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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Jour des Rois + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes. + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ====================================================================== + + + + LE JOUR DES ROIS + + OU + + CE QUE VOUS VOUDREZ + + + COMÉDIE + + + +NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS + + +Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout entière à +Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. Nous y +retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux personnes dont +Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de ses comédies, et +que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses _Méprises_. + +Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands; +il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé Ambrogio, +qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté et d'une +ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, le père +lui-même avait peine à les distinguer[1]. Paolo, c'est le nom du garçon, +fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, Nicuola, tomba entre +les mains de deux soldats qui la traitèrent avec beaucoup de douceur, +dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon considérable. Ambrogio +parvint à se sauver de la captivité, et ayant soustrait, en les cachant +dans la terre, une grande partie de ses richesses à la cupidité des +ennemis, il se mit à la recherche de ses enfants, racheta sa fille, mais +ne put retrouver son fils, et le crut mort. + +[Note 1: + + ....................... _Simillima proles, + Indiscreta suis, gratusque parentibus error._ + (VIRGILE.)] + +Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se retira +à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand, veuf +depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda en +mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu assortie du côté +de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne voulant pas refuser +trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il ne se séparerait +pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir qu'il conservait +toujours. + +Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un jeune +gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente à son +amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio à Rome, et il +conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses parents, pour ne pas la +laisser seule. Cette absence arrêta la passion de Lattanzio, qui changea +bientôt d'objet et se porta vers la fille de Lanzetti, la belle Catella. +Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours plus éprise, et apprit avec +la plus vive douleur la nouvelle inclination de son amant. Ambrogio fut +obligé de faire un second voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille +dans un couvent où était Camilla, nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait +souvent commander toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient +les religieuses. Nicuola écoutait quelquefois les conversations qu'il +avait avec sa nièce Camilla. Un jour, il lui racontait avec tristesse +qu'il avait perdu un jeune page qu'il aimait, et qui lui était +très-nécessaire. Ce récit fit naître à Nicuola l'idée de s'habiller en +homme, et d'entrer chez Lattanzio en qualité de page. Sa gouvernante +l'aida dans ce projet. Elle fut admise, en effet, sous le nom de Romulo, +dans la maison de son infidèle amant; et comme Julia, dans les _Deux +Gentilshommes de Vérone_, elle fut bientôt chargée d'aller parler à +sa rivale de l'amour de son maître. Catella était peu sensible aux +sollicitations de Lattanzio; mais le faux page fit une telle impression +sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que de la répugnance pour celui qui +l'envoyait. + +Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection, +au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo +s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son +père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu +page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, dans sa +frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille de +reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père qu'elle lui +conduira sa fille le lendemain. + +Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; il le +cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, où l'on +avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il lie conversation avec +la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la constance de son ancienne +maîtresse, et prépare la réconciliation qu'achève la vue de Nicuola +elle-même. + +Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit +de sa méprise et la détrompe. + +Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils et +consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était +autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde aussi +Catella au fils d'Ambrogio. + +Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence +ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne +connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola de +Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits +avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans les +caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que +Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches +d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité +de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la +friponne Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la +scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du +faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola, +un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais +appellent _humour_, tout contribue à rendre cette pièce une des plus +agréables de Shakspeare. + +Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614; mais +dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date, on trouve +un passage qui semblerait applicable au _Jour des rois_, Ben Jonson +saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les défauts de +Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III de sa +pièce intitulée: _Every man out of his humour_: + + + «.....Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue + que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que cette + comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc amoureux + de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés, avec un + paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements trop rapprochés + de notre temps!» + +Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par +M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une +représentation du _Jour des Rois_, ou _Ce que vous voudrez_, est +indiquée à la date du 2 février 1601. + + + + LE JOUR DES ROIS + + OU + + CE QUE VOUS VOUDREZ + + + + COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + + + ORSINO, duc d'Illyrie. + SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola. + ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien. + VALENTIN, } + CURIO, } gentilshommes de la suite du duc. + SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia. + UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola. + SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK[2]. + MALVOLIO, intendant d'Olivia. + FABIEN, } + PAYSAN BOUFFON, }au service d'Olivia. + OLIVIA, riche comtesse. + VIOLA, amoureuse du duc. + MARIE, suivante d'Olivia. + UN PRÊTRE. + SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc. + +[Note 2: _Ague cheek_, mal de joue.] + +_La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine._ + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Appartement dans le palais du duc. + +LE DUC, CURIO, _seigneurs_. + +(Des musiciens jouent.) + +LE DUC.--Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez donc; donnez-m'en +jusqu'à ce que ma passion surchargée en soit malade et expire.--Répétez +cet air; il avait une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille +l'impression du doux vent du midi dont le souffle, en passant sur +un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la fois des +parfums.--C'est assez, pas davantage: ces sons ne sont plus aussi doux +qu'ils l'étaient tout à l'heure. O esprit de l'amour, que tu es avide +de fraîcheur et de nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle, +recevant tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit sa valeur +et son mérite, sans dégénérer et perdre tout son prix au bout d'une +minute. L'imagination est si féconde en formes changeantes, que rien +n'égale ses bizarres fantaisies. + +CURIO.--Voulez-vous venir chasser, seigneur? + +LE DUC.--Quoi donc, Curio? + +CURIO.--La biche. + +LE DUC.--C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble biche que j'aie +vue. Ah! la première fois que mes yeux ont contemplé Olivia, il me +sembla que sa présence purifiait l'air: de cet instant je fus changé en +cerf[3], et mes désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé +depuis de me poursuivre.--(_Valentin entre._) Eh bien! quelles nouvelles +d'Olivia? + +[Note 3: Allusion à l'histoire d'Actéon.] + +VALENTIN.--Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai pu être admis +devant elle, et je ne vous rapporte que cette réponse de la part de +sa suivante. Le ciel même, avant qu'il ait été réchauffé pendant sept +années, ne jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse +cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle arrosera une fois +chaque jour le pavé de sa chambre de ses larmes amères, et le tout pour +pleurer un frère qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre +et vive image dans son triste souvenir. + +LE DUC.--Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour payer ce tribut de +tendresse à un frère, combien elle aimera quand le trait doré de l'amour +aura donné la mort à la foule de toutes les autres affections qui vivent +en elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, son +coeur[4], ces trônes souverains, seront une fois occupés et remplis tout +entiers par un seul roi suprême!--Allons nous coucher sur ces doux lits +de fleurs: les pensers de l'amour reposent mollement sous le dais d'une +voûte de feuillage. + + +[Note 4: Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le siége +des passions, des jugements, des sentiments.] + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +La côte de la mer. + +VIOLA, UN CAPITAINE, _suivi de matelots_. + +VIOLA.--Amis, quel est ce pays? + +LE CAPITAINE.--C'est l'Illyrie, madame. + +VIOLA.--Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans l'Élysée. +Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous, matelots? + +LE CAPITAINE.--C'est par un hasard que vous avez été sauvée vous-même. + +VIOLA.--O mon pauvre frère!--Et peut-être pourra-t-il l'être aussi par +hasard. + +LE CAPITAINE.--Cela est vrai, madame; et pour augmenter votre confiance +dans le hasard, soyez assurée que lorsque notre vaisseau s'est ouvert, +au moment où vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes +attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère, plein de +prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse que lui suggéraient +le courage et l'espoir à un gros mât qui surnageait sur les flots: je +l'y ai vu assis comme Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front +avec les vagues, tant que j'ai pu le voir. + +VIOLA.--Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez de me dire. Mon +propre salut me fait naître l'espérance (et votre récit l'encourage) +qu'il pourra lui en arriver autant. Connaissez-vous ce pays? + +LE CAPITAINE.--Oui, madame, très-bien; car je suis né et j'ai été élevé +à moins de trois lieues de cet endroit même. + +VIOLA.--Qui gouverne ici? + +LE CAPITAINE.--Un duc aussi illustre par son caractère que par son nom. + +VIOLA.--Quel est son nom? + +LE CAPITAINE.--Orsino. + +VIOLA.--Orsino! J'ai entendu mon père le nommer; il était garçon alors. + +LE CAPITAINE.--Il l'est encore, ou du moins il l'était tout +dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis parti d'ici, et alors +il courait un bruit tout récent (vous savez que les petits causent +toujours sur ce que font les grands) qu'il sollicitait l'amour de la +belle Olivia. + +VIOLA.--Qui est-elle? + +LE CAPITAINE.--Une vertueuse jeune personne, la fille d'un comte qui est +mort il y a environ un an; il la laissa en mourant à la protection de +son fils, son frère, qui est mort aussi peu de temps après, et c'est +pour l'amour de ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la +société des hommes. + +VIOLA.--Oh! que je voudrais être au service de cette dame et y rester +inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie eu le temps de mûrir mes +desseins! + +LE CAPITAINE.--Cela serait difficile à obtenir. Elle ne veut écouter +aucune proposition, non pas même celle du duc. + +VIOLA.--Capitaine, tu as une heureuse physionomie; et quoique la nature +renferme souvent la corruption sous une belle enveloppe, cependant je +suis portée à croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux +dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement, cache ce que +je suis, et aide-moi à me procurer le déguisement dont j'aurai peut-être +besoin pour exécuter mes projets. Je veux m'attacher au service de ce +duc. Tu me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en valoir +la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler sur divers tons +de musique variée, qui lui rendront mon service agréable. Ce qui peut +advenir plus tard, je l'abandonne au temps: conforme seulement ton +silence à mes désirs. + +LE CAPITAINE.--Soyez son eunuque, moi je serai votre muet. Quand ma +langue sera indiscrète, que mes yeux cessent de voir! + +VIOLA.--Je te remercie, conduis-moi. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison d'Olivia. + +SIR TOBIE et MARIE. + +SIR TOBIE.--Que diable prétend ma nièce en prenant si fort à coeur la +mort de son frère? Je suis sûr, moi, que le chagrin est ennemi de la +vie. + +MARIE.--Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous veniez de meilleure +heure le soir. Madame votre nièce a de grandes objections[5] à vos +heures indues. + +SIR TOBIE.--Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée[6]. + +[Note 5: En anglais _exceptions_, d'où la réponse de sir Tobie.] + +[Note 6: _Let her except before excepted._] + +MARIE.--Fort bien; mais il faut vous confiner dans les modestes limites +de l'ordre. + +SIR TOBIE.--_Confiner_[7]! je ne me tiendrai pas plus finement que je +ne fais; ces habits sont assez bons pour boire et ces bottes aussi, ou +sinon qu'elles se pendent à leurs propres tirants. + +[Note 7: _To confine_, jeu de mots sur _confine_ et _fine_.] + +MARIE.--Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais madame en parler +encore hier, ainsi que de cet imbécile chevalier que vous avez amené un +soir ici pour lui faire la cour. + +SIR TOBIE.--Quoi? sir André Ague-cheek? + +MARIE.--Oui, lui-même. + +SIR TOBIE.--C'est un homme des plus braves qu'il y ait en Illyrie. + +MARIE.--Et qu'importe à la chose? + +SIR TOBIE.--Comment! il a trois mille ducats de rente. + +MARIE.--Oui! mais il ne fera qu'une année de tous ses ducats: c'est un +vrai fou, un prodigue. + +SIR TOBIE.--Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il joue de la viole +de Gambo[8], il parle trois ou quatre langues, mot à mot, sans livre, et +il possède les meilleurs dons de nature. + +[Note 8: Instrument qu'on tenait entre les jambes.] + +MARIE.--Oh! oui, certes, il les possède au naturel; car, outre que c'est +un sot, c'est un grand querelleur; et si ce n'est qu'il a le don d'un +lâche pour apaiser la fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est +l'opinion des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau. + +SIR TOBIE.--Par cette main, ce sont des bélîtres, des détracteurs, que +ceux qui tiennent de lui ces propos.--Qui sont-ils? + +MARIE.--Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est ivre toutes les +nuits en votre compagnie. + +SIR TOBIE.--A force de porter des santés à ma nièce: je boirai à sa +santé aussi longtemps qu'il y aura un passage dans mon gosier, et du vin +en Illyrie. C'est un lâche et un poltron[9] que celui qui ne veut pas +boire à ma nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un sabot +de village. Allons, fille, _castiliano vulgo_[10]: voici sir André +Ague-face. + +[Note 9: _Coystril_, un coq peureux.] + +[Note 10: _Castiliano vulgo_, à l'espagnole.] + +(Entre sir André Ague-cheek.) + +SIR ANDRÉ.--Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, sir Tobie Belch? + +SIR TOBIE.--Ah! mon cher sir André! + +SIR ANDRÉ, _à Marie_.--Salut, jolie grondeuse. + +MARIE.--Salut, monsieur. + +SIR TOBIE.--Accoste, sir André, accoste. + +SIR ANDRÉ.--Qu'est-ce que c'est? + +SIR TOBIE.--La femme de chambre de ma nièce. + +SIR ANDRÉ.--Belle madame _Accoste_, je désire faire connaissance avec +vous. + +MARIE.--Mon nom est Marie, monsieur. + +SIR ANDRÉ.--Belle madame Marie _Accoste_.... + +SIR TOBIE.--Vous vous méprenez, chevalier. Quand je dis _accoste_, je +veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui votre cour, attaquez-la. + +SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer ainsi en +compagnie. Est-ce là le sens du mot _accoste_? + +MARIE.--Portez-vous bien, messieurs. + +SIR TOBIE.--Si tu la laisses partir ainsi, sir André, puisses-tu ne +jamais tirer l'épée! + +SIR ANDRÉ.--Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne veux jamais tirer +l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir des sots sous la main? + +MARIE.--Monsieur, je ne vous ai pas sous la main. + +SIR ANDRÉ.--Par ma foi, vous allez l'avoir tout à l'heure, car voici ma +main. + +MARIE.--Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je vous prie de +porter votre main à la baratte au beurre, et laissez-la boire. + +SIR ANDRÉ.--Pourquoi, mon cher coeur? quelle est votre métaphore? + +MARIE.--Elle est sèche, monsieur[11]. + +[Note 11: Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la +chiromancie, une main sèche signifie ici une constitution froide.] + +SIR ANDRÉ.--Comment donc! je le crois bien; je ne suis pas assez âne +pour ne pas tenir ma main sèche. Mais que signifie votre plaisanterie? + +MARIE.--C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur. + +SIR ANDRÉ.--En avez-vous beaucoup de semblables? + +MARIE.--Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: allons, je +laisse aller votre main, je suis desséchée[12]. + +(Marie sort.) + +[Note 12: _I am barren._] + +SIR TOBIE.--Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin des Canaries; je +ne t'ai jamais vu si bien terrassé. + +SIR ANDRÉ.--Jamais de votre vie, je pense, à moins que vous ne me voyez +terrassé par le canarie. Il me semble qu'il y a des jours où je n'ai pas +plus d'esprit qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis un +grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort à mon esprit. + +SIR TOBIE.--Il n'y a pas de doute. + +SIR ANDRÉ.--Si je le croyais, je m'en abstiendrais.--Je retourne chez +moi à cheval demain, sir Tobie. + +SIR TOBIE.--Pourquoi, mon cher chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Que signifie pourquoi[13]? Le faire ou ne le pas faire? Je +voudrais avoir employé à apprendre les langues le temps que j'ai mis à +l'escrime, à la danse, à la chasse à l'ours.--Oh! si j'avais suivi les +beaux-arts! + +[Note 13: _Pourquoi_, en français dans le texte.] + +SIR TOBIE.--Oh! vous auriez eu une superbe chevelure. + +SIR ANDRÉ.--Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux? + +SIR TOBIE.--Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne frisent pas +naturellement. + +SIR ANDRÉ.--Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas vrai? + +SIR TOBIE.--A merveille. Ils pendent droit comme le lin sur une +quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère vous prendre entre ses +jambes et vous filer. + +SIR ANDRÉ.--Ma foi, je retourne chez moi demain, sir Tobie. Votre nièce +ne veut pas se laisser voir, ou, si elle voit quelqu'un, il y a quatre +à parier contre un qu'elle ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui +est ici tout près, lui fait la cour. + +SIR TOBIE.--Elle ne veut point du comte. Elle ne veut point de mari +au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge, ni en esprit. Je lui en ai +entendu faire le serment. Hem! il y a de la résolution là-dedans, ami! + +SIR ANDRÉ.--Je veux rester un mois de plus. Je suis l'homme du monde qui +a les idées les plus drôles: j'aime extrêmement les mascarades et les +bals tout à la fois. + +SIR TOBIE.--Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il soit, au-dessous du +rang de mes supérieurs....; et cependant je ne veux pas me comparer à un +vieillard. + +SIR TOBIE.--Quel est votre talent pour une _gaillarde_[14], chevalier? + +[Note 14: Espèce de danse.] + +SIR ANDRÉ.--Hé! je suis en état de faire une cabriole[15]. + +[Note 15: _Caper_, cabriole, capre.] + +SIR TOBIE.--Et moi je sais découper le mouton. + +SIR ANDRÉ.--Et je me flatte d'avoir le saut en arrière aussi vigoureux +qu'aucun homme de l'Illyrie. + +SIR TOBIE.--Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi tenir ces dons +derrière le rideau? Craignez-vous qu'ils prennent la poussière comme le +portrait de madame Mall[16]? Que n'allez-vous à l'église en dansant une +_gaillarde_, pour revenir chez vous en dansant une _courante_? Je ne +marcherais plus qu'au pas d'une _gigue_; je ne voudrais même uriner que +sur un pas de cinq[17]. Que prétendez-vous? Le monde est-il fait pour +qu'on enfouisse ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse +constitution de votre jambe, que vous aviez été formé sous l'étoile +d'une gaillarde. + +[Note 16: _Mall_, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les annales +des lieux de prostitution.] + +[Note 17: _A cinque-pace._] + +SIR ANDRÉ.--Oui, elle est fortement constituée, et elle a assez +bonne grâce avec un bas de couleur de flamme. Irons-nous à quelques +divertissements? + +SIR TOBIE.--Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous pas nés sous le +Taureau? + +SIR ANDRÉ.--Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le coeur[18]. + +[Note 18: Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes +affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines +constellations.] + +SIR TOBIE.--Non, monsieur, ce sont les jambes et les cuisses. Que je +vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: ah! ah! à merveille. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Appartement du palais du duc. + +VALENTIN ET VIOLA _en habit de page_ + +VALENTIN.--Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, Césario, vous +avez bien l'air de faire une grande fortune: il n'y a encore que trois +jours qu'il vous connaît, et vous n'êtes déjà plus un étranger. + +VIOLA.--Vous craignez donc ou l'inconstance de son humeur, ou ma +négligence, pour mettre ainsi en doute la durée de son affection? Est-il +inconstant, monsieur, dans ses goûts? + +VALENTIN.--Non, croyez-moi. + +(Entrent le duc et Curio; suite.) + +VIOLA, _à Valentin_.--Je vous remercie.--Voici le comte qui vient. + +LE DUC.--Qui de vous a vu Césario? + +VIOLA.--Il est à votre suite, seigneur: me voici. + +LE DUC, _aux autres_.--Retirez-vous un moment à l'écart.--Césario, tu es +instruit de tout; je t'ai ouvert le livre secret de mon coeur. Ainsi, +bon jeune homme, dirige tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire +l'entrée: poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra +racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience. + +VIOLA.--Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi abandonnée à son +chagrin qu'on le dit, jamais elle ne voudra me recevoir. + +LE DUC.--Fais du bruit, brave toutes les bienséances, plutôt que de +revenir sans succès. + +VIOLA.--Admettez que je puisse lui parler, seigneur; que lui dirai-je +alors? + +LE DUC.--Ah! dévoile-lui toute la violence de mon amour; étonne-la +du récit de ma tendresse. Il te siéra bien de lui représenter mes +souffrances; elle l'écoutera avec plus d'intérêt dans la bouche de ta +jeunesse, qu'elle ne ferait dans celle d'un député plus grave. + +VIOLA.--Je ne le pense pas, seigneur. + +LE DUC.--Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes belles années, +que de dire que tu es un homme. Les lèvres de Diane ne sont pas plus +fraîches, ni plus vermeilles. Ton filet de voix ressemble à l'organe +d'une jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi te rend +propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que ton étoile te destine à +cette négociation.--(_Aux autres_.) Accompagnez-le, au nombre de quatre +ou cinq, tous même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve jamais +mieux que quand je suis seul.--(_A Viola._) Réussis dans ce message, et +tu vivras aussi indépendant que ton maître; sa fortune sera la tienne. + +VIOLA.--Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre maîtresse.--(_Le duc +sort._) Lutte remplie d'obstacles! Quel que soit mon rôle en lui faisant +ma cour, je voudrais, moi, devenir la femme du duc. + +(Tous sortent.) + + + +SCÈNE V + + +Appartement de la maison d'Olivia. + +MARIE et LE BOUFFON. + +MARIE.--Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai pas assez mes +lèvres pour qu'un crin puisse y entrer, dans le but de t'excuser; ma +maîtresse te fera pendre pour t'être absenté. + +LE BOUFFON.--Eh bien! qu'elle me pende; quiconque est bien pendu dans ce +monde n'a plus rien à redouter. + +MARIE.--Compte là-dessus. + +LE BOUFFON.--Il ne voit plus personne à craindre. + +MARIE.--Bonne réponse de carême[19]! Je puis t'apprendre l'origine de +ces mots. + +[Note 19: _A lenten answer_, réponse brève et misérable.] + +LE BOUFFON.--D'où vient-il, bonne dame Marie? + +MARIE.--De la guerre; et tu peux le dire hardiment dans tes folies. + +LE BOUFFON.--Eh bien! que Dieu donne la sagesse à ceux qui l'ont, et que +ceux qui sont fous fassent usage de leurs talents. + +MARIE.--Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps absent, ou tout +au moins renvoyé; n'est-ce pas la même chose pour toi que d'être pendu? + +LE BOUFFON.--Vraiment, une bonne pendaison prévient un mauvais +mariage[20]. Et quant au malheur d'être renvoyé, l'été y pourvoira[21]. + +[Note 20: Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme veuve +à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être pendu. Un +voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, qui s'écria qu'elle +demandait sa grâce avec la condition d'usage. Le condamné se retourne, +et à peine l'a-t-il aperçue du haut de la charrette, qu'il dit: Allons, +fouette, cocher!] + +[Note 21: Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison de +l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher à la +belle étoile.] + +MARIE.--Tu es donc bien résolu? + +LE BOUFFON.--Non pas; mais je suis résolu sur deux points. + +MARIE.--En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; ou si tous les +deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses tombe par terre. + +LE BOUFFON.--Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, va ton chemin. Si +sir Tobie voulait quitter la boisson, tu serais une aussi spirituelle +pièce de la chair d'Ève qu'aucune en Illyrie. + +MARIE.--Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse; fais tes +excuses sagement, cela vaudra mieux. + +(Marie sort.) + +(Entrent Olivia, Malvolio et suite.) + +LE BOUFFON.--Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en bonne veine +de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent te posséder ne sont souvent +que des fous; et moi, qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais +passer pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou spirituel +vaut mieux qu'un esprit fou.--Dieu vous bénisse, maîtresse! + +OLIVIA.--Faites sortir cet imbécile. + +LE BOUFFON.--Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? Emmenez madame. + +OLIVIA.--Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus de toi; d'ailleurs +tu deviens malhonnête. + +LE BOUFFON.--Deux défauts, madonna, que la boisson et les bons conseils +corrigeront; car donnez à boire à un fou à sec, et le fou cessera +d'être à sec; recommandez à un homme malhonnête de se corriger, s'il se +corrige, il ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que le +ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est corrigé n'est que +rapetassé: la vertu qui s'égare n'est que rapetassée de vice, et le vice +qui s'amende n'est que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple +peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède? Comme il n'y a +point d'homme vraiment déshonoré autre que le misérable, de même +la beauté n'est qu'une fleur.--La dame a commandé de faire sortir +l'imbécile; en conséquence, je le répète, faites-la sortir. + +OLIVIA.--Monsieur, je leur ai commandé de vous faire sortir. + +LE BOUFFON.--Une méprise du plus haut degré! Madame, _cuclus non facit +monachum_[22]; c'est comme qui dirait, je ne porte pas d'habit de fou +dans le cerveau. Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver que +vous êtes une folle. + +[Note 22: Le capuchon ne fait pas le moine.] + +OLIVIA.--Peux-tu le prouver? + +LE BOUFFON.--Très-adroitement, bonne madonna. + +OLIVIA.--Voyons ta preuve. + +LE BOUFFON.--Il faut que je vous catéchise pour cela, madame.--Ma bonne +petite souris de vertu, répondez-moi. + +OLIVIA.--Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps, je vous +demanderai votre preuve. + +LE BOUFFON.--Bonne madame, pourquoi êtes-vous en deuil? + +OLIVIA.--Mon cher fou, pour la mort de mon frère. + +LE BOUFFON.--Je crois, madame, que son âme est en enfer. + +OLIVIA.--Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel. + +LE BOUFFON.--Vous n'en êtes que d'autant plus folle, madame, d'être en +deuil, de ce que l'âme de votre frère est dans le ciel.--Emmenez la +folle, messieurs. + +OLIVIA.--Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne s'amende-t-il pas? + +MALVOLIO.--Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que les angoisses +de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait déchoir le sage amende +toujours le fou. + +LE BOUFFON.--Dieu veuille vous envoyer, monsieur, une prompte infirmité, +afin d'augmenter votre folie! Sir Tobie jurera que je ne suis pas un +renard; mais il ne risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager +que vous n'êtes pas fou. + +OLIVIA.--Que répondez-vous à cela, Malvolio? + +MALVOLIO.--Je m'étonne que vous, madame, vous puissiez vous amuser des +stériles propos d'un pareil coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par +un fou ordinaire qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez, +il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que vous ne lui +fournissiez pas matière, le voilà bâillonné. Je proteste que je tiens +tous ces hommes sensés, qui rient ainsi de ces sortes de fous, pour +n'être eux-mêmes rien de mieux que les bouffons de fous. + +OLIVIA.--Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre, Malvolio, et votre +goût en est dépravé. Quiconque est généreux, sans reproche, et d'une +humeur franche, gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que +vous croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance dans un +fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, et il n'y a point +d'amertume dans les railleries d'un homme connu pour sage, quoiqu'il ne +fasse que censurer. + +LE BOUFFON.--Que Mercure te donne le don de mentir, en récompense de ce +que tu parles si bien des fous! + +(Entre Marie.) + +MARIE.--Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme qui désire +beaucoup vous parler. + +OLIVIA.--De la part du comte Orsino, n'est-ce pas? + +MARIE.--Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune homme, et bien +accompagné. + +OLIVIA.--Qui de mes gens l'arrête à ma porte? + +MARIE.--Sir Tobie, madame, votre parent. + +OLIVIA.--Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot qui ne soit d'un +insensé. (_Marie sort._)--Allez, Malvolio; si c'est un message de la +part du comte, je suis malade, ou je ne suis pas chez moi; tout ce que +vous voudrez pour m'en débarrasser. (_Malvolio sort._) (_Au bouffon._) +Tu vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît aux +gens. + +LE BOUFFON.--Vous avez parlé pour nous, madame, comme si votre fils aîné +était un fou. Que Jupiter veuille remplir son crâne de cervelle; car +voici un de vos parents qui a une _pie-mère_[23] des plus faibles. + +[Note 23: La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau +lui-même.] + +(Entre sir Tobie Belch.) + +OLIVIA.--Sur mon honneur, il est à demi-ivre.--Qui est-ce qui est à la +porte, cousin? + +SIR TOBIE.--Un gentilhomme. + +OLIVIA.--Un gentilhomme! quel gentilhomme? + +SIR TOBIE.--C'est un gentilhomme.... La peste soit des harengs saurs! Eh +bien! sot? + +LE BOUFFON.--Bon! Sir Tobie.... + +OLIVIA.--Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il que vous ayez gagné de +si bonne heure cette léthargie? + +SIR TOBIE.--La luxure[24]; je défie la luxure.--Il y a quelqu'un à la +porte. + +[Note 24: Équivoque entre _lechery_ et _lethargy_.] + +OLIVIA.--Oui, certes: qui est-ce? + +SIR TOBIE.--Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en embarrasse +guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme je vous le dis: oui, cela +m'est égal. (Il sort.) + +OLIVIA.--A quoi ressemble un homme ivre, fou? + +LE BOUFFON.--A un homme noyé, à un fou, et à un frénétique; un verre de +plus après qu'il est en chaleur en fait un fou: le second le jette dans +la frénésie, et un troisième le noie. + +OLIVIA.--Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille sur mon cousin; +car il en est au troisième degré de la boisson, il est noyé; va, veille +sur lui. + +LE BOUFFON.--Il n'est encore que fou, madame; et le fou aura soin du +fou. (Le bouffon sort.) + +(Malvolio rentre.) + +MALVOLIO.--Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui ai dit que vous +étiez malade: il répond qu'il s'attendait à cela, et que c'est pour +cela qu'il vient vous parler: je lui ai dit que vous étiez endormie; il +semble qu'il en avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour +cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? Il est cuirassé +contre toute espèce de refus. + +OLIVIA.--Dites-lui qu'il ne me parlera pas. + +MALVOLIO.--On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va s'établir à +votre porte, comme le poteau d'un shériff[25], et se faire pied de banc; +mais qu'il vous parlera. + +[Note 25: Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les +actes publics, les ordonnances, etc.] + +OLIVIA.--Quelle espèce d'homme est-ce? + +MALVOLIO.--Mais de l'espèce des hommes. + +OLIVIA.--Et quelles sont ses manières? + +MALVOLIO.--De fort mauvaises manières. Il veut vous parler, que vous +vouliez ou non. + +OLIVIA.--Et sa personne, son âge? + +MALVOLIO.--Il n'est pas encore assez âgé pour un homme, ni assez jeune +pour un enfant; il est ce qu'est une cosse avant qu'elle devienne pois; +ou un fruit vert, quand il est sur le point d'être une pomme; au point +de séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, et +il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait de sa mère n'est pas +encore tout à fait sorti de ses veines. + +OLIVIA.--Qu'il vienne; appelez ma demoiselle. + +MALVOLIO.--Mademoiselle, madame vous appelle. + +(Il sort.) + +(Marie rentre.) + +OLIVIA.--Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon visage: nous +consentons à écouter encore une fois l'ambassade d'Orsino. + +(Entre Viola.) + +VIOLA.--Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis? + +OLIVIA.--Adressez-moi la parole, je répondrai pour elle; que +voulez-vous? + +VIOLA.--Très-radieuse, parfaite et incomparable beauté....--Je vous +prie, dites-moi si c'est là la maîtresse de la maison, car je ne l'ai +jamais vue. Je serais bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car +outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis donné beaucoup +de peine, pour l'apprendre par coeur. Généreuses beautés, ne me faites +essuyer aucun dédain; je suis extrêmement susceptible à la plus légère +marque de mépris. + +OLIVIA.--De quelle part venez-vous, monsieur? + +VIOLA.--Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus que je n'ai +étudié; et cette question s'écarte de mon rôle. Aimable dame, donnez-moi +l'assurance positive que vous êtes la maîtresse du logis, afin que je +puisse procéder à ma harangue. + +OLIVIA.--Êtes-vous comédien? + +VIOLA.--Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je jure par +les griffes de la méchanceté que je ne suis pas ce que je représente. +Êtes-vous la dame du logis? + +OLIVIA.--Si je ne me vole pas moi-même, je la suis. + +VIOLA.--Très-certainement si vous l'êtes, vous vous volez vous-même. Car +ce qui est à vous, pour en faire don, n'est pas à vous pour le tenir en +réserve. Mais cela sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon +discours à votre louange, et en venir ensuite au fait de mon message. + +OLIVIA.--Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important, je vous +dispense de l'éloge. + +VIOLA.--Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il est poétique. + +OLIVIA.--Il n'en ressemble que mieux à une fiction; je vous en prie, +gardez-le pour vous. On m'a dit que vous étiez impertinent à ma porte, +et j'ai permis votre entrée, plus pour vous contempler avec étonnement, +que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous; si vous +jouissez de votre raison, soyez court: je ne suis pas dans une lune à +soutenir un dialogue aussi extravagant. + +MARIE.--Voulez-vous déployer les voiles, monsieur? Voici votre chemin. + +VIOLA.--Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un peu plus +longtemps.--(_A Olivia._) Pacifiez un peu votre géant, ma chère +dame[26]. + +[Note 26: Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles dans +les romans, et à la petite taille de Marie.] + +OLIVIA.--Déclarez-moi vos intentions. + +VIOLA.--Je suis un messager. + +OLIVIA.--Sûrement, vous avez quelque chose de bien affreux à +m'apprendre, puisque le début de votre politesse est si craintif; +expliquez l'objet de votre message. + +VIOLA.--Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous apporte ni +déclaration de guerre, ni imposition d'hommage; je porte la branche +d'olivier dans ma main: mes paroles sont, comme le sujet, des paroles de +paix. + +OLIVIA.--Et cependant vous avez commencé bien brusquement. Qu'êtes-vous? +Que voulez-vous? + +VIOLA.--Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de mon rôle que je +l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que je veux sont des choses aussi +secrètes que la virginité, sacrées pour vos oreilles, profanation pour +toute autre. + +OLIVIA, _à Marie_.--Laissez-nous seuls. Nous désirons connaître ces +choses sacrées. (_Marie sort._) Maintenant, monsieur, votre texte? + +VIOLA.--Très-chère dame.... + +OLIVIA.--Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle on peut dire +beaucoup de choses!--Où est votre texte? + +VIOLA.--Dans le sein d'Orsino. + +OLIVIA.--Dans son sein? Dans quel chapitre de son sein? + +VIOLA.--Pour vous répondre avec méthode, dans le premier chapitre de son +coeur. + +OLIVIA.--Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure. N'avez-vous rien +de plus à dire? + +VIOLA.--Chère madame, laissez-moi voir votre visage. + +OLIVIA.--Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avec +mon visage? Vous voilà maintenant hors de votre texte; mais nous allons +tirer le rideau et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà +comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait? + +(Elle ôte son voile.) + +VIOLA.--Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait. + +OLIVIA.--C'est dans le grain, monsieur; cela résistera à la pluie et au +vent. + +VIOLA.--C'est la beauté même, mélange heureux des roses et des lis, +et la main délicate et savante de la nature en a pétri elle-même les +couleurs. Madame, vous êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si +vous conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser de copie au +monde. + +OLIVIA.--Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: je donnerai +plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera inventoriée, et chaque +parcelle, chaque article sera coté dans mon testament; par exemple, +_item_, deux lèvres passablement vermeilles: _item_, deux yeux gris avec +des paupières dessus: _item_, un cou, un menton, et ainsi de suite. +Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation? + +VIOLA.--Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière; mais +fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur et maître vous +aime. Oh! un pareil amour mérite d'être récompensé, fussiez-vous +couronnée comme la beauté incomparable. + +OLIVIA.--Comment m'aime-t-il? + +VIOLA.--Avec des adorations, des larmes fécondes, des gémissements qui +tonnent l'amour, et des soupirs de feu[27]. + +[Note 27: Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.] + +OLIVIA.--Votre maître connaît mes dispositions: je ne puis l'aimer. +Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il est noble, d'un rang +illustre, d'une jeunesse sans tache et dans toute sa fraîcheur. Il a les +suffrages de tout le monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein +de grâce dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces qualités, +je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait dû se le tenir pour +dit. + +VIOLA.--Si je vous aimais de toute la passion de mon maître, si je +souffrais comme il souffre, si ma vie était une mort, je ne trouverais +aucun sens dans votre refus, et je ne le comprendrais pas. + +OLIVIA.--Eh! que feriez-vous? + +VIOLA.--Je me bâtirais une cabane de saule[28] à votre porte, et j'irais +voir mon âme dans sa demeure; je composerais des chants loyaux sur +l'amour méprisé, et je les chanterais de toute ma voix même au milieu de +la nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, et +je forcerais la babillarde commère de l'air à répéter _Olivia_! Oh! vous +ne pourriez trouver de repos entre les éléments de l'air et de la terre, +que vous n'eussiez eu pitié de moi. + +[Note 28: Arbre de la mélancolie et des amants.] + +OLIVIA.--Vous pourriez faire beaucoup de choses! Quelle est votre +parenté? + +VIOLA.--Au-dessus de ma fortune; et cependant ma fortune est suffisante: +je suis gentilhomme. + +OLIVIA.--Retournez vers votre maître: je ne puis l'aimer; qu'il n'envoie +plus chez moi; à moins que, par hasard, vous ne reveniez encore, pour me +dire comment il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines; +dépensez ceci pour l'amour de moi. + +VIOLA.--Je ne suis point un messager à gages, madame: gardez votre +bourse; c'est mon maître, et non pas moi, qui a besoin de récompense. +Puisse l'amour changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez; et +que votre ardeur, comme celle de mon maître, ne rencontre que le mépris! +Adieu, beauté cruelle. + +(Elle sort.) + +OLIVIA.--_Quelle est votre parenté?_--_Au-dessus de ma fortune_, +répond-il, _et pourtant ma fortune est suffisante._--_Je suis +gentilhomme._ Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet. Ton langage, ta +physionomie, ta tournure, tes actions et tes sentiments te donnent dix +fois des armoiries.--N'allons pas trop vite.--Doucement, doucement! Si +le maître était le serviteur! Allons donc!--Comment peut-on prendre +si promptement la contagion? Il me semble que je sens toutes les +perfections de ce jeune homme se glisser furtivement et subtilement dans +mes yeux. Allons, soit.