.--Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia ne peut lui
+accorder, en quoi puis-je lui rendre service?--Césario, vous ne me tenez
+pas votre parole.
+
+VIOLA.--Madame?
+
+LE DUC.--Aimable Olivia.
+
+OLIVIA.--Que dites-vous, Césario?--Mon cher seigneur....
+
+VIOLA.--Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose silence.
+
+OLIVIA.--Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il est aussi
+dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des hurlements après la
+musique.
+
+LE DUC.--Toujours aussi cruelle?
+
+OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur.
+
+LE DUC.--Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon
+coeur offrir à vos autels ingrats et défavorables les voeux les plus
+fidèles que la dévotion ait jamais offerts! Que dois-je faire?
+
+OLIVIA.--Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir.
+
+LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire,
+comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je
+pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce
+de la noblesse.--Écoutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez
+ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument qui me
+chasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran
+au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous
+aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement,
+je l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédain
+qu'on montre à son maître.--Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur
+est mûr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et
+déchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.
+
+[Note 67: Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis de
+Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée.
+Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant
+pour sa maîtresse, l'enferma dans une caverne, avec son trésor. La
+coutume de ces barbares était de tuer en même temps qu'eux tous ceux
+qui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde.
+Thyamis se trouvant entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle
+à haute voix, en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et,
+suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première
+personne qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est
+Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)]
+
+(Il fait quelques pas pour s'en aller.)
+
+VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec
+plaisir pour vous rendre le repos.
+
+(Elle va pour suivre le duc.)
+
+OLIVIA.--Où va Césario?
+
+VIOLA.--Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma
+vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, ô
+vous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.
+
+OLIVIA.--Hélas! malheureuse que je suis, comme je suis trompée!
+
+VIOLA.--Qui vous trompe? qui vous outrage?
+
+OLIVIA.--T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si longtemps que...?
+Allez chercher le saint père.
+
+(Un domestique sort.)
+
+LE DUC, _à Viola_.--Allons, viens.
+
+OLIVIA.--Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario, mon époux,
+arrête.
+
+LE DUC.--Votre époux?
+
+OLIVIA.--Oui, mon époux: peut-il le nier?
+
+LE DUC, _à Viola_.--Tu serais son époux, misérable.
+
+VIOLA.--Non, seigneur; non pas moi.
+
+OLIVIA.--Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer ta
+propriété. Ne crains point, Césario: prends possession de ta fortune.
+Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que tu
+redoutes.--(_Entre le prêtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon
+père, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici
+ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l'obscurité, et que
+les circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui,
+dites ce que vous savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme
+et moi.
+
+LE PRÊTRE.--Un contrat d'union éternelle, confirmé par vos mains
+jointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié par
+l'échange de vos anneaux: toutes les cérémonies de cet engagement ont
+été scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis
+lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon tombeau que de
+l'espace de deux heures.
+
+LE DUC, _à Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand
+le temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête? ou ta perfidie
+grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un
+autre te feront tomber toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire
+tes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.
+
+VIOLA.--Seigneur, je vous proteste....
+
+OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu
+de tes craintes exagérées.
+
+(Entre sir André la tête fendue.)
+
+SIR ANDRÉ.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un à
+l'instant à sir Tobie.
+
+OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc?
+
+SIR ANDRÉ.--Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage de
+sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres
+pour être chez moi.
+
+OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André?
+
+SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l'avions
+pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarné.
+
+LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario?
+
+SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie! le voilà ici.--Oui, vous m'avez fendu
+la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par
+l'instigation de sir Tobie.
+
+VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais je ne vous ai fait
+aucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet: mais
+je vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.
+
+SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m'avez
+blessé; je crois que vous ne faites pas cas d'une tête ensanglantée.
+(_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui
+vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il
+n'avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre
+manière qu'il n'a fait.
+
+LE DUC.--Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous donc?
+
+SIR TOBIE.--Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.--(_Au fou._)
+Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds, sot?
+
+LE BOUFFON.--Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d'une heure. Ses
+yeux étaient fermés à huit heures du matin.
+
+SIR TOBIE.--Eh bien! c'est un drôle; et après un _passamezze_ et une
+pavane[68], ce que je hais le plus, c'est un drôle qui s'enivre.
+
+[Note 68: Danses d'un caractère sérieux.]
+
+OLIVIA.--Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs personnes?
+
+SIR ANDRÉ.--Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous ferons panser
+ensemble.
+
+SIR TOBIE.--Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat, drôle!... drôle à la
+face effilée, buse!
+
+(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.)
+
+(Sébastien entre.)
+
+OLIVIA.--Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure.
+
+SÉBASTIEN.--Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre parent; mais
+eût-il été mon propre frère, je n'aurais pu en faire moins, avec
+prudence et sûreté. Vous jetez sur moi un regard étrange, qui me fait
+sentir que je vous ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des
+serments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps.
+
+LE DUC.--Une même figure, une même voix, un même habillement, et deux
+personnes! C'est une perspective naturelle qui existe et n'existe
+pas[69].
+
+[Note 69: «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les
+jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur ensemble
+et à un certain point de vue, une figure régulière avec laquelle ils
+n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple le kaléidoscope.]
+
+SÉBASTIEN.--Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles tortures, dans
+quels cruels tourments j'ai passé les heures qui se sont écoulées depuis
+que je t'ai perdu!
+
+ANTONIO.--Êtes-vous Sébastien?
+
+SÉBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio?
+
+ANTONIO.--Comment t'es-tu partagé? Une pomme, coupée en deux, ne donne
+pas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel est
+Sébastien?
+
+OLIVIA.--Cela tient du prodige!
+
+SÉBASTIEN.--Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frère, et
+je ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d'être
+à la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des
+flots a engloutie. (_A Viola._) Par charité, quelle parenté avez-vous
+avec moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille?
+
+VIOLA.--Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: j'avais
+aussi pour frère un Sébastien: telle était sa physionomie, tels étaient
+ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits
+peuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pour
+nous effrayer.
+
+SÉBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions
+matérielles que j'ai puisées dans le sein de ma mère. S'il était vrai
+que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur
+vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.
+
+VIOLA.--Mon père avait un signe sur le front.
+
+SÉBASTIEN.--Et le mien aussi.
+
+VIOLA.--Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années
+depuis sa naissance.
+
+SÉBASTIEN.--Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! Il finit en effet
+le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma
+soeur.
+
+VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre bonheur mutuel que cet
+habillement d'homme et ce costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être
+convaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortune
+s'accorde et concourt à prouver que je suis Viola: et pour te le
+confirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville,
+et chez qui sont déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux
+secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte; et depuis ce
+moment, tous les événements de mon histoire se sont passés entre cette
+dame et ce seigneur.
+
+SÉBASTIEN, _à Olivia_.--Il résulte de là, madame, que vous vous êtes
+méprise; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vous
+unir à une fille; sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous
+êtes fiancée à la fois avec une fille et avec un homme.
+
+LE DUC, _à Olivia_.--Ne restez point confondue: son sang est noble.
+Si tout cela est vérité, comme le montrent jusqu'ici les apparences,
+j'aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(_A Viola_.) Jeune homme,
+tu m'as dit mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant que tu
+m'aimes.
+
+VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit; et je
+garderai aussi fidèlement dans mon coeur tous ces serments, que ce globe
+garde le feu qui sépare le jour de la nuit.
+
+LE DUC.--Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes habits de femme.
+
+VIOLA.--Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a mes vêtements de
+fille; il est maintenant en prison pour quelque affaire à la requête de
+Malvolio, gentilhomme attaché au service de madame.
+
+OLIVIA.--Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio. Et
+pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que ce pauvre gentilhomme est
+en démence. (_Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre._) Un accès
+de folie des plus violents, que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma
+mémoire l'idée de la sienne.--Comment est-il, drôle?
+
+LE BOUFFON.--En vérité, madame, il tient Belzébuth à bout de bras,
+autant qu'un homme dans son état puisse le faire: il vous a écrit ici
+une lettre que je devais vous rendre ce matin; mais comme les épîtres
+d'un fou ne sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel temps
+elles sont remises à leur adresse.
+
+OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la.
+
+LE BOUFFON.--Attendez-vous donc à être édifiée, quand le fou remet la
+lettre d'un insensé.--(_Lisant._) «_Par le Seigneur, madame....._»
+
+OLIVIA.--Comment, es-tu fou?
+
+LE BOUFFON.--Non, madame: je ne fais que lire de la folie. Si vous
+voulez qu'elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prêter vous-même
+une voix.
+
+OLIVIA.--Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison.
+
+LE BOUFFON.--C'est ce que je fais, madame. Pour représenter en lisant
+l'état de son esprit, il faut le lire comme je fais: ainsi attention, ma
+princesse, et prêtez l'oreille.
+
+OLIVIA, _à Fabian_.--Lis-la, toi, maraud.
+
+FABIAN _prend la lettre et lit_.--«Par le Seigneur, madame, vous me
+faites injure, et le monde en sera instruit; quoique vous m'ayez fait
+mettre dans les ténèbres, et que vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle
+l'empire sur moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que
+vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a excité à prendre
+le maintien que j'ai emprunté, et cette lettre me servira, j'en suis
+certain, ou à me faire rendre justice, ou à vous couvrir de honte.
+Pensez de moi ce qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je
+vous dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu.
+
+«MALVOLIO, _qu'on a traité en insensé_.»
+
+OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre?
+
+LE BOUFFON.--Oui, madame.
+
+LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie.
+
+OLIVIA.--Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté: amenez-le ici.
+Seigneur, laissons ces soins à d'autres temps, et daignez me vouloir
+autant de bien comme soeur que comme épouse; qu'un seul et même jour
+couronne cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais.
+
+LE DUC.--Madame, je suis très-disposé à accepter votre offre. (_A
+Viola._) Votre maître vous tient quitte; et pour les services que vous
+lui avez rendus, si opposés au caractère de votre sexe, si au-dessous de
+votre éducation et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous
+m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main: vous serez
+désormais la maîtresse de votre maître.
+
+OLIVIA.--Ma soeur? Oui, vous l'êtes.
+
+(Fabian amène Malvolio.)
+
+LE DUC.--Est-ce là le fou?
+
+OLIVIA.--Oui, seigneur, c'est lui-même.--Eh bien! Malvolio?
+
+MALVOLIO.--Madame, vous m'avez fait un outrage, un insigne outrage.
+
+OLIVIA.--Moi, Malvolio? Non.
+
+MALVOLIO.--Vous, madame, vous-même, je vous en prie, lisez cette lettre.
+Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit là votre écriture. Écrivez
+autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour le
+style; ou dites que ce n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage;
+vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et
+dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donné tant
+de marques irrécusables de faveur, pourquoi vous m'avez recommandé de
+vous aborder en souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas
+jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux gens de bas
+étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce
+rôle par obéissance, vous avez souffert qu'on m'emprisonnât dans une
+maison ténébreuse, où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la
+dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée?
+Dites-moi pourquoi?
+
+OLIVIA.--Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, je
+l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup à la mienne: mais, sans aucun
+doute, c'est la main de Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est
+elle qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et aussitôt
+après je vous ai vu venir le sourire sur les lèvres, et mis de la
+manière qu'on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie,
+apaisez-vous; c'est un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous
+jouer là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les auteurs, vous
+serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause.
+
+FABIAN.--Daignez, madame, m'écouter un moment, et ne permettez-pas
+qu'aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cette
+heure fortunée, dont les aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans
+l'espérance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchement
+que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons comploté cette farce contre
+Malvolio que voilà, pour nous venger de certains procédés incivils et
+brutaux que nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la
+lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en récompense, il
+l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont été la suite
+méritent plutôt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien
+peser avec justice les torts réciproques dont les deux parties ont à se
+plaindre.
+
+OLIVIA.--Hélas! pauvre homme, comme ils se sont moqués de toi!
+
+LE BOUFFON.--Quoi! _il est des hommes qui naissent dans la grandeur,
+d'autres qui parviennent à la grandeur, et d'autres que la grandeur
+vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)_ J'ai fait un rôle, monsieur,
+dans cet intermède; oui, j'ai fait un certain messire Topas, monsieur:
+mais qu'est-ce que cela fait?--_Par le Seigneur, fou, je ne suis pas
+insensé._ Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: «_Madame, pourquoi
+riez-vous des platitudes de ce fou? Si vous ne riiez pas, il aurait
+un bâillon dans la bouche._» C'est ainsi que les pirouettes du temps
+amènent les vengeances.
+
+MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute.
+
+(Il sort.)
+
+OLIVIA.--Il a été cruellement joué!
+
+LE DUC.--Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. Il ne nous a
+encore rien dit du capitaine; quand ceci sera connu et que l'heure
+dorée nous rassemblera, nos tendres coeurs s'uniront par un noeud
+solennel.--En attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas
+d'ici.--Césario, venez, car vous serez toujours Césario, tant que vous
+serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez sous d'autres habits, vous
+serez la maîtresse d'Orsino, et la reine de ses volontés.
+
+(Ils sortent.)
+
+LE BOUFFON.
+
+ Quand j'étais un petit garçon
+ Et hi, et ho, au vent et à la pluie,
+ Toutes nos folies
+ Passaient pour enfantillage,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Mais lorsque je devins grand,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie;
+ Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Mais quand je vins à prendre femme,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie,
+ Je ne pus faire fortune en faisant le brave,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Mais quand j'allais au lit,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie,
+ Je me grisais avec des ivrognes,
+ Car la pluie tombe tous les jours.
+
+ Il y a longtemps que le monde a commencé,
+ Et hi, et ho, le vent et la pluie,
+ Mais, n'importe, la pièce est finie,
+ Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***
+
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Jour des Rois
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***
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+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
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+nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.</p>
+<p>=================================================================
+<p>Ce document est tiré de:</p><br>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br>
+
+<p>Volume 3</p>
+<p>Timon d'Athènes.</p>
+<p>Le Jour des Rois.&mdash;Les deux gentilshommes de Vérone.</p>
+<p>Roméo et Juliette.&mdash;Le Songe d'une nuit d'été.</p>
+<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br>
+
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br>
+<p>1862</p>
+
+
+<p>=================================================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h1>LE JOUR DES ROIS</h1>
+<br>
+
+<h4>OU</h4>
+<br>
+
+<h2>CE QUE VOUS VOUDREZ</h2>
+<br><br>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS</h3>
+
+
+<p>Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout
+entière à Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello.
+Nous y retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux
+personnes dont Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de
+ses comédies, et que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses
+<i>Méprises</i>.</p>
+
+<p>Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands;
+il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé
+Ambrogio, qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté
+et d'une ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements,
+le père lui-même avait peine à les distinguer<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Paolo, c'est
+le nom du garçon, fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle,
+Nicuola, tomba entre les mains de deux soldats qui la traitèrent avec
+beaucoup de douceur, dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon
+considérable. Ambrogio parvint à se sauver de la captivité, et
+ayant soustrait, en les cachant dans la terre, une grande partie de
+ses richesses à la cupidité des ennemis, il se mit à la recherche de
+ses enfants, racheta sa fille, mais ne put retrouver son fils, et le
+crut mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>....................... <i>Simillima proles,</i></p>
+<p><i>Indiscreta suis, gratusque parentibus error.</i></p>
+<p class="i30"> (VIRGILE.)</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+
+
+<p>Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se
+retira à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand,
+veuf depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda
+en mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu
+assortie du côté de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne
+voulant pas refuser trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il
+ne se séparerait pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir
+qu'il conservait toujours.</p>
+
+<p>Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un
+jeune gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente
+à son amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio
+à Rome, et il conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses
+parents, pour ne pas la laisser seule. Cette absence arrêta la passion
+de Lattanzio, qui changea bientôt d'objet et se porta vers la fille de
+Lanzetti, la belle Catella. Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours
+plus éprise, et apprit avec la plus vive douleur la nouvelle inclination
+de son amant. Ambrogio fut obligé de faire un second
+voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille dans un couvent où était Camilla,
+nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait souvent commander toutes
+sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient les religieuses. Nicuola
+écoutait quelquefois les conversations qu'il avait avec sa nièce Camilla.
+Un jour, il lui racontait avec tristesse qu'il avait perdu un jeune
+page qu'il aimait, et qui lui était très-nécessaire. Ce récit fit naître à
+Nicuola l'idée de s'habiller en homme, et d'entrer chez Lattanzio en
+qualité de page. Sa gouvernante l'aida dans ce projet. Elle fut admise,
+en effet, sous le nom de Romulo, dans la maison de son infidèle
+amant; et comme Julia, dans les <i>Deux Gentilshommes de Vérone</i>, elle
+fut bientôt chargée d'aller parler à sa rivale de l'amour de son maître.
+Catella était peu sensible aux sollicitations de Lattanzio; mais le faux
+page fit une telle impression sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que
+de la répugnance pour celui qui l'envoyait.</p>
+
+<p>Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection,
+au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo
+s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son
+père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu
+page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et,
+dans sa frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille
+de reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père
+qu'elle lui conduira sa fille le lendemain.</p>
+
+<p>Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience;
+il le cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante,
+où l'on avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il
+lie conversation avec la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la
+constance de son ancienne maîtresse, et prépare la réconciliation
+qu'achève la vue de Nicuola elle-même.</p>
+
+<p>Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit
+de sa méprise et la détrompe.</p>
+
+<p>Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils
+et consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était
+autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde
+aussi Catella au fils d'Ambrogio.</p>
+
+<p>Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence
+ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne
+connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola
+de Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits
+avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans
+les caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que
+Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches
+d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité
+de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la friponne
+Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la
+scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du
+faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola,
+un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais
+appellent <i>humour</i>, tout contribue à rendre cette pièce une des plus
+agréables de Shakspeare.</p>
+
+<p>Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614;
+mais dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date,
+on trouve un passage qui semblerait applicable au <i>Jour des rois</i>,
+Ben Jonson saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les
+défauts de Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III
+de sa pièce intitulée: <i>Every man out of his humour</i>:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>«.....Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue
+que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que
+cette comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc
+amoureux de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés,
+avec un paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements
+trop rapprochés de notre temps!»
+</p></blockquote>
+
+<p>Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par
+M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une
+représentation du <i>Jour des Rois</i>, ou <i>Ce que vous voudrez</i>, est indiquée
+à la date du 2 février 1601.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>LE JOUR DES ROIS</h1>
+
+<h3>OU</h3>
+
+<h2>CE QUE VOUS VOUDREZ</h2>
+<br><br>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>ORSINO, duc d'Illyrie.</p>
+<p>SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola.</p>
+<p>ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien.</p>
+<p>VALENTIN, }</p>
+<p>CURIO,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;} gentilshommes de la suite du duc.</p>
+<p>SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia.</p>
+<p>UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola.</p>
+<p>SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+<p>MALVOLIO, intendant d'Olivia.</p>
+<p>FABIEN,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;}
+<p>PAYSAN BOUFFON, } au service d'Olivia.</p>
+<p>OLIVIA, riche comtesse.</p>
+<p>VIOLA, amoureuse du duc.</p>
+<p>MARIE, suivante d'Olivia.</p>
+<p>UN PRÊTRE.</p>
+<p>SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Ague cheek</i>, mal de joue.</blockquote>
+
+<p class="stage1">La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement dans le palais du duc.</p>
+
+
+<p class="stage1">LE DUC, CURIO, <i>seigneurs</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(Des musiciens jouent.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez
+donc; donnez-m'en jusqu'à ce que ma passion surchargée
+en soit malade et expire.&mdash;Répétez cet air; il avait
+une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille l'impression
+du doux vent du midi dont le souffle, en passant
+sur un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la
+fois des parfums.&mdash;C'est assez, pas davantage: ces sons
+ne sont plus aussi doux qu'ils l'étaient tout à l'heure.
+O esprit de l'amour, que tu es avide de fraîcheur et de
+nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle, recevant
+tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit
+sa valeur et son mérite, sans dégénérer et perdre tout
+son prix au bout d'une minute. L'imagination est si féconde
+en formes changeantes, que rien n'égale ses bizarres
+fantaisies.</p>
+
+<p>CURIO.&mdash;Voulez-vous venir chasser, seigneur?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quoi donc, Curio?</p>
+
+<p>CURIO.&mdash;La biche.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble
+biche que j'aie vue. Ah! la première fois que mes yeux
+ont contemplé Olivia, il me sembla que sa présence purifiait
+l'air: de cet instant je fus changé en cerf<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, et mes
+désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé
+depuis de me poursuivre.&mdash;<span class="stage2">(<i>Valentin entre.</i>)</span> Eh bien!
+quelles nouvelles d'Olivia?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Allusion à l'histoire d'Actéon.</blockquote>
+
+<p>VALENTIN.&mdash;Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai
+pu être admis devant elle, et je ne vous rapporte que
+cette réponse de la part de sa suivante. Le ciel même,
+avant qu'il ait été réchauffé pendant sept années, ne
+jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse
+cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle
+arrosera une fois chaque jour le pavé de sa chambre
+de ses larmes amères, et le tout pour pleurer un frère
+qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre et
+vive image dans son triste souvenir.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour
+payer ce tribut de tendresse à un frère, combien elle aimera
+quand le trait doré de l'amour aura donné la mort
+à la foule de toutes les autres affections qui vivent en
+elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau,
+son coeur<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, ces trônes souverains, seront une fois occupés
+et remplis tout entiers par un seul roi suprême!&mdash;Allons
+nous coucher sur ces doux lits de fleurs: les pensers de
+l'amour reposent mollement sous le dais d'une voûte de
+feuillage.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le
+siége des passions, des jugements, des sentiments.</blockquote>
+
+
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La côte de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">VIOLA, UN CAPITAINE, <i>suivi de matelots</i>.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Amis, quel est ce pays?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;C'est l'Illyrie, madame.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans
+l'Élysée. Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous,
+matelots?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;C'est par un hasard que vous avez été
+sauvée vous-même.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;O mon pauvre frère!&mdash;Et peut-être pourra-t-il
+l'être aussi par hasard.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Cela est vrai, madame; et pour augmenter
+votre confiance dans le hasard, soyez assurée
+que lorsque notre vaisseau s'est ouvert, au moment où
+vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes
+attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère,
+plein de prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse
+que lui suggéraient le courage et l'espoir à un gros mât
+qui surnageait sur les flots: je l'y ai vu assis comme
+Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front avec
+les vagues, tant que j'ai pu le voir.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez
+de me dire. Mon propre salut me fait naître l'espérance
+(et votre récit l'encourage) qu'il pourra lui en arriver
+autant. Connaissez-vous ce pays?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Oui, madame, très-bien; car je suis
+né et j'ai été élevé à moins de trois lieues de cet endroit
+même.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Qui gouverne ici?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Un duc aussi illustre par son caractère
+que par son nom.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Quel est son nom?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Orsino.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Orsino! J'ai entendu mon père le nommer;
+il était garçon alors.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Il l'est encore, ou du moins il l'était
+tout dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis
+parti d'ici, et alors il courait un bruit tout récent (vous
+savez que les petits causent toujours sur ce que font les
+grands) qu'il sollicitait l'amour de la belle Olivia.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Qui est-elle?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Une vertueuse jeune personne, la fille
+d'un comte qui est mort il y a environ un an; il la laissa
+en mourant à la protection de son fils, son frère, qui est
+mort aussi peu de temps après, et c'est pour l'amour de
+ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la société
+des hommes.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Oh! que je voudrais être au service de cette
+dame et y rester inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie
+eu le temps de mûrir mes desseins!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Cela serait difficile à obtenir. Elle ne
+veut écouter aucune proposition, non pas même celle
+du duc.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Capitaine, tu as une heureuse physionomie;
+et quoique la nature renferme souvent la corruption
+sous une belle enveloppe, cependant je suis portée à
+croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux
+dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement,
+cache ce que je suis, et aide-moi à me procurer le
+déguisement dont j'aurai peut-être besoin pour exécuter
+mes projets. Je veux m'attacher au service de ce duc. Tu
+me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en
+valoir la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler
+sur divers tons de musique variée, qui lui rendront mon
+service agréable. Ce qui peut advenir plus tard, je l'abandonne
+au temps: conforme seulement ton silence à
+mes désirs.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.&mdash;Soyez son eunuque, moi je serai votre
+muet. Quand ma langue sera indiscrète, que mes yeux
+cessent de voir!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je te remercie, conduis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement de la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">SIR TOBIE et MARIE.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Que diable prétend ma nièce en prenant
+si fort à coeur la mort de son frère? Je suis sûr, moi,
+que le chagrin est ennemi de la vie.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous
+veniez de meilleure heure le soir. Madame votre nièce a
+de grandes objections<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> à vos heures indues.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> En anglais <i>exceptions</i>, d'où la réponse de sir Tobie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Let her except before excepted.</i></blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Fort bien; mais il faut vous confiner dans les
+modestes limites de l'ordre.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;<i>Confiner</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>! je ne me tiendrai pas plus finement
+que je ne fais; ces habits sont assez bons pour
+boire et ces bottes aussi, ou sinon qu'elles se pendent à
+leurs propres tirants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>To confine</i>, jeu de mots sur <i>confine</i> et <i>fine</i>.</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais
+madame en parler encore hier, ainsi que de cet imbécile
+chevalier que vous avez amené un soir ici pour
+lui faire la cour.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Quoi? sir André Ague-cheek?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Oui, lui-même.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;C'est un homme des plus braves qu'il y
+ait en Illyrie.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Et qu'importe à la chose?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Comment! il a trois mille ducats de rente.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Oui! mais il ne fera qu'une année de tous
+ses ducats: c'est un vrai fou, un prodigue.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il
+joue de la viole de Gambo<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, il parle trois ou quatre langues,
+mot à mot, sans livre, et il possède les meilleurs
+dons de nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Instrument qu'on tenait entre les jambes.</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Oh! oui, certes, il les possède au naturel;
+car, outre que c'est un sot, c'est un grand querelleur; et
+si ce n'est qu'il a le don d'un lâche pour apaiser la
+fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est l'opinion
+des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Par cette main, ce sont des bélîtres, des
+détracteurs, que ceux qui tiennent de lui ces propos.&mdash;Qui
+sont-ils?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est
+ivre toutes les nuits en votre compagnie.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;A force de porter des santés à ma nièce:
+je boirai à sa santé aussi longtemps qu'il y aura un passage
+dans mon gosier, et du vin en Illyrie. C'est un lâche
+et un poltron<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> que celui qui ne veut pas boire à ma
+nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un
+sabot de village. Allons, fille, <i>castiliano vulgo</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>: voici sir
+André Ague-face.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Coystril</i>, un coq peureux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Castiliano vulgo</i>, à l'espagnole.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre sir André Ague-cheek.)</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va,
+sir Tobie Belch?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Ah! mon cher sir André!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ, <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.&mdash;Salut, jolie grondeuse.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Salut, monsieur.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Accoste, sir André, accoste.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;La femme de chambre de ma nièce.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Belle madame <i>Accoste</i>, je désire faire connaissance
+avec vous.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Mon nom est Marie, monsieur.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Belle madame Marie <i>Accoste</i>....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Vous vous méprenez, chevalier. Quand je
+dis <i>accoste</i>, je veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui
+votre cour, attaquez-la.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer
+ainsi en compagnie. Est-ce là le sens du mot <i>accoste</i>?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Portez-vous bien, messieurs.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Si tu la laisses partir ainsi, sir André,
+puisses-tu ne jamais tirer l'épée!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne
+veux jamais tirer l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir
+des sots sous la main?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Monsieur, je ne vous ai pas sous la main.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Par ma foi, vous allez l'avoir tout à
+l'heure, car voici ma main.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je
+vous prie de porter votre main à la baratte au beurre, et
+laissez-la boire.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Pourquoi, mon cher coeur? quelle est
+votre métaphore?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Elle est sèche, monsieur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la chiromancie,
+une main sèche signifie ici une constitution froide.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Comment donc! je le crois bien; je ne suis
+pas assez âne pour ne pas tenir ma main sèche. Mais
+que signifie votre plaisanterie?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;En avez-vous beaucoup de semblables?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts:
+allons, je laisse aller votre main, je suis desséchée<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Marie sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>I am barren.</i></blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin
+des Canaries; je ne t'ai jamais vu si bien terrassé.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Jamais de votre vie, je pense, à moins
+que vous ne me voyez terrassé par le canarie. Il me
+semble qu'il y a des jours où je n'ai pas plus d'esprit
+qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis
+un grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort
+à mon esprit.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Il n'y a pas de doute.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si je le croyais, je m'en abstiendrais.&mdash;Je
+retourne chez moi à cheval demain, sir Tobie.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Pourquoi, mon cher chevalier?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Que signifie pourquoi<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>? Le faire ou ne le
+pas faire? Je voudrais avoir employé à apprendre les
+langues le temps que j'ai mis à l'escrime, à la danse, à
+la chasse à l'ours.&mdash;Oh! si j'avais suivi les beaux-arts!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>Pourquoi</i>, en français dans le texte.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oh! vous auriez eu une superbe chevelure.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne
+frisent pas naturellement.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas
+vrai?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;A merveille. Ils pendent droit comme le
+lin sur une quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère
+vous prendre entre ses jambes et vous filer.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ma foi, je retourne chez moi demain, sir
+Tobie. Votre nièce ne veut pas se laisser voir, ou, si elle
+voit quelqu'un, il y a quatre à parier contre un qu'elle
+ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui est ici
+tout près, lui fait la cour.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Elle ne veut point du comte. Elle ne veut
+point de mari au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge,
+ni en esprit. Je lui en ai entendu faire le serment. Hem!
+il y a de la résolution là-dedans, ami!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Je veux rester un mois de plus. Je suis
+l'homme du monde qui a les idées les plus drôles:
+j'aime extrêmement les mascarades et les bals tout à la
+fois.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il
+soit, au-dessous du rang de mes supérieurs....; et cependant
+je ne veux pas me comparer à un vieillard.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Quel est votre talent pour une <i>gaillarde</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,
+chevalier?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Espèce de danse.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Hé! je suis en état de faire une cabriole<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Caper</i>, cabriole, capre.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Et moi je sais découper le mouton.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Et je me flatte d'avoir le saut en arrière
+aussi vigoureux qu'aucun homme de l'Illyrie.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi
+tenir ces dons derrière le rideau? Craignez-vous
+qu'ils prennent la poussière comme le portrait de madame
+Mall<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>? Que n'allez-vous à l'église en dansant une
+<i>gaillarde</i>, pour revenir chez vous en dansant une <i>courante</i>?
+Je ne marcherais plus qu'au pas d'une <i>gigue</i>; je
+ne voudrais même uriner que sur un pas de cinq<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Que
+prétendez-vous? Le monde est-il fait pour qu'on enfouisse
+ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse
+constitution de votre jambe, que vous aviez été
+formé sous l'étoile d'une gaillarde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Mall</i>, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les
+annales des lieux de prostitution.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>A cinque-pace.</i></blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oui, elle est fortement constituée, et elle a
+assez bonne grâce avec un bas de couleur de flamme.
+Irons-nous à quelques divertissements?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous
+pas nés sous le Taureau?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le
+coeur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes
+affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines
+constellations.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Non, monsieur, ce sont les jambes et les
+cuisses. Que je vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut:
+ah! ah! à merveille.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement du palais du duc.</p>
+
+<p class="stage1">VALENTIN ET VIOLA <i>en habit de page</i></p>
+
+<p>VALENTIN.&mdash;Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment,
+Césario, vous avez bien l'air de faire une grande
+fortune: il n'y a encore que trois jours qu'il vous connaît,
+et vous n'êtes déjà plus un étranger.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Vous craignez donc ou l'inconstance de son
+humeur, ou ma négligence, pour mettre ainsi en doute
+la durée de son affection? Est-il inconstant, monsieur,
+dans ses goûts?</p>
+
+<p>VALENTIN.&mdash;Non, croyez-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le duc et Curio; suite.)</p>
+
+<p>VIOLA, <span class="stage2"><i>à Valentin</i></span>.&mdash;Je vous remercie.&mdash;Voici le comte
+qui vient.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qui de vous a vu Césario?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Il est à votre suite, seigneur: me voici.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>aux autres</i></span>.&mdash;Retirez-vous un moment à l'écart.&mdash;Césario,
+tu es instruit de tout; je t'ai ouvert le livre
+secret de mon coeur. Ainsi, bon jeune homme, dirige
+tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire l'entrée:
+poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra
+racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi
+abandonnée à son chagrin qu'on le dit, jamais elle ne
+voudra me recevoir.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Fais du bruit, brave toutes les bienséances,
+plutôt que de revenir sans succès.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Admettez que je puisse lui parler, seigneur;
+que lui dirai-je alors?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ah! dévoile-lui toute la violence de mon
+amour; étonne-la du récit de ma tendresse. Il te siéra
+bien de lui représenter mes souffrances; elle l'écoutera
+avec plus d'intérêt dans la bouche de ta jeunesse, qu'elle
+ne ferait dans celle d'un député plus grave.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je ne le pense pas, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes
+belles années, que de dire que tu es un homme. Les
+lèvres de Diane ne sont pas plus fraîches, ni plus vermeilles.
+Ton filet de voix ressemble à l'organe d'une
+jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi
+te rend propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que
+ton étoile te destine à cette négociation.&mdash;<span class="stage2">(<i>Aux autres</i>.)</span>
+Accompagnez-le, au nombre de quatre ou cinq, tous
+même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve
+jamais mieux que quand je suis seul.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Viola.</i>)</span> Réussis
+dans ce message, et tu vivras aussi indépendant que ton
+maître; sa fortune sera la tienne.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre
+maîtresse.&mdash;<span class="stage2">(<i>Le duc sort.</i>)</span> Lutte remplie d'obstacles!
+Quel que soit mon rôle en lui faisant ma cour, je voudrais,
+moi, devenir la femme du duc.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement de la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">MARIE et LE BOUFFON.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai
+pas assez mes lèvres pour qu'un crin puisse y entrer,
+dans le but de t'excuser; ma maîtresse te fera pendre
+pour t'être absenté.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh bien! qu'elle me pende; quiconque
+est bien pendu dans ce monde n'a plus rien à redouter.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Compte là-dessus.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il ne voit plus personne à craindre.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Bonne réponse de carême<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>! Je puis t'apprendre
+l'origine de ces mots.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>A lenten answer</i>, réponse brève et misérable.</blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;D'où vient-il, bonne dame Marie?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;De la guerre; et tu peux le dire hardiment
+dans tes folies.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh bien! que Dieu donne la sagesse à
+ceux qui l'ont, et que ceux qui sont fous fassent usage
+de leurs talents.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps
+absent, ou tout au moins renvoyé; n'est-ce pas la
+même chose pour toi que d'être pendu?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vraiment, une bonne pendaison prévient
+un mauvais mariage<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Et quant au malheur d'être
+renvoyé, l'été y pourvoira<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme
+veuve à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être
+pendu. Un voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme,
+qui s'écria qu'elle demandait sa grâce avec la condition d'usage.
+Le condamné se retourne, et à peine l'a-t-il aperçue du haut de
+la charrette, qu'il dit: Allons, fouette, cocher!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison
+de l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher
+à la belle étoile.</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Tu es donc bien résolu?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non pas; mais je suis résolu sur deux
+points.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra;
+ou si tous les deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses
+tombe par terre.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Juste; en bonne foi, tout juste! Allons,
+va ton chemin. Si sir Tobie voulait quitter la boisson, tu
+serais une aussi spirituelle pièce de la chair d'Ève qu'aucune
+en Illyrie.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse;
+fais tes excuses sagement, cela vaudra mieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Marie sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi
+en bonne veine de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent
+te posséder ne sont souvent que des fous; et moi,
+qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais passer
+pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou
+spirituel vaut mieux qu'un esprit fou.&mdash;Dieu vous bénisse,
+maîtresse!</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Faites sortir cet imbécile.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Est-ce que vous n'entendez pas, camarades?
+Emmenez madame.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus
+de toi; d'ailleurs tu deviens malhonnête.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Deux défauts, madonna, que la boisson
+et les bons conseils corrigeront; car donnez à boire à un
+fou à sec, et le fou cessera d'être à sec; recommandez à
+un homme malhonnête de se corriger, s'il se corrige, il
+ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que
+le ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est
+corrigé n'est que rapetassé: la vertu qui s'égare n'est
+que rapetassée de vice, et le vice qui s'amende n'est
+que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple
+peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède?
+Comme il n'y a point d'homme vraiment déshonoré
+autre que le misérable, de même la beauté n'est qu'une
+fleur.&mdash;La dame a commandé de faire sortir l'imbécile;
+en conséquence, je le répète, faites-la sortir.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Monsieur, je leur ai commandé de vous faire
+sortir.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Une méprise du plus haut degré! Madame,
+<i>cuclus non facit monachum</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>; c'est comme qui dirait,
+je ne porte pas d'habit de fou dans le cerveau.
+Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver
+que vous êtes une folle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Le capuchon ne fait pas le moine.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Peux-tu le prouver?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Très-adroitement, bonne madonna.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Voyons ta preuve.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il faut que je vous catéchise pour cela,
+madame.&mdash;Ma bonne petite souris de vertu, répondez-moi.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps,
+je vous demanderai votre preuve.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Bonne madame, pourquoi êtes-vous en
+deuil?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Mon cher fou, pour la mort de mon frère.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je crois, madame, que son âme est en
+enfer.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vous n'en êtes que d'autant plus folle,
+madame, d'être en deuil, de ce que l'âme de votre frère
+est dans le ciel.&mdash;Emmenez la folle, messieurs.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne
+s'amende-t-il pas?</p>
+
+
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que
+les angoisses de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait
+déchoir le sage amende toujours le fou.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Dieu veuille vous envoyer, monsieur,
+une prompte infirmité, afin d'augmenter votre folie! Sir
+Tobie jurera que je ne suis pas un renard; mais il ne
+risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager que
+vous n'êtes pas fou.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que répondez-vous à cela, Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Je m'étonne que vous, madame, vous
+puissiez vous amuser des stériles propos d'un pareil
+coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par un fou ordinaire
+qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez,
+il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que
+vous ne lui fournissiez pas matière, le voilà bâillonné.
+Je proteste que je tiens tous ces hommes sensés, qui rient
+ainsi de ces sortes de fous, pour n'être eux-mêmes rien
+de mieux que les bouffons de fous.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre,
+Malvolio, et votre goût en est dépravé. Quiconque
+est généreux, sans reproche, et d'une humeur franche,
+gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que vous
+croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance
+dans un fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler,
+et il n'y a point d'amertume dans les railleries d'un
+homme connu pour sage, quoiqu'il ne fasse que censurer.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Que Mercure te donne le don de mentir,
+en récompense de ce que tu parles si bien des fous!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marie.)</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme
+qui désire beaucoup vous parler.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;De la part du comte Orsino, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune
+homme, et bien accompagné.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qui de mes gens l'arrête à ma porte?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Sir Tobie, madame, votre parent.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot
+qui ne soit d'un insensé. <span class="stage2">(<i>Marie sort.</i>)</span>&mdash;Allez, Malvolio;
+si c'est un message de la part du comte, je suis malade,
+ou je ne suis pas chez moi; tout ce que vous voudrez
+pour m'en débarrasser. <span class="stage2">(<i>Malvolio sort.</i>) (<i>Au bouffon.</i>)</span> Tu
+vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît
+aux gens.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vous avez parlé pour nous, madame,
+comme si votre fils aîné était un fou. Que Jupiter veuille
+remplir son crâne de cervelle; car voici un de vos parents
+qui a une <i>pie-mère</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> des plus faibles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau
+lui-même.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre sir Tobie Belch.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Sur mon honneur, il est à demi-ivre.&mdash;Qui
+est-ce qui est à la porte, cousin?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Un gentilhomme.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Un gentilhomme! quel gentilhomme?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;C'est un gentilhomme.... La peste soit des
+harengs saurs! Eh bien! sot?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Bon! Sir Tobie....</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il
+que vous ayez gagné de si bonne heure cette léthargie?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;La luxure<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; je défie la luxure.&mdash;Il y a
+quelqu'un à la porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Équivoque entre <i>lechery</i> et <i>lethargy</i>.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oui, certes: qui est-ce?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en
+embarrasse guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme
+je vous le dis: oui, cela m'est égal. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;A quoi ressemble un homme ivre, fou?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;A un homme noyé, à un fou, et à un
+frénétique; un verre de plus après qu'il est en chaleur
+en fait un fou: le second le jette dans la frénésie, et un
+troisième le noie.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille
+sur mon cousin; car il en est au troisième degré de la
+boisson, il est noyé; va, veille sur lui.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il n'est encore que fou, madame; et le
+fou aura soin du fou. <span class="stage2">(Le bouffon sort.)</span></p>
+
+<p class="stage1">(Malvolio rentre.)</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui
+ai dit que vous étiez malade: il répond qu'il s'attendait
+à cela, et que c'est pour cela qu'il vient vous parler: je
+lui ai dit que vous étiez endormie; il semble qu'il en
+avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour
+cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame?
+Il est cuirassé contre toute espèce de refus.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Dites-lui qu'il ne me parlera pas.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va
+s'établir à votre porte, comme le poteau d'un shériff<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>,
+et se faire pied de banc; mais qu'il vous parlera.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les
+actes publics, les ordonnances, etc.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Quelle espèce d'homme est-ce?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Mais de l'espèce des hommes.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Et quelles sont ses manières?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;De fort mauvaises manières. Il veut vous
+parler, que vous vouliez ou non.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Et sa personne, son âge?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Il n'est pas encore assez âgé pour un
+homme, ni assez jeune pour un enfant; il est ce qu'est
+une cosse avant qu'elle devienne pois; ou un fruit vert,
+quand il est sur le point d'être une pomme; au point de
+séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage,
+et il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait
+de sa mère n'est pas encore tout à fait sorti de ses veines.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qu'il vienne; appelez ma demoiselle.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Mademoiselle, madame vous appelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Marie rentre.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon
+visage: nous consentons à écouter encore une fois l'ambassade
+d'Orsino.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Viola.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Adressez-moi la parole, je répondrai pour
+elle; que voulez-vous?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Très-radieuse, parfaite et incomparable
+beauté....&mdash;Je vous prie, dites-moi si c'est là la maîtresse
+de la maison, car je ne l'ai jamais vue. Je serais
+bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car
+outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis
+donné beaucoup de peine, pour l'apprendre par coeur.
+Généreuses beautés, ne me faites essuyer aucun dédain;
+je suis extrêmement susceptible à la plus légère marque
+de mépris.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;De quelle part venez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus
+que je n'ai étudié; et cette question s'écarte de mon rôle.
+Aimable dame, donnez-moi l'assurance positive que vous
+êtes la maîtresse du logis, afin que je puisse procéder à
+ma harangue.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Êtes-vous comédien?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je
+jure par les griffes de la méchanceté que je ne
+suis pas ce que je représente. Êtes-vous la dame du logis?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Si je ne me vole pas moi-même, je la suis.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Très-certainement si vous l'êtes, vous vous
+volez vous-même. Car ce qui est à vous, pour en faire
+don, n'est pas à vous pour le tenir en réserve. Mais cela
+sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon
+discours à votre louange, et en venir ensuite au fait
+de mon message.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important,
+je vous dispense de l'éloge.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il
+est poétique.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Il n'en ressemble que mieux à une fiction;
+je vous en prie, gardez-le pour vous. On m'a dit que
+vous étiez impertinent à ma porte, et j'ai permis votre
+entrée, plus pour vous contempler avec étonnement,
+que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous;
+si vous jouissez de votre raison, soyez court:
+je ne suis pas dans une lune à soutenir un dialogue
+aussi extravagant.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Voulez-vous déployer les voiles, monsieur?
+Voici votre chemin.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un
+peu plus longtemps.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Olivia.</i>)</span> Pacifiez un peu votre
+géant, ma chère dame<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles
+dans les romans, et à la petite taille de Marie.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Déclarez-moi vos intentions.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je suis un messager.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Sûrement, vous avez quelque chose de bien
+affreux à m'apprendre, puisque le début de votre politesse
+est si craintif; expliquez l'objet de votre message.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous
+apporte ni déclaration de guerre, ni imposition d'hommage;
+je porte la branche d'olivier dans ma main: mes
+paroles sont, comme le sujet, des paroles de paix.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Et cependant vous avez commencé bien brusquement.
+Qu'êtes-vous? Que voulez-vous?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de
+mon rôle que je l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que
+je veux sont des choses aussi secrètes que la virginité,
+sacrées pour vos oreilles, profanation pour toute autre.</p>
+
+<p>OLIVIA, <i>à Marie</i>.&mdash;Laissez-nous seuls. Nous désirons
+connaître ces choses sacrées. <span class="stage2">(<i>Marie sort.</i>)</span> Maintenant,
+monsieur, votre texte?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Très-chère dame....</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle
+on peut dire beaucoup de choses!&mdash;Où est votre
+texte?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Dans le sein d'Orsino.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Dans son sein? Dans quel chapitre de son
+sein?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Pour vous répondre avec méthode, dans le
+premier chapitre de son coeur.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure.
+N'avez-vous rien de plus à dire?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Chère madame, laissez-moi voir votre visage.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Avez-vous quelque commission de votre
+maître à négocier avec mon visage? Vous voilà maintenant
+hors de votre texte; mais nous allons tirer le rideau
+et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà
+comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait?</p>
+
+<p class="stage1">(Elle ôte son voile.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;C'est dans le grain, monsieur; cela résistera
+à la pluie et au vent.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;C'est la beauté même, mélange heureux des
+roses et des lis, et la main délicate et savante de la nature
+en a pétri elle-même les couleurs. Madame, vous
+êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si vous
+conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser
+de copie au monde.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur:
+je donnerai plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera
+inventoriée, et chaque parcelle, chaque article sera coté
+dans mon testament; par exemple, <i>item</i>, deux lèvres passablement
+vermeilles: <i>item</i>, deux yeux gris avec des
+paupières dessus: <i>item</i>, un cou, un menton, et ainsi de
+suite. Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière;
+mais fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur
+et maître vous aime. Oh! un pareil amour mérite
+d'être récompensé, fussiez-vous couronnée comme la
+beauté incomparable.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Comment m'aime-t-il?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Avec des adorations, des larmes fécondes, des
+gémissements qui tonnent l'amour, et des soupirs de
+feu<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Votre maître connaît mes dispositions: je ne
+puis l'aimer. Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il
+est noble, d'un rang illustre, d'une jeunesse sans tache
+et dans toute sa fraîcheur. Il a les suffrages de tout le
+monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein de grâce
+dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces
+qualités, je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait
+dû se le tenir pour dit.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Si je vous aimais de toute la passion de mon
+maître, si je souffrais comme il souffre, si ma vie était
+une mort, je ne trouverais aucun sens dans votre refus,
+et je ne le comprendrais pas.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Eh! que feriez-vous?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je me bâtirais une cabane de saule<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> à votre
+porte, et j'irais voir mon âme dans sa demeure; je composerais
+des chants loyaux sur l'amour méprisé, et je
+les chanterais de toute ma voix même au milieu de la
+nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient,
+et je forcerais la babillarde commère de l'air à
+répéter <i>Olivia</i>! Oh! vous ne pourriez trouver de repos
+entre les éléments de l'air et de la terre, que vous n'eussiez
+eu pitié de moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Arbre de la mélancolie et des amants.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Vous pourriez faire beaucoup de choses!
+Quelle est votre parenté?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Au-dessus de ma fortune; et cependant ma
+fortune est suffisante: je suis gentilhomme.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Retournez vers votre maître: je ne puis l'aimer;
+qu'il n'envoie plus chez moi; à moins que, par
+hasard, vous ne reveniez encore, pour me dire comment
+il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines;
+dépensez ceci pour l'amour de moi.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je ne suis point un messager à gages, madame:
+gardez votre bourse; c'est mon maître, et non
+pas moi, qui a besoin de récompense. Puisse l'amour
+changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez;
+et que votre ardeur, comme celle de mon maître, ne
+rencontre que le mépris! Adieu, beauté cruelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;<i>Quelle est votre parenté?</i>&mdash;<i>Au-dessus de ma fortune</i>,
+répond-il, <i>et pourtant ma fortune est suffisante.</i>&mdash;<i>Je
+suis gentilhomme.</i> Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet.
+Ton langage, ta physionomie, ta tournure, tes actions
+et tes sentiments te donnent dix fois des armoiries.&mdash;N'allons
+pas trop vite.&mdash;Doucement, doucement! Si le
+maître était le serviteur! Allons donc!&mdash;Comment peut-on
+prendre si promptement la contagion? Il me semble
+que je sens toutes les perfections de ce jeune homme se
+glisser furtivement et subtilement dans mes yeux. Allons,
+soit.&mdash;Holà, Malvolio!</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Malvolio.)</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Me voici, madame, à vos ordres.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Cours après ce messager impertinent, l'homme
+du comte: il a laissé cette bague ici malgré moi; dis-lui
+que je n'en veux point. Recommande-lui bien de ne pas
+flatter son maître, et de ne pas nourrir ses espérances:
+je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut revenir
+ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus.
+Cours vite, Malvolio.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Madame, j'y cours.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de
+trouver que mes yeux sont des flatteurs qui en imposent
+à mon jugement<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Destin, montre ta puissance: nous
+ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui est décrété doit
+arriver; qu'il en soit fait ainsi!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Mine eye too great a flatterer for my mind.</i></blockquote>
+
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ACTE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le bord de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">ANTONIO, SÉBASTIEN.</p>
+
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Vous ne voulez pas rester plus longtemps?
+Et vous ne voulez pas que je vous accompagne?</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Non, je vous en prie; mon étoile jette sur
+moi une clarté sinistre: la malignité de ma destinée
+pourrait peut-être empoisonner la vôtre. Je vous demanderai
+donc la permission de porter mes maux tout seul:
+ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi,
+que d'en faire retomber une partie sur vous.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Faites-moi connaître au moins en quel lieu
+vous vous proposez d'aller.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Non, non, monsieur; le voyage que j'ai
+résolu est une véritable extravagance.&mdash;Cependant je
+remarque en vous une discrétion si délicate que vous ne
+chercherez pas à m'extorquer le secret que je veux garder...
+Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler
+moi-même. Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio,
+que mon nom est Sébastien, que j'ai changé en celui de
+Rodrigo; mon père était ce Sébastien de Messaline, dont
+je sais que vous avez ouï parler. Il a laissé après lui
+deux enfants, moi, et une soeur, tous deux nés à la même
+heure: s'il eût plu au ciel, nous aurions de même fini
+notre vie ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez
+changé mes destins; car quelques heures avant que vous
+m'ayez retiré des abîmes de la mer, ma soeur était
+noyée.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Hélas! funeste jour!</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on
+dît qu'elle me ressemblait beaucoup, passait pour
+belle aux yeux de beaucoup de gens. Il ne me convient
+pas à moi d'oser avoir d'elle une aussi haute idée que
+les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment
+qu'elle portait une âme que l'envie même était forcée de
+dire belle. Elle est noyée, monsieur, dans l'eau salée, et
+il me semble que je vais encore y noyer son souvenir.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise
+chère que je vous ai fait faire.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de
+me pardonner l'embarras que je vous ai causé.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez
+pas me tuer, permettez-moi d'être votre serviteur.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage,
+je veux dire, tuer celui que vous avez sauvé,
+n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un mot: mon coeur
+est plein de reconnaissance; et je suis encore si près
+d'avoir les manières de ma mère, qu'un peu plus et mes
+yeux vont me trahir. Je vais à la cour du comte Orsino:
+adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Que la bonté de tous les dieux ensemble
+accompagne tes pas! J'ai beaucoup d'ennemis à la
+cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais pas à t'y revoir.&mdash;Mais,
+advienne que pourra, je t'adore tant, que pour
+toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y
+aller.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une rue.</p>
+
+<p class="stage1">VIOLA <i>entre</i>, MALVOLIO <i>la suit</i>.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;N'étiez-vous pas, il y a un moment, avec
+la comtesse Olivia?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;A l'instant même, monsieur; en marchant
+d'un pas ordinaire je ne suis encore arrivé qu'ici.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Elle vous renvoie cette bague, monsieur;
+vous auriez pu m'épargner cette peine, et la reprendre
+vous-même. Elle ajoute, en outre, que vous ayez à bien
+assurer votre maître qu'il peut désespérer, et qu'elle ne
+veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais
+la hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que
+ce ne soit pour rapporter la manière dont votre seigneur,
+entendez-le bien, aura pris son refus.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Elle a reçu cette bague de moi: je n'en veux
+point.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment
+jetée: et son intention est qu'elle vous soit
+rendue. <span class="stage2">(<i>Il la jette à ses pieds.</i>)</span> Si elle vaut la peine que
+vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux; sinon, qu'elle
+soit à celui qui la trouvera.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je n'ai point laissé de bague chez elle; que
+veut dire cette dame? Que ma fortune ne permette pas
+que ma figure l'ait charmée!&mdash;Elle m'a bien regardée,
+et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux égaraient
+sa langue; car elle ne me parlait que par mots
+interrompus et d'un air distrait. Elle m'aime sûrement.
+C'est une ruse de sa passion qui m'invite à la revoir par
+ce grossier messager. Ce n'est point du tout une bague
+de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé;
+c'est pour moi-même.&mdash;Si cela est (comme cela est en
+effet), pauvre femme, il vaudrait mieux pour elle être
+amoureuse d'un songe! Déguisement, tu es, je le vois,
+une méchanceté, dont l'adroit ennemi du genre humain
+sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont
+quelques appas pour tromper de faire impression sur la
+molle cire du coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de
+notre fragilité, et non pas la nôtre; car nous sommes ce
+que nous avons été faites. Comment ceci s'arrangera-t-il?
+Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille
+métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans
+sa méprise, parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout
+ceci deviendra? Mon état me fait désespérer de l'amour
+de mon maître; et étant une femme, hélas! que d'inutiles
+soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est
+à toi de débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop
+compliqué pour que je le puisse dénouer.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement de la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Approchez, sir André. N'être pas au lit
+après minuit, c'est être levé de bonne heure; et <i>diluculo
+surgere</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>....., vous savez....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> «Se lever au petit jour est utile à la santé,» <i>adage latin</i>.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi;
+mais je sais qu'être levé tard c'est être levé tard.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Fausse conclusion, que je hais autant
+qu'un flacon vide! Être debout après minuit, et aller
+alors au lit, c'est se coucher matin; en sorte qu'aller se
+coucher après minuit, c'est aller se coucher de bonne
+heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est
+plutôt composée du boire et du manger.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Vous êtes un savant: allons donc manger
+et boire.&mdash;Holà! Marianne, entendez-vous?&mdash;Un flacon
+de vin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le bouffon.)</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Voici, ma foi, le fou qui vient.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais
+vu notre portrait à nous trois?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Sur ma foi, ce fou a une excellente voix!
+Je voudrais pour quarante shillings avoir sa jambe, et
+une voix pour chanter aussi douce que celle du fou. En
+vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies hier au
+soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians
+passant l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent,
+en vérité; je t'ai envoyé douze sous pour ta bonne amie;
+les as-tu reçus?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon
+jupon court; car le nez de Malvolio n'est pas un manche
+de fouet<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>; madame a la main blanche, et le myrmidon
+n'est pas un bouchon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>A whipstock</i>, il a l'odorat fin.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Excellent! c'est la plus jolie folie pour la
+fin. Allons, une chanson.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous
+une chanson.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Voilà encore un teston de moi; si un chevalier
+donne....</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Voudriez-vous une chanson d'amour, ou
+une chanson morale?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Une chanson d'amour, une chanson d'amour!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oui, oui; je ne me soucie point de morale.</p>
+
+<p>LE BOUFFON <i>chante</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O ma maîtresse! où êtes-vous errante?</p>
+<p>Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance,</p>
+<p>Votre amant qui peut chanter haut ou bas.</p>
+<p>Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur:</p>
+<p>Les voyages finissent par la rencontre des amants,</p>
+<p>C'est ce que sait le fils de tout homme sage.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Admirable, en vérité!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Bien, très-bien.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir.</p>
+<p>La joie présente fait rire dans le présent;</p>
+<p>Ce qui est à venir est encore incertain;</p>
+<p>Il n'y a point de moisson à recueillir des délais.</p>
+<p>Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers,</p>
+<p>La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Une voix douce comme du miel, aussi
+vrai que je suis chevalier.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Une voix contagieuse!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Des plus douces et des plus contagieuses,
+sur ma foi.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;A entendre par le nez, c'est une douce contagion<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.