--Holà, Malvolio! + +(Rentre Malvolio.) + +MALVOLIO.--Me voici, madame, à vos ordres. + +OLIVIA.--Cours après ce messager impertinent, l'homme du comte: il a +laissé cette bague ici malgré moi; dis-lui que je n'en veux point. +Recommande-lui bien de ne pas flatter son maître, et de ne pas nourrir +ses espérances: je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut +revenir ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. Cours +vite, Malvolio. + +MALVOLIO.--Madame, j'y cours. + +(Il sort.) + +OLIVIA.--Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de trouver que +mes yeux sont des flatteurs qui en imposent à mon jugement[29]. Destin, +montre ta puissance: nous ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui est +décrété doit arriver; qu'il en soit fait ainsi! + +(Elle sort.) + +[Note 29: _Mine eye too great a flatterer for my mind._] + +FIN DU PREMIER ACTE + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Le bord de la mer. + +ANTONIO, SÉBASTIEN. + +ANTONIO.--Vous ne voulez pas rester plus longtemps? Et vous ne voulez +pas que je vous accompagne? + +SÉBASTIEN.--Non, je vous en prie; mon étoile jette sur moi une clarté +sinistre: la malignité de ma destinée pourrait peut-être empoisonner la +vôtre. Je vous demanderai donc la permission de porter mes maux tout +seul: ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi, que d'en +faire retomber une partie sur vous. + +ANTONIO.--Faites-moi connaître au moins en quel lieu vous vous proposez +d'aller. + +SÉBASTIEN.--Non, non, monsieur; le voyage que j'ai résolu est une +véritable extravagance.--Cependant je remarque en vous une discrétion si +délicate que vous ne chercherez pas à m'extorquer le secret que je veux +garder... Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler moi-même. +Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, que mon nom est +Sébastien, que j'ai changé en celui de Rodrigo; mon père était ce +Sébastien de Messaline, dont je sais que vous avez ouï parler. Il a +laissé après lui deux enfants, moi, et une soeur, tous deux nés à la +même heure: s'il eût plu au ciel, nous aurions de même fini notre vie +ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez changé mes destins; car +quelques heures avant que vous m'ayez retiré des abîmes de la mer, ma +soeur était noyée. + +ANTONIO.--Hélas! funeste jour! + +SÉBASTIEN.--Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on dît qu'elle me +ressemblait beaucoup, passait pour belle aux yeux de beaucoup de gens. +Il ne me convient pas à moi d'oser avoir d'elle une aussi haute idée que +les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment qu'elle portait +une âme que l'envie même était forcée de dire belle. Elle est noyée, +monsieur, dans l'eau salée, et il me semble que je vais encore y noyer +son souvenir. + +ANTONIO.--Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise chère que je vous ai +fait faire. + +SÉBASTIEN.--Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de me pardonner +l'embarras que je vous ai causé. + +ANTONIO.--Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez pas me tuer, +permettez-moi d'être votre serviteur. + +SÉBASTIEN.--Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage, je veux dire, +tuer celui que vous avez sauvé, n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un +mot: mon coeur est plein de reconnaissance; et je suis encore si près +d'avoir les manières de ma mère, qu'un peu plus et mes yeux vont me +trahir. Je vais à la cour du comte Orsino: adieu. + +(Il sort.) + +ANTONIO.--Que la bonté de tous les dieux ensemble accompagne tes pas! +J'ai beaucoup d'ennemis à la cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais +pas à t'y revoir.--Mais, advienne que pourra, je t'adore tant, que pour +toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y aller. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE II + + +Une rue. + +VIOLA _entre_, MALVOLIO _la suit_. + +MALVOLIO.--N'étiez-vous pas, il y a un moment, avec la comtesse Olivia? + +VIOLA.--A l'instant même, monsieur; en marchant d'un pas ordinaire je ne +suis encore arrivé qu'ici. + +MALVOLIO.--Elle vous renvoie cette bague, monsieur; vous auriez pu +m'épargner cette peine, et la reprendre vous-même. Elle ajoute, en +outre, que vous ayez à bien assurer votre maître qu'il peut désespérer, +et qu'elle ne veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais +la hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que ce ne soit pour +rapporter la manière dont votre seigneur, entendez-le bien, aura pris +son refus. + +VIOLA.--Elle a reçu cette bague de moi: je n'en veux point. + +MALVOLIO.--Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment jetée: et son +intention est qu'elle vous soit rendue. (_Il la jette à ses pieds._) +Si elle vaut la peine que vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux; +sinon, qu'elle soit à celui qui la trouvera. + +(Il sort.) + +VIOLA.--Je n'ai point laissé de bague chez elle; que veut dire cette +dame? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l'ait charmée!--Elle +m'a bien regardée, et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux +égaraient sa langue; car elle ne me parlait que par mots interrompus et +d'un air distrait. Elle m'aime sûrement. C'est une ruse de sa passion +qui m'invite à la revoir par ce grossier messager. Ce n'est point du +tout une bague de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé; +c'est pour moi-même.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvre +femme, il vaudrait mieux pour elle être amoureuse d'un songe! +Déguisement, tu es, je le vois, une méchanceté, dont l'adroit ennemi du +genre humain sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont +quelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire du +coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de notre fragilité, et non pas +la nôtre; car nous sommes ce que nous avons été faites. Comment ceci +s'arrangera-t-il? Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille +métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans sa méprise, +parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout ceci deviendra? Mon état me +fait désespérer de l'amour de mon maître; et étant une femme, hélas! que +d'inutiles soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est à toi de +débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop compliqué pour que je +le puisse dénouer. + +(Elle sort.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison d'Olivia. + +SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK. + +SIR TOBIE.--Approchez, sir André. N'être pas au lit après minuit, c'est +être levé de bonne heure; et _diluculo surgere_[30]....., vous savez.... + +[Note 30: «Se lever au petit jour est utile à la santé,» _adage latin_.] + +SIR ANDRÉ.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'être +levé tard c'est être levé tard. + +SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide! +Être debout après minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin; +en sorte qu'aller se coucher après minuit, c'est aller se coucher de +bonne heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments? + +SIR ANDRÉ.--On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutôt composée +du boire et du manger. + +SIR TOBIE.--Vous êtes un savant: allons donc manger et boire.--Holà! +Marianne, entendez-vous?--Un flacon de vin. + +(Entre le bouffon.) + +SIR ANDRÉ.--Voici, ma foi, le fou qui vient. + +LE BOUFFON.--Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait à +nous trois? + +SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson. + +SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour +quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce +que celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies +hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant +l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, en vérité; je t'ai +envoyé douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reçus? + +LE BOUFFON.--Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon jupon court; car le +nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet[31]; madame a la main +blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon. + +[Note 31: _A whipstock_, il a l'odorat fin.] + +SIR ANDRÉ.--Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons, +une chanson. + +SIR TOBIE.--Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous une chanson. + +SIR ANDRÉ.--Voilà encore un teston de moi; si un chevalier donne.... + +LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale? + +SIR TOBIE.--Une chanson d'amour, une chanson d'amour! + +SIR ANDRÉ.--Oui, oui; je ne me soucie point de morale. + +LE BOUFFON _chante_. + + O ma maîtresse! où êtes-vous errante? + Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance, + Votre amant qui peut chanter haut ou bas. + Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur: + Les voyages finissent par la rencontre des amants, + C'est ce que sait le fils de tout homme sage. + +SIR ANDRÉ.--Admirable, en vérité! + +SIR TOBIE.--Bien, très-bien. + +LE BOUFFON. + + Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir. + La joie présente fait rire dans le présent; + Ce qui est à venir est encore incertain; + Il n'y a point de moisson à recueillir des délais. + Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers, + La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer. + +SIR ANDRÉ.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis +chevalier. + +SIR TOBIE.--Une voix contagieuse! + +SIR ANDRÉ.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi. + +SIR TOBIE.--A entendre par le nez, c'est une douce contagion[32]. Mais +commencerons-nous une danse de tourne-ciel[33]? Éveillerons-nous la +chouette par un canon, qui ravisse les trois âmes[34] d'un tisserand? +Ferons-nous cela? + +[Note 32: _A dulcet in contagion_, jeu de mots intraduisible.] + +[Note 33: _A welkin-dance,_ boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos +têtes.] + +[Note 34: Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme +raisonnable.] + +SIR ANDRÉ.--Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un +chien pour les canons. + +LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien +au canon. + +SIR ANDRÉ.--Certainement; chantons: _Coquin, tais-toi_. + +LE BOUFFON.--_Tais-toi, coquin_, chevalier? Je serai donc forcé de vous +appeler coquin, chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé un homme à +m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par _Tais-toi_. + +LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais. + +SIR ANDRÉ.--Bon là, ma foi. Allons, commence. + +(Ils chantent.) + +(Entre Marie.) + +MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma maîtresse +n'a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vous +mettre à la porte, ne me croyez jamais. + +SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35]; nous sommes des politiques: +Malvolio est une canaille, et _nous sommes trois joyeux garçons_[36]. +Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de +madame!--(_Chantant._) _Il était un homme à Babylone, madame, madame._ + +[Note 35: «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.» +(STEEVENS.)] + +[Note 36: _Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we._ Ces +derniers mots sont le commencement d'une chanson; _Peg-a-ramsey_ est le +titre d'une ballade ancienne.] + +LE BOUFFON.--Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie. + +SIR ANDRÉ.--Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien disposé, et +moi aussi: il fait le fou avec plus de grâce que moi; mais je le fais +plus au naturel. + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Ah! le douzième jour de décembre._ + +MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous. + +(Entre Malvolio.) + +MALVOLIO.--Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou qu'êtes-vous donc? +N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavarder +comme des chaudronniers à cette heure de la nuit? Faites-vous une +taverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier +vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous +donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps? + +SIR TOBIE.--Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allez +au diable[37]. + +[Note 37: C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots: +_Sneck up_.] + +MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma +maîtresse m'a donné ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reçoive +comme son parent, elle n'a point de parenté avec vos désordres. Si vous +pouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le +bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre congé +d'elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux. + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je +parte[38]._ + +[Note 38: Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.] + +MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie. + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à +leur fin._ + +MALVOLIO.--Les choses en sont-elles là? + +SIR TOBIE, _chantant_.--_Mais moi, je ne mourrai jamais._ + +LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie. + +MALVOLIO.--Pour cela, je suis très-disposé à vous croire. + +SIR TOBIE, _en chantant_.--_Lui dirai-je de s'en aller?_ + +LE BOUFFON.--_Et quand vous le feriez?_ + +SIR TOBIE.--_Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?_ + +LE BOUFFON.--_Oh! non, non, vous n'oseriez._ + +SIR TOBIE.--Vous détonnez, l'ami; vous mentez.--Êtes-vous plus qu'un +intendant? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux[39], il n'y +aura plus ni gâteaux, ni bière? + + +[Note 39: C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la +Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.] + +LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans +la bouche. + +SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chaîne +avec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie! + +[Note 40: «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne +en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur moyen +d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.» +(STEEVENS.)] + +MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur +de ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduite +grossière; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure. + +(Il sort.) + +MARIE.--Va secouer les oreilles. + +SIR ANDRÉ.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de +parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire +quand on a faim. + +SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou je +lui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui. + +MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que +le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma maîtresse, elle est fort +troublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le +mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un +objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me +coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais que je suis en état de le +faire. + +SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui. + +MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain. + +SIR ANDRÉ.--Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien. + +SIR TOBIE.--Quoi, pour être puritain? Ta sublime raison, cher chevalier? + +SIR ANDRÉ.--Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez +bonnes raisons. + +MARIE.--Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi +que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un +sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'État, sans +livre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux; un +homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu'il +s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on +ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-là que ma vengeance +trouvera matière à s'exercer. + +SIR TOBIE.--Que feras-tu? + +MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d'amour en style +obscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sa +jambe, à sa tournure, à sa démarche, à l'expression de ses yeux, à son +front, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus +palpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce; nous +pouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont le +sujet est oublié. + +SIR TOBIE.--Excellent! Je flaire la ruse. + +SIR ANDRÉ.--Elle me monte aussi au nez. + +SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son +passage, qu'elles viennent de ma nièce, et qu'elle est amoureuse de lui. + +MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là. + +SIR ANDRÉ[41].--Et votre cheval fera de lui un âne. + +[Note 41: Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle +d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne +juge rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.] + +MARIE.--Oui, un âne, je n'en doute pas + +SIR ANDRÉ.--Oh! cela sera admirable. + +MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecine +opérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera +le troisième dans un lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme +il l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. Adieu! + +(Elle sort.) + +SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthésilée[42]. + +[Note 42: Nom d'une amazone.] + +SIR ANDRÉ.--Par ma foi, c'est une brave fille. + +SIR TOBIE.--C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille +qui m'adore. Qu'en dites-vous? + +SIR ANDRÉ.--J'ai été adoré aussi jadis, moi. + +SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoin +d'envoyer demander plus d'argent. + +SIR ANDRÉ.--Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvais +pas. + +SIR TOBIE.--Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens +pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée[43]. + +[Note 43: «_Cut._ Par les lois forestières, on coupait la queue aux +chiens des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut +traduire _cut_ par _cheval_: «Dis que je suis un cheval.»] + +SIR ANDRÉ.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole; +prenez-le comme vous voudrez. + +SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum; il est trop +tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Appartement dans le palais du duc. + +LE DUC, VIOLA, CURIO _et autres._ + +LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah! bonjour, mes amis.--Allons, +bon Césario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chanson +ancienne que nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle +soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces airs légers et ces +refrains répétés dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulement +un couplet. + +CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait le +chanter n'est pas ici. + +LE DUC.--Qui était-ce donc! + +CURIO.--Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait beaucoup le père +de madame Olivia: il est quelque part dans la maison. + +LE DUC.--Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. (_Curio sort. +Musique._) Approche, jeune homme; si tu aimes jamais, dans les doux +transports de ta passion souviens-toi de moi; car tous les vrais amants +sont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autres +sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet aimé.--Comment +trouves-tu cet air? + +VIOLA.--Il retentit comme un écho dans le coeur qui sert de trône à +l'amour. + +LE DUC.--Tu en parles en maître; je gagerais ma vie que, tout jeune que +tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque beauté qui le charme. N'est-il +pas vrai, mon enfant? + +VIOLA.--Un peu, avec votre permission. + +LE DUC.--Quelle espèce de femme est-ce? + +VIOLA.--De votre complexion. + +LE DUC.--Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge, au vrai? + +VIOLA.--Environ de votre âge, seigneur. + +LE DUC.--Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme choisisse +toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le moyen qu'elle lui soit plus +assortie, et plus sûre de régner dans son coeur; car, mon enfant, nous +avons beau nous vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants +dans nos caprices; nous sommes aisément emportés par le désir et par +l'inconstance; notre amour s'use et se perd plus vite que celui des +femmes. + +VIOLA.--Je le crois, seigneur. + +LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou ton +affection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses; leur belle +fleur, une fois épanouie, tombe dans l'heure même. + +VIOLA.--Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que de se flétrir au +moment où elles atteignent la perfection! + +(Rentrent Curio et le bouffon.) + +LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée hier au soir. +Remarque-la, Césario; elle est ancienne et simple. Les fileuses, et +celles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le coeur est +libre, tout en tissant leur fil avec des outils d'os, ont coutume de +la chanter: c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de +l'amour comme le bon vieux temps. + +LE BOUFFON.--Êtes-vous prêt, monsieur? + +LE DUC--Oui, je t'en prie, chante. + +LE BOUFFON. + +(Chant.) + + Viens; ô mort! viens; + Qu'on me couche sous un triste cyprès: + Fuis, fuis, souffle de ma vie. + Une beauté cruelle m'a donné la mort. + Semez de branches d'if mon blanc linceul; + Préparez-le. + Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère + Que le mien. + + Point de fleurs, pas une douce fleur + Sur mon noir cercueil. + Point d'ami, pas un seul ami pour saluer + Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés; + Pour épargner mille et mille soupirs, + Ah! couchez-moi-là, + Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau, + Pour y pleurer. + +LE DUC, _lui donnant sa bourse_.--Voilà pour ta peine. + +LE BOUFFON.--Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à chanter, monsieur. + +LE DUC.--Eh bien! je veux te payer ton plaisir. + +LE BOUFFON.--A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois ou +l'autre. + +LE DUC.--A présent, permets-moi de te quitter. + +LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que ton +tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton âme est une +véritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur la +mer, afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nulle +part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu. + +(Le bouffon sort.) + +LE DUC.--Qu'on me laisse. (_Curio sort avec la suite du duc, excepté +Viola._) Encore une fois, Césario, va trouver cette souveraine cruelle; +dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l'univers, ne met +aucun prix à une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des +dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de cette volage +déesse; mais que c'est cette merveille, cette reine des joyaux que la +nature a enchâssée en elle, qui seule attire mon âme. + +VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer? + +LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille réponse. + +VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme il +en est peut-être, souffre pour l'amour de vous, dans son coeur, des +tourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia; vous ne +pouvez l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de +recevoir votre refus? + +LE DUC.--Il n'est point de coeur de femme qui puisse contenir les +battements d'une passion aussi forte que celle dont l'amour tourmente +mon coeur; il n'est point de coeur de femme assez vaste pour contenir +autant d'amour; elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien appeler +leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un goût qui irrite leur +palais sans affecter leur coeur: il s'éteint dans la satiété, et finit +par le dégoût et l'aversion. Mais le mien est aussi affamé que la mer, +et peut digérer autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre +l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui que j'ai pour +Olivia. + +VIOLA.--Oui, mais je sais.... + +LE DUC.--Que sais-tu? + +VIOLA.--Je sais trop bien l'amour que les femmes ont pour les hommes. Je +vous l'assure, elles ont le coeur aussi fidèle que nous. Mon père avait +une fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure que +moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse. + +LE DUC.--Et quelle est son histoire? + +VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n'a déclaré son +amour, mais elle a laissé sa passion, cachée comme le ver dans le +bouton, dévorer les roses de ses joues: elle languissait dans ses +pensées; et, pâle et mélancolique, elle était tranquille comme la +patience sur un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là +véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous pouvons en dire +davantage, en jurer davantage: mais, en vérité, nos démonstrations vont +plus loin que notre volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos +serments, et bien peu par notre amour. + +[Note 44: _A blank_.] + +LE DUC.--Mais ta soeur est-elle morte de son amour, mon enfant? + +VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon père, +et de frères aussi, et cependant je ne sais....--Seigneur, irai-je +trouver cette dame? + +LE DUC.--Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle; donne-lui ce +bijou: dis-lui que mon amour ne peut céder ni supporter aucun refus. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE V + + +Le jardin d'Olivia. + +SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN. + +SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian. + +FABIAN.--Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce plaisir, que je +sois rongé de mélancolie jusqu'à en mourir. + +SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cette +canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie? + +FABIAN.--Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il m'a fait perdre +les bonnes grâces de ma maîtresse, à l'occasion d'un combat d'ours. + +SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l'ours, et +nous le ferons écumer de colère jusqu'à ce qu'il en soit noir et bleu. +N'est-ce pas, sir André? + +SIR ANDRÉ.--Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre vie. + +(Entre Marie.) + +SIR TOBIE.--Voici notre petite scélérate.--Eh bien! comment vous va, mon +ortie des Indes[45]? + +[Note 45: «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de +l'Inde.» (JOHNS OX.)] + +MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis: Malvolio descend +le long de cette allée; il était là-bas, au soleil, l'air occupé, +faisant des politesses à son ombre depuis une demi-heure: observez-le, +je vous en prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette +lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de la +plaisanterie! (_Ils se cachent._)--Tenez-vous là (_Marie laisse +tomber une lettre_); car voici la truite qu'il faut attraper en la +chatouillant. + +(Marie sort.) + +(Entre Malvolio.) + +MALVOLIO.--C'est la fortune: tout est une affaire de fortune. Marie m'a +dit une fois que sa maîtresse avait du penchant pour moi, et je l'ai +entendue elle-même aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une +fantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, elle +me traite avec des égards plus distingués qu'aucun de ceux qui sont +attachés à son service. Que dois-je penser de tout cela? + +SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la présomption. + +FABIAN.--Oh! paix! ses contemplations font de lui un fameux dindon! +Comme il se rengorge en étalant son plumage! + +SIR ANDRÉ.--Morbleu! je vous battrais ce maraud.... + +SIR TOBIE.--Paix! vous dis-je. + +MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio.... + +SIR TOBIE.--Ah! coquin.... + +SIR ANDRÉ.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui. + +SIR TOBIE.--Paix! paix! + +MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a épousé un +valet de garde-robe. + +[Note 46: Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les +commentaires.] + +SIR ANDRÉ.--Fi de lui, par Jézabel! + +FABIAN.--Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son imagination le +gonfle! + +MALVOLIO.--Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans ma +grandeur.... + +SIR TOBIE.--Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer une pierre dans +l'oeil! + +MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours +à ramages, après avoir quitté mon lit de repos où j'aurai laissé Olivia +endormie.... + +SIR TOBIE.--Feux et soufre! + +FABIAN.--Oh! paix donc, paix! + +MALVOLIO.--Alors prendre l'humeur de la grandeur; et, après avoir +promené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place, +et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin +Tobie.... + +SIR TOBIE.--Chaînes et verrous! + +FABIAN.--Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez. + +MALVOLIO.--Sept de mes gens, obéissant au premier signal, sortent pour +l'aller chercher; je parais sombre en attendant, et peut-être je remonte +ma montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me +fait la révérence.... + +SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin? + +FABIAN.--Paix! quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notre +silence. + +MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier un +regard austère et impérieux. + +SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet? + +MALVOLIO.--En lui disant: «Cousin Tobie, puisque ma fortune a jeté votre +nièce dans mes bras, accordez-moi le privilége de vous dire.... + +SIR TOBIE.--Quoi, quoi? + +MALVOLIO.--«Il faut vous corriger de votre ivrognerie. + +SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille.... + +FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan. + +MALVOLIO.--«De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec un +imbécile de chevalier. + +SIR ANDRÉ.--C'est moi, je vous le garantis. + +MALVOLIO.--«Un sir André!» + +SIR ANDRÉ.--Je le savais bien que c'était moi; car bien des gens me +traitent de sot. + +MALVOLIO.--Qu'avons-nous ici? + +(Ramassant la lettre.) + +FABIAN.--Voilà ma bécasse tout près du piége. + +SIR TOBIE.--Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui inspire de lire +tout haut. + +MALVOLIO.--Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse: voilà ses _c_, ses +_v_, ses _t_, et voilà comme elle fait ses grands _P_. Il n'y a pas de +doute, c'est son écriture. + +SIR ANDRÉ.--Ses _c_, ses _v_, ses _t_. Pourquoi cela? + +MALVOLIO, _lisant_.--_A mon bien-aimé inconnu, cette lettre et mes +tendres aveux!_ Juste, voilà ses phrases. Permets, cire. Doucement.... +et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres. +C'est ma maîtresse.--A qui cela s'adresserait-il? + +FABIAN.--Ceci l'enivrera: coeur et tout. + +MALVOLIO, _lisant_. + + Jupiter sait que j'aime. + Mais qui? + + Lèvres, ne remuez pas; + Nul mortel ne doit le savoir. + +_Nul mortel ne doit le savoir_? Voyons la suite: la mesure est changée. +_Nul mortel ne doit le savoir_. Si c'était toi, Malvolio! + +SIR TOBIE.--Je te le conseille: va te pendre, blaireau. + +MALVOLIO _continue de lire_. + + Je pourrais commander où j'adore, + Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce, + Déchire mon coeur sans l'ensanglanter. + M.O.A.I, règne sur ma vie. + +FABIAN.--Une énigme dans le grand genre! + +SIR TOBIE.--C'est une fille admirable, par ma foi! + +MALVOLIO.--_M.O.A.I. règne sur ma vie_. Mais d'abord, voyons, voyons. + +FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi là! + +SIR TOBIE.--Et avec quelle avidité ce faucon sauvage vole à cet appât! + +MALVOLIO.--_Je puis commander où j'adore_. En effet elle peut me +commander. Je la sers: elle est ma maîtresse. Oh! voilà qui est évident +pour toute intelligence ordinaire; il n'y a pas de difficulté là.... Et +la fin?... que signifie cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le +faire un peu ressembler à mon nom..... doucement. _M.O.A.I._ + +SIR TOBIE.--Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant dérouté et en +défaut. + +FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix là-dessus, quoique cela sente +aussi fort qu'un renard. + +[Note 47: Nom de chien de chasse.] + +MALVOLIO.--_M_--Malvolio.--Eh bien! c'est la lettre initiale de mon nom. + +FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque chose de ces +lettres? Oh! c'est un excellent chien quand on est en défaut! + +MALVOLIO.--_M_--Oui.... mais nulle consonnance avec la suite: cela +demande preuve. Ce serait un _A_ qui devrait suivre, et c'est un _O_. + +FABIAN.--Et _O_[48] suivra, j'espère. + +[Note 48: Allusion à la forme d'un collier de chasse.] + +SIR TOBIE.--Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier _O_. + +MALVOLIO.--C'est l'_I_ qui vient par derrière. + +FABIAN.--Oui, si vous aviez un oeil[49] par derrière, vous pourriez voir +plus de châtiments à vos talons que de bonnes fortunes devant vous. + +[Note 49: Jeu de mots sur _I_ et _eye_, oeil, qui se prononcent de la +même manière.] + +MALVOLIO.--_M.O.A.I_, cela ne s'ajuste pas si bien qu'auparavant; et +pourtant en forçant un peu, l'apparence pourrait pencher vers moi: car +chacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; voici +de la prose qui suit: _«Si cette lettre tombe dans tes mains, médite-la. +Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais ne t'effraye point de +la grandeur. Quelques-uns naissent grands; d'autres parviennent à la +grandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-même. Ta +destinée t'ouvre les bras, que ton audace et ton courage l'embrassent. +Et pour l'accoutumer à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de +ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant +avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta bouche raisonne +politique, prends les manières d'un homme original. Voilà les conseils +que donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fit +l'éloge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours les +jarretières croisées. Souviens-t'en, je te le répète. Va, poursuis: ta +fortune est faite, si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc +un simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne de +toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait changer d'état +avec toi_.--L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La lumière du jour et la plaine +ouverte n'en montrent pas davantage: cela est évident. Je veux devenir +fier; lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; je me +décrasserai de mes grossières connaissances; je serai tiré à quatre +épingles; je deviendrai l'homme par excellence.--Je ne fais pas +maintenant l'imbécile; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi: +car toutes sortes de raisons concourent à me prouver que ma maîtresse +est amoureuse de moi: elle louait dernièrement mes bas jaunes; elle a +vanté ma jambe et sa jarretière; et dans cette lettre elle se découvre +elle-même à mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle +m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends grâces à mon +étoile; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en bas +jaunes, et en riches jarretières, et tout cela le temps de les +mettre. Louange à Jupiter et à mon étoile!--Ah! voici encore un +post-scriptum.--_«Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis. +Si tu agrées mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te +sied à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux ami, je +t'en conjure.»_ O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai: je ferai tout +ce que tu voudras que je fasse. + +(Il sort.) + +FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scène divertissante pour +une pension de mille roupies que me payerait le sophi[50]. + +[Note 50: Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.] + +SIR TOBIE.--J'épouserais cette fille pour cette seule invention. + +SIR ANDRÉ.--Et moi aussi. + +SIR TOBIE.--Et sans lui demander d'autre dot qu'une seconde plaisanterie +pareille. + +SIR ANDRÉ.--J'en dis autant. + +(Entre Marie.) + +FABIAN.--Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes. + +SIR TOBIE _à Marie_.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tête? + +SIR ANDRÉ.--Ou sur la mienne? + +SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames? Et deviendrai-je +ton esclave? + +SIR ANDRÉ.--Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi? + +SIR TOBIE.--Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand il en perdra +l'image, il en deviendra fou. + +MARIE.--Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur lui? + +SIR TOBIE.--Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme. + +MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquez +bien son premier abord devant ma maîtresse. Il va aller la trouver en +bas jaunes, et c'est une couleur qu'elle abhorre; les jarretières +en croix, mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui +cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle est plongée, +qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas pour lui le plus insigne +mépris; si vous voulez le voir, suivez-moi. + +SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux démon +d'esprit. + +SIR ANDRÉ.--Je veux en être aussi. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Le jardin d'Olivia. + +VIOLA, LE BOUFFON _avec un tambourin_. + +VIOLA.--Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec +ton tambourin[51]. + +[Note 51: Équivoque sur le mot _by_, qui peut exprimer également _par_ +et _près de_.] + +LE BOUFFON.--Non, monsieur; je vis avec l'église. + +VIOLA.--Es-tu un homme d'église? + +LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur; je vis à côté de l'église, car je +vis dans ma maison, et ma maison est près de l'église. + +VIOLA.--Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d'un mendiant, +si un mendiant habite près de lui; ou que l'église est à côté de ton +tambourin, si ton tambourin est _près_ de l'église. + +LE BOUFFON.--Vous l'avez dit, monsieur.--Ce que c'est que ce +siècle!--une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un +homme d'esprit: avec quelle rapidité il sait la retourner à l'envers! + +VIOLA.--Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec +les mots peuvent aisément les rendre libertins. + +LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'eût pas eu de +nom, monsieur. + +VIOLA.--Pourquoi, l'ami? + +LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en +jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais à vrai +dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les +ont déshonorés. + +VIOLA.--La raison? + +LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans +paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dégoûté de +m'en servir pour prouver la raison. + +VIOLA.--Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui n'as souci de +rien. + +LE BOUFFON.--Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je me soucie de quelque +chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si +cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût +vous rendre invisible. + +VIOLA.--N'es-tu pas le fou de madame Olivia? + +LE BOUFFON.--Non, en vérité, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie, +et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée; +car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le +mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que +son corrupteur de mots. + +VIOLA.--Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino. + +LE BOUFFON.--La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil; +elle brille partout. Je serais bien fâché, monsieur, que le fou fût +aussi souvent avec votre maître qu'il l'est avec ma maîtresse.--Je crois +avoir aperçu _votre sagesse_ dans la même maison. + +VIOLA.--Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot +de plus ensemble. Tiens, voilà de quoi dépenser. + +LE BOUFFON.--Ah! que Jupiter, à sa première occasion de cheveux, vous +envoie une barbe! + +VIOLA.--Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour +pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir croître sur mon +menton.--Ta maîtresse est-elle chez elle? + +LE BOUFFON, _regardant l'argent_.--Un couple de cette espèce ne +pourrait-il pas multiplier, monsieur? + +VIOLA.--Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mît en oeuvre. + +LE BOUFFON.--Je jouerais alors le rôle du seigneur Pandare de Phrygie, +monsieur, en amenant une Cressida à ce Troïlus. + +VIOLA.--Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement. + +LE BOUFFON.--Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espère, +puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida était une mendiante. +Ma maîtresse est chez elle, monsieur, je veux lui _déduire_ d'où vous +venez: quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon _firmament_; +j'aurais pu dire _élément_; mais ce mot est suranné. + +(Il sort.) + +VIOLA.--Cet original est assez sensé pour jouer le fou; et pour bien +faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe +l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité des personnes et les +circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dressé, fondre +sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail, +aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie qu'on montre à +propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit +leur sagesse. + +(Entrent sir Tobie et sir André.) + +SIR ANDRÉ.--Salut à vous, mon gentilhomme. + +VIOLA.--Et à vous, monsieur. + +SIR TOBIE.--Dieu vous garde, monsieur[52]. + +[Note 52: Les mots sont en français dans l'original.] + +VIOLA.--Et vous aussi; votre serviteur. + +SIR ANDRÉ.--J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme je suis le vôtre. + +SIR TOBIE.--Voulez-vous approcher de la maison? Ma nièce est fort +désireuse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire. + +VIOLA.--Je me rends chez votre nièce, monsieur; je veux dire qu'elle est +le but de mon voyage. + +SIR TOBIE.--Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement. + +VIOLA.--Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que +vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes. + +SIR TOBIE.--Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez. + +VIOLA.--Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes +prévenus. (_Entrent Olivia et Marie._) Excellente et parfaite dame, que +le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous! + +SIR ANDRÉ.--Ce jeune homme est un fameux courtisan. _Pleuvoir des +parfums!_ A merveille! + +VIOLA.--Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille +indulgente et libérale. + +SIR ANDRÉ.--_Des parfums! libérale! indulgente!_ Je veux avoir ces trois +mots tout prêts. + +OLIVIA.--Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre +seule. (_Sir Tobie, sir André et Marie sortent._) Donnez-moi votre main, +monsieur. + +VIOLA.--Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service. + +OLIVIA.--Quel est votre nom? + +VIOLA.--Césario est le nom de votre serviteur, belle princesse. + +OLIVIA.--Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le +monde, depuis qu'on a appelé compliments d'humbles mensonges. Vous êtes +le serviteur du comte Orsino, jeune homme. + +VIOLA.--Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement les +vôtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame. + +OLIVIA.--Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant à ses pensées, je +voudrais qu'elles fussent vides plutôt que pleines de moi! + +VIOLA.--Madame, je viens pour éveiller vos bonnes pensées en sa faveur. + +OLIVIA.--Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonné de +ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre +négociation j'aurais plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à +écouter l'harmonie des sphères. + +VIOLA.--Chère dame..... + +OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après votre dernière +apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que +je me suis trompée moi-même, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi. +Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer, +par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n'être pas à vous. +Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori +pour l'exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peut +concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, c'est +vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus +qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A présent, que je vous entende +me répondre. + +VIOLA.--Je vous plains. + +OLIVIA.--C'est déjà un pas vers l'amour. + +VIOLA.--Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience journalière +que très-souvent nous plaignons nos ennemis. + +OLIVIA.--Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde! +que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! S'il faut être la proie de +quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le +loup! (_L'heure sonne._) Cette horloge me reproche la perte que je fais +du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et +pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez +vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voilà votre +chemin à l'occident. + +VIOLA.--Eh bien! en route pour l'occident[53]. Que la grâce et la belle +humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de +rien pour mon maître? + +[Note 53: «_Westward ho!_» c'était le cri des mariniers de la Tamise à +cette époque, où elle servait de grande voie de communication pour les +habitants de Londres.] + +OLIVIA.--Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi? + +VIOLA.--Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes. + +OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous. + +VIOLA.--Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis. + +OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être. + +VIOLA.--Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, je +souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car maintenant je suis votre +jouet. + +OLIVIA.--Oh! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courroux +qui se peignent sur ses lèvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas +plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est +aussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, par +la virginité, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus +sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit, +ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet +aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un +motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion: +l'amour qu'on a cherché est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le +cherche vaut mieux. + +VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi +un coeur, une âme, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède, et que +jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame; +je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître. + +OLIVIA.--Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à +goûter son amour ce coeur qui le hait maintenant. + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Un appartement dans la maison d'Olivia. + +SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN. + +SIR ANDRÉ.--Non, par ma foi; je ne resterai pas une minute de plus. + +SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux; donne-moi ta raison. + +FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir André. + +SIR ANDRÉ.--Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer plus de faveurs au +serviteur du comte qu'elle ne m'en a jamais accordé; j'ai vu tout ce qui +s'est passé dans le verger. + +SIR TOBIE.--T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon vieux garçon, dis-moi +cela? + +SIR ANDRÉ.--Aussi clairement que je vous vois à présent. + +FABIAN.--C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle a pour vous. + +SIR ANDRÉ.--Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne? + +FABIAN.--Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, sir André, +sur les témoignages du jugement et de la raison. + +SIR TOBIE.--Et tous les deux ont été de grands juristes, bien avant que +Noé fût devenu marin. + +FABIAN.--Elle n'a fait un favorable accueil à ce page, en votre +présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller votre valeur endormie; +que pour vous mettre du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie. +Vous auriez dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries, tout +fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez pétrifié et rendu muet le +jeune page: voilà ce qu'on attendait de vous, et cela a été manqué; vous +avez laissé le temps effacer la double dorure de cette occasion; et vous +voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de ma maîtresse. Vous y +resterez suspendu comme un glaçon à la barbe d'un Hollandais, à moins +que vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative de +valeur ou de politique. + +SIR ANDRÉ.--S'il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit par +la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais autant être un +Browniste[54] qu'un politique. + +[Note 54: Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était +l'objet des quolibets du temps.] + +SIR TOBIE.--Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune sur la base +de la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte: bats-toi avec lui: +blesse-le en onze endroits: ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr +qu'il n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui puisse rendre +un homme recommandable aux yeux d'une femme comme la réputation de +valeur. + +FABIAN.--Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir André. + +SIR ANDRÉ.--Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter mon défi? + +SIR TOBIE.--Allons, écris-le d'une écriture martiale: sois tranchant et +court. Peu importe qu'il soit spirituel, pourvu qu'il soit éloquent, et +plein d'invention. Insulte-le avec toute la licence de l'encre. Si tu le +tutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant de +démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, fût-elle assez +grande pour servir de lit à la Ware, en Angleterre. Allons, à l'ouvrage! +qu'il y ait assez de fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives +avec une plume d'oie: allons, à l'oeuvre. + +SIR ANDRÉ.--Où vous retrouverai-je? + +SIR TOBIE.--Nous irons te demander au _cubiculo_[55]: va. + +(Sir André sort.) + +[Note 55: _Cubiculo_, dans la chambre à coucher.] + +FABIAN.--Voilà un bout d'homme qui vous est bien cher, sir Tobie. + +SIR TOBIE.--Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à concurrence de +deux mille écus ou quelque chose comme cela. + +FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui: mais vous ne la remettrez +pas à son adresse? + +SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je veux user de +tous les moyens pour exciter le jeune homme à y répondre. Je crois que +ni boeufs, ni câbles ne pourront jamais venir à bout de les joindre; +car, pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement autant +de sang dans son foie qu'il en faut pour embarrasser le pied d'une +mouche, je consens à manger le reste de la dissection. + +FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure de +grands symptômes de férocité. + +(Entre Marie.) + +SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couvée qui vient à +nous. + +MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieux +de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. Ce stupide Malvolio est +changé en païen, en vrai renégat: car il n'est point de chrétien, pour +peu qu'il veuille être sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais +croire à des extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas +jaunes. + +SIR TOBIE.--Et les jarretières en croix? + +MARIE.--De la plus ridicule manière; comme un pédant qui tient école +dans l'église.--Je l'ai suivi pas à pas, comme si j'eusse été son +assassin; il obéit de point en point à la lettre que j'ai laissé tomber +pour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus +de lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée encore des +Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. J'ai bien de la peine +à m'empêcher de lui lancer quelque chose à la tête. Je sais que ma +maîtresse lui donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira +encore, et le prendra pour une faveur signalée. + +SIR TOBIE.--Allons, mène-nous, mène-nous où il est. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Une rue. + +ANTONIO, SÉBASTIEN. + +SÉBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous déranger: mais puisque +vous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus. + +ANTONIO.--Je n'ai pu rester derrière vous: un désir, plus pénétrant que +l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé à marcher en avant. Et ce n'est +pas purement par besoin de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié, +quoiqu'elle soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre une plus +longue route; mais c'est aussi par inquiétude de ce qui pourrait vous +arriver dans votre voyage, à vous qui n'avez aucune connaissance de ce +pays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger sans +guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces motifs de crainte, m'a +engagé à vous suivre. + +SÉBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre que par des +remerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements. +Souvent les services de l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a +pas cours. Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez mieux +récompensé.--Que ferons-nous? Irons-nous voir ensemble les ruines de +cette ville? + +ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord aller voir votre +logement. + +SÉBASTIEN.--Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore d'ici à la +nuit: je vous en prie, allons récréer nos yeux par la vue des monuments, +des choses célèbres, qui donnent du renom à cette ville. + +ANTONIO.--Je vous demanderai de m'excuser. Je ne me promène point sans +danger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j'ai rendu +quelque service contre les galères du comte; et un service vraiment si +important, que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer d'affaire. + +SÉBASTIEN.--Probablement vous avez tué beaucoup de ses sujets. + +ANTONIO.--Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; quoique les +circonstances et la querelle nous missent bien en droit d'en venir à cet +argument sanglant. On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que +nous avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens de +notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu que moi seul qui ai +refusé; et à cause de cela, si j'étais surpris ici, je le payerais cher. + +SÉBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement. + +ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, monsieur, voilà +ma bourse: la meilleure auberge où vous puissiez loger, c'est à +_l'Éléphant_, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notre +repas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votre +curiosité en voyant la ville, vous me retrouverez là. + +SÉBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse? + +ANTONIO.--Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu'il +vous prendra envie d'acheter; et vos fonds, à ce que j'imagine, ne sont +pas destinés à de frivoles emplettes. + +SÉBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour une +heure. + +ANTONIO.--A _l'Éléphant_.... + +SÉBASTIEN.--Je m'en souviens bien. + + + +SCÈNE IV. + + +Le jardin d'Olivia. + +OLIVIA, MARIE. + +OLIVIA, _à part_.--J'ai envoyé après lui. Je suppose qu'il dise qu'il +viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui ferai-je? car la +jeunesse aime plus souvent à se faire acheter qu'elle ne se donne ou +ne se prête... Je parle trop haut.--Où est Malvolio?--Il est grave et +civil; et c'est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--Où est +Malvolio? + +MARIE.--Il vient, madame: mais dans un étrange accoutrement: il est +sûrement possédé, madame. + +OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague? + +MARIE.--Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.--Il serait +bon, madame, que vous fussiez entourée, s'il vient: car il est certain +que cet homme a la tête timbrée. + +OLIVIA.--Va le chercher. (_Marie sort._)--Je suis aussi insensée qu'il +peut l'être, si la folie gaie et la folie triste sont égales. (_Rentrent +Marie et Malvolio._) Eh bien! Malvolio? + +MALVOLIO.--Belle dame.... ho! ho! ho! + +OLIVIA.--Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une triste circonstance. + +MALVOLIO.--Triste, madame? Je pourrais être triste; ces jarretières +croisées causent toujours quelque obstruction dans le sang: mais +qu'est-ce que cela fait? Si elles plaisent à l'oeil d'une seule +personne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai: _Plaire à une +seule, c'est plaire à tout le monde_. + +OLIVIA.--Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il? + +MALVOLIO.--Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il y ait du jaune +à mes jambes.--Elle est tombée dans ses mains, et les ordres seront +exécutés. Je m'imagine que nous savons reconnaître sa belle main +romaine. + +OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio? + +MALVOLIO.--Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai te trouver! + +OLIVIA.--Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main si +souvent? + +MARIE.--Que faites-vous, Malvolio? + +MALVOLIO.--Répondre à vos questions? Oui, comme les rossignols répondent +aux corneilles. + +MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devant +madame? + +MALVOLIO.--_Ne t'effraye point de la grandeur?_--Cela est bien écrit. + +OLIVIA.--Que veux-tu dire par là, Malvolio? + +MALVOLIO.--_Quelques-uns naissent grands._ + +OLIVIA.--Quoi? + +MALVOLIO.--_D'autres parviennent à la grandeur._ + +OLIVIA.--Que dis-tu? + +MALVOLIO.--_Et il en est que la grandeur vient chercher d'elle-même._ + +OLIVIA.--Que le ciel te rétablisse! + +MALVOLIO.--_Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes._ + +OLIVIA.--Tes bas jaunes? + +MALVOLIO.--_Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées._ + +OLIVIA.--En jarretières croisées? + +MALVOLIO.--_Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le +veuilles._ + +OLIVIA.--Ma fortune est faite? + +MALVOLIO.--_Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu'un +serviteur._ + +OLIVIA.--Mais c'est une vraie folie de canicule. + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu: +il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bon +plaisir de Votre Seigneurie. + +OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (_Le domestique sort._)--Bonne +Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est mon oncle Tobie? Que +quelques-uns de mes gens le gardent à vue: je ne voudrais pas pour la +moitié de ma fortune qu'il lui arrivât quelque malheur. + +(Olivia sort avec Marie.) + +MALVOLIO _seul_.--Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? Pas moins que sir +Tobie, pour m'accompagner! Cela s'accorde parfaitement avec la lettre; +elle me l'envoie exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans la +lettre elle m'excite à cela. _Secoue ton humble poussière_, dit-elle: +_tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue +raisonne sur les affaires d'État, prends les airs d'un homme original_; +et ensuite elle me dicte la manière dont je dois m'y prendre: un visage +sérieux, un maintien digne, une prononciation lente, à la manière de +quelqu'un de grande considération, et le reste à l'avenant. Je l'ai +prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre de Jupiter: et que Jupiter me +rende reconnaissant!--Oui, et quand elle m'a quitté: _Qu'on veille +sur ce garçon! garçon_, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: mais +_garçon_. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme de +scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pas +la moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindre +incertitude.... Que peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut +s'interposer entre moi et la perspective de mes espérances. Allons, +c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de tout ceci, et je dois +lui en rendre grâces. + +(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.) + +SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? Quand tous les +diables de l'enfer seraient entrés dans ce petit corps, et que Légion +même le posséderait, je lui parlerai. + +FABIAN.--Le voici, le voici.--(_A Malvolio._) Comment vous va, monsieur? +Comment vous trouvez-vous, ami? + +MALVOLIO.--Éloignez-vous, je vous congédie.--Laissez-moi jouir de mon +particulier, retirez-vous. + +MARIE.--Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses entrailles d'une voix +sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous +prie de bien veiller sur lui. + +MALVOLIO.--Ha! ha! l'a-t-elle recommandé? + +SIR TOBIE.--Allez, allez; paix, paix! il faut que nous nous y prenions +doucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio? +Comment vous trouvez-vous? Allons, du courage, mon garçon; défie le +diable, souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain. + +MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites? + +MARIE.--Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme il +le prend à coeur? Prions Dieu qu'il ne soit pas ensorcelé. + +FABIAN.--Il faut porter de son urine à la sage-femme. + +MARIE.--Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas de faire dès demain +matin, si je vis. Ma maîtresse ne voudrait pas le perdre pour plus de +choses que je ne puis dire. + +MALVOLIO, _à Marie_.--Comment donc, mademoiselle? + +MARIE.--O mon Dieu! + +SIR TOBIE.--Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen. Ne vois-tu +pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui. + +FABIAN.--Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: doucement, doucement; +l'esprit est brutal, et il ne veut pas être traité brutalement. + +SIR TOBIE.--Eh bien! mon dindonneau, comment cela va-t-il? Comment +es-tu, mon poulet? + +MALVOLIO.--Monsieur? + +SIR TOBIE.--Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, mon garçon, il +ne sied pas à un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan; aux +enfers, l'infâme charbonnier[56]! + +[Note 56: Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte +grave.] + +MARIE.--Tâchez de lui faire dire ses prières; mon bon sir Tobie, +engagez-le à prier. + +MALVOLIO.--Mes prières, effrontée! + +MARIE.--Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas entendre parler de +rien de sacré. + +MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre! Vous êtes des têtes vides et +légères; je ne suis pas formé des mêmes éléments que vous: vous en +saurez davantage par la suite. + +(Il sort.) + +SIR TOBIE.--Est-il possible? + +FABIAN.--Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais bien le condamner +comme une fiction invraisemblable. + +SIR TOBIE.--Oh! son esprit tout entier s'est laissé prendre au piége. + +MARIE.--Allons, suivez-le à présent, de peur que notre projet ne +s'évente et ne se gâte. + +FABIAN.--En vérité, vous le rendrez fou. + +MARIE.--La maison n'en sera que plus tranquille. + +SIR TOBIE.--Allons, nous l'enfermerons dans une chambre obscure, +enchaîné. Ma nièce est déjà dans la persuasion qu'il est fou! Nous +pouvons continuer cette farce, pour notre amusement et sa pénitence, +jusqu'à ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à avoir +pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous te +couronnerons en qualité de femme habile à trouver des fous. Mais voyez, +voyez. + +(Entre sir André Ague-cheek.) + +FABIAN.--Nouvelle matière à divertissement pour le matin du premier +mai[57]. + +[Note 57: Jour consacré aux fêtes.] + +SIR ANDRÉ.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il y a du poivre +et du vinaigre. + +FABIAN.--Est-il bien insultant? + +SIR ANDRÉ.--S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le seulement. + +SIR TOBIE.--Donnez-moi. (_Sir Tobie lit._) _«Jeune homme, qui que tu +sois, tu n'es qu'un vil drôle._ + +FABIAN.--Bien, courageux! + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas dans tes +pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en donnerai aucune +raison._ + +FABIAN.--Bonne note! qui vous met hors de la prise de la loi. + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux +elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la gorge: ce n'est pas là la +raison pourquoi je te provoque en duel._ + +FABIAN.--Fort laconique, et d'une bêtise exquise. + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Je te surprendrai en chemin, retournant chez +toi, et là, s'il t'arrive de me tuer...._ + +FABIAN.--Fort bien! + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu me tueras comme un lâche et un vaurien._ + +FABIAN.--Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi. + +SIR TOBIE, _lisant_.--_«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci à l'une +de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la mienne; mais j'espère +mieux que cela, et ainsi songe à toi. Ton ami, selon que tu le +traiteras, et ton ennemi juré._ «ANDRÉ AGUE-CHEEK.» + +--Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne le +pourront pas davantage. Je veux la lui remettre. + +MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela: il a maintenant un +entretien avec madame et il va partir prochainement. + +SIR TOBIE.--Allons, sir André; attends-le au coin du verger, en vrai +prévôt: du plus loin que tu l'apercevras, dégaine; et en tirant ton +épée, jure à faire peur, car il arrive souvent qu'un effroyable serment, +prononcé d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut plus +d'applaudissements au courage que ne lui en auraient gagné les preuves +mêmes. Allons, pars. + +SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-moi le soin de jurer comme il faut. + +(Il sort.) + +SIR TOBIE.--Maintenant.... je ne lui donnerai pas la lettre; car les +manières du jeune gentilhomme me prouvent qu'il est intelligent et bien +élevé: la négociation où il est employé entre son maître et ma nièce +le confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre d'ignorance, +n'inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s'apercevrait +aisément qu'elle vient d'un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le +défi de bouche; je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un +brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge rendra crédule, je le +sais) la plus formidable idée de sa fureur, de sa science, de sa rage, +et de son impétuosité. Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils +se tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics. + +FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les ensemble, +jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et alors suivez-le. + +SIR TOBIE.--Je vais en attendant méditer quelque terrible message pour +rendre un défi. + +(Ils sortent.) + +(Entrent Olivia et Viola.) + +OLIVIA.--J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai exposé mon +honneur à trop bon marché. Il y a quelque chose en moi qui me reproche +ma faute; mais ma faute est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit +des reproches. + +VIOLA.--Les chagrins de mon maître tiennent la même conduite que votre +passion. + +OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; c'est mon portrait: +ne refusez pas; il n'a point de langue qui puisse vous être importune, +et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander que +je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans se compromettre, accorder +à une demande? + +VIOLA.--Rien autre chose que cette grâce: votre amour sincère pour mon +maître. + +OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous ai +donné? + +VIOLA.--Je vous tiendrai quitte. + +OLIVIA.--Allons, revenez demain; adieu: un démon qui te ressemblerait +pourrait conduire mon âme en enfer! + +(Elle sort.) + +(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.) + +SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde! + +VIOLA.--Et vous aussi, monsieur! + +SIR TOBIE.--Recours à tous les moyens que tu as de te défendre. De +quelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c'est ce que +j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sang +comme un chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte épée, +sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant est vif, habile, et +poussé par une haine mortelle. + +VIOLA.--Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme au +monde n'est en querelle avec moi: ma mémoire est bien nette et ne me +retrace pas la moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que ce +soit. + +SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure: ainsi, si vous +attachez quelque prix à votre vie, songez à vous bien mettre en garde; +car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner la +jeunesse, la vigueur, l'art et la fureur. + +VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce? + +SIR TOBIE.--Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec une rapière +sans brèche et sur un tapis[58]: mais c'est un démon dans une querelle +privée: il a déjà fait divorcer trois âmes et trois corps; et sa furie +est dans ce moment si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction +qu'il accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: _à toute +outrance_[59] est son mot; il faut la donner ou la recevoir. + +[Note 58: C'est un chevalier de salon: _Carpet-knight_.] + +[Note 59: «_Hob nob_, corruption de ces mots: _let it happen or not_.» +(STEEVENS.)] + +VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander à madame Olivia +quelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point un +duelliste. J'ai ouï parler de certaines gens qui suscitent exprès des +querelles aux autres, pour éprouver leur valeur: probablement que c'est +un homme de cette espèce. + +SIR TOBIE.--Non; son indignation vient d'une injure très-positive: ainsi +avancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point à la +maison, à moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez +avec autant de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votre +épée de son fourreau: car il faut vous battre, cela est certain; ou bien +renoncer à porter cette arme à votre côté. + +VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous en conjure, +rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l'ai +offensé, cela vient peut-être d'une négligence de ma part, mais non +certainement de mes intentions. + +SIR TOBIE.--Je le veux bien; seigneur Fabian, restez auprès de ce +gentilhomme jusqu'à mon retour. + +(Sir Tobie sort.) + +VIOLA.--De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de cette affaire? + +FABIAN.--Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité contre +vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je ne sais rien des +circonstances. + +VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme est-ce? + +FABIAN.--Son air ne promet rien d'extraordinaire, et l'on ne lit point +sur sa figure ce que vous le trouverez être en éprouvant sa valeur. +C'est l'adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plus +dangereux, que vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous +que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix avec lui, si je +puis. + +VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes qui +aimeraient beaucoup mieux faire société avec messire le curé qu'avec +messire le chevalier; peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage. + +(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.) + +SIR TOBIE.--Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai jamais vu un tel +champion. J'ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout; il m'a +porté la botte, et d'une rapidité de mouvement si dangereuse qu'il est +impossible de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement +que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu'il a +été le maître d'armes du sophi. + +SIR ANDRÉ.--La peste l'étouffe; je ne veux point avoir affaire à lui. + +SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian a +bien de la peine à le retenir là-bas. + +SIR ANDRÉ.--Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si vaillant, et si +consommé dans l'escrime, je l'aurais vu damné avant de le défier. S'il +veut laisser passer l'affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet. + +SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition; restez ici, faites +bonne contenance; cela finira, j'espère, sans perte d'âmes. (_A part._) +Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous. +(_Rentrent Fabian et Viola._)--(_A Fabian._) J'ai son cheval pour +apaiser la querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un +diable. + +FABIAN, à _sir Tobie_.--Il a de lui une idée tout aussi formidable, et +il est haletant et pâle, comme s'il avait un ours sur les talons. + +SIR TOBIE, _à Viola_.--Il n'y a point de remède. Il faut qu'il se batte +avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi depuis sur sa querelle, +et il trouve à présent qu'à peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi, +dégainez seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il ne +vous blessera pas. + +VIOLA.--Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne leur dise tout +ce qu'il me manque pour être un homme. + +FABIAN.--Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux. + +SIR TOBIE, _à sir André_.--Allons, sir André, il n'y a pas de remède, +il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme ne poussera qu'une botte +contre vous, pour sauver son honneur: il ne peut, par les lois du duel, +s'en dispenser: mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat, +qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde. + +SIR ANDRÉ.--Dieu veuille qu'il tienne sa parole! + +(Il tire l'épée.) + +VIOLA.--Je vous assure que c'est contre ma volonté. + +(Elle tire l'épée.) + +(Entre Antonio.) + +ANTONIO, _à sir André_.--Remettez votre épée: si ce jeune gentilhomme +vous a fait quelque insulte, j'en prends la faute sur moi. Si vous +l'offensez, je vous défie en son nom, j'embrasse sa défense et vous +attaque. + +(Dégaînant.) + +SIR TOBIE, _à Antonio_.--Vous, monsieur? Quoi! qui êtes-vous? + +ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l'amour de ce jeune cavalier, +fera plus encore que vous ne l'avez entendu se vanter à vous de faire. + +SIR TOBIE.--Si vous êtes un _entrepreneur_[60], je suis à vous. + +(Il tire l'épée.) + +(Entrent les officiers de justice.) + +[Note 60: _Undertaker_ devint un terme satirique à l'occasion que voici. +A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale que le roi +avait été engagé à convoquer le parlement par certaines personnes qui +avaient entrepris (_undertaken_) de favoriser les vues du roi par leur +influence dans la Chambre des communes. On les appela _undertakers_; la +chose devint si sérieuse que le roi jugea nécessaire de dissuader le +peuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue à cette occasion. +Peut-être aussi _undertaker_ n'est-il ici que pour désigner ces +bretteurs de profession qui se chargent des affaires des autres.] + +FABIAN.--Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers de justice. + +SIR TOBIE, _à Antonio_.--Je serai à vous tout à l'heure. + +VIOLA, _à sir André_.--Je vous prie, monsieur, remettez votre épée, si +c'est votre bon plaisir. + +SIR ANDRÉ.--Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à ce que je vous +ai promis, je vous réponds de tenir ma parole. Il vous portera bien +doucement, et il a la bouche fine. + +PREMIER OFFICIER.--Voilà l'homme; faites votre devoir. + +SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrête à la requête du comte Orsino. + +ANTONIO.--Vous vous méprenez, monsieur. + +PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vos +traits, quoique vous n'ayez pas maintenant le bonnet de marin sur la +tête.--Emmenez-le: il sait que je le connais bien. + +ANTONIO, _à Viola_.--Je suis forcé d'obéir.--Voilà ce qui m'arrive +en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède. Je saurai me tirer +d'affaire: vous, que ferez-vous? Maintenant la nécessité me force de +vous demander ma bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir +rien faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous restez confondu; +allons, consolez-vous. + +SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons. + +ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent. + +VIOLA.--Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération de +l'intérêt généreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touché +aussi de l'accident qui vous arrive, vous prêter quelque chose de mes +minces et modiques ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose; +je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà la moitié de ma +bourse. + +ANTONIO.--Voulez-vous me refuser à présent? Est-il possible que +mes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader? +N'insultez pas à mon infortune, de crainte que le ressentiment ne me +pousse à l'inconséquence de vous reprocher les services que je vous ai +rendus. + +VIOLA.--Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais ni au son de +voix, ni à vos traits; je hais plus dans un homme l'ingratitude que le +mensonge, la vanité, le bavardage, l'ivrognerie, ou tout autre trace de +vice, dont le germe impur corrompt notre sang. + +ANTONIO.--O ciel! + +SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous. + +ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyez +là, je l'ai arraché à la mort qui l'avait déjà à moitié englouti; je +l'ai secouru avec l'affection la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à +lui, séduit par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais, le +plus respectable mérite. + +SECOND OFFICIER.--Qu'est-ce que cela nous fait? Le temps se +passe.--Allons. + +ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!--Sébastien, +tu fais tort à ton beau visage.--Il n'est dans la nature de véritables +difformités que celles de l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que +l'ingrat. La vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans +une belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a décoré à +l'extérieur. + +PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou; emmenez-le sans +délai.--Allons, allons, monsieur. + +ANTONIO.--Conduisez-moi. + +(Les officiers emmènent Antonio.) + +VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d'une passion si vive qu'il +croit ce qu'il dit, je n'en fais pas autant. Oh! réalise-toi, illusion; +réalise-toi! que je sois en effet prise ici pour mon cher frère! + +SIR TOBIE.--Approche, chevalier; approche, Fabian; nous nous dirons tout +bas un ou deux couplets de sages sentences. + +VIOLA.--Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère vit encore dans +mon image. Oui, c'étaient bien là les traits de mon frère; et il était +toujours vêtu de cette façon: même couleur, mêmes ornements; car +je l'imite en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc +compatissante, et les flots savent s'attendrir! + +(Elle sort.) + +SIR TOBIE.--Voilà un jeune homme sans honneur et bien méprisable: il est +plus poltron qu'un lièvre; sa malhonnêteté se manifeste en laissant ici +son ami dans le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant +à sa poltronnerie, interrogez Fabian. + +FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu'au +scrupule. + +SIR ANDRÉ.--Ma foi, je veux courir après lui et le battre. + +SIR TOBIE.--C'est cela, étrillez-le d'importance; mais ne tirez pas +l'épée. + +SIR ANDRÉ.--Et je ne la tire pas non plus. + +(Sir André sort.) + +FABIAN.--Allons, voyons le dénoûment. + +SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait qu'il +n'arrivera rien encore. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +La rue, devant la maison d'Olivia. + +_Entrent_ SÉBASTIEN et LE BOUFFON. + +LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous qu'on +m'a envoyé chercher? + +SÉBASTIEN.--Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi de ta +personne. + +LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans doute, je ne vous +connais pas; et je ne vous suis pas envoyé par ma maîtresse pour vous +dire de venir lui parler, et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce +nez n'est pas à moi non plus?--Non, tout ce qui est n'est pas. + +SÉBASTIEN.--Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connais +point. + +LE BOUFFON.--_Exhaler ma folie!_ Il a entendu dire ce mot par quelque +grand homme, et maintenant il l'applique à un fou. _Exhaler ma folie!_ +J'ai bien peur que ce grand lourdaud, qu'on appelle le monde, +ne devienne tout à fait badaud. Je vous en prie instamment, +débarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je dois +exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous allez venir? + +SÉBASTIEN.--Je t'en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi; voilà +de l'argent pour toi: si tu restes plus longtemps, je te payerai d'une +plus mauvaise monnaie. + +[Note 61: Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pour +un lieu de débauche.] + +LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages qui +donnent de l'argent aux fous savent se procurer des décisions favorables +après un marché de quatorze ans. + +(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.) + +SIR ANDRÉ, _prenant Sébastien pour Viola_.--Quoi! je vous rencontre +encore ici, monsieur? Voilà pour vous! + +(Il frappe Sébastien.) + +SÉBASTIEN.--Et voilà pour toi (_il le lui rend_), et encore, et encore! +Tout le monde est-il fou ici? + +SIR TOBIE.--Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée par-dessus la +maison. + +LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite à ma maîtresse. +Je ne voudrais pas être dans l'un de vos habits pour deux sous. + +(Il sort.) + +SIR TOBIE, _contenant Sébastien_.--Allons, monsieur, arrêtez. + +SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre d'une autre façon +pour l'arranger; j'aurai contre lui une action en batterie pour peu +qu'il y ait des lois en Illyrie; quoique je l'aie frappé le premier, +cela ne fait rien à la chose. + +SÉBASTIEN.--Ôtez votre main. + +SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lâcherai point. Allons, mon +jeune soldat, rengaînez votre fer. Vous êtes bien échauffé. Allons. + +SÉBASTIEN.--Je veux me débarrasser de toi. (_Il se dégage._) Que veux-tu +à présent? Si tu oses me provoquer encore, tire ton épée. + +SIR TOBIE.--Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que je te tire une ou +deux onces de ce sang insolent. + +(Ils tirent l'épée et se battent.) + +(Entre Olivia.) + +OLIVIA.--Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, arrêtez. + +SIR TOBIE.--Madame? + +OLIVIA.--Sera-ce toujours la même chose? Homme grossier, fait pour +habiter les montagnes et les cavernes sauvages, où jamais l'on +n'enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fâchez pas, cher +Césario.--Brutal, sortez. (_Sir Tobie et sir André sortent._)--(_A +Césario._) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non +la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contre +votre tranquillité. Venez avec moi dans ma maison, et après que je vous +aurai conté combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous ne +ferez que rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Ne +me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé mon pauvre coeur en +votre personne. + +SÉBASTIEN.--A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté s'en va l'eau? Ou +je suis fou, ou tout ceci est un songe!--Que mon imagination plonge +ainsi mes sens dans le Léthé! et si c'est un songe, que je dorme +toujours! + +OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie; je voudrais que vous vous +laissassiez conduire par mes conseils. + +SÉBASTIEN.--Madame, je le veux bien. + +OLIVIA.--O redites-le, et faites-le! + + + +SCÈNE II + + +Appartement dans la maison d'Olivia. + +MARIE et LE BOUFFON. + +MARIE.--Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette barbe; fais-lui +croire que tu es messire Topas, le curé: fais-le croire promptement; je +vais pendant ce temps-là chercher sir Tobie. + +(Marie sort.) + +LE BOUFFON.--Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser; et je voudrais +être le premier qui se fût jamais travesti sous une pareille robe. Je ne +suis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour +être réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il est honnête +homme, et qu'il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant que +si l'on disait qu'il est un homme sage et un grand savant. Voici les +confédérés qui viennent. + +(Entrent sir Tobie Belch et Marie.) + +SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bénisse, monsieur le curé. + +LE BOUFFON.--_Bonos dies_[62], sir Tobie; car de même que le vieil +ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume ni encre, dit fort +ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc[63] _ce qui est, est_[64]; de +même, moi, étant monsieur le curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce +cela, si ce n'est cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est? + +[Note 62: D'heureux jours.] + +[Note 63: Tragédie de _Gorboduc_, par le comte Dorset.] + +[Note 64: Argument de l'école, tourné en ridicule.] + +SIR TOBIE, _indiquant Malvolio_.--A lui, messire Topas. + +LE BOUFFON.--Holà, dis-je! La paix soit dans cette prison! + +SIR TOBIE.--Le coquin contrefait à merveille; c'est un adroit coquin. + +MALVOLIO, _dans une chambre_.--Qui appelle là? + +LE BOUFFON.--Messire Topas le curé, qui vient visiter Malvolio le +lunatique. + +MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, allez +trouver madame. + +LE BOUFFON.--Hors d'ici, démon hyperbolique! comme tu tourmentes ce +malheureux! Ne parles-tu donc jamais que de dames? + +SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le curé. + +MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n'a fait tant de tort à un homme: +bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou; ils m'ont mis ici +dans une horrible obscurité. + +LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle des noms les plus +modérés, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter poliment +le diable lui-même: tu dis que la maison est ténébreuse? + +MALVOLIO.--Comme l'enfer, messire Topas. + +LE BOUFFON.--Elle a des fenêtres cintrées qui sont transparentes +comme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sont +reluisantes comme l'ébène, et tu te plains que le passage de la lumière +soit obstrué? + +MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous dis qu'il fait +noir dans cette maison. + +LE BOUFFON.--Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, qu'il n'y a point +d'autres ténèbres que l'ignorance; et tu y es enfoncé plus avant que les +Égyptiens dans leur brouillard.. + +MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l'ignorance, +l'ignorance fût-elle noire comme l'enfer; et je dis que jamais homme +ne fut aussi indignement traité. Je ne suis pas plus fou que vous; +mettez-moi à l'épreuve par quelque question régulière. + +LE BOUFFON.--Quelle est l'opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages? + +MALVOLIO.--Que l'âme de notre grand'mère pourrait bien loger dans le +corps d'un oiseau. + +LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion? + +MALVOLIO.--J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve nullement son +opinion. + +BOUFFON.--Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras l'opinion de +Pythagore avant que je te croie dans ton bon sens; et tu craindras de +tuer une bécasse, de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons, +porte-toi bien. + +MALVOLIO.--Messire Topas! messire Topas! + +SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas! + +LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65]. + +[Note 65: Bon pour toutes les friponneries. «_Tu hai mantillo da ogni +acqua._» Et aussi le mot _water_, eau, peut être pris dans le sens qu'y +attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.] + +MARIE.--Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe il ne te voit pas. + +SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tu +viendras me rendre compte de l'état où tu l'auras trouvé. Je voudrais +que nous fussions tous heureusement quittes de ce méchant tour. Si on +peut lui rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela fût +déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je ne peux conduire +cette farce jusqu'au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre. + +(Il sort avec Marie.) + +LE BOUFFON, _chantant_. + + Allons, Robin, joyeux Robin, + Dis-moi comment va ta maîtresse. + +MALVOLIO.--Fou! + +LE BOUFFON, _chantant_. + + Ma maîtresse est par ma foi une cruelle. + +MALVOLIO.--Fou! + +LE BOUFFON. + + Hélas! pourquoi l'est-elle? + +MALVOLIO.--Fou, réponds-moi donc. + +LE BOUFFON. + + C'est qu'elle en aime un autre. + +Qui m'appelle ici? + +MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mériter de moi, procure-moi +de la lumière, une plume, de l'encre et du papier: comme je suis +gentihomme, je t'en serai reconnaissant toute ma vie. + +LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio? + +MALVOLIO.--Oui, mon bon fou. + +LE BOUFFON.--Hélas! monsieur, comment avez-vous perdu l'usage de vos +cinq sens? + +MALVOLIO.--Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté d'une manière aussi +indigne: je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou. + +LE BOUFFON.--Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes donc fou, si vous +n'êtes pas plus dans votre bon sens qu'un fou. + +MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici; ils me tiennent dans +l'obscurité, ils m'envoient des ministres, des ânes, et font tout ce +qu'ils peuvent pour me faire perdre la raison. + +LE BOUFFON.--Faites bien attention à ce que vous dites: le ministre est +ici présent. (_Le Bouffon aussitôt varie sa voix et contrefait dans +l'obscurité celle du ministre._)--Malvolio, Malvolio, que le ciel +veuille te rendre la raison! Tâche de dormir, et laisse là ton vain +babil. + +MALVOLIO.--Messire Topas! + +LE BOUFFON, _même jeu_.--Ne perdez point de paroles avec lui, mon +garçon.--Qui, moi, monsieur? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avec +vous, bon messire Topas!--Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!--Je le ferai, +monsieur, je le ferai. + +MALVOLIO.--Fou! fou! fou! réponds-moi donc. + +LE BOUFFON, _reprenant son ton naturel_.--Hélas, monsieur, un peu de +patience. Que dites-vous, monsieur? On me gronde, parce que je vous +parle. + +MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter de la lumière et un peu +de papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu'homme qui soit +dans toute l'Illyrie. + +LE BOUFFON.--Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur! + +MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d'encre, de papier +et de lumière, et ensuite porte à madame ce que j'aurai écrit. Ce +message te sera plus avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais +portée. + +LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi la +vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou si vous ne faites que le +contrefaire? + +MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis la vérité. + +LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu'un homme soit fou que +je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumière, du papier +et de l'encre. + +MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes à ta récompense. Je t'en +prie, va. + +LE BOUFFON _sort en chantant_. + + Je suis parti, monsieur; + Et dans un moment, monsieur, + Je vous rejoins + Dans un clin d'oeil, + Pour pourvoir à vos besoins; + + Comme l'antique fou, + Qui, avec une dague de bois: + Dans sa colère et sa rage, + Crie: _Ah! ah!_ au diable, + Comme un enfant insensé: + _Rogne tes ongles, papa!_ + Adieu, écume d'un honnête homme. + + + +SCÈNE III + + +Le jardin d'Olivia. + +_Entre_ SÉBASTIEN. + +SÉBASTIEN.--C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. Voilà bien +la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la vois; et quoique je sois +plongé dans l'étonnement, je ne suis pas dans le délire. Où est donc +Antonio? Je n'ai pu le découvrir à _l'Éléphant_: et cependant il y avait +été et on y croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses +conseils pourraient maintenant me rendre des services d'or; car quoique +ma raison remontre bien à mes sens que tout ceci peut bien être une +méprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers de +cette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement +ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à chercher +querelle à ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf que +je sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l'était, elle +serait incapable de gouverner sa maison, de commander à ses gens, de +prendre en mains les affaires, et de les expédier avec cette suite, +cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite: il y a +là-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame. + +(Entre Olivia avec un prêtre.) + +OLIVIA.--Ne blâmez point cette précipitation de ma part. Si vos +intentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans la +chapelle voisine: là, devant lui et sous ces lambris sacrés, engagez-moi +la pleine assurance de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop +défiante puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre union jusqu'au +moment où vous trouverez bon de la rendre publique; et alors nous +célébrerons nos noces comme il convient à ma naissance.--Que dites-vous? + +SÉBASTIEN.--Je suis prêt à suivre ce saint homme, et à vous accompagner; +et quand une fois je vous aurai juré fidélité, je vous serai toujours +fidèle. + +OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon père. Et que le ciel +éclaire d'une lumière propice l'acte que je veux accomplir! + +(Ils sortent tous trois.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +La rue devant la maison d'Olivia. + +LE BOUFFON et FABIAN. + +FABIAN.--Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir sa lettre. + +LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autre +requête. + +FABIAN.--Tout ce que tu voudras. + +LE BOUFFON.--Ne demandez pas à voir cette lettre. + +FABIAN.--Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, pour récompense, +me redemander mon chien. + +(Entrent le duc, Viola, et suite.) + +LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia? + +LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de sa +maison. + +LE DUC.--Je te connais bien: eh bien! comment t'en va, mon garçon? + +LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mes +amis. + +LE DUC.--C'est précisément le contraire; bien pour tes amis. + +LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal. + +LE DUC.--Comment l'entends-tu? + +LE BOUFFON.--Eh! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un âne; +au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un âne: en +sorte que, grâce à mes ennemis, je profite dans la connaissance de +moi-même, tandis que mes amis me trompent; bref, si les conséquences +sont comme les baisers, quatre négations équivalent à deux +affirmations[66]. Voilà pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pour +mes ennemis. + +[Note 66: Apparemment allusion aux _non_ d'une jeune fille, qui veulent +souvent dire oui.] + +LE DUC.--Ton explication est excellente. + +LE BOUFFON.--Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il vous plaise d'être un +de mes amis. + +LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: voilà de l'or. + +LE BOUFFON.--Si ce n'est que cela aurait l'air de _duplicité_, monsieur, +je voudrais que vous pussiez redoubler. + +LE DUC.--Ah! tu me donnes là un mauvais conseil. + +LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pour +cette seule fois, et laissez obéir la chair et le sang. + +LE DUC.--Allons, je veux bien être assez grand pécheur pour me rendre +coupable de _duplicité_: voilà une seconde pièce. + +LE BOUFFON.--_Primo, secundo, tertio_, c'est un beau jeu, et le vieux +proverbe dit que la troisième fois paye pour toutes les autres: les +_triples_, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure; et les cloches de +Saint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, _une, deux, trois_. + +LE DUC.--Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. Si tu veux faire +savoir à ta maîtresse que je suis ici pour lui parler, et l'amener avec +toi, cela pourrait encore réveiller ma générosité. + +LE BOUFFON.--Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité, jusqu'à ce +que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous +crussiez que mon désir d'avoir est le péché de convoitise. Mais comme +vous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité fasse un +somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure. + +(Le bouffon sort.) + +(Entrent Antonio et officiers de justice.) + +VIOLA.--Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé. + +LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernière fois +que je l'ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée du +combat. Il était le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait +pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda +avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie +même, et le parti vaincu, poussèrent des cris d'admiration à sa +gloire.--De quoi s'agit-il? + +PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit _le Phénix_ et +sa cargaison, à son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta à +l'abordage du _Tigre_, dans le combat où votre jeune neveu Titus perdit +une jambe: nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière, +dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenance +comme un désespéré. + +VIOLA.--Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée pour ma +défense; mais il a fini par m'adresser un discours si étrange que je ne +puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire. + +LE DUC, _à Antonio_.--Insigne pirate, voleur d'eau salée, quelle audace +insensée t'a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis +à des conditions si sanglantes et si cruelles? + +ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que +vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il +soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino. +C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce jeune homme, +qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui +l'ai arraché aux gouffres écumants d'une mer furieuse: il avait fait +naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai +encore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve, +en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, par pur amour +pour lui, que je me suis exposé au danger d'entrer dans cette ville +ennemie. J'ai tiré l'épée pour le défendre quand il était attaqué; +et c'est là que j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide +dissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m'a +renié pour être de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil +comme un étranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refusé +de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se servir +il n'y avait pas une demi-heure. + +VIOLA.--Comment cela peut-il être? + +LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville? + +ANTONIO.--D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis trois +mois, sans nous être quittés d'un instant, d'une seule minute, ni le +jour ni la nuit. + +(Entre Olivia avec sa suite.) + +LE DUC.--Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel qui se promène +sur la terre. (_A Antonio_.) Quant à toi, mon ami, ce que tu dis est +de la démence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attaché à mon +service.--Mais nous reparlerons tout à l'heure.--Qu'on l'emmène à +l'écart. + +OLIVIA.--Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia ne peut lui +accorder, en quoi puis-je lui rendre service?--Césario, vous ne me tenez +pas votre parole. + +VIOLA.--Madame? + +LE DUC.--Aimable Olivia. + +OLIVIA.--Que dites-vous, Césario?--Mon cher seigneur.... + +VIOLA.--Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose silence. + +OLIVIA.--Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il est aussi +dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des hurlements après la +musique. + +LE DUC.--Toujours aussi cruelle? + +OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur. + +LE DUC.--Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon +coeur offrir à vos autels ingrats et défavorables les voeux les plus +fidèles que la dévotion ait jamais offerts! Que dois-je faire? + +OLIVIA.--Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir. + +LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire, +comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je +pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce +de la noblesse.--Écoutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez +ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument qui me +chasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran +au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous +aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement, +je l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédain +qu'on montre à son maître.--Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur +est mûr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et +déchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe. + +[Note 67: Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis de +Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée. +Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant +pour sa maîtresse, l'enferma dans une caverne, avec son trésor. La +coutume de ces barbares était de tuer en même temps qu'eux tous ceux +qui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde. +Thyamis se trouvant entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle +à haute voix, en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et, +suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première +personne qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est +Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)] + +(Il fait quelques pas pour s'en aller.) + +VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec +plaisir pour vous rendre le repos. + +(Elle va pour suivre le duc.) + +OLIVIA.--Où va Césario? + +VIOLA.--Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma +vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, ô +vous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour. + +OLIVIA.--Hélas! malheureuse que je suis, comme je suis trompée! + +VIOLA.--Qui vous trompe? qui vous outrage? + +OLIVIA.--T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si longtemps que...? +Allez chercher le saint père. + +(Un domestique sort.) + +LE DUC, _à Viola_.--Allons, viens. + +OLIVIA.--Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario, mon époux, +arrête. + +LE DUC.--Votre époux? + +OLIVIA.--Oui, mon époux: peut-il le nier? + +LE DUC, _à Viola_.--Tu serais son époux, misérable. + +VIOLA.--Non, seigneur; non pas moi. + +OLIVIA.--Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer ta +propriété. Ne crains point, Césario: prends possession de ta fortune. +Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que tu +redoutes.--(_Entre le prêtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon +père, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici +ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l'obscurité, et que +les circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui, +dites ce que vous savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme +et moi. + +LE PRÊTRE.--Un contrat d'union éternelle, confirmé par vos mains +jointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié par +l'échange de vos anneaux: toutes les cérémonies de cet engagement ont +été scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis +lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon tombeau que de +l'espace de deux heures. + +LE DUC, _à Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand +le temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête? ou ta perfidie +grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un +autre te feront tomber toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire +tes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais. + +VIOLA.--Seigneur, je vous proteste.... + +OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu +de tes craintes exagérées. + +(Entre sir André la tête fendue.) + +SIR ANDRÉ.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un à +l'instant à sir Tobie. + +OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc? + +SIR ANDRÉ.--Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage de +sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres +pour être chez moi. + +OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André? + +SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l'avions +pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarné. + +LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario? + +SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie! le voilà ici.--Oui, vous m'avez fendu +la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par +l'instigation de sir Tobie. + +VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais je ne vous ai fait +aucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet: mais +je vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure. + +SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m'avez +blessé; je crois que vous ne faites pas cas d'une tête ensanglantée. +(_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui +vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il +n'avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre +manière qu'il n'a fait. + +LE DUC.--Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous donc? + +SIR TOBIE.--Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.--(_Au fou._) +Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds, sot? + +LE BOUFFON.--Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d'une heure. Ses +yeux étaient fermés à huit heures du matin. + +SIR TOBIE.--Eh bien! c'est un drôle; et après un _passamezze_ et une +pavane[68], ce que je hais le plus, c'est un drôle qui s'enivre. + +[Note 68: Danses d'un caractère sérieux.] + +OLIVIA.--Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs personnes? + +SIR ANDRÉ.--Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous ferons panser +ensemble. + +SIR TOBIE.--Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat, drôle!... drôle à la +face effilée, buse! + +(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.) + +(Sébastien entre.) + +OLIVIA.--Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure. + +SÉBASTIEN.--Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre parent; mais +eût-il été mon propre frère, je n'aurais pu en faire moins, avec +prudence et sûreté. Vous jetez sur moi un regard étrange, qui me fait +sentir que je vous ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des +serments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps. + +LE DUC.--Une même figure, une même voix, un même habillement, et deux +personnes! C'est une perspective naturelle qui existe et n'existe +pas[69]. + +[Note 69: «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les +jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur ensemble +et à un certain point de vue, une figure régulière avec laquelle ils +n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple le kaléidoscope.] + +SÉBASTIEN.--Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles tortures, dans +quels cruels tourments j'ai passé les heures qui se sont écoulées depuis +que je t'ai perdu! + +ANTONIO.--Êtes-vous Sébastien? + +SÉBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio? + +ANTONIO.--Comment t'es-tu partagé? Une pomme, coupée en deux, ne donne +pas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel est +Sébastien? + +OLIVIA.--Cela tient du prodige! + +SÉBASTIEN.--Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frère, et +je ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d'être +à la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des +flots a engloutie. (_A Viola._) Par charité, quelle parenté avez-vous +avec moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille? + +VIOLA.--Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: j'avais +aussi pour frère un Sébastien: telle était sa physionomie, tels étaient +ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits +peuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pour +nous effrayer. + +SÉBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions +matérielles que j'ai puisées dans le sein de ma mère. S'il était vrai +que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur +vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée. + +VIOLA.--Mon père avait un signe sur le front. + +SÉBASTIEN.--Et le mien aussi. + +VIOLA.--Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années +depuis sa naissance. + +SÉBASTIEN.--Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! Il finit en effet +le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma +soeur. + +VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre bonheur mutuel que cet +habillement d'homme et ce costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être +convaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortune +s'accorde et concourt à prouver que je suis Viola: et pour te le +confirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville, +et chez qui sont déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux +secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte; et depuis ce +moment, tous les événements de mon histoire se sont passés entre cette +dame et ce seigneur. + +SÉBASTIEN, _à Olivia_.--Il résulte de là, madame, que vous vous êtes +méprise; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vous +unir à une fille; sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous +êtes fiancée à la fois avec une fille et avec un homme. + +LE DUC, _à Olivia_.--Ne restez point confondue: son sang est noble. +Si tout cela est vérité, comme le montrent jusqu'ici les apparences, +j'aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(_A Viola_.) Jeune homme, +tu m'as dit mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant que tu +m'aimes. + +VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit; et je +garderai aussi fidèlement dans mon coeur tous ces serments, que ce globe +garde le feu qui sépare le jour de la nuit. + +LE DUC.--Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes habits de femme. + +VIOLA.--Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a mes vêtements de +fille; il est maintenant en prison pour quelque affaire à la requête de +Malvolio, gentilhomme attaché au service de madame. + +OLIVIA.--Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio. Et +pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que ce pauvre gentilhomme est +en démence. (_Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre._) Un accès +de folie des plus violents, que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma +mémoire l'idée de la sienne.--Comment est-il, drôle? + +LE BOUFFON.--En vérité, madame, il tient Belzébuth à bout de bras, +autant qu'un homme dans son état puisse le faire: il vous a écrit ici +une lettre que je devais vous rendre ce matin; mais comme les épîtres +d'un fou ne sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel temps +elles sont remises à leur adresse. + +OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la. + +LE BOUFFON.--Attendez-vous donc à être édifiée, quand le fou remet la +lettre d'un insensé.--(_Lisant._) «_Par le Seigneur, madame....._» + +OLIVIA.--Comment, es-tu fou? + +LE BOUFFON.--Non, madame: je ne fais que lire de la folie. Si vous +voulez qu'elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prêter vous-même +une voix. + +OLIVIA.--Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison. + +LE BOUFFON.--C'est ce que je fais, madame. Pour représenter en lisant +l'état de son esprit, il faut le lire comme je fais: ainsi attention, ma +princesse, et prêtez l'oreille. + +OLIVIA, _à Fabian_.--Lis-la, toi, maraud. + +FABIAN _prend la lettre et lit_.--«Par le Seigneur, madame, vous me +faites injure, et le monde en sera instruit; quoique vous m'ayez fait +mettre dans les ténèbres, et que vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle +l'empire sur moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que +vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a excité à prendre +le maintien que j'ai emprunté, et cette lettre me servira, j'en suis +certain, ou à me faire rendre justice, ou à vous couvrir de honte. +Pensez de moi ce qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je +vous dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu. + +«MALVOLIO, _qu'on a traité en insensé_.» + +OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre? + +LE BOUFFON.--Oui, madame. + +LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie. + +OLIVIA.--Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté: amenez-le ici. +Seigneur, laissons ces soins à d'autres temps, et daignez me vouloir +autant de bien comme soeur que comme épouse; qu'un seul et même jour +couronne cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais. + +LE DUC.--Madame, je suis très-disposé à accepter votre offre. (_A +Viola._) Votre maître vous tient quitte; et pour les services que vous +lui avez rendus, si opposés au caractère de votre sexe, si au-dessous de +votre éducation et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous +m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main: vous serez +désormais la maîtresse de votre maître. + +OLIVIA.--Ma soeur? Oui, vous l'êtes. + +(Fabian amène Malvolio.) + +LE DUC.--Est-ce là le fou? + +OLIVIA.--Oui, seigneur, c'est lui-même.--Eh bien! Malvolio? + +MALVOLIO.--Madame, vous m'avez fait un outrage, un insigne outrage. + +OLIVIA.--Moi, Malvolio? Non. + +MALVOLIO.--Vous, madame, vous-même, je vous en prie, lisez cette lettre. +Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit là votre écriture. Écrivez +autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour le +style; ou dites que ce n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage; +vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et +dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donné tant +de marques irrécusables de faveur, pourquoi vous m'avez recommandé de +vous aborder en souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas +jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux gens de bas +étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce +rôle par obéissance, vous avez souffert qu'on m'emprisonnât dans une +maison ténébreuse, où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la +dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée? +Dites-moi pourquoi? + +OLIVIA.--Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, je +l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup à la mienne: mais, sans aucun +doute, c'est la main de Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est +elle qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et aussitôt +après je vous ai vu venir le sourire sur les lèvres, et mis de la +manière qu'on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie, +apaisez-vous; c'est un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous +jouer là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les auteurs, vous +serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause. + +FABIAN.--Daignez, madame, m'écouter un moment, et ne permettez-pas +qu'aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cette +heure fortunée, dont les aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans +l'espérance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchement +que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons comploté cette farce contre +Malvolio que voilà, pour nous venger de certains procédés incivils et +brutaux que nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la +lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en récompense, il +l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont été la suite +méritent plutôt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien +peser avec justice les torts réciproques dont les deux parties ont à se +plaindre. + +OLIVIA.--Hélas! pauvre homme, comme ils se sont moqués de toi! + +LE BOUFFON.--Quoi! _il est des hommes qui naissent dans la grandeur, +d'autres qui parviennent à la grandeur, et d'autres que la grandeur +vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)_ J'ai fait un rôle, monsieur, +dans cet intermède; oui, j'ai fait un certain messire Topas, monsieur: +mais qu'est-ce que cela fait?--_Par le Seigneur, fou, je ne suis pas +insensé._ Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: «_Madame, pourquoi +riez-vous des platitudes de ce fou? Si vous ne riiez pas, il aurait +un bâillon dans la bouche._» C'est ainsi que les pirouettes du temps +amènent les vengeances. + +MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute. + +(Il sort.) + +OLIVIA.--Il a été cruellement joué! + +LE DUC.--Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. Il ne nous a +encore rien dit du capitaine; quand ceci sera connu et que l'heure +dorée nous rassemblera, nos tendres coeurs s'uniront par un noeud +solennel.--En attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas +d'ici.--Césario, venez, car vous serez toujours Césario, tant que vous +serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez sous d'autres habits, vous +serez la maîtresse d'Orsino, et la reine de ses volontés. + +(Ils sortent.) + +LE BOUFFON. + + Quand j'étais un petit garçon + Et hi, et ho, au vent et à la pluie, + Toutes nos folies + Passaient pour enfantillage, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Mais lorsque je devins grand, + Et hi, et ho, le vent et la pluie; + Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Mais quand je vins à prendre femme, + Et hi, et ho, le vent et la pluie, + Je ne pus faire fortune en faisant le brave, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Mais quand j'allais au lit, + Et hi, et ho, le vent et la pluie, + Je me grisais avec des ivrognes, + Car la pluie tombe tous les jours. + + Il y a longtemps que le monde a commencé, + Et hi, et ho, le vent et la pluie, + Mais, n'importe, la pièce est finie, + Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours. + +(Il sort.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS *** + +***** This file should be named 16128-8.txt or 16128-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/1/2/16128/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Jour des Rois + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 25, 2005 [EBook #16128] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> +<p>================================================================= +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 3</p> +<p>Timon d'Athènes.</p> +<p>Le Jour des Rois.—Les deux gentilshommes de Vérone.</p> +<p>Roméo et Juliette.—Le Songe d'une nuit d'été.</p> +<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> +<p>1862</p> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h1>LE JOUR DES ROIS</h1> +<br> + +<h4>OU</h4> +<br> + +<h2>CE QUE VOUS VOUDREZ</h2> +<br><br> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE SUR LE JOUR DES ROIS</h3> + + +<p>Quoique la partie comique de cette pièce appartienne tout +entière à Shakspeare, il est encore redevable de son sujet à Bandello. +Nous y retrouvons cette ressemblance extraordinaire de deux +personnes dont Plaute s'est plus d'une fois servie pour le noeud de +ses comédies, et que Shakspeare lui a déjà empruntée dans ses +<i>Méprises</i>.</p> + +<p>Lorsque Rome fut conquise, en 1527, par les Espagnols et les Allemands; +il se trouva parmi les prisonniers un riche marchand nommé +Ambrogio, qui avait un fils et une fille, tous les deux d'une beauté +et d'une ressemblance si parfaites que, s'ils changeaient d'habillements, +le père lui-même avait peine à les distinguer<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Paolo, c'est +le nom du garçon, fut le partage d'un Allemand, et sa soeur jumelle, +Nicuola, tomba entre les mains de deux soldats qui la traitèrent avec +beaucoup de douceur, dans l'espérance qu'ils en tireraient une rançon +considérable. Ambrogio parvint à se sauver de la captivité, et +ayant soustrait, en les cachant dans la terre, une grande partie de +ses richesses à la cupidité des ennemis, il se mit à la recherche de +ses enfants, racheta sa fille, mais ne put retrouver son fils, et le +crut mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>....................... <i>Simillima proles,</i></p> +<p><i>Indiscreta suis, gratusque parentibus error.</i></p> +<p class="i30"> (VIRGILE.)</p> + </div> </div></blockquote> + + + + + +<p>Cette pensée le tourmentant de plus en plus, il quitta Rome et se +retira à Erte, lieu de sa naissance. Ce fut là qu'un autre marchand, +veuf depuis plusieurs années, devint amoureux de Nicuola et la demanda +en mariage; mais Ambrogio, craignant que cette union peu +assortie du côté de l'âge, ne fût pas heureuse pour Nicuola, et ne +voulant pas refuser trop brusquement ce vieux soupirant, lui dit qu'il +ne se séparerait pas de sa fille qu'il n'eût retrouvé son fils, espoir +qu'il conservait toujours.</p> + +<p>Cependant Nicuola avait aussi fait impression sur le coeur d'un +jeune gentilhomme nommé Lattanzio Puccini, et n'était pas indifférente +à son amour. Dans ce temps-là, des affaires appelèrent Ambrogio +à Rome, et il conduisit sa fille à Fabriano, chez un de ses +parents, pour ne pas la laisser seule. Cette absence arrêta la passion +de Lattanzio, qui changea bientôt d'objet et se porta vers la fille de +Lanzetti, la belle Catella. Au contraire, Nicuola revint à Erte toujours +plus éprise, et apprit avec la plus vive douleur la nouvelle inclination +de son amant. Ambrogio fut obligé de faire un second +voyage, et cette fois-ci il laissa sa fille dans un couvent où était Camilla, +nièce de Lattanzio. Celui-ci y venait souvent commander toutes +sortes d'ouvrages à l'aiguille que faisaient les religieuses. Nicuola +écoutait quelquefois les conversations qu'il avait avec sa nièce Camilla. +Un jour, il lui racontait avec tristesse qu'il avait perdu un jeune +page qu'il aimait, et qui lui était très-nécessaire. Ce récit fit naître à +Nicuola l'idée de s'habiller en homme, et d'entrer chez Lattanzio en +qualité de page. Sa gouvernante l'aida dans ce projet. Elle fut admise, +en effet, sous le nom de Romulo, dans la maison de son infidèle +amant; et comme Julia, dans les <i>Deux Gentilshommes de Vérone</i>, elle +fut bientôt chargée d'aller parler à sa rivale de l'amour de son maître. +Catella était peu sensible aux sollicitations de Lattanzio; mais le faux +page fit une telle impression sur son coeur qu'elle n'éprouva plus que +de la répugnance pour celui qui l'envoyait.</p> + +<p>Pendant ces intrigues, le maître de Paolo l'avait pris en affection, +au point que, venant à mourir, il l'avait fait son héritier. Paolo +s'empressa de retourner à Rome, et de là à Erte pour y chercher son +père. Il passe sous la fenêtre de Catella, qui le prend pour le prétendu +page. Ambrogio arrive: Nicuola l'aperçoit dans la rue, et, +dans sa frayeur, elle se sauve chez sa gouvernante. Celle-ci lui conseille +de reprendre les habits de son sexe, et court annoncer au père +qu'elle lui conduira sa fille le lendemain.</p> + +<p>Cependant Lattanzio attend Romulo avec inquiétude et impatience; +il le cherche partout, et on lui montre la maison de la gouvernante, +où l'on avait vu entrer Nicuola sous son déguisement. Il +lie conversation avec la duègne, qui lui découvre tout, lui vante la +constance de son ancienne maîtresse, et prépare la réconciliation +qu'achève la vue de Nicuola elle-même.</p> + +<p>Catella prend toujours Paolo pour Romulo. Paolo, qui l'aime, s'aperçoit +de sa méprise et la détrompe.</p> + +<p>Bientôt tout s'éclaircit. Ambrogio se réjouit du retour de son fils +et consent au mariage de sa fille. Lanzetti, qui a cru que Paolo n'était +autre que Nicuola déguisée, revient de son erreur et accorde +aussi Catella au fils d'Ambrogio.</p> + +<p>Shakspeare a mis cette nouvelle sur la scène avec sa négligence +ordinaire, car le déguisement de Viola, amoureuse du duc qu'elle ne +connaît point, n'est pas aussi bien motivé que celui de la Nicuola +de Bandello. En général, les événements de la nouvelle sont conduits +avec beaucoup plus d'art que ceux de la comédie; mais c'est dans +les caractères, le comique des situations et la poésie des détails, que +Shakspeare retrouve sa supériorité et fait oublier tous les reproches +d'invraisemblance que la critique pourrait lui adresser. L'originalité +de sir André, de sir Tobie et du bouffon, les espiègleries de la friponne +Marie, la gravité comique et les prétentions de Malvolio, la +scène délicieuse du jardin et de la lettre, le duel de sir André et du +faux page, le charme que répand sur toute la pièce l'amour de Viola, +un heureux mélange de sentiment et de cette gaieté que les Anglais +appellent <i>humour</i>, tout contribue à rendre cette pièce une des plus +agréables de Shakspeare.</p> + +<p>Selon le docteur Malone, elle aurait été écrite dans l'année 1614; +mais dans une comédie de Ben Jonson, antérieure à cette date, +on trouve un passage qui semblerait applicable au <i>Jour des rois</i>, +Ben Jonson saisissait toutes les occasions de tourner en ridicule les +défauts de Shakspeare. Un de ses personnages dit, à la fin de l'acte III +de sa pièce intitulée: <i>Every man out of his humour</i>:</p> + +<blockquote> + +<p>«.....Il eût fallu que sa comédie fût fondée sur une autre intrigue +que celle d'un duc amoureux d'une comtesse, tandis que +cette comtesse serait amoureuse du fils du duc, et ce fils du duc +amoureux de la suivante de la dame. Vivent ces amours embrouillés, +avec un paysan bouffon pour valet, plutôt que des événements +trop rapprochés de notre temps!» +</p></blockquote> + +<p>Un autre témoignage tout à fait décisif est la découverte faite par +M. Collier d'un petit journal manuscrit du temps, dans lequel une +représentation du <i>Jour des Rois</i>, ou <i>Ce que vous voudrez</i>, est indiquée +à la date du 2 février 1601.</p> +<br><br><br> + + +<h1>LE JOUR DES ROIS</h1> + +<h3>OU</h3> + +<h2>CE QUE VOUS VOUDREZ</h2> +<br><br> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br><br><br> + + + + +<p>PERSONNAGES</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ORSINO, duc d'Illyrie.</p> +<p>SEBASTIEN, jeune gentilhomme, frère de Viola.</p> +<p>ANTONIO, capitaine de vaisseau, ami de Sébastien.</p> +<p>VALENTIN, }</p> +<p>CURIO, } gentilshommes de la suite du duc.</p> +<p>SIR TOBIE BELCH, oncle d'Olivia.</p> +<p>UN CAPITAINE DE VAISSEAU, ami de Viola.</p> +<p>SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> +<p>MALVOLIO, intendant d'Olivia.</p> +<p>FABIEN, } +<p>PAYSAN BOUFFON, } au service d'Olivia.</p> +<p>OLIVIA, riche comtesse.</p> +<p>VIOLA, amoureuse du duc.</p> +<p>MARIE, suivante d'Olivia.</p> +<p>UN PRÊTRE.</p> +<p>SEIGNEURS, MATELOTS, OFFICIERS, MUSICIENS, SERVITEURS, etc.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Ague cheek</i>, mal de joue.</blockquote> + +<p class="stage1">La scène est dans une ville d'Illyrie et sur la côte voisine.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement dans le palais du duc.</p> + + +<p class="stage1">LE DUC, CURIO, <i>seigneurs</i>.</p> + +<p class="stage1">(Des musiciens jouent.)</p> + +<p>LE DUC.—Si la musique est l'aliment de l'amour, jouez +donc; donnez-m'en jusqu'à ce que ma passion surchargée +en soit malade et expire.—Répétez cet air; il avait +une chute mourante: oh! il a fait sur mon oreille l'impression +du doux vent du midi dont le souffle, en passant +sur un champ de violettes, leur dérobe et leur rend à la +fois des parfums.—C'est assez, pas davantage: ces sons +ne sont plus aussi doux qu'ils l'étaient tout à l'heure. +O esprit de l'amour, que tu es avide de fraîcheur et de +nouveauté! Aussi vaste que la mer, et, comme elle, recevant +tout dans ton sein, rien n'y entre, quelle que soit +sa valeur et son mérite, sans dégénérer et perdre tout +son prix au bout d'une minute. L'imagination est si féconde +en formes changeantes, que rien n'égale ses bizarres +fantaisies.</p> + +<p>CURIO.—Voulez-vous venir chasser, seigneur?</p> + +<p>LE DUC.—Quoi donc, Curio?</p> + +<p>CURIO.—La biche.</p> + +<p>LE DUC.—C'est ce que je fais: je poursuis la plus noble +biche que j'aie vue. Ah! la première fois que mes yeux +ont contemplé Olivia, il me sembla que sa présence purifiait +l'air: de cet instant je fus changé en cerf<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, et mes +désirs, comme une meute féroce et cruelle, n'ont cessé +depuis de me poursuivre.—<span class="stage2">(<i>Valentin entre.</i>)</span> Eh bien! +quelles nouvelles d'Olivia?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Allusion à l'histoire d'Actéon.</blockquote> + +<p>VALENTIN.—Sous votre bon plaisir, seigneur, je n'ai +pu être admis devant elle, et je ne vous rapporte que +cette réponse de la part de sa suivante. Le ciel même, +avant qu'il ait été réchauffé pendant sept années, ne +jouira point librement de sa vue; mais, comme une religieuse +cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; elle +arrosera une fois chaque jour le pavé de sa chambre +de ses larmes amères, et le tout pour pleurer un frère +qui n'est plus, et dont elle veut entretenir la tendre et +vive image dans son triste souvenir.</p> + +<p>LE DUC.—Oh! celle qui a un coeur assez sensible pour +payer ce tribut de tendresse à un frère, combien elle aimera +quand le trait doré de l'amour aura donné la mort +à la foule de toutes les autres affections qui vivent en +elle, quand ses nobles perfections, son foie, son cerveau, +son coeur<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, ces trônes souverains, seront une fois occupés +et remplis tout entiers par un seul roi suprême!—Allons +nous coucher sur ces doux lits de fleurs: les pensers de +l'amour reposent mollement sous le dais d'une voûte de +feuillage.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Le foie, le cerveau et le coeur étaient regardés comme le +siége des passions, des jugements, des sentiments.</blockquote> + + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">La côte de la mer.