+Mais commencerons-nous une danse de tourne-ciel<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>?
+Éveillerons-nous la chouette par un canon, qui
+ravisse les trois âmes<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> d'un tisserand? Ferons-nous
+cela?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>A dulcet in contagion</i>, jeu de mots intraduisible.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>A welkin-dance,</i> boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos têtes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme raisonnable.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence.
+Je suis un chien pour les canons.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Par Notre-Dame, monsieur, il y a des
+chiens qui vont bien au canon.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Certainement; chantons: <i>Coquin, tais-toi</i>.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;<i>Tais-toi, coquin</i>, chevalier? Je serai donc
+forcé de vous appeler coquin, chevalier?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé
+un homme à m'appeler coquin. Commence, fou; la
+chanson commence par <i>Tais-toi</i>.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je ne commencerai jamais si je me tais.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Bon là, ma foi. Allons, commence.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils chantent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marie.)</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Quels hurlements de chats faites-vous donc ici?
+Si ma maîtresse n'a pas appelé son intendant, Malvolio,
+et ne lui a pas ordonné de vous mettre à la porte, ne me
+croyez jamais.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Madame est une Catayenne<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; nous sommes
+des politiques: Malvolio est une canaille, et <i>nous sommes
+trois joyeux garçons</i><a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je
+pas de son sang? Foin de madame!&mdash;<span class="stage2">(<i>Chantant.</i>)</span> <i>Il était
+un homme à Babylone, madame, madame.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.» (STEEVENS.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we.</i> Ces derniers
+mots sont le commencement d'une chanson; <i>Peg-a-ramsey</i>
+est le titre d'une ballade ancienne.</blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Malepeste! le chevalier est dans une
+merveilleuse folie.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oui, il s'en tire assez bien, quand il est
+bien disposé, et moi aussi: il fait le fou avec plus de
+grâce que moi; mais je le fais plus au naturel.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.&mdash;<i>Ah! le douzième jour de décembre.</i></p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Au nom de Dieu, taisez-vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Malvolio.)</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou
+qu'êtes-vous donc? N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre,
+ni honnêteté, pour bavarder comme des chaudronniers
+à cette heure de la nuit? Faites-vous une taverne de la
+maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier
+vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix?
+N'avez-vous donc aucun respect pour le lieu, les personnes
+et les temps?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Nous avons gardé les temps, monsieur,
+dans nos canons. Allez au diable<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots:
+<i>Sneck up</i>.</blockquote>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Sir Tobie, il faut que je sois tout rond
+avec vous. Ma maîtresse m'a donné ordre de vous dire
+que, quoiqu'elle vous reçoive comme son parent, elle n'a
+point de parenté avec vos désordres. Si vous pouvez vous
+séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours
+le bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de
+prendre congé d'elle, elle est toute disposée à vous faire
+ses adieux.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.&mdash;<i>Adieu, cher coeur, puisqu'il faut
+que je parte<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.</blockquote>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Oui, bon sir Tobie.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.&mdash;<i>Ses yeux dénotent que ses jours
+sont bientôt à leur fin.</i></p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Les choses en sont-elles là?</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.&mdash;<i>Mais moi, je ne mourrai jamais.</i></p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;En cela vous mentez, sir Tobie.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Pour cela, je suis très-disposé à vous
+croire.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>en chantant</i></span>.&mdash;<i>Lui dirai-je de s'en aller?</i></p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;<i>Et quand vous le feriez?</i></p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;<i>Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?</i></p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;<i>Oh! non, non, vous n'oseriez.</i></p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Vous détonnez, l'ami; vous mentez.&mdash;Êtes-vous
+plus qu'un intendant? Croyez-vous que, parce
+que vous êtes vertueux<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, il n'y aura plus ni gâteaux, ni
+bière?</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la Toussaint.
+Les puritains traitaient cette coutume de superstition.</blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oui, par sainte Anne, et le gingembre
+aussi sera chaud dans la bouche.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Tu as raison.&mdash;Allez, monsieur, allez
+frotter votre chaîne avec de la mie de pain<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Un flacon
+de vin, Marie!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne
+en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur
+moyen d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de
+pain.» (STEEVENS.)</blockquote>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque
+cas de la faveur de ma maîtresse, vous ne voudriez
+pas prêter les mains à cette conduite grossière; ma maîtresse
+en sera informée, je vous le jure.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Va secouer les oreilles.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Lui donner un rendez-vous en duel, et
+puis lui manquer de parole et se jouer de lui, ce serait
+une aussi bonne oeuvre que de boire quand on a faim.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire
+un cartel ou je lui ferai connaître de vive voix votre indignation
+contre lui.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce
+soir; depuis que le jeune page du comte a vu aujourd'hui
+ma maîtresse, elle est fort troublée. Quant à monsieur
+Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le mystifie pas au
+point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un
+objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit
+pour me coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais
+que je suis en état de le faire.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque
+chose de lui.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Ma foi, monsieur, il est quelquefois une
+espèce de puritain.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oh! si je le croyais, je le battrais comme
+un chien.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Quoi, pour être puritain? Ta sublime
+raison, cher chevalier?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Je n'ai point de sublime raison pour cela,
+mais j'ai d'assez bonnes raisons.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un
+puritain, ni quoi que ce soit avec suite, si ce n'est un
+serviteur des circonstances; un sot plein d'affectation qui
+sait par coeur les affaires d'État, sans livre et sans étude,
+et vous débite sa science par grands morceaux; un
+homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si
+farci, à ce qu'il s'imagine, de perfections, que c'est un
+article de foi pour lui qu'on ne peut le voir sans l'aimer;
+et c'est sur ce vice-là que ma vengeance trouvera matière
+à s'exercer.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Que feras-tu?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Je glisserai sur son chemin quelques épîtres
+d'amour en style obscur, dans lesquelles, à la couleur
+de sa barbe, à la forme de sa jambe, à sa tournure, à sa
+démarche, à l'expression de ses yeux, à son front, à son
+teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus palpable.
+Je peux écrire tout comme ferait madame votre
+nièce; nous pouvons à peine distinguer nos deux écritures
+dans une lettre dont le sujet est oublié.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Excellent! Je flaire la ruse.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Elle me monte aussi au nez.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Il croira, par des lettres que vous laisserez
+tomber sur son passage, qu'elles viennent de ma
+nièce, et qu'elle est amoureuse de lui.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.&mdash;Et votre cheval fera de lui un âne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne juge
+rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Oui, un âne, je n'en doute pas</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oh! cela sera admirable.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais
+que ma médecine opérera sur lui. Je vous posterai tous
+deux en embuscade, et le fou fera le troisième dans un
+lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme il
+l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement.
+Adieu!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Bonne nuit, Penthésilée<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Nom d'une amazone.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Par ma foi, c'est une brave fille.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;C'est une excellente levrette, et de race
+pure, et une fille qui m'adore. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;J'ai été adoré aussi jadis, moi.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons-nous mettre au lit, chevalier.&mdash;Tu
+aurais besoin d'envoyer demander plus d'argent.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si je ne peux regagner votre nièce, je
+suis dans un mauvais pas.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Envoie demander de l'argent, chevalier:
+si tu ne parviens pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un
+chien à la queue coupée<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> «<i>Cut.</i> Par les lois forestières, on coupait la queue aux chiens
+des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut traduire
+<i>cut</i> par <i>cheval</i>: «Dis que je suis un cheval.»</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond
+sur ma parole; prenez-le comme vous voudrez.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons, venez, je vais brûler un peu de
+rhum; il est trop tard pour aller se coucher maintenant;
+allons, chevalier, venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+<p class="stage1">Appartement dans le palais du duc.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC, VIOLA, CURIO <i>et autres.</i></p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Faites-nous un peu de musique.&mdash;Ah! bonjour,
+mes amis.&mdash;Allons, bon Césario, seulement ce
+morceau de chant, cette vieille chanson ancienne que
+nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle
+soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces
+airs légers et ces refrains répétés dans ces mesures vives
+et brusques.&mdash;Allons, seulement un couplet.</p>
+
+<p>CURIO.&mdash;Avec la permission de Votre Altesse, celui qui
+pourrait le chanter n'est pas ici.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qui était-ce donc!</p>
+
+<p>CURIO.&mdash;Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait
+beaucoup le père de madame Olivia: il est quelque
+part dans la maison.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant.
+<span class="stage2">(<i>Curio sort. Musique.</i>)</span> Approche, jeune homme; si
+tu aimes jamais, dans les doux transports de ta passion
+souviens-toi de moi; car tous les vrais amants sont tels
+que je suis, changeants et volages dans tous les autres
+sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet
+aimé.&mdash;Comment trouves-tu cet air?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Il retentit comme un écho dans le coeur qui
+sert de trône à l'amour.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Tu en parles en maître; je gagerais ma vie
+que, tout jeune que tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque
+beauté qui le charme. N'est-il pas vrai, mon enfant?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Un peu, avec votre permission.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quelle espèce de femme est-ce?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;De votre complexion.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge,
+au vrai?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Environ de votre âge, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme
+choisisse toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le
+moyen qu'elle lui soit plus assortie, et plus sûre de régner
+dans son coeur; car, mon enfant, nous avons beau nous
+vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants dans
+nos caprices; nous sommes aisément emportés par le
+désir et par l'inconstance; notre amour s'use et se perd
+plus vite que celui des femmes.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je le crois, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Aie donc soin que ton amante soit plus jeune
+que toi, ou ton affection ne pourra durer. Les femmes
+sont comme les roses; leur belle fleur, une fois épanouie,
+tombe dans l'heure même.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que
+de se flétrir au moment où elles atteignent la perfection!</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Curio et le bouffon.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée
+hier au soir. Remarque-la, Césario; elle est ancienne et
+simple. Les fileuses, et celles qui tricotent au soleil, et
+les jeunes filles dont le coeur est libre, tout en tissant
+leur fil avec des outils d'os, ont coutume de la chanter:
+c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de l'amour
+comme le bon vieux temps.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Êtes-vous prêt, monsieur?</p>
+
+<p>LE DUC&mdash;Oui, je t'en prie, chante.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.</p>
+
+<p class="stage1">(Chant.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Viens; ô mort! viens;</p>
+<p>Qu'on me couche sous un triste cyprès:</p>
+<p class="i2">Fuis, fuis, souffle de ma vie.</p>
+<p>Une beauté cruelle m'a donné la mort.</p>
+<p>Semez de branches d'if mon blanc linceul;</p>
+<p class="i2">Préparez-le.</p>
+<p>Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère</p>
+<p class="i2">Que le mien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Point de fleurs, pas une douce fleur</p>
+<p class="i2">Sur mon noir cercueil.</p>
+<p class="i2">Point d'ami, pas un seul ami pour saluer</p>
+<p>Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés;</p>
+<p class="i2">Pour épargner mille et mille soupirs,</p>
+<p class="i2">Ah! couchez-moi-là,</p>
+<p>Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau,</p>
+<p class="i2">Pour y pleurer.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>lui donnant sa bourse</i></span>.&mdash;Voilà pour ta peine.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à
+chanter, monsieur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Eh bien! je veux te payer ton plaisir.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye
+une fois ou l'autre.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;A présent, permets-moi de te quitter.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Allons, que le dieu de la mélancolie te
+protège, et que ton tailleur te fasse un habit de taffetas
+changeant; car ton âme est une véritable opale. Je voudrais
+embarquer des hommes aussi constants sur la mer,
+afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût
+nulle part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage
+de rien. Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Le bouffon sort.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qu'on me laisse. <span class="stage2">(<i>Curio sort avec la suite du
+duc, excepté Viola.</i>)</span> Encore une fois, Césario, va trouver
+cette souveraine cruelle; dis-lui que mon amour, plus
+noble que les trésors de l'univers, ne met aucun prix à
+une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des
+dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de
+cette volage déesse; mais que c'est cette merveille, cette
+reine des joyaux que la nature a enchâssée en elle, qui
+seule attire mon âme.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je ne puis recevoir une pareille réponse.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque
+dame, comme il en est peut-être, souffre pour l'amour
+de vous, dans son coeur, des tourments aussi violents
+que vous en souffrez pour Olivia; vous ne pouvez
+l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de
+recevoir votre refus?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il n'est point de coeur de femme qui puisse
+contenir les battements d'une passion aussi forte que
+celle dont l'amour tourmente mon coeur; il n'est point
+de coeur de femme assez vaste pour contenir autant d'amour;
+elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien
+appeler leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un
+goût qui irrite leur palais sans affecter leur coeur: il
+s'éteint dans la satiété, et finit par le dégoût et l'aversion.
+Mais le mien est aussi affamé que la mer, et peut digérer
+autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre
+l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui
+que j'ai pour Olivia.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Oui, mais je sais....</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Que sais-tu?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je sais trop bien l'amour que les femmes ont
+pour les hommes. Je vous l'assure, elles ont le coeur
+aussi fidèle que nous. Mon père avait une fille qui aimait
+un homme, comme il se pourrait par aventure que
+moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et quelle est son histoire?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Une page blanche<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, seigneur. Jamais elle n'a
+déclaré son amour, mais elle a laissé sa passion, cachée
+comme le ver dans le bouton, dévorer les roses de ses
+joues: elle languissait dans ses pensées; et, pâle et mélancolique,
+elle était tranquille comme la patience sur
+un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là
+véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous
+pouvons en dire davantage, en jurer davantage: mais,
+en vérité, nos démonstrations vont plus loin que notre
+volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos
+serments, et bien peu par notre amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>A blank</i>.</blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mais ta soeur est-elle morte de son amour,
+mon enfant?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison
+de mon père, et de frères aussi, et cependant je ne sais....&mdash;Seigneur,
+irai-je trouver cette dame?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle;
+donne-lui ce bijou: dis-lui que mon amour ne peut
+céder ni supporter aucun refus.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Viens avec nous, seigneur Fabian.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce
+plaisir, que je sois rongé de mélancolie jusqu'à en
+mourir.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin,
+cette canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable
+avanie?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il
+m'a fait perdre les bonnes grâces de ma maîtresse, à
+l'occasion d'un combat d'ours.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir
+l'ours, et nous le ferons écumer de colère jusqu'à
+ce qu'il en soit noir et bleu. N'est-ce pas, sir André?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre
+vie.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marie.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Voici notre petite scélérate.&mdash;Eh bien!
+comment vous va, mon ortie des Indes<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de
+l'Inde.» (JOHNS OX.)</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Cachez-vous tous trois dans le bosquet de
+buis: Malvolio descend le long de cette allée; il était là-bas,
+au soleil, l'air occupé, faisant des politesses à son
+ombre depuis une demi-heure: observez-le, je vous en
+prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette
+lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au
+nom de la plaisanterie! <span class="stage2">(<i>Ils se cachent.</i>)</span>&mdash;Tenez-vous là
+<span class="stage2">(<i>Marie laisse tomber une lettre</i>)</span>; car voici la truite qu'il faut
+attraper en la chatouillant.</p>
+
+<p class="stage1">(Marie sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Malvolio.)</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;C'est la fortune: tout est une affaire de
+fortune. Marie m'a dit une fois que sa maîtresse avait
+du penchant pour moi, et je l'ai entendue elle-même
+aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une fantaisie,
+ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus,
+elle me traite avec des égards plus distingués qu'aucun
+de ceux qui sont attachés à son service. Que dois-je
+penser de tout cela?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Ce coquin a bien de la présomption.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oh! paix! ses contemplations font de lui un
+fameux dindon! Comme il se rengorge en étalant son
+plumage!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Morbleu! je vous battrais ce maraud....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Paix! vous dis-je.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Devenir comte Malvolio....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Ah! coquin....</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Un coup de pistolet, un coup de pistolet
+sur lui.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Paix! paix!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Il y en a des exemples. La dame de Strachy<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>
+a épousé un valet de garde-robe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les commentaires.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Fi de lui, par Jézabel!</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son
+imagination le gonfle!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Après avoir été marié trois mois avec elle,
+assis dans ma grandeur....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer
+une pierre dans l'oeil!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Appelant mes officiers autour de moi, dans
+ma robe de velours à ramages, après avoir quitté mon
+lit de repos où j'aurai laissé Olivia endormie....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Feux et soufre!</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oh! paix donc, paix!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Alors prendre l'humeur de la grandeur;
+et, après avoir promené sur eux un regard dédaigneux,
+leur dire que je connais ma place, et que je voudrais
+qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin
+Tobie....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Chaînes et verrous!</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Sept de mes gens, obéissant au premier
+signal, sortent pour l'aller chercher; je parais sombre
+en attendant, et peut-être je remonte ma montre, ou je
+joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me fait
+la révérence....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Laisserons-nous vivre ce faquin?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Paix! quand six chevaux attelés voudraient
+nous arracher notre silence.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon
+sourire familier un regard austère et impérieux.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas
+alors un soufflet?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;En lui disant: «Cousin Tobie, puisque
+ma fortune a jeté votre nièce dans mes bras, accordez-moi
+le privilége de vous dire....</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Quoi, quoi?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;«Il faut vous corriger de votre ivrognerie.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Veux-tu, canaille....</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Patience, ou nous rompons tous les fils de
+notre plan.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;«De plus, vous dépensez le trésor de votre
+temps avec un imbécile de chevalier.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;C'est moi, je vous le garantis.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;«Un sir André!»</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Je le savais bien que c'était moi; car bien
+des gens me traitent de sot.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Qu'avons-nous ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Ramassant la lettre.)</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Voilà ma bécasse tout près du piége.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui
+inspire de lire tout haut.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse:
+voilà ses <i>c</i>, ses <i>v</i>, ses <i>t</i>, et voilà comme elle fait ses grands
+<i>P</i>. Il n'y a pas de doute, c'est son écriture.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ses <i>c</i>, ses <i>v</i>, ses <i>t</i>. Pourquoi cela?</p>
+
+<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.&mdash;<i>A mon bien-aimé inconnu, cette lettre
+et mes tendres aveux!</i> Juste, voilà ses phrases. Permets,
+cire. Doucement.... et le cachet est une Lucrèce dont
+elle a coutume de sceller ses lettres. C'est ma maîtresse.&mdash;A
+qui cela s'adresserait-il?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Ceci l'enivrera: coeur et tout.</p>
+
+<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jupiter sait que j'aime.</p>
+<p class="i2">Mais qui?</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Lèvres, ne remuez pas;</p>
+<p>Nul mortel ne doit le savoir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Nul mortel ne doit le savoir</i>? Voyons la suite: la mesure
+est changée. <i>Nul mortel ne doit le savoir</i>. Si c'était toi,
+Malvolio!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je te le conseille: va te pendre, blaireau.</p>
+
+<p>MALVOLIO <span class="stage2"><i>continue de lire</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Je pourrais commander où j'adore,</p>
+<p>Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce,</p>
+<p class="i2">Déchire mon coeur sans l'ensanglanter.</p>
+<p class="i2">M.O.A.I, règne sur ma vie.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Une énigme dans le grand genre!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;C'est une fille admirable, par ma foi!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>M.O.A.I. règne sur ma vie</i>. Mais d'abord,
+voyons, voyons.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Quel plat de poisson elle lui a servi là!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Et avec quelle avidité ce faucon sauvage
+vole à cet appât!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Je puis commander où j'adore</i>. En effet elle
+peut me commander. Je la sers: elle est ma maîtresse.