</p> + +<p class="stage1">VIOLA, UN CAPITAINE, <i>suivi de matelots</i>.</p> + +<p>VIOLA.—Amis, quel est ce pays?</p> + +<p>LE CAPITAINE.—C'est l'Illyrie, madame.</p> + +<p>VIOLA.—Et que ferai-je en Illyrie? mon frère est dans +l'Élysée. Peut-être n'est-il pas noyé. Qu'en pensez-vous, +matelots?</p> + +<p>LE CAPITAINE.—C'est par un hasard que vous avez été +sauvée vous-même.</p> + +<p>VIOLA.—O mon pauvre frère!—Et peut-être pourra-t-il +l'être aussi par hasard.</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Cela est vrai, madame; et pour augmenter +votre confiance dans le hasard, soyez assurée +que lorsque notre vaisseau s'est ouvert, au moment où +vous, et ces tristes restes échappés avec vous, vous êtes +attachés au bord de notre chaloupe, j'ai vu votre frère, +plein de prévoyance dans le péril, se lier avec une adresse +que lui suggéraient le courage et l'espoir à un gros mât +qui surnageait sur les flots: je l'y ai vu assis comme +Arion sur le dos d'un dauphin, en allant de front avec +les vagues, tant que j'ai pu le voir.</p> + +<p>VIOLA.—Tenez, voilà de l'or, pour ce que vous venez +de me dire. Mon propre salut me fait naître l'espérance +(et votre récit l'encourage) qu'il pourra lui en arriver +autant. Connaissez-vous ce pays?</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Oui, madame, très-bien; car je suis +né et j'ai été élevé à moins de trois lieues de cet endroit +même.</p> + +<p>VIOLA.—Qui gouverne ici?</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Un duc aussi illustre par son caractère +que par son nom.</p> + +<p>VIOLA.—Quel est son nom?</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Orsino.</p> + +<p>VIOLA.—Orsino! J'ai entendu mon père le nommer; +il était garçon alors.</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Il l'est encore, ou du moins il l'était +tout dernièrement; car il n'y a pas un mois que je suis +parti d'ici, et alors il courait un bruit tout récent (vous +savez que les petits causent toujours sur ce que font les +grands) qu'il sollicitait l'amour de la belle Olivia.</p> + +<p>VIOLA.—Qui est-elle?</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Une vertueuse jeune personne, la fille +d'un comte qui est mort il y a environ un an; il la laissa +en mourant à la protection de son fils, son frère, qui est +mort aussi peu de temps après, et c'est pour l'amour de +ce frère qu'elle a, dit-on, renoncé à la vue et à la société +des hommes.</p> + +<p>VIOLA.—Oh! que je voudrais être au service de cette +dame et y rester inconnue au monde jusqu'à ce que j'aie +eu le temps de mûrir mes desseins!</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Cela serait difficile à obtenir. Elle ne +veut écouter aucune proposition, non pas même celle +du duc.</p> + +<p>VIOLA.—Capitaine, tu as une heureuse physionomie; +et quoique la nature renferme souvent la corruption +sous une belle enveloppe, cependant je suis portée à +croire de toi que tu as une âme qui convient à ces beaux +dehors. Je te prie, et je t'en récompenserai généreusement, +cache ce que je suis, et aide-moi à me procurer le +déguisement dont j'aurai peut-être besoin pour exécuter +mes projets. Je veux m'attacher au service de ce duc. Tu +me présenteras à lui en qualité d'eunuque: cela peut en +valoir la peine, car je sais chanter; je saurai lui parler +sur divers tons de musique variée, qui lui rendront mon +service agréable. Ce qui peut advenir plus tard, je l'abandonne +au temps: conforme seulement ton silence à +mes désirs.</p> + +<p>LE CAPITAINE.—Soyez son eunuque, moi je serai votre +muet. Quand ma langue sera indiscrète, que mes yeux +cessent de voir!</p> + +<p>VIOLA.—Je te remercie, conduis-moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement de la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">SIR TOBIE et MARIE.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Que diable prétend ma nièce en prenant +si fort à coeur la mort de son frère? Je suis sûr, moi, +que le chagrin est ennemi de la vie.</p> + +<p>MARIE.—Sur ma parole, sir Tobie, il faut que vous +veniez de meilleure heure le soir. Madame votre nièce a +de grandes objections<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> à vos heures indues.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Eh bien! qu'elle excipe avant d'être excipée<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> En anglais <i>exceptions</i>, d'où la réponse de sir Tobie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Let her except before excepted.</i></blockquote> + +<p>MARIE.—Fort bien; mais il faut vous confiner dans les +modestes limites de l'ordre.</p> + +<p>SIR TOBIE.—<i>Confiner</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>! je ne me tiendrai pas plus finement +que je ne fais; ces habits sont assez bons pour +boire et ces bottes aussi, ou sinon qu'elles se pendent à +leurs propres tirants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>To confine</i>, jeu de mots sur <i>confine</i> et <i>fine</i>.</blockquote> + +<p>MARIE.—Ces grandes rasades vous tueront: j'entendais +madame en parler encore hier, ainsi que de cet imbécile +chevalier que vous avez amené un soir ici pour +lui faire la cour.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Quoi? sir André Ague-cheek?</p> + +<p>MARIE.—Oui, lui-même.</p> + +<p>SIR TOBIE.—C'est un homme des plus braves qu'il y +ait en Illyrie.</p> + +<p>MARIE.—Et qu'importe à la chose?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Comment! il a trois mille ducats de rente.</p> + +<p>MARIE.—Oui! mais il ne fera qu'une année de tous +ses ducats: c'est un vrai fou, un prodigue.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Fi! n'avez-vous pas honte de dire cela? Il +joue de la viole de Gambo<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, il parle trois ou quatre langues, +mot à mot, sans livre, et il possède les meilleurs +dons de nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Instrument qu'on tenait entre les jambes.</blockquote> + +<p>MARIE.—Oh! oui, certes, il les possède au naturel; +car, outre que c'est un sot, c'est un grand querelleur; et +si ce n'est qu'il a le don d'un lâche pour apaiser la +fougue qui l'emporte dans une querelle, c'est l'opinion +des gens sensés qu'on lui ferait bientôt le don d'un tombeau.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Par cette main, ce sont des bélîtres, des +détracteurs, que ceux qui tiennent de lui ces propos.—Qui +sont-ils?</p> + +<p>MARIE.—Ce sont des gens qui ajoutent encore qu'il est +ivre toutes les nuits en votre compagnie.</p> + +<p>SIR TOBIE.—A force de porter des santés à ma nièce: +je boirai à sa santé aussi longtemps qu'il y aura un passage +dans mon gosier, et du vin en Illyrie. C'est un lâche +et un poltron<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> que celui qui ne veut pas boire à ma +nièce, jusqu'à ce que la cervelle lui tourne comme un +sabot de village. Allons, fille, <i>castiliano vulgo</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>: voici sir +André Ague-face.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Coystril</i>, un coq peureux.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Castiliano vulgo</i>, à l'espagnole.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entre sir André Ague-cheek.)</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ah! sir Tobie Belch! Comment vous va, +sir Tobie Belch?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Ah! mon cher sir André!</p> + +<p>SIR ANDRÉ, <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.—Salut, jolie grondeuse.</p> + +<p>MARIE.—Salut, monsieur.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Accoste, sir André, accoste.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>SIR TOBIE.—La femme de chambre de ma nièce.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Belle madame <i>Accoste</i>, je désire faire connaissance +avec vous.</p> + +<p>MARIE.—Mon nom est Marie, monsieur.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Belle madame Marie <i>Accoste</i>....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Vous vous méprenez, chevalier. Quand je +dis <i>accoste</i>, je veux dire envisagez-la, abordez-la, faites-lui +votre cour, attaquez-la.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Sur ma foi, je ne voudrais pas l'attaquer +ainsi en compagnie. Est-ce là le sens du mot <i>accoste</i>?</p> + +<p>MARIE.—Portez-vous bien, messieurs.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Si tu la laisses partir ainsi, sir André, +puisses-tu ne jamais tirer l'épée!</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si vous partez ainsi, mademoiselle, je ne +veux jamais tirer l'épée. Belle dame, croyez-vous avoir +des sots sous la main?</p> + +<p>MARIE.—Monsieur, je ne vous ai pas sous la main.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Par ma foi, vous allez l'avoir tout à +l'heure, car voici ma main.</p> + +<p>MARIE.—Maintenant, monsieur, la pensée est libre. Je +vous prie de porter votre main à la baratte au beurre, et +laissez-la boire.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Pourquoi, mon cher coeur? quelle est +votre métaphore?</p> + +<p>MARIE.—Elle est sèche, monsieur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Peut-être pour dire: elle est vide; ou bien, d'après la chiromancie, +une main sèche signifie ici une constitution froide.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Comment donc! je le crois bien; je ne suis +pas assez âne pour ne pas tenir ma main sèche. Mais +que signifie votre plaisanterie?</p> + +<p>MARIE.—C'est une plaisanterie toute sèche, monsieur.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—En avez-vous beaucoup de semblables?</p> + +<p>MARIE.—Oui, monsieur, je les ai au bout de mes doigts: +allons, je laisse aller votre main, je suis desséchée<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Marie sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>I am barren.</i></blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—Chevalier, tu as besoin d'une coupe de vin +des Canaries; je ne t'ai jamais vu si bien terrassé.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Jamais de votre vie, je pense, à moins +que vous ne me voyez terrassé par le canarie. Il me +semble qu'il y a des jours où je n'ai pas plus d'esprit +qu'un chrétien ou qu'un homme ordinaire. Mais je suis +un grand mangeur de boeuf, et je crois que cela fait tort +à mon esprit.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Il n'y a pas de doute.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si je le croyais, je m'en abstiendrais.—Je +retourne chez moi à cheval demain, sir Tobie.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Pourquoi, mon cher chevalier?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Que signifie pourquoi<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>? Le faire ou ne le +pas faire? Je voudrais avoir employé à apprendre les +langues le temps que j'ai mis à l'escrime, à la danse, à +la chasse à l'ours.—Oh! si j'avais suivi les beaux-arts!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>Pourquoi</i>, en français dans le texte.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—Oh! vous auriez eu une superbe chevelure.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Quoi, cela aurait-il amendé mes cheveux?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Sans contredit, car vous voyez qu'ils ne +frisent pas naturellement.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Mais cela me sied assez bien, n'est-il pas +vrai?</p> + +<p>SIR TOBIE.—A merveille. Ils pendent droit comme le +lin sur une quenouille, et j'espère un jour voir une ménagère +vous prendre entre ses jambes et vous filer.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ma foi, je retourne chez moi demain, sir +Tobie. Votre nièce ne veut pas se laisser voir, ou, si elle +voit quelqu'un, il y a quatre à parier contre un qu'elle +ne voudra pas de moi. Le comte lui-même, qui est ici +tout près, lui fait la cour.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Elle ne veut point du comte. Elle ne veut +point de mari au-dessus d'elle, ni en fortune, ni en âge, +ni en esprit. Je lui en ai entendu faire le serment. Hem! +il y a de la résolution là-dedans, ami!</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Je veux rester un mois de plus. Je suis +l'homme du monde qui a les idées les plus drôles: +j'aime extrêmement les mascarades et les bals tout à la +fois.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Êtes-vous bon pour ces balivernes, chevalier?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Autant qu'homme en Illyrie, quel qu'il +soit, au-dessous du rang de mes supérieurs....; et cependant +je ne veux pas me comparer à un vieillard.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Quel est votre talent pour une <i>gaillarde</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, +chevalier?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Espèce de danse.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Hé! je suis en état de faire une cabriole<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Caper</i>, cabriole, capre.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—Et moi je sais découper le mouton.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Et je me flatte d'avoir le saut en arrière +aussi vigoureux qu'aucun homme de l'Illyrie.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Pourquoi donc cacher ces talents? Pourquoi +tenir ces dons derrière le rideau? Craignez-vous +qu'ils prennent la poussière comme le portrait de madame +Mall<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>? Que n'allez-vous à l'église en dansant une +<i>gaillarde</i>, pour revenir chez vous en dansant une <i>courante</i>? +Je ne marcherais plus qu'au pas d'une <i>gigue</i>; je +ne voudrais même uriner que sur un pas de cinq<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Que +prétendez-vous? Le monde est-il fait pour qu'on enfouisse +ses talents? Je croyais bien, à voir la merveilleuse +constitution de votre jambe, que vous aviez été +formé sous l'étoile d'une gaillarde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Mall</i>, surnommée Coupe-Bourse, femme fameuse dans les +annales des lieux de prostitution.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>A cinque-pace.</i></blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oui, elle est fortement constituée, et elle a +assez bonne grâce avec un bas de couleur de flamme. +Irons-nous à quelques divertissements?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Que ferons-nous de mieux? Ne sommes-nous +pas nés sous le Taureau?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Le taureau? c'est-à-dire, les flancs et le +coeur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Allusion à l'astrologie médicale, qui rapporte les différentes +affections des parties du corps à l'influence dominante de certaines +constellations.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—Non, monsieur, ce sont les jambes et les +cuisses. Que je vous voie faire la cabriole. Ah! plus haut: +ah! ah! à merveille.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc.</p> + +<p class="stage1">VALENTIN ET VIOLA <i>en habit de page</i></p> + +<p>VALENTIN.—Si le duc vous continue ses faveurs, vraiment, +Césario, vous avez bien l'air de faire une grande +fortune: il n'y a encore que trois jours qu'il vous connaît, +et vous n'êtes déjà plus un étranger.</p> + +<p>VIOLA.—Vous craignez donc ou l'inconstance de son +humeur, ou ma négligence, pour mettre ainsi en doute +la durée de son affection? Est-il inconstant, monsieur, +dans ses goûts?</p> + +<p>VALENTIN.—Non, croyez-moi.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le duc et Curio; suite.)</p> + +<p>VIOLA, <span class="stage2"><i>à Valentin</i></span>.—Je vous remercie.—Voici le comte +qui vient.</p> + +<p>LE DUC.—Qui de vous a vu Césario?</p> + +<p>VIOLA.—Il est à votre suite, seigneur: me voici.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>aux autres</i></span>.—Retirez-vous un moment à l'écart.—Césario, +tu es instruit de tout; je t'ai ouvert le livre +secret de mon coeur. Ainsi, bon jeune homme, dirige +tes pas vers elle. Ne te laisse pas interdire l'entrée: +poste-toi à ses portes, et dis-leur que ton pied y prendra +racine jusqu'à ce que tu obtiennes une audience.</p> + +<p>VIOLA.—Sûrement, mon noble duc, si elle est aussi +abandonnée à son chagrin qu'on le dit, jamais elle ne +voudra me recevoir.</p> + +<p>LE DUC.—Fais du bruit, brave toutes les bienséances, +plutôt que de revenir sans succès.</p> + +<p>VIOLA.—Admettez que je puisse lui parler, seigneur; +que lui dirai-je alors?</p> + +<p>LE DUC.—Ah! dévoile-lui toute la violence de mon +amour; étonne-la du récit de ma tendresse. Il te siéra +bien de lui représenter mes souffrances; elle l'écoutera +avec plus d'intérêt dans la bouche de ta jeunesse, qu'elle +ne ferait dans celle d'un député plus grave.</p> + +<p>VIOLA.—Je ne le pense pas, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Crois-le, cher enfant, car c'est mentir à tes +belles années, que de dire que tu es un homme. Les +lèvres de Diane ne sont pas plus fraîches, ni plus vermeilles. +Ton filet de voix ressemble à l'organe d'une +jeune vierge: elle est perçante et sonore; et tout en toi +te rend propre à jouer le rôle d'une femme. Je sais que +ton étoile te destine à cette négociation.—<span class="stage2">(<i>Aux autres</i>.)</span> +Accompagnez-le, au nombre de quatre ou cinq, tous +même si vous voulez; car pour moi, je ne me trouve +jamais mieux que quand je suis seul.—<span class="stage2">(<i>A Viola.</i>)</span> Réussis +dans ce message, et tu vivras aussi indépendant que ton +maître; sa fortune sera la tienne.</p> + +<p>VIOLA.—Je ferai donc de mon mieux ma cour à votre +maîtresse.—<span class="stage2">(<i>Le duc sort.</i>)</span> Lutte remplie d'obstacles! +Quel que soit mon rôle en lui faisant ma cour, je voudrais, +moi, devenir la femme du duc.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement de la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">MARIE et LE BOUFFON.</p> + +<p>MARIE.—Allons, dis-moi où tu as été, ou je n'ouvrirai +pas assez mes lèvres pour qu'un crin puisse y entrer, +dans le but de t'excuser; ma maîtresse te fera pendre +pour t'être absenté.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh bien! qu'elle me pende; quiconque +est bien pendu dans ce monde n'a plus rien à redouter.</p> + +<p>MARIE.—Compte là-dessus.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il ne voit plus personne à craindre.</p> + +<p>MARIE.—Bonne réponse de carême<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>! Je puis t'apprendre +l'origine de ces mots.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>A lenten answer</i>, réponse brève et misérable.</blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—D'où vient-il, bonne dame Marie?</p> + +<p>MARIE.—De la guerre; et tu peux le dire hardiment +dans tes folies.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh bien! que Dieu donne la sagesse à +ceux qui l'ont, et que ceux qui sont fous fassent usage +de leurs talents.</p> + +<p>MARIE.—Mais tu seras pendu pour être resté si longtemps +absent, ou tout au moins renvoyé; n'est-ce pas la +même chose pour toi que d'être pendu?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vraiment, une bonne pendaison prévient +un mauvais mariage<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Et quant au malheur d'être +renvoyé, l'été y pourvoira<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Gray dit qu'une coutume espagnole autorisait toute femme +veuve à sauver, en l'épousant, un malfaiteur condamné à être +pendu. Un voleur, qui marchait au supplice, plut à une femme, +qui s'écria qu'elle demandait sa grâce avec la condition d'usage. +Le condamné se retourne, et à peine l'a-t-il aperçue du haut de +la charrette, qu'il dit: Allons, fouette, cocher!</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Les fainéants le deviennent encore davantage vers la saison +de l'été, plus sûrs de trouver leur subsistance et de pouvoir coucher +à la belle étoile.</blockquote> + +<p>MARIE.—Tu es donc bien résolu?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non pas; mais je suis résolu sur deux +points.</p> + +<p>MARIE.—En sorte que si l'un manque, l'autre tiendra; +ou si tous les deux viennent à manquer, ton haut-de-chausses +tombe par terre.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Juste; en bonne foi, tout juste! Allons, +va ton chemin. Si sir Tobie voulait quitter la boisson, tu +serais une aussi spirituelle pièce de la chair d'Ève qu'aucune +en Illyrie.</p> + +<p>MARIE.—Tais-toi, faquin; plus de cela: voici ma maîtresse; +fais tes excuses sagement, cela vaudra mieux.</p> + +<p class="stage1">(Marie sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Olivia, Malvolio et suite.)</p> + +<p>LE BOUFFON.—Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi +en bonne veine de folies. Les gens d'esprit qui s'imaginent +te posséder ne sont souvent que des fous; et moi, +qui suis bien sûr de ne pas t'avoir, je pourrais passer +pour un homme sensé; car que dit Quinapalus? Un fou +spirituel vaut mieux qu'un esprit fou.—Dieu vous bénisse, +maîtresse!</p> + +<p>OLIVIA.—Faites sortir cet imbécile.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Est-ce que vous n'entendez pas, camarades? +Emmenez madame.</p> + +<p>OLIVIA.—Va-t'en; tu es un fou à sec: je ne veux plus +de toi; d'ailleurs tu deviens malhonnête.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Deux défauts, madonna, que la boisson +et les bons conseils corrigeront; car donnez à boire à un +fou à sec, et le fou cessera d'être à sec; recommandez à +un homme malhonnête de se corriger, s'il se corrige, il +ne sera plus malhonnête, et s'il ne peut se corriger, que +le ravaudeur le corrige; tout ce qui dans le monde est +corrigé n'est que rapetassé: la vertu qui s'égare n'est +que rapetassée de vice, et le vice qui s'amende n'est +que rapetassé de vertu. Si ce syllogisme tout simple +peut me servir, à la bonne heure; sinon, quel remède? +Comme il n'y a point d'homme vraiment déshonoré +autre que le misérable, de même la beauté n'est qu'une +fleur.—La dame a commandé de faire sortir l'imbécile; +en conséquence, je le répète, faites-la sortir.</p> + +<p>OLIVIA.—Monsieur, je leur ai commandé de vous faire +sortir.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Une méprise du plus haut degré! Madame, +<i>cuclus non facit monachum</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>; c'est comme qui dirait, +je ne porte pas d'habit de fou dans le cerveau. +Bonne madonna, donnez-moi la permission de prouver +que vous êtes une folle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Le capuchon ne fait pas le moine.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Peux-tu le prouver?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Très-adroitement, bonne madonna.</p> + +<p>OLIVIA.—Voyons ta preuve.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il faut que je vous catéchise pour cela, +madame.—Ma bonne petite souris de vertu, répondez-moi.</p> + +<p>OLIVIA.—Allons, monsieur, à défaut d'autre passe-temps, +je vous demanderai votre preuve.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Bonne madame, pourquoi êtes-vous en +deuil?</p> + +<p>OLIVIA.—Mon cher fou, pour la mort de mon frère.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je crois, madame, que son âme est en +enfer.</p> + +<p>OLIVIA.—Moi, je sais, fou, que son âme est dans le ciel.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vous n'en êtes que d'autant plus folle, +madame, d'être en deuil, de ce que l'âme de votre frère +est dans le ciel.—Emmenez la folle, messieurs.</p> + +<p>OLIVIA.—Que pensez-vous de ce fou, Malvolio? Ne +s'amende-t-il pas?</p> + + + +<p>MALVOLIO.—Oui, et il continuera ainsi jusqu'à ce que +les angoisses de la mort l'ébranlent. L'infirmité qui fait +déchoir le sage amende toujours le fou.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Dieu veuille vous envoyer, monsieur, +une prompte infirmité, afin d'augmenter votre folie! Sir +Tobie jurera que je ne suis pas un renard; mais il ne +risquerait pas sa parole sur deux sous, pour gager que +vous n'êtes pas fou.</p> + +<p>OLIVIA.—Que répondez-vous à cela, Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—Je m'étonne que vous, madame, vous +puissiez vous amuser des stériles propos d'un pareil +coquin; je l'ai vu terrassé l'autre jour par un fou ordinaire +qui n'a pas plus de cervelle qu'une pierre. Voyez, +il est déjà hors de parade; si vous ne riez pas, et que +vous ne lui fournissiez pas matière, le voilà bâillonné. +Je proteste que je tiens tous ces hommes sensés, qui rient +ainsi de ces sortes de fous, pour n'être eux-mêmes rien +de mieux que les bouffons de fous.</p> + +<p>OLIVIA.—Oh! vous êtes malade à force d'amour-propre, +Malvolio, et votre goût en est dépravé. Quiconque +est généreux, sans reproche, et d'une humeur franche, +gaie, prend pour des flèches d'oiseau ces traits que vous +croyez des boulets de canon; il n'y a aucune médisance +dans un fou de profession, quoiqu'il ne fasse que railler, +et il n'y a point d'amertume dans les railleries d'un +homme connu pour sage, quoiqu'il ne fasse que censurer.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Que Mercure te donne le don de mentir, +en récompense de ce que tu parles si bien des fous!</p> + +<p class="stage1">(Entre Marie.)</p> + +<p>MARIE.—Madame, il y a à votre porte un jeune gentilhomme +qui désire beaucoup vous parler.</p> + +<p>OLIVIA.—De la part du comte Orsino, n'est-ce pas?</p> + +<p>MARIE.—Je l'ignore, madame; c'est un beau jeune +homme, et bien accompagné.</p> + +<p>OLIVIA.—Qui de mes gens l'arrête à ma porte?</p> + +<p>MARIE.—Sir Tobie, madame, votre parent.</p> + +<p>OLIVIA.—Écartez-le, je vous prie: il ne dit pas un mot +qui ne soit d'un insensé. <span class="stage2">(<i>Marie sort.</i>)</span>—Allez, Malvolio; +si c'est un message de la part du comte, je suis malade, +ou je ne suis pas chez moi; tout ce que vous voudrez +pour m'en débarrasser. <span class="stage2">(<i>Malvolio sort.</i>) (<i>Au bouffon.</i>)</span> Tu +vois, l'ami, que ta folie devient surannée et qu'elle déplaît +aux gens.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vous avez parlé pour nous, madame, +comme si votre fils aîné était un fou. Que Jupiter veuille +remplir son crâne de cervelle; car voici un de vos parents +qui a une <i>pie-mère</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> des plus faibles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> La pie-mère, membrane du cerveau, prise ici pour le cerveau +lui-même.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entre sir Tobie Belch.)</p> + +<p>OLIVIA.—Sur mon honneur, il est à demi-ivre.—Qui +est-ce qui est à la porte, cousin?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Un gentilhomme.</p> + +<p>OLIVIA.—Un gentilhomme! quel gentilhomme?</p> + +<p>SIR TOBIE.—C'est un gentilhomme.... La peste soit des +harengs saurs! Eh bien! sot?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Bon! Sir Tobie....</p> + +<p>OLIVIA.—Mon oncle, mon oncle, comment se fait-il +que vous ayez gagné de si bonne heure cette léthargie?</p> + +<p>SIR TOBIE.—La luxure<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; je défie la luxure.—Il y a +quelqu'un à la porte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Équivoque entre <i>lechery</i> et <i>lethargy</i>.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Oui, certes: qui est-ce?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Qu'il soit le diable, s'il veut, je ne m'en +embarrasse guère. Oh! vous pouvez m'en croire, comme +je vous le dis: oui, cela m'est égal. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>OLIVIA.—A quoi ressemble un homme ivre, fou?</p> + +<p>LE BOUFFON.—A un homme noyé, à un fou, et à un +frénétique; un verre de plus après qu'il est en chaleur +en fait un fou: le second le jette dans la frénésie, et un +troisième le noie.</p> + +<p>OLIVIA.—Va chercher l'officier de paix, et qu'il veille +sur mon cousin; car il en est au troisième degré de la +boisson, il est noyé; va, veille sur lui.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il n'est encore que fou, madame; et le +fou aura soin du fou. <span class="stage2">(Le bouffon sort.)</span></p> + +<p class="stage1">(Malvolio rentre.)</p> + +<p>MALVOLIO.—Madame, il jure qu'il vous parlera. Je lui +ai dit que vous étiez malade: il répond qu'il s'attendait +à cela, et que c'est pour cela qu'il vient vous parler: je +lui ai dit que vous étiez endormie; il semble qu'il en +avait aussi un pressentiment, et il dit que c'est pour +cela qu'il vient vous parler; que lui dira-t-on, madame? +Il est cuirassé contre toute espèce de refus.</p> + +<p>OLIVIA.—Dites-lui qu'il ne me parlera pas.</p> + +<p>MALVOLIO.—On le lui a déjà dit; et il déclare qu'il va +s'établir à votre porte, comme le poteau d'un shériff<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, +et se faire pied de banc; mais qu'il vous parlera.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Les poteaux placés à la porte du shériff, pour afficher les +actes publics, les ordonnances, etc.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Quelle espèce d'homme est-ce?</p> + +<p>MALVOLIO.—Mais de l'espèce des hommes.</p> + +<p>OLIVIA.—Et quelles sont ses manières?</p> + +<p>MALVOLIO.—De fort mauvaises manières. Il veut vous +parler, que vous vouliez ou non.</p> + +<p>OLIVIA.—Et sa personne, son âge?</p> + +<p>MALVOLIO.—Il n'est pas encore assez âgé pour un +homme, ni assez jeune pour un enfant; il est ce qu'est +une cosse avant qu'elle devienne pois; ou un fruit vert, +quand il est sur le point d'être une pomme; au point de +séparation entre l'enfant et l'homme; il a un fort beau visage, +et il parle d'un ton mutin; on croirait que le lait +de sa mère n'est pas encore tout à fait sorti de ses veines.</p> + +<p>OLIVIA.—Qu'il vienne; appelez ma demoiselle.</p> + +<p>MALVOLIO.—Mademoiselle, madame vous appelle.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Marie rentre.)</p> + +<p>OLIVIA.—Donnez-moi mon voile; jetez-le-moi sur mon +visage: nous consentons à écouter encore une fois l'ambassade +d'Orsino.</p> + +<p class="stage1">(Entre Viola.)</p> + +<p>VIOLA.—Laquelle est ici l'honorable maîtresse du logis?</p> + +<p>OLIVIA.—Adressez-moi la parole, je répondrai pour +elle; que voulez-vous?</p> + +<p>VIOLA.—Très-radieuse, parfaite et incomparable +beauté....—Je vous prie, dites-moi si c'est là la maîtresse +de la maison, car je ne l'ai jamais vue. Je serais +bien fâché de perdre mal à propos ma harangue; car +outre qu'elle est admirablement bien écrite, je me suis +donné beaucoup de peine, pour l'apprendre par coeur. +Généreuses beautés, ne me faites essuyer aucun dédain; +je suis extrêmement susceptible à la plus légère marque +de mépris.</p> + +<p>OLIVIA.—De quelle part venez-vous, monsieur?</p> + +<p>VIOLA.—Je ne suis pas en état d'en dire beaucoup plus +que je n'ai étudié; et cette question s'écarte de mon rôle. +Aimable dame, donnez-moi l'assurance positive que vous +êtes la maîtresse du logis, afin que je puisse procéder à +ma harangue.</p> + +<p>OLIVIA.—Êtes-vous comédien?</p> + +<p>VIOLA.—Non, à vous parler du fond du coeur; et cependant je +jure par les griffes de la méchanceté que je ne +suis pas ce que je représente. Êtes-vous la dame du logis?</p> + +<p>OLIVIA.—Si je ne me vole pas moi-même, je la suis.</p> + +<p>VIOLA.—Très-certainement si vous l'êtes, vous vous +volez vous-même. Car ce qui est à vous, pour en faire +don, n'est pas à vous pour le tenir en réserve. Mais cela +sort de ma commission. Je veux d'abord débiter mon +discours à votre louange, et en venir ensuite au fait +de mon message.</p> + +<p>OLIVIA.—Venez tout de suite à ce qu'il y a d'important, +je vous dispense de l'éloge.</p> + +<p>VIOLA.—Hélas! j'ai pris tant de peine à l'étudier; et il +est poétique.</p> + +<p>OLIVIA.—Il n'en ressemble que mieux à une fiction; +je vous en prie, gardez-le pour vous. On m'a dit que +vous étiez impertinent à ma porte, et j'ai permis votre +entrée, plus pour vous contempler avec étonnement, +que pour vous écouter. Si vous n'êtes pas insensé, retirez-vous; +si vous jouissez de votre raison, soyez court: +je ne suis pas dans une lune à soutenir un dialogue +aussi extravagant.</p> + +<p>MARIE.—Voulez-vous déployer les voiles, monsieur? +Voici votre chemin.</p> + +<p>VIOLA.—Non, joli mousse, je dois rester à flot ici un +peu plus longtemps.—<span class="stage2">(<i>A Olivia.</i>)</span> Pacifiez un peu votre +géant, ma chère dame<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Allusion aux géants préposés à la garde des demoiselles +dans les romans, et à la petite taille de Marie.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Déclarez-moi vos intentions.</p> + +<p>VIOLA.—Je suis un messager.</p> + +<p>OLIVIA.—Sûrement, vous avez quelque chose de bien +affreux à m'apprendre, puisque le début de votre politesse +est si craintif; expliquez l'objet de votre message.</p> + +<p>VIOLA.—Il n'est destiné qu'à votre oreille; je ne vous +apporte ni déclaration de guerre, ni imposition d'hommage; +je porte la branche d'olivier dans ma main: mes +paroles sont, comme le sujet, des paroles de paix.</p> + +<p>OLIVIA.—Et cependant vous avez commencé bien brusquement. +Qu'êtes-vous? Que voulez-vous?</p> + +<p>VIOLA.—Si j'ai montré quelque grossièreté, c'est de +mon rôle que je l'ai empruntée. Ce que je suis et ce que +je veux sont des choses aussi secrètes que la virginité, +sacrées pour vos oreilles, profanation pour toute autre.</p> + +<p>OLIVIA, <i>à Marie</i>.—Laissez-nous seuls. Nous désirons +connaître ces choses sacrées. <span class="stage2">(<i>Marie sort.</i>)</span> Maintenant, +monsieur, votre texte?</p> + +<p>VIOLA.—Très-chère dame....</p> + +<p>OLIVIA.—Une doctrine vraiment consolante, et sur laquelle +on peut dire beaucoup de choses!—Où est votre +texte?</p> + +<p>VIOLA.—Dans le sein d'Orsino.</p> + +<p>OLIVIA.—Dans son sein? Dans quel chapitre de son +sein?</p> + +<p>VIOLA.—Pour vous répondre avec méthode, dans le +premier chapitre de son coeur.</p> + +<p>OLIVIA.—Oh! je l'ai lu; c'est de l'hérésie toute pure. +N'avez-vous rien de plus à dire?</p> + +<p>VIOLA.—Chère madame, laissez-moi voir votre visage.</p> + +<p>OLIVIA.—Avez-vous quelque commission de votre +maître à négocier avec mon visage? Vous voilà maintenant +hors de votre texte; mais nous allons tirer le rideau +et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur: voilà +comme je suis pour le moment; n'est-ce pas bien fait?</p> + +<p class="stage1">(Elle ôte son voile.)</p> + +<p>VIOLA.—Admirablement bien fait, si Dieu a tout fait.</p> + +<p>OLIVIA.—C'est dans le grain, monsieur; cela résistera +à la pluie et au vent.</p> + +<p>VIOLA.—C'est la beauté même, mélange heureux des +roses et des lis, et la main délicate et savante de la nature +en a pétri elle-même les couleurs. Madame, vous +êtes la plus cruelle des femmes qui respirent, si vous +conduisez toutes ces grâces au tombeau sans en laisser +de copie au monde.</p> + +<p>OLIVIA.—Oh! monsieur, je n'aurai pas le coeur si dur: +je donnerai plusieurs cédules de ma beauté. Elle sera +inventoriée, et chaque parcelle, chaque article sera coté +dans mon testament; par exemple, <i>item</i>, deux lèvres passablement +vermeilles: <i>item</i>, deux yeux gris avec des +paupières dessus: <i>item</i>, un cou, un menton, et ainsi de +suite. Avez-vous été envoyé ici pour faire mon estimation?</p> + +<p>VIOLA.—Je vois ce que vous êtes: vous êtes trop fière; +mais fussiez-vous le diable, vous êtes belle: mon seigneur +et maître vous aime. Oh! un pareil amour mérite +d'être récompensé, fussiez-vous couronnée comme la +beauté incomparable.</p> + +<p>OLIVIA.—Comment m'aime-t-il?</p> + +<p>VIOLA.—Avec des adorations, des larmes fécondes, des +gémissements qui tonnent l'amour, et des soupirs de +feu<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Ridicule jeté sur les hyperboles amoureuses.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Votre maître connaît mes dispositions: je ne +puis l'aimer. Cependant je le crois vertueux, je sais qu'il +est noble, d'un rang illustre, d'une jeunesse sans tache +et dans toute sa fraîcheur. Il a les suffrages de tout le +monde; il est libéral, savant et vaillant; et plein de grâce +dans sa taille et sa tournure; mais malgré toutes ces +qualités, je ne puis l'aimer: il y a longtemps qu'il aurait +dû se le tenir pour dit.</p> + +<p>VIOLA.—Si je vous aimais de toute la passion de mon +maître, si je souffrais comme il souffre, si ma vie était +une mort, je ne trouverais aucun sens dans votre refus, +et je ne le comprendrais pas.</p> + +<p>OLIVIA.—Eh! que feriez-vous?</p> + +<p>VIOLA.—Je me bâtirais une cabane de saule<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> à votre +porte, et j'irais voir mon âme dans sa demeure; je composerais +des chants loyaux sur l'amour méprisé, et je +les chanterais de toute ma voix même au milieu de la +nuit; je crierais votre nom aux collines qui le répercuteraient, +et je forcerais la babillarde commère de l'air à +répéter <i>Olivia</i>! Oh! vous ne pourriez trouver de repos +entre les éléments de l'air et de la terre, que vous n'eussiez +eu pitié de moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Arbre de la mélancolie et des amants.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Vous pourriez faire beaucoup de choses! +Quelle est votre parenté?</p> + +<p>VIOLA.—Au-dessus de ma fortune; et cependant ma +fortune est suffisante: je suis gentilhomme.</p> + +<p>OLIVIA.—Retournez vers votre maître: je ne puis l'aimer; +qu'il n'envoie plus chez moi; à moins que, par +hasard, vous ne reveniez encore, pour me dire comment +il prend la chose. Adieu! je vous remercie de vos peines; +dépensez ceci pour l'amour de moi.</p> + +<p>VIOLA.—Je ne suis point un messager à gages, madame: +gardez votre bourse; c'est mon maître, et non +pas moi, qui a besoin de récompense. Puisse l'amour +changer en pierre le coeur de celui que vous aimerez; +et que votre ardeur, comme celle de mon maître, ne +rencontre que le mépris! Adieu, beauté cruelle.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>OLIVIA.—<i>Quelle est votre parenté?</i>—<i>Au-dessus de ma fortune</i>, +répond-il, <i>et pourtant ma fortune est suffisante.</i>—<i>Je +suis gentilhomme.</i> Oui, je le jurerais, que tu l'es en effet. +Ton langage, ta physionomie, ta tournure, tes actions +et tes sentiments te donnent dix fois des armoiries.—N'allons +pas trop vite.—Doucement, doucement! Si le +maître était le serviteur! Allons donc!—Comment peut-on +prendre si promptement la contagion? Il me semble +que je sens toutes les perfections de ce jeune homme se +glisser furtivement et subtilement dans mes yeux. Allons, +soit.—Holà, Malvolio!</p> + +<p class="stage1">(Rentre Malvolio.)</p> + +<p>MALVOLIO.—Me voici, madame, à vos ordres.</p> + +<p>OLIVIA.—Cours après ce messager impertinent, l'homme +du comte: il a laissé cette bague ici malgré moi; dis-lui +que je n'en veux point. Recommande-lui bien de ne pas +flatter son maître, et de ne pas nourrir ses espérances: +je ne suis point pour lui. Si le jeune homme veut revenir +ici demain, je lui expliquerai les raisons de mon refus. +Cours vite, Malvolio.</p> + +<p>MALVOLIO.—Madame, j'y cours.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>OLIVIA.—Je ne sais trop ce que je fais; et je crains de +trouver que mes yeux sont des flatteurs qui en imposent +à mon jugement<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Destin, montre ta puissance: nous +ne disposons pas de nous-mêmes. Ce qui est décrété doit +arriver; qu'il en soit fait ainsi!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Mine eye too great a flatterer for my mind.</i></blockquote> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le bord de la mer.</p> + +<p class="stage1">ANTONIO, SÉBASTIEN.</p> + + +<p>ANTONIO.—Vous ne voulez pas rester plus longtemps? +Et vous ne voulez pas que je vous accompagne?</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Non, je vous en prie; mon étoile jette sur +moi une clarté sinistre: la malignité de ma destinée +pourrait peut-être empoisonner la vôtre. Je vous demanderai +donc la permission de porter mes maux tout seul: +ce serait bien mal reconnaître votre amitié pour moi, +que d'en faire retomber une partie sur vous.</p> + +<p>ANTONIO.—Faites-moi connaître au moins en quel lieu +vous vous proposez d'aller.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Non, non, monsieur; le voyage que j'ai +résolu est une véritable extravagance.—Cependant je +remarque en vous une discrétion si délicate que vous ne +chercherez pas à m'extorquer le secret que je veux garder... +Et la politesse me fait un devoir de vous le révéler +moi-même. Il faut donc que vous sachiez de moi, Antonio, +que mon nom est Sébastien, que j'ai changé en celui de +Rodrigo; mon père était ce Sébastien de Messaline, dont +je sais que vous avez ouï parler. Il a laissé après lui +deux enfants, moi, et une soeur, tous deux nés à la même +heure: s'il eût plu au ciel, nous aurions de même fini +notre vie ensemble; mais, vous, monsieur, vous avez +changé mes destins; car quelques heures avant que vous +m'ayez retiré des abîmes de la mer, ma soeur était +noyée.</p> + +<p>ANTONIO.—Hélas! funeste jour!</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Une jeune personne, monsieur, qui, quoiqu'on +dît qu'elle me ressemblait beaucoup, passait pour +belle aux yeux de beaucoup de gens. Il ne me convient +pas à moi d'oser avoir d'elle une aussi haute idée que +les autres; mais du moins puis-je assurer hardiment +qu'elle portait une âme que l'envie même était forcée de +dire belle. Elle est noyée, monsieur, dans l'eau salée, et +il me semble que je vais encore y noyer son souvenir.</p> + +<p>ANTONIO.—Excusez-moi, monsieur, de la mauvaise +chère que je vous ai fait faire.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Cher Antonio, c'est moi qui vous prie de +me pardonner l'embarras que je vous ai causé.</p> + +<p>ANTONIO.—Si, pour prix de mon amitié, vous ne voulez +pas me tuer, permettez-moi d'être votre serviteur.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Si vous ne voulez pas détruire votre ouvrage, +je veux dire, tuer celui que vous avez sauvé, +n'exigez pas cela de moi. Adieu, en un mot: mon coeur +est plein de reconnaissance; et je suis encore si près +d'avoir les manières de ma mère, qu'un peu plus et mes +yeux vont me trahir. Je vais à la cour du comte Orsino: +adieu.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTONIO.—Que la bonté de tous les dieux ensemble +accompagne tes pas! J'ai beaucoup d'ennemis à la +cour d'Orsino; sans cela, je ne tarderais pas à t'y revoir.—Mais, +advienne que pourra, je t'adore tant, que pour +toi tous les dangers me sembleront un jeu, et je veux y +aller.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1">VIOLA <i>entre</i>, MALVOLIO <i>la suit</i>.</p> + +<p>MALVOLIO.—N'étiez-vous pas, il y a un moment, avec +la comtesse Olivia?</p> + +<p>VIOLA.—A l'instant même, monsieur; en marchant +d'un pas ordinaire je ne suis encore arrivé qu'ici.</p> + +<p>MALVOLIO.—Elle vous renvoie cette bague, monsieur; +vous auriez pu m'épargner cette peine, et la reprendre +vous-même. Elle ajoute, en outre, que vous ayez à bien +assurer votre maître qu'il peut désespérer, et qu'elle ne +veut point de lui; et ceci encore, que vous n'ayez jamais +la hardiesse de revenir négocier pour lui, à moins que +ce ne soit pour rapporter la manière dont votre seigneur, +entendez-le bien, aura pris son refus.</p> + +<p>VIOLA.—Elle a reçu cette bague de moi: je n'en veux +point.</p> + +<p>MALVOLIO.—Allons, monsieur, vous la lui avez méchamment +jetée: et son intention est qu'elle vous soit +rendue. <span class="stage2">(<i>Il la jette à ses pieds.