+Oh! voilà qui est évident pour toute intelligence ordinaire;
+il n'y a pas de difficulté là.... Et la fin?... que signifie
+cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le
+faire un peu ressembler à mon nom..... doucement.
+<i>M.O.A.I.</i></p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant
+dérouté et en défaut.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Sowter<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a> va donner de la voix là-dessus,
+quoique cela sente aussi fort qu'un renard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Nom de chien de chasse.</blockquote>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>M</i>&mdash;Malvolio.&mdash;Eh bien! c'est la lettre
+initiale de mon nom.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque
+chose de ces lettres? Oh! c'est un excellent chien quand
+on est en défaut!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>M</i>&mdash;Oui.... mais nulle consonnance avec
+la suite: cela demande preuve. Ce serait un <i>A</i> qui devrait
+suivre, et c'est un <i>O</i>.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Et <i>O</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a> suivra, j'espère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Allusion à la forme d'un collier de chasse.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier <i>O</i>.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;C'est l'<i>I</i> qui vient par derrière.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Oui, si vous aviez un oeil<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a> par derrière, vous
+pourriez voir plus de châtiments à vos talons que de
+bonnes fortunes devant vous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Jeu de mots sur <i>I</i> et <i>eye</i>, oeil, qui se prononcent de la même
+manière.</blockquote>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>M.O.A.I</i>, cela ne s'ajuste pas si bien
+qu'auparavant; et pourtant en forçant un peu, l'apparence
+pourrait pencher vers moi: car chacune de ces
+lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons;
+voici de la prose qui suit: <i>«Si cette lettre tombe dans tes
+mains, médite-la. Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais
+ne t'effraye point de la grandeur. Quelques-uns naissent grands;
+d'autres parviennent à la grandeur, et il en est que la grandeur
+vient chercher elle-même. Ta destinée t'ouvre les bras,
+que ton audace et ton courage l'embrassent. Et pour l'accoutumer
+à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de
+ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant
+avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta
+bouche raisonne politique, prends les manières d'un homme
+original. Voilà les conseils que donne celle qui soupire pour
+toi. Souviens-toi de celle qui fit l'éloge de tes bas jaunes et qui
+souhaita de te voir toujours les jarretières croisées. Souviens-t'en,
+je te le répète. Va, poursuis: ta fortune est faite,
+si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc un simple intendant,
+le compagnon des valets, et un homme indigne de
+toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait
+changer d'état avec toi</i>.&mdash;L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La
+lumière du jour et la plaine ouverte n'en montrent
+pas davantage: cela est évident. Je veux devenir fier;
+lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie;
+je me décrasserai de mes grossières connaissances;
+je serai tiré à quatre épingles; je deviendrai l'homme
+par excellence.&mdash;Je ne fais pas maintenant l'imbécile; je
+ne laisse pas mon imagination se jouer de moi: car
+toutes sortes de raisons concourent à me prouver que
+ma maîtresse est amoureuse de moi: elle louait dernièrement
+mes bas jaunes; elle a vanté ma jambe et sa jarretière;
+et dans cette lettre elle se découvre elle-même à
+mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle
+m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends
+grâces à mon étoile; je suis heureux. Je me singulariserai,
+je me pavanerai, en bas jaunes, et en riches jarretières,
+et tout cela le temps de les mettre. Louange à Jupiter et
+à mon étoile!&mdash;Ah! voici encore un post-scriptum.&mdash;<i>«Il
+est impossible que tu ne devines pas qui je suis. Si tu agrées
+mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te sied
+à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux
+ami, je t'en conjure.»</i> O Jupiter, je te remercie.&mdash;Je sourirai:
+je ferai tout ce que tu voudras que je fasse.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Je ne donnerais pas ma part de cette scène
+divertissante pour une pension de mille roupies que me
+payerait le sophi<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;J'épouserais cette fille pour cette seule invention.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Et sans lui demander d'autre dot qu'une
+seconde plaisanterie pareille.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;J'en dis autant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marie.)</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes.</p>
+
+<p>SIR TOBIE <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.&mdash;Veux-tu mettre ton pied sur ma
+tête?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ou sur la mienne?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames?
+Et deviendrai-je ton esclave?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand
+il en perdra l'image, il en deviendra fou.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur
+lui?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Alors, si vous voulez voir les fruits de cette
+farce, remarquez bien son premier abord devant ma
+maîtresse. Il va aller la trouver en bas jaunes, et c'est
+une couleur qu'elle abhorre; les jarretières en croix,
+mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui
+cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle
+est plongée, qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas
+pour lui le plus insigne mépris; si vous voulez le voir,
+suivez-moi.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux
+démon d'esprit.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Je veux en être aussi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">VIOLA, LE BOUFFON <i>avec un tambourin</i>.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique,
+vis-tu avec ton tambourin<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Équivoque sur le mot <i>by</i>, qui peut exprimer également <i>par</i> et <i>près de</i>.</blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, monsieur; je vis avec l'église.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Es-tu un homme d'église?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Rien de pareil, monsieur; je vis à côté
+de l'église, car je vis dans ma maison, et ma maison est
+près de l'église.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Tu pourrais donc dire de même que le roi vit
+près d'un mendiant, si un mendiant habite près de lui;
+ou que l'église est à côté de ton tambourin, si ton tambourin
+est <i>près</i> de l'église.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vous l'avez dit, monsieur.&mdash;Ce que c'est
+que ce siècle!&mdash;une phrase n'est qu'un gant de peau
+de daim dans les mains d'un homme d'esprit: avec
+quelle rapidité il sait la retourner à l'envers!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer
+adroitement avec les mots peuvent aisément les rendre
+libertins.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;En ce cas, je voudrais bien que ma soeur
+n'eût pas eu de nom, monsieur.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Pourquoi, l'ami?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Pourquoi, monsieur? C'est que son nom
+est un mot; et en jouant sur ce mot, on pourrait rendre
+ma soeur libertine; mais à vrai dire, les mots sont devenus
+de vrais coquins, depuis que les billets les ont
+déshonorés.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;La raison?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vraiment, monsieur, je ne puis vous en
+donner aucune sans paroles, et les paroles sont devenues
+si fausses que je suis dégoûté de m'en servir pour prouver
+la raison.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui
+n'as souci de rien.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je
+me soucie de quelque chose; mais en conscience, monsieur,
+je ne me soucie pas de vous: si cela s'appelle
+n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût
+vous rendre invisible.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;N'es-tu pas le fou de madame Olivia?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, en vérité, monsieur. Madame
+Olivia n'a point de folie, et elle n'entretiendra de fou,
+monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée; car les fous
+ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs.
+Le mari est le plus gros. Je ne suis vraiment
+point son fou; je ne suis que son corrupteur de mots.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;La folie, monsieur, fait le tour du globe
+comme le soleil; elle brille partout. Je serais bien fâché,
+monsieur, que le fou fût aussi souvent avec votre maître
+qu'il l'est avec ma maîtresse.&mdash;Je crois avoir aperçu
+<i>votre sagesse</i> dans la même maison.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous
+n'aurons pas un mot de plus ensemble. Tiens, voilà de
+quoi dépenser.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Ah! que Jupiter, à sa première occasion
+de cheveux, vous envoie une barbe!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade
+d'amour pour une barbe: quoique je ne voulusse
+pas la voir croître sur mon menton.&mdash;Ta maîtresse est-elle
+chez elle?</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>regardant l'argent</i></span>.&mdash;Un couple de cette
+espèce ne pourrait-il pas multiplier, monsieur?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les
+mît en oeuvre.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je jouerais alors le rôle du seigneur
+Pandare de Phrygie, monsieur, en amenant une Cressida
+à ce Troïlus.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Ce n'est pas une grande affaire, monsieur;
+j'espère, puisque je ne demande qu'une mendiante:
+Cressida était une mendiante. Ma maîtresse est
+chez elle, monsieur, je veux lui <i>déduire</i> d'où vous venez:
+quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon <i>firmament</i>;
+j'aurais pu dire <i>élément</i>; mais ce mot est suranné.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Cet original est assez sensé pour jouer le fou;
+et pour bien faire le fou, cela demande une sorte d'esprit.
+Il faut qu'il observe l'humeur de ceux qu'il plaisante, la
+qualité des personnes et les circonstances; et qu'il n'aille
+pas, comme le faucon non dressé, fondre sur toutes les
+plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail,
+aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie
+qu'on montre à propos est de saison: mais la folie des
+sages qui extravaguent ternit leur sagesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent sir Tobie et sir André.)</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Salut à vous, mon gentilhomme.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et à vous, monsieur.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Dieu vous garde, monsieur<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Les mots sont en français dans l'original.</blockquote>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et vous aussi; votre serviteur.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme
+je suis le vôtre.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Voulez-vous approcher de la maison? Ma
+nièce est fort désireuse de vous y voir entrer, si c'est à
+elle que vous avez affaire.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je me rends chez votre nièce, monsieur; je
+veux dire qu'elle est le but de mon voyage.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en
+mouvement.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Mes jambes m'entendent mieux, monsieur,
+que je n'entends ce que vous voulez dire en me disant
+de tâter mes jambes.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je veux dire que vous marchiez, monsieur,
+que vous entriez.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vous répondrai en marchant et en entrant;
+mais nous sommes prévenus. (<i>Entrent Olivia et Marie.</i>)
+Excellente et parfaite dame, que le ciel fasse pleuvoir ses
+parfums sur vous!</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ce jeune homme est un fameux courtisan.
+<i>Pleuvoir des parfums!</i> A merveille!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Mon message n'a de voix, belle dame, que
+pour votre oreille indulgente et libérale.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;<i>Des parfums! libérale! indulgente!</i> Je veux
+avoir ces trois mots tout prêts.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me
+laisse l'entendre seule. (<i>Sir Tobie, sir André et Marie
+sortent.</i>) Donnez-moi votre main, monsieur.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Mon humble respect, madame, et mon dévouement
+à votre service.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Quel est votre nom?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Césario est le nom de votre serviteur, belle
+princesse.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu
+de joie dans le monde, depuis qu'on a appelé compliments
+d'humbles mensonges. Vous êtes le serviteur du comte
+Orsino, jeune homme.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement
+les vôtres. Le serviteur de votre serviteur est
+votre serviteur, madame.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant
+à ses pensées, je voudrais qu'elles fussent vides plutôt
+que pleines de moi!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Madame, je viens pour éveiller vos bonnes
+pensées en sa faveur.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oh! avec votre permission, je vous prie, je
+vous ai ordonné de ne me jamais reparler de lui; mais
+si vous vouliez entamer une autre négociation j'aurais
+plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à écouter
+l'harmonie des sphères.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Chère dame.....</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après
+votre dernière apparition pleine de charme, une bague
+sur vos traces: c'est ainsi que je me suis trompée moi-même,
+et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi. Il faut
+que je me soumette à vos dures interprétations pour vous
+forcer, par une ruse honteuse, à prendre ce que vous
+saviez n'être pas à vous. Que pouvez-vous penser? N'avez-vous
+pas mis mon honneur au pilori pour l'exposer aux
+attaques de toutes les pensées déchaînées que peut concevoir
+un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration,
+c'est vous en montrer assez: au lieu du sein
+qui le cachait, ce n'est plus qu'une gaze qui voile mon
+pauvre coeur. A présent, que je vous entende me répondre.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vous plains.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;C'est déjà un pas vers l'amour.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience
+journalière que très-souvent nous plaignons nos
+ennemis.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Allons, il me semble qu'il est encore temps
+d'en rire. O monde! que le pauvre est prompt à s'enorgueillir!
+S'il faut être la proie de quelqu'un, combien il
+vaut mieux succomber devant le lion que devant le
+loup! (<i>L'heure sonne.</i>) Cette horloge me reproche la perte
+que je fais du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme,
+je ne veux pas de vous; et pourtant quand une fois la
+raison et la jeunesse seront mûries chez vous, votre
+femme recueillera probablement un beau mari.&mdash;Voilà
+votre chemin à l'occident.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Eh bien! en route pour l'occident<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>. Que la
+grâce et la belle humeur vous accompagnent! Vous ne
+voulez donc, madame, me charger de rien pour mon
+maître?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «<i>Westward ho!</i>» c'était le cri des mariniers de la Tamise à
+cette époque, où elle servait de grande voie de communication
+pour les habitants de Londres.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous
+de moi?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Si je pense cela, je le pense aussi de vous.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce
+que je suis.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Je voudrais que vous fussiez ce que je vous
+souhaiterais être.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame,
+je souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car
+maintenant je suis votre jouet.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oh! comme le dédain semble beau dans le
+mépris et le courroux qui se peignent sur ses lèvres! Un
+meurtrier criminel ne se trahit pas plus vite que l'amour
+qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est aussi
+claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps,
+par la virginité, par l'honneur, par la foi, par
+tout ce qu'il y a de plus sacré, je le jure, je t'aime tant
+que, malgré tes dédains, ni l'esprit, ni la raison ne peuvent
+cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet aveu
+des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas
+pour toi un motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements
+par cette réflexion: l'amour qu'on a cherché est
+bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le cherche
+vaut mieux.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse,
+que j'ai aussi un coeur, une âme, une foi, mais
+qu'aucune femme ne les possède, et que jamais femme
+n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère
+dame; je ne viendrai plus déplorer devant vous les
+larmes de mon maître.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir
+et porter à goûter son amour ce coeur qui le hait
+maintenant.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Un appartement dans la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Non, par ma foi; je ne resterai pas une
+minute de plus.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Ta raison, mon cher furieux; donne-moi
+ta raison.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Il faut absolument que vous donniez votre
+raison, sir André.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer
+plus de faveurs au serviteur du comte qu'elle ne m'en a
+jamais accordé; j'ai vu tout ce qui s'est passé dans le
+verger.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon
+vieux garçon, dis-moi cela?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Aussi clairement que je vous vois à présent.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle
+a pour vous.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence,
+sir André, sur les témoignages du jugement et
+de la raison.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Et tous les deux ont été de grands juristes,
+bien avant que Noé fût devenu marin.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Elle n'a fait un favorable accueil à ce page,
+en votre présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller
+votre valeur endormie; que pour vous mettre
+du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie. Vous auriez
+dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries,
+tout fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez
+pétrifié et rendu muet le jeune page: voilà ce qu'on
+attendait de vous, et cela a été manqué; vous avez laissé
+le temps effacer la double dorure de cette occasion; et
+vous voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de
+ma maîtresse. Vous y resterez suspendu comme un glaçon
+à la barbe d'un Hollandais, à moins que vous ne
+rachetiez cette faute par quelque louable tentative de
+valeur ou de politique.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;S'il faut tenter quelque chose, il faut que
+ce soit par la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais
+autant être un Browniste<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> qu'un politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était
+l'objet des quolibets du temps.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune
+sur la base de la valeur. Envoie-moi un cartel au
+page du comte: bats-toi avec lui: blesse-le en onze endroits:
+ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr qu'il
+n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui
+puisse rendre un homme recommandable aux yeux
+d'une femme comme la réputation de valeur.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir
+André.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter
+mon défi?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons, écris-le d'une écriture martiale:
+sois tranchant et court. Peu importe qu'il soit spirituel,
+pourvu qu'il soit éloquent, et plein d'invention. Insulte-le
+avec toute la licence de l'encre. Si tu le tutoies deux
+ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant
+de démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier,
+fût-elle assez grande pour servir de lit à la Ware,
+en Angleterre. Allons, à l'ouvrage! qu'il y ait assez de
+fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives avec une
+plume d'oie: allons, à l'oeuvre.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Où vous retrouverai-je?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Nous irons te demander au <i>cubiculo</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>: va.</p>
+
+<p class="stage1">(Sir André sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> <i>Cubiculo</i>, dans la chambre à coucher.</blockquote>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Voilà un bout d'homme qui vous est bien
+cher, sir Tobie.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à
+concurrence de deux mille écus ou quelque chose
+comme cela.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Nous aurons une bonne lettre de lui: mais
+vous ne la remettrez pas à son adresse?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je
+veux user de tous les moyens pour exciter le jeune
+homme à y répondre. Je crois que ni boeufs, ni câbles
+ne pourront jamais venir à bout de les joindre; car,
+pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement
+autant de sang dans son foie qu'il en faut pour
+embarrasser le pied d'une mouche, je consens à manger
+le reste de la dissection.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Et son adversaire, le jeune page, ne porte
+pas sur sa figure de grands symptômes de férocité.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marie.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Vois, voici le plus jeune roitelet de la
+couvée qui vient à nous.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous
+soyez curieux de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi.
+Ce stupide Malvolio est changé en païen, en vrai renégat:
+car il n'est point de chrétien, pour peu qu'il veuille être
+sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais croire à des
+extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas
+jaunes.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Et les jarretières en croix?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;De la plus ridicule manière; comme un pédant
+qui tient école dans l'église.&mdash;Je l'ai suivi pas à
+pas, comme si j'eusse été son assassin; il obéit de point
+en point à la lettre que j'ai laissé tomber pour lui faire
+niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus de
+lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée
+encore des Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable.
+J'ai bien de la peine à m'empêcher de lui lancer
+quelque chose à la tête. Je sais que ma maîtresse lui
+donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira encore,
+et le prendra pour une faveur signalée.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons, mène-nous, mène-nous où il est.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une rue.</p>
+
+<p class="stage1">ANTONIO, SÉBASTIEN.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je ne voulais pas volontairement vous
+déranger: mais puisque vous faites votre plaisir de vos
+peines, je ne gronde plus.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Je n'ai pu rester derrière vous: un désir,
+plus pénétrant que l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé
+à marcher en avant. Et ce n'est pas purement par besoin
+de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié, quoiqu'elle
+soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre
+une plus longue route; mais c'est aussi par inquiétude
+de ce qui pourrait vous arriver dans votre voyage, à
+vous qui n'avez aucune connaissance de ce pays, qui souvent
+se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger
+sans guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces
+motifs de crainte, m'a engagé à vous suivre.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre
+que par des remerciements, et des remerciements,
+et toujours des remerciements. Souvent les services de
+l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a pas cours.
+Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez
+mieux récompensé.&mdash;Que ferons-nous? Irons-nous voir
+ensemble les ruines de cette ville?</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord
+aller voir votre logement.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore
+d'ici à la nuit: je vous en prie, allons récréer nos
+yeux par la vue des monuments, des choses célèbres,
+qui donnent du renom à cette ville.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Je vous demanderai de m'excuser. Je ne
+me promène point sans danger dans ces rues. Une fois,
+dans un combat de mer, j'ai rendu quelque service contre
+les galères du comte; et un service vraiment si important,
+que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer
+d'affaire.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Probablement vous avez tué beaucoup de
+ses sujets.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire;
+quoique les circonstances et la querelle nous
+missent bien en droit d'en venir à cet argument sanglant.
+On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que nous
+avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens
+de notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu
+que moi seul qui ai refusé; et à cause de cela, si j'étais
+surpris ici, je le payerais cher.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez,
+monsieur, voilà ma bourse: la meilleure auberge où
+vous puissiez loger, c'est à <i>l'Éléphant</i>, dans les faubourgs
+du midi. Je vais y commander notre repas, tandis que
+vous passerez le temps et que vous satisferez votre curiosité
+en voyant la ville, vous me retrouverez là.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Pourquoi aurais-je votre bourse?</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque
+bagatelle qu'il vous prendra envie d'acheter; et vos
+fonds, à ce que j'imagine, ne sont pas destinés à de frivoles
+emplettes.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je serai votre porte-bourse, et je vous
+quitte pour une heure.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;A <i>l'Éléphant</i>....</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je m'en souviens bien.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">OLIVIA, MARIE.</p>
+
+<p>OLIVIA, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;J'ai envoyé après lui. Je suppose qu'il
+dise qu'il viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui
+ferai-je? car la jeunesse aime plus souvent à se faire
+acheter qu'elle ne se donne ou ne se prête... Je parle trop
+haut.&mdash;Où est Malvolio?&mdash;Il est grave et civil; et c'est un
+serviteur qui cadre bien avec ma position.&mdash;Où est Malvolio?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Il vient, madame: mais dans un étrange
+accoutrement: il est sûrement possédé, madame.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.&mdash;Il
+serait bon, madame, que vous fussiez
+entourée, s'il vient: car il est certain que cet homme a
+la tête timbrée.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Va le chercher. <span class="stage2">(<i>Marie sort.</i>)</span>&mdash;Je suis aussi
+insensée qu'il peut l'être, si la folie gaie et la folie triste
+sont égales. <span class="stage2">(<i>Rentrent Marie et Malvolio.</i>)</span> Eh bien! Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Belle dame.... ho! ho! ho!</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une
+triste circonstance.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Triste, madame? Je pourrais être triste;
+ces jarretières croisées causent toujours quelque obstruction
+dans le sang: mais qu'est-ce que cela fait? Si elles
+plaisent à l'oeil d'une seule personne, je suis dans le cas
+du sonnet qui dit bien vrai: <i>Plaire à une seule, c'est plaire
+à tout le monde</i>.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il
+y ait du jaune à mes jambes.&mdash;Elle est tombée
+dans ses mains, et les ordres seront exécutés. Je m'imagine
+que nous savons reconnaître sa belle main romaine.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai
+te trouver!</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et
+baises-tu ta main si souvent?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Que faites-vous, Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Répondre à vos questions? Oui, comme les
+rossignols répondent aux corneilles.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule
+hardiesse devant madame?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Ne t'effraye point de la grandeur?</i>&mdash;Cela
+est bien écrit.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que veux-tu dire par là, Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Quelques-uns naissent grands.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>D'autres parviennent à la grandeur.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Et il en est que la grandeur vient chercher
+d'elle-même.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que le ciel te rétablisse!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Tes bas jaunes?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;En jarretières croisées?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que
+tu le veuilles.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Ma fortune est faite?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;<i>Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi
+qu'un serviteur.</i></p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Mais c'est une vraie folie de canicule.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Madame, le jeune gentilhomme du
+comte Orsino est revenu: il me serait bien difficile de le
+prier de se retirer, il attend le bon plaisir de Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Je vais aller le trouver. <span class="stage2">(<i>Le domestique sort.</i>)</span>&mdash;Bonne
+Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est
+mon oncle Tobie? Que quelques-uns de mes gens le gardent
+à vue: je ne voudrais pas pour la moitié de ma
+fortune qu'il lui arrivât quelque malheur.</p>
+
+<p class="stage1">(Olivia sort avec Marie.)</p>
+
+<p>MALVOLIO <i>seul</i>.&mdash;Oh! oh! qu'on m'approche maintenant?
+Pas moins que sir Tobie, pour m'accompagner!
+Cela s'accorde parfaitement avec la lettre; elle me l'envoie
+exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans
+la lettre elle m'excite à cela. <i>Secoue ton humble poussière</i>,
+dit-elle: <i>tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs,
+que ta langue raisonne sur les affaires d'État, prends
+les airs d'un homme original</i>; et ensuite elle me dicte la
+manière dont je dois m'y prendre: un visage sérieux,
+un maintien digne, une prononciation lente, à la manière
+de quelqu'un de grande considération, et le reste
+à l'avenant. Je l'ai prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre
+de Jupiter: et que Jupiter me rende reconnaissant!&mdash;Oui,
+et quand elle m'a quitté: <i>Qu'on veille sur ce
+garçon! garçon</i>, non pas Malvolio, ni suivant mon rang:
+mais <i>garçon</i>. Allons, tout se tient, en sorte que pas une
+drachme de scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas
+le moindre obstacle, pas la moindre circonstance qui
+offre le moindre doute, la moindre incertitude.... Que
+peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut s'interposer
+entre moi et la perspective de mes espérances.
+Allons, c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de
+tout ceci, et je dois lui en rendre grâces.</p>
+
+<p class="stage1">(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris?
+Quand tous les diables de l'enfer seraient entrés dans ce
+petit corps, et que Légion même le posséderait, je lui parlerai.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Le voici, le voici.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Malvolio.</i>)</span> Comment
+vous va, monsieur? Comment vous trouvez-vous, ami?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Éloignez-vous, je vous congédie.&mdash;Laissez-moi
+jouir de mon particulier, retirez-vous.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses
+entrailles d'une voix sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas
+dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous prie de bien veiller
+sur lui.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Ha! ha! l'a-t-elle recommandé?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allez, allez; paix, paix! il faut que nous
+nous y prenions doucement avec lui. Laissez-moi faire.&mdash;Comment
+vous va, Malvolio? Comment vous trouvez-vous?
+Allons, du courage, mon garçon; défie le diable,
+souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Savez-vous bien ce que vous dites?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal
+du diable, comme il le prend à coeur? Prions Dieu qu'il
+ne soit pas ensorcelé.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Il faut porter de son urine à la sage-femme.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas
+de faire dès demain matin, si je vis. Ma maîtresse ne
+voudrait pas le perdre pour plus de choses que je ne
+puis dire.</p>
+
+<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.&mdash;Comment donc, mademoiselle?</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;O mon Dieu!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen.
+Ne vois-tu pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Il n'y a pas d'autre voie que la douceur:
+doucement, doucement; l'esprit est brutal, et il ne veut
+pas être traité brutalement.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Eh bien! mon dindonneau, comment cela
+va-t-il? Comment es-tu, mon poulet?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Monsieur?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons,
+mon garçon, il ne sied pas à un homme sage comme toi,
+de jouer ainsi avec Satan; aux enfers, l'infâme charbonnier<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte
+grave.</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Tâchez de lui faire dire ses prières; mon
+bon sir Tobie, engagez-le à prier.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Mes prières, effrontée!</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas
+entendre parler de rien de sacré.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Allez tous vous faire pendre! Vous êtes
+des têtes vides et légères; je ne suis pas formé des mêmes
+éléments que vous: vous en saurez davantage par la suite.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Est-il possible?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais
+bien le condamner comme une fiction invraisemblable.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oh! son esprit tout entier s'est laissé
+prendre au piége.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Allons, suivez-le à présent, de peur que notre
+projet ne s'évente et ne se gâte.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;En vérité, vous le rendrez fou.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;La maison n'en sera que plus tranquille.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons, nous l'enfermerons dans une
+chambre obscure, enchaîné. Ma nièce est déjà dans la
+persuasion qu'il est fou! Nous pouvons continuer cette
+farce, pour notre amusement et sa pénitence, jusqu'à ce
+que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à
+avoir pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal,
+et nous te couronnerons en qualité de femme
+habile à trouver des fous. Mais voyez, voyez.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre sir André Ague-cheek.)</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Nouvelle matière à divertissement pour le
+matin du premier mai<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Jour consacré aux fêtes.</blockquote>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il
+y a du poivre et du vinaigre.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Est-il bien insultant?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le
+seulement.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Donnez-moi. <span class="stage2">(<i>Sir Tobie lit.</i>)</span> <i>«Jeune homme,
+qui que tu sois, tu n'es qu'un vil drôle.</i></p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Bien, courageux!</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.&mdash;<i>«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas
+dans tes pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en
+donnerai aucune raison.</i></p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Bonne note! qui vous met hors de la prise
+de la loi.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.&mdash;<i>«Tu viens chez la dame Olivia, et sous
+mes yeux elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la
+gorge: ce n'est pas là la raison pourquoi je te provoque en duel.</i></p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Fort laconique, et d'une bêtise exquise.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.&mdash;<i>«Je te surprendrai en chemin, retournant
+chez toi, et là, s'il t'arrive de me tuer....</i></p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Fort bien!</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.&mdash;<i>«Tu me tueras comme un lâche et un
+vaurien.</i></p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du
+vent de la loi.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.&mdash;<i>«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci
+à l'une de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la
+mienne; mais j'espère mieux que cela, et ainsi songe à toi.
+Ton ami, selon que tu le traiteras, et ton ennemi juré.</i>
+«ANDRÉ AGUE-CHEEK.»</p>
+
+<p>&mdash;Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses
+jambes ne le pourront pas davantage. Je veux la lui remettre.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Vous avez une belle occasion pour cela: il a
+maintenant un entretien avec madame et il va partir
+prochainement.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons, sir André; attends-le au coin du
+verger, en vrai prévôt: du plus loin que tu l'apercevras,
+dégaine; et en tirant ton épée, jure à faire peur,
+car il arrive souvent qu'un effroyable serment, prononcé
+d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut
+plus d'applaudissements au courage que ne lui en auraient
+gagné les preuves mêmes. Allons, pars.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oh! laissez-moi le soin de jurer comme
+il faut.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Maintenant.... je ne lui donnerai pas la
+lettre; car les manières du jeune gentilhomme me
+prouvent qu'il est intelligent et bien élevé: la négociation
+où il est employé entre son maître et ma nièce le
+confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre
+d'ignorance, n'inspirerait aucune terreur au jeune
+homme, et il s'apercevrait aisément qu'elle vient d'un
+butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le défi de bouche;
+je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un
+brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge
+rendra crédule, je le sais) la plus formidable idée de sa
+fureur, de sa science, de sa rage, et de son impétuosité.
+Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils se
+tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les
+ensemble, jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et
+alors suivez-le.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je vais en attendant méditer quelque terrible
+message pour rendre un défi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Olivia et Viola.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai
+exposé mon honneur à trop bon marché. Il y a quelque
+chose en moi qui me reproche ma faute; mais ma faute
+est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit des reproches.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Les chagrins de mon maître tiennent la
+même conduite que votre passion.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi;
+c'est mon portrait: ne refusez pas; il n'a point de
+langue qui puisse vous être importune, et je vous en
+conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander
+que je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans
+se compromettre, accorder à une demande?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Rien autre chose que cette grâce: votre amour
+sincère pour mon maître.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Comment puis-je, avec honneur, lui donner
+ce que je vous ai donné?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vous tiendrai quitte.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Allons, revenez demain; adieu: un démon
+qui te ressemblerait pourrait conduire mon âme en enfer!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Mon gentilhomme, Dieu te garde!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et vous aussi, monsieur!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Recours à tous les moyens que tu as de te
+défendre. De quelle nature sont les insultes que tu lui
+as faites, c'est ce que j'ignore: mais ton ennemi en embuscade,
+plein de courroux, avide de sang comme un
+chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte
+épée, sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant
+est vif, habile, et poussé par une haine mortelle.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain
+que nul homme au monde n'est en querelle avec
+moi: ma mémoire est bien nette et ne me retrace pas la
+moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que
+ce soit.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Vous verrez le contraire, je vous assure:
+ainsi, si vous attachez quelque prix à votre vie, songez à
+vous bien mettre en garde; car votre adversaire a pour
+lui tous les avantages que peuvent donner la jeunesse,
+la vigueur, l'art et la fureur.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vous prie, monsieur, qui est-ce?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec
+une rapière sans brèche et sur un tapis<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>: mais c'est un
+démon dans une querelle privée: il a déjà fait divorcer
+trois âmes et trois corps; et sa furie est dans ce moment
+si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction qu'il
+accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: <i>à toute
+outrance</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a> est son mot; il faut la donner ou la recevoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> C'est un chevalier de salon: <i>Carpet-knight</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> «<i>Hob nob</i>, corruption de ces mots: <i>let it happen or not</i>.» (STEEVENS.)</blockquote>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vais rentrer dans la maison, et demander
+à madame Olivia quelques avis sur la conduite que je dois
+tenir. Je ne suis point un duelliste. J'ai ouï parler de
+certaines gens qui suscitent exprès des querelles aux
+autres, pour éprouver leur valeur: probablement que
+c'est un homme de cette espèce.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Non; son indignation vient d'une injure
+très-positive: ainsi avancez, et donnez-lui satisfaction.
+Vous ne retournerez point à la maison, à moins que vous
+ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez avec autant
+de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez
+votre épée de son fourreau: car il faut vous battre,
+cela est certain; ou bien renoncer à porter cette arme à
+votre côté.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous
+en conjure, rendez-moi le bon service de savoir du chevalier
+en quoi je l'ai offensé, cela vient peut-être d'une
+négligence de ma part, mais non certainement de mes
+intentions.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je le veux bien; seigneur Fabian, restez
+auprès de ce gentilhomme jusqu'à mon retour.</p>
+
+<p class="stage1">(Sir Tobie sort.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de
+cette affaire?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité
+contre vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je
+ne sais rien des circonstances.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme
+est-ce?</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Son air ne promet rien d'extraordinaire, et
+l'on ne lit point sur sa figure ce que vous le trouverez
+être en éprouvant sa valeur. C'est l'adversaire le plus
+habile, le plus sanguinaire, et le plus dangereux, que
+vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous
+que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix
+avec lui, si je puis.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vous en aurai grande obligation. Je suis un
+de ces hommes qui aimeraient beaucoup mieux faire société
+avec messire le curé qu'avec messire le chevalier;
+peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai
+jamais vu un tel champion. J'ai fait un assaut avec lui,
+lame, fourreau, tout; il m'a porté la botte, et d'une rapidité
+de mouvement si dangereuse qu'il est impossible
+de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement
+que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On
+dit qu'il a été le maître d'armes du sophi.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;La peste l'étouffe; je ne veux point avoir
+affaire à lui.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Oui, mais maintenant il ne se laissera pas
+apaiser. Fabian a bien de la peine à le retenir là-bas.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si
+vaillant, et si consommé dans l'escrime, je l'aurais vu
+damné avant de le défier. S'il veut laisser passer l'affaire,
+je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je veux bien lui en faire la proposition;
+restez ici, faites bonne contenance; cela finira, j'espère,
+sans perte d'âmes. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Mordienne, je ferai aller
+votre cheval tout aussi bien que vous. <span class="stage2">(<i>Rentrent Fabian
+et Viola.</i>)&mdash;(<i>A Fabian.</i>)</span> J'ai son cheval pour apaiser la
+querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un
+diable.</p>
+
+<p>FABIAN, à <span class="stage2"><i>sir Tobie</i>.</span>&mdash;Il a de lui une idée tout aussi formidable,
+et il est haletant et pâle, comme s'il avait un
+ours sur les talons.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.&mdash;Il n'y a point de remède. Il faut
+qu'il se batte avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi
+depuis sur sa querelle, et il trouve à présent qu'à
+peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi, dégainez
+seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il
+ne vous blessera pas.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne
+leur dise tout ce qu'il me manque pour être un homme.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à sir André</i></span>.&mdash;Allons, sir André, il n'y a pas
+de remède, il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme
+ne poussera qu'une botte contre vous, pour sauver son
+honneur: il ne peut, par les lois du duel, s'en dispenser:
+mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat,
+qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Dieu veuille qu'il tienne sa parole!</p>
+
+<p class="stage1">(Il tire l'épée.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je vous assure que c'est contre ma volonté.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle tire l'épée.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p>
+
+<p>ANTONIO, <span class="stage2"><i>à sir André</i></span>.&mdash;Remettez votre épée: si ce jeune
+gentilhomme vous a fait quelque insulte, j'en prends la
+faute sur moi. Si vous l'offensez, je vous défie en son
+nom, j'embrasse sa défense et vous attaque.</p>
+
+<p class="stage1">(Dégaînant.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.&mdash;Vous, monsieur? Quoi! qui
+êtes-vous?</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Un homme, monsieur, qui, pour l'amour
+de ce jeune cavalier, fera plus encore que vous ne l'avez
+entendu se vanter à vous de faire.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Si vous êtes un <i>entrepreneur</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, je suis à
+vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il tire l'épée.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent les officiers de justice.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Undertaker</i> devint un terme satirique à l'occasion que voici.
+A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale
+que le roi avait été engagé à convoquer le parlement par certaines
+personnes qui avaient entrepris (<i>undertaken</i>) de favoriser
+les vues du roi par leur influence dans la Chambre des communes.
+On les appela <i>undertakers</i>; la chose devint si sérieuse
+que le roi jugea nécessaire de dissuader le peuple par deux discours.
+Bacon fit aussi une harangue à cette occasion. Peut-être
+aussi <i>undertaker</i> n'est-il ici que pour désigner ces bretteurs de
+profession qui se chargent des affaires des autres.</blockquote>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers
+de justice.</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.&mdash;Je serai à vous tout à l'heure.</p>
+
+<p>VIOLA, <span class="stage2"><i>à sir André</i></span>.&mdash;Je vous prie, monsieur, remettez
+votre épée, si c'est votre bon plaisir.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à
+ce que je vous ai promis, je vous réponds de tenir ma
+parole. Il vous portera bien doucement, et il a la bouche
+fine.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Voilà l'homme; faites votre devoir.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Antonio, je vous arrête à la requête
+du comte Orsino.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Vous vous méprenez, monsieur.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Non, monsieur, pas du tout.&mdash;Je
+connais bien vos traits, quoique vous n'ayez pas maintenant
+le bonnet de marin sur la tête.&mdash;Emmenez-le: il
+sait que je le connais bien.</p>
+
+<p>ANTONIO, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.&mdash;Je suis forcé d'obéir.&mdash;Voilà ce qui
+m'arrive en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède.
+Je saurai me tirer d'affaire: vous, que ferez-vous?
+Maintenant la nécessité me force de vous demander ma
+bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir rien
+faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous
+restez confondu; allons, consolez-vous.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Allons, monsieur, partons.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Il faut que je vous demande une partie de
+cet argent.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération
+de l'intérêt généreux que vous venez de montrer
+ici pour moi, et touché aussi de l'accident qui vous
+arrive, vous prêter quelque chose de mes minces et modiques
+ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose;
+je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà
+la moitié de ma bourse.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Voulez-vous me refuser à présent? Est-il
+possible que mes services envers vous ne soient pas capables
+de vous persuader? N'insultez pas à mon infortune,
+de crainte que le ressentiment ne me pousse à l'inconséquence
+de vous reprocher les services que je vous
+ai rendus.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais
+ni au son de voix, ni à vos traits; je hais plus dans un
+homme l'ingratitude que le mensonge, la vanité, le bavardage,
+l'ivrognerie, ou tout autre trace de vice, dont
+le germe impur corrompt notre sang.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;O ciel!</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Allons, monsieur, je vous prie,
+suivez-nous.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune
+homme, que vous voyez là, je l'ai arraché à la mort qui
+l'avait déjà à moitié englouti; je l'ai secouru avec l'affection
+la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à lui, séduit
+par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais,
+le plus respectable mérite.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Qu'est-ce que cela nous fait? Le
+temps se passe.&mdash;Allons.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!&mdash;Sébastien,
+tu fais tort à ton beau visage.&mdash;Il n'est
+dans la nature de véritables difformités que celles de
+l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que l'ingrat. La
+vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans une
+belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a
+décoré à l'extérieur.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Cet homme devient fou; emmenez-le
+sans délai.&mdash;Allons, allons, monsieur.</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Conduisez-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Les officiers emmènent Antonio.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Il me semble que ses paroles partent d'une
+passion si vive qu'il croit ce qu'il dit, je n'en fais pas
+autant. Oh! réalise-toi, illusion; réalise-toi! que je sois
+en effet prise ici pour mon cher frère!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Approche, chevalier; approche, Fabian;
+nous nous dirons tout bas un ou deux couplets de sages
+sentences.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère
+vit encore dans mon image. Oui, c'étaient bien là les
+traits de mon frère; et il était toujours vêtu de cette façon:
+même couleur, mêmes ornements; car je l'imite
+en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc compatissante,
+et les flots savent s'attendrir!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Voilà un jeune homme sans honneur et
+bien méprisable: il est plus poltron qu'un lièvre; sa
+malhonnêteté se manifeste en laissant ici son ami dans
+le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant
+à sa poltronnerie, interrogez Fabian.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron
+jusqu'au scrupule.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Ma foi, je veux courir après lui et le battre.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;C'est cela, étrillez-le d'importance; mais
+ne tirez pas l'épée.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Et je ne la tire pas non plus.</p>
+
+<p class="stage1">(Sir André sort.)</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Allons, voyons le dénoûment.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait
+qu'il n'arrivera rien encore.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE QUATRIÈME</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La rue, devant la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SÉBASTIEN et LE BOUFFON.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Voudriez-vous me faire croire que ce
+n'est pas vous qu'on m'a envoyé chercher?</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi
+de ta personne.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans
+doute, je ne vous connais pas; et je ne vous suis pas envoyé
+par ma maîtresse pour vous dire de venir lui parler,
+et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce nez n'est
+pas à moi non plus?&mdash;Non, tout ce qui est n'est pas.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs.
+Tu ne me connais point.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;<i>Exhaler ma folie!</i> Il a entendu dire ce
+mot par quelque grand homme, et maintenant il l'applique
+à un fou. <i>Exhaler ma folie!</i> J'ai bien peur que ce
+grand lourdaud, qu'on appelle le monde, ne devienne
+tout à fait badaud. Je vous en prie instamment, débarrassez-vous
+de cet air de surprise, et dites-moi ce que je
+dois exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous
+allez venir?</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je t'en conjure, Grec sans cervelle<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>,
+laisse-moi; voilà de l'argent pour toi: si tu restes plus
+longtemps, je te payerai d'une plus mauvaise monnaie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait
+pour un lieu de débauche.</blockquote>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Sur ma foi, tu as la main ouverte.&mdash;Les
+hommes sages qui donnent de l'argent aux fous savent
+se procurer des décisions favorables après un marché de
+quatorze ans.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.)</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ, <span class="stage2"><i>prenant Sébastien pour Viola</i></span>.&mdash;Quoi! je vous
+rencontre encore ici, monsieur? Voilà pour vous!</p>
+
+<p class="stage1">(Il frappe Sébastien.)</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Et voilà pour toi <span class="stage2">(<i>il le lui rend</i>)</span>, et encore,
+et encore! Tout le monde est-il fou ici?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée
+par-dessus la maison.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je veux aller annoncer cela tout de suite
+à ma maîtresse. Je ne voudrais pas être dans l'un de
+vos habits pour deux sous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>contenant Sébastien</i></span>.&mdash;Allons, monsieur, arrêtez.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre
+d'une autre façon pour l'arranger; j'aurai contre lui une
+action en batterie pour peu qu'il y ait des lois en Illyrie;
+quoique je l'aie frappé le premier, cela ne fait rien à la
+chose.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Ôtez votre main.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Allons, monsieur, je ne vous lâcherai
+point. Allons, mon jeune soldat, rengaînez votre fer.
+Vous êtes bien échauffé. Allons.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je veux me débarrasser de toi. (<i>Il se dégage.</i>)
+Que veux-tu à présent? Si tu oses me provoquer
+encore, tire ton épée.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que
+je te tire une ou deux onces de ce sang insolent.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils tirent l'épée et se battent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Olivia.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne,
+arrêtez.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Madame?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Sera-ce toujours la même chose? Homme
+grossier, fait pour habiter les montagnes et les cavernes
+sauvages, où jamais l'on n'enseigna la politesse, sortez
+de ma vue.&mdash;Ne vous fâchez pas, cher Césario.&mdash;Brutal,
+sortez. (<i>Sir Tobie et sir André sortent.</i>)&mdash;(<i>A Césario.</i>) Je vous
+prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non la
+passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste
+attaque contre votre tranquillité. Venez avec moi dans ma
+maison, et après que je vous aurai conté combien de folies
+extravagantes ce rustre a faites, vous ne ferez que
+rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir.
+Ne me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé
+mon pauvre coeur en votre personne.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté
+s'en va l'eau? Ou je suis fou, ou tout ceci est un songe!&mdash;Que
+mon imagination plonge ainsi mes sens dans le
+Léthé! et si c'est un songe, que je dorme toujours!</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Allons, venez, je vous en prie; je voudrais
+que vous vous laissassiez conduire par mes conseils.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Madame, je le veux bien.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;O redites-le, et faites-le!</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement dans la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">MARIE et LE BOUFFON.</p>
+
+<p>MARIE.&mdash;Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette
+barbe; fais-lui croire que tu es messire Topas, le curé:
+fais-le croire promptement; je vais pendant ce temps-là
+chercher sir Tobie.</p>
+
+<p class="stage1">(Marie sort.)</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser;
+et je voudrais être le premier qui se fût jamais travesti
+sous une pareille robe. Je ne suis pas assez grand
+pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour être
+réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il
+est honnête homme, et qu'il sait bien tenir une maison,
+cela vaut bien autant que si l'on disait qu'il est un
+homme sage et un grand savant. Voici les confédérés qui
+viennent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Que Jupiter vous bénisse, monsieur le
+curé.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;<i>Bonos dies</i><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, sir Tobie; car de même que
+le vieil ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume
+ni encre, dit fort ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>
+<i>ce qui est, est</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>; de même, moi, étant monsieur le
+curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce cela, si ce n'est
+cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> D'heureux jours.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Tragédie de <i>Gorboduc</i>, par le comte Dorset.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Argument de l'école, tourné en ridicule.</blockquote>
+
+<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>indiquant Malvolio</i></span>.&mdash;A lui, messire Topas.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Holà, dis-je! La paix soit dans cette
+prison!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Le coquin contrefait à merveille; c'est un
+adroit coquin.</p>
+
+<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>dans une chambre</i></span>.&mdash;Qui appelle là?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Messire Topas le curé, qui vient visiter
+Malvolio le lunatique.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Messire Topas, messire Topas, bon messire
+Topas, allez trouver madame.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Hors d'ici, démon hyperbolique! comme
+tu tourmentes ce malheureux! Ne parles-tu donc jamais
+que de dames?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Bien dit, monsieur le curé.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Messire Topas, jamais on n'a fait tant de
+tort à un homme: bon messire Topas, ne croyez point
+que je sois fou; ils m'ont mis ici dans une horrible
+obscurité.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle
+des noms les plus modérés, car je suis un de ces hommes
+doux qui savent traiter poliment le diable lui-même: tu
+dis que la maison est ténébreuse?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Comme l'enfer, messire Topas.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Elle a des fenêtres cintrées qui sont
+transparentes comme des treillages, et les pierres qui
+sont vers le sud-nord sont reluisantes comme l'ébène,
+et tu te plains que le passage de la lumière soit obstrué?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous
+dis qu'il fait noir dans cette maison.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi,
+qu'il n'y a point d'autres ténèbres que l'ignorance; et
+tu y es enfoncé plus avant que les Égyptiens dans leur
+brouillard..</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Je vous dis que cette maison est sombre
+comme l'ignorance, l'ignorance fût-elle noire comme
+l'enfer; et je dis que jamais homme ne fut aussi indignement
+traité. Je ne suis pas plus fou que vous; mettez-moi
+à l'épreuve par quelque question régulière.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Quelle est l'opinion de Pythagore sur
+les oiseaux sauvages?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Que l'âme de notre grand'mère pourrait
+bien loger dans le corps d'un oiseau.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Et que penses-tu de son opinion?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve
+nullement son opinion.</p>
+
+<p>BOUFFON.&mdash;Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras
+l'opinion de Pythagore avant que je te croie
+dans ton bon sens; et tu craindras de tuer une bécasse,
+de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons,
+porte-toi bien.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Messire Topas! messire Topas!</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Mon cher et coquin messire Topas!</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je suis bon pour toutes les eaux<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Bon pour toutes les friponneries. «<i>Tu hai mantillo da
+ogni acqua.</i>» Et aussi le mot <i>water</i>, eau, peut être pris dans
+le sens qu'y attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.</blockquote>
+
+<p>MARIE.&mdash;Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe
+il ne te voit pas.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle,
+et tu viendras me rendre compte de l'état où tu
+l'auras trouvé. Je voudrais que nous fussions tous heureusement
+quittes de ce méchant tour. Si on peut lui
+rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela
+fût déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je
+ne peux conduire cette farce jusqu'au bout. Viens me
+trouver ensuite dans ma chambre.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort avec Marie.)</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Allons, Robin, joyeux Robin,</p>
+<p>Dis-moi comment va ta maîtresse.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Fou!</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma maîtresse est par ma foi une cruelle.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Fou!</p>
+
+<p>LE BOUFFON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hélas! pourquoi l'est-elle?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Fou, réponds-moi donc.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est qu'elle en aime un autre.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Qui m'appelle ici?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Bon fou, si jamais tu veux bien mériter
+de moi, procure-moi de la lumière, une plume, de l'encre
+et du papier: comme je suis gentihomme, je t'en serai
+reconnaissant toute ma vie.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Quoi, monsieur Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Oui, mon bon fou.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Hélas! monsieur, comment avez-vous
+perdu l'usage de vos cinq sens?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté
+d'une manière aussi indigne: je jouis de tout mon bon
+sens aussi bien que toi, fou.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes
+donc fou, si vous n'êtes pas plus dans votre bon sens
+qu'un fou.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Ils ont pris possession de moi ici; ils
+me tiennent dans l'obscurité, ils m'envoient des ministres,
+des ânes, et font tout ce qu'ils peuvent pour me
+faire perdre la raison.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Faites bien attention à ce que vous dites:
+le ministre est ici présent. (<i>Le Bouffon aussitôt varie sa
+voix et contrefait dans l'obscurité celle du ministre.</i>)&mdash;Malvolio,
+Malvolio, que le ciel veuille te rendre la raison!
+Tâche de dormir, et laisse là ton vain babil.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Messire Topas!</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>même jeu</i></span>.&mdash;Ne perdez point de paroles
+avec lui, mon garçon.&mdash;Qui, moi, monsieur? Non pas
+moi, monsieur. Dieu soit avec vous, bon messire Topas!&mdash;Ainsi
+soit-il! Ainsi soit-il!&mdash;Je le ferai, monsieur, je
+le ferai.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Fou! fou! fou! réponds-moi donc.</p>
+
+<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>reprenant son ton naturel</i></span>.&mdash;Hélas, monsieur,
+un peu de patience. Que dites-vous, monsieur? On
+me gronde, parce que je vous parle.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter
+de la lumière et un peu de papier. Je te dis que je suis
+dans mon sens, autant qu'homme qui soit dans toute
+l'Illyrie.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur!</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Par cette main, cela est. Cher fou, un
+peu d'encre, de papier et de lumière, et ensuite porte à
+madame ce que j'aurai écrit. Ce message te sera plus
+avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais portée.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je veux bien vous obliger en cela. Mais
+dites-moi la vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou
+si vous ne faites que le contrefaire?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis
+la vérité.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Allons, je ne croirai plus jamais qu'un
+homme soit fou que je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous
+chercher de la lumière, du papier et de l'encre.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Fou, je ne mettrai point de bornes à ta
+récompense. Je t'en prie, va.</p>
+
+<p>LE BOUFFON <span class="stage2"><i>sort en chantant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je suis parti, monsieur;</p>
+<p>Et dans un moment, monsieur,</p>
+<p>Je vous rejoins</p>
+<p>Dans un clin d'oeil,</p>
+<p>Pour pourvoir à vos besoins;</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme l'antique fou,</p>
+<p>Qui, avec une dague de bois:</p>
+<p>Dans sa colère et sa rage,</p>
+<p>Crie: <i>Ah! ah!</i> au diable,</p>
+<p>Comme un enfant insensé:</p>
+<p><i>Rogne tes ongles, papa!</i></p>
+<p>Adieu, écume d'un honnête homme.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> SÉBASTIEN.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil.
+Voilà bien la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la
+vois; et quoique je sois plongé dans l'étonnement, je ne
+suis pas dans le délire. Où est donc Antonio? Je n'ai pu le
+découvrir à <i>l'Éléphant</i>: et cependant il y avait été et on y
+croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses
+conseils pourraient maintenant me rendre des services
+d'or; car quoique ma raison remontre bien à mes sens
+que tout ceci peut bien être une méprise, et non pas de
+la folie, cependant les hasards singuliers de cette aventure
+surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement
+ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à
+chercher querelle à ma raison, qui me persuade que
+tout est possible, sauf que je sois fou ou que la dame soit
+folle. Cependant si elle l'était, elle serait incapable de
+gouverner sa maison, de commander à ses gens, de
+prendre en mains les affaires, et de les expédier avec
+cette suite, cette prudence, ce calme que je remarque
+dans toute sa conduite: il y a là-dessous quelque illusion.&mdash;Mais
+voici venir la dame.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Olivia avec un prêtre.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Ne blâmez point cette précipitation de ma
+part. Si vos intentions sont bonnes, venez avec moi et
+ce saint homme dans la chapelle voisine: là, devant lui
+et sous ces lambris sacrés, engagez-moi la pleine assurance
+de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop défiante
+puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre
+union jusqu'au moment où vous trouverez bon de la
+rendre publique; et alors nous célébrerons nos noces
+comme il convient à ma naissance.&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je suis prêt à suivre ce saint homme, et
+à vous accompagner; et quand une fois je vous aurai juré
+fidélité, je vous serai toujours fidèle.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;En ce cas, montrez-nous le chemin, mon
+bon père. Et que le ciel éclaire d'une lumière propice
+l'acte que je veux accomplir!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent tous trois.)</p>
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE CINQUIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La rue devant la maison d'Olivia.</p>
+
+<p class="stage1">LE BOUFFON et FABIAN.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir
+sa lettre.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Et vous, mon cher monsieur Fabian,
+accordez-moi une autre requête.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Tout ce que tu voudras.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Ne demandez pas à voir cette lettre.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis,
+pour récompense, me redemander mon chien.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le duc, Viola, et suite.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oui, monsieur, nous faisons partie des
+meubles de sa maison.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je te connais bien: eh bien! comment t'en
+va, mon garçon?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vraiment, monsieur, bien pour mes
+ennemis, et mal pour mes amis.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est précisément le contraire; bien pour tes
+amis.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, monsieur, mal.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Comment l'entends-tu?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Eh! monsieur, mes amis me flattent et
+font de moi un âne; au lieu que mes ennemis me disent
+tout uniment que je suis un âne: en sorte que, grâce à
+mes ennemis, je profite dans la connaissance de moi-même,
+tandis que mes amis me trompent; bref, si les
+conséquences sont comme les baisers, quatre négations
+équivalent à deux affirmations<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. Voilà pourquoi je suis
+mal pour mes amis et bien pour mes ennemis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Apparemment allusion aux <i>non</i> d'une jeune fille, qui
+veulent souvent dire oui.</blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ton explication est excellente.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il
+vous plaise d'être un de mes amis.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute:
+voilà de l'or.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Si ce n'est que cela aurait l'air de <i>duplicité</i>,
+monsieur, je voudrais que vous pussiez redoubler.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Ah! tu me donnes là un mauvais conseil.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Mettez votre grandeur dans votre poche,
+seigneur, pour cette seule fois, et laissez obéir la chair
+et le sang.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, je veux bien être assez grand pécheur
+pour me rendre coupable de <i>duplicité</i>: voilà une seconde
+pièce.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;<i>Primo, secundo, tertio</i>, c'est un beau jeu,
+et le vieux proverbe dit que la troisième fois paye pour
+toutes les autres: les <i>triples</i>, monsieur, sont une vive et
+joyeuse mesure; et les cloches de Saint-Bennet, monsieur,
+peuvent vous rappeler, <i>une, deux, trois</i>.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci.