</i>)</span> Si elle vaut la peine que +vous vous baissiez, la voilà sous vos yeux; sinon, qu'elle +soit à celui qui la trouvera.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>VIOLA.—Je n'ai point laissé de bague chez elle; que +veut dire cette dame? Que ma fortune ne permette pas +que ma figure l'ait charmée!—Elle m'a bien regardée, +et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux égaraient +sa langue; car elle ne me parlait que par mots +interrompus et d'un air distrait. Elle m'aime sûrement. +C'est une ruse de sa passion qui m'invite à la revoir par +ce grossier messager. Ce n'est point du tout une bague +de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé; +c'est pour moi-même.—Si cela est (comme cela est en +effet), pauvre femme, il vaudrait mieux pour elle être +amoureuse d'un songe! Déguisement, tu es, je le vois, +une méchanceté, dont l'adroit ennemi du genre humain +sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont +quelques appas pour tromper de faire impression sur la +molle cire du coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de +notre fragilité, et non pas la nôtre; car nous sommes ce +que nous avons été faites. Comment ceci s'arrangera-t-il? +Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille +métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans +sa méprise, parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout +ceci deviendra? Mon état me fait désespérer de l'amour +de mon maître; et étant une femme, hélas! que d'inutiles +soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est +à toi de débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop +compliqué pour que je le puisse dénouer.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement de la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Approchez, sir André. N'être pas au lit +après minuit, c'est être levé de bonne heure; et <i>diluculo +surgere</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>....., vous savez....</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> «Se lever au petit jour est utile à la santé,» <i>adage latin</i>.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; +mais je sais qu'être levé tard c'est être levé tard.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Fausse conclusion, que je hais autant +qu'un flacon vide! Être debout après minuit, et aller +alors au lit, c'est se coucher matin; en sorte qu'aller se +coucher après minuit, c'est aller se coucher de bonne +heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est +plutôt composée du boire et du manger.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Vous êtes un savant: allons donc manger +et boire.—Holà! Marianne, entendez-vous?—Un flacon +de vin.</p> + +<p class="stage1">(Entre le bouffon.)</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Voici, ma foi, le fou qui vient.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais +vu notre portrait à nous trois?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! +Je voudrais pour quarante shillings avoir sa jambe, et +une voix pour chanter aussi douce que celle du fou. En +vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies hier au +soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians +passant l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, +en vérité; je t'ai envoyé douze sous pour ta bonne amie; +les as-tu reçus?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon +jupon court; car le nez de Malvolio n'est pas un manche +de fouet<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>; madame a la main blanche, et le myrmidon +n'est pas un bouchon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>A whipstock</i>, il a l'odorat fin.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Excellent! c'est la plus jolie folie pour la +fin. Allons, une chanson.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous +une chanson.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Voilà encore un teston de moi; si un chevalier +donne....</p> + +<p>LE BOUFFON.—Voudriez-vous une chanson d'amour, ou +une chanson morale?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Une chanson d'amour, une chanson d'amour!</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oui, oui; je ne me soucie point de morale.</p> + +<p>LE BOUFFON <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O ma maîtresse! où êtes-vous errante?</p> +<p>Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance,</p> +<p>Votre amant qui peut chanter haut ou bas.</p> +<p>Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur:</p> +<p>Les voyages finissent par la rencontre des amants,</p> +<p>C'est ce que sait le fils de tout homme sage.</p> + </div> </div> + +<p>SIR ANDRÉ.—Admirable, en vérité!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Bien, très-bien.</p> + +<p>LE BOUFFON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir.</p> +<p>La joie présente fait rire dans le présent;</p> +<p>Ce qui est à venir est encore incertain;</p> +<p>Il n'y a point de moisson à recueillir des délais.</p> +<p>Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers,</p> +<p>La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer.</p> + </div> </div> + +<p>SIR ANDRÉ.—Une voix douce comme du miel, aussi +vrai que je suis chevalier.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Une voix contagieuse!</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Des plus douces et des plus contagieuses, +sur ma foi.</p> + +<p>SIR TOBIE.—A entendre par le nez, c'est une douce contagion<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. +Mais commencerons-nous une danse de tourne-ciel<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>? +Éveillerons-nous la chouette par un canon, qui +ravisse les trois âmes<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> d'un tisserand? Ferons-nous +cela?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>A dulcet in contagion</i>, jeu de mots intraduisible.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>A welkin-dance,</i> boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos têtes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme raisonnable.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. +Je suis un chien pour les canons.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Par Notre-Dame, monsieur, il y a des +chiens qui vont bien au canon.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Certainement; chantons: <i>Coquin, tais-toi</i>.</p> + +<p>LE BOUFFON.—<i>Tais-toi, coquin</i>, chevalier? Je serai donc +forcé de vous appeler coquin, chevalier?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé +un homme à m'appeler coquin. Commence, fou; la +chanson commence par <i>Tais-toi</i>.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je ne commencerai jamais si je me tais.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Bon là, ma foi. Allons, commence.</p> + +<p class="stage1">(Ils chantent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Marie.)</p> + +<p>MARIE.—Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? +Si ma maîtresse n'a pas appelé son intendant, Malvolio, +et ne lui a pas ordonné de vous mettre à la porte, ne me +croyez jamais.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Madame est une Catayenne<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; nous sommes +des politiques: Malvolio est une canaille, et <i>nous sommes +trois joyeux garçons</i><a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je +pas de son sang? Foin de madame!—<span class="stage2">(<i>Chantant.</i>)</span> <i>Il était +un homme à Babylone, madame, madame.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.» (STEEVENS.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we.</i> Ces derniers +mots sont le commencement d'une chanson; <i>Peg-a-ramsey</i> +est le titre d'une ballade ancienne.</blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Malepeste! le chevalier est dans une +merveilleuse folie.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oui, il s'en tire assez bien, quand il est +bien disposé, et moi aussi: il fait le fou avec plus de +grâce que moi; mais je le fais plus au naturel.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.—<i>Ah! le douzième jour de décembre.</i></p> + +<p>MARIE.—Au nom de Dieu, taisez-vous.</p> + +<p class="stage1">(Entre Malvolio.)</p> + +<p>MALVOLIO.—Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou +qu'êtes-vous donc? N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, +ni honnêteté, pour bavarder comme des chaudronniers +à cette heure de la nuit? Faites-vous une taverne de la +maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier +vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? +N'avez-vous donc aucun respect pour le lieu, les personnes +et les temps?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Nous avons gardé les temps, monsieur, +dans nos canons. Allez au diable<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots: +<i>Sneck up</i>.</blockquote> + +<p>MALVOLIO.—Sir Tobie, il faut que je sois tout rond +avec vous. Ma maîtresse m'a donné ordre de vous dire +que, quoiqu'elle vous reçoive comme son parent, elle n'a +point de parenté avec vos désordres. Si vous pouvez vous +séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours +le bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de +prendre congé d'elle, elle est toute disposée à vous faire +ses adieux.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.—<i>Adieu, cher coeur, puisqu'il faut +que je parte<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.</blockquote> + +<p>MALVOLIO.—Oui, bon sir Tobie.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.—<i>Ses yeux dénotent que ses jours +sont bientôt à leur fin.</i></p> + +<p>MALVOLIO.—Les choses en sont-elles là?</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.—<i>Mais moi, je ne mourrai jamais.</i></p> + +<p>LE BOUFFON.—En cela vous mentez, sir Tobie.</p> + +<p>MALVOLIO.—Pour cela, je suis très-disposé à vous +croire.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>en chantant</i></span>.—<i>Lui dirai-je de s'en aller?</i></p> + +<p>LE BOUFFON.—<i>Et quand vous le feriez?</i></p> + +<p>SIR TOBIE.—<i>Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?</i></p> + +<p>LE BOUFFON.—<i>Oh! non, non, vous n'oseriez.</i></p> + +<p>SIR TOBIE.—Vous détonnez, l'ami; vous mentez.—Êtes-vous +plus qu'un intendant? Croyez-vous que, parce +que vous êtes vertueux<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, il n'y aura plus ni gâteaux, ni +bière?</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la Toussaint. +Les puritains traitaient cette coutume de superstition.</blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Oui, par sainte Anne, et le gingembre +aussi sera chaud dans la bouche.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Tu as raison.—Allez, monsieur, allez +frotter votre chaîne avec de la mie de pain<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Un flacon +de vin, Marie!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne +en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur +moyen d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de +pain.» (STEEVENS.)</blockquote> + +<p>MALVOLIO.—Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque +cas de la faveur de ma maîtresse, vous ne voudriez +pas prêter les mains à cette conduite grossière; ma maîtresse +en sera informée, je vous le jure.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MARIE.—Va secouer les oreilles.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Lui donner un rendez-vous en duel, et +puis lui manquer de parole et se jouer de lui, ce serait +une aussi bonne oeuvre que de boire quand on a faim.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire +un cartel ou je lui ferai connaître de vive voix votre indignation +contre lui.</p> + +<p>MARIE.—Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce +soir; depuis que le jeune page du comte a vu aujourd'hui +ma maîtresse, elle est fort troublée. Quant à monsieur +Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le mystifie pas au +point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un +objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit +pour me coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais +que je suis en état de le faire.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque +chose de lui.</p> + +<p>MARIE.—Ma foi, monsieur, il est quelquefois une +espèce de puritain.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oh! si je le croyais, je le battrais comme +un chien.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Quoi, pour être puritain? Ta sublime +raison, cher chevalier?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Je n'ai point de sublime raison pour cela, +mais j'ai d'assez bonnes raisons.</p> + +<p>MARIE.—Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un +puritain, ni quoi que ce soit avec suite, si ce n'est un +serviteur des circonstances; un sot plein d'affectation qui +sait par coeur les affaires d'État, sans livre et sans étude, +et vous débite sa science par grands morceaux; un +homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si +farci, à ce qu'il s'imagine, de perfections, que c'est un +article de foi pour lui qu'on ne peut le voir sans l'aimer; +et c'est sur ce vice-là que ma vengeance trouvera matière +à s'exercer.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Que feras-tu?</p> + +<p>MARIE.—Je glisserai sur son chemin quelques épîtres +d'amour en style obscur, dans lesquelles, à la couleur +de sa barbe, à la forme de sa jambe, à sa tournure, à sa +démarche, à l'expression de ses yeux, à son front, à son +teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus palpable. +Je peux écrire tout comme ferait madame votre +nièce; nous pouvons à peine distinguer nos deux écritures +dans une lettre dont le sujet est oublié.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Excellent! Je flaire la ruse.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Elle me monte aussi au nez.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Il croira, par des lettres que vous laisserez +tomber sur son passage, qu'elles viennent de ma +nièce, et qu'elle est amoureuse de lui.</p> + +<p>MARIE.—Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.</p> + +<p>SIR ANDRÉ<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.—Et votre cheval fera de lui un âne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne juge +rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.</blockquote> + +<p>MARIE.—Oui, un âne, je n'en doute pas</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oh! cela sera admirable.</p> + +<p>MARIE.—Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais +que ma médecine opérera sur lui. Je vous posterai tous +deux en embuscade, et le fou fera le troisième dans un +lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme il +l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. +Adieu!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Bonne nuit, Penthésilée<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Nom d'une amazone.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Par ma foi, c'est une brave fille.</p> + +<p>SIR TOBIE.—C'est une excellente levrette, et de race +pure, et une fille qui m'adore. Qu'en dites-vous?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—J'ai été adoré aussi jadis, moi.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons-nous mettre au lit, chevalier.—Tu +aurais besoin d'envoyer demander plus d'argent.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si je ne peux regagner votre nièce, je +suis dans un mauvais pas.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Envoie demander de l'argent, chevalier: +si tu ne parviens pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un +chien à la queue coupée<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> «<i>Cut.</i> Par les lois forestières, on coupait la queue aux chiens +des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut traduire +<i>cut</i> par <i>cheval</i>: «Dis que je suis un cheval.»</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond +sur ma parole; prenez-le comme vous voudrez.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons, venez, je vais brûler un peu de +rhum; il est trop tard pour aller se coucher maintenant; +allons, chevalier, venez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> +<p class="stage1">Appartement dans le palais du duc.</p> + +<p class="stage1">LE DUC, VIOLA, CURIO <i>et autres.</i></p> + +<p>LE DUC.—Faites-nous un peu de musique.—Ah! bonjour, +mes amis.—Allons, bon Césario, seulement ce +morceau de chant, cette vieille chanson ancienne que +nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle +soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces +airs légers et ces refrains répétés dans ces mesures vives +et brusques.—Allons, seulement un couplet.</p> + +<p>CURIO.—Avec la permission de Votre Altesse, celui qui +pourrait le chanter n'est pas ici.</p> + +<p>LE DUC.—Qui était-ce donc!</p> + +<p>CURIO.—Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait +beaucoup le père de madame Olivia: il est quelque +part dans la maison.</p> + +<p>LE DUC.—Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. +<span class="stage2">(<i>Curio sort. Musique.</i>)</span> Approche, jeune homme; si +tu aimes jamais, dans les doux transports de ta passion +souviens-toi de moi; car tous les vrais amants sont tels +que je suis, changeants et volages dans tous les autres +sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet +aimé.—Comment trouves-tu cet air?</p> + +<p>VIOLA.—Il retentit comme un écho dans le coeur qui +sert de trône à l'amour.</p> + +<p>LE DUC.—Tu en parles en maître; je gagerais ma vie +que, tout jeune que tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque +beauté qui le charme. N'est-il pas vrai, mon enfant?</p> + +<p>VIOLA.—Un peu, avec votre permission.</p> + +<p>LE DUC.—Quelle espèce de femme est-ce?</p> + +<p>VIOLA.—De votre complexion.</p> + +<p>LE DUC.—Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge, +au vrai?</p> + +<p>VIOLA.—Environ de votre âge, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme +choisisse toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le +moyen qu'elle lui soit plus assortie, et plus sûre de régner +dans son coeur; car, mon enfant, nous avons beau nous +vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants dans +nos caprices; nous sommes aisément emportés par le +désir et par l'inconstance; notre amour s'use et se perd +plus vite que celui des femmes.</p> + +<p>VIOLA.—Je le crois, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Aie donc soin que ton amante soit plus jeune +que toi, ou ton affection ne pourra durer. Les femmes +sont comme les roses; leur belle fleur, une fois épanouie, +tombe dans l'heure même.</p> + +<p>VIOLA.—Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que +de se flétrir au moment où elles atteignent la perfection!</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Curio et le bouffon.)</p> + +<p>LE DUC.—Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée +hier au soir. Remarque-la, Césario; elle est ancienne et +simple. Les fileuses, et celles qui tricotent au soleil, et +les jeunes filles dont le coeur est libre, tout en tissant +leur fil avec des outils d'os, ont coutume de la chanter: +c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de l'amour +comme le bon vieux temps.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Êtes-vous prêt, monsieur?</p> + +<p>LE DUC—Oui, je t'en prie, chante.</p> + +<p>LE BOUFFON.</p> + +<p class="stage1">(Chant.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Viens; ô mort! viens;</p> +<p>Qu'on me couche sous un triste cyprès:</p> +<p class="i2">Fuis, fuis, souffle de ma vie.</p> +<p>Une beauté cruelle m'a donné la mort.</p> +<p>Semez de branches d'if mon blanc linceul;</p> +<p class="i2">Préparez-le.</p> +<p>Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère</p> +<p class="i2">Que le mien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Point de fleurs, pas une douce fleur</p> +<p class="i2">Sur mon noir cercueil.</p> +<p class="i2">Point d'ami, pas un seul ami pour saluer</p> +<p>Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés;</p> +<p class="i2">Pour épargner mille et mille soupirs,</p> +<p class="i2">Ah! couchez-moi-là,</p> +<p>Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau,</p> +<p class="i2">Pour y pleurer.</p> + </div> </div> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>lui donnant sa bourse</i></span>.—Voilà pour ta peine.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à +chanter, monsieur.</p> + +<p>LE DUC.—Eh bien! je veux te payer ton plaisir.</p> + +<p>LE BOUFFON.—A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye +une fois ou l'autre.</p> + +<p>LE DUC.—A présent, permets-moi de te quitter.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Allons, que le dieu de la mélancolie te +protège, et que ton tailleur te fasse un habit de taffetas +changeant; car ton âme est une véritable opale. Je voudrais +embarquer des hommes aussi constants sur la mer, +afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût +nulle part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage +de rien. Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Le bouffon sort.)</p> + +<p>LE DUC.—Qu'on me laisse. <span class="stage2">(<i>Curio sort avec la suite du +duc, excepté Viola.</i>)</span> Encore une fois, Césario, va trouver +cette souveraine cruelle; dis-lui que mon amour, plus +noble que les trésors de l'univers, ne met aucun prix à +une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des +dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de +cette volage déesse; mais que c'est cette merveille, cette +reine des joyaux que la nature a enchâssée en elle, qui +seule attire mon âme.</p> + +<p>VIOLA.—Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer?</p> + +<p>LE DUC.—Je ne puis recevoir une pareille réponse.</p> + +<p>VIOLA.—Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque +dame, comme il en est peut-être, souffre pour l'amour +de vous, dans son coeur, des tourments aussi violents +que vous en souffrez pour Olivia; vous ne pouvez +l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de +recevoir votre refus?</p> + +<p>LE DUC.—Il n'est point de coeur de femme qui puisse +contenir les battements d'une passion aussi forte que +celle dont l'amour tourmente mon coeur; il n'est point +de coeur de femme assez vaste pour contenir autant d'amour; +elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien +appeler leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un +goût qui irrite leur palais sans affecter leur coeur: il +s'éteint dans la satiété, et finit par le dégoût et l'aversion. +Mais le mien est aussi affamé que la mer, et peut digérer +autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre +l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui +que j'ai pour Olivia.</p> + +<p>VIOLA.—Oui, mais je sais....</p> + +<p>LE DUC.—Que sais-tu?</p> + +<p>VIOLA.—Je sais trop bien l'amour que les femmes ont +pour les hommes. Je vous l'assure, elles ont le coeur +aussi fidèle que nous. Mon père avait une fille qui aimait +un homme, comme il se pourrait par aventure que +moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse.</p> + +<p>LE DUC.—Et quelle est son histoire?</p> + +<p>VIOLA.—Une page blanche<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, seigneur. Jamais elle n'a +déclaré son amour, mais elle a laissé sa passion, cachée +comme le ver dans le bouton, dévorer les roses de ses +joues: elle languissait dans ses pensées; et, pâle et mélancolique, +elle était tranquille comme la patience sur +un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là +véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous +pouvons en dire davantage, en jurer davantage: mais, +en vérité, nos démonstrations vont plus loin que notre +volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos +serments, et bien peu par notre amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>A blank</i>.</blockquote> + +<p>LE DUC.—Mais ta soeur est-elle morte de son amour, +mon enfant?</p> + +<p>VIOLA.—Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison +de mon père, et de frères aussi, et cependant je ne sais....—Seigneur, +irai-je trouver cette dame?</p> + +<p>LE DUC.—Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle; +donne-lui ce bijou: dis-lui que mon amour ne peut +céder ni supporter aucun refus.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Viens avec nous, seigneur Fabian.</p> + +<p>FABIAN.—Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce +plaisir, que je sois rongé de mélancolie jusqu'à en +mourir.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, +cette canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable +avanie?</p> + +<p>FABIAN.—Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il +m'a fait perdre les bonnes grâces de ma maîtresse, à +l'occasion d'un combat d'ours.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir +l'ours, et nous le ferons écumer de colère jusqu'à +ce qu'il en soit noir et bleu. N'est-ce pas, sir André?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre +vie.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marie.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Voici notre petite scélérate.—Eh bien! +comment vous va, mon ortie des Indes<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de +l'Inde.» (JOHNS OX.)</blockquote> + +<p>MARIE.—Cachez-vous tous trois dans le bosquet de +buis: Malvolio descend le long de cette allée; il était là-bas, +au soleil, l'air occupé, faisant des politesses à son +ombre depuis une demi-heure: observez-le, je vous en +prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette +lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au +nom de la plaisanterie! <span class="stage2">(<i>Ils se cachent.</i>)</span>—Tenez-vous là +<span class="stage2">(<i>Marie laisse tomber une lettre</i>)</span>; car voici la truite qu'il faut +attraper en la chatouillant.</p> + +<p class="stage1">(Marie sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Malvolio.)</p> + +<p>MALVOLIO.—C'est la fortune: tout est une affaire de +fortune. Marie m'a dit une fois que sa maîtresse avait +du penchant pour moi, et je l'ai entendue elle-même +aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une fantaisie, +ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, +elle me traite avec des égards plus distingués qu'aucun +de ceux qui sont attachés à son service. Que dois-je +penser de tout cela?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Ce coquin a bien de la présomption.</p> + +<p>FABIAN.—Oh! paix! ses contemplations font de lui un +fameux dindon! Comme il se rengorge en étalant son +plumage!</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Morbleu! je vous battrais ce maraud....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Paix! vous dis-je.</p> + +<p>MALVOLIO.—Devenir comte Malvolio....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Ah! coquin....</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Un coup de pistolet, un coup de pistolet +sur lui.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Paix! paix!</p> + +<p>MALVOLIO.—Il y en a des exemples. La dame de Strachy<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> +a épousé un valet de garde-robe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les commentaires.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Fi de lui, par Jézabel!</p> + +<p>FABIAN.—Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son +imagination le gonfle!</p> + +<p>MALVOLIO.—Après avoir été marié trois mois avec elle, +assis dans ma grandeur....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer +une pierre dans l'oeil!</p> + +<p>MALVOLIO.—Appelant mes officiers autour de moi, dans +ma robe de velours à ramages, après avoir quitté mon +lit de repos où j'aurai laissé Olivia endormie....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Feux et soufre!</p> + +<p>FABIAN.—Oh! paix donc, paix!</p> + +<p>MALVOLIO.—Alors prendre l'humeur de la grandeur; +et, après avoir promené sur eux un regard dédaigneux, +leur dire que je connais ma place, et que je voudrais +qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin +Tobie....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Chaînes et verrous!</p> + +<p>FABIAN.—Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez.</p> + +<p>MALVOLIO.—Sept de mes gens, obéissant au premier +signal, sortent pour l'aller chercher; je parais sombre +en attendant, et peut-être je remonte ma montre, ou je +joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me fait +la révérence....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Laisserons-nous vivre ce faquin?</p> + +<p>FABIAN.—Paix! quand six chevaux attelés voudraient +nous arracher notre silence.</p> + +<p>MALVOLIO.—Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon +sourire familier un regard austère et impérieux.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas +alors un soufflet?</p> + +<p>MALVOLIO.—En lui disant: «Cousin Tobie, puisque +ma fortune a jeté votre nièce dans mes bras, accordez-moi +le privilége de vous dire....</p> + +<p>SIR TOBIE.—Quoi, quoi?</p> + +<p>MALVOLIO.—«Il faut vous corriger de votre ivrognerie.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Veux-tu, canaille....</p> + +<p>FABIAN.—Patience, ou nous rompons tous les fils de +notre plan.</p> + +<p>MALVOLIO.—«De plus, vous dépensez le trésor de votre +temps avec un imbécile de chevalier.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—C'est moi, je vous le garantis.</p> + +<p>MALVOLIO.—«Un sir André!»</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Je le savais bien que c'était moi; car bien +des gens me traitent de sot.</p> + +<p>MALVOLIO.—Qu'avons-nous ici?</p> + +<p class="stage1">(Ramassant la lettre.)</p> + +<p>FABIAN.—Voilà ma bécasse tout près du piége.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui +inspire de lire tout haut.</p> + +<p>MALVOLIO.—Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse: +voilà ses <i>c</i>, ses <i>v</i>, ses <i>t</i>, et voilà comme elle fait ses grands +<i>P</i>. Il n'y a pas de doute, c'est son écriture.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ses <i>c</i>, ses <i>v</i>, ses <i>t</i>. Pourquoi cela?</p> + +<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.—<i>A mon bien-aimé inconnu, cette lettre +et mes tendres aveux!</i> Juste, voilà ses phrases. Permets, +cire. Doucement.... et le cachet est une Lucrèce dont +elle a coutume de sceller ses lettres. C'est ma maîtresse.—A +qui cela s'adresserait-il?</p> + +<p>FABIAN.—Ceci l'enivrera: coeur et tout.</p> + +<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jupiter sait que j'aime.</p> +<p class="i2">Mais qui?</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Lèvres, ne remuez pas;</p> +<p>Nul mortel ne doit le savoir.</p> + </div> </div> + +<p><i>Nul mortel ne doit le savoir</i>? Voyons la suite: la mesure +est changée. <i>Nul mortel ne doit le savoir</i>. Si c'était toi, +Malvolio!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je te le conseille: va te pendre, blaireau.</p> + +<p>MALVOLIO <span class="stage2"><i>continue de lire</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Je pourrais commander où j'adore,</p> +<p>Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce,</p> +<p class="i2">Déchire mon coeur sans l'ensanglanter.</p> +<p class="i2">M.O.A.I, règne sur ma vie.</p> + </div> </div> + +<p>FABIAN.—Une énigme dans le grand genre!</p> + +<p>SIR TOBIE.—C'est une fille admirable, par ma foi!</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>M.O.A.I. règne sur ma vie</i>. Mais d'abord, +voyons, voyons.</p> + +<p>FABIAN.—Quel plat de poisson elle lui a servi là!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Et avec quelle avidité ce faucon sauvage +vole à cet appât!</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Je puis commander où j'adore</i>. En effet elle +peut me commander. Je la sers: elle est ma maîtresse. +Oh! voilà qui est évident pour toute intelligence ordinaire; +il n'y a pas de difficulté là.... Et la fin?... que signifie +cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le +faire un peu ressembler à mon nom..... doucement. +<i>M.O.A.I.</i></p> + +<p>SIR TOBIE.—Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant +dérouté et en défaut.</p> + +<p>FABIAN.—Sowter<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a> va donner de la voix là-dessus, +quoique cela sente aussi fort qu'un renard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Nom de chien de chasse.</blockquote> + +<p>MALVOLIO.—<i>M</i>—Malvolio.—Eh bien! c'est la lettre +initiale de mon nom.</p> + +<p>FABIAN.—Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque +chose de ces lettres? Oh! c'est un excellent chien quand +on est en défaut!</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>M</i>—Oui.... mais nulle consonnance avec +la suite: cela demande preuve. Ce serait un <i>A</i> qui devrait +suivre, et c'est un <i>O</i>.</p> + +<p>FABIAN.—Et <i>O</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a> suivra, j'espère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Allusion à la forme d'un collier de chasse.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier <i>O</i>.</p> + +<p>MALVOLIO.—C'est l'<i>I</i> qui vient par derrière.</p> + +<p>FABIAN.—Oui, si vous aviez un oeil<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a> par derrière, vous +pourriez voir plus de châtiments à vos talons que de +bonnes fortunes devant vous.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Jeu de mots sur <i>I</i> et <i>eye</i>, oeil, qui se prononcent de la même +manière.</blockquote> + +<p>MALVOLIO.—<i>M.O.A.I</i>, cela ne s'ajuste pas si bien +qu'auparavant; et pourtant en forçant un peu, l'apparence +pourrait pencher vers moi: car chacune de ces +lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; +voici de la prose qui suit: <i>«Si cette lettre tombe dans tes +mains, médite-la. Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais +ne t'effraye point de la grandeur. Quelques-uns naissent grands; +d'autres parviennent à la grandeur, et il en est que la grandeur +vient chercher elle-même. Ta destinée t'ouvre les bras, +que ton audace et ton courage l'embrassent. Et pour l'accoutumer +à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de +ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant +avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta +bouche raisonne politique, prends les manières d'un homme +original. Voilà les conseils que donne celle qui soupire pour +toi. Souviens-toi de celle qui fit l'éloge de tes bas jaunes et qui +souhaita de te voir toujours les jarretières croisées. Souviens-t'en, +je te le répète. Va, poursuis: ta fortune est faite, +si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc un simple intendant, +le compagnon des valets, et un homme indigne de +toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait +changer d'état avec toi</i>.—L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La +lumière du jour et la plaine ouverte n'en montrent +pas davantage: cela est évident. Je veux devenir fier; +lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; +je me décrasserai de mes grossières connaissances; +je serai tiré à quatre épingles; je deviendrai l'homme +par excellence.—Je ne fais pas maintenant l'imbécile; je +ne laisse pas mon imagination se jouer de moi: car +toutes sortes de raisons concourent à me prouver que +ma maîtresse est amoureuse de moi: elle louait dernièrement +mes bas jaunes; elle a vanté ma jambe et sa jarretière; +et dans cette lettre elle se découvre elle-même à +mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle +m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends +grâces à mon étoile; je suis heureux. Je me singulariserai, +je me pavanerai, en bas jaunes, et en riches jarretières, +et tout cela le temps de les mettre. Louange à Jupiter et +à mon étoile!—Ah! voici encore un post-scriptum.—<i>«Il +est impossible que tu ne devines pas qui je suis. Si tu agrées +mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te sied +à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux +ami, je t'en conjure.»</i> O Jupiter, je te remercie.—Je sourirai: +je ferai tout ce que tu voudras que je fasse.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FABIAN.—Je ne donnerais pas ma part de cette scène +divertissante pour une pension de mille roupies que me +payerait le sophi<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—J'épouserais cette fille pour cette seule invention.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Et moi aussi.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Et sans lui demander d'autre dot qu'une +seconde plaisanterie pareille.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—J'en dis autant.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marie.)</p> + +<p>FABIAN.—Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes.</p> + +<p>SIR TOBIE <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.—Veux-tu mettre ton pied sur ma +tête?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ou sur la mienne?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames? +Et deviendrai-je ton esclave?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand +il en perdra l'image, il en deviendra fou.</p> + +<p>MARIE.—Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur +lui?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme.</p> + +<p>MARIE.—Alors, si vous voulez voir les fruits de cette +farce, remarquez bien son premier abord devant ma +maîtresse. Il va aller la trouver en bas jaunes, et c'est +une couleur qu'elle abhorre; les jarretières en croix, +mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui +cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle +est plongée, qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas +pour lui le plus insigne mépris; si vous voulez le voir, +suivez-moi.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux +démon d'esprit.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Je veux en être aussi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">VIOLA, LE BOUFFON <i>avec un tambourin</i>.</p> + +<p>VIOLA.—Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, +vis-tu avec ton tambourin<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Équivoque sur le mot <i>by</i>, qui peut exprimer également <i>par</i> et <i>près de</i>.</blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Non, monsieur; je vis avec l'église.</p> + +<p>VIOLA.—Es-tu un homme d'église?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Rien de pareil, monsieur; je vis à côté +de l'église, car je vis dans ma maison, et ma maison est +près de l'église.</p> + +<p>VIOLA.—Tu pourrais donc dire de même que le roi vit +près d'un mendiant, si un mendiant habite près de lui; +ou que l'église est à côté de ton tambourin, si ton tambourin +est <i>près</i> de l'église.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vous l'avez dit, monsieur.—Ce que c'est +que ce siècle!—une phrase n'est qu'un gant de peau +de daim dans les mains d'un homme d'esprit: avec +quelle rapidité il sait la retourner à l'envers!</p> + +<p>VIOLA.—Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer +adroitement avec les mots peuvent aisément les rendre +libertins.</p> + +<p>LE BOUFFON.—En ce cas, je voudrais bien que ma soeur +n'eût pas eu de nom, monsieur.</p> + +<p>VIOLA.—Pourquoi, l'ami?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Pourquoi, monsieur? C'est que son nom +est un mot; et en jouant sur ce mot, on pourrait rendre +ma soeur libertine; mais à vrai dire, les mots sont devenus +de vrais coquins, depuis que les billets les ont +déshonorés.</p> + +<p>VIOLA.—La raison?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vraiment, monsieur, je ne puis vous en +donner aucune sans paroles, et les paroles sont devenues +si fausses que je suis dégoûté de m'en servir pour prouver +la raison.</p> + +<p>VIOLA.—Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui +n'as souci de rien.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je +me soucie de quelque chose; mais en conscience, monsieur, +je ne me soucie pas de vous: si cela s'appelle +n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût +vous rendre invisible.</p> + +<p>VIOLA.—N'es-tu pas le fou de madame Olivia?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, en vérité, monsieur. Madame +Olivia n'a point de folie, et elle n'entretiendra de fou, +monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée; car les fous +ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. +Le mari est le plus gros. Je ne suis vraiment +point son fou; je ne suis que son corrupteur de mots.</p> + +<p>VIOLA.—Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino.</p> + +<p>LE BOUFFON.—La folie, monsieur, fait le tour du globe +comme le soleil; elle brille partout. Je serais bien fâché, +monsieur, que le fou fût aussi souvent avec votre maître +qu'il l'est avec ma maîtresse.—Je crois avoir aperçu +<i>votre sagesse</i> dans la même maison.</p> + +<p>VIOLA.—Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous +n'aurons pas un mot de plus ensemble. Tiens, voilà de +quoi dépenser.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Ah! que Jupiter, à sa première occasion +de cheveux, vous envoie une barbe!</p> + +<p>VIOLA.—Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade +d'amour pour une barbe: quoique je ne voulusse +pas la voir croître sur mon menton.—Ta maîtresse est-elle +chez elle?</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>regardant l'argent</i></span>.—Un couple de cette +espèce ne pourrait-il pas multiplier, monsieur?</p> + +<p>VIOLA.—Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les +mît en oeuvre.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je jouerais alors le rôle du seigneur +Pandare de Phrygie, monsieur, en amenant une Cressida +à ce Troïlus.</p> + +<p>VIOLA.—Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; +j'espère, puisque je ne demande qu'une mendiante: +Cressida était une mendiante. Ma maîtresse est +chez elle, monsieur, je veux lui <i>déduire</i> d'où vous venez: +quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon <i>firmament</i>; +j'aurais pu dire <i>élément</i>; mais ce mot est suranné.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>VIOLA.—Cet original est assez sensé pour jouer le fou; +et pour bien faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. +Il faut qu'il observe l'humeur de ceux qu'il plaisante, la +qualité des personnes et les circonstances; et qu'il n'aille +pas, comme le faucon non dressé, fondre sur toutes les +plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail, +aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie +qu'on montre à propos est de saison: mais la folie des +sages qui extravaguent ternit leur sagesse.</p> + +<p class="stage1">(Entrent sir Tobie et sir André.)</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Salut à vous, mon gentilhomme.</p> + +<p>VIOLA.—Et à vous, monsieur.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Dieu vous garde, monsieur<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Les mots sont en français dans l'original.</blockquote> + +<p>VIOLA.—Et vous aussi; votre serviteur.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme +je suis le vôtre.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Voulez-vous approcher de la maison? Ma +nièce est fort désireuse de vous y voir entrer, si c'est à +elle que vous avez affaire.</p> + +<p>VIOLA.—Je me rends chez votre nièce, monsieur; je +veux dire qu'elle est le but de mon voyage.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en +mouvement.</p> + +<p>VIOLA.—Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, +que je n'entends ce que vous voulez dire en me disant +de tâter mes jambes.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je veux dire que vous marchiez, monsieur, +que vous entriez.</p> + +<p>VIOLA.—Je vous répondrai en marchant et en entrant; +mais nous sommes prévenus. (<i>Entrent Olivia et Marie.</i>) +Excellente et parfaite dame, que le ciel fasse pleuvoir ses +parfums sur vous!</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ce jeune homme est un fameux courtisan. +<i>Pleuvoir des parfums!</i> A merveille!</p> + +<p>VIOLA.—Mon message n'a de voix, belle dame, que +pour votre oreille indulgente et libérale.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—<i>Des parfums! libérale! indulgente!</i> Je veux +avoir ces trois mots tout prêts.</p> + +<p>OLIVIA.—Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me +laisse l'entendre seule. (<i>Sir Tobie, sir André et Marie +sortent.</i>) Donnez-moi votre main, monsieur.</p> + +<p>VIOLA.—Mon humble respect, madame, et mon dévouement +à votre service.</p> + +<p>OLIVIA.—Quel est votre nom?</p> + +<p>VIOLA.—Césario est le nom de votre serviteur, belle +princesse.</p> + +<p>OLIVIA.—Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu +de joie dans le monde, depuis qu'on a appelé compliments +d'humbles mensonges. Vous êtes le serviteur du comte +Orsino, jeune homme.</p> + +<p>VIOLA.—Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement +les vôtres. Le serviteur de votre serviteur est +votre serviteur, madame.</p> + +<p>OLIVIA.—Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant +à ses pensées, je voudrais qu'elles fussent vides plutôt +que pleines de moi!</p> + +<p>VIOLA.—Madame, je viens pour éveiller vos bonnes +pensées en sa faveur.</p> + +<p>OLIVIA.—Oh! avec votre permission, je vous prie, je +vous ai ordonné de ne me jamais reparler de lui; mais +si vous vouliez entamer une autre négociation j'aurais +plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à écouter +l'harmonie des sphères.</p> + +<p>VIOLA.—Chère dame.....</p> + +<p>OLIVIA.—Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après +votre dernière apparition pleine de charme, une bague +sur vos traces: c'est ainsi que je me suis trompée moi-même, +et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi. Il faut +que je me soumette à vos dures interprétations pour vous +forcer, par une ruse honteuse, à prendre ce que vous +saviez n'être pas à vous. Que pouvez-vous penser? N'avez-vous +pas mis mon honneur au pilori pour l'exposer aux +attaques de toutes les pensées déchaînées que peut concevoir +un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, +c'est vous en montrer assez: au lieu du sein +qui le cachait, ce n'est plus qu'une gaze qui voile mon +pauvre coeur. A présent, que je vous entende me répondre.</p> + +<p>VIOLA.—Je vous plains.</p> + +<p>OLIVIA.—C'est déjà un pas vers l'amour.</p> + +<p>VIOLA.—Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience +journalière que très-souvent nous plaignons nos +ennemis.</p> + +<p>OLIVIA.—Allons, il me semble qu'il est encore temps +d'en rire. O monde! que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! +S'il faut être la proie de quelqu'un, combien il +vaut mieux succomber devant le lion que devant le +loup! (<i>L'heure sonne.</i>) Cette horloge me reproche la perte +que je fais du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, +je ne veux pas de vous; et pourtant quand une fois la +raison et la jeunesse seront mûries chez vous, votre +femme recueillera probablement un beau mari.—Voilà +votre chemin à l'occident.</p> + +<p>VIOLA.—Eh bien! en route pour l'occident<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>. Que la +grâce et la belle humeur vous accompagnent! Vous ne +voulez donc, madame, me charger de rien pour mon +maître?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «<i>Westward ho!</i>» c'était le cri des mariniers de la Tamise à +cette époque, où elle servait de grande voie de communication +pour les habitants de Londres.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous +de moi?</p> + +<p>VIOLA.—Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.</p> + +<p>OLIVIA.—Si je pense cela, je le pense aussi de vous.</p> + +<p>VIOLA.—Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce +que je suis.</p> + +<p>OLIVIA.—Je voudrais que vous fussiez ce que je vous +souhaiterais être.</p> + +<p>VIOLA.—Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, +je souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car +maintenant je suis votre jouet.</p> + +<p>OLIVIA.—Oh! comme le dédain semble beau dans le +mépris et le courroux qui se peignent sur ses lèvres! Un +meurtrier criminel ne se trahit pas plus vite que l'amour +qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est aussi +claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, +par la virginité, par l'honneur, par la foi, par +tout ce qu'il y a de plus sacré, je le jure, je t'aime tant +que, malgré tes dédains, ni l'esprit, ni la raison ne peuvent +cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet aveu +des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas +pour toi un motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements +par cette réflexion: l'amour qu'on a cherché est +bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le cherche +vaut mieux.</p> + +<p>VIOLA.—Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, +que j'ai aussi un coeur, une âme, une foi, mais +qu'aucune femme ne les possède, et que jamais femme +n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère +dame; je ne viendrai plus déplorer devant vous les +larmes de mon maître.</p> + +<p>OLIVIA.—Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir +et porter à goûter son amour ce coeur qui le hait +maintenant.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Un appartement dans la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Non, par ma foi; je ne resterai pas une +minute de plus.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Ta raison, mon cher furieux; donne-moi +ta raison.</p> + +<p>FABIAN.—Il faut absolument que vous donniez votre +raison, sir André.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer +plus de faveurs au serviteur du comte qu'elle ne m'en a +jamais accordé; j'ai vu tout ce qui s'est passé dans le +verger.</p> + +<p>SIR TOBIE.—T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon +vieux garçon, dis-moi cela?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Aussi clairement que je vous vois à présent.</p> + +<p>FABIAN.—C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle +a pour vous.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne?</p> + +<p>FABIAN.—Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, +sir André, sur les témoignages du jugement et +de la raison.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Et tous les deux ont été de grands juristes, +bien avant que Noé fût devenu marin.</p> + +<p>FABIAN.—Elle n'a fait un favorable accueil à ce page, +en votre présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller +votre valeur endormie; que pour vous mettre +du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie. Vous auriez +dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries, +tout fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez +pétrifié et rendu muet le jeune page: voilà ce qu'on +attendait de vous, et cela a été manqué; vous avez laissé +le temps effacer la double dorure de cette occasion; et +vous voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de +ma maîtresse. Vous y resterez suspendu comme un glaçon +à la barbe d'un Hollandais, à moins que vous ne +rachetiez cette faute par quelque louable tentative de +valeur ou de politique.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—S'il faut tenter quelque chose, il faut que +ce soit par la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais +autant être un Browniste<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> qu'un politique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était +l'objet des quolibets du temps.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE.—Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune +sur la base de la valeur. Envoie-moi un cartel au +page du comte: bats-toi avec lui: blesse-le en onze endroits: +ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr qu'il +n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui +puisse rendre un homme recommandable aux yeux +d'une femme comme la réputation de valeur.</p> + +<p>FABIAN.—Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir +André.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter +mon défi?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons, écris-le d'une écriture martiale: +sois tranchant et court. Peu importe qu'il soit spirituel, +pourvu qu'il soit éloquent, et plein d'invention. Insulte-le +avec toute la licence de l'encre. Si tu le tutoies deux +ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant +de démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, +fût-elle assez grande pour servir de lit à la Ware, +en Angleterre. Allons, à l'ouvrage! qu'il y ait assez de +fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives avec une +plume d'oie: allons, à l'oeuvre.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Où vous retrouverai-je?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Nous irons te demander au <i>cubiculo</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>: va.</p> + +<p class="stage1">(Sir André sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> <i>Cubiculo</i>, dans la chambre à coucher.</blockquote> + +<p>FABIAN.—Voilà un bout d'homme qui vous est bien +cher, sir Tobie.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à +concurrence de deux mille écus ou quelque chose +comme cela.</p> + +<p>FABIAN.—Nous aurons une bonne lettre de lui: mais +vous ne la remettrez pas à son adresse?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je +veux user de tous les moyens pour exciter le jeune +homme à y répondre. Je crois que ni boeufs, ni câbles +ne pourront jamais venir à bout de les joindre; car, +pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement +autant de sang dans son foie qu'il en faut pour +embarrasser le pied d'une mouche, je consens à manger +le reste de la dissection.</p> + +<p>FABIAN.—Et son adversaire, le jeune page, ne porte +pas sur sa figure de grands symptômes de férocité.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marie.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Vois, voici le plus jeune roitelet de la +couvée qui vient à nous.</p> + +<p>MARIE.—Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous +soyez curieux de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. +Ce stupide Malvolio est changé en païen, en vrai renégat: +car il n'est point de chrétien, pour peu qu'il veuille être +sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais croire à des +extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas +jaunes.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Et les jarretières en croix?</p> + +<p>MARIE.—De la plus ridicule manière; comme un pédant +qui tient école dans l'église.—Je l'ai suivi pas à +pas, comme si j'eusse été son assassin; il obéit de point +en point à la lettre que j'ai laissé tomber pour lui faire +niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus de +lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée +encore des Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. +J'ai bien de la peine à m'empêcher de lui lancer +quelque chose à la tête. Je sais que ma maîtresse lui +donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira encore, +et le prendra pour une faveur signalée.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons, mène-nous, mène-nous où il est.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1">ANTONIO, SÉBASTIEN.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je ne voulais pas volontairement vous +déranger: mais puisque vous faites votre plaisir de vos +peines, je ne gronde plus.</p> + +<p>ANTONIO.—Je n'ai pu rester derrière vous: un désir, +plus pénétrant que l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé +à marcher en avant. Et ce n'est pas purement par besoin +de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié, quoiqu'elle +soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre +une plus longue route; mais c'est aussi par inquiétude +de ce qui pourrait vous arriver dans votre voyage, à +vous qui n'avez aucune connaissance de ce pays, qui souvent +se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger +sans guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces +motifs de crainte, m'a engagé à vous suivre.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre +que par des remerciements, et des remerciements, +et toujours des remerciements. Souvent les services de +l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a pas cours. +Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez +mieux récompensé.—Que ferons-nous? Irons-nous voir +ensemble les ruines de cette ville?</p> + +<p>ANTONIO.—Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord +aller voir votre logement.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore +d'ici à la nuit: je vous en prie, allons récréer nos +yeux par la vue des monuments, des choses célèbres, +qui donnent du renom à cette ville.</p> + +<p>ANTONIO.—Je vous demanderai de m'excuser. Je ne +me promène point sans danger dans ces rues. Une fois, +dans un combat de mer, j'ai rendu quelque service contre +les galères du comte; et un service vraiment si important, +que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer +d'affaire.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Probablement vous avez tué beaucoup de +ses sujets.</p> + +<p>ANTONIO.—Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; +quoique les circonstances et la querelle nous +missent bien en droit d'en venir à cet argument sanglant. +On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que nous +avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens +de notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu +que moi seul qui ai refusé; et à cause de cela, si j'étais +surpris ici, je le payerais cher.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.</p> + +<p>ANTONIO.—Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, +monsieur, voilà ma bourse: la meilleure auberge où +vous puissiez loger, c'est à <i>l'Éléphant</i>, dans les faubourgs +du midi. Je vais y commander notre repas, tandis que +vous passerez le temps et que vous satisferez votre curiosité +en voyant la ville, vous me retrouverez là.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Pourquoi aurais-je votre bourse?</p> + +<p>ANTONIO.—Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque +bagatelle qu'il vous prendra envie d'acheter; et vos +fonds, à ce que j'imagine, ne sont pas destinés à de frivoles +emplettes.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je serai votre porte-bourse, et je vous +quitte pour une heure.</p> + +<p>ANTONIO.—A <i>l'Éléphant</i>....</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je m'en souviens bien.</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">OLIVIA, MARIE.</p> + +<p>OLIVIA, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—J'ai envoyé après lui. Je suppose qu'il +dise qu'il viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui +ferai-je? car la jeunesse aime plus souvent à se faire +acheter qu'elle ne se donne ou ne se prête... Je parle trop +haut.—Où est Malvolio?—Il est grave et civil; et c'est un +serviteur qui cadre bien avec ma position.—Où est Malvolio?</p> + +<p>MARIE.—Il vient, madame: mais dans un étrange +accoutrement: il est sûrement possédé, madame.</p> + +<p>OLIVIA.—Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague?</p> + +<p>MARIE.—Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.—Il +serait bon, madame, que vous fussiez +entourée, s'il vient: car il est certain que cet homme a +la tête timbrée.</p> + +<p>OLIVIA.—Va le chercher. <span class="stage2">(<i>Marie sort.</i>)</span>—Je suis aussi +insensée qu'il peut l'être, si la folie gaie et la folie triste +sont égales. <span class="stage2">(<i>Rentrent Marie et Malvolio.</i>)</span> Eh bien! Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—Belle dame.... ho! ho! ho!</p> + +<p>OLIVIA.—Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une +triste circonstance.</p> + +<p>MALVOLIO.—Triste, madame? Je pourrais être triste; +ces jarretières croisées causent toujours quelque obstruction +dans le sang: mais qu'est-ce que cela fait? Si elles +plaisent à l'oeil d'une seule personne, je suis dans le cas +du sonnet qui dit bien vrai: <i>Plaire à une seule, c'est plaire +à tout le monde</i>.</p> + +<p>OLIVIA.—Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il?</p> + +<p>MALVOLIO.—Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il +y ait du jaune à mes jambes.—Elle est tombée +dans ses mains, et les ordres seront exécutés. Je m'imagine +que nous savons reconnaître sa belle main romaine.</p> + +<p>OLIVIA.—Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai +te trouver!</p> + +<p>OLIVIA.—Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et +baises-tu ta main si souvent?</p> + +<p>MARIE.—Que faites-vous, Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—Répondre à vos questions? Oui, comme les +rossignols répondent aux corneilles.</p> + +<p>MARIE.—Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule +hardiesse devant madame?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Ne t'effraye point de la grandeur?</i>—Cela +est bien écrit.</p> + +<p>OLIVIA.—Que veux-tu dire par là, Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Quelques-uns naissent grands.</i></p> + +<p>OLIVIA.—Quoi?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>D'autres parviennent à la grandeur.</i></p> + +<p>OLIVIA.—Que dis-tu?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Et il en est que la grandeur vient chercher +d'elle-même.</i></p> + +<p>OLIVIA.—Que le ciel te rétablisse!</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes.</i></p> + +<p>OLIVIA.—Tes bas jaunes?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées.</i></p> + +<p>OLIVIA.—En jarretières croisées?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que +tu le veuilles.</i></p> + +<p>OLIVIA.—Ma fortune est faite?</p> + +<p>MALVOLIO.—<i>Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi +qu'un serviteur.</i></p> + +<p>OLIVIA.—Mais c'est une vraie folie de canicule.</p> + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Madame, le jeune gentilhomme du +comte Orsino est revenu: il me serait bien difficile de le +prier de se retirer, il attend le bon plaisir de Votre Seigneurie.</p> + +<p>OLIVIA.—Je vais aller le trouver. <span class="stage2">(<i>Le domestique sort.</i>)</span>—Bonne +Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est +mon oncle Tobie? Que quelques-uns de mes gens le gardent +à vue: je ne voudrais pas pour la moitié de ma +fortune qu'il lui arrivât quelque malheur.</p> + +<p class="stage1">(Olivia sort avec Marie.)</p> + +<p>MALVOLIO <i>seul</i>.—Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? +Pas moins que sir Tobie, pour m'accompagner! +Cela s'accorde parfaitement avec la lettre; elle me l'envoie +exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans +la lettre elle m'excite à cela. <i>Secoue ton humble poussière</i>, +dit-elle: <i>tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, +que ta langue raisonne sur les affaires d'État, prends +les airs d'un homme original</i>; et ensuite elle me dicte la +manière dont je dois m'y prendre: un visage sérieux, +un maintien digne, une prononciation lente, à la manière +de quelqu'un de grande considération, et le reste +à l'avenant. Je l'ai prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre +de Jupiter: et que Jupiter me rende reconnaissant!—Oui, +et quand elle m'a quitté: <i>Qu'on veille sur ce +garçon! garçon</i>, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: +mais <i>garçon</i>. Allons, tout se tient, en sorte que pas une +drachme de scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas +le moindre obstacle, pas la moindre circonstance qui +offre le moindre doute, la moindre incertitude.... Que +peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut s'interposer +entre moi et la perspective de mes espérances. +Allons, c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de +tout ceci, et je dois lui en rendre grâces.</p> + +<p class="stage1">(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? +Quand tous les diables de l'enfer seraient entrés dans ce +petit corps, et que Légion même le posséderait, je lui parlerai.</p> + +<p>FABIAN.—Le voici, le voici.—<span class="stage2">(<i>A Malvolio.</i>)</span> Comment +vous va, monsieur? Comment vous trouvez-vous, ami?</p> + +<p>MALVOLIO.—Éloignez-vous, je vous congédie.—Laissez-moi +jouir de mon particulier, retirez-vous.</p> + +<p>MARIE.—Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses +entrailles d'une voix sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas +dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous prie de bien veiller +sur lui.</p> + +<p>MALVOLIO.—Ha! ha! l'a-t-elle recommandé?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allez, allez; paix, paix! il faut que nous +nous y prenions doucement avec lui. Laissez-moi faire.—Comment +vous va, Malvolio? Comment vous trouvez-vous? +Allons, du courage, mon garçon; défie le diable, +souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain.</p> + +<p>MALVOLIO.—Savez-vous bien ce que vous dites?</p> + +<p>MARIE.—Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal +du diable, comme il le prend à coeur? Prions Dieu qu'il +ne soit pas ensorcelé.</p> + +<p>FABIAN.—Il faut porter de son urine à la sage-femme.</p> + +<p>MARIE.—Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas +de faire dès demain matin, si je vis. Ma maîtresse ne +voudrait pas le perdre pour plus de choses que je ne +puis dire.</p> + +<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>à Marie</i></span>.—Comment donc, mademoiselle?</p> + +<p>MARIE.—O mon Dieu!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen. +Ne vois-tu pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui.</p> + +<p>FABIAN.—Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: +doucement, doucement; l'esprit est brutal, et il ne veut +pas être traité brutalement.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Eh bien! mon dindonneau, comment cela +va-t-il? Comment es-tu, mon poulet?</p> + +<p>MALVOLIO.—Monsieur?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, +mon garçon, il ne sied pas à un homme sage comme toi, +de jouer ainsi avec Satan; aux enfers, l'infâme charbonnier<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte +grave.</blockquote> + +<p>MARIE.—Tâchez de lui faire dire ses prières; mon +bon sir Tobie, engagez-le à prier.</p> + +<p>MALVOLIO.—Mes prières, effrontée!</p> + +<p>MARIE.—Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas +entendre parler de rien de sacré.</p> + +<p>MALVOLIO.—Allez tous vous faire pendre! Vous êtes +des têtes vides et légères; je ne suis pas formé des mêmes +éléments que vous: vous en saurez davantage par la suite.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Est-il possible?</p> + +<p>FABIAN.—Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais +bien le condamner comme une fiction invraisemblable.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Oh! son esprit tout entier s'est laissé +prendre au piége.</p> + +<p>MARIE.—Allons, suivez-le à présent, de peur que notre +projet ne s'évente et ne se gâte.</p> + +<p>FABIAN.—En vérité, vous le rendrez fou.</p> + +<p>MARIE.—La maison n'en sera que plus tranquille.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons, nous l'enfermerons dans une +chambre obscure, enchaîné. Ma nièce est déjà dans la +persuasion qu'il est fou! Nous pouvons continuer cette +farce, pour notre amusement et sa pénitence, jusqu'à ce +que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à +avoir pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, +et nous te couronnerons en qualité de femme +habile à trouver des fous. Mais voyez, voyez.</p> + +<p class="stage1">(Entre sir André Ague-cheek.)</p> + +<p>FABIAN.—Nouvelle matière à divertissement pour le +matin du premier mai<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Jour consacré aux fêtes.</blockquote> + +<p>SIR ANDRÉ.—Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il +y a du poivre et du vinaigre.</p> + +<p>FABIAN.—Est-il bien insultant?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le +seulement.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Donnez-moi. <span class="stage2">(<i>Sir Tobie lit.</i>)</span> <i>«Jeune homme, +qui que tu sois, tu n'es qu'un vil drôle.</i></p> + +<p>FABIAN.—Bien, courageux!</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.—<i>«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas +dans tes pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en +donnerai aucune raison.</i></p> + +<p>FABIAN.—Bonne note! qui vous met hors de la prise +de la loi.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.—<i>«Tu viens chez la dame Olivia, et sous +mes yeux elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la +gorge: ce n'est pas là la raison pourquoi je te provoque en duel.</i></p> + +<p>FABIAN.—Fort laconique, et d'une bêtise exquise.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.—<i>«Je te surprendrai en chemin, retournant +chez toi, et là, s'il t'arrive de me tuer....</i></p> + +<p>FABIAN.—Fort bien!</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.—<i>«Tu me tueras comme un lâche et un +vaurien.</i></p> + +<p>FABIAN.—Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du +vent de la loi.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>lisant</i></span>.—<i>«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci +à l'une de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la +mienne; mais j'espère mieux que cela, et ainsi songe à toi. +Ton ami, selon que tu le traiteras, et ton ennemi juré.</i> +«ANDRÉ AGUE-CHEEK.»</p> + +<p>—Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses +jambes ne le pourront pas davantage. Je veux la lui remettre.</p> + +<p>MARIE.—Vous avez une belle occasion pour cela: il a +maintenant un entretien avec madame et il va partir +prochainement.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons, sir André; attends-le au coin du +verger, en vrai prévôt: du plus loin que tu l'apercevras, +dégaine; et en tirant ton épée, jure à faire peur, +car il arrive souvent qu'un effroyable serment, prononcé +d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut +plus d'applaudissements au courage que ne lui en auraient +gagné les preuves mêmes. Allons, pars.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oh! laissez-moi le soin de jurer comme +il faut.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Maintenant.... je ne lui donnerai pas la +lettre; car les manières du jeune gentilhomme me +prouvent qu'il est intelligent et bien élevé: la négociation +où il est employé entre son maître et ma nièce le +confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre +d'ignorance, n'inspirerait aucune terreur au jeune +homme, et il s'apercevrait aisément qu'elle vient d'un +butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le défi de bouche; +je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un +brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge +rendra crédule, je le sais) la plus formidable idée de sa +fureur, de sa science, de sa rage, et de son impétuosité. +Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils se +tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.</p> + +<p>FABIAN.—Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les +ensemble, jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et +alors suivez-le.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je vais en attendant méditer quelque terrible +message pour rendre un défi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Olivia et Viola.)</p> + +<p>OLIVIA.—J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai +exposé mon honneur à trop bon marché. Il y a quelque +chose en moi qui me reproche ma faute; mais ma faute +est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit des reproches.</p> + +<p>VIOLA.—Les chagrins de mon maître tiennent la +même conduite que votre passion.</p> + +<p>OLIVIA.—Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; +c'est mon portrait: ne refusez pas; il n'a point de +langue qui puisse vous être importune, et je vous en +conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander +que je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans +se compromettre, accorder à une demande?</p> + +<p>VIOLA.—Rien autre chose que cette grâce: votre amour +sincère pour mon maître.</p> + +<p>OLIVIA.—Comment puis-je, avec honneur, lui donner +ce que je vous ai donné?</p> + +<p>VIOLA.—Je vous tiendrai quitte.</p> + +<p>OLIVIA.—Allons, revenez demain; adieu: un démon +qui te ressemblerait pourrait conduire mon âme en enfer!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Mon gentilhomme, Dieu te garde!</p> + +<p>VIOLA.—Et vous aussi, monsieur!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Recours à tous les moyens que tu as de te +défendre. De quelle nature sont les insultes que tu lui +as faites, c'est ce que j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, +plein de courroux, avide de sang comme un +chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte +épée, sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant +est vif, habile, et poussé par une haine mortelle.</p> + +<p>VIOLA.—Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain +que nul homme au monde n'est en querelle avec +moi: ma mémoire est bien nette et ne me retrace pas la +moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que +ce soit.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Vous verrez le contraire, je vous assure: +ainsi, si vous attachez quelque prix à votre vie, songez à +vous bien mettre en garde; car votre adversaire a pour +lui tous les avantages que peuvent donner la jeunesse, +la vigueur, l'art et la fureur.</p> + +<p>VIOLA.—Je vous prie, monsieur, qui est-ce?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec +une rapière sans brèche et sur un tapis<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>: mais c'est un +démon dans une querelle privée: il a déjà fait divorcer +trois âmes et trois corps; et sa furie est dans ce moment +si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction qu'il +accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: <i>à toute +outrance</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a> est son mot; il faut la donner ou la recevoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> C'est un chevalier de salon: <i>Carpet-knight</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> «<i>Hob nob</i>, corruption de ces mots: <i>let it happen or not</i>.» (STEEVENS.)</blockquote> + +<p>VIOLA.—Je vais rentrer dans la maison, et demander +à madame Olivia quelques avis sur la conduite que je dois +tenir. Je ne suis point un duelliste. J'ai ouï parler de +certaines gens qui suscitent exprès des querelles aux +autres, pour éprouver leur valeur: probablement que +c'est un homme de cette espèce.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Non; son indignation vient d'une injure +très-positive: ainsi avancez, et donnez-lui satisfaction. +Vous ne retournerez point à la maison, à moins que vous +ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez avec autant +de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez +votre épée de son fourreau: car il faut vous battre, +cela est certain; ou bien renoncer à porter cette arme à +votre côté.</p> + +<p>VIOLA.—Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous +en conjure, rendez-moi le bon service de savoir du chevalier +en quoi je l'ai offensé, cela vient peut-être d'une +négligence de ma part, mais non certainement de mes +intentions.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je le veux bien; seigneur Fabian, restez +auprès de ce gentilhomme jusqu'à mon retour.</p> + +<p class="stage1">(Sir Tobie sort.)</p> + +<p>VIOLA.—De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de +cette affaire?</p> + +<p>FABIAN.—Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité +contre vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je +ne sais rien des circonstances.</p> + +<p>VIOLA.—Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme +est-ce?</p> + +<p>FABIAN.—Son air ne promet rien d'extraordinaire, et +l'on ne lit point sur sa figure ce que vous le trouverez +être en éprouvant sa valeur. C'est l'adversaire le plus +habile, le plus sanguinaire, et le plus dangereux, que +vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous +que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix +avec lui, si je puis.</p> + +<p>VIOLA.—Je vous en aurai grande obligation. Je suis un +de ces hommes qui aimeraient beaucoup mieux faire société +avec messire le curé qu'avec messire le chevalier; +peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai +jamais vu un tel champion. J'ai fait un assaut avec lui, +lame, fourreau, tout; il m'a porté la botte, et d'une rapidité +de mouvement si dangereuse qu'il est impossible +de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement +que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On +dit qu'il a été le maître d'armes du sophi.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—La peste l'étouffe; je ne veux point avoir +affaire à lui.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Oui, mais maintenant il ne se laissera pas +apaiser. Fabian a bien de la peine à le retenir là-bas.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si +vaillant, et si consommé dans l'escrime, je l'aurais vu +damné avant de le défier. S'il veut laisser passer l'affaire, +je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je veux bien lui en faire la proposition; +restez ici, faites bonne contenance; cela finira, j'espère, +sans perte d'âmes. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Mordienne, je ferai aller +votre cheval tout aussi bien que vous. <span class="stage2">(<i>Rentrent Fabian +et Viola.</i>)—(<i>A Fabian.</i>)</span> J'ai son cheval pour apaiser la +querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un +diable.</p> + +<p>FABIAN, à <span class="stage2"><i>sir Tobie</i>.</span>—Il a de lui une idée tout aussi formidable, +et il est haletant et pâle, comme s'il avait un +ours sur les talons.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.—Il n'y a point de remède. Il faut +qu'il se batte avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi +depuis sur sa querelle, et il trouve à présent qu'à +peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi, dégainez +seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il +ne vous blessera pas.</p> + +<p>VIOLA.—Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne +leur dise tout ce qu'il me manque pour être un homme.</p> + +<p>FABIAN.—Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à sir André</i></span>.—Allons, sir André, il n'y a pas +de remède, il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme +ne poussera qu'une botte contre vous, pour sauver son +honneur: il ne peut, par les lois du duel, s'en dispenser: +mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat, +qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Dieu veuille qu'il tienne sa parole!</p> + +<p class="stage1">(Il tire l'épée.)</p> + +<p>VIOLA.—Je vous assure que c'est contre ma volonté.</p> + +<p class="stage1">(Elle tire l'épée.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p> + +<p>ANTONIO, <span class="stage2"><i>à sir André</i></span>.—Remettez votre épée: si ce jeune +gentilhomme vous a fait quelque insulte, j'en prends la +faute sur moi. Si vous l'offensez, je vous défie en son +nom, j'embrasse sa défense et vous attaque.</p> + +<p class="stage1">(Dégaînant.)</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.—Vous, monsieur? Quoi! qui +êtes-vous?</p> + +<p>ANTONIO.—Un homme, monsieur, qui, pour l'amour +de ce jeune cavalier, fera plus encore que vous ne l'avez +entendu se vanter à vous de faire.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Si vous êtes un <i>entrepreneur</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, je suis à +vous.</p> + +<p class="stage1">(Il tire l'épée.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent les officiers de justice.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Undertaker</i> devint un terme satirique à l'occasion que voici. +A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale +que le roi avait été engagé à convoquer le parlement par certaines +personnes qui avaient entrepris (<i>undertaken</i>) de favoriser +les vues du roi par leur influence dans la Chambre des communes. +On les appela <i>undertakers</i>; la chose devint si sérieuse +que le roi jugea nécessaire de dissuader le peuple par deux discours. +Bacon fit aussi une harangue à cette occasion. Peut-être +aussi <i>undertaker</i> n'est-il ici que pour désigner ces bretteurs de +profession qui se chargent des affaires des autres.</blockquote> + +<p>FABIAN.—Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers +de justice.</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.—Je serai à vous tout à l'heure.</p> + +<p>VIOLA, <span class="stage2"><i>à sir André</i></span>.—Je vous prie, monsieur, remettez +votre épée, si c'est votre bon plaisir.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à +ce que je vous ai promis, je vous réponds de tenir ma +parole. Il vous portera bien doucement, et il a la bouche +fine.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Voilà l'homme; faites votre devoir.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Antonio, je vous arrête à la requête +du comte Orsino.</p> + +<p>ANTONIO.—Vous vous méprenez, monsieur.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Non, monsieur, pas du tout.—Je +connais bien vos traits, quoique vous n'ayez pas maintenant +le bonnet de marin sur la tête.—Emmenez-le: il +sait que je le connais bien.</p> + +<p>ANTONIO, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.—Je suis forcé d'obéir.—Voilà ce qui +m'arrive en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède. +Je saurai me tirer d'affaire: vous, que ferez-vous? +Maintenant la nécessité me force de vous demander ma +bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir rien +faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous +restez confondu; allons, consolez-vous.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Allons, monsieur, partons.</p> + +<p>ANTONIO.—Il faut que je vous demande une partie de +cet argent.</p> + +<p>VIOLA.—Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération +de l'intérêt généreux que vous venez de montrer +ici pour moi, et touché aussi de l'accident qui vous +arrive, vous prêter quelque chose de mes minces et modiques +ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose; +je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà +la moitié de ma bourse.</p> + +<p>ANTONIO.—Voulez-vous me refuser à présent? Est-il +possible que mes services envers vous ne soient pas capables +de vous persuader? N'insultez pas à mon infortune, +de crainte que le ressentiment ne me pousse à l'inconséquence +de vous reprocher les services que je vous +ai rendus.</p> + +<p>VIOLA.—Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais +ni au son de voix, ni à vos traits; je hais plus dans un +homme l'ingratitude que le mensonge, la vanité, le bavardage, +l'ivrognerie, ou tout autre trace de vice, dont +le germe impur corrompt notre sang.</p> + +<p>ANTONIO.—O ciel!</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Allons, monsieur, je vous prie, +suivez-nous.</p> + +<p>ANTONIO.—Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune +homme, que vous voyez là, je l'ai arraché à la mort qui +l'avait déjà à moitié englouti; je l'ai secouru avec l'affection +la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à lui, séduit +par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais, +le plus respectable mérite.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Qu'est-ce que cela nous fait? Le +temps se passe.—Allons.</p> + +<p>ANTONIO.—Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!—Sébastien, +tu fais tort à ton beau visage.—Il n'est +dans la nature de véritables difformités que celles de +l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que l'ingrat. La +vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans une +belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a +décoré à l'extérieur.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Cet homme devient fou; emmenez-le +sans délai.—Allons, allons, monsieur.</p> + +<p>ANTONIO.—Conduisez-moi.</p> + +<p class="stage1">(Les officiers emmènent Antonio.)</p> + +<p>VIOLA.—Il me semble que ses paroles partent d'une +passion si vive qu'il croit ce qu'il dit, je n'en fais pas +autant. Oh! réalise-toi, illusion; réalise-toi! que je sois +en effet prise ici pour mon cher frère!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Approche, chevalier; approche, Fabian; +nous nous dirons tout bas un ou deux couplets de sages +sentences.</p> + +<p>VIOLA.—Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère +vit encore dans mon image. Oui, c'étaient bien là les +traits de mon frère; et il était toujours vêtu de cette façon: +même couleur, mêmes ornements; car je l'imite +en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc compatissante, +et les flots savent s'attendrir!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Voilà un jeune homme sans honneur et +bien méprisable: il est plus poltron qu'un lièvre; sa +malhonnêteté se manifeste en laissant ici son ami dans +le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant +à sa poltronnerie, interrogez Fabian.</p> + +<p>FABIAN.—Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron +jusqu'au scrupule.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Ma foi, je veux courir après lui et le battre.</p> + +<p>SIR TOBIE.—C'est cela, étrillez-le d'importance; mais +ne tirez pas l'épée.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Et je ne la tire pas non plus.</p> + +<p class="stage1">(Sir André sort.)</p> + +<p>FABIAN.—Allons, voyons le dénoûment.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait +qu'il n'arrivera rien encore.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La rue, devant la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SÉBASTIEN et LE BOUFFON.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Voudriez-vous me faire croire que ce +n'est pas vous qu'on m'a envoyé chercher?</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi +de ta personne.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans +doute, je ne vous connais pas; et je ne vous suis pas envoyé +par ma maîtresse pour vous dire de venir lui parler, +et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce nez n'est +pas à moi non plus?—Non, tout ce qui est n'est pas.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. +Tu ne me connais point.</p> + +<p>LE BOUFFON.—<i>Exhaler ma folie!</i> Il a entendu dire ce +mot par quelque grand homme, et maintenant il l'applique +à un fou. <i>Exhaler ma folie!