+Si tu veux faire savoir à ta maîtresse que je suis ici pour
+lui parler, et l'amener avec toi, cela pourrait encore réveiller
+ma générosité.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité,
+jusqu'à ce que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais
+je ne voudrais pas que vous crussiez que mon désir d'avoir
+est le péché de convoitise. Mais comme vous le
+dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité
+fasse un somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Le bouffon sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antonio et officiers de justice.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je me rappelle bien son visage, et cependant
+la dernière fois que je l'ai vu, il était noirci comme celui
+de Vulcain par la fumée du combat. Il était le capitaine
+d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait pour sa petitesse
+et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda avec
+tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que
+l'envie même, et le parti vaincu, poussèrent des cris
+d'admiration à sa gloire.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Orsino, voici cet Antonio qui prit
+<i>le Phénix</i> et sa cargaison, à son retour de Candie; et
+c'est encore lui qui monta à l'abordage du <i>Tigre</i>, dans le
+combat où votre jeune neveu Titus perdit une jambe:
+nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière,
+dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la
+convenance comme un désespéré.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée
+pour ma défense; mais il a fini par m'adresser un discours
+si étrange que je ne puis y comprendre autre
+chose, sinon que ce doit être du délire.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.&mdash;Insigne pirate, voleur d'eau salée,
+quelle audace insensée t'a conduit ici à la merci de ceux
+que tu as rendus tes ennemis à des conditions si sanglantes
+et si cruelles?</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse
+les noms que vous me donnez. Jamais Antonio
+ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il soit, je l'avoue,
+et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino.
+C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce
+jeune homme, qui est à côté de vous, le plus grand des
+ingrats, c'est moi qui l'ai arraché aux gouffres écumants
+d'une mer furieuse: il avait fait naufrage, et n'avait
+plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai encore ajouté
+à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve,
+en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts,
+par pur amour pour lui, que je me suis exposé au
+danger d'entrer dans cette ville ennemie. J'ai tiré l'épée
+pour le défendre quand il était attaqué; et c'est là que
+j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide dissimulation,
+il a refusé de prendre aucune part à mon danger,
+et m'a renié pour être de sa connaissance; il est devenu
+en un clin d'oeil comme un étranger qui ne m'aurait pas
+vu depuis vingt ans; il a refusé de me rendre ma propre
+bourse, dont je lui avais recommandé de se servir il n'y
+avait pas une demi-heure.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Comment cela peut-il être?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Depuis quand ce jeune homme est-il venu
+dans cette ville?</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions
+ensemble depuis trois mois, sans nous être quittés d'un
+instant, d'une seule minute, ni le jour ni la nuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Olivia avec sa suite.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel
+qui se promène sur la terre. <span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span> Quant à toi,
+mon ami, ce que tu dis est de la démence. Il y a trois
+mois que ce jeune homme est attaché à mon service.&mdash;Mais
+nous reparlerons tout à l'heure.&mdash;Qu'on l'emmène
+à l'écart.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia
+ne peut lui accorder, en quoi puis-je lui rendre service?&mdash;Césario,
+vous ne me tenez pas votre parole.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Madame?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Aimable Olivia.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Que dites-vous, Césario?&mdash;Mon cher seigneur....</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose
+silence.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il
+est aussi dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des
+hurlements après la musique.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Toujours aussi cruelle?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Toujours aussi constante, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle
+dame, qui avez vu mon coeur offrir à vos autels ingrats
+et défavorables les voeux les plus fidèles que la dévotion
+ait jamais offerts! Que dois-je faire?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui
+puisse lui convenir.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur
+de le faire, comme le ravisseur égyptien<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a> sur le point de
+mourir, et ne tuerais-je pas ce que j'aime? C'est une jalousie
+sauvage, mais qui parfois annonce de la noblesse.&mdash;Écoutez
+ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez
+ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument
+qui me chasse de ma véritable place dans votre
+faveur, vivez tranquille, tyran au coeur de marbre: mais
+celui-ci, votre favori, que je sais que vous aimez, et que,
+j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement, je
+l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné
+du dédain qu'on montre à son maître.&mdash;Venez, jeune
+homme, suivez-moi: mon coeur est mûr pour la vengeance,
+je vais immoler l'agneau que j'aime, et déchirer
+un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis
+de Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux
+de Chariclée. Peu après, une autre troupe fondit sur celle de
+Thyamis, qui, craignant pour sa maîtresse, l'enferma dans une
+caverne, avec son trésor. La coutume de ces barbares était de
+tuer en même temps qu'eux tous ceux qui leur étaient chers, afin
+de les avoir avec eux dans l'autre monde. Thyamis se trouvant
+entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle à haute voix,
+en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et, suivant
+la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première personne
+qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est
+Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)</blockquote>
+
+
+<p class="stage1">(Il fait quelques pas pour s'en aller.)</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et moi, je subirais volontiers mille morts
+joyeusement et avec plaisir pour vous rendre le repos.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle va pour suivre le duc.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Où va Césario?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Sur les pas de celui que j'aime plus que mes
+yeux, plus que ma vie, et mille fois plus que je n'aimerai
+jamais ma femme. Si je mens, ô vous, témoins célestes,
+punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Hélas! malheureuse que je suis, comme je
+suis trompée!</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Qui vous trompe? qui vous outrage?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si
+longtemps que...? Allez chercher le saint père.</p>
+
+<p class="stage1">(Un domestique sort.)</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.&mdash;Allons, viens.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario,
+mon époux, arrête.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Votre époux?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oui, mon époux: peut-il le nier?</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.&mdash;Tu serais son époux, misérable.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Non, seigneur; non pas moi.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait
+désavouer ta propriété. Ne crains point, Césario: prends
+possession de ta fortune. Sois ce que tu sais être, et tu
+seras aussi grand que celui que tu redoutes.&mdash;<span class="stage2">(<i>Entre le
+prêtre.</i>)</span> Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon père, je
+vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici
+ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans
+l'obscurité, et que les circonstances forcent maintenant
+de révéler avant la maturité.&mdash;Oui, dites ce que vous
+savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme
+et moi.</p>
+
+<p>LE PRÊTRE.&mdash;Un contrat d'union éternelle, confirmé
+par vos mains jointes, attesté par la sainte promesse de
+vos lèvres, fortifié par l'échange de vos anneaux: toutes
+les cérémonies de cet engagement ont été scellées par
+mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis
+lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon
+tombeau que de l'espace de deux heures.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.&mdash;O toi, perfide renard, que seras-tu
+donc quand le temps aura semé les cheveux blancs sur
+ta tête? ou ta perfidie grandira-t-elle si rapidement que
+tes efforts pour en supplanter un autre te feront tomber
+toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire tes
+pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Seigneur, je vous proteste....</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Ah! ne fais point de serments: conserve un
+peu de foi au milieu de tes craintes exagérées.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre sir André la tête fendue.)</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et
+envoyez quelqu'un à l'instant à sir Tobie.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté
+le visage de sir Tobie.&mdash;Au nom de Dieu, du secours:
+je donnerais quarante livres pour être chez moi.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Quel est le coupable, sir André?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Le gentilhomme du comte, un nommé
+Césario. Nous l'avions pris pour un poltron, mais c'est
+un vrai diable incarné.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mon gentilhomme, Césario?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Mort de ma vie! le voilà ici.&mdash;Oui, vous
+m'avez fendu la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne
+l'ai fait que par l'instigation de sir Tobie.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais
+je ne vous ai fait aucun mal. Vous avez tiré votre épée
+contre moi sans aucun sujet: mais je vous ai parlé avec
+douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Si une tête ensanglantée est une blessure,
+vous m'avez blessé; je crois que vous ne faites pas cas
+d'une tête ensanglantée. <span class="stage2">(<i>Entre sir Tobie ivre et soutenu
+par le bouffon.</i>)</span> Voici sir Tobie qui vient tout chancelant:
+vous allez en entendre davantage. Mais, s'il n'avait pas
+été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre manière
+qu'il n'a fait.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous
+donc?</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au fou.</i>)</span> Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds,
+sot?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus
+d'une heure. Ses yeux étaient fermés à huit heures du
+matin.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Eh bien! c'est un drôle; et après un <i>passamezze</i>
+et une pavane<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>, ce que je hais le plus, c'est un
+drôle qui s'enivre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Danses d'un caractère sérieux.</blockquote>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs
+personnes?</p>
+
+<p>SIR ANDRÉ.&mdash;Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous
+ferons panser ensemble.</p>
+
+<p>SIR TOBIE.&mdash;Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat,
+drôle!... drôle à la face effilée, buse!</p>
+
+<p class="stage1">(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Sébastien entre.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre
+parent; mais eût-il été mon propre frère, je n'aurais
+pu en faire moins, avec prudence et sûreté. Vous jetez
+sur moi un regard étrange, qui me fait sentir que je vous
+ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des
+serments que nous nous sommes mutuellement faits il
+y a si peu de temps.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Une même figure, une même voix, un même
+habillement, et deux personnes! C'est une perspective
+naturelle qui existe et n'existe pas<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les
+jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur
+ensemble et à un certain point de vue, une figure régulière avec
+laquelle ils n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple
+le kaléidoscope.</blockquote>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles
+tortures, dans quels cruels tourments j'ai passé les heures
+qui se sont écoulées depuis que je t'ai perdu!</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Êtes-vous Sébastien?</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Crains-tu le contraire, Antonio?</p>
+
+<p>ANTONIO.&mdash;Comment t'es-tu partagé? Une pomme,
+coupée en deux, ne donne pas deux moitiés plus semblables
+que ces deux créatures. Lequel est Sébastien?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Cela tient du prodige!</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai
+eu de frère, et je ne possède pas dans mon essence le privilège
+de la Divinité, d'être à la fois ici et partout. J'avais
+une soeur, que l'aveugle fureur des flots a engloutie.
+<span class="stage2">(<i>A Viola.</i>)</span> Par charité, quelle parenté avez-vous avec
+moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom,
+votre famille?</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien:
+j'avais aussi pour frère un Sébastien: telle était
+sa physionomie, tels étaient ses habits, lorsqu'il est descendu
+dans sa tombe humide. Si les esprits peuvent revêtir
+la forme et les vêtements des vivants, vous venez
+pour nous effrayer.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je suis un esprit en effet, mais revêtu de
+ces dimensions matérielles que j'ai puisées dans le sein
+de ma mère. S'il était vrai que vous fussiez aussi une
+femme, je laisserais couler mes larmes sur vos joues, et
+je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Mon père avait un signe sur le front.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Et le mien aussi.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Et il est mort le jour même que Viola comptait
+treize années depuis sa naissance.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme!
+Il finit en effet le cours de sa vie mortelle le jour qui
+compléta les treize années de ma soeur.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre
+bonheur mutuel que cet habillement d'homme et ce
+costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être convaincu
+que chaque circonstance des lieux, des temps
+et de la fortune s'accorde et concourt à prouver que je
+suis Viola: et pour te le confirmer, je vais te conduire
+au capitaine qui est dans cette ville, et chez qui sont
+déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux
+secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte;
+et depuis ce moment, tous les événements de mon histoire
+se sont passés entre cette dame et ce seigneur.</p>
+
+<p>SÉBASTIEN, <span class="stage2"><i>à Olivia</i></span>.&mdash;Il résulte de là, madame, que
+vous vous êtes méprise; mais la nature a suivi en cela
+son instinct. Vous vouliez vous unir à une fille; sur ma
+vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous êtes fiancée
+à la fois avec une fille et avec un homme.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Olivia</i></span>.&mdash;Ne restez point confondue: son sang
+est noble. Si tout cela est vérité, comme le montrent
+jusqu'ici les apparences, j'aurai ma part dans cet heureux
+naufrage.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Viola</i>.)</span> Jeune homme, tu m'as dit
+mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant
+que tu m'aimes.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Je confirmerai par mes serments ce que je vous
+ai dit; et je garderai aussi fidèlement dans mon coeur
+tous ces serments, que ce globe garde le feu qui sépare le
+jour de la nuit.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes
+habits de femme.</p>
+
+<p>VIOLA.&mdash;Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a
+mes vêtements de fille; il est maintenant en prison pour
+quelque affaire à la requête de Malvolio, gentilhomme
+attaché au service de madame.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio.
+Et pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que
+ce pauvre gentilhomme est en démence. <span class="stage2">(<i>Entrent Fabian
+et le bouffon avec une lettre.</i>)</span> Un accès de folie des plus violents,
+que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma mémoire
+l'idée de la sienne.&mdash;Comment est-il, drôle?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;En vérité, madame, il tient Belzébuth à
+bout de bras, autant qu'un homme dans son état puisse
+le faire: il vous a écrit ici une lettre que je devais vous
+rendre ce matin; mais comme les épîtres d'un fou ne
+sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel
+temps elles sont remises à leur adresse.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Ouvre-la, et lis-la.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Attendez-vous donc à être édifiée, quand
+le fou remet la lettre d'un insensé.&mdash;<span class="stage2">(<i>Lisant.</i>)</span> «<i>Par
+le Seigneur, madame.....</i>»</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Comment, es-tu fou?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, madame: je ne fais que lire de
+la folie. Si vous voulez qu'elle soit lue comme il faut,
+vous pouvez lui prêter vous-même une voix.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa
+raison.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;C'est ce que je fais, madame. Pour représenter
+en lisant l'état de son esprit, il faut le lire
+comme je fais: ainsi attention, ma princesse, et prêtez
+l'oreille.</p>
+
+<p>OLIVIA, <span class="stage2"><i>à Fabian</i></span>.&mdash;Lis-la, toi, maraud.</p>
+
+<p>FABIAN <span class="stage2"><i>prend la lettre et lit</i></span>.&mdash;«Par le Seigneur, madame,
+vous me faites injure, et le monde en sera instruit;
+quoique vous m'ayez fait mettre dans les ténèbres, et que
+vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle l'empire sur
+moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que
+vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a
+excité à prendre le maintien que j'ai emprunté, et cette
+lettre me servira, j'en suis certain, ou à me faire rendre
+justice, ou à vous couvrir de honte. Pensez de moi ce
+qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je vous
+dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu.
+
+«MALVOLIO, <i>qu'on a traité en insensé</i>.»</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela ne sent pas trop la folie.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté:
+amenez-le ici. Seigneur, laissons ces soins à d'autres
+temps, et daignez me vouloir autant de bien comme soeur
+que comme épouse; qu'un seul et même jour couronne
+cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Madame, je suis très-disposé à accepter votre
+offre. <span class="stage2">(<i>A Viola.</i>)</span> Votre maître vous tient quitte; et pour
+les services que vous lui avez rendus, si opposés au caractère
+de votre sexe, si au-dessous de votre éducation
+et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous
+m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main:
+vous serez désormais la maîtresse de votre maître.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Ma soeur? Oui, vous l'êtes.</p>
+
+<p class="stage1">(Fabian amène Malvolio.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Est-ce là le fou?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Oui, seigneur, c'est lui-même.&mdash;Eh bien!
+Malvolio?</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Madame, vous m'avez fait un outrage, un
+insigne outrage.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Moi, Malvolio? Non.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Vous, madame, vous-même, je vous en
+prie, lisez cette lettre. Vous ne pouvez pas nier que ce ne
+soit là votre écriture. Écrivez autrement, si vous le pouvez,
+soit pour le caractère, soit pour le style; ou dites que ce
+n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage; vous ne pouvez
+rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et
+dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous
+m'avez donné tant de marques irrécusables de faveur,
+pourquoi vous m'avez recommandé de vous aborder en
+souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas
+jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux
+gens de bas étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous
+plaire m'a fait remplir ce rôle par obéissance, vous avez
+souffert qu'on m'emprisonnât dans une maison ténébreuse,
+où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la
+dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit
+jamais amusée? Dites-moi pourquoi?</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi,
+quoique, je l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup
+à la mienne: mais, sans aucun doute, c'est la main de
+Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est elle
+qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et
+aussitôt après je vous ai vu venir le sourire sur les
+lèvres, et mis de la manière qu'on vous indiquait ici
+dans cette lettre. Je vous en prie, apaisez-vous; c'est
+un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous jouer
+là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les
+auteurs, vous serez, je vous le promets, juge et partie
+dans votre propre cause.</p>
+
+<p>FABIAN.&mdash;Daignez, madame, m'écouter un moment,
+et ne permettez-pas qu'aucune querelle, aucune discorde
+vienne troubler la joie de cette heure fortunée, dont les
+aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans l'espérance
+que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue
+franchement que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons
+comploté cette farce contre Malvolio que voilà, pour nous
+venger de certains procédés incivils et brutaux que
+nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la
+lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en
+récompense, il l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries
+qui en ont été la suite méritent plutôt d'exciter le
+rire que la vengeance, si l'on veut bien peser avec justice
+les torts réciproques dont les deux parties ont à se
+plaindre.</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Hélas! pauvre homme, comme ils se sont
+moqués de toi!</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Quoi! <i>il est des hommes qui naissent dans
+la grandeur, d'autres qui parviennent à la grandeur, et
+d'autres que la grandeur vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)</i>
+J'ai fait un rôle, monsieur, dans cet intermède; oui,
+j'ai fait un certain messire Topas, monsieur: mais qu'est-ce
+que cela fait?&mdash;<i>Par le Seigneur, fou, je ne suis pas
+insensé.</i> Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez:
+«<i>Madame, pourquoi riez-vous des platitudes de ce fou? Si
+vous ne riiez pas, il aurait un bâillon dans la bouche.</i>»
+C'est ainsi que les pirouettes du temps amènent les vengeances.</p>
+
+<p>MALVOLIO.&mdash;Je me vengerai de toute votre meute.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>OLIVIA.&mdash;Il a été cruellement joué!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Courez après lui, et engagez-le à faire la paix.
+Il ne nous a encore rien dit du capitaine; quand ceci sera
+connu et que l'heure dorée nous rassemblera, nos
+tendres coeurs s'uniront par un noeud solennel.&mdash;En
+attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas d'ici.&mdash;Césario,
+venez, car vous serez toujours Césario, tant que
+vous serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez
+sous d'autres habits, vous serez la maîtresse d'Orsino, et
+la reine de ses volontés.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>LE BOUFFON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand j'étais un petit garçon</p>
+<p>Et hi, et ho, au vent et à la pluie,</p>
+<p>Toutes nos folies</p>
+<p>Passaient pour enfantillage,</p>
+<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais lorsque je devins grand,</p>
+<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie;</p>
+<p>Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs,</p>
+<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand je vins à prendre femme,</p>
+<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie,</p>
+<p>Je ne pus faire fortune en faisant le brave,</p>
+<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand j'allais au lit,</p>
+<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie,</p>
+<p>Je me grisais avec des ivrognes,</p>
+<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il y a longtemps que le monde a commencé,</p>
+<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie,</p>
+<p>Mais, n'importe, la pièce est finie,</p>
+<p>Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS ***
+
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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