</i> J'ai bien peur que ce +grand lourdaud, qu'on appelle le monde, ne devienne +tout à fait badaud. Je vous en prie instamment, débarrassez-vous +de cet air de surprise, et dites-moi ce que je +dois exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous +allez venir?</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je t'en conjure, Grec sans cervelle<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>, +laisse-moi; voilà de l'argent pour toi: si tu restes plus +longtemps, je te payerai d'une plus mauvaise monnaie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait +pour un lieu de débauche.</blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Sur ma foi, tu as la main ouverte.—Les +hommes sages qui donnent de l'argent aux fous savent +se procurer des décisions favorables après un marché de +quatorze ans.</p> + +<p class="stage1">(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.)</p> + +<p>SIR ANDRÉ, <span class="stage2"><i>prenant Sébastien pour Viola</i></span>.—Quoi! je vous +rencontre encore ici, monsieur? Voilà pour vous!</p> + +<p class="stage1">(Il frappe Sébastien.)</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Et voilà pour toi <span class="stage2">(<i>il le lui rend</i>)</span>, et encore, +et encore! Tout le monde est-il fou ici?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée +par-dessus la maison.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je veux aller annoncer cela tout de suite +à ma maîtresse. Je ne voudrais pas être dans l'un de +vos habits pour deux sous.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>contenant Sébastien</i></span>.—Allons, monsieur, arrêtez.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre +d'une autre façon pour l'arranger; j'aurai contre lui une +action en batterie pour peu qu'il y ait des lois en Illyrie; +quoique je l'aie frappé le premier, cela ne fait rien à la +chose.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Ôtez votre main.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Allons, monsieur, je ne vous lâcherai +point. Allons, mon jeune soldat, rengaînez votre fer. +Vous êtes bien échauffé. Allons.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je veux me débarrasser de toi. (<i>Il se dégage.</i>) +Que veux-tu à présent? Si tu oses me provoquer +encore, tire ton épée.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que +je te tire une ou deux onces de ce sang insolent.</p> + +<p class="stage1">(Ils tirent l'épée et se battent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Olivia.)</p> + +<p>OLIVIA.—Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, +arrêtez.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Madame?</p> + +<p>OLIVIA.—Sera-ce toujours la même chose? Homme +grossier, fait pour habiter les montagnes et les cavernes +sauvages, où jamais l'on n'enseigna la politesse, sortez +de ma vue.—Ne vous fâchez pas, cher Césario.—Brutal, +sortez. (<i>Sir Tobie et sir André sortent.</i>)—(<i>A Césario.</i>) Je vous +prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non la +passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste +attaque contre votre tranquillité. Venez avec moi dans ma +maison, et après que je vous aurai conté combien de folies +extravagantes ce rustre a faites, vous ne ferez que +rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. +Ne me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé +mon pauvre coeur en votre personne.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté +s'en va l'eau? Ou je suis fou, ou tout ceci est un songe!—Que +mon imagination plonge ainsi mes sens dans le +Léthé! et si c'est un songe, que je dorme toujours!</p> + +<p>OLIVIA.—Allons, venez, je vous en prie; je voudrais +que vous vous laissassiez conduire par mes conseils.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Madame, je le veux bien.</p> + +<p>OLIVIA.—O redites-le, et faites-le!</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement dans la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">MARIE et LE BOUFFON.</p> + +<p>MARIE.—Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette +barbe; fais-lui croire que tu es messire Topas, le curé: +fais-le croire promptement; je vais pendant ce temps-là +chercher sir Tobie.</p> + +<p class="stage1">(Marie sort.)</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser; +et je voudrais être le premier qui se fût jamais travesti +sous une pareille robe. Je ne suis pas assez grand +pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour être +réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il +est honnête homme, et qu'il sait bien tenir une maison, +cela vaut bien autant que si l'on disait qu'il est un +homme sage et un grand savant. Voici les confédérés qui +viennent.</p> + +<p class="stage1">(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)</p> + +<p>SIR TOBIE.—Que Jupiter vous bénisse, monsieur le +curé.</p> + +<p>LE BOUFFON.—<i>Bonos dies</i><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, sir Tobie; car de même que +le vieil ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume +ni encre, dit fort ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a> +<i>ce qui est, est</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>; de même, moi, étant monsieur le +curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce cela, si ce n'est +cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> D'heureux jours.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Tragédie de <i>Gorboduc</i>, par le comte Dorset.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Argument de l'école, tourné en ridicule.</blockquote> + +<p>SIR TOBIE, <span class="stage2"><i>indiquant Malvolio</i></span>.—A lui, messire Topas.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Holà, dis-je! La paix soit dans cette +prison!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Le coquin contrefait à merveille; c'est un +adroit coquin.</p> + +<p>MALVOLIO, <span class="stage2"><i>dans une chambre</i></span>.—Qui appelle là?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Messire Topas le curé, qui vient visiter +Malvolio le lunatique.</p> + +<p>MALVOLIO.—Messire Topas, messire Topas, bon messire +Topas, allez trouver madame.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Hors d'ici, démon hyperbolique! comme +tu tourmentes ce malheureux! Ne parles-tu donc jamais +que de dames?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Bien dit, monsieur le curé.</p> + +<p>MALVOLIO.—Messire Topas, jamais on n'a fait tant de +tort à un homme: bon messire Topas, ne croyez point +que je sois fou; ils m'ont mis ici dans une horrible +obscurité.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle +des noms les plus modérés, car je suis un de ces hommes +doux qui savent traiter poliment le diable lui-même: tu +dis que la maison est ténébreuse?</p> + +<p>MALVOLIO.—Comme l'enfer, messire Topas.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Elle a des fenêtres cintrées qui sont +transparentes comme des treillages, et les pierres qui +sont vers le sud-nord sont reluisantes comme l'ébène, +et tu te plains que le passage de la lumière soit obstrué?</p> + +<p>MALVOLIO.—Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous +dis qu'il fait noir dans cette maison.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, +qu'il n'y a point d'autres ténèbres que l'ignorance; et +tu y es enfoncé plus avant que les Égyptiens dans leur +brouillard..</p> + +<p>MALVOLIO.—Je vous dis que cette maison est sombre +comme l'ignorance, l'ignorance fût-elle noire comme +l'enfer; et je dis que jamais homme ne fut aussi indignement +traité. Je ne suis pas plus fou que vous; mettez-moi +à l'épreuve par quelque question régulière.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Quelle est l'opinion de Pythagore sur +les oiseaux sauvages?</p> + +<p>MALVOLIO.—Que l'âme de notre grand'mère pourrait +bien loger dans le corps d'un oiseau.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Et que penses-tu de son opinion?</p> + +<p>MALVOLIO.—J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve +nullement son opinion.</p> + +<p>BOUFFON.—Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras +l'opinion de Pythagore avant que je te croie +dans ton bon sens; et tu craindras de tuer une bécasse, +de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons, +porte-toi bien.</p> + +<p>MALVOLIO.—Messire Topas! messire Topas!</p> + +<p>SIR TOBIE.—Mon cher et coquin messire Topas!</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je suis bon pour toutes les eaux<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Bon pour toutes les friponneries. «<i>Tu hai mantillo da +ogni acqua.</i>» Et aussi le mot <i>water</i>, eau, peut être pris dans +le sens qu'y attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.</blockquote> + +<p>MARIE.—Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe +il ne te voit pas.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, +et tu viendras me rendre compte de l'état où tu +l'auras trouvé. Je voudrais que nous fussions tous heureusement +quittes de ce méchant tour. Si on peut lui +rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela +fût déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je +ne peux conduire cette farce jusqu'au bout. Viens me +trouver ensuite dans ma chambre.</p> + +<p class="stage1">(Il sort avec Marie.)</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Allons, Robin, joyeux Robin,</p> +<p>Dis-moi comment va ta maîtresse.</p> + </div> </div> + +<p>MALVOLIO.—Fou!</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ma maîtresse est par ma foi une cruelle.</p> + </div> </div> + +<p>MALVOLIO.—Fou!</p> + +<p>LE BOUFFON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hélas! pourquoi l'est-elle?</p> + </div> </div> + +<p>MALVOLIO.—Fou, réponds-moi donc.</p> + +<p>LE BOUFFON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est qu'elle en aime un autre.</p> + </div> </div> + +<p>Qui m'appelle ici?</p> + +<p>MALVOLIO.—Bon fou, si jamais tu veux bien mériter +de moi, procure-moi de la lumière, une plume, de l'encre +et du papier: comme je suis gentihomme, je t'en serai +reconnaissant toute ma vie.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Quoi, monsieur Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—Oui, mon bon fou.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Hélas! monsieur, comment avez-vous +perdu l'usage de vos cinq sens?</p> + +<p>MALVOLIO.—Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté +d'une manière aussi indigne: je jouis de tout mon bon +sens aussi bien que toi, fou.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes +donc fou, si vous n'êtes pas plus dans votre bon sens +qu'un fou.</p> + +<p>MALVOLIO.—Ils ont pris possession de moi ici; ils +me tiennent dans l'obscurité, ils m'envoient des ministres, +des ânes, et font tout ce qu'ils peuvent pour me +faire perdre la raison.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Faites bien attention à ce que vous dites: +le ministre est ici présent. (<i>Le Bouffon aussitôt varie sa +voix et contrefait dans l'obscurité celle du ministre.</i>)—Malvolio, +Malvolio, que le ciel veuille te rendre la raison! +Tâche de dormir, et laisse là ton vain babil.</p> + +<p>MALVOLIO.—Messire Topas!</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>même jeu</i></span>.—Ne perdez point de paroles +avec lui, mon garçon.—Qui, moi, monsieur? Non pas +moi, monsieur. Dieu soit avec vous, bon messire Topas!—Ainsi +soit-il! Ainsi soit-il!—Je le ferai, monsieur, je +le ferai.</p> + +<p>MALVOLIO.—Fou! fou! fou! réponds-moi donc.</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>reprenant son ton naturel</i></span>.—Hélas, monsieur, +un peu de patience. Que dites-vous, monsieur? On +me gronde, parce que je vous parle.</p> + +<p>MALVOLIO.—Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter +de la lumière et un peu de papier. Je te dis que je suis +dans mon sens, autant qu'homme qui soit dans toute +l'Illyrie.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur!</p> + +<p>MALVOLIO.—Par cette main, cela est. Cher fou, un +peu d'encre, de papier et de lumière, et ensuite porte à +madame ce que j'aurai écrit. Ce message te sera plus +avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais portée.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je veux bien vous obliger en cela. Mais +dites-moi la vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou +si vous ne faites que le contrefaire?</p> + +<p>MALVOLIO.—Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis +la vérité.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Allons, je ne croirai plus jamais qu'un +homme soit fou que je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous +chercher de la lumière, du papier et de l'encre.</p> + +<p>MALVOLIO.—Fou, je ne mettrai point de bornes à ta +récompense. Je t'en prie, va.</p> + +<p>LE BOUFFON <span class="stage2"><i>sort en chantant</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je suis parti, monsieur;</p> +<p>Et dans un moment, monsieur,</p> +<p>Je vous rejoins</p> +<p>Dans un clin d'oeil,</p> +<p>Pour pourvoir à vos besoins;</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme l'antique fou,</p> +<p>Qui, avec une dague de bois:</p> +<p>Dans sa colère et sa rage,</p> +<p>Crie: <i>Ah! ah!</i> au diable,</p> +<p>Comme un enfant insensé:</p> +<p><i>Rogne tes ongles, papa!</i></p> +<p>Adieu, écume d'un honnête homme.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le jardin d'Olivia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> SÉBASTIEN.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. +Voilà bien la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la +vois; et quoique je sois plongé dans l'étonnement, je ne +suis pas dans le délire. Où est donc Antonio? Je n'ai pu le +découvrir à <i>l'Éléphant</i>: et cependant il y avait été et on y +croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses +conseils pourraient maintenant me rendre des services +d'or; car quoique ma raison remontre bien à mes sens +que tout ceci peut bien être une méprise, et non pas de +la folie, cependant les hasards singuliers de cette aventure +surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement +ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à +chercher querelle à ma raison, qui me persuade que +tout est possible, sauf que je sois fou ou que la dame soit +folle. Cependant si elle l'était, elle serait incapable de +gouverner sa maison, de commander à ses gens, de +prendre en mains les affaires, et de les expédier avec +cette suite, cette prudence, ce calme que je remarque +dans toute sa conduite: il y a là-dessous quelque illusion.—Mais +voici venir la dame.</p> + +<p class="stage1">(Entre Olivia avec un prêtre.)</p> + +<p>OLIVIA.—Ne blâmez point cette précipitation de ma +part. Si vos intentions sont bonnes, venez avec moi et +ce saint homme dans la chapelle voisine: là, devant lui +et sous ces lambris sacrés, engagez-moi la pleine assurance +de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop défiante +puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre +union jusqu'au moment où vous trouverez bon de la +rendre publique; et alors nous célébrerons nos noces +comme il convient à ma naissance.—Que dites-vous?</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je suis prêt à suivre ce saint homme, et +à vous accompagner; et quand une fois je vous aurai juré +fidélité, je vous serai toujours fidèle.</p> + +<p>OLIVIA.—En ce cas, montrez-nous le chemin, mon +bon père. Et que le ciel éclaire d'une lumière propice +l'acte que je veux accomplir!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous trois.)</p> + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La rue devant la maison d'Olivia.</p> + +<p class="stage1">LE BOUFFON et FABIAN.</p> + +<p>FABIAN.—Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir +sa lettre.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Et vous, mon cher monsieur Fabian, +accordez-moi une autre requête.</p> + +<p>FABIAN.—Tout ce que tu voudras.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Ne demandez pas à voir cette lettre.</p> + +<p>FABIAN.—Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, +pour récompense, me redemander mon chien.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le duc, Viola, et suite.)</p> + +<p>LE DUC.—Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Oui, monsieur, nous faisons partie des +meubles de sa maison.</p> + +<p>LE DUC.—Je te connais bien: eh bien! comment t'en +va, mon garçon?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vraiment, monsieur, bien pour mes +ennemis, et mal pour mes amis.</p> + +<p>LE DUC.—C'est précisément le contraire; bien pour tes +amis.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, monsieur, mal.</p> + +<p>LE DUC.—Comment l'entends-tu?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh! monsieur, mes amis me flattent et +font de moi un âne; au lieu que mes ennemis me disent +tout uniment que je suis un âne: en sorte que, grâce à +mes ennemis, je profite dans la connaissance de moi-même, +tandis que mes amis me trompent; bref, si les +conséquences sont comme les baisers, quatre négations +équivalent à deux affirmations<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. Voilà pourquoi je suis +mal pour mes amis et bien pour mes ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Apparemment allusion aux <i>non</i> d'une jeune fille, qui +veulent souvent dire oui.</blockquote> + +<p>LE DUC.—Ton explication est excellente.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il +vous plaise d'être un de mes amis.</p> + +<p>LE DUC.—Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: +voilà de l'or.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Si ce n'est que cela aurait l'air de <i>duplicité</i>, +monsieur, je voudrais que vous pussiez redoubler.</p> + +<p>LE DUC.—Ah! tu me donnes là un mauvais conseil.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Mettez votre grandeur dans votre poche, +seigneur, pour cette seule fois, et laissez obéir la chair +et le sang.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, je veux bien être assez grand pécheur +pour me rendre coupable de <i>duplicité</i>: voilà une seconde +pièce.</p> + +<p>LE BOUFFON.—<i>Primo, secundo, tertio</i>, c'est un beau jeu, +et le vieux proverbe dit que la troisième fois paye pour +toutes les autres: les <i>triples</i>, monsieur, sont une vive et +joyeuse mesure; et les cloches de Saint-Bennet, monsieur, +peuvent vous rappeler, <i>une, deux, trois</i>.</p> + +<p>LE DUC.—Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. +Si tu veux faire savoir à ta maîtresse que je suis ici pour +lui parler, et l'amener avec toi, cela pourrait encore réveiller +ma générosité.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité, +jusqu'à ce que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais +je ne voudrais pas que vous crussiez que mon désir d'avoir +est le péché de convoitise. Mais comme vous le +dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité +fasse un somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure.</p> + +<p class="stage1">(Le bouffon sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antonio et officiers de justice.)</p> + +<p>VIOLA.—Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé.</p> + +<p>LE DUC.—Je me rappelle bien son visage, et cependant +la dernière fois que je l'ai vu, il était noirci comme celui +de Vulcain par la fumée du combat. Il était le capitaine +d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait pour sa petitesse +et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda avec +tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que +l'envie même, et le parti vaincu, poussèrent des cris +d'admiration à sa gloire.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Orsino, voici cet Antonio qui prit +<i>le Phénix</i> et sa cargaison, à son retour de Candie; et +c'est encore lui qui monta à l'abordage du <i>Tigre</i>, dans le +combat où votre jeune neveu Titus perdit une jambe: +nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière, +dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la +convenance comme un désespéré.</p> + +<p>VIOLA.—Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée +pour ma défense; mais il a fini par m'adresser un discours +si étrange que je ne puis y comprendre autre +chose, sinon que ce doit être du délire.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.—Insigne pirate, voleur d'eau salée, +quelle audace insensée t'a conduit ici à la merci de ceux +que tu as rendus tes ennemis à des conditions si sanglantes +et si cruelles?</p> + +<p>ANTONIO.—Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse +les noms que vous me donnez. Jamais Antonio +ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il soit, je l'avoue, +et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino. +C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce +jeune homme, qui est à côté de vous, le plus grand des +ingrats, c'est moi qui l'ai arraché aux gouffres écumants +d'une mer furieuse: il avait fait naufrage, et n'avait +plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai encore ajouté +à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve, +en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, +par pur amour pour lui, que je me suis exposé au +danger d'entrer dans cette ville ennemie. J'ai tiré l'épée +pour le défendre quand il était attaqué; et c'est là que +j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide dissimulation, +il a refusé de prendre aucune part à mon danger, +et m'a renié pour être de sa connaissance; il est devenu +en un clin d'oeil comme un étranger qui ne m'aurait pas +vu depuis vingt ans; il a refusé de me rendre ma propre +bourse, dont je lui avais recommandé de se servir il n'y +avait pas une demi-heure.</p> + +<p>VIOLA.—Comment cela peut-il être?</p> + +<p>LE DUC.—Depuis quand ce jeune homme est-il venu +dans cette ville?</p> + +<p>ANTONIO.—D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions +ensemble depuis trois mois, sans nous être quittés d'un +instant, d'une seule minute, ni le jour ni la nuit.</p> + +<p class="stage1">(Entre Olivia avec sa suite.)</p> + +<p>LE DUC.—Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel +qui se promène sur la terre. <span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span> Quant à toi, +mon ami, ce que tu dis est de la démence. Il y a trois +mois que ce jeune homme est attaché à mon service.—Mais +nous reparlerons tout à l'heure.—Qu'on l'emmène +à l'écart.</p> + +<p>OLIVIA.—Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia +ne peut lui accorder, en quoi puis-je lui rendre service?—Césario, +vous ne me tenez pas votre parole.</p> + +<p>VIOLA.—Madame?</p> + +<p>LE DUC.—Aimable Olivia.</p> + +<p>OLIVIA.—Que dites-vous, Césario?—Mon cher seigneur....</p> + +<p>VIOLA.—Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose +silence.</p> + +<p>OLIVIA.—Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il +est aussi dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des +hurlements après la musique.</p> + +<p>LE DUC.—Toujours aussi cruelle?</p> + +<p>OLIVIA.—Toujours aussi constante, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle +dame, qui avez vu mon coeur offrir à vos autels ingrats +et défavorables les voeux les plus fidèles que la dévotion +ait jamais offerts! Que dois-je faire?</p> + +<p>OLIVIA.—Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui +puisse lui convenir.</p> + +<p>LE DUC.—Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur +de le faire, comme le ravisseur égyptien<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a> sur le point de +mourir, et ne tuerais-je pas ce que j'aime? C'est une jalousie +sauvage, mais qui parfois annonce de la noblesse.—Écoutez +ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez +ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument +qui me chasse de ma véritable place dans votre +faveur, vivez tranquille, tyran au coeur de marbre: mais +celui-ci, votre favori, que je sais que vous aimez, et que, +j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement, je +l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné +du dédain qu'on montre à son maître.—Venez, jeune +homme, suivez-moi: mon coeur est mûr pour la vengeance, +je vais immoler l'agneau que j'aime, et déchirer +un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis +de Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux +de Chariclée. Peu après, une autre troupe fondit sur celle de +Thyamis, qui, craignant pour sa maîtresse, l'enferma dans une +caverne, avec son trésor. La coutume de ces barbares était de +tuer en même temps qu'eux tous ceux qui leur étaient chers, afin +de les avoir avec eux dans l'autre monde. Thyamis se trouvant +entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle à haute voix, +en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et, suivant +la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première personne +qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est +Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)</blockquote> + + +<p class="stage1">(Il fait quelques pas pour s'en aller.)</p> + +<p>VIOLA.—Et moi, je subirais volontiers mille morts +joyeusement et avec plaisir pour vous rendre le repos.</p> + +<p class="stage1">(Elle va pour suivre le duc.)</p> + +<p>OLIVIA.—Où va Césario?</p> + +<p>VIOLA.—Sur les pas de celui que j'aime plus que mes +yeux, plus que ma vie, et mille fois plus que je n'aimerai +jamais ma femme. Si je mens, ô vous, témoins célestes, +punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.</p> + +<p>OLIVIA.—Hélas! malheureuse que je suis, comme je +suis trompée!</p> + +<p>VIOLA.—Qui vous trompe? qui vous outrage?</p> + +<p>OLIVIA.—T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si +longtemps que...? Allez chercher le saint père.</p> + +<p class="stage1">(Un domestique sort.)</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.—Allons, viens.</p> + +<p>OLIVIA.—Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario, +mon époux, arrête.</p> + +<p>LE DUC.—Votre époux?</p> + +<p>OLIVIA.—Oui, mon époux: peut-il le nier?</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.—Tu serais son époux, misérable.</p> + +<p>VIOLA.—Non, seigneur; non pas moi.</p> + +<p>OLIVIA.—Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait +désavouer ta propriété. Ne crains point, Césario: prends +possession de ta fortune. Sois ce que tu sais être, et tu +seras aussi grand que celui que tu redoutes.—<span class="stage2">(<i>Entre le +prêtre.</i>)</span> Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon père, je +vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici +ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans +l'obscurité, et que les circonstances forcent maintenant +de révéler avant la maturité.—Oui, dites ce que vous +savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme +et moi.</p> + +<p>LE PRÊTRE.—Un contrat d'union éternelle, confirmé +par vos mains jointes, attesté par la sainte promesse de +vos lèvres, fortifié par l'échange de vos anneaux: toutes +les cérémonies de cet engagement ont été scellées par +mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis +lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon +tombeau que de l'espace de deux heures.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Viola</i></span>.—O toi, perfide renard, que seras-tu +donc quand le temps aura semé les cheveux blancs sur +ta tête? ou ta perfidie grandira-t-elle si rapidement que +tes efforts pour en supplanter un autre te feront tomber +toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire tes +pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.</p> + +<p>VIOLA.—Seigneur, je vous proteste....</p> + +<p>OLIVIA.—Ah! ne fais point de serments: conserve un +peu de foi au milieu de tes craintes exagérées.</p> + +<p class="stage1">(Entre sir André la tête fendue.)</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et +envoyez quelqu'un à l'instant à sir Tobie.</p> + +<p>OLIVIA.—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté +le visage de sir Tobie.—Au nom de Dieu, du secours: +je donnerais quarante livres pour être chez moi.</p> + +<p>OLIVIA.—Quel est le coupable, sir André?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Le gentilhomme du comte, un nommé +Césario. Nous l'avions pris pour un poltron, mais c'est +un vrai diable incarné.</p> + +<p>LE DUC.—Mon gentilhomme, Césario?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Mort de ma vie! le voilà ici.—Oui, vous +m'avez fendu la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne +l'ai fait que par l'instigation de sir Tobie.</p> + +<p>VIOLA.—Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais +je ne vous ai fait aucun mal. Vous avez tiré votre épée +contre moi sans aucun sujet: mais je vous ai parlé avec +douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Si une tête ensanglantée est une blessure, +vous m'avez blessé; je crois que vous ne faites pas cas +d'une tête ensanglantée. <span class="stage2">(<i>Entre sir Tobie ivre et soutenu +par le bouffon.</i>)</span> Voici sir Tobie qui vient tout chancelant: +vous allez en entendre davantage. Mais, s'il n'avait pas +été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre manière +qu'il n'a fait.</p> + +<p>LE DUC.—Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous +donc?</p> + +<p>SIR TOBIE.—Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.—<span class="stage2">(<i>Au fou.</i>)</span> Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds, +sot?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus +d'une heure. Ses yeux étaient fermés à huit heures du +matin.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Eh bien! c'est un drôle; et après un <i>passamezze</i> +et une pavane<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>, ce que je hais le plus, c'est un +drôle qui s'enivre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Danses d'un caractère sérieux.</blockquote> + +<p>OLIVIA.—Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs +personnes?</p> + +<p>SIR ANDRÉ.—Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous +ferons panser ensemble.</p> + +<p>SIR TOBIE.—Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat, +drôle!... drôle à la face effilée, buse!</p> + +<p class="stage1">(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Sébastien entre.)</p> + +<p>OLIVIA.—Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre +parent; mais eût-il été mon propre frère, je n'aurais +pu en faire moins, avec prudence et sûreté. Vous jetez +sur moi un regard étrange, qui me fait sentir que je vous +ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des +serments que nous nous sommes mutuellement faits il +y a si peu de temps.</p> + +<p>LE DUC.—Une même figure, une même voix, un même +habillement, et deux personnes! C'est une perspective +naturelle qui existe et n'existe pas<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les +jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur +ensemble et à un certain point de vue, une figure régulière avec +laquelle ils n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple +le kaléidoscope.</blockquote> + +<p>SÉBASTIEN.—Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles +tortures, dans quels cruels tourments j'ai passé les heures +qui se sont écoulées depuis que je t'ai perdu!</p> + +<p>ANTONIO.—Êtes-vous Sébastien?</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Crains-tu le contraire, Antonio?</p> + +<p>ANTONIO.—Comment t'es-tu partagé? Une pomme, +coupée en deux, ne donne pas deux moitiés plus semblables +que ces deux créatures. Lequel est Sébastien?</p> + +<p>OLIVIA.—Cela tient du prodige!</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai +eu de frère, et je ne possède pas dans mon essence le privilège +de la Divinité, d'être à la fois ici et partout. J'avais +une soeur, que l'aveugle fureur des flots a engloutie. +<span class="stage2">(<i>A Viola.</i>)</span> Par charité, quelle parenté avez-vous avec +moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, +votre famille?</p> + +<p>VIOLA.—Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: +j'avais aussi pour frère un Sébastien: telle était +sa physionomie, tels étaient ses habits, lorsqu'il est descendu +dans sa tombe humide. Si les esprits peuvent revêtir +la forme et les vêtements des vivants, vous venez +pour nous effrayer.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Je suis un esprit en effet, mais revêtu de +ces dimensions matérielles que j'ai puisées dans le sein +de ma mère. S'il était vrai que vous fussiez aussi une +femme, je laisserais couler mes larmes sur vos joues, et +je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.</p> + +<p>VIOLA.—Mon père avait un signe sur le front.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Et le mien aussi.</p> + +<p>VIOLA.—Et il est mort le jour même que Viola comptait +treize années depuis sa naissance.</p> + +<p>SÉBASTIEN.—Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! +Il finit en effet le cours de sa vie mortelle le jour qui +compléta les treize années de ma soeur.</p> + +<p>VIOLA.—Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre +bonheur mutuel que cet habillement d'homme et ce +costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être convaincu +que chaque circonstance des lieux, des temps +et de la fortune s'accorde et concourt à prouver que je +suis Viola: et pour te le confirmer, je vais te conduire +au capitaine qui est dans cette ville, et chez qui sont +déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux +secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte; +et depuis ce moment, tous les événements de mon histoire +se sont passés entre cette dame et ce seigneur.</p> + +<p>SÉBASTIEN, <span class="stage2"><i>à Olivia</i></span>.—Il résulte de là, madame, que +vous vous êtes méprise; mais la nature a suivi en cela +son instinct. Vous vouliez vous unir à une fille; sur ma +vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous êtes fiancée +à la fois avec une fille et avec un homme.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Olivia</i></span>.—Ne restez point confondue: son sang +est noble. Si tout cela est vérité, comme le montrent +jusqu'ici les apparences, j'aurai ma part dans cet heureux +naufrage.—<span class="stage2">(<i>A Viola</i>.)</span> Jeune homme, tu m'as dit +mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant +que tu m'aimes.</p> + +<p>VIOLA.—Je confirmerai par mes serments ce que je vous +ai dit; et je garderai aussi fidèlement dans mon coeur +tous ces serments, que ce globe garde le feu qui sépare le +jour de la nuit.</p> + +<p>LE DUC.—Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes +habits de femme.</p> + +<p>VIOLA.—Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a +mes vêtements de fille; il est maintenant en prison pour +quelque affaire à la requête de Malvolio, gentilhomme +attaché au service de madame.</p> + +<p>OLIVIA.—Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio. +Et pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que +ce pauvre gentilhomme est en démence. <span class="stage2">(<i>Entrent Fabian +et le bouffon avec une lettre.</i>)</span> Un accès de folie des plus violents, +que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma mémoire +l'idée de la sienne.—Comment est-il, drôle?</p> + +<p>LE BOUFFON.—En vérité, madame, il tient Belzébuth à +bout de bras, autant qu'un homme dans son état puisse +le faire: il vous a écrit ici une lettre que je devais vous +rendre ce matin; mais comme les épîtres d'un fou ne +sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel +temps elles sont remises à leur adresse.</p> + +<p>OLIVIA.—Ouvre-la, et lis-la.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Attendez-vous donc à être édifiée, quand +le fou remet la lettre d'un insensé.—<span class="stage2">(<i>Lisant.</i>)</span> «<i>Par +le Seigneur, madame.....</i>»</p> + +<p>OLIVIA.—Comment, es-tu fou?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, madame: je ne fais que lire de +la folie. Si vous voulez qu'elle soit lue comme il faut, +vous pouvez lui prêter vous-même une voix.</p> + +<p>OLIVIA.—Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa +raison.</p> + +<p>LE BOUFFON.—C'est ce que je fais, madame. Pour représenter +en lisant l'état de son esprit, il faut le lire +comme je fais: ainsi attention, ma princesse, et prêtez +l'oreille.</p> + +<p>OLIVIA, <span class="stage2"><i>à Fabian</i></span>.—Lis-la, toi, maraud.</p> + +<p>FABIAN <span class="stage2"><i>prend la lettre et lit</i></span>.—«Par le Seigneur, madame, +vous me faites injure, et le monde en sera instruit; +quoique vous m'ayez fait mettre dans les ténèbres, et que +vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle l'empire sur +moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que +vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a +excité à prendre le maintien que j'ai emprunté, et cette +lettre me servira, j'en suis certain, ou à me faire rendre +justice, ou à vous couvrir de honte. Pensez de moi ce +qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je vous +dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu. + +«MALVOLIO, <i>qu'on a traité en insensé</i>.»</p> + +<p>OLIVIA.—Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Oui, madame.</p> + +<p>LE DUC.—Cela ne sent pas trop la folie.</p> + +<p>OLIVIA.—Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté: +amenez-le ici. Seigneur, laissons ces soins à d'autres +temps, et daignez me vouloir autant de bien comme soeur +que comme épouse; qu'un seul et même jour couronne +cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais.</p> + +<p>LE DUC.—Madame, je suis très-disposé à accepter votre +offre. <span class="stage2">(<i>A Viola.</i>)</span> Votre maître vous tient quitte; et pour +les services que vous lui avez rendus, si opposés au caractère +de votre sexe, si au-dessous de votre éducation +et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous +m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main: +vous serez désormais la maîtresse de votre maître.</p> + +<p>OLIVIA.—Ma soeur? Oui, vous l'êtes.</p> + +<p class="stage1">(Fabian amène Malvolio.)</p> + +<p>LE DUC.—Est-ce là le fou?</p> + +<p>OLIVIA.—Oui, seigneur, c'est lui-même.—Eh bien! +Malvolio?</p> + +<p>MALVOLIO.—Madame, vous m'avez fait un outrage, un +insigne outrage.</p> + +<p>OLIVIA.—Moi, Malvolio? Non.</p> + +<p>MALVOLIO.—Vous, madame, vous-même, je vous en +prie, lisez cette lettre. Vous ne pouvez pas nier que ce ne +soit là votre écriture. Écrivez autrement, si vous le pouvez, +soit pour le caractère, soit pour le style; ou dites que ce +n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage; vous ne pouvez +rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et +dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous +m'avez donné tant de marques irrécusables de faveur, +pourquoi vous m'avez recommandé de vous aborder en +souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas +jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux +gens de bas étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous +plaire m'a fait remplir ce rôle par obéissance, vous avez +souffert qu'on m'emprisonnât dans une maison ténébreuse, +où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la +dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit +jamais amusée? Dites-moi pourquoi?</p> + +<p>OLIVIA.—Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, +quoique, je l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup +à la mienne: mais, sans aucun doute, c'est la main de +Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est elle +qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et +aussitôt après je vous ai vu venir le sourire sur les +lèvres, et mis de la manière qu'on vous indiquait ici +dans cette lettre. Je vous en prie, apaisez-vous; c'est +un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous jouer +là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les +auteurs, vous serez, je vous le promets, juge et partie +dans votre propre cause.</p> + +<p>FABIAN.—Daignez, madame, m'écouter un moment, +et ne permettez-pas qu'aucune querelle, aucune discorde +vienne troubler la joie de cette heure fortunée, dont les +aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans l'espérance +que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue +franchement que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons +comploté cette farce contre Malvolio que voilà, pour nous +venger de certains procédés incivils et brutaux que +nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la +lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en +récompense, il l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries +qui en ont été la suite méritent plutôt d'exciter le +rire que la vengeance, si l'on veut bien peser avec justice +les torts réciproques dont les deux parties ont à se +plaindre.</p> + +<p>OLIVIA.—Hélas! pauvre homme, comme ils se sont +moqués de toi!</p> + +<p>LE BOUFFON.—Quoi! <i>il est des hommes qui naissent dans +la grandeur, d'autres qui parviennent à la grandeur, et +d'autres que la grandeur vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)</i> +J'ai fait un rôle, monsieur, dans cet intermède; oui, +j'ai fait un certain messire Topas, monsieur: mais qu'est-ce +que cela fait?—<i>Par le Seigneur, fou, je ne suis pas +insensé.</i> Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: +«<i>Madame, pourquoi riez-vous des platitudes de ce fou? Si +vous ne riiez pas, il aurait un bâillon dans la bouche.</i>» +C'est ainsi que les pirouettes du temps amènent les vengeances.</p> + +<p>MALVOLIO.—Je me vengerai de toute votre meute.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>OLIVIA.—Il a été cruellement joué!</p> + +<p>LE DUC.—Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. +Il ne nous a encore rien dit du capitaine; quand ceci sera +connu et que l'heure dorée nous rassemblera, nos +tendres coeurs s'uniront par un noeud solennel.—En +attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas d'ici.—Césario, +venez, car vous serez toujours Césario, tant que +vous serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez +sous d'autres habits, vous serez la maîtresse d'Orsino, et +la reine de ses volontés.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>LE BOUFFON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand j'étais un petit garçon</p> +<p>Et hi, et ho, au vent et à la pluie,</p> +<p>Toutes nos folies</p> +<p>Passaient pour enfantillage,</p> +<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais lorsque je devins grand,</p> +<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie;</p> +<p>Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs,</p> +<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand je vins à prendre femme,</p> +<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie,</p> +<p>Je ne pus faire fortune en faisant le brave,</p> +<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand j'allais au lit,</p> +<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie,</p> +<p>Je me grisais avec des ivrognes,</p> +<p>Car la pluie tombe tous les jours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y a longtemps que le monde a commencé,</p> +<p>Et hi, et ho, le vent et la pluie,</p> +<p>Mais, n'importe, la pièce est finie,</p> +<p>Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Jour des Rois, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOUR DES ROIS *** + +***** This file should be named 16128-h.htm or 16128-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/1/2/16